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-The Project Gutenberg EBook of Autels privilégiés, by Robert de Montesquiou
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Autels privilégiés
-
-Author: Robert de Montesquiou
-
-Release Date: February 21, 2020 [EBook #61472]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
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-
- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées, et à quelques
- endroits la ponctuation a été corrigée.
-
-
-
-
- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- AUTELS
- PRIVILÉGIÉS
-
-
- Parmi lesquels sont plusieurs
- qui peuvent figurer dans les romans
- du ciel.
-
- CHATEAUBRIAND.
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1898
-
-
-
-
-ORDO
-
- «Si mes propres reliques vous
- viennent sous le nom de martyr,
- recevez-les.»
-
-
-Le relevé d’un procès en Cour d’art et d’amour, plaide tendrement
-avec d’éloquentes pièces à l’appui de la canonisation proclamée
-enfin pour _Desbordes-Valmore_.--Pour le demi-dieu _Leconte de
-Lisle_, plus encore qu’une canonisation, un culte, peut-être institué
-un peu trop tôt, célébré avec plus d’ostentation que de ferveur,
-sur ces pelouses du Luxembourg qu’on marchande à cette moins
-marmoréenne personne d’un Saint-Orphée, celui-là «bien toussottier
-et boitillant», ainsi que lui-même me l’écrivait, le pauvre Lelian,
-_Paul Verlaine_.--L’ensoleillé _Mistral_, notre Provençal Horus.--Une
-jonchée de _Pensives Roses_ sur le parcours «l’une _Fête-Dieu_ des
-Muses.--L’âpre _Hello_, Saint-Jean-Bouche-de-Fer, le nouvelliste
-précurseur, le polémiste Mangeur-de-sauterelles.--_Goncourt_, le noble
-patron de la Charité bien ordonnée.--_Tolstoï_, une icône.--_Léonard_,
-l’omniscient.--_Blake_, le peintre poète nécromant.--_Burne-Jones_,
-une idole.-_Bœcklin_, un prince des peintres.--Les _Vernet_, dieux
-désaffectés.--Un mystérieux retable de Chassériau.--_Ghys_, un Lare
-élégant.--_Carriès_, Oliab et Bélizéel, tout à la fois, sculpteur
-du réel et de l’idéal, qui cisela lui-même sa crédence.--Un exquis
-desservant, _Helleu_.--_Sarah_ l’inspirée Sibylle; _Eléonora_, une
-frémissante pythie.--_Versailles_, un sanctuaire éteint...
-
-Telles les vingt stations closes par une vingt et unième. _L’Autel du
-Veau d’Or_, le fétiche encensé et exécré de la Messe Rouge et Noire.
-
-
-
-
- I
-
- A LA MÉMOIRE
- DE PAULINE DE SINETY,
- COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU.
-
-
-
-
- FÉLICITÉ
-
- MARCELINE DESBORDES-VALMORE
-
- Elle s’occupe aussi des choses de la terre,
- Car la feuille de lys est courbée en dehors.
-
- VICTOR HUGO.
-
-
-Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus synthétiquement
-qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poétesse admirable, ensemble
-merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline
-Desbordes-Valmore.
-
-Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le
-son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous notre mémoire
-d’enfant signe de ce nom
-
- Un tout petit enfant s’en allait à l’école...
-
-et tels autres menus poèmes appropriés, dont se désennuyait notre
-étude, car
-
- Le maître est tout noir...
-
-Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre
-adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se
-doutent que le gentil nom est celui de la poétesse admirable, ensemble
-merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment
-pour quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une
-auréole qui est une aurore, non qui se _révèle_, mais qui se _relève_.
-
- Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur.
-
-Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre
-toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus
-illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet,
-Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à
-peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de
-rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son
-âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de
-clartés latentes et de virtuelles vertus.
-
-Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût
-été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à
-divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins
-brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais
-tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M.
-Verlaine.
-
-Pour cela, je suis venu à vous[1] aujourd’hui, et vous demande de
-me suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux
-dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous
-serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.
-
- [1] Des fragments de cette étude ayant été récités par moi, sous
- forme de conférence, en janvier 94.
-
-On remet un jour à Hugo--selon une anecdote plus ou moins
-véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poète de France_. Il la
-fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura
-jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»
-
-Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au
-plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE.
-
-Il y a dans une des pièces du poète qui nous occupe, un vers, surtout
-un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs
-l’émouvante affixe et le significatif figuré:
-
- Beaux innocents morts à minuit
- _Desserrez_ mon cœur qui me nuit.
-
-Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure
-d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_ cela,
-dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal, immatériel et
-pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.
-
-C’est la propre action des poésies de Mme Valmore; de cette main
-mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle
-surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_,
-desserrer le cœur qui nuit.
-
-Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte
-Lance, miraculeusement assainit, la tête et le cœur d’Amfortas, le
-noble prêtre qui a péché (et que Mme Valmore paraît avoir prévu dans
-ces deux vers:
-
- Alors posant ma main où la douleur s’élance
- Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!
-
-peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture
-tardive de cette poésie. On passe la main sur son front, d’un geste
-d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à
-son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth, on ne
-rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...
-
- Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;
- Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?
-
-Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde
-baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel
-aujourd’hui?...»--C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car,
-seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la
-pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ
-féminin dans cette sainte femme.
-
- Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.
-
-J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes
-sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur
-cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2]
-de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau
-lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.
-
- [2] Depuis 1886.
-
-Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons
-funèbres, où se restreint presque intégralement encore le formulaire
-de la poétesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref
-panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans
-la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses
-accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement
-proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume
-l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.
-
-Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_,
-et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers
-laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle
-qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait
-ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en
-_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de
-pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce
-presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant
-nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces
-pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et
-_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poète, tandis que le silence
-en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves
-soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_,
-invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y
-pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.
-
- [3] Baudelaire.
-
-Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont,
-ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant
-comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline
-Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent
-le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et
-documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle
-abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira
-rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux
-de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce vestiaire des siècles où
-les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la
-beauté nue.
-
-Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a
-légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie.
-Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi
-qu’une arche sur un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de
-Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.
-
-Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui
-perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre
-nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée,
-elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette
-puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je
-ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin
-prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_»
-
-Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on
-puisse écrire d’elle, désormais, ne saurait que graviter autour de
-cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.
-
-Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans
-lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine
-l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en
-quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de
-ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.
-
-Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près
-ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du
-tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie
-privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être
-représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus
-fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment
-renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il
-réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et
-d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son
-manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque
-secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en
-quête d’une tare de _la chair faible_...
-
-Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté
-tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu
-nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous
-craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns
-contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur
-séchée.
-
-Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés
-au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant,
-et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir
-attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de
-ténor teint ou de cantatrice déteinte.
-
-Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus
-fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas
-plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux
-sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés,
-suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?
-
-C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur
-elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation
-vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces.
-Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas
-en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?
-
-Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type, le
-plus _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien
-cette profession de foi de son arcane poétique: «_A vingt ans, des
-peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX
-ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une
-mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.»
-
-Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous
-révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines
-profondes...»
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore, de vers, de
-ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la
-délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est
-ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante;
-puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la
-vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément
-réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres
-adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop
-célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour
-lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare,
-j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo.
-Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant?
-non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou
-pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de
-mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes
-annales».
-
- Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Là de la vague enfance un regret qui sommeille
- Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;
- Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!
- On tend les bras, on pleure en passant devant lui[4].
-
- [4] Ailleurs:
-
- Oui, partout où je marche une voix me rappelle.
- Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...
- Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle,
- Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.
-
-Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de
-calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle
-Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur?
-Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin,
-ligne par ligne, l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les
-mieux aimés, les plus émus.
-
-Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave de penser que les
-risquer n’est sage. Et quel autre qu’un immatériel Ariel oserait songer
-à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile
-de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des heures nous
-réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez idéalement pour
-volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait se
-doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix impondérable,
-cet impalpable tri.
-
-Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir
-une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y
-exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune
-fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait
-toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche
-de tendresse: sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces
-versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus
-larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon
-de madone.
-
- Quelque chose de tendre y languissait; du lierre
- Y tenait doucement la vierge prisonnière.
-
-L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre
-rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure,
-notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion,
-puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves,
-de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une
-tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air
-d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette
-œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on
-dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer
-démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.
-
-Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer
-de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et
-les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir,
-vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable
-bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous
-est tant soit peu rendu.
-
-Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux
-_bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme
-prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler
-le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et
-dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de
-chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et que j’en
-fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il
-arriva à ce Protée du conte oriental qui se réintégra en sa fiole.
-
-Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou
-forêt, l’amour y brûle et roule
-
- L’amour, ce ciment des âmes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes
-
-suivant ses appellations mêmes.
-
-_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de
-Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_.
-
- Il est doux d’être aimé, cette croyance intime
- Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ne vous étonnez pas en recevant la vie,
- De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour,
- Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...
-
-Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux,
-d’autant plus passionné qu’il est plus pur.
-
-Chaque écrivain, nous dit en substance Mme Valmore dans une de ses
-lettres, prodigue à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa
-fréquence, révèle et trahit son auteur: «Mme Sand en a un comme cela:
-_étreindre!_»--Le mot de Marceline ne serait-il pas _innocence_?
-
- J’ai soif de sommeil, d’innocence,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence
- Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer
- Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Beau fantôme de l’innocence
- Vêtu de fleurs
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Innocence! Innocence! Éternité rêvée,
- Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?
- Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?
- Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Inexplicable cœur, énigme de toi-même,
- Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,
- Ennemi du repos, amant de la douleur,
- Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!
-
-_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et
-qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse,
-fournit ce vers à Mme Valmore quand elle parle de son enfant:
-
- Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme
-
-Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel,
-charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_ et _l’amour
-prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous
-lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme
-incoercible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR,
-TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ[5].
-
- [5] Mme Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son
- éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations
- similaires, mais sans beaucoup de suite.
-
- J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
-
-Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses
-propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
-
-Le son de la voix la captivait aussi.
-
-Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement
-cette grande division de l’amoureux amour.
-
-TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et exils_, les deux misères
-qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux
-pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la
-personne même de l’artiste.
-
-MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double,
-ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes
-annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle
-porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
-
-Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle n’aura dit et ne dira
-cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens
-l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les
-ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour
-parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
-
- Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
-
-et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
-
- Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!
- Palme pure attachée au malheur d’être femme.
- Éloquent défenseur de notre humilité
- Fruit chaste et glorieux de la maternité.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- De la foi des époux sentinelle sans armes,
- Visible battement de deux cœurs dans un cœur!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Image de Jésus qui se penche vers nous
- Pour relever sa mère humble et née à genoux.
-
-Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à
-Valmore cette
-
- Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
-
-Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment
-évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des
-jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir,
-se découpe incessamment pour notre poète toujours prêt à sombrer, et
-charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et
-tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer
-quitté du fond du royaume de la Bête.
-
- Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.
- Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir
- Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,
- Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?
- Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,
- Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
-
-Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait
-l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double
-courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont
-le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte
-cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et
-«pâle couveuse d’immobiles tourments», ainsi qu’elle se qualifie,
-elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_,
-passez-moi ce terme.
-
-Ces apostrophes, en voici:
-
- La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,
- Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!
- Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Comme le rossignol qui meurt de mélodie
- Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
- Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
- Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
-
-Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées
-jadis au pourtour extérieur des églises:
-
- C’était beau d’enfermer dans une même enceinte
- La poussière animée et la poussière éteinte.
- C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,
- _De respirer son père en visitant son Dieu_.
-
-Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait
-jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.--Jugez-en plutôt.
-Récemment mère, elle se plaint de ne plus _faire corps_ avec son
-nouveau-né.
-
- J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs
- Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
-
-Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de
-formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
-
- _Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_
-
-FOI
-
- La foi, c’est l’haleine des anges,
- C’est l’amour _sans flammes étranges_!
-
-C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait
-trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption
-rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la
-ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques
-descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur;
-
- Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace
- Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...
-
-et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de
-croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les
-plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
-
- Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère
- Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
-
-NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le
-poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de
-tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses
-paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de
-lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
-
- C’était un jour de charité divine
- Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _C’était partout comme un baiser de mère!_
-
-Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.
-
- A quelque chère idole en tous temps asservie,
- Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Il semble que les fleurs alimentent ma vie._
-
-Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait
-bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si
-j’en crois ce mystérieux vers:
-
- Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_.
-
-et ces autres:
-
- Enfant, l’onde est molle et pure
- _Mais elle a soif de nos pleurs_.
-
-que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
-
- Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
-
-L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans
-ce joli distique:
-
- George Sand a la Gargilesse
- Comme Horace avait l’Anio.
-
-L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe
-qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec
-elle, et sous mille formes
-
- Son visage étoilé dans les cercles humides
- Parsemant leurs clartés de sourires limpides...
-
-L’onde enfin d’où découle son _rythme_.
-
- _Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_
-
-auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême
-passion[6]:
-
- _Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Couvrez-moi de silence..._
-
-Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous
-le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_,
-disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect
-qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement
-enguirlandées.
-
- [6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture:
- «_n’écris pas!_»
-
- Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre
- De son étroit asyle embrasser le contour.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.
- Leur tranquille silence éveillait mes pensées,
- Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- L’homme revient seul où son cœur le ramène,
- Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
-
-«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois,
-avec Pascal,
-
- ..... porte ces mots à sa douleur brûlante:
- Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
-
-et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute
-vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie
-et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses
-anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire
-à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_);
-«Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble
-_tige maternelle_, _enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ses
-enfants enfuis:
-
- Car vous aurez, un jour, une joie immortelle
- Et vos petits enfants souriront dans vos bras.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement
-et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se
-proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une
-pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette
-«_cueilleuse d’âmes_» qui
-
- Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,
- Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
- Comme on ôte le sable où dort le diamant.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Tous mes étonnements sont finis sur la terre
- Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir
- Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère
- Que la pudique mort a seule osé cueillir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,
- Réalisant nos rêves éperdus
- Vient des humains l’infatigable amante
- Pour démêler les fuseaux confondus.
- Fidèle mort, si simple, si savante,
- Si favorable au souffrant qui s’endort,
- Me cherchez-vous, je suis votre servante:
- Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
-
-Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets
-d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les
-rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse
-bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et
-torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois
-digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:
-
- Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,
- Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.
-
-Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en
-strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus;
-rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure
-large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème
-à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle
-vibration du
-
- Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine
-
-de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres
-de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers
-entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
-
-A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_,
-_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus
-longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7].
-J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par
-chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les
-siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un
-mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne),
-les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs
-empruntée, telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent
-que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_
-ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y
-fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille
-_trouvaille_ à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car
-n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est
-devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre
-cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.
-
- [7] Prière pour lui.--Point d’adieu.--Pressentiment.--Le billet.
- --La vallée.--L’attente.--Amour.--La jalouse.--Je ne crois
- plus.--Abnégation.--Une fleur.--Les fleurs.--Amour et charité.
- --A celles qui pleurent.--Dieu pleure avec les innocents.
- --Dors.--Le mauvais jour.--Veillée.--Un moment.--L’Églantine.
- --A Madame ***.--Madame Emile de Girardin.--Dans la rue.
- --L’absence.--Les roses de Saadi.--La jeune fille et le ramier.
- --La voix d’un ami.--Le secret perdu.--Au livre de Léopardi.
- --L’esclave et l’oiseau.--Le nid solitaire.--Un ruisseau de la
- Scarpe.--Inès.--Loin du monde.--Hippolyte.--A une mère qui pleure
- aussi.--Quand je pense à ma mère, etc.
-
- _La Fileuse_ et _Rêve intermittent d’une nuit triste_ quoique non
- en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.
-
-La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise,
-comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre
-veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un
-arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS
-pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et
-subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers
-plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières.
-C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert
-tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9].
-
- [8] Le rossignol et la recluse.--Les amitiés de
- la jeunesse.--Plus de chants.--Le billet d’une
- amie.--L’amour.--L’aumône.--Retour dans une église, etc.
-
- [9] Croyance.--Ame et jeunesse.--Prison et
- printemps.--Jeune fille.--Qui sera roi?--Une lettre de
- femme.--Cigale.--L’innocence, etc.
-
-Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes
-(_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où
-se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois
-un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_,
-_A mes Sœurs_, _Au Poète prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces
-dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes
-plus ou moins descriptifs.
-
- [10] La nuit.--L’isolement.--Le message.--Plusieurs
- élégies et des dialogues.--Le regard.--Les deux
- peupliers.--Révélation.--Pitié.--Détachement.--La
- crainte.--L’impossible.--L’éphémère.--Le convoi d’un
- ange.--Au médecin de ma mère.--L’hiver.--Au revoir.--Les
- roseaux.--L’augure.--La ronce.--L’Église d’Arond.--A madame A.
- Tastée.--Amour.--Prière pour mon amie.--A l’auteur de Marie.--Le
- soleil des morts.--Le Dimanche des rameaux.--L’ami d’enfance.--La
- jeune comédienne.--Une ruelle de Flandre.--Laisse-nous
- pleurer.--Les prisons et les prières.--Au citoyen
- Raspail.--L’amie, etc.
-
- Et en vers plus brefs: Son image.--Les deux ramiers, etc.
-
- [11] L’arbrisseau.--Les roses.--La journée perdue.--L’adieu du
- soir.--L’absence.--La fontaine.--L’inquiétude.--Le concert.--Le
- billet.--L’insomnie.--L’imprudence.--La prière perdue.--A
- l’amour.--Les lettres.--La nuit d’hiver.--L’inconstance.--A
- Délie, etc., etc.
-
-Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces
-entraînants _irréguliers_ employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en
-une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine:
-«Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles
-sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien
-frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette
-fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque
-ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y
-aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et
-redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés,
-presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes
-et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits
-nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité
-et de saveur d’un second retour de sève!
-
-Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement
-_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une
-aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement
-comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ
-d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis
-comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir...
-et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et
-d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique
-de complication naturelle et de simplicité si précieuse.
-
-C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la
-banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus
-de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées
-_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de
-toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire.
-
-La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_,
-_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son
-œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et
-que l’on m’admette au livre de la science?_»
-
-L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les
-_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les
-Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées
-telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et
-il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette
-naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête
-malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu
-de ma réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses
-_Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur
-matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire
-descendre le sommeil.
-
- Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante
- Pour aider le sommeil à descendre au berceau?
- Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
-
-Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poète a
-étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs,
-elles sont sans nombre--rarement sans agrément, souvent pleines d’envol.
-
-LES CLOCHES ET LES LARMES
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- L’orgue sous le sombre arceau,
- Le pauvre offrant sa neuvaine,
- Le prisonnier dans sa chaîne
- Et l’enfant dans son berceau;
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- La cloche pleure le jour
- Qui va mourir sur l’église,
- Et cette pleureuse assise,
- Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- Priant les anges cachés
- D’assoupir ses nuits funestes,
- Voyez aux sphères célestes
- Ses longs regards attachés.
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- Et le ciel a répondu:
- «Terre, ô terre, attendez l’heure!
- J’ai dit à tout ce qui pleure
- Que tout lui sera rendu.»
-
- Sonnez, cloches ruisselantes!
- Ruisselez, larmes brûlantes!
- Cloches qui pleurez le jour:
- Beaux yeux qui pleurez l’amour!
-
-Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et
-le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable
-par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface
-de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux
-intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés,
-de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins
-éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non
-seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de
-l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de
-tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique
-apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien
-due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont
-elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et
-secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient
-été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»
-
-Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il
-serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et
-études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.
-
-L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve
-pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.
-
-Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine
-ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second,
-dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le
-moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.
-
-La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement,
-non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une
-gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée
-sans buccin.
-
-_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et
-confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier
-justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant
-rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non
-moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un
-si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du
-scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et
-si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée
-par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui
-aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et
-pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante,
-brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et
-cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort
-comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir,
-bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.
-
-Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant
-de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence
-mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité
-éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent
-aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles
-d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et
-la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à
-boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour
-coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne
-fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs,
-et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la
-contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle
-d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans
-l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.
-
-Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans
-doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé
-jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies
-et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et
-des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore
-beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination
-et de leur visée.
-
-Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M.
-Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le
-vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve.
-Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce
-qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble...
-parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante
-et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le
-second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la
-priorité de rythmes inusités.
-
-Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de
-renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M.
-Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime
-artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je
-veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de
-malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou
-appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers,
-son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa
-respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime,
-l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe
-des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa
-poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes,
-l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer
-de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette
-prosodie réputée originelle.
-
- _Désenchaîner_ leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par
-les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.
-
-Qu’est-ce en effet que ceci:
-
- De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- On les croirait[12] poussés par un ange qui vole
- _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.
-
- [12] Des enfants.
-
-Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant
-vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive
-consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces
-caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne
-plus être de l’avenir.
-
-Exemple:
-
- Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.
-
-N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été
-banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre:
-
- Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.
-
-Que _langage_ eût été moins beau!
-
-J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute
-inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul
-fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes
-de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces
-vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands
-contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien,
-de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre
-strophe:
-
- Source délicieuse en misères féconde,
-
-cette invocation:
-
- Sombre douleur, dégoût du monde,
- Fruit amer de l’adversité
- Où l’âme anéantie en sa chute profonde
- Rêve à peine à l’éternité,
- Soulève le poids qui m’opprime,
- Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer.
- Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime,
- Laisse-moi donc la force d’espérer.
-
-Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois
-_inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans
-les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_--allait
-_cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,
-
- Ces fruits protégés de mystère.
-
-que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les
-revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.
-
-De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime
-l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:
-
- Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.
-
-Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent
-de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places,
-m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:
-
- O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère,
- O songe aveugle et beau!
- Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre
- Que ta route au tombeau.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes
- Et vous pourrez voler[13].
-
-me reporte aussi vers la _Claire_ du même Maître, que me rappelle
-ailleurs lointainement
-
- C’est beau la jeune fille
- Qui laisse aller son cœur
- Dans son regard qui brille
- Et se lève au bonheur[14].
-
-et plus proche
-
- Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme
- Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme
- Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,
- Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15].
-
-avec enfin
-
- Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16].
-
- [13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
- Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
- Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.
-
- V. H.--Claire.
-
- [14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
- Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
- Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille
- Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
-
- V. H.--Claire.
-
- [15] Ailleurs:
-
- La fange des ruisseaux qui consterne mes pas
- Et la foule déserte où tu ne descends pas.
-
- Desbordes-Valmore.
-
- [16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.
-
- V. H.--Claire.
-
-Mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout
-entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_:
-
- Va retrouver dans l’air la volupté de vivre!
- Va boire les baisers de Dieu qui te délivre!
- Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour
- Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!
-
-Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des
-pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant
-et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_,
-_Jeune fille_.
-
- Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient
-
-n’est qu’une variation probablement anticipée du
-
- Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.
-
-que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:
-
- Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!
-
-Son:
-
- Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.
-
-qui n’est autre que l’antique
-
- _Centum sunt causæ cur ego semper amem._
-
-s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:
-
- Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!
-
-Et mieux:
-
- Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?
-
-Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier:
-«Je l’aime!»
-
- Comme celle qui croit oublier quelque chose.
-
-et
-
- On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne
-
-sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux
-frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:
-
- Où deux êtres unis marchaient,
- Les voilà séparés... mystère!
-
-de
-
- Autrefois inséparables,
- Et maintenant séparés![17]
-
- [17] Victor Hugo.
-
-Ensuite
-
- ... son enfant, seule vie où l’on s’aime
- Qui passe devant nous comme on fut une fois.
-
-de
-
- A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui
- Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18].
-
- [18] Victor Hugo.
-
-Enfin
-
- Buvez en étreignant cette femme penchée
- Sur son fruit.
-
-de
-
- La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19].
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [19] Victor Hugo.
-
-O Éva[20]
-
- ... à l’heure où tout est sombre
- Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
- A rêver appuyée aux branches incertaines
- Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
- Ton amour taciturne et toujours menacé!
-
- [20] Vigny.
-
-voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:
-
- Vous sentiriez alors le besoin de rêver,
- De livrer au hasard votre marche incertaine,
- De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine
- Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-_Un Arc de Triomphe_ avec ses
-
- Mille doux cris à têtes noires
-
-n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET
-CAMÉES?
-
-Qu’est-ce que
-
- Une voix seule éteinte en changeait le concert
-
-sinon
-
- Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21].
-
- [21] Lamartine.
-
-ou réciproquement?
-
- Ne parle pas, je ne veux pas entendre
-
-n’irait-il pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même?
-Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre
-
- Il est de longs soupirs qui traversent les âges
-
-son plus nerveux et verveux
-
- Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.
-
-Et, de nos jours
-
- Dis aux petits que les étés sont courts
-
-tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.
-
-Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance
-préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du
-_Dernier rendez-vous_.
-
- Je viendrai, car tu dois mourir
- Sans être las de me chérir.
- Et comme deux ramiers fidèles
- Séparés par de sombres jours
- Pour monter où l’on vit toujours
- Nous entrelacerons nos ailes,
- Là les heures sont éternelles[22].
-
- [22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin,
- sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour,
- livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.
-
- WAGNER.
-
-Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour
-désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles
-trouvailles_ de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités
-pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,
-
- Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pour un marin qui _trace_ l’onde
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière
- Où la lune souvent me prenait à genoux.
- _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre
- Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,
- Relire ma croyance au dernier rendez-vous.
-
-Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus;
-de ces hirondelles qui sont
-
- Mille doux cris à têtes noires;
-
-non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:
-
- Douce horloge du soir au saule suspendue;
-
-de ce bal qui tourne
-
- Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;
-
-de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur
-écrit
-
- Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;
-
-de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un
-vocabulaire de mobilier vieillot:
-
- Les ruisseaux des prairies
- Font des psychés
- Où, libres et fleuries,
- Les fronts penchés,
- Dans l’eau qui se balance
- Sans se lasser
- Nous allons en silence
- Nous voir passer.
-
-Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y
-avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en
-trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de
-psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans
-son subtil roman _La Vocation_.--Un sujet dont un équivalent plus
-spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans
-mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie
-sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort
-honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur
-hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame
-des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le _Huitième
-Glaive_.
-
-SOIR D’ÉTÉ
-
- Un danger circule à l’ombre
- Au chant de l’oiseau
- Qui descend dès qu’il fait sombre
- Se plaindre au roseau.
- Alors tout ce qui respire
- Se prend à rêver,
- Et le ruisseau qui soupire
- Semble l’éprouver.
-
- Partout les nids et les ailes
- Tremblent doucement
- Dénonçant des tourterelles
- L’entretien charmant.
- L’été brûle avec mystère
- Dans les lits en fleurs,
- Des seuls amants de la terre
- Sans blâme et sans pleurs.
-
- Été, si trop jeune encore
- Pour fuir un danger,
- L’enfant rêveur que j’adore
- S’attarde au verger,
- Laisse dans l’errante nue
- Ton charme cruel,
- Et sauve l’âme ingénue
- Du plaisir mortel!
-
-Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur,
-perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du
-prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et
-joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en
-passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot
-_Madame_[23]:
-
- Madame,[24] le plus beau des temples
- C’est le cœur du peuple, entrez-y:
- Le Roi des Rois l’a bien choisi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère
- Écrira de plus doux,
- Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,
- Je lui parlais de vous.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes
- Pour n’être pas certain;
- Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme
- Vers le soleil lointain.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Distraite de souffrir pour saluer votre âme,
- Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.
-
- [23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme
- Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.
-
- [24] La Reine Marie-Amélie.
-
-Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire,
-de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois
-utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le
-conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre,
-et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint
-pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois
-bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un
-blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant
-que ceux qui les en prient.
-
- [25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien
- précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai.
-
-Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et
-leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot
-fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage,
-l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant
-les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et
-compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un
-marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés,
-à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils
-ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de
-quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.
-
-Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît
-l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous
-soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout
-comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette
-Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste
-que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.
-
-Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans
-presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les
-touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de
-mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux
-devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque.
-La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.
-
- J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!
-
-C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de
-combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et
-surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.
-
-Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes.
-_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que
-partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition
-_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie
-n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se
-résolvait en larmes.
-
- Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.
-
-Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _Parce
-que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus
-bouleversants des accents tracés?...
-
-Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;
-
- Quasi cursores vitæ lampada tradunt
-
-que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je
-distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:
-
- Ou va-t-on vers ce qu’on espère?
-
-Et:
-
- Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!
-
-j’élirais entre beaucoup
-
- _Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._
-
-_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne
-pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves,
-j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses
-qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.
-
-Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde?--Ce
-_cantique_?...--Je le voudrais!
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Une dernière réflexion pour finir:
-
-D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition
-Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant,
-jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue
-d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur
-pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle
-communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire
-que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer
-toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse.
-
-Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas
-complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et
-que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces
-en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion
-filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner
-cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet
-embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de
-quelque vengeur enfer de vertus:
-
- Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.
-
-et
-
- Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.
-
-voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du
-moins.
-
-Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou
-moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la
-candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et
-de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de
-ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire
-de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en
-paradis.
-
- Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.
-
-Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:
-
- Le ciel illuminé s’emplit de ta présence;
- Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance;
- En passant par tes yeux mon âme a tout prévu.
- _Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!_
-
-La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son
-œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au
-sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement
-naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de
-manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une
-Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson
-en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui
-la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La
-suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer:
-
- Entrer sous ton aile enflammée
- Où l’on entre par le tombeau
-
-dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria
-chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie
-innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui
-toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi
-et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:
-
- Son souffle lissera mes ailes sans poussière
- Pour les ouvrir à Dieu.
- Et nous l’attendrirons de la même prière,
- Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière,
- On n’y dit plus adieu!
-
-J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor
-dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis
-à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de
-cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien,
-cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la
-fontaine des larmes_.
-
- [26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.
-
-Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me
-mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau
-filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me
-faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai
-le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros
-chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent
-être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont
-aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ,
-quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement
-de leur timbre?
-
- [27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume.
-
-«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit
-quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance,
-indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant,
-toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son
-_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne
-après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines,
-la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers
-des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je
-ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches
-suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume
-douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une
-lettre déjà éditée.
-
- Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;
- Tout tressaille averti de la prochaine ondée.
-
-Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où
-l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête
-à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les
-siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi!
-Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi
-haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une
-nature fière avec modestie, humble avec noblesse.
-
-Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de
-jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et
-l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée
-du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et
-affectivement aux endolorissements d’autrui.
-
-De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains,
-Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix
-d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des
-aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce
-qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame
-de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle
-grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies
-bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de
-quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.
-
-Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:
-
- Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est
- un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de
- commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma
- figure.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous
- allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu,
- dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car
- en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la
- mort.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car
- enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le
- mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon)
- il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et
- de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était...
- affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets.
- Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les
- nerfs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive
- au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon
- côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien
- hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des
- grâces.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de
- Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque
- faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu
- faim.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié,
- _beau pour toujours_, cher Monsieur. Vous savez que
- c’est à cette seule condition du _pour toujours_ que
- mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui
- donnais.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes
- romances.
-
-Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de
-recommandation.
-
- Madame,
-
- Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche
- qui n’a d’appui que votre extrême bonté.
-
- Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être
- connue de vous je me sente assez de courage pour recommander
- quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison
- qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien
- encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.
-
- Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de
- Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder
- prochainement leur nouvel hôtel.
-
- Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une
- honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des
- plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité,
- je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les
- nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue
- de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement
- démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent
- à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants
- les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de
- mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient
- avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous,
- madame, par votre plus humble servante.
-
- Mme DESBORDES-VALMORE.
- 89, rue de Richelieu.
-
-Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le
-tour fémininement fraternel.
-
- _Lyon, le 29 mai 1835._
-
- Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle
- occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous
- venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je
- le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré
- d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous
- ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien
- eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet
- de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a
- avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de
- votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime
- donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre
- bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter
- vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent vous
- étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien
- que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera
- toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à
- me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.
-
- Soyez heureux!
-
- MARCELINE D.-VALMORE.
-
-
- _Paris, 16 août 1837._
-
- Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni
- pour les autres.
-
- Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant
- enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à
- l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on
- lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux
- fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou
- de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis
- son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly,
- Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour
- prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la
- main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant
- sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce
- jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la
- route de Lyon à Paris.
-
- Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même
- chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon
- d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je
- demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me
- lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.
-
- MARCELINE VALMORE.
-
-Enfin cet étonnant compliment de noces:
-
- A Monsieur Alexandre Wattemart,
-
- Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la
- bénédiction nuptiale.
-
- Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul
- mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là,
- Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle
- Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.
-
- Mme VALMORE.
-
- _22 février 43._
-
-
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- LA FÊTE DU 13 JUILLET
-
-
-«Car, enfin, vous avez _déchaîné_ Mme Desbordes-Valmore!»--Cet élogieux
-reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux
-et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique,
-lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire
-renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées
-d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de
-son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de
-colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que
-sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait
-récemment,--ainsi que la _bouteille à la mer_, vers l’estuaire d’une
-de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte
-rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que
-
- L’irrémissible fin des choses maternelles
-
-pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents:
-
- Comme le rossignol qui meurt de mélodie
- Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
- Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu,
- Me raconta son âme et me souffla son Dieu!
-
-Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore.
-Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir
-accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en
-matière de mondanité féminine, qui consiste à _déserter son jour!_
-notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous
-avez institué le _mercredi_ de Marceline.»
-
-Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses
-tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût
-écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait,
-allègre, et--quoi qu’on en ait pu dire--bien sincèrement sympathique.
-Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai
-dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le _pauvre Lélian_, et
-contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais
-une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une
-renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais
-à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres
-ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains
-généreuses.
-
-La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la
-grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une
-telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et
-divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves,
-la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M.
-Rivière.
-
-Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication
-de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels
-la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais
-brumeuse.
-
-L’auteur de _Bruges-la-Morte_, qui voudrait nommer un _curateur aux
-morts_ pour éviter des déformations et des discrédits posthumes,
-se prononce pour la négative.--L’auteur de _Thaïs_ se réjouit, au
-contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus
-d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions,
-et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie.
-
-De même qu’il y a un _corps matériel_, de même il y a un _corps
-spirituel_, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la
-pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en
-élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles
-du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre
-renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée
-par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu
-touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes
-de la _vie à jour_ de l’auteur des _Élégies_. Sa noble effigie ne peut
-que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse.
-
-Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau
-commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je
-me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes
-sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui
-le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en
-résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates.
-
-Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien,
-statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la
-ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette.
-
-Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes
-juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau
-attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique
-représentation de la Muse des _Pleurs et des Fleurs_, au profil
-éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont
-la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28].
-
- [28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume.
-
-La consécration, par deux expositions successives, des donations
-généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en
-l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de
-Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les
-élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus
-puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre
-toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers
-révélateurs inscrits sur le socle de notre statue:
-
- Ma pauvre lyre, c’est mon âme,
- Je n’ai su qu’aimer et souffrir!
-
-«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes
-âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente
-créature.»
-
-Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu
-à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur
-laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de
-rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine,
-fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le
-manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma
-requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait
-présider que de l’au-delà.
-
-MARCELINE DESBORDES-VALMORE
-
- Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse,
- Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit;
- La sienne fait plus de musique que de bruit,
- Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;
-
- Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure,
- Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour.
- Et, se mêlant à la douceur de la nature,
- A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,
-
- Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil,
- A chaque instant, avec à peine des nuances,
- Un large fleuve harmonieux de confiances
- Vives et de désespoirs lents,--et non pareil,
-
- Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours,
- L’hymne infini de toute la tendresse humaine
- Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours,
- Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,
-
- Vient mêler son sanglot qui finit en prière
- Universelle, et la beauté même d’un art
- Issu du sang lui-même et de la vie entière,
- Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!
-
- Car elle fut artiste et sous la fougue ardente
- Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur
- On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente
- Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.
-
- Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire
- Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas
- Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire
- Tumultueuse en masse, et formidable au tas.
-
- Cité d’églises, de beffrois et de campagnes
- Pleines de «jeunes Albertines», mais encor,
- «Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes».
- Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!
-
- --En harmonie avec la femme et le génie,
- Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers?
- Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie,
- Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»
-
- Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste,
- Ville, son doux souci dans ce cruel Paris,
- De dresser quelque part sa ressemblance auguste
- Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,
-
- Afin que les cloches encor de Notre-Dame
- Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux,
- Qui furent familiers aux haltes de cette âme
- Infatigable et qui lui chuchotaient les mots
-
- De ses poèmes dont nous célébrons la fête,
- Intellectuelle et cordiale, et, ô toi,
- O grande Marceline, ô sublime poète
- Et femme exquise, accueille cet acte de foi!
-
-Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit chagrin et
-illettré pour y contrevenir--redisons-le, avec de magnanimes ou
-d’autres simplement sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce
-jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu mourir sans modeler,
-tout au moins, en ces survivantes strophes, le buste de Celle qu’il
-admirait entre tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la
-fois directe et discrète:
-
- Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C’est par cet article que je résumais dans le _Journal_, peu de
-semaines avant la magnifique journée de Douai, la campagne, j’ose
-le dire, par moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de l’encre
-qu’elle fit verser; le dossier volumineux des écrits qu’elle suscita.
-Je conserve une collection d’articles,--un véritable volume, paru de
-la fin d’août à la fin de juillet--et dont il est vrai de dire que se
-montrèrent bienveillants ceux qui furent éclairés, parmi lesquels je
-citerai, entre beaucoup d’autres, les noms brillants de MM. Armand
-Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, Marcel Prévost, Paul
-Mariéton, Edouard Comte, André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson,
-Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une chaleureuse page
-de Mme Séverine. Toute ironie adoucie au contact mieux éprouvé de la
-poésie bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice dont il
-serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la plaisanterie parisienne.
-A vrai dire l’effort avait été considérable, et méritait cette
-déférence que ne marchandent point à ceux qui font preuve tout au
-moins d’une sincère persévérance, même d’intelligents et généreux
-rieurs.--Comité local à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant les
-plus harmonieuses lyres de la Poésie française[29], sous la glorieuse
-présidence du maître Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement
-couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers aux arts, entre
-lesquels brillent toujours comme à toute noble entreprise ceux de la
-comtesse Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre amie
-de Wagner, la duchesse de Rohan, Mme Alphonse Daudet, Mme Madeleine
-Lemaire, la princesse de Brancovan. Mme Edouard André, etc., etc.
-Enfin le graduel affinement de la gracieuse figure dans les ateliers
-du statuaire et l’officiel avènement de l’entreprise sous de hauts et
-bienveillants auspices.
-
- [29] MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx,
- Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.
-
-Une incessante vigilance, un effort continuellement maintenu sur
-tous les points à la fois et dont seuls connaissent toute l’épineuse
-responsabilité ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates
-entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci qui surpassa toutes
-les espérances.
-
-En effet, au jour dit:
-
- ... un jour de charité divine
- Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...
-
-le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de l’ode admirable
-que lui dédia, jadis, l’héroïne de la fête, un train extraordinaire
-partit de Paris, presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il y
-avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter les difficultés
-pour témoigner de leur dévouement à la noble cause; des porte-parole
-insignes, d’éminents représentants de la presse, et pour la gentille
-apothéose douaisienne, tout un public d’élite tel que les Parisiens en
-voient peu, parmi lequel une particulière gratitude nous doit faire
-distinguer, à côté de notre éminent ami Barrès, le parfait dessinateur
-Caran d’Ache, l’humoriste malicieux sans fiel, dont tous agitaient
-comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante affiche parue le
-matin même, en plein _Figaro_, et représentant la dernière diligence en
-route pour l’inauguration du monument de Marceline.
-
-Et dès la réception à la gare par la famille Gayant, les antiques
-géants hérauts de ces fêtes du Nord, de ce groupe intellectuel et
-généreux emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification
-de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par les rues pavoisées de la
-ville fleurie, en un enchantement ensoleillé aux successives phases
-de fraternelles agapes en d’anciens palais, de représentations en des
-salles et dans des jardins pleins de musiques et de poésie.
-
-L’heureux protagoniste de cette belle journée tint à honneur d’en
-inaugurer le déroulement et d’en préciser les origines, dans
-l’allocution qui suit et dont--il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en
-attribuant que la joie--un accueil chaleureux y trouva et prouva dans
-tous ces cœurs, de flatteuses affinités, de sensibles correspondances.
-
-
- MESDAMES, MESSIEURS,
-
-Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, je ne revendique
-aujourd’hui que le rôle de rapporteur d’une question, on peut le dire,
-conclue et close; close par cette inauguration comme le peut être un
-bracelet ou un collier par un fermoir précieux; et conclue, comme ces
-bâtisses où les ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, en
-signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.
-
-Bien loin de moi, en effet, la prétention risible dont plusieurs
-auraient voulu m’affubler, à l’origine des événements que cet avènement
-couronne, d’avoir cru et voulu _inventer_ Mme Desbordes-Valmore. Je
-le répète: je n’ai voulu que rafraîchir les fleurs et les palmes
-d’illustres ex-voto spontanés, entrelacés autour de ce souvenir par
-tant de gestes augustes et de mains généreuses.
-
-Certes, on pourrait le dire--si le cœur et le génie ne s’inventaient
-pas tout seuls--les plus grands l’avaient inventée avant nous, inventée
-malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes caractéristiques
-de la vie de notre héroïne (j’allais dire: de notre Sainte!) que
-cette modestie confuse, à tout jamais incertaine, qu’elles aient
-véritablement trait à elle-même, en présence d’admirations aussi
-sincères que magnifiques.
-
-Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces radieux admirateurs de
-Mme Valmore, de formuler l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms
-glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos têtes, de les répandre,
-tels qu’autant d’inestimables joyaux, d’en illustrer comme d’autant de
-fleurs de pierreries, les roses et les palmes que nous entre-croisons
-aujourd’hui autour de son lierre.
-
-HUGO, VIGNY, DUMAS, SAINTE-BEUVE, GAUTIER, BANVILLE, D’AUREVILLY,
-BAUDELAIRE! Baudelaire, dont une page admirable et charmante vous sera
-lue tout à l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle Mendès,
-le subtil Maître qui a tenu à venir tout exprès pour vous réciter
-l’œuvre d’un autre. Fier effacement qui nous permet de le remercier du
-double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande Marceline: la page que
-lui a consacrée un poète mort--et immortel; et la page--sans nul doute
-bien exquise! que lui-même, heureusement bien vivant! lui a dédiée...
-dans son cœur!
-
-Quant à MICHELET, vous savez ce qu’il a dit d’Elle quand il a parlé de
-cette _puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur lui_!
-
-Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de ces gens graves, ceux-là
-sans doute dont le penseur a écrit: «La gravité est un masque qui sert
-à cacher le défaut d’esprit»--qui trouveraient indigne de leur sérieux,
-de se sentir émus par celle qui bouleversait ce vaste génie; et qui
-voudraient maintenir à cette _vraie muse_ le caractère un peu vieillot
-et suranné sous lequel elle fut longtemps discréditée;--tandis qu’il
-ne s’agit de rien moins lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des
-plus purs, des plus hauts, des plus tendres et touchants génies dont
-l’humanité se soit honorée.
-
-Et, pour LAMARTINE, on ne se lasse pas de ressasser l’anecdote à
-laquelle nous devons le sublime chant alterné qui va vous transporter
-dans une heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes si fort
-à la mode, en ce temps-là, une poésie dédiée à M. A. de L. par notre
-poète, l’auteur de Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent
-les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant divin, à celle dont
-il ne connaissait que le génie et les souffrances. Elle, capable de
-s’élever aux plus ravissants des accents, mais non de proférer le plus
-ingénu des mensonges, devait bien avouer que le titulaire était un
-autre, et du même rythme mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré,
-répondait, à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.
-
-Entre ces grands morts et les grands vivants qu’anime une pareille
-tendresse pour cette poésie, c’est encore un poète qui n’a pas voulu
-mourir sans modeler, tout au moins en de survivantes strophes que vous
-allez entendre, le buste de celle qu’il admirait parmi tous, et dont
-la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce
-poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle à votre respect
-attendri, c’est, vous le savez, PAUL VERLAINE!
-
-Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole France, Jules
-Lemaître, Rodenbach, Descaves qui se sont fait une gloire et une joie
-d’exercer autour de celle que je nomme _La modeste immortelle_, des
-talents si brillants et si divers.
-
-Moi-même, je possède deux curieuses lettres à moi adressées; l’une de
-Dumas fils, l’autre de M. Henri Rochefort. La première au sujet de
-cette inauguration projetée, la seconde, à propos de ma conférence,
-me développent spirituellement leur prédilection pour l’auteur du
-trop célèbre «cher petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se
-pose-t-elle pas toujours de préférence sur les moindres cimes?)
-prévalut par-dessus de plus notables mérites.
-
-D’où naît--et comment se l’expliquer, le vol de tant de prestigieux
-esprits à l’entour de cette passiflore désolée, de cette triste fleur
-dont elle a elle-même poétiquement écrit:
-
- Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée
- Semble se dérober au sourire des cieux?
-
-C’est que la poésie de Mme Valmore se pourrait dénommer: _L’éloquence
-de l’amour_. Et, entre toutes ces amours, le plus tendre, celui qui
-nous reporte à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» nous
-fait avec elle nous écrier:
-
- Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie,
- Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de commentateur par
-la seule éloquence des faits, et la qualité des personnes, que de
-poursuivre et de conclure sur l’appel des noms illustres et charmants
-de ceux et de celles dont nul obstacle n’a su arrêter l’admirative
-sympathie.
-
-M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, l’auteur de
-_Thaïs_ et de tant de chefs-d’œuvre, le maître, dont le nom est
-synonyme de séduction et de perfection, et dont la présence et la
-présidence, en cette assemblée, sont, pour elle, de tant de décor.
-J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. Et voici près d’eux, pour fêter
-l’auteur des _Roses de Saadi_, M. Armand Silvestre, le merveilleux
-poète du _Pays des Roses_.
-
-Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui ont su rehausser
-encore leurs rares mérites par la plus complaisante des bonnes grâces,
-je salue et remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et de
-nos concerts: Mmes Brandès, Moreno, Segond-Weber, Eléonore Blanc; MM.
-Lucien Guitry, Léon Delafosse et tous les excellents musiciens de vos
-orchestres et de votre ville.
-
-Quant à Mme Sarah Bernhardt, il me plaît--et qui d’entre vous n’y
-applaudirait?--de vous en parler davantage. C’est au retour d’une de
-ces glorieuses tournées, grâce auxquelles elle a porté si loin et placé
-si haut la renommée de notre Scène française, et qui ont valu à cette
-Reine de l’Art dramatique une part de l’empire du monde; c’est au
-sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus triomphes, desquels, par
-un miracle bien dû à sa générosité et à son génie, elle nous revient
-chaque fois plus belle et plus grande,--qu’elle était, il y a quelques
-semaines à peine, allée goûter le repos lumineusement gagné, parmi la
-solitude de sa _Mer sauvage_. Mais le jour n’est pas proche où nous la
-verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de l’enthousiasme.
-Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter la noble et simple réponse--et
-qui mériterait de devenir historique--dont cette magnanime artiste
-accueillit mon importune demande de se reposer d’un an d’illustres
-travaux, par plusieurs jours et nuits de nouveau voyage: _Je le ferai
-parce que cela me sera difficile_.
-
-Dans le public, à côté des hommes éminents qui ont assuré avec tant
-de zèle le succès de cette solennité, j’aperçois encore des plus
-distingués représentants de notre littérature et de notre art.
-
-En présence de tels témoignages, de pareille admiration, de semblable
-sympathie, oseriez-vous bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que
-vous l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:
-
- Oh! n’as-tu pas dit le mot _gloire_?
- Et, ce mot, je ne l’entends pas,
-
- Car je suis une faible femme,
- Je n’ai su qu’aimer et souffrir;
- Ma pauvre lyre, c’est mon âme.
- Et toi seul découvres la flamme
- D’une lampe qui va mourir.
-
-Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel que soit l’entêtement
-enfin périmé de votre inguérissable modestie, Marceline
-Desbordes-Valmore! Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est
-dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette Scarpe que vous
-avez tant chérie et tant chantée que s’en reflète pour vous la clarté
-douce.
-
-Elle s’est transformée en votre étoile qui ne mourra point, votre
-lampe qui allait mourir. Et ce n’est plus avec cette nuance si
-touchante d’hésitation éternellement troublée et incertaine de votre
-dignité jugée par nous si haute, que vous diriez aujourd’hui de cette
-palpitante étoile enfin rassurée:
-
- Si mon étoile brille
- Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions
-adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse
-foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme
-un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier
-tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah
-Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans
-le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour
-toujours marqué de sa griffe ailée.--Mlle Moreno, le visage d’ivoire,
-sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un
-livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains
-d’adoration disjointe.--De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises
-en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche
-voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à
-l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah
-Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la
-pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.--Alors au
-pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou
-magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent
-rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore
-était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah
-Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister
-aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur
-d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de
-toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art
-sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le
-comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible
-dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète
-de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des
-Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia
-
- Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,
- Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
-
-Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par
-une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés,
-l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait
-présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse
-_desserraient les cœurs_, lorsque retentit le beau chœur inspiré à
-Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par
-les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui
-remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et
-les portants du joli théâtre.
-
-Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la
-maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait
-chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies
-sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le
-manuscrit me reste comme un graphique trésor--nous fit admirer cette
-douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée
-à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de
-puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes
-mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline:
-«Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»--Catulle Mendès, le
-précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de
-Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien
-propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir
-naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés
-soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu»
-chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et
-natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle
-vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque
-de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée
-maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer
-les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver
-sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée
-en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des
-_Fleurs du mal_ fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec
-l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la
-fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient
-encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument
-un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse
-délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les
-contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et
-remportant de ce jour _de charité divine_ un goût de beauté et de bonté
-dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures.
-
-Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la
-tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des
-correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets
-exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.--J’en
-cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages.
-
-Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.
-
-Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:
-
- Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait:
- «Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore,
- Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore
- Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!
-
- Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt,
- Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?»
- --Comme un appel sacré Marceline Valmore
- Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...
-
- Tel un saule épuisé relique d’un autre âge
- Que remue et soudain ranime un vent d’orage.
- Le grand luth soupira tout entier palpitant!
-
- Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble,
- Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend
- Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!
-
-Et cet autre, vibrant, de M. Albert Samain.
-
- L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur
- De ton sein fit jaillir une source écumante
- Et ta voix était triste, et ton âme charmante,
- Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.
-
- Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
- Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente;
- Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
- Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.
-
- Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue,
- Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
- Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.
-
- Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes
- Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement
- Qu’une amante vint là jeter négligemment
- Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.
-
-De Mme Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:
-
- Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner
- Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines;
- La plainte et le regret, le droit de pardonner,
- Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,
-
- L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé
- Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières;
- Car ton destin errant sans cesse fut gravé
- Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.
-
- Ici, près de ta mère, il me semble te voir
- Et tenant à son cœur, de si vive tendresse
- Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir
- De cet amour t’enveloppant de sa caresse.
-
- De la vie humble en son foyer de pauvreté,
- Mais où déjà l’enfant qui serait un poète
- Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été
- Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.
-
- Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier
- Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles,
- Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier
- Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.
-
- Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant
- De la colombe en proie à sa plainte éperdue,
- Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent,
- Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue
-
- La voix, l’expansion des mots soufferts, criés
- Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre,
- Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés
- Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!
-
-Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement d’Alexandre Dumas:
-
- «Monsieur,
-
- «Je reçois _Félicité_ et l’aimable mot qui l’accompagne. Vous
- avez fait acte de justice en ressuscitant ce poète charmant dans
- l’admiration duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup
- de vers de Mme Desbordes-Valmore. Elle va revivre sous le
- souffle d’un poète capable et digne de la comprendre. Vous avez
- arboré là le drapeau du sentiment, si honni par quelques-uns.
- Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une famille où l’on
- réchauffe sur son cœur les drapeaux des vaincus pour les déployer
- au bon moment, malgré la neige de la défaite.
-
-De M. Henri Rochefort:[30]
-
- «J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence sur
- Marceline Desbordes-Valmore, dont j’admire depuis mon enfance le
- grand talent.»
-
- [30] Londres. Janvier 94.
-
-Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:
-
- «J’aurais bien voulu être des vôtres, car les premiers vers que
- j’ai lus et retenus sont précisément ceux de Marceline Desbordes.
- Attaché à mon travail sans pouvoir me permettre un jour de
- vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. Tous mes regrets avec
- mes plus vives sympathies.»
-
- «HENRI ROCHEFORT.»
-
-De M. Catulle Mendès:
-
- «Mon cher poète,
-
- «Je vous remercie d’avoir songé à me convier personnellement
- à la fête triomphale de la chère et grande Marceline; je vous
- félicite du succès de l’effort que, tout seul, vous avez fait
- pour elle, et puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez
- compter sur ma présence.--Mais ce que je dirai ne sera point
- de moi; je sollicite la joie et la gloire de lire l’admirable
- page que Charles Baudelaire a consacrée à Desbordes-Valmore;
- cette lecture, je crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre
- belle fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre pour la
- glorification publique de Marceline, son culte intime n’avait du
- moins jamais été aboli dans l’âme des poètes de l’âge précédent.
-
- «Recevez encore, mon cher poète, mes plus vives félicitations.»
-
-De M. Paul Bourget:
-
- «Je reçois, cher ami, l’invitation que vous m’avez gracieusement
- fait envoyer.
-
- «Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant d’honneur à
- votre amour des lettres assez de ciel bleu pour qu’il y ait de
- l’azur autour du buste de Marceline.»
-
-De Georges Rodenbach, un des plus tendres fervents de cet autel
-privilégié, ces lignes datées de Knocke-sur-Mer, par Bruges:
-
- «Mon cher ami,
-
- «Tout chagrin en pensant que vous serez avec Elle, lundi, et que
- je serai loin d’elle et de vous. La distance est grande qui nous
- sépare ici. Je ne pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému
- avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, et le restera,
- d’avoir intronisé et réalisé la canonisation de la très grande
- sainte de l’art.
-
- «Dans le solitaire village de mer où je viens travailler,
- l’été, j’irai dimanche entendre la messe pour Elle, une de ces
- messes de campagne où il y a des sanglots d’orgue et des voiles
- blancs de congréganistes en procession dans le cimetière. Et ces
- choses seront tout à fait elle-même! Et quand l’hostie s’élèvera
- à la consécration, elle sera son propre cœur, qui fut aussi de
- blancheur infuse avec du sang dedans!
-
- «Donc, avec vous, de toute communion en notre mère Marceline.»
-
-De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de Mme Valmore, qui trouvait
-chez un antiquaire le carnet de voyage dont j’ai parlé:
-
- «Monsieur et cher confrère,
-
- «Je vous remercie de m’avoir envoyé votre clairvoyante étude sur
- la poésie de Mme Valmore,--précieuse nappe étendue sur ce que
- vous appelez si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée
- par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées de pain bénit,
- tant d’admirables vers de ce génie pathétique, objet de notre
- culte.--C’est avec empressement que j’aurais joint, dimanche
- prochain, mon modeste hommage à ceux, plus éminents, que vous
- rassemblerez autour du monument de l’immortelle femme.--Mais je
- suis retenu, et ne pourrai, si l’_Echo de Paris_ m’est favorable,
- que m’associer de loin à la réalisation du noble projet dont
- l’initiative vous honore.»
-
-De M. Gaston Deschamps:
-
- «Cher Monsieur,
-
- «Merci de votre aimable envoi. Les vers que vous citez m’ont
- procuré de ravissantes délices. J’aurais voulu pouvoir vous
- accompagner à cette jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec
- vous pour célébrer la mémoire de cette femme exquise[31].»
-
- [31] Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante
- autorisation des auteurs.
-
-Enfin, dans les frémissantes pages d’_Ultima_, cette magnanime
-caresse d’Alphonse Daudet toute pleine encore du dernier souffle de
-Goncourt: «Il n’est question que du festival organisé par Montesquiou
-en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, et qui aura lieu demain
-à Douai. Marceline est une ancienne amie de la famille; ma femme se
-souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et Mme Alphonse Daudet,
-fidèle à ce souvenir, était retournée ce jour-là chez Marceline.
-
-Des présences si précieuses, de si éloquentes absences ne rendent-elles
-pas surprenant et tout au moins un peu arbitraire ce dernier trait
-de M. Lemaître affirmant[32] «que les lettres de Marceline et la
-découverte de son «malheur» créèrent en quelque façon la beauté de ses
-vers».--Quoi! ces vers que Lamennais admirait, que Lamartine honorait,
-que Michelet adorait, que Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve,
-pour ne parler que des plus éminents, consacrait le culte, ne devraient
-la _création_ de leur beauté qu’à de récentes investigations autour
-du nom d’un séducteur dont c’est précisément le châtiment de son
-indignité de demeurer éternellement ignoré et innomé--ayant inspiré
-à celle qu’il trahit des chants immortels?--A vrai dire, c’est M.
-Lemaître lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, parfois
-si équitables, toujours si judicieuses et si brillantes «à partir
-quelquefois _du mauvais pied_». Rectifions respectueusement: d’_une
-aile_ un peu divergente.
-
- [32] _Figaro._ Novembre 1896.
-
-A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de nous faire
-
- Entrer sous son aile enflammée
- Où l’on entre par le tombeau...
-
-Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa simplicité éloquente:
-
- «Moi, Angélique Maximin[33], servante de la famille Valmore,
- propriétaire de sa sépulture, je déclare en faire le don,
- avec l’abandon de tous mes droits, de mon plein gré, et
- sur mon personnel, désir exprimé, à M. le comte Robert de
- Montesquiou-Fezensac, pour assurer, dans le présent et dans
- l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité de cette tombe.»
-
- [33] Voir le P. S. 3, à la fin du volume.
-
-
-
-
- II
-
- A MADAME S. POZZI.
-
-
-
-
- LE DIEU
-
- (LECONTE DE LISLE.)
-
- Lumière, où donc es-tu?
- peut-être dans la mort.
-
- LECONTE DE LISLE.
-
-
-A l’auguste émotion que nous communiquaient, hier, ces tragiques
-nouvelles: «Leconte de Lisle se meurt! Leconte de Lisle est mort!»
-se mêlent aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je me
-remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles de Louveciennes, une
-autre visite que je fis au Maître, quelques semaines passées. Il était
-déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, dans le cabinet de
-travail du boulevard Saint-Michel, il s’écriait en m’apercevant: «Mon
-ami, c’est un moribond que vous venez voir.»
-
-Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation s’animant, toujours
-pleine de traits et de saillies, avec pourtant quelque chose d’atténué
-par la douleur et où l’amertume fondait en de la mélancolie, on ne
-pouvait tenir le grand malheur pour si menaçant; et les plus proches
-croyaient encore à quelque mal qu’un changement d’air pouvait enrayer,
-que la paisible et radieuse campagne allait attendrir et mettre en
-fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il pas encore l’illusion, il y a une
-semaine, quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée,
-retrouver un peu de santé dans l’historique et paisible asile qui
-avait été la résidence de Fanny?
-
- Oui, le mal éternel est dans sa plénitude!
- L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.
- Salut, oubli du monde et de la multitude!
- Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!
-
-Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient plus, hélas! l’une,
-qu’offrir ses fleurs; les autres, que se répandre devant l’illustre
-cercueil que nous saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce banc
-de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont l’auteur des _Poèmes
-barbares_ nous parlait avec émotion, ne reçut point de visite d’adieu.
-Et le banc de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait choisie
-pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique à ces mémorables
-ombrages.
-
-Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient
-de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de
-contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une
-différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence
-des deux poètes.
-
-La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de
-palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes;
-l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une
-vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent,
-desquels deux grandes âmes se sont envolées.
-
-«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne
-remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et
-unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà
-le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui
-serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio.
-
-Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique
-rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête
-des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia,
-Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes
-circonstances biographiques et bibliographiques.
-
-J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,»
-nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant
-des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou
-odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le
-lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi
-le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître,
-exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement
-une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par
-la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes
-homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les
-sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte
-et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques
-jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les
-appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un
-autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un
-légitime sujet d’étonnement.
-
-Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette
-silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de
-la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’_Odi profanum_.
-Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le
-merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de
-la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire
-s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de
-longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas
-finir?--La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de
-Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien
-dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y
-aller voir.
-
-«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne
-ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle
-ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la
-génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers
-reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir
-vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme
-dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la
-_Vérandah_, le _Sommeil de Leïlah_ et tant d’autres délicieuses pièces,
-que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont
-il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime.
-
-Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans
-doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves
-nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes:
-
- Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
- Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
- Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
- De toute passion vigoureuse et profonde.
-
-ou qu’il consolait dans ses splénétiques _fiat nox_, et tant de
-douloureux appels à la mort et à l’oubli.
-
-Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans le passé une grande
-figure en laquelle incarner la tristesse de ce somptueux et amer poète,
-ne serait-ce point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred de Vigny
-(dont, soit dit en passant, Leconte de Lisle aimait à rappeler de
-distingués traits dans ses brillantes causeries, auprès d’intéressants
-récits sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)--un Moïse empli de
-lassitude découragée faite de pitié et de mépris, en face de la _Terre
-promise_ du succès facile et de la popularité banale, là où il eut
-rêvé l’appréciation consciente et le couronnement passionné;--et lui
-chantant son renoncement volontaire et son splendide adieu dans le
-_Dies iræ_ des _Poèmes antiques_.
-
- Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude,
- Courbé sous le fardeau des ans multipliés,
- L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude,
- Se retourne pensif vers les jours oubliés.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!
-
-Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour ensoleiller de suprêmes
-affres, et ses bras sacrés ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de
-couronne et en guise de tombeau.
-
- Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,
- Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
- Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
- Et rends-nous le repos que la vie a troublé!
-
-
-
-
- III
-
- A MAURICE BARRÈS.
-
-
-
-
- PAUVRE LELIAN
-
- (PAUL VERLAINE.)
-
-
-«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à
-l’âme indépendante de Cervantès que de honte au ministre des faveurs
-royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet homme illustre,
-tandis qu’une foule d’obscurs beaux esprits touchaient des pensions
-qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour
-Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui
-se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme
-au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait
-le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire.
-Philippe observait de loin sa pantomime:
-
---Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit _Don Quichotte_.
-
-Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale
-avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien
-le _Don Quichotte_ que lisait l’étudiant en délire. _Mais aucun d’eux
-ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce
-livre si populaire et si goûté._»
-
-Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de
-Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes
-français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres»
-parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco
-Marquez de Torrès, qui conte l’histoire--des ouvrages de Miguel de
-Cervantès.
-
-Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens
-de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de
-désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et
-sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux,
-soldat, gentilhomme et pauvre».
-
---Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait
-riche un tel homme.
-
---Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette
-pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «_Si c’est la nécessité
-qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance,
-afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde
-entier._»
-
- * * *
-
-Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de
-Paul Verlaine, le _Pauvre Lélian_ qui s’était composé lui-même cette
-euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le
-_pas de chance_ de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc,
-ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès
-le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles
-et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les
-cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées
-à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?»
-
- Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,
- Peuple ingrat?...
-
-Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey d’Aurevilly, de
-Villiers d’Adam, de Verlaine, ébranleront-ils un jour les cœurs en
-frappant les yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus ou
-moins inconscients, procréeront-ils une génération de _satisfaits_
-ingénieux et cordiaux qui désarment eux-mêmes leurs propres cruelles
-épreuves par la compréhension sensible et efficace des misères d’un
-supérieur autrui, d’un prochain de génie et de ses détresses sublimes?
-Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus de préoccupations
-de la famille humaine, et de réhabiliter, entrecouper pour le moins
-leurs féeries et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et impériaux
-calvaires, et de la visite à de certains grabats où des être géniaux
-agonisent.
-
-L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le dernier soupir des
-_Fêtes galantes_; poète qui, par un miracle d’anomalie et par les
-douze cents tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis et
-d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet des vains aveux et le
-rosaire des baisers roses, s’ébruiter toute la musique des harpes en
-vernis de Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser en
-précise et harmonieuse vapeur toute la grâce ensemble nerveuse et
-poupine, maniérée et mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos
-en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène et Clitandre, Cydalise et
-Tircis; toute la population en saxe, criblée de mouches, pailletée
-d’affiquets et de fanfreluches, des indifférents et des bergers aux
-miroitantes cassures du satin de leurs armures délicates, dont le poète
-a synthétisé l’élégante afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine,
-et bien spécialement en cette petite pièce:
-
- Les donneurs de sérénades
- Et les belles écouteuses
- Échangent des propos fades
- Sous les ramures chanteuses!
-
- C’est Tircis et c’est Aminte,
- Et c’est l’éternel Clitandre,
- Et c’est Damis qui pour mainte
- Cruelle fait maint vers tendre.
-
- Leurs courtes vestes de soie,
- Leurs longues robes à queue,
- Leur élégance, leur joie
- Et leurs molles ombres bleues
-
- Tourbillonnent dans l’extase
- D’une lune rose et grise...
- Et la mandoline jase
- Parmi les frissons de brise.
-
-Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil faste que le mourant
-d’hier avait, ces derniers temps, instauré dans son exigu logis la
-touchante et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau son mobilier
-si modeste? Tout y passait, pincettes et chaises, serrure et cordon de
-sonnette.
-
-Et parmi le bariolage de quelques bégonias en carton, les nuances
-douces des balais à confetti, les taches crues d’autres souvenirs de
-carnaval, entre tout le jardin des Hespérides des oranges du jour de
-l’An sur des tasses retournées, le mirage lui revenait des pavanes de
-muguet aux relents de bergamote.
-
- * * *
-
-Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine qu’on ne saurait
-énumérer en un revenez-y rapide: le _mystique_, celui qui clamait
-lundi dernier devant nous, en un élan de pieux amour, la religieuse
-invocation:
-
- _Tantus labor non sit cassus!_
-
-et le _désolé_, dont ces exquises petites strophes résument toute
-l’essence:
-
- Les sanglots longs
- Des violons
- De l’automne
- Blessent mon cœur
- D’une langueur
- Monotone.
-
- Tout suffocant
- Et blême quand
- Sonne l’heure,
- Je me souviens
- Des jours anciens
- Et je pleure
-
- Et je m’en vais
- Au vent mauvais
- Qui m’emporte,
- De çà, de là
- Pareil à la
- Feuille morte.
-
-Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce poignant désarroi
-d’existence, le cœur d’excellent et pur aloi qu’était Verlaine, «_l’âme
-enfantine_» qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, non
-contaminée par les douloureuses voies traversées.
-
-Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient une parcelle
-tendrement chantante. Verlaine l’écrivit pour la duchesse de Rohan[34]
-qui en possède le manuscrit,
-
- Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais
- J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense.
- Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais,
- Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,
-
- Je revois le clocher que je n’ai vu jamais.
- --O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse,
- A travers ce brouillard épais où je rimais,
- La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.
-
- Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin.
- Tel, innocent, autour du parc de Josselin
- Un berger contemplant la nuit tout étoilée.
-
- Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson
- Fût autrefois maître et seigneur de la vallée
- S’en va paisiblement en chantant sa chanson.
-
- [34] Le 22 novembre 94.
-
-Je me souviens parmi des lettres, et des lettres reçues de lui, d’une
-entre autres, toute spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par
-la lecture irritée de quelque anodine malice à mon endroit que lui
-attribuait certaine feuille. Message aussi émouvant et attendri que
-celui des deux amis de La Fontaine[35]:
-
- Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu.
- J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru,
- Ce maudit songe en est la cause.
-
- [35] Voir le P.-S. à la fin du volume.
-
-Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier mot de Verlaine
-prononcé peu d’heures avant de mourir, mot mystérieux et oraculaire,
-éclairé déjà du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une fois de
-plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:
-
- Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
-
-Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste significatif
-caractérisé par l’expression antique «_Stragulæ vestis plicaturas_» et
-il murmura ces mots, comme écartant de dessus son lit un trop lourd
-faix invisible: «_Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!_»
-
-Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes pour lui dans le présent;
-combien et de toujours plus belles à venir, en immarcessible laurier,
-et de véritables immortelles!
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre poème qui suit, dont
-le feston devait enguirlander un _tombeau_ du Poète. Ce volume n’a pas
-paru; et sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui n’était pas
-double. C’est donc de mémoire que j’en rassemble les bouquets épars,
-pour les disperser de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant
-d’une chère Mémoire:
-
- Tous les Masques, les Mezzetin,
- Les Trivelin, les Scaramouche,
- Cydalises à l’œil mutin,
- Une mouche au coin de la bouche,
- Tous les bleus bergers de Watteau
- Avec leur rose châtelaine
- Ont drapé de noir leur bateau
- Et mènent le deuil de Verlaine.
-
- Tous les Tircis et les Myrtil,
- Les Clitandres et les Clymènes
- Avec leur fraîcheur de pistil,
- Les inhumains, les inhumaines
- Ont mis un crêpe à leur chapeau
- Et pleurent comme Madeleine,
- Car sous leur galant oripeau
- Ils pleurent l’âme de Verlaine.
-
- Il les avait faits si polis
- Sous le bleuté de leur quinconce;
- Il les avait peints si jolis
- Sous le jabot qui les engonce;
- Nul azur ne les rendra plus,
- Nul carmin, que d’ombre vilaine...
- Leurs zinzolins sont révolus
- Ils pleurent sur l’art de Verlaine.
-
- Et les Cupidons potelés
- Qui semblent des bouquets de roses,
- Et les palombes dételés
- Du chariot des Cypris moroses,
- Mignonnement endoloris
- Avec leur plume de pleurs pleine,
- Pleurent Chloé, pleurent Chloris,
- Pleurent sur le cœur de Verlaine!
-
-
-
-
- IV
-
- A LÉON DAUDET.
-
-
-
-
- L’AÈDE
-
- (FRÉDÉRIC MISTRAL.)
-
-
-Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui mire en son cours,
-chantant et nuancé, des rives sinueuses et fleuries, des sites peuplés
-et gazouillants, un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, de
-rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps de poésie, d’instinct
-plutôt brumeuse et languide, la plus distincte caractéristique de cette
-Muse de Mistral: _la lumière et la joie_. Lui-même, le poète, l’a
-bien exprimé dans sa chanson des _Bons Provençaux_, dont j’interprète
-librement ce couplet:
-
- Quand le mois de mai fleurit,
- Tout brûle de vivre.
- Et quand le soleil sourit,
- Qui ne s’en enivre?
- Nous autres, bons Provençaux,
- Soyons les joyeux oiseaux
- De la _soleillade_
- Et de la Maïade.
-
-Et ailleurs:
-
- Dix fois sur onze,--il me semble que les morts ont--moins de
- vieillesse--que les vivants d’aujourd’hui.--Car, dans tout
- son orgueil,--le siècle meurt d’ennui;--et, sans les jeunes
- filles--que largement nous donne--le bienfaiteur divin,--la joie
- prendrait fin.
-
-Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale des grands poèmes de
-ce trouvère, comme d’un beau paysage crépitant et criblé de clartés,
-à l’heure de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait
-parfois leur chantre à un Wagner sans trouble, dont _Mireille_ serait
-le Lohengrin et _Nerto_ les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du
-maître de Bayreuth, le retour du _Leitmotiv_, l’art des énumérations
-familières et joyeuses, de noms ou de choses, l’instrumentation
-harmonieuse des voix simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises,
-dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste et sublime sur la
-survie de l’amour des âmes, aux transports sensuels[36].
-
- [36] _Calendal_, ch. X, Str. 62.
-
-Son goût descriptif de la nature, ses retours aux souvenirs
-d’enfance[37] l’apparentent souvent aussi à l’admirable Valmore,
-à cette différence près, des perles du rire qu’il égrène en de
-méridionaux paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait du
-collier, perpétuellement défilé, de ses intarissables larmes.
-
- [37] _Les Iles d’or: Rancœur._
-
-Et, plus près, moins sans doute en influence qu’en rapport d’esprit
-et contagion de pensée, simultanée matérialisation d’idées en divers
-cerveaux, voici, entre autres, deux curieuses similitudes.
-
-De Mistral (_Nerto_):
-
- Dans le château étaient sept salles
- Où les sept démons capitaux
- Pouvaient battre l’aile à leur aise,
- Princes des sept péchés mortels.
-
-De Verlaine:
-
- Dans un palais soie et or, dans Ecbatane,
- De beaux démons, des Satans adolescents,
- Aux sons d’une musique mahométane
- Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.
-
-On a goûté, non sans raison, le _Couplet des cheveux_, dans le Pelléas
-et Mélissande de M. Mæterlinck. Relisez, dans le cinquième chant de
-_Nerto_, les adieux de _la Nonne_ à sa chevelure.
-
-Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui requerrait bien des
-pages, que de pittoresques et poétiques expressions au cours de l’œuvre
-du chantre de Maillane: cette _volée d’évêques_ au mariage du roi;
-et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants _qui jouent aux
-barres parmi les sépultures_. Puis _la colonnade à front divin_--_de
-cette forêt qui embaume_--et _lui tisse un manteau de calme_, qui nous
-mène au magnifique morceau sur les arbres sacrilègement émondés, que
-dut tant admirer Michelet, avocat de la même cause de nature dans sa
-_Montagne_.
-
- Eux, solennels chalumeaux--que l’air, à plein gosier--fait
- chanter comme des orgues,--eux, riches et bons, qui versent la
- fraîcheur et l’ombre--depuis des ans qui ne se nombrent,--eux,
- chevelure sombre--de la terre, et parrains des sources et des
- fontaines...--Laissez-les vivre!
-
-Quel autre poème que _La Mort du loup_ se pourrait, par exemple,
-comparer à la fin du _Vieux Moissonneur_, qui, debout dans son blé et
-mûr comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché avec ses épis
-en un coup de faux aveugle et imprudent?... Le vieux moissonneur,
-_mourant et mutilé_, qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de
-là-haut,--voyant le froment mûr, fait sa moisson.--Allons, adieu! moi,
-je m’en vais tout doucement...--Puis, enfant, quand vous transporterez
-la gerbe sur la charrette,--emportez votre chef avec le gerbier.»
-
-Et le _Blé lunaire_, cette ballade à la lune, sans le vif esprit de
-celle de Musset, combien n’est-elle pas plus exquise! Voici,--non
-certes une version, mais une interprétation de cette enchanteresse
-mélopée, intraduisible au cours berceur de ses deux rimes, tour à tour
-paresseuses et cristallines:
-
-LE BLÉ LUNAIRE
-
- La lune mi-pleine
- Dévide
- Sa laine.
-
- On entend au loin
- L’onde qui gazouille,
- Tourbillonne et mouille
- Le tour du moulin.
-
- La lune limpide
- Dévide
- Son lin.
-
- Le rieur ruisseau
- Reflète la lune
- Qui, dans la nuit brune
- Jette un blanc réseau.
-
- La lune sereine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Dans les arbres verts
- Folâtrent les lièvres;
- Et, sur les genièvres,
- Sifflent les piverts.
-
- La lune rapide
- Dévide
- Du lin.
-
- Dressée au déclin
- De sa noire borne,
- La chouette morne
- A l’œil cristallin.
-
- La lune lointaine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Les chauves-souris
- Font leur promenade;
- A la cantonade
- Les chiens font leurs cris.
-
- La lune candide
- Dévide
- Son lin.
-
- Caha et cahin,
- Un charretier passe,
- Qui court vers la place
- Ou vient du ravin.
-
- La lune hautaine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Le vieillard grognon
- Ou la pauvre vieille,
- Dans l’âtre sommeille
- Sous son lumignon.
-
- La lune pallide
- Dévide
- Son lin.
-
- Neuf heures! clin! clin!
- A l’horloge sonnent.
- Les grillons l’entonnent
- Sur leur fifrelin.
-
- La lune d’or pleine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Sur un front charmant
- Se glisse une mante
- Parmi la tourmente
- Au long sifflement.
-
- La lune rigide
- Dévide
- Son lin.
-
- Un beau garçonnet,
- Grand agneau qui bêle,
- A pris de la belle
- Le bras mignonnet.
-
- La lune incertaine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Ce gentil lutin
- Et cette coureuse
- Sur la pente heureuse
- Errent au lointain.
-
- La lune frigide
- Dévide
- Son lin.
-
- Le doux aparté
- Glisse en courbes molles,
- Sous des lucioles,
- La pâle clarté.
-
- Et la lune vaine
- Dévide
- Sa laine.
-
- C’est ainsi que l’on
- Cueille, sous la brune,
- Le blé de la lune
- A plein corbillon.
-
- La lune livide
- Dévide
- Son lin.
-
- L’amour nouvelet,
- A la belle étoile
- Met, au lieu de voile,
- Sa peau d’agnelet,
-
- La lune sereine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Mais le vin d’œillet
- Que sa main nous tire,
- Quand la lune vire,
- Devient aigrelet.
-
- La lune perfide
- Dévide
- Son lin.
-
- Le jeune câlin
- Dans l’ombre s’esquive,
- La belle pensive
- S’en revient de loin.
-
- Et la lune reine
- Dévide
- Sa laine.
-
- Et l’esprit malin
- Que la nuit enchante
- Au fond de la sente
- Rit comme un poulain.
-
- La lune languide
- Dévide
- Son lin.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de ces dieux auxquels
-on peut dire: Que leur volonté soit faite! La question en elle-même
-n’existe guère. Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre.
-Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que l’auteur des _Poèmes
-Saturniens_ déclare ne pas aimer:
-
- ... Fi de l’aimable et fi de la lie!
- Et je hais toujours la femme jolie,
- La rime assonante et l’ami prudent.
-
-Plusieurs qui y excellent ont supérieurement enseigné d’exemple (et
-bien que leurs vers réguliers me semblent préférables), qu’on pouvait
-produire de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses idées, aux
-images neuves, aux vers précieux, sans toujours les rimer. Et, si je
-leur adressais un reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois.
-Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer jamais qu’à rimer
-de temps à autre. Mais une expresse loi n’est-elle pas désirable et
-nécessaire? Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est après une
-série de rimes. De même, l’oreille exercée par une suite d’assonances
-se sentira blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.
-
-Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, précisément, prétendent
-libérer par l’extension des moyens, les idées soi-disant emprisonnées
-dans les moules des formes trop familières, les percussions de
-sonorités trop prévues.
-
-Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe en fait foi:
-
- Point de contraintes fausses!
- Mais que, pour marcher droit,
- Tu chausses,
- Muse, un cothurne étroit.
-
-Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie
-du tour de roue de la Fortune ramenant _le mode_ rejeté tout comme _la
-mode_ condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant
-en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres
-poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger:
-l’_élision_ et la _rime_.
-
-La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le
-peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble
-momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus
-réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance
-avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du
-_Palais hanté_, dans la maison Usher de Poë[38].
-
- [38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus
- haut des deux poètes Mistral et Verlaine.
-
-Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au
-sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait,
-l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de _l’Alouette_: «Il
-faut--profère gentiment ce poète du XVIe siècle--que je dise cela de
-moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,--et
-suis content de dire _superstitieusement_. Mais ainsi est-ce que
-jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de
-sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit?
-
-J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline
-Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée,
-que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou
-le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu
-lieu éternel?»
-
-Et quand Verlaine, dans sa _Fête galante_, écrit «au pâle clair de lune
-_triste_ et _beau_», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces
-trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?
-
-Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la
-rime.
-
-Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M.
-Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps?
-Je veux dire _l’Odeur sacrée_, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de
-Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver
-et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par
-l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus
-audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter
-enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans
-l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes.
-
-Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire qu’elles ne font que _des
-écoliers_, et que les vrais maîtres sont les esprits avant tout
-conscients et respectueux des trésors acquis par un langage et par un
-art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre en question et de troubler
-de fond en comble, se contentent de joindre un jonc de plus à la
-Syrinx, et de faire moduler à la gamme éternelle un accord jusque-là
-inentendu et d’une plus ineffable mélodie.
-
-
-
-
- V
-
- A LA PRINCESSE DE BRANCOVAN.
-
-
-
-
- ROSES PENSANTES
-
-
-Je ne connais guère les vers de celle qui fut la belle Mme Emile de
-Girardin--et surtout l’étincelant vicomte de Launay; car c’est bien
-principalement--je dirais presque uniquement, s’il n’y avait la célèbre
-_Joie fait peur_--sous le pimpant habit de ce courriériste sémillant
-que la postérité, qui fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et
-compose la figure définitive d’un écrivain de ceux de ses traits qui
-ont le mieux assuré sa conquête, nous conserve le souvenir de cette
-superbe Delphine.
-
-Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que trahit lourdement le
-massif buste du Théâtre-Français, et sur laquelle ne nous édifie pas
-beaucoup mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de Versailles,
-concourut à cette première manière, ratifiée elle-même par un sacre
-collectif de tous les maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées
-de cette Aurore.
-
-Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance avec Victor
-Hugo, l’amitié de Balzac, qui lui confia, dit-on, la composition de
-quelques-uns des vers de Rubempré, dans _Les Illusions perdues_--(et
-jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)--complètent pour
-nous la fulguration de cette auréole, sous laquelle notre confiante
-mémoire aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la moisson, les
-yeux que son amie Valmore--une vraie Muse, celle-là!--fait se rouvrir
-éternellement dans ces deux nobles vers:
-
- La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,
- Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.
-
-Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie,
-emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de
-Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à
-les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier,
-intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle
-amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie,
-mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en
-attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de _La Tulipe_, dénué
-de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui
-n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout
-autre allure à sa propre destinée.
-
-Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie,
-au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en
-offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé,
-l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement
-éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui
-paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de _René_. Et la
-lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son
-adversaire justement _tombé_: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?»
-
-Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de
-Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil
-d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste
-effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près
-de celle qui avait été Juliette Récamier--M. de Chateaubriand et M.
-Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier
-devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège
-propos: «Sortons de cet ossuaire!»--Dès ce soir-là Delphine n’était
-déjà plus Corinne.
-
- * * *
-
-Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous faut remonter pour
-trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en
-religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me
-glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on
-me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié
-le printemps dernier: _Le quatuor des masques_. Il s’agissait de quatre
-amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais
-assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri,
-d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset,
-mais une Gourouli au roucoulement plus suave. _Atavis edita regibus_,
-fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les
-princes des _Mille et une Nuits_, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une
-odeur d’_athergul_ flotte sur ces chants nourris de confitures de
-roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y
-ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif,
-du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de
-langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui
-sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus
-noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore.
-
-On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour
-mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les
-parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre
-fragment de la _Prière pour Tous_ auquel on puisse le comparer».
-
-Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable
-nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre
-aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au
-contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus
-et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru
-offrir d’excessif.
-
-La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé:
-
- Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
- Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!
-
-Et sur cette incantation les spirales montent, brumeuses ou tièdes,
-opalines ou azurées: tendres parfums printaniers; aigres relents
-automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles demeures
-réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux senteurs vétustes.
-Et toute la litanie odorante des cheveux aux aromes amoureux, du vin
-conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris
-cher, aux linges légers; du santal dont le satin ligneux double
-et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats
-transpire la nature tout entière: la terre détrempée, l’aire des
-moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et
-de jeux doux comme aux registres d’un orgue:
-
- Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
- Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.
-
-La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine
-odeur du thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire
-dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune
-fille, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait
-
- Un vase d’Orient où brûle une pastille.
-
-L’invocation: _A une statuette de Tanagra_ est pleine d’une saveur
-antique:
-
- Tes deux bras étendus éloignent les offenses;
- Dans la coupe fragile et sûre de ta main
- J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses
- Répandant son parfum au fil de ton chemin.
-
-Les _Paysages_ évoquent d’un rythme baudelairien, d’ingénieuses
-comparaisons pour leurs successifs états, leurs diverses parures. Les
-strophes à _Hébé_ sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un
-auguste enseignement et d’une langue divine comme la démarche et le
-péplos même de la déesse:
-
- Belle proie indocile ou molle du sommeil,
- Toi que l’amour lutine et baise sur les joues
- Si fort que ton visage en est encor vermeil,
- Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.
-
-La _Mélancolie_ est un site de Millet. Les _battements dolents_ de
-l’airain font fuir du clocher de l’église en même temps que leur écho
-fait s’envoler du cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon
-de souvenirs.
-
-_L’Invocation_ aurait plu à Leconte de Lisle. Elle respire son souffle
-païen et s’élève comme un de ses plus célèbres poèmes contre
-
- La honte de penser et l’horreur d’être un homme.
-
-Elle redemande aux rustiques divinités toutes les forces et toutes les
-grâces dont les bêtes émoussent ou déçoivent tant de maux, intolérables
-pour notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et l’auteur de la
-_Mort du Loup_ eût aussi goûté cette exécratoire libation en sa boutade
-profonde.
-
-La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, revêt la
-métaphysique de Sully-Prud’homme d’une parure qui n’est pas sans faire
-penser à Léon Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est
-un cantique d’amour d’une grave et gracieuse beauté, plein d’une
-intense ferveur, d’une digne résignation préventive aux inévitables
-changements, et qui se clôt sur un vers précédemment cité, un vers
-exquis, une pensée égale:
-
- Notre amour est le vase empli d’or et de nard
- Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre;
- Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard
- _Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre_.
-
- Notre jeune ferveur et nos effusions
- Iront grossir la somme inutile des choses...
- Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions
- Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!
-
-J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits de la jeune
-femme poète, un crépuscule des dieux qui eût dignement complété
-cette publication dont la _Revue de Paris_ a droit d’être fière.
-Un filial--et sans doute cette fois héréditaire regret de la grâce
-antique, déjà sensible dans la prière à la statuette, dans les stances
-à la déesse de la Jeunesse, et dans la païenne oraison aux dieux
-gardiens de troupeaux--s’y accentue; et comme un soupir de Virgile
-s’unit au souffle de Chénier dans ce nostalgique élan vers
-
- Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.
-
-Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, après la forte et
-farouche Ackermann, voici surgir encore des Muses, à qui semble dévolu
-de matérialiser le plus subtil, de proférer le plus ineffable.
-
-Parmi elles, Mme Edmond Rostand, cette rêveuse et radieuse Rosemonde
-de qui Leconte de Lisle admirait la riante beauté et dont il goûtait
-le sensible accord--module sur ses introuvables _Pipeaux_ des notes
-ravissantes. L’épigraphe en pourrait être le délicieux vers de Villiers
-de l’Isle Adam:
-
- Des roses pleines de rosée.
-
-Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord une confession à
-l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner tous les innocents plaisirs
-goûtés avant sa rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui
-s’achève sur ce joli trait:
-
- Pardon de toutes les années
- Où je ne te connaissais pas.
-
-Puis un testament poétique où la donation de tant d’ingénus trésors de
-jeune fille, parmi lesquels
-
- Tous mes petits rubans de toutes les couleurs
-
-se couronne par cette clause:
-
- Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.
-
-C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut entendre moduler sur ses
-touchants pipeaux d’une juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un
-accent attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas été des
-témoins de cette avant-dernière répétition du Cyrano, au cours de
-laquelle le rôle de Roxane, en l’absence de l’interprète, fut tenu par
-Mme Edmond Rostand; comme si les spectateurs incessamment renouvelés de
-cette belle œuvre eussent encore droit à cette illusion d’espérer le
-renouvellement de cet incomparable prestige.
-
-Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà son chant est digne de
-son nom, ce biblique nom d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en
-hébreu: grâce, amour, prière.
-
-Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en celui dont j’avais
-tout d’abord, pour mon poète, alors mystérieux, élu la mystique
-allégorie? Mystique et profane aussi, comme la double inspiration de
-cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la chanter, cette _Colombe_:
-
- J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,
- Des vases transparents où le lilas se fane,
- Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
- Des flacons de poison et d’essence profane.
-
-Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont le vol parfume nos
-esprits, comme ces oiseaux dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à
-travers les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, les
-blanches ailes imprégnées d’essences.
-
-
-
-
- VI
-
- A MADAME ERNEST HELLO.
-
-
-
-
- L’APOTRE
-
- (UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)
-
- L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
-
- ERNEST HELLO.
-
-
-I
-
-Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello appelait la _petite
-critique_, c’est de se récrier chaque fois qu’une plume nouvelle
-s’exerce autour d’une mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont
-l’œuvre et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi qu’on en dise,
-peu célèbres, œuvres parfois admirables vraiment, presque inconnues,
-vers lesquelles l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette
-_charité intellectuelle_ dont le noble écrivain que je nommais tout
-à l’heure l’implorait en vain. Et ce sont alors force quolibets,
-parfois insuffisamment neufs et maigrement spirituels, à l’adresse
-du soi-disant inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, ne
-demande qu’à faire connaître et apprécier davantage, en même temps
-que de nobles pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur ont les
-premiers rendu justice.
-
-Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert tout d’abord--s’en
-étant fait renseigner de la veille,--ladite petite critique pour
-attaquer ou accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend un
-culte plus conscient.
-
-De pareils traits ne sont pas pour détourner--non de réparations ni de
-réhabilitations, longs mots un peu vains--les œuvres ayant toujours
-tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation n’est
-pas le meilleur signe, mais des rappels d’attention pareils à celui
-que je voudrais aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux
-dont M. Huysmans a justement pu écrire: «Le véritable psychologue du
-siècle, ce n’est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont
-l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»
-
-«Pour moi--formulait Barbey d’Aurevilly en 1880, après nombre de
-lumineux articles consacrés à Ernest Hello--j’ai fait ce que j’ai pu
-pour cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, deux fois, dix
-fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la main malheureuse. J’ai ouvert
-ses livres, j’en ai exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop
-ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, peut-être par
-l’unique raison qu’il la méritait.»
-
-Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, amené une réimpression
-de _l’Homme_, laquelle, bien qu’il me semble assez favorablement
-accueillie, n’a pourtant, pas plus que la très originale étude de M.
-Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu vaincre l’inexpugnable
-insuccès, qui tiendrait véritablement du prodige s’il ne tirait son
-explication de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce drame est
-suspect d’avoisiner les choses divines, les hommes lui ont toujours
-préféré Brutus, les trois Horace et Léonidas.»--Et nul éditeur ne se
-trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous donner une quatrième
-édition de la traduction par Hello du _Livre de la bienheureuse Angèle
-de Foligno_, l’introuvable volume dont si on en ordonne la recherche
-à quelque libraire consciencieux, ce dernier vous répond d’un ton
-attendri de pitié: «A quoi bon prendre une commande pour laquelle avant
-vous plus de vingt communautés sont inscrites?»[39]
-
- [39] Dans l’intervalle cette réimpression a paru.
-
-Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest Hello se devrait
-emprunter à lui-même, s’extraire, ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé,
-d’une attentive lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches
-élues et émues, à coups rapprochés des fragments de ses livres les
-mieux représentatifs de sa personnalité propre, l’homme douloureux
-qu’il fut, l’inspirée _vox clamans in deserto_ qu’il avait conscience
-d’être, le maître qu’il est aujourd’hui dans l’appréciation de
-plusieurs, et qu’il deviendra plus amplement dans l’admiration de tous.
-
-C’est une précieuse surprise, grâce à quelque improvisée exposition,
-dans certains musées de province, encore en telles villes natales,
-de grands morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au cours
-d’une visite désheurée et désœuvrée, des images d’inégal mérite, des
-figurations oubliées ou inconnues d’un maître ou d’une muse, des
-portraits qu’un abandon ou leur valeur artistique moindre a fait
-négliger par la reproduction courante, et qui présentent tout à coup
-sous une acception plus frappante, parfois plus sincère et fidèle, les
-traits familiers d’une personne célèbre, à laquelle un crayon souvent
-moins autorisé, mais plus sensible, a conservé plus de physionomie
-vraie, un aspect plus véridique et plus prenant.
-
-J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait, à Douai de Marceline
-Desbordes-Valmore, sans omettre cet œil étonnant, le sien, que son
-père, le peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps,
-_fignolé_ au centre d’une guirlande de myosotis, avec tout le précieux
-_léché_ d’une armoirie sur la portière d’un carrosse. Encore, à
-Versailles, certains portraits de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse,
-ou--celui-là l’œuvre d’un maître,--ce singulier dessin récemment
-exhumé par M. de Nolhac, ce cadavre de Napoléon III, en uniforme,
-dans son cercueil placé debout, pour mieux poser devant le crayon
-de Carpeaux, qui retraçait l’impériale momie aux moustaches cirées
-piquant de droite et de gauche, telles que deux longues aiguilles, la
-ruche d’une garniture intérieure de cette bière.--C’est à Versailles
-aussi,--dans cette toile où cette fois encore, un peintre célèbre, M.
-Gérôme, a fait se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs
-siamois,--ce portrait auquel il est sans doute donné de fixer pour
-l’avenir la cycniforme silhouette de celle qui fut l’impératrice
-Eugénie. Repliée en effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé
-de perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze empire, cette
-dame de beauté vantée qu’on demande en vain à de ses plus célèbres
-effigies, nous apparaît là, vraiment très enchanteresse, profilée sur
-l’eau sinueuse du velours bleu d’un manteau de cour. Et c’est, dans
-ce curieux makimono français, avec de rares roueries de dessin, des
-silhouettes contemporaines hiératisées, entre lesquelles, le duc de
-Cambacérès, tel qu’un bonapartiste Confucius, méditatif et debout sous
-son _gazon_ linéamenté savamment. D’un maître encore, Eugène Delacroix,
-en certaine exhibition de la rue de Sèze, un bout d’esquisse, mais à
-quel point pénétrante et résurrectrice de Mme Sand, abritant, sous un
-rond chapeau d’amazone au voile de gaze, deux yeux ardents et veloutés,
-deux charbons cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes.
-Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits de Balzac, trop voué à
-l’unique figuration de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine,
-nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce miroir d’âme que sont les
-traits d’un visage, avec l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre
-arborisation d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire.
-
-C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses trop peu connues, bien
-que dix fois renouvelées par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et
-définitifs portraits plus poussés d’après le même modèle; après la
-saisissante étude d’un si beau style, de M. Léon Bloy, dans son brelan
-d’excommuniés, et les intéressants travaux de M. Charles Buet, se peut
-encore interroger, ainsi qu’une des sanguines ou sépias dont je parlais
-tout à l’heure, la présente incomplète ébauche dont le seul mérite est
-d’être surtout composée de traits épars dans l’œuvre et repris à cet
-Hello même, auquel il est temps de faire une place plus ample entre nos
-bibliothèques et nos musées, nos panthéons et _voies triomphales_.
-
-Une lettre récemment éditée de Balzac à Mme Hanska nous a donné,
-du fait d’une de ces rétrospections qu’apprêtent les publications
-posthumes, de voir se projeter, moins comme un projet que sous forme
-d’une projection anticipée, le très net schéma de sa colossale comédie,
-alors ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une ponctualité
-historiée, mais non sensiblement modifiée; en un mot, dans un écrivain
-encore presque juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très
-exactement accompli, mais dont ces fatidiques annonces, dès ses
-débuts, n’auraient pu que paraître outrecuidantes et infatuées à un
-Sainte-Beuve ou à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une amie
-qui devait devenir sa femme, quelles que fussent la conviction de sa
-mission et la certitude de son génie, pouvait seul ainsi parler de
-lui-même. Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement confié
-à celle qui, par ses soins intelligents, eut une noble part dans son
-œuvre et, par conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que cette
-œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil du penseur puissant et
-original, de l’écrivain dont une stricte et neuve magnificence de style
-caractérise la manière et drape l’idée sans la voiler, ne se fût sans
-doute pas accommodé autant que Balzac d’un auto-panégyrique nominal;
-mais la rancœur du silence autour de ses travaux de forme souvent
-superbe, toujours généreux d’essence, et dont il avait cette juste
-opinion qu’ainsi qu’un ostensoir dont ils brandissaient le Dieu, ils
-méritaient de s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs rayons
-le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel malaise, cette lancinante
-amertume des grands méconnus: le malentendu que crée autour d’eux leur
-propre fierté, dirai-je, rétractile devant la malice des envieux et la
-légèreté des faibles, nous permettent de penser qu’Hello ne refuserait
-pas de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont nous détachons
-les lignes de son œuvre, pour le présenter à ceux en qui s’ignore le
-désir de le connaître et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit,
-a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant un homme grand et
-profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il
-l’a désiré.»
-
- * * *
-
-«Parmi ces vérités que le genre humain déserte et pour lesquels la
-conscience humaine a des surdités étranges, en voici une: la justice
-envers les vivants; il faut rendre justice aux vivants.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Le genre humain aime les morts et n’aime pas les vivants. Quand un
-homme est vivant, sa grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait
-même de son existence actuelle.
-
-«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir qu’il était grand.
-Ce crime invraisemblable et monstrueux est le fait habituel, presque
-universel de l’histoire humaine.
-
-«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce crime invraisemblable
-et monstrueux n’est pas remarqué de ceux qui le commettent.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la
-postérité lui rendra justice.»
-
-«Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie...
-
-«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de
-vous...
-
-«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans
-le seul moment où vous soyez chargé de lui!
-
-«Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez
-sa gloire, vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de
-vos coups...
-
-«Et vous oubliez que cet homme de génie que vous ne craignez pas
-d’enfouir dans la vie présente, sous le poids de votre oubli, vous
-oubliez que cet homme, avant d’être un homme de génie, est d’abord et
-principalement un homme.
-
-«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de
-génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la
-souffrance.
-
-«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être
-maladive, certainement incommensurable à vos pensées.
-
-«Et le fer dont sont armés vos petits bras font des blessures atroces
-dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre; et les coups
-redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés
-exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le
-sang d’un autre.
-
-«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements
-singuliers.
-
-«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment
-ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas[40].»
-
- [40] _Les Plateaux de la balance._
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tels sont les premiers et principaux traits pour la terrible et dolente
-effigie de la victime sublime. Complétons-les de ceux qui suivent:
-
-«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus, non pas à la réputation,
-mais à la gloire: lisez leur histoire. Interrogez-les; ils vous
-répondront qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place,
-plus de force qu’il n’en fallait pour créer mille chefs-d’œuvre.
-Ils ont passé des heures, qui auraient pu être belles et fécondes,
-à subir le supplice de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus
-pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait
-le travail fécond de l’art; le découragement leur a volé mille fois
-à eux et au monde leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes
-ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures de génie, des heures
-de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l’espace, qui
-auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles
-de tristesse et d’accablement! Or cela a peut-être été l’œuvre de la
-petite critique. Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu sacré qu’elle
-était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle être enterrée vive[41]!»
-
- [41] _L’Homme._
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici sublimé jusqu’à la
-comparaison christique. Ceci est une des belles pages mystiques
-d’Hello:
-
-«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient d’avoir cherché une
-place à l’hôtellerie et de ne pas l’avoir trouvée.
-
-«Pas de place à l’hôtellerie!
-
-«L’histoire du monde est dans ces trois mots; et l’éternité ne sera
-pas trop longue pour prendre et donner la mesure de ce qui est écrit
-dans ces mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait pour les
-autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour ceux-ci. La chose qui se
-donne à tous se refusait à Marie et à Joseph: et dans quelques minutes
-Jésus-Christ allait naître! L’attendu des nations frappe à la porte du
-monde, et il n’y a pas de place pour lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon
-romain, cette hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille
-démons prenant des noms qu’on croyait divins. Mais Rome ne donna pas
-place à Jésus-Christ dans son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que
-Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce partage.
-
-«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui
-porte une valeur humaine a plus de peine à se placer. Celui qui porte
-une chose étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui
-qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble qu’on devine qu’il
-lui en faudrait une trop grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne
-désarme pas l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas
-à leur persuader qu’il ressemble aux autres hommes. Il a beau cacher
-sa grandeur, elle éclate malgré lui, et les portes se ferment, à son
-approche, instinctivement.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître. La terre ne devait pas
-non plus lui donner une place sur elle pour mourir, elle devait, au
-bout de quelques années, le rejeter sur une croix.
-
-«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut inhospitalière[42].»
-
- [42] _Physionomies de saints._
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-En trois touches magistrales, aux puissants rehauts et d’un saisissant
-relief, voilà bien notre petit Christ humain, l’artiste vrai en proie
-aux épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire des ineptes,
-au fiel de la mauvaise foi des jaloux. Groupées autour du personnage
-central, les figures de ces soldats et de ces Judas peupleront
-naturellement le tableau, compléteront le terrestre calvaire.
-
-Voici d’abord l’_homme médiocre_:
-
-«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il croira vous faire trop
-d’honneur en vous comparant à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il
-n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations sont prudentes,
-ses enthousiasmes sont officiels. Il méprise ceux qui sont jeunes.
-Seulement, quand votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je
-l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant l’aurore d’un homme
-encore ignoré: Voilà la gloire de l’avenir! Celui qui peut dire à un
-travailleur inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie, celui-là
-mérite l’immortalité qu’il promet.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est la haine du beau.
-Peut-être répétera-t-il souvent une vérité banale sur un ton banal.
-Exprimez la même vérité avec splendeur, il vous maudira, car il aura
-rencontré son ennemi personnel.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«L’homme qui aime n’est jamais médiocre.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il
-estime avant tout le bon sens; mais il ne sait pas ce que c’est que le
-bon sens. Il entend par ce mot la négation de tout ce qui est grand.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande qu’on s’abandonne.
-L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et
-sans pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.
-
-«Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir,
-l’homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de
-cette agonie; il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait
-une mauvaise voie; il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme
-de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui
-opposera du moins les grands _modèles classiques_, comme il dit, les
-gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le
-vengera du présent.
-
-«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’on ne le croit et
-qu’il ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne
-s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures;
-il se venge de ne le pouvoir pas en les taquinant. Il fait de petites
-infamies qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes.
-Il pique avec des épingles et se réjouit quand le sang coule, tandis
-que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre, lui,
-n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui
-ressemblent[43].»
-
- [43] _L’Homme._
-
-Puis, _le Monde_.
-
-«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de l’air. Là où l’air est
-chaud ou froid, le monde s’en va, scandalisé.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. Si un homme vivant se
-trouve par accident dans le monde, il faut qu’il se fasse insignifiant,
-plus insignifiant même que les autres, parce qu’il est suspect. Pourvu
-qu’il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un
-moment. Mais comme l’essence des choses ne se trahit jamais longtemps,
-il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera,
-et, dans sa justice, se séparera.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède sera revenu à Paris,
-regardera, en face du génie, la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres
-du génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il en manque
-une[44].»
-
- [44] _L’Homme._
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette humaine croix,
-de ses deux implicites rameaux chargés du vivant fruit de ses deux
-naturels acolytes, le critique vulgaire et le critique généreux
-représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux côtés saignants du
-crucifié d’art.
-
-La _Petite critique_:
-
-«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, pour vous juger, si
-vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu’un de ses vieux
-souvenirs.
-
-«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre inconnu; il attendra
-votre avis avant d’oser donner le sien. Avant d’avoir une opinion,
-il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis.
-Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus que raideur et
-indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de
-courage.
-
-«La critique doit commencer près de l’homme qui attend, le rôle
-de l’humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses
-descendants».
-
-Et la glorification des rares prêtres et dignes ministres représentants
-de cette critique idéale finalement illustre et illumine la peinture de
-cette station sombre:
-
-«Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la
-gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande
-que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportions.
-
-«Gloire étrange et magnifique!
-
-«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts!
-
-«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire son nom parmi les
-bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité! Consoler le regard et les
-ailes de l’aigle! S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir.
-Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en actes ce qu’elle
-dira plus tard en paroles quand il ne sera plus temps! Le dire et le
-faire pendant qu’il est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas
-réaliser le rêve des âmes généreuses?
-
-«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime
-postérité.
-
-«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide de toutes les âmes
-qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir.
-
-«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leurs
-ailes; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle
-pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs[45]!»
-
- [45] _Les Plateaux de la balance._
-
-Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique et magnanime
-citation du maître, que m’adressait récemment elle-même Mme Hello:
-
-«La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes[46].»
-
- [46] Le portrait de _l’Envieux_, le chapitre sur _la Réputation
- et la Gloire_, la spirituelle _Lettre d’un docteur à Christophe
- Colomb_ dans _les Plateaux de la balance_, puis _les torrents de
- l’injustice_ avec certain tableau du faux esprit de famille, dans
- _les paroles de Dieu_, compléteront, pour un esprit intéressé et
- assidu, ce portrait-étude.
-
- * * *
-
-Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à
-caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste,
-conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux
-mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement
-exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût
-indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse.
-L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour
-lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse
-arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée
-qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des
-commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de
-Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais.
-Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir
-rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de
-Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute,
-de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression
-eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux
-églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une
-cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.--Les questions chez
-l’auteur de l’_Homme_ sont plutôt abordées sous forme de problème ou
-de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y
-a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est
-une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello,
-non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au
-bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par
-surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un _ce qu’il fallait
-démontrer_, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances
-forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement
-rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou
-morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent
-réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant
-aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome.
-
- [47] Voir le P.-S. à la fin du volume.
-
-«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.--Celui qui
-ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut
-Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette
-idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer
-indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme
-à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure
-soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme
-un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la
-rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai,
-sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces
-moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre
-écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;--la photographie: «un
-miroir qui se souvient»,--et le romantisme: «l’acceptation musicale
-du désespoir organisé».--«La science est la paix des connaissances
-réconciliées»;--«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes
-sont des désirs qui coulent par les yeux».
-
-Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment
-heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans
-le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les
-dire.»--«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la
-grossièreté.»--«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité
-prostitue les larmes de l’homme.»--«Notre chute a la forme renversée de
-notre grandeur possible.»
-
-Le _polémiste_ en Hello est beau de son intransigeance même. Le
-chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller
-d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son
-goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à
-son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle,
-se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou
-bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir.
-
-Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai
-maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un,
-en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de
-Ferney, Dieu ne l’aime pas.»
-
-«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je
-n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un
-gamin oublié.»
-
-«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait.
-Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à
-ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que
-le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir
-de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement
-ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les
-enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants
-terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes
-ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides,
-elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les
-reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait
-plus de quel nom les nommer.»
-
-«Ovide, c’est le XVIIIe siècle anticipé; c’est une menace de
-versification capable de faire prévoir la _Henriade_.»
-
-«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont tellement au-dessous de
-la critique, qu’elle ne peut, en les regardant, que s’étonner de les
-connaître: Horace est de ce nombre.»
-
-«Il faut pardonner à Virgile l’_Enéide_, en faveur de la quatrième
-églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne.»
-
-L’outrance,--faut-il dire l’outrage?--qui aurait droit de choquer dans
-des critiques, acquiert celui de s’exercer dans des anathèmes.
-
-La phrase suivante nous en développe le motif: «Que de gens savent
-par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de
-Pélopidas et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle historique
-de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l’empire
-et devant l’empereur? C’est que le christianisme est là. C’est pourquoi
-les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu se mesure à
-leur injustice.»
-
-
-Hello se fait _conteur_ comme il fut polémiste, pour la plus
-grande gloire de son mysticisme, qui est l’interne flamme ardente
-et rayonnante à travers toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à
-cette lampe de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents
-qui circulent à l’entour des impieux Jérichos pour en anéantir les
-murailles; de même il la laisse ici s’atténuer aux proportions
-d’une lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. Renforcer
-à la lentille de son foyer la séduction d’une vertu ou l’horreur
-d’une déformation, c’est la mission de chacun de ces _contes
-extraordinaires_, lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes
-d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni l’un ni l’autre ne
-renieraient _Ludovic_, le suréminent _Avare_, que ceux de Plaute, de
-Molière et de Balzac sont contraints de reconnaître pour leur roi.
-
-Mais le _mystique_ pur est, dans Hello, le plus admirable. J’ai cité
-précédemment sa superbe paraphrase du texte évangélique: _Non erat
-locus in diversorio_. En voici une autre, entre beaucoup, qui ne lui
-cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu par Siméon et par
-Anne:
-
-«Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et
-d’Anne, et leurs années continuaient ces siècles, et le désir creusait
-en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait
-par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et
-ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut,
-et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les
-désirs des anciens pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir
-prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment
-était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était un Esprit qui le
-conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas.
-
-«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, qui pourtant connaissaient
-tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et
-profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant leur attente, le vieux
-monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions
-s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous
-le sceptre de César-Auguste.
-
-«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur
-elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par
-tous les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces discordes, ne
-s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait à sa surface,
-c’était le silence de ceux qui attendaient dans les solennités
-profondes du désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c’était
-à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les
-ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si
-on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence était la chose qui
-_se faisait_, à son insu, sur sa surface.
-
-«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un
-silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était
-un silence positif, au-dessus de toute action.
-
-«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon
-et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus?
-Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle
-façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence?
-
-«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur
-vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total,
-où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la
-succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans
-sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu
-durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si
-court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient
-tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient
-convergé? Et ce moment était venu.
-
-«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se
-dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les
-années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à
-côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de
-quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières
-précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à
-coup dans leur ensemble!
-
-«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si
-elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails
-nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est
-devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever.
-Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce
-résumé s’explique par le mot _Amen_.»
-
-C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans
-l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète,
-ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette
-nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des
-phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui
-guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient
-sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le
-texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet
-d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création
-a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier
-venu.»--«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle,
-parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»--Et cette
-belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de
-ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait
-donner des ordres dans sa maison.»
-
-Le volume _Physionomies de Saints_ présente de façon personnelle un
-groupe de bienheureux choisis parmi les plus célèbres, comme entre les
-moins connus. C’est un jour nouveau que darde sur les premiers l’œil
-perçant et ingénieux d’Hello, qui s’applique à faire jaillir de leurs
-circonstances des traits négligés ou omis par des _Vies des Saints_
-scrupuleuses et timorées, maladroitement empressées à atténuer ou
-effacer d’un type le geste qui personnalise la «singularité qui lui
-était propre» selon l’expression de Joubert. Hello les leur restitue
-originalement, et c’est encore cette présentation plus sapide qui nous
-conquiert aux plus obscurs élus que ce nouveau bollandiste remet pour
-nous en sa lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après avoir prié,
-il se rendit au palais épiscopal; il paraît qu’il entra d’abord dans
-une antichambre où il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas
-très bien à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de soleil, et
-la chape resta suspendue aux yeux de tous les assistants. Voilà la
-scène étrange et simple que nous pouvons méditer à travers le temps et
-l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité a quelque chose
-à nous apprendre, saint Goar ne s’était pas aperçu de ce qu’il avait
-fait. Il avait accroché sa chape au premier objet venu, sans regarder.
-Il avait cru que c’était un bâton. Il se trouva que c’était un rayon de
-soleil. Mais il est bien permis de se tromper de cette manière-là.
-
-«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint Goar déclara que
-c’était une erreur de placer la perfection tout entière dans le
-jeûne et l’abstinence, et que la miséricorde leur était infiniment
-préférable.»
-
-Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses compagnons appelaient
-_Frère Ane_, à cause de son extraordinaire stupidité, et qui semble
-devoir typiser dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté avec
-l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres divines, conclut Hello,
-portent le caractère des oppositions résolues dans l’unité.»
-
-«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un oiseau. Il n’y a guère
-dans la vie des saints un autre exemple de la même faculté poussée
-aussi loin.»
-
-Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, personne
-ne l’inventerait. Il est extraordinaire. Il n’y a guère de saints,
-dans les bollandistes, qui déroute plus que lui les habitudes humaines.»
-
-_Paroles de Dieu_, dithyrambe chrétien des saintes lettres, adorent
-la physionomie des versets élus comme le précédent ouvrage redorait
-l’auréole des bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y sont
-modulées avec mystère et précision, familiarité et grandeur.
-
-A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore les traductions et
-publications de ce Ruysbrœck si admirable, depuis plus expressément
-traduit par M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale.
-Puis ces dévorantes visions et instructions d’Angèle de Foligno
-préludant par dix-huit chapitres qu’elle intitule dix-huit pas;
-contre-partie mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais
-Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant dans la voie de la
-pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de
-ma vie.» Un ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie quinze
-pensées qu’il compare à quinze dents. «La triburation des dents,
-explique-t-il, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le
-sacrement lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de Jeanne Chézard de
-Matel, fondatrice de l’ordre du Verbe incarné.
-
-Les _Plateaux de la balance_ représentent avec l’_Homme_ (le plus
-célèbre des ouvrages d’Hello) et _Philosophie et athéisme_ la partie
-plus spécialement critique et polémiste de son œuvre.
-
-Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante nature qui prépare
-aussi, tels que d’ethnographiques saisons, les mouvements de l’ordre
-social, a l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à leur heure,
-une réserve d’esprits-agents congénères qu’elle dote de facultés
-similaires, propres à déterminer ou régir telle révolution ou telle
-croisade. Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra ou d’un
-drame, que les rôles aient été distribués au moins en double afin que
-la représentation politique ou la cérémonie religieuse, l’artistique
-ou scientifique développement, ne puisse être pris au dépourvu ni
-compromis par une abstention ou une absence. Les idées sont alors comme
-atmosphériques; elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans le même
-instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs et véhicules à peu près
-dans la même forme, quand il est nécessaire que la chose soit dite à
-cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît ou abdique, et
-celui auquel incombait l’office de le suppléer en tire l’occasion de se
-manifester avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas atteint.
-Providentiels revirements, correctifs invisibles.
-
-Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un exemple de cette
-prédestination en double. Mais Veuillot ne s’est jamais effacé,
-précisément peut-être pour s’être senti presser par cette nécessité
-de ne pas céder la place à _l’autre_, devers lequel, après d’initiaux
-encouragements témoignés, son indifférence pourrait bien avoir été tout
-au moins prudence.
-
-Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui fait tache, selon
-l’expression de Baudelaire (il la faut toujours citer quand on
-s’attache à de ces méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente
-trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, le grand coryphée
-de l’Univers, n’était point à la portée de la bouche hautaine d’Hello,
-et lui eût toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.
-
-Les plus purs et plus durables succès de cette immortelle survie qu’est
-la gloire posthume lui seront, on a le droit de l’espérer, de moins en
-moins ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume que de
-conviction dans cette plainte: «La justice des hommes ne l’atteindra
-ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui
-promettez.»
-
-Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui appliquer ce qu’il
-écrivait d’un de ses saints: «Voici un saint peu connu et qui réunit
-une foule de qualités propres à faire connaître un homme.»
-
-Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet homme--et j’aime à conclure
-par cet extrait d’une lettre que m’écrivait récemment sa veuve--cet
-écrivain qui fut une _âme visible_ errante sur la terre; blessée,
-souffrante, énergique, courageuse, désolée, fidèle à l’éternelle
-beauté, à l’éternelle lumière dont elle avait gardé _le souvenir_.
-
-«Sa parole, d’une brûlante tendresse, et le pardon qu’il savait
-accorder à ses plus cruels ennemis, donnaient à son discours je ne sais
-quelle saveur très vigoureuse, céleste et victorieuse, qu’il avait, de
-son éternelle patrie, apportée ici-bas!»
-
-
-
-
- VII
-
- A OCTAVE MIRBEAU.
-
-
-
-
- UN SEUL GONCOURT
-
- Il se flatte de tenir en main la balance
-
- SAINTE-BEUVE.
-
-
-L’appropriation, l’adaptation, une certaine manière d’être adéquat à sa
-visée, à sa vision, à sa vie, n’est-ce pas la formule ensemble la plus
-succincte et la plus essentielle du relatif bonheur dont l’humanité
-semble susceptible? Certaines femmes, à l’aise dans leur beauté,
-quelques gymnastes, souples et assurés parmi le vol périlleux de leurs
-trapèzes, en font mouvoir de brillantes images. La disproportion,
-au contraire, est, à elle seule, une suffisante définition de la
-plus aigre forme du malheur. Fertile en hypocondrie et en spleen,
-elle engendre les atrabilaires et les mélancoliques, dont certaines
-chauves-souris
-
- Victimes d’un malaise incurable et formel
-
-ont naguère essayé la ténébreuse allégorie.
-
-En littérature, les écrivains qui se contentent d’un succès public,
-tout comme ceux auxquels suffit une ésotérique renommée, s’accommodent
-également bien de ces deux formes opposées de la gloire. Mais il y en
-a d’autres, ceux dont l’œuvre, sans s’imposer à tous du seul droit de
-foudroyer, comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à chacun le loisir
-d’exercer sa critique incompétente et incomplète, sa bégayante ou
-inepte glose, ses jugements superficiels et erronés dont les mauvaises
-humeurs et les mauvaises fois, alternées d’incurables incompréhensions,
-pour manifestes qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en dégagent
-pas moins quelque chose de délétère et de corrosif comme la chute
-continuelle sur un marbre, d’une goutte d’acide.
-
-Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat pétale de fleur rare en
-lequel se peut transformer l’impressionnabilité d’un sensitif artiste?
-Ceux-là, quel que puisse être le visage de leur désintéressement ou le
-masque de leur indifférence, ceux-là sont condamnés à vivre troublés,
-véritables _eauton-timoroumenoi_ de notre civilisation, comme ils
-le furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux cette appellation
-typique: _rongeurs d’eux-mêmes_, et, par ailleurs, cette définition de
-leur nature: _maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier_.
-(Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient toujours être
-lésés.)
-
-Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que j’y sentais
-intéressé, fut, avec et après son frère, un transcendantal exemple de
-cette loi d’asymétrie dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la
-formule dans cette phrase finale de l’oraison funèbre de Jules: «Il y
-avait peut-être après tout là-dessous un chagrin secret. Il manquait à
-Jules de Goncourt, apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh!
-quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise et on éloigne le vulgaire.
-Mais s’il se le tient pour dit et ne revient pas, les plus fières
-natures en conçoivent des tristesses mortelles.»
-
- * * *
-
-C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés de ne pas voir que
-juste, mais loin et pour longtemps, et d’édicter des verdicts qui non
-seulement n’ont point à s’amender, mais se fortifient et justifient,
-gardant toujours, avec le mérite de l’antériorité, une acuité où les
-autres n’atteindront plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la
-suave et savoureuse page de Baudelaire que nous lisait l’autre jour,
-à Douai, M. Catulle Mendès, la révélant à beaucoup, la rappelant à
-plusieurs. Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée, résorbée en
-des termes d’atmosphérique langueur et d’électrique résonnance, plus de
-l’âme universellement amoureuse de Desbordes-Valmore.
-
-Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques, d’autres
-biographiques seulement, jouent, dans l’édifice d’une réputation, le
-rôle des assises premières aux fondations des architectures.
-
-Et le final groupement en triomphal portique, ou en édifiante chapelle,
-de leurs cultes posthumes, de leurs zélations d’outre-tombe, semble
-une littéraire transposition de ces constructions-mosaïques de la
-foi, de ces temples dont chaque pierre, hommage d’un fidèle guéri ou
-d’une ouaille lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi vers
-le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants piliers, une
-pyramide de chantantes sculptures.
-
-Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune leur part de
-symbolisme ardent, révélateur et mystérieux, sans que l’archivolte ou
-l’architrave, l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le listel,
-aient plus de droit à notre piété et à nos laudes dans l’élan de notre
-foi et l’élancement de notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus
-reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de l’église «au cintre
-surbaissé» où passent et pleurent les âmes.
-
-Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article de M. Rosny, la
-valeur historique et sentimentale des émouvantes pages de M. Daudet,
-dans lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter les dernières
-pulsations de l’illustre défunt, et qui sont la dalle même incisée et
-fleurie de son littéraire sépulcre--le subtil _portrait contemporain_
-de Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre tous, dans
-l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une de ces pierres aux caractères
-originaux et prophétiques non démentis par les réalisations ultérieures.
-
-On pourrait la récrire cette phrase initiale, et s’écrier encore,
-aujourd’hui, avec cette solennelle modification reconstitutive: «La
-voilà donc _refaite_, cette individualité double qu’on appelait
-familièrement les Goncourt»--et réunir enfin dans l’immortalité à ce
-_premier arrivé_ dans la mort, ce grand et triste _distancé_ «qui
-luttait à chaque pas, comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les
-plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo nous a éloquemment
-légué l’image dédoublée et désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique,
-avait l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement met
-un masque de beauté sereine sur les visages qu’elle touche, n’avait pu
-effacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une
-expression d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir
-senti, à la minute suprême, qu’il n’avait pas le droit de s’en aller
-comme un autre, et qu’en mourant il commettrait presque un fratricide.
-Le mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus à plaindre des
-deux, à coup sûr.»
-
-C’était--ainsi l’ont discrètement relevé ces frères Rosny, dont
-la prestigieuse dualité prend dans notre estime et dans cette
-Académie Goncourt elle-même la place qu’y laissent libre les
-deux fondateurs,--une immanquable occasion pour les échenilleurs
-de psychologie et les redresseurs d’histoire, d’infirmer de si
-indéfectibles signes. Et la sincérité de la fraternelle affection de
-cette «seule personne en deux volumes» ne pouvait guère être moins mise
-en doute que la maternelle ardeur d’une Sévigné, pour celle qu’elle
-appelait «ses petites entrailles».
-
-Rangeons-les plutôt, ces admirables hyperesthésies du sentiment, parmi
-celles dont la nature vient au secours de l’art, usant des séparations
-et des absences, pour en frapper, comme de baguettes divines, les
-rochers des cœurs, d’où jaillissent alors de touchants raphidims de
-musique, de sublimes hippocrènes de poésie.
-
-N’y aurait-il pas même à inaugurer, en ces questions, une curieuse
-étude de la responsabilité; et, puisqu’on remettait dernièrement en
-scène les torts d’une George Sand à l’égard d’un Musset ou d’un Chopin,
-à spécifier la part d’agent providentiel de la traîtrise amoureuse, en
-matière de fécondation artiste, et de fabrication.
-
- Des choses inconnues
- Où la douleur de l’homme entre comme élément?
-
- * * *
-
-Pour nous, c’est sous l’aspect de ce fraternel esseulement, avec cette
-pâleur de «spectre pétrifié» et de «fantôme réel», qu’il nous a été
-donné de connaître Edmond de Goncourt, «cette pâle figure du frère, qui
-semblait reflétée par une lueur de l’autre monde, et avait l’air, sous
-le soleil ardent, d’un clair de lune en plein jour».
-
-Et c’est encore ainsi qu’il nous est apparu, la dernière fois que nous
-le vîmes, quinze jours avant sa mort, cet inoubliable après-midi, dont
-nous nous appliquons depuis à revivre les heures,--chez notre ami
-Octave Mirbeau, dans ce merveilleux jardin de Poissy, qui demeure pour
-nous sa prairie d’asphodèles.
-
-Nous avions dû faire route ensemble vers cet amical dîner; et comme,
-retardé, je ne survenais que vers la fin du jour, il m’accueillait de
-cet affable geste de bienvenue dont il était peu prodigue, et duquel sa
-glorieuse aménité m’a souvent fait fête.--Et dans cette heure dont le
-détail nous revient et s’accuse avec une netteté consolante et cruelle,
-ce nous fut, entre botanistes orientés diversement, amoureux curieux
-et attendris des flores, cent occasions de nous extasier sur celles
-que notre éminent hôte horticulteur se plaît à hybrider savamment,
-groupant leurs contours dilatés et leurs couleurs exaspérées en une
-apothéose de cannas fulgurants et de dahlias inconnus, aux buissons
-ardents de pétales et de pétioles où les tournesols semblent flamboyer
-et tournoyer tels que des soleils d’artifice.
-
-Je me souviens d’un delphinium bleu Wedgwood et mauve rosé que le grand
-jardinier du _Calvaire_ avait distingué de mon nom, et dont le Maître
-admirait les fuseaux d’étoiles aux irisations légèrement candies. Il
-y avait encore des penstemons vineux, des tigridias au cœur ocellé,
-des phlox à l’odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons de chairs d’un
-poisson cru, et des œillets des Alpes aux pétales échevelés comme
-des mèches roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès d’une
-centaurée de Babylone. Goncourt découvrait, dans les godrons de cette
-géante tige d’un gris cendreux de bouillon blanc, un motif nouveau pour
-l’enguirlandement gaufré d’un trumeau ou la bordure tuyautée d’un cadre.
-
-Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier voyait «se décolorer
-et pâlir à mesure qu’on approchait du terme fatal et de la petite porte
-basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes, ce jour, et notre
-mémoire évoque ce noble visage pour lequel une dame d’esprit vif avait
-trouvé cette définition humoriste: une perle noire dans de la dentelle.
-
-Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter l’amitié,
-d’entendre la camaraderie, n’était pas du goût de plusieurs, qui
-ne savent point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité la
-curiosité du phénomène. Goncourt aurait en effet volontiers spécifié
-pontificalement (le pontificat n’étant pas pour déplaire à l’un des
-auteurs de _Madame Gervaisais_) une différence _ex cathedrâ_ entre
-les sentiments professés et la forme qu’il leur donnait dans ce
-_journal_ qui était pour lui sa cathèdre. L’importance historique qu’il
-attribuait à son jugement le contraignait, croyait-il, à des exécutions
-dont la mesure ne sera donnée que par l’intégrale publication
-ultérieure de ses manuscrits. «Et il dira tout!» prophétisait
-pathétiquement Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales. C’est
-sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à le comparer à son
-frère, qu’Edmond de Goncourt tenait cet authentique propos: «Je ne
-pourrais pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai écrit sur lui.»
-Voici un non moins pittoresque exemple: J’ai acheté à sa vente un
-pamphlet contre la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie, et
-que lui-même faisait profession d’apprécier. En ce cas, n’eût-il pas
-été naturel de détruire l’exemplaire venu entre ses mains du libelle
-comminatoire? Non, le volume a été gentiment relié par ses soins, et
-après avoir complaisamment détaillé à l’encre rouge sur le premier
-feuillet, de son écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que le
-pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute qu’on va jusqu’à faire
-de la chute d’Henriette Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il
-signe.
-
-Au reste, chacune de ces épigraphes si finement calligraphiées par lui
-en tête de chacun des livres de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas
-un trait de son caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai
-encore celle-ci, sur un exemplaire des _Géorgiques_: «Le seul livre de
-l’antiquité que je sente.»--Et plus bas, d’une autre encre, comme en
-repentir d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.»
-
-Quant à certaine attitude rigide et frigide, que beaucoup prenaient
-pour de la hauteur, mais qui n’en était pas toute,--et qui valut à
-cet _amateur_ de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans sa
-sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà le tombeau, encore
-quelque peu chansonné de ces libelles et de ces placards dont il avait
-collectionné les ancêtres typographiques,--ne pourrait-on pas dire
-qu’elle lui vint, pour une part, avec de la timidité naturelle et un
-peu de gaucherie, de «ces pieds embarrassés dans un pli traînant de
-linceul»?--Et, pour l’autre, de ce sentiment conscient d’inadaptation
-dont je parlais au début de ces lignes, et qui, du fait d’un anankè
-fatal, d’un magnifique _ad augusta per augusta_, d’un _pas de chance_
-glorieux, continuait de faire lutter le grand sensitif refoulé,
-contre des achoppements contradictoires ou risibles tous issus du
-même malentendu qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre,
-le premier volume des deux frères. Car, en ces dernières années,
-n’était-ce pas lui-même, le titulaire vénéré du banquet à lui offert
-par de fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent
-maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et sa carte, confessait,
-dans son journal, avoir vainement cherché, de retour en sa maison
-d’Auteuil, de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé par
-l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle?
-
-Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle pas exclamée:
-«C’est bien ma veine!» l’ombre de ce doux irrité, en présence des
-travaux de voirie qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste?
-Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis dont il était
-l’hôte) l’éloignement de sa demeure et la soudaineté de sa fin
-privaient d’être enseveli dans ce deuxième drap dont son frère avait
-emporté le premier et dépareillé la paire,--ce linceul dont le pli
-traînant avait, toute sa vie, embarrassé la marche du survivant;--lui
-qui ne fut pas, en outre, tout à fait exempt de ces habillements
-funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait et desquels
-la crainte lui avait fait, plusieurs fois, répéter d’un de ces
-pittoresques dires qui lui étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas
-me présenter devant le bon Dieu, habillé comme un Polichinelle!»
-
-
-
-
- VIII
-
- A MADAME POLOVTZOW.
-
-
-
-
- TOLSTOI ESTHÉTICIEN
-
-
-On me demande mon avis sur le récent opuscule de Tolstoï, intitulé:
-_Qu’Est-ce que l’art?_--sous le prétexte vaniteux que mon nom figure
-dans cet écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage
-rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach. Interrogé sur l’œuvre
-d’un poète, Edmond de Goncourt donna une fois cet exemple peu commun
-d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous, fit-il, que je vous
-réponde là-dessus, _moi qui ne sais même pas quand un vers est sur
-ses pattes_? Je me donnerai donc bien de garde de ne pas me régler
-sur un si prudent conseil de tact en une question d’Esthétique
-transcendantale, où le maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec
-leurs citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner pour
-satisfait de leurs définitions et de leurs textes. Je remarquerai
-seulement qu’après avoir glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le
-Sar Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin.
-
-Cependant, puisque l’illustre auteur de Michaïl qui serait sans doute
-étonné d’apprendre combien sont peu symbolistes les vers dont j’ai
-interprété cette œuvre de lui, délicatement sublime, me fait l’honneur
-de me nommer même confusément, je me permettrai, sur ce propos de son
-dernier-né, quelques réflexions moins nébuleuses.
-
-«Toute la création est mangeante et mangée, écrit Hugo; les proies
-s’entremordent.»--Donc avant de dévorer tant d’esthéticiens pour nous
-les nommer pêle-mêle, Tolstoï esthéticien s’était vu lui-même dévoré
-par Nordau esthéticien, faute à ce grand romancier et à ce physiologue
-considérable d’avoir pratiqué le conseil de Goncourt.
-
-Relisez ce passage de Nordau sur Tolstoï, en remplaçant le mot
-_science_ par le mot _art_, et vous serez surpris de la part d’un
-artiste ayant donné de si authentiques preuves--de l’application qui
-se peut faire de ce jugement, au livre qui nous occupe: «La science
-véritable n’a pas besoin d’être défendue contre des attaques de ce
-genre. L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de mise à l’égard de
-Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais ses plaintes et ses railleries
-sont en tout cas enfantines. Il parle de la science comme un aveugle
-parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun soupçon de sa nature, de
-sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s’occupe.»--Je le
-répète, appliqué à l’art, et dans le cas présent, le passage n’est pas
-moins vrai--et combien plus curieusement du fait de ce grand artiste!
-Et c’est encore la phrase de M. de Vogüé qui nous servira d’explication
-pour cette anomalie: «Ces phénomènes qui lui offrent un terrain si
-sûr quand il les étudie isolés, il en veut connaître les rapports
-généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux
-causes inaccessibles. Alors ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide
-explorateur perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions
-philosophiques: en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la
-nuit.»
-
-C’est que, selon le dire lumineux de Taine: «Parmi les œuvres humaines,
-l’œuvre d’art semble la plus fortuite; tout cela est spontané, libre
-et, en apparence, aussi capricieux que le vent qui souffle. Néanmoins,
-comme le vent qui souffle, tout cède à des conditions précises et
-à des lois fixes; il serait utile de les démêler.»--Or, par une
-catégorique répartition d’attributions, il ne semble pas toujours que
-le producteur de l’objet d’art ait particulière qualité pour raisonner
-de son essence. C’est alors que _ce regard si clair s’obscurcit_, que
-_l’explorateur perd pied_, et qu’en lui, autour de lui il ne sent que
-le néant et la nuit. Permanente vérification de cette instruction de
-l’apôtre sur la nécessité pour chacun d’une haute et sereine conscience
-de sa vocation. Les uns ont le don des langues, les autres, le don de
-les interpréter.
-
-Certes, loin de moi de m’élever contre le labeur humain, voire assidu,
-opiniâtre, constant, indispensable à la technique de l’art pratiqué;
-mais pour son aboutissement mystérieux, génial et vraiment divin,
-l’Art a ceci de précisément constitutif de sa nature, qu’il est
-presque nécessaire de n’y plus penser pour l’accomplir: «Je l’ai fait
-sans presque y songer» le vers de Musset peut être un impertinent
-badinage d’écolier, en même temps que le résumé conscient de ce qu’il
-faut d’oubli de soi au savoir pour reconquérir la grâce. C’est ce que
-nous représente l’immortelle maxime d’Okousaï, s’apercevant après la
-production de son inimitable _Mangua_ qu’il n’a par elle appris que
-le secret d’apprendre; et ce secret qu’il ne nous livre pas (et qui
-nous apparaît aussi triomphalement à Haarlem dans l’examen des derniers
-Franz Hals),--et bien notamment dans toute l’œuvre de Whistler, c’est
-l’art de ne pas tout dire, le secret de ce qu’il faut paraître avoir
-oublié. Mais avant ce suréminent degré de perfection, plus souvent
-pourtant grâce à lui, l’art peut émaner et rayonner de ce que l’artiste
-a tenu pour un embryon, pour une ébauche; pourvu qu’il ait simplement,
-sincèrement, chaleureusement tenté de lui infuser un peu de son respect
-pour lui et de son amour.
-
-Sollicité un jour de donner une définition de l’œuvre d’art, il ne me
-déplaît pas d’avoir répondu: _L’œuvre d’art_, c’est _l’amour ayant
-autre chose que lui-même pour objet_. Le chemin de l’art, c’est (je le
-répète, sans préjudice de la technique, mais quant à son aboutissant
-divin) ce sentier du conte de Fées dont on ne pouvait rencontrer
-l’accès qu’à la condition de ne le plus chercher.
-
-L’art c’est le dieu dont la vision directe serait foudroyante et qui se
-voile d’ombre pour dicter ses lois. Et plus tendrement, c’est Eurydice
-qu’Orphée ne saurait reconquérir qu’à la condition de ne la point
-revoir avant l’expiration de l’épreuve. Moïse-Orphée-Tolstoï a voulu
-voir Dieu et considérer Eurydice, que dis-je? les dévisager, au cours
-même de son inspiration et de son chant: c’est pourquoi, pour cette
-fois, Dieu s’est abstenu et Eurydice a fui, désenchantée.
-
-Je me suis laissé dire, par notre chère et véridique Judith Gautier,
-le jour où je l’ai le moins écoutée, qu’elle-même et son ingénieux
-père, qui en voulait à Stendhal de manquer de style, se seraient
-concertés pour organiser (saint Orphée me passe l’expression) à propos
-du livre: _l’Amour_, de Beyle, cette _scie_, en forme de canon,
-laquelle ne serait peut-être pas sans s’appliquer plus exactement à
-l’opuscule de Tolstoï: «L’as-tu lu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi
-non plus. Recommençons.» Et après un temps:--«L’as-tu
-relu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi non plus. Recommençons!»
-
-Hugo a, dans quelque poème, amplement paraphrasé la prépondérance
-du libelle spirituel par-dessus le pédant _infortiat_. Quelle que
-puisse être sa prétention au libelle, cet _infortiat_-là c’est le
-pédant opuscule de Tolstoï. Et ce libelle délicat et délicieux qui le
-vainc et le nargue, profond sous sa désinvolture sémillante, c’est le
-_Ten o’clock_ de Whistler, malicieux, subtil et par places sublime
-catéchisme d’art dont Tolstoï n’a point parlé, et où l’on voit, sur la
-fin, l’art, _coquine cruelle_, fuir les pédants, pour rejoindre ses
-préférés, _ses amants de cœur_ (desquels il est, l’admirable Whistler)
-«indifférente à tout, dans sa camaraderie avec eux, excepté à leur
-vertu d’affinement.»
-
-Les Orientaux ont, en leurs poèmes, une jolie façon de multiplier les
-charmes, les pouvoirs, les mérites de l’amant. Ils parlent de lui au
-pluriel, et au lieu de: il aime, il va venir, écrivent: ils vont venir,
-ils aiment.
-
-La _coquine cruelle_ de Whistler, nous offre un similaire artifice de
-langage. C’est faire de l’art une Galathée, toujours en fuite vers les
-saules, mais en posture assez alléchante pour s’offrir au plus digne
-de la saisir. _Sed cupit ante videri._--C’est donc avec l’illustre
-portraitiste de Lady Campbell,--et j’ai le bonheur de pouvoir dire:
-le mien, que nous nous insurgeons contre la théorie apologétique
-du chef-d’œuvre accessible à tous. Ne serait-ce pas faire par trop
-voisiner Eschyle et Shakspeare avec M. Georges Ohnet. Le _Prométhée
-enchaîné_ et le _Roi Lear_ avec le _Maître de Forges_?--C’est aussi
-avec Baudelaire, à l’autorité d’ailleurs récusée par l’auteur du
-_Qu’est-ce que l’art?_ que nous nous faisons gloire de proclamer que
-«les affaires d’art ne se traitent qu’entre aristocrates, et que c’est
-la rareté des élus qui fait le paradis».
-
-Enfin, c’est à un ironiste mot de Madame Forain que nous laisserons
-de formuler sur la question un jugement en apparence léger,
-caractéristique en tout cas. Comme on s’étonnait devant elle de ce
-titre de questionnaire pédant banalement interrogatif: _Qu’est-ce que
-l’art?_--«Oui, s’exclama notre humoriste amie, bien un titre trouvé
-_par un riche qui fait sa chaussure lui-même_!»
-
-
-
-
- IX
-
- A ANDRÉ DE SAINT-PHALLE.
-
-
-
-
- LE GRAND OISEAU
-
- (LÉONARD DE VINCI)
-
- Pour voir si le Mont Blanc ou quelque autre bas-fond
- Ne vient pas heurter sa carène.
-
- (VICTOR HUGO.)
-
-
-Il est parlé dans l’apocalypse d’un ange qui, descendant du ciel un
-petit livre à la main, posait un pied sur la mer, l’autre sur la
-terre.--«Allez prendre le petit livre!» criait une voix. «Prenez-le et
-dévorez-le--confirmait l’ange--dans votre bouche, il sera doux comme du
-miel.»--«Je pris donc le petit livre et le dévorai, ajoute l’apôtre, et
-dans ma bouche il fut doux comme du miel...»
-
-Saint Jean ayant dévoré le petit livre, nul vraisemblablement ne
-connaîtra, dans le temps, ce que le petit livre enfermait. Cependant,
-il viendrait à se découvrir que ledit petit livre n’était autre qu’un
-prototype du _Cahier sur le vol des oiseaux_, de Léonard de Vinci, que
-nous n’aurions vraiment pas trop lieu d’en être surpris.
-
-Rien de plus mystérieux, en effet, que ce mince cahier à la couverture
-d’un grain de massepain et d’un ton de _plaisir_ dont la typographie
-viennoise nous offre un _fac-simile_ extraordinaire. Ce cahier de
-trente pages, mentionné pour la première fois en 1637, envoyé à Paris
-par Bonaparte en 1796, volé à la bibliothèque de l’Institut avant 1848,
-racheté à Florence en 1867 par le comte Manzoni, puis finalement, en
-1888, par M. Sabachnikoff. Trente pages, dont les péripéties reportent
-à cette légende du _Sancy_, moins précieux diamant dont les hasards
-de la guerre allaient jusqu’à le faire extraire des entrailles du
-serviteur exhumé qui, lors du péril, l’avait avalé pour le conserver à
-son maître.
-
-Admirable matière à faire réfléchir sur les entraves aux inventions et
-sur les vicissitudes de la gloire, que l’histoire de ce manuscrit, une
-première fois dérobé aux héritiers de Melzi, l’élève et le légataire de
-Léonard, puis rapporté, dix-sept ans après, au chef de la dite maison
-Melzi qui l’abandonnait au restituteur, en s’étonnant seulement «qu’il
-eût pris cette peine!»
-
-Or, ayant moi-même goûté au petit livre, je le trouvai d’abord un peu
-amer, contrairement à l’apôtre; ensuite doux comme le miel.
-
- * * *
-
-Les quelques _mesures pour rien_ par où débute le fascicule pourraient
-bien avoir, volontairement ou fortuitement (un subtil penseur a écrit:
-«Ses paroles, quoique vraies, ne pénétraient pas son esprit,»), une
-signification allégorique sous leur apparence accidentelle, épisodique
-et désintéressée. Elles enveloppent et protègent le sujet comme d’une
-gangue arcane et symbolique. Il y est traité de l’art d’empreindre les
-médailles: celle qui allait sortir de ce moule était bien curieusement
-frappée. On y indique ensuite la façon de piler le diamant en
-l’enveloppant dans du plomb. Encore on pourrait croire, un mythe de
-l’opération qui va pulvériser, dans les pages qui suivent, un si
-incroyable secret, par bribes comme intentionnellement embrouillées et
-disjointes, pour ne le livrer au monde qu’abrité du voile d’énigme qui,
-seul, permet d’en soutenir le fulgurant éclat; en laissant--comme dans
-le _Scarabée d’or_--la découverte et l’usage
-
- Dieu cacha, l’homme trouva.
-
-à celui qui saura reconstituer le diamant gravé de telle recette
-surnaturelle et de cette trouvaille absolue qui, assimilant les hommes
-aux oiseaux, est bien voisine d’en faire des anges.
-
-Suivent les moyens de faire «une belle couleur azur» et «un beau
-rouge», nuances du ciel et du couchant parmi lesquelles notre humanité
-_volatilisée_ va pouvoir s’ébattre, faire des coupes et des brasses.
-
-Puis l’ouverture prélude, magistrale et sérieuse: «La science
-instrumentale ou machinale est très noble, et par-dessus toutes les
-autres très utile, attendu que, par son moyen, tous les corps animés,
-qui ont mouvement, font toutes leurs opérations...»
-
-La figure 23 seulement commence à distiller le miel et dissiper
-le mystère. De la forme et de la grandeur d’un timbre-poste, elle
-représente sommairement mais expressivement un homme ceinturé d’un
-appareil assez semblable à celui dont les campagnards occupés
-emprisonnent prudemment leurs marmots pour leur apprendre à se mouvoir
-et à marcher en même temps qu’il les garantit des chutes. Soutenus
-sous les aisselles dans cette armature roulante, ils y sont maintenus
-debout, oscillant de-ci de-là.
-
-Voici le commentaire de cette vingt-troisième figure: «_l’Homme dans
-les volatiles_--notez cette désignation--a à rester libre de la
-ceinture en haut, pour pouvoir s’équilibrer, comme il fait dans une
-barque, afin que le centre de sa gravité et de l’instrument se puisse
-équilibrer et se changer, où nécessité le demande, au changement du
-centre de sa résistance.» Et dès lors nous voyons, à n’en pas douter,
-que, sous l’apparente modestie de son titre d’histoire naturelle, le
-_Codice_ ne traite de rien moins que du _vol des oiseaux humains_; en
-un mot, du droit de _volitation_ de notre pesante espèce, que voici
-retrouvé, dérobé aux méconnaissances et aux spoliations par un essaim
-de laborieux complices de ce Léonard-Prométhée--nous dotant cette fois
-de l’éther.
-
-Dieu l’a prise du doigt pour la conduire au port, cette _bouteille à la
-mer_, qui contenait l’espace! Et nous n’avons plus qu’à proclamer dans
-l’attente d’une mise en œuvre définitive de ces préceptes surhumains
-par quelque Nadar-Edison de la mécanique aérostatique ce vœu enfin
-comblé du poète des hirondelles:
-
- Des ailes! des ailes! des ailes!
- Comme dans le chant de Ruckert,
- Pour voler là-bas avec elles
- Au soleil d’or, au printemps vert!
-
- * * *
-
-Viennent des conseils _pratiques_, scientifiques, détaillés à
-_L’Homme dans les volatiles_; des avis--entremêlés de discussions
-avec _L’Adversaire_--réglés sur l’exemple des oiseaux, l’inspection
-expérimentale de leurs instincts, l’examen de leur industrie, pour
-diriger fraternellement Adam au milieu des espaces, apprendre à
-Deucalion à se conduire, se maintenir et comporter à travers les nues.
-Parfois on dirait qu’il ne s’agit que d’une étude naturaliste du vol
-même des _Légers navigateurs du vent_, selon la jolie expression de Mme
-Valmore: «Toujours le mouvement de l’oiseau doit être au-dessus des
-nuages, afin que l’aile ne se mouille pas, et pour découvrir plus de
-pays, et pour fuir le péril de la révolution des vents parmi les gorges
-des monts, lesquels sont toujours pleins de tourbillons et tournants de
-vents.»--Mais ce n’est qu’une similitude et un tremplin pour s’élever à
-la déduction, au direct conseil. Et l’alinéa conclut ainsi: «Et outre
-cela, si l’oiseau se tournait sens dessus dessus, _tu as_ un large
-temps pour le retourner en contraire, avec les ordres déjà donnés,
-avant qu’il retombe à terre.»--Plus loin: «A b c d sont quatre nerfs de
-dessus, pour élever l’aile... bien qu’un seul de cuir tanné, gros et
-large, pût par aventure suffire; _mais pourtant, à la fin, nous nous en
-remettrons à l’expérience!_»
-
-En somme, _tout ce qu’il faut pour planer_, strictement déduit,
-démonté, démontré réellement par A plus B en techniques propos qu’il
-semble vraiment n’y avoir plus qu’à approprier, adapter, exécuter,
-mettre en fonctionnement aérien, en exercice supraterrestre, en
-circulation interplanétaire.
-
-Mais soudainement l’éducateur Icarien s’interrompt, comme sous le heurt
-préventif et irrévérencieux de la stupide incrédulité coupant la parole
-au _spéculateur des oiseaux_, suivant son propre terme, au milieu de
-ses spéculations sublimes. Et Léonard interjette ce rappel à l’ordre
-admirable: «Et la menterie est de tant de mépris que si elle disait de
-bien grandes choses de Dieu, elle ôte de la grâce à sa déité; et la
-vérité est de tant d’excellence que si elle louait des choses minimes,
-elles se font nobles.
-
-(En marge.) «Mais toi qui vis de songes, il te plaît plus les raisons
-sophistiques et coquineries des hâbleurs dans les choses grandes et
-incertaines, que de certaines naturelles, et non de si grande hauteur.»
-
-Puis tout aussitôt après, dis-je, ce rappel à l’ordre, au sérieux,
-à la question, nous reprenons le fil des démonstrations matérielles
-éthéréennes. «On te rappelle (au _spéculateur des oiseaux_) à
-l’auditeur écolier sans doute absent et irréel, mais docile et attentif
-dans l’avenir, et suscité par le vouloir impérieux du maître voyant
-qui le prémunit ici contre l’erreur d’Icare; on te rappelle comment
-ton oiseau ne doit pas imiter autre chose que la chauve-souris, à
-cause de ce que les membranes sont une armure ou liaison aux armures,
-c’est-à-dire maîtresse des ailes.»
-
-La chute est encore soigneusement prévue et prévenue, dirai-je
-aménagée, à l’aide de certaines outres, grâce auxquelles «l’homme
-tombant de six brasses de hauteur ne se fera pas de mal, tombant tant
-dans l’eau que sur la terre...» Et la prise à partie dans ces termes
-libres et précis: «Si tu tombes, de l’outre double que tu tiens _sotto
-il culo_, fais que tu frappes avec elle la terre.»
-
-Mais ladite outre _en forme de patenôtres_ nous fait rebondir bien
-haut, toujours plus près du zénith, avec cet aveu _in margine_,
-comme incidemment échappé, au cours de la démonstration, et pareil à
-la friandise qui incite l’enfant à poursuivre une aride étude: «La
-ruine de tels instruments...», nous disait tout à l’heure Vinci, mais
-l’_usage_ de tels instruments?...--Le voici, l’usage: «_On portera de
-la neige, l’été, dans les lieux chauds, prise aux hautes cimes des
-monts, et on la laissera tomber dans les fêtes des places, au temps de
-l’été._» Révélations dont la simplicité de son émission n’a d’égale que
-son envergure. Les voilà ces «certaines choses naturelles, non de si
-grande hauteur», que tout à l’heure nous promettait le maître.
-
- La neige en ces vergers lui semble obligatoire,
- Pour en jouir, l’été...
-
-Il est donc accompli, ce souhait des Héliogabales. Et ne voit-on pas
-que volontiers Léonard rééditerait ici son stupéfiant: «mais pourtant
-_à la fin, nous nous en remettrons à l’expérience_.»
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Plus haut, plus haut encore!--Et en effet, nous atteignons le sublime
-en ce couronnement ineffable: «_Le grand oiseau prendra le premier vol
-sur le dos de son grand cygne, et emplissant l’univers de stupeur,
-emplissant de sa renommée toutes les écritures, et gloire éternelle au
-nid où il naquit!_»
-
-Puis, comme pour refermer la gangue où gisait et luisait le métal de
-la _médaille_, refondre le plomb qui contenait le diamant pilé, la
-retombée sur la Terre du _grand oiseau_, avec et de par le lest de deux
-ou trois réflexions tout ordinaires, banales et bien humaines: «mardi
-soir, au jour 14 d’avril, Laurent vint demeurer avec moi: il dit être
-de l’âge de 17 ans... au jour 15 dudit avril, j’eus 25 écus d’or du
-camerlingue de Sainte-Marie-Neuve.»
-
-Telle est l’histoire du _grand oiseau_. Oui, gloire éternelle au nid où
-il naquit!
-
-
-
-
- X
-
- A ANTONIO DE LA GANDARA.
-
-
-
-
- LE VOYANT
-
- (WILLIAM BLAKE)
-
-
-Un des plus merveilleux sujets de rêverie pour le contemplatif accoudé
-sur le pont des âges, à regarder couler, précipitées ou alenties,
-les ondes des jours, charriant les succès rapides, les gloires
-entravées, les oublis prématurés, les injustes abandons, c’est, parmi
-tant de flots directs et légers qui vont chantant leur cours facile,
-l’incompréhensible arrêt de certaines vagues, lesquelles semblent
-n’avancer point, comme attachées à quelque récif invisible avec le
-pétale qu’elles enferment ou la perle qu’elles roulent. Quel courant
-détourné, quel jet de pierre du rivage, peut-être quel ricochet
-d’enfant doit rendre enfin libre la vague prisonnière, avec ses déchets
-et ses trésors, l’œuvre captive, avec ses beautés et ses tares? Et
-cela, qu’il s’agisse d’un vivant ou d’un mort (car, _s’il est des
-morts qu’il faut qu’on tue_, il y a aussi des vivants qu’il faut
-qu’on ressuscite), d’un prophète longtemps méconnu dans son pays ou
-d’une renommée parfaite au delà des monts ou des eaux, et qui tarde
-indéfiniment à les franchir pour rayonner en deçà quand d’autres
-réputations des mêmes bords s’accréditent au hasard d’une chronique ou
-d’un bavardage.
-
-Quelque chose de ce mystère flottait pour moi, il y a tantôt dix ans,
-sur les noms de Rossetti (dont rien n’a encore été exposé en France),
-de Watts, dès lors représenté, salle Petit, par un portrait d’Algernon
-Charles Swinburne, accompagné de fulgurantes esquisses, de Burne Jones
-enfin, dont, en ce temps-là, une seule toile, _Merlin et Viviane_, nous
-avait été exhibée, en 1878, au Palais des Beaux-Arts.
-
-C’est en 1884 que le désir de voir de près certains fomentateurs et des
-éléments de ce mouvement esthétique préraphaëlite me menait à Londres,
-chez M. Burne Jones lui-même, et dans les salons qui contenaient de
-ses œuvres et de celles de ses devanciers; puis dans les boutiques où
-pullulaient les créations ingénieuses ou caricaturales dues à cette
-renaissance, agonisante déjà.
-
-La comédie satirique de _Patience_, la mise en circulation et en
-vente de la fameuse et curieuse théière représentant un esthète et
-une esthète, dos à dos, avec leur double bras accolé pour goulot et
-pour anse, leur tournesol et leur arum respectifs, à la boutonnière
-et au sein, et cette épigraphe: «_Fearfull consequences through
-the laws of natural selection and evolution of living up to ones
-Teapot_»--c’étaient les coups légers sous lesquels avaient succombé
-sans doute les moins intéressants des disciples de M. Wilde. On n’en
-voyait plus errer qu’un petit nombre à Rotten Row, convaincus et
-résignés, victimés et falots sous des atours jonquille ou vert saule.
-Des thés en recélaient encore. Mais ce n’était déjà plus le temps où
-des groupes silencieux en défroque Henri VIII arboraient dans le salon
-de Sir Frederick Leighton des plumes de paon moins facétieuses que
-celles de nos fêtes foraines.
-
-Pourtant le bon grain de la doctrine germait toujours chez M. William
-Morris, le poète-décorateur socialiste, sous la très haute et très
-mystique direction du grand maître Burne Jones.
-
-Ce fut pour moi un bel après-midi, dont la mémoire me reste
-enchanteresse et fleurie, ce jour de notre visite sous la gracieuse
-conduite du célèbre préraphaëlite (qui avait tenu à nous mener
-là et s’était installé en guide sur le siège de notre landau) à
-l’abbaye-phalanstère où M. Morris, loge des familles d’ouvriers
-qu’il emploie à la féerique fabrication de ses rêveuses tentures,
-inextricables fouillis de branchages symétriques, derrière lesquels
-il semble que la Belle au Bois dormant sommeille; à ses toiles
-chimériques, à ses damas changeants, le tout diapré d’un décor ensemble
-médiéval et moderne, dont on dirait que le pollen fut soufflé par les
-fleurs de la robe de Primavera, avec tous les gazons de Botticelli,
-compliqués de ceux de la Dame à la licorne, entre lesquels le
-chèvrefeuille domine; le chèvrefeuille, la fleur de la passion de
-maître Morris, au point qu’elle le dénomme à travers le monde, et
-que, si vous devez télégraphier à cet ornemaniste, il vous suffira
-réellement d’adresser ainsi votre dépêche: _Honeysuckle_, London.
-
-Quant à M. Whistler, l’illustre et admirable maître américain désormais
-installé parmi nous, il n’y a point lieu de le mêler à l’histoire
-de cette réforme à laquelle ne le rattachent que son amour délicat
-de la japonaiserie distinguée avant l’invasion du bibelot barbare,
-et l’éclaircissement de tout le fuligineux mobilier anglais de par
-quelques-unes de ses décorations lumineuses, et notamment son emploi
-du jaune pâle, du blanc ou du bleu turquoise dans l’ameublement et la
-tapisserie.
-
-Toutes ces choses nous sont devenues depuis, familières et banales,
-bien moins par la grâce d’une démonstration savante et documentée,
-que du fait d’une mode et de la terminologie courante de certains
-enthousiasmes de confiance et à grand renfort de photographies qui
-n’allèrent point jusqu’à traverser le détroit pour admirer _de visu_,
-sur place, les objets inconnus de leur culte et les vagues sujets de
-leurs gloses. Partisans, voire prêtres de la religion nouvelle, rien
-que pour avoir communié des bonbons de Fuller sur des coussins de
-Liberty et Compagnie.
-
-C’est ainsi que, dix ans après que nous eussions pensé:
-
- Sans doute il est bien tard pour parler encor d’elle,
-
-il a fallu, l’an dernier, l’élégante effraction d’une porte ouverte par
-une brillante jeune dame-auteur pour révéler à beaucoup de Parisiens
-l’existence de Burne Jones que plusieurs, à vrai dire, ne différencient
-pas encore très bien de John Burns. Et pour la première fois seulement
-la question technique va être abordée d’une façon analytique et
-synthétique à la fois, par M. Gabriel Mourey, dans son ouvrage annoncé
-et attendu: _l’École préraphaëlite anglaise_, qui va nous déduire de
-_lady Lilith_ et de la _damoiselle Bénie_ les cuivres de Benson et les
-faïences de Morgan.
-
-Ces deux derniers lustres, dans le même temps que s’opérait chez nous
-cette lente infiltration de Watts (l’_Espérance_ et quelques autres
-belles et pensives toiles bleues en 89), de Burne Jones la même
-année, avec son _King Cophetua_, son chef-d’œuvre, inspiré des deux
-toiles de Melozzo da Forli, de la National Gallery; avec ses deux
-panneaux et son portrait d’enfant de l’an passé, de purs dessins, et,
-enfin, cette aquarelle rendue malencontreusement célèbre, jusqu’à
-l’extinction! par une mésaventure photographique--dans le même temps,
-dis-je, des traductions nous étaient offertes de plusieurs poètes
-anglais: Shelley--si tard après Byron! un volume de Swinburne, par
-M. Mourey, la _Maison de vie_ de Rossetti par Mme Couve. Mais Keats,
-le délicieux Keats s’attarde. C’est ainsi que Walter Crane est déjà
-familier à beaucoup; que le nom de Holman Hunt apparaît quelquefois,
-plus rarement, au bec des plumes averties; mais que du plus curieux
-peut-être d’entre tous les artistes anglais, je ne démêle ici de trace
-en aucun esprit, l’effrayant nom ne m’apparaît dans pas un courrier,
-comme dans nulle causerie ne résonne.
-
-Et j’ai nommé WILLIAM BLAKE[48].
-
- [48] M. Catulle Mendès m’a rappelé avec beaucoup de bonne grâce
- l’intéressante étude qu’il a lui-même antérieurement consacrée à
- ce curieux artiste.
-
- * * *
-
-Et pourtant, si quelque chose semble fait pour passionner notre fin
-de siècle éprise de curiosité et d’occultisme, n’est-ce pas ce
-peintre-poète à l’œuvre si prodigieusement vêtue de lumière et de
-ténèbres; l’homme qui se jouait à lui-même, sa femme lui donnant
-la réplique et _tous deux dans le costume_, des scènes du _Paradis
-perdu_; l’artiste qui exécutait la plupart de ses créations d’après des
-esprits posant véritablement pour lui; sorte de modèles fuyants dont on
-l’entendait dire, de temps à autre, durant la séance: «Il bouge,» ou
-bien: «Sa bouche a disparu»? C’est de la sorte qu’il nous a transmis,
-entre autres, le portrait authentique de l’_homme qui a construit les
-pyramides_.
-
-La Galerie Nationale, qui possède deux peintures de Rossetti, ne
-donnant guère à voir que du Bouguereau bizarre: une figure de la
-_Vita Nuova_ d’un sentiment poétique mais d’une coloration piètre,
-et une _Annonciation_ dont toute la nouveauté consiste en ceci que
-le symbolique lys de la Vierge n’y figure que brodé, la tête en bas,
-sur un ruban rouge--la Galerie Nationale renferme aussi deux petits
-tableaux de Blake: une vision apocalyptique, et d’étranges funérailles
-d’un cercueil porté par des vieillards d’une taille démesurée.
-
-Je n’entreprendrai point de donner ici l’idée d’une œuvre aussi
-inconcevable et aussi multiple que celle de William Blake, aujourd’hui
-célèbre en Angleterre, et dont les toiles, comme les gravures, sont
-cataloguées (par Rossetti) et cotées à des prix respectables, après
-s’être vues méprisées du vivant de leur auteur, comme il advint chez
-nous pour Millet et de tant d’autres. «Travail invendable!» formulait
-un Goupil du temps. Ce que je me contenterai de souhaiter et de saluer
-ici, dans un avenir, j’espère, prochain, c’est l’esprit, ensemble
-précis et mystérieux, qui abordera, ainsi que Baudelaire le fit pour
-Poë, mais avec, cette fois, des difficultés bien plus ardues, la
-traduction et l’interprétation de l’œuvre littéraire et graphique
-doublement touffue de l’auteur du _Livre d’Urizen_ et du _Mariage
-du Ciel et de l’Enfer_. Cette œuvre, entièrement gravée et imprimée
-par Blake lui-même, entre tant de tribulations et d’infortunes que
-soutenaient seuls les fantômes qui posaient pour lui! Cette œuvre où la
-poésie, comme d’un Mallarmé plus philosophe et plus fécond, enchevêtre
-son texte d’un beau caractère à des compositions dont l’origine
-supra-terrestre explique, seule, la possibilité de tant de rêve
-concrété et d’infixable figé! En ces dessins, il y a du Michel-Ange, du
-Raphaël, du Primatice, de l’Odilon Redon, du Blake et de _l’innommé_.
-
-Dans certaines figures de Redon seulement, il semble qu’on ait pu
-frôler tant de stupéfiant inconnu. Et il faudrait l’art avec lequel
-M. Huysmans décrivait naguère une série de ce dernier artiste dans
-la _Revue indépendante_, pour donner un aperçu des illustrations de
-Blake à son _Livre d’Urizen_, par exemple. Figures tournoyantes ou
-tourmentées dans le feu, figures surtout abîmées comme nul autre n’aura
-su l’exprimer, ramassées en des attitudes de douleur prostrée qui
-varient jusqu’à l’infini tout ce que peut donner l’anatomie humaine
-dans le rassemblement des membres sous le faix d’un supplice ou d’une
-résignation sans bornes.
-
-L’illustration pour le _Livre de Job_, illustration que Blake méprisait
-comme tout ce qu’il tenait pour un travail manuel, à savoir ce qui
-n’était pas le fruit de ses visions--présente de beaux spécimens de
-ces postures accablées sous le désespoir ou devant l’extase. Mais
-l’admirable scène de paix que ce groupe de la _Famille de Job_ avant
-l’épreuve, au milieu de ces paissantes brebis, d’une formule décorative
-évocative et charmante!
-
-Aucun peintre trouva-t-il jamais des expressions révélatrices, des
-poses et des gestes indicateurs pour représenter les états d’âme
-avec une réalité si immédiate? Le cataclysme et la sérénité sont
-pareillement du ressort de celui-ci. Rien de plus ravissant que la
-courbe révérencieuse et attendrie de ses anges sinueux aux pieds de
-l’Éternel. Puis, comme leur épouvante s’accuse et s’accentue à la ruade
-enflammée de Satan au-devant d’un Jéhovah dont la sublime douleur est
-touchante, au penser des supplices consentis de son serviteur élu. Job
-cadavérique terrassé par le hideux mal, la saisissante horreur de ses
-amis, les yeux hagards et les bras levés, la lamentation de Job et sa
-plainte, l’accusation des témoins, et surtout les hantises nocturnes
-font des tableaux inouïs et inoubliables. Les personnifications
-répétées des chantantes étoiles du matin (dont M. Burne Jones a bien
-pu se souvenir en inventant les _Jours de la Création_) présentent
-un bel enchevêtrement de bras et d’ailes. Le geste du Seigneur Dieu
-désignant le Léviathan et le Béhémoth par-dessus le groupe des voyants,
-et enfin, avant la radieuse vision de l’allégresse de la maison
-rétablie célébrant sur les instruments sa délivrance et sa joie, le
-doux blottissement des trois filles de Job, comme dans un nid, sous
-l’incommensurable envergure de la bénédiction paternelle, c’est une
-faible énumération de cette série biblique, sur des ciels déchirés et
-visionnaires, entre des encadrements ingénieux, quasi japonais, de
-flammes et d’oiseaux, de serpents et d’anges, de coquillages et de
-champignons, d’insectes et de pampres.
-
-Dans l’illustration de ses propres poèmes, celle que Blake préférait
-et où il donnait libre cours à sa _voyance_, c’est au texte même que
-sont entremélangées les araignées et les chauves-souris, avec des
-figures. La veine est tour à tour gracieuse et terrible. Au _Livre de
-Thel_ que son sujet incline vers le premier genre, les filles-fleurs,
-avant Granville et avant Wagner, sont pleines de flexibilité gracile.
-Les lettres des titres escaladées de minuscules indications d’anges
-sous des retombées de branches filiformes et pleureuses où des oiseaux
-perchent, tiennent des paraphes ornementaux et vrillés des professeurs
-de calligraphie. Ailleurs (dans _Jérusalem_, le _Chant de Los_, et
-dans ce dessin qui sert de couverture aux volumes de Gilchrist), des
-repos, des étreintes de personnages dans des lis, l’allongement de deux
-génies, au cœur d’un pavot, sous deux campanules dont les pistils sont
-une ronde de sylphes, s’épanouissent en une fantaisie charmeresse. Ici,
-des suppliciés accroupis au bord des eaux noires; là, des chevauchées
-de serpents et de cygnes par de sveltes nudités sommaires. Puis, tous
-les élans, toutes les gambades, toutes les enjambées, dirai-je, toutes
-les acrobaties et toutes les culbutes, dans les espaces; les apparences
-les plus nobles, les aspects les plus bizarres. Dans le titre de
-_Jérusalem_, de séduisantes incarnations de papillons-femmes; plus
-loin, un chimérique cygne féminin. Partout des représentations vraiment
-de Patmos. Puis cette belle apparition du Christ à un personnage nu,
-qui n’est autre que Blake, dont les bras ouverts au pied de la croix,
-et qui répètent ceux du Crucifié, se tendent en une ampleur sublime.
-Enfin deux ou trois autres très augustes images qui font penser à la
-grande toile de M. Gustave Moreau: le _Combat de Jacob avec l’Ange_.
-
-A l’entour de certains brouillons de poèmes, je remarque un sommeil
-d’ange vraiment raphaëlesque non loin de monstres agencés des
-structures les plus imprévues, et de mâchoires dévorant des corps en
-une voracité de cauchemar, qui évoque le musée Weerts de Bruxelles,
-tandis que cette larve enveloppée rappelle le masque de Préault: _le
-Silence_.
-
-L’_Ame veillant sur le corps du Saint_, l’_Étreinte_--d’un élan
-prodigieux--_du Saint et de l’Ame_ et les autres sujets de cette suite
-permettent de ne pas douter que Blake ait véritablement peint de ses
-visions. On demeure béant devant son œuvre comme en présence d’une
-Apocalypse versifiée et illustrée par un saint Jean de la poésie et du
-dessin, un Fra Angelico de l’étrange et du terrible.
-
-
-
-
- XI
-
- A MADAME STANLEY.
-
-
-
-
- LE SPECTRE
-
- (BURNE JONES)
-
-
-C’est grand dommage, devant un spectacle de nature ou d’art qui nous
-émeut, de ne point fixer dans quelque note, fût-elle hâtive, cette
-émotion du moment, émotion d’encre et de sang, vraie palpitation de
-notre feuillet, comme, au vent de l’inspiration, ces feuillages de
-l’antique forêt où s’inscrivaient des oracles. La houle des sensations
-une fois apaisée, et, ces feuilles retrouvées parmi les pages de nos
-souvenirs, nous reverrions entre leurs fibrilles, dont le temps a fait
-un tulle irisé, de remontants dessins pareils à ceux que peignent
-les Chinois sur les feuilles de mûrier dont le ver à soie a mangé la
-trame; dessins dont l’erreur ou la gaucherie garderait du moins de
-l’émotion primitive une sincérité et une fraîcheur qui réjouiraient, en
-les renseignant, ceux qui ont souci de nos impressions, s’enquièrent
-de nos jugements et s’inquiètent de nos pensées. Et ces pensées
-d’autrefois seraient, dans notre livre de mémoire, semblables à ces
-pensées-fleurs qui sèchent dans les missels, mêlant à celle des marges
-leur illustration à peine défunte, tachant le texte d’un peu de leur
-sang lilas et buvant de leur pétale pâli un peu de l’or d’une lettre
-onciale.
-
-Nous risquerions moins ainsi, et de par la brusque mise en présence
-d’un objet jadis tendrement aimé, cette déconvenue du héros d’une
-histoire d’amour, rencontrant avec angoisse, toute couronnée de cheveux
-blancs, la beauté qu’il avait désirée.
-
-Ainsi pensais-je moi-même de cette muse de Burne Jones qui une fois
-me sourit, à qui je fis de doux yeux et de tendres rimes, et qui
-m’apparaît aujourd’hui à travers ses cheveux argentés, vaguement
-lointaine et décolorée. Or c’est l’heure où l’on me demande ce que
-je pensai naguère de cette belle. Et ne retrouvant plus que mes
-sensibles strophes adressées alors à la «mendiante en gris», je
-regrette les billets doux que je lui rêvais sans les tracer, et qui
-se sont dispersés hors de mon esprit effeuillé, comme les pétales
-d’une rose envolée. Las! que n’ai-je en ces jours de la visite faite
-autrefois au maître, pris l’empreinte vive et colorée de mes sensations
-d’alors. J’aurais déroulé sur ces pages la gaze de cette écharpe, assez
-semblable aux diaphanes draperies des mobiliers esthétiques, et peinte
-d’incertains mais sincères rinceaux pleins de chimères et non sans
-charmes.
-
-Aujourd’hui je ne répondrais pas: «Belle tête; mais, de cervelle,
-point», comme fit le renard, du buste. Pas non plus: «De loin, c’est
-quelque chose, et, de près, ce n’est rien», ainsi que dans _le Chameau
-et les Bâtons flottants_. Ce serait mensonger et irrévérencieux, et,
-par ce seul fait, bien loin de ma pensée et de l’expression appropriée
-à une désillusion délicieuse. Non,
-
- Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
- N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle!
-
-Mais ce changement n’est pas non plus imputable à la désuétude et au
-discrédit dont nous stérilisent souvent nos sources d’émotions, des
-éloges élégants et des modes mondaines. De sérieux sentiments et des
-goûts motivés savent se tenir au-dessus de ces capricieuses faiblesses.
-Et ce n’était pas au reste pour détourner d’un art délicat que d’en
-voir pratiquer le rite et professer le cours par de jolis sourires
-féminins, qui, ces derniers ans, dessinèrent leur arc sur la sonore
-sinuosité des syllabes cristallines du nom de Botticelli, tout comme
-ces coquettes d’antan qui apprenaient à redire: «trois petits pruneaux
-de Tours»--ou «trois petits perroquets verts au bout de mon pied»--et
-autres phrases vides de sens, mais propices au précieux rondissement
-des lèvres, et bonnes à prononcer avant d’entrer dans un salon, pour se
-faire la bouche petite.
-
- * * *
-
-«Cela ressemble à quelque chose qui est très bien.» Ainsi jugeait de
-l’art de Burne Jones un artiste spirituel et merveilleux dont les
-démêlés avec le peintre anglais demeureront historiques et célèbres.
-Et bien notamment certaine déposition du témoin Burne Jones, relatée
-au _Gentil Art de se faire des ennemis_, dans cet épique procès de
-Whistler contre Ruskin, et où l’on voit, en cul-de-lampe, le _papillon_
-de Whistler se crisper sur le liard de dommages et intérêts à lui
-accordé par la Cour. Mais si--comme on fit de ceux d’Ingres et de
-Delacroix maintenant unis dans la paix de la mort et dans l’harmonie de
-nos admirations allant à leurs dissemblables génies--si quelque jour on
-parle de même des différends de Whistler et de Burne Jones, ce ne sera
-pour l’un ni l’autre un discrédit ou une offense.
-
-«Cela ressemble à quelque chose qui est très bien»;--à beaucoup de
-choses qui sont très bien, aurait pu ajouter le malicieux maître. A
-Botticelli, d’abord--bien que pas assez--dans beaucoup des compositions
-de sir Edward, disons la plupart. Mais à un Botticelli exporté et
-monopolisé--_patent_--et dont la Primavera serait devenue une vendeuse
-de Liberty qui aurait débité sur des pelotes et sur des sachets tous
-les parterres de sa robe.--A Raphaël aussi, quand, plus rarement,
-s’arrondit le contour habituellement anguleux du maître de _La Grange_;
-par exemple dans _Caritas_, le décor du clavecin et le bambino de
-_l’Étoile de Bethléem_.--A Benozzo Gozzoli, dans le carton pour les
-vitraux de Jesus College, dont les anges sont bien les frères de ceux
-du palais Ricardi.--A Pisano encore--mais toujours en moins bien--dans
-certaine étude pour une cuirasse et un casque.--A Rossetti enfin,
-cette fois avec moins de distance, dans ce joli dessin de _la Neige
-d’été_ et dans le tableau des _Joueurs de tric-trac_ dont la figure
-de femme paraît avoir été posée par le même modèle aux cheveux larges
-et drus des jeunes gens de Bellini, et qui reparaît tant de fois dans
-les toiles de Dante Gabriel.--Mais, ne dirais-je pas même, à M. Alma
-Tadema, dans le décor maritime du fond de _Circé_, tableau qui semble
-prouver--_horresco!_--que M. Burne Jones pourrait bien avoir plus de
-responsabilité qu’on ne croit dans l’invention du tournesol.
-
-Une froide raison dans la conception, une sage méticulosité dans
-l’exécution régulière, continue et brillante, ce sont les points par où
-M. Burne Jones déçoit les spectateurs épris de toiles douloureuses et
-passionnées dont la splendeur rayonne avec déchirement sur des ruines
-d’essais insatisfaits et d’études tourmentées. Il ne semble pas que ce
-travailleur appliqué et excellent, d’ailleurs si modeste et si fier,
-ait jamais pu ne pas réussir, et dans le temps voulu, aucune des plus
-difficiles tâches qu’il se soit imposées. Et l’on ne saurait jurer que,
-grâce à cette volonté si sûre d’elle-même, nous ne verrons pas cet
-_Amour dans les ruines_, malencontreusement gâté à Paris, resurgir de
-ses ruines propres et de ce blanc d’œuf qui lui fut fatal, avec toute
-l’alacrité d’une salamandre parmi la flamme, ou d’un phénix hors de ses
-cendres.
-
-Mais aussi, cette impeccable sécurité dans l’exécution consciente,
-cette infaillible maîtrise dans le travail ponctuel donnent à ce qui
-sort de ces mains-fées cette apparence un peu _textile_ qui n’y laisse
-guère subsister de charme qu’aux jeux des coloris et dans certains
-détails ingénieux juxtaposés selon une ordonnance dont je dirai la loi
-tout à l’heure. _Œuvres décoratives_, cette subdivision du _Record and
-Review_ n’aurait-elle pas pu devenir le sous-titre de tout le recueil;
-et les _tableaux_ de Burne Jones sont-ils moins des œuvres décoratives
-que ses tapisseries, ses verrières, ses mosaïques et ses hauts-reliefs
-dorés d’un or trop vif, et de genre italien, qu’il emploie pour des
-panneaux et pour des coffres? Objets du reste moins somptueux que ces
-incroyables vitraux de Tiffany, vitraux à double vitre--dirai-je à
-double trame?--dont quelques fragments se plissent en vrais pétales du
-magnolia qu’ils représentent, dernier mot américain de la somptuosité
-pour des chapelles funéraires, mais surtout pour de ces halls
-prodigieux où l’on prend du thé dans des tasses incrustées de perles.
-
-Oui, ce sont de véritables tapisseries que ces toiles de Burne Jones,
-tant par le recommencement et la continuation toujours possibles du
-panneau, que souvent par la qualité même de la touche aux tons de
-laines et de soies mélangées d’or et affectant le sens des points
-du _passé_ et du _plumetis_ des vieilles broderies; touche vraiment
-presque filamenteuse avec des rugosités comme d’une toile d’amiante
-colorée.
-
-Le _Pauvre Pêcheur_, la _Pitié_ et tant d’autres toiles de Puvis
-de Chavannes, notre illustre peintre décorateur, sont des tableaux
-absolus; mais le _Laus Veneris_ du peintre anglais, et même son _Roi
-Cophetua_, le chef-d’œuvre que son possesseur, lord Wharncliffe,
-jusqu’à l’Exposition récapitulative de 1893, se refusait à laisser
-reproduire: autant de tapisseries, de vitraux et de mosaïques. Et, pour
-ce fait, et de par ce sens invincible de son inspiration ordonnancée
-et de son exécution un peu mécanique, les meilleures œuvres de Burne
-Jones, celles où sa nature se donne carrière avec le plus de liberté
-et de grâce sont ses ouvrages purement décoratifs; principalement
-quand ils procèdent de certaine conception où il excelle et qui
-synthétise une allégorie dans un dessin enveloppant où ne reste plus
-guère qu’une formule ornementale. Tels, entre autres, le _Buisson
-ardent_ et le _Pélican_, et ce paon funéraire (à mon sens, une des
-meilleures compositions de Burne Jones) et dont la traîne aux yeux
-réveillés symbolise l’immortalité sur la plaque commémorative d’une
-jeune fille morte. Beaux encore, ces vitraux de Saint-Philippe, dont
-les cartons sont à Kensington: une Adoration des bergers où les têtes
-d’anges s’échelonnent en grappe cintrée ainsi qu’on le voit aux porches
-gothiques; et un Golgotha certes moins fantaisiste que celui de Durer
-qui dut tant faire rêver Doré, avec le grouillement et le fouillis de
-ses chevaliers bardés de fer, et surtout de ce cavalier vu de dos sous
-l’empanachement de son casque par treize plumes d’autruche aux trois
-bouquets disposés en trèfle.
-
- * * *
-
-Des dessins de Burne Jones, si fins, si finis, si travaillés, si
-ouvragés, quelques-uns sont bien plaisants (quand ce ne sont point
-ces mains de l’ange de son _Annonciation_, ces mains _poncif_ et
-_actrices_)--et dénotent un amour, sans doute un peu féminin, de la
-chose étudiée: les tresses d’une tête de femme, certains lis, exposés
-à Paris. Ailleurs, des études de roses, sans doute pour l’illustration
-du _Roman_; et particulièrement un corymbe de boutons de roses
-noisette qui me fait ressouvenir du fond que cette même sorte de rose
-tapisse pour lady Lilith, peut-être le chef-d’œuvre de Rossetti. Lady
-Lilith assise entre quelques bibelots qui donneront par la suite le
-ton à bien des brimborions de l’esthétisme--allongée plutôt en la
-neige de la chèvre du Thibet de sa pelisse dont les brins ondulés se
-nouent à la chevelure d’or annelée de la dame qui en démêle les ondes
-broussailleuses et crespelées, à pleines dents d’un large peigne.
-L’auréole blanche des pâquerettes qui la vont couronner s’arrondit
-sur ses genoux. Une digitale, symbole de quelque perfidie, sonne ses
-clochettes sur un guéridon, où dans un miroir de toilette attristé de
-deux bougies éteintes s’allume le vert prasin et cru du jardin reflété
-et de la campagne invisible.
-
-Ces dessins de Burne Jones laissent, non moins que ces toiles, le
-même malaise d’insatisfait, et de par la même cause. On y sent plus
-de patience que de passion; le trait uniforme et monotone a la pâleur
-des copies à la presse, et rien ne s’y retrouve des _pleins_ et des
-_déliés_ d’un tracé vraiment _cérébral_.
-
-Quant au détail de décoration propre aux dessins de l’artiste et que
-je me proposais d’indiquer tout à l’heure, il n’est autre qu’une
-adaptation du procédé de répétition en nombre ou à satiété dont fait
-si fréquent et malin usage le Japon, qui brode ou peint, non en semis,
-mais dans des groupements composés et savants, tant de papillons et
-de poissons, tant de singes et de grues. Ce procédé qui agit et pèse
-forcément sur l’esprit jusqu’à l’opprimer, heureusement d’abord, puis
-fastidieusement, se manifeste premièrement chez le peintre dans les
-plis de ses draperies. Rien, en elles, de ces faisceaux scrupuleusement
-étudiés et rendus qui, chez les maîtres anciens, s’agencent par
-renflements et par retombées; point non plus des antiques draperies
-mouillées, moulant sous l’étoffe plaquée ou en tuyaux, des formes quasi
-nues; mais un milieu entre ces deux manières, avec un réseau ondé
-ou des coulées de plis pareils à ce que les marchands de nouveautés
-appellent de l’_indéplissable_; de plis comme peignés, accusés à
-l’ongle dans un taffetas gommé, et plus souvent, hélas! dans un métal
-blanc complaisant comme celui qui, de par l’autorité ecclésiastique,
-dut revêtir en un sanctuaire italien cette nudité de marbre d’un
-tombeau, dont un touriste assidu et entreprenant courtisait les formes
-redondantes et lascives. La figure de _Temperantia_ et celle de _Spes_,
-entre beaucoup, sont de parfaits spécimens de cette artificielle
-draperie de Burne Jones, tirant ses flexions de la fantaisie d’un
-crayon insatiable et de l’entraînement des traits, plutôt que de
-la similitude d’un modèle attentivement et soigneusement rendu par
-un Léonard ou un Mantegna. Et la curieuse Danaé n’a que faire de
-s’inquiéter ainsi de la tour qu’on lui érige, enclose qu’elle est
-elle-même préventivement dans l’infrangible guérite de ses vêtements en
-tôle rose.
-
-Après les plis multiples ce sont les multiples plumes, dans les
-_jours de la création_, et spécialement dans le _Dies Domini_ allant
-jusqu’à constituer une atmosphère d’ailes.--Dans la _Nymphe des bois_,
-c’est une atmosphère de feuillages; une atmosphère d’aubépines
-dans _Viviane_; et dans l’_Amour et le Pèlerin_, une atmosphère
-de colombes.--Du _Golgotha_, le fond est tout en étendards; de la
-_Fiancée du Liban_, tout en écharpes; du _Bon Pasteur_, tout en brebis;
-mais plus gracieusées que celles de Blake, et, pour cela, moins
-intéressantes et moins belles;--tout en flots enfin, dans ses vitraux
-pour une maison de Newport.--Voici trois reflets de visages, dans un
-puits; voilà, dans le miroir de Vénus, huit mirages de corps graciles;
-et, ceux-là, encadrés des myosotis du bord même de ce lac menu, de par
-l’exquise recherche d’une fantaisie mignarde mais séduisante.
-
-Rien que de gracieux, si quelque peu obsédant, en ces pullulants
-accessoires. Mais où l’insistance tourne à de la persécution, c’est
-quand le personnage à son tour se répète en des attitudes diverses,
-repliant, dépliant vingt fois sous un même visage une anatomie unique
-d’une stature invariable; comme si le peintre nous donnait pour un
-ensemble cette série d’attitudes renouvelées d’après un même modèle,
-et dans l’inquiétant vis-à-vis de ce mage Zoroastre qui se rencontrait
-lui-même dans son jardin, ou de ce William Wilson se trouvant un jour
-en face de son double.
-
-L’_Escalier d’or_ nous offre le type le plus réussi de cette redite,
-avec sa même demoiselle qui descend dix-huit fois ses degrés luisants
-dénués de rampe en jouant d’instruments variés: tambourin et galoubet,
-buccin, violon et cymbales. Le _Festin de Pélée_ assemble aussi bien
-des comparses accroupis et debout sans beaucoup de variété ni de
-trouvaille. On dirait les noces de Cana du malingre; quelque cène dans
-une Grèce anglaise; une fusion des Romains de Couture avec le banquet
-du docteur Goudron et du professeur Plume. Les portraits de Burne
-Jones, au reste peu nombreux, sont bien plutôt des prétextes à de trop
-éloquentes têtes d’expression--témoin ce crayon d’après Paderewski, au
-mystérieux profil d’archange foudroyé, et dont j’ai parlé ailleurs.
-
-Mais tout cela contient beaucoup d’iris et bien des pierreries...--et
-quand il arriverait à s’avérer que les peintures de Burne Jones ne
-sont que des _Christmas-cards_ géants et sublimes, bien des _jeunes_
-continueraient de s’en délecter et feraient bien. Et nous-même, quand
-nous repensons au créateur affable du monde monotone et papillotant
-de tant de tableaux et de tant de panneaux, de tant de vitraux, de
-tombeaux et de coupoles, homme plus exquis lui-même que son œuvre et
-dont le souvenir la domine en la surpassant, nous regardons encore la
-_beggar maid_ avec les yeux de jadis; et nous lui murmurons en nous
-remémorant, tel que le héros de l’histoire sentimentale: «_Quelquefois
-vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d’une
-cloche apporté par le vent; et il me semble que vous êtes là, quand je
-lis des passages d’amour dans les livres._»
-
- Juillet 1894.
-
-
-
-
- XII
-
- A MADAME RICHARD WAGNER.
-
-
-
-
- UN MYTHOLOGUE
-
- (ARNOLD BŒCKLIN)
-
-
-Bâle jubile--et c’est justice, en l’honneur de la cessation, une fois
-de plus! d’un de ces malentendus locaux et familiaux qui consistent,
-de la part des pères et des patries, tout d’abord à refuser aux plus
-nobles de leurs enfants la prédilection et la protection auxquelles les
-désignent leurs naissantes facultés, de visibles dons, des pouvoirs
-virtuels, puis effectués; ensuite à leur marchander une renommée
-surabondamment acquise ailleurs, envers et contre ces procédés iniques.
-
-Le «Tout Père frappe à côté» que le fabuliste écrit au sens paternel,
-serait encore plus vrai au sens ironique de la cécité et de la
-méconnaissance; qu’il s’agisse d’un lieu d’origine ou d’une souche
-natale, on ne se lasse pas de s’émerveiller de la renaissante
-indignation de ces merles obscurs en présence de l’insolite candeur de
-leur lignage.
-
-Et pour ma part j’honore d’une toute particulière surveillance ce qu’il
-faudrait appeler, par une légère flexion de vers baudelairien:
-
- Les bûchers consacrés aux crimes _paternels_,
-
-Non que j’ignore la fatidique inutilité de tout général essai de
-réaction en cette matière, et de chaque particulière tentative de tels
-redressements avant l’heure, puisqu’il ne s’agit là de rien moins que
-d’une des spécieuses ruses employées par la nature à l’engendrement,
-puis à l’éducation des maîtres ouvriers et de leurs maîtresses œuvres;
-mais comme ce n’est rien moins non plus que l’aire où s’exerce l’un des
-pires maléfices de l’humanité, l’occasion de ses plus odieux attentats,
-de ses plus basses œuvres, la question devient d’ordre du jour éternel,
-et l’une de celles en l’examen desquelles la lésion de la sensibilité
-doit le céder à la curiosité du phénomène.
-
-Et puis, n’y a-t-il pas de toujours plus judicieuses variations à
-broder sur ce thème constamment renouvelé du «nul n’est prophète dans
-son pays», devenu par l’incorrigible cécité des origines une sorte de
-transpositions du «je vais revoir ma Normandie»; une Normandie de l’art
-sans cesse fermée à ceux qui, en échange du jour reçu, y rapportent
-des trophées. L’honneur d’avoir entrepris de telles remises au point,
-et d’y avoir parfois réussi, n’est au reste pas seul à les récompenser
-de sa douceur, à en encourager les récidives. L’amour n’y vaque pas
-uniquement, l’humour en revendique sa part, et je ne sais rien d’aussi
-risiblement touchant que la palinodie tardive, contrainte, et faisant
-contre fortune bon cœur, en une confusion toujours un peu rageusement
-consentante, de ces ascendants vaincus par de trop indéniables
-triomphes. On y distingue de la bonne foi dans l’ignorance dessillée,
-du méchant vouloir macéré dans l’envie. Le tout amalgamé d’un orgueil
-de clocher, et d’un ahurissement malgré tout incompréhensif, du
-plus réjouissant spectacle. La nécessaire inutilité de l’effort le
-restreint, je le répète, d’ordinaire à une curiosité de dilettante;
-pourtant la gloire d’avoir été le Simon de Cyrène déchargeant certains
-nobles christs, de l’excédent fardeau de telles croix, demeure une
-invite à suivre ces calvaires.
-
-Quand nous serons à dix nous ferons une croix. Cette croix-là, c’est
-celle qu’Hello, qui la porta, dénommait: le supplice de l’injustice
-sentie; celle même dont on courbe l’élan des génies; mais, pour le
-faire, je ne dis pas, malgré cela, mais à cause de cela même, se
-redresser plus haut, comme l’entrave des rochers précipite la course
-des eaux et transforme en torrent celle qui eût été stagnante. Et le
-magnifique, et entre tous aigrement cruel châtiment de ces sortes
-d’_impedimenta_, c’est, lors de l’avènement, s’ils sont tenaces, le
-rôle adjuvant que se trouvent avoir joué dans l’éclat et la splendeur
-du cours tumultueux d’une noble vie, les pierres de martyre ou
-d’achoppement dont la haine espérait lapider, retarder, atteindre.
-
- * * *
-
-Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.--Disons: à dix
-mille!--Aujourd’hui, nous nous limiterons à des querelles de clocher,
-laissant, pour une fois, comme le gentil Passant, tranquilles, les
-familles.
-
-Ne serait-ce pas, en effet, moins de l’ambition qu’une juste révolte
-contre des injustices senties qu’on trouverait, pour ne citer que
-ceux-là, au fond de la vie expatriée et de la mort volontairement
-exilée, du Suisse Holbein et de l’Allemand, Hændel, à Londres; de
-l’omniscient Italien Léonard, à Amboise, dans l’étroite cage de
-Clos-Lucé, et Dieu sait en quelles moroses délectations, le dieu humain
-qui s’écriait: à plus de sensibilité, plus de martyre!
-
-Le Bâlois Bœcklin poursuit et achève, dans la gloire, à San Domenico,
-la vie de lutte qu’il a combattue et gagnée en Allemagne et en Italie.
-
-Sa patrie repentante se décide à venir prendre dans l’exil cette main
-pleine de glorieux rameaux et par un dédommagement vraiment bien senti,
-la placer en un commun jubilé, dans l’auguste droite d’Holbein.
-
-C’est, on peut l’affirmer, un nom, en France, à peu près inconnu que
-celui d’Arnold Bœcklin. N’est-ce pas, au reste, une des grâces, un des
-pouvoirs de notre cher pays que ce travers merveilleux qui faisait
-dire à un malin critique étranger s’étonnant de voir représenter au
-Théâtre-Français un Hamlet ainsi travesti, dans un décor nullement
-conforme au lieu décrit par Shakespeare, et aux sons d’une mélodie de
-plusieurs siècles ultérieure à la date du drame: «Ils ne savent pas
-qu’Elseneur est un lieu _dont on peut prendre des photographies_»!--Et
-il ajoutait: «L’ignorance des Français sera toujours pour nous une
-source éternellement jaillissante!»
-
-Sans prendre de cet honorable verdict autre chose que ce qu’il a de
-spirituellement malicieux, qu’on se rappelle l’an passé la naïve
-découverte de la Duse par tant d’honnêtes Parisiens qui ne songeaient
-même pas à admirer parmi la belle chevelure noire de l’artiste depuis
-longtemps couronnée à travers le monde, les nobles rayons d’argent
-dont le triomphe irradie un tel diadème. Il est vrai que les mêmes
-Parisiens qui auraient bien ri d’un Anglais et d’un Italien demandant
-si _Bernhardt_ n’allait pas jouer en leur langue à Londres ou à Rome
-insistaient despotiquement sur l’importance pour Mme Duse, toute pleine
-pourtant du génie de sa race, et de sublimes diphtongues, de jouer en
-bon français, à Paris, pour le caprice de l’enfant gâtée des nations.
-
-Passant par hasard rue des Bons-Enfants, ces mêmes Parisiens-là
-n’auraient certes pas vu sans étonnement l’affiche au Centaure sur son
-fond nuageux (elle-même bien étonnée de se trouver là!) s’ils n’avaient
-eu la ressource de n’y faire aucune attention ou tout au moins de
-la prendre pour l’enseigne d’un maréchal-ferrant ou d’une nouvelle
-meringue. Un distingué article signé Meissner, dans la _Gazette des
-Beaux-Arts_, eût été le commentaire suffisant d’une exposition--qui
-faisait, hélas! défaut.
-
-Quant à la lyrique étude publiée en Suisse par M. Ritter, elle ne
-pourra être appréciée ici à sa brillante et enthousiaste valeur, que le
-jour où l’initiation à l’œuvre de Bœcklin révélera au public français
-ce qu’il put y avoir de généreuse allégresse à danser devant cette
-arche.
-
-La première salle de l’exposition de Bâle contient, il me semble,
-surtout des œuvres de début, à mon avis, moins séduisantes que celles
-où s’exercent, dans un cabinet du fond, les tout premiers essais de
-l’artiste. Je distingue, parmi ces derniers, un petit portrait de
-famille peint par l’auteur à dix-huit ans, et en de certaines parties
-presque digne d’Holbein.
-
-La petite toile mesure à peu près les dimensions de la fameuse _Laïs
-Corinthiaca_ du vieux maître; mais elle ne représente qu’une pauvre
-petite parente de province au maintien compassé dans sa robe de
-taffetas vert changeant, au corsage sans appas, sous un visage sans
-charme, encadré du rose soyeux de son fichu, à la bordure tramée de
-fleurs glacées. C’est encore, dans cet instructif cabinet d’épilogue en
-même temps que de préface, un intéressant portrait du célèbre peintre
-Lenbach en 1860; et déjà des études de ces effets, que j’appelle de
-_couchant couché_, dont l’un me fait penser à notre La Berge, et dans
-lesquels le peintre qui doit y exceller versera plus tard toute une
-prenante poésie.
-
-Dans la première salle de l’Exposition, je note un grand paysage
-mythologique; une des chasses de Diane, que le peintre a plusieurs fois
-mises en scène.
-
-Je ne saurais, il me semble, donner le mieux l’idée de celle-ci, qu’en
-affirmant qu’elle représente ce que ferait une Rosa Bonheur, qui
-s’adonnerait à la peinture héroïque.
-
-Ajoutons bien vite, et une fois de plus, que nombre d’artistes
-passés et présents seront ici nommés à propos de Bœcklin, sans nulle
-accusation de plagiat. Sa manière est complexe, multiple. La seule
-façon d’en éveiller l’idée chez ceux qui n’ont pas vu, est d’en
-dégager le rapport avec des œuvres déjà connues.
-
-Au reste, j’y insiste, ayant eu déjà l’occasion de l’écrire, c’est
-à mon sens une dignité de plus, j’ajouterai volontiers _sine quâ
-non_, que dans une véritable originalité, le rapport inconscient avec
-d’autres arts individuels, de proches et de lointains, comme résorbés
-en un suprême bouquet réunissant nombre d’aromes divers du personnel
-parfum de ses fleurs propres.
-
-Je note encore dans cette salle, outre un aride ermite se flagellant,
-un peu frère des saints Jérômes de M. Gérôme et qui est célèbre, un
-Pétrarque à la fontaine de Vaucluse que je n’aime pas, et une grande
-Vénus aux chairs modelées dans un savoureux clair-obscur, affectionné
-par M. Hébert.
-
-Je parlerai plus tard, en même temps que des autres sujets religieux,
-d’une Madeleine exposée là et qui appartient au Musée de Bâle.
-
-Je n’oserais pas écrire en ce grave sujet, comme le fit Veuillot
-à propos de Thérésa. «Tout de suite après ce fromage blanc, le
-tord-boyaux tout pur de la demoiselle», mais je dirai qu’il y a eu
-savante gradation dans le choix des œuvres qui garnissent cette
-première salle au sortir de laquelle l’entrée en la salle voisine tient
-de l’éblouissement et du charme.
-
-Ce n’est pas que je goûte complètement, ni même peut-être beaucoup tout
-le tableau de la belle et douce Calypso, déjà furieusement nostalgique
-au penser du héros dont les bras sont dénoués, et qui bien qu’encore
-dans le tableau est comme hors de la scène et presque du cadre. Ulysse
-et Calypso, ou si vous l’aimez mieux, Tanhauser et Vénus; et M. Ritter
-a justement relevé des correspondances de leitmotiv entre cette œuvre
-et celle de Bayreuth.
-
-Mais la grande Eleonora Duse qui disserte hautement de ces choses me
-disait de cet Ulysse des choses admirables; silhouette hautaine et
-lointaine, bien faite pour subjuguer une connaisseuse, une créatrice
-d’attitudes tragiques; éloignement d’exilé drapant aux plis de son
-manteau le mal du pays de tous les exils, l’espoir de tous les retours.
-A droite de cette toile, une autre Calypso, moderne celle-ci, bien que
-les plis droits de sa blanche tunique, son geste replié, l’enroulement
-de la noire écharpe autour de sa tête pensive, puissent l’assimiler à
-la Polhymnie. Mnémosyne aussi toute pleine de souvenirs qui tombent sur
-son âme avec le crépuscule de plomb, roulent à ses pieds avec la vague
-mal apaisée.
-
-Ce personnage qui tient si peu de place dans la toile n’en représente
-pas moins le coryphée des voix de la nature et de l’art, éloquent
-et figuratif de la magnifique décoration du lieu, de la majestueuse
-mélancolie de l’heure. Heure d’un net crépuscule de soir éclairant
-un lieu qui est le temple de l’amour détruit, un état d’âme qui est
-la détresse de la délaissée. Oui, il y a de la _Femme abandonnée_ de
-Balzac dans cette composition tragique et simple.
-
-Bœcklin l’a peinte plusieurs fois cette _Villa au bord de la mer_,
-ainsi qu’il l’intitule modestement et d’un titre générique: mais dont
-il semble que ce panneau-ci doive être l’expression la plus heureuse.
-Dans une autre, le personnage antique devenu Iphigénie en Tauride,
-réduit l’éternel et poignant drame humain aux plus restreintes
-proportions d’un épisode historique. Là, rien que la tristesse du
-jour tombant, du flot expiré, de l’amour détruit, de la mer morte.
-Mystérieuse villa au bord de la mer avec ses portes closes comme des
-bouches, sa fenêtre ouverte comme un œil qui ne veut plus voir, sa
-galerie déserte, au couronnement de statues effritées. Alentour, la mer
-murmure, l’huile écumeuse d’un flot qui fut démonté, plein encore des
-mugissements étouffés de la tempête qui s’apaise, de cris d’invisibles
-oiseaux d’orage, peut-être de victimes ensevelies...
-
- O flots que vous savez de lugubres histoires!
-
-Flots des cœurs aussi!
-
-Je ne vois qu’un homme qui sache _dessiner_ l’eau comme Bœcklin,
-l’architecture des vagues, le remous des ondes et ces _courants
-entrelacés_ comparés par Vinci aux tresses de la chevelure de Léda.
-J’ai nommé Thaulow. Mais, chez ce dernier, ce ne sont que les phases
-intelligemment étudiées, habilement rendues de ces variations
-aquatiques, lesquelles sont mystérieusement haussées par Bœcklin au
-commentaire du sujet qui s’y mire. Et sous cette lumière d’un gris de
-fonte un peu pareille à celle de l’orage de Millet, entre les noirs
-cyprès eux aussi haussés à la dignité de personnages, Sophocléen chœur
-d’arbres commentant le tableau du faîte de leurs cimes recourbées comme
-des cimeterres, quatre notes rouges piquent leurs braises amorties: les
-briques du mur éboulé, des vases de terre cuite, une automnale vigne
-vierge, et le rose vif d’une fleur de laurier-rose.
-
-Ce sont encore des figurants de Bœcklin, ces éloquents cyprès dont le
-mode d’expression est cette sensible inflexion de la cime infligée à
-l’arbre rigide comme par une orageuse et magnétique atmosphère. Je les
-retrouve dans cette autre _villa au bord de la mer_ en une orientation
-opposée. Cette fois, l’architecture et le paysage seulement, en la
-solennité de la nuit tombée, le rouge adieu du soleil noyé, ne perlant
-plus à l’horizon qu’une larme de sang dont meurt le reflet sur la villa
-silencieuse.
-
-Et l’_Ile des Morts_ les recèle aussi dans sa fatidique enceinte. De
-sentiment un peu pareil à la première de ces villas au bord de la
-mer et à un _Voyage de noces_ qui me plaît moins, me semblent devoir
-être deux toiles de Bœcklin dont je n’ai vu que la reproduction: la
-_Solitude_, une femme au bord de l’eau et drapée de blanc dans un
-paysage de composition savante, et la _Pensée d’automne_, en laquelle
-une sœur de ces deux rêveuses regarde flotter au fil de l’eau la
-feuille étoilée d’un platane.
-
-Mais ces pages de rêveuse vérité ne disent qu’une face du génie de
-Bœcklin. Et curieuse anomalie: le revers est d’un réalisme jovial,
-expressif d’une caricaturale mythologie. Oui, Zénith et Nadir, Ariel et
-Caliban se partagent l’esprit de ce maître. Il est l’inventeur d’une
-variété de mythe caricaturale; quelque chose comme une invasion du
-Fliegendeblætter dans l’Olympe; mais sans la mièvrerie ni l’irrévérence
-de similaires déformations de chez nos peintres ou de nos auteurs,
-plutôt on l’a justement écrit--avec une verve rabelaisienne. Donc, le
-Chiron goguenard,--comme dans son Centaure chez le Forgeron;--le faune
-ou le triton égrillards, la sirène replète au type assez semblable
-à celui d’une _kellnerin_ des ondes au torse sainement rougi par le
-salubre baiser des salines; enfin, le Tritonet pleurnicheur, hybride
-composé de l’esturgeon et du marmot braillant sous l’assaut d’une vague
-trop grosse.
-
-Car c’est toujours la puissante et délicate sœur-eau de saint
-François, remise en lumière par le subtil Gabriele, qui se peuple de
-ces radieuses bouffonneries, qu’elle pare de ses irisations et de ses
-chatoiements.
-
-«Les récifs battus par les embruns, l’atmosphère pleine d’éclaboussures
-salines, les ressacs furieux pulvérisés en poussière blanche--écrit
-expressivement M. Ritter--voilà l’un des éléments de l’improvisation
-de Bœcklin, lequel s’y joue avec l’aisance même de ses tritons et ses
-naïades.» Le _Jeu des Naïades_, qui appartient au Musée de Bâle et
-figure à l’exposition du Jubilé, est la plus étonnante de ces marines.
-La mer y rayonne avec des irradiations aussi violentes que celles
-dont les Pharaeglione, les rouges rochers de Capri font miroiter sur
-les flots bleus leurs ombres violettes. Une Néréide, vue de dos,
-incendie l’eau du flamboiement de ses cheveux couleur d’orange; un menu
-scombre qui sert de joujou à un poupon squammeux, moire d’une ombre
-transparente le torse d’une plongeante Ondine, et toutes ces queues de
-poisson luisantes et moites ont des tons d’ailes de papillons et de
-pétales de fleurs.
-
-Dans l’_Idylle marine_, le visage de la première Néréide, sur la droite
-du tableau, répète exactement l’expression de certaine _Chasseresse_
-exposée à Venise. Et, comme l’écrit M. Ritter, il s’agit bien là «de
-mythes réels» et non de froides allégories.
-
- * * *
-
-Je n’aime pas beaucoup les portraits de Bœcklin. Un enfant effeuillant
-une rose, et l’_idéal portrait_ de bébé ne me semblent pas dépasser
-une idéalité photographique; et l’on s’étonne que le peintre des
-vivants enfants du _Vita somnium breve_ ait pu se satisfaire de ces
-faibles grâces. Cependant le portrait d’une signorina Clara de Rome,
-bien que d’excessives et massives proportions, et gâté par de ces trop
-grands yeux, trop luxuriamment ciliés qui banalisent presque toutes
-les grandes figures de ce peintre, apparaît beau d’une marmoréenne
-attitude et d’un matronal contour dont Ingres eût goûté le dessin pur
-et savant au masque alourdi entre deux boucles d’oreilles aux pendants
-de chrysoprases. _Viola_ est une figure qu’il sied de rapprocher
-de celle-là. C’est encore une lourde Romaine modelée dans les tons
-fiévreux chers à Hébert, mais qu’enveloppent d’une belle harmonie, en
-assortissant leurs couleurs, un voile vert, une draperie de brocart
-éteint, un bandeau d’or pâle et d’améthystes, un bouquet de violettes
-aux pourpres profondes. Une harmonie similaire se peut admirer dans la
-Clio dont je n’aime pas le geste et dont les draperies rappellent ces
-méandres de plis en crêpe de coton qui plaisent aux Anglais dans les
-tableaux de Moore.
-
-Une autre bonne tête d’expression est celle d’une Sapho agrémentée de
-la trouvaille physiologique et révélatrice de certains mystères--d’un
-sombre duvet naissant aux commissures des lèvres. Une Sapho qui
-ressemble à Phaon, et de qui le volubilis d’un bleu dur serpentant au
-bord de son manteau n’aurait pas déplu à M. Ingres.
-
-Quant aux propres portraits de Bœcklin qui, le catalogue nous l’atteste
-en ses reproductions--s’est peint au moins quatre fois--seul, un
-peintre bâlois peut rencontrer indulgence pour avoir cru enrichir du
-peu caractéristique numéro de son effigie, flanquée d’un squelette
-musicien, la célèbre _Danse des morts_. Et pour son dernier portrait,
-le triomphal mauvais goût de son pantalon à larges carreaux bleus, de
-sa cravate au nœud tout fait, bariolé de rouge, nous offre une occasion
-de dire que _c’est précisément ce mauvais goût, souvent éclatant en ses
-meilleures œuvres, qui a sauvé Bœcklin des mièvreries du faux goût,
-lesquelles sont mille fois pires_.
-
-Mais, en revanche, bien des délicats détails en ses compositions, ces
-fines colchiques dans la prairie humide, au premier plan de son bois
-sacré, et dans la figuration de l’une de ses nombreuses sources, ce
-voile qui enveloppe sa tête gracieuse, comme pour spécifier qu’il
-s’agit d’une source ombreuse et discrète.--A ce propos, faisons une
-remarque: Bœcklin n’aime pas les nus complets, qu’il coupe au moins
-d’une draperie (témoin sa Calypso, sa _Vénus genitrix_, et la jeune
-femme du _Vita Somnium_);--quand ce n’est pas d’une queue de poisson,
-ou d’un train de cheval qu’il supprime ces jambes qui semblent le
-gêner et accentuer ses prédilections pour les déformations inférieures.
-Quand elles subsistent, ces jambes de femmes, il les laisse deviner à
-travers des gazes pailletées et qui ne sont autres que celles dont le
-clinquant fait rutiler les divinités dans nos pièces-féeries.--Hélas!
-ce même clinquant, Bœcklin en afflige de plus nobles dieux, et c’est le
-lieu de parler de ses sujets religieux dont l’inspiration ne me semble
-pas heureuse. Deux seulement figurent à l’exposition du Jubilé: une
-Madeleine de mélodrame et une madone d’un tragique d’emprunt pleurant
-sans profondeur vraie et à trop de fracas sur un Adonis de Calvaire,
-dont le bellâtre aspect détonne plus que partout dans la cité du Christ
-d’Holbein et de ce Golgotha de Mathias Grunewald, épouvantable et
-sublime.
-
-Bœcklin ne se résigne pas à dépouiller de tels personnages pieux des
-étoffes transparentes qu’il affectionne. Est-ce une erreur irréfléchie
-ou d’autres habitudes des yeux qui font s’étonner d’une sainte femme
-voilée de crêpe noir? Quoi qu’il en soit, le tableau en hérite une
-apparente modernité, un effet de _maison de deuil_ qui choque dans ces
-scènes. Une autre Marie, elle-même tout entière ensevelie en son voile
-ainsi que d’un obscur linceul et pleurant étendue au long du corps de
-Jésus n’est pas moins mélodramatique.
-
-Et certaine célèbre descente de Croix, dont je n’ai vu que la
-reproduction sans le prestige de cette couleur souvent triomphante
-chez Bœcklin, me laisse sans émotion devant une _Mère noble_ de
-Jésus, un saint Jean jeune premier et une prima donna Madeleine. Une
-autre Madeleine, aux yeux rouges et gonflés, et qui ferait un pendant
-pour la chasseresse exposée à Venise, ressemble extraordinairement à
-l’impératrice Eugénie. L’allégresse de la jeune Vierge dans un tableau
-de Nativité me semble d’une vivacité peu digne. La Madone, qui, entre
-des rideaux dont l’ouverture se gradue avec recherche, occupe le centre
-de ce tryptique, m’apparaît comme une contre-partie mystique de la
-Vénus genitrix, que je veux dire encore.
-
-Le pire reproche à faire à tout cela est, si je ne me trompe,
-l’engendrement de l’Évangile-mélo à la Gabriel Max, lequel en vint
-à peindre une Sainte-Face (certes moins édifiante que celle de M.
-Dupont, à Tours!), dont un bas trompe l’œil, sans nulle parenté avec
-l’art, semble faire se soulever les paupières dans leur pénombre, pour
-récompenser d’un regard celui qui la contemple!...
-
-Deux sujets religieux ont mieux inspiré M. Bœcklin: un Père éternel
-un peu parent du Jupiter-Pèlerin de Wagner et toujours drapé dans son
-manteau à constellations de paillettes, introduit dans un paradis
-terrestre qui pourrait bien être un miracle (je n’ai vu que le
-fac-similé de ce tableau), l’homme-enfant, un Adam adolescent et non
-encore déniaisé, le pauvre petit père futur du genre humain, dont la
-maigre nudité à peine pubère contraste avec les géantes formes dont la
-peinture le dote d’ordinaire.
-
-Une prédication aux poissons, selon les _Fioretti_, me semble très
-supérieure au traitement de ce même sujet par M. Merson. Il y a un
-touchant et comique apostolat dans la conviction du bon saint Antoine,
-mal piété sur le rocher du plat des sandales de ses pieds noueux, la
-robe crottée, troussée haut sur ses maigres jambes, le geste bénisseur
-et persuasif, l’élan courbé de toute sa personne rugueuse et bistrée
-dont l’édification se communique à l’œil béat de ce requin aux dents
-de scie, à cette _lune d’eau_ pleine d’un ferme propos de ne plus
-s’arrondir d’un fretin illicite.
-
-Sied-il de ranger dans les sujets pieux cette Suzanne au bain, curieuse
-œuvre du peintre? Imaginez, entre certains nus de femme de Rembrandt et
-des études de tub de Degas, une commère ultra rondelette, la femme de
-quarante ans de l’Ancien Testament, une Marneffe biblique. Accroupie
-toute nue au fond de la vasque de marbre en laquelle elle barbote
-honnêtement, elle se sent tout à coup tapoter son dos potelé sous la
-caresse d’une main velue. Je ne sais rien de tragique dans le risible
-comme l’angoisse des yeux ronds de cette grasse poulette effrayée à ce
-contact inattendu d’un violateur invisible pour elle, mais de qui le
-luxurieux influx l’emplit d’une noble pudeur dont la pire peine est, en
-ce personnage replet, de ne pouvoir revêtir d’autre aspect que celui
-d’une ridicule honte.
-
-Ce qu’elle devine, nous le voyons, nous; et les plus extrêmes craintes
-de la vertueuse dondon ne sauraient se hausser jusqu’à telle horreur.
-Deux antiques _vieux cochons_, selon l’expression de Forain, sont
-perchés sur la muraille à hauteur d’appui qui contourne la vasque.
-L’un, coiffé d’une casquette à la Daumier, est le bilieux à l’œil
-égrillard, à la babine lippue et simiesque. L’autre, encore plus
-monstrueux, représente tout le déshonneur des cheveux blancs, un bout
-de langue obscènement coulé et presque vibratile, dans l’escalade
-et la luxure du sale désir, entre les deux gencives qu’on devine
-édentées et baveuses. Et dans le clapotis de sa chair, sous la claque
-lubrique, l’infortunée Suzanne, la petite mère aux mains courtes, dont
-la pire misère est d’être drôlatique en un tel déduit, se ramasse, se
-pelotonne, se met en boule.
-
-Et, comble d’ironie, son savon dans une soucoupe imite, près de la
-pleine lune de son opulent arrière-train, un œuf que cette poule dodue
-viendrait de pondre.--Et l’on reconnaît aisément, en cette bedonnante
-sirène des livres saints, la sœur des Tritons ventrus des toiles
-mythologiques.
-
-On raconte que Bœcklin a caricaturé de ses ennemis dans les mascarons
-qui grimacent sur la Kunsthalle. Les vieillards de la Suzanne au
-bain pourraient bien être de tels vengeurs; et, qui sait? la Suzanne
-elle-même.
-
-Le Prométhée de Bœcklin, à vrai dire, exposé en de détestables
-conditions d’embu, me semble un grand effet manqué. Un géant sans assez
-d’énormité dans un site, sans assez de grandeur; et le bondissement des
-cent mille océanides Eschyliennes réduit à l’écume d’un sorbet.
-
-En revanche, le _Berceau du jardin_, sous lequel deux vieillards, un
-Philémon et une Baucis cossus, coulent les dernières heures d’un jour
-heureux, d’une existence fidèle, entre des pots de jacinthes et des
-carrés de tulipes, forment un tableau dont la reproduction même a du
-charme. M. Ritter le décrit bien. Non moins que ce retour du chevalier,
-d’une très pénétrante poésie, et dans lequel le roux des cheveux du
-voyageur et la rousseur des cimes du bouquet d’arbres se répondent et
-se rallument avec plus d’éclat dans la fenêtre éclairée dont l’œil
-rouge fait battre le cœur du chevalier qui
-
- S’assied avant d’entrer aux portes de la ville,
- Et respire, un moment, l’air embaumé du soir.
-
---Dans le _Vita Somnium breve_, grand panneau allégorique, de Bœcklin,
-qui appartient au musée de Bâle, il faut admirer, outre des mérites de
-composition, de tenue générale, d’atmosphère limpide et rutilante, de
-couleur harmonieuse et riche, la vraie vie des deux marmots du premier
-plan, deux mioches associant Jordans et Renoir et dont la triomphante
-nudité suit attentivement le trajet étoilé d’une pâquerette mise par
-eux à flot sur un ruisselet translucide.
-
-Dans la Vénus genitrix, c’est le volet de droite de ce triptyque
-qui est remarquable. Je démêle bien dans le central panneau la
-difficultueuse allégorie d’une Cypris debout sur une terre fumante de
-germes, invitante déesse dont le torse s’azure de l’obscure clarté du
-bleu de la nuit propice aux amours. Mais dans ce volet de droite qui me
-paraît la plus notable des œuvres exposées là, ordonnance, composition,
-dessin, coloris, concourent à un effet intense et puissant, réalisé
-sans faiblir. Sous un pommier, arbre de science du bien, aux rouges
-fruits savoureux entre lesquels blonde et chaude apparaît aussi la tête
-dorée du travailleur qui les cueille, la famille ouvrière resplendit.
-Assise, l’épouse,
-
- La nourrice au sein nu qui baisse les paupières
-
-allaite son poupon d’une mamelle restée blanche à l’abri de la
-chemise et juste au-dessous de la brune région du cou baissée, dorée
-par le hâle. Un garçonnet tout nu, fruit déjà plus mûri de la Vénus
-Génitrix, s’étire et croît tel qu’une vive plante de chair; et le bleu
-luxuriant de la toile des pauvres vêtements rapiécés comme d’oripeaux
-de turquoises et de haillons de lumière, le sang rose sous les jeunes
-tissus, le bistre de la peau de l’adulte et jusqu’à ses callosités
-rudes, enfin la pulpe étincelante des fruits cueillis, tout cela chante
-et s’exalte en une symphonie de tons éclatants pleine d’allégresse et
-de vie.
-
-Et, pour conclure maintenant, si vous entendez prononcer le nom de
-Titien au sujet de l’_Angélique_, de Véronèse, à propos de la _Muse
-d’Anacréon_, et de Murillo à l’occasion de tels ou tels petits anges;
-si l’on vous dit que les cavaliers maures dans un paysage évoquent le
-souvenir de Delacroix; le combat devant la Burg et certaine source,
-celui de Gustave Moreau; la _Nymphe et le Satyre_, celui de Baudry;
-la _Nuit_, celui de Watts; telle Bacchanale, celui de Corot; quelques
-muses, celui de Fantin, et cette lourde Flore aux épaules bien
-modelées, à la belle draperie violette arpentant cette prairie diaprée,
-du pas velouté de ses vilains chaussons rouges que le peintre a bien
-fait de transformer en cothurnes dans son projet de vitrail, la funeste
-comparaison d’un Tadema suisse, répondez qu’il faut de suggestives
-images pour susciter la mémoire de tant de grands et charmants noms,
-sans omettre ceux de Millet et de Millais. Ajoutez qu’un de ceux qui
-serait rappelé de moins loin à propos de Bœcklin, serait celui d’Élie
-Delaunay qui traça une gracieuse image de la veuve de Bizet aux yeux
-pleins d’une sombre flamme; mais qu’une gloire plus magnifique, entre
-tant d’attributions diverses, est celle qui reparle de Giorgione--s’il
-est vrai que certaines toiles de Bœcklin, pleines de tons savoureux et
-d’ors blondissants, d’ambres chauds et de rousses ombres, auxquels le
-temps promet une maturité plus harmonieuse encore--se haussent jusqu’à
-la dignité de rappeler le _Concert champêtre_.
-
-
-
-
- XIII
-
- A JEAN-LOUIS FORAIN.
-
-
-
-
- VERNET TRIPLEX
-
- M. Vernet a reçu et recevra quelque temps encore les faveurs du
- suffrage universel, mais l’avenir lui sera dur.
-
- Malheur aux artistes qui n’auront travaillé que pour amuser la
- plèbe contemporaine! De leur vivant ils reçoivent toute leur
- récompense. Le succès leur arrive éclatant, sans mesure. Qu’ils
- demeurent ensevelis dans cette gloire, plus banale peut-être que
- la fosse commune.
-
- (THÉOPHILE SILVESTRE.)
-
-
-«Pourquoi voit-on toujours le mal l’emporter sur le bien?» demande
-au docteur Rémonin de l’_Étrangère_, pour lequel posa notre Henri
-Favre, une de ces caqueteuses chères au théâtre de Dumas. Et Favre
-de répondre ce mot plus profond que Rémonin: «Parce qu’on ne regarde
-pas assez longtemps.»--Oui, l’affamement de justice clamé par la tête
-demi-décollée d’André Chénier, dans son suprême vers, rencontre tôt ou
-tard son assouvissement, toujours. La satisfaction contenue, pour un
-noble esprit, dans l’idée de justice, vient moins de l’espoir d’une
-consécration que de l’introublable sérénité qui découle de ce penser:
-un contemporain engouement ne saurait pas plus assurer la gloire à un
-ouvrage vain que le dédain n’en pourrait priver un valable effort. La
-gloire est comme l’onde; elle reprend à la fin son niveau. Et c’est
-dans cette proportionnelle loi qu’il faut rechercher l’explication
-de ces brusques sautes de la mode et du goût qui transforment un
-indigne mépris pour une œuvre d’art en un enthousiasme non moins
-excessif.--Et cette sécurité, pour les autres et pour nous-mêmes, de
-la justice finale incessamment _in fieri_, demeure le lest de bien
-des étonnements, la tare de bien des malentendus, la rectification de
-bien des maldonnes. C’est donc une indignation irréfléchie que celle
-qui nous agite en présence de certains succès, qu’il faudrait déclarer
-immérités si l’on ne devait au contraire voir dans cette éphémère
-ampoule du succès l’immédiat salaire seul assorti à des productions
-vaniteuses.
-
-Ce n’est pas tout à fait ou même du tout une illusion que ce
-pèse-réputations souvent par nous rêvé: une balance dont l’aiguille
-marquerait pour chacun son degré de mérite, rarement confirmant les
-verdicts, infirmant souvent les apothéoses. Seulement, le mécanisme
-en est patient comme Dieu, parce qu’il est comme lui éternel.--Il y a
-des notoriétés sans bases, improvisées de toutes pièces, pareilles à
-ce palais d’Aladin, duquel au matin la campagne ne portait pas trace,
-et qui, le soir, y multipliait des clochetons enguirlandés de feux, de
-fleurs et de féeries. Mais, au lendemain, la rase campagne s’étendait
-encore où le mensonger édifice avait lui, tandis qu’une construction
-lente et appliquée avait, quelque part, dans l’ombre, augmenté d’un
-rang de granit la base d’une tour immortelle.--J’userai encore de
-cet exemple: la lentille revêt en quelques heures, d’un tendre duvet
-verdoyant, le quelconque objet sur lequel on la sème. Et c’est un
-émerveillement de l’enfance d’admirer au lever, tout fourré de ce
-vivant _verd-naissant_, un vase, un ustensile. «Oh! ferait s’écrier à
-cet exemplaire bambin un moraliste amène, l’admirable plante qui croît
-en un moment! combien préférable à ce grain, à ce gland, depuis des
-mois enfoui dans le sol, et dont nous n’avons plus de nouvelles!» Mais,
-aussi vite qu’elle avait levé, l’insipide végétation se fane au pied de
-la séculaire forêt, au bord de la moisson mûrissante. Et le laboureur
-réfléchi en conclut «à quel point il doit croire--à la fuite utile des
-jours»!
-
-
-La postérité est donc une permanente cour d’appel pleine de pourvois
-en cassation d’où sortent perpétuellement révisés des procès civils,
-historiques ou artistes. La réhabilitation de Pierre Vaux offrit,
-ces derniers temps, un éloquent exemple de l’_éternel devenir_ de la
-justice et de la réalité de ce recours en grâce. «La création est une
-grande roue--qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un,» dit Hugo.
-_Voiturer_ quelqu’un présente avec non moins de régularité l’autre
-tour de la même roue. «C’est Polichinelle, c’est Garibaldi!» écrivait
-à son tour Veuillot des mythes et des types auxquels Hugo, selon lui,
-prostituait l’airain de sa cloche. Disons, nous: c’est Bonaparte à
-travers les napoléoniennes collections, par le livre et la scène,
-l’exposition et l’imagerie devenue graduellement conforme à ce frappant
-vers d’un autre poète
-
- Tel _qu’en lui-même_ enfin l’Éternité le change.
-
-A qui le tour? Chaque notable flot de la marée humaine apprête à
-rectifier à l’exégèse et dresse derrière le flot expiré, sa crête
-d’écume, un bandeau de perles. Napoléon révolu fait place à son fils.
-Le duc de Reichstadt envahit les volumes et les théâtres, et déjà
-Napoléon III vient prendre son rang dans le dessin exhumé par Nolhac
-dans le Musée de Versailles. Certains hommes semblent élus pour en
-appeler, à l’égard des disparus oubliés ou trop vantés, de jugements
-excessifs, en tout cas influencés, trop proches, trop rapides. Une
-sorte d’envoultement a lieu. Chaque grande mémoire a, selon le degré
-de méconnaissance qui l’opprime ou l’oppresse encore, son défenseur,
-son protecteur, son metteur en œuvre. On dirait qu’elle le trouve,
-qu’elle le choisit, qu’elle l’organise. Rien qui le rebute durant cette
-période d’incubation ou de combat. Au contraire, il joue la difficulté,
-progresse sous l’embûche, prospère sous l’agression, aboutit par le
-martyre. Et quand les hauts lieux sont définitivement conquis à ceux
-que nous aimons, un étonnement nous vient presque des paladins que
-nous nous fîmes pour les leur gagner, comme si leurs âmes apaisées ou
-satisfaites nous avaient désertés, nous léguant un brin de leurs palmes.
-
-C’est ainsi, pour n’en citer qu’un petit nombre d’exemples, que
-Roselly de Lorgues se dévoue à Christophe Colomb; Chateaubriand
-ressuscite Rancé; un prêtre saint et savant poursuit en cour de Rome
-la canonisation de Jeanne d’Arc; M. Tamizey veille autour du curieux
-Peirese; la trouble mémoire de Lucrèce Borgia déjà s’élucide, et, qui
-sait? peut-être un jour celle de Gilles de Retz.
-
-L’admirable de ce ressort, c’est que les procès mal jugés ne l’étant
-pas seulement par défaut, mais aussi par excès, nous voyons reparaître
-à la barre du temps ceux à qui le passé récent se montra trop doux
-et rentrer dans le rang ceux qu’en avait indûment tirés une faveur
-inéclairée ou irréfléchie. C’est donc une imprudente réapparition que
-celle qui vient faire déjuger de trop hâtives renommées. Mais un tel
-redressement est, non moins que l’autre, nécessaire à l’équilibre de la
-balance; ce n’est pas assez de couronner les méritants si leur diadème
-n’est fait des rayons impudemment attribués aux médiocres.
-
-
-Il y a de ce dessillement dans celui que nous cause la réapparition à
-la surface de tant de louanges, de la trinité des Vernet, en l’honneur
-de laquelle il n’y a plus à se signer, et que le Saint-Esprit n’a pas
-visitée. Pas même sous la forme de ce frère Philippe, supérieur vénéré
-des Ignorantins, dont le portrait hérita sans doute de l’estime que le
-modèle inspirait et que nos parents tinrent pour chef-d’œuvre. Rien
-autre pourtant qu’en ce désagréable et superficiel miroitement de toile
-cirée commun à toutes les toiles et surtout aux portraits d’Horace
-Vernet, la fausse bonhomie du personnage vêtu de drap d’un noir sans
-beauté, la fausse édification théâtralement graduée, d’un rameau de
-buis, d’un crucifix, d’une statuette; la fausse simplicité d’une
-lézarde de portant dans un mur truqué, le tout amalgamé dans la fausse
-dignité d’un faux chef-d’œuvre. Que dire des autres portraits? Si celui
-de la maréchale de Castellane, née Greffulhe, à défaut d’immortalité
-peut paraître assuré d’une élégante durée, c’est à la touchante grâce
-du modèle qu’il le devra, sous la fine auréole de ses frisons dorés, en
-l’exquise délicatesse d’un visage de fleur dont la tige est ce buste
-jeune, ce corps charmant simplement infléchi en une très féminine
-attitude que le peintre sut au moins surprendre et fixer, bien plutôt
-qu’à ce dernier qui le fut si peu, en dépit de pauvres recherches de
-complémentaires, dans ce que le savant et savoureux Whistler eût appelé
-un arrangement en rouge et vert, et qui ne présente pas plus la riche
-alliance de ces deux tons chez la _Sibylle persique_ de van Eyck des
-collections Rothschild, que la criarde harmonie rouge et verte d’un
-devant de cabaret que Baudelaire avait intitulé: _Douleur délicieuse_.
-Non, rien que le rappel, par le feuillage d’un camélia se détachant
-sur une tenture garance, des carreaux de même ton d’un tartan dont
-s’enveloppent prosaïquement les genoux de l’idéale jeune femme.
-
-De même, exposé sous le nº 311, le portrait de son fils ne nous offre
-que l’image d’un joli garçonnet, à la moue volontaire, hardi sous sa
-calotte de cheveux blonds, et tout fier d’avoir battu en brèche...
-un pot de laurier-rose.--Au reste, c’est une si parfaite habitude de
-mal peindre en laquelle les toiles de ce plus illustre des Vernet
-entretiennent notre œil, que les organisateurs de l’exposition ont dû,
-sans doute pour n’en pas troubler l’ordonnance, reléguer presque hors
-de vue un portrait de femme qui, le premier jour, figurait en meilleur
-rang, et dont la moins inférieure qualité jurait parmi l’entourage.--Le
-portrait de Mme Delaroche-Vernet, petite châtelaine anémique et
-moyen-âgeuse, une fleur à la main, tient du dessus de pendule et de
-l’en-tête de romance. Certes, vous demanderiez en vain à ce pauvre
-portrait-étude de Mlle Mars la raison de tant de triomphes. Combien
-près de lui s’éveille victorieusement, dans le souvenir, la magnifique
-étude-portrait de Mlle Georges dans la collection Pourtalès!
-
-La famille royale du Czar Nicolas Ier au XVIe siècle, représentée sous
-la forme d’une chevauchée de dames et de varlets comme on en voit aux
-devants de cheminée en papier peint des hôtelleries, fait presque
-regretter l’alliance russe. Une tête de Christ n’est peut-être pas
-inférieure à celles de Dagnan-Bouveret; mais est-ce beaucoup dire?
-
-Le portrait de la marquise de Girardin est d’un ridicule touchant.
-La dame vogue toute seule sur un canot du nom de _L’Aimée_. Un saule
-pleure au-dessus; un voile flotte au travers; une écharpe trempe
-dans l’eau; et rien ne nous est épargné: souliers à cothurnes et
-lorgnons en bésicles. Mais la palme--une palme qui devrait être un
-bouquet d’édelweiss!--est, pour un petit portrait de Louis-Philippe
-à Reichenau, bien précieuse pour le Club alpin. Dans un paysage de
-montagne, le roi, en toupet et l’alpen-stock à la main, s’apprête à
-noter sur un agenda les beautés de ce site alpestre.
-
-Un autre portrait de Louis-Philippe, comme duc d’Orléans, nous rappelle
-l’extraordinaire portrait-écrit de ce prince tracé par les Goncourt
-dans leur _Italie d’hier_.
-
-Et, dans le tableau du genre, _La Ballade de Lénore_, _L’Aigle
-russe déchirant la Pologne_, _Mazeppa_, ne sont que de romanesques
-couplets à prétentions grandioses. C’est ainsi que le petit tableau de
-l’_Oiseleur_ fait penser à un Millet sans génie.
-
-Oui, sans génie; tel est le correctif, le _privatif_ qui s’ajoute
-forcément à tout grand nom dont le souvenir s’évoque au cours de cette
-exposition trilogique. C’est à un Canaletto sans génie que font penser
-ce port de Toulon, ce port de Marseille de Joseph Vernet. Sans génie
-encore ces Corot[49], aussi pourtant préventifs en leur fin mélange du
-rose des édifices romains, du bleu tendre du ciel, de l’eau qui les
-redit et où ils tremblent. Les deux toiles les plus délicates de cette
-exposition de Joseph, gâtées pourtant par ce ridicule _feuillé_ de
-l’époque, duquel Gavarni fait dire à un de ses personnages: «Pourquoi
-le fais-tu toujours avec les mêmes 3?» Hubert Robert, sans génie dans
-ce tout de même joli tableau des _Lavandières_, au groupe agréable.
-Mais surtout, parmi tant de tempêtes de carton et de clairs de lune en
-tôle, entre tant de soleils levants ou couchants aux tons de coing,
-Claude Lorrain sans génie!
-
- [49] Qui, lui-même, n’en peut mettre dans la toile de Joseph
- Vernet, dont il fit la copie en 1820.
-
-Certes Carle m’en paraît moins dénué, avec au moins des idées cocasses,
-son clerc de procureur, le nez dans son cornet, durant que son
-coiffeur le poudre; un pisseur renouvelé de Jan Steen dans un coin
-de tableau: sorte de _besogneux_ naturels et pressés, qu’il aimait
-peindre, accroupis sous l’escabelle même de l’afficheur qui interdit
-les ordures; des gens en perruques en proie à cet inconvénient prévu
-par Poë, et dont il écrit: «Je ne sais comment l’accrochement se
-fit, mais il eut lieu»; avertissement redevenu salutaire en notre
-temps où les femmes se remettent à porter perruque. Et d’autres
-caricatures, dont deux[50] ont quelque chose de Constantin Ghys; puis
-ces montgolfières qui mènent un peintre assez près du soleil pour le
-portraiturer, ou font voir à l’aéronaute la lune en plein midi, en le
-plaisant retroussement de jupes d’une Incroyable pendue à sa nacelle.
-Je ne parle que pour mémoire de maladroites aquarelles représentant
-des exercices équestres. Celles-là ne valent guère mieux que les
-surprenants _ex-voto_ qui déconcertèrent notre piété dans un couvent
-de la Turbie. Il y en avait plus de mille qui figuraient des gravats
-ou des attelages arrêtés par la Sainte-Vierge au-dessus d’un enfant
-miraculé; je me souviens surtout de l’une d’elles, où se voyait un
-cochon noir reniflant un marmot, auquel Marie, pour le sauver du groin
-menaçant, infusait sans doute une odeur délicieuse. Enfin, bien des
-amusantes gravures de modes aux drôlatiques appellations: cravates à
-oreilles de lièvres, cheveux François Ier, chapeau en barque ou en
-bateau, habit crottin, charivari de breloques.
-
- [50] Nº 141.
-
-Si je veux encore décrire une petite Sapho en lithographie, attribuable
-à je ne sais lequel des trois, des quatre Vernet, en son modeste
-cadre, c’est qu’elle m’émeut sous la pluie à bâtons rompus qui noie
-son paysage de rochers incisés d’inscriptions grecques, sous ses faux
-bijoux, ses culottes, son turban de sultane de Mme Cottin, en son
-attitude prête pour le malassin à côté d’un pissenlit symbolique:
-c’est que je vois en elle, en dépit de ces détails falots, l’aînée
-de deux nobles filles de Chassériau, la Sapho qui se jette, laquelle
-inspira Gustave Moreau, qui n’en faisait pas mystère; et cette autre
-plus pathétique Sapho, théâtre de mouvements opposés, non résolus
-encore entre sa torture amoureuse et l’épouvante du trépas, les traits
-convulsés d’une éparse horreur, la main crispée d’un vertige mortel,
-tout le corps ramassé en un élan retenu, blotti au fond de cette
-tragique anfractuosité comme un alcyon humain terrifique et tendre.
-
-Nous voici loin de la risible Sapho de Vernet, qui eut du moins cette
-grâce de nous rappeler ces sœurs poétiques. Ainsi de nombre de leurs
-tableaux, desquels on peut résumer qu’ils offrent un éminent et
-historique exemple de ce que des contemporains peuvent supporter de
-génie: à savoir en manquer.
-
-C’est pour cette instructive conclusion qu’il faut savoir gré aux
-distingués instigateurs de cette exposition d’avoir dérangé les Vernet
-dans leur immortalité revisable. «L’on ne peut pas être et avoir été»,
-dicton qui devient profond quand on l’applique à l’usurpation des
-royautés d’art. Mais une voix l’avait déjà chanté de son vivant au
-brillant Horace: «Vous n’avez qu’un temps à vivre!»--La même oraculaire
-voix qui prônait Wagner sous les sifflets parisiens en 1861, voix de
-métal incorruptible dans lequel vibrent toutes les notes et reluisent
-tous les filons de nos plus puissantes ou subtiles admirations
-d’aujourd’hui: Delacroix, Ingres, Millet, Manet, Gautier, Flaubert,
-Leconte de Lisle, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Whistler,
-Seymour-Haden, Legros, Bracquemond, Jacquemard.--Et c’est un si sagace
-discernement qui rend plus inexorable, un tel oracle formulé à propos
-d’Horace: «Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de
-la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation
-de l’épiderme français.»--Et c’est à Dumas père,--dont l’art n’est pas
-sans rapports avec celui de ce Vernet, que le critique dédiait cette
-autre appréciation pittoresquement similaire: «Éruption volcanique
-ménagée avec la dextérité d’un savant irrigateur.»
-
-Quant à l’immortel instantané de Théophile Silvestre sur Horace Vernet,
-le peintre à la fois «dépourvu de caractère dans le dessin, d’unité
-dans la composition, de magie dans le clair-obscur, de concentration
-dans l’effet et d’harmonie dans la couleur»,--«un peintre sans
-émotion, sans poésie, sans caractère; qui comprend le paysage en
-officier d’état-major, l’histoire en sténographe, la splendeur en
-tapissier»,--en un mot «le Raphaël des cantines»! qui n’a gardé «dans
-sa mémoire qu’une bigarrure des objets»,--«à qui la gravité et la
-réflexion vont comme le silence et la solennité conviennent à la pie et
-à l’écureuil»,--et «qui a tué quarante ans d’un pinceau impassible tous
-les peuples du monde», c’est une magistrale interview, au réquisitoire
-inéluctable, au questionnaire habilement insidieux: «La quantité n’est
-pas la qualité, et Dieu me préserve d’établir entre l’artiste français
-et le peintre flamand un rapprochement sacrilège. Le génie de Rubens
-s’épanche en splendeurs immortelles; la verve d’Horace Vernet flue
-en vulgarités éphémères; le maître d’Anvers répand triomphalement
-l’éloquence et l’art; le faiseur de Paris en répète intarissablement
-le caquetage: l’un est le lion, l’autre est le singe.»--«Les plus
-importants tableaux du peintre de la _Smala_ sont des ouvrages
-mort-nés.»
-
-Conclusion sévère. Moins pourtant que celle-ci, la plus
-caractéristique, du peintre sur lui-même: «Je n’ai qu’un robinet, mais
-il a bien coulé, et quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, n’en
-verra sortir rien de bon.»
-
-Ce robinet a la forme d’un canon, et la gloire d’Horace Vernet, qui en
-a tant coulé, ressemble à ce petit rond de fumée qu’il a peint dans
-sa _Bataille de l’Alma_, et dont il a dit: «Ça, c’est une observation
-très exacte que j’ai faite sur l’artillerie; cet anneau de fumée paraît
-ainsi quand la pièce a fait feu.»
-
-L’avenir, et pas très lointain, jugera-t-il que le seul tableau
-d’Horace Vernet vendu son juste prix fut cette tulipe qu’il peignit
-à onze ans pour Mme de Périgord, et qu’elle lui paya vingt-quatre
-sols?--Le petit anneau de fumée lui-même est-il près de se
-dissiper?--Et çà, est-ce une très exacte observation faite sur la
-gloire?
-
-
-
-
- XIV
-
- AU BARON ARTHUR CHASSÉRIAU.
-
-
-
-
- ALICE ET ALINE
-
- (UNE PEINTURE DE CHASSÉRIAU.)
-
- Quelque chose qui soit royal, et qui reste.
-
- CHASSÉRIAU.
-
-
-J’ai prononcé le nom de Chassériau dans un précédent essai. Je
-salue une heureuse occasion d’y revenir et d’insister, bien que
-partiellement, aujourd’hui, sur le propos de cet artiste privilégié,
-mort jeune, aimé des dieux, et de Théophile Gautier--qui n’en
-est pas le moindre.--Occasion de m’étonner aussi en lisant un
-ample ouvrage d’ailleurs bien inspiré par la noble et charmante
-mémoire de Chassériau, qu’une telle amitié dut parfois _gêner_ cet
-artiste.--Gêner? L’adjuvant réconfort, l’incessant concours d’un
-commentaire de poésie, d’un dithyrambe d’amour, d’une paraphrase de
-beauté; d’infiniment sensibles incantations, d’indéfiniment subtiles
-variations sur chaque nouveau thème proposé par le peintre ingénieux
-à son génial coryphée.--Gêner dans sa modestie peut-être?--Pas même.
-L’échange d’une haute compréhension plane au-dessus de la flatterie
-embarrassante et fastidieuse, pour atteindre à l’apologie.--Quel que
-soit donc le malentendu générateur du mot que je viens de citer, le
-terme demeure fâcheux et gênant lui-même. Au reste, il ne semble
-pas qu’une égale lumière dirige les travaux d’un même critique au
-travers d’une œuvre à cataloguer et à expliquer; autour d’un artiste
-à biographier, et à entendre. L’Apôtre l’a transcendantalement
-différencié: les uns ont le don des langues; les autres, le don de les
-interpréter: ce ne sont pas les mêmes.--C’est donc une surprise plus
-grande encore que nous cause la totale, l’injurieuse méprise--à notre
-sens--du même appréciateur de bonne foi, à l’égard d’une peinture
-du même maître. Une œuvre somptueuse et vertueuse dont je ne crois
-pas faire un mince éloge en affirmant qu’elle aurait plu à Hello,
-qui exécrait la peinture du XVIIIe siècle, et ce qu’il appelait «des
-cadavres roses».--Un tableau dont M. Degas parle avec émotion et duquel
-Gustave Moreau a placé la reproduction au seuil de son Musée, afin
-d’affirmer, au delà du Temps, son admiration pour elle.
-
-C’est le lieu d’insister sur ce point capital en l’artistique histoire
-de notre époque, je veux dire le partiel engendrement par l’œuvre du
-peintre du Tepidarium, de deux maîtres-peintres contemporains: Gustave
-Moreau et Puvis de Chavannes.
-
-Rien d’ailleurs de moins malaisé à constater et qui, en aucun moment,
-ait pu se donner pour une trouvaille. Une simple visite à la collection
-que M. Arthur Chassériau a réunie des œuvres de son parent suffit,
-sous son obligeante et éclairée conduite, à faire éclater aux yeux et
-toucher du doigt cette constatation capitale.
-
-Il faut le répéter, chaque fois que s’impose une telle remarque, nous
-ne voyons en ces rapprochements qu’une réverbération mutuellement
-élogieuse. Une œuvre immense peut gésir tout entière en germe dans
-le pli d’une draperie; comme toute une forêt, dans un gland de chêne,
-et toute une moisson dans un grain de blé. L’important, en la suture
-historique de ces chaînons traditionnels, c’est le point circonscrit
-et pourtant soutien de tout l’art du passé, support de tout l’art de
-l’avenir; le point de contact des deux chaînons, l’affleurement des
-deux pensées. Chez le grand maître du _Ludus pro patriâ_, ce point est
-fugitif et restreint. Mais indéniablement il existe, et se manifeste
-en certains allongements de figures couchées et moulées par leurs
-draperies; en des complications ou des simplifications de gestes
-symboliques; en d’expressifs tournoiements de voiles.
-
-Je relève dans les cahiers de Chassériau les deux phrases qui me
-semblent, entre plusieurs, dépositaires de l’alliage de ces deux
-artistes: «Faire un jour dans la peinture monumentale, ou en tableaux,
-des sujets tout simples tirés de l’histoire de l’homme, de sa
-vie,--ainsi le penseur, le joueur, le désœuvrement, la douleur, le
-retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres de sa ville monter
-dans l’air, les prisonniers, la liberté, le dégoût, l’épouvante, la
-colère, le courage, la misère, le faste, l’amour, et autant de sujets
-où l’on peut être émouvant, vrai, et libre.» «La science, l’harmonie,
-les astres, les étoiles. Des jeunes hommes qui contemplent le ciel
-illuminé, avec les instruments nécessaires aux mains; d’autres, qu’on
-aperçoit dans le fond de l’édifice, travaillent et méditent sur
-l’Histoire et les Sciences. L’un qui regarde, l’autre qui dicte, le
-troisième qui écrit.» Éloquente résurrection des formules de Giotto,
-dont Chassériau a effectué quelques-unes (notamment l’allégorie du
-Silence, dans les fresques de la Cour des Comptes) et dont Puvis de
-Chavannes a multiplié la réalisation magnifique. Écoutez encore: «Faire
-à la Méditation une draperie traînante et négligée. Le Silence très
-enveloppé, l’Etude moins couverte.»--«Deux enfants qui remplissent les
-buires ou les corbeilles (penser aux églogues de Virgile), leur mettre
-dans les cheveux des vignes, et un rayon de soleil sur l’un d’eux.»
-
-Au reste, les existences des deux artistes, elles-mêmes, durent
-affleurer, et j’ai admiré, dans la collection Chassériau, une gracieuse
-figure de jeune femme: la princesse Cantacuzène.
-
-Quant à Gustave Moreau, son atmosphère n’éblouit-elle pas tout entière
-dans ces quelques phrases de Chassériau: «Le ciel, d’un bleu exquis,
-les montagnes ordinairement comme du tapis le jour, l’air poudré d’or,
-ce qui donne une vapeur splendide; le petit bois extrêmement bleu
-et lumineux près d’une eau vert émeraude, et, çà et là, des trous
-éclatants de soleil»?--«Faire le ciel d’un bleu pâle qui devient rosé
-vers les nuages, les nuages d’or rosé, la mer bleue; les lumières
-des nuages très vives, les nuages du fond déjà pâlis et plus doux de
-couleurs qui s’effacent, la montagne rougeâtre comme une brique.--Un
-ciel tout marbré d’un ton verdâtre et blanc, certaines places bleues,
-la lune éclatante, le tout fantasque et triste.--Le soleil en face,
-le ciel rouge pourpre, le tronc des arbres d’un noir bleu, sourd,
-les petits nuages du ciel or sur bleu, les cyprès d’un ton sérieux,
-le haut du pin très vert, doré et rouge.--Dans la montagne d’un ton
-radieux, un ciel avec des nuages blancs et exquis, bleu doux en haut;
-des troupeaux blancs dans la plaine verdâtre.--Dans les seconds
-plans, faire les choses très précises par les plans et grandes masses
-qui ôtent les détails vrais, sans aucun trait noir; l’air qui passe
-entre ces objets et ceux du premier plan leur donne quelque chose
-de velouté.»--Rapprochements d’autant plus curieux qu’on est plus
-familiarisé avec l’œuvre de Moreau.--Achevons par celui-ci, des plus
-marquants: «Quant à mettre dans la peinture du soir des tons riches,
-brillants et forts, il ne faut guère, quand ils sont clairs, les
-mettre que par parties peu grandes et avec art, _comme un bouquet_,
-et _surtout vers le milieu_.» Oui, on peut dire que la transformation
-de la Daphné, peinte par son ami, fut moins le changement de cette
-Nymphe en un rose laurier, que la conversion de l’œuvre de Moreau
-incertain, peut-être autrement orienté, en tant de verts lauriers et de
-palmes d’or, que lui cueillirent ses glorieux Mythes. La modeste mais
-révélatrice égratignure d’une eau-forte, en laquelle tenait pourtant
-tout le saut de Leucade, put bien alors enfanter à soi-même le futur
-illustre peintre de tant de Saphos empourprées ou bleuies des rouges
-adieux des couchants ou de froids baisers lunaires, non moins que de la
-fulgurante irradiation de leurs cuirasses en pierreries.
-
-Aussi ne fut-ce que justice, le commémoratif hommage que fit à la
-mémoire de Chassériau, fauché en sa fleur, Moreau survivant et lui
-dédiant: _Le Jeune Homme et la Mort_, funéraire libation d’art, nénie
-colorée.
-
-L’intéressant volume, lequel contient une appréciation que nous
-n’aimons pas, d’un tableau qui nous est cher, et que nous nous
-réservons de décrire, nous étonne en nous parlant du contour «chaste»
-de l’entre tous sensuel Ingres; mais il nous offre à glaner, suivant
-notre particulière prédilection, dans l’histoire de celui qui fut,
-un temps, son élève préféré, des traits de caractère ou des détails
-d’existence. Il plaît à notre goût du rapprochement historique des
-personnalités et des circonstances, que Chassériau se soit montré
-pince-sans-rire, comme Villiers-de-l’Isle-Adam, autre mémorable défunt,
-et qu’il ait devancé dans cette avenue Frochot, de lumineux séjour,
-Alfred Stevens, autre vivant admirable.--Il sourit à notre fantaisie
-qu’il ait accroché l’arbre généalogique de tant de chevaux qu’il avait
-aimés, aux murs mêmes de ce boudoir dont les miroirs auraient reflété
-tant de femmes qu’il avait chéries. Et nous nous complaisons à imaginer
-qu’une épigraphe courant en bordure autour de ce mystérieux retrait ait
-bien pu être ce distique de Musset, succinct exposé de tant d’amours
-légitimes:
-
- Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
- Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses!
-
-L’Océan et l’azur (Thalamos, Thalassa) Chassériau en fait le lit
-amoureux et le lumineux dais de son Anadyomène. Les femmes, toute
-son œuvre, comme tout le tendre secret transparent de sa noble vie
-ébruitée, dit à quel point il en fut épris. Les femmes qui, sur la
-route des Marais Pontins, lui apparaissent «toutes auréolées de cheveux
-d’or».
-
-Ses souvenirs à la plume en esquissent de charmantes, ou de leurs
-atours; et «des changements dans les figures des femmes» lui
-semblent pouvoir suffire à indiquer dans un tableau, l’heure claire
-ou crépusculaire de la scène. Observation digne d’un amoureux bien
-précieusement raffiné et sensitif.
-
-A l’égard des chevaux, lisez ses croquis écrits, en lesquels ils
-piaffent, quelques-uns, sous des harnais roses. J’en fais défiler deux
-ou trois, entre cent: «De beaux jeunes gens à cheval... chevaux vifs
-avec des yeux ardents et fins et de petites narines.--Faire un alezan
-doré, le nez avec des tons roses et bruns (tache blanche).--Les chevaux
-nourris d’orge sont lestes, détachés, fins de contours et lustrés.
-Ne pas oublier que dans l’ombre les yeux des chevaux ont des tons
-brillants, bleuâtres, luisants et mats comme des reflets glauques qui
-brillent; tout le noir de l’œil luit dans l’ombre.--Une robe de cheval
-assez rare, gris fer mêlé de bleu et pas très pommelé, presque uni,
-les naseaux roses.--Deux chevaux avec des crinières dorées arrêtés
-à un char et l’un mordant l’autre en jouant.» Enfin, cet aphorisme:
-«Penser à la vie _musclée_ des chevaux» qui donne lui-même à penser que
-Chassériau pourrait bien, tout comme Fromentin et surtout Boëcklin,
-avoir connu l’état de Centaure! C’est encore sous un céleste vélum
-d’azur qu’il fait s’ébrouer les chevaux du calife Ali-Ben-Ahmet qui
-mériteraient de traîner l’Aurore. Enfin, les roses et les lauriers
-s’unissent et se greffent sur ce laurier-rose en lequel le peintre a
-changé sa Daphné. Et n’est-ce pas encore une fleurette de cet arbuste
-païen, qui symbolise, aux lèvres de certain jeune Arabe, tout cet
-Orient coloré, parfumé, lequel fut aussi une des passions de l’artiste,
-qui, dans la réalité poétique, nous paraît offrir une ressemblance avec
-Chénier, et dans la poétique fiction, avec le Coriolis des Goncourt.
-
-Au premier il s’apparente fraternellement par ce passage bien
-symptomatique de ses notes: «Il faut voir les maîtres et l’antique à
-travers la nature, autrement on n’est plus qu’un souvenir usé; et, avec
-cela, un souvenir vivant.»--Du second, il procède par le sentiment très
-délicatement sensorial de toutes les nuances.--Le ciel lui apparaît
-comme une «coquille de nacre grise avec des reflets d’argent[51].»--Il
-voit des _tons de satin_ dans les ombres des villes ardentes du Midi;
-de la _tendresse_ dans l’effacement des troncs d’arbres; et, parmi les
-teintes de l’automne, certains bleus qui lui rappellent _les cernures
-des yeux des mourants_. Certain paysage d’hiver lui semble _chaste_,
-et c’est encore cette métaphysique invasion de l’humanité dans la
-nature qui le relie à Gustave Moreau, en lui faisant décrire un ciel
-_soucieux_ ou un ciel _sauvage_. «Des oiseaux blancs qui courent sur
-des terrains verts» sont pour lui «ombrés et mordorés par les ombres
-des nuages». Il veut peindre un ange avec des vêtements d’un ton de
-ciel qui _l’y rattachent pour ainsi dire_, «comme s’ils en faisaient
-partie et qu’il remontât dans sa patrie». Déduction vraiment de
-poète, à laquelle ne le cède pas ce mémorandum finement lumineux d’un
-rendez-vous sidéral: «Pour l’étoile dont j’ai besoin,--hier 24, le
-soir à neuf heures, l’étoile était d’un blanc doré, le ciel bleu mêlé
-de gris, et tout autour une lueur blanche et fine. C’est l’unique fois
-que je l’ai vue ainsi.» Ne dirait-on pas le mémorial d’une rencontre
-d’amour?--Une élégante ou pénétrante sensation de l’Orient fait encore
-de Chassériau le frère de Coriolis: «Un Arabe mourant près d’un
-ravin plein de lauriers-roses... des femmes maures pleurant sur des
-tombes.--Des hommes et des femmes coiffés de jasmin blanc qui pend à
-leur coiffure, en guirlandes... des étoffes légères couvertes de points
-d’or comme des étoiles.--Un enfant en veste d’or, les cheveux attachés
-par derrière avec un ruban orange.»
-
- [51] Notes de Chassériau.
-
-Ces notes de Chassériau contiennent des conseils de métier, voire
-des directions de conscience, en lesquels on sent se magnifier
-comme l’impérieuse prescription d’un Léonard: «Prends garde,
-avant de faire une chose belle et charmante, _qu’elle puisse se
-voir_.--Une chose inventée, si grande qu’elle soit, est inférieure
-à une chose médiocre copiée; l’idée de l’art, c’est l’exécution, la
-reproduction intelligente de ce qui est.--Ne laisser l’œuvre que
-presque satisfait.--Regarder, pour arriver aux tons des étoffes, si
-sous le ton réel, il n’y en a pas un autre dessous, et commencer par
-celui-là, afin d’arriver à la transparence; que la forme soit plutôt
-au-dessus de l’idée, que l’idée au-dessus de la forme.--Les conviés
-(de Macbeth) ne comprennent rien; _lui seul comprend_.--M’écouter et
-me croire toujours seul; ce que j’éprouve sur moi est toujours la
-vérité, c’est le résultat de l’expérience de ce que j’ai souffert; on
-ne connaît que ses souffrances, on ne peut savoir si d’autres les ont
-eues, et il ne faut croire qu’en soi.--Chercher dans le hasard qui a
-quelquefois des forces.» Et ce beau compliment à un coucher de soleil:
-«C’était sublime, ne pas l’oublier.»--Enfin, le choix des épithètes
-qu’il pose comme des touches et accumule dans ses notes, comme des
-couleurs sur une palette, nous donne la couleur de bien de ses façons
-de ressentir: «Fier et grand.» Ceci bien d’accord avec cette indication
-valeureuse: «Faire un champ de bataille couvert de morts, tous avaient
-reçu leurs blessures de face.»--«Doux, riche et nouveau.--Superbe,
-varié et distingué.--Doux, ferme et profond.--Grand, sublime et
-attendrissant.--Pur, net et bleu.--Est-il nécessaire d’ajouter que
-toutes ces citations ont été élues dans l’ensemble des _pensées d’art_
-de Chassériau, avec une application tout au moins très vétilleuse qui
-constitue, de par l’assortiment, la répartition, l’appropriation et
-leurs conséquences, le meilleur titre du présent travail.
-
- * * *
-
-«Chaque tête aimée et trouvée belle, pour une raison, devient une
-chose originale, rendue comme on la sent.»--Et, ailleurs: «voir
-dans les têtes en les copiant la beauté éternelle, et choisir la
-minute heureuse»--tels sont les deux aphorismes de Chassériau (le
-second un peu teinté de Baudelaire), lesquels nous introduisent
-parmi ses portraits, bien solennelle région de son œuvre. Ajoutez-y,
-pour certaine partie matérielle, une remarque de profonde ironie
-philosophique sur «la question de prix, toujours si grave pour tous les
-gens riches».
-
-Les indications de types ou de costumes qui nous guident à cette
-terre promise sont, entre autres, les suivantes: «Une robe d’un vert
-exquis en soie verte forte, un peu foncée, et des tons changeants or
-doux.--Faire avec mon croquis d’Avignon un jeune homme _blond roussi_
-avec des yeux bleus, clairs comme les eaux du Rhône.--Faire, pour un
-portrait de jeune femme, une robe blanche en mousseline, et une écharpe
-de même, des cheveux blond cendré, avec un peigne bleu d’azur à dessins
-d’or; pour un autre portrait, une robe à grands plis cassants, gris
-extrêmement clair, perle, presque blanc.»--Il y a d’un Ricard, dans
-cette description.--«Une femme a l’air doux et tendre. Elle cause en
-s’appuyant sur une chaise; tout en gaze blanche, avec une écharpe de
-tulle qui tombe négligemment sur l’épaule droite, les chairs grenues
-et satinées, les ombres tendres et mystérieuses, non pas la nature,
-mais la poésie de la nature. Le vêtement du haut, blanc, doux, le teint
-franc et riche, les cheveux tordus, la robe du bas bariolée bleu et
-or chiné, riche et étranger.--De beaux yeux bleus tristes, le haut de
-l’œil cerné et un peu cave, des cheveux blond cendré; quand je me
-servirai de cela, appuyer sur la grâce, la finesse et l’originalité de
-cette nature.--La peau rose, blanche et mate, les cheveux doux, blonds
-et cendrés, des fleurs rouges, une robe grise, dans les joues des
-fossettes d’un modelé large et bon, les cils très blonds, ce qui donne
-un air pur et particulier...»
-
-Ces premiers jets de vision, succinctement, mais nettement
-descriptifs, ces prises de possession du modèle par un coup d’œil
-exercé, synthétique et analytique à la fois, renseignent d’avance
-sur la maîtrise animique avec laquelle Chassériau dut aborder ce
-genre du portrait, dans lequel, en effet, il excella. Il a peint
-de modernes Bronzino, des Sébastien del Piombo contemporains, sans
-imitation, sans recherche archaïque de costumes; du seul fait d’une
-de ces concentrations de volonté presque magnétiques, lesquelles font
-s’emparer du modèle et le traduire magistralement, avec une exactitude
-et une vérité qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux portraits qu’on
-fait de soi, au moyen d’une glace. Un tel et bien caractéristique
-portrait de lui-même, en sa redingote ajustée de taille, aux basques
-bouffantes, servit de début au peintre, et l’habitua dès lors sans
-doute à considérer ses modèles avec cette fixité qui les confessait,
-et à les rendre avec cette précision qu’enseigne seul le _connais-toi
-toi-même_.
-
-Un autre portrait de Chassériau peint antérieurement par lui (à l’âge
-de seize ans) nous paraît offrir quelque ressemblance avec Elémir
-Bourges.
-
-Un portrait de femme d’une captivante simplicité est celui de
-cette jeune fille en brun, duquel Gustave Moreau était féru. Il
-le contemplait longuement. Sans doute, cette toile quasi-monacale
-exerçait sur le mystique joaillier des Saphos, des Hélènes et des
-Salomés l’impérieuse et presque redoutable fascination de la bure.--Je
-ne connais que la reproduction d’un autre et plus célèbre portrait,
-celui-là véritablement ascétique, duquel la correspondance du peintre
-nous entretient et dont le seul fac-similé semble brûlant: _Le
-Lacordaire_. Un autre portrait de femme (_Mme de La Tour-Maubourg_, je
-crois) est saisissant d’attitude et d’expression, et d’un arrangement
-étrange. Celui de _Mme de Girardin_ n’offre heureusement rien de la
-théâtrale Muse en _ringlets_, par Hersent, au Musée de Versailles;
-et puisque la peinture de Chassériau semble, après tout, devoir être
-la plus sympathique, sinon la seule représentation de cette célèbre
-Delphine, il est d’autant plus regrettable que toutes traces de cette
-importante toile soient pour le moment perdues.
-
-Arrivons au chef-d’œuvre de Chassériau, selon nous, à ce captivant
-portrait des _Deux Sœurs_, que l’avenir intitulera plus cristallinement
-de l’argentine allitération de leurs deux jolis noms, _Alice et Aline_;
-eux-mêmes fraternels déjà, et revêtant leurs deux personnes en une, de
-similaires sonorités, ainsi que feront de leurs plis de même coupe et
-de même couleur, de pareils vêtements, de semblables étoffes.
-
-J’entends déjà tinter les deux noms jumeaux dans les lettres que
-Chassériau écrit de Rome. C’est pour ces jeunes filles qu’il fait
-bénir des chapelets dont j’aime à m’imaginer que ce sont leurs pieux
-grains alternés d’ambre et de corail qui se nouent au col des deux
-sœurs dans le portrait d’_Alice et Aline_.--C’est maintenant le lieu
-de se demander comment de maussades contemplateurs d’une si harmonique
-dualité--et tout en s’efforçant de lui rendre justice--ont bien pu voir
-en elle, quoi?--des _modèles ingrats_! (Entendons-nous: ingrats comme
-_La Monna Lisa_, de Vinci, ou _La Princesse d’Este_, de Pisanello, ces
-deux modèles de Chassériau appartenant au contraire précisément à cette
-famille de femmes aux visages sans grâce poupine, mais bien aux traits
-accusés et sérieux qu’une grande époque d’art a justement appelés: _La
-Belle Simonetta_, _La Belle Ferronnière_.)--Ce n’est donc pas sans
-stupeur qu’il nous arrive d’entendre décrire ces deux nobles types,
-sous l’aspect «d’une réalité sèche et dure, de vêtements étriqués,
-de corps raides et sans grâce, de visages solidement construits
-sans beauté, d’un sourire qui cause une sensation de peine;»--enfin
-une destinée de «célibat à perpétuité par la disgrâce de la nature
-et de la fortune»; l’horreur d’être «inutile», et de se sentir «à
-charge» en un avenir aigre de _vieille fille_!»--Toutes ces médiocres
-horreurs dans cet auguste duo virginal, cet assemblage éloquent et
-muet de deux sphinx féminins indevinés, morts sans avoir proféré leur
-secret d’amour. Mais s’il fut celui que leur conseillèrent un fier
-amour-propre et une pudeur chaste, leur volontaire célibat, plus
-altier que tous les hymens, loin de mériter l’honneur d’être blâmé, ou
-l’affront d’être plaint, n’aura revêtu que la forme, ensemble brûlante
-et frigide d’un culte de Vestale consumée au trépied d’un idéal pur,
-fût-il que le respect de soi-même.
-
-Tout le détail de ce tableau, à mesure qu’il déroule à l’examen
-respectueux et ému son sévère prestige, est d’une suggestion
-puissamment rêveuse. Ses «voyantes couleurs» ne sont que sobre
-magnificence et polyphonique mélodie: un fond bleu paon; et, pour les
-«étriqués vêtements», deux robes étranges, d’un ajustement bizarre et
-d’une mode compliquée, lesquels, par leur exacte similitude, renforcent
-encore cette poignante parité des visages.
-
-Shelley parle d’un mage qui se rencontre soi-même dans son jardin:
-ingénieuse comparaison de la vie intérieure, retrouvée dans
-la solitude, et que Musset aussi a bien rendue en sa _Nuit de
-Décembre_.--Les _Deux Sœurs_, semblables à deux magiciennes de Shelley,
-paraissent le redoublement de l’une par l’autre, dans un miroir qui
-est leur tendresse.--Les deux écharpes en cachemire des Indes, rouges
-de ce rouge de géranium fané qu’affectionnait Moreau, sont aussi de
-celles qu’aimait Ingres, qui en drapa les idoles Rivière et Devauçay;
-et que Prud’hon a enroulées autour de sa cycniforme _Joséphine_, qui,
-elle, les chérissait au point d’en posséder pour des fortunes.--Les
-robes sont d’une souple gaze rayée (peut-être un _barège_) de ce ton
-chaud que le siècle de Louis XIV appelait: _couleur cheveux_, et que
-la chevelure de Marie-Antoinette fit ensuite, en l’éclaircissant,
-qualifier: cheveux de la Reine. C’est une sorte d’amadou diaphane,
-une nuance d’écaille blonde un peu foncée en laquelle joue le soleil.
-Des anneaux sont curieusement disposés aux doigts, selon une méthode
-d’Ingres. Une grosse bague d’homme, laquelle rappelle la multiforme
-chevalière de Bruyas, alourdit l’index de la cadette. On dirait une de
-ces larges bagues d’aïeul défunt, dont s’orne par coquetterie autant
-que par souvenir, une jeune fille sentimentale et peu fortunée.
-
-Un douloureux bracelet tressé d’une natte de cheveux ajoute à cette
-impression. Natte toute pareille à celle qui couronne, dans le beau
-tableau de Gustave Moreau, la mystique pleureuse d’Orphée. Enfin un
-_réticule_ fait d’une bande de tapisserie encadrée de velours et
-retenu par une cordelière; une ombrelle au manche, à la béquille
-d’ivoire ciselé, et dont les plis, lorsqu’ils se referment, se viennent
-emprisonner en ce large cercle pendant, pareillement ivoirin: de ces
-détails dont Ingres enseignait à caractériser les accessoires.
-
-Tel est, et trop rapidement, par le menu et dans son essence, ce
-tableau historié, simple et profond à qui rien n’est supérieur, auquel
-peu de choses sont égales. Un de ces pans de matière et d’esprit devant
-lesquels vont rêver les meilleurs d’entre nous; un de ces spirituels
-vases d’élection que les poètes osent effleurer du suave baiser d’une
-fleur.
-
-Quant à moi je ne sais rien de plus tendrement imposant que la grave
-et sensible allégorie de virginité de ces deux sœurs _philadelphes_.
-Elles représentent précisément (et c’est pour cela que le rigide et
-fervent Ernest Hello les eût aimées) le contraire du chef-d’œuvre de
-Fragonard: le _Sacrifice à la Rose_;--et ce ne serait que justice
-de les dénommer: _les Roses sacrifiées?_--la Fleur d’Harpocrate,
-la Rose du Silence et de l’Amour, je ne dirai pas se fane--elle est
-immarcescible!--entre les mains de celle, non qui parle, mais qui _se
-tait_ pour toutes les deux: la sœur aînée. Une de ces intangibles
-jeunes filles, que Chassériau, selon son expression même, rêvait de
-peindre «dans une église solitaire, priant près d’un mur, et sans rien
-auprès d’elle, que _son ombre portée_!»
-
-A certain poète étranger désireux de séjourner dans Babylone, les
-anciens de la ville présentèrent, dit-on, une coupe remplie jusqu’aux
-bords d’une précieuse liqueur, afin de lui témoigner silencieusement
-que leurs murs regorgeaient de Musagètes. Mais ce dernier, plus prudent
-que ses hôtes, et plus subtil que ses juges, se contenta de leur
-prouver que sa présence ne serait qu’un prestige de plus pour leur
-glorieuse cité--en couronnant la coupe comble, et sans en répandre
-rien, avec un pétale de rose.
-
-Le sublime et touchant portrait des _Deux Sœurs_ est pareil à cette
-coupe.
-
-Le peintre, par le miracle d’attentive fixité dont je parlais plus
-haut, y a transsubstantié de la plénitude des sentiments refoulés,
-débordant du cœur des deux vestales.
-
-Cette toile est comble; mais l’art délicat et magnanime de
-Chassériau--et sans en répandre rien a su, comme sur la coupe
-babylonienne, y poser cette rose divine, qui ne fait déborder que nos
-âmes!
-
-
-
-
- XV
-
- A CARAN D’ACHE.
-
-
-
-
- FASHION
-
- (CONSTANTIN GHYS.)
-
-
-Certes, ce serait quelque chose de bien plus qu’outrecuidant,
-surérogatoire, vain et superflu, aligner des alinéas au-dessous du nom
-de Constantin Ghys, après l’article de Baudelaire, la plus adéquate des
-études qui ait jamais été consacrée à un artiste, et à laquelle, par
-un singulier prestige, faisait seul défaut le nom du peintre; s’il n’y
-avait parfois une utilité et un intérêt (sans parler de l’attention
-rappelée sur un sujet oublié de plusieurs, inconnu de beaucoup) à tirer
-des conclusions et vérifier des oracles.
-
-Car c’est vraiment cela seul qui reste à faire pour tout commentateur
-présent ou à venir de Ghys, analysé et synthétisé dans l’unique étude
-célèbre avec une acuité et une maîtrise que n’atteignent point les
-multiples touches et les incessants _repeints_ exercés à l’entour
-de mémoires plus vivantes et au profit de tombes moins abandonnées.
-Quelques détails ultérieurs, tels que ceux consignés dans le beau
-premier-Paris de M. Nadar, après la mort de Ghys, en 1893, ont droit
-et devoir de s’inscrire en note et en marge du _peintre de la vie
-moderne_, avec leurs dernières circonstances précises et leurs amicales
-oraisons funèbres; le reste ne peut plus être que considérants et
-critique d’art, dont la seule excuse, sinon le seul mérite est
-d’inaugurer la véritable justice posthume à rendre désormais à
-une telle œuvre; à savoir une exhibition de plus en plus ample et
-rassemblée de ce qui fut du vivant de l’auteur une _exfoliation_
-incessante et spontanée de feuillets d’album, aujourd’hui, pour la
-première fois réunis depuis l’automne suprême de leur inépuisable forêt.
-
-C’est encore M. Nadar, le même fidèle ami de Constantin Ghys, et
-qui l’accompagnait naguère éloquemment à la tombe, qui l’introduit
-aujourd’hui dans la gloire, de par l’intéressante exposition
-d’aquarelles du maître admiré de Baudelaire, ouverte, pour quelques
-jours, en mars[52], dans les ateliers de la rue d’Anjou, et de
-là, transportée, rue de Sèze, par M. Georges Petit, en un coup
-d’enthousiasme motivé. Nadar, un de ces noms qui ne vieillissent pas
-plus que les hommes qui les portent. Celui-là toujours debout dans
-l’incandescente vareuse rouge qui tenta Carolus Duran, assortie à
-l’inextinguible flamme de la chevelure rousse; en la haute vigie de
-l’intelligence sans cesse en éveil et de la mémoire jamais endormie.
-De beaux et curieux souvenirs se lèvent pour moi sous l’N zigzaguant
-de l’aéronaute célèbre; dirai-je «de l’illustre photographe»?
-N’est-ce pas chez lui, en effet, que nous vîmes préluder la cessation
-du malentendu attaché aux œuvres de Wagner, et les entachant? Le
-bonnet des gâte-sauce acharnés contre Lohengrin reçut là sa première
-sérieuse atteinte. En cette hospitalière et artistique demeure, on
-apprit à penser et à comprendre que les plus que légitimes rancunes
-patriotiques n’avaient rien à voir avec les œuvres d’art; et ce fut
-comme toujours une femme qui effectua ce miracle. J’ai nommé Mme Judith
-Gautier.
-
- [52] 1895.
-
-Aucun être épris de nobles manifestations légèrement ésotériques n’a
-perdu la mémoire de ces soirées de 1880, un peu équivalentes à des
-messes de néophytes chrétiens dans les catacombes, et où, pour la
-première fois, la fille aînée de Théophile Gautier m’apparut bien
-belle. Elle portait une étrange robe taillée dans un ancien cachemire
-des Indes d’un fond vert; et sous une toque arrangée d’un seul
-lophophore, son visage lunaire s’arrondissait et s’apâlissait entre les
-deux étoiles en turquoises de ses larges pendants d’oreilles. Une autre
-apparition,--terrible, celle-là,--tranchait sur l’auditoire composite;
-l’ex-Païva, hideuse sous son masque flétri aux yeux de crapaud, enlaidi
-encore d’un chapeau charmant, et éclairé de deux solitaires infernaux
-contrastant avec les célestes étoiles azurées de Judith, magnifique et
-pure.
-
-Ghys faisait-il partie de ces assemblées? Nadar ne peut me l’affirmer.
-Mais il me plaît me rappeler presque l’y avoir entrevu sous sa blanche
-chevelure et tel que le peignit Manet dans un portrait connu.
-
-Ce fut chez une belle et aimable dame (que peignit aussi Manet),
-qu’il me fut donné de contenter, pour la prime fois, mon vif désir
-de m’initier à une œuvre de ce peintre de la vie moderne, dont c’est
-encore aujourd’hui le même incorrigible Nadar qui nous offre, par un
-nouveau miracle, la révélation, ensemble fulgurante et mystérieuse.
-Le maître Coppée, averti de mon désir, voulut bien alors, avec son
-affabilité habituelle, me conduire à cette entrevue; mais deux ou
-trois aquarelles rapides n’étaient que pour donner, d’un pinceau si
-fécond, un aperçu bien insuffisant à qui pouvait dire avec le poète des
-Fleurs du Mal: «Pendant dix ans j’ai désiré faire la connaissance de M.
-Ghys...»
-
-Voici plus de cent aquarelles aujourd’hui juxtaposées, à peu près dans
-l’ordre savant que leur assigna Baudelaire qui, si subtilement, régla
-leur famille et tria leurs catégories. L’impression générale qui s’en
-dégage, au rebours de celle émanant d’une réunion d’aquarelles de
-Regnault, par exemple, qui éclaboussaient au point d’aveugler, illumine
-au contraire de lueurs douces, qui s’accentuent en y repensant, les
-paupières une fois closes.
-
-Aux noms que prononça Baudelaire à propos de Ghys, il siérait d’ajouter
-celui de Whistler; certaines délicates luttes d’ombre et de lumière,
-de telle ou telle feuille volante méritant d’évoquer l’art admirable
-du maître des arrangements en gris. Ceux encore de Goya pour de
-certaines juxtapositions de noir et de rose; de Baudouin, de Lawreince,
-à l’occasion d’un lavis de danseuses _emmousselinées_ d’un coup de
-pinceau léger et tourbillonnant. Trois autres ballerines assises et
-chaussées de hautes bottines--à la Souvarov!--apprêteraient à rêver à
-M. Rops. Chaque branche de l’art n’est-elle pas une chaîne dont tout
-chaînon a double contact entre celui qui précède et celui qui succède.
-
-Ceux auxquels manquent ces points d’origine et d’engendrement peuvent
-avoir leur intérêt en soi; mais ils ne font pas partie de la chaîne. En
-sorte, on le peut dire, qu’une œuvre d’art (s’il s’en trouvait une),
-n’évoquant aucun nom de précurseur et de disciple, ne saurait pas plus
-_prendre rang_ que celle dont l’aspect n’évoquerait d’emblée et sans
-nulle trouvaille personnelle qu’un art pastiché et un nom volé. Ce
-n’est dans aucune branche d’art ou de science, jamais de tout remettre
-en question ou de tout recréer, qu’il s’agit; mais d’enrichir d’une
-innovation un trésor lentement accru. Le musicien et le poète ont assez
-fait, qui inventent une cadence et un rythme, pourvu qu’ils aient tout
-d’abord prouvé qu’ils sauraient recommencer Bach et Ronsard, la fugue
-et l’ode.
-
-Or, dans la lignée humoristique,--dirons-nous caricaturale?--après
-Gavarni, Daumier, Devéria, Lami et Monnier; avant Forain et Caran
-d’Ache, avec lesquels il a de commun «l’art de réduire la figure,
-sans nuire à la ressemblance, à un croquis infaillible, et qu’il
-exécute avec la certitude d’un paraphe,» selon l’expressive formule
-de Baudelaire, se place, s’interpose, se soude un chaînon peu connu:
-Constantin Ghys.
-
-De Gavarni, mais rarement et plutôt comme par désir de s’essayer
-dans cette matière et cette manière, et d’y justifier de son droit,
-il emprunte parfois le velouté d’une étoffe sur un dos de jeune
-lorette. Mais le précipité de sa combinaison résulte bien plutôt de la
-douloureuse et ironique tristesse de Daumier ne s’exprimant plus par
-de la laideur, et ne gardant de sa grimace qu’une teinte sombre qui
-descend sur le personnage de Lami, le dépouille du costume trop vif de
-Mme de Bauséant ou de la Palferine, voire de leur trop brillant rôle,
-les enveloppe de plus de spleen ou de mystère et leur confère selon une
-esthétique particulière à Ghys, ou des prédilections que nous allons
-noter, des beautés autres, peut-être plus aiguës.
-
-Dans la femme, ainsi que le fait observer pittoresquement M. Nadar,
-les _pectoraux_ et le _capillaire_ fascinent tout particulièrement
-notre artiste. Les _tétonnières de la troupe_, selon la formule de M.
-de Goncourt, abondent en cette œuvre, au fond des bouges comme sur
-le bord, des loges, en boursouflements de petits ballons du Louvre à
-pleins hémisphères envolés hors des corsages.
-
-Les cheveux sont en _bandeaux russes_, et vont jusqu’au chignon de
-67. Ainsi font les ajustements qui répètent et copient les modes de
-l’Impératrice Eugénie à Biarritz, les _retroussis_, les _biais_, les
-_pattes_, sans oublier le _saute-en-barque_, ni le ruban noué derrière
-le col et retombant en longs bouts presque jusqu’à terre, tel que des
-rênes abandonnées, le ruban au nom invitant de: «_Suivez-moi jeune
-homme!_» Mais, pour Ghys, et bien que--mort à quatre-vingt-sept ans,
-il n’y a que deux années--il ait travaillé beaucoup plus tard, la mode
-s’arrête là; comme si son pinceau se fût enlizé dans les atours où ses
-amours s’étaient prises.
-
-Les premières de ces élégantes de Ghys apparaissent en ces crinolines
-dont les albums de la Compagnie Lyonnaise nous ont conservé les
-surprenantes draperies et les enguirlandements parfois jolis. Les
-dernières ont aplati leurs jupes, et ressemblent un peu à cette
-allégorique Cigale de M. Gustave Moreau, dans ses Fables de la
-Fontaine, la seule figure moderne qui me soit connue de ce Maître.
-Mais les premières sont les plus nombreuses dans l’œuvre de Ghys, avec
-leurs _tours de tête_ et leurs _bavolets_, leurs _brides_ et leurs
-_barbes_, leurs _berthes_, et leurs _guimpes_, leurs _volants_ et leurs
-_canezouts_, leurs châles et leurs manchons, et comme s’appliquant,
-du fait d’une prestidigitation de haute volée, à prouver qu’Eve peut
-s’extraire de ces accessoires disproportionnés et monstrueux; et que
-Vénus sait naître de la vague des jaconats et de l’écume des organdis.
-
-Un autre gentil bibelot de la toilette féminine dont la formule
-décorative nous a été conservée par Ghys, c’est l’ombrelle dite
-_marquise_. Qui de nous ne se souvient d’avoir, enfant, caressé
-et malmené, au retour de la promenade, ce gracieux complément de
-l’élégance maternelle? Replié, l’objet, gris ou blanc, souvent vert
-(plus rarement bleu ou rose), ressemblait, sous sa longue frange, à un
-bichon aux oreilles soyeuses. Le manche en émergeait guère plus grand
-qu’une branche d’éventail ancien, ivoire travaillé, corail ciselé,
-incrusté d’une perle baroque en forme d’un cœur. Ouvert, l’intelligent
-instrument abritait; ou, brusquement renversé par un ressort, faisait
-écran; et de doux regards, entre l’effilé de l’ombrelle, se pouvaient
-couler vers ces dandies à pantalons écossais, sous les arbres de cette
-avenue dont le nom se prononçait alors--sans doute du fait d’un caprice
-de Lion euphuiste: les _chan-Elysées_.
-
-Deux sorties de théâtre, d’un beau jeu de rayons et d’ombres, nous
-présentent encore de ces élégantes. Puis, de similaires silhouettes,
-mais exagérées, encanaillées, nous entraînent devers Musard, jardin
-de Paris préventif; ou bien au Casino Cadet, au château des Fleurs,
-à Mabille. Des toilettes blanches, mousseuses, savonneuses comme
-battues et fouettées en crème, dans des victorias et sous des verdures.
-Ghys y excelle. Et celles-là nous conduisent à cette prédilection de
-l’artiste, qu’il aima sans doute à l’égal de la femme: le _véhicule_,
-la _voiture_. Non pas seulement ces calèches et ces dorsays, ces
-phaétons et ces tilburys, ces ducs et ces demi-ducs, ces breaks, ces
-poney-chaises et ces araignées, dont il dessine si amoureusement les
-anatomies diverses, l’ellipse des roues, les jantes radieuses comme des
-rayons de soleils véloces; dont il peint avec tendresses les nuances
-de fleurs: jaune de primevère, bleu de pervenche; non pas seulement
-ce cabriolet du duc de Brunswick où notre jeune âge s’épouvantait de
-voir reluire sous la capote relevée les yeux du croquemitaine à la
-perruque calamistrée ainsi que celles des archers du palais de Darius;
-ou bien encore ces grands-coupés pareils à ceux de la Reine, à Windsor,
-sorte de carrosses aux sièges à housses passementées, et surmontées de
-colosses poudrés et galonnés, dont les derniers spécimens nous ont été
-offerts devant Saint-Philippe du Roule, lors du mariage Uzès-Luynes.
-Mais bien aussi nombre d’attelages étrangers, de-ci, de-là. Dans Rome,
-certain landau de louage, où quatre héroïnes de Stendhal ou de Gautier,
-s’attardent un peu, sous leurs boléros à houpettes. A Naples, c’est de
-la voiture du roi Ferdinand que s’inquiète notre illustrateur alerte.
-En Orient, voici la voiture du sultan, toute semblable, avec ses huit
-glaces, à une grosse lanterne roulante.
-
-Des silhouettes hippiques, chères encore à Ghys, parfois telles
-que des ombres chinoises, mais le plus souvent finement modelées,
-découpent et diversifient toutes les positions du cavalier avec une
-variété à déconcerter Crafty. Il y a du bonhomme qu’on fait dessiner
-aux enfants, de par cinq points, pour leur apprendre à figurer toutes
-sortes d’attitudes, dans ces retournements de cavaliers, envolement
-d’amazones, piaffements de montures et cambrements de tigres et de
-grooms; hippisme d’un dandysme raffiné, nerveux et verveux, endiablé,
-capricant, steppant et caracolant, toujours luisant, correct et
-fashionable.
-
-Enfin, le _militaire_, la troisième passion graphique de Ghys, détache
-entre cent redressements de taille et tournements de moustaches, un
-bien spécial trio de _cent gardes_, bras dessus, bras dessous, aux
-élytres rouge et noir de coléoptères.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Telle, en quelques phrases hâtives, se montre cette première exposition
-de Constantin Ghys, récente surprise que vient de nous sortir de sa
-féconde _boîte à malices_ M. Nadar, qui nous en réserve d’autres; sans
-omettre certaine admirable correspondance de Veuillot, que doit nous
-révéler bientôt le _Figaro_, et dont une lettre à propos de l’_Amour_
-de Murger est une des plus saisissantes choses que j’ai lues.
-
-Nadar, n’avais-je pas raison, tout à l’heure, après l’avoir nommé le
-célèbre aéronaute, de l’appeler: le photographe illustre? Certes,
-cet ingénieux esprit plein de passé a droit à ce titre dans son sens
-le plus noble et selon cette admirable définition qu’en a faite un
-puissant et subtil penseur en des pages sublimes: «L’humanité a aussi
-inventé, dans son égarement du soir, c’est-à-dire au XIXe siècle, le
-symbole du souvenir; elle a inventé ce qui eût paru impossible; elle a
-inventé _un miroir qui se souvient_. Elle a inventé la photographie.»
-
- Février 1895.
-
-
-
-
- XVI
-
- A MAURICE LOBRE.
-
-
-
-
- LE POTIER
-
- (JEAN CARRIÈS.)
-
- Tout passe. L’art robuste
- Seul a l’éternité.
- Le buste
- Survit à la cité.
-
- THÉOPHILE GAUTIER.
-
-
-C’est de 1881 que date pour moi le souvenir de Jean Carriès. Les quatre
-têtes par lui exposées au Salon venaient de me frapper, ces quatre
-têtes que le passant né malin, dérouté de ne leur point voir affecter
-l’allure consacrée des bustes, appelait: _des têtes coupées_.
-
-Il y en avait bien une: celle de Charles Ier, depuis acquise par le
-Musée du Luxembourg, et que l’on y voit exposée sur un si vilain socle.
-Les autres, c’étaient trois _marmiteux_, aussi beaux que minables; des
-_Clopins Trouillefous_ dans lesquels s’alliait du Hugo à du Dante,
-du Callot et du Cellini. Notamment un aveugle,--ne l’étaient-ils pas
-tous?--qui bayait à l’espace et faisait songer à ce vers:
-
- Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie...
-
-La chose émouvait; moins du fait d’une pitié dictant le choix du motif
-de douleur que par une de ces saisissantes disproportions d’art entre
-le sujet de misère et la délicatesse du rendu.
-
-En cette sculpture des Champs-Élysées, entre tant de duchesses
-dégrossies dans du sucre, il semblait merveilleux que le seul véritable
-ciseleur, à qui pourtant pas une d’elles n’aurait accepté de confier
-sa ressemblance, eût dû se faire le portraitiste de cette Cour des
-Miracles.
-
-Ce précieux de l’enveloppe fut sans doute, entre tous, le don
-privilégié, la qualité mère de Carriès.
-
-Il est peu probable qu’il ait jamais mis dans ses œuvres tout ce qu’on
-y vit, et dont en sa malice de paysan,--par de certains points parente
-de celle de Bastien-Lepage,--il n’était pas fâché de laisser croire
-qu’on l’y trouvait; riant dans sa fine barbe aux interprétations qu’on
-lui faisait de ces soi-disant concepts, mais uniquement soucieux
-du morceau, et d’un thème où promener une des plus amoureuses
-prédilections qui fût jamais de la matière et de la patine.
-
-Voilà le vrai. Les belles dames qui se seraient gardées de lui confier
-leur ressemblance n’auraient pas eu tort en ceci qu’il ne l’eût que
-faiblement réussie. Une longue série de poses n’aurait engendré qu’une
-apparence plus ou moins lointaine du modèle, inévitablement costumée
-en Loyse Labbé, mais qui n’aurait point «fait japper le chien de la
-maison», selon la jolie expression de Mme d’Agoult. A coup sûr, un
-objet d’art caressé jusqu’aux plus subtiles limites du poli et de
-l’atténué, par de savantes alternances; le point lumineux glissant
-en des lisses savoureux, presque savonneux, et tels que d’ordinaire
-l’usage seul les obtient--disons l’usure, aux bas-reliefs florentins
-du socle d’un Persée de Benvenuto, effleurés de dos d’enfants et de
-touchers de touristes; encore à de certaines rampes intérieures de
-Saint-Marc de Venise, sous des doigts de prêtre; enfin dans Rome, à cet
-orteil de saint Pierre, tout usé de baisers de fidèles.
-
-Non, Carriès ne fut point un compositeur. L’outrance même, dans
-l’ordonnance de sa célèbre porte, pour vouloir démentir ce reproche,
-n’en démontre que mieux la justesse. Mais Carriès fut un exécutant
-admirable. Et ce fut pour donner essor à ce que j’appellerai cette
-virtuosité des patines, qu’il ébaucha, lors de sa trouvaille des
-poteries émaillées, et d’accord avec son savant ami M. Grasset, le
-projet et le plan de la porte en carreaux de grès qui devait l’occuper
-longtemps encore, et pour laquelle il vient de mourir.
-
- * * *
-
-J’ai dit que je sortais d’admirer au Salon de 1881 les quatre têtes
-exposées là par Carriès, quand je rencontrai le jeune homme. Mme Judith
-Gautier, dont le haut goût et la généreuse sympathie vont toujours aux
-nobles artistes et aux intéressantes œuvres, connaissait de la veille
-le sculpteur mystérieux; elle nous mit en relations. Sauf certain
-empâtement survenu depuis dans la face, il était alors, avec un peu
-plus de négligences dans le costume, ce qu’on le vit ces derniers
-ans. Beau d’une beauté de masque florentin en ivoire, la barbe et
-les cheveux ténûment broussailleux, les yeux clairs, le nez mobile,
-volontaire et délicat. La grande séduction de son visage, c’en était
-l’illumination par un franc rire d’enfant, allant parfois aux gaietés
-tonitruantes et aux tintamarresques facéties, avec quelque chose de
-gracieux, mais le plus souvent de véhémentement enthousiaste à l’exposé
-d’un projet. On lui reprochait certain point de vue par trop personnel,
-son atonie ou son ironie sur le sujet d’autrui, une façon de ne
-s’enflammer qu’au récit de ses propres luttes. En ces excès consistait
-pourtant le montant de ses dithyrambes. Je les entendis maintes fois;
-je le vis souvent; jamais de façon bien suivie, mais sans non plus
-cesser, et nous entretînmes couramment des rapports de cordialité
-sympathique.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-En ce temps (en 1881) on plaisantait doucement l’artiste sur sa mine
-de bohème et sa mise de rapin. Les _têtes_ se vendant, des commandes
-annoncées, il fit lui-même des commandes de toilette; et je me souviens
-d’un certain Pomadère (célèbre sous Balzac) qui fut imprudemment
-conseillé à notre ami. Il en résulta des complets gris, qui ne valaient
-pas ses précédentes tenues; et surtout des factures protestées--car
-la fortune ne vint pas si vite; et Carriès me parla souvent de
-faire pulluler autour de sa propre statue un peuple lilliputien
-de créanciers, entre lesquels ledit Pomadère jouerait le rôle de
-tourmenteur en chef.
-
-Un médaillon alors ébauché de Mme Gautier ne vint pas à bien. Je
-visitai Carriès dans son atelier de la rue Boissonade; puis boulevard
-Arago, dans un agréable décor. Je me souviens d’une petite cuisine
-garnie de poteries et de bouquets de légumes secs ayant des airs
-de Chardin. Souvent aussi je le reçus chez moi. Nous fîmes encore
-ensemble des promenades et des visites; une entre autres dans un hall
-du quartier Monceau qui recélait de belles œuvres du jeune maître:
-chez Leys, le parent et l’associé de l’éminent décorateur, M. Georges
-Hœntschell, un des meilleurs amis de Carriès, chez qui le sculpteur
-vient de s’éteindre, entouré de soins touchants.
-
-A partir de 1892 seulement, après le grand succès consacré par la croix
-qui le réjouit: «ça éclaire», disait-il,--apparut un Carriès un peu
-plus officiel, plus soigné, vêtu d’étoffes sombres, et d’un abord plus
-habituellement affable.
-
-La dernière fois que je le vis ce fut à Paris, chez un restaurateur,
-en janvier. Ma fin de dîner s’associait à son entrée et nous restâmes
-à causer une heure librement et joyeusement. Il retournait, comme
-toujours, à Montrivault, pour travailler à sa fameuse porte. Jamais je
-ne le vis si gai, spirituel, brillant, presque _serein_. Et certes, il
-avait fallu bien des adoucissements de la fortune pour assurer cette
-grâce à telle nature ardente et troublée.
-
-Sa formule toujours mordante, concise, incisive, avait pris un tour
-bellement expressif, voisin de certaines légendes de Forain, d’un
-pythagorisme brutal et ouvragé, élégant et corrosif. Puis, une fois
-encore, la dernière; le rapide bonjour du vernissage, au Champ-de-Mars.
-«Votre portrait de Whistler est admirable!» Il me clamait cela
-joyeusement, de loin et des séances étaient enfin arrêtées pour un
-buste dès longtemps projeté. Pauvre beau buste que seul ébauchera
-l’ombre, que le silence achèvera seul!
-
- * * *
-
-Un trait bien symptomatique de cette prédominance de l’exécution sur
-la conception dans le travail de Carriès, c’était, par exemple, cette
-tournure de sa réplique à la commande d’un buste. Il ne répondait pas:
-«Je vous donnerai telle attitude». Non; il disait: «_Je le ferai en
-grès._» Et les larmes lui en perlaient aux yeux, comme l’eau monte à la
-bouche du gourmet au penser d’un fruit mûr. Et certes, il y avait d’un
-fruit dans la saveur des œuvres du potier-statuaire. Non pas seulement
-dans ses vases qui ne sont que des _courges_ d’art admirables; mais
-dans ses têtes. Je ne sais de lui qu’un buste tant soit peu portrait:
-celui de M. Vacquerie. Il y a bien aussi M. Breton; mais costumé
-encore. Un autre, ébauché d’après Mlle Ménard-Dorian, de ressemblance
-jugée insuffisante, tournait à la fantaisie décorative, de par une
-collerette ou quelque détail de toilette amplifié comme il ne pouvait
-guère n’en point échapper à l’auteur, toujours enclin à tirer d’un
-modèle moderne un Franz Hals ou une jeune Flamande.
-
-Ces œuvres, je les revois, les unes isolées, les autres en de
-successifs groupements publics ou privés. Au Salon, encore, en 1883,
-parut en compagnie d’un Courbet, un évêque chapé, mitré, gemmé, dont
-on parla peu. Carriès, à cette époque, ne recevait guère de commandes
-que d’un seigneur étranger dont il fit le portrait et me parla toujours
-avec une respectueuse sympathie. Un peu plus tard, s’agglomérait, rue
-Vivienne, un essai d’exposition d’ensemble: une vingtaine de têtes
-et de bustes où le comique délabré et débraillé de Callot, dans ses
-_gueux_, s’allie au caricatural de Daumier ou de Gavarni, pour modeler
-un pêcheur à la ligne sous son chapeau de paille en auréole bossuée,
-ou quelque moderne Rabelais à la barrette de travers. En somme des
-prétextes à des trouvailles d’expressions moins qu’à des recherches de
-patines,--non encore pourtant poussées au sublime du genre.
-
-Puis éclôt une série de têtes d’enfants, visibles de-ci de-là; de
-nouveaux fruits, ceux-ci de fraîcheur et de candeur, de grâce et de
-tendresse; des pêches, vaguement pensantes et penchées, avec tout
-l’indécis des yeux errants, et contournées de petites collerettes
-qui se plissent comme des feuillages. Enfin, tout cela se revit
-nombré, massé, catalogué, exhibé bienveillamment dans la prestigieuse
-résidence de Mme Ménard-Dorian, rue de la Faisanderie, la même année
-que furent exposés, salle Petit, les dessins et manuscrits de Victor
-Hugo. L’exhibition privée, bien présentée, fit du bruit, et Carriès me
-vint prendre pour que nous l’allions parcourir ensemble. Il y avait là
-toutes les têtes déjà citées, entre autres cette _belle Cordière_[53]
-commandée par Lyon, la ville natale de la femme poète.
-
- Quoi, c’est là ton berceau, poétique Louise?
-
- [53] Louise Labé.
-
-Puis un buste de jeune homme, le fils de l’étranger, un plâtre coloré,
-et l’une des plus charmantes créations de Carriès. Aussi une tête
-couchée de Bottom, aux oreilles allongées et pendantes, un objet d’art
-d’une patine sans égale. Mais surtout la propre statue du statuaire
-en cire vierge d’un jaune de vieux miel. Cet ouvrage, très compliqué,
-devait faire partie de la décoration d’un puits, si je me souviens bien
-d’un dire de l’auteur. On l’y voyait debout, à mi-corps, sous un petit
-chapeau de feutre gondolé, et tenant dans une main la gracile figurine
-d’un seigneur Louis XIII. Vers le bas où s’agençait encore un vase de
-fleurs, un fin masque de femme, les yeux clos, se modelait, s’effaçant:
-propre effigie de la mère de Carriès.
-
- * * *
-
-A cette étape se ferme la première période de la vie publique de
-Carriès. Ceux qui l’avaient connu à l’issue de son premier succès ne le
-virent plus guère. Dégoûté de Paris, et déjà fatigué du monde,--un peu
-comme un autre Rollinat,--il ne demeura en relations qu’avec un petit
-nombre.
-
-Soudain un bruit courut, que voici réduit à son rudiment boulevardier
-et blagueur d’alors: «Carriès vient de découvrir les grès des Japonais
-dans la forêt de Fontainebleau!--Bizen et Fizen en Seine-et-Marne[54]!»
-Je me rappelle avoir rencontré le nouveau potier, à cette saison de
-printemps très frais, sur le pont de la Concorde. C’était un de ses
-jours rébarbatifs et soucieux. Je le vis venir de loin, sous un vaste
-manteau, et cravaté d’un cache-nez de tricot qui pouvait bien auner
-trois mètres. Il me fit part de son étonnante trouvaille dont je n’eus
-garde de douter, en quoi je fis bien, puisqu’elle était vraie.
-
- [54] Plus tard seulement, l’entreprise fut transportée dans la
- Nièvre.
-
-C’est en 1892, au Salon du Champ-de-Mars, que la découverte, déjà
-connue et appréciée des amateurs, éclata aux yeux de tous avec
-l’éblouissement dont on se souvient. Entre nombres de têtes et de
-bustes,--comme si, dans un pressentiment qui semblait alors à plusieurs
-un manque d’adresse, le jeune maître eût voulu, par cette livraison
-un peu envahissante, faire embrasser au moins une fois de son vivant,
-presque toute son œuvre,--apparut cette fascinatrice vitrine étagée en
-un fruitier prodigieux, de tant de vases et de gourdes, de bouteilles
-et de lagènes où se mariait, comme aux têtes d’antan, la même
-saisissante antithèse du précieux et du fruste.
-
-De forme à peine que la plus rudimentaire, voire la plus rude. Des
-aspects artificiels de calebasse, pour l’apparence et le grain, depuis
-le mat de la coloquinte fraîchement cueillie jusqu’au brillant de la
-gousse laquée du caroubier, par le granulé et le poli de toutes les
-coques et de toutes les cosses.
-
-Et, là-dessus, glissant somptueuse et pensive, une larme dorée,
-pareille à celle dont usent les Japonais pour recouvrir la suture des
-riches objets qu’ils réparent visiblement, leur occasionnant ainsi un
-lustre nouveau, d’une cassure ostentatoire et luxueuse...
-
-Peu d’objets, sous notre ère d’estampage et de refait, auront, autant
-que les vases de Carriès, donné l’impression du bibelot _unique_. On
-sent que _le pareil_,--le plus humble,--n’est pas loisible à leur
-céramiste, tout comme l’exacte répétition d’un visage ne semble pas
-permise aux moules même du Créateur éternel.
-
- * * *
-
-Plusieurs exaltèrent l’œuvre du potier du Morvan; les vases, en
-nombre restreint et toujours uniques, furent acquis, chèrement, par
-des amateurs et des Musées; et Carriès se vit, à cette heure, et très
-justement, quelque peu proclamé:
-
- Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire.
-
-Mais des parties d’un autre ouvrage bien plus important occupaient
-encore la vitrine: la porte dont j’ai parlé plus haut. Nous sommes
-plusieurs à posséder la collection d’une dizaine de vues des fragments
-successifs constituant l’ensemble de cette arche. Et, sur l’une de ces
-photographies, la signature de Carriès au-dessous de cette rubrique
-emphatique et zigzagante: «_Mon Calvaire!_»
-
-Encore une fois je ne suis point de ceux que peut délecter la
-conception de cette œuvre, dont le plan ne semble pas au reste revenir
-tout entier à Carriès. M. Grasset, s’il accepte sa part de paternité
-dans cette élucubration singulière, dira sans doute qu’il n’a voulu
-que disposer pour son ami un motif inépuisable aux recherches des
-colorations et des émaux. Et n’est-ce point beaucoup déjà, si ce n’est
-pas assez?
-
-Car, que pourraient bien philosophiquement signifier, et en dehors de
-la pure et simple fantasmagorie décorative, ces deux hauts piliers
-aux irrégulières alvéoles meublées et peuplées de mascarons reflétés
-de Boilly, de Cruikshank et de Doré; des Debureaux, la collerette
-tuyautée et le rictus falot; grimaces de bouches édentées, de trognes
-pleurardes, de faciès joviaux, dont Carriès m’a souvent dit qu’il se
-les posait à lui-même, se faisant des moues devant le miroir. Dans le
-cintre, des soleils jocrisses et des lunes renfrognées, entourés de
-poissons et de lapins, de singes attifés et accroupis, et de truies
-caracolantes[55]; des chauves-souris en forme de cartouches, ayant un
-visage pour ventre, sans omettre, aux angles, d’étonnantes figures de
-femmes gracieusées en des postures de grenouilles, et certain hideux
-bébé coiffé d’un bonnet d’âne et montrant son sexe avec dégoût, sous
-toute l’horreur beuglante de son visage de mandarine écrasée. Et
-le couronnement de ce cauchemar: une gueule de poisson à oreilles
-humaines, et d’où s’échappe, s’avançant avec naturel, une demoiselle
-en pied, mi-médiévale, mi-actuelle, d’une intéressante laideur et
-gantée haut, telle qu’une fille de bonne maison qui tient à conserver
-les mains blanches. D’aucuns verront sans doute émerger de tout ce
-brouillamini la distincte allégorie de l’art ou de la vertu planant
-par-dessus les laides cocasseries de l’existence. Rien ne s’y oppose,
-et la version en suffit. Mais la plus vraie est encore celle-ci, que
-peut-être,--disons sans nul doute, nous qui savons le prestige même
-d’un éclat de brique échappée aux doigts de ce cuiseur,--que cela
-_eût été_, que cela _est beau_; car l’état présent de l’œuvre permet
-d’espérer sa possible édification presque intégrale. Les quelques
-chapitres qui font défaut à cette autre arche surprenante, celle-ci de
-Flaubert: Bouvard et Pécuchet, empêchent-ils de s’incliner en y rêvant?
-Les circonstances invisibles qui disposent souvent pour le mieux de
-leur fini absolu les œuvres en apparence interrompues et inachevées,
-pratiquant d’elles-mêmes, préventivement, le travail d’extraits que
-la postérité toujours exige, ont peut-être, par cet arrêt tragique et
-violent, en apparence désastreux et injuste, donné à toute l’œuvre de
-Carriès l’aspect si précieux de négligé et de fini qu’il affectionnait
-lui-même pour chacun des ouvrages sorti de ses mains.
-
- [55] Du Hieronymus Bosch en relief.
-
-J’ai sous les yeux un mascaron qu’il m’avait donné; c’est une sorte
-d’Othello maussade, aux tons de pois cassés, vernissés et verdâtres,
-au nez camard, à la babine cruelle et dégoûtée. De noires irisations
-fluent dans les poils et par les rides, et la plus sombre coule et
-roule de l’œil gauche comme une larme sur ton sort échappée à l’une de
-ces grimaces que tu te faisais à toi-même devant le miroir, quand tu
-posais pour toi, noble endormi d’hier!
-
-Certes, malgré le prématuré de ta disparition terrifiante et soudaine,
-tu peux sommeiller sans trouble, Jean Carriès, sous ta belle porte
-ainsi attribuée à plus éloquent usage que celui dont la pouvaient
-consacrer les Thés mondains--_où s’échangent des propos fades_, selon
-l’expression du poète;--ta porte mystérieuse où je te vois couché,
-ainsi que fut Raphaël, sa Transfiguration lui servant de lumineux
-catafalque. L’avenir est sûr de toi, comme toi de lui. Ta place est
-marquée dans l’immortel permanent où fusionnent les avenirs et les
-passés. Ta droite y rencontre et étreint celles d’Adam Krafft et de
-Pierre Wischer de Nuremberg, et celles de ces artistes anonymes et
-merveilleux qui ont fait de la cathédrale d’Innsbrück un éternel
-enterrement de Maximilien à tout jamais religieusement célébré debout
-par une population espacée de chevaliers et de rois, de seigneurs et de
-prêtres, de dames et de reines, dont le bronze pleure!
-
-
-
-
- XVII
-
- A MAURICE BERNHARDT.
-
-
-
-
- LES NOCES D’ARGENT DE LA VOIX D’OR
-
- (SARAH BERNHARDT.)
-
- «Je l’ai vue une fois dans ma vie, et je me souviens qu’elle
- m’avait tellement captivé, que chaque fois qu’elle finissait
- de parler, il me prenait des démangeaisons de marcher sur le
- théâtre et de jeter dans le parterre tous les autres personnages
- dramatiques.»
-
- JAMES BERESFORD.
-
-
-Elle m’apparaîtrait volontiers comme un gracieux épilogue des fêtes
-franco-russes--et c’est sous cet aspect que je la veux envisager tout
-d’abord--la manifestation qui se groupe aujourd’hui autour du nom
-cher à tous les bons,--de notre belle Sarah Bernhardt. Je vois à cela
-plusieurs raisons. La distance n’est pas grande qui sépare ce précieux
-nom des plus nobles interprétations du patriotisme. Ce ne fut le moins
-cher ni le moins glorieux de ses rôles que ce rôle d’ambulancière de
-l’Odéon qu’elle tint avec autorité et valeur dans l’époque troublée
-dont ces récentes fêtes de l’alliance nous apparaissent enfin comme un
-radieux erratum.
-
-Or, durant ce long et douloureux intervalle, ce fut encore une de nos
-fiertés que le refus maintenu sans ostentation, comme sans faiblesse,
-par la première de nos comédiennes, des plus brillantes offres qui
-lui purent venir d’outre-Rhin. Et je sais tel éminent homme politique,
-lequel tint à honneur de la mander expressément pour lui adresser
-en son nom propre, tout comme au nom de l’État et du pays, des
-félicitations et des grâces.
-
-C’est donc d’une ingénieuse et charmante justice de reporter sur celle
-qu’on nomme équitablement «la grande artiste», l’excédent de tendresse
-que laisse inactif en beaucoup de cœurs le passage météorique des
-Altesses.
-
-Car il fut d’un ordre exceptionnellement délicat, le désenchantement
-qui suivit les journées d’octobre.[56] Certes, les résultats étaient
-mieux que satisfaisants; et c’était de l’acuité même de tant de
-sensations qu’une exquise tristesse nous était née. Un regret de
-qualité, ne pouvant se faire aux plis disparus de l’impériale écharpe
-envolée. L’habitude reprise d’acclamer, inhérente à notre nature, et se
-résignant mal à refouler à peine éclos, des hourras arrêtés trop net,
-des vivats, coupés si vite.
-
- [56] Fêtes de l’Alliance russe.
-
-C’est, je le répète, à mon sens, et pour une part, de cette sensible
-disposition d’esprit que la journée Sarah Bernhardt s’effectue. Non pas
-en fait, mais en date. Certes, l’illustre titulaire n’a besoin d’aucun
-héritage de bravos ni de triomphes. Sa rayonnante carrière n’en est
-qu’un incessant tissu, une mosaïque indiscontinue. Sarah ressemble
-à cette sultane Zobéide qui se plaisait à entendre psalmodier le
-Koran autour de son palais par des milliers de fidèles. Ainsi de nos
-permanentes admirations, de nos ferveurs adorantes.
-
-Les grouper en un banquet, les concréter sous forme de gala, n’est
-qu’une virtualité effectuée, et je désire qu’on entende bien que si
-j’en attribue en quelque sorte la présente réalisation à la plus-value
-d’un vœu national, c’est un fleuron de plus dont je veux fleurir le
-couronnement de notre dramatique Tsarine.
-
- * * *
-
-Relire le _Traité des couronnes_ de Tertullien, pour distinguer et
-spécifier, serait, en l’espèce, oiseux et superflu, puisqu’il faut,
-tout d’abord, celles-là, les lui décerner toutes. Mieux vaut donc le
-composer à nouveau, pour ouvrer des bandeaux inconnus, des diadèmes
-irrêvés, mieux faits aux tempes de notre Muse.
-
-Les couronnes! Mais il ne faut que remonter au fil des jours, l’onde
-même où Sarah-Ophélia s’est coiffée de tant de fleurs immarcescibles,
-pour les reprendre à son souvenir acclamé et les lui rejeter comme
-autant d’odoriférantes auréoles. Ces couronnes, je les respire ou les
-revois, au cours lumineux et embaumé de ma mémoire qui les charrie.
-Alcmène, roses attendries sous un blanc linon. Andromaque, myosotis
-obscurcis d’un sombre crêpe. Marguerite, couronne de camélias;
-Phèdre, couronne de camées. Orchidées, Izéyl et Gismonda; Cleopatra,
-couronne de lotus; Théodora, couronne de pierreries. La _Princesse
-Lointaine_, couronne de lys d’argent aux pétales de perles. La litanie
-s’en énumérerait comme une hymne de sainte Hildegarde ou un chant de
-Marbode; sans omettre cette couronne de cheveux blancs dont il plut,
-un jour, à la jeune sociétaire, de couronner coquettement l’aveugle et
-sexagénaire Posthumie.
-
-Sarah Bernhardt! (Pourquoi pas Bernard? écrivait jadis M. Sarcey) ces
-simples syllabes devenues magiques ne sont-elles pas elles-mêmes comme
-une musicale couronne dont la prêtresse d’un verbe inouï vint ceindre
-le monde?
-
-Sarah Bernhardt, admirable et désespérante matière à mettre en vers et
-en prose. Par où commencer, par quel rayon prendre?--C’est l’infirmité
-des biographies, maladroites et balourdes touche-à-tout d’une draperie
-qu’il sied, pour demeurer dans le vrai, de ne relever qu’avec des clous
-d’étoiles.
-
-«Je ne l’ai vue qu’une fois, dans Cordélia, me disait le maître Gustave
-Moreau. Je ne l’ai jamais oubliée.»--Simple parole révélatrice et
-mémorable.
-
-Quels sont ceux d’entre nous, en effet, pour lesquels l’art de Sarah
-Bernhardt n’a pas incarné une fois ou mille fois, la plus subtile
-part de leur rêve? Tous, cette minute-là nous a faits siens par la
-plus inaliénable des reconnaissances de l’esprit, et rien qu’à cet
-appel nous nous devons de diaprer notre guirlande. Quant à moi, n’y en
-eût-il pas cent meilleures raisons, j’évoque telle attitude et certaine
-intonation du _Sphinx_ (cependant écrit pour une autre) auxquelles j’ai
-dédié dans le passé plus d’une pensée et bien des immortelles.
-
-Pour ceux qui, moins heureux que Gustave Moreau, n’ont pas même vu
-Cordélia, c’est le type, dirais-je, le mythe de Sarah elle-même, qui
-incarne en eux son personnage.
-
-Et ceux-là ne sont ni les moins captivés, ni les moins férus. Sarah,
-qui une bonne fois, du temps de l’_Étrangère_, s’est emparée de son
-Paris et de ses Parisiens, pour ne s’en plus dessaisir jamais; que
-dis-je? de ses Parisiennes, lesquelles s’ajustèrent toutes _à la
-Sarah_, et qu’on rencontrait engoncées de certaines collerettes et
-coiffées de certains frisons à la mode de leur idole.
-
-Ce sont ces attiques Parisiens-là, les vrais habitants de sa bonne
-ville, qui, les nuits de brouillard, quand le légendaire cab de
-l’actrice la ramène du théâtre, lui crient de paternels: «Prends garde,
-Sarah!» ou autres avis de sollicitude familière.
-
-C’est que le Français né malin sait le prix de ses objets d’art et
-soigne ses bibelots; il évalue le relief dont sa célèbre enfant gâtée
-rehausse la cité: et puis ne s’agit-il pas de cette mobile tragédienne
-qui, le même soir, d’une note gamine, déride un esprit chagrin, et de
-la comédienne dont le tragique accent trouve le chemin d’une humeur
-rude?
-
- * * *
-
-Il y a autre chose. _Si l’on regarde longtemps_, selon le mystérieux
-mot d’un autre personnage de Dumas, les légendes s’assouplissent,
-les caractères s’accomplissent et rehaussent les vraies réputations
-artistiques, d’édifiants corollaires. Or, il faut en prendre son parti,
-c’en est fait, des excentricités de Sarah Bernhardt. Ou plutôt, en quoi
-elles consistaient réellement, on a fini par le connaître.
-
-Toujours la première au devoir et à la peine, pleine de vaillance
-allègre et de communicatif entrain, rendre la justice avec équité,
-dissiper des malentendus, apaiser les dissidences, avec pour les
-seules palmes dont elle entende être récompensée, une réussite d’art
-ou le remerciement d’une amitié, c’est tout d’abord de cette façon-là
-que Sarah Bernhardt se montre excentrique. Mais ce n’est pas tout.
-Donner aux timides, comme aux plus forts, l’indéfectible exemple
-du courage, sans oublier ce remontant exemple de jeunesse et de
-beauté dont nos extases sont remplies.--«Si ce n’était pas pour vous
-qu’on vous aimait, ce serait pour soi;--je l’ai souvent dit à notre
-miraculeuse amie;--vous êtes le seul être auprès duquel on ne se sente
-pas vieillir!»
-
-Les mêmes demeures, les mêmes objets, les mêmes amis, les mêmes
-serviteurs--dirai-je les mêmes chiens... et les mêmes tigres? Que de
-gens l’on étonnerait à leur démontrer que celles de ses qualités qui
-rendent Sarah Bernhardt le plus justement admirable sont, avant tout,
-ses vertus domestiques. Or c’est ainsi; et nul n’y contredira de ceux
-qui, reçus par elle dans ces féeriques ateliers-halls qu’elle inventa,
-se sont émerveillés d’y goûter entre tant d’exotiques raretés, un
-charme discret d’intimité et de famille.
-
-Loin de moi, ma chère Sarah, l’idée de vous métamorphoser en une
-auguste bourgeoise. Mieux que personne j’ai su, dès longtemps,
-apprécier ce que votre vif et fin esprit recèle et dégage d’aimable ou
-savante fantaisie. Mais la forme prime-sautière et spontanée qu’elle
-revêt toujours la range parmi ces originalités naturelles subtilement
-définies par Gautier, et qui seraient obligées de «se travailler
-beaucoup pour être simples».--Je n’en veux pour preuve que ces
-gentils _dîners sur l’herbe_, où nous fûmes conviés en la loge de la
-Renaissance, il y a deux ou trois automnes, et dans lesquels le couvert
-se mettait réellement à terre sur d’antiques tapis d’Orient aux tons de
-lichen alpestre et de mousse fanée.
-
-J’ai dit votre fin et vif esprit. Que ne dirai-je point de votre grand
-et profond cœur?--Combien vous fûtes propice et douce aux lettrés
-inquiets dont les débuts incertains, les talents contestés, les
-sincères essais rencontrèrent tant de fois en vous une protagoniste
-géniale, une auxiliatrice inspirée, cela est connu de beaucoup. Que
-votre magnanime ambition place une réussite esthétique avant un succès
-d’argent, cela s’applaudit et s’apprécie. Mais le témoignage que je
-veux choisir entre mille, de votre grandeur d’âme, sera celui qui me
-fut récemment si cher, lorsque pour rehausser nos fêtes de Douai de la
-suréminence de votre jeu et du prestige de votre personne, vous n’avez
-pas craint de vous imposer un voyage de plusieurs jours, dans le seul
-but de servir un ami et d’honorer une poétesse oubliée.
-
- * * *
-
-Donc aujourd’hui, pas d’autres considérants sur votre sidérale
-carrière, que le plus éloquent de tous, l’affluence autour de vous de
-nos enthousiasmes maintenus, de nos fidélités inaliénables, amplifiés
-des innombrables élans que la distance retient et que l’éloignement
-afflige. Point non plus de fastidieuses biographies. Rien que votre art
-suprême, votre florissante beauté, votre impérial sourire. Et devant
-eux, ce seul point de repère charmant, digne de leur gracieuse Trinité
-et de vous-même: _A Versailles, un jour, dans un couvent de la rue des
-Rossignols, naquit une voix, à qui ce joli nom devait porter bonheur,
-et qui allait enchanter le monde._
-
-«D’autres sont les grands hommes, disait Victor Hugo parlant de George
-Sand. Elle est la _Grande Femme_!» Qu’on me permette de reprendre
-à l’auguste maître et à l’illustre immortelle qu’il célébrait ce
-lapidaire éloge et d’en faire don en ce jour à Sarah Bernhardt, ainsi
-qu’ils l’eussent tous deux voulu, pour l’inscription commémorative de
-son jubilé et ses noces d’argent avec nos âmes.
-
-Et puisque j’ai parlé de couronnes, en voici une dernière. La rose
-mourante que le _Passant_ prit aux sombres cheveux de Silvia, dans un
-début inoubliable, s’est faite roseraie. Et ce sera, Madame, l’une des
-pages les plus colorées et odorantes de vos récits de voyages qui nous
-sont promis, que ce lac lointain, tout chargé de barques et de musiques
-voguant et jouant pour vous, sur une eau si jonchée de fleurs que tout
-l’azur en disparaissait lui-même, noyé sous des pétales de roses.
-
-Telle est la géante et mouvante couronne qui vous convient, ô grande
-Sarah Bernhardt, pour le feu sacré et le souffle d’art dont vous avez
-embrasé et rafraîchi le monde. Nos cœurs aujourd’hui pour vous fleuris
-les secondent et les suppléent, ces milliers de pétales qui flottèrent
-ce jour-là vers vous, ainsi que de tendres cœurs parfumés et de roses
-lèvres murmurantes.
-
-
-
-
- XVIII
-
- A GIOVANNI BOLDINI.
-
-
-
-
- LE MASQUE
-
- (LA DUSE.)
-
-
- Sans doute il est bien tard pour _déjà_ parler d’elle.
-
-Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce
-qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication
-que, de temps à autre, les _montreurs_ doivent faire de certains
-sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là
-est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent
-attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de
-ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu
-l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais
-ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens
-d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.
-
-L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent
-l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront
-demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui
-demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre
-plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait
-devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans
-une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom
-d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard
-pour _déjà_ parler d’elle?
-
- * * *
-
-Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin,
-de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais,
-qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue
-natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle
-représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque
-douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la
-mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement
-désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière
-illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun
-nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette
-antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide
-de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante
-sans beauté, séduisante sans coquetterie.
-
- [57] Décédé depuis, à Paris, en 1898.
-
- Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,
- Les regards ont perdu la candeur de traduire...
-
-Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon
-correspondant mystérieux,--lequel me répondit: «_La Duse_».
-
- * * *
-
-Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de
-l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora.
-L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au
-printemps de 1887. Une affiche annonçait la _Societa equivoca_,
-autrement dit: le _Demi-Monde_; et, pour un jour suivant, _Francillon_.
-Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de
-surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition
-entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une
-combinaison toute personnelle.
-
-Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, c’était une certaine
-façon d’être en scène sans rien qui décèle tout d’abord le premier
-sujet, presque l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la suite
-du rôle de cette soustraction originelle,--à la guise de ces plus
-subtiles des coquettes qui s’enlaidissent à dessein la veille du jour
-où leur beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des amis de
-l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs m’ont détourné de cette
-croyance. Le calcul de Mme Duse ne va pas si loin.
-
-Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son émotion, à la passion
-de son tempérament, au penchant de sa nature, où rien n’est si composé,
-mais volontiers spontané et véhémentement expressif. Aux premières
-scènes, son don pythique n’a pas encore reçu toute la chaleur dont la
-communication graduée doit porter à leur comble par la diction saccadée
-ou le débit emporté, dans les scènes médianes ou finales, ses qualités
-naturelles de pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.
-
- * * *
-
-Ces jours derniers--à huit ans d’intervalle,--un vif désir me revint
-de me retrouver sous l’influence de ce jeu électrisant--dirai-je
-électrique?--toujours comme gros d’orage, et dans lequel la foudre
-éclate, zigzagante au milieu d’une tirade posée. Et je me rendis à
-Bruxelles, pour entendre la Duse dans la _Cavalleria rusticana_, la
-_Locandiera_, la _Moglie di Claudio_, la _Signora delle Camellie_ et
-_Magda_.
-
-Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, défalquer
-l’étonnement dont l’admiration s’appauvrit. Y eut-il encore de
-l’air dépaysé d’une plante méridionale, en ce climat _pluvinant_ de
-Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi déserte?--Ou bien
-réellement l’exportation et les tournées ont-elles, comme souvent
-il arrive, _unifié_ l’art, il me semblait naguère plus divers de la
-comédienne? Au cours de ces représentations plus nombreuses, mon
-impression, toujours fort admirative, se montra plus raisonneuse, moins
-miraculeusement subjuguée. En voici les conclusions:
-
-«Le moins possible de pas entre la fiction et la réalité,--me disait
-pittoresquement un éminent diplomate ami de la femme, admirateur de
-l’artiste,--ne serait-ce pas une juste définition de l’interprétation
-dramatique la plus adéquate?--Or, nulle de celles qu’il nous a été
-donné d’entendre n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la Duse.»
-
-Cela--qui peut-être est vrai--s’explique ainsi, et c’est, entre autres,
-la grande différence qui sépare la Duse de notre inimitable Sarah
-Bernhardt, dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière,
-la préoccupation de faire _vrai_ ne se sépare jamais de la volonté
-de faire _esthétique_. La mort de Fédora, si poignante soit-elle,
-n’abdique point le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement
-et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire dans la chute suprême de
-l’agonie. Rien de tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, voire
-une grimace, ne détourneront aucunement d’assurer par leur moyen,
-plus de _prenant_ à telle phase du personnage qu’elle représente,
-certaine phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre grande
-tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs fois entretenu de la
-célèbre Italienne, qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité voir
-faire ses débuts[58] à Paris, sur le théâtre même de la Renaissance.
-
- [58] Réalisés depuis.
-
-«La scène italienne,--me disait en substance la créatrice de
-_Gismonda_,--est une école de vérité. Il n’est pas rare d’y voir des
-acteurs de second ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de ses
-études et séjours en Italie que Desclée avait contracté ces qualités
-de jeu naturel, de mimique juvénile et spontanée qui constituaient le
-meilleur de son talent et composèrent une bonne part de sa renommée.»
-
-Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle scène de la _Dame aux
-camélias_, durant laquelle des qualités similaires portent à son comble
-l’art réaliste, disons naturaliste, de Mme Duse.
-
-Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune femme l’immolation
-irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri
-salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée
-heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour
-cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie
-de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée,
-démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle
-attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut
-pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce
-geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette
-féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le
-manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire
-abandonnée.
-
-Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de
-la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette
-subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de
-sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne
-pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid
-d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une
-fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque
-allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots
-secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on
-a repris son jouet, sa friandise, sa poupée.
-
- * * *
-
-Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets
-caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois
-exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais
-comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur,
-pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité
-exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté
-ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit
-se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et
-de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et
-émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève _Cavalleria
-rusticana_ mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre.
-
-Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même
-temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La
-gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue.
-La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle
-portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit
-et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à
-Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public
-parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet
-aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne.
-
-Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale
-au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que
-des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en
-sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne
-se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris
-en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier
-après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble
-pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait
-bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme
-éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration
-sympathique.
-
-Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul
-doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint,
-en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son
-génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien
-agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand,
-l’an d’avant, avait fait recette.
-
-Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se
-manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique,
-deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des
-pièces comme la _Locandiera_, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la
-noble interprète de _Nora_ et de l’_Abbesse de Jouarre_, ressasser,
-entre le blanchissage de _Madame Sans-Gêne_ et les couplets finaux de
-Scribe, des fadaises que l’auteur du _Domino noir_ eût désavouées.
-D’autre part,--outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,--ses
-toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty
-et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs
-faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables.
-
-Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne
-nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des
-rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui
-se pourraient montrer moins patients.
-
- 28 juin 1895.
-
-
-
-
- XIX
-
- A PAUL HELLEU.
-
-
-
-
- UN FÉMINISTE
-
- (A PROPOS DES EAUX FORTES DE PAUL HELLEU.)
-
-
-Le jeune et brillant comte de Castellane vers lequel sont anxieusement
-dirigés bien des regards pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il
-le Mécène promis; un collectionneur non content de meubler des galeries
-reconstituées selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus
-de la légitime union du Boulle femelle avec le Boulle mâle; mais un
-Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la féerie et
-l’histoire?--Et puisqu’on nous parle de Trianon à propos de l’étage
-de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, entre non moins
-d’étonnement que n’en fit jaser le palais du Conte oriental--un vers
-célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:
-
- Un regard de Louis enfantait des Corneille?
-
-L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion et
-d’une éloquence cette fois embellie d’espérance en la jeunesse et
-la fantaisie. Nos amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des
-amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité et de la
-préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant de
-par sa richissime collection de dessins amassés avec des sous, rien
-qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de
-paquets--(Veuillot l’aurait dit ainsi)--«_autour d’un ressemelage!_»
-
-Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui
-ne méritera pas seulement l’épithète d’_interminable_. Le billet de
-mille froissé autour de cette épreuve de la _Bouquetière_ de Boucher,
-en marge de laquelle se lisait encore au crayon le prix que l’avait
-vendue aux deux frères le père même de l’expert Danlos: trois livres
-dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs qui
-ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces
-antiques achats enlaidis de gros prix et qu’il faut désormais laisser
-aux maniaques et aux musées.
-
-Il est encore de nobles et plus récents objets méconnus qu’il siérait
-de grouper glorieusement et modestement ainsi que l’ont fait les
-Goncourt pour la première et la plus importante partie de leur
-collection--c’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher: et puisque
-la mode est aux reconstitutions, c’est le _suranné_ qu’il faudrait
-reconstituer pour ne pas retarder sur les trouvailles.
-
-Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques semaines encore, à la
-portée d’inintelligentes collections qui n’en ont pas voulu et qui se
-seraient haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.
-
-Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux
-sous le martel de ces enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas
-toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés
-pour faire exécuter _par des vivants_ des décorations et des objets
-d’art d’autant plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit être
-plus clément ou plus fervent et qui deviendront des chefs-d’œuvre.
-Car c’est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le
-regard renseigné dont les contempleront dans l’avenir ceux qui les
-comprendront enfin!
-
-Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et
-charmante descente du Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne
-cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations
-follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis.
-
-Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité,
-que de timides réussites sur des chemins parcourus; et j’aime mieux
-certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière
-qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là
-sut du moins rater tous!
-
-Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase jeune, et d’un nouvel
-appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête; j’exige de
-m’enivrer réellement, fictivement en de modernes vases murrhins; je
-veux un _surtout_ de table qui soit en cristal d’un verrier Fée,
-serti d’émaux du magique bijoutier Lalique;--et que le festin qu’ils
-brillantent soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stevens
-et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des
-lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre,
-et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils
-cupidos de Willette.
-
- * * *
-
-J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze ans, devant ces
-Versailles merveilleux exposés au Champ-de-Mars par notre subtil ami
-Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien--en train d’anciennes
-citations--transposer ce vers:
-
- Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!
-
-Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité
-même de ceux qui l’admirent et le font œuvrer pour n’avoir pas encore
-entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait
-faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées.
-
-C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un amateur intelligent
-vient d’acquérir un des trois panneaux automnaux de l’Exposition. Ce
-ne sera qu’un doux et triste tableau dans une collection, sans nul
-doute délicatement élaborée. Mais le bel et mélancolique boudoir de
-l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là
-les dessus-de-porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques
-exquises et impatientes desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà
-veuf d’une de ses tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne
-pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints
-dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure ses larmes d’or sur
-des olympiens désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont
-s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin où des feuillages
-jaunis se sont défilés comme les grains de chapelet d’un abbé musqué,
-les perles mortes d’un collier de favorite.
-
-Mais combien d’autres chambres en des styles divers et différemment
-élus se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au
-millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert Robert
-retouché ou d’un Canaletti apocryphe!
-
-J’ai vu de quoi tendre toute une _Salle des Fraîcheurs_, sous des
-panneaux de mer, glauques et azurés où claquent et se diaprent les
-drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de
-toilettes ombellifères.
-
-De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre. Il
-les faudrait décrire longuement. Si les navires lui furent chers, il
-aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux pleins de
-reflets et d’encens des cathédrales pensives. Les taches arcenciélées
-que le soleil fait se mouvoir au long des murs et courir sur les
-tombeaux en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer
-leurs insaisissables tons d’althæas satinés et lisses. Mais, agonies
-d’automne, flots soleilleux, mausolées où le jour expire, saurait-on
-vous peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de
-femmes?
-
-Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare
-maître des élégances; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des
-émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de
-rêves.--Goncourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma requête,
-un peu,--j’ose le rappeler,--il ornementa, en 1895, un catalogue de ces
-eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dont une importante
-collection en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême vacation
-de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser,
-ces pointes sèches, que de les appeler les _instantanés_ de la grâce de
-la femme.»
-
-Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins--et plus
-encore?--à savoir, après la décorative consécration de cette préface
-d’un Goncourt et l’estime ancienne des critiques perspicaces et des
-amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux _Mille et une
-Nuits_, l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs
-blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus par
-Helleu avec toutes les nuances des yeux et des eaux, et de la mort du
-soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes...
-
-
-
-
- XX
-
- A LA COMTESSE POTOCKA,
- NÉE PIGNATELLI.
-
-
-
-
- APOLLON AUX LANTERNES
-
- (VERSAILLES.)
-
-
-«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» disait Barbey
-d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la
-rive gauche, qui, naguère fashionable aux jours de jeunesse du
-polémiste-romancier, employait la même indigente magnificence dont le
-vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre
-la faillite, au coin de la rue du Bac et du quai dont il se nommait,
-d’un nom de dandy, lui-même.
-
-Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du café d’Orsay,
-l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du _Café de Louis XV_;
-je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps loué à un
-limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir,
-d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique. Certes il
-_mourait noblement_, quand la _restauration_ cupide et inéclairée est
-venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son
-stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie
-et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant
-misérable.
-
-C’est cette _mort noble_ qu’il serait temps qu’un conseil supérieur
-et conscient prît le parti d’assurer à tout Versailles; ce tout
-Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la
-factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities
-et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles
-qui semble proclamer silencieusement mais désespérément comme son
-auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas difficile de mourir.
-Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de
-visages, combien d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par de
-judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent
-entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent
-sauvegarder de vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser des
-désordres graduels, souligner des désastres successifs; en un mot ne
-pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la
-dévastation et de la décrépitude.
-
-Une vieille parente mienne dont j’ai cité un trait dans mon
-_Saint-Expédit_, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous
-égayait, nous épouvantait de ce récit: un jour que son zèle généreux
-mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel
-elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence
-d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une
-vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se
-badigeonner, décrépite d’un côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus
-de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer--à vrai dire
-à bon droit, contre l’envahisseuse.
-
-Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient
-bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les
-reboutent à faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de la
-coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire être
-immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est
-la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir.
-D’antiques beautés célèbres et _conservées_ nous apparaissent encore
-ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de
-Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode; plus
-touchantes, plus décentes, plus conformes--et finalement plus adroites
-aussi celles qui se contentent de décroître simplement selon le décours
-naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des
-attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a
-magnifiquement spécifiés:
-
- ... on voit _de la flamme_ aux yeux des jeunes gens;
- Mais dans l’œil du vieillard, on voit _de la lumière_.
-
-«Une vieille femme folâtre fait les délices de la mort,» cet adage
-antique ne convient pas moins aux monuments ci-devant jeunes,
-équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels
-le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié même pour de
-radieuses carrières. On a publié la lettre si tendrement cruelle par
-laquelle Mme Valmore rappelle à Mlle Mars la nécessité de rompre avec
-une illusion trop peu partagée. L’illustre actrice comprit, au point
-de paraître pardonner à son amie et de céder; mais non sans avoir
-subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le
-spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse
-rectification verbale: «Mlle Mars a soixante ans; mais l’héroïne dont
-elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle reprit sa tirade. Et
-la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais
-l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation
-où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait _Valérie_, où figure
-certain bouquet, dont l’abandon, après la pièce, était une occasion de
-marivaudage. Et comme en cette suprême soirée d’adieu, elle le jetait à
-son fidèle amoureux le comte de Mornay, les fleurs furent interceptées
-par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement
-dans le dernier soupir de Célimène: «Pauvre Charles! il n’a pas eu
-la première fleur, il n’aura pas le dernier bouquet.»--Pauvres vieux
-jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement à l’entour des
-vieux monuments replâtrés; ils y demeurent dans un décor qui lutte
-comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant
-des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse
-le praticien d’avoir égorgée en faisant des degrés de ce marbre
-sanguinolent qui voulait être une statue.
-
-Je dirai encore une triste et risible histoire de vieille actrice.
-Celle-ci, au cours d’une tournée de province, s’était audacieusement
-fait précéder de ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands
-de musique. Le public le prit mal, et certain titi alla jusqu’à saluer
-de l’épithète de _vieux veau_! l’entrée de l’antique ingénue.
-
-De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, si
-l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et elles seules ne
-demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, ne rejetait tout le tort
-sur leurs avides ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant
-jeunes monuments qui ne savent pas s’acheminer par une graduelle
-dégradation jusqu’à cette totale extinction de laquelle doit résulter
-et ressusciter finalement cette survie des œuvres d’art qui est la
-part des Musées.--«Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité la change» est
-non seulement un beau vers, mais la formule d’une loi de transformisme
-applicable aux êtres et aux choses.
-
-Il y a une forme de résurrection laquelle donne le sens de l’inconnue
-qui devrait être la résultante définitive d’un objet d’art et d’un
-homme. Pour le personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de
-tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette beauté qui ne
-furent de leur vivant que le germe de leur survie; non, ce n’est
-souvent--ironie et dérision--avec une histoire qui sera maintes fois
-légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, un osselet exhibés
-en un reliquaire.
-
-Saint François de Sales, c’est un cœur dans une pyxide à Lyon; saint
-Césaire, c’est une dent, en un monastère de Bernardins. Débris auréolés
-sur lesquels l’édification plane.
-
-Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, pour les édifices,
-voire pour les cités, c’est un muséum. Le palais de Darius,
-repeinturluré, recuit, parvenu pour tout avènement à cette froide
-immortalité qui précède la cendre de l’incendie ou la trituration du
-cataclysme, n’a du moins plus rien à redouter des restaurateurs. Et
-l’on respire à le contempler en songeant que tant de siècles ont œuvré
-et tant d’autres contemplé, pour ce délicat aboutissement que Pierre
-Loti, qui s’est une fois déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle
-de costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils et des
-cabestans, des siècles et des architectures. Qui sait à quelle plus
-minime fin concourront les derniers reflets des mobiliers en or et en
-argent qui meublaient autrefois la galerie des glaces;--les derniers
-rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de Delobel, et du Soleil-Roi
-expirant tous les soirs dans le linceul empourpré des miroirs d’eau
-jaune et mauve;--les derniers parfums des deux mille orangers, les
-suprêmes retombées cristallines des quatorze cents jets d’eau; les
-derniers soupirs des trente mille ouvriers morts pour l’inutile aqueduc
-de Maintenon--et de tant d’autres milliers d’agonies; les derniers
-tintements des quatre cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit
-mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, quatre-vingt-quinze
-centimes--qu’a coûté Versailles!
-
-En quelles vapeurs danseront, en quels échos se condenseront ces
-reflets et ces soupirs après quelques centaines, quelques milliers
-d’ans, quand une Mme Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue mirer
-triomphalement par les ruines de la galerie des glaces et du parterre
-d’eau les basques d’un habit d’une coupe imprévue; quand les
-Louis-Curtins du cavalier Bernin, passés métopes seront mis au rang
-d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques flotteront comme des gazes
-autour de leurs faux cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où
-se lèvent des astres? Diront-elles--et pour tout _Nunc Erudimini!_ que
-Louis XIII, lors de sa première _volerie_, qu’il fit à l’âge de six
-ans, prit un lièvre, six cailles et deux perdrix; et qu’il aima la
-chasse jusqu’à _voler_ tout indistinctement et même la chauve-souris,
-parmi les ombres;--que le _Cabinet des Pendules_ n’était pas le même
-que le _Cabinet des Perruques_;--que le frère du Roi, dans le tableau
-de Nocret représentant la famille royale, fut peint sous les traits
-de l’_Étoile du Matin_, ce qui fit de ce _Monsieur Stella Matutina_
-un bizarre émule pour la sainte Vierge;--que Louis XIV aimait fort le
-raisin muscat;--que les cardinaux bénissaient la couche où les princes
-allaient copuler, et que le Père de la Chaise lors de la célébration
-du mariage du roi avec la Maintenon portait une étole verte; que Louis
-XV écoutait aux cheminées et fit avec passion de la tapisserie; qu’il
-inventa en 1743 le nom de _la Grippe_; que l’an 1738 fut pour lui
-une année de dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... et
-de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait jusqu’à trois
-messes chaque matin, tandis que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!
-
-Fumées!... Fumées!... Fumées!...
-
-A moins que par un anachronisme naturel, et faisant peu de différence
-des élégances contemporaines à celles qui s’y exercent de nos jours,
-on ne vienne à en conclure que le pavillon de Madame a été construit
-par M. Chauchard, et que ce fut dès l’origine que l’automobile de
-Gordon-Bennet occupa la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla
-sur le bassin du cachalot dans la _Ménagerie_.
-
-Fumées! Fumées! Fumées!...
-
-L’important, quels que soient le sens de leurs tournoiements et le
-bleuissement de leurs bouffées, est de laisser s’évaporer, s’évader
-enfin ces volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté leur
-criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau détenu:
-
- Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort.
-
-car les marbres n’en peuvent mais, et parce que les arbres tant de fois
-martyrisés aspirent à ne plus _pousser sous la dictée--de M. l’Abbé
-Batteux_.--Laissons toute cette poussière se poser et toute cette
-cendre reposée enfin, murmurer dans un historique lointain, le _Memento
-quia pulvis_ des Ages.
-
-Le Maître des _Contemplations_ fait se héler avec une majesté inquiète
-les antiques cités dévastées. Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr?
-
-Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être.
-
-Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des civilisations et des
-empires. Et les pompeuses pierres de Versailles imprégnées de solennité
-et de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent muettement de tout
-l’hiatus et de tout le rictus de leurs fissures et de leurs lézardes...
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter dans l’oubli,
-un distingué écrivain, un sincère amant de Versailles l’a proféré
-pieusement, et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce qu’il
-fallait, mêlant les chiffres au style et la technique à la rêverie en
-ses éloquents et fervents articles de la _Gazette des Beaux-Arts_,
-qui auraient mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme a
-été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux effets en résultent
-déjà. L’enlèvement des baraques qui devaient servir à la soi-disant
-restauration de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur du vide,
-que ces gobelets en planches n’avaient d’autre mission que d’escamoter
-des crédits moins chimériques.
-
-L’épuisement prématuré auquel l’écrit de M. Hovelacque semble
-destiné, chez les libraires versaillais, factice ou réel, est de bon
-augure, puisqu’il prouve que le coup a porté sur des juges iniques et
-inquiets, ou sur des lecteurs désireux de lumière. C’est que le Jonas
-de cette Ninive n’y va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des
-choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un restaurateur un fripon.
-C’est plaisir de l’entendre parler de «destructions arbitraires, de
-_retapages_, d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de _toc_
-lamentable et grotesque; d’enlaidissement inutile accompli sans retard,
-au mépris de réparations urgentes; d’étranges mixtures versées à faux
-sous prétexte de patiner de faux bronzes; enfin de toute cette campagne
-de dévastation onéreuse et sacrilège.»--«La destruction analogue du
-bassin de Cérès ne coûtera que dix mille francs,» ajoute l’inexorable
-vérificateur en son ironie attristée. Mais que de poésie et de vérité
-dans ces doléances motivées! «Cet ensemble unique créé par le génie,
-que les saisons, que les années, que les siècles ont doré d’une suprême
-gloire mélancolique, en une heure on le dépouille de sa vieillesse
-vénérable, de son passé séculaire, de son émouvante beauté, on le
-maquille, le rajeunit, le déshonore.
-
-«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui les entourent,
-avec les charmilles dont la cime pourprée, dont les troncs moussus
-ont le ton des plombs bronzés des bassins, des pierres riches des
-margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes des saisons,
-subi les événements des années, vécu d’une vie commune d’où une
-commune beauté était née: peu à peu la Nature avait repris l’œuvre
-d’art, l’avait rendue sienne et pareille à ses œuvres. Le patient
-effort du temps avait fait de cet ensemble, arbres et pierres, une
-harmonie, un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On ne
-remplace pas ainsi en une heure le mystérieux travail de la nature.
-Elle a ses nécessités, ses lois, son imprévu que les restaurateurs
-ne comprennent pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne sont
-pas plus étranges que ses caprices, ni plus beaux. Les patines sont
-l’effet de réactions mutuelles: elles manifestent la vie propre d’une
-œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, en cédant sur tel
-autre. Elles sont l’affleurement et le signe de forces profondes et
-multiples. Sourdement, inconsciemment, la présence de ces forces nous
-émeut: obscurément nous sentons sur ces pierres, sur ces bronzes,
-sur ces plombs harmonisés à la nature, leur silencieuse activité,
-nous jouissons de la logique de leur effort.»--Poétique et véridique
-tableau, tendrement contrastant avec ce _donner partout à l’ancien
-l’aspect du neuf_, qui semble, au dire de l’écrivain processif,
-l’inepte et hideux _propositum_ d’aujourd’hui. Car c’est contre cela
-qu’il importe de réagir. Le remplacement de tous les balustres (il
-en manquait un sur vingt) est aussi malséant dans la restauration de
-Trianon que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet dans une
-bouche âgée où suffisait un plombage.
-
-N’infligez pas plus longtemps à ces monuments dont la ruine est,
-comme Montaigne écrivait de celle de Rome: _glorieuse et enflée_, le
-prolongement d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à faire
-dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du vieux Roi: «Il garde
-contre moi la seule dent qui lui reste,» ni contraindre d’appliquer
-à la maison du soleil cette triste phrase de Chateaubriand: «Il y
-avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des
-jours qui ennuient tout le monde.»--Que celui qui a commencé achève
-de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est bon d’entendre la
-même plainte s’exhaler de la _ruine glorieuse et enflée_. Le Trianon
-de porcelaine est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé
-plus haut, qui est la relique collectionnée. La sienne consiste en
-quelques céramiques, débris peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat
-satisfaisant et impondérable. Le temps est venu pour les autres
-Trianons de s’acheminer vers cette sorte d’achèvement qui renaît de
-l’abolition. Et cela est suffisamment attesté par les abominables
-objets, Sèvres modernes montés en plomb verni, qui sont venus remplacer
-les bibelots anciens sur les consoles et les cheminées. Tous les
-œillets en bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette qui
-avaient graduellement disparu dans les poches des Touristes, ont
-maintenant refleuri tout flambant neufs. C’est justement le contraire
-qu’il faut: la conservation avec authenticité, d’une antiquité même
-tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison à l’humanité: un
-squelette est un filigrane qui fut vivant; un crâne offre la beauté
-d’un vieil ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie au
-delà de la vétusté, dans la corruption, des cadavres du ménage Necker
-ou du pianiste Thalberg marinés dans leurs bocaux par une admiration
-mal entendue. «Réveillez-moi, _vous voyez bien que je suis mort_!»
-s’écrie M. Waldemar, ce personnage d’Edgar Poë, le Magnétisé _in
-extremis_ désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard patriote ou
-étranger ne s’est trouvé pour assurer par le legs de sa fortune à ce
-palais des palais, autre chose que des cataplasmes architecturaux, de
-coupables amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui cette
-caricaturale prorogation de sa splendeur. Et pourtant l’originalité
-eût été pour séduire un milliardaire Américain: Versailles légataire
-universel, héritier des perles de Mme Ayer et de ses rubis sanguinèdes.
-Cependant New-York afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui aurait
-tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien Anglais qui venait passer les
-hivers à Tours: l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux
-_Réservoirs_.
-
-«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous affirment les guides
-précis et iconoclastes. Assez de ces tragiques transpositions.
-L’éditeur du _Journal de la santé du Roi_, après nous avoir présenté
-Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les augustes déjections,
-déplore que ce prototype de Purgon s’étant abstenu les quatre derniers
-ans, se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse de... vaincre,
-ou je cesse d’écrire!» N’allons pas jusqu’à ce dégoût. Grâce pour
-quelques souvenirs. C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a
-écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec
-les souvenirs! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il
-y a peu de réalité dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance
-de l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances. De
-puissants et délicats iconographes ont surgi, dont l’œuvre a résorbé
-la grâce expirante des lambris et des bocages: Lobre qui depuis plus
-de dix ans fixe avec autant de prestige que de précision dans ces
-panneaux qui nous charment et qui feront tant songer, les ors mourants
-des ors moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant oublie dans
-les vieilles vitres de l’extérieur avec des opalisations semblables à
-l’iris des lacrymatoires. Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques
-panneaux, moins précis, plus attendris, les pleurs d’or feuillus
-dont l’automne sanglote l’agonisante amour des dieux, au-dessus des
-Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint les marbres de la
-colonnade de tons si soyeux, qu’on ne sait si ce ne sont pas plutôt
-des atours de favorites en lesquels se transforment ces piliers
-polis. Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces vêtements et ces
-revêtements: _brocatelles_? Et cette Vénus Anadyomène d’un galbe moins
-pur, d’un tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite
-au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement lilassé des branchages
-dénudés qui semblent des ferraillements d’épées, traversés par la
-végétale main d’une feuille de marronnier en suspens, et dont les cinq
-doigts mordorés, agitent comme un signe d’adieu de la mort des choses.
-
-C’est cette noble mort des choses qu’il convient; je ne dis pas
-de précipiter mais de laisser s’accomplir, ne luttant que du soin
-respectueux qui nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans
-tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes. Et s’il convient
-de l’accélérer, que ce soit de belles libations de vin nouveau qui
-fasse se convulser les vieilles outres. Plutôt que la mort pâteuse des
-replâtrages vains, un retour aux embrasements d’antan qui assimile
-Louis à Sardanapale et le consume dans sa féerie.
-
-_Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus ad palatii
-Versaliani fenestras et per omnes hortorum areas et xystos apte
-dispositis._--«Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, dit un
-grand auteur, il faut s’épargner des travestissements peu dignes.»
-Ces travestissements-là, pour notre Versailles, ce sont ceux que lui
-inflige un culte simoniaque; et non des déguisements joyeux et royaux
-qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient qu’à ce
-désirable accident de mourir couronné de fleurs et de flammes.--Ce sont
-d’importants gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation
-de la place Vendôme. «On ne compte ses aïeux, que lorsqu’on ne compte
-plus!» Un vieil édifice compte encore assez pour pouvoir, dût-il s’en
-consumer, participer à notre vie. Tels de respectables parents fiers
-de leur âge, lisible dans leurs rides et orgueilleusement assumé,
-ennoblissaient de jeunes réunions, qu’attristent des vieillards douteux
-et d’âge anonyme. C’est un semblable accommodement aux plus avancées
-inventions de la vie moderne que je rêverais pour l’hôtel de Lauzun,
-dans lequel il me plairait voir quelque élégante fantaisiste prenant la
-place de Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand l’appelle,
-unir le passé au présent par un automobile chauffant au quai d’Anjou,
-et par un yacht mouillé en Seine.
-
-J’ai écrit dans les _Roseaux Pensants_ sous ce titre: _le Clou de
-1900_, la sorte de rajeunissement et de remise au point que je
-souhaiterais pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La société
-des Fêtes Versaillaises vient de nous en donner un avant-goût, le
-jeudi 11 août 1898, à huit heures très précises du soir. Il est
-admirable. Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé doucement et
-magnifiquement par des milliers de fleurs lumineuses. «Cette obscure
-clarté qui tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille avec ces
-étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs, sur le bocage d’Hubert
-Robert. D’électriques vers luisants logés aux cœurs des filles fleurs
-de Parsifal, ou tout au moins sous leurs bonnets florifères. Shakspeare
-éclairant d’Urfé et le Songe d’une nuit d’été rêvant sur l’Astrée.
-Je n’ai rien imaginé d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans
-omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli, Louis XIV et Louis II ont
-dû s’en congratuler parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets,
-couraient, mouraient en souriant sur les coursiers de Guérin et de
-Marsy, sur les nymphes de Girardon et de Regnaudin. Et les étoiles
-filantes, les étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant
-cette nuit-là même dans _le firmament_ le sillonnaient de paraboles
-enflammées comme celles que font dans la gouache de Van Blahrenberghe
-les grenades enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient les feux
-mouvants disposés parmi les xystes. Et ce fut une nouvelle application
-de l’homme courant après la fortune qui l’attend dans son lit. Nombre
-de Parisiens en route vers de plus ou moins chimériques Mecques d’art,
-tandis que son voisin si proche et si lointain, son frère ennemi le
-bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur de bienfaisance le phénoménal
-divertissement de cet _Apollon aux Lanternes_.
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- Versailles, août 98.
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- XXI
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- A BERNARD DE GONTAUT-BIRON.
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- LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN
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- A la Monaco, l’on chasse et l’on déchasse;
- A la Monaco, l’on chasse comme il faut.
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- FANFARE.
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-Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine ironie, l’autre en son
-sens profond, son aiguë, auguste et quasi oraculaire pénétration du
-mystère, ont formulé sur ce propos de l’argent des choses pleines
-de frisson. C’est que l’argent est essentiellement mystérieux; et
-ceux-là seuls l’ont traité dignement qui l’ont abordé sous ces espèces
-_frissonnantes_. Léopardi, dans un saisissant paragraphe de ses œuvres
-morales, nous désabuse sur l’effectivité des offres de service en la
-matière; quand bien même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans
-le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire rougir!) de toutes
-les circonstances de temps et de lieu où nous pouvons, nous devons nous
-adresser à lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il l’a
-lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs pour le lui rappeler,
-avant que nous ayons eu le temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce
-que Léopardi nous laisse à deviner--et il faut qu’il en soit ainsi pour
-la totale perpétration du mystère--c’est que le pseudo-prêteur doit
-être d’une égale bonne foi lors de sa proposition et dans sa retraite,
-car c’est précisément l’accomplissement de la loi pécuniaire qui
-s’oppose ainsi fatalement à la réalisation de l’offre et de la promesse.
-
-Une spirituelle et généreuse femme sans grande fortune, avec qui je
-raisonnais de ces choses et qui s’en étonnait comme moi, concluait
-après un silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous n’exercerions
-pas nous-même l’iniquité qui nous indigne, comme ces piétons énervés
-qui finissent par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils ont vu
-venir?»
-
-L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation de pécune est
-encore une des manifestations de ce mystère. Hors quelques natures
-étriquées et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir
-simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction de l’exaucement
-immédiat (_bis dat qui cito dat_, disait l’antique), on craindrait à
-peine de laisser paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un
-bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur et l’obligé,
-même le postulant. Mais s’il s’agit de ce qui sert à tout acquérir et
-dont, sans doute, le prix réside en la variété des emplois qu’on peut,
-dans le même instant, assigner à sa virtualité, la valeur en semble
-si grande qu’on n’osera jamais parler que d’un prêt, même quand les
-deux parties sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion
-est telle, le malentendu--qui, je le répète, n’est peut-être qu’une
-loi sociale et cosmique--si grand qu’on ne saurait défier toutes les
-plus ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est pas plus
-profusément versatile que la résolution naïve, physique, simplement
-humaine de ne pas obliger sous laquelle se débattent certains riches
-sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit cent mille livres
-de rentes, sans enfants et sans charges, traversera la rue un jour de
-pluie pour aller confier à une amie l’impossibilité où elle est de
-retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé le moyen de soulager une
-infortune, que deux ou trois billets de mille francs aboliraient. Des
-enfants d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes fantaisies
-plutôt que de solliciter d’un grand-parent riche et avaricieux un
-accroissement de leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» est
-la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique de cette honte.
-On pourrait dire que les questions d’argent sont les parties honteuses
-de la conversation; on baisse la voix pour en parler; et si quelqu’un
-insiste, une rougeur en résulte, il y a obscénité consommée.
-
-Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque chose de l’importance
-dont nous exagérons les choses désirées. L’or et l’argent vierges sont
-le sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent et circulent en
-les animant dans les veines du globe. Ainsi font ces filons monnayés
-dans les veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. Une
-assimilation physiologique ne saurait-elle être faite d’une perte
-d’argent à une saignée; et de son retour, à une transfusion monétaire?
-Considérez une grande cité populeuse et houleuse, et demandez quatre
-syllabes à votre choix pour agir sur cette marée. Que ces deux
-dissyllabes soient _amour_ et _argent_, et renseignez-nous sur ce qui
-survit du mouvement à leur ablation double. Une légende nous représente
-le globe créé parfait, et le Père Éternel accédant, béat et imprudent,
-à la requête de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de monnaie;
-laquelle, naturellement, suffit à bouleverser le monde.
-
-On pourrait encore démêler une autre vraie et subtile raison de ce
-que j’appellerai la pudeur pécuniaire, dans ce que je dénommerai
-aussi _l’ingratitude inverse des obligeants_, car il s’en rencontre.
-Je m’explique. L’ingratitude des obligés, qui n’est peut-être qu’un
-phénomène d’ordre physiologique,--une répulsion, une révulsion, ou
-d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire de recevoir sa
-récompense de plus haut,--est chose enregistrée. Mais ces donataires
-eux-mêmes n’en sont pas exempts; _et il n’est pas rare de les voir
-assez naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer par se
-refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs obligés, tout plein de sincères
-intentions de reconnaissance_.
-
-Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse assez son origine
-diabolique, ce sont les bizarres interversions de ses effets. Rien que
-d’assez naturel dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste
-à voir devenir avaricieux _après fortune faite_, un homme qui s’était
-montré généreux en une médiocre aisance. Il y a du collectionneur dans
-le thésauriseur. Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une fois
-sérieusement ébauchée. Une moins explicable et par conséquent plus
-perverse malice de la richesse est la cécité, le mauvais goût dont elle
-afflige les yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là en
-même temps qu’une plus plausible explication du bandeau de la Fortune,
-une touchante compensation pour les pauvres que leur clairvoyance
-enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre réalisant une
-inestimable collection en regard du millionnaire aveugle et maladroit
-dont les lourds achats et le choix saugrenu, après avoir de son vivant
-attristé les yeux de ses déplorables invités, assurent après soi des
-déboires à ses collatéraux et le mépris à sa mémoire? Des grandes
-collections israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées
-avec un grand goût, n’impliquent pas, n’admettent pas l’élément _sine
-qua non_ de la collection géniale: la découverte du nouveau; mais
-paraissent au contraire presque toujours s’édifier sur ce principe de
-l’objet d’art devenu _valeur_ par le taux enregistré de l’époque de la
-production choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable et
-réversible.
-
-A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me semble tout à fait
-louable. Le comte Greffulhe, et on ne l’en saurait assez vanter, est
-un millionnaire fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs
-pour un siège de député. Je regrette que l’imputation soit fausse.
-Se pourrait-il un plus éloquent sermon sur le mépris des richesses?
-Le comte de Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste
-et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne saurait-on leur reprocher
-quelque chose d’exclusif dans l’emploi de leurs moyens?
-
-On nous parle aussi d’une richarde (dont le nom est connu) qui se
-serait retirée à l’écart de ses millions, dans l’attente d’une vraie
-détresse à soulager--qu’elle _espère_ encore!--Cette sœur Anne de la
-munificence guette les malheurs derrière un judas grillé, et les passe
-en revue, mais aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement à
-plaindre pour décider son bienfait, pas plus jeunes filles du monde à
-doter que bazar incendié à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de
-ses services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, du reste, aurait
-refusé dignement le cadeau anonyme. En somme, ardente charité qui
-pourrait bien n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et qui
-me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la bouche d’un passant
-devenu subitement songeur, à l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande
-l’aumône: «Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant pas sa bourse,
-on était certain que ce fût une véritable infortune!...»
-
-Quant à la personne qui hésite à payer cinquante mille francs un
-portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, en donne le double pour
-une œuvre maîtresse du peintre de la _Cène Inférieure_ (selon Degas),
-celle-là fut créée et mise au monde pour le rafraîchissement des
-indigents éclairés qui n’échangeraient pas contre une bourgeoise
-cécité, leur pauvreté clairvoyante. _Esurientes implevit bonis, et
-divites dimisit inanes._
-
-Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est celle du _riche
-effacé_. Notez que je ne parle pas de l’avare de qui le type est
-classique depuis Plaute, avec Molière, Balzac et Hello, et dont
-l’espèce est classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme
-peureux des rayons de son or, moins par crainte d’être sollicité, que
-sans doute par ennui, dégoût de ce qui le désigne de son flamboiement
-latent, partielle et momentanée abdication des soucis dont il
-l’assiège.
-
-«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce qu’elle veut?» gémit le
-grand financier à l’annonce du retour persistant d’une quémandeuse.
-Et ce calice de l’homme d’argent contient moins de la crainte
-d’obliger, même magnifiquement, que l’ennui de se voir ainsi monopolisé
-monétairement, et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un
-caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être enfin sollicité
-pour quelque autre spécialité qu’on se connaît, philosophe, exégète,
-sociologue, lettré, artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler
-tour à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, Wagnérien,
-Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka ou maître-chanteur de l’oiseau
-asfir... Et le Crésus qui se consulte lui-même sur tant de titres à
-un questionnaire moins restreint, continue de gémir désespérément:
-«Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui ce qu’elle veut.» Mais
-l’employé qui n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger
-l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique richard, le
-droit qu’il ose se croire de faire autre chose que «le compte de ses
-deux milliards» et l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron
-sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» L’amusante ode
-funambulesque de Banville, bien connu sous le nom de _La Pauvreté de
-Rothschild_, en dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie
-lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère archidorée.
-
- L’autre jour, attendant vainement de l’argent
- Qui me vient du Hanovre,
- Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant
- Combien Rothschild est pauvre.
-
- Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son,
- Ne faisant pas de cendre,
- Il travaille toujours et ne voit rien que son
- Bureau de palissandre.
-
- Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient
- Cent portes sont ouvertes,
- Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant,
- Il met ses manches vertes.
-
- Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis
- Ma cithare ou mon fifre,
- Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis,
- Il met chiffre sur chiffre.
-
- Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards,
- Cette somme en démence,
- Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards,
- Il faut qu’il recommence!
-
-Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude de maintenir,
-souci de perdre, qu’il faut référer cette mélancolie propre au richard,
-qu’elle désigne à l’observateur.
-
- Plus de chant, il perdit la voix
- Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
-
-écrit La Fontaine.
-
-«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une gracieuse et soucieuse
-Fortunata, en désignant un partner d’une assez silencieuse gravité
-pour faire un pendant à ce délicat _tædium vitæ_ fait de satiété,
-d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même l’image.
-Et cette réplique nous venait aux lèvres: «Monsieur aussi est
-millionnaire; vous n’avez que faire de le spécifier; cela se voit
-de reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts qu’il possède
-et jamais ne parcourra; mais, qui cerne ses paupières, obnubile son
-front, terrifie son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en
-ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui pétrifie sa chair.
-Oui, monsieur est millionnaire, et vous n’avez que faire de nous le
-spécifier, cela se voit de reste et tout autant qu’à vous-même, pauvre
-Calypso de l’or, inconsolable du départ de vos rêves...»
-
-Au reste, n’est-ce pas de vous, la même _confitens rea_, que je tiens
-l’ingénue et peut-être décisive explication de cette psychiatrie des
-riches: «_C’est parce qu’ils reçoivent trop de lettres!_» Il est
-vrai qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et cela, j’ose
-l’affirmer, sans distinction de personnes, puisqu’une de mes plus
-nobles et charmantes amies a bien pu quêter pour un intéressant
-bénéfice un richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce rien qu’un
-remerciement d’un si précieux autographe; et que pareille mésaventure
-quand j’eus résolu de statufier Mme Valmore, m’est advenue, je mets
-certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement d’impolitesse de la
-part d’un jeune Plutus et d’une dame Mécène. Mais notre écriture, à
-mon amie et à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher, pour la
-déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques, de ces demeures dont la
-mirobolante façade me remémore le savoureux refrain qui fait briller
-les yeux de l’enfance:
-
- Il était une Dame Tartine
- Dans son palais de beurre frais;
- Sa muraille était de praline,
- Son parquet était de croquets.
-
-C’est une erreur pour un médiocre exécutant d’apprendre un morceau de
-musique dont l’audition l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour
-lui les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en sera tant
-bien que mal assimilé les mélodiques circonvolutions dont le mystère
-le séduisait, elles ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où
-voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi: «Un pot de fleurs
-donne toutes les jouissances d’une propriété,» affirme George Sand.
-Les exigences de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire
-blasé et lassé que des comptes courants qui raturent pour lui seul les
-grâces de son jardin français doux à ses hôtes; et qui salissent de
-leurs griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés de Victoire
-et d’Eugène», le Carrare de ses groupes et le Paros de ses vases. Il
-y a de l’évasion hors de tels soucis dans la teinte neutre dont se
-déguisent certains riches. Leur fortune est leur royauté, par moments
-aussi gênante que celle-ci; et l’on sait toutes les douceurs que
-les grands-ducs incognito goûtent dans nos cabarets de Montmartre.
-C’est un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue. Rien
-n’égale celui-là, à en juger par les prodiges d’ordres si divers
-continuellement effectués de son ressort. Je citerai entre autres
-parmi ses effets, non des moindres, et pour prendre deux exemples sans
-autre rapport apparent: la construction de Venise et l’hilarité des
-estropiés, la gaîté des infirmes. Il sied d’y joindre l’illusion de la
-pauvreté que réussissent à se donner certains riches. On sait que la
-grande Catherine devançant le lever du jour et celui de ses valets,
-allumait elle-même son feu, et qu’il lui arriva de roussir--sinon de
-rôtir, ainsi, un ramoneur dans sa cheminée.--Les affaires de l’État
-motivaient de telles habitudes, qui pouvaient bien néanmoins ressortir
-à certaine soif de médiocrité dorée. Mais je sais une opulente matrone
-qui se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures d’un obstiné
-travail de couture dont elle s’assure le débit, entretient ses pauvres
-sans attenter à ses revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu,
-_d’avoir gagné sa journée_! Et ce sont des jeunes femmes de la même
-famille qui firent recouvrir d’argent jusqu’à la moitié les diamants de
-leur rivière, _afin de les faire paraître plus petits_!
-
-Dans le même temps, et _dans le même esprit_, le même désir de donner
-le change, de plus touchantes illusionnistes se constellent de
-bijoux faux, et leur mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on
-puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache de prime abord
-à qui l’on s’adresse; que les rois se promènent avec leur couronne,
-à la ville et par les forêts, ainsi que dans les contes de fées.
-Ainsi approuverais-je que les millionnaires marchassent escortés de
-lingots ou de ces sacs ventrus qu’on voit reproduits dans les rébus
-et sur lesquels des zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les
-qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au passage de telles
-sacoches et les éventreraient au besoin; et l’on verrait ces Crésus
-enfin consentants, répondre aux nazardes des gavroches à coups de
-dragées d’un baptême doré, et de _confetti_ monétaires.
-
-Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas énumérés, les fait
-tenir tous dans la monstrueuse idolâtrie de son Ludovic, l’avare
-agenouillé devant son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu ne
-peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et M. Valdemar, l’étonnant
-hypnotisé au delà du trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant
-quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, questionné sur
-l’argent n’aurait peut-être pas employé de moins évasives formules.
-
-Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus vivant, la dite sommation
-pourrait bien lui coûter ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui
-tour à tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le lui enjoignait,
-parlait avec sagesse, polissait des marbres, et gagnait des batailles.
-Mais quand on en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus,
-le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du même ton bas de M.
-Valdemar: «Vous savez bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie
-interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.
-
-Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction et de son
-mystère, ne serait pas l’histoire des trente pièces dont fut payé le
-Haceldama, le champ du sang, le champ du potier, après que Judas les
-eut rejetées?
-
-Car c’est le dernier mystère de l’argent sur lequel je veuille conclure
-ce frontispice, qu’il n’y ait pas de richesse et pas de pauvreté; que
-seule l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux états qui
-n’existeraient pas sans elle. La disproportion entre les ressources
-et les dépenses fait seule les véritables pauvres. Cette affirmation
-digne de La Palisse--et de La Bruyère! se vérifie chaque jour en la
-gêne manifeste de bien des Crésus et la relative opulence de certains
-Lazares. J’en veux pour preuve cette historiette édifiante: un ménage
-de serviteurs retirés vivait économiquement avec aisance d’une rente
-d’environ mille francs servie par la famille des anciens maîtres. Un
-de ces derniers, touché par les miracles d’entente de ces braves gens,
-leur ayant proposé d’augmenter leur mensualité trop modique, s’entendit
-refuser avec gratitude mais non sans effroi de la part de ces vieux
-domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît de ressources, par
-la nécessité d’en trouver l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur!
-_Lui_, pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation de son
-geste d’ancien cocher, d’un siège occupé trente ans, rejeté au bord
-d’une rivière. _Elle_, à l’occasion d’une exposition universelle, et
-désespérant si elle attendait plus longtemps, de lui trouver un autre
-usage, s’était décidée à utiliser pour s’en faire une petite capote, un
-chiffon de velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans un goûter,
-plus de quarante ans en arrière, par un des marmots, devenu barbon, de
-la respectable famille.
-
- * * *
-
-La République de Saint-Frusquin est le lieu du monde le plus propre à
-étudier en ce qu’ils ont de plus spécieux les phénomènes pécuniaires.
-Saint-Frusquin est une de ces Maisons de jeu comme celle qui fit la
-prospérité de Baden-Baden, du temps de M. Bénazet, et que je vis quand
-j’étais enfant; comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui à
-Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent établies «avec le
-minimum d’inconvénients inséparables de ces sortes d’établissements».
-Les inconvénients nous les verrons tout à l’heure.
-
-Je me souviens, un radieux après-midi de septembre à Belliago, avoir
-rencontré une étrange voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de
-ce panoramique sentier qui contourne la Villa Serbelloni et se termine
-par un de ces bancs dans le voisinage desquels une pancarte anglaise
-annonce souvent: _The view_, comme pour préparer le touriste réfléchi à
-porter un jugement comparatif sur la Nature.
-
-En effet, le bruit de nos pas, une déférence hospitalière non moins
-sans doute qu’un rapide _visa_ à délivrer à quelque autre contrée du
-globe, firent se lever automatiquement une miss qui s’éloigna sur ce
-brevet encyclopédique, dont d’une voix nette elle sut récompenser le
-lac enchanté, le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième
-point de vue, en beauté, dans le monde?»
-
-Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à Saint-Frusquin, cette
-pédagogue des paysages. Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de
-figurer _parmi les dix premiers_, comme nous disions au collège. Étagée
-au bord de la mer, cette grosse bourgade n’est pas le contraire d’une
-petite Carthage. Elle m’y fait songer, quand du haut de ma terrasse
-qui la domine et sous l’estompe du soir qui descend, j’y vois aborder
-non les navires chargés de murènes ou de vases murrhins, de byssus ou
-de pourpre; mais les yachts des cosmopolites nomades des eaux, attirés
-par le cliquetis des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour
-draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas modernes, toutes
-vêtues de ce kennédia dont la fleurette semble une glycine minuscule,
-et de bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un magenta vif,
-donnant aux murailles qu’il habille l’air de constructions élevées par
-un couturier, des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet de
-prendre pour quelque avenante Salammbô, Mlle Petit-Pois, qui n’a pas
-les cheveux poudrés de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas
-réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse Carthaginoise, loin de
-rougir de sa fraîche ascendance de primeurs, en verdit allègrement son
-nom de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur que le XVIIe
-siècle appelait le _verd naissant_, et toute fière de sa rame dont elle
-porte en bijou la parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la
-famille des Pois, branche cadette.
-
-Mais le soir y est obligatoire surtout pour la révélation par
-l’éloquente cernure de ses feux, de la Maison-Mère de l’endroit, le
-Casino, le Temple de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé pour
-notre Trocadéro la singulière comparaison d’une femme hydropique, les
-jambes en l’air. La partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je
-au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans rapports avec ce hideux
-palais, s’interprète, dans l’obscurité, d’une signification diabolique.
-Deux cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes prunelles,
-ses deux cadrans lumineux striés par les fibrilles, les unes mobiles,
-les autres fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu du
-premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, pareille aux narines
-d’un nez camard plein de reniflements mortuaires, au-dessous duquel
-les deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent la
-véranda font grincer comme le rictus géant d’une double rangée de dents
-lumineuses.
-
-La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non sans éloquence un des naïfs
-guides de l’endroit; tel s’érige grossier et insolent, et couronne le
-rocher maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de Moloch et
-de Mammon, tandis que le patron chrétien de la région, saint Modeste,
-a son église on ne saurait dire édifiée, mais évidée, une sorte de
-crypte, au creux d’un ravin de cent mètres de profond et qui semble
-mise en pénitence par l’orgueilleux Casino, tout au fond de ce cul de
-basse-fosse.
-
-Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, l’idolâtrie du veau
-d’or remis au vert sur le tapis du trente et quarante. Autels plus
-saignants que les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie
-noires de bien des deuils et rouges du sang rejailli sur elles.
-L’office s’y célèbre de l’entrecroisement de tant de regards anxieux,
-véhicules de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis en
-mon nom, je serai au milieu de vous,» assure Jésus. Le diable, de qui
-la manie est de singer Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la
-concentration de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la tension de
-tous ces espoirs. La preuve en est que la rupture, certains jours de
-moindre presse, du cercle magique autour d’une de ces tables-autels,
-supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. Je l’ai plusieurs
-fois observé. Un malaise, plus pénible que ne l’était tout à l’heure
-la coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces fidèles
-décontenancés et qui se hâtent de rechercher une moins incomplète
-célébration de la messe rouge et noire. Messe du démon de midi,
-vespres de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, communion
-de la plaque sont tour à tour et à la suite célébrés par des fidèles
-infatigables.
-
-Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de laïques abbés que
-vomissent à des intervalles réguliers de mystérieuses sacristies.
-Mais _quantum mutati ab illis_, ces sacerdotes! Plus rien en eux de
-ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients arbitres de tant
-de destinées, séparés du joueur par un dédain qui les vengeait de ses
-mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, complétait la livrée
-méphistophélique. Aujourd’hui, à peine des commis de magasin de deuil,
-de vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, fleurie des
-coquelicots et des iris de Suse des deux couleurs, et des boutons
-d’or des chiffres, entre lesquels leur geste désormais sans autorité,
-ratisse mollement le gravier d’or et d’argent des allées de la fortune;
-des employés quelconques, ayant leur tirelire au bureau de tabac,
-avides du pourboire qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs,
-jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi dans le cou!» à ceux dont
-ils sollicitent la pièce.
-
-Au point que l’évangélique. «Si le sel perd sa force, avec quoi
-salera-t-on?» se puisse transposer sous cette forme: «Si la corruption
-se vicie avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque vicaire. Et ne
-serait-ce pas un tableau digne du crayon fantastique d’un Rops que le
-petit coucher de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de lui
-pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?
-
-C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à sa clôture, à
-minuit, un curieux déroulement de ces pompes sataniques. Rien n’y
-manque, depuis la solennelle vérification au début de la séance de ces
-démoniaques _agnus_ carrés qui sont les cartes, dont chaque jeu, à tout
-jamais renouvelé, fut estampillé d’une vignette jamais la même, un
-coq, un poisson, qui en assure l’identité et le différencie; jusqu’à,
-au début et en conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans la
-custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes de Saint-Frusquin,
-l’argent, l’or, les billets dont les yeux se rassasient.
-
-Car là réside le mystère profond qui mieux que la sagesse de Salomon
-attire de loin tant de Reines de Saba, évoque des mages chargés de
-présents plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration des douze
-heures est permanente en ce lieu, et que le dieu s’y montre nu en la
-réalité de ses espèces. Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent,
-et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans l’étalage même de
-la divinité offerte à tous les cynismes. Et cet attrait est si fort
-que tous les autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant,
-que nous avons vu se partager avec l’argent les mouvements humains:
-l’amour, ou ce qui en est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant
-le métallique veau bondissant dans le parc des nombres.
-
-La mine ensemble avide et déconfite de Phryné est impayable à étudier
-là. Vainement frisée, fardée, décolletée et parée pour les regards
-distraits du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu qu’on lui
-ose préférer peut seule la consoler de l’échec momentané, du déboire
-surprenant de se voir chasser à coups de râteau par un Aréopage
-outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de masse, de s’offrir
-nue. Et puis son dépité sourire n’est pas sans malice. Elle sait
-pour qui l’on travaille, et se garderait de risquer en somme un
-préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de Saint-Frusquin
-auraient vite fait de tirer vengeance.
-
-Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est une des traces de sa
-griffe. Dieu a le plus d’indulgence.
-
-Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien interrogez un pieux
-guide sur les sacrilèges qui ont mis en deuil le saint lieu,
-tabernacles fracturés, ciboires violés, azymes répandus. Il vous
-en citera de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, et
-vous serez peut-être surpris de leur nombre. Rien de pareil dans
-la basilique de Saint-Frusquin, seul parvis vierge de scandales.
-A peine vous en citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet
-innocent joueur de maximum, qui se le voyant enlever dûment, puisqu’il
-avait perdu, ressaisit sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux!
-c’est la dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage
-éminent qui, lui, s’était _fait une loi_ de gagner un numéro plein,
-à chaque séance. Quand donc la chance ne l’avait pas favorisé, et
-l’heure du départ approchant, il lui fallait bien prendre le parti
-de s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et sur les hauts
-cris du véritable gagnant, on payait deux fois pour une. Mais une
-sommation plus menaçante fut celle de cet officier de marine étranger
-de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, reçut un jour
-ce saisissant ultimatum: «Ayant mouillé dans cette rade, j’ai joué,
-j’ai perdu douze mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille
-qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant trop jeune
-pour en finir avec la vie et résolu à ne pas vivre déshonoré pour
-une heure d’imprudence, je vous prie de me faire rendre aujourd’hui
-même cette seconde somme de vingt mille francs que je m’engage sur
-l’honneur à rembourser avant trois mois. Maintenant si la somme
-n’est pas à mon bord à l’heure désignée... je _bombarde le Casino_!»
-Quant aux admonestations privées, menaces d’expulsion adressées à un
-joueur bruyant par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir
-compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans ce cas, à défaut
-d’une pièce bien placée, un coup de râteau bien appliqué peut suffire
-à rafraîchir son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir
-prolonger son abonnement, avec salamalec à l’appui.
-
-Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite du seul encens que
-puissent dédier au dieu qui tourne les sangs, tant de souffles aigris,
-toutes ces bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés
-hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques par tous ces
-culs-de-plomb échauffés, et des relents de ces ronds de cuir qu’on
-voit se relever sur les chaises des présidents, et qui sont comme les
-auréoles vertes de Crepitus.
-
-Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable encore, elle se trame
-péniblement de tant de bouquets fanés et croupis dans l’eau saumâtre
-des espérances. L’analyse psychologique décomposerait son interlope
-amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie et de mouchardise.
-
-Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et silence; la première
-seulement rompue au début de la séance, à midi, par l’irruption des
-candidats aux premiers sièges. _Sic vos non vobis_; car la plupart
-ne sont que des substituts, petits rentiers avisés qui se font un
-revenu du prix de leur place cédée aux retardataires. Le second, un
-silence étoupé de chambre de malade (attestée par la fade senteur des
-cataplasmes dissimulés, de vagues cautères, ou parfois d’un triomphant
-iodoforme;) de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement
-le bruit des pièces, pareil au tintement d’une chaîne d’argent
-perpétuellement manipulée sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et
-lourde. Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent assez semblable
-à ce Pater infernalement contrefait dont Boïto fait saluer son
-Mefistofele par des démons à plat ventre.
-
-Maintenant, les _fidèles_ de ces cérémonies?
-
-Baudelaire a décrit dans son _jeu_, les suppôts de tripots moindres:
-«Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... L’œil câlin et
-fatal... et qui font de leurs maigres oreilles--tomber un cliquetis
-de pierre et de métal.»--Transposez ce Rops et certain grand tableau
-de Gustave Doré qui m’impressionna dans l’un des premiers salons
-que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en chapeau Bibi,
-_saute-en-barque_ et _suivez-moi jeune homme_. Quelques-uns des modèles
-qui ont posé jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là plâtrés,
-chenus et cacochymes, en train de garder une place et de pointer
-le numéro sortant pour un joueur à système--lequel les paiera d’un
-louis, un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant glissèrent des
-mains de ces vieux débris, alors tendrement baisées.--Je me souviens
-d’une vieille bouquetière absinthique rencontrée naguère à Passy.
-Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids d’ailleurs léger d’un
-panier de fleurs dès longtemps fanées. Et comme nous l’interrogions,
-intéressés par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, elle nous
-fit cette réponse digne du grand caricaturiste: «Quand je pense que le
-prince Trois-Étoiles et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux pour
-traîner mon duc, à Baden-Baden?»--Les propos des vieilles joueuses qui
-s’éternisent ici ne sont pas moins extraordinaires.--L’une d’elles que
-l’on complimentait d’un assez beau collier de corail qu’elle avait au
-col répondit à la gracieuseté par ce corollaire étonnant: «J’avais
-aussi les boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal
-Antonelli.»
-
-Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces miroirs d’âme
-égratignés par le souci, ces teints verts qui emportent jusque sous
-la lumière du dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes
-du mirage de l’or.--Ronde Mesmeriste, en séance autour d’un baquet
-de Plutus; miraculés en demande et en attente au bord d’une piscine
-probatique agitée par un ange aux mains crochues.
-
-Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur veuille se fendre en deux!»
-Et c’est une juste description du côté physique de la douleur morale,
-dont il semble qu’elle agisse matériellement sur le cœur, au point que
-nous avions projeté avec un ami d’écrire un traité de la déformation
-du cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de même et moins
-hyperboliquement que certaines déformations physiques doivent être
-infligées au masque humain par les émotions du jeu; et qui sait si la
-seule hérédité ne pourrait suffire à perpétuer dans les traits d’un
-être qui, lui-même, n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de
-la face?--Le trente et quarante surtout me semble propre à créer cet
-accident nerveux avec son éternelle alternative de perte ou de gain
-saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir que les chances
-multiples de la roulette rendent moins nette, moins tranchante, moins
-inexorable. Danaïdes, Tantales éternels passant la vie à voir leurs
-mains s’emplir et se vider de l’eau du Pactole. C’est _de l’argent qui
-découche_, disent pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin,
-de ce gain qui doit demain revenir à la caisse.
-
-«Essayez avec des haricots», conseillent les guides dits de bonne foi
-avec une naïveté dont eux-mêmes n’ont pas sondé la perfidie. Autant
-vaudrait conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu d’essayer
-avec un bain tiède. L’honnête phaséolus inspire moins de respect qu’un
-louis, et ne vous croyez pas en droit de partir pour faire sauter la
-banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous serez retiré d’une
-roulette joujou avec un formidable gain de haricots que vous aurez
-laissé porter. Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré plus des
-trois quarts à tous les coups gagnants, tandis que pour les coups de
-perte, vous auriez doublé, triplé, décuplé la mise.
-
-C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou plutôt une indubitable
-marque où distinguer de l’amateur, le joueur professionnel, puisque
-là aussi ces démarcations sont établies, d’attacher du prix à la
-pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque qu’il faut jouer.
-Mais l’inexpérimenté n’est audacieux que dans la perte; tandis qu’il
-voudrait faire monter en épingle, comme me le disait Rochefort, le
-louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et il n’est pas rare
-de voir revenir à pied pour épargner la pièce de cent sous qu’elle
-vient de gagner, la femme qui n’a jamais hésité à prendre une voiture.
-C’est que cette pièce n’est plus la même, n’est plus elle-même, mais
-bien toutes les pièces qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà
-par une de ses martingales mentales, un de ces parolis de Perrette, qui
-sont le mal contagieux et endémique. La montante d’Alembert, la Garcia,
-la Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne valent même pas ce
-coup dit de _la femme saoule_, lequel consiste à laisser s’ouvrir sa
-bourse au hasard, et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De
-gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte du système sûr,
-avec les preuves à l’appui dont la conclusion est, en fin de compte, le
-rendez-vous que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation de
-ne vous point déranger sans espèces.
-
-Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la rouge. Il prétendait
-avoir observé que depuis la fondation des maisons de jeu, la noire
-était sortie 296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et que
-ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez pourtant pas, lui
-répondait Rochefort qui me contait l’anecdote, tomber sur une série de
-296,000!» Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a préconisé
-son système, en venir pour toute philosophie du jeu, à battre des
-cartes autour de la table pour mettre à la couleur qu’il se tire
-à soi-même. Quant au poursuivant de la série, jugez de sa terreur
-de manquer un coup, par les appels désespérés de cette grosse dame
-conjurant le croupier de ne pas donner le branle à l’instrument avant
-qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la liasse de billets
-qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. Car les pick-pockets ne sont
-pas rares à Saint-Frusquin. Ils ont beau jeu de s’exercer sur les
-poches d’un public qu’on dirait continuellement occupé--ainsi que me
-le faisait remarquer une spirituelle amie, à voir retomber des fusées.
-Fusée d’or et fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que l’on
-contemple en baissant la tête. Les exploits de ces détrousseurs se
-haussent ici jusqu’au brigandage.--Témoin cette histoire advenue à une
-belle Otero quelconque en séjour dans la région. Comme elle venait,
-chaque après-dînée, d’une localité voisine, achever sa soirée dans le
-casino, et que ses bijoux étaient célèbres, on l’avertit, un certain
-minuit, de rentrer chez elle par une autre voie. Quant à sa voiture,
-au détour de la route désigné pour l’agression, les larrons déçus en
-virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, un gros d’employés
-de l’administration, agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de
-chemise en os, et de pistolets de première marque. A quelques jours
-de là, cette belle, rassurée, ayant offert à son coiffeur de le faire
-reconduire en voiture, l’homme remercia prudemment d’une réponse à peu
-près semblable à celle du savetier de la Fontaine.
-
-Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui, si son essence n’était
-pas précisément de décevoir toute prévision, qu’il est menteur même à
-son essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements du genre de
-celui-ci eussent quelque chance de porter juste. Étant donné le hasard
-mobile, et pourtant enchaîné entre quatre termes, un système fixe,
-s’exerçant sur le même tableau, sera forcément rencontré par lui. Mais
-va t’en voir s’ils viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis!
-
-Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de _l’esprit de la taille_,
-et qui n’auraient pas d’excuse, s’ils lui demandaient autre chose
-que l’émotion qui les désaccorde précisément selon le rythme de leur
-détraquement (Mme Jourdain dit excellemment: «il le gratte où il se
-démange!»), il me semble voir les aînés de ces enfants à qui l’on
-persuade qu’il suffirait, pour attraper un passereau, de lui placer
-trois grains de sel sur la queue.
-
-De mystérieuses coïncidences se renouvellent trop fréquemment pour
-qu’on n’en puisse pas conclure à des concordances.
-
-Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où la boule va tomber,
-de voir un joueur, comme averti, placer son enjeu sur le numéro qui va
-sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt dans l’espace à cette
-minute préventive, et se reflète en certains cerveaux soumis au nombre,
-comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent durant la nuit, au
-promeneur du jardin obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle
-pas encore celle du guide dit _de bonne foi_: «Considérez ces dorures
-splendides!»
-
-Bien révélatrice est encore la présence de ces joueurs endurcis qu’on
-a rencontrés là vingt ans auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne
-jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine en retenant des
-places pour des confrères, satisfaits du louis ainsi gagné qui leur
-assure leurs cigares; un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce
-louis est pour eux le fidèle chien qui les console des _morts_ enfuis,
-ainsi que Musset les dénommait naguère. Pour le vivre, le couvert,
-l’entretien enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République
-elle-même. Moins par pitié que pour éviter de dangereux chantages,
-elle a dû prendre le parti de pensionner ainsi de notables décavés,
-rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit du monde où ces
-malheureux qui l’ont enrichi de leur or, et ne furent pas loin de
-l’engraisser de leur sang, se sentent un peu _sur leurs terres_! et
-qui le font bénéficier de la caressante citation antique: _Ille mihi
-terrarum præter omnes angulus ridet._
-
-Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de ces déshérités de
-leur héritage, vieux élégants écœurés entre les chicanes dont on lésine
-sur leur trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris, une paire
-de bottines jaunes. Au reste, qui sait si le Casino n’en tire pas, à
-l’occasion, les grands premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs
-de maximums, ces périodiques gagnants de huit cent mille qu’on fait
-mousser dans les journaux de la localité, et qui font eux-mêmes affluer
-le menu fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.--Oui, ce serait
-une ironie digne d’Edgar Poë--et de la République de Saint-Frusquin,
-que ce déguisement en _terreurs_ de la banque, de pauvres hères
-incapables même de plus jouer la _matérielle_, l’entretien du jour; et
-qui préfèrent l’obole gagnée par ce tragi-comique faux semblant, aux
-douze billets de mille du maximum qui arrive à ne leur sembler rien de
-plus qu’une pièce de cent sous _brochée_!
-
-Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin, se préparait à
-monter dans un de ces omnibus dont la livrée est aux couleurs de la
-République, lesquelles sont aussi celles du Diable. _Diabolo juvante_
-n’est-elle pas au reste la significative devise des armoiries locales?
-Notre homme sentait déjà son cœur se serrer de cette particulière
-anxiété bien décrite par Mme de Staël, celle des gens que nul n’attend
-à leur arrivée, quand un visage familier de matrone le fit sourire;
-mais il ne se la remettait qu’incomplètement, quand elle vint en aide
-à sa mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison hospitalière
-du Midi, dont le bonhomme avait été chaland. Et comme il s’étonnait
-de retrouver en ce lieu l’ancienne matrulle: «--Écoutez-moi bien, lui
-répliqua celle-ci; mon commerce m’avait bien apporté de la fortune;
-mais lorsque j’eus vendu mon fonds, il me manquait une chose: la
-_considération! Alors je suis venue ici._»
-
-Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames qui font porter
-leurs lettres chez le fleuriste ou chez le pâtissier pour que leurs
-correspondants ne se doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient
-mises à la poste en terre de France.
-
-J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il pas singulier
-qu’elle s’inscrive au-dessous d’un blason héraldiquement divisé
-en compartiments tout pareils à ceux de la roulette, tout comme
-ceux de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement
-en rouge et en blanc le losange de la rouge et la noire. Armes
-celles-là véritablement parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de
-Saint-Frusquin, a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent les
-joueurs décavés) du traitement dont il sera puni dans l’autre monde.
-
-«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait gracieusement ce
-souverain à l’un de ses invités, et dans le froid (qui n’en fut
-pas dissipé) inséparable du début d’un dîner de cérémonie. «Hé!
-monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous qu’on fasse ici,
-hors aller jeter son argent dans ce satané tripot?»
-
-Est-ce une circonstance atténuante aux universelles exactions de ce
-souverain, que l’apparent protectorat tutélaire et paternel qui lui
-fait n’autoriser à ses sujets l’accès de la maison de jeu, qu’une fois
-l’an, le jour de sa propre fête? Bonasse rouerie à l’adresse du badaud
-sensible. Cet après-midi de réjouissance locale suffit à l’épuisement
-du pécule de l’indigène,--j’allais dire de l’indigent,--dont la
-présence ne fournirait plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et
-au scandale.
-
-En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez pareils aux jardins de
-Klingsor. On y rencontre des filles fleurs attristées de voir Parsifal
-leur préférer les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront leur
-revanche.
-
-L’aspect des plus animés de ces quartiers est celui d’une permanente
-Exposition universelle en laquelle se rencontrent des marchands de
-lorgnettes, des Arabes travestis et de faux tziganes.
-
-Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand de Saint-Frusquin a été
-d’y rendre odieux tout ce qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est
-pas un mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la beauté du
-paysage rendant cette tâche difficile. C’est ainsi que le séjour d’une
-admirable terrasse en vue de la mer, et _sur laquelle aucune porte ne
-donne accès_, a été rendu impossible par le voisinage immédiat, bruyant
-et fuligineux du chemin de fer; et que l’escalier qui conduit au salon
-de lecture, étant raide comme un perchoir à dindons, on doit quitter
-toute envie d’aller y parcourir les journaux et faire sa correspondance.
-
-Enfin on a installé dans un cabinet attenant et badigeonné de
-caca-au-lait, une sorte de bastringue également propre à étouffer le
-râle des agonisants et à faire rentrer brusquement dans les salles de
-jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le prétexte fallacieux
-d’entendre de la musique.
-
-La misère de ces spectacles est rendue plus saillante par
-l’intervention de premiers sujets en vacances. Ceux-ci en prennent
-souvent le prétexte pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et quand
-leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage n’en est que
-plus éclatante. D’autres signes qui distinguent encore ce théâtre de
-Saint-Frusquin c’est le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et
-d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous les soins de la
-direction se portent justement sur ces dernières, comme pour suppléer à
-ce qui leur manque. En outre les comptes rendus adressés aux journaux
-à la suite de ces opéras et de ces concerts offrent encore cette
-particularité d’être rédigés ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations!
-(lisez: bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: pour
-sortir sans esprit de retour!)
-
-Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin est l’endroit
-du monde où se vendent les plus beaux porte-monnaie; cet article s’y
-débite chez les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de mailles
-d’or constellés de pierres précieuses. D’autres ont des formes et des
-bouchons de flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à donner
-deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer de la bergamote. Enfin
-les plus modestes, en maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des
-têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises ou de perles.
-
-Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, trèfles à quatre
-feuilles, petits cochons et petits bossus sous forme de médaillons et
-de breloques. Mais une plus maligne ruse de cette république du jeu,
-c’est l’entretien d’un grand nombre de ces petits bossus en chair et
-en os. On sait la favorable superstition que les joueurs attachent
-au simple contact des hommes ainsi déformés. Leur présence dans les
-jardins, dans les salles de Saint-Frusquin donne de l’espoir aux
-pèlerins; et ces gnomes ont pour prescription de rouler constamment des
-yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.
-
-Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un dîner auquel il avait
-assisté, Banville le résuma ainsi: «Le mot _madère_ ne fut pas
-prononcé!» A Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot _mort_.
-Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale du plaisir,
-la Capoue actuelle, le séjour privilégié des vieillards et des
-valétudinaires.
-
-De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. Dans la rue, des
-inconnus à qui vous ne demandez rien, vous accostent pour vous
-certifier, qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier
-atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez au fond des choses, et
-du cercueil, celui-là pourrait bien se trouver vide.
-
-La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant!
-
-Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms de Saint-Frusquin, qui
-est celui d’une terre où l’on ne saurait mourir.
-
-Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la paix pour ceux en qui
-le démon du jeu ne charrie pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie
-de Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et unique territoire
-où expire la despotique tyrannie du piano relégué aux garde-robes! Seul
-lieu du monde où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours
-de ses amis perdus en des spéculations moins extérieures. Gardez-vous
-donc bien de conclure à un refroidissement pour un sourire pincé:
-les voisins du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales ou les
-_chevaux_ vous dédommageront demain et vous vaudront une accolade toute
-fraternelle.
-
-C’est encore une particularité de Saint-Frusquin que la forme sociale
-d’anxiété qu’y revêt le regard du riche, lequel dans la transe
-incessante de l’emprunt (lisez: _d’être tapé_) prend l’offensive en
-vous offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte de vous porter
-bonheur, un trèfle à quatre feuilles ou une fleur de lilas à six
-pétales.
-
-N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les funestes empêcheurs de
-jouer en rond, qui vous affirmeront que le minimum des inconvénients
-inséparable de ces sortes de fondations et dont il a été parlé au
-début de ce chapitre, c’est deux à trois suicides par jour. Par an,
-transposeront les optimistes endurcis; et ceux qui se prétendent
-renseignés rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à quarante, les
-bonnes,--pardon! les mauvaises années. «--Hier encore, un jeune homme
-allait donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre une des
-colonnes de l’atrium--vous dira le sot moineau de fâcheux augure; un
-serviteur que son maître avait envoyé retenir des places à la gare,
-ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler, vient de se
-brûler la cervelle. Un des gardiens qui veillent nuit et jour sur
-le toit du casino pour surveiller les jardins comme une Brangœne du
-suicide, découvre souvent au matin, dans les branches d’un ficus, des
-fruits humains qui n’y pendaient pas la veille. Et les Gnidiennes
-filles de l’Aurore qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient
-tentées d’aller voir se lever leur Mère, pourraient faire crier par
-Mlle Poil-de-Brique: «Cette penderie rafraîchit!» Ainsi que le faisait
-Mme de Sévigné, _des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes_. Un
-vieillard que la chaleur incommodait et qui s’était laissé choir au
-bord du trente et quarante, se vit tout à coup entortillé du linceul
-vert dont on recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après
-s’être senti descendre par des couloirs secrets, il reprit ses sens,
-allongé sur une table en un lieu fort mystérieux, et dans une macabre
-compagnie. Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu à
-lui, il trouva dans sa poche un billet de cinq cents francs qu’il ne se
-connaissait pas, et que, sa résurrection constatée, on s’empressa de
-lui faire rendre.--Les employés de l’établissement, lesquels au reste
-ne changent pas plus que le personnel des hôtels, reçoivent à leur
-entrée la formelle instruction pour le cas où un suicide se produirait
-dans le casino, de mettre aussitôt le mort debout et de l’emporter
-ainsi, la mort n’étant véritablement terrifiante qu’horizontale.
-
-En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil souvent exécuté, de
-mettre le feu aux rideaux de tout client dont la mort subite dans son
-établissement ne serait pas suffisamment «expliquée».--Il est vrai
-que nulle part ailleurs les lecteurs nocturnes ne sont autant qu’à
-Saint-Frusquin, victimes de leur désir de s’instruire.
-
---«Du reste, poursuit notre corneille qui abat des pendus en guise de
-noix, déchiffrez les symboles de ces magnifiques et terribles jardins.
-Ces tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas comme des fosses?
-Linceul, ces toiles vertes dont on recouvre les massifs pendant la
-nuit, comme est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les tables.
-Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne vous divulgue-t-il pas leur
-secret: toutes mélancoliques fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires
-dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et jusqu’à ces
-tendres _mères de famille_ dont le nom évoque de lointaines douleurs
-maternelles?
-
-J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent comme de sang
-caillé les maisons dans les paysages.
-
-Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à l’heure de la
-toilette les femmes qui les piquent dans leurs cheveux, et qui voient
-au fond du miroir des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains de
-jeunes inconnus, de fines mains rouges.
-
-C’est alors que murmurent dans l’air lascif et frémissant des
-orchestres dont les musiques se pourraient intituler _la valse des
-nœuds coulants_, et _la polka des râles_; mélodieux soupirs à servir
-d’accompagnement en sourdine pour cette poésie appropriée.
-
- A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure,
- Le soleil couchant est sanguinolent,
- Le rosier plus roux et le lis moins blanc;
- Duquel d’entre nous va se voiler l’heure?
-
- L’un sent au détour du môle tremblant
- Une rouge main dont le doigt l’effleure.
- Le soleil couchant est sanguinolent;
- A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.
-
- «Les dieux sont pour moi!»--«Ma chance est meilleure!»
- Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent.
- A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.
- Le soleil couchant et sanguinolent.»
-
- Et l’autre déçu par l’éternel leurre
- Du jeu saccadé froid et violent,
- Plonge sous les flots dont la mer le pleure,
- Au soleil couchant plus sanguinolent.»
-
-N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur, oiseau ou démon» pareil
-au corbeau d’Edgar Poë. Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de
-Miss Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai depuis longtemps
-promis l’histoire, que je donnerai; naïve redresseuse des torts de
-l’humanité, et qui ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin,
-d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir du cimetière des
-suicidés, d’appeler avenue des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de
-feindre de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole.
-
-Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations? Entendez plutôt
-cette distinguée compagne d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle
-vous dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui _une détente_. Voilà
-qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette détente s’égare parfois
-jusqu’à presser celle d’un pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la
-grisante odeur du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor et les
-terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés Tant-pis ouvrent sur son
-propos leur Victor Hugo à ce verset:
-
- Quelque chose en tombe
- Qu’on n’a point lavé!
-
-Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa digne du Temple de
-Saint-Frusquin
-
- ...................... innocent et splendide
- Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!
-
- Mars 98.
-
-
-
-
- POST SCRIPTUM
-
-
-I
-
-En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais une abondante
-rééclosion de la correspondance de Mme Valmore. Elle a refleuri. En
-96 ce sont en effet les deux volumes publiés par M. Rivière, selon un
-choix fait parmi des lettres quatre fois plus nombreuses, et qu’il
-n’appartient de juger qu’à ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble
-de cette correspondance léguée à la bibliothèque de Douai par le fils
-de la femme-poète. Ce qui a paru est plein de toujours tendrement
-saisissantes beautés. Une chose étonne: la publication de la lettre
-à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées dans la préface,
-moins par le fait de ce qu’elles révèlent[59]--(que la poésie qui les
-accompagne, parue dans les premières éditions, avait révélé au lecteur
-attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore, soucieux (il l’a prouvé
-par la destruction d’une partie de la correspondance) de supprimer,
-d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a pu léguer ce
-manuscrit aux archives Douaisiaines. D’où émane-t-il? Est-il unique?
-ou d’autres lettres contiennent-elles d’autres parts du secret?--M.
-Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin 98, _Revue
-Encyclopédique_), écrit ceci: «En premier lieu, manquent totalement
-les lettres de jeunesse et de passion, celles dont la recherche a
-été la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une manière
-flagrante le problème irritant dont on s’occupe encore.»--«Peut-être
-qu’en cherchant bien, écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver
-quelques-unes des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse à Mme de
-Montbazon, mais je n’ai plus le temps de m’occuper de ces erreurs.»--Et
-il ajoute: «Il s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé,
-comme celle dans laquelle il enferma son cœur.» Cette noble phrase
-s’appliquerait à la correspondance amoureuse de Marceline Desbordes.
-
- [59] J’y renvoie le lecteur.
-
-A ce propos, sied-il de tenir compte du fascicule paru à Douai en
-96 sous ce titre: un _Épisode peu connu de la vie de Marceline
-Desbordes-Valmore d’après une lettre inédite écrite à son amant,
-reproduite en fac-simile, par Louis Vérité_--et publiée dans une
-intention peu sympathique. «Un collectionneur de nos amis, écrit
-l’auteur de cet opuscule--possède une lettre autographe de Marceline
-non datée ni signée, la seule connue de ce genre et vraisemblablement
-écrite vers 1809 ou 1810, lettre des plus suggestives qui a
-probablement échappé au feu. Après bien des tergiversations, et en
-présence de l’indiscrétion commise par M. Rivière[60], notre ami a fini
-par nous autoriser à la reproduire en fac-simile.»--Le malheur est que
-ladite lettre et dont l’écriture est reproduite en réduction de moitié,
-et qui pourrait bien être authentique, est vraiment d’une _suggestion_
-anodine. Les appellations de _bien-aimé_, _petit ami_, _mon Olivier_
-(du nom fictif d’un personnage des Elégies) sont insuffisantes pour
-éclairer le débat que d’un anonyme rayon de tendresse. La réclamation
-de trois _nouvelles_ promises, ou d’une seule dont les trois
-personnages seraient un amputé, un «pauvre poète déchu» et surtout un
-«barbier laid et intéressant» tous trois évoluant «en Espagne»--ne
-renseignent que faiblement sur l’œuvre de l’homme de lettres adoré.
-Qui sait pourtant (le document supposé authentique, et dans le cas où
-ce projet de _nouvelle_ se serait effectué) si là ne réside pas pour
-quelque fureteur de bouquins surannés le germe de la vérité enfin
-connue?--La dernière ligne de la lettre: «Je te verrai samedi, au coin
-du feu de mon amie» concorde bien avec le rôle à la fois tutélaire
-et funeste prêté à cette amie Délie (Zélia) par ce qui est avéré de
-l’aventure.
-
- [60] La publication des trois lettres précitées.
-
-Une autre collection de lettres, dont quelques-unes, ce me semble,
-avaient déjà paru, fut mise au jour par M. Pougin qui publia son
-premier article sur La jeunesse de Desbordes-Valmore dans la _Nouvelle
-Revue_, en février 1894.--«On pourrait reprocher à l’auteur de cet
-intéressant recueil, écrit M. Loliée, d’avoir passé sous silence les
-différents promoteurs du dernier mouvement de renaissance littéraire,
-comme il s’est manifesté de 1896 à 1898, fervent et bruyant, autour du
-nom de Marceline Desbordes-Valmore.»
-
-Mais que d’inédit encore! Ma personnelle collection s’est récemment
-encore augmentée d’une correspondance: trente-quatre lettres à Mme
-de Bussières, née Héloïse Saudeur, grande amie de la famille; et
-une douzaine de touchantes lettres d’Ondine à la même.--Collections
-toujours abondantes en de ces charmes douloureux d’un tour personnel,
-d’un accent passionné et contenu, qui, lorsque l’ensemble en sera mieux
-présenté par des éditions moins fragmentaires, seront reconnus pour
-une originale forme de pensée et de sentiment bien spéciale à celle
-qui, Sapho chrétienne, en poésie, méritera, comme épistolière, d’être
-qualifiée: une tendre Sévigné du malheur.
-
-Une autre bien émouvante correspondance, historique celle-là (inédite
-aussi), m’est communiquée par M. Georges Charpentier. Cinquante
-lettres adressées à son père, dont une tracée sur un papier du même
-rose qu’une autre que je transcris de Verlaine. Un rose éteint et
-lassé dont se dut énamourer la chère femme qui aimait les rubans; le
-rose de cette pâte de fleurs qu’on fait en Orient de roses cueillies
-à l’entour du Saint-Sépulcre, et dont on fabrique des chapelets
-parfumés. Nuance allégorique du Calvaire gravi dont ces lettres, en
-dépit de l’intelligente bonté du correspondant, énumèrent les stations
-poignantes. Que de détails éloquents! que de notes originales en
-cette misère magnanime! «Lettre adressée (a tracé au crayon l’Éditeur
-éminent sur une page datée de Lyon en 35), en apprenant par le journal
-l’incendie de la rue du Pot-de-fer où j’ai perdu plusieurs milliers de
-volumes».--«Si nous avions autre chose que les dettes de notre ancien
-directeur à payer sur notre travail, écrivait Mme Valmore, je vous
-enverrais de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous envoie, par
-cette lettre, la quittance des derniers trois cents francs que mon mari
-avait acceptés pour les Nouvelles Anglaises.» Et il ajoute: «Inutile
-de dire que j’ai refusé les 300 francs de cette admirable femme.»--Plus
-loin, c’est cette _lubie_ superstitieuse et artiste en cette pénurie
-généreuse: «Cher monsieur Charpentier, depuis hier je suis plus triste.
-J’ai mis dans ma tête que ce nombre treize que vous m’avez donné de
-l’_Atelier du vieux peintre_ me portait malheur. Ayez pitié de cette
-faiblesse de femme, et reprenez-moi cent francs que je vous envoie. Le
-sort me semblera rompu, et je terminerai d’un cœur plus libre.--Si vous
-refusiez, vous me feriez du mal.»
-
-Je voudrais encore dire un mot de l’iconographie de Mme Valmore.
-L’article de M. Loliée la reproduit presque intégralement. «Si l’on m’a
-aimée, c’est pour autre chose qu’une grande beauté», écrit Marceline.
-Ses portraits en font foi. Il y a pourtant du charme dans le portrait
-_à la lyre_ de la bibliothèque de Douai, œuvre de l’oncle tant aimé,
-Constant Desbordes. Mais le buste n’est-il pas bien opulent, la taille
-bien courte? C’est sans doute ce dernier défaut qu’a voulu dissimuler
-le grand portrait par Desbordes encore, au Musée de Douai. Mais l’autre
-défaut s’y accuse davantage. Ce dernier portrait, accoudé de face et
-la tête dans les mains, à rêver au-dessus d’un livre qu’on ne lit
-plus, mais dont les souvenirs «roulent dans la tête malade», est une
-figure d’inspirée, de voyante, de Sybille, avec presque une expression
-de stigmatisée. Les deux autres portraits de Langlois et de Baugé,
-reproduits par M. Loliée, ne sont vraiment que des caricatures sans
-même l’intérêt de se donner pour telles. Le trois quarts de Devéria,
-que j’ai mis en tête de mon étude parue chez Lemerre, est d’une grâce
-agréable. Je possède encore une lithographie dont je ne connais pas
-d’autre exemplaire[61]. Celle-là de face, mais d’un visage bien lourd,
-à l’expression faussement pathétique d’un regard levé exagérément,
-sans extase vraie. Plus extatique le regard baissé du profil de David
-d’Angers[62], en cette expression de recueillement interne que j’ai
-notée chez la sublime Vierge de Botticelli de la collection Leyland:
-
- Ses yeux sont baissés en extase.
-
- [61] Un autre portrait non encore reproduit est, je crois, la
- propriété de Mme Henri Lavedan.
-
- [62] Que je suis étonné de ne pas retrouver dans la nombreuse
- collection de médaillons de David d’Angers exposés au Louvre.
-
-J’avais moi-même retrouvé, dans une ancienne édition de Mme
-Valmore, une épreuve jaunie de sa photographie, en 1865. La _Revue
-encyclopédique_ en reproduit une semblable. Portrait suprême, émouvant
-en sa laideur triste, au sourire qui s’efforce au-dessous du regard,
-pénétrant encore, bien que si las! Les mains gourdes dans des mitaines
-sortent des manches pagodes, auxquelles s’assortissent bien la fanchon
-plate retenue par trois épingles, et le ruban à carreaux qui retombe en
-deux brides. Cette belle strophe pourrait s’inscrire au dessous:
-
- Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,
- Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes:
- Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,
- Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.
-
-C’est donc une heureuse palingénésie que celle qui fait de la figure
-allégorique de M. Houssin (érigée à Douai en 1896) comme une
-résurrection de la femme poète, au-dessus de ses ans vécus, de ses
-atours fanés et de ses douleurs vaincues; sorte de Lady Macbeth
-innocente et étonnée de ne plus retrouver sur ses dolentes et
-courageuses mains la blanche traînée de tant de larmes.
-
-Je dois à l’obligeance de Mme Maximin le don de souvenirs précieux,
-de petits sachets en rubans damassés ou chinés, sans doute assemblés
-de la main de Marceline elle-même, ou de ses filles; des fragments de
-bibelots sans valeur, mais sans prix; une agrafe à manteau figurant des
-cygnes de style Empire; une tasse de Chine; un coupe-papier d’ivoire au
-manche en forme d’un serpent dont l’aiguillon s’essaie en vain sur un
-miroir; symbole de cette vérité si chère à notre poète;--un livre de
-prières offert à Mme Valmore en août 43 «comme un hommage d’affectueuse
-admiration et un témoignage de vive sympathie pour un noble cœur
-affligé»--signé: Clémence.--Un album en cuir vert aux minces coins en
-argent, on dirait un ancien spécimen de cette élégante maroquinerie
-anglaise, depuis, si fort à la mode. Peut-être un souvenir du séjour
-d’Ondine à Londres, durant son professorat, dans la famille Curie.
-L’album contient une photographie d’elle, d’expression sympathique
-et pensive. Une autre d’Inès enfant. Puis de petits dessins, des
-griffonnages, sans beaucoup d’intérêt, ni d’art; des adresses, des
-copies fragmentaires, des citations, souvent anglaises, des fleurs
-séchées aux suscriptions sentimentales: «cueillie sur la place
-Saint-Ouen, à la porte fermée d’un ami.»--Un monument à la mémoire de
-l’inoubliable amie Gantier: un petit dessin à la plume représentant,
-sur un lit de fleurs et d’épines, un cœur ailé accablé par une croix,
-et dont émane une flamme en forme de banderolle où court l’inscription:
-_satis, Domine, satis!_--Et au-dessous: «La croix l’accable, mais il
-est soumis.» Puis de l’écriture de Mme Valmore: «dix avril, Calvaire
-de mon cœur. Les années n’ont pas aplani ta cime. Avec mes anges qui
-t’entourent, du moins es-tu heureuse, Albertine! _Sperent in te._»
-De la sensiblerie d’imagerie religieuse, relevée par le haut goût du
-cœur, la profonde sincérité de l’inaltérable attachement. En un autre
-agenda, celui-là, de style Empire, seul bibelot joli, le «Souvenir» à
-la monture de nacre et de bronze, aux douze vignettes coloriées des
-mois, ce sont encore, et toujours entre ces griffonnages au jour le
-jour (rappel d’une visite de Mme Gay le 8 septembre 1822) des fantômes
-de fleurettes, violette, pensée, volubilis, bourrache, primevère; du
-lierre, des mousses, une graminée; et surtout une blonde mèche de
-cheveux dorés, de ces cheveux d’enfant desquels elle a écrit ce vers
-divin:
-
- Que tes cheveux sont doux, étends-les sur mes larmes!...
-
-En somme, tout le délicat décor interne de cet autre agenda dont
-l’intelligent hasard d’une vente a fait refleurir aux mains d’un ardent
-admirateur de Mme Valmore, tant de transparentes fleurs fanées entre
-lesquelles voltige plus délicatement encore un duvet de colombe, une
-plume de _La Vie et la Mort_ du Ramier.
-
-Quoi encore? une lorgnette monocle, à la monture dédorée, à l’ivoire
-jauni et fondu et dont l’unique regard dut si souvent se fixer sur la
-grande amie Mars.--Enfin une guitare, sans nul doute celle dont il est
-parlé dans cette lettre de la correspondance: «Hilaire a fait arranger
-ma guitare.--Pour la première fois depuis trois ans, j’ai rejoué de
-ce pauvre instrument dédaigné et les enfants se sont mis à danser
-jusqu’à nuit close...»--Pauvre guitare, elle n’a plus qu’une corde,
-l’incorruptible fil sur lequel le peintre anglais Watts fait à tout
-jamais voltiger invinciblement les consolatrices illusions de l’aveugle
-espérance!
-
-
-II
-
-Je possède plus d’une soixantaine de lettres et billets à moi adressés
-par Verlaine.
-
-Je choisis parmi eux cette lettre des plus touchantes:
-
- PARIS, LE *** MARS 1895.
-
- «Cher monsieur et cher poète,
-
- «J’ai lu et peut-être avez-vous lu dans le... d’aujourd’hui,
- sous la signature... une ligne où votre nom et le mien étaient
- rapprochés dans une intention désagréable pour vous. Je
- m’empresse de vous assurer de toute la peine que m’a faite cette
- lecture. Vous connaissez trop mes sentiments de si haute estime à
- l’égard du vrai poète que vous êtes pour que, sans attacher quant
- à ce qui vous concerne la moindre importance à de pareils coups
- d’épingle, vous puissiez douter un instant du véritable ennui que
- m’a causé ce bout d’article.
-
- «Je n’ai pas voulu que la journée s’écoulât sans vous témoigner
- à nouveau ma sincère et profonde sympathie littéraire, en même
- temps que les sentiments d’affectueuse gratitude de votre tout
- dévoué
-
- «P. VERLAINE.»
-
-
-III
-
-En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette lettre de M.
-Stanislas Millet, professeur au Lycée de Lorient:
-
- «Monsieur,
-
-«Vous avez publié dans la _Nouvelle Revue_ du 1er février 1896, sur
-Hello, une remarquable étude où je relève cette phrase: «Je ne me
-souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand)
-au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect
-d’une même communion empêcha sans doute de formuler sur le maître
-de Combourg, un jugement dont l’expression eût été curieuse à
-connaître.»--Je ne crois pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé
-dans celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes. Mais parcourant
-dernièrement, grâce à la bienveillance de Mme Hello, les manuscrits
-inédits du grand penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici
-que la publicité des journaux ou des revues, j’ai découvert une longue
-étude sur Chateaubriand, qui sans doute vous donnera satisfaction.
-Etc.»
-
-L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de Mme Hello et de
-M. Millet, est curieux, intéressant et surtout bien conforme à mon
-pronostic.
-
-«Il faut d’abord, écrit Hello, rendre justice à qui veut et fait le
-bien. M. de Chateaubriand a voulu le bien et certainement il l’a fait.
-Avant de l’entendre parler, il faut regarder ceux à qui il parlait. Il
-faut se figurer une nation qui n’était pas encore réveillée du XVIIIe
-siècle, une nation qui pleurait d’attendrissement devant les bergers
-de Florian et qui riait en face des saints. Il ne fallait parler ni à
-des hommes instruits, ni à des enfants naïfs et disposés à la lumière:
-il fallait s’adresser à de tristes vieillards, et c’était un triomphe
-de leur apprendre que le christianisme n’est pas ridicule...--Voilà
-comment la question se posait. Il s’agissait de faire prendre la
-religion au sérieux (par un peuple de qui Voltaire était l’aliment
-universel)...--En d’autre temps, ce serait une hardiesse d’affirmer que
-le christianisme n’est pas une stupidité honteuse et ridicule. C’était
-quand il (Chateaubriand) est né, un acte voisin de l’héroïsme...--Quand
-on apprécie ceux qui remontent la pente d’un torrent il faut exagérer
-l’éloge pour rencontrer la justice... Et comme je vais prendre la
-liberté d’apprécier son œuvre considérée en elle-même, je dois la
-considérer ici dans son principe, dans son intention, dans ses
-rapports avec les hommes et les choses qui rendent cette intention
-particulièrement belle et honorable.»--Ceci dit, Hello exagère-t-il le
-mérite de Chateaubriand? Non; le rhéteur lui est trop antipathique.
-
-L’ironie éclate: «Ainsi, il n’est pas _tout à fait_ vrai que les
-divinités chrétiennes soient ridicules dans les batailles. Cela est à
-peu près vrai, mais pas tout à fait. Ce _tout à fait_ est précieux,
-mais ne vaut pas le _presque_ dont il est couronné. Les milices
-célestes font presque un aussi grand effet que les dieux ennemis de
-Troie.
-
-«--M. de C. demande grâce pour Josué, Élie, Isaïe, Jérémie, Daniel,
-parce qu’il pourrait les peindre avec une tête flamboyante et une
-barbe argentée. Vous avez le cœur dur si cette circonstance ne vous
-inspire pas un peu d’indulgence en faveur d’Élie. Quand vous lisez
-dans l’Écriture la scène du Mont-Carmel et celle du Mont-Horeb, vous
-êtes disposé à le traiter un peu légèrement; mais si vous vous dites à
-vous-même que M. de Chateaubriand pourrait le peindre avec une barbe
-argentée, il est impossible que le respect ne vous saisisse pas à
-l’instant même.»
-
-Ces réflexions qu’un ruisseau représenté dans son cours naturel est
-toujours plus agréable que dans sa peinture allégorique--et que «l’ange
-de l’amitié pourrait porter une écharpe merveilleuse» exercent encore
-la verve d’Hello: non sans un peu de lourdeur: «Quel bonheur! les
-saintes sont sauvées: car elles ne remplacent pas les ruisseaux que les
-saintes supprimaient... etc.--Il est impossible que l’ange de l’amitié
-affublé de cette écharpe ne trouve pas grâce devant les muses.»--Voici
-des motifs plus sérieux:
-
-«Le regard droit et central manque à M. de Chateaubriand. Il parle
-des choses les plus graves, mais il n’en parle pas gravement. Il a
-beau se tourner ou vers la terre, ou vers le ciel, on dirait toujours
-qu’il est en face d’une question de rhétorique. Quoi qu’il dise,
-il a toujours le temps et le goût de s’entendre parler; quoi qu’il
-regarde, c’est toujours lui-même qu’il contemple, et il se contemple
-toujours à la lueur menteuse de la rhétorique. Sa parole est sans
-joie; et la gloire de l’écrivain consiste à s’oublier dans le sens de
-l’amour-propre. Jamais chez M. de C. la pensée ne brise la phrase. Non,
-la phrase est faite d’avance, elle est inviolable, elle est fondue dans
-un certain moule: c’est à la pensée d’obéir. Jamais sa parole n’est
-l’explosion subite, spontanée, d’un sentiment qui éclate. Le sentiment
-pour lui est une occasion de parler.--M. de Chateaubriand écrivain est
-_un modèle à éviter_.» (Suit une curieuse comparaison entre le style
-_organique_ qui est «la parole vivante au service de l’idée vivante»;
-et le style _mécanique_ qui est «le produit artificiel d’éléments
-extérieurs et de pièces juxtaposées».)--Mais voici le grand grief; le
-véritable _horresco referens_:
-
-«Enfin M. de Ch. dit, en parlant de Voltaire: _Ce grand homme_.--Ce mot
-est écrit dans le génie du christianisme, deuxième partie, chap. V.--Il
-est permis de douter un moment, même devant l’évidence, même devant le
-livre ouvert. Mais quand on a lu plusieurs fois le paragraphe, il faut
-se rendre. Le mot est écrit. Ce mot là ferme sur M. de Chateaubriand,
-critique littéraire, la discussion. J’aurais eu beaucoup de choses à
-citer, mais après ce mot-là, je n’en citerai aucune.
-
-«Je ne veux pas rester sur cette parole, parce que si elle était le
-dernier mot de ce travail, elle semblerait en être la conclusion; elle
-semblerait offerte comme la pensée générale de M. de Chateaubriand
-et le résumé de sa vie. Cette apparence serait une injustice.»--Et
-la conclusion: «Il eut l’éclat presque toujours, très rarement la
-splendeur. Son _strass_ fut pris pour du diamant. L’illusion peut et
-doit finir: mais plus elle tombera, plus doit monter et grandir le
-respect de son intention et l’admiration légitime que nous avons pour
-ce qu’il tenta.»
-
-Et je conclurai moi-même par cette phrase de Chateaubriand, dans son
-dernier ouvrage: «Voltaire naissait, cette désastreuse mémoire avait
-pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté
-sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.»
-
---Hello ne prend-il pas garde que c’eût été vouloir ne pas être
-écouté des _tristes vieillards_ auxquels s’adressait le Génie du
-Christianisme, que de commencer par briser leur idole? Mais s’adressant
-à l’abbé Séguin, l’auteur de la vie de Rancé pouvait, devait, et il l’a
-fait, tenir un autre langage.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- ORDO 1
-
- I. Félicité (Desborde-Valmore) 5
- II. Le dieu (Leconte de Lisle) 85
- III. Pauvre Lélian (Paul Verlaine) 93
- IV. L’Aède (Mistral) 103
- V. Roses pensantes 117
- VI. L’Apôtre (Ernest Hello) 139
- VII. Un seul Goncourt 159
- VIII. Tolstoï Esthéticien 171
- IX. Le Grand Oiseau (Léonard de Vinci) 179
- X. Le Voyant (William Blake) 189
- XI. Le Spectre (Burne Jones) 201
- XII. Un Mythologue (Arnold Bœcklin) 215
- XIII. Vernet Triplex 237
- XIV. Alice et Aline (Théodore Chassériau) 251
- XV. Fashion (Constantin Ghys) 271
- XVI. Le Potier (Jean Carriès) 283
- XVII. Les noces d’argent de la Voix d’Or (Sarah Bernhardt). 299
- XVIII. Le Masque (La Duse) 311
- XIX. Un Féministe 321
- XX. Apollon aux Lanternes 329
- XXI. La République de Saint-Frusquin 347
-
- POST-SCRIPTUM 385
-
-
-Sceaux.--Imprimerie E. Charaire.
-
-
-
-
-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
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-
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-
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS ***
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-
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-"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
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-<head>
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Autels privilégiés,
- by Robert de Montesquiou</title>
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-
-/* Titres */
-h1 {text-align: center; font-size: 2em; line-height: 150%;
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-
-/* Typographie */
-p {margin: 0.5em 0; text-align: justify; text-indent: 1.5em; line-height: 1.1em;}
-em {font-style: normal; font-size: 0.75em;}
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-
-/* Styles */
-.addr {text-align: left; margin: 1.5em 0 0 1.5em; text-indent: 0;}
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Autels privilégiés, by Robert de Montesquiou
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Autels privilégiés
-
-Author: Robert de Montesquiou
-
-Release Date: February 21, 2020 [EBook #61472]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="424" height="600" />
-</div>
-
-<div class="newpage" style="padding: 2em; background-color: #eee;
- border: solid 3px #ccc; max-width: 22em; margin: 4em auto;">
-
-<p class="cent esp">ROBERT DE MONTESQUIOU</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h1>AUTELS<br />
-<span class="cs16">PRIVILÉGIÉS</span></h1>
-
-<div class="rhalf">
-<p class="cs9">Parmi lesquels sont plusieurs
-qui peuvent figurer dans les romans
-du ciel.</p>
-
-<p class="ralign cs9"><span class="smcap">Chateaubriand.</span></p>
-</div>
-
-<hr class="hr20" style="margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;" />
-
-<p class="cent">PARIS</p>
-
-<p class="cent esp cs9">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p>
-
-<p class="cent cs8">EUGÈNE FASQUELLE, <span class="smcap">Éditeur</span><br />
-11, RUE DE GRENELLE, 11</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent cs9">1898</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_1">
-
-<h2>ORDO</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="rhalf">
-<p class="cs9">«Si mes propres reliques vous
-viennent sous le nom de martyr,
-recevez-les.»</p>
-</div>
-
-<p class="sep2">Le relevé d’un procès en Cour d’art et d’amour,
-plaide tendrement avec d’éloquentes pièces à l’appui
-de la canonisation proclamée enfin pour <i>Desbordes-Valmore</i>.—Pour
-le demi-dieu <i>Leconte de
-Lisle</i>, plus encore qu’une canonisation, un culte,
-peut-être institué un peu trop tôt, célébré avec plus
-d’ostentation que de ferveur, sur ces pelouses du
-Luxembourg qu’on marchande à cette moins marmoréenne
-personne d’un Saint-Orphée, celui-là
-«bien toussottier et boitillant», ainsi que lui-même
-me l’écrivait, le pauvre Lelian, <i>Paul Verlaine</i>.—L’ensoleillé
-<i>Mistral</i>, notre Provençal Horus.—Une
-jonchée de <i>Pensives Roses</i> sur le parcours
-«l’une <i>Fête-Dieu</i> des Muses.—L’âpre <i>Hello</i>, Saint-Jean-Bouche-de-Fer,
-le nouvelliste précurseur, le
-polémiste Mangeur-de-sauterelles.—<i>Goncourt</i>, le
-noble patron de la Charité bien ordonnée.—<i>Tolstoï</i>,
-une icône.—<i>Léonard</i>, l’omniscient.—<i>Blake</i>,
-le peintre poète nécromant.—<i>Burne-Jones</i>,
-une idole.-<i>Bœcklin</i>, un prince des peintres.—Les
-<i>Vernet</i>, dieux désaffectés.—Un mystérieux
-retable de Chassériau.—<i>Ghys</i>, un Lare élégant.—<i>Carriès</i>,
-Oliab et Bélizéel, tout à la fois, sculpteur
-du réel et de l’idéal, qui cisela lui-même sa
-<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span>
-crédence.—Un exquis desservant, <i>Helleu</i>.—<i>Sarah</i>
-l’inspirée Sibylle; <i>Eléonora</i>, une frémissante
-pythie.—<i>Versailles</i>, un sanctuaire éteint...</p>
-
-<p>Telles les vingt stations closes par une vingt et
-unième. <i>L’Autel du Veau d’Or</i>, le fétiche encensé
-et exécré de la Messe Rouge et Noire.</p>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">I<br />
-<span class="smcap">A la mémoire<br />
-de Pauline de Sinety,<br />
-comtesse Gontran de Montesquiou.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_5">
-
-<h2>FÉLICITÉ<br />
-<span class="smcap cs7">Marceline Desbordes-Valmore</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div style="width: 18em; margin: 2em 0 2em auto; font-size: 0.9em;">
-<div class="vers">Elle s’occupe aussi des choses de la terre,</div>
-<div class="vers">Car la feuille de lys est courbée en dehors.</div>
-
-<div class="ralign"><span class="smcap">Victor&nbsp;Hugo.</span></div>
-</div>
-
-<p class="sep2">Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus
-synthétiquement qu’il n’a été fait jusqu’ici, une
-poétesse admirable, ensemble merveilleuse et
-sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline Desbordes-Valmore.</p>
-
-<p>Pas un de nous en qui ces musicales syllabes,
-cristallines comme le son d’un harmonica, ne
-résonnent familièrement. A tous notre mémoire
-d’enfant signe de ce nom</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un tout petit enfant s’en allait à l’école...</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et tels autres menus poèmes appropriés, dont se
-désennuyait notre étude, car</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Le maître est tout noir...</div>
-</div>
-
-<p>Le doux nom estampille encore pour tous quelques
-romances où notre adolescence s’égaya, et
-qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se doutent
-que le gentil nom est celui de la poétesse admirable,
-ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-chrétienne. Et c’est vraiment pour quelques-uns seulement
-qu’il commence de se nimber du halo d’une
-auréole qui est une aurore, non qui se <i>révèle</i>, mais
-qui se <i>relève</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur.</div>
-</div>
-
-<p>Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle
-dont la renommée, entre toutes, a ceci d’étrange,
-qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus illustres
-de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny,
-Michelet, Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient
-honneur de son amitié, traitée à peu près dignement
-par la postérité banale qui consacre d’un nom
-de rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée
-ainsi que fut son âme, et pourtant, comme elle,
-toute pleine de ferveurs en puissance, de clartés
-latentes et de virtuelles vertus.</p>
-
-<p>Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter
-l’éclat, il m’eût été douloureux de n’être pas des
-premiers de cette seconde période à divulguer nettement
-la bonne nouvelle dont se sont déjà plus
-ou moins brièvement et secrètement réjouis, après
-les maîtres dont je parlais tout à l’heure, Gautier,
-Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M. Verlaine.</p>
-
-<p>Pour cela, je suis venu à vous<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> aujourd’hui, et
-vous demande de me suivre à travers cet exquis
-calvaire, ce douloureux et délicieux dédale, où les
-propres vers de Marceline, délicatement parfilés,
-nous serviront de fil conducteur en même temps
-que de sympathique lien.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Des fragments de cette étude ayant été récités par moi,
-sous forme de conférence, en janvier 94.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-On remet un jour à Hugo—selon une anecdote
-plus ou moins véridique—une lettre adressée
-<i>Au plus grand Poète de France</i>. Il la fait porter chez
-Lamartine, qui la retourne au premier.—«Nul ne
-saura jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux
-s’est décidé à l’ouvrir.»</p>
-
-<p>Que la suscription ait revêtu: <i>Au plus mystique</i>,
-c’était lui-même; au plus <i>plastique</i>, Gautier; au
-plus <i>précordial</i>, <span class="smcap">Valmore</span>.</p>
-
-<p>Il y a dans une des pièces du poète qui nous
-occupe, un vers, surtout un verbe, très simple, dont
-je ne retrouve nulle part ailleurs l’émouvante
-affixe et le significatif figuré:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Beaux innocents morts à minuit</div>
- <div class="vers8"><i>Desserrez</i> mon cœur qui me nuit.</div>
-</div>
-
-<p>Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange
-étreinte intérieure d’anxiété angoisseuse et froissante.
-Il s’agissait de <i>desserrer</i> cela, dénouer, délacer
-ce vêtement invisible et subcostal, immatériel
-et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.</p>
-
-<p>C’est la propre action des poésies de M<sup>me</sup> Valmore;
-de cette main mystérieuse et incorporelle
-qui s’immisce à travers l’âme qu’elle surprend et
-apaise, pour aller plus avant, <i lang="la" xml:lang="la">descendit ad inferos</i>,
-desserrer le cœur qui nuit.</p>
-
-<p>Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le
-regard de la Sainte Lance, miraculeusement assainit,
-la tête et le cœur d’Amfortas, le noble prêtre
-qui a péché (et que M<sup>me</sup> Valmore paraît avoir
-prévu dans ces deux vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
- Alors posant ma main où la douleur s’élance</div>
- <div class="vers">Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!)</div>
-</div>
-
-<p class="noind">peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit
-une pleine lecture tardive de cette poésie. On passe
-la main sur son front, d’un geste d’habitude, pour
-en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte
-à son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth,
-on ne rencontre plus, sous son manteau,
-qu’un bouquet de roses...</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;</div>
- <div class="vers">Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?</div>
-</div>
-
-<p>Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré
-sous l’onde baptismale, on murmure: «D’où vient
-que tout me semble si bel aujourd’hui?...»—C’est
-qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car,
-seule, la passion peut racheter la souffrance; et
-l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, pleuré,
-saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans
-cette sainte femme.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.</div>
-</div>
-
-<p>J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées
-et incomplètes sinon interdirent, du moins
-entravèrent longtemps le <i>vol d’oiseau</i> sur cette
-œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent
-aujourd’hui<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de diviser tour à tour et recomposer
-une grande partie du faisceau lumineux pour
-se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Depuis 1886.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède
-aux oraisons funèbres, où se restreint presque
-intégralement encore le formulaire de la poétesse.
-Baudelaire, pourtant son plus subtil bien
-que bref panégyriste, apparaît visiblement gêné
-par ce manque de cohésion dans la gerbe des
-recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu
-ses accents, élargi ses accords sous la révélation
-plus tard totalement proférée; à l’effluve surtout
-de ce recueil posthume qui résume l’essence du
-flacon, la quintessence de l’essence.</p>
-
-<p>Enfin, et de par la loi du <i>suranné</i> qui n’est déjà
-plus le <i>démodé</i>, et cependant pas l’ancien encore,
-mais bien la chrysalide à travers laquelle l’un
-devient l’autre,—entre notre génération et celle
-qui tenait encore à la contemporaine par le <i>de visu</i>,
-voltigeait ce prestige fané d’époque, ce brin un
-peu risible de coiffure en <i>couette</i>, par-dessus l’attitude
-<i>troubadouresque</i> et <i>dessus de pendule</i>, l’écho de
-«<i>ce petit côté secret qui rend populaire, ce presque
-rien qui fait tache</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>» et grâce auquel notre mémoire
-d’enfant nous donnait la dame pour à peu près
-connue. Une résonnance de tous ces pianos mentionnés
-par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est
-transposé et <i>tapoté</i> le plus chantant de la <i>lyre</i> du
-poète, tandis que le silence en retient encore les
-traits les plus fulgurants et les plus suaves soupirs.
-Une odeur de <i>Quel est ce gant rose—qui n’est pas le
-mien</i>, invétérée en une récurrence, et longtemps
-empêchant de croire que s’y pût loger la main
-dont s’étancheraient nos douleurs.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Baudelaire.</p>
-</div>
-
-<p>Oui, ces <i>romances</i> où des beautés sont souvent
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-recélées, et dont, ailleurs, l’inconscient comique
-aboutit à quelque chose de touchant comme la
-demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément
-<i>Pauline Duchambge</i>, ce bout d’écharpe envolée dont
-les biographes entortillent le sujet trop complaisamment,
-n’ont plus qu’un intérêt parasite et
-documentaire; et la prétentieuse brume en fond
-au feu de ce qu’elle abrite et qui les habite; et le
-ruban de Desbordes-Valmore s’en ira rejoindre le
-turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux
-de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans
-ce vestiaire des siècles où les atours s’évanouissent,
-pour laisser s’épanouir, hors du temps, la
-beauté nue.</p>
-
-<p>Elle «<i>résout la sécheresse du cœur</i>», Michelet l’a
-dit, qui, seul, a légué les formules vraiment
-caractéristiques de ce doux-amer génie. Elles flottent
-par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent
-ainsi qu’une arche sur un déluge, ou tout au
-moins comme le manuscrit de Camoëns pouvait
-reluire au-dessus du flot.</p>
-
-<p>Les voici. C’est avec celle sur «<i>le don des larmes,
-ce don qui perce la pierre</i>», trois autres encore:
-«<i>Le sublime est votre nature.</i>»—«<i>Mon cœur est
-plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, elle m’est
-revenue avec une force extraordinaire, et toute cette
-puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi.</i>»—Enfin:
-«<i>Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue
-que jamais; troublée de sa fin prochaine, et, on aurait
-pu le dire, ivre de mort et d’amour!</i>»</p>
-
-<p>Ces quatre paroles constituent l’évangile de
-Madame Valmore. Quoi qu’on puisse écrire d’elle,
-désormais, ne saurait que graviter autour de cette
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.</p>
-
-<p>Tous ceux qui abordent cette mémoire et en
-tirent du relief sans lui pouvoir ajouter de lustre
-(car la seule donnée en illumine l’interlocuteur de
-son approche d’arche sainte), brassent la légende
-en quatre versets, sans paraître se douter du dessous
-qu’ils infligent, de ce fait même, à leurs
-variations et à leurs trilles.</p>
-
-<p>Au reste, du contingent biographique où se
-recrutent à peu près ordinairement ces appendices,
-devrait-on même user? La grille du tombeau
-n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au
-mur de la vie privée? L’amalgame de la personne
-double de l’artiste et de l’être représente un des
-plus déplorables postulats et l’une des plus fâcheuses
-exigences du public sur le mage. Les parterres
-insuffisamment renseignés et attentifs qui
-ne sauraient l’aller chercher là qu’il réside uniquement,
-à savoir dans l’<i>Œuvre</i>, exigent néanmoins
-(et d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre,
-par la frange de son manteau, et, mieux
-encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque
-secret espoir de faire expier le mérite de l’<i>esprit
-prompt</i>, met en quête d’une tare de <i>la chair faible</i>...</p>
-
-<p>Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons
-démêlé, ressenti, goûté tout le parfum dans l’extrait,
-toute la griserie dans la liqueur, peu nous
-chalent des pétales froissés ou des baies flétries;
-plutôt nous craindrions volontiers d’amoindrir
-notre extase par d’inopportuns contrôles, de rétrospectifs
-examens sur une grappe tarie ou une fleur
-séchée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent
-ces bravos adressés au gosier de l’interprète
-plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant,
-et qui se recule et recueille au fond de la loge,
-craintif de voir attribuer le charme qui l’enchaîne
-encore à quelque vieux visage de ténor teint ou de
-cantatrice déteinte.</p>
-
-<p>Les métiers, d’où vers nous chatoient les
-joyeuses aunes des tissus fleuris, ne sauraient se
-démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas plus
-sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir
-des rinceaux sur des fonds, revoir rêver des
-oiseaux entre leurs branchages brochés, suivre
-revivre et s’iriser des iris sur de la soie?</p>
-
-<p>C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied
-interroger sur elle-même. A cette confession surtout,
-à cette autoconfrontation vraiment nous
-aident les biographies. Sachons-en gré, rendons
-grâces. Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve
-ne consiste et réside-t-il pas en ces extraits de lettres
-où reluisent tant de familières splendeurs?</p>
-
-<p>Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus <i lang="la" xml:lang="la">sui
-generis</i> du type, le plus <i>artésiennement</i> explicatif et
-révélateur de ce moi, c’est bien cette profession de
-foi de son arcane poétique: «<i>A vingt ans, des
-peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant</i>
-<em>PARCE QUE MA VOIX ME FAISAIT PLEURER</em>; mais la musique
-roulait dans ma tête malade, et une mesure
-toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma
-réflexion.»</p>
-
-<p>Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les
-indiscrets, pour nous révéler l’«homme d’un
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-talent immense», le «fauteur de ces peines profondes...»</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>La vraie Valmore à édifier et déifier est une
-Valmore, de vers, de ses vers groupés à l’entour
-de son nom en la délicate élite et la délicieuse
-prédilection d’une dédicace réversible. La citation
-est ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent
-de la rendre envahissante; puisque le <i>il faudrait
-tout citer</i> de cliché immémorial est ici la vérité
-même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément
-réussies, mais qu’on n’oserait guère
-déclarer plus que d’autres adéquates à leur visée,
-mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop célèbres
-<i>romances</i>, plusieurs drôlement datées et démodées
-et pour lesquelles l’indulgence tourne presque à
-du goût. «Dans Shakspeare, j’admire tout comme
-une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo.
-Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout
-comme une âme; d’amant? non, d’enfant. Et c’est
-à noter que toutes les gloses meilleures ou pires
-exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination
-de mise en présence de leur âme enfantine
-et juvénile, de leurs «jeunes annales».</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Là de la vague enfance un regret qui sommeille</div>
- <div class="vers">Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;</div>
- <div class="vers">Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!</div>
- <div class="vers">On tend les bras, on pleure en passant devant lui<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Ailleurs:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Oui, partout où je marche une voix me rappelle.</div>
- <div class="vers">Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...</div>
- <div class="vers">Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle,</div>
- <div class="vers">Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme
-à l’haleine de calice—non de quelle Fille-Fleur,
-à la façon de Wagner, mais de quelle Fleur-Flamme
-et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux
-labeur? Combien d’heures enchanteressement
-passées à parfiler brin à brin, ligne par ligne,
-l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les
-mieux aimés, les plus émus.</p>
-
-<p>Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave
-de penser que les risquer n’est sage. Et quel autre
-qu’un immatériel Ariel oserait songer à parfaire un
-pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile
-de papillon prélevée?—Et puis la grosse besogne
-des heures nous réclame. Puissions-nous, une fois,
-nous abstraire assez idéalement pour volatiliser ce
-sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait
-se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent
-ce choix impondérable, cet impalpable tri.</p>
-
-<p>Le moins massivement possible, une heure,
-nous tenterons d’offrir une épreuve de cette mellification
-artiste. Mais il faudrait pour y exceller ou
-même atteindre, toute la courte vie d’une géniale
-jeune fille marquée à l’aube comme un fruit touché
-et dont résorberait toute la sève immaturée d’un
-talent condamné, cette filiale tâche de tendresse:
-sans rien des odieux <i>extraits</i>; plutôt une de ces
-versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un
-Breughel des plus larges et menues flores doctement
-entremélangées autour d’un médaillon de
-madone.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Quelque chose de tendre y languissait; du lierre</div>
- <div class="vers">Y tenait doucement la vierge prisonnière.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-L’impression qui succède à celle que je viens de
-dire (à savoir notre rachat par cette souffrance,
-notre rafraîchissement par cette brûlure, notre
-apaisement par cette ardeur), c’est une impression
-d’immersion, puis de submersion. Nous sommes
-noyés d’efflorescences et d’effluves, de sourires,
-de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par
-une tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans
-doute attribuer l’air d’incomplet et de vague même
-des meilleurs essais autour de cette œuvre. Études
-sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis
-qu’on dirait rebutées, et qui ont de la lutte des
-barques contre une mer démontée, une phosphorescente
-mer faite de larmes et de flammes.</p>
-
-<p>Après bien des reprises, je vous livre la ruse
-dont j’usai pour essayer de vaincre cette tempête,
-en enfermer dans mes outres les ouragans et les
-caresses, les bises et les brises pour les y retrouver
-à loisir, vous les distiller et vous les dire. Puisse,
-au nom de cet inestimable bienfait, le subterfuge
-ne pas vous paraître puéril, si le service vous est
-tant soit peu rendu.</p>
-
-<p>Au cours de mes promenades et mes rêveries
-entre les mystérieux <i>bocages du sentiment</i>, de ces
-volumes, ainsi que les nomme prestigieusement
-Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en
-démêler le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation
-qu’en ayant tracé et dressé le plan, je le vis
-subdivisé en autant de charmilles et de chapelles
-qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et
-que j’en fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme
-génie ainsi qu’il arriva à ce Protée du conte
-oriental qui se réintégra en sa fiole.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson
-ardent. Océan ou forêt, l’amour y brûle et roule</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">L’amour, ce ciment des âmes</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes</div>
-</div>
-
-<p class="noind">suivant ses appellations mêmes.</p>
-
-<p><i>Promise aux profondes amours</i> selon son expression
-propre, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore
-est un <i>Univers d’Amour</i>.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il est doux d’être aimé, cette croyance intime</div>
- <div class="vers">Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.</div>
-<img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ne vous étonnez pas en recevant la vie,</div>
- <div class="vers">De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour,</div>
- <div class="vers">Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le
-neuf et le merveilleux, d’autant plus passionné
-qu’il est plus pur.</p>
-
-<p>Chaque écrivain, nous dit en substance M<sup>me</sup> Valmore
-dans une de ses lettres, prodigue à son
-insu un vocable qui, de par son intensité et sa fréquence,
-révèle et trahit son auteur: «M<sup>me</sup> Sand en
-a un comme cela: <i>étreindre!</i>»—Le mot de Marceline
-ne serait-il pas <i>innocence</i>?</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">J’ai soif de sommeil, d’innocence,</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence</div>
- <div class="vers">Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
- <div class="vers">Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer</div>
- <div class="vers">Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Beau fantôme de l’innocence</div>
- <div class="vers4">Vêtu de fleurs</div>
-<img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Innocence! Innocence! Éternité rêvée,</div>
- <div class="vers">Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?</div>
- <div class="vers">Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?</div>
- <div class="vers">Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Inexplicable cœur, énigme de toi-même,</div>
- <div class="vers">Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,</div>
- <div class="vers">Ennemi du repos, amant de la douleur,</div>
- <div class="vers">Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p><i>Cœur du cœur</i>, l’expression qui lui est commune
-avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de
-l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit
-ce vers à M<sup>me</sup> Valmore quand elle parle de son
-enfant:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme</div>
-</div>
-
-<p>Donc <i>Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical,
-filial et maternel, charitable et divin</i>. Ajoutez
-<i>l’amour de la nature</i> et <i>l’amour prorogé au delà du
-trépas</i>, vous aurez les six divisions sous lesquelles
-m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de
-cette âme incoercible, les phrases de cette œuvre
-vagabonde. A savoir: <span class="smcap">Amour, Tendresse-Tristesse,
-Maternité, Foi, Nature, Éternité</span><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-M<sup>me</sup> Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son
-éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations
-similaires, mais sans beaucoup de suite.</p>
-</div>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
- J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.</div>
-</div>
-
-<p>Entre toutes séductions, celle du regard fascinait
-Marceline. Ses propres larmes et celles
-qu’elle consolait diamantaient sa vie.</p>
-
-<p>Le son de la voix la captivait aussi.</p>
-
-<p>Les <i>Yeux et les pleurs</i> et <i>la Voix</i> subdivisent donc
-naturellement cette grande division de l’amoureux
-amour.</p>
-
-<p><span class="smcap">Tendresse-Tristesse</span> enferme <i>Prisons et exils</i>, les
-deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment,
-et qu’elle a le mieux pleurées.—<i>Ipsa</i> contient
-ce qui semble le plus avoir trait à la personne
-même de l’artiste.</p>
-
-<p><span class="smcap">Maternité</span>, c’est la mutuelle réversibilité de ce
-sentiment double, ascendant et descendant au cours
-comme au décours de ses <i>jeunes annales</i>: celles où
-elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte
-elle-même la croix de la Mère Douloureuse.</p>
-
-<p>Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle
-n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera
-frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob
-de l’amour successivement filial et maternel par
-les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes
-et pures, pour parler tour à tour de celle
-qu’elle nomme divinement</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Ma tige maternelle enlacée à ma vie!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!</div>
- <div class="vers">Palme pure attachée au malheur d’être femme.</div>
- <div class="vers">Éloquent défenseur de notre humilité</div>
- <span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
- <div class="vers">Fruit chaste et glorieux de la maternité.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">De la foi des époux sentinelle sans armes,</div>
- <div class="vers">Visible battement de deux cœurs dans un cœur!</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Image de Jésus qui se penche vers nous</div>
- <div class="vers">Pour relever sa mère humble et née à genoux.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu.
-Nous la devons à Valmore cette</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.</div>
-</div>
-
-<p>Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance
-indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau
-lumineux de résurgence des jours premiers dont on
-dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se
-découpe incessamment pour notre poète toujours
-prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions
-poignantes, le fascine et tire hors de
-soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait
-le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.</div>
- <div class="vers">Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir</div>
- <div class="vers">Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,</div>
- <div class="vers">Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?</div>
- <div class="vers">Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,</div>
- <div class="vers">Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.</div>
-</div>
-
-<p>Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire
-qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser,
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-jamais. Centre de ce double courant de passion
-entre ses propres enfants et cette mère dont le
-souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter,
-lui dicte cette pièce: <i>Quand je pense à ma mère</i>, elle-même
-pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles
-tourments», ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise
-tous les rayons de la maternité et de la <i>filialité</i>,
-passez-moi ce terme.</p>
-
-<p>Ces apostrophes, en voici:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,</div>
- <div class="vers">Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!</div>
- <div class="vers">Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Comme le rossignol qui meurt de mélodie</div>
- <div class="vers">Souffle sur son enfant sa tendre maladie,</div>
- <div class="vers">Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,</div>
- <div class="vers">Me raconta son âme et me souffla son Dieu.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les
-sépultures disposées jadis au pourtour extérieur
-des églises:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">C’était beau d’enfermer dans une même enceinte</div>
- <div class="vers">La poussière animée et la poussière éteinte.</div>
- <div class="vers">C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,</div>
- <div class="vers"><i>De respirer son père en visitant son Dieu</i>.</div>
-</div>
-
-<p>Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je
-ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette <i>nostalgie
-des entrailles</i>.—Jugez-en plutôt. Récemment
-mère, elle se plaint de ne plus <i>faire corps</i> avec son
-nouveau-né.</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
- <div class="vers">J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs</div>
- <div class="vers">Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.</div>
-</div>
-
-<p>Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de
-sensibilité et de formule, le plus curieux de toute
-l’œuvre:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><i>Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!</i></div>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Foi</span></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">La foi, c’est l’haleine des anges,</div>
- <div class="vers8">C’est l’amour <i>sans flammes étranges</i>!</div>
-</div>
-
-<p>C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé
-et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange
-pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice
-de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de
-la ferveur éternelle, des images comparables aux
-seules Dantesques descriptions du paradis—mais
-avec moins de blancheur;</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour!</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace</div>
- <div class="vers">Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...</div>
-</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et par les plus touchantes variantes de charité et
-de prière, de croyances et de sentiments, atteindre,
-en même temps que Dieu même, les plus fluides
-matérialisations de la pensée et du langage.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère</div>
- <div class="vers">Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-<span class="smcap">Nature</span>, c’est l’amour—je dirais volontiers
-<i>atmosphérique</i>, tant le poète y fait entrer de parcelles
-vivantes et vibrantes du Cosmos—de tout
-ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de
-passion dans ses paysages, comme tout à l’heure
-il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans
-sa tendresse qui lui faisait s’écrier:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">C’était un jour de charité divine</div>
- <div class="vers">Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine,</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><i>C’était partout comme un baiser de mère!</i></div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Les deux aires de ce naturel amour sont l’<i>Amour
-des fleurs</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">A quelque chère idole en tous temps asservie,</div>
- <div class="vers">Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers"><i>Il semble que les fleurs alimentent ma vie.</i></div>
-</div>
-
-<p>Et l’<i>Amour de l’eau</i>, dont je ne crains pas de dire
-qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette
-tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce
-mystérieux vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Et dans les flots du moins <i>mes larmes se perdront</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et ces autres:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Enfant, l’onde est molle et pure</div>
- <div class="vers7"><i>Mais elle a soif de nos pleurs</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">que je rapproche de celui-ci, de Vigny:</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
- <div class="vers">Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes
-par Victor Hugo, dans ce joli distique:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7"><ins id="cor_1" title="Georges">George</ins> Sand a la Gargilesse</div>
- <div class="vers7">Comme Horace avait l’Anio.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges
-dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux,
-son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous
-mille formes</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Son visage étoilé dans les cercles humides</div>
- <div class="vers">Parsemant leurs clartés de sourires limpides...</div>
-</div>
-
-<p class="noind">L’onde enfin d’où découle son <i>rythme</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><i>Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime</i></div>
-</div>
-
-<p class="noind">auquel ne peut plus succéder que l’<i>amour du silence</i>,
-sa suprême passion<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><i>Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!</i></div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><i>Couvrez-moi de silence...</i></div>
-</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Ce silence qui nous mène à la dernière de ces
-divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes
-point arbitraires: <i>la mort</i>, disons mieux: l’<em>ÉTERNITÉ</em>
-puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent
-à M<sup>me</sup> Valmore tant de tombes qu’elle a
-mélodiquement enguirlandées.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture:
-«<i>n’écris pas!</i>»</p>
-</div>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre</div>
- <div class="vers">De son étroit asyle embrasser le contour.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.</div>
- <div class="vers">Leur tranquille silence éveillait mes pensées,</div>
- <div class="vers">Y cueillir une fleur me semblait un larcin.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">L’homme revient seul où son cœur le ramène,</div>
- <div class="vers">Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>«<i>Abîme à franchir seule!</i>» cette définition en commun,
-cette fois, avec Pascal,</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span style="padding-left: 5em;">..... porte ces mots à sa douleur brûlante:</span></div>
- <div class="vers">Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme
-elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse
-à notre poète, mais toujours fleurie et touchante,
-puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses
-anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier
-l’<i>être aimé</i>, voire à commencer par lui (selon une
-magnifique interpellation: <i>Croyance</i>); «Albertine,
-âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et
-cette noble <i>tige maternelle</i>, <i>enlacée</i>, cette fois à l’éternité,
-auprès de ses enfants enfuis:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Car vous aurez, un jour, une joie immortelle</div>
- <div class="vers">Et vos petits enfants souriront dans vos bras.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="noind"><span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-Non, jamais rien de plus sereinement <i>détaché</i>, de
-plus véritablement et vénérablement <i>sur le seuil</i>,
-et déjà presque <i>au-delà</i>, n’a su se proférer pour
-nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai
-une pareille <i>liberté d’allures mortelles</i>; nous apprivoiser
-avec cette «<i>cueilleuse d’âmes</i>» qui</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,</div>
- <div class="vers">Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,</div>
- <div class="vers">Comme on ôte le sable où dort le diamant.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tous mes étonnements sont finis sur la terre</div>
- <div class="vers">Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir</div>
- <div class="vers">Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère</div>
- <div class="vers">Que la pudique mort a seule osé cueillir.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,</div>
- <div class="vers">Réalisant nos rêves éperdus</div>
- <div class="vers">Vient des humains l’infatigable amante</div>
- <div class="vers">Pour démêler les fuseaux confondus.</div>
- <div class="vers">Fidèle mort, si simple, si savante,</div>
- <div class="vers">Si favorable au souffrant qui s’endort,</div>
- <div class="vers">Me cherchez-vous, je suis votre servante:</div>
- <div class="vers">Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi catégorisés les termes d’association de ces
-divers sujets d’inspiration, il nous sera utile—et
-plus facile de grouper les rythmes dont le poète
-les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse
-bien trop débordante, déchaînée avec résignation
-mais tumultueuse et torrentueuse—pour se ranger
-à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière
-qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,</div>
- <div class="vers">Ce fut le vôtre; <i>eh bien: parlez-en donc à Dieu</i>.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-Je distingue une première sorte ou famille de
-pièces, divisées en strophes, le plus souvent de
-quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de
-distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais
-d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque
-en forme de menu poème à forme fixe pour soi, et
-pleines à leur manière de l’immortelle vibration du</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que
-confèrent à d’autres de ces poésies, des passades de
-rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés
-fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.</p>
-
-<p>A cette première famille ressortissent <i>La vie et la
-mort du ramier</i>, <i>Renoncement</i>, <i>La couronne effeuillée</i>,
-etc., etc.; et de plus longues, <i>Le mal du pays</i>, <i>Tristesse</i>,
-<i>Départ de Lyon</i>, etc.<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. J’énumère dans une
-note les titres des principales pièces englobées par
-chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle
-point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du
-titre qui nous semble devoir être fait d’un mot
-synthétique, jamais renouvelé au cours de la
-poésie qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-quelque douce ingéniosité d’ailleurs empruntée,
-telle que le <i>Soleil des morts</i> pour la Lune—ne
-contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans
-dédaigner <i>Simple Histoire</i> ni même <i>Merci mon Dieu!</i>
-La croix de ma mère—qui n’y est point—s’y
-fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter
-la vieille <i>trouvaille</i> à cette loi de Baudelaire:
-«Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du
-fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun
-est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou
-le charme de vaincre cette période de profanation,
-et le voilà promu <i>lieu éternel</i>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-Prière pour lui.—Point d’adieu.—Pressentiment.—Le
-billet.—La vallée.—L’attente.—Amour.—La jalouse.—Je
-ne crois plus.—Abnégation.—Une fleur.—Les fleurs.—Amour
-et charité.—A celles qui pleurent.—Dieu pleure avec
-les innocents.—Dors.—Le mauvais jour.—Veillée.—Un
-moment.—L’Églantine.—A Madame ***.—Madame Emile de
-Girardin.—Dans la rue.—L’absence.—Les roses de Saadi.—La
-jeune fille et le ramier.—La voix d’un ami.—Le secret
-perdu.—Au livre de Léopardi.—L’esclave et l’oiseau.—Le
-nid solitaire.—Un ruisseau de la Scarpe.—Inès.—Loin du
-monde.—Hippolyte.—A une mère qui pleure aussi.—Quand
-je pense à ma mère, etc.</p>
-
-<p><i>La Fileuse</i> et <i>Rêve intermittent d’une nuit triste</i> quoique non
-en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.</p>
-</div>
-
-<p>La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège
-et se familiarise, comme dans l’<i>Élégie à Pauline
-Duchambge</i>. Et c’est alors une autre veine où la
-précieuse élégance des <span class="smcap">Émaux et Camées</span>, comme
-dans <i>Un arc de triomphe</i>, s’allie au virtuose esprit
-des <span class="smcap">Rues et des bois</span> pour procréer un second
-groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
-Un troisième naît du mélange de l’hexamètre
-et de vers plus légers, toujours également disposés
-dans des strophes régulières. C’est <i>Un billet de
-femme</i>, le <i>Soleil lointain</i>; mais cette forme sert tout
-aussi souvent des poèmes de la seconde famille<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-Le rossignol et la recluse.—Les amitiés de la jeunesse.—Plus
-de chants.—Le billet d’une amie.—L’amour.—L’aumône.—Retour
-dans une église, etc.</p>
-
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Croyance.—Ame et jeunesse.—Prison et printemps.—Jeune
-fille.—Qui sera roi?—Une lettre de femme.—Cigale.—L’innocence,
-etc.</p>
-</div>
-
-<p>Joignez-y les pièces en hexamètres<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> non divisées
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-en strophes (<i>Avant toi</i>, <i>La Fleur d’eau</i>, <i>L’Augure</i>,
-etc.), et enfin celles où se faufile, puis se
-glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un
-seul dans toute une longue pièce, comme dans <i>La
-Maison de ma Mère</i>, <i>A mes Sœurs</i>, <i>Au Poète prolétaire</i>,
-et ce sera (surtout de par ces dernières, les
-plus nombreuses)<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, la famille complète des poèmes
-plus ou moins descriptifs.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-La nuit.—L’isolement.—Le message.—Plusieurs élégies
-et des dialogues.—Le regard.—Les deux
-peupliers.—Révélation.—Pitié.—Détachement.—La
-crainte.—L’impossible.—L’éphémère.—Le convoi d’un ange.—Au médecin de ma
-mère.—L’hiver.—Au revoir.—Les roseaux.—L’augure.—La
-ronce.—L’Église d’Arond.—A madame A. Tastée.—Amour.—Prière
-pour mon amie.—A l’auteur de Marie.—Le
-soleil des morts.—Le Dimanche des rameaux.—L’ami d’enfance.—La
-jeune comédienne.—Une ruelle de Flandre.—Laisse-nous
-pleurer.—Les prisons et les prières.—Au citoyen
-Raspail.—L’amie, etc.</p>
-
-<p>Et en vers plus brefs: Son image.—Les deux ramiers, etc.</p>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-L’arbrisseau.—Les roses.—La journée perdue.—L’adieu
-du soir.—L’absence.—La fontaine.—L’inquiétude.—Le
-concert.—Le billet.—L’insomnie.—L’imprudence.—La
-prière perdue.—A l’amour.—Les lettres.—La nuit d’hiver.—L’inconstance.—A
-Délie, etc., etc.</p>
-</div>
-
-<p>Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée,
-me suggéraient ces entraînants <i>irréguliers</i>
-employés par M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, avec, en
-une verve différente, un bonheur parfois égal à
-celui de La Fontaine: «Un réseau de poèmes
-moins ordonnés, mais dont les beautés partielles
-sont peut-être les plus <i lang="la" xml:lang="la">ad imaginem</i> de cette
-âme. Quand il est bien frappé un vers de cette <i>lyre</i>,
-suivant la banale expression, cette fois ennoblie,
-est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque
-ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un
-aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement,
-comme sur de ces orangers replets et redondants
-qui ressemblent à de vastes boules de senteurs,
-encombrés, presque incommodés qu’ils
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes
-de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits
-nouveaux—et jusqu’à des fruits de deux ans
-s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second
-retour de sève!</p>
-
-<p>Cette clairière de poèmes moins touffus, plus
-aérés par l’étirement <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i> de la pièce, parfois
-le vers libre intromis avec une aisance qui, chez
-tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement
-comme une prise d’air pour une poitrine oppressée,
-c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de
-Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de
-l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire,
-mourir... et se reprendre tout innocemment,
-inconsciemment, d’eurythmie native et d’ingéniosité
-ingénue, d’où ses compositions héritent
-ce galbe unique de complication naturelle et de
-simplicité si précieuse.</p>
-
-<p>C’est là que sur la piste infailliblement originale
-jusqu’en la banalité, et captivante même en la
-niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent
-et s’isolent de ses prouesses consacrées
-<i>inégalables</i> par l’arbitre de ces tournois comme le
-juge judicieux de toute théorie d’esthétique:
-j’ai nommé Charles Baudelaire.</p>
-
-<p>La deuxième famille est toute chantante: <i>ode</i> ou
-<i>cantique</i>, <i>berceuse</i> ou <i>romance</i>. L’auteur y englobait
-modestement toute son œuvre: «<i>Quelques chansons
-méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on
-m’admette au livre de la science?</i>»</p>
-
-<p>L’<i>Ode</i>, c’est <i>Au soleil</i>, <i>Au Christ</i>, <i>Chant des Mères</i>,
-les <i>Oiseaux</i>, etc. Le <i>Cantique</i>, c’est <i>Prière des orphelins</i>,
-<i>les Enfants à la communion</i>, etc. Les deux
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-<i>Berceuses</i> sont spécifiées telles par leurs titres:
-<i>Dormeuse</i> et <i>Pour endormir l’enfant</i>. Et il n’y aurait
-aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que
-cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique
-roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours
-égale arrangeait mes idées à l’insu de ma
-réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait
-composé ses <i>Dormeuses</i> que pour avoir trouvé leur
-rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière
-tout simplement les mieux aptes à faire descendre
-le sommeil.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante</div>
- <div class="vers">Pour aider le sommeil à descendre au berceau?</div>
- <div class="vers">Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Pour les <i>romances</i> qui ne sont point toujours
-celles que le poète a étiquetées ainsi, et dont les
-plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont
-sans nombre—rarement sans agrément, souvent
-pleines d’envol.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="vers5">LES CLOCHES ET LES LARMES</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div>
- <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">L’orgue sous le sombre arceau,</div>
- <div class="vers7">Le pauvre offrant sa neuvaine,</div>
- <div class="vers7">Le prisonnier dans sa chaîne</div>
- <div class="vers7">Et l’enfant dans son berceau;</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7"><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
- Sur la terre où sonne l’heure,</div>
- <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">La cloche pleure le jour</div>
- <div class="vers7">Qui va mourir sur l’église,</div>
- <div class="vers7">Et cette pleureuse assise,</div>
- <div class="vers7">Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div>
- <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Priant les anges cachés</div>
- <div class="vers7">D’assoupir ses nuits funestes,</div>
- <div class="vers7">Voyez aux sphères célestes</div>
- <div class="vers7">Ses longs regards attachés.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div>
- <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout <ins id="cor_2" title="leure">pleure</ins>.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Et le ciel a répondu:</div>
- <div class="vers7">«Terre, ô terre, attendez l’heure!</div>
- <div class="vers7">J’ai dit à tout ce qui pleure</div>
- <div class="vers7">Que tout lui sera rendu.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Sonnez, cloches ruisselantes!</div>
- <div class="vers7">Ruisselez, larmes brûlantes!</div>
- <div class="vers7">Cloches qui pleurez le jour:</div>
- <div class="vers7">Beaux yeux qui pleurez l’amour!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai
-lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un
-article de M. Montégut (remarquable par un juste
-tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface
-de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte
-Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs
-inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-similaires, d’appréciations simultanées,
-néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume
-de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte,
-mais une bonne action. On y sent du cœur et de
-l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse
-l’énumération de tant de noms vains et
-obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique
-apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par
-une compensation bien due à réunir d’autre part
-autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût
-le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants
-et secourables qu’elle avait rencontrés sur
-sa route et qui lui avaient été une consolation,
-une douceur et un réconfort au milieu de ses
-maux.»</p>
-
-<p>Je pense de même que, pour en faciliter l’étude
-et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler
-en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à
-ce jour consacrés à cette poétique figure.</p>
-
-<p>L’émouvante correspondance révélée par le livre
-de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite
-pour s’unifier, se compléter.</p>
-
-<p>Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de
-Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations
-plus subtiles. Et le sentiment du second, dans
-son expression incisive et pénétrante me paraît
-encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le
-mieux venu.</p>
-
-<p>La résultante de lecture de tous ces beaux essais
-demeure l’étonnement, non de la méconnaissance,
-mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire
-ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette:
-une renommée sans buccin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-<i>Gloire</i>, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline
-attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire
-a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée
-par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant
-rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine
-lui répond avec non moins de justesse: «obscurité
-apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable
-fait, au sortir de notre étonnement, qui
-nous sauve du scrupule: comment oser tenter
-d’accroître une illustration si faite et si parfaite?—C’est
-parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée
-par ces grands qui la goûtèrent... et moururent,
-mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller
-voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant
-toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité
-poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer
-de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à
-ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme
-durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et
-rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et
-consoler.</p>
-
-<p>Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en
-être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment
-qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant
-ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité
-éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments
-qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes.
-Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum
-n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité
-et la sinécure de leur silhouette sans usage nous
-versent à voir et à boire tant de rétrospective
-rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer
-au livre que requérait Sainte-Beuve quand il
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement
-qui sera mieux placé ailleurs, et dans le
-livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre
-de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que
-chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le
-rayonnement, et convoque dans le présent et dans
-l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.</p>
-
-<p>Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique,
-n’est sans doute point faisable. Quel portrait
-écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des
-momentanéités de l’individu successivement saisies
-et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage
-des études et des articles tout à l’heure évoqués,
-lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup
-d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur
-inclination et de leur visée.</p>
-
-<p>Ce qui me surprend un peu, particulièrement
-dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération
-de ce reproche: le manque de forme, le vice
-de forme, le contenant du revêtement inégal au
-contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux
-rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut
-s’acquérir par le travail... négligence... cahot...
-trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du
-premier. «Une langue suffisante et de l’effort
-assez pour ne se montrer qu’intéressamment»
-ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin
-reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes
-inusités.</p>
-
-<p>Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent,
-et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je
-m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte,
-mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais
-aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, <i>merveilleux
-virtuose</i>. Guère de malignité, presque de
-rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée
-par cette innocente. L’allitération, ce ressort du
-vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps
-que sa pulsation et sa respiration, la circulation de
-sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération
-revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine
-pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée
-sous peine de priver sa poésie du plus idéal
-de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes,
-l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne
-pouvait tirer de plus ingénue justification que de
-sa génération spontanée en cette prosodie réputée
-originelle.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><i>Désenchaîner</i> leurs nuits, <i>désenchanter</i> leurs jours.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Quand celui qui me <i>fuit</i> ne songeait qu’à me <i>suivre</i>.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">C’est l’amour qui <i>fermente</i> au fond d’un cœur <i>fermé</i>.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Madeleine <i>insultée</i> et comme elle <i>indulgente</i>.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Après avoir <i>souri</i>, se penche pour <i>mourir</i>.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Point de <i>lait</i>, point de <i>lit</i>... il fallait donc mourir</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-</div>
-
-<p>Oui, il semble que ces versatiles registres vont
-des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux
-mieux ornés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-Qu’est-ce en effet que ceci:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">On les croirait<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> poussés par un ange qui vole</div>
- <div class="vers"><i>Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole</i>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a>
-Des enfants.</p>
-</div>
-
-<p>Non seulement je ne reconnais pas là de date
-impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération
-intermédiaire, avant définitive consécration, le
-discrédit du <i>passé de mode</i>; mais j’y démêle de ces
-caractères d’<i>éternellement déroutant</i> qui ne permettent
-jamais de ne plus être de l’avenir.</p>
-
-<p>Exemple:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Et montrent l’autre vie au fond <i>du souvenir</i>.</div>
-</div>
-
-<p>N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait
-dire, qui eût été banal, et qui se transforme? Tout
-comme en cet autre:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Voilà le souvenir au pénétrant <i>silence</i>.</div>
-</div>
-
-<p>Que <i>langage</i> eût été moins beau!</p>
-
-<p>J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler,
-hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat
-de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces
-fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes
-de dates, et rien que pour faire ressortir toute
-l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration
-de notre poétesse à de ses grands contemporains
-comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je?
-Combien, de coupe et de couleur, répercute en ma
-mémoire classique l’illustre strophe:</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
- <div class="vers">Source délicieuse en misères féconde,</div>
-</div>
-
-<p class="noind">cette invocation:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Sombre douleur, dégoût du monde,</div>
- <div class="vers8">Fruit amer de l’adversité</div>
- <div class="vers">Où l’âme anéantie en sa chute profonde</div>
- <div class="vers8">Rêve à peine à l’éternité,</div>
- <div class="vers8">Soulève le poids qui m’opprime,</div>
- <div class="vers">Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer.</div>
- <div class="vers">Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime,</div>
- <div class="vers10">Laisse-moi donc la force d’espérer.</div>
-</div>
-
-<p>M<sup>me</sup> Valmore est vraiment le seul poète dont on
-puisse parfois <i>inventer</i> les pensées sans les connaître
-et répéter les formules sans les avoir ouïes,
-parce que sa vision—disons sa <i>voyance</i>—allait
-<i>cueillir</i> les formes dans le lieu même des idées
-éternelles,</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Ces fruits protégés de mystère.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">que même les plus inspirés d’entre les poètes
-appesantissent en les revêtant fût-ce des plus
-nobles rhétoriques terrestres.</p>
-
-<p>De là vient que la poésie de cette muse, maintes
-fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers
-les plus divins:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.</div>
-</div>
-
-<p>Certains de ses morceaux ne rencontrent que
-dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure.
-Soit le <i>Soleil lointain</i> qui, par places, m’apporte
-comme un fraternel écho de <i>A Villequier</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
- O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère,</div>
- <div class="vers6">O songe aveugle et beau!</div>
- <div class="vers">Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre</div>
- <div class="vers6">Que ta route au tombeau.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes</div>
- <div class="vers6">Et vous pourrez voler<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">me reporte aussi vers la <i>Claire</i> du même Maître,
-que me rappelle ailleurs lointainement</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">C’est beau la jeune fille</div>
- <div class="vers6">Qui laisse aller son cœur</div>
- <div class="vers6">Dans son regard qui brille</div>
- <div class="vers6">Et se lève au bonheur<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et plus proche</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme</div>
- <div class="vers">Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme</div>
- <div class="vers">Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,</div>
- <div class="vers">Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">avec enfin</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<div class="poem">
-<a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
- <div class="vers">Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,</div>
- <div class="vers">Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,</div>
- <div class="vers">Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.</div>
-
- <div class="attrib">V. H.—Claire.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-<a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
- <div class="vers">Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille</div>
- <div class="vers">Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard</div>
- <div class="vers">Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille</div>
- <div class="vers">Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.</div>
-
- <div class="attrib">V. H.—Claire.</div>
-</div>
-
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a>
-Ailleurs:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La fange des ruisseaux qui consterne mes pas</div>
- <div class="vers">Et la foule déserte où tu ne descends pas.</div>
- <div class="attrib">Desbordes-Valmore.</div>
-</div>
-
-<div class="poem">
-<a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a>
- <div class="vers">Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.</div>
- <div class="attrib">V. H.—Claire.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Mais la <i>Mise en liberté</i> de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle
-pas tout entière de cette strophe troisième
-de l’<i>Esclave et l’Oiseau</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
- <div class="vers">Va retrouver dans l’air la volupté de vivre!</div>
- <div class="vers">Va boire les baisers de Dieu qui te délivre!</div>
- <div class="vers">Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour</div>
- <div class="vers">Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement
-se retrouvent des pièces de la tournure de
-<i>Croyance</i>, <i>Prison et Printemps</i>, <i>l’Enfant et la Foi</i>, <i>Au
-Revoir</i>, <i>aux Nouveau-Nés heureux</i>, <i>Ame et Jeunesse</i>,
-<i>Jeune fille</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient</div>
-</div>
-
-<p class="noind">n’est qu’une variation probablement anticipée du</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous
-cette forme:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Son:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">qui n’est autre que l’antique</p>
-
-<div class="poem" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers"><i>Centum sunt causæ cur ego semper amem.</i></div>
-</div>
-
-<p class="noind">s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Et mieux:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant
-répond, de son ramier: «Je l’aime!»</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
- <div class="vers">Comme celle qui croit oublier quelque chose.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne</div>
-</div>
-
-<p class="noind">sont de véritables vers d’Hugo. Combien <i>Le Pauvre</i>
-a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!—Je
-rapproche encore:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Où deux êtres unis marchaient,</div>
- <div class="vers">Les voilà séparés... mystère!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Autrefois inséparables,</div>
- <div class="vers">Et maintenant séparés!<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a></div>
-</div>
-
-<p class="noind">Ensuite</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">... son enfant, seule vie où l’on s’aime</div>
- <div class="vers">Qui passe devant nous comme on fut une fois.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui</div>
- <div class="vers">Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Enfin</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Buvez en étreignant cette femme penchée</div>
- <div class="vers4">Sur son fruit.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La nourrice au sein nu qui baisse les paupières<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><span class="label"><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17">[17]</a>&nbsp;<a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18">[18]</a>&nbsp;<a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19">[19]</a>&nbsp;</span>
-Victor Hugo.</p>
-</div>
-
-<p class="noind">O Éva<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span style="padding-left: 7em;">... à l’heure où tout est sombre</span></div>
- <div class="vers">Où tu te plais à suivre un chemin effacé,</div>
- <div class="vers">A rêver appuyée aux branches incertaines</div>
- <div class="vers">Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,</div>
- <div class="vers">Ton amour taciturne et toujours menacé!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vous sentiriez alors le besoin de rêver,</div>
- <div class="vers">De livrer au hasard votre marche incertaine,</div>
- <div class="vers">De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine</div>
- <div class="vers">Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a>
-Vigny.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-<i>Un Arc de Triomphe</i> avec ses</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Mille doux cris à têtes noires</div>
-</div>
-
-<p class="noind">n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine
-des <span class="smcap">Émaux et camées</span>?</p>
-
-<p>Qu’est-ce que</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Une voix seule éteinte en <ins id="cor_3" title="changeaii">changeait</ins> le concert</div>
-</div>
-
-<p class="noind">sinon</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a>
-Lamartine.</p>
-</div>
-
-<p class="noind">ou réciproquement?</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Ne parle pas, je ne veux pas entendre</div>
-</div>
-
-<p class="noind">n’irait-il pas jusqu’à évoquer <i>Celle qui est trop
-gaie</i> elle-même? Pourquoi non? puisque du même
-Baudelaire pourrait s’échanger contre</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Il est de longs soupirs qui traversent les âges</div>
-</div>
-
-<p class="noind">son plus nerveux et verveux</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Et, de nos jours</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Dis aux petits que les étés sont courts</div>
-</div>
-
-<p class="noind">tinte bien <i>le chant des oiseaux des courts étés</i>, de
-Sully-Prudhomme.</p>
-
-<p>Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-résonnance préventive du lied de Tristan
-dans Wagner, cette dernière strophe du <i>Dernier
-rendez-vous</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Je viendrai, car tu dois mourir</div>
- <div class="vers8">Sans être las de me chérir.</div>
- <div class="vers8">Et comme deux ramiers fidèles</div>
- <div class="vers8">Séparés par de sombres jours</div>
- <div class="vers8">Pour monter où l’on vit toujours</div>
- <div class="vers8">Nous entrelacerons nos ailes,</div>
- <div class="vers8">Là les heures sont éternelles<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a>
-Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin,
-sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour,
-livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Wagner.</span></p>
-</div>
-
-<p>Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours
-des pages pour désenfiler toutes les blandices,
-Baudelaire l’écrit: les <i>perpétuelles trouvailles</i>
-de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités
-pittoresques de locutions ou de métaphores,
-telles que,</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Jusqu’au chaume <i>enlierré</i> que j’appelais maison</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Pour un marin qui <i>trace</i> l’onde</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il voit <i>rire un jardin</i> sur l’étroit cimetière</div>
- <div class="vers">Où la lune souvent me prenait à genoux.</div>
- <div class="vers"><i>L’ironie embaumée</i> a remplacé la pierre</div>
- <div class="vers">Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,</div>
- <div class="vers">Relire ma croyance au dernier rendez-vous.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants
-et toujours imprévus; de ces hirondelles qui
-sont</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Mille doux cris à têtes noires;</div>
-</div>
-
-<p class="noind"><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Douce horloge du soir au saule suspendue;</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de ce bal qui tourne</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur
-ami à qui l’auteur écrit</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;</div>
-</div>
-
-<p class="noind">de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive
-d’un vocabulaire de mobilier vieillot:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Les ruisseaux des prairies</div>
- <div class="vers4">Font des psychés</div>
- <div class="vers6">Où, libres et fleuries,</div>
- <div class="vers4">Les fronts penchés,</div>
- <div class="vers6">Dans l’eau qui se balance</div>
- <div class="vers4">Sans se lasser</div>
- <div class="vers6">Nous allons en silence</div>
- <div class="vers4">Nous voir passer.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais
-rien, s’il n’y avait encore, et sans doute par-dessus
-tout, ce poignant poème en trois strophes
-si tendrement murmurées autour d’un pénétrant
-sujet de psychologie maternelle, plus tard réalisé
-par Georges Rodenbach dans son subtil roman <i>La
-Vocation</i>.—Un sujet dont un équivalent plus spécieux
-m’avait dès longtemps moi-même tenté, et
-dont je trouve, dans mes plus anciennes notes, ce
-schéma embryonnaire: L’étrange jalousie sentimentale,
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-quasi amoureuse qui vient à de certaines
-mères fort honnêtes, à propos de leur fils récemment
-pubère, constitue une douleur hybride d’un
-genre saintement incestueux, qui fut épargnée
-à Notre-Dame des Sept-Douleurs en foi de quoi
-on la pourrait dénommer le <i>Huitième Glaive</i>.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="pttl">SOIR D’ÉTÉ</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Un danger circule à l’ombre</div>
- <div class="vers6">Au chant de l’oiseau</div>
- <div class="vers8">Qui descend dès qu’il fait sombre</div>
- <div class="vers6">Se plaindre au roseau.</div>
- <div class="vers8">Alors tout ce qui respire</div>
- <div class="vers6">Se prend à rêver,</div>
- <div class="vers8">Et le ruisseau qui soupire</div>
- <div class="vers6">Semble l’éprouver.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Partout les nids et les ailes</div>
- <div class="vers6">Tremblent doucement</div>
- <div class="vers8">Dénonçant des tourterelles</div>
- <div class="vers6">L’entretien charmant.</div>
- <div class="vers8">L’été brûle avec mystère</div>
- <div class="vers6">Dans les lits en fleurs,</div>
- <div class="vers8">Des seuls amants de la terre</div>
- <div class="vers6">Sans blâme et sans pleurs.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Été, si trop jeune encore</div>
- <div class="vers6">Pour fuir un danger,</div>
- <div class="vers8">L’enfant rêveur que j’adore</div>
- <div class="vers6">S’attarde au verger,</div>
- <div class="vers8">Laisse dans l’errante nue</div>
- <div class="vers6">Ton charme cruel,</div>
- <div class="vers8">Et sauve l’âme ingénue</div>
- <div class="vers6">Du plaisir mortel!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Ce commentaire, point par point, fleur par fleur,
-pleur par pleur, perle par perle, devra être
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des
-coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire
-et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement
-remarquer ici, en passant, la noblesse dont
-elle sait empreindre l’usage familier du mot
-<i>Madame</i><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Madame,<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> le plus beau des temples</div>
- <div class="vers8">C’est le cœur du peuple, entrez-y:</div>
- <div class="vers8">Le Roi des Rois l’a bien choisi.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère</div>
- <div class="vers6">Écrira de plus doux,</div>
- <div class="vers">Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,</div>
- <div class="vers6">Je lui parlais de vous.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes</div>
- <div class="vers6">Pour n’être pas certain;</div>
- <div class="vers">Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme</div>
- <div class="vers6">Vers le soleil lointain.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Distraite de souffrir pour saluer votre âme,</div>
- <div class="vers">Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.</div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a>
-Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à
-M<sup>me</sup> Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.</p>
-
-<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a>
-La Reine Marie-Amélie.</p>
-</div>
-
-<p>Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la
-suite que je lui désire, de par cette classification<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>
-que je revendique, et que je crois utile et bonne;
-elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le
-conte de fées, de ces duvets de mille couleurs
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de
-répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant;
-non, à vrai dire, sans des secours féeriques,
-qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les
-fées existent toujours. C’est un blasphème que de
-n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant
-que ceux qui les en prient.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a>
-Effectuée avec la plus minutieuse application dans un
-mien précédent travail, trop long pour être ajouté à cet
-essai.</p>
-</div>
-
-<p>Le temps, je le répète, qui sculpte et polit,
-selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui
-laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des
-rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage,
-l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le
-témoignera en en déblayant les entours et facilitant
-les approches, quand il aura découvert et
-compris que ce qu’il prenait pour une fragile et
-friable grève était un marbre, et que ce marbre
-fût ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal
-d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques,
-qu’ils ne paraissent point bâtis de main
-d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque
-rêve, en guise de palais d’Aladin.</p>
-
-<p>Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu
-désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister
-que les parcelles que je vous soumets, l’avenir,
-je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout
-comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius
-Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit
-tant de mimes et de poésies dont il ne reste que
-des débris et des fragments pareils à des pulvérisations
-d’étoiles.</p>
-
-<p>Ma collection, c’est un herbier—immarcescible.
-<i>Je l’ai fait sans presque y songer</i>, aux coups pressés
-d’une lame émue qu’annotent, les touches rapides
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et
-de mesure, de pause et de dosage dans le choix
-sont malaisés et dangereux devers cette poésie
-fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque.
-La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!</div>
-</div>
-
-<p>C’est ma cueillette. Le massif, qui est une <i>forêt
-mouillée</i>, de combien de larmes! peut fournir cent
-autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du
-style qui rédige et du cœur qui dirige.</p>
-
-<p>Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le
-<i>rorate</i> de larmes. <i>Pleurs</i> et <i>Fleurs</i> dont l’inconscient
-virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique
-titre, devrait être celui de son édition <i lang="la" xml:lang="la">ne
-varietur</i>. A cette double source, le reproche encouru
-de monotonie n’est-il pas vain? Le <i>chacun son
-métier</i>, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.</div>
-</div>
-
-<p>Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui
-cessait de chanter <i>Parce que sa voix la faisait pleurer</i>,
-ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants
-des accents tracés?...</p>
-
-<p>Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A
-d’autres;</p>
-
-<div class="poem" lang="la" xml:lang="la">
- <div class="vers10">Quasi cursores vitæ lampada tradunt</div>
-</div>
-
-<p class="noind">que si l’on requérait pourtant ceux des vers de
-M<sup>me</sup> Valmore que je distingue par préciput sans
-omettre certains cris tels que:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Ou va-t-on vers ce qu’on espère?</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-Et:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">j’élirais entre beaucoup</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><i>Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme.</i></div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers"><i>Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu.</i></div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers"><i>Comme un fil noir à l’or enlacé tristement.</i></div>
-</div>
-
-<p><i>Exegi.</i> Je conclus et clos ces pages qui ont du
-moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline,
-Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, j’espère,
-du vernis souvent un peu boursoufflé des
-faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils
-décorent le sujet—au lieu de s’en couronner.</p>
-
-<p>Et je signe... cette <i>critique</i>? Dieu m’en garde?—Ce
-<i>cantique</i>?...—Je le voudrais!</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Une dernière réflexion pour finir:</p>
-
-<p>D’abord disons que ce qui précède n’a trait
-absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits
-en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce
-jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une
-vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous
-devons trop à son éditeur pour pouvoir que le
-remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif
-qu’engendre l’œuvre de M<sup>me</sup> Valmore, il
-y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront
-dans le futur pour assurer toujours plus
-d’ampleur et d’envergure au geste entier de la
-poétesse.</p>
-
-<p>Mais il sied aujourd’hui de constater un fait:
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon
-goût qui y présida ne fait pas de doutes et que,
-d’autre part, d’importants fragments, voire de fort
-belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer
-cette lacune à une émotion filiale éliminant de
-parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner
-cette double flamme; d’abord la passionnelle,
-déterminante de tout cet embrasement; puis la
-purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de
-quelque vengeur enfer de vertus:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">et</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer,
-d’assoupir du moins.</p>
-
-<p>Qu’un <i>pareil ange</i>, selon le mot de M. Verlaine,
-se montre plus ou moins timoré, bourrelé même,
-ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la
-splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent
-et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater
-en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur
-de tout ce buisson ardent, et si solidaire de
-l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout
-droit, en paradis.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.</div>
-</div>
-
-<p>Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Le ciel illuminé s’emplit de ta présence;</div>
- <div class="vers">Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance;</div>
- <div class="vers">En passant par tes yeux mon âme a tout prévu.</div>
- <div class="vers"><i>Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!</i></div>
-</div>
-
-<p class="noind">La figure de Valmore, loin d’être définitive,
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la
-méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du
-trépas composent les deux premières phases
-d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour
-atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence,
-doivent être <i>retrouvées</i>, ainsi qu’une Pompéï ou des
-grains de blé endormis renferment des germes de
-moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive
-sublime amante du feu qui la dore, serait d’un
-culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La
-suprême, décisive et impérissable Valmore doit
-entrer:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Entrer sous ton aile enflammée</div>
- <div class="vers8">Où l’on entre par le tombeau</div>
-</div>
-
-<p class="noind">dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en
-Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant
-de son idolâtrie innocentée et couronnée un
-Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute
-la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle
-résume la foi et le dogme dans sa magnifique
-<i>Croyance</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Son souffle lissera mes ailes sans poussière</div>
- <div class="vers6">Pour les ouvrir à Dieu.</div>
- <div class="vers">Et nous l’attendrirons de la même prière,</div>
- <div class="vers">Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière,</div>
- <div class="vers6">On n’y dit plus adieu!</div>
-</div>
-
-<p>J’augure un autre travail de réparation, de
-répartition et de décor dans la future réunion des
-lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
-On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de
-cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de
-Shelley: <i>Clef d’argent de la fontaine des larmes</i>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a>
-Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.</p>
-</div>
-
-<p>Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de
-celle que je vénérais me mit d’abord en possession
-d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon
-d’attendrissement auguste me rendit insatiable
-jusque-là de me faire successivement acquérir une
-centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de
-posséder aujourd’hui<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et dirai-je pour quel gros
-chiffre menu qui rendrait surprises et confuses
-autant que le purent être certains dessins de
-Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi
-des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le
-départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites,
-faute de l’affranchissement de leur timbre?</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a>
-Voir le <a href="#ps1">P. S. 1</a>, à la fin du volume.</p>
-</div>
-
-<p>«<i>C’est un affreux malheur, mais le plus beau
-malheur possible</i>,» écrit quelque part Vigny. Propre
-chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment
-variée sur le <i>leitmotiv</i> plus ou moins
-lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle
-y baptise elle-même son <i>parfait tombé d’espoir</i>.
-Lisez encore: «<i>Le malaise que je traîne après moi dans
-tous mes vœux déçus.</i>» Et plus grièvement: «<i>Les
-peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je
-vis enfin à travers des choses bien blessantes et que
-j’aurais jugées mortelles.</i>»—«<i>Je ne voudrais pas
-que mon sort changeât au prix de certaines démarches
-suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées
-d’une amertume douloureuse.</i>»—«<i>Je retourne à
-souffrir</i>,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;</div>
- <div class="vers">Tout tressaille averti de la prochaine ondée.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier
-sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une
-spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore,
-refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes,
-pour les siens, pour les autres,—ah! que si rarement
-et discrètement pour soi! Et cela sans jamais
-de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une
-aussi haute allure de style que d’attitude non voulue
-et du seul fait d’une nature fière avec modestie,
-humble avec noblesse.</p>
-
-<p>Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces
-lettres ne sont que de jolis placets implorant secours
-pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière
-le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et
-raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la
-gagner plus effectivement et affectivement aux
-endolorissements d’autrui.</p>
-
-<p>De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc,
-Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à
-des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges,
-etc., en lesquels son inlassable zélation
-rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe,
-disons entortille d’une grâce qui se fait
-chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit
-drame de misère adroitement présenté au profit
-d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à
-l’infini la courtoisie des formules polies et jolies
-bien savoureuses et surprenantes à relire en notre
-ère de lettres de quête autographiées et pas même
-signées de la main de la demanderesse.</p>
-
-<p>Voici d’abord des extraits, de mélancoliques,
-de spirituels:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-mot élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et
-vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma figure.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous
-allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu,
-dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité,
-la vie est souvent triste et isolée comme la mort.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car
-enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le mieux
-aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut prendre
-de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est la
-carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets et du
-sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible souvenir
-dans l’âme et dans les nerfs.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au
-maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que
-si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une
-femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de
-Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque
-faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, <i>beau
-pour toujours</i>, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule
-condition du <i>pour toujours</i> que mon fils adorait la pomme ou
-les bonbons que je lui donnais.</p>
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes
-romances.</p>
-</div>
-
-<p>Puis, intégralement une de ces belles et simples
-suppliques de recommandation.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr"><span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>Madame,</p>
-
-<p>Je commence par vous demander humblement pardon d’une
-démarche qui n’a d’appui que votre extrême bonté.</p>
-
-<p>Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur
-d’être connue de vous je me sente assez de courage pour
-recommander quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez
-avec raison qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un
-récit bien encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon
-humilité.</p>
-
-<p>Il a été dit devant moi que M. le Duc et M<sup>me</sup> la Duchesse de
-Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder
-prochainement leur nouvel hôtel.</p>
-
-<p>Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une
-honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des
-plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité,
-je me féliciterais d’avoir à signaler à M<sup>me</sup> la Duchesse les nommés
-Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue
-de Richelieu, n<sup>o</sup> 89. Cette vaste maison devant être prochainement
-démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent
-à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants les
-plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de mon
-humble supplique près de M<sup>me</sup> la Duchesse, et justifieraient avec
-empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, madame,
-par votre plus humble servante.</p>
-
-<p class="ralign">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Desbordes-Valmore</span>.<br />
-<span style="padding-right: 1em;">89, rue de Richelieu.</span></p>
-</div>
-
-<p>Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre
-Dumas. On en admirera le tour fémininement
-fraternel.</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="ralign"><i>Lyon, le 29 mai 1835.</i></p>
-
-<p>Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion
-de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous
-venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si
-je le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais
-gré d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de
-tous ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave
-Algérien eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre)
-le bouquet de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière;
-mais il m’a avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour
-lui et de votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je
-vous aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre
-gloire, votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler,
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-de nous jeter vos fleurs, vos <i>Christine</i>, vos âmes de femmes qui
-doivent vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je
-vois bien que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il
-me sera toujours impossible de vous être bonne à rien sur la
-terre qu’à me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.</p>
-
-<p>Soyez heureux!</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Marceline D.-Valmore.</span></p>
-</div>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="ralign"><i>Paris, 16 août 1837.</i></p>
-
-<p>Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi
-ni pour les autres.</p>
-
-<p>Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant
-enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à
-l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on
-lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux
-fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou
-de joie et de surprise. Mais les demi-dieux <i>mangent</i>, et depuis
-son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly,
-Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour
-prix de ses jolies petites jambes.—Vous le prendriez donc par
-la main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant
-sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement
-à ce jeune garçon que nous avons fait monter dans la
-diligence sur la route de Lyon à Paris.</p>
-
-<p>Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même
-chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point
-pardon d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous
-que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que
-je ne me lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon
-cœur.</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Marceline Valmore.</span></p>
-</div>
-
-<p>Enfin cet étonnant compliment de noces:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">A Monsieur Alexandre Wattemart,</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Valmore est allée avec empressement pour assister à la
-bénédiction nuptiale.</p>
-
-<p>Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul
-mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là,
-Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle
-M<sup>me</sup> Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.</p>
-
-<p class="ralign">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Valmore</span>.</p>
-
-<p class="addr"><i>22 février 43.</i></p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="cent cs12 esp" id="Page_57">DEUXIÈME PARTIE</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2 cent">LA FÊTE DU 13 JUILLET</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">«Car, enfin, vous avez <i>déchaîné</i> M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore!»—Cet
-élogieux reproche, qui venait,
-hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux et
-spirituel interlocuteur, me faisait remonter le
-courant exégétique, lequel, depuis le 17 janvier 1894,
-charrie tumultueusement la gloire renouvelée de
-Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées
-d’étranges barrages, tels que cette incertitude
-autour du nom de son mystérieux ami, et
-diaprées de fleurs séchées ou de plumes de
-colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet
-de voyage, que sans doute une volonté prorogée
-de celle qui le crayonna, dirigeait récemment,—ainsi
-que la <i>bouteille à la mer</i>, vers l’estuaire
-d’une de ces respectueuses tendresses
-d’homme que fait éclore le culte rétrospectif de
-cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est
-que</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">L’irrémissible fin des choses maternelles</div>
-</div>
-
-<p class="noind">pour nous tous trouve un sursis dans de tels
-accents:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Comme le rossignol qui meurt de mélodie</div>
- <div class="vers">Souffle sur son enfant sa tendre maladie,</div>
- <div class="vers">Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu,</div>
- <div class="vers">Me raconta son âme et me souffla son Dieu!</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable
-au calendrier Valmore. Et comme plusieurs
-de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir
-accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet
-acte héroïque en matière de mondanité féminine,
-qui consiste à <i>déserter son jour!</i> notre ami Rodenbach,
-subtil adorateur de cette poésie, concluait?
-«Vous avez institué le <i>mercredi</i> de Marceline.»</p>
-
-<p>Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai
-pris rang parmi ses tendres exégètes, à la suite du
-dernier qui, à cette date, en eût écrit d’une lucide
-et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait,
-allègre, et—quoi qu’on en ait pu dire—bien sincèrement
-sympathique. Car les malignités
-et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai
-dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le
-<i>pauvre Lélian</i>, et contradictoires toujours, les uns
-sous le prétexte que je célébrais une Muse soi-disant
-risible, les autres m’accusant de m’approprier
-une renommée déjà consacrée par de plus
-autorisés. Tandis que je ne visais à rien de plus
-que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres
-ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir
-par tant de mains généreuses.</p>
-
-<p>La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner
-sur le compte de la grande poétesse, et grâce à la
-contagieuse zélation qu’engendre une telle œuvre,
-puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux
-et divers articles de MM. Verlaine, France,
-Lemaître, Rodenbach, Descaves, la correspondance
-de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par
-M. Rivière.</p>
-
-<p>Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-la publication de ladite correspondance dépoétise
-pour des lecteurs superficiels la figure de notre
-Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais
-brumeuse.</p>
-
-<p>L’auteur de <i>Bruges-la-Morte</i>, qui voudrait nommer
-un <i>curateur aux morts</i> pour éviter des déformations
-et des discrédits posthumes, se prononce
-pour la négative.—L’auteur de <i>Thaïs</i> se réjouit,
-au contraire, des indiscrétions qui confèrent aux
-figures disparues plus d’humanité poignante. Et,
-quelles que puissent être nos appréhensions, et
-nos scrupules, là, sans doute, est l’acception
-vraie.</p>
-
-<p>De même qu’il y a un <i>corps matériel</i>, de même
-il y a un <i>corps spirituel</i>, affirme saint Paul. On en
-pourrait arguer autant de la pure résultante finale
-des renommées. Le corps spirituel ne s’en élabore
-qu’à l’aide des corruptions successives
-pareilles à celles du grain d’où doit germer l’épi
-auquel l’apôtre assimile notre renaissance future
-et définitive, après que la mort aura été absorbée
-par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations
-légales un peu touche-à-tout autour des
-phases les plus sacrées et les plus secrètes de la
-<i>vie à jour</i> de l’auteur des <i>Élégies</i>. Sa noble effigie
-ne peut que gagner à se dégager de ces scories
-enfin incorruptible et radieuse.</p>
-
-<p>Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom
-au bas d’un nouveau commentaire, tout au moins
-patient et passionné de l’œuvre bénie, je me suis
-borné à me réjouir de la répercussion en tant
-d’intelligentes sensibilités, de mon appel, de mon
-rappel. Mais je réclame aujourd’hui le rôle de
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-rapporteur d’une question devenue familière,
-pour en résumer les péripéties et en dégager les
-efficacités immédiates.</p>
-
-<p>Au lendemain de ma conférence de la Bodinière,
-un sculpteur douaisien, statuaire de talent,
-me venait entretenir de son désir d’ériger en la
-ville natale du poète une figure dont il avait ébauché
-la maquette.</p>
-
-<p>Je passe les détails du lent avènement soumis
-aux plus compétentes juridictions, du projet enfin
-viable; de l’éclosion, sous le ciseau attentif et
-attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et
-poétique représentation de la Muse des <i>Pleurs et
-des Fleurs</i>, au profil éloquemment inspiré de celui
-de David d’Angers, et sous les atours dont la
-mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a>
-Voir le <a href="#ps2">P. S. 2</a>, à la fin du volume.</p>
-</div>
-
-<p>La consécration, par deux expositions successives,
-des donations généreuses, enfin les efforts des
-comités se résolvent en l’inauguration, le 13 juillet,
-à Douai, du monument à la gloire de Marceline
-Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus
-autorisées, les élans les plus chaleureux et les plus
-sincères, les talents les plus puissants et les plus
-exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre toutes
-inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même,
-ces deux vers révélateurs inscrits sur le socle de
-notre statue:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Ma pauvre lyre, c’est mon âme,</div>
- <div class="vers8">Je n’ai su qu’aimer et souffrir!</div>
-</div>
-
-<p>«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître,
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-combien de bonnes âmes, en France, s’intéressent
-présentement à cette excellente créature.»</p>
-
-<p>Et, comme pour solenniser encore et faire plus
-auguste l’hommage rendu à cette modeste immortelle,
-une voix d’outre-tombe, une voix sur laquelle
-la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles
-rebelles et de rallier les admirations réfractaires,
-la voix épurée de Paul Verlaine, fera retentir ces
-belles strophes inédites, dont je possède le manuscrit
-précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait
-composées à ma requête pour embellir et harmoniser
-ce festival intime qu’il ne devait présider que
-de l’au-delà.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">MARCELINE DESBORDES-VALMORE</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse,</div>
- <div class="vers">Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit;</div>
- <div class="vers">La sienne fait plus de musique que de bruit,</div>
- <div class="vers">Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure,</div>
- <div class="vers">Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour.</div>
- <div class="vers">Et, se mêlant à la douceur de la nature,</div>
- <div class="vers">A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil,</div>
- <div class="vers">A chaque instant, avec à peine des nuances,</div>
- <div class="vers">Un large fleuve harmonieux de confiances</div>
- <div class="vers">Vives et de désespoirs lents,—et non pareil,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours,</div>
- <div class="vers">L’hymne infini de toute la tendresse humaine</div>
- <div class="vers">Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours,</div>
- <div class="vers">Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Vient mêler son sanglot qui finit en prière</div>
- <div class="vers">Universelle, et la beauté même d’un art</div>
- <div class="vers">Issu du sang lui-même et de la vie entière,</div>
- <div class="vers">Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
- <div class="vers">Car elle fut artiste et sous la fougue ardente</div>
- <div class="vers">Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur</div>
- <div class="vers">On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente</div>
- <div class="vers">Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire</div>
- <div class="vers">Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas</div>
- <div class="vers">Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire</div>
- <div class="vers">Tumultueuse en masse, et formidable au tas.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Cité d’églises, de beffrois et de campagnes</div>
- <div class="vers">Pleines de «jeunes Albertines», mais encor,</div>
- <div class="vers">«Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes».</div>
- <div class="vers">Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">—En harmonie avec la femme et le génie,</div>
- <div class="vers">Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers?</div>
- <div class="vers">Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie,</div>
- <div class="vers">Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste,</div>
- <div class="vers">Ville, son doux souci dans ce cruel Paris,</div>
- <div class="vers">De dresser quelque part sa ressemblance auguste</div>
- <div class="vers">Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Afin que les cloches encor de Notre-Dame</div>
- <div class="vers">Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux,</div>
- <div class="vers">Qui furent familiers aux haltes de cette âme</div>
- <div class="vers">Infatigable et qui lui chuchotaient les mots</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">De ses poèmes dont nous célébrons la fête,</div>
- <div class="vers">Intellectuelle et cordiale, et, ô toi,</div>
- <div class="vers">O grande Marceline, ô sublime poète</div>
- <div class="vers">Et femme exquise, accueille cet acte de foi!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit
-chagrin et illettré pour y contrevenir—redisons-le,
-avec de magnanimes ou d’autres simplement
-sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce
-jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-mourir sans modeler, tout au moins, en ces survivantes
-strophes, le buste de Celle qu’il admirait
-entre tous, et dont la réverbération en son œuvre
-est à la fois directe et discrète:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste!</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>C’est par cet article que je résumais dans le
-<i>Journal</i>, peu de semaines avant la magnifique
-journée de Douai, la campagne, j’ose le dire, par
-moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de
-l’encre qu’elle fit verser; le dossier volumineux des
-écrits qu’elle suscita. Je conserve une collection
-d’articles,—un véritable volume, paru de la fin
-d’août à la fin de juillet—et dont il est vrai de dire
-que se montrèrent bienveillants ceux qui furent
-éclairés, parmi lesquels je citerai, entre beaucoup
-d’autres, les noms brillants de MM. Armand
-Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier,
-Marcel Prévost, Paul Mariéton, Edouard Comte,
-André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson,
-Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une
-chaleureuse page de M<sup>me</sup> Séverine. Toute ironie
-adoucie au contact mieux éprouvé de la poésie
-bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice
-dont il serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la
-plaisanterie parisienne. A vrai dire l’effort avait
-été considérable, et méritait cette déférence que ne
-marchandent point à ceux qui font preuve tout
-au moins d’une sincère persévérance, même
-d’intelligents et généreux rieurs.—Comité local
-à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-les plus harmonieuses lyres de la Poésie française<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>,
-sous la glorieuse présidence du maître
-Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement
-couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers
-aux arts, entre lesquels brillent toujours comme
-à toute noble entreprise ceux de la comtesse
-Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre
-amie de Wagner, la duchesse de Rohan,
-M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire, la
-princesse de Brancovan. M<sup>me</sup> Edouard André, etc.,
-etc. Enfin le graduel affinement de la gracieuse
-figure dans les ateliers du statuaire et l’officiel
-avènement de l’entreprise sous de hauts et bienveillants
-auspices.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a>
-MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx,
-Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.</p>
-</div>
-
-<p>Une incessante vigilance, un effort continuellement
-maintenu sur tous les points à la fois et dont
-seuls connaissent toute l’épineuse responsabilité
-ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates
-entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci
-qui surpassa toutes les espérances.</p>
-
-<p>En effet, au jour dit:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10"><span style="padding-left: 3em;">... un jour de charité divine</span></div>
- <div class="vers10">Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...</div>
-</div>
-
-<p class="noind">le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de
-l’ode admirable que lui dédia, jadis, l’héroïne de
-la fête, un train extraordinaire partit de Paris,
-presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il
-y avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter
-les difficultés pour témoigner de leur
-dévouement à la noble cause; des porte-parole
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-insignes, d’éminents représentants de la presse,
-et pour la gentille apothéose douaisienne, tout un
-public d’élite tel que les Parisiens en voient peu,
-parmi lequel une particulière gratitude nous doit
-faire distinguer, à côté de notre éminent ami
-Barrès, le parfait dessinateur Caran d’Ache, l’humoriste
-malicieux sans fiel, dont tous agitaient
-comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante
-affiche parue le matin même, en plein <i>Figaro</i>,
-et représentant la dernière diligence en route pour
-l’inauguration du monument de Marceline.</p>
-
-<p>Et dès la réception à la gare par la famille
-Gayant, les antiques géants hérauts de ces fêtes
-du Nord, de ce groupe intellectuel et généreux
-emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification
-de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par
-les rues pavoisées de la ville fleurie, en un enchantement
-ensoleillé aux successives phases de fraternelles
-agapes en d’anciens palais, de représentations
-en des salles et dans des jardins pleins de
-musiques et de poésie.</p>
-
-<p>L’heureux protagoniste de cette belle journée
-tint à honneur d’en inaugurer le déroulement et
-d’en préciser les origines, dans l’allocution qui
-suit et dont—il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en
-attribuant que la joie—un accueil chaleureux y
-trouva et prouva dans tous ces cœurs, de flatteuses
-affinités, de sensibles correspondances.</p>
-
-<p class="addr"><span class="smcap">Mesdames, Messieurs,</span></p>
-
-<p>Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici,
-je ne revendique aujourd’hui que le rôle de rapporteur
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-d’une question, on peut le dire, conclue et
-close; close par cette inauguration comme le peut
-être un bracelet ou un collier par un fermoir précieux;
-et conclue, comme ces bâtisses où les
-ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs,
-en signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.</p>
-
-<p>Bien loin de moi, en effet, la prétention risible
-dont plusieurs auraient voulu m’affubler, à l’origine
-des événements que cet avènement couronne,
-d’avoir cru et voulu <i>inventer</i> M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore.
-Je le répète: je n’ai voulu que rafraîchir
-les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés,
-entrelacés autour de ce souvenir par tant de
-gestes augustes et de mains généreuses.</p>
-
-<p>Certes, on pourrait le dire—si le cœur et le
-génie ne s’inventaient pas tout seuls—les plus
-grands l’avaient inventée avant nous, inventée
-malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes
-caractéristiques de la vie de notre héroïne (j’allais
-dire: de notre Sainte!) que cette modestie confuse,
-à tout jamais incertaine, qu’elles aient <ins id="cor_4" title="véritable-blement">véritablement</ins>
-trait à elle-même, en présence d’admirations
-aussi sincères que magnifiques.</p>
-
-<p>Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces
-radieux admirateurs de M<sup>me</sup> Valmore, de formuler
-l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms
-glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos
-têtes, de les répandre, tels qu’autant d’inestimables
-joyaux, d’en illustrer comme d’autant
-de fleurs de pierreries, les roses et les palmes
-que nous entre-croisons aujourd’hui autour de son
-lierre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-<span class="smcap">Hugo</span>, <span class="smcap">Vigny</span>, <span class="smcap">Dumas</span>, <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <span class="smcap">Gautier</span>, <span class="smcap">Banville</span>,
-<span class="smcap">D’Aurevilly</span>, <span class="smcap">Baudelaire</span>! Baudelaire, dont une
-page admirable et charmante vous sera lue tout à
-l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle
-Mendès, le subtil Maître qui a tenu à venir tout
-exprès pour vous réciter l’œuvre d’un autre. Fier
-effacement qui nous permet de le remercier du
-double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande
-Marceline: la page que lui a consacrée un poète
-mort—et immortel; et la page—sans nul doute
-bien exquise! que lui-même, heureusement bien
-vivant! lui a dédiée... dans son cœur!</p>
-
-<p>Quant à <span class="smcap">Michelet</span>, vous savez ce qu’il a dit d’Elle
-quand il a parlé de cette <i>puissance d’orage qu’elle
-seule a jamais eue sur lui</i>!</p>
-
-<p>Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de
-ces gens graves, ceux-là sans doute dont le penseur
-a écrit: «La gravité est un masque qui sert
-à cacher le défaut d’esprit»—qui trouveraient
-indigne de leur sérieux, de se sentir émus par celle
-qui bouleversait ce vaste génie; et qui voudraient
-maintenir à cette <i>vraie muse</i> le caractère un peu
-vieillot et suranné sous lequel elle fut longtemps
-discréditée;—tandis qu’il ne s’agit de rien moins
-lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des plus purs,
-des plus hauts, des plus tendres et touchants génies
-dont l’humanité se soit honorée.</p>
-
-<p>Et, pour <span class="smcap">Lamartine</span>, on ne se lasse pas de ressasser
-l’anecdote à laquelle nous devons le sublime
-chant alterné qui va vous transporter dans une
-heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes
-si fort à la mode, en ce temps-là, une poésie
-dédiée à M. A. de L. par notre poète, l’auteur de
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent
-les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant
-divin, à celle dont il ne connaissait que le génie et
-les souffrances. Elle, capable de s’élever aux plus
-ravissants des accents, mais non de proférer le
-plus ingénu des mensonges, devait bien avouer
-que le titulaire était un autre, et du même rythme
-mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré, répondait,
-à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.</p>
-
-<p>Entre ces grands morts et les grands vivants
-qu’anime une pareille tendresse pour cette poésie,
-c’est encore un poète qui n’a pas voulu mourir
-sans modeler, tout au moins en de survivantes
-strophes que vous allez entendre, le buste de celle
-qu’il admirait parmi tous, et dont la réverbération
-en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce
-poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle
-à votre respect attendri, c’est, vous le savez, <span class="smcap">Paul
-Verlaine</span>!</p>
-
-<p>Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole
-France, Jules Lemaître, Rodenbach, Descaves
-qui se sont fait une gloire et une joie d’exercer
-autour de celle que je nomme <i>La modeste immortelle</i>,
-des talents si brillants et si divers.</p>
-
-<p>Moi-même, je possède deux curieuses lettres à
-moi adressées; l’une de Dumas fils, l’autre de
-M. Henri Rochefort. La première au sujet de cette
-inauguration projetée, la seconde, à propos de ma
-conférence, me développent spirituellement leur
-prédilection pour l’auteur du trop célèbre «cher
-petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se pose-t-elle
-pas toujours de préférence sur les moindres
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-cimes?) prévalut par-dessus de plus notables
-mérites.</p>
-
-<p>D’où naît—et comment se l’expliquer, le vol
-de tant de prestigieux esprits à l’entour de cette
-<ins id="cor_5" title="possiflore">passiflore</ins> désolée, de cette triste fleur dont elle a
-elle-même poétiquement écrit:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée</div>
- <div class="vers">Semble se dérober au sourire des cieux?</div>
-</div>
-
-<p>C’est que la poésie de M<sup>me</sup> Valmore se pourrait
-dénommer: <i>L’éloquence de l’amour</i>. Et, entre toutes
-ces amours, le plus tendre, celui qui nous reporte
-à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales»
-nous fait avec elle nous écrier:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie,</div>
- <div class="vers">Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!</div>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de
-commentateur par la seule éloquence des faits, et
-la qualité des personnes, que de poursuivre et de
-conclure sur l’appel des noms illustres et charmants
-de ceux et de celles dont nul obstacle n’a
-su arrêter l’admirative sympathie.</p>
-
-<p>M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement,
-l’auteur de <i>Thaïs</i> et de tant de chefs-d’œuvre,
-le maître, dont le nom est synonyme de séduction
-et de perfection, et dont la présence et la présidence,
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-en cette assemblée, sont, pour elle, de tant
-de décor. J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès.
-Et voici près d’eux, pour fêter l’auteur des <i>Roses de
-Saadi</i>, M. Armand Silvestre, le merveilleux poète
-du <i>Pays des Roses</i>.</p>
-
-<p>Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui
-ont su rehausser encore leurs rares mérites par la
-plus complaisante des bonnes grâces, je salue et
-remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et
-de nos concerts: M<sup>mes</sup> Brandès, Moreno, Segond-Weber,
-Eléonore Blanc; MM. Lucien Guitry, Léon
-Delafosse et tous les excellents musiciens de vos
-orchestres et de votre ville.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, il me plaît—et
-qui d’entre vous n’y applaudirait?—de vous en
-parler davantage. C’est au retour d’une de ces glorieuses
-tournées, grâce auxquelles elle a porté si
-loin et placé si haut la renommée de notre Scène
-française, et qui ont valu à cette Reine de l’Art
-dramatique une part de l’empire du monde; c’est
-au sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus
-triomphes, desquels, par un miracle bien dû à sa
-générosité et à son génie, elle nous revient chaque
-fois plus belle et plus grande,—qu’elle était, il y
-a quelques semaines à peine, allée goûter le repos
-lumineusement gagné, parmi la solitude de sa
-<i>Mer sauvage</i>. Mais le jour n’est pas proche où nous
-la verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de
-l’enthousiasme. Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter
-la noble et simple réponse—et qui mériterait
-de devenir historique—dont cette magnanime
-artiste accueillit mon importune demande de se
-reposer d’un an d’illustres travaux, par plusieurs
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-jours et nuits de nouveau voyage: <i>Je le ferai parce
-que cela me sera difficile</i>.</p>
-
-<p>Dans le public, à côté des hommes éminents qui
-ont assuré avec tant de zèle le succès de cette solennité,
-j’aperçois encore des plus distingués représentants
-de notre littérature et de notre art.</p>
-
-<p>En présence de tels témoignages, de pareille admiration,
-de semblable sympathie, oseriez-vous
-bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que vous
-l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Oh! n’as-tu pas dit le mot <i>gloire</i>?</div>
- <div class="vers7">Et, ce mot, je ne l’entends pas,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Car je suis une faible femme,</div>
- <div class="vers7">Je n’ai su qu’aimer et souffrir;</div>
- <div class="vers7">Ma pauvre lyre, c’est mon âme.</div>
- <div class="vers7">Et toi seul découvres la flamme</div>
- <div class="vers7">D’une lampe qui va mourir.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel
-que soit l’entêtement enfin périmé de votre inguérissable
-modestie, Marceline Desbordes-Valmore!
-Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est
-dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette
-Scarpe que vous avez tant chérie et tant chantée
-que s’en reflète pour vous la clarté douce.</p>
-
-<p>Elle s’est transformée en votre étoile qui ne
-mourra point, votre lampe qui allait mourir. Et ce
-n’est plus avec cette nuance si touchante d’hésitation
-éternellement troublée et incertaine de votre
-dignité jugée par nous si haute, que vous diriez
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-aujourd’hui de cette palpitante étoile enfin rassurée:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Si mon étoile brille</div>
- <div class="vers">Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!</div>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Après ce furent de suaves ou graves accents
-émanés d’apparitions adorables. M<sup>lle</sup> Brandès en
-robe de velours pareil à de la mousse foulée par
-des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait
-comme un bouquet de lis, offrit à contempler
-une Silvia qui eût fait oublier tout autre
-Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même,
-à savoir Sarah Bernhardt elle-même, applaudissant
-de bravos émus M<sup>lle</sup> Moreno dans le rôle
-qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle
-a pour toujours marqué de sa griffe ailée.—M<sup>lle</sup>
-Moreno, le visage d’ivoire, sous les bandeaux
-en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un
-livre de légende» de Musset; la novice aux fines
-et transparentes mains d’adoration disjointe.—De
-pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises en
-musique par un compositeur délicat, interprétées
-par une fraîche voix portaient aux âmes attendries,
-l’âme même de Marceline disposant à l’audition
-de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation
-de Sarah Bernhardt, comme si elle fût devenue
-en ce jour la poésie même de la pure inspirée
-qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.—Alors
-au pied de la poétique effigie, une première fois
-apparue, de ses doux ou magnifiques vers récités
-par chacun de ces interprètes fameux vinrent rappeler
-à l’auditoire heureusement troublé combien
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-Marceline Valmore était par lui justement honorée.
-Acclamée, sous la forme de Sarah Bernhardt, on
-peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister
-aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle
-elle avait eu à cœur d’apporter de si loin, sans
-souci d’aucune entrave et au mépris de toute fatigue,
-le multiple prestige de son universel renom,
-de son art sans rival. De Sarah Bernhardt donnant
-la réplique à Lucien Guitry, le comédien au talent
-subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible
-dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau
-démâté auquel le poète de Jocelyn compare les jours
-courageux et désolés de l’auteur des Élégies. Les
-Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains
-de Silvia</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,</div>
- <div class="vers">Respires-en sur moi l’odorant souvenir.</div>
-</div>
-
-<p>Alors Zanetto redevenu femme vint porter
-l’émotion à son comble par une angélique <ins id="cor_6" title="récita-tation">récitation</ins>
-des vers pieusement, filialement composés,
-l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration
-qu’il devait présider de plus haut. Une merveilleuse
-émotion, une divine allégresse <i>desserraient
-les cœurs</i>, lorsque retentit le beau chœur inspiré à
-Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement
-chanté par les enfants mêmes de ceux dont
-Marceline chérit les aïeules et qui remplissaient de
-minois surpris, familiers et joyeux les coulisses
-et les portants du joli théâtre.</p>
-
-<p>Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue,
-non loin de la maison de la Femme-Poète, entre
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-toutes ces pierres qu’elle avait chantées, ce furent
-d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies
-sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en
-un discours dont le manuscrit me reste comme un
-graphique trésor—nous fit admirer cette douce
-et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête
-inclinée à gauche comme pour écouter son cœur»:
-et par un de ces traits de puissant et délicat génie
-qui lui sont familiers, sut faire des armes mêmes de
-la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline:
-«Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»—Catulle
-Mendès, le précieux poète, lui, tint, je
-l’ai dit, à n’être que le récitant de Baudelaire, deux
-fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien
-propre immolé en un double hommage. Il fit
-valoir «le cri, le soupir naturel d’une âme d’élite,
-l’ambition désespérée du cœur, les facultés soudaines,
-irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient
-de Dieu» chez le grand poète Marceline Valmore.
-«Le charme tout original et natif, la perpétuelle
-trouvaille et les beautés non égalables dont elle vous
-transporte au fond du ciel poétique; son expression
-pittoresque de toutes les grâces naturelles de la
-femme, une chaleur de couvée maternelle, et
-cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer
-les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle
-pose, pour le raviver sur notre plus intime souvenir.»
-Et sa voix merveilleusement enflée en
-cette finale comparaison à un romanesque jardin
-que le poète des <i>Fleurs du mal</i> fait de ce poète des
-fleurs du bien, retentit, «avec l’explosion lyrique
-et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la
-fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-poètes préludaient encore, et des défilés
-d’enfants faisaient moutonner vers le monument un
-flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse
-délégation parisienne était loin, léguant
-ainsi que font dans les contes, les fées et les esprits,
-des clartés et des harmonies, et remportant de ce
-jour <i>de charité divine</i> un goût de beauté et de
-bonté dont la saveur ne se passe point et qui
-désembrunit les sombres heures.</p>
-
-<p>Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce
-jour faste par la tendre et admirative contribution
-des plus nobles poètes, et des correspondances
-sympathiques toutes de félicitations ou de regrets
-exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement
-déplorées.—J’en cite, entre beaucoup, d’éminents
-témoignages.</p>
-
-<p>Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.</p>
-
-<p>Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait:</div>
- <div class="vers">«Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore,</div>
- <div class="vers">Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore</div>
- <div class="vers">Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt,</div>
- <div class="vers">Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?»</div>
- <div class="vers">—Comme un appel sacré Marceline Valmore</div>
- <div class="vers">Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tel un saule épuisé relique d’un autre âge</div>
- <div class="vers">Que remue et soudain ranime un vent d’orage.</div>
- <div class="vers">Le grand luth soupira tout entier palpitant!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
- Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble,</div>
- <div class="vers">Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend</div>
- <div class="vers">Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Et cet autre, vibrant, de M. <ins id="cor_7" title="Abert">Albert</ins> Samain.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur</div>
- <div class="vers">De ton sein fit jaillir une source écumante</div>
- <div class="vers">Et ta voix était triste, et ton âme charmante,</div>
- <div class="vers">Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ivresse ou <ins id="cor_8" title="désepoir">désespoir</ins>, enthousiasme ou langueur,</div>
- <div class="vers">Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente;</div>
- <div class="vers">Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante</div>
- <div class="vers">Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue,</div>
- <div class="vers">Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,</div>
- <div class="vers">Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes</div>
- <div class="vers">Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement</div>
- <div class="vers">Qu’une amante vint là jeter négligemment</div>
- <div class="vers">Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>De M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner</div>
- <div class="vers">Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines;</div>
- <div class="vers">La plainte et le regret, le droit de pardonner,</div>
- <div class="vers">Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
- L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé</div>
- <div class="vers">Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières;</div>
- <div class="vers">Car ton destin errant sans cesse fut gravé</div>
- <div class="vers">Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ici, près de ta mère, il me semble te voir</div>
- <div class="vers">Et tenant à son cœur, de si vive tendresse</div>
- <div class="vers">Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir</div>
- <div class="vers">De cet amour t’enveloppant de sa caresse.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">De la vie humble en son foyer de pauvreté,</div>
- <div class="vers">Mais où déjà l’enfant qui serait un poète</div>
- <div class="vers">Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été</div>
- <div class="vers">Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier</div>
- <div class="vers">Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles,</div>
- <div class="vers">Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier</div>
- <div class="vers">Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant</div>
- <div class="vers">De la colombe en proie à sa plainte éperdue,</div>
- <div class="vers">Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent,</div>
- <div class="vers">Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">La voix, l’expansion des mots soufferts, criés</div>
- <div class="vers">Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre,</div>
- <div class="vers">Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés</div>
- <div class="vers">Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement
-d’Alexandre Dumas:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Je reçois <i>Félicité</i> et l’aimable mot qui l’accompagne.
-Vous avez fait acte de justice en
-ressuscitant ce poète charmant dans l’admiration
-duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup
-de vers de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Elle va
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-revivre sous le souffle d’un poète capable et digne
-de la comprendre. Vous avez arboré là le drapeau
-du sentiment, si honni par quelques-uns.
-Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une
-famille où l’on réchauffe sur son cœur les drapeaux
-des vaincus pour les déployer au bon moment,
-malgré la neige de la défaite.</p>
-</div>
-
-<p>De M. Henri Rochefort:<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence
-sur Marceline Desbordes-Valmore, dont
-j’admire depuis mon enfance le grand talent.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a>
-Londres. Janvier 94.</p>
-</div>
-
-<p>Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«J’aurais bien voulu être des vôtres, car les
-premiers vers que j’ai lus et retenus sont précisément
-ceux de Marceline Desbordes. Attaché à
-mon travail sans pouvoir me permettre un jour
-de vacance, je ne peux pas me rendre à Douai.
-Tous mes regrets avec mes plus vives sympathies.»</p>
-
-<p class="ralign">«<span class="smcap">Henri Rochefort.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>De M. Catulle Mendès:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Mon cher poète,</p>
-
-<p>«Je vous remercie d’avoir songé à me convier
-personnellement à la fête triomphale de la chère et
-grande Marceline; je vous félicite du succès de
-l’effort que, tout seul, vous avez fait pour elle, et
-puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez
-compter sur ma présence.—Mais ce que je dirai
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-ne sera point de moi; je sollicite la joie et la gloire
-de lire l’admirable page que Charles Baudelaire a
-consacrée à Desbordes-Valmore; cette lecture, je
-crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre belle
-fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre
-pour la glorification publique de Marceline, son
-culte intime n’avait du moins jamais été aboli dans
-l’âme des poètes de l’âge précédent.</p>
-
-<p>«Recevez encore, mon cher poète, mes plus
-vives félicitations.»</p>
-</div>
-
-<p>De M. Paul Bourget:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Je reçois, cher ami, l’invitation que vous
-m’avez gracieusement fait envoyer.</p>
-
-<p>«Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant
-d’honneur à votre amour des lettres assez de ciel
-bleu pour qu’il y ait de l’azur autour du buste de
-Marceline.»</p>
-</div>
-
-<p>De Georges Rodenbach, un des plus tendres
-fervents de cet autel privilégié, ces lignes datées
-de Knocke-sur-Mer, par Bruges:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Mon cher ami,</p>
-
-<p>«Tout chagrin en pensant que vous serez avec
-Elle, lundi, et que je serai loin d’elle et de vous.
-La distance est grande qui nous sépare ici. Je ne
-pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému
-avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur,
-et le restera, d’avoir intronisé et réalisé la canonisation
-de la très grande sainte de l’art.</p>
-
-<p>«Dans le solitaire village de mer où je viens
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-travailler, l’été, j’irai dimanche entendre la messe
-pour Elle, une de ces messes de campagne où il y
-a des sanglots d’orgue et des voiles blancs de congréganistes
-en procession dans le cimetière. Et
-ces choses seront tout à fait elle-même! Et quand
-l’hostie s’élèvera à la consécration, elle sera son
-propre cœur, qui fut aussi de blancheur infuse
-avec du sang dedans!</p>
-
-<p>«Donc, avec vous, de toute communion en notre
-mère Marceline.»</p>
-</div>
-
-<p>De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de
-M<sup>me</sup> Valmore, qui trouvait chez un antiquaire le
-carnet de voyage dont j’ai parlé:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Monsieur et cher confrère,</p>
-
-<p>«Je vous remercie de m’avoir envoyé votre
-clairvoyante étude sur la poésie de M<sup>me</sup> Valmore,—précieuse
-nappe étendue sur ce que vous appelez
-si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée
-par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées
-de pain bénit, tant d’admirables vers de ce
-génie pathétique, objet de notre culte.—C’est
-avec empressement que j’aurais joint, dimanche
-prochain, mon modeste hommage à ceux, plus
-éminents, que vous rassemblerez autour du monument
-de l’immortelle femme.—Mais je suis retenu,
-et ne pourrai, si l’<i>Echo de Paris</i> m’est favorable,
-que m’associer de loin à la réalisation du noble
-projet dont l’initiative vous honore.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-De M. Gaston Deschamps:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Cher Monsieur,</p>
-
-<p>«Merci de votre aimable envoi. Les vers que
-vous citez m’ont procuré de ravissantes délices.
-J’aurais voulu pouvoir vous accompagner à cette
-jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec vous
-pour célébrer la mémoire de cette femme exquise<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a>
-Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante autorisation
-des auteurs.</p>
-</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, dans les frémissantes pages d’<i>Ultima</i>, cette
-magnanime caresse d’Alphonse Daudet toute pleine
-encore du dernier souffle de Goncourt: «Il n’est
-question que du festival organisé par Montesquiou
-en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore,
-et qui aura lieu demain à Douai. Marceline est
-une ancienne amie de la famille; ma femme se
-souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et
-M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, fidèle à ce souvenir, était
-retournée ce jour-là chez Marceline.</p>
-
-<p>Des présences si précieuses, de si éloquentes
-absences ne rendent-elles pas surprenant et tout
-au moins un peu arbitraire ce dernier trait de
-M. Lemaître affirmant<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> «que les lettres de Marceline
-et la découverte de son «malheur»
-créèrent en quelque façon la beauté de ses vers».—Quoi!
-ces vers que Lamennais admirait, que
-Lamartine honorait, que Michelet adorait, que
-Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve,
-pour ne parler que des plus éminents, consacrait
-le culte, ne devraient la <i>création</i> de leur beauté qu’à
-de récentes investigations autour du nom d’un
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-séducteur dont c’est précisément le châtiment de
-son indignité de demeurer éternellement ignoré et
-innomé—ayant inspiré à celle qu’il trahit des
-chants immortels?—A vrai dire, c’est M. Lemaître
-lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques,
-parfois si équitables, toujours si judicieuses et si
-brillantes «à partir quelquefois <i>du mauvais pied</i>».
-Rectifions respectueusement: d’<i>une aile</i> un peu
-divergente.
-#/</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a>
-<i>Figaro.</i> Novembre 1896.</p>
-</div>
-
-<p>A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de
-nous faire</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Entrer sous son aile enflammée</div>
- <div class="vers8">Où l’on entre par le tombeau...</div>
-</div>
-
-<p>Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa
-simplicité éloquente:</p>
-
-<p>«Moi, Angélique Maximin<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, servante de la
-famille Valmore, propriétaire de sa sépulture, je
-déclare en faire le don, avec l’abandon de tous mes
-droits, de mon plein gré, et sur mon personnel,
-désir exprimé, à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac,
-pour assurer, dans le présent et
-dans l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité
-de cette tombe.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a>
-Voir le <a href="#ps3">P. S. 3</a>, à la fin du volume.</p>
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">II<br />
-<span class="smcap">A Madame S. Pozzi.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_85">
-
-<h2>LE DIEU<br />
-<span class="smcap cs7">(Leconte de Lisle.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="ralign cs9">Lumière, où donc es-tu?<br />
-<span style="padding-right: 2em;">peut-être dans la mort.</span></p>
-
-<p class="ralign cs9"><span class="smcap">Leconte de Lisle.</span></p>
-
-<p class="sep2">A l’auguste émotion que nous communiquaient,
-hier, ces tragiques nouvelles: «Leconte de Lisle
-se meurt! Leconte de Lisle est mort!» se mêlent
-aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je
-me remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles
-de Louveciennes, une autre visite que je
-fis au Maître, quelques semaines passées. Il était
-déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil,
-dans le cabinet de travail du boulevard Saint-Michel,
-il s’écriait en m’apercevant: «Mon ami,
-c’est un moribond que vous venez voir.»</p>
-
-<p>Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation
-s’animant, toujours pleine de traits et de saillies,
-avec pourtant quelque chose d’atténué par la douleur
-et où l’amertume fondait en de la mélancolie,
-on ne pouvait tenir le grand malheur pour si
-menaçant; et les plus proches croyaient encore à
-quelque mal qu’un changement d’air pouvait
-enrayer, que la paisible et radieuse campagne allait
-attendrir et mettre en fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il
-pas encore l’illusion, il y a une semaine,
-quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée,
-retrouver un peu de santé dans l’historique
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-et paisible asile qui avait été la résidence de Fanny?</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Oui, le mal éternel est dans sa plénitude!</div>
- <div class="vers">L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.</div>
- <div class="vers">Salut, oubli du monde et de la multitude!</div>
- <div class="vers">Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!</div>
-</div>
-
-<p>Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient
-plus, hélas! l’une, qu’offrir ses fleurs; les autres,
-que se répandre devant l’illustre cercueil que nous
-saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce
-banc de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont
-l’auteur des <i>Poèmes barbares</i> nous parlait avec
-émotion, ne reçut point de visite d’adieu. Et le banc
-de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait
-choisie pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique
-à ces mémorables ombrages.</p>
-
-<p>Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le
-souvenir nous revient de celle de Victor Hugo,
-que nous eûmes le douloureux bonheur de contempler
-ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles,
-une différence nous frappe: la même qui
-distingue le génie et l’existence des deux poètes.</p>
-
-<p>La première chambre, avec son damas rouge,
-ses gerbes de fleurs et de palmes, disait les grandes
-luttes et les victoires retentissantes; l’autre, plus
-froide et plus nue, parle de l’art unique dominant
-une vie calme. Deux élus sanctuaires où deux
-augustes fronts s’endormirent, desquels deux grandes
-âmes se sont envolées.</p>
-
-<p>«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient
-de ce digne remerciement de Leconte de
-Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et unique,
-lors d’une première présentation à l’Académie,
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-assurait déjà le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu
-glorieux, et de l’honneur qui lui serait réservé
-d’occuper sous la coupole la sublime place
-d’Olympio.</p>
-
-<p>Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler
-le magnifique rôle de Leconte de Lisle dans
-nos lettres françaises; son nom en tête des Parnassiens,
-devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme,
-Heredia, Mendès. Ces détails ont été et
-seront commentés savamment entre maintes circonstances
-biographiques et bibliographiques.</p>
-
-<p>J’en veux relever un seul. «On n’aime une
-femme que pour un détail,» nous disait un subtil
-amoureux des rousses. En devrait-on dire autant
-des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle.
-Néanmoins, vain ou odieux pour le profane, tel
-détail enchante souvent ou instruit le lecteur sagace.
-Ainsi de ce maintien des noms propres grecs,
-parmi le texte français, qui, dans les impeccables
-Traductions du Maître, exaspéra les lecteurs de
-Bitaubé, et qui constituait véritablement une
-révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme
-par la mise au point, dans leur atmosphère
-et dans leur lieu, des poèmes homériques,
-avec la seule magie de ces noms restaurés, dont
-les sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides,
-quand leur inepte et arbitraire traduction
-avait embourgeoisé les héros antiques jusqu’à leur
-donner des faux airs du ménage Dacier! De
-même pour les appellations de cités, dont le travestissement
-d’un langage dans un autre (comme
-pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais
-un légitime sujet d’étonnement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement
-dans cette silencieuse chambre mortuaire,
-c’était ce trait si caractéristique de la maîtrise et
-de la carrière de Leconte de Lisle, l’<i lang="la" xml:lang="la">Odi profanum</i>.
-Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si
-frappant. Le merveilleux dédain qui rompait de
-plis amers la courbe de l’arc de la bouche si belle,
-dans ce masque puissant où la malice de Voltaire
-s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la
-rancune ancienne de longues heures impardonnées
-d’une incompréhension qui ne pouvait pas finir?—La
-gloire de Leconte de Lisle était de la famille de
-celle de Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un
-autre grand méconnu, a si bien dit que le public
-s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y
-aller voir.</p>
-
-<p>«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire
-des choses que personne ne comprend!» Je me
-souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle
-ce propos familier, qui révélait ses tristesses
-secrètes. Entre la génération qui le trouvait abstrus
-et celle qui lui eût volontiers reproché d’être trop
-simple, il n’y avait pour goûter et ressentir vraiment
-son œuvre admirable, si pleine de puissance
-et de ce charme dont seuls le pourraient croire
-dénué ceux qui n’auraient pas lu la <i>Vérandah</i>, le
-<i>Sommeil de Leïlah</i> et tant d’autres délicieuses pièces,
-que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait
-à évoquer et dont il nous conseillait de rechercher
-uniquement l’estime.</p>
-
-<p>Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des
-foules, qu’il eût sans doute rêvées plus réceptives,
-ne le pouvait laisser sans de graves nostalgies,
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux
-modernes:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,</div>
- <div class="vers">Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,</div>
- <div class="vers">Châtrés dès le berceau par le siècle assassin</div>
- <div class="vers">De toute passion vigoureuse et profonde.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">ou qu’il consolait dans ses splénétiques <i>fiat nox</i>, et
-tant de douloureux appels à la mort et à l’oubli.</p>
-
-<p>Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans
-le passé une grande figure en laquelle incarner la
-tristesse de ce somptueux et amer poète, ne serait-ce
-point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred
-de Vigny (dont, soit dit en passant, Leconte de
-Lisle aimait à rappeler de distingués traits dans
-ses brillantes causeries, auprès d’intéressants récits
-sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)—un Moïse
-empli de lassitude découragée faite de pitié et de
-mépris, en face de la <i>Terre promise</i> du succès facile
-et de la popularité banale, là où il eut rêvé l’appréciation
-consciente et le couronnement passionné;—et
-lui chantant son renoncement volontaire
-et son splendide adieu dans le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i> des
-<i>Poèmes antiques</i>.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude,</div>
- <div class="vers">Courbé sous le fardeau des ans multipliés,</div>
- <div class="vers">L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude,</div>
- <div class="vers">Se retourne pensif vers les jours oubliés.</div>
- <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" />
- <div class="vers">Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!</div>
-</div>
-
-<p>Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour
-ensoleiller de suprêmes affres, et ses bras sacrés
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de couronne
-et en guise de tombeau.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,</div>
- <div class="vers">Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;</div>
- <div class="vers">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,</div>
- <div class="vers">Et rends-nous le repos que la vie a troublé!</div>
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">III<br />
-<span class="smcap">A Maurice Barrès.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_93">
-
-<h2>PAUVRE LELIAN<br />
-<span class="smcap cs7">Paul Verlaine.</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste,
-autant d’honneur à l’âme indépendante de Cervantès
-que de honte au ministre des faveurs
-royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet
-homme illustre, tandis qu’une foule d’obscurs
-beaux esprits touchaient des pensions qu’ils
-avaient mendiées en prose et en vers. On raconte
-qu’un jour Philippe III, étant au balcon de son
-palais, aperçut un étudiant qui se promenait, un
-livre à la main, sur les bords du Manzanarès.
-L’homme au manteau noir s’arrêtait à toute minute,
-gesticulait, se frappait le front avec le poing
-et laissait échapper de longs éclats de rire. Philippe
-observait de loin sa pantomime:</p>
-
-<p>—Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit
-<i>Don Quichotte</i>.</p>
-
-<p>Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la
-pénétration royale avait deviné juste, et revinrent
-annoncer à Philippe que c’était bien le <i>Don Quichotte</i>
-que lisait l’étudiant en délire. <i>Mais aucun
-d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait
-l’auteur de ce livre si populaire et si goûté.</i>»</p>
-
-<p>Une autre anecdote rapporte que le 25 février
-1615, l’archevêque de Tolède vint rendre visite à
-l’ambassadeur de France. Des gentilshommes
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-français «aussi courtois qu’éclairés et amis des
-belles-lettres» parlèrent alors au chapelain du
-cardinal évêque, le licencié Francisco Marquez de
-Torrès, qui conte l’histoire—des ouvrages de
-Miguel de Cervantès.</p>
-
-<p>Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation
-adressée à ces jeunes gens de visiter l’auteur se
-vit accueillie «avec mille démonstrations de désir».
-Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa
-profession et sa fortune; et plus encore d’étonnement
-d’apprendre qu’il était «vieux, soldat, gentilhomme
-et pauvre».</p>
-
-<p>—Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs,
-l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme.</p>
-
-<p>—Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes,
-relevant cette pensée, reprit avec
-beaucoup de finesse: «<i>Si c’est la nécessité qui l’oblige
-à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance,
-afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse
-riche le monde entier.</i>»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles
-écoulés, l’histoire de Paul Verlaine, le <i>Pauvre
-Lélian</i> qui s’était composé lui-même cette euphonique
-et véridique anagramme de son nom, posée
-sur lui comme le <i>pas de chance</i> de l’Infortuné cité
-par Baudelaire. «Existe-t-il donc, ajoute le poète,
-une providence diabolique qui prépare le malheur
-dès le berceau, qui jette avec préméditation des
-natures spirituelles et angéliques dans des milieux
-hostiles, comme des martyrs dans les cirques? Y
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées
-à marcher à la mort et à la gloire à travers
-leurs propres ruines?»</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,</div>
- <div class="vers">Peuple ingrat?...</div>
-</div>
-
-<p>Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey
-d’Aurevilly, de Villiers d’Adam, de Verlaine,
-ébranleront-ils un jour les cœurs en frappant les
-yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus
-ou moins inconscients, procréeront-ils une génération
-de <i>satisfaits</i> ingénieux et cordiaux qui
-désarment eux-mêmes leurs propres cruelles
-épreuves par la compréhension sensible et efficace
-des misères d’un supérieur autrui, d’un
-prochain de génie et de ses détresses sublimes?
-Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus
-de préoccupations de la famille humaine, et de
-réhabiliter, entrecouper pour le moins leurs féeries
-et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et
-impériaux calvaires, et de la visite à de certains
-grabats où des être géniaux agonisent.</p>
-
-<p>L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le
-dernier soupir des <i>Fêtes galantes</i>; poète qui, par
-un miracle d’anomalie et par les douze cents
-tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis
-et d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet
-des vains aveux et le rosaire des baisers roses,
-s’ébruiter toute la musique des harpes en vernis de
-Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser
-en précise et harmonieuse vapeur toute la
-grâce ensemble nerveuse et poupine, maniérée et
-mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène
-et Clitandre, Cydalise et Tircis; toute la population
-en saxe, criblée de mouches, pailletée d’affiquets
-et de fanfreluches, des indifférents et des bergers
-aux miroitantes cassures du satin de leurs armures
-délicates, dont le poète a synthétisé l’élégante
-afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine, et
-bien spécialement en cette petite pièce:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Les donneurs de sérénades</div>
- <div class="vers7">Et les belles écouteuses</div>
- <div class="vers7">Échangent des propos fades</div>
- <div class="vers7">Sous les ramures chanteuses!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">C’est Tircis et c’est Aminte,</div>
- <div class="vers7">Et c’est l’éternel Clitandre,</div>
- <div class="vers7">Et c’est Damis qui pour mainte</div>
- <div class="vers7">Cruelle fait maint vers tendre.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Leurs courtes vestes de soie,</div>
- <div class="vers7">Leurs longues robes à queue,</div>
- <div class="vers7">Leur élégance, leur joie</div>
- <div class="vers7">Et leurs molles ombres bleues</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers7">Tourbillonnent dans l’extase</div>
- <div class="vers7">D’une lune rose et grise...</div>
- <div class="vers7">Et la mandoline jase</div>
- <div class="vers7">Parmi les frissons de brise.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil
-faste que le mourant d’hier avait, ces derniers
-temps, instauré dans son exigu logis la touchante
-et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau
-son mobilier si modeste? Tout y passait, pincettes
-et chaises, serrure et cordon de sonnette.</p>
-
-<p>Et parmi le bariolage de quelques bégonias en
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-carton, les nuances douces des balais à confetti,
-les taches crues d’autres souvenirs de carnaval,
-entre tout le jardin des Hespérides des oranges
-du jour de l’An sur des tasses retournées, le mirage
-lui revenait des pavanes de muguet aux relents
-de bergamote.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine
-qu’on ne saurait énumérer en un revenez-y
-rapide: le <i>mystique</i>, celui qui clamait lundi dernier
-devant nous, en un élan de pieux amour, la
-religieuse invocation:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8"><i lang="la" xml:lang="la">Tantus labor non sit cassus!</i></div>
-</div>
-
-<p class="noind">et le <i>désolé</i>, dont ces exquises petites strophes
-résument toute l’essence:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers4">Les sanglots longs</div>
- <div class="vers4">Des violons</div>
- <div class="vers4">De l’automne</div>
- <div class="vers4">Blessent mon cœur</div>
- <div class="vers4">D’une langueur</div>
- <div class="vers4">Monotone.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers4">Tout suffocant</div>
- <div class="vers4">Et blême quand</div>
- <div class="vers4">Sonne l’heure,</div>
- <div class="vers4">Je me souviens</div>
- <div class="vers4">Des jours anciens</div>
- <div class="vers4">Et je pleure</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers4">Et je m’en vais</div>
- <div class="vers4">Au vent mauvais</div>
- <div class="vers4"><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
- Qui m’emporte,</div>
- <div class="vers4">De çà, de là</div>
- <div class="vers4">Pareil à la</div>
- <div class="vers4">Feuille morte.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce
-poignant désarroi d’existence, le cœur d’excellent
-et pur aloi qu’était Verlaine, «<i>l’âme enfantine</i>»
-qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui,
-non contaminée par les douloureuses voies
-traversées.</p>
-
-<p>Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient
-une parcelle tendrement chantante. Verlaine
-l’écrivit pour la duchesse de Rohan<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> qui en
-possède le manuscrit,</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais</div>
- <div class="vers">J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense.</div>
- <div class="vers">Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais,</div>
- <div class="vers">Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Je revois le clocher que je n’ai vu jamais.</div>
- <div class="vers">—O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse,</div>
- <div class="vers">A travers ce brouillard épais où je rimais,</div>
- <div class="vers">La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin.</div>
- <div class="vers">Tel, innocent, autour du parc de Josselin</div>
- <div class="vers">Un berger contemplant la nuit tout étoilée.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson</div>
- <div class="vers">Fût autrefois maître et seigneur de la vallée</div>
- <div class="vers">S’en va paisiblement en chantant sa chanson.</div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a>
-Le 22 novembre 94.</p>
-</div>
-
-<p>Je me souviens parmi des lettres, et des
-lettres reçues de lui, d’une entre autres, toute
-spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-la lecture irritée de quelque anodine malice à
-mon endroit que lui attribuait certaine feuille.
-Message aussi émouvant et attendri que celui des
-deux amis de La Fontaine<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu.</div>
- <div class="vers">J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru,</div>
- <div class="vers8">Ce maudit songe en est la cause.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a>
-Voir le <a href="#ps1">P.-S.</a> à la fin du volume.</p>
-</div>
-
-<p>Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier
-mot de Verlaine prononcé peu d’heures avant de
-mourir, mot mystérieux et oraculaire, éclairé déjà
-du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une
-fois de plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.</div>
-</div>
-
-<p>Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste
-significatif caractérisé par l’expression antique
-«<i lang="la" xml:lang="la">Stragulæ vestis plicaturas</i>» et il murmura ces
-mots, comme écartant de dessus son lit un trop
-lourd faix invisible: «<i>Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!</i>»</p>
-
-<p>Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes
-pour lui dans le présent; combien et de toujours
-plus belles à venir, en immarcessible laurier, et de
-véritables immortelles!</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre
-poème qui suit, dont le feston devait enguirlander
-un <i>tombeau</i> du Poète. Ce volume n’a pas paru; et
-sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-n’était pas double. C’est donc de mémoire que
-j’en rassemble les bouquets épars, pour les disperser
-de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant
-d’une chère Mémoire:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tous les Masques, les Mezzetin,</div>
- <div class="vers">Les Trivelin, les Scaramouche,</div>
- <div class="vers">Cydalises à l’œil mutin,</div>
- <div class="vers">Une mouche au coin de la bouche,</div>
- <div class="vers">Tous les bleus bergers de Watteau</div>
- <div class="vers">Avec leur rose châtelaine</div>
- <div class="vers">Ont drapé de noir leur bateau</div>
- <div class="vers">Et mènent le deuil de Verlaine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tous les Tircis et les Myrtil,</div>
- <div class="vers">Les Clitandres et les Clymènes</div>
- <div class="vers">Avec leur fraîcheur de pistil,</div>
- <div class="vers">Les inhumains, les inhumaines</div>
- <div class="vers">Ont mis un crêpe à leur chapeau</div>
- <div class="vers">Et pleurent comme Madeleine,</div>
- <div class="vers">Car sous leur galant oripeau</div>
- <div class="vers">Ils pleurent l’âme de Verlaine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il les avait faits si polis</div>
- <div class="vers">Sous le bleuté de leur quinconce;</div>
- <div class="vers">Il les avait peints si jolis</div>
- <div class="vers">Sous le jabot qui les engonce;</div>
- <div class="vers">Nul azur ne les rendra plus,</div>
- <div class="vers">Nul carmin, que d’ombre vilaine...</div>
- <div class="vers">Leurs zinzolins sont révolus</div>
- <div class="vers">Ils pleurent sur l’art de Verlaine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Et les Cupidons potelés</div>
- <div class="vers">Qui semblent des bouquets de roses,</div>
- <div class="vers">Et les palombes dételés</div>
- <div class="vers">Du chariot des Cypris moroses,</div>
- <div class="vers">Mignonnement endoloris</div>
- <div class="vers">Avec leur plume de pleurs pleine,</div>
- <div class="vers">Pleurent Chloé, pleurent Chloris,</div>
- <div class="vers">Pleurent sur le cœur de Verlaine!</div>
-</div>
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">IV<br />
-<span class="smcap">A Léon Daudet.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_103">
-
-<h2>L’AÈDE<br />
-<span class="smcap cs7">(Frédéric Mistral.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui
-mire en son cours, chantant et nuancé, des rives
-sinueuses et fleuries, des sites peuplés et gazouillants,
-un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons,
-de rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps
-de poésie, d’instinct plutôt brumeuse et languide,
-la plus distincte caractéristique de cette Muse de
-Mistral: <i>la lumière et la joie</i>. Lui-même, le poète,
-l’a bien exprimé dans sa chanson des <i>Bons Provençaux</i>,
-dont j’interprète librement ce couplet:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Quand le mois de mai fleurit,</div>
- <div class="vers5">Tout brûle de vivre.</div>
- <div class="vers7">Et quand le soleil sourit,</div>
- <div class="vers5">Qui ne s’en enivre?</div>
- <div class="vers7">Nous autres, bons Provençaux,</div>
- <div class="vers7">Soyons les joyeux oiseaux</div>
- <div class="vers5">De la <i>soleillade</i></div>
- <div class="vers5">Et de la Maïade.</div>
-</div>
-
-<p>Et ailleurs:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Dix fois sur onze,—il me semble que les morts ont—moins
-de vieillesse—que les vivants d’aujourd’hui.—Car, dans tout
-son orgueil,—le siècle meurt d’ennui;—et, sans les jeunes
-filles—que largement nous donne—le bienfaiteur divin,—la
-joie prendrait fin.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale
-des grands poèmes de ce trouvère, comme d’un
-beau paysage crépitant et criblé de clartés, à l’heure
-de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait
-parfois leur chantre à un Wagner sans
-trouble, dont <i>Mireille</i> serait le Lohengrin et <i>Nerto</i>
-les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du maître
-de Bayreuth, le retour du <i>Leitmotiv</i>, l’art des énumérations
-familières et joyeuses, de noms ou de
-choses, l’instrumentation harmonieuse des voix
-simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises,
-dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste
-et sublime sur la survie de l’amour des âmes, aux
-transports sensuels<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a>
-<i>Calendal</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, Str. 62.</p>
-</div>
-
-<p>Son goût descriptif de la nature, ses retours aux
-souvenirs d’enfance<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> l’apparentent souvent aussi
-à l’admirable Valmore, à cette différence près, des
-perles du rire qu’il égrène en de méridionaux
-paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait
-du collier, perpétuellement défilé, de ses
-intarissables larmes.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a>
-<i>Les Iles d’or: Rancœur.</i></p>
-</div>
-
-<p>Et, plus près, moins sans doute en influence
-qu’en rapport d’esprit et contagion de pensée,
-simultanée matérialisation d’idées en divers cerveaux,
-voici, entre autres, deux curieuses similitudes.</p>
-
-<p>De Mistral (<i>Nerto</i>):</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Dans le château étaient sept salles</div>
- <div class="vers8">Où les sept démons capitaux</div>
- <div class="vers8">Pouvaient battre l’aile à leur aise,</div>
- <div class="vers8">Princes des sept péchés mortels.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-De Verlaine:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Dans un palais soie et or, dans Ecbatane,</div>
- <div class="vers">De beaux démons, des Satans adolescents,</div>
- <div class="vers">Aux sons d’une musique mahométane</div>
- <div class="vers">Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.</div>
-</div>
-
-<p>On a goûté, non sans raison, le <i>Couplet des
-cheveux</i>, dans le Pelléas et Mélissande de M. Mæterlinck.
-Relisez, dans le cinquième chant de <i>Nerto</i>,
-les adieux de <i>la Nonne</i> à sa chevelure.</p>
-
-<p>Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui
-requerrait bien des pages, que de pittoresques et
-poétiques expressions au cours de l’œuvre du
-chantre de Maillane: cette <i>volée d’évêques</i> au mariage
-du roi; et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants
-<i>qui jouent aux barres parmi les sépultures</i>.
-Puis <i>la colonnade à front divin</i>—<i>de cette forêt qui
-embaume</i>—et <i>lui tisse un manteau de calme</i>, qui
-nous mène au magnifique morceau sur les arbres
-sacrilègement émondés, que dut tant admirer
-Michelet, avocat de la même cause de nature dans
-sa <i>Montagne</i>.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>Eux, solennels chalumeaux—que l’air, à plein gosier—fait
-chanter comme des orgues,—eux, riches et bons, qui versent
-la fraîcheur et l’ombre—depuis des ans qui ne se nombrent,—eux,
-chevelure sombre—de la terre, et parrains des sources et
-des fontaines...—Laissez-les vivre!</p>
-</div>
-
-<p>Quel autre poème que <i>La Mort du loup</i> se pourrait,
-par exemple, comparer à la fin du <i>Vieux
-Moissonneur</i>, qui, debout dans son blé et mûr
-comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché
-avec ses épis en un coup de faux aveugle et imprudent?...
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-Le vieux moissonneur, <i>mourant et mutilé</i>,
-qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de
-là-haut,—voyant le froment mûr, fait sa moisson.—Allons,
-adieu! moi, je m’en vais tout doucement...—Puis,
-enfant, quand vous transporterez
-la gerbe sur la charrette,—emportez votre chef
-avec le gerbier.»</p>
-
-<p>Et le <i>Blé lunaire</i>, cette ballade à la lune, sans le
-vif esprit de celle de Musset, combien n’est-elle pas
-plus exquise! Voici,—non certes une version,
-mais une interprétation de cette enchanteresse
-mélopée, intraduisible au cours berceur de ses
-deux rimes, tour à tour paresseuses et cristallines:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="vers4">LE BLÉ LUNAIRE</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune mi-pleine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">On entend au loin</div>
- <div class="vers5">L’onde qui gazouille,</div>
- <div class="vers5">Tourbillonne et mouille</div>
- <div class="vers5">Le tour du moulin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune limpide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Le rieur ruisseau</div>
- <div class="vers5">Reflète la lune</div>
- <div class="vers5">Qui, dans la nuit brune</div>
- <div class="vers5">Jette un blanc réseau.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune sereine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5"><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
- Dans les arbres verts</div>
- <div class="vers5">Folâtrent les lièvres;</div>
- <div class="vers5">Et, sur les genièvres,</div>
- <div class="vers5">Sifflent les piverts.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune rapide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Du lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Dressée au déclin</div>
- <div class="vers5">De sa noire borne,</div>
- <div class="vers5">La chouette morne</div>
- <div class="vers5">A l’œil cristallin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune lointaine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Les chauves-souris</div>
- <div class="vers5">Font leur promenade;</div>
- <div class="vers5">A la cantonade</div>
- <div class="vers5">Les chiens font leurs cris.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune candide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Caha et cahin,</div>
- <div class="vers5">Un charretier passe,</div>
- <div class="vers5">Qui court vers la place</div>
- <div class="vers5">Ou vient du ravin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune hautaine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Le vieillard grognon</div>
- <div class="vers5">Ou la pauvre vieille,</div>
- <div class="vers5">Dans l’âtre sommeille</div>
- <div class="vers5">Sous son lumignon.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
- <div class="vers5">La lune pallide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Neuf heures! clin! clin!</div>
- <div class="vers5">A l’horloge sonnent.</div>
- <div class="vers5">Les grillons l’entonnent</div>
- <div class="vers5">Sur leur fifrelin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune d’or pleine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Sur un front charmant</div>
- <div class="vers5">Se glisse une mante</div>
- <div class="vers5">Parmi la tourmente</div>
- <div class="vers5">Au long sifflement.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune rigide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Un beau garçonnet,</div>
- <div class="vers5">Grand agneau qui bêle,</div>
- <div class="vers5">A pris de la belle</div>
- <div class="vers5">Le bras mignonnet.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune incertaine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Ce gentil lutin</div>
- <div class="vers5">Et cette coureuse</div>
- <div class="vers5">Sur la pente heureuse</div>
- <div class="vers5">Errent au lointain.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune frigide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
- <div class="vers5">Le doux aparté</div>
- <div class="vers5">Glisse en courbes molles,</div>
- <div class="vers5">Sous des lucioles,</div>
- <div class="vers5">La pâle clarté.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Et la lune vaine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">C’est ainsi que l’on</div>
- <div class="vers5">Cueille, sous la brune,</div>
- <div class="vers5">Le blé de la lune</div>
- <div class="vers5">A plein corbillon.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune livide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">L’amour nouvelet,</div>
- <div class="vers5">A la belle étoile</div>
- <div class="vers5">Met, au lieu de voile,</div>
- <div class="vers5">Sa peau d’agnelet,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune sereine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Mais le vin d’œillet</div>
- <div class="vers5">Que sa main nous tire,</div>
- <div class="vers5">Quand la lune vire,</div>
- <div class="vers5">Devient aigrelet.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune perfide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Le jeune câlin</div>
- <div class="vers5">Dans l’ombre s’esquive,</div>
- <div class="vers5">La belle pensive</div>
- <div class="vers5">S’en revient de loin.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5"><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
- Et la lune reine</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Sa laine.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">Et l’esprit malin</div>
- <div class="vers5">Que la nuit enchante</div>
- <div class="vers5">Au fond de la sente</div>
- <div class="vers5">Rit comme un poulain.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers5">La lune languide</div>
- <div class="vers2">Dévide</div>
- <div class="vers2">Son lin.</div>
-</div>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de
-ces dieux auxquels on peut dire: Que leur volonté
-soit faite! La question en elle-même n’existe guère.
-Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre.
-Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que
-l’auteur des <i>Poèmes Saturniens</i> déclare ne pas
-aimer:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers10">... Fi de l’aimable et fi de la lie!</div>
- <div class="vers10">Et je hais toujours la femme jolie,</div>
- <div class="vers10">La rime assonante et l’ami prudent.</div>
-</div>
-
-<p>Plusieurs qui y excellent ont supérieurement
-enseigné d’exemple (et bien que leurs vers réguliers
-me semblent préférables), qu’on pouvait produire
-de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses
-idées, aux images neuves, aux vers précieux,
-sans toujours les rimer. Et, si je leur adressais un
-reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois.
-Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer
-jamais qu’à rimer de temps à autre. Mais une
-expresse loi n’est-elle pas désirable et nécessaire?
-Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est
-après une série de rimes. De même, l’oreille
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-exercée par une suite d’assonances se sentira
-blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.</p>
-
-<p>Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui,
-précisément, prétendent libérer par l’extension des
-moyens, les idées soi-disant emprisonnées dans les
-moules des formes trop familières, les <ins id="cor_9" title="percursions">percussions</ins>
-de sonorités trop prévues.</p>
-
-<p>Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe
-en fait foi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers6">Point de contraintes fausses!</div>
- <div class="vers6">Mais que, pour marcher droit,</div>
- <div class="vers2">Tu chausses,</div>
- <div class="vers6">Muse, un cothurne étroit.</div>
-</div>
-
-<p>Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer
-la monotonie du tour de roue de la
-Fortune ramenant <i>le mode</i> rejeté tout comme <i>la
-mode</i> condamnée: et l’indigence de prosodiques
-innovations consistant en la restauration, par leurs
-disciples, de ce que les grands ancêtres poétiques
-mirent tant de temps et prirent tant de peine pour
-forger: l’<i>élision</i> et la <i>rime</i>.</p>
-
-<p>La suppression de cette dernière me semble
-réservée, ainsi qu’elle le peut faire, à exprimer
-occasionnellement et selon sa durée, un trouble
-momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces
-cas spéciaux, les plus réussis des poèmes sans
-rimes offriront toujours trop de ressemblance avec
-ces traductions littérales et linéaires, telles que
-celles du <i>Palais hanté</i>, dans la maison Usher de
-Poë<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a>
-Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués
-plus haut des deux poètes Mistral et Verlaine.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet
-de la rime, au sentiment de Jacques Peletier, dont
-M. Alphonse Daudet nous scandait, l’autre soir,
-expressivement, la jolie pièce de <i>l’Alouette</i>: «Il
-faut—profère gentiment ce poète du XVI<sup>e</sup> siècle—que
-je dise cela de moi, que j’ai été celui qui
-plus ai voulu rimer curieusement,—et suis content
-de dire <i>superstitieusement</i>. Mais ainsi est-ce que
-jamais propriété de rimes ne me fit abandonner
-propriété de mots ni de sentences.» N’est-ce pas
-concluant et bien dit?</p>
-
-<p>J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline
-Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait
-de cette beauté trop prisée, que le lieu commun
-est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou
-le charme de vaincre cette période de profanation,
-et le voilà promu lieu éternel?»</p>
-
-<p>Et quand Verlaine, dans sa <i>Fête galante</i>, écrit «au
-pâle clair de lune <i>triste</i> et <i>beau</i>», ne rend-il pas, de
-par le choix et la place, à ces trois épithètes, tout
-le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?</p>
-
-<p>Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même,
-ne gâte rien à la rime.</p>
-
-<p>Quelle meilleure preuve que le surprenant et
-délicieux poème de M. Dierx, un des plus parfaits
-poètes de ce temps et de bien des temps? Je veux
-dire <i>l’Odeur sacrée</i>, pièce prosodiée, ainsi qu’un
-chant de Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une
-loi et un jeu de prouver et trouver les souplesses
-de notre langue, et son pouvoir, de par l’allitération
-(naïvement et souvent niaisement reprochée
-à de plus audacieux), de babiller en dactyles et
-s’alourdir en spondées, lutter enfin avec le latin et
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-finalement l’emporter sur lui, et non sans l’avantage
-triomphant des tintinnabulantes rimes.</p>
-
-<p>Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire
-qu’elles ne font que <i>des écoliers</i>, et que les vrais
-maîtres sont les esprits avant tout conscients et
-respectueux des trésors acquis par un langage et
-par un art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre
-en question et de troubler de fond en comble, se
-contentent de joindre un jonc de plus à la Syrinx,
-et de faire moduler à la gamme éternelle un
-accord jusque-là inentendu et d’une plus ineffable
-mélodie.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">V<br />
-<span class="smcap">A la princesse de Brancovan.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_117">
-
-<h2>ROSES PENSANTES</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Je ne connais guère les vers de celle qui fut la
-belle M<sup>me</sup> Emile de Girardin—et surtout l’étincelant
-vicomte de Launay; car c’est bien principalement—je
-dirais presque uniquement, s’il n’y avait
-la célèbre <i>Joie fait peur</i>—sous le pimpant habit
-de ce courriériste sémillant que la postérité, qui
-fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et
-compose la figure définitive d’un écrivain de ceux
-de ses traits qui ont le mieux assuré sa conquête,
-nous conserve le souvenir de cette superbe Delphine.</p>
-
-<p>Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que
-trahit lourdement le massif buste du Théâtre-Français,
-et sur laquelle ne nous édifie pas beaucoup
-mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de
-Versailles, concourut à cette première manière,
-ratifiée elle-même par un sacre collectif de tous les
-maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées
-de cette Aurore.</p>
-
-<p>Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance
-avec Victor Hugo, l’amitié de Balzac, qui
-lui confia, dit-on, la composition de quelques-uns
-des vers de Rubempré, dans <i>Les Illusions perdues</i>—(et
-jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)—complètent
-pour nous la fulguration de cette
-auréole, sous laquelle notre confiante mémoire
-aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-moisson, les yeux que son amie Valmore—une
-vraie Muse, celle-là!—fait se rouvrir éternellement
-dans ces deux nobles vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,</div>
- <div class="vers">Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.</div>
-</div>
-
-<p>Les vers de Rubempré sont, comme il convient à
-ce bellâtre sans génie, emphatiques et médiocres.
-Il est probable que la finesse enjouée de Delphine
-Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se
-plut à les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul,
-l’impeccable Gautier, intraitable en matière prosodique,
-et qui ne pouvait recevoir une telle amicale
-commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre,
-non d’ironie, mais de perfection, se montra traître
-à l’intention de l’auteur en attribuant à l’amant
-d’Anaïs l’admirable sonnet de <i>La Tulipe</i>, dénué de
-rapport avec le caractère et le talent du poète
-angoumoisin, qui n’aurait pu composer un tel
-poème sans infliger concurremment une tout autre
-allure à sa propre destinée.</p>
-
-<p>Un malin rire avait de bonne heure dominé,
-sinon vaincu, la poésie, au moins sous sa forme
-pathétique, en cette nature malicieuse. J’en offre
-pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du
-comte de Maillé, l’homme éminent dont la belle
-adolescence se montra valeureusement éprise d’idéal,
-au point de rosser un de ses camarades qui
-ne lui paraissait pas suffisamment enthousiaste de
-l’auteur de <i>René</i>. Et la lutte prenait fin sous cette
-apostrophe concluante du vainqueur à son adversaire
-justement <i>tombé</i>: «Eh bien? L’admires-tu
-maintenant?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme
-qu’était alors M. de Maillé avait à son bras la
-triomphante Delphine. Parvenus au seuil d’un salon
-isolé que les invités se signalaient en une sorte
-d’auguste effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement
-vis-à-vis, près de celle qui avait été
-Juliette Récamier—M. de Chateaubriand et
-M. Ballanche, la belle promeneuse glissa dans
-l’oreille de son cavalier devenu moins intraitable
-sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège propos:
-«Sortons de cet ossuaire!»—Dès ce soir-là Delphine
-n’était déjà plus Corinne.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous
-faut remonter pour trouver un pendant à la charmante
-émotion que nous cause l’entrée en religion
-littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes
-je me glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir,
-en un passage qu’on me permettra de citer, cette
-savoureuse éclosion, dans un essai publié le printemps
-dernier: <i>Le quatuor des masques</i>. Il s’agissait
-de quatre amateurs inconnus à mettre discrètement
-en lumière, et que j’avais assortis sous les plumages
-distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, d’un
-cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli
-de Musset, mais une Gourouli au roucoulement
-plus suave. <i lang="la" xml:lang="la">Atavis edita regibus</i>, fille de poètes
-et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les
-princes des <i>Mille et une Nuits</i>, Saadi, Firdousi et
-Hafiz. Comme une odeur d’<i>athergul</i> flotte sur ces
-chants nourris de confitures de roses. Curieux et
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-parfaits, deux <ins id="cor_10" title="incomptabilités">incompatibilités</ins> qu’ils concilient, y
-ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre
-du mot expressif, du verbe coloré, du terme
-savoureux, une précision et une propriété de langage
-riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur
-et qui sont l’apanage de cette jeune fille.
-La plus chaste réserve en la plus noble ardeur, la
-pudeur dans la passion les caractérisent encore.</p>
-
-<p>On ne m’a permis d’en parler que de souvenir.
-Je citerai donc, pour mémoire et pour l’honneur
-d’en traiter le premier, un poème sur les parfums
-qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le
-célèbre fragment de la <i>Prière pour Tous</i> auquel on
-puisse le comparer».</p>
-
-<p>Les sept poésies que vient de publier, cette fois
-sous le véritable nom de leur auteur, devenu l’un
-des plus illustres noms de notre aristocratie, loin
-de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent
-au contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants
-cette fois vaincus et charmés, ce que ma trop succincte
-annonciation leur avait paru offrir d’excessif.</p>
-
-<p>La première est la pénétrante évocation des parfums,
-dont j’ai parlé:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,</div>
- <div class="vers">Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!</div>
-</div>
-
-<p>Et sur cette incantation les spirales montent,
-brumeuses ou tièdes, opalines ou azurées: tendres
-parfums printaniers; aigres relents automnaux
-dans le silence un peu hostile des vieilles demeures
-réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-senteurs vétustes. Et toute la litanie odorante des
-cheveux aux aromes amoureux, du vin conseiller
-d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris
-cher, aux linges légers; du santal dont le satin
-ligneux double et embaume les coffrets de l’Inde.
-A travers ces soupirs délicats transpire la nature
-tout entière: la terre détrempée, l’aire des moissons,
-l’air des salines. Et c’est une alternance de
-jeux forts et de jeux doux comme aux registres
-d’un orgue:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,</div>
- <div class="vers">Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.</div>
-</div>
-
-<p>La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles,
-et jusqu’à cette fine odeur du thé dont la chanteuse
-spirale s’évague vers le plafond, expire dans les
-draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de
-la jeune fille, ce cœur ardent et plaintif dont la
-nature et l’hérédité ont fait</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un vase d’Orient où brûle une pastille.</div>
-</div>
-
-<p>L’invocation: <i>A une statuette de Tanagra</i> est
-pleine d’une saveur antique:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Tes deux bras étendus éloignent les offenses;</div>
- <div class="vers">Dans la coupe fragile et sûre de ta main</div>
- <div class="vers">J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses</div>
- <div class="vers">Répandant son parfum au fil de ton chemin.</div>
-</div>
-
-<p>Les <i>Paysages</i> évoquent d’un rythme baudelairien,
-d’ingénieuses comparaisons pour leurs successifs
-états, leurs diverses parures. Les strophes à <i>Hébé</i>
-sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-auguste enseignement et d’une langue divine comme
-la démarche et le péplos même de la déesse:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Belle proie indocile ou molle du sommeil,</div>
- <div class="vers">Toi que l’amour lutine et baise sur les joues</div>
- <div class="vers">Si fort que ton visage en est encor vermeil,</div>
- <div class="vers">Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.</div>
-</div>
-
-<p>La <i>Mélancolie</i> est un site de Millet. Les <i>battements
-dolents</i> de l’airain font fuir du clocher de l’église
-en même temps que leur écho fait s’envoler du
-cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon
-de souvenirs.</p>
-
-<p><i>L’Invocation</i> aurait plu à Leconte de Lisle. Elle
-respire son <ins id="cor_11" title="soufle">souffle</ins> païen et s’élève comme un de
-ses plus célèbres poèmes contre</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La honte de penser et l’horreur d’être un homme.</div>
-</div>
-
-<p>Elle redemande aux rustiques divinités toutes
-les forces et toutes les grâces dont les bêtes émoussent
-ou déçoivent tant de maux, intolérables pour
-notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et
-l’auteur de la <i>Mort du Loup</i> eût aussi goûté cette
-exécratoire libation en sa boutade profonde.</p>
-
-<p>La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première,
-revêt la métaphysique de Sully-Prud’homme
-d’une parure qui n’est pas sans faire penser à Léon
-Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est
-un cantique d’amour d’une grave et gracieuse
-beauté, plein d’une intense ferveur, d’une digne
-résignation préventive aux inévitables changements,
-et qui se clôt sur un vers précédemment
-cité, un vers exquis, une pensée égale:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Notre amour est le vase empli d’or et de nard</div>
- <div class="vers">Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre;</div>
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
- Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard</div>
- <div class="vers"><i>Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre</i>.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Notre jeune ferveur et nos effusions</div>
- <div class="vers">Iront grossir la somme inutile des choses...</div>
- <div class="vers">Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions</div>
- <div class="vers">Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits
-de la jeune femme poète, un crépuscule des
-dieux qui eût dignement complété cette publication
-dont la <i>Revue de Paris</i> a droit d’être fière. Un filial—et
-sans doute cette fois héréditaire regret de la
-grâce antique, déjà sensible dans la prière à la
-statuette, dans les stances à la déesse de la Jeunesse,
-et dans la païenne oraison aux dieux gardiens
-de troupeaux—s’y accentue; et comme un
-soupir de Virgile s’unit au souffle de Chénier dans
-ce nostalgique élan vers</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline,
-après la forte et farouche Ackermann, voici
-surgir encore des Muses, à qui semble dévolu de
-matérialiser le plus subtil, de proférer le plus
-ineffable.</p>
-
-<p>Parmi elles, M<sup>me</sup> Edmond Rostand, cette rêveuse
-et radieuse Rosemonde de qui Leconte de Lisle
-admirait la riante beauté et dont il goûtait le sensible
-accord—module sur ses introuvables
-<i>Pipeaux</i> des notes ravissantes. L’épigraphe en
-pourrait être le délicieux vers de Villiers de l’Isle
-Adam:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Des roses pleines de rosée.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord
-une confession à l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner
-tous les innocents plaisirs goûtés avant sa
-rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui
-s’achève sur ce joli trait:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Pardon de toutes les années</div>
- <div class="vers8">Où je ne te connaissais pas.</div>
-</div>
-
-<p>Puis un testament poétique où la donation de
-tant d’ingénus trésors de jeune fille, parmi lesquels</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Tous mes petits rubans de toutes les couleurs</div>
-</div>
-
-<p class="noind">se couronne par cette clause:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.</div>
-</div>
-
-<p>C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut
-entendre moduler sur ses touchants pipeaux d’une
-juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un accent
-attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas
-été des témoins de cette avant-dernière répétition
-du Cyrano, au cours de laquelle le rôle de Roxane,
-en l’absence de l’interprète, fut tenu par M<sup>me</sup> Edmond
-Rostand; comme si les spectateurs incessamment
-renouvelés de cette belle œuvre eussent
-encore droit à cette illusion d’espérer le renouvellement
-de cet incomparable prestige.</p>
-
-<p>Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà
-son chant est digne de son nom, ce biblique nom
-d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en hébreu:
-grâce, amour, prière.</p>
-
-<p>Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-celui dont j’avais tout d’abord, pour mon poète,
-alors mystérieux, élu la mystique allégorie? Mystique
-et profane aussi, comme la double inspiration
-de cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la
-chanter, cette <i>Colombe</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,</div>
- <div class="vers">Des vases transparents où le lilas se fane,</div>
- <div class="vers">Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,</div>
- <div class="vers">Des flacons de poison et d’essence profane.</div>
-</div>
-
-<p>Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont
-le vol parfume nos esprits, comme ces oiseaux
-dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à travers
-les salles et palpiter au-dessus des invités des festins,
-les blanches ailes imprégnées d’essences.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">VI<br />
-<span class="smcap">A Madame Ernest Hello.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_129">
-
-<h2>L’APOTRE<br />
-<span class="cs7">(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="rhalf cs9">
-<p>L’ange de l’isolement frappe tout ce qui
-s’élève.</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Ernest Hello.</span></p>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="sep2">Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello
-appelait la <i>petite critique</i>, c’est de se récrier chaque
-fois qu’une plume nouvelle s’exerce autour d’une
-mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont l’œuvre
-et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi
-qu’on en dise, peu célèbres, œuvres parfois admirables
-vraiment, presque inconnues, vers lesquelles
-l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette
-<i>charité intellectuelle</i> dont le noble écrivain que je
-nommais tout à l’heure l’implorait en vain. Et ce
-sont alors force quolibets, parfois insuffisamment
-neufs et maigrement spirituels, à l’adresse du soi-disant
-inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention,
-ne demande qu’à faire connaître et
-apprécier davantage, en même temps que de nobles
-pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur
-ont les premiers rendu justice.</p>
-
-<p>Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert
-tout d’abord—s’en étant fait renseigner de la
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-veille,—ladite petite critique pour attaquer ou
-accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend
-un culte plus conscient.</p>
-
-<p>De pareils traits ne sont pas pour détourner—non
-de réparations ni de réhabilitations, longs
-mots un peu vains—les œuvres ayant toujours
-tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation
-n’est pas le meilleur signe, mais des
-rappels d’attention pareils à celui que je voudrais
-aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux
-dont M. Huysmans a justement pu écrire:
-«Le véritable psychologue du siècle, ce n’est pas
-leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont
-l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»</p>
-
-<p>«Pour moi—formulait Barbey d’Aurevilly en
-1880, après nombre de lumineux articles consacrés
-à Ernest Hello—j’ai fait ce que j’ai pu pour
-cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois,
-deux fois, dix fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la
-main malheureuse. J’ai ouvert ses livres, j’en ai
-exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop
-ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas,
-peut-être par l’unique raison qu’il la méritait.»</p>
-
-<p>Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire,
-amené une réimpression de <i>l’Homme</i>, laquelle,
-bien qu’il me semble assez favorablement accueillie,
-n’a pourtant, pas plus que la très originale étude
-de M. Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu
-vaincre l’inexpugnable insuccès, qui tiendrait véritablement
-du prodige s’il ne tirait son explication
-de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce
-drame est suspect d’avoisiner les choses divines,
-les hommes lui ont toujours préféré Brutus, les
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-trois Horace et Léonidas.»—Et nul éditeur ne
-se trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous
-donner une quatrième édition de la traduction par
-Hello du <i>Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno</i>,
-l’introuvable volume dont si on en ordonne la
-recherche à quelque libraire consciencieux, ce
-dernier vous répond d’un ton attendri de pitié:
-«A quoi bon prendre une commande pour laquelle
-avant vous plus de vingt communautés sont
-inscrites?»<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a>
-Dans l’intervalle cette réimpression a paru.</p>
-</div>
-
-<p>Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest
-Hello se devrait emprunter à lui-même, s’extraire,
-ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé, d’une attentive
-lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches
-élues et émues, à coups rapprochés des
-fragments de ses livres les mieux représentatifs
-de sa personnalité propre, l’homme douloureux
-qu’il fut, l’inspirée <i lang="la" xml:lang="la">vox clamans in deserto</i> qu’il avait
-conscience d’être, le maître qu’il est aujourd’hui
-dans l’appréciation de plusieurs, et qu’il deviendra
-plus amplement dans l’admiration de tous.</p>
-
-<p>C’est une précieuse surprise, grâce à quelque
-improvisée exposition, dans certains musées de
-province, encore en telles villes natales, de grands
-morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au
-cours d’une visite désheurée et désœuvrée, des
-images d’inégal mérite, des figurations oubliées ou
-inconnues d’un maître ou d’une muse, des portraits
-qu’un abandon ou leur valeur artistique
-moindre a fait négliger par la reproduction courante,
-et qui présentent tout à coup sous une
-acception plus frappante, parfois plus sincère et
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-fidèle, les traits familiers d’une personne célèbre,
-à laquelle un crayon souvent moins autorisé, mais
-plus sensible, a conservé plus de physionomie
-vraie, un aspect plus véridique et plus prenant.</p>
-
-<p>J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait,
-à Douai de Marceline Desbordes-Valmore, sans
-omettre cet œil étonnant, le sien, que son père, le
-peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps,
-<i>fignolé</i> au centre d’une guirlande de myosotis, avec
-tout le précieux <i>léché</i> d’une armoirie sur la portière
-d’un carrosse. Encore, à Versailles, certains portraits
-de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse, ou—celui-là
-l’œuvre d’un maître,—ce singulier
-dessin récemment exhumé par M. de Nolhac, ce
-cadavre de Napoléon III, en uniforme, dans son
-cercueil placé debout, pour mieux poser devant le
-crayon de Carpeaux, qui retraçait l’impériale
-momie aux moustaches cirées piquant de droite et
-de gauche, telles que deux longues aiguilles, la
-ruche d’une garniture intérieure de cette bière.—C’est
-à Versailles aussi,—dans cette toile où cette
-fois encore, un peintre célèbre, M. Gérôme, a fait
-se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs
-siamois,—ce portrait auquel il est sans doute
-donné de fixer pour l’avenir la cycniforme silhouette
-de celle qui fut l’impératrice Eugénie. Repliée en
-effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé de
-perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze
-empire, cette dame de beauté vantée qu’on
-demande en vain à de ses plus célèbres effigies,
-nous apparaît là, vraiment très enchanteresse,
-profilée sur l’eau sinueuse du velours bleu d’un
-manteau de cour. Et c’est, dans ce curieux makimono
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-français, avec de rares roueries de dessin,
-des silhouettes contemporaines hiératisées, entre
-lesquelles, le duc de Cambacérès, tel qu’un bonapartiste
-Confucius, méditatif et debout sous son
-<i>gazon</i> linéamenté savamment. D’un maître encore,
-Eugène Delacroix, en certaine exhibition de la rue
-de Sèze, un bout d’esquisse, mais à quel point
-pénétrante et résurrectrice de M<sup>me</sup> Sand, abritant,
-sous un rond chapeau d’amazone au voile de gaze,
-deux yeux ardents et veloutés, deux charbons
-cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes.
-Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits
-de Balzac, trop voué à l’unique figuration
-de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine,
-nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce
-miroir d’âme que sont les traits d’un visage, avec
-l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre arborisation
-d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses
-trop peu connues, bien que dix fois renouvelées
-par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et définitifs
-portraits plus poussés d’après le même modèle;
-après la saisissante étude d’un si beau style, de
-M. Léon Bloy, dans son brelan d’excommuniés, et
-les intéressants travaux de M. Charles Buet, se
-peut encore interroger, ainsi qu’une des sanguines
-ou sépias dont je parlais tout à l’heure, la présente
-incomplète ébauche dont le seul mérite est
-d’être surtout composée de traits épars dans
-l’œuvre et repris à cet Hello même, auquel il est
-temps de faire une place plus ample entre nos
-bibliothèques et nos musées, nos panthéons et <i>voies
-triomphales</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-Une lettre récemment éditée de Balzac à
-M<sup>me</sup> Hanska nous a donné, du fait d’une de ces
-rétrospections qu’apprêtent les publications posthumes,
-de voir se projeter, moins comme un
-projet que sous forme d’une projection anticipée,
-le très net schéma de sa colossale comédie, alors
-ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une
-ponctualité historiée, mais non sensiblement modifiée;
-en un mot, dans un écrivain encore presque
-juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très
-exactement accompli, mais dont ces fatidiques
-annonces, dès ses débuts, n’auraient pu que paraître
-outrecuidantes et infatuées à un Sainte-Beuve ou
-à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une
-amie qui devait devenir sa femme, quelles que
-fussent la conviction de sa mission et la certitude
-de son génie, pouvait seul ainsi parler de lui-même.
-Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement
-confié à celle qui, par ses soins intelligents,
-eut une noble part dans son œuvre et, par
-conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que
-cette œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil
-du penseur puissant et original, de l’écrivain dont
-une stricte et neuve magnificence de style caractérise
-la manière et drape l’idée sans la voiler, ne
-se fût sans doute pas accommodé autant que Balzac
-d’un auto-panégyrique nominal; mais la rancœur
-du silence autour de ses travaux de forme souvent
-superbe, toujours généreux d’essence, et dont il
-avait cette juste opinion qu’ainsi qu’un ostensoir
-dont ils brandissaient le Dieu, ils méritaient de
-s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs
-rayons le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-malaise, cette lancinante amertume des grands
-méconnus: le malentendu que crée autour d’eux
-leur propre fierté, dirai-je, rétractile devant la
-malice des envieux et la légèreté des faibles, nous
-permettent de penser qu’Hello ne refuserait pas
-de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont
-nous détachons les lignes de son œuvre, pour le
-présenter à ceux en qui s’ignore le désir de le connaître
-et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit,
-a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant
-un homme grand et profond, le reconnaît parce
-qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il l’a désiré.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>«Parmi ces vérités que le genre humain déserte
-et pour lesquels la <ins id="cor_12" title="consience">conscience</ins> humaine a des surdités
-étranges, en voici une: la justice envers les
-vivants; il faut rendre justice aux vivants.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«Le genre humain aime les morts et n’aime
-pas les vivants. Quand un homme est vivant, sa
-grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait
-même de son existence actuelle.</p>
-
-<p>«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir
-qu’il était grand. Ce crime invraisemblable
-et monstrueux est le fait habituel, presque universel
-de l’histoire humaine.</p>
-
-<p>«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce
-crime invraisemblable et monstrueux n’est pas
-remarqué de ceux qui le commettent.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.»</p>
-
-<p>«Et on oublie que cet homme supérieur a faim
-et soif pendant sa vie...</p>
-
-<p>«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet
-homme supérieur a besoin de vous...</p>
-
-<p>«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous
-le faites passer, dans le seul moment où vous soyez
-chargé de lui!</p>
-
-<p>«Et vous remettez sa récompense, vous remettez
-sa joie, vous remettez sa gloire, vous remettez son
-bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos
-coups...</p>
-
-<p>«Et vous oubliez que cet homme de génie que
-vous ne craignez pas d’enfouir dans la vie présente,
-sous le poids de votre oubli, vous oubliez
-que cet homme, avant d’être un homme de génie,
-est d’abord et principalement un homme.</p>
-
-<p>«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance.
-En tant qu’homme de génie, il est, mille fois plus
-que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.</p>
-
-<p>«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité
-inouïe, peut-être maladive, certainement
-incommensurable à vos pensées.</p>
-
-<p>«Et le fer dont sont armés vos petits bras font
-des blessures atroces dans une chair plus vivante,
-plus sensible que la vôtre; et les coups redoublés
-que vous frappez sur ces blessures béantes ont des
-cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a
-coulé, ne coule pas comme le sang d’un autre.</p>
-
-<p>«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes,
-avec des déchirements singuliers.</p>
-
-<p>«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>
-regard et ce sentiment ont des cruautés que vous
-ne soupçonnez pas<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a>
-<i>Les Plateaux de la balance.</i></p>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Tels sont les premiers et principaux traits pour
-la terrible et dolente effigie de la victime sublime.
-Complétons-les de ceux qui suivent:</p>
-
-<p>«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus,
-non pas à la réputation, mais à la gloire: lisez
-leur histoire. Interrogez-les; ils vous répondront
-qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire
-place, plus de force qu’il n’en fallait pour créer
-mille chefs-d’œuvre. Ils ont passé des heures, qui
-auraient pu être belles et fécondes, à subir le supplice
-de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus
-pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile
-qui arrêtait le travail fécond de l’art; le découragement
-leur a volé mille fois à eux et au monde
-leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes
-ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures
-de génie, des heures de lumière, qui auraient
-rayonné dans le temps et dans l’espace, qui
-auraient produit des choses immortelles, ont été
-des heures stériles de tristesse et d’accablement!
-Or cela a peut-être été l’œuvre de la petite critique.
-Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu
-sacré qu’elle était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle
-être enterrée vive<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>!»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a>
-<i>L’Homme.</i></p>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici
-sublimé jusqu’à la comparaison christique. Ceci
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-est une des belles pages mystiques d’Hello:</p>
-
-<p>«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient
-d’avoir cherché une place à l’hôtellerie et de ne
-pas l’avoir trouvée.</p>
-
-<p>«Pas de place à l’hôtellerie!</p>
-
-<p>«L’histoire du monde est dans ces trois mots;
-et l’éternité ne sera pas trop longue pour prendre
-et donner la mesure de ce qui est écrit dans ces
-mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait
-pour les autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour
-ceux-ci. La chose qui se donne à tous se refusait à
-Marie et à Joseph: et dans quelques minutes Jésus-Christ
-allait naître! L’attendu des nations frappe à
-la porte du monde, et il n’y a pas de place pour
-lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon romain, cette
-hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille
-démons prenant des noms qu’on croyait divins.
-Mais Rome ne donna pas place à Jésus-Christ dans
-son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que
-Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce
-partage.</p>
-
-<p>«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement.
-Celui qui porte une valeur humaine a plus
-de peine à se placer. Celui qui porte une chose
-étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore.
-Celui qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il
-semble qu’on devine qu’il lui en faudrait une trop
-grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne désarme pas
-l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit
-pas à leur persuader qu’il ressemble aux autres
-hommes. Il a beau cacher sa grandeur, elle éclate
-malgré lui, et les portes se ferment, à son approche,
-instinctivement.</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître.
-La terre ne devait pas non plus lui donner une
-place sur elle pour mourir, elle devait, au bout de
-quelques années, le rejeter sur une croix.</p>
-
-<p>«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut
-inhospitalière<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a>
-<i>Physionomies de saints.</i></p>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>En trois touches magistrales, aux puissants
-rehauts et d’un saisissant relief, voilà bien notre
-petit Christ humain, l’artiste vrai en proie aux
-épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire
-des ineptes, au fiel de la mauvaise foi des jaloux.
-Groupées autour du personnage central, les figures
-de ces soldats et de ces Judas peupleront naturellement
-le tableau, compléteront le terrestre calvaire.</p>
-
-<p>Voici d’abord l’<i>homme médiocre</i>:</p>
-
-<p>«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il
-croira vous faire trop d’honneur en vous comparant
-à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il
-n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations
-sont prudentes, ses enthousiasmes sont officiels. Il
-méprise ceux qui sont jeunes. Seulement, quand
-votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je
-l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant
-l’aurore d’un homme encore ignoré: Voilà la gloire
-de l’avenir! Celui qui peut dire à un travailleur
-inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie,
-celui-là mérite l’immortalité qu’il promet.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-la haine du beau. Peut-être répétera-t-il souvent
-une vérité banale sur un ton banal. Exprimez la
-même vérité avec splendeur, il vous maudira, car
-il aura rencontré son ennemi personnel.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«L’homme qui aime n’est jamais médiocre.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses
-supérieures, dit qu’il estime avant tout le bon sens;
-mais il ne sait pas ce que c’est que le bon sens. Il
-entend par ce mot la négation de tout ce qui est
-grand.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande
-qu’on s’abandonne. L’homme médiocre ne s’abandonne
-jamais. Il est sans enthousiasme et sans
-pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.</p>
-
-<p>«Quand l’homme de génie est découragé et se
-croit près de mourir, l’homme médiocre le regarde
-avec satisfaction; il est bien aise de cette agonie;
-il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait
-une mauvaise voie; il avait trop de confiance en
-lui-même. Si l’homme de génie triomphe, l’homme
-médiocre, plein d’envie et de haine, lui opposera
-du moins les grands <i>modèles classiques</i>, comme il
-dit, les gens célèbres du siècle dernier, et tâchera
-de croire que l’avenir le vengera du présent.</p>
-
-<p>«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant
-qu’on ne le croit et qu’il ne le croit, parce que sa
-froideur voile sa méchanceté. Il ne s’emporte
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures;
-il se venge de ne le pouvoir pas en les
-taquinant. Il fait de petites infamies qui, à force
-d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes. Il
-pique avec des épingles et se réjouit quand le sang
-coule, tandis que l’assassin a peur, lui, du sang
-qu’il verse. L’homme médiocre, lui, n’a jamais
-peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux
-qui lui ressemblent<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a>
-<i>L’Homme.</i></p>
-</div>
-
-<p>Puis, <i>le Monde</i>.</p>
-
-<p>«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de
-l’air. Là où l’air est chaud ou froid, le monde s’en
-va, scandalisé.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«La loi du monde est peut-être l’insignifiance.
-Si un homme vivant se trouve par accident dans le
-monde, il faut qu’il se fasse insignifiant, plus insignifiant
-même que les autres, parce qu’il est suspect.
-Pourvu qu’il efface toute vérité et toute
-lumière, il peut être supporté un moment. Mais
-comme l’essence des choses ne se trahit jamais
-longtemps, il viendra un moment où le monde,
-dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa
-justice, se séparera.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède
-sera revenu à Paris, regardera, en face du génie,
-la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres du
-génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il
-en manque une<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a>
-<i>L’Homme.</i></p>
-</div>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-humaine croix, de ses deux implicites rameaux
-chargés du vivant fruit de ses deux naturels acolytes,
-le critique vulgaire et le critique généreux
-représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux
-côtés saignants du crucifié d’art.</p>
-
-<p>La <i>Petite critique</i>:</p>
-
-<p>«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande,
-pour vous juger, si vous avez quelque ressemblance
-apparente avec quelqu’un de ses vieux souvenirs.</p>
-
-<p>«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre
-inconnu; il attendra votre avis avant d’oser donner
-le sien. Avant d’avoir une opinion, il consultera
-tous ses intérêts et le visage de tous ses amis.
-Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus
-que raideur et indifférence pour ceux qui luttent,
-qui souffrent, qui ont <ins id="cor_13" title="hesoin">besoin</ins> de courage.</p>
-
-<p>«La critique doit commencer près de l’homme
-qui attend, le rôle de l’humanité, et préluder au
-concert que feront sur sa tombe ses descendants».</p>
-
-<p>Et la glorification des rares prêtres et dignes
-ministres représentants de cette critique idéale
-finalement illustre et illumine la peinture de cette
-station sombre:</p>
-
-<p>«Quant à ceux qui viennent au secours de ces
-grands malheureux, la gloire qu’ils méritent doit
-être aussi une gloire réservée, plus grande que la
-pensée, une gloire proportionnée à des choses
-sans proportions.</p>
-
-<p>«Gloire étrange et magnifique!</p>
-
-<p>«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des
-grands morts!</p>
-
-<p>«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-son nom parmi les bienfaiteurs des bienfaiteurs de
-l’humanité! Consoler le regard et les ailes de l’aigle!
-S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir.
-Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en
-actes ce qu’elle dira plus tard en paroles quand il
-ne sera plus temps! Le dire et le faire pendant qu’il
-est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas
-réaliser le rêve des âmes généreuses?</p>
-
-<p>«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le
-père de cette sublime postérité.</p>
-
-<p>«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide
-de toutes les âmes qui auront besoin de lui
-dans le présent et dans l’avenir.</p>
-
-<p>«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient
-pour ouvrir leurs ailes; vous égorgerez toutes les
-colombes qui attendaient son souffle pour savoir
-de quel côté diriger leurs soupirs<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>!»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a>
-<i>Les Plateaux de la balance.</i></p>
-</div>
-
-<p>Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique
-et magnanime citation du maître, que m’adressait
-récemment elle-même M<sup>me</sup> Hello:</p>
-
-<p>«La partialité pour les vaincus est la faiblesse
-des grandes âmes<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a>
-Le portrait de <i>l’Envieux</i>, le chapitre sur <i>la Réputation et
-la Gloire</i>, la spirituelle <i>Lettre d’un docteur à Christophe
-Colomb</i> dans <i>les Plateaux de la balance</i>, puis <i>les torrents de l’injustice</i>
-avec certain tableau du faux esprit de famille, dans <i>les
-paroles de Dieu</i>, compléteront, pour un esprit intéressé et
-assidu, ce portrait-étude.</p>
-</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui
-donne tour à tour à caractériser telle ou telle des
-trois formes de son talent, polémiste, conteur ou
-plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-aux mathématiques. La théorie de l’art pour
-l’art en est formellement exclue, et volontiers
-apparierait pour notre écrivain tout le dégoût indigné
-que pourrait offrir une boîte de fard à une
-sainte Thérèse. L’abomination de la désolation de
-ce style serait d’évoluer pour lui-même. C’est
-Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui
-puisse arriver au style, c’est de se faire admirer
-indépendamment de l’idée qu’il exprime.» La fioriture,
-c’est le péché, pourrait être un des commandements
-de son écritoire. Le modèle d’Hello,
-c’est Joseph de Maistre avec parfois, dans la
-phrase, comme un reflet de Lamennais. Son absolu
-opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens
-pas d’avoir rencontré ce grand nom au cours de
-toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le
-respect d’une même communion empêcha, sans
-doute, de formuler sur le maître de Combourg un
-jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.
-Il y a, en effet, entre leurs deux églises
-toute la différence qui sépare une basilique romane
-d’une cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.—Les
-questions chez l’auteur de l’<i>Homme</i> sont
-plutôt abordées sous forme de problème ou de théorème;
-et la phrase y procède volontiers par démonstration.
-Il y a toujours là quelque chose à
-prouver, une inconnue à dégager qui est une vérité
-à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme
-Hello, non moins que saint Augustin, semble
-l’avertir du tort qu’ont fait au bien les manichéens
-de la pensée et de l’écriture. C’est presque par
-surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un <i>ce
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-qu’il fallait démontrer</i>, qu’il voudrait faire éclater
-au-devant des résistances forcément démantelées
-les propriétés des divines grandeurs soudainement
-rendues calculables et mesurables. De là des vérités
-religieuses ou morales posées en manière
-d’équations dont les termes se doivent réduire
-successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant
-aphorisme d’une transparente définition,
-d’un suprême axiome.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a>
-Voir le <a href="#ps3">P.-S.</a> à la fin du volume.</p>
-</div>
-
-<p>«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et
-réunit.—Celui qui ne vit pas, n’aime pas; il est séparé
-et il sépare» déduit et conclut Hello, en ses
-heures de pure démonstration psychique. Mais
-cette idée, dont le plus grand malheur de style
-serait de se faire admirer indépendamment d’elle,
-suffit souvent pour imprégner de poésie, comme à
-son insu, ce style si résolument châtié. Et cette
-lumière intérieure soudain attisée au point de pénétrer
-de clarté son enveloppe comme un albâtre ou
-comme un azyme, et de rayonner à travers elle
-sans la rompre, devient une lumineuse vérification
-de cette splendeur du vrai, sous les espèces de laquelle
-la beauté fut définie. C’est dans ces moments
-de mutuelle réverbération de forme et de pensée
-que notre écrivain nomme l’amour: «un repos
-laborieux»;—la photographie: «un miroir qui
-se souvient»,—et le romantisme: «l’acceptation
-musicale du désespoir organisé».—«La science
-est la paix des connaissances réconciliées»;—«les
-désirs sont des larmes intérieures; les larmes
-sont des désirs qui coulent par les yeux».</p>
-
-<p>Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes
-çà et là s’expriment heureusement ou avec
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-grandeur; «certaines paroles ridicules, dans le sens
-où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait
-les dire.»—«En général, celui qui veut copier
-l’élégance atteint la grossièreté.»—«Le plaisir
-énervant de s’attendrir sans activité prostitue les
-larmes de l’homme.»—«Notre chute a la forme
-renversée de notre grandeur possible.»</p>
-
-<p>Le <i>polémiste</i> en Hello est beau de son intransigeance
-même. Le chicaner sur les excès de ses
-jugements serait le vouloir dépouiller d’une rigoureuse
-part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec
-son goût, mais bien avec son caractère. Tout ce
-qui ne saurait s’ajuster à son cadre, qui n’est autre
-que le cintre de l’ouverture du tabernacle, se voit
-impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du
-Temple, ou bien à quelque Héliodore qu’il y faut
-flageller, qu’il en faut bannir.</p>
-
-<p>Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent
-ressortir au mot du vrai maître d’Hello, Joseph de
-Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un, en
-parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les
-œuvres de Ferney, Dieu ne l’aime pas.»</p>
-
-<p>«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il
-méritait, ajoute Hello, je n’exhumerais pas ce nom
-ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un gamin
-oublié.»</p>
-
-<p>«Le <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle n’a pas voulu mourir sans nous
-laisser son <ins id="cor_14" title="portait">portrait</ins>. Ce portrait, c’est sa peinture.
-Si quelqu’un était tenté d’attribuer à ces mauvais
-collégiens la proportion des grands hommes, je
-crois que le portrait de ces collégiens peint par
-eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La
-peinture du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle n’est pas seulement ridicule,
-<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard
-sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants
-sont des enfants terribles qui disent aux passants
-les secrets de leur mère. Toutes ces figures
-déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides,
-elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres
-étaient verts, on les reconnaîtrait pour des
-cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait
-plus de quel nom les nommer.»</p>
-
-<p>«Ovide, c’est le <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle anticipé; c’est une
-menace de versification capable de faire prévoir la
-<i>Henriade</i>.»</p>
-
-<p>«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont
-tellement au-dessous de la critique, qu’elle ne peut,
-en les regardant, que s’étonner de les connaître:
-Horace est de ce nombre.»</p>
-
-<p>«Il faut pardonner à Virgile l’<i>Enéide</i>, en faveur
-de la quatrième églogue et en faveur de quelques
-mots prononcés sur la campagne.»</p>
-
-<p>L’outrance,—faut-il dire l’outrage?—qui
-aurait droit de choquer dans des critiques, acquiert
-celui de s’exercer dans des anathèmes.</p>
-
-<p>La phrase suivante nous en développe le motif:
-«Que de gens savent par cœur Cornélius Népos,
-et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélopidas
-et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle
-historique de saint Jean Chrysostome et de son
-attitude magnifique devant l’empire et devant l’empereur?
-C’est que le christianisme est là. C’est
-pourquoi les hommes se taisent et oublient. La
-proximité de Dieu se mesure à leur injustice.»</p>
-
-<p class="sep2">Hello se fait <i>conteur</i> comme il fut polémiste, pour
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span>
-la plus grande gloire de son mysticisme, qui est
-l’interne flamme ardente et rayonnante à travers
-toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à cette lampe
-de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents
-qui circulent à l’entour des impieux
-Jérichos pour en anéantir les murailles; de même
-il la laisse ici s’atténuer aux proportions d’une
-lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime.
-Renforcer à la lentille de son foyer la séduction
-d’une vertu ou l’horreur d’une déformation, c’est
-la mission de chacun de ces <i>contes extraordinaires</i>,
-lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes
-d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni
-l’un ni l’autre ne renieraient <i>Ludovic</i>, le suréminent
-<i>Avare</i>, que ceux de Plaute, de Molière et de Balzac
-sont contraints de reconnaître pour leur roi.</p>
-
-<p>Mais le <i>mystique</i> pur est, dans Hello, le plus
-admirable. J’ai cité précédemment sa superbe paraphrase
-du texte évangélique: <i lang="la" xml:lang="la">Non erat locus in diversorio</i>.
-En voici une autre, entre beaucoup, qui ne
-lui cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu
-par Siméon et par Anne:</p>
-
-<p>«Probablement les siècles écoulés passaient sous
-les yeux de Siméon et d’Anne, et leurs années continuaient
-ces siècles, et le désir creusait en eux
-des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir
-se multipliait par lui-même, et le désir actuel
-s’augmentait des désirs passés, et ils montaient sur
-la tête des siècles morts pour désirer de plus haut,
-et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois
-creusés les désirs des anciens pour désirer plus
-profondément. Peut-être leur désir prit-il à la fin
-des proportions qui leur indiquèrent que le moment
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était
-un Esprit qui le conduisait. La lumière intérieure
-guidait ses pas.</p>
-
-<p>«Un frémissement inconnu de ces deux âmes,
-qui pourtant connaissaient tant de choses, les secouait
-probablement d’une secousse pacifique et
-profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant
-leur attente, le vieux monde romain avait fait
-des prodiges d’abomination. Les ambitions s’étaient
-heurtées contre les ambitions. La terre s’était
-inclinée sous le sceptre de César-Auguste.</p>
-
-<p>«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se
-passait d’important sur elle, c’était l’attente de
-ceux qui attendaient. La terre, étourdie par tous
-les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces
-discordes, ne s’était pas aperçue qu’une chose
-importante se faisait à sa surface, c’était le silence
-de ceux qui attendaient dans les solennités profondes
-du désir. La terre ne savait pas ces choses; et
-si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas
-mieux aujourd’hui. Elle les ignorerait de la même
-ignorance, elle les mépriserait du même mépris
-si on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence
-était la chose qui <i>se faisait</i>, à son insu, sur sa surface.</p>
-
-<p>«C’est qu’en effet ce silence était une action.
-Ce n’était pas un silence négatif, qui aurait consisté
-en une absence de paroles. C’était un silence
-positif, au-dessus de toute action.</p>
-
-<p>«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient
-l’empire du monde, Siméon et Anne attendaient.
-Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus?
-Anne la prophétesse parla du monde suprême,
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-Siméon chanta. De quelle façon s’ouvrirent leurs
-bouches après un tel silence?</p>
-
-<p>«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion
-peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leurs
-yeux comme un point rapide et total, où cependant
-les désirs se distinguaient les uns des autres, où
-la succession de leurs désirs se présenta à eux dans
-sa longueur, dans sa profondeur; et peut-être
-tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu durant
-le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce
-moment si court, si rapide, si fugitif que toutes les
-années de leur vie avaient tendu? C’était donc
-vers ce moment suprême que tant de moments
-avaient convergé? Et ce moment était venu.</p>
-
-<p>«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur
-naissance se dressaient-ils dans le lointain de leurs
-pensées, derrière les années de leur vie, étalant
-d’autres profondeurs plus antiques, à côté de profondeurs
-qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui
-sait de quelle grandeur dut leur paraître leur
-prière, et toutes les prières précédentes et avoisinantes,
-si les choses se montrèrent à eux tout à
-coup dans leur ensemble!</p>
-
-<p>«Car la succession de la vie nous cache notre
-œuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à
-coup, elle nous étonnerait. Les détails nous cachent
-l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile
-qui est devant notre regard tremble, comme s’il
-allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, le
-résumé des discours, le résumé du silence. Et ce
-résumé s’explique par le mot <i>Amen</i>.»</p>
-
-<p>C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello.
-Ils abondent dans l’œuvre, on peut le dire, tout
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-entière mystique, et qui, je le répète, ne revêt parfois
-d’autres formes que pour envelopper le divin
-de cette nuée qui le rend accessible aux mortels.
-Mais, à toutes pages, des phrases translucides,
-comme illuminées de cette lumière intérieure qui
-guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu
-qui rougeoyaient sur le front du prêtre au cours
-des messes miraculeuses, éclairent le texte: «La
-pureté du regard est la force qui lève le voile et
-permet d’entrevoir le monde invisible à travers le
-monde visible; la création a de ces délicatesses;
-elle ne livre pas ses secrets au premier venu.»—«La
-science, pour être vraie, doit porter la paix avec
-elle, parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de
-l’unité.»—Et cette belle réflexion à propos de
-saint Joseph: «Quand je pense aux noms de
-ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix
-cet ouvrier devait donner des ordres dans sa maison.»</p>
-
-<p>Le volume <i>Physionomies de Saints</i> présente de
-façon personnelle un groupe de bienheureux choisis
-parmi les plus célèbres, comme entre les moins
-connus. C’est un jour nouveau que darde sur les
-premiers l’œil perçant et ingénieux d’Hello, qui
-s’applique à faire jaillir de leurs circonstances des
-traits négligés ou omis par des <i>Vies des Saints</i> scrupuleuses
-et timorées, maladroitement empressées
-à atténuer ou effacer d’un type le geste qui personnalise
-la «singularité qui lui était propre» selon
-l’expression de Joubert. Hello les leur restitue originalement,
-et c’est encore cette présentation plus
-sapide qui nous conquiert aux plus obscurs élus
-que ce nouveau bollandiste remet pour nous en sa
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après
-avoir prié, il se rendit au palais épiscopal; il paraît
-qu’il entra d’abord dans une antichambre où il voulut
-laisser sa chape; mais, ne sachant pas très bien
-à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de
-soleil, et la chape resta suspendue aux yeux de
-tous les assistants. Voilà la scène étrange et
-simple que nous pouvons méditer à travers le temps
-et l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité
-a quelque chose à nous apprendre, saint Goar ne
-s’était pas aperçu de ce qu’il avait fait. Il avait
-accroché sa chape au premier objet venu, sans
-regarder. Il avait cru que c’était un bâton. Il se
-trouva que c’était un rayon de soleil. Mais il est
-bien permis de se tromper de cette manière-là.</p>
-
-<p>«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint
-Goar déclara que c’était une erreur de placer la
-perfection tout entière dans le jeûne et l’abstinence,
-et que la miséricorde leur était infiniment préférable.»</p>
-
-<p>Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses
-compagnons appelaient <i>Frère Ane</i>, à cause de son
-extraordinaire stupidité, et qui semble devoir typiser
-dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté
-avec l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres
-divines, conclut Hello, portent le caractère des
-oppositions résolues dans l’unité.»</p>
-
-<p>«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un
-oiseau. Il n’y a guère dans la vie des saints un
-autre exemple de la même faculté poussée aussi
-loin.»</p>
-
-<p>Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait
-pas existé, personne ne l’inventerait. Il est extraordinaire.
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-Il n’y a guère de saints, dans les bollandistes,
-qui déroute plus que lui les habitudes
-humaines.»</p>
-
-<p><i>Paroles de Dieu</i>, dithyrambe chrétien des saintes
-lettres, adorent la physionomie des versets élus
-comme le précédent ouvrage redorait l’auréole des
-bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y
-sont modulées avec mystère et précision, familiarité
-et grandeur.</p>
-
-<p>A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore
-les traductions et publications de ce Ruysbrœck si
-admirable, depuis plus expressément traduit par
-M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale.
-Puis ces dévorantes visions et instructions
-d’Angèle de Foligno préludant par dix-huit chapitres
-qu’elle intitule dix-huit pas; contre-partie
-mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais
-Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant
-dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas
-avant de connaître l’imperfection de ma vie.» Un
-ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie
-quinze pensées qu’il compare à quinze dents.
-«La triburation des dents, explique-t-il, ce sont
-les profondes et aiguës méditations sur le sacrement
-lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de
-Jeanne Chézard de Matel, fondatrice de l’ordre du
-Verbe incarné.</p>
-
-<p>Les <i>Plateaux de la balance</i> représentent avec
-l’<i>Homme</i> (le plus célèbre des ouvrages d’Hello) et
-<i>Philosophie et athéisme</i> la partie plus spécialement
-critique et polémiste de son œuvre.</p>
-
-<p>Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante
-nature qui prépare aussi, tels que d’ethnographiques
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-saisons, les mouvements de l’ordre social, a
-l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à
-leur heure, une réserve d’esprits-agents congénères
-qu’elle dote de facultés similaires, propres à déterminer
-ou régir telle révolution ou telle croisade.
-Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra
-ou d’un drame, que les rôles aient été distribués au
-moins en double afin que la représentation politique
-ou la cérémonie religieuse, l’artistique ou scientifique
-développement, ne puisse être pris au
-dépourvu ni compromis par une abstention ou une
-absence. Les idées sont alors comme atmosphériques;
-elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans
-le même instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs
-et véhicules à peu près dans la même forme,
-quand il est nécessaire que la chose soit dite à
-cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît
-ou abdique, et celui auquel incombait l’office
-de le suppléer en tire l’occasion de se manifester
-avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas
-atteint. Providentiels revirements, correctifs invisibles.</p>
-
-<p>Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un
-exemple de cette prédestination en double. Mais
-Veuillot ne s’est jamais effacé, précisément peut-être
-pour s’être senti presser par cette nécessité
-de ne pas céder la place à <i>l’autre</i>, devers lequel,
-après d’initiaux encouragements témoignés, son
-indifférence pourrait bien avoir été tout au moins
-prudence.</p>
-
-<p>Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui
-fait tache, selon l’expression de Baudelaire (il la
-faut toujours citer quand on s’attache à de ces
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente
-trompette dont usait, pour faire respecter l’arche,
-le grand coryphée de l’Univers, n’était point à la
-portée de la bouche hautaine d’Hello, et lui eût
-toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.</p>
-
-<p>Les plus purs et plus durables succès de cette
-immortelle survie qu’est la gloire posthume lui
-seront, on a le droit de l’espérer, de moins en moins
-ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume
-que de conviction dans cette plainte: «La
-justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense
-ni pour le châtiment, à l’époque où vous la
-lui promettez.»</p>
-
-<p>Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui
-appliquer ce qu’il écrivait d’un de ses saints: «Voici
-un saint peu connu et qui réunit une foule de qualités
-propres à faire connaître un homme.»</p>
-
-<p>Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet
-homme—et j’aime à conclure par cet extrait d’une
-lettre que m’écrivait récemment sa veuve—cet
-écrivain qui fut une <i>âme visible</i> errante sur la terre;
-blessée, souffrante, énergique, courageuse, désolée,
-fidèle à l’éternelle beauté, à l’éternelle lumière dont
-elle avait gardé <i>le souvenir</i>.</p>
-
-<p>«Sa parole, d’une brûlante tendresse, et le pardon
-qu’il savait accorder à ses plus cruels ennemis,
-donnaient à son discours je ne sais quelle saveur
-très vigoureuse, céleste et victorieuse, qu’il avait,
-de son éternelle patrie, apportée ici-bas!»</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">VII<br />
-<span class="smcap">A Octave Mirbeau.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_159">
-
-<h2>UN SEUL GONCOURT</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="ralign cs9">Il se flatte de tenir en main <ins id="cor_15" title="a">la</ins> balance.</p>
-
-<p class="ralign cs9"><span class="smcap" style="padding-right: 1.5em;">Sainte-Beuve.</span></p>
-
-<p class="sep2">L’appropriation, l’adaptation, une certaine manière
-d’être adéquat à sa visée, à sa vision, à sa
-vie, n’est-ce pas la formule ensemble la plus succincte
-et la plus essentielle du relatif bonheur dont
-l’humanité semble susceptible? Certaines femmes,
-à l’aise dans leur beauté, quelques gymnastes,
-souples et assurés parmi le vol périlleux de leurs
-trapèzes, en font mouvoir de brillantes images. La
-disproportion, au contraire, est, à elle seule, une
-suffisante définition de la plus aigre forme du malheur.
-Fertile en hypocondrie et en spleen, elle
-engendre les atrabilaires et les mélancoliques, dont
-certaines chauves-souris</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Victimes d’un malaise incurable et formel</div>
-</div>
-
-<p class="noind">ont naguère essayé la ténébreuse allégorie.</p>
-
-<p>En littérature, les écrivains qui se contentent
-d’un succès public, tout comme ceux auxquels
-suffit une ésotérique renommée, s’accommodent
-également bien de ces deux formes opposées de la
-gloire. Mais il y en a d’autres, ceux dont l’œuvre,
-sans s’imposer à tous du seul droit de foudroyer,
-comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à
-chacun le loisir d’exercer sa critique incompétente
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-et incomplète, sa bégayante ou inepte glose, ses
-jugements superficiels et erronés dont les mauvaises
-humeurs et les mauvaises fois, alternées
-d’incurables incompréhensions, pour manifestes
-qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en
-dégagent pas moins quelque chose de délétère et de
-corrosif comme la chute continuelle sur un marbre,
-d’une goutte d’acide.</p>
-
-<p>Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat
-pétale de fleur rare en lequel se peut transformer
-l’impressionnabilité d’un sensitif artiste? Ceux-là,
-quel que puisse être le visage de leur désintéressement
-ou le masque de leur indifférence, ceux-là
-sont condamnés à vivre troublés, véritables <i>eauton-timoroumenoi</i>
-de notre civilisation, comme ils le
-furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux
-cette appellation typique: <i>rongeurs d’eux-mêmes</i>, et,
-par ailleurs, cette définition de leur nature:
-<i lang="la" xml:lang="la">maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier</i>.
-(Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient
-toujours être lésés.)</p>
-
-<p>Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que
-j’y sentais intéressé, fut, avec et après son frère,
-un transcendantal exemple de cette loi d’asymétrie
-dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la formule
-dans cette phrase finale de l’oraison funèbre
-de Jules: «Il y avait peut-être après tout là-dessous
-un chagrin secret. Il manquait à Jules de Goncourt,
-apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh!
-quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise
-et on éloigne le vulgaire. Mais s’il se le tient pour
-dit et ne revient pas, les plus fières natures en
-conçoivent des tristesses mortelles.»</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés
-de ne pas voir que juste, mais loin et pour
-longtemps, et d’édicter des verdicts qui non seulement
-n’ont point à s’amender, mais se fortifient
-et justifient, gardant toujours, avec le mérite de
-l’antériorité, une acuité où les autres n’atteindront
-plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la
-suave et savoureuse page de Baudelaire que nous
-lisait l’autre jour, à Douai, M. Catulle Mendès, la
-révélant à beaucoup, la rappelant à plusieurs.
-Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée,
-résorbée en des termes d’atmosphérique langueur
-et d’électrique résonnance, plus de l’âme universellement
-amoureuse de Desbordes-Valmore.</p>
-
-<p>Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques,
-d’autres biographiques seulement,
-jouent, dans l’édifice d’une réputation, le rôle des
-assises premières aux fondations des architectures.</p>
-
-<p>Et le final groupement en triomphal portique,
-ou en édifiante chapelle, de leurs cultes posthumes,
-de leurs zélations d’outre-tombe, semble une littéraire
-transposition de ces constructions-mosaïques
-de la foi, de ces temples dont chaque
-pierre, hommage d’un fidèle guéri ou d’une ouaille
-lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi
-vers le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants
-piliers, une pyramide de chantantes
-sculptures.</p>
-
-<p>Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune
-leur part de symbolisme ardent, révélateur et
-mystérieux, sans que l’archivolte ou l’architrave,
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le
-listel, aient plus de droit à notre piété et à nos
-laudes dans l’élan de notre foi et l’élancement de
-notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus
-reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de
-l’église «au cintre surbaissé» où passent et pleurent
-les âmes.</p>
-
-<p>Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article
-de M. Rosny, la valeur historique et sentimentale
-des émouvantes pages de M. Daudet, dans
-lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter
-les dernières pulsations de l’illustre défunt, et qui
-sont la dalle même incisée et fleurie de son littéraire
-sépulcre—le subtil <i>portrait contemporain</i> de
-Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre
-tous, dans l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une
-de ces pierres aux caractères originaux et prophétiques
-non démentis par les réalisations ultérieures.</p>
-
-<p>On pourrait la récrire cette phrase initiale, et
-s’écrier encore, aujourd’hui, avec cette solennelle
-modification reconstitutive: «La voilà donc
-<i>refaite</i>, cette individualité double qu’on appelait
-familièrement les Goncourt»—et réunir enfin
-dans l’immortalité à ce <i>premier arrivé</i> dans la mort,
-ce grand et triste <i>distancé</i> «qui luttait à chaque pas,
-comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les
-plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo
-nous a éloquemment légué l’image dédoublée et
-désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique, avait
-l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement
-met un masque de beauté sereine sur les
-visages qu’elle touche, n’avait pu effacer des traits de
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-Jules, si fins et si réguliers pourtant, une expression
-d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait
-avoir senti, à la minute suprême, qu’il n’avait
-pas le droit de s’en aller comme un autre, et qu’en
-mourant il commettrait presque un fratricide. Le
-mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus
-à plaindre des deux, à coup sûr.»</p>
-
-<p>C’était—ainsi l’ont discrètement relevé ces
-frères Rosny, dont la prestigieuse dualité prend
-dans notre estime et dans cette Académie Goncourt
-elle-même la place qu’y laissent libre les deux fondateurs,—une
-immanquable occasion pour les
-échenilleurs de psychologie et les redresseurs
-d’histoire, d’infirmer de si indéfectibles signes. Et
-la sincérité de la fraternelle affection de cette
-«seule personne en deux volumes» ne pouvait
-guère être moins mise en doute que la maternelle
-ardeur d’une Sévigné, pour celle qu’elle appelait
-«ses petites entrailles».</p>
-
-<p>Rangeons-les plutôt, ces admirables hyperesthésies
-du sentiment, parmi celles dont la nature
-vient au secours de l’art, usant des séparations et
-des absences, pour en frapper, comme de baguettes
-divines, les rochers des cœurs, d’où jaillissent alors
-de touchants raphidims de musique, de sublimes
-hippocrènes de poésie.</p>
-
-<p>N’y aurait-il pas même à inaugurer, en ces
-questions, une curieuse étude de la responsabilité;
-et, puisqu’on remettait dernièrement en scène les
-torts d’une George Sand à l’égard d’un Musset ou
-d’un Chopin, à spécifier la part d’agent providentiel
-de la traîtrise amoureuse, en matière de fécondation
-artiste, et de fabrication.</p>
-
-<div class="poem">
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
- <div class="vers"><span style="padding-left: 10.5em;">Des choses inconnues</span></div>
- <div class="vers">Où la douleur de l’homme entre comme élément?</div>
-</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Pour nous, c’est sous l’aspect de ce fraternel
-esseulement, avec cette pâleur de «spectre pétrifié»
-et de «fantôme réel», qu’il nous a été donné
-de connaître Edmond de Goncourt, «cette pâle
-figure du frère, qui semblait reflétée par une lueur
-de l’autre monde, et avait l’air, sous le soleil
-ardent, d’un clair de lune en plein jour».</p>
-
-<p>Et c’est encore ainsi qu’il nous est apparu, la
-dernière fois que nous le vîmes, quinze jours avant
-sa mort, cet inoubliable après-midi, dont nous
-nous appliquons depuis à revivre les heures,—chez
-notre ami Octave Mirbeau, dans ce merveilleux
-jardin de Poissy, qui demeure pour nous sa prairie
-d’asphodèles.</p>
-
-<p>Nous avions dû faire route ensemble vers cet
-amical dîner; et comme, retardé, je ne survenais
-que vers la fin du jour, il m’accueillait de cet
-affable geste de bienvenue dont il était peu prodigue,
-et duquel sa glorieuse aménité m’a souvent
-fait fête.—Et dans cette heure dont le détail
-nous revient et s’accuse avec une netteté consolante
-et cruelle, ce nous fut, entre botanistes
-orientés diversement, amoureux curieux et attendris
-des flores, cent occasions de nous extasier
-sur celles que notre éminent hôte horticulteur se
-plaît à hybrider savamment, groupant leurs contours
-dilatés et leurs couleurs exaspérées en une
-apothéose de cannas fulgurants et de dahlias
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-inconnus, aux buissons ardents de pétales et de
-pétioles où les tournesols semblent flamboyer et
-tournoyer tels que des soleils d’artifice.</p>
-
-<p>Je me souviens d’un delphinium bleu Wedgwood
-et mauve rosé que le grand jardinier du
-<i>Calvaire</i> avait distingué de mon nom, et dont le
-Maître admirait les fuseaux d’étoiles aux irisations
-légèrement candies. Il y avait encore des <ins id="cor_16" title="pentsemons">penstemons</ins>
-vineux, des tigridias au cœur ocellé, des
-phlox à l’odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons
-de chairs d’un poisson cru, et des œillets des
-Alpes aux pétales échevelés comme des mèches
-roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès
-d’une centaurée de Babylone. Goncourt découvrait,
-dans les godrons de cette géante tige d’un gris
-cendreux de bouillon blanc, un motif nouveau pour
-l’enguirlandement gaufré d’un trumeau ou la bordure
-tuyautée d’un cadre.</p>
-
-<p>Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier
-voyait «se décolorer et pâlir à mesure qu’on
-approchait du terme fatal et de la petite porte
-basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes,
-ce jour, et notre mémoire évoque ce noble visage
-pour lequel une dame d’esprit vif avait trouvé cette
-définition humoriste: une perle noire dans de la
-dentelle.</p>
-
-<p>Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter
-l’amitié, d’entendre la camaraderie,
-n’était pas du goût de plusieurs, qui ne savent
-point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité
-la curiosité du phénomène. Goncourt aurait en
-effet volontiers spécifié pontificalement (le pontificat
-n’étant pas pour déplaire à l’un des auteurs
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-de <i>Madame Gervaisais</i>) une différence <i>ex cathedrâ</i>
-entre les sentiments professés et la forme qu’il
-leur donnait dans ce <i>journal</i> qui était pour lui sa
-cathèdre. L’importance historique qu’il attribuait
-à son jugement le contraignait, croyait-il, à des
-exécutions dont la mesure ne sera donnée que par
-l’intégrale publication ultérieure de ses manuscrits.
-«Et il dira tout!» prophétisait pathétiquement
-Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales.
-C’est sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à
-le comparer à son frère, qu’Edmond de Goncourt
-tenait cet authentique propos: «Je ne pourrais
-pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai
-écrit sur lui.» Voici un non moins pittoresque
-exemple: J’ai acheté à sa vente un pamphlet contre
-la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie,
-et que lui-même faisait profession d’apprécier. En
-ce cas, n’eût-il pas été naturel de détruire l’exemplaire
-venu entre ses mains du libelle comminatoire?
-Non, le volume a été gentiment relié par
-ses soins, et après avoir complaisamment détaillé
-à l’encre rouge sur le premier feuillet, de son
-écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que
-le pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute
-qu’on va jusqu’à faire de la chute d’Henriette
-Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il
-signe.</p>
-
-<p>Au reste, chacune de ces épigraphes si finement
-calligraphiées par lui en tête de chacun des livres
-de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas un trait de son
-caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai
-encore celle-ci, sur un exemplaire des <i>Géorgiques</i>:
-«Le seul livre de l’antiquité que je sente.»—Et
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-plus bas, d’une autre encre, comme en repentir
-d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.»</p>
-
-<p>Quant à certaine attitude rigide et frigide, que
-beaucoup prenaient pour de la hauteur, mais qui
-n’en était pas toute,—et qui valut à cet <i>amateur</i>
-de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans
-sa sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà
-le tombeau, encore quelque peu chansonné de ces
-libelles et de ces placards dont il avait collectionné
-les ancêtres typographiques,—ne pourrait-on pas
-dire qu’elle lui vint, pour une part, avec de la
-timidité naturelle et un peu de gaucherie, de «ces
-pieds embarrassés dans un pli traînant de linceul»?—Et,
-pour l’autre, de ce sentiment conscient
-d’inadaptation dont je parlais au début de
-ces lignes, et qui, du fait d’un anankè fatal, d’un
-magnifique <i lang="la" xml:lang="la">ad augusta per augusta</i>, d’un <i>pas de
-chance</i> glorieux, continuait de faire lutter le grand
-sensitif refoulé, contre des achoppements contradictoires
-ou risibles tous issus du même malentendu
-qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre,
-le premier volume des deux frères. Car,
-en ces dernières années, n’était-ce pas lui-même,
-le titulaire vénéré du banquet à lui offert par de
-fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent
-maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et
-sa carte, confessait, dans son journal, avoir vainement
-cherché, de retour en sa maison d’Auteuil,
-de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé
-par l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle?</p>
-
-<p>Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-pas exclamée: «C’est bien ma veine!» l’ombre
-de ce doux irrité, en présence des travaux de voirie
-qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste?
-Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis
-dont il était l’hôte) l’éloignement de sa demeure et
-la soudaineté de sa fin privaient d’être enseveli
-dans ce deuxième drap dont son frère avait emporté
-le premier et dépareillé la paire,—ce linceul
-dont le pli traînant avait, toute sa vie, embarrassé
-la marche du survivant;—lui qui ne fut pas, en
-outre, tout à fait exempt de ces habillements
-funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait
-et desquels la crainte lui avait fait, plusieurs
-fois, répéter d’un de ces pittoresques dires qui lui
-étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas me
-présenter devant le bon Dieu, habillé comme un
-Polichinelle!»</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">VIII<br />
-<span class="smcap">A Madame Polovtzow.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_171">
-
-<h2>TOLSTOI ESTHÉTICIEN</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">On me demande mon avis sur le récent opuscule
-de Tolstoï, intitulé: <i>Qu’Est-ce que l’art?</i>—sous le
-prétexte vaniteux que mon nom figure dans cet
-écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage
-rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach.
-Interrogé sur l’œuvre d’un poète, Edmond de Goncourt
-donna une fois cet exemple peu commun
-d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous,
-fit-il, que je vous réponde là-dessus, <i>moi qui ne
-sais même pas quand un vers est sur ses pattes</i>? Je
-me donnerai donc bien de garde de ne pas me
-régler sur un si prudent conseil de tact en une
-question d’Esthétique transcendantale, où le
-maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec leurs
-citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner
-pour satisfait de leurs définitions et de leurs
-textes. Je remarquerai seulement qu’après avoir
-glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le Sar
-Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin.</p>
-
-<p>Cependant, puisque l’illustre auteur de Michaïl
-qui serait sans doute étonné d’apprendre combien
-sont peu symbolistes les vers dont j’ai interprété
-cette œuvre de lui, délicatement sublime, me fait
-l’honneur de me nommer même confusément, je
-me permettrai, sur ce propos de son dernier-né,
-quelques réflexions moins nébuleuses.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-«Toute la création est mangeante et mangée,
-écrit Hugo; les proies s’<ins id="cor_17" title="intremordent">entremordent</ins>.»—Donc
-avant de dévorer tant d’esthéticiens pour nous les
-nommer pêle-mêle, Tolstoï esthéticien s’était vu
-lui-même dévoré par Nordau esthéticien, faute à
-ce grand romancier et à ce physiologue considérable
-d’avoir pratiqué le conseil de Goncourt.</p>
-
-<p>Relisez ce passage de Nordau sur Tolstoï, en
-remplaçant le mot <i>science</i> par le mot <i>art</i>, et vous
-serez surpris de la part d’un artiste ayant donné
-de si authentiques preuves—de l’application qui
-se peut faire de ce jugement, au livre qui nous
-occupe: «La science véritable n’a pas besoin
-d’être défendue contre des attaques de ce genre.
-L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de
-mise à l’égard de Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais
-ses plaintes et ses railleries sont en tout cas enfantines.
-Il parle de la science comme un aveugle
-parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun
-soupçon de sa nature, de sa tâche, de ses méthodes
-et des objets dont elle s’occupe.»—Je le
-répète, appliqué à l’art, et dans le cas présent,
-le passage n’est pas moins vrai—et combien plus
-curieusement du fait de ce grand artiste! Et c’est
-encore la phrase de M. de Vogüé qui nous servira
-d’explication pour cette anomalie: «Ces phénomènes
-qui lui offrent un terrain si sûr quand il les
-étudie isolés, il en veut connaître les rapports
-généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent
-ces rapports, aux causes inaccessibles. Alors
-ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide explorateur
-perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions
-<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-philosophiques: en lui, autour de lui, il
-ne sent que le néant et la nuit.»</p>
-
-<p>C’est que, selon le dire lumineux de Taine:
-«Parmi les œuvres humaines, l’œuvre d’art
-semble la plus fortuite; tout cela est spontané,
-libre et, en apparence, aussi capricieux que le vent
-qui souffle. Néanmoins, comme le vent qui souffle,
-tout cède à des conditions précises et à des lois
-fixes; il serait utile de les démêler.»—Or, par
-une catégorique répartition d’attributions, il ne
-semble pas toujours que le producteur de l’objet
-d’art ait particulière qualité pour raisonner de son
-essence. C’est alors que <i>ce regard si clair s’obscurcit</i>,
-que <i>l’explorateur perd pied</i>, et qu’en lui, autour de
-lui il ne sent que le néant et la nuit. Permanente
-vérification de cette instruction de l’apôtre sur la
-nécessité pour chacun d’une haute et sereine
-conscience de sa vocation. Les uns ont le
-don des langues, les autres, le don de les interpréter.</p>
-
-<p>Certes, loin de moi de m’élever contre le labeur
-humain, voire assidu, opiniâtre, constant, indispensable
-à la technique de l’art pratiqué; mais
-pour son aboutissement mystérieux, génial et
-vraiment divin, l’Art a ceci de précisément constitutif
-de sa nature, qu’il est presque nécessaire de
-n’y plus penser pour l’accomplir: «Je l’ai fait
-sans presque y songer» le vers de Musset peut
-être un impertinent badinage d’écolier, en même
-temps que le résumé conscient de ce qu’il faut
-d’oubli de soi au savoir pour reconquérir la grâce.
-C’est ce que nous représente l’immortelle maxime
-d’Okousaï, s’apercevant après la production de
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-son inimitable <i>Mangua</i> qu’il n’a par elle appris
-que le secret d’apprendre; et ce secret qu’il ne
-nous livre pas (et qui nous apparaît aussi triomphalement
-à Haarlem dans l’examen des derniers
-<ins id="cor_18" title="Frantz">Franz</ins> Hals),—et bien notamment dans toute
-l’œuvre de Whistler, c’est l’art de ne pas tout dire,
-le secret de ce qu’il faut paraître avoir oublié.
-Mais avant ce suréminent degré de perfection,
-plus souvent pourtant grâce à lui, l’art peut
-émaner et rayonner de ce que l’artiste a tenu pour
-un embryon, pour une ébauche; pourvu qu’il ait
-simplement, sincèrement, chaleureusement tenté
-de lui infuser un peu de son respect pour lui et de
-son amour.</p>
-
-<p>Sollicité un jour de donner une définition de
-l’œuvre d’art, il ne me déplaît pas d’avoir répondu:
-<i>L’œuvre d’art</i>, c’est <i>l’amour ayant autre chose que
-lui-même pour objet</i>. Le chemin de l’art, c’est (je le
-répète, sans préjudice de la technique, mais quant
-à son aboutissant divin) ce sentier du conte de
-Fées dont on ne pouvait rencontrer l’accès qu’à la
-condition de ne le plus chercher.</p>
-
-<p>L’art c’est le dieu dont la vision directe serait
-foudroyante et qui se voile d’ombre pour dicter ses
-lois. Et plus tendrement, c’est Eurydice qu’Orphée
-ne saurait reconquérir qu’à la condition de ne la
-point revoir avant l’expiration de l’épreuve.
-Moïse-Orphée-Tolstoï a voulu voir Dieu et considérer
-Eurydice, que dis-je? les dévisager, au
-cours même de son inspiration et de son chant:
-c’est pourquoi, pour cette fois, Dieu s’est abstenu
-et Eurydice a fui, désenchantée.</p>
-
-<p>Je me suis laissé dire, par notre chère et véridique
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-Judith <ins id="cor_19" title="Gauthier">Gautier</ins>, le jour où je l’ai le moins
-écoutée, qu’elle-même et son ingénieux père, qui
-en voulait à <ins id="cor_20" title="Stendahl">Stendhal</ins> de manquer de style, se
-seraient concertés pour organiser (saint Orphée
-me passe l’expression) à propos du livre: <i>l’Amour</i>,
-de Beyle, cette <i>scie</i>, en forme de canon, laquelle
-ne serait peut-être pas sans s’appliquer plus exactement
-à l’opuscule de Tolstoï: «L’as-tu lu?—Oui.—L’as-tu
-compris?—Non.—Moi non
-plus. Recommençons.» Et après un temps:—«L’as-tu
-relu?—Oui.—L’as-tu compris?—Non.—Moi
-non plus. Recommençons!»</p>
-
-<p>Hugo a, dans quelque poème, amplement paraphrasé
-la prépondérance du libelle spirituel par-dessus
-le pédant <i>infortiat</i>. Quelle que puisse être
-sa prétention au libelle, cet <i>infortiat</i>-là c’est le
-pédant opuscule de Tolstoï. Et ce libelle délicat et
-délicieux qui le vainc et le nargue, profond sous
-sa désinvolture sémillante, c’est le <i lang="en" xml:lang="en">Ten o’clock</i>
-de Whistler, malicieux, subtil et par places
-sublime catéchisme d’art dont Tolstoï n’a point
-parlé, et où l’on voit, sur la fin, l’art, <i>coquine
-cruelle</i>, fuir les pédants, pour rejoindre ses préférés,
-<i>ses amants de cœur</i> (desquels il est, l’admirable
-Whistler) «indifférente à tout, dans sa
-camaraderie avec eux, excepté à leur vertu d’affinement.»</p>
-
-<p>Les Orientaux ont, en leurs poèmes, une jolie
-façon de multiplier les charmes, les pouvoirs, les
-mérites de l’amant. Ils parlent de lui au pluriel, et
-au lieu de: il aime, il va venir, écrivent: ils vont
-venir, ils aiment.</p>
-
-<p>La <i>coquine cruelle</i> de Whistler, nous offre un
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-similaire artifice de langage. C’est faire de l’art une
-Galathée, toujours en fuite vers les saules, mais
-en posture assez alléchante pour s’offrir au plus
-digne de la saisir. <i lang="la" xml:lang="la">Sed cupit ante videri.</i>—C’est
-donc avec l’illustre portraitiste de Lady Campbell,—et
-j’ai le bonheur de pouvoir dire: le mien,
-que nous nous insurgeons contre la théorie <ins id="cor_21" title="apologélique">apologétique</ins>
-du chef-d’œuvre accessible à tous. Ne
-serait-ce pas faire par trop voisiner Eschyle et
-Shakspeare avec M. Georges Ohnet. Le <i>Prométhée
-enchaîné</i> et le <i>Roi Lear</i> avec le <i>Maître de Forges</i>?—C’est
-aussi avec Baudelaire, à l’autorité d’ailleurs
-récusée par l’auteur du <i>Qu’est-ce que l’art?</i>
-que nous nous faisons gloire de proclamer que «les
-affaires d’art ne se traitent qu’entre aristocrates,
-et que c’est la rareté des élus qui fait le paradis».</p>
-
-<p>Enfin, c’est à un ironiste mot de Madame Forain
-que nous laisserons de formuler sur la question
-un jugement en apparence léger, caractéristique
-en tout cas. Comme on s’étonnait devant elle de ce
-titre de questionnaire pédant banalement interrogatif:
-<i>Qu’est-ce que l’art?</i>—«Oui, s’exclama notre
-humoriste amie, bien un titre trouvé <i>par un riche
-qui fait sa chaussure lui-même</i>!»</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">IX<br />
-<span class="smcap">A André de Saint-Phalle.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_179">
-
-<h2>LE GRAND OISEAU<br />
-<span class="smcap cs7">(Léonard de Vinci)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="poem" style="width: 23em; margin: 2em 0 2em auto;">
- <div class="vers">Pour voir si le Mont Blanc ou quelque autre bas-fond</div>
- <div class="vers">Ne vient pas heurter sa carène.</div>
- <div class="attrib">(<span class="smcap">Victor Hugo.</span>)</div>
-</div>
-
-<p class="sep2">Il est parlé dans l’apocalypse d’un ange qui,
-descendant du ciel un petit livre à la main, posait
-un pied sur la mer, l’autre sur la terre.—«Allez
-prendre le petit livre!» criait une voix. «Prenez-le
-et dévorez-le—confirmait l’ange—dans votre
-bouche, il sera doux comme du miel.»—«Je pris
-donc le petit livre et le dévorai, ajoute l’apôtre, et
-dans ma bouche il fut doux comme du miel...»</p>
-
-<p>Saint Jean ayant dévoré le petit livre, nul vraisemblablement
-ne connaîtra, dans le temps, ce
-que le petit livre enfermait. Cependant, il viendrait
-à se découvrir que ledit petit livre n’était autre
-qu’un prototype du <i>Cahier sur le vol des oiseaux</i>, de
-Léonard de Vinci, que nous n’aurions vraiment
-pas trop lieu d’en être surpris.</p>
-
-<p>Rien de plus mystérieux, en effet, que ce mince
-cahier à la couverture d’un grain de massepain et
-d’un ton de <i>plaisir</i> dont la typographie viennoise
-nous offre un <i>fac-simile</i> extraordinaire. Ce cahier
-de trente pages, mentionné pour la première fois
-en 1637, envoyé à Paris par Bonaparte en 1796,
-volé à la bibliothèque de l’Institut avant 1848,
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-racheté à Florence en 1867 par le comte Manzoni,
-puis finalement, en 1888, par M. Sabachnikoff.
-Trente pages, dont les péripéties reportent à cette
-légende du <i>Sancy</i>, moins précieux diamant dont
-les hasards de la guerre allaient jusqu’à le faire
-extraire des entrailles du serviteur exhumé qui,
-lors du péril, l’avait avalé pour le conserver à son
-maître.</p>
-
-<p>Admirable matière à faire réfléchir sur les entraves
-aux inventions et sur les vicissitudes de la
-gloire, que l’histoire de ce manuscrit, une première
-fois dérobé aux héritiers de Melzi, l’élève et
-le légataire de Léonard, puis rapporté, dix-sept
-ans après, au chef de la dite maison Melzi qui
-l’abandonnait au restituteur, en s’étonnant seulement
-«qu’il eût pris cette peine!»</p>
-
-<p>Or, ayant moi-même goûté au petit livre, je le
-trouvai d’abord un peu amer, contrairement à
-l’apôtre; ensuite doux comme le miel.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Les quelques <i>mesures pour rien</i> par où débute le
-fascicule pourraient bien avoir, volontairement ou
-fortuitement (un subtil penseur a écrit: «Ses
-paroles, quoique vraies, ne pénétraient pas son
-esprit,»), une signification allégorique sous leur
-apparence accidentelle, épisodique et désintéressée.
-Elles enveloppent et protègent le sujet comme
-d’une gangue arcane et symbolique. Il y est traité
-de l’art d’empreindre les médailles: celle qui
-allait sortir de ce moule était bien curieusement
-frappée. On y indique ensuite la façon de piler le
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-diamant en l’enveloppant dans du plomb. Encore
-on pourrait croire, un mythe de l’opération qui va
-pulvériser, dans les pages qui suivent, un si incroyable
-secret, par bribes comme intentionnellement
-embrouillées et disjointes, pour ne le livrer
-au monde qu’abrité du voile d’énigme qui, seul,
-permet d’en soutenir le fulgurant éclat; en laissant—comme
-dans le <i>Scarabée d’or</i>—la découverte
-et l’usage</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers7">Dieu cacha, l’homme trouva.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">à celui qui saura reconstituer le diamant gravé de
-telle recette surnaturelle et de cette trouvaille
-absolue qui, assimilant les hommes aux oiseaux,
-est bien voisine d’en faire des anges.</p>
-
-<p>Suivent les moyens de faire «une belle couleur
-azur» et «un beau rouge», nuances du ciel et du
-couchant parmi lesquelles notre humanité <i>volatilisée</i>
-va pouvoir s’ébattre, faire des coupes et des
-brasses.</p>
-
-<p>Puis l’ouverture prélude, magistrale et sérieuse:
-«La science instrumentale ou machinale est très
-noble, et par-dessus toutes les autres très utile,
-attendu que, par son moyen, tous les corps animés,
-qui ont mouvement, font toutes leurs opérations...»</p>
-
-<p>La figure 23 seulement commence à distiller le miel
-et dissiper le mystère. De la forme et de la grandeur
-d’un timbre-poste, elle représente sommairement
-mais expressivement un homme ceinturé d’un appareil
-assez semblable à celui dont les campagnards
-occupés emprisonnent prudemment leurs marmots
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-pour leur apprendre à se mouvoir et à marcher en
-même temps qu’il les garantit des chutes. Soutenus
-sous les aisselles dans cette armature roulante, ils
-y sont maintenus debout, oscillant de-ci de-là.</p>
-
-<p>Voici le commentaire de cette vingt-troisième
-figure: «<i>l’Homme dans les volatiles</i>—notez cette
-désignation—a à rester libre de la ceinture en
-haut, pour pouvoir s’équilibrer, comme il fait dans
-une barque, afin que le centre de sa gravité et de
-l’instrument se puisse équilibrer et se changer,
-où nécessité le demande, au changement du centre
-de sa résistance.» Et dès lors nous voyons, à
-n’en pas douter, que, sous l’apparente modestie de
-son titre d’histoire naturelle, le <i>Codice</i> ne traite
-de rien moins que du <i>vol des oiseaux humains</i>; en
-un mot, du droit de <i>volitation</i> de notre pesante
-espèce, que voici retrouvé, dérobé aux méconnaissances
-et aux spoliations par un essaim de
-laborieux complices de ce Léonard-Prométhée—nous
-dotant cette fois de l’éther.</p>
-
-<p>Dieu l’a prise du doigt pour la conduire au
-port, cette <i>bouteille à la mer</i>, qui contenait l’espace!
-Et nous n’avons plus qu’à proclamer dans
-l’attente d’une mise en œuvre définitive de ces
-préceptes surhumains par quelque Nadar-Edison
-de la mécanique aérostatique ce vœu enfin comblé
-du poète des hirondelles:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Des ailes! des ailes! des ailes!</div>
- <div class="vers">Comme dans le chant de Ruckert,</div>
- <div class="vers">Pour voler là-bas avec elles</div>
- <div class="vers">Au soleil d’or, au printemps vert!</div>
-</div>
-
-<div class="asterism"><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Viennent des conseils <i>pratiques</i>, scientifiques,
-détaillés à <i>L’Homme dans les volatiles</i>; des avis—entremêlés
-de discussions avec <i>L’Adversaire</i>—réglés
-sur l’exemple des oiseaux, l’inspection
-expérimentale de leurs instincts, l’examen de leur
-industrie, pour diriger fraternellement Adam au
-milieu des espaces, apprendre à Deucalion à se
-conduire, se maintenir et comporter à travers les
-nues. Parfois on dirait qu’il ne s’agit que d’une
-étude naturaliste du vol même des <i>Légers navigateurs
-du vent</i>, selon la jolie expression de M<sup>me</sup> Valmore:
-«Toujours le mouvement de l’oiseau doit
-être au-dessus des nuages, afin que l’aile ne se
-mouille pas, et pour découvrir plus de pays, et
-pour fuir le péril de la révolution des vents parmi
-les gorges des monts, lesquels sont toujours pleins
-de tourbillons et tournants de vents.»—Mais ce
-n’est qu’une similitude et un tremplin pour s’élever
-à la déduction, au direct conseil. Et l’alinéa
-conclut ainsi: «Et outre cela, si l’oiseau se tournait
-sens dessus dessus, <i>tu as</i> un large temps pour
-le retourner en contraire, avec les ordres déjà
-donnés, avant qu’il retombe à terre.»—Plus
-loin: «A b c d sont quatre nerfs de dessus, pour
-élever l’aile... bien qu’un seul de cuir tanné, gros
-et large, pût par aventure suffire; <i>mais pourtant,
-à la fin, nous nous en remettrons à l’expérience!</i>»</p>
-
-<p>En somme, <i>tout ce qu’il faut pour planer</i>, strictement
-déduit, démonté, démontré réellement par
-A plus B en techniques propos qu’il semble vraiment
-n’y avoir plus qu’à approprier, adapter,
-<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-exécuter, mettre en fonctionnement aérien, en
-exercice supraterrestre, en circulation interplanétaire.</p>
-
-<p>Mais soudainement l’éducateur Icarien s’interrompt,
-comme sous le heurt préventif et irrévérencieux
-de la stupide incrédulité coupant la parole
-au <i>spéculateur des oiseaux</i>, suivant son propre
-terme, au milieu de ses spéculations sublimes. Et
-Léonard interjette ce rappel à l’ordre admirable:
-«Et la menterie est de tant de mépris que si elle
-disait de bien grandes choses de Dieu, elle ôte de
-la grâce à sa déité; et la vérité est de tant d’excellence
-que si elle louait des choses minimes, elles
-se font nobles.</p>
-
-<p>(En marge.) «Mais toi qui vis de songes, il te
-plaît plus les raisons sophistiques et coquineries
-des hâbleurs dans les choses grandes et incertaines,
-que de certaines naturelles, et non de si grande
-hauteur.»</p>
-
-<p>Puis tout aussitôt après, dis-je, ce rappel à
-l’ordre, au sérieux, à la question, nous reprenons
-le fil des démonstrations matérielles éthéréennes.
-«On te rappelle (au <i>spéculateur des oiseaux</i>) à l’auditeur
-écolier sans doute absent et irréel, mais
-docile et attentif dans l’avenir, et suscité par le
-vouloir impérieux du maître voyant qui le prémunit
-ici contre l’erreur d’Icare; on te rappelle
-comment ton oiseau ne doit pas imiter autre chose
-que la chauve-souris, à cause de ce que les membranes
-sont une armure ou liaison aux armures,
-c’est-à-dire maîtresse des ailes.»</p>
-
-<p>La chute est encore soigneusement prévue et
-prévenue, dirai-je aménagée, à l’aide de certaines
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-outres, grâce auxquelles «l’homme tombant de six
-brasses de hauteur ne se fera pas de mal, tombant
-tant dans l’eau que sur la terre...» Et la prise à
-partie dans ces termes libres et précis: «Si tu
-tombes, de l’outre double que tu tiens <i lang="it" xml:lang="it">sotto il culo</i>,
-fais que tu frappes avec elle la terre.»</p>
-
-<p>Mais ladite outre <i>en forme de patenôtres</i> nous fait
-rebondir bien haut, toujours plus près du zénith,
-avec cet aveu <i lang="la" xml:lang="la">in margine</i>, comme incidemment
-échappé, au cours de la démonstration, et pareil
-à la friandise qui incite l’enfant à poursuivre une
-aride étude: «La ruine de tels instruments...»,
-nous disait tout à l’heure Vinci, mais l’<i>usage</i> de tels
-instruments?...—Le voici, l’usage: «<i>On portera
-de la neige, l’été, dans les lieux chauds, prise aux
-hautes cimes des monts, et on la laissera tomber dans
-les fêtes des places, au temps de l’été.</i>» Révélations
-dont la simplicité de son émission n’a d’égale que
-son envergure. Les voilà ces «certaines choses
-naturelles, non de si grande hauteur», que tout
-à l’heure nous promettait le maître.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La neige en ces vergers lui semble obligatoire,</div>
- <div class="vers">Pour en jouir, l’été...</div>
-</div>
-
-<p>Il est donc accompli, ce souhait des Héliogabales.
-Et ne voit-on pas que volontiers Léonard
-rééditerait ici son stupéfiant: «mais pourtant <i>à la
-fin, nous nous en remettrons à l’expérience</i>.»</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Plus haut, plus haut encore!—Et en effet, nous
-atteignons le sublime en ce couronnement ineffable:
-«<i>Le grand oiseau prendra le premier vol sur
-<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span>
-le dos de son grand cygne, et emplissant l’univers de
-stupeur, emplissant de sa renommée toutes les écritures,
-et gloire éternelle au nid où il naquit!</i>»</p>
-
-<p>Puis, comme pour refermer la gangue où gisait
-et luisait le métal de la <i>médaille</i>, refondre le plomb
-qui contenait le diamant pilé, la retombée sur la
-Terre du <i>grand oiseau</i>, avec et de par le lest de
-deux ou trois réflexions tout ordinaires, banales et
-bien humaines: «mardi soir, au jour 14 d’avril,
-Laurent vint demeurer avec moi: il dit être de
-l’âge de 17 ans... au jour 15 dudit avril, j’eus 25
-écus d’or du camerlingue de Sainte-Marie-Neuve.»</p>
-
-<p>Telle est l’histoire du <i>grand oiseau</i>. Oui, gloire
-éternelle au nid où il naquit!</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">X<br />
-<span class="smcap">A Antonio de la Gandara.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_189">
-
-<h2>LE VOYANT<br />
-<span class="smcap cs7">(William Blake)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Un des plus merveilleux sujets de rêverie pour
-le contemplatif accoudé sur le pont des âges, à
-regarder couler, précipitées ou alenties, les ondes
-des jours, charriant les succès rapides, les gloires
-entravées, les oublis prématurés, les injustes abandons,
-c’est, parmi tant de flots directs et légers qui
-vont chantant leur cours facile, l’incompréhensible
-arrêt de certaines vagues, lesquelles semblent
-n’avancer point, comme attachées à quelque récif
-invisible avec le pétale qu’elles enferment ou la
-perle qu’elles roulent. Quel courant détourné,
-quel jet de pierre du rivage, peut-être quel ricochet
-d’enfant doit rendre enfin libre la vague prisonnière,
-avec ses déchets et ses trésors, l’œuvre
-captive, avec ses beautés et ses tares? Et
-cela, qu’il s’agisse d’un vivant ou d’un mort
-(car, <i>s’il est des morts qu’il faut qu’on tue</i>, il y a
-aussi des vivants qu’il faut qu’on ressuscite), d’un
-prophète longtemps méconnu dans son pays ou
-d’une renommée parfaite au delà des monts ou des
-eaux, et qui tarde indéfiniment à les franchir pour
-rayonner en deçà quand d’autres réputations des
-mêmes bords s’accréditent au hasard d’une chronique
-ou d’un bavardage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-Quelque chose de ce mystère flottait pour moi,
-il y a tantôt dix ans, sur les noms de Rossetti
-(dont rien n’a encore été exposé en France), de
-Watts, dès lors représenté, salle Petit, par un
-portrait d’Algernon Charles Swinburne, accompagné
-de fulgurantes esquisses, de Burne Jones enfin,
-dont, en ce temps-là, une seule toile, <i>Merlin et
-Viviane</i>, nous avait été exhibée, en 1878, au Palais
-des Beaux-Arts.</p>
-
-<p>C’est en 1884 que le désir de voir de près certains
-fomentateurs et des éléments de ce mouvement
-esthétique préraphaëlite me menait à Londres,
-chez M. Burne Jones lui-même, et dans les salons
-qui contenaient de ses œuvres et de celles de ses
-devanciers; puis dans les boutiques où pullulaient
-les créations ingénieuses ou caricaturales dues à
-cette renaissance, agonisante déjà.</p>
-
-<p>La comédie satirique de <i>Patience</i>, la mise en circulation
-et en vente de la fameuse et curieuse
-théière représentant un esthète et une esthète, dos
-à dos, avec leur double bras accolé pour goulot et
-pour anse, leur tournesol et leur arum respectifs,
-à la boutonnière et au sein, et cette épigraphe:
-«<i lang="en" xml:lang="en">Fearfull consequences through the laws of natural selection
-and evolution of living up to ones Teapot</i>»—c’étaient
-les coups légers sous lesquels avaient succombé
-sans doute les moins intéressants des disciples
-de M. Wilde. On n’en voyait plus errer qu’un
-petit nombre à <span lang="en" xml:lang="en">Rotten Row</span>, convaincus et résignés,
-victimés et falots sous des atours jonquille ou vert
-saule. Des thés en recélaient encore. Mais ce
-n’était déjà plus le temps où des groupes silencieux
-en défroque Henri VIII arboraient dans le
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-salon de Sir Frederick Leighton des plumes de
-paon moins facétieuses que celles de nos fêtes
-foraines.</p>
-
-<p>Pourtant le bon grain de la doctrine germait
-toujours chez M. William Morris, le poète-décorateur
-socialiste, sous la très haute et très mystique
-direction du grand maître Burne Jones.</p>
-
-<p>Ce fut pour moi un bel après-midi, dont la mémoire
-me reste enchanteresse et fleurie, ce jour de
-notre visite sous la gracieuse conduite du célèbre
-préraphaëlite (qui avait tenu à nous mener là et
-s’était installé en guide sur le siège de notre landau)
-à l’abbaye-phalanstère où M. Morris, loge
-des familles d’ouvriers qu’il emploie à la féerique
-fabrication de ses rêveuses tentures, inextricables
-fouillis de branchages symétriques, derrière
-lesquels il semble que la Belle au Bois
-dormant sommeille; à ses toiles chimériques, à ses
-damas changeants, le tout diapré d’un décor
-ensemble médiéval et moderne, dont on dirait que
-le pollen fut soufflé par les fleurs de la robe de
-Primavera, avec tous les gazons de <ins id="cor_22" title="Boticelli">Botticelli</ins>,
-compliqués de ceux de la Dame à la licorne, entre
-lesquels le chèvrefeuille domine; le chèvrefeuille,
-la fleur de la passion de maître Morris, au point
-qu’elle le dénomme à travers le monde, et que, si
-vous devez télégraphier à cet ornemaniste, il vous
-suffira réellement d’adresser ainsi votre dépêche:
-<span lang="en" xml:lang="en"><i>Honeysuckle</i>, London</span>.</p>
-
-<p>Quant à M. Whistler, l’illustre et admirable
-maître américain désormais installé parmi nous,
-il n’y a point lieu de le mêler à l’histoire de cette
-réforme à laquelle ne le rattachent que son amour
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-délicat de la japonaiserie distinguée avant l’invasion
-du bibelot barbare, et l’éclaircissement de tout
-le fuligineux mobilier anglais de par quelques-unes
-de ses décorations lumineuses, et notamment
-son emploi du jaune pâle, du blanc ou du bleu turquoise
-dans l’ameublement et la tapisserie.</p>
-
-<p>Toutes ces choses nous sont devenues depuis,
-familières et banales, bien moins par la grâce
-d’une démonstration savante et documentée,
-que du fait d’une mode et de la terminologie courante
-de certains enthousiasmes de confiance et à
-grand renfort de photographies qui n’allèrent point
-jusqu’à traverser le détroit pour admirer <i>de visu</i>,
-sur place, les objets inconnus de leur culte et les
-vagues sujets de leurs gloses. Partisans, voire prêtres
-de la religion nouvelle, rien que pour avoir
-communié des bonbons de Fuller sur des coussins
-de Liberty et Compagnie.</p>
-
-<p>C’est ainsi que, dix ans après que nous eussions
-pensé:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Sans doute il est bien tard pour parler encor d’elle,</div>
-</div>
-
-<p class="noind">il a fallu, l’an dernier, l’élégante effraction d’une
-porte ouverte par une brillante jeune dame-auteur
-pour révéler à beaucoup de Parisiens l’existence
-de Burne Jones que plusieurs, à vrai dire, ne différencient
-pas encore très bien de John Burns.
-Et pour la première fois seulement la question
-technique va être abordée d’une façon analytique
-et synthétique à la fois, par M. Gabriel Mourey,
-dans son ouvrage annoncé et attendu: <i>l’École
-préraphaëlite anglaise</i>, qui va nous déduire de <i lang="en" xml:lang="en">lady
-<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span>
-Lilith</i> et de la <i>damoiselle Bénie</i> les cuivres de Benson
-et les faïences de Morgan.</p>
-
-<p>Ces deux derniers lustres, dans le même temps
-que s’opérait chez nous cette lente infiltration de
-Watts (l’<i>Espérance</i> et quelques autres belles et pensives
-toiles bleues en 89), de Burne Jones la même
-année, avec son <i>King Cophetua</i>, son chef-d’œuvre,
-inspiré des deux toiles de Melozzo da Forli, de la
-National Gallery; avec ses deux panneaux et son portrait
-d’enfant de l’an passé, de purs dessins, et, enfin,
-cette aquarelle rendue malencontreusement célèbre,
-jusqu’à l’extinction! par une mésaventure photographique—dans
-le même temps, dis-je, des traductions
-nous étaient offertes de plusieurs poètes
-anglais: Shelley—si tard après Byron! un volume
-de Swinburne, par M. Mourey, la <i>Maison de
-vie</i> de Rossetti par M<sup>me</sup> Couve. Mais Keats, le
-délicieux Keats s’attarde. C’est ainsi que Walter
-Crane est déjà familier à beaucoup; que le nom de
-Holman Hunt apparaît quelquefois, plus rarement,
-au bec des plumes averties; mais que du plus
-curieux peut-être d’entre tous les artistes anglais,
-je ne démêle ici de trace en aucun esprit, l’effrayant
-nom ne m’apparaît dans pas un courrier, comme
-dans nulle causerie ne résonne.</p>
-
-<p>Et j’ai nommé <span class="smcap">William Blake</span><a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a>
-M. Catulle Mendès m’a rappelé avec beaucoup de bonne
-grâce l’intéressante étude qu’il a lui-même antérieurement consacrée
-à ce curieux artiste.</p>
-</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Et pourtant, si quelque chose semble fait pour
-passionner notre fin de siècle éprise de curiosité
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-et d’<ins title="occulitisme">occultisme</ins>, n’est-ce pas ce peintre-poète à
-l’œuvre si prodigieusement vêtue de lumière et
-de ténèbres; l’homme qui se jouait à lui-même,
-sa femme lui donnant la réplique et <i>tous deux dans
-le costume</i>, des scènes du <i>Paradis perdu</i>; l’artiste
-qui exécutait la plupart de ses créations d’après
-des esprits posant véritablement pour lui; sorte de
-modèles fuyants dont on l’entendait dire, de temps
-à autre, durant la séance: «Il bouge,» ou bien:
-«Sa bouche a disparu»? C’est de la sorte qu’il
-nous a transmis, entre autres, le <ins id="cor_23" title="portait">portrait</ins> authentique
-de l’<i>homme qui a construit les pyramides</i>.</p>
-
-<p>La Galerie Nationale, qui possède deux peintures
-de Rossetti, ne donnant guère à voir que du Bouguereau
-bizarre: une figure de la <i>Vita Nuova</i> d’un
-sentiment poétique mais d’une coloration piètre, et
-une <i>Annonciation</i> dont toute la nouveauté consiste
-en ceci que le symbolique lys de la Vierge n’y
-figure que brodé, la tête en bas, sur un ruban rouge—la
-Galerie Nationale renferme aussi deux petits
-tableaux de Blake: une vision apocalyptique, et
-d’étranges funérailles d’un cercueil porté par des
-vieillards d’une taille démesurée.</p>
-
-<p>Je n’entreprendrai point de donner ici l’idée
-d’une œuvre aussi inconcevable et aussi multiple
-que celle de William Blake, aujourd’hui célèbre
-en Angleterre, et dont les toiles, comme les gravures,
-sont cataloguées (par Rossetti) et cotées à
-des prix respectables, après s’être vues méprisées
-du vivant de leur auteur, comme il advint chez
-nous pour Millet et de tant d’autres. «Travail
-invendable!» formulait un Goupil du temps. Ce que
-je me contenterai de souhaiter et de saluer ici,
-<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-dans un avenir, j’espère, prochain, c’est l’esprit,
-ensemble précis et mystérieux, qui abordera, ainsi
-que Baudelaire le fit pour Poë, mais avec, cette
-fois, des difficultés bien plus ardues, la traduction
-et l’interprétation de l’œuvre littéraire et graphique
-doublement touffue de l’auteur du <i>Livre d’Urizen</i>
-et du <i>Mariage du Ciel et de l’Enfer</i>. Cette œuvre,
-entièrement gravée et imprimée par Blake lui-même,
-entre tant de tribulations et d’infortunes que
-soutenaient seuls les fantômes qui posaient pour
-lui! Cette œuvre où la poésie, comme d’un Mallarmé
-plus philosophe et plus fécond, enchevêtre son
-texte d’un beau caractère à des compositions dont
-l’origine supra-terrestre explique, seule, la possibilité
-de tant de rêve concrété et d’infixable figé!
-En ces dessins, il y a du Michel-Ange, du Raphaël,
-du Primatice, de l’Odilon Redon, du Blake et de
-<i>l’innommé</i>.</p>
-
-<p>Dans certaines figures de Redon seulement, il
-semble qu’on ait pu frôler tant de stupéfiant inconnu.
-Et il faudrait l’art avec lequel M. Huysmans décrivait
-<ins id="cor_24" title="nagère">naguère</ins> une série de ce dernier artiste dans la
-<i>Revue indépendante</i>, pour donner un aperçu des illustrations
-de Blake à son <i>Livre d’Urizen</i>, par exemple.
-Figures tournoyantes ou tourmentées dans le feu,
-figures surtout abîmées comme nul autre n’aura su
-l’exprimer, ramassées en des attitudes de douleur
-prostrée qui varient jusqu’à l’infini tout ce que
-peut donner l’anatomie humaine dans le rassemblement
-des membres sous le faix d’un supplice ou
-d’une résignation sans bornes.</p>
-
-<p>L’illustration pour le <i>Livre de Job</i>, illustration
-que Blake méprisait comme tout ce qu’il tenait
-<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span>
-pour un travail manuel, à savoir ce qui n’était pas
-le fruit de ses visions—présente de beaux spécimens
-de ces postures accablées sous le désespoir ou
-devant l’extase. Mais l’admirable scène de paix
-que ce groupe de la <i>Famille de Job</i> avant l’épreuve,
-au milieu de ces paissantes brebis, d’une formule
-décorative évocative et charmante!</p>
-
-<p>Aucun peintre trouva-t-il jamais des expressions
-révélatrices, des poses et des gestes indicateurs pour
-représenter les états d’âme avec une réalité si
-immédiate? Le cataclysme et la sérénité sont
-pareillement du ressort de celui-ci. Rien de plus
-ravissant que la courbe révérencieuse et attendrie
-de ses anges sinueux aux pieds de l’Éternel. Puis,
-comme leur épouvante s’accuse et s’accentue à la
-ruade enflammée de Satan au-devant d’un Jéhovah
-dont la sublime douleur est touchante, au penser
-des supplices consentis de son serviteur élu. Job
-cadavérique terrassé par le hideux mal, la saisissante
-horreur de ses amis, les yeux hagards et les bras
-levés, la lamentation de Job et sa plainte, l’accusation
-des témoins, et surtout les hantises nocturnes
-font des tableaux inouïs et inoubliables. Les personnifications
-répétées des chantantes étoiles du
-matin (dont M. Burne Jones a bien pu se souvenir
-en inventant les <i>Jours de la Création</i>) présentent un
-bel enchevêtrement de bras et d’ailes. Le geste du
-Seigneur Dieu désignant le Léviathan et le Béhémoth
-par-dessus le groupe des voyants, et enfin,
-avant la radieuse vision de l’allégresse de la maison
-rétablie célébrant sur les instruments sa délivrance
-et sa joie, le doux blottissement des trois
-filles de Job, comme dans un nid, sous l’incommensurable
-<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-envergure de la bénédiction paternelle,
-c’est une faible énumération de cette série biblique,
-sur des ciels déchirés et visionnaires, entre des
-encadrements ingénieux, quasi japonais, de flammes
-et d’oiseaux, de serpents et d’anges, de coquillages
-et de champignons, d’insectes et de pampres.</p>
-
-<p>Dans l’illustration de ses propres poèmes, celle
-que Blake préférait et où il donnait libre cours à
-sa <i>voyance</i>, c’est au texte même que sont entremélangées
-les araignées et les chauves-souris,
-avec des figures. La veine est tour à tour gracieuse
-et terrible. Au <i>Livre de Thel</i> que son sujet incline
-vers le premier genre, les filles-fleurs, avant Granville
-et avant Wagner, sont pleines de flexibilité
-gracile. Les lettres des titres escaladées de minuscules
-indications d’anges sous des retombées de
-branches filiformes et pleureuses où des oiseaux
-perchent, tiennent des paraphes ornementaux et
-vrillés des professeurs de calligraphie. Ailleurs
-(dans <i>Jérusalem</i>, le <i>Chant de Los</i>, et dans ce dessin
-qui sert de couverture aux volumes de Gilchrist),
-des repos, des étreintes de personnages dans
-des lis, l’allongement de deux génies, au cœur
-d’un pavot, sous deux campanules dont les
-pistils sont une ronde de sylphes, s’épanouissent
-en une fantaisie charmeresse. Ici, des suppliciés
-accroupis au bord des eaux noires; là, des
-chevauchées de serpents et de cygnes par
-de sveltes nudités sommaires. Puis, tous les
-élans, toutes les gambades, toutes les enjambées,
-dirai-je, toutes les acrobaties et toutes les culbutes,
-dans les espaces; les apparences les plus nobles,
-les aspects les plus bizarres. Dans le titre de <i>Jérusalem</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-de séduisantes incarnations de papillons-femmes;
-plus loin, un chimérique cygne féminin.
-Partout des représentations vraiment de Patmos.
-Puis cette belle apparition du Christ à un personnage
-nu, qui n’est autre que Blake, dont les bras
-ouverts au pied de la croix, et qui répètent ceux du
-Crucifié, se tendent en une ampleur sublime. Enfin
-deux ou trois autres très augustes images qui font
-penser à la grande toile de M. Gustave Moreau:
-le <i>Combat de Jacob avec l’Ange</i>.</p>
-
-<p>A l’entour de certains brouillons de poèmes, je
-remarque un sommeil d’ange vraiment raphaëlesque
-non loin de monstres agencés des structures les
-plus imprévues, et de mâchoires dévorant des corps
-en une voracité de cauchemar, qui évoque le
-musée Weerts de Bruxelles, tandis que cette larve
-enveloppée rappelle le masque de Préault: <i>le
-Silence</i>.</p>
-
-<p>L’<i>Ame veillant sur le corps du Saint</i>, l’<i>Étreinte</i>—d’un
-élan prodigieux—<i>du Saint et de l’Ame</i> et les
-autres sujets de cette suite permettent de ne pas
-douter que Blake ait véritablement peint de ses
-visions. On demeure béant devant son œuvre comme
-en présence d’une <ins id="cor_25" title="Apocalyse">Apocalypse</ins> versifiée et illustrée
-par un saint Jean de la poésie et du dessin, un
-Fra Angelico de l’étrange et du terrible.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XI<br />
-<span class="smcap">A Madame Stanley.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_201">
-
-<h2>LE SPECTRE<br />
-<span class="smcap cs7">(Burne Jones)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">C’est grand dommage, devant un spectacle de
-nature ou d’art qui nous émeut, de ne point fixer
-dans quelque note, fût-elle hâtive, cette émotion du
-moment, émotion d’encre et de sang, vraie <ins id="cor_26" title="palpiration">palpitation</ins>
-de notre feuillet, comme, au vent de l’inspiration,
-ces feuillages de l’antique forêt où
-s’inscrivaient des oracles. La houle des sensations
-une fois apaisée, et, ces feuilles retrouvées parmi
-les pages de nos souvenirs, nous reverrions entre
-leurs fibrilles, dont le temps a fait un tulle irisé,
-de remontants dessins pareils à ceux que peignent
-les Chinois sur les feuilles de mûrier dont le ver à
-soie a mangé la trame; dessins dont l’erreur ou la
-gaucherie garderait du moins de l’émotion primitive
-une sincérité et une fraîcheur qui réjouiraient,
-en les renseignant, ceux qui ont souci de nos
-impressions, s’enquièrent de nos jugements et
-s’inquiètent de nos pensées. Et ces pensées
-d’autrefois seraient, dans notre livre de mémoire,
-semblables à ces pensées-fleurs qui sèchent dans
-les missels, mêlant à celle des marges leur illustration
-à peine défunte, tachant le texte d’un peu de
-leur sang lilas et buvant de leur pétale pâli un peu
-de l’or d’une lettre onciale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-Nous risquerions moins ainsi, et de par la brusque
-mise en présence d’un objet jadis tendrement
-aimé, cette déconvenue du héros d’une histoire
-d’amour, rencontrant avec angoisse, toute
-couronnée de cheveux blancs, la beauté qu’il avait
-désirée.</p>
-
-<p>Ainsi pensais-je moi-même de cette muse de
-Burne Jones qui une fois me sourit, à qui je fis de
-doux yeux et de tendres rimes, et qui m’apparaît
-aujourd’hui à travers ses cheveux argentés,
-vaguement lointaine et décolorée. Or c’est l’heure
-où l’on me demande ce que je pensai naguère de
-cette belle. Et ne retrouvant plus que mes sensibles
-strophes adressées alors à la «mendiante en
-gris», je regrette les billets doux que je lui rêvais
-sans les tracer, et qui se sont dispersés hors de
-mon esprit effeuillé, comme les pétales d’une rose
-envolée. Las! que n’ai-je en ces jours de la visite
-faite autrefois au maître, pris l’empreinte vive
-et colorée de mes sensations d’alors. J’aurais
-déroulé sur ces pages la gaze de cette écharpe,
-assez semblable aux diaphanes draperies des mobiliers
-esthétiques, et peinte d’incertains mais
-sincères rinceaux pleins de chimères et non
-sans charmes.</p>
-
-<p>Aujourd’hui je ne répondrais pas: «Belle tête;
-mais, de cervelle, point», comme fit le renard, du
-buste. Pas non plus: «De loin, c’est quelque
-chose, et, de près, ce n’est rien», ainsi que dans
-<i>le Chameau et les Bâtons flottants</i>. Ce serait mensonger
-et <ins id="cor_27" title="irrévencieux">irrévérencieux</ins>, et, par ce seul fait, bien loin
-de ma pensée et de l’expression appropriée à une
-désillusion délicieuse. Non,</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
- <div class="vers">Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,</div>
- <div class="vers">N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle!</div>
-</div>
-
-<p>Mais ce changement n’est pas non plus imputable
-à la désuétude et au discrédit dont nous stérilisent
-souvent nos sources d’émotions, des éloges élégants
-et des modes mondaines. De sérieux sentiments
-et des goûts motivés savent se tenir au-dessus
-de ces capricieuses faiblesses. Et ce n’était pas au
-reste pour détourner d’un art délicat que d’en voir
-pratiquer le rite et professer le cours par de jolis
-sourires féminins, qui, ces derniers ans, dessinèrent
-leur arc sur la sonore sinuosité des syllabes
-cristallines du nom de <ins id="cor_28" title="Boticelli">Botticelli</ins>, tout comme ces
-coquettes d’antan qui apprenaient à redire: «trois
-petits pruneaux de Tours»—ou «trois petits perroquets
-verts au bout de mon pied»—et autres
-phrases vides de sens, mais propices au précieux
-rondissement des lèvres, et bonnes à prononcer
-avant d’entrer dans un salon, pour se faire la
-bouche petite.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>«Cela ressemble à quelque chose qui est très
-bien.» Ainsi jugeait de l’art de Burne Jones un
-artiste spirituel et merveilleux dont les démêlés
-avec le peintre anglais demeureront historiques et
-célèbres. Et bien notamment certaine déposition
-du témoin Burne Jones, relatée au <i>Gentil Art de se
-faire des ennemis</i>, dans cet épique procès de
-Whistler contre Ruskin, et où l’on voit, en cul-de-lampe,
-le <i>papillon</i> de Whistler se crisper sur le
-<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
-liard de dommages et intérêts à lui accordé par la
-Cour. Mais si—comme on fit de ceux d’Ingres et
-de Delacroix maintenant unis dans la paix de la
-mort et dans l’harmonie de nos admirations allant
-à leurs dissemblables génies—si quelque jour on
-parle de même des différends de Whistler et de
-Burne Jones, ce ne sera pour l’un ni l’autre un
-discrédit ou une offense.</p>
-
-<p>«Cela ressemble à quelque chose qui est très
-bien»;—à beaucoup de choses qui sont très bien,
-aurait pu ajouter le malicieux maître. A <ins id="cor_29" title="Boticelli">Botticelli</ins>,
-d’abord—bien que pas assez—dans beaucoup
-des compositions de sir Edward, disons la plupart.
-Mais à un <ins id="cor_30" title="Boticelli">Botticelli</ins> exporté et monopolisé—<i>patent</i>—et
-dont la Primavera serait devenue une vendeuse
-de Liberty qui aurait débité sur des pelotes
-et sur des sachets tous les parterres de sa robe.—A
-Raphaël aussi, quand, plus rarement, s’arrondit
-le contour habituellement anguleux du maître de
-<i>La Grange</i>; par exemple dans <i>Caritas</i>, le décor du
-clavecin et le bambino de <i>l’Étoile de Bethléem</i>.—A
-Benozzo Gozzoli, dans le carton pour les vitraux
-de Jesus College, dont les anges sont bien les frères
-de ceux du palais Ricardi.—A Pisano encore—mais
-toujours en moins bien—dans certaine
-étude pour une cuirasse et un casque.—A Rossetti
-enfin, cette fois avec moins de distance, dans ce
-joli dessin de <i>la Neige d’été</i> et dans le tableau des
-<i>Joueurs de tric-trac</i> dont la figure de femme paraît
-avoir été posée par le même modèle aux cheveux
-larges et drus des jeunes gens de Bellini, et qui
-reparaît tant de fois dans les toiles de Dante
-Gabriel.—Mais, ne dirais-je pas même, à M. Alma
-<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
-Tadema, dans le décor maritime du fond de <i>Circé</i>,
-tableau qui semble prouver—<i>horresco!</i>—que
-M. Burne Jones pourrait bien avoir plus de responsabilité
-qu’on ne croit dans l’invention du tournesol.</p>
-
-<p>Une froide raison dans la conception, une sage
-méticulosité dans l’exécution régulière, continue
-et brillante, ce sont les points par où M. Burne
-Jones déçoit les spectateurs épris de toiles douloureuses
-et passionnées dont la splendeur rayonne
-avec déchirement sur des ruines d’essais insatisfaits
-et d’études tourmentées. Il ne semble pas que
-ce travailleur appliqué et excellent, d’ailleurs si
-modeste et si fier, ait jamais pu ne pas réussir, et
-dans le temps voulu, aucune des plus difficiles
-tâches qu’il se soit imposées. Et l’on ne saurait
-jurer que, grâce à cette volonté si sûre d’elle-même,
-nous ne verrons pas cet <i>Amour dans les ruines</i>,
-malencontreusement gâté à Paris, resurgir de
-ses ruines propres et de ce blanc d’œuf qui lui
-fut fatal, avec toute l’alacrité d’une salamandre
-parmi la flamme, ou d’un phénix hors de ses
-cendres.</p>
-
-<p>Mais aussi, cette impeccable sécurité dans l’exécution
-consciente, cette infaillible maîtrise dans le
-travail ponctuel donnent à ce qui sort de ces
-mains-fées cette apparence un peu <i>textile</i> qui n’y
-laisse guère subsister de charme qu’aux jeux des
-coloris et dans certains détails ingénieux juxtaposés
-selon une ordonnance dont je dirai la loi
-tout à l’heure. <i>Œuvres décoratives</i>, cette subdivision
-du <i lang="en" xml:lang="en">Record and Review</i> n’aurait-elle pas pu devenir
-le sous-titre de tout le recueil; et les <i>tableaux</i> de
-<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span>
-Burne Jones sont-ils moins des œuvres décoratives
-que ses tapisseries, ses verrières, ses mosaïques
-et ses hauts-reliefs dorés d’un or trop vif, et
-de genre italien, qu’il emploie pour des panneaux
-et pour des coffres? Objets du reste moins somptueux
-que ces incroyables vitraux de Tiffany,
-vitraux à double vitre—dirai-je à double trame?—dont
-quelques fragments se plissent en vrais
-pétales du magnolia qu’ils représentent, dernier
-mot américain de la somptuosité pour des chapelles
-funéraires, mais surtout pour de ces halls prodigieux
-où l’on prend du thé dans des tasses incrustées
-de perles.</p>
-
-<p>Oui, ce sont de véritables tapisseries que ces
-toiles de Burne Jones, tant par le recommencement
-et la continuation toujours possibles du panneau,
-que souvent par la qualité même de la touche aux
-tons de laines et de soies mélangées d’or et affectant
-le sens des points du <i>passé</i> et du <i>plumetis</i> des
-vieilles broderies; touche vraiment presque filamenteuse
-avec des rugosités comme d’une toile
-d’amiante colorée.</p>
-
-<p>Le <i>Pauvre Pêcheur</i>, la <i>Pitié</i> et tant d’autres toiles
-de Puvis de Chavannes, notre illustre peintre décorateur,
-sont des tableaux absolus; mais le <i lang="la" xml:lang="la">Laus
-Veneris</i> du peintre anglais, et même son <i>Roi
-Cophetua</i>, le chef-d’œuvre que son possesseur, lord
-Wharncliffe, jusqu’à l’Exposition récapitulative de
-1893, se refusait à laisser reproduire: autant de
-tapisseries, de vitraux et de mosaïques. Et, pour
-ce fait, et de par ce sens invincible de son inspiration
-ordonnancée et de son exécution un peu mécanique,
-les meilleures œuvres de Burne Jones, celles
-<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-où sa nature se donne carrière avec le plus de
-liberté et de grâce sont ses ouvrages purement
-décoratifs; principalement quand ils procèdent de
-certaine conception où il excelle et qui synthétise
-une allégorie dans un dessin enveloppant où ne
-reste plus guère qu’une formule ornementale. Tels,
-entre autres, le <i>Buisson ardent</i> et le <i>Pélican</i>, et ce
-paon funéraire (à mon sens, une des meilleures
-compositions de Burne Jones) et dont la traîne aux
-yeux réveillés symbolise l’immortalité sur la plaque
-commémorative d’une jeune fille morte. Beaux
-encore, ces vitraux de Saint-Philippe, dont les
-cartons sont à Kensington: une Adoration des
-bergers où les têtes d’anges s’échelonnent en grappe
-cintrée ainsi qu’on le voit aux porches gothiques;
-et un Golgotha certes moins fantaisiste que celui
-de Durer qui dut tant faire rêver Doré, avec le
-grouillement et le fouillis de ses chevaliers bardés
-de fer, et surtout de ce cavalier vu de dos sous
-l’empanachement de son casque par treize plumes
-d’autruche aux trois bouquets disposés en trèfle.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Des dessins de Burne Jones, si fins, si finis, si
-travaillés, si ouvragés, quelques-uns sont bien
-plaisants (quand ce ne sont point ces mains de
-l’ange de son <i>Annonciation</i>, ces mains <i>poncif</i> et
-<i>actrices</i>)—et dénotent un amour, sans doute un
-peu féminin, de la chose étudiée: les tresses d’une
-tête de femme, certains lis, exposés à Paris. Ailleurs,
-des études de roses, sans doute pour l’illustration
-du <i>Roman</i>; et particulièrement un corymbe
-<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-de boutons de roses noisette qui me fait ressouvenir
-du fond que cette même sorte de rose tapisse
-pour lady Lilith, peut-être le chef-d’œuvre de
-Rossetti. Lady Lilith assise entre quelques bibelots
-qui donneront par la suite le ton à bien des
-brimborions de l’esthétisme—allongée plutôt en
-la neige de la chèvre du Thibet de sa pelisse dont
-les brins ondulés se nouent à la chevelure d’or
-annelée de la dame qui en démêle les ondes broussailleuses
-et crespelées, à pleines dents d’un large
-peigne. L’auréole blanche des pâquerettes qui la
-vont couronner s’arrondit sur ses genoux. Une
-digitale, symbole de quelque perfidie, sonne ses
-clochettes sur un guéridon, où dans un miroir de
-toilette attristé de deux bougies éteintes s’allume
-le vert prasin et cru du jardin reflété et de la campagne
-invisible.</p>
-
-<p>Ces dessins de Burne Jones laissent, non moins
-que ces toiles, le même malaise d’insatisfait, et de
-par la même cause. On y sent plus de patience
-que de passion; le trait uniforme et monotone a
-la pâleur des copies à la presse, et rien ne s’y
-retrouve des <i>pleins</i> et des <i>déliés</i> d’un tracé vraiment
-<i>cérébral</i>.</p>
-
-<p>Quant au détail de décoration propre aux dessins
-de l’artiste et que je me proposais d’indiquer tout
-à l’heure, il n’est autre qu’une adaptation du procédé
-de répétition en nombre ou à satiété dont
-fait si fréquent et malin usage le Japon, qui brode
-ou peint, non en semis, mais dans des groupements
-composés et savants, tant de papillons et de
-poissons, tant de singes et de grues. Ce procédé
-qui agit et pèse forcément sur l’esprit jusqu’à
-<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-l’opprimer, heureusement d’abord, puis fastidieusement,
-se manifeste premièrement chez le peintre
-dans les plis de ses draperies. Rien, en elles, de
-ces faisceaux scrupuleusement étudiés et rendus
-qui, chez les maîtres anciens, s’agencent par renflements
-et par retombées; point non plus des antiques
-draperies mouillées, moulant sous l’étoffe
-plaquée ou en tuyaux, des formes quasi nues;
-mais un milieu entre ces deux manières, avec un
-réseau ondé ou des coulées de plis pareils à ce
-que les marchands de nouveautés appellent de
-l’<i>indéplissable</i>; de plis comme peignés, accusés à
-l’ongle dans un taffetas gommé, et plus souvent,
-hélas! dans un métal blanc complaisant comme
-celui qui, de par l’autorité ecclésiastique, dut
-revêtir en un sanctuaire italien cette nudité de
-marbre d’un tombeau, dont un touriste assidu et
-entreprenant courtisait les formes redondantes et
-lascives. La figure de <i>Temperantia</i> et celle de <i>Spes</i>,
-entre beaucoup, sont de parfaits spécimens de
-cette artificielle draperie de Burne Jones, tirant ses
-flexions de la fantaisie d’un crayon insatiable et
-de l’entraînement des traits, plutôt que de la similitude
-d’un modèle attentivement et soigneusement
-rendu par un Léonard ou un Mantegna. Et la
-curieuse Danaé n’a que faire de s’inquiéter ainsi
-de la tour qu’on lui érige, enclose qu’elle est
-elle-même préventivement dans l’infrangible guérite
-de ses vêtements en tôle rose.</p>
-
-<p>Après les plis multiples ce sont les multiples
-plumes, dans les <i>jours de la création</i>, et spécialement
-dans le <i lang="la" xml:lang="la">Dies Domini</i> allant jusqu’à constituer une
-atmosphère d’ailes.—Dans la <i>Nymphe des bois</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span>
-c’est une atmosphère de feuillages; une atmosphère
-d’aubépines dans <i>Viviane</i>; et dans l’<i>Amour et le
-Pèlerin</i>, une atmosphère de colombes.—Du <i>Golgotha</i>,
-le fond est tout en étendards; de la <i>Fiancée du
-Liban</i>, tout en écharpes; du <i>Bon Pasteur</i>, tout en
-brebis; mais plus gracieusées que celles de Blake,
-et, pour cela, moins intéressantes et moins belles;—tout
-en flots enfin, dans ses vitraux pour une
-maison de Newport.—Voici trois reflets de visages,
-dans un puits; voilà, dans le miroir de Vénus,
-huit mirages de corps graciles; et, ceux-là, encadrés
-des myosotis du bord même de ce lac menu,
-de par l’exquise recherche d’une fantaisie mignarde
-mais séduisante.</p>
-
-<p>Rien que de gracieux, si quelque peu obsédant,
-en ces pullulants accessoires. Mais où l’insistance
-tourne à de la persécution, c’est quand le personnage
-à son tour se répète en des attitudes diverses,
-repliant, dépliant vingt fois sous un même visage
-une anatomie unique d’une stature invariable;
-comme si le peintre nous donnait pour un ensemble
-cette série d’attitudes renouvelées d’après un même
-modèle, et dans l’inquiétant vis-à-vis de ce mage
-Zoroastre qui se rencontrait lui-même dans son
-jardin, ou de ce William Wilson se trouvant un
-jour en face de son double.</p>
-
-<p>L’<i>Escalier d’or</i> nous offre le type le plus réussi
-de cette redite, avec sa même demoiselle qui descend
-dix-huit fois ses degrés luisants dénués de
-rampe en jouant d’instruments variés: tambourin
-et galoubet, buccin, violon et cymbales. Le <i>Festin
-de Pélée</i> assemble aussi bien des comparses accroupis
-et debout sans beaucoup de variété ni de trouvaille.
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-On dirait les noces de Cana du malingre; quelque
-cène dans une Grèce anglaise; une fusion des
-Romains de Couture avec le banquet du docteur
-Goudron et du professeur Plume. Les portraits de
-Burne Jones, au reste peu nombreux, sont bien
-plutôt des prétextes à de trop éloquentes têtes
-d’expression—témoin ce crayon d’après Paderewski,
-au mystérieux profil d’archange foudroyé,
-et dont j’ai parlé ailleurs.</p>
-
-<p>Mais tout cela contient beaucoup d’iris et bien
-des pierreries...—et quand il arriverait à s’avérer
-que les peintures de Burne Jones ne sont que des
-<i lang="en" xml:lang="en">Christmas-cards</i> géants et sublimes, bien des <i>jeunes</i>
-continueraient de s’en délecter et feraient bien. Et
-nous-même, quand nous repensons au créateur
-affable du monde monotone et papillotant de tant
-de tableaux et de tant de panneaux, de tant de
-vitraux, de tombeaux et de coupoles, homme plus
-exquis lui-même que son œuvre et dont le souvenir
-la domine en la surpassant, nous regardons
-encore la <i lang="en" xml:lang="en">beggar maid</i> avec les yeux de jadis; et
-nous lui murmurons en nous remémorant, tel que
-le héros de l’histoire sentimentale: «<i>Quelquefois vos
-paroles me reviennent comme un écho lointain, comme
-le son d’une cloche apporté par le vent; et il me semble
-que vous êtes là, quand je lis des passages d’amour dans
-les livres.</i>»</p>
-
-<p class="tdate">Juillet 1894.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XII<br />
-<span class="smcap">A Madame Richard Wagner.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_215">
-
-<h2>UN MYTHOLOGUE<br />
-<span class="smcap cs7">(Arnold Bœcklin)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Bâle jubile—et c’est justice, en l’honneur de
-la cessation, une fois de plus! d’un de ces malentendus
-locaux et familiaux qui consistent, de la
-part des pères et des patries, tout d’abord à
-refuser aux plus nobles de leurs enfants la prédilection
-et la protection auxquelles les désignent
-leurs naissantes facultés, de visibles dons, des
-pouvoirs virtuels, puis effectués; ensuite à leur
-marchander une renommée surabondamment
-acquise ailleurs, envers et contre ces procédés
-iniques.</p>
-
-<p>Le «Tout Père frappe à côté» que le fabuliste
-écrit au sens paternel, serait encore plus vrai au
-sens ironique de la cécité et de la méconnaissance;
-qu’il s’agisse d’un lieu d’origine ou d’une
-souche natale, on ne se lasse pas de s’émerveiller
-de la renaissante indignation de ces merles
-obscurs en présence de l’insolite candeur de leur
-lignage.</p>
-
-<p>Et pour ma part j’honore d’une toute particulière
-surveillance ce qu’il faudrait appeler, par
-une légère flexion de vers baudelairien:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Les bûchers consacrés aux crimes <i>paternels</i>,</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span>
-Non que j’ignore la fatidique inutilité de tout
-général essai de réaction en cette matière, et de
-chaque particulière tentative de tels redressements
-avant l’heure, puisqu’il ne s’agit là de rien
-moins que d’une des spécieuses ruses employées
-par la nature à l’engendrement, puis à l’éducation
-des maîtres ouvriers et de leurs maîtresses œuvres;
-mais comme ce n’est rien moins non plus que l’aire
-où s’exerce l’un des pires maléfices de l’humanité,
-l’occasion de ses plus odieux attentats, de ses plus
-basses œuvres, la question devient d’ordre du jour
-éternel, et l’une de celles en l’examen desquelles
-la lésion de la sensibilité doit le céder à la curiosité
-du phénomène.</p>
-
-<p>Et puis, n’y a-t-il pas de toujours plus judicieuses
-variations à broder sur ce thème constamment
-renouvelé du «nul n’est prophète dans son
-pays», devenu par l’incorrigible cécité des origines
-une sorte de transpositions du «je vais revoir ma
-Normandie»; une Normandie de l’art sans cesse
-fermée à ceux qui, en échange du jour reçu, y
-rapportent des trophées. L’honneur d’avoir entrepris
-de telles remises au point, et d’y avoir parfois
-réussi, n’est au reste pas seul à les récompenser
-de sa douceur, à en encourager les récidives.
-L’amour n’y vaque pas uniquement, l’humour en
-revendique sa part, et je ne sais rien d’aussi risiblement
-touchant que la palinodie tardive, contrainte,
-et faisant contre fortune bon cœur, en une
-confusion toujours un peu rageusement consentante,
-de ces ascendants vaincus par de trop indéniables
-triomphes. On y distingue de la bonne foi
-dans l’ignorance dessillée, du méchant vouloir
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-macéré dans l’envie. Le tout amalgamé d’un
-orgueil de clocher, et d’un ahurissement malgré
-tout incompréhensif, du plus réjouissant spectacle.
-La nécessaire inutilité de l’effort le restreint, je le
-répète, d’ordinaire à une curiosité de dilettante;
-pourtant la gloire d’avoir été le Simon de Cyrène
-déchargeant certains nobles christs, de l’excédent
-fardeau de telles croix, demeure une invite à suivre
-ces calvaires.</p>
-
-<p>Quand nous serons à dix nous ferons une croix.
-Cette croix-là, c’est celle qu’Hello, qui la porta,
-dénommait: le supplice de l’injustice sentie; celle
-même dont on courbe l’élan des génies; mais,
-pour le faire, je ne dis pas, malgré cela, mais à
-cause de cela même, se redresser plus haut,
-comme l’entrave des rochers précipite la course
-des eaux et transforme en torrent celle qui eût été
-stagnante. Et le magnifique, et entre tous aigrement
-cruel châtiment de ces sortes d’<i>impedimenta</i>,
-c’est, lors de l’avènement, s’ils sont tenaces, le
-rôle adjuvant que se trouvent avoir joué dans
-l’éclat et la splendeur du cours tumultueux d’une
-noble vie, les pierres de martyre ou d’achoppement
-dont la haine espérait lapider, retarder,
-atteindre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.—Disons:
-à dix mille!—Aujourd’hui, nous
-nous limiterons à des querelles de clocher, laissant,
-pour une fois, comme le gentil Passant,
-tranquilles, les familles.</p>
-
-<p>Ne serait-ce pas, en effet, moins de l’ambition
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-qu’une juste révolte contre des injustices senties
-qu’on trouverait, pour ne citer que ceux-là, au
-fond de la vie expatriée et de la mort volontairement
-exilée, du Suisse Holbein et de l’Allemand,
-Hændel, à Londres; de l’omniscient Italien
-Léonard, à Amboise, dans l’étroite cage de Clos-Lucé,
-et Dieu sait en quelles moroses délectations,
-le dieu humain qui s’écriait: à plus de sensibilité,
-plus de martyre!</p>
-
-<p>Le Bâlois Bœcklin poursuit et achève, dans la
-gloire, à San Domenico, la vie de lutte qu’il a combattue
-et gagnée en Allemagne et en Italie.</p>
-
-<p>Sa patrie repentante se décide à venir prendre
-dans l’exil cette main pleine de glorieux rameaux
-et par un dédommagement vraiment bien senti, la
-placer en un commun jubilé, dans l’auguste droite
-d’Holbein.</p>
-
-<p>C’est, on peut l’affirmer, un nom, en France, à
-peu près inconnu que celui d’Arnold Bœcklin.
-N’est-ce pas, au reste, une des grâces, un des
-pouvoirs de notre cher pays que ce travers merveilleux
-qui faisait dire à un malin critique étranger
-s’étonnant de voir représenter au Théâtre-Français
-un Hamlet ainsi travesti, dans un décor
-nullement conforme au lieu décrit par Shakespeare,
-et aux sons d’une mélodie de plusieurs siècles
-ultérieure à la date du drame: «Ils ne savent pas
-qu’Elseneur est un lieu <i>dont on peut prendre des photographies</i>»!—Et
-il ajoutait: «L’ignorance des
-Français sera toujours pour nous une source éternellement
-jaillissante!»</p>
-
-<p>Sans prendre de cet honorable verdict autre
-chose que ce qu’il a de spirituellement malicieux,
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-qu’on se rappelle l’an passé la naïve découverte
-de la Duse par tant d’honnêtes Parisiens qui ne
-songeaient même pas à admirer parmi la belle
-chevelure noire de l’artiste depuis longtemps couronnée
-à travers le monde, les nobles rayons d’argent
-dont le triomphe irradie un tel diadème. Il
-est vrai que les mêmes Parisiens qui auraient
-bien ri d’un Anglais et d’un Italien demandant si
-<i>Bernhardt</i> n’allait pas jouer en leur langue à
-Londres ou à Rome insistaient despotiquement
-sur l’importance pour M<sup>me</sup> Duse, toute pleine pourtant
-du génie de sa race, et de sublimes diphtongues,
-de jouer en bon français, à Paris, pour le
-caprice de l’enfant gâtée des nations.</p>
-
-<p>Passant par hasard rue des Bons-Enfants, ces
-mêmes Parisiens-là n’auraient certes pas vu sans
-étonnement l’affiche au Centaure sur son fond nuageux
-(elle-même bien étonnée de se trouver là!)
-s’ils n’avaient eu la ressource de n’y faire aucune
-attention ou tout au moins de la prendre pour
-l’enseigne d’un maréchal-ferrant ou d’une nouvelle
-meringue. Un distingué article signé Meissner, dans
-la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, eût été le commentaire
-suffisant d’une exposition—qui faisait, hélas!
-défaut.</p>
-
-<p>Quant à la lyrique étude publiée en Suisse par
-M. Ritter, elle ne pourra être appréciée ici à sa brillante
-et enthousiaste valeur, que le jour où l’initiation
-à l’œuvre de Bœcklin révélera au public
-français ce qu’il put y avoir de généreuse allégresse
-à danser devant cette arche.</p>
-
-<p>La première salle de l’exposition de Bâle contient,
-il me semble, surtout des œuvres de début, à mon
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-avis, moins séduisantes que celles où s’exercent,
-dans un cabinet du fond, les tout premiers essais
-de l’artiste. Je distingue, parmi ces derniers, un
-petit portrait de famille peint par l’auteur à dix-huit
-ans, et en de certaines parties presque digne
-d’Holbein.</p>
-
-<p>La petite toile mesure à peu près les dimensions
-de la fameuse <i>Laïs Corinthiaca</i> du vieux maître;
-mais elle ne représente qu’une pauvre petite parente
-de province au maintien compassé dans sa robe de
-taffetas vert changeant, au corsage sans appas,
-sous un visage sans charme, encadré du rose soyeux
-de son fichu, à la bordure tramée de fleurs glacées.
-C’est encore, dans cet instructif cabinet d’épilogue
-en même temps que de préface, un intéressant
-portrait du célèbre peintre Lenbach en 1860; et
-déjà des études de ces effets, que j’appelle de <i>couchant
-couché</i>, dont l’un me fait penser à notre La
-Berge, et dans lesquels le peintre qui doit y exceller
-versera plus tard toute une prenante poésie.</p>
-
-<p>Dans la première salle de l’Exposition, je note
-un grand paysage mythologique; une des chasses
-de Diane, que le peintre a plusieurs fois mises en
-scène.</p>
-
-<p>Je ne saurais, il me semble, donner le mieux
-l’idée de celle-ci, qu’en affirmant qu’elle représente
-ce que ferait une Rosa Bonheur, qui s’adonnerait
-à la peinture héroïque.</p>
-
-<p>Ajoutons bien vite, et une fois de plus, que
-nombre d’artistes passés et présents seront ici
-nommés à propos de Bœcklin, sans nulle accusation
-de plagiat. Sa manière est complexe, multiple.
-La seule façon d’en éveiller l’idée chez ceux qui
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-n’ont pas vu, est d’en dégager le rapport avec des
-œuvres déjà connues.</p>
-
-<p>Au reste, j’y insiste, ayant eu déjà l’occasion de
-l’écrire, c’est à mon sens une dignité de plus,
-j’ajouterai volontiers <i>sine quâ non</i>, que dans une
-véritable originalité, le rapport inconscient avec
-d’autres arts individuels, de proches et de lointains,
-comme résorbés en un suprême bouquet réunissant
-nombre d’aromes divers du personnel parfum
-de ses fleurs propres.</p>
-
-<p>Je note encore dans cette salle, outre un aride
-ermite se flagellant, un peu frère des saints Jérômes
-de M. Gérôme et qui est célèbre, un Pétrarque
-à la fontaine de Vaucluse que je n’aime pas, et une
-grande Vénus aux chairs modelées dans un savoureux
-clair-obscur, affectionné par M. Hébert.</p>
-
-<p>Je parlerai plus tard, en même temps que des
-autres sujets religieux, d’une Madeleine exposée là
-et qui appartient <ins id="cor_31" title="an">au</ins> Musée de Bâle.</p>
-
-<p>Je n’oserais pas écrire en ce grave sujet, comme
-le fit Veuillot à propos de Thérésa. «Tout de suite
-après ce fromage blanc, le tord-boyaux tout pur
-de la demoiselle», mais je dirai qu’il y a eu
-savante gradation dans le choix des œuvres qui
-garnissent cette première salle au sortir de laquelle
-l’entrée en la salle voisine tient de l’éblouissement
-et du charme.</p>
-
-<p>Ce n’est pas que je goûte complètement, ni même
-peut-être beaucoup tout le tableau de la belle et
-douce Calypso, déjà furieusement nostalgique au
-penser du héros dont les bras sont dénoués, et qui
-bien qu’encore dans le tableau est comme hors de
-la scène et presque du cadre. Ulysse et Calypso, ou
-<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-si vous l’aimez mieux, Tanhauser et Vénus; et
-M. Ritter a justement relevé des correspondances
-de leitmotiv entre cette œuvre et celle de Bayreuth.</p>
-
-<p>Mais la grande Eleonora Duse qui disserte hautement
-de ces choses me disait de cet Ulysse des
-choses admirables; silhouette hautaine et lointaine,
-bien faite pour subjuguer une connaisseuse, une
-créatrice d’attitudes tragiques; éloignement d’exilé
-drapant aux plis de son manteau le mal du pays
-de tous les exils, l’espoir de tous les retours. A
-droite de cette toile, une autre Calypso, moderne
-celle-ci, bien que les plis droits de sa blanche
-tunique, son geste replié, l’enroulement de la noire
-écharpe autour de sa tête pensive, puissent l’assimiler
-à la Polhymnie. Mnémosyne aussi toute
-pleine de souvenirs qui tombent sur son âme avec
-le crépuscule de plomb, roulent à ses pieds avec
-la vague mal apaisée.</p>
-
-<p>Ce personnage qui tient si peu de place dans la
-toile n’en représente pas moins le coryphée des
-voix de la nature et de l’art, éloquent et figuratif
-de la magnifique décoration du lieu, de la majestueuse
-mélancolie de l’heure. Heure d’un net
-crépuscule de soir éclairant un lieu qui est le
-temple de l’amour détruit, un état d’âme qui est
-la détresse de la délaissée. Oui, il y a de la <i>Femme
-abandonnée</i> de Balzac dans cette composition tragique
-et simple.</p>
-
-<p>Bœcklin l’a peinte plusieurs fois cette <i>Villa au
-bord de la mer</i>, ainsi qu’il l’intitule modestement et
-d’un titre générique: mais dont il semble que ce
-panneau-ci doive être l’expression la plus heureuse.
-Dans une autre, le personnage antique devenu
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-Iphigénie en Tauride, réduit l’éternel et poignant
-drame humain aux plus restreintes proportions
-d’un épisode historique. Là, rien que la tristesse
-du jour tombant, du flot expiré, de l’amour détruit,
-de la mer morte. Mystérieuse villa au bord de
-la mer avec ses portes closes comme des bouches,
-sa fenêtre ouverte comme un œil qui ne
-veut plus voir, sa galerie déserte, au couronnement
-de statues effritées. Alentour, la mer
-murmure, l’huile écumeuse d’un flot qui fut
-démonté, plein encore des mugissements étouffés
-de la tempête qui s’apaise, de cris d’invisibles
-oiseaux d’orage, peut-être de victimes ensevelies...</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">O flots que vous savez de lugubres histoires!</div>
-</div>
-
-<p class="noind">Flots des cœurs aussi!</p>
-
-<p>Je ne vois qu’un homme qui sache <i>dessiner</i> l’eau
-comme Bœcklin, l’architecture des vagues, le
-remous des ondes et ces <i>courants entrelacés</i> comparés
-par Vinci aux tresses de la chevelure de
-Léda. J’ai nommé Thaulow. Mais, chez ce dernier,
-ce ne sont que les phases intelligemment
-étudiées, habilement rendues de ces variations
-aquatiques, lesquelles sont mystérieusement haussées
-par Bœcklin au commentaire du sujet qui s’y
-mire. Et sous cette lumière d’un gris de fonte un
-peu pareille à celle de l’orage de Millet, entre les
-noirs cyprès eux aussi haussés à la dignité de personnages,
-Sophocléen chœur d’arbres commentant
-le tableau du faîte de leurs cimes recourbées
-comme des cimeterres, quatre notes rouges
-piquent leurs braises amorties: les briques du
-<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
-mur éboulé, des vases de terre cuite, une automnale
-vigne vierge, et le rose vif d’une fleur de laurier-rose.</p>
-
-<p>Ce sont encore des figurants de Bœcklin, ces
-éloquents cyprès dont le mode d’expression est
-cette sensible inflexion de la cime infligée à l’arbre
-rigide comme par une orageuse et magnétique
-atmosphère. Je les retrouve dans cette autre <i>villa
-au bord de la mer</i> en une orientation opposée. Cette
-fois, l’architecture et le paysage seulement, en la
-solennité de la nuit tombée, le rouge adieu du
-soleil noyé, ne perlant plus à l’horizon qu’une
-larme de sang dont meurt le reflet sur la villa
-silencieuse.</p>
-
-<p>Et l’<i>Ile des Morts</i> les recèle aussi dans sa fatidique
-enceinte. De sentiment un peu pareil à la
-première de ces villas au bord de la mer et à un
-<i>Voyage de noces</i> qui me plaît moins, me semblent
-devoir être deux toiles de Bœcklin dont je n’ai vu
-que la reproduction: la <i>Solitude</i>, une femme au bord
-de l’eau et drapée de blanc dans un paysage de composition
-savante, et la <i>Pensée d’automne</i>, en laquelle
-une sœur de ces deux rêveuses regarde flotter au
-fil de l’eau la feuille étoilée d’un platane.</p>
-
-<p>Mais ces pages de rêveuse vérité ne disent qu’une
-face du génie de Bœcklin. Et curieuse anomalie:
-le revers est d’un réalisme jovial, expressif d’une
-caricaturale mythologie. Oui, Zénith et Nadir,
-Ariel et Caliban se partagent l’esprit de ce maître.
-Il est l’inventeur d’une variété de mythe caricaturale;
-quelque chose comme une invasion du
-Fliegendeblætter dans l’Olympe; mais sans la mièvrerie
-ni l’irrévérence de similaires déformations
-de chez nos peintres ou de nos auteurs, plutôt on
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-l’a justement écrit—avec une verve rabelaisienne.
-Donc, le Chiron goguenard,—comme dans son
-Centaure chez le Forgeron;—le faune ou le triton
-égrillards, la sirène replète au type assez semblable
-à celui d’une <i lang="de" xml:lang="de">kellnerin</i> des ondes au torse sainement
-rougi par le salubre baiser des salines; enfin,
-le Tritonet pleurnicheur, hybride composé de
-l’esturgeon et du marmot braillant sous l’assaut
-d’une vague trop grosse.</p>
-
-<p>Car c’est toujours la puissante et délicate sœur-eau
-de saint François, remise en lumière par le
-subtil Gabriele, qui se peuple de ces radieuses
-bouffonneries, qu’elle pare de ses irisations et de
-ses chatoiements.</p>
-
-<p>«Les récifs battus par les embruns, l’atmosphère
-pleine d’éclaboussures salines, les ressacs furieux
-pulvérisés en poussière blanche—écrit expressivement
-M. Ritter—voilà l’un des éléments de l’improvisation
-de Bœcklin, lequel s’y joue avec l’aisance
-même de ses tritons et ses naïades.» Le <i>Jeu
-des Naïades</i>, qui appartient au Musée de Bâle et
-figure à l’exposition du Jubilé, est la plus étonnante
-de ces marines. La mer y rayonne avec des
-irradiations aussi violentes que celles dont les Pharaeglione,
-les rouges rochers de Capri font miroiter
-sur les flots bleus leurs ombres violettes. Une
-Néréide, vue de dos, incendie l’eau du flamboiement
-de ses cheveux couleur d’orange; un menu
-scombre qui sert de joujou à un poupon squammeux,
-moire d’une ombre transparente le torse d’une
-plongeante Ondine, et toutes ces queues de poisson
-luisantes et moites ont des tons d’ailes de papillons
-et de pétales de fleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span>
-Dans l’<i>Idylle marine</i>, le visage de la première
-Néréide, sur la droite du tableau, répète exactement
-l’expression de certaine <i>Chasseresse</i> exposée
-à Venise. Et, comme l’écrit M. Ritter, il s’agit
-bien là «de mythes réels» et non de froides allégories.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Je n’aime pas beaucoup les portraits de Bœcklin.
-Un enfant effeuillant une rose, et l’<i>idéal portrait</i> de
-bébé ne me semblent pas dépasser une idéalité
-photographique; et l’on s’étonne que le peintre des
-vivants enfants du <i lang="la" xml:lang="la">Vita somnium breve</i> ait pu se satisfaire
-de ces faibles grâces. Cependant le portrait
-d’une signorina Clara de Rome, bien que d’excessives
-et massives proportions, et gâté par de ces trop
-grands yeux, trop luxuriamment ciliés qui banalisent
-presque toutes les grandes figures de ce
-peintre, apparaît beau d’une marmoréenne attitude
-et d’un matronal contour dont Ingres eût
-goûté le dessin pur et savant au masque alourdi
-entre deux boucles d’oreilles aux pendants de chrysoprases.
-<i>Viola</i> est une figure qu’il sied de rapprocher
-de celle-là. C’est encore une lourde Romaine
-modelée dans les tons fiévreux chers à Hébert, mais
-qu’enveloppent d’une belle harmonie, en assortissant
-leurs couleurs, un voile vert, une draperie de
-brocart éteint, un bandeau d’or pâle et d’améthystes,
-un bouquet de violettes aux pourpres profondes. Une
-harmonie similaire se peut admirer dans la Clio
-dont je n’aime pas le geste et dont les draperies
-rappellent ces méandres de plis en crêpe de coton
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-qui plaisent aux Anglais dans les tableaux de Moore.</p>
-
-<p>Une autre bonne tête d’expression est celle d’une
-Sapho agrémentée de la trouvaille physiologique
-et révélatrice de certains mystères—d’un sombre
-duvet naissant aux commissures des lèvres. Une
-Sapho qui ressemble à Phaon, et de qui le volubilis
-d’un bleu dur serpentant au bord de son manteau
-n’aurait pas déplu à M. Ingres.</p>
-
-<p>Quant aux propres portraits de Bœcklin qui, le
-catalogue nous l’atteste en ses reproductions—s’est
-peint au moins quatre fois—seul, un peintre
-bâlois peut rencontrer indulgence pour avoir cru
-enrichir du peu caractéristique numéro de son effigie,
-flanquée d’un squelette musicien, la célèbre
-<i>Danse des morts</i>. Et pour son dernier portrait, le
-triomphal mauvais goût de son pantalon à larges
-carreaux bleus, de sa cravate au nœud tout fait,
-bariolé de rouge, nous offre une occasion de dire
-que <i>c’est précisément ce mauvais goût, souvent éclatant
-en ses meilleures œuvres, qui a sauvé Bœcklin des mièvreries
-du faux goût, lesquelles sont mille fois pires</i>.</p>
-
-<p>Mais, en revanche, bien des délicats détails en
-ses compositions, ces fines colchiques dans la prairie
-humide, au premier plan de son bois sacré, et
-dans la figuration de l’une de ses nombreuses
-sources, ce voile qui enveloppe sa tête gracieuse,
-comme pour spécifier qu’il s’agit d’une source
-ombreuse et discrète.—A ce propos, faisons une
-remarque: Bœcklin n’aime pas les nus complets,
-qu’il coupe au moins d’une draperie (témoin sa
-Calypso, sa <i>Vénus genitrix</i>, et la jeune femme du
-<i>Vita Somnium</i>);—quand ce n’est pas d’une queue
-de poisson, ou d’un train de cheval qu’il supprime
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-ces jambes qui semblent le gêner et accentuer ses
-prédilections pour les déformations inférieures.
-Quand elles subsistent, ces jambes de femmes, il
-les laisse deviner à travers des gazes pailletées
-et qui ne sont autres que celles dont le clinquant
-fait rutiler les divinités dans nos pièces-féeries.—Hélas!
-ce même clinquant, Bœcklin en afflige
-de plus nobles dieux, et c’est le lieu de parler
-de ses sujets religieux dont l’inspiration ne me
-semble pas heureuse. Deux seulement figurent
-à l’exposition du Jubilé: une Madeleine de mélodrame
-et une madone d’un tragique d’emprunt
-pleurant sans profondeur vraie et à trop de fracas
-sur un Adonis de Calvaire, dont le bellâtre aspect
-détonne plus que partout dans la cité du Christ
-d’Holbein et de ce Golgotha de Mathias Grunewald,
-épouvantable et sublime.</p>
-
-<p>Bœcklin ne se résigne pas à dépouiller de tels
-personnages pieux des étoffes transparentes qu’il
-affectionne. Est-ce une erreur irréfléchie ou
-d’autres habitudes des yeux qui font s’étonner
-d’une sainte femme voilée de crêpe noir? Quoi
-qu’il en soit, le tableau en hérite une apparente
-modernité, un effet de <i>maison de deuil</i> qui choque
-dans ces scènes. Une autre Marie, elle-même tout
-entière ensevelie en son voile ainsi que d’un obscur
-linceul et pleurant étendue au long du corps de
-Jésus n’est pas moins mélodramatique.</p>
-
-<p>Et certaine célèbre descente de Croix, dont je
-n’ai vu que la reproduction sans le prestige de
-cette couleur souvent triomphante chez Bœcklin,
-me laisse sans émotion devant une <i>Mère noble</i> de
-Jésus, un saint Jean jeune premier et une prima
-<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-donna Madeleine. Une autre Madeleine, aux yeux
-rouges et gonflés, et qui ferait un pendant pour la
-chasseresse exposée à Venise, ressemble extraordinairement
-à l’impératrice Eugénie. L’allégresse
-de la jeune Vierge dans un tableau de Nativité me
-semble d’une vivacité peu digne. La Madone, qui,
-entre des rideaux dont l’ouverture se gradue avec
-recherche, occupe le centre de ce tryptique, m’apparaît
-comme une contre-partie mystique de la
-Vénus genitrix, que je veux dire encore.</p>
-
-<p>Le pire reproche à faire à tout cela est, si je ne
-me trompe, l’engendrement de l’Évangile-mélo à
-la Gabriel Max, lequel en vint à peindre une Sainte-Face
-(certes moins édifiante que celle de M. Dupont,
-à Tours!), dont un bas trompe l’œil, sans
-nulle parenté avec l’art, semble faire se soulever
-les paupières dans leur pénombre, pour récompenser
-d’un regard celui qui la contemple!...</p>
-
-<p>Deux sujets religieux ont mieux inspiré M. Bœcklin:
-un Père éternel un peu parent du Jupiter-Pèlerin
-de Wagner et toujours drapé dans son manteau
-à constellations de paillettes, introduit dans un
-paradis terrestre qui pourrait bien être un miracle
-(je n’ai vu que le fac-similé de ce tableau), l’homme-enfant,
-un Adam adolescent et non encore déniaisé,
-le pauvre petit père futur du genre humain, dont
-la maigre nudité à peine pubère contraste avec les
-géantes formes dont la peinture le dote d’ordinaire.</p>
-
-<p>Une prédication aux poissons, selon les <i>Fioretti</i>,
-me semble très supérieure au traitement de ce
-même sujet par M. Merson. Il y a un touchant et
-comique apostolat dans la conviction du bon saint
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-Antoine, mal piété sur le rocher du plat des sandales
-de ses pieds noueux, la robe crottée, troussée
-haut sur ses maigres jambes, le geste bénisseur
-et persuasif, l’élan courbé de toute sa personne
-rugueuse et bistrée dont l’édification se communique
-à l’œil béat de ce requin aux dents de scie, à cette
-<i>lune d’eau</i> pleine d’un ferme propos de ne plus
-s’arrondir d’un fretin illicite.</p>
-
-<p>Sied-il de ranger dans les sujets pieux cette
-Suzanne au bain, curieuse œuvre du peintre? Imaginez,
-entre certains nus de femme de Rembrandt
-et des études de <span lang="en" xml:lang="en">tub</span> de Degas, une commère ultra
-rondelette, la femme de quarante ans de l’Ancien
-Testament, une Marneffe biblique. Accroupie toute
-nue au fond de la vasque de marbre en laquelle
-elle <ins id="cor_32" title="barbotte">barbote</ins> honnêtement, elle se sent tout à coup
-tapoter son dos potelé sous la caresse d’une main
-velue. Je ne sais rien de tragique dans le risible
-comme l’angoisse des yeux ronds de cette grasse
-poulette effrayée à ce contact inattendu d’un violateur
-invisible pour elle, mais de qui le luxurieux
-influx l’emplit d’une noble pudeur dont la pire
-peine est, en ce personnage replet, de ne pouvoir
-revêtir d’autre aspect que celui d’une ridicule honte.</p>
-
-<p>Ce qu’elle devine, nous le voyons, nous; et les
-plus extrêmes craintes de la vertueuse dondon
-ne sauraient se hausser jusqu’à telle horreur.
-Deux antiques <i>vieux cochons</i>, selon l’expression de
-Forain, sont perchés sur la muraille à hauteur
-d’appui qui contourne la vasque. L’un, coiffé d’une
-casquette à la Daumier, est le bilieux à l’œil
-égrillard, à la babine lippue et simiesque. L’autre,
-encore plus monstrueux, représente tout le
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-déshonneur des cheveux blancs, un bout de langue
-obscènement coulé et presque vibratile, dans l’escalade
-et la luxure du sale désir, entre les deux
-gencives qu’on devine édentées et baveuses. Et
-dans le clapotis de sa chair, sous la claque lubrique,
-l’infortunée Suzanne, la petite mère aux mains
-courtes, dont la pire misère est d’être drôlatique
-en un tel déduit, se ramasse, se pelotonne, se met
-en boule.</p>
-
-<p>Et, comble d’ironie, son savon dans une soucoupe
-imite, près de la pleine lune de son opulent
-arrière-train, un œuf que cette poule dodue viendrait
-de pondre.—Et l’on reconnaît aisément, en
-cette bedonnante sirène des livres saints, la sœur
-des Tritons ventrus des toiles mythologiques.</p>
-
-<p>On raconte que Bœcklin a caricaturé de ses
-ennemis dans les mascarons qui grimacent sur la
-Kunsthalle. Les vieillards de la Suzanne au bain
-pourraient bien être de tels vengeurs; et, qui sait?
-la Suzanne elle-même.</p>
-
-<p>Le Prométhée de Bœcklin, à vrai dire, exposé
-en de détestables conditions d’embu, me semble
-un grand effet manqué. Un géant sans assez
-d’énormité dans un site, sans assez de grandeur;
-et le bondissement des cent mille océanides Eschyliennes
-réduit à l’écume d’un sorbet.</p>
-
-<p>En revanche, le <i>Berceau du jardin</i>, sous lequel
-deux vieillards, un Philémon et une Baucis cossus,
-coulent les dernières heures d’un jour heureux,
-d’une existence fidèle, entre des pots de jacinthes
-et des carrés de tulipes, forment un tableau dont
-la reproduction même a du charme. M. Ritter le
-décrit bien. Non moins que ce retour du chevalier,
-<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-d’une très pénétrante poésie, et dans lequel le
-roux des cheveux du voyageur et la rousseur des
-cimes du bouquet d’arbres se répondent et se
-rallument avec plus d’éclat dans la fenêtre éclairée
-dont l’œil rouge fait battre le cœur du chevalier
-qui</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">S’assied avant d’entrer aux portes de la ville,</div>
- <div class="vers">Et respire, un moment, l’air embaumé du soir.</div>
-</div>
-
-<p>—Dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Somnium breve</i>, grand panneau
-allégorique, de Bœcklin, qui appartient au musée
-de Bâle, il faut admirer, outre des mérites de
-composition, de tenue générale, d’atmosphère
-limpide et rutilante, de couleur harmonieuse et
-riche, la vraie vie des deux marmots du premier
-plan, deux mioches associant Jordans et
-Renoir et dont la triomphante nudité suit attentivement
-le trajet étoilé d’une pâquerette mise par
-eux à flot sur un ruisselet translucide.</p>
-
-<p>Dans la Vénus genitrix, c’est le volet de droite
-de ce triptyque qui est remarquable. Je démêle
-bien dans le central panneau la difficultueuse
-allégorie d’une Cypris debout sur une terre
-fumante de germes, invitante déesse dont le
-torse s’azure de l’obscure clarté du bleu de la nuit
-propice aux amours. Mais dans ce volet de droite
-qui me paraît la plus notable des œuvres exposées
-là, ordonnance, composition, dessin, coloris, concourent
-à un effet intense et puissant, réalisé sans
-faiblir. Sous un pommier, arbre de science du
-bien, aux rouges fruits savoureux entre lesquels
-blonde et chaude apparaît aussi la tête dorée du
-travailleur qui les cueille, la famille ouvrière resplendit.
-Assise, l’épouse,</p>
-
-<div class="poem">
- <span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
- <div class="vers">La nourrice au sein nu qui baisse les paupières</div>
-</div>
-
-<p class="noind">allaite son poupon d’une mamelle restée blanche
-à l’abri de la chemise et juste au-dessous de la
-brune région du cou baissée, dorée par le hâle.
-Un garçonnet tout nu, fruit déjà plus mûri de la
-Vénus Génitrix, s’étire et croît tel qu’une vive
-plante de chair; et le bleu luxuriant de la toile
-des pauvres vêtements rapiécés comme d’oripeaux
-de turquoises et de haillons de lumière, le sang
-rose sous les jeunes tissus, le bistre de la peau
-de l’adulte et jusqu’à ses callosités rudes, enfin la
-pulpe étincelante des fruits cueillis, tout cela
-chante et s’exalte en une symphonie de tons éclatants
-pleine d’allégresse et de vie.
-#/</p>
-
-<p>Et, pour conclure maintenant, si vous entendez
-prononcer le nom de Titien au sujet de l’<i>Angélique</i>,
-de Véronèse, à propos de la <i>Muse d’Anacréon</i>, et
-de Murillo à l’occasion de tels ou tels petits anges;
-si l’on vous dit que les cavaliers maures dans un
-paysage évoquent le souvenir de Delacroix; le
-combat devant la Burg et certaine source, celui
-de Gustave Moreau; la <i>Nymphe et le Satyre</i>, celui
-de Baudry; la <i>Nuit</i>, celui de Watts; telle Bacchanale,
-celui de Corot; quelques muses, celui de
-Fantin, et cette lourde Flore aux épaules bien modelées,
-à la belle draperie violette arpentant cette
-prairie diaprée, du pas velouté de ses vilains
-chaussons rouges que le peintre a bien fait de transformer
-en cothurnes dans son projet de vitrail, la
-funeste comparaison d’un Tadema suisse, répondez
-qu’il faut de suggestives images pour susciter
-<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span>
-la mémoire de tant de grands et charmants noms,
-sans omettre ceux de Millet et de Millais. Ajoutez
-qu’un de ceux qui serait rappelé de moins loin à
-propos de Bœcklin, serait celui d’Élie Delaunay
-qui traça une gracieuse image de la veuve de Bizet
-aux yeux pleins d’une sombre flamme; mais
-qu’une gloire plus magnifique, entre tant d’attributions
-diverses, est celle qui reparle de Giorgione—s’il
-est vrai que certaines toiles de Bœcklin,
-pleines de tons savoureux et d’ors blondissants,
-d’ambres chauds et de rousses ombres,
-auxquels le temps promet une maturité plus harmonieuse
-encore—se haussent jusqu’à la dignité
-de rappeler le <i>Concert champêtre</i>.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XIII<br />
-<span class="smcap">A Jean-Louis Forain.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_237">
-
-<h2>VERNET TRIPLEX</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="rhalf">
-<p>M. Vernet a reçu et recevra
-quelque temps encore les faveurs
-du suffrage universel, mais l’avenir
-lui sera dur.</p>
-
-<p>Malheur aux artistes qui n’auront
-travaillé que pour amuser la
-plèbe contemporaine! De leur vivant
-ils reçoivent toute leur récompense.
-Le succès leur arrive éclatant,
-sans mesure. Qu’ils demeurent ensevelis
-dans cette gloire, plus banale
-peut-être que la fosse commune.</p>
-
-<p class="ralign">(<span class="smcap">Théophile Silvestre.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="sep2">«Pourquoi voit-on toujours le mal l’emporter
-sur le bien?» demande au docteur Rémonin de
-l’<i>Étrangère</i>, pour lequel posa notre Henri Favre,
-une de ces caqueteuses chères au théâtre de Dumas.
-Et Favre de répondre ce mot plus profond que
-Rémonin: «Parce qu’on ne regarde pas assez
-longtemps.»—Oui, l’affamement de justice clamé
-par la tête demi-décollée d’André Chénier, dans son
-suprême vers, rencontre tôt ou tard son assouvissement,
-toujours. La satisfaction contenue, pour
-un noble esprit, dans l’idée de justice, vient moins
-de l’espoir d’une consécration que de l’introublable
-sérénité qui découle de ce penser: un contemporain
-engouement ne saurait pas plus assurer la
-gloire à un ouvrage vain que le dédain n’en pourrait
-priver un valable effort. La gloire est comme
-<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span>
-l’onde; elle reprend à la fin son niveau. Et c’est
-dans cette proportionnelle loi qu’il faut rechercher
-l’explication de ces brusques sautes de la mode et
-du goût qui transforment un indigne mépris pour
-une œuvre d’art en un enthousiasme non moins
-excessif.—Et cette sécurité, pour les autres et
-pour nous-mêmes, de la justice finale incessamment
-<i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i>, demeure le lest de bien des étonnements,
-la tare de bien des malentendus, la rectification de
-bien des maldonnes. C’est donc une indignation
-irréfléchie que celle qui nous agite en présence de
-certains succès, qu’il faudrait déclarer immérités
-si l’on ne devait au contraire voir dans cette éphémère
-ampoule du succès l’immédiat salaire seul
-assorti à des productions vaniteuses.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout à fait ou même du tout une
-illusion que ce pèse-réputations souvent par nous
-rêvé: une balance dont l’aiguille marquerait pour
-chacun son degré de mérite, rarement confirmant
-les verdicts, infirmant souvent les apothéoses.
-Seulement, le mécanisme en est patient comme
-Dieu, parce qu’il est comme lui éternel.—Il y a
-des notoriétés sans bases, improvisées de toutes
-pièces, pareilles à ce palais d’Aladin, duquel au
-matin la campagne ne portait pas trace, et qui, le
-soir, y multipliait des clochetons enguirlandés de
-feux, de fleurs et de féeries. Mais, au lendemain,
-la rase campagne s’étendait encore où le mensonger
-édifice avait lui, tandis qu’une construction
-lente et appliquée avait, quelque part, dans l’ombre,
-augmenté d’un rang de granit la base d’une tour
-immortelle.—J’userai encore de cet exemple: la
-lentille revêt en quelques heures, d’un tendre duvet
-<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span>
-verdoyant, le quelconque objet sur lequel on la sème.
-Et c’est un émerveillement de l’enfance d’admirer
-au lever, tout fourré de ce vivant <i>verd-naissant</i>,
-un vase, un ustensile. «Oh! ferait s’écrier à cet
-exemplaire bambin un moraliste amène, l’admirable
-plante qui croît en un moment! combien préférable
-à ce grain, à ce gland, depuis des mois
-enfoui dans le sol, et dont nous n’avons plus de
-nouvelles!» Mais, aussi vite qu’elle avait levé,
-l’insipide végétation se fane au pied de la séculaire
-forêt, au bord de la moisson mûrissante. Et le
-laboureur réfléchi en conclut «à quel point il doit
-croire—à la fuite utile des jours»!</p>
-
-<p class="sep2">La postérité est donc une permanente cour
-d’appel pleine de pourvois en cassation d’où sortent
-perpétuellement révisés des procès civils, historiques
-ou artistes. La réhabilitation de Pierre Vaux
-offrit, ces derniers temps, un éloquent exemple de
-l’<i>éternel devenir</i> de la justice et de la réalité de ce
-recours en grâce. «La création est une grande
-roue—qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un,»
-dit Hugo. <i>Voiturer</i> quelqu’un présente
-avec non moins de régularité l’autre tour de la
-même roue. «C’est Polichinelle, c’est Garibaldi!»
-écrivait à son tour Veuillot des mythes et des types
-auxquels Hugo, selon lui, prostituait l’airain de sa
-cloche. Disons, nous: c’est Bonaparte à travers
-les napoléoniennes collections, par le livre et la
-scène, l’exposition et l’imagerie devenue graduellement
-conforme à ce frappant vers d’un autre poète</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Tel <i>qu’en lui-même</i> enfin l’Éternité le change.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-A qui le tour? Chaque notable flot de la marée
-humaine apprête à rectifier à l’exégèse et dresse
-derrière le flot expiré, sa crête d’écume, un bandeau
-de perles. Napoléon révolu fait place à son
-fils. Le duc de <ins id="cor_33" title="Reischtadt">Reichstadt</ins> envahit les volumes et
-les théâtres, et déjà Napoléon III vient prendre son
-rang dans le dessin exhumé par Nolhac dans le
-Musée de Versailles. Certains hommes semblent
-élus pour en appeler, à l’égard des disparus oubliés
-ou trop vantés, de jugements excessifs, en tout
-cas influencés, trop proches, trop rapides. Une
-sorte d’envoultement a lieu. Chaque grande mémoire
-a, selon le degré de méconnaissance qui
-l’opprime ou l’oppresse encore, son défenseur, son
-protecteur, son metteur en œuvre. On dirait qu’elle
-le trouve, qu’elle le choisit, qu’elle l’organise.
-Rien qui le rebute durant cette période d’incubation
-ou de combat. Au contraire, il joue la difficulté,
-progresse sous l’embûche, prospère sous l’agression,
-aboutit par le martyre. Et quand les hauts lieux
-sont définitivement conquis à ceux que nous aimons,
-un étonnement nous vient presque des paladins
-que nous nous fîmes pour les leur gagner, comme
-si leurs âmes apaisées ou satisfaites nous avaient
-désertés, nous léguant un brin de leurs palmes.</p>
-
-<p>C’est ainsi, pour n’en citer qu’un petit nombre
-d’exemples, que Roselly de Lorgues se dévoue
-à Christophe Colomb; Chateaubriand ressuscite
-Rancé; un prêtre saint et savant poursuit en cour de
-Rome la canonisation de Jeanne d’Arc; M. Tamizey
-veille autour du curieux Peirese; la trouble
-mémoire de Lucrèce Borgia déjà s’élucide, et,
-qui sait? peut-être un jour celle de Gilles de Retz.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
-L’admirable de ce ressort, c’est que les procès
-mal jugés ne l’étant pas seulement par défaut,
-mais aussi par excès, nous voyons reparaître à la
-barre du temps ceux à qui le passé récent se montra
-trop doux et rentrer dans le rang ceux qu’en avait
-indûment tirés une faveur inéclairée ou irréfléchie.
-C’est donc une imprudente réapparition que celle
-qui vient faire déjuger de trop hâtives renommées.
-Mais un tel redressement est, non moins que l’autre,
-nécessaire à l’équilibre de la balance; ce n’est pas
-assez de couronner les méritants si leur diadème
-n’est fait des rayons impudemment attribués aux
-médiocres.</p>
-
-<p class="sep2">Il y a de ce dessillement dans celui que nous
-cause la réapparition à la surface de tant de
-louanges, de la trinité des Vernet, en l’honneur de
-laquelle il n’y a plus à se signer, et que le Saint-Esprit
-n’a pas visitée. Pas même sous la forme de
-ce frère Philippe, supérieur vénéré des Ignorantins,
-dont le portrait hérita sans doute de l’estime que
-le modèle inspirait et que nos parents tinrent pour
-chef-d’œuvre. Rien autre pourtant qu’en ce désagréable
-et superficiel miroitement de toile cirée
-commun à toutes les toiles et surtout aux portraits
-d’Horace Vernet, la fausse bonhomie du personnage
-vêtu de drap d’un noir sans beauté, la fausse
-édification théâtralement graduée, d’un rameau de
-buis, d’un crucifix, d’une statuette; la fausse simplicité
-d’une lézarde de portant dans un mur truqué,
-le tout amalgamé dans la fausse dignité d’un faux
-chef-d’œuvre. Que dire des autres portraits? Si
-celui de la maréchale de Castellane, née Greffulhe,
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-à défaut d’immortalité peut paraître assuré d’une
-élégante durée, c’est à la touchante grâce du modèle
-qu’il le devra, sous la fine auréole de ses frisons
-dorés, en l’exquise délicatesse d’un visage de fleur
-dont la tige est ce buste jeune, ce corps charmant
-simplement infléchi en une très féminine attitude
-que le peintre sut au moins surprendre et fixer, bien
-plutôt qu’à ce dernier qui le fut si peu, en dépit
-de pauvres recherches de complémentaires, dans
-ce que le savant et savoureux Whistler eût appelé
-un arrangement en rouge et vert, et qui ne présente
-pas plus la riche alliance de ces deux tons chez la
-<i>Sibylle persique</i> de van Eyck des collections Rothschild,
-que la criarde harmonie rouge et verte d’un
-devant de cabaret que Baudelaire avait intitulé:
-<i>Douleur délicieuse</i>. Non, rien que le rappel, par le
-feuillage d’un camélia se détachant sur une tenture
-garance, des carreaux de même ton d’un tartan
-dont s’enveloppent prosaïquement les genoux de
-l’idéale jeune femme.</p>
-
-<p>De même, exposé sous le n<sup>o</sup> 311, le portrait de
-son fils ne nous offre que l’image d’un joli garçonnet,
-à la moue volontaire, hardi sous sa calotte de
-cheveux blonds, et tout fier d’avoir battu en
-brèche... un pot de laurier-rose.—Au reste,
-c’est une si parfaite habitude de mal peindre en
-laquelle les toiles de ce plus illustre des Vernet
-entretiennent notre œil, que les organisateurs de
-l’exposition ont dû, sans doute pour n’en pas troubler
-l’ordonnance, reléguer presque hors de vue
-un portrait de femme qui, le premier jour, figurait
-en meilleur rang, et dont la moins inférieure qualité
-jurait parmi l’entourage.—Le portrait de
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-M<sup>me</sup> Delaroche-Vernet, petite châtelaine anémique
-et moyen-âgeuse, une fleur à la main, tient du
-dessus de pendule et de l’en-tête de romance.
-Certes, vous demanderiez en vain à ce pauvre portrait-étude
-de M<sup>lle</sup> Mars la raison de tant de
-triomphes. Combien près de lui s’éveille victorieusement,
-dans le souvenir, la magnifique étude-portrait
-de M<sup>lle</sup> Georges dans la collection Pourtalès!</p>
-
-<p>La famille royale du Czar Nicolas I<sup>er</sup> au <em>XVI</em><sup>e</sup> siècle,
-représentée sous la forme d’une chevauchée de dames
-et de varlets comme on en voit aux devants de
-cheminée en papier peint des hôtelleries, fait presque
-regretter l’alliance russe. Une tête de Christ
-n’est peut-être pas inférieure à celles de Dagnan-Bouveret;
-mais est-ce beaucoup dire?</p>
-
-<p>Le portrait de la marquise de Girardin est d’un
-ridicule touchant. La dame vogue toute seule sur
-un canot du nom de <i>L’Aimée</i>. Un saule pleure au-dessus;
-un voile flotte au travers; une écharpe
-trempe dans l’eau; et rien ne nous est épargné:
-souliers à cothurnes et lorgnons en bésicles. Mais
-la palme—une palme qui devrait être un bouquet
-d’édelweiss!—est, pour un petit portrait de
-Louis-Philippe à Reichenau, bien précieuse pour
-le Club alpin. Dans un paysage de montagne, le
-roi, en toupet et l’alpen-stock à la main, s’apprête
-à noter sur un agenda les beautés de ce site alpestre.</p>
-
-<p>Un autre portrait de Louis-Philippe, comme
-duc d’Orléans, nous rappelle l’extraordinaire portrait-écrit
-de ce prince tracé par les Goncourt dans
-leur <i>Italie d’hier</i>.</p>
-
-<p>Et, dans le tableau du genre, <i>La Ballade de Lénore</i>,
-<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span>
-<i>L’Aigle russe déchirant la Pologne</i>, <i>Mazeppa</i>, ne sont
-que de romanesques couplets à prétentions grandioses.
-C’est ainsi que le petit tableau de l’<i>Oiseleur</i>
-fait penser à un Millet sans génie.</p>
-
-<p>Oui, sans génie; tel est le correctif, le <i>privatif</i>
-qui s’ajoute forcément à tout grand nom dont le
-souvenir s’évoque au cours de cette exposition
-trilogique. C’est à un Canaletto sans génie que
-font penser ce port de Toulon, ce port de Marseille
-de Joseph Vernet. Sans génie encore ces
-Corot<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, aussi pourtant préventifs en leur fin
-mélange du rose des édifices romains, du bleu
-tendre du ciel, de l’eau qui les redit et où ils
-tremblent. Les deux toiles les plus délicates de
-cette exposition de Joseph, gâtées pourtant par ce
-ridicule <i>feuillé</i> de l’époque, duquel Gavarni fait dire
-à un de ses personnages: «Pourquoi le fais-tu
-toujours avec les mêmes 3?» Hubert Robert, sans
-génie dans ce tout de même joli tableau des <i>Lavandières</i>,
-au groupe agréable. Mais surtout, parmi
-tant de tempêtes de carton et de clairs de lune en
-tôle, entre tant de soleils levants ou couchants aux
-tons de coing, Claude Lorrain sans génie!</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a>
-Qui, lui-même, n’en peut mettre dans la toile de Joseph Vernet,
-dont il fit la copie en 1820.</p>
-</div>
-
-<p>Certes Carle m’en paraît moins dénué, avec au
-moins des idées cocasses, son clerc de procureur,
-le nez dans son cornet, durant que son coiffeur le
-poudre; un pisseur renouvelé de Jan Steen dans
-un coin de tableau: sorte de <i>besogneux</i> naturels et
-pressés, qu’il aimait peindre, accroupis sous l’escabelle
-même de l’afficheur qui interdit les ordures;
-des gens en perruques en proie à cet inconvénient
-<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span>
-prévu par Poë, et dont il écrit: «Je ne sais comment
-l’accrochement se fit, mais il eut lieu»; avertissement
-redevenu salutaire en notre temps où les
-femmes se remettent à porter perruque. Et d’autres
-caricatures, dont deux<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ont quelque chose de
-Constantin Ghys; puis ces montgolfières qui
-mènent un peintre assez près du soleil pour le
-portraiturer, ou font voir à l’aéronaute la lune en
-plein midi, en le plaisant retroussement de jupes
-d’une Incroyable pendue à sa nacelle. Je ne parle
-que pour mémoire de maladroites aquarelles
-représentant des exercices équestres. Celles-là ne
-valent guère mieux que les surprenants <i>ex-voto</i> qui
-déconcertèrent notre piété dans un couvent de la
-Turbie. Il y en avait plus de mille qui figuraient
-des gravats ou des attelages arrêtés par la Sainte-Vierge
-au-dessus d’un enfant miraculé; je me
-souviens surtout de l’une d’elles, où se voyait un
-cochon noir reniflant un marmot, auquel Marie,
-pour le sauver du groin menaçant, infusait sans
-doute une odeur délicieuse. Enfin, bien des amusantes
-gravures de modes aux drôlatiques appellations:
-cravates à oreilles de lièvres, cheveux
-François I<sup>er</sup>, chapeau en barque ou en bateau, habit
-crottin, charivari de breloques.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a>
-N<sup>o</sup> 141.</p>
-</div>
-
-<p>Si je veux encore décrire une petite Sapho en
-lithographie, attribuable à je ne sais lequel des
-trois, des quatre Vernet, en son modeste cadre,
-c’est qu’elle m’émeut sous la pluie à bâtons rompus
-qui noie son paysage de rochers incisés d’inscriptions
-grecques, sous ses faux bijoux, ses
-culottes, son turban de sultane de M<sup>me</sup> Cottin, en
-<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
-son attitude prête pour le malassin à côté d’un
-pissenlit symbolique: c’est que je vois en elle, en
-dépit de ces détails falots, l’aînée de deux nobles
-filles de Chassériau, la Sapho qui se jette, laquelle
-inspira Gustave Moreau, qui n’en faisait pas
-mystère; et cette autre plus pathétique Sapho,
-théâtre de mouvements opposés, non résolus encore
-entre sa torture amoureuse et l’épouvante du trépas,
-les traits convulsés d’une éparse horreur, la main
-crispée d’un vertige mortel, tout le corps ramassé
-en un élan retenu, blotti au fond de cette tragique
-anfractuosité comme un alcyon humain terrifique
-et tendre.</p>
-
-<p>Nous voici loin de la risible Sapho de Vernet,
-qui eut du moins cette grâce de nous rappeler ces
-sœurs poétiques. Ainsi de nombre de leurs tableaux,
-desquels on peut résumer qu’ils offrent un éminent
-et historique exemple de ce que des contemporains
-peuvent supporter de génie: à savoir en manquer.</p>
-
-<p>C’est pour cette instructive conclusion qu’il faut
-savoir gré aux distingués instigateurs de cette
-exposition d’avoir dérangé les Vernet dans leur
-immortalité revisable. «L’on ne peut pas être et
-avoir été», dicton qui devient profond quand on
-l’applique à l’usurpation des royautés d’art. Mais
-une voix l’avait déjà chanté de son vivant au brillant
-Horace: «Vous n’avez qu’un temps à vivre!»—La
-même oraculaire voix qui prônait Wagner
-sous les sifflets parisiens en 1861, voix de métal
-incorruptible dans lequel vibrent toutes les notes
-et reluisent tous les filons de nos plus puissantes
-ou subtiles admirations d’aujourd’hui: Delacroix,
-Ingres, Millet, Manet, Gautier, Flaubert, Leconte
-<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span>
-de Lisle, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont,
-Whistler, Seymour-Haden, Legros, Bracquemond,
-Jacquemard.—Et c’est un si sagace discernement
-qui rend plus inexorable, un tel oracle formulé à
-propos d’Horace: «Je hais cet homme parce que
-ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une
-masturbation agile et fréquente, une irritation de
-l’épiderme français.»—Et c’est à Dumas père,—dont
-l’art n’est pas sans rapports avec celui de ce
-Vernet, que le critique dédiait cette autre appréciation
-pittoresquement similaire: «Éruption volcanique
-ménagée avec la dextérité d’un savant irrigateur.»</p>
-
-<p>Quant à l’immortel instantané de Théophile
-Silvestre sur Horace Vernet, le peintre à la fois
-«dépourvu de caractère dans le dessin, d’unité
-dans la composition, de magie dans le clair-obscur,
-de concentration dans l’effet et d’harmonie dans la
-couleur»,—«un peintre sans émotion, sans poésie,
-sans caractère; qui comprend le paysage en officier
-d’état-major, l’histoire en sténographe, la splendeur
-en tapissier»,—en un mot «le Raphaël des cantines»!
-qui n’a gardé «dans sa mémoire qu’une
-bigarrure des objets»,—«à qui la gravité et la
-réflexion vont comme le silence et la solennité
-conviennent à la pie et à l’écureuil»,—et «qui a
-tué quarante ans d’un pinceau impassible tous les
-peuples du monde», c’est une magistrale interview,
-au réquisitoire inéluctable, au questionnaire habilement
-insidieux: «La quantité n’est pas la qualité,
-et Dieu me préserve d’établir entre l’artiste français
-et le peintre flamand un rapprochement sacrilège.
-Le génie de Rubens s’épanche en splendeurs immortelles;
-<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span>
-la verve d’Horace Vernet flue en vulgarités
-éphémères; le maître d’Anvers répand
-triomphalement l’éloquence et l’art; le faiseur de
-Paris en répète intarissablement le caquetage:
-l’un est le lion, l’autre est le singe.»—«Les
-plus importants tableaux du peintre de la <i>Smala</i>
-sont des ouvrages mort-nés.»</p>
-
-<p>Conclusion sévère. Moins pourtant que celle-ci,
-la plus caractéristique, du peintre sur lui-même:
-«Je n’ai qu’un robinet, mais il a bien coulé, et
-quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, n’en
-verra sortir rien de bon.»</p>
-
-<p>Ce robinet a la forme d’un canon, et la gloire
-d’Horace Vernet, qui en a tant coulé, ressemble
-à ce petit rond de fumée qu’il a peint dans sa
-<i>Bataille de l’Alma</i>, et dont il a dit: «Ça, c’est
-une observation très exacte que j’ai faite sur
-l’artillerie; cet anneau de fumée paraît ainsi
-quand la pièce a fait feu.»</p>
-
-<p>L’avenir, et pas très lointain, jugera-t-il que le
-seul tableau d’Horace Vernet vendu son juste prix
-fut cette tulipe qu’il peignit à onze ans pour M<sup>me</sup> de
-Périgord, et qu’elle lui paya vingt-quatre sols?—Le
-petit anneau de fumée lui-même est-il près de
-se dissiper?—Et çà, est-ce une très exacte observation
-faite sur la gloire?</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XIV<br />
-<span class="smcap">Au Baron Arthur Chassériau.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_251">
-
-<h2>ALICE ET ALINE<br />
-<span class="smcap cs7">(Une Peinture de Chassériau.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="poem" style="width: 19em; margin: 2em 0 2em auto;">
- <div class="vers">Quelque chose qui soit royal, et qui reste.</div>
- <div class="attrib"><span class="smcap">Chassériau.</span></div>
-</div>
-
-<p class="sep2">J’ai prononcé le nom de Chassériau dans un
-précédent essai. Je salue une heureuse occasion
-d’y revenir et d’insister, bien que partiellement,
-aujourd’hui, sur le propos de cet artiste privilégié,
-mort jeune, aimé des dieux, et de Théophile Gautier—qui
-n’en est pas le moindre.—Occasion
-de m’étonner aussi en lisant un ample ouvrage
-d’ailleurs bien inspiré par la noble et charmante
-mémoire de Chassériau, qu’une telle amitié dut
-parfois <i>gêner</i> cet artiste.—Gêner? L’adjuvant
-réconfort, l’incessant concours d’un commentaire
-de poésie, d’un dithyrambe d’amour, d’une paraphrase
-de beauté; d’infiniment sensibles incantations,
-d’indéfiniment subtiles variations sur chaque
-nouveau thème proposé par le peintre ingénieux à
-son génial coryphée.—Gêner dans sa modestie
-peut-être?—Pas même. L’échange d’une haute
-compréhension plane au-dessus de la flatterie embarrassante
-et fastidieuse, pour atteindre à l’apologie.—Quel
-que soit donc le malentendu générateur
-du mot que je viens de citer, le terme
-demeure fâcheux et gênant lui-même. Au reste, il
-ne semble pas qu’une égale lumière dirige les
-<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>
-travaux d’un même critique au travers d’une
-œuvre à cataloguer et à expliquer; autour d’un
-artiste à biographier, et à entendre. L’Apôtre l’a
-transcendantalement différencié: les uns ont le
-don des langues; les autres, le don de les interpréter:
-ce ne sont pas les mêmes.—C’est donc
-une surprise plus grande encore que nous cause
-la totale, l’injurieuse méprise—à notre sens—du
-même appréciateur de bonne foi, à l’égard
-d’une peinture du même maître. Une œuvre somptueuse
-et vertueuse dont je ne crois pas faire un
-mince éloge en affirmant qu’elle aurait plu à
-Hello, qui exécrait la peinture du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle, et ce
-qu’il appelait «des cadavres roses».—Un
-tableau dont M. Degas parle avec émotion et
-duquel Gustave Moreau a placé la reproduction
-au seuil de son Musée, afin d’affirmer, au delà du
-Temps, son admiration pour elle.</p>
-
-<p>C’est le lieu d’insister sur ce point capital en
-l’artistique histoire de notre époque, je veux dire
-le partiel engendrement par l’œuvre du peintre
-du Tepidarium, de deux maîtres-peintres contemporains:
-Gustave Moreau et Puvis de Chavannes.</p>
-
-<p>Rien d’ailleurs de moins malaisé à constater et
-qui, en aucun moment, ait pu se donner pour une
-trouvaille. Une simple visite à la collection que
-M. Arthur Chassériau a réunie des œuvres de son
-parent suffit, sous son obligeante et éclairée conduite,
-à faire éclater aux yeux et toucher du doigt
-cette constatation capitale.</p>
-
-<p>Il faut le répéter, chaque fois que s’impose une
-telle remarque, nous ne voyons en ces rapprochements
-qu’une réverbération mutuellement élogieuse.
-<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span>
-Une œuvre immense peut gésir tout entière
-en germe dans le pli d’une draperie; comme
-toute une forêt, dans un gland de chêne, et toute
-une moisson dans un grain de blé. L’important,
-en la suture historique de ces chaînons traditionnels,
-c’est le point circonscrit et pourtant soutien
-de tout l’art du passé, support de tout l’art de
-l’avenir; le point de contact des deux chaînons,
-l’affleurement des deux pensées. Chez le grand
-maître du <i lang="la" xml:lang="la">Ludus pro patriâ</i>, ce point est fugitif et
-restreint. Mais indéniablement il existe, et se
-manifeste en certains allongements de figures couchées
-et moulées par leurs draperies; en des complications
-ou des simplifications de gestes symboliques;
-en d’expressifs tournoiements de voiles.</p>
-
-<p>Je relève dans les cahiers de Chassériau les
-deux phrases qui me semblent, entre plusieurs,
-dépositaires de l’alliage de ces deux artistes:
-«Faire un jour dans la peinture monumentale,
-ou en tableaux, des sujets tout simples tirés de
-l’histoire de l’homme, de sa vie,—ainsi le penseur,
-le joueur, le désœuvrement, la douleur, le
-retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres
-de sa ville monter dans l’air, les prisonniers, la
-liberté, le dégoût, l’épouvante, la colère, le courage,
-la misère, le faste, l’amour, et autant de
-sujets où l’on peut être émouvant, vrai, et libre.»
-«La science, l’harmonie, les astres, les étoiles.
-Des jeunes hommes qui contemplent le ciel illuminé,
-avec les instruments nécessaires aux mains;
-d’autres, qu’on aperçoit dans le fond de l’édifice,
-travaillent et méditent sur l’Histoire et les Sciences.
-L’un qui regarde, l’autre qui dicte, le troisième qui
-<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
-écrit.» Éloquente résurrection des formules de
-Giotto, dont Chassériau a effectué quelques-unes
-(notamment l’allégorie du Silence, dans les fresques
-de la Cour des Comptes) et dont Puvis de
-Chavannes a multiplié la réalisation magnifique.
-Écoutez encore: «Faire à la Méditation une draperie
-traînante et négligée. Le Silence très enveloppé,
-l’Etude moins couverte.»—«Deux enfants
-qui remplissent les buires ou les corbeilles (penser
-aux églogues de Virgile), leur mettre dans les cheveux
-des vignes, et un rayon de soleil sur l’un
-d’eux.»</p>
-
-<p>Au reste, les existences des deux artistes, elles-mêmes,
-durent affleurer, et j’ai admiré, dans la
-collection Chassériau, une gracieuse figure de
-jeune femme: la princesse Cantacuzène.</p>
-
-<p>Quant à Gustave Moreau, son atmosphère
-n’éblouit-elle pas tout entière dans ces quelques
-phrases de Chassériau: «Le ciel, d’un bleu exquis,
-les montagnes ordinairement comme du tapis le
-jour, l’air poudré d’or, ce qui donne une vapeur
-splendide; le petit bois extrêmement bleu et lumineux
-près d’une eau vert émeraude, et, çà et là,
-des trous éclatants de soleil»?—«Faire le ciel
-d’un bleu pâle qui devient rosé vers les nuages,
-les nuages d’or rosé, la mer bleue; les lumières
-des nuages très vives, les nuages du fond déjà
-pâlis et plus doux de couleurs qui s’effacent, la
-montagne rougeâtre comme une brique.—Un
-ciel tout marbré d’un ton verdâtre et blanc, certaines
-places bleues, la lune éclatante, le tout
-fantasque et triste.—Le soleil en face, le ciel
-<ins id="cor_34" title="rogue">rouge</ins> pourpre, le tronc des arbres d’un noir bleu,
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-sourd, les petits nuages du ciel or sur bleu, les
-cyprès d’un ton sérieux, le haut du pin très vert,
-doré et rouge.—Dans la montagne d’un ton
-radieux, un ciel avec des nuages blancs et exquis,
-bleu doux en haut; des troupeaux blancs dans la
-plaine verdâtre.—Dans les seconds plans, faire
-les choses très précises par les plans et grandes
-masses qui ôtent les détails vrais, sans aucun
-trait noir; l’air qui passe entre ces objets et ceux
-du premier plan leur donne quelque chose de
-velouté.»—Rapprochements d’autant plus
-curieux qu’on est plus familiarisé avec l’œuvre de
-Moreau.—Achevons par celui-ci, des plus marquants:
-«Quant à mettre dans la peinture du soir
-des tons riches, brillants et forts, il ne faut guère,
-quand ils sont clairs, les mettre que par parties
-peu grandes et avec art, <i>comme un bouquet</i>, et
-<i>surtout vers le milieu</i>.» Oui, on peut dire que la
-transformation de la Daphné, peinte par son ami,
-fut moins le changement de cette Nymphe en un
-rose laurier, que la conversion de l’œuvre de
-Moreau incertain, peut-être autrement orienté, en
-tant de verts lauriers et de palmes d’or, que lui
-cueillirent ses glorieux Mythes. La modeste mais
-révélatrice égratignure d’une eau-forte, en laquelle
-tenait pourtant tout le saut de Leucade, put bien
-alors enfanter à soi-même le futur illustre peintre
-de tant de Saphos empourprées ou bleuies des
-rouges adieux des couchants ou de froids baisers
-lunaires, non moins que de la fulgurante
-irradiation de leurs cuirasses en pierreries.</p>
-
-<p>Aussi ne fut-ce que justice, le commémoratif
-hommage que fit à la mémoire de Chassériau,
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span>
-fauché en sa fleur, Moreau survivant et lui dédiant:
-<i>Le Jeune Homme et la Mort</i>, funéraire libation d’art,
-nénie colorée.</p>
-
-<p>L’intéressant volume, lequel contient une appréciation
-que nous n’aimons pas, d’un tableau qui
-nous est cher, et que nous nous réservons de
-décrire, nous étonne en nous parlant du contour
-«chaste» de l’entre tous sensuel Ingres; mais il
-nous offre à glaner, suivant notre particulière
-prédilection, dans l’histoire de celui qui fut, un
-temps, son élève préféré, des traits de caractère
-ou des détails d’existence. Il plaît à notre goût du
-rapprochement historique des personnalités et des
-circonstances, que Chassériau se soit montré
-pince-sans-rire, comme Villiers-de-l’Isle-Adam,
-autre mémorable défunt, et qu’il ait devancé dans
-cette avenue Frochot, de lumineux séjour, Alfred
-Stevens, autre vivant admirable.—Il sourit à
-notre fantaisie qu’il ait accroché l’arbre généalogique
-de tant de chevaux qu’il avait aimés, aux
-murs mêmes de ce boudoir dont les miroirs auraient
-reflété tant de femmes qu’il avait chéries. Et nous
-nous complaisons à imaginer qu’une épigraphe
-courant en bordure autour de ce mystérieux
-retrait ait bien pu être ce distique de Musset,
-succinct exposé de tant d’amours légitimes:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,</div>
- <div class="vers">Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses!</div>
-</div>
-
-<p>L’Océan et l’azur (Thalamos, Thalassa) Chassériau
-en fait le lit amoureux et le lumineux dais
-de son Anadyomène. Les femmes, toute son
-<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span>
-œuvre, comme tout le tendre secret transparent de
-sa noble vie ébruitée, dit à quel point il en fut
-épris. Les femmes qui, sur la route des Marais
-Pontins, lui apparaissent «toutes auréolées de
-cheveux d’or».</p>
-
-<p>Ses souvenirs à la plume en esquissent de charmantes,
-ou de leurs atours; et «des changements
-dans les figures des femmes» lui semblent pouvoir
-suffire à indiquer dans un tableau, l’heure
-claire ou crépusculaire de la scène. Observation
-digne d’un amoureux bien précieusement raffiné
-et sensitif.</p>
-
-<p>A l’égard des chevaux, lisez ses croquis écrits,
-en lesquels ils piaffent, quelques-uns, sous des
-harnais roses. J’en fais défiler deux ou trois,
-entre cent: «De beaux jeunes gens à cheval...
-chevaux vifs avec des yeux ardents et fins et de
-petites narines.—Faire un alezan doré, le nez
-avec des tons roses et bruns (tache blanche).—Les
-chevaux nourris d’orge sont lestes, détachés,
-fins de contours et lustrés. Ne pas oublier que dans
-l’ombre les yeux des chevaux ont des tons brillants,
-bleuâtres, luisants et mats comme des
-reflets glauques qui brillent; tout le noir de l’œil
-luit dans l’ombre.—Une robe de cheval assez
-rare, gris fer mêlé de bleu et pas très pommelé,
-presque uni, les naseaux roses.—Deux chevaux
-avec des crinières dorées arrêtés à un char et l’un
-mordant l’autre en jouant.» Enfin, cet aphorisme:
-«Penser à la vie <i>musclée</i> des chevaux» qui donne
-lui-même à penser que Chassériau pourrait bien,
-tout comme Fromentin et surtout Boëcklin, avoir
-connu l’état de Centaure! C’est encore sous un
-<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span>
-céleste vélum d’azur qu’il fait s’ébrouer les chevaux
-du calife Ali-Ben-Ahmet qui mériteraient de
-traîner l’Aurore. Enfin, les roses et les lauriers
-s’unissent et se greffent sur ce laurier-rose en
-lequel le peintre a changé sa Daphné. Et n’est-ce
-pas encore une fleurette de cet arbuste païen, qui
-symbolise, aux lèvres de certain jeune Arabe,
-tout cet Orient coloré, parfumé, lequel fut aussi
-une des passions de l’artiste, qui, dans la réalité
-poétique, nous paraît offrir une ressemblance
-avec Chénier, et dans la poétique fiction, avec le
-Coriolis des Goncourt.</p>
-
-<p>Au premier il s’apparente fraternellement par
-ce passage bien symptomatique de ses notes: «Il
-faut voir les maîtres et l’antique à travers la
-nature, autrement on n’est plus qu’un souvenir
-usé; et, avec cela, un souvenir vivant.»—Du
-second, il procède par le sentiment très délicatement
-sensorial de toutes les nuances.—Le ciel
-lui apparaît comme une «coquille de nacre grise
-avec des reflets d’argent<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.»—Il voit des <i>tons de
-satin</i> dans les ombres des villes ardentes du Midi;
-de la <i>tendresse</i> dans l’effacement des troncs d’arbres;
-et, parmi les teintes de l’automne, certains bleus
-qui lui rappellent <i>les cernures des yeux des mourants</i>.
-Certain paysage d’hiver lui semble <i>chaste</i>, et c’est
-encore cette métaphysique invasion de l’humanité
-dans la nature qui le relie à Gustave Moreau, en
-lui faisant décrire un ciel <i>soucieux</i> ou un ciel <i>sauvage</i>.
-«Des oiseaux blancs qui courent sur des
-terrains verts» sont pour lui «ombrés et mordorés
-par les ombres des nuages». Il veut peindre un
-<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span>
-ange avec des vêtements d’un ton de ciel qui <i>l’y
-rattachent pour ainsi dire</i>, «comme s’ils en faisaient
-partie et qu’il remontât dans sa patrie». Déduction
-vraiment de poète, à laquelle ne le cède pas
-ce mémorandum finement lumineux d’un rendez-vous
-sidéral: «Pour l’étoile dont j’ai besoin,—hier
-24, le soir à neuf heures, l’étoile était d’un
-blanc doré, le ciel bleu mêlé de gris, et tout autour
-une lueur blanche et fine. C’est l’unique fois que
-je l’ai vue ainsi.» Ne dirait-on pas le mémorial
-d’une rencontre d’amour?—Une élégante ou
-pénétrante sensation de l’Orient fait encore de
-Chassériau le frère de Coriolis: «Un Arabe mourant
-près d’un ravin plein de lauriers-roses... des
-femmes maures pleurant sur des tombes.—Des
-hommes et des femmes coiffés de jasmin blanc qui
-pend à leur coiffure, en guirlandes... des étoffes
-légères couvertes de points d’or comme des étoiles.—Un
-enfant en veste d’or, les cheveux attachés
-par derrière avec un ruban orange.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a>
-Notes de Chassériau.</p>
-</div>
-
-<p>Ces notes de Chassériau contiennent des conseils
-de métier, voire des directions de conscience,
-en lesquels on sent se magnifier comme l’impérieuse
-prescription d’un Léonard: «Prends garde,
-avant de faire une chose belle et charmante,
-<i>qu’elle puisse se voir</i>.—Une chose inventée, si
-grande qu’elle soit, est inférieure à une chose
-médiocre copiée; l’idée de l’art, c’est l’exécution,
-la reproduction intelligente de ce qui est.—Ne
-laisser l’œuvre que presque satisfait.—Regarder,
-pour arriver aux tons des étoffes, si sous le ton
-réel, il n’y en a pas un autre dessous, et commencer
-par celui-là, afin d’arriver à la transparence; que
-<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span>
-la forme soit plutôt au-dessus de l’idée, que l’idée
-au-dessus de la forme.—Les conviés (de Macbeth)
-ne comprennent rien; <i>lui seul comprend</i>.—M’écouter
-et me croire toujours seul; ce que
-j’éprouve sur moi est toujours la vérité, c’est le
-résultat de l’expérience de ce que j’ai souffert; on
-ne connaît que ses souffrances, on ne peut savoir si
-d’autres les ont eues, et il ne faut croire qu’en soi.—Chercher
-dans le hasard qui a quelquefois des
-forces.» Et ce beau compliment à un coucher de
-soleil: «C’était sublime, ne pas l’oublier.»—Enfin,
-le choix des épithètes qu’il pose comme des
-touches et accumule dans ses notes, comme des
-couleurs sur une palette, nous donne la couleur de
-bien de ses façons de ressentir: «Fier et grand.»
-Ceci bien d’accord avec cette indication valeureuse:
-«Faire un champ de bataille couvert de morts,
-tous avaient reçu leurs blessures de face.»—«Doux,
-riche et nouveau.—Superbe, varié et
-distingué.—Doux, ferme et profond.—Grand,
-sublime et attendrissant.—Pur, net et bleu.—Est-il
-nécessaire d’ajouter que toutes ces citations
-ont été élues dans l’ensemble des <i>pensées d’art</i> de
-Chassériau, avec une application tout au moins
-très vétilleuse qui constitue, de par l’assortiment,
-la répartition, l’appropriation et leurs conséquences,
-le meilleur titre du présent travail.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>«Chaque tête aimée et trouvée belle, pour une
-raison, devient une chose originale, rendue comme
-on la sent.»—Et, ailleurs: «voir dans les têtes
-<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span>
-en les copiant la beauté éternelle, et choisir la
-minute heureuse»—tels sont les deux aphorismes
-de Chassériau (le second un peu teinté de Baudelaire),
-lesquels nous introduisent parmi ses portraits,
-bien solennelle région de son œuvre.
-Ajoutez-y, pour certaine partie matérielle, une
-remarque de profonde ironie philosophique sur
-«la question de prix, toujours si grave pour tous
-les gens riches».</p>
-
-<p>Les indications de types ou de costumes qui
-nous guident à cette terre promise sont, entre
-autres, les suivantes: «Une robe d’un vert exquis
-en soie verte forte, un peu foncée, et des tons
-changeants or doux.—Faire avec mon croquis
-d’Avignon un jeune homme <i>blond roussi</i> avec des
-yeux bleus, clairs comme les eaux du Rhône.—Faire,
-pour un portrait de jeune femme, une robe
-blanche en mousseline, et une écharpe de même,
-des cheveux blond cendré, avec un peigne bleu
-d’azur à dessins d’or; pour un autre portrait, une
-robe à grands plis cassants, gris extrêmement
-clair, perle, presque blanc.»—Il y a d’un Ricard,
-dans cette description.—«Une femme a l’air doux
-et tendre. Elle cause en s’appuyant sur une chaise;
-tout en gaze blanche, avec une écharpe de tulle
-qui tombe négligemment sur l’épaule droite, les
-chairs grenues et satinées, les ombres tendres et
-mystérieuses, non pas la nature, mais la poésie de
-la nature. Le vêtement du haut, blanc, doux, le
-teint franc et riche, les cheveux tordus, la robe
-du bas bariolée bleu et or chiné, riche et
-étranger.—De beaux yeux bleus tristes, le haut
-de l’œil cerné et un peu cave, des cheveux blond
-<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span>
-cendré; quand je me servirai de cela, appuyer sur
-la grâce, la finesse et l’originalité de cette nature.—La
-peau rose, blanche et mate, les cheveux
-doux, blonds et cendrés, des fleurs rouges, une
-robe grise, dans les joues des fossettes d’un modelé
-large et bon, les cils très blonds, ce qui donne un
-air pur et particulier...»</p>
-
-<p>Ces premiers jets de vision, succinctement, mais
-nettement descriptifs, ces prises de possession du
-modèle par un coup d’œil exercé, synthétique et
-analytique à la fois, renseignent d’avance sur la
-maîtrise animique avec laquelle Chassériau dut
-aborder ce genre du portrait, dans lequel, en effet,
-il excella. Il a peint de modernes Bronzino, des
-Sébastien del Piombo contemporains, sans imitation,
-sans recherche archaïque de costumes; du
-seul fait d’une de ces concentrations de volonté
-presque magnétiques, lesquelles font s’emparer du
-modèle et le traduire magistralement, avec une
-exactitude et une vérité qui n’appartiennent d’ordinaire
-qu’aux portraits qu’on fait de soi, au moyen
-d’une glace. Un tel et bien caractéristique portrait
-de lui-même, en sa redingote ajustée de taille,
-aux basques bouffantes, servit de début au peintre,
-et l’habitua dès lors sans doute à considérer ses
-modèles avec cette fixité qui les confessait, et à
-les rendre avec cette précision qu’enseigne seul le
-<i>connais-toi toi-même</i>.</p>
-
-<p>Un autre portrait de Chassériau peint antérieurement
-par lui (à l’âge de seize ans) nous paraît
-offrir quelque ressemblance avec Elémir Bourges.</p>
-
-<p>Un portrait de femme d’une captivante simplicité
-est celui de cette jeune fille en brun, duquel
-<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span>
-Gustave Moreau était féru. Il le contemplait
-longuement. Sans doute, cette toile quasi-monacale
-exerçait sur le mystique joaillier des Saphos, des
-Hélènes et des Salomés l’impérieuse et presque
-redoutable fascination de la bure.—Je ne connais
-que la reproduction d’un autre et plus célèbre
-portrait, celui-là véritablement ascétique, duquel
-la correspondance du peintre nous entretient et
-dont le seul fac-similé semble brûlant: <i>Le Lacordaire</i>.
-Un autre portrait de femme (<i>M<sup>me</sup> de La
-Tour-Maubourg</i>, je crois) est saisissant d’attitude
-et d’expression, et d’un arrangement étrange.
-Celui de <i>M<sup>me</sup> de Girardin</i> n’offre heureusement
-rien de la théâtrale Muse en <i>ringlets</i>, par Hersent,
-au Musée de Versailles; et puisque la peinture de
-Chassériau semble, après tout, devoir être la plus
-sympathique, sinon la seule représentation de
-cette célèbre Delphine, il est d’autant plus regrettable
-que toutes traces de cette importante toile
-soient pour le moment perdues.</p>
-
-<p>Arrivons au chef-d’œuvre de Chassériau, selon
-nous, à ce captivant portrait des <i>Deux Sœurs</i>, que
-l’avenir intitulera plus cristallinement de l’argentine
-allitération de leurs deux jolis noms, <i>Alice et
-Aline</i>; eux-mêmes fraternels déjà, et revêtant
-leurs deux personnes en une, de similaires sonorités,
-ainsi que feront de leurs plis de même coupe
-et de même couleur, de pareils vêtements, de
-semblables étoffes.</p>
-
-<p>J’entends déjà tinter les deux noms jumeaux
-dans les lettres que Chassériau écrit de Rome.
-C’est pour ces jeunes filles qu’il fait bénir des
-chapelets dont j’aime à m’imaginer que ce sont
-<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span>
-leurs pieux grains alternés d’ambre et de corail
-qui se nouent au col des deux sœurs dans le
-portrait d’<i>Alice et Aline</i>.—C’est maintenant le
-lieu de se demander comment de maussades contemplateurs
-d’une si harmonique dualité—et
-tout en s’efforçant de lui rendre justice—ont bien
-pu voir en elle, quoi?—des <i>modèles ingrats</i>! (Entendons-nous:
-ingrats comme <i>La Monna Lisa</i>, de
-Vinci, ou <i>La Princesse d’Este</i>, de Pisanello, ces deux
-modèles de Chassériau appartenant au contraire
-précisément à cette famille de femmes aux visages
-sans grâce poupine, mais bien aux traits accusés
-et sérieux qu’une grande époque d’art a justement
-appelés: <i>La Belle Simonetta</i>, <i>La Belle Ferronnière</i>.)—Ce
-n’est donc pas sans stupeur qu’il nous arrive
-d’entendre décrire ces deux nobles types, sous
-l’aspect «d’une réalité sèche et dure, de vêtements
-étriqués, de corps raides et sans grâce, de visages
-solidement construits sans beauté, d’un sourire
-qui cause une sensation de peine;»—enfin une
-destinée de «célibat à perpétuité par la disgrâce
-de la nature et de la fortune»; l’horreur d’être
-«inutile», et de se sentir «à charge» en un avenir
-aigre de <i>vieille fille</i>!»—Toutes ces médiocres
-horreurs dans cet auguste duo virginal, cet assemblage
-éloquent et muet de deux sphinx féminins
-indevinés, morts sans avoir proféré leur secret
-d’amour. Mais s’il fut celui que leur conseillèrent
-un fier amour-propre et une pudeur chaste, leur
-volontaire célibat, plus altier que tous les hymens,
-loin de mériter l’honneur d’être blâmé, ou l’affront
-d’être plaint, n’aura revêtu que la forme, ensemble
-brûlante et frigide d’un culte de Vestale consumée
-<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span>
-au trépied d’un idéal pur, fût-il que le respect de
-soi-même.</p>
-
-<p>Tout le détail de ce tableau, à mesure qu’il
-déroule à l’examen respectueux et ému son sévère
-prestige, est d’une suggestion puissamment rêveuse.
-Ses «voyantes couleurs» ne sont que sobre magnificence
-et polyphonique mélodie: un fond bleu
-paon; et, pour les «étriqués vêtements», deux
-robes étranges, d’un ajustement bizarre et d’une
-mode compliquée, lesquels, par leur exacte similitude,
-renforcent encore cette poignante parité des
-visages.</p>
-
-<p>Shelley parle d’un mage qui se rencontre soi-même
-dans son jardin: ingénieuse comparaison de
-la vie intérieure, retrouvée dans la solitude, et que
-Musset aussi a bien rendue en sa <i>Nuit de Décembre</i>.—Les
-<i>Deux Sœurs</i>, semblables à deux magiciennes
-de Shelley, paraissent le redoublement de l’une
-par l’autre, dans un miroir qui est leur tendresse.—Les
-deux écharpes en cachemire des Indes,
-rouges de ce rouge de géranium fané qu’affectionnait
-Moreau, sont aussi de celles qu’aimait
-Ingres, qui en drapa les idoles Rivière et Devauçay;
-et que Prud’hon a enroulées autour de sa cycniforme
-<i>Joséphine</i>, qui, elle, les chérissait au point
-d’en posséder pour des fortunes.—Les robes sont
-d’une souple gaze rayée (peut-être un <i>barège</i>) de ce
-ton chaud que le siècle de Louis XIV appelait:
-<i>couleur cheveux</i>, et que la chevelure de Marie-Antoinette
-fit ensuite, en l’éclaircissant, qualifier:
-cheveux de la Reine. C’est une sorte d’amadou
-diaphane, une nuance d’écaille blonde un peu
-foncée en laquelle joue le soleil. Des anneaux
-<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span>
-sont curieusement disposés aux doigts, selon une
-méthode d’Ingres. Une grosse bague d’homme,
-laquelle rappelle la multiforme chevalière de
-Bruyas, alourdit l’index de la cadette. On dirait
-une de ces larges bagues d’aïeul défunt, dont
-s’orne par coquetterie autant que par souvenir,
-une jeune fille sentimentale et peu fortunée.</p>
-
-<p>Un douloureux bracelet tressé d’une natte de
-cheveux ajoute à cette impression. Natte toute
-pareille à celle qui couronne, dans le beau tableau
-de Gustave Moreau, la mystique pleureuse d’Orphée.
-Enfin un <i>réticule</i> fait d’une bande de tapisserie
-encadrée de velours et retenu par une cordelière;
-une ombrelle au manche, à la béquille
-d’ivoire ciselé, et dont les plis, lorsqu’ils se referment,
-se viennent emprisonner en ce large cercle
-pendant, pareillement ivoirin: de ces détails dont
-Ingres enseignait à caractériser les accessoires.</p>
-
-<p>Tel est, et trop rapidement, par le menu et dans
-son essence, ce tableau historié, simple et profond
-à qui rien n’est supérieur, auquel peu de choses
-sont égales. Un de ces pans de matière et d’esprit
-devant lesquels vont rêver les meilleurs d’entre
-nous; un de ces spirituels vases d’élection que les
-poètes osent effleurer du suave baiser d’une
-fleur.</p>
-
-<p>Quant à moi je ne sais rien de plus tendrement
-imposant que la grave et sensible allégorie de
-virginité de ces deux sœurs <i>philadelphes</i>. Elles
-représentent précisément (et c’est pour cela que
-le rigide et fervent Ernest Hello les eût aimées) le
-contraire du chef-d’œuvre de Fragonard: le <i>Sacrifice
-à la Rose</i>;—et ce ne serait que justice de les
-<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span>
-dénommer: <i>les Roses sacrifiées?</i>—la Fleur d’Harpocrate,
-la Rose du Silence et de l’Amour, je ne dirai
-pas se fane—elle est immarcescible!—entre les
-mains de celle, non qui parle, mais qui <i>se tait</i> pour
-toutes les deux: la sœur aînée. Une de ces intangibles
-jeunes filles, que Chassériau, selon son
-expression même, rêvait de peindre «dans une
-église solitaire, priant près d’un mur, et sans rien
-auprès d’elle, que <i>son ombre portée</i>!»</p>
-
-<p>A certain poète étranger désireux de séjourner
-dans Babylone, les anciens de la ville présentèrent,
-dit-on, une coupe remplie jusqu’aux bords
-d’une précieuse liqueur, afin de lui témoigner
-silencieusement que leurs murs regorgeaient de
-Musagètes. Mais ce dernier, plus prudent que
-ses hôtes, et plus subtil que ses juges, se contenta
-de leur prouver que sa présence ne serait qu’un
-prestige de plus pour leur glorieuse cité—en
-couronnant la coupe comble, et sans en répandre
-rien, avec un pétale de rose.</p>
-
-<p>Le sublime et touchant portrait des <i>Deux Sœurs</i>
-est pareil à cette coupe.</p>
-
-<p>Le peintre, par le miracle d’attentive fixité
-dont je parlais plus haut, y a transsubstantié de la
-plénitude des sentiments refoulés, débordant du
-cœur des deux vestales.</p>
-
-<p>Cette toile est comble; mais l’art délicat et
-magnanime de Chassériau—et sans en répandre
-rien a su, comme sur la coupe babylonienne,
-y poser cette rose divine, qui ne fait déborder que
-nos âmes!</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XV<br />
-<span class="smcap">A Caran d’Ache.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_271">
-
-<h2>FASHION<br />
-<span class="smcap cs7">(Constantin Ghys.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Certes, ce serait quelque chose de bien plus
-qu’outrecuidant, surérogatoire, vain et <ins id="cor_35" title="surperflu">superflu</ins>,
-aligner des alinéas au-dessous du nom de Constantin
-Ghys, après l’article de Baudelaire, la plus adéquate
-des études qui ait jamais été consacrée à
-un artiste, et à laquelle, par un singulier prestige,
-faisait seul défaut le nom du peintre; s’il n’y avait
-parfois une utilité et un intérêt (sans parler de l’attention
-rappelée sur un sujet oublié de plusieurs,
-inconnu de beaucoup) à tirer des conclusions et
-vérifier des oracles.</p>
-
-<p>Car c’est vraiment cela seul qui reste à faire
-pour tout commentateur présent ou à venir de
-Ghys, analysé et synthétisé dans l’unique étude
-célèbre avec une acuité et une maîtrise que n’atteignent
-point les multiples touches et les incessants
-<i>repeints</i> exercés à l’entour de mémoires plus
-vivantes et au profit de tombes moins abandonnées.
-Quelques détails ultérieurs, tels que ceux consignés
-dans le beau premier-Paris de M. Nadar,
-après la mort de Ghys, en 1893, ont droit et devoir
-de s’inscrire en note et en marge du <i>peintre de la
-vie moderne</i>, avec leurs dernières circonstances
-précises et leurs amicales oraisons funèbres; le
-reste ne peut plus être que considérants et critique
-<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span>
-d’art, dont la seule excuse, sinon le seul mérite
-est d’inaugurer la véritable justice posthume
-à rendre désormais à une telle œuvre; à savoir
-une exhibition de plus en plus ample et rassemblée
-de ce qui fut du vivant de l’auteur une <i>exfoliation</i>
-incessante et spontanée de feuillets d’album, aujourd’hui,
-pour la première fois réunis depuis l’automne
-suprême de leur inépuisable forêt.</p>
-
-<p>C’est encore M. Nadar, le même fidèle ami de
-Constantin Ghys, et qui l’accompagnait naguère
-éloquemment à la tombe, qui l’introduit aujourd’hui
-dans la gloire, de par l’intéressante exposition
-d’aquarelles du maître admiré de Baudelaire,
-ouverte, pour quelques jours, en mars<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, dans les
-ateliers de la rue d’Anjou, et de là, transportée,
-rue de Sèze, par M. Georges Petit, en un coup
-d’enthousiasme motivé. Nadar, un de ces noms qui
-ne vieillissent pas plus que les hommes qui les
-portent. Celui-là toujours debout dans l’incandescente
-vareuse rouge qui tenta Carolus Duran,
-assortie à l’inextinguible flamme de la chevelure
-rousse; en la haute vigie de l’intelligence sans cesse
-en éveil et de la mémoire jamais endormie. De
-beaux et curieux souvenirs se lèvent pour moi sous
-l’N zigzaguant de l’aéronaute célèbre; dirai-je «de
-l’illustre photographe»? N’est-ce pas chez lui, en
-effet, que nous vîmes préluder la cessation du
-malentendu attaché aux œuvres de Wagner, et les
-entachant? Le bonnet des gâte-sauce acharnés
-contre Lohengrin reçut là sa première sérieuse
-atteinte. En cette hospitalière et artistique demeure,
-on apprit à penser et à comprendre que les plus que
-<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span>
-légitimes rancunes patriotiques n’avaient rien à
-voir avec les œuvres d’art; et ce fut comme toujours
-une femme qui effectua ce miracle. J’ai
-nommé M<sup>me</sup> Judith Gautier.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a>
-1895.</p>
-</div>
-
-<p>Aucun être épris de nobles manifestations légèrement
-ésotériques n’a perdu la mémoire de ces
-soirées de 1880, un peu équivalentes à des messes
-de néophytes chrétiens dans les catacombes, et où,
-pour la première fois, la fille aînée de Théophile
-Gautier m’apparut bien belle. Elle portait une
-étrange robe taillée dans un ancien cachemire des
-Indes d’un fond vert; et sous une toque arrangée
-d’un seul lophophore, son visage lunaire s’arrondissait
-et s’apâlissait entre les deux étoiles en turquoises
-de ses larges pendants d’oreilles. Une
-autre apparition,—terrible, celle-là,—tranchait
-sur l’auditoire composite; l’ex-Païva, hideuse sous
-son masque flétri aux yeux de crapaud, enlaidi
-encore d’un chapeau charmant, et éclairé de deux
-solitaires infernaux contrastant avec les célestes
-étoiles azurées de Judith, magnifique et pure.</p>
-
-<p>Ghys faisait-il partie de ces assemblées? Nadar
-ne peut me l’<ins id="cor_36" title="afffrmer">affirmer</ins>. Mais il me plaît me rappeler
-presque l’y avoir entrevu sous sa blanche chevelure
-et tel que le peignit Manet dans un portrait
-connu.</p>
-
-<p>Ce fut chez une belle et aimable dame (que peignit
-aussi Manet), qu’il me fut donné de contenter,
-pour la prime fois, mon vif désir de m’initier à
-une œuvre de ce peintre de la vie moderne, dont
-c’est encore aujourd’hui le même incorrigible Nadar
-qui nous offre, par un nouveau miracle, la révélation,
-ensemble fulgurante et mystérieuse. Le
-<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span>
-maître Coppée, averti de mon désir, voulut bien
-alors, avec son affabilité habituelle, me conduire à
-cette entrevue; mais deux ou trois aquarelles
-rapides n’étaient que pour donner, d’un pinceau si
-fécond, un aperçu bien insuffisant à qui pouvait
-dire avec le poète des Fleurs du Mal: «Pendant
-dix ans j’ai désiré faire la connaissance de
-M. Ghys...»</p>
-
-<p>Voici plus de cent aquarelles aujourd’hui juxtaposées,
-à peu près dans l’ordre savant que leur
-assigna Baudelaire qui, si subtilement, régla leur
-famille et tria leurs catégories. L’impression générale
-qui s’en dégage, au rebours de celle émanant
-d’une réunion d’aquarelles de Regnault, par
-exemple, qui éclaboussaient au point d’aveugler,
-illumine au contraire de lueurs douces, qui s’accentuent
-en y repensant, les paupières une fois
-closes.</p>
-
-<p>Aux noms que prononça Baudelaire à propos de
-Ghys, il siérait d’ajouter celui de Whistler; certaines
-délicates luttes d’ombre et de lumière, de
-telle ou telle feuille volante méritant d’évoquer
-l’art admirable du maître des arrangements en
-gris. Ceux encore de Goya pour de certaines juxtapositions
-de noir et de rose; de Baudouin, de
-Lawreince, à l’occasion d’un lavis de danseuses
-<i>emmousselinées</i> d’un coup de pinceau léger et tourbillonnant.
-Trois autres ballerines assises et chaussées
-de hautes bottines—à la Souvarov!—apprêteraient
-à rêver à M. Rops. Chaque branche de l’art
-n’est-elle pas une chaîne dont tout chaînon a double
-contact entre celui qui précède et celui qui succède.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span>
-Ceux auxquels manquent ces points d’origine
-et d’engendrement peuvent avoir leur intérêt en
-soi; mais ils ne font pas partie de la chaîne. En
-sorte, on le peut dire, qu’une œuvre d’art (s’il
-s’en trouvait une), n’évoquant aucun nom de précurseur
-et de disciple, ne saurait pas plus <i>prendre
-rang</i> que celle dont l’aspect n’évoquerait d’emblée
-et sans nulle trouvaille personnelle qu’un art
-pastiché et un nom volé. Ce n’est dans aucune
-branche d’art ou de science, jamais de tout
-remettre en question ou de tout recréer, qu’il
-s’agit; mais d’enrichir d’une innovation un trésor
-lentement accru. Le musicien et le poète ont
-assez fait, qui inventent une cadence et un rythme,
-pourvu qu’ils aient tout d’abord prouvé qu’ils sauraient
-recommencer Bach et Ronsard, la fugue et
-l’ode.</p>
-
-<p>Or, dans la lignée humoristique,—dirons-nous
-caricaturale?—après Gavarni, Daumier, Devéria,
-Lami et Monnier; avant Forain et Caran d’Ache,
-avec lesquels il a de commun «l’art de réduire la
-figure, sans nuire à la ressemblance, à un croquis
-infaillible, et qu’il exécute avec la certitude d’un
-paraphe,» selon l’expressive formule de Baudelaire,
-se place, s’interpose, se soude un chaînon peu
-connu: Constantin Ghys.</p>
-
-<p>De Gavarni, mais rarement et plutôt comme par
-désir de s’essayer dans cette matière et cette
-manière, et d’y justifier de son droit, il emprunte
-parfois le velouté d’une étoffe sur un dos de jeune
-lorette. Mais le précipité de sa combinaison résulte
-bien plutôt de la douloureuse et ironique tristesse
-de Daumier ne s’exprimant plus par de la laideur,
-<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span>
-et ne gardant de sa grimace qu’une teinte sombre
-qui descend sur le personnage de Lami, le dépouille
-du costume trop vif de M<sup>me</sup> de Bauséant ou de la
-Palferine, voire de leur trop brillant rôle, les
-enveloppe de plus de spleen ou de mystère et leur
-confère selon une esthétique particulière à Ghys,
-ou des prédilections que nous allons noter, des
-beautés autres, peut-être plus aiguës.</p>
-
-<p>Dans la femme, ainsi que le fait observer pittoresquement
-M. Nadar, les <i>pectoraux</i> et le <i>capillaire</i>
-fascinent tout particulièrement notre artiste. Les
-<i>tétonnières de la troupe</i>, selon la formule de M. de
-Goncourt, abondent en cette œuvre, au fond des
-bouges comme sur le bord, des loges, en boursouflements
-de petits ballons du Louvre à pleins
-hémisphères envolés hors des corsages.</p>
-
-<p>Les cheveux sont en <i>bandeaux russes</i>, et vont
-jusqu’au chignon de 67. Ainsi font les ajustements
-qui répètent et copient les modes de l’Impératrice
-Eugénie à Biarritz, les <i>retroussis</i>, les <i>biais</i>, les <i>pattes</i>,
-sans oublier le <i>saute-en-barque</i>, ni le ruban noué
-derrière le col et retombant en longs bouts presque
-jusqu’à terre, tel que des rênes abandonnées, le
-ruban au nom invitant de: «<i>Suivez-moi jeune
-homme!</i>» Mais, pour Ghys, et bien que—mort à
-quatre-vingt-sept ans, il n’y a que deux années—il
-ait travaillé beaucoup plus tard, la mode s’arrête
-là; comme si son pinceau se fût enlizé dans les
-atours où ses amours s’étaient prises.</p>
-
-<p>Les premières de ces élégantes de Ghys apparaissent
-en ces crinolines dont les albums de la
-Compagnie Lyonnaise nous ont conservé les surprenantes
-draperies et les enguirlandements
-<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span>
-parfois jolis. Les dernières ont aplati leurs jupes,
-et ressemblent un peu à cette allégorique Cigale
-de M. Gustave Moreau, dans ses Fables de la Fontaine,
-la seule figure moderne qui me soit connue
-de ce Maître. Mais les premières sont les plus
-nombreuses dans l’œuvre de Ghys, avec leurs
-<i>tours de tête</i> et leurs <i>bavolets</i>, leurs <i>brides</i> et leurs
-<i>barbes</i>, leurs <i>berthes</i>, et leurs <i>guimpes</i>, leurs <i>volants</i>
-et leurs <i>canezouts</i>, leurs châles et leurs manchons,
-et comme s’appliquant, du fait d’une prestidigitation
-de haute volée, à prouver qu’Eve peut
-s’extraire de ces accessoires disproportionnés et
-monstrueux; et que Vénus sait naître de la vague
-des jaconats et de l’écume des organdis.</p>
-
-<p>Un autre gentil bibelot de la toilette féminine
-dont la formule décorative nous a été conservée
-par Ghys, c’est l’ombrelle dite <i>marquise</i>. Qui de
-nous ne se souvient d’avoir, enfant, caressé et
-malmené, au retour de la promenade, ce gracieux
-complément de l’élégance maternelle? Replié,
-l’objet, gris ou blanc, souvent vert (plus rarement
-bleu ou rose), ressemblait, sous sa longue frange,
-à un bichon aux oreilles soyeuses. Le manche en
-émergeait guère plus grand qu’une branche
-d’éventail ancien, ivoire travaillé, corail ciselé,
-incrusté d’une perle baroque en forme d’un cœur.
-Ouvert, l’intelligent instrument abritait; ou, brusquement
-renversé par un ressort, faisait écran; et
-de doux regards, entre l’effilé de l’ombrelle, se
-pouvaient couler vers ces dandies à pantalons écossais,
-sous les arbres de cette avenue dont le nom
-se prononçait alors—sans doute du fait d’un
-caprice de Lion euphuiste: les <i>chan-Elysées</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span>
-Deux sorties de théâtre, d’un beau jeu de rayons
-et d’ombres, nous présentent encore de ces élégantes.
-Puis, de similaires silhouettes, mais exagérées,
-encanaillées, nous entraînent devers
-Musard, jardin de Paris préventif; ou bien au
-Casino Cadet, au château des Fleurs, à Mabille.
-Des toilettes blanches, mousseuses, savonneuses
-comme battues et fouettées en crème, dans des
-victorias et sous des verdures. Ghys y excelle. Et
-celles-là nous conduisent à cette prédilection de
-l’artiste, qu’il aima sans doute à l’égal de la
-femme: le <i>véhicule</i>, la <i>voiture</i>. Non pas seulement
-ces calèches et ces dorsays, ces phaétons et ces
-tilburys, ces ducs et ces demi-ducs, ces breaks,
-ces poney-chaises et ces araignées, dont il dessine
-si amoureusement les anatomies diverses, l’ellipse
-des roues, les jantes radieuses comme des rayons
-de soleils véloces; dont il peint avec tendresses
-les nuances de fleurs: jaune de primevère, bleu
-de pervenche; non pas seulement ce cabriolet du
-duc de Brunswick où notre jeune âge s’épouvantait
-de voir reluire sous la capote relevée les
-yeux du croquemitaine à la perruque calamistrée
-ainsi que celles des archers du palais de Darius;
-ou bien encore ces grands-coupés pareils à ceux
-de la Reine, à Windsor, sorte de carrosses aux
-sièges à housses passementées, et surmontées de
-colosses poudrés et galonnés, dont les derniers
-spécimens nous ont été offerts devant Saint-Philippe
-du Roule, lors du mariage Uzès-Luynes.
-Mais bien aussi nombre d’attelages étrangers, de-ci,
-de-là. Dans Rome, certain landau de louage,
-où quatre héroïnes de Stendhal ou de Gautier,
-<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span>
-s’attardent un peu, sous leurs boléros à houpettes. A
-Naples, c’est de la voiture du roi Ferdinand que
-s’inquiète notre illustrateur alerte. En Orient,
-voici la voiture du sultan, toute semblable, avec
-ses huit glaces, à une grosse lanterne roulante.</p>
-
-<p>Des silhouettes hippiques, chères encore à Ghys,
-parfois telles que des ombres chinoises, mais le
-plus souvent finement modelées, découpent et
-diversifient toutes les positions du cavalier avec
-une variété à déconcerter Crafty. Il y a du bonhomme
-qu’on fait dessiner aux enfants, de par
-cinq points, pour leur apprendre à figurer toutes
-sortes d’attitudes, dans ces retournements de cavaliers,
-envolement d’amazones, piaffements de
-montures et cambrements de tigres et de grooms;
-hippisme d’un dandysme raffiné, nerveux et verveux,
-endiablé, capricant, steppant et caracolant,
-toujours luisant, correct et fashionable.</p>
-
-<p>Enfin, le <i>militaire</i>, la troisième passion graphique
-de Ghys, détache entre cent redressements de
-taille et tournements de moustaches, un bien
-spécial trio de <i>cent gardes</i>, bras dessus, bras dessous,
-aux élytres rouge et noir de coléoptères.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Telle, en quelques phrases hâtives, se montre
-cette première exposition de Constantin Ghys,
-récente surprise que vient de nous sortir de sa
-féconde <i>boîte à malices</i> M. Nadar, qui nous en
-réserve d’autres; sans omettre certaine admirable
-correspondance de Veuillot, que doit nous révéler
-bientôt le <i>Figaro</i>, et dont une lettre à propos de
-l’<i>Amour</i> de Murger est une des plus saisissantes
-choses que j’ai lues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span>
-Nadar, n’avais-je pas raison, tout à l’heure, après
-l’avoir nommé le célèbre aéronaute, de l’appeler:
-le photographe illustre? Certes, cet ingénieux
-esprit plein de passé a droit à ce titre dans
-son sens le plus noble et selon cette admirable
-définition qu’en a faite un puissant et subtil penseur
-en des pages sublimes: «L’humanité a aussi
-inventé, dans son égarement du soir, c’est-à-dire
-au <em>XIX</em><sup>e</sup> siècle, le symbole du souvenir; elle a inventé
-ce qui eût paru impossible; elle a inventé <i>un miroir
-qui se souvient</i>. Elle a inventé la photographie.»</p>
-
-<p class="tdate">Février 1895.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XVI<br />
-<span class="smcap">A Maurice Lobre.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_283">
-
-<h2>LE POTIER<br />
-<span class="smcap cs7">(Jean Carriès.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="poem" style="width: 16em; margin: 2em 0 2em auto;">
- <div class="vers6">Tout passe. L’art robuste</div>
- <div class="vers6">Seul a l’éternité.</div>
- <div class="vers2">Le buste</div>
- <div class="vers6">Survit à la cité.</div>
- <div class="ralign"><span class="smcap">Théophile&nbsp;Gautier.</span></div>
-</div>
-
-<p class="sep2">C’est de 1881 que date pour moi le souvenir de
-Jean Carriès. Les quatre têtes par lui exposées au
-Salon venaient de me frapper, ces quatre têtes que
-le passant né malin, dérouté de ne leur point voir
-affecter l’allure consacrée des bustes, appelait:
-<i>des têtes coupées</i>.</p>
-
-<p>Il y en avait bien une: celle de Charles I<sup>er</sup>,
-depuis acquise par le Musée du Luxembourg, et
-que l’on y voit exposée sur un si vilain socle. Les
-autres, c’étaient <ins id="cor_37" title="troix">trois</ins> <i>marmiteux</i>, aussi beaux que
-minables; des <i>Clopins Trouillefous</i> dans lesquels
-s’alliait du Hugo à du Dante, du Callot et du Cellini.
-Notamment un aveugle,—ne l’étaient-ils
-pas tous?—qui bayait à l’espace et faisait songer
-à ce vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie...</div>
-</div>
-
-<p>La chose émouvait; moins du fait d’une pitié
-dictant le choix du motif de douleur que par une
-<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span>
-de ces saisissantes disproportions d’art entre le
-sujet de misère et la délicatesse du rendu.</p>
-
-<p>En cette sculpture des Champs-Élysées, entre
-tant de duchesses dégrossies dans du sucre, il
-semblait merveilleux que le seul véritable ciseleur,
-à qui pourtant pas une d’elles n’aurait accepté
-de confier sa ressemblance, eût dû se faire le portraitiste
-de cette Cour des Miracles.</p>
-
-<p>Ce précieux de l’enveloppe fut sans doute, entre
-tous, le don privilégié, la qualité mère de Carriès.</p>
-
-<p>Il est peu probable qu’il ait jamais mis dans ses
-œuvres tout ce qu’on y vit, et dont en sa malice
-de paysan,—par de certains points parente de
-celle de Bastien-Lepage,—il n’était pas fâché de
-laisser croire qu’on l’y trouvait; riant dans sa fine
-barbe aux interprétations qu’on lui faisait de ces
-soi-disant concepts, mais uniquement soucieux du
-morceau, et d’un thème où promener une des plus
-amoureuses prédilections qui fût jamais de la
-matière et de la patine.</p>
-
-<p>Voilà le vrai. Les belles dames qui se seraient
-gardées de lui confier leur ressemblance n’auraient
-pas eu tort en ceci qu’il ne l’eût que faiblement
-réussie. Une longue série de poses n’aurait engendré
-qu’une apparence plus ou moins lointaine du
-modèle, inévitablement costumée en Loyse Labbé,
-mais qui n’aurait point «fait japper le chien de la
-maison», selon la jolie expression de M<sup>me</sup> d’Agoult.
-A coup sûr, un objet d’art caressé jusqu’aux plus
-subtiles limites du poli et de l’atténué, par de
-savantes alternances; le point lumineux glissant
-en des lisses savoureux, presque savonneux, et
-tels que d’ordinaire l’usage seul les obtient—disons
-<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span>
-l’usure, aux bas-reliefs florentins du socle
-d’un Persée de Benvenuto, effleurés de dos d’enfants
-et de touchers de touristes; encore à de certaines
-rampes intérieures de Saint-Marc de Venise,
-sous des doigts de prêtre; enfin dans Rome, à cet
-orteil de saint Pierre, tout usé de baisers de
-fidèles.</p>
-
-<p>Non, Carriès ne fut point un compositeur. L’outrance
-même, dans l’ordonnance de sa célèbre
-porte, pour vouloir démentir ce reproche, n’en
-démontre que mieux la justesse. Mais Carriès fut
-un exécutant admirable. Et ce fut pour donner
-essor à ce que j’appellerai cette virtuosité des
-patines, qu’il ébaucha, lors de sa trouvaille des
-poteries émaillées, et d’accord avec son savant
-ami M. Grasset, le projet et le plan de la porte
-en carreaux de grès qui devait l’occuper longtemps
-encore, et pour laquelle il vient de mourir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>J’ai dit que je sortais d’admirer au Salon de
-1881 les quatre têtes exposées là par Carriès,
-quand je rencontrai le jeune homme. M<sup>me</sup> Judith
-Gautier, dont le haut goût et la généreuse sympathie
-vont toujours aux nobles artistes et aux intéressantes
-œuvres, connaissait de la veille le sculpteur
-mystérieux; elle nous mit en relations. Sauf
-certain empâtement survenu depuis dans la face,
-il était alors, avec un peu plus de négligences
-dans le costume, ce qu’on le vit ces derniers ans.
-Beau d’une beauté de masque florentin en ivoire,
-la barbe et les cheveux ténûment broussailleux,
-<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span>
-les yeux clairs, le nez mobile, volontaire et délicat.
-La grande séduction de son visage, c’en était l’illumination
-par un franc rire d’enfant, allant parfois
-aux gaietés tonitruantes et aux tintamarresques
-facéties, avec quelque chose de gracieux, mais le
-plus souvent de véhémentement enthousiaste à
-l’exposé d’un projet. On lui reprochait certain point
-de vue par trop personnel, son atonie ou son ironie
-sur le sujet d’autrui, une façon de ne s’enflammer
-qu’au récit de ses propres luttes. En ces excès consistait
-pourtant le montant de ses dithyrambes. Je
-les entendis maintes fois; je le vis souvent; jamais
-de façon bien suivie, mais sans non plus cesser,
-et nous entretînmes couramment des rapports de
-cordialité sympathique.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>En ce temps (en 1881) on plaisantait doucement
-l’artiste sur sa mine de bohème et sa mise de
-rapin. Les <i>têtes</i> se vendant, des commandes annoncées,
-il fit lui-même des commandes de toilette;
-et je me souviens d’un certain Pomadère (célèbre
-sous Balzac) qui fut imprudemment conseillé à
-notre ami. Il en résulta des complets gris, qui ne
-valaient pas ses précédentes tenues; et surtout des
-factures protestées—car la fortune ne vint pas si
-vite; et Carriès me parla souvent de faire pulluler
-autour de sa propre statue un peuple lilliputien de
-créanciers, entre lesquels ledit Pomadère jouerait
-le rôle de tourmenteur en chef.</p>
-
-<p>Un médaillon alors ébauché de M<sup>me</sup> Gautier ne
-vint pas à bien. Je visitai Carriès dans son atelier
-de la rue Boissonade; puis boulevard Arago,
-dans un agréable décor. Je me souviens d’une
-<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span>
-petite cuisine garnie de poteries et de bouquets
-de légumes secs ayant des airs de Chardin. Souvent
-aussi je le reçus chez moi. Nous fîmes
-encore ensemble des promenades et des visites;
-une entre autres dans un hall du quartier Monceau
-qui recélait de belles œuvres du jeune maître:
-chez Leys, le parent et l’associé de l’éminent
-décorateur, M. Georges Hœntschell, un des
-meilleurs amis de Carriès, chez qui le sculpteur
-vient de s’éteindre, entouré de soins touchants.</p>
-
-<p>A partir de 1892 seulement, après le grand
-succès consacré par la croix qui le réjouit: «ça
-éclaire», disait-il,—apparut un Carriès un peu
-plus officiel, plus soigné, vêtu d’étoffes sombres,
-et d’un abord plus habituellement affable.</p>
-
-<p>La dernière fois que je le vis ce fut à Paris, chez
-un restaurateur, en janvier. Ma fin de dîner s’associait
-à son entrée et nous restâmes à causer une
-heure librement et joyeusement. Il retournait,
-comme toujours, à Montrivault, pour travailler à
-sa fameuse porte. Jamais je ne le vis si gai, spirituel,
-brillant, presque <i>serein</i>. Et certes, il avait
-fallu bien des adoucissements de la fortune pour
-assurer cette grâce à telle nature ardente et troublée.</p>
-
-<p>Sa formule toujours mordante, concise, incisive,
-avait pris un tour bellement expressif, voisin
-de certaines légendes de Forain, d’un pythagorisme
-brutal et ouvragé, élégant et corrosif. Puis, une
-fois encore, la dernière; le rapide bonjour du vernissage,
-au Champ-de-Mars. «Votre portrait de
-Whistler est admirable!» Il me clamait cela joyeusement,
-de loin et des séances étaient enfin arrêtées
-<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span>
-pour un buste dès longtemps projeté. Pauvre
-beau buste que seul ébauchera l’ombre, que le
-silence achèvera seul!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Un trait bien symptomatique de cette prédominance
-de l’exécution sur la conception dans le travail
-de Carriès, c’était, par exemple, cette tournure
-de sa réplique à la commande d’un buste. Il
-ne répondait pas: «Je vous donnerai telle attitude».
-Non; il disait: «<i>Je le ferai en grès.</i>» Et les
-larmes lui en perlaient aux yeux, comme l’eau
-monte à la bouche du gourmet au penser d’un
-fruit mûr. Et certes, il y avait d’un fruit dans la
-saveur des œuvres du potier-statuaire. Non pas
-seulement dans ses vases qui ne sont que des <i>courges</i>
-d’art admirables; mais dans ses têtes. Je ne
-sais de lui qu’un buste tant soit peu portrait: celui
-de M. Vacquerie. Il y a bien aussi M. Breton; mais
-costumé encore. Un autre, ébauché d’après
-M<sup>lle</sup> Ménard-Dorian, de ressemblance jugée insuffisante,
-tournait à la fantaisie décorative, de par une
-collerette ou quelque détail de toilette amplifié
-comme il ne pouvait guère n’en point échapper à
-l’auteur, toujours enclin à tirer d’un modèle moderne
-un Franz Hals ou une jeune Flamande.</p>
-
-<p>Ces œuvres, je les revois, les unes isolées, les
-autres en de successifs groupements publics ou
-privés. Au Salon, encore, en 1883, parut en compagnie
-d’un Courbet, un évêque chapé, mitré,
-gemmé, dont on parla peu. Carriès, à cette époque,
-<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span>
-ne recevait guère de commandes que d’un seigneur
-étranger dont il fit le portrait et me parla
-toujours avec une respectueuse sympathie. Un peu
-plus tard, s’agglomérait, rue Vivienne, un essai
-d’exposition d’ensemble: une vingtaine de têtes
-et de bustes où le comique délabré et débraillé de
-Callot, dans ses <i>gueux</i>, s’allie au caricatural de
-Daumier ou de Gavarni, pour modeler un pêcheur
-à la ligne sous son chapeau de paille en auréole
-bossuée, ou quelque moderne Rabelais à la barrette
-de travers. En somme des prétextes à des trouvailles
-d’expressions moins qu’à des recherches
-de patines,—non encore pourtant poussées au
-sublime du genre.</p>
-
-<p>Puis éclôt une série de têtes d’enfants, visibles
-de-ci de-là; de nouveaux fruits, ceux-ci de fraîcheur
-et de candeur, de grâce et de tendresse; des
-pêches, vaguement pensantes et penchées, avec
-tout l’indécis des yeux errants, et contournées de
-petites collerettes qui se plissent comme des feuillages.
-Enfin, tout cela se revit nombré, massé,
-catalogué, exhibé bienveillamment dans la prestigieuse
-résidence de M<sup>me</sup> Ménard-Dorian, rue de la
-Faisanderie, la même année que furent exposés,
-salle Petit, les dessins et manuscrits de Victor Hugo.
-L’exhibition privée, bien présentée, fit du bruit,
-et Carriès me vint prendre pour que nous l’allions
-parcourir ensemble. Il y avait là toutes les têtes déjà
-citées, entre autres cette <i>belle Cordière</i><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> commandée
-par Lyon, la ville natale de la femme poète.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Quoi, c’est là ton berceau, poétique Louise?</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a>
-Louise Labé.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span>
-Puis un buste de jeune homme, le fils de l’étranger,
-un plâtre coloré, et l’une des plus charmantes
-créations de Carriès. Aussi une tête couchée de
-Bottom, aux oreilles allongées et pendantes, un
-objet d’art d’une patine sans égale. Mais surtout la
-propre statue du statuaire en cire vierge d’un
-jaune de vieux miel. Cet ouvrage, très compliqué,
-devait faire partie de la décoration d’un puits, si je
-me souviens bien d’un dire de l’auteur. On l’y
-voyait debout, à mi-corps, sous un petit chapeau
-de feutre gondolé, et tenant dans une main la
-gracile figurine d’un seigneur Louis XIII. Vers le
-bas où s’agençait encore un vase de fleurs, un fin
-masque de femme, les yeux clos, se modelait,
-s’effaçant: propre effigie de la mère de Carriès.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>A cette étape se ferme la première période de la
-vie publique de Carriès. Ceux qui l’avaient connu
-à l’issue de son premier succès ne le virent plus
-guère. Dégoûté de Paris, et déjà fatigué du monde,—un
-peu comme un autre Rollinat,—il ne
-demeura en relations qu’avec un petit nombre.</p>
-
-<p>Soudain un bruit courut, que voici réduit à son
-rudiment boulevardier et blagueur d’alors: «Carriès
-vient de découvrir les grès des Japonais dans
-la forêt de Fontainebleau!—Bizen et Fizen en
-Seine-et-Marne<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>!» Je me rappelle avoir rencontré
-le nouveau potier, à cette saison de printemps très
-<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span>
-frais, sur le pont de la Concorde. C’était un de ses
-jours rébarbatifs et soucieux. Je le vis venir de
-loin, sous un vaste manteau, et cravaté d’un cache-nez
-de tricot qui pouvait bien auner trois mètres.
-Il me fit part de son étonnante trouvaille dont je
-n’eus garde de douter, en quoi je fis bien, puisqu’elle
-était vraie.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a>
-Plus tard seulement, l’entreprise fut transportée dans la
-Nièvre.</p>
-</div>
-
-<p>C’est en 1892, au Salon du Champ-de-Mars, que
-la découverte, déjà connue et appréciée des amateurs,
-éclata aux yeux de tous avec l’éblouissement
-dont on se souvient. Entre nombres de têtes
-et de bustes,—comme si, dans un pressentiment
-qui semblait alors à plusieurs un manque d’adresse,
-le jeune maître eût voulu, par cette livraison un
-peu envahissante, faire embrasser au moins une
-fois de son vivant, presque toute son œuvre,—apparut
-cette fascinatrice vitrine étagée en un fruitier
-prodigieux, de tant de vases et de gourdes,
-de bouteilles et de lagènes où se mariait, comme
-aux têtes d’antan, la même saisissante antithèse
-du précieux et du fruste.</p>
-
-<p>De forme à peine que la plus rudimentaire, voire
-la plus rude. Des aspects artificiels de calebasse,
-pour l’apparence et le grain, depuis le mat de la
-coloquinte fraîchement cueillie jusqu’au brillant de
-la gousse laquée du caroubier, par le granulé et
-le poli de toutes les coques et de toutes les cosses.</p>
-
-<p>Et, là-dessus, glissant somptueuse et pensive,
-une larme dorée, pareille à celle dont usent les
-Japonais pour recouvrir la suture des riches objets
-qu’ils réparent visiblement, leur occasionnant
-ainsi un lustre nouveau, d’une cassure ostentatoire
-et luxueuse...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span>
-Peu d’objets, sous notre ère d’estampage et de
-refait, auront, autant que les vases de Carriès,
-donné l’impression du bibelot <i>unique</i>. On sent que
-<i>le pareil</i>,—le plus humble,—n’est pas loisible à
-leur céramiste, tout comme l’exacte répétition d’un
-visage ne semble pas permise aux moules même
-du Créateur éternel.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Plusieurs exaltèrent l’œuvre du potier du Morvan;
-les vases, en nombre restreint et toujours
-uniques, furent acquis, chèrement, par des
-amateurs et des Musées; et Carriès se vit, à cette
-heure, et très justement, quelque peu proclamé:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire.</div>
-</div>
-
-<p>Mais des parties d’un autre ouvrage bien plus
-important occupaient encore la vitrine: la porte
-dont j’ai parlé plus haut. Nous sommes plusieurs
-à posséder la collection d’une dizaine de vues des
-fragments successifs constituant l’ensemble de
-cette arche. Et, sur l’une de ces photographies, la
-signature de Carriès au-dessous de cette rubrique
-emphatique et zigzagante: «<i>Mon Calvaire!</i>»</p>
-
-<p>Encore une fois je ne suis point de ceux que peut
-délecter la conception de cette œuvre, dont le plan
-ne semble pas au reste revenir tout entier à Carriès.
-M. Grasset, s’il accepte sa part de paternité
-dans cette élucubration singulière, dira sans doute
-qu’il n’a voulu que disposer pour son ami un motif
-inépuisable aux recherches des colorations et des
-<span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span>
-émaux. Et n’est-ce point beaucoup déjà, si ce n’est
-pas assez?</p>
-
-<p>Car, que pourraient bien philosophiquement
-signifier, et en dehors de la pure et simple fantasmagorie
-décorative, ces deux hauts piliers aux
-irrégulières alvéoles meublées et peuplées de mascarons
-reflétés de Boilly, de Cruikshank et de
-Doré; des Debureaux, la collerette tuyautée et le
-rictus falot; grimaces de bouches édentées, de
-trognes pleurardes, de faciès joviaux, dont Carriès
-m’a souvent dit qu’il se les posait à lui-même,
-se faisant des moues devant le miroir. Dans le
-cintre, des soleils jocrisses et des lunes renfrognées,
-entourés de poissons et de lapins, de singes
-attifés et accroupis, et de truies caracolantes<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>; des
-chauves-souris en forme de cartouches, ayant un
-visage pour ventre, sans omettre, aux angles,
-d’étonnantes figures de femmes gracieusées en des
-postures de grenouilles, et certain hideux bébé
-coiffé d’un bonnet d’âne et montrant son sexe avec
-dégoût, sous toute l’horreur beuglante de son
-visage de mandarine écrasée. Et le couronnement
-de ce cauchemar: une gueule de poisson à oreilles
-humaines, et d’où s’échappe, s’avançant avec
-naturel, une demoiselle en pied, mi-médiévale,
-mi-actuelle, d’une intéressante laideur et gantée
-haut, telle qu’une fille de bonne maison qui tient
-à conserver les mains blanches. D’aucuns verront
-sans doute émerger de tout ce brouillamini la
-distincte allégorie de l’art ou de la vertu planant
-par-dessus les laides cocasseries de l’existence.
-Rien ne s’y oppose, et la version en suffit. Mais la
-<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span>
-plus vraie est encore celle-ci, que peut-être,—disons
-sans nul doute, nous qui savons le prestige
-même d’un éclat de brique échappée aux doigts
-de ce cuiseur,—que cela <i>eût été</i>, que cela <i>est
-beau</i>; car l’état présent de l’œuvre permet d’espérer
-sa possible édification presque intégrale. Les quelques
-chapitres qui font défaut à cette autre arche
-surprenante, celle-ci de Flaubert: Bouvard et
-Pécuchet, empêchent-ils de s’incliner en y rêvant?
-Les circonstances invisibles qui disposent souvent
-pour le mieux de leur fini absolu les œuvres en
-apparence interrompues et inachevées, pratiquant
-d’elles-mêmes, préventivement, le travail d’extraits
-que la postérité toujours exige, ont peut-être, par
-cet arrêt tragique et violent, en apparence désastreux
-et injuste, donné à toute l’œuvre de Carriès
-l’aspect si précieux de négligé et de fini qu’il
-affectionnait lui-même pour chacun des ouvrages
-sorti de ses mains.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a>
-Du Hieronymus Bosch en relief.</p>
-</div>
-
-<p>J’ai sous les yeux un mascaron qu’il m’avait
-donné; c’est une sorte d’Othello maussade, aux
-tons de pois cassés, vernissés et verdâtres, au nez
-camard, à la babine cruelle et dégoûtée. De noires
-irisations fluent dans les poils et par les rides, et
-la plus sombre coule et roule de l’œil gauche
-comme une larme sur ton sort échappée à l’une de
-ces grimaces que tu te faisais à toi-même devant
-le miroir, quand tu posais pour toi, noble endormi
-d’hier!</p>
-
-<p>Certes, malgré le prématuré de ta disparition
-terrifiante et soudaine, tu peux sommeiller sans
-trouble, Jean Carriès, sous ta belle porte ainsi
-attribuée à plus éloquent usage que celui dont la
-<span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span>
-pouvaient consacrer les Thés mondains—<i>où
-s’échangent des propos fades</i>, selon l’expression du
-poète;—ta porte mystérieuse où je te vois couché,
-ainsi que fut Raphaël, sa Transfiguration lui
-servant de lumineux catafalque. L’avenir est sûr
-de toi, comme toi de lui. Ta place est marquée
-dans l’immortel permanent où fusionnent les avenirs
-et les passés. Ta droite y rencontre et étreint
-celles d’Adam Krafft et de Pierre Wischer de
-Nuremberg, et celles de ces artistes anonymes et
-merveilleux qui ont fait de la cathédrale d’<ins id="cor_38" title="Insbrück">Innsbrück</ins>
-un éternel enterrement de Maximilien à tout jamais
-religieusement célébré debout par une population
-espacée de chevaliers et de rois, de seigneurs et
-de prêtres, de dames et de reines, dont le bronze
-pleure!</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XVII<br />
-<span class="smcap">A Maurice Bernhardt.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_299">
-
-<h2>LES NOCES D’ARGENT DE LA VOIX D’OR<br />
-<span class="smcap cs7">(Sarah Bernhardt.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="rhalf">
-<p>«Je l’ai vue une fois dans ma vie, et
-je me souviens qu’elle m’avait tellement
-captivé, que chaque fois qu’elle
-finissait de parler, il me prenait des
-démangeaisons de marcher sur le
-théâtre et de jeter dans le parterre tous
-les autres personnages dramatiques.»</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">James Beresford.</span></p>
-</div>
-
-<p class="sep2">Elle m’apparaîtrait volontiers comme un gracieux
-épilogue des fêtes franco-russes—et c’est sous
-cet aspect que je la veux envisager tout d’abord—la
-manifestation qui se groupe aujourd’hui autour
-du nom cher à tous les bons,—de notre belle
-Sarah Bernhardt. Je vois à cela plusieurs raisons.
-La distance n’est pas grande qui sépare ce précieux
-nom des plus nobles interprétations du patriotisme.
-Ce ne fut le moins cher ni le moins glorieux
-de ses rôles que ce rôle d’ambulancière de l’Odéon
-qu’elle tint avec autorité et valeur dans l’époque
-troublée dont ces récentes fêtes de l’alliance nous
-apparaissent enfin comme un radieux erratum.</p>
-
-<p>Or, durant ce long et douloureux intervalle, ce
-fut encore une de nos fiertés que le refus maintenu
-sans ostentation, comme sans faiblesse, par la
-<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span>
-première de nos comédiennes, des plus brillantes
-offres qui lui purent venir d’outre-Rhin. Et je sais
-tel éminent homme politique, lequel tint à honneur
-de la mander expressément pour lui adresser en
-son nom propre, tout comme au nom de l’État et
-du pays, des félicitations et des grâces.</p>
-
-<p>C’est donc d’une ingénieuse et charmante justice
-de reporter sur celle qu’on nomme équitablement
-«la grande artiste», l’excédent de tendresse que
-laisse inactif en beaucoup de cœurs le passage
-météorique des Altesses.</p>
-
-<p>Car il fut d’un ordre exceptionnellement délicat,
-le désenchantement qui suivit les journées d’octobre.<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>
-Certes, les résultats étaient mieux que satisfaisants;
-et c’était de l’acuité même de tant de
-sensations qu’une exquise tristesse nous était née.
-Un regret de qualité, ne pouvant se faire aux plis
-disparus de l’impériale écharpe envolée. L’habitude
-reprise d’acclamer, inhérente à notre nature, et se
-résignant mal à refouler à peine éclos, des hourras
-arrêtés trop net, des vivats, coupés si vite.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a>
-Fêtes de l’Alliance russe.</p>
-</div>
-
-<p>C’est, je le répète, à mon sens, et pour une part,
-de cette sensible disposition d’esprit que la journée
-Sarah Bernhardt s’effectue. Non pas en fait, mais
-en date. Certes, l’illustre titulaire n’a besoin
-d’aucun héritage de bravos ni de triomphes. Sa
-rayonnante carrière n’en est qu’un incessant tissu,
-une mosaïque indiscontinue. Sarah ressemble à
-cette sultane Zobéide qui se plaisait à entendre
-psalmodier le Koran autour de son palais par des
-milliers de fidèles. Ainsi de nos permanentes
-admirations, de nos ferveurs adorantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span>
-Les grouper en un banquet, les concréter sous
-forme de gala, n’est qu’une virtualité effectuée, et
-je désire qu’on entende bien que si j’en attribue en
-quelque sorte la présente réalisation à la plus-value
-d’un vœu national, c’est un fleuron de plus dont je
-veux fleurir le couronnement de notre dramatique
-Tsarine.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Relire le <i>Traité des couronnes</i> de Tertullien, pour
-distinguer et spécifier, serait, en l’espèce, oiseux
-et superflu, puisqu’il faut, tout d’abord, celles-là,
-les lui décerner toutes. Mieux vaut donc le composer
-à nouveau, pour ouvrer des bandeaux inconnus,
-des diadèmes irrêvés, mieux faits aux tempes de
-notre Muse.</p>
-
-<p>Les couronnes! Mais il ne faut que remonter au
-fil des jours, l’onde même où Sarah-Ophélia s’est
-coiffée de tant de fleurs immarcescibles, pour les
-reprendre à son souvenir acclamé et les lui rejeter
-comme autant d’odoriférantes auréoles. Ces couronnes,
-je les respire ou les revois, au cours
-lumineux et embaumé de ma mémoire qui les
-charrie. Alcmène, roses attendries sous un blanc
-linon. Andromaque, myosotis obscurcis d’un
-sombre crêpe. Marguerite, couronne de camélias;
-Phèdre, couronne de camées. Orchidées, Izéyl et
-Gismonda; Cleopatra, couronne de lotus; Théodora,
-couronne de pierreries. La <i>Princesse Lointaine</i>,
-couronne de lys d’argent aux pétales de perles. La
-litanie s’en énumérerait comme une hymne de
-sainte Hildegarde ou un chant de Marbode; sans
-omettre cette couronne de cheveux blancs dont il
-<span class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</span>
-plut, un jour, à la jeune sociétaire, de couronner
-coquettement l’aveugle et sexagénaire Posthumie.</p>
-
-<p>Sarah Bernhardt! (Pourquoi pas Bernard? écrivait
-jadis M. Sarcey) ces simples syllabes devenues
-magiques ne sont-elles pas elles-mêmes comme
-une musicale couronne dont la prêtresse d’un verbe
-inouï vint ceindre le monde?</p>
-
-<p>Sarah Bernhardt, admirable et désespérante
-matière à mettre en vers et en prose. Par où
-commencer, par quel rayon prendre?—C’est
-l’infirmité des biographies, maladroites et balourdes
-touche-à-tout d’une draperie qu’il sied, pour
-demeurer dans le vrai, de ne relever qu’avec des
-clous d’étoiles.</p>
-
-<p>«Je ne l’ai vue qu’une fois, dans Cordélia, me
-disait le maître Gustave Moreau. Je ne l’ai jamais
-oubliée.»—Simple parole révélatrice et mémorable.</p>
-
-<p>Quels sont ceux d’entre nous, en effet, pour
-lesquels l’art de Sarah Bernhardt n’a pas incarné
-une fois ou mille fois, la plus subtile part de leur
-rêve? Tous, cette minute-là nous a faits siens par
-la plus inaliénable des reconnaissances de l’esprit,
-et rien qu’à cet appel nous nous devons de diaprer
-notre guirlande. Quant à moi, n’y en eût-il pas
-cent meilleures raisons, j’évoque telle attitude et
-certaine intonation du <i>Sphinx</i> (cependant écrit pour
-une autre) auxquelles j’ai dédié dans le passé plus
-d’une pensée et bien des immortelles.</p>
-
-<p>Pour ceux qui, moins heureux que Gustave
-Moreau, n’ont pas même vu Cordélia, c’est le
-type, dirais-je, le mythe de Sarah elle-même,
-qui incarne en eux son personnage.</p>
-
-<p>Et ceux-là ne sont ni les moins captivés, ni les
-<span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span>
-moins férus. Sarah, qui une bonne fois, du temps
-de l’<i>Étrangère</i>, s’est emparée de son Paris et de ses
-Parisiens, pour ne s’en plus dessaisir jamais; que
-dis-je? de ses Parisiennes, lesquelles s’ajustèrent
-toutes <i>à la Sarah</i>, et qu’on rencontrait engoncées
-de certaines collerettes et coiffées de certains
-frisons à la mode de leur idole.</p>
-
-<p>Ce sont ces attiques Parisiens-là, les vrais habitants
-de sa bonne ville, qui, les nuits de brouillard,
-quand le légendaire cab de l’actrice la ramène du
-théâtre, lui crient de paternels: «Prends garde,
-Sarah!» ou autres avis de sollicitude familière.</p>
-
-<p>C’est que le Français né malin sait le prix de ses
-objets d’art et soigne ses bibelots; il évalue le relief
-dont sa célèbre enfant gâtée rehausse la cité: et
-puis ne s’agit-il pas de cette mobile tragédienne
-qui, le même soir, d’une note gamine, déride un
-esprit chagrin, et de la comédienne dont le tragique
-accent trouve le chemin d’une humeur rude?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Il y a autre chose. <i>Si l’on regarde longtemps</i>, selon
-le mystérieux mot d’un autre personnage de
-Dumas, les légendes s’assouplissent, les caractères
-s’accomplissent et rehaussent les vraies réputations
-artistiques, d’édifiants corollaires. Or, il faut en
-prendre son parti, c’en est fait, des excentricités
-de Sarah Bernhardt. Ou plutôt, en quoi elles consistaient
-réellement, on a fini par le connaître.</p>
-
-<p>Toujours la première au devoir et à la peine,
-pleine de vaillance allègre et de communicatif
-entrain, rendre la justice avec équité, dissiper des
-<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span>
-malentendus, apaiser les dissidences, avec pour
-les seules palmes dont elle entende être récompensée,
-une réussite d’art ou le remerciement d’une
-amitié, c’est tout d’abord de cette façon-là que
-Sarah Bernhardt se montre excentrique. Mais ce
-n’est pas tout. Donner aux timides, comme aux plus
-forts, l’indéfectible exemple du courage, sans
-oublier ce remontant exemple de jeunesse et de
-beauté dont nos extases sont remplies.—«Si ce
-n’était pas pour vous qu’on vous aimait, ce serait
-pour soi;—je l’ai souvent dit à notre miraculeuse
-amie;—vous êtes le seul être auprès duquel on
-ne se sente pas vieillir!»</p>
-
-<p>Les mêmes demeures, les mêmes objets, les
-mêmes amis, les mêmes serviteurs—dirai-je les
-mêmes chiens... et les mêmes tigres? Que de gens
-l’on étonnerait à leur démontrer que celles de ses
-qualités qui rendent Sarah Bernhardt le plus justement
-admirable sont, avant tout, ses vertus
-domestiques. Or c’est ainsi; et nul n’y contredira
-de ceux qui, reçus par elle dans ces féeriques ateliers-halls
-qu’elle inventa, se sont émerveillés d’y
-goûter entre tant d’exotiques raretés, un charme
-discret d’intimité et de famille.</p>
-
-<p>Loin de moi, ma chère Sarah, l’idée de vous
-métamorphoser en une auguste bourgeoise. Mieux
-que personne j’ai su, dès longtemps, apprécier ce
-que votre vif et fin esprit recèle et dégage d’aimable
-ou savante fantaisie. Mais la forme prime-sautière
-et spontanée qu’elle revêt toujours la range
-parmi ces originalités naturelles subtilement définies
-par Gautier, et qui seraient obligées de «se
-travailler beaucoup pour être simples».—Je n’en
-<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span>
-veux pour preuve que ces gentils <i>dîners sur l’herbe</i>,
-où nous fûmes conviés en la loge de la Renaissance,
-il y a deux ou trois automnes, et dans lesquels
-le couvert se mettait réellement à terre sur
-d’antiques tapis d’Orient aux tons de lichen alpestre
-et de mousse fanée.</p>
-
-<p>J’ai dit votre fin et vif esprit. Que ne dirai-je
-point de votre grand et profond cœur?—Combien
-vous fûtes propice et douce aux lettrés inquiets
-dont les débuts incertains, les talents contestés, les
-sincères essais rencontrèrent tant de fois en vous
-une protagoniste géniale, une auxiliatrice inspirée,
-cela est connu de beaucoup. Que votre magnanime
-ambition place une réussite esthétique avant un
-succès d’argent, cela s’applaudit et s’apprécie.
-Mais le témoignage que je veux choisir entre
-mille, de votre grandeur d’âme, sera celui qui me
-fut récemment si cher, lorsque pour rehausser nos
-fêtes de Douai de la suréminence de votre jeu
-et du prestige de votre personne, vous n’avez pas
-craint de vous imposer un voyage de plusieurs
-jours, dans le seul but de servir un ami et d’honorer
-une poétesse oubliée.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Donc aujourd’hui, pas d’autres considérants sur
-votre sidérale carrière, que le plus éloquent de
-tous, l’affluence autour de vous de nos enthousiasmes
-maintenus, de nos fidélités inaliénables,
-amplifiés des innombrables élans que la distance
-retient et que l’éloignement afflige. Point non plus
-de fastidieuses biographies. Rien que votre art
-<span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span>
-suprême, votre florissante beauté, votre impérial
-sourire. Et devant eux, ce seul point de repère
-charmant, digne de leur gracieuse Trinité et de
-vous-même: <i>A Versailles, un jour, dans un couvent
-de la rue des Rossignols, naquit une voix, à qui ce joli
-nom devait porter bonheur, et qui allait enchanter le
-monde.</i></p>
-
-<p>«D’autres sont les grands hommes, disait Victor
-Hugo parlant de George Sand. Elle est la <i>Grande
-Femme</i>!» Qu’on me permette de reprendre à
-l’auguste maître et à l’illustre immortelle qu’il
-célébrait ce lapidaire éloge et d’en faire don en ce
-jour à Sarah Bernhardt, ainsi qu’ils l’eussent tous
-deux voulu, pour l’inscription commémorative de
-son jubilé et ses noces d’argent avec nos âmes.</p>
-
-<p>Et puisque j’ai parlé de couronnes, en voici une
-dernière. La rose mourante que le <i>Passant</i> prit aux
-sombres cheveux de Silvia, dans un début inoubliable,
-s’est faite roseraie. Et ce sera, Madame,
-l’une des pages les plus colorées et odorantes de
-vos récits de voyages qui nous sont promis, que ce
-lac lointain, tout chargé de barques et de musiques
-voguant et jouant pour vous, sur une eau si jonchée
-de fleurs que tout l’azur en disparaissait lui-même,
-noyé sous des pétales de roses.</p>
-
-<p>Telle est la géante et mouvante couronne qui
-vous convient, ô grande Sarah Bernhardt, pour le
-feu sacré et le souffle d’art dont vous avez embrasé
-et rafraîchi le monde. Nos cœurs aujourd’hui pour
-vous fleuris les secondent et les suppléent, ces
-milliers de pétales qui flottèrent ce jour-là vers
-vous, ainsi que de tendres cœurs parfumés et de
-roses lèvres murmurantes.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XVIII<br />
-<span class="smcap">A Giovanni Boldini.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_309">
-
-<h2>LE MASQUE<br />
-<span class="smcap cs7">(La Duse.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="poem" style="margin-top: 2em;">
- <div class="vers">Sans doute il est bien tard pour <i>déjà</i> parler d’elle.</div>
-</div>
-
-<p class="sep2">Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il
-pas bien ce qu’il y a de retardataire
-ensemble et de novateur dans l’explication que, de
-temps à autre, les <i>montreurs</i> doivent faire de certains
-sujets, rebattus au delà des monts, lettre
-close en deçà? De ceux-là est l’artiste dont le nom
-intitule cet article. D’aucuns la disent attendue à
-Paris, lesquels pourraient bien compter sans une
-de ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont
-retrempé ni reçu l’inexplicable invulnérabilité
-d’une Sarah, la crise factice, mais ressentie au
-point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens
-d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.</p>
-
-<p>L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès
-longtemps, goûtèrent l’art de la célèbre Italienne,
-de donner à d’autres qui l’apprécieront demain un
-avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel,
-à qui demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu,
-envers et contre plusieurs, la jeune Cordélia
-plaintive et non encore advenue qui devait devenir
-l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour,
-dans une de ses intéressantes monographies d’artistes,
-qu’en 1892, le nom d’Eleonora Duse lui
-<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span>
-était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard
-pour <i>déjà</i> parler d’elle?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire,
-je reçus, un matin, de notre ami Gualdo<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, l’aimable
-et habile littérateur milanais, qui écrit avec autant
-de grâce en notre français que dans sa langue
-natale, une étrange photographie que j’ai encore
-sous les yeux. Elle représentait, jusqu’à mi-corps,
-une pensive, mélancolique, presque douloureuse
-jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu
-coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en
-l’attitude la plus simplement désespérante des
-mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière
-illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait
-ne portait aucun nom, pas la moindre
-épigraphe. Je rimai une interprétation de cette
-antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante,
-comme vide de pensées et cependant méditative;
-fascinante sans regard, captivante sans
-beauté, séduisante sans coquetterie.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a>
-Décédé depuis, à Paris, en 1898.</p>
-</div>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,</div>
- <div class="vers">Les regards ont perdu la candeur de traduire...</div>
-</div>
-
-<p>Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai
-interrogativement à mon correspondant mystérieux,—lequel
-me répondit: «<i>La Duse</i>».</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre
-<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span>
-nous sur le sujet de l’actrice, me vint un vif désir
-d’entendre cette curieuse Eleonora. L’occasion s’en
-offrit pour moi lors de son passage à Florence au
-printemps de 1887. Une affiche annonçait la <i>Societa
-equivoca</i>, autrement dit: le <i>Demi-Monde</i>; et, pour
-un jour suivant, <i>Francillon</i>. Je vis donc la Duse
-dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de
-surprise, d’admiration. Elle me parut constituer
-un terme de transition entre Sarah Bernhardt et
-Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une
-combinaison toute personnelle.</p>
-
-<p>Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière,
-c’était une certaine façon d’être en scène sans rien
-qui décèle tout d’abord le premier sujet, presque
-l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la
-suite du rôle de cette soustraction originelle,—à
-la guise de ces plus subtiles des coquettes qui
-s’enlaidissent à dessein la veille du jour où leur
-beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des
-amis de l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs
-m’ont détourné de cette croyance. Le calcul
-de M<sup>me</sup> Duse ne va pas si loin.</p>
-
-<p>Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son
-émotion, à la passion de son tempérament, au penchant
-de sa nature, où rien n’est si composé, mais
-volontiers spontané et véhémentement expressif.
-Aux premières scènes, son don pythique n’a pas
-encore reçu toute la chaleur dont la communication
-graduée doit porter à leur comble par la diction
-saccadée ou le débit emporté, dans les scènes
-médianes ou finales, ses qualités naturelles de
-pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Ces jours derniers—à huit ans d’intervalle,—un
-vif désir me revint de me retrouver sous
-l’influence de ce jeu électrisant—dirai-je électrique?—toujours
-comme gros d’orage, et dans
-lequel la foudre éclate, zigzagante au milieu
-d’une tirade posée. Et je me rendis à Bruxelles,
-pour entendre la Duse dans la <i>Cavalleria rusticana</i>,
-la <i>Locandiera</i>, la <i>Moglie di Claudio</i>, la <i>Signora delle
-Camellie</i> et <i>Magda</i>.</p>
-
-<p>Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions,
-défalquer l’étonnement dont l’admiration
-s’appauvrit. Y eut-il encore de l’air dépaysé d’une
-plante méridionale, en ce climat <i>pluvinant</i> de
-Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi
-déserte?—Ou bien réellement l’exportation et les
-tournées ont-elles, comme souvent il arrive, <i>unifié</i>
-l’art, il me semblait naguère plus divers de la
-comédienne? Au cours de ces représentations plus
-nombreuses, mon impression, toujours fort admirative,
-se montra plus raisonneuse, moins miraculeusement
-subjuguée. En voici les conclusions:</p>
-
-<p>«Le moins possible de pas entre la fiction et la
-réalité,—me disait pittoresquement un éminent
-diplomate ami de la femme, admirateur de l’artiste,—ne
-serait-ce pas une juste définition de l’interprétation
-dramatique la plus adéquate?—Or,
-nulle de celles qu’il nous a été donné d’entendre
-n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la
-Duse.»</p>
-
-<p>Cela—qui peut-être est vrai—s’explique ainsi,
-et c’est, entre autres, la grande différence qui
-<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span>
-sépare la Duse de notre inimitable Sarah Bernhardt,
-dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière,
-la préoccupation de faire <i>vrai</i> ne se sépare
-jamais de la volonté de faire <i>esthétique</i>. La mort
-de Fédora, si poignante soit-elle, n’abdique point
-le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement
-et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire
-dans la chute suprême de l’agonie. Rien de
-tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse,
-voire une grimace, ne détourneront aucunement
-d’assurer par leur moyen, plus de <i>prenant</i> à telle
-phase du personnage qu’elle représente, certaine
-phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre
-grande tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs
-fois entretenu de la célèbre Italienne,
-qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité
-voir faire ses débuts<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> à Paris, sur le théâtre même
-de la Renaissance.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a>
-Réalisés depuis.</p>
-</div>
-
-<p>«La scène italienne,—me disait en substance
-la créatrice de <i>Gismonda</i>,—est une école de vérité.
-Il n’est pas rare d’y voir des acteurs de second
-ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de
-ses études et séjours en Italie que Desclée avait
-contracté ces qualités de jeu naturel, de mimique
-juvénile et spontanée qui constituaient le meilleur
-de son talent et composèrent une bonne part de sa
-renommée.»</p>
-
-<p>Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle
-scène de la <i>Dame aux camélias</i>, durant laquelle des
-qualités similaires portent à son comble l’art réaliste,
-disons naturaliste, de M<sup>me</sup> Duse.</p>
-
-<p>Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune
-<span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span>
-femme l’immolation irrévocable; et Marguerite
-s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri salon de
-campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée
-heureuse, contre tout droit crue réhabilitée.
-Tout est révolu pour cette repentie rejetée,
-de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie de
-honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une
-bête blessée, démontée et qui se traîne. D’un
-geste machinal et automatique, elle attire à elle du
-bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui
-faut pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien
-de son âme n’est dans ce geste, rien de cette
-coquetterie qui survit aux accablements, de cette
-<ins id="cor_39" title="fémininité">féminité</ins> abdiquée avec l’amour, telle qu’une
-royauté abolie. Et le manteau se pose sans élégance
-ni grâce sur les épaules de la volontaire abandonnée.</p>
-
-<p>Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié
-dans l’ouverture de la porte creusée aux proportions
-d’un gouffre, de cette silhouette subitement
-dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir
-vient de sculpter dans l’amoureuse de tout à
-l’heure. Alors, elle se retourne pour embrasser
-d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son
-nid d’extase; et sans force, sans conscience ni
-pensée, elle y rentre une fois encore, somnambule
-et comme égarée; puis, là, dans un brusque allongement
-sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés
-sanglots secouer tout son corps aveuli, des
-sanglots d’enfant affolé à qui l’on a repris son
-jouet, sa friandise, sa poupée.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un
-<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span>
-petit nombre d’effets caractéristiques, singuliers
-ou violents, en une mimique parfois exagérée, ou
-un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles
-mais comptés du masque sans grande beauté, mais
-tour à tour charmeur, pervers, douloureux ou terrifique;
-et dont la sensitive mobilité exécute ces
-variantes avec une prestesse de pianiste nuançant
-un doigté ou phrasant un trait. L’intonation se
-ralentit ou précipite, le débit se saccade volontiers
-et à l’excès, le tout en une manière d’être et
-de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue
-l’attention et émousse la surprise au cours de cinq
-actes, quand la brève <i>Cavalleria rusticana</i> mettait,
-elle seule, mieux en valeur tout ce registre.</p>
-
-<p>Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus
-succincte en même temps que la plus intense occasion
-d’apprécier et juger l’artiste. La gamme de
-ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute
-son étendue. La jalousie corrosive ou plaintive, la
-passion énervée et criminelle portent au summum,
-chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit
-et se lasse au long de plus durables tableaux. Et
-je conseillerais à M<sup>me</sup> Duse de faire le choix de ce
-morceau pour se révéler au public parisien, quand
-elle ne craindra plus de voir déjuger par cet aristarque
-malicieux et fantasque une réputation plus
-qu’européenne.</p>
-
-<p>Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette
-représentation théâtrale au nom de Marceline
-Desbordes-Valmore, et au profit du monument que
-des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent
-de lui ériger en sa ville natale? M<sup>me</sup> Duse
-aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne se souciait
-<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span>
-point de paraître acheter le suffrage du public
-de Paris en y débutant par une bonne action.
-Scrupule merveilleux, singulier après tout, peut-être
-légitime. Le succès de M<sup>me</sup> Duse, ici, me
-semble pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles
-préoccupations, et pourrait bien ressortir à celui
-de M<sup>me</sup> Ristori, la géniale artiste, la femme éminente
-qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec
-une admiration sympathique.</p>
-
-<p>Enjolivant son magnifique talent, le féminin
-prestige mettra sans nul doute M<sup>me</sup> Duse à l’abri
-d’une aventure du genre de celle qui advint, en ce
-même Paris, au grand Salvini, lequel, devers
-1881, déploya son génie en l’honneur des quinquets
-et des banquettes du Théâtre Italien agonisant,
-près de tourner en maison de banque. Rossi,
-moins grand, l’an d’avant, avait fait recette.</p>
-
-<p>Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant,
-avant de se manifester aux Parisiens, surveiller,
-avec parfois un peu sa mimique, deux
-choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser
-imprimer des pièces comme la <i>Locandiera</i>, de
-Goldoni, dont on s’étonne de voir la noble interprète
-de <i>Nora</i> et de l’<i>Abbesse de Jouarre</i>, ressasser,
-entre le blanchissage de <i>Madame Sans-Gêne</i> et les
-couplets finaux de Scribe, des fadaises que l’auteur
-du <i>Domino noir</i> eût désavouées. D’autre part,—outre
-une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,—ses
-toilettes, dont les régulières erreurs
-entre les folies de Liberty et les atours bourgeois,
-on ne sait comment arrachés aux meilleurs faiseurs,
-trouveront les Parisiennes inexorables.</p>
-
-<p>Et pour assurer le grand succès déjà certain,
-<span class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</span>
-un peu de bonne grâce ne nuira pas. M<sup>me</sup> Duse
-refuse implacablement et impunément de recevoir
-des rois et de rendre visite à des reines. Je prévois
-tels interviewers qui se pourraient montrer
-moins patients.</p>
-
-<p class="tdate">28 juin 1895.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XIX<br />
-<span class="smcap">A Paul Helleu.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_321">
-
-<h2>UN FÉMINISTE<br />
-<span class="smcap cs7">(A propos des eaux fortes de Paul Helleu.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">Le jeune et brillant comte de Castellane vers
-lequel sont anxieusement dirigés bien des regards
-pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il le
-Mécène promis; un collectionneur non content de
-meubler des galeries reconstituées selon d’antiques
-plans, d’authentiques mobiliers issus de la
-légitime union du Boulle femelle avec le Boulle
-mâle; mais un Aladin compliqué de Louis, une
-baguette et un sceptre, la féerie et l’histoire?—Et
-puisqu’on nous parle de Trianon à propos de
-l’étage de marbre rose que Paris voit s’édifier en
-une nuit, entre non moins d’étonnement que n’en
-fit jaser le palais du Conte oriental—un vers
-célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Un regard de Louis enfantait des Corneille?</div>
-</div>
-
-<p>L’éternelle et palpitante question se pose à cette
-occasion et d’une éloquence cette fois embellie
-d’espérance en la jeunesse et la fantaisie. Nos
-amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des
-amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale
-autorité et de la préventive indépendance d’un
-Goncourt devançant la mode, la créant de par sa
-<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span>
-richissime collection de dessins amassés avec des
-sous, rien qu’à garder ou racheter des papiers
-d’emballage, des enveloppes de paquets—(Veuillot
-l’aurait dit ainsi)—«<i>autour d’un ressemelage!</i>»</p>
-
-<p>Certes, d’importantes leçons nous sont venues
-de cette vente, qui ne méritera pas seulement
-l’épithète d’<i>interminable</i>. Le billet de mille froissé
-autour de cette épreuve de la <i>Bouquetière</i> de Boucher,
-en marge de laquelle se lisait encore au
-crayon le prix que l’avait vendue aux deux frères
-le père même de l’expert Danlos: trois livres dix
-sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux
-acheteurs qui ont un autre souci que de se montrer
-riches, que c’en est fait de ces antiques achats enlaidis
-de gros prix et qu’il faut désormais laisser
-aux maniaques et aux musées.</p>
-
-<p>Il est encore de nobles et plus récents objets
-méconnus qu’il siérait de grouper glorieusement et
-modestement ainsi que l’ont fait les Goncourt pour
-la première et la plus importante partie de leur
-collection—c’est ceux-là qu’il est spirituel de
-rechercher: et puisque la mode est aux reconstitutions,
-c’est le <i>suranné</i> qu’il faudrait reconstituer
-pour ne pas retarder sur les trouvailles.</p>
-
-<p>Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques
-semaines encore, à la portée d’inintelligentes collections
-qui n’en ont pas voulu et qui se seraient
-haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.</p>
-
-<p>Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer
-dans les cerveaux sous le martel de ces
-enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas
-toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des
-<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span>
-amateurs éclairés pour faire exécuter <i>par des
-vivants</i> des décorations et des objets d’art d’autant
-plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit
-être plus clément ou plus fervent et qui deviendront
-des chefs-d’œuvre. Car c’est une haute
-dignité, considérer les choses actuelles avec le
-regard renseigné dont les contempleront dans
-l’avenir ceux qui les comprendront enfin!</p>
-
-<p>Un ardent désir de se signaler en ce sens me
-semblerait une noble et charmante descente du
-Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne cesse
-de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés,
-d’exaltations follettes, de consécrations falotes et
-de formidables oublis.</p>
-
-<p>Des erreurs, des écoles, comportent, en cette
-voie, plus de dignité, que de timides réussites sur
-des chemins parcourus; et j’aime mieux certains
-essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de
-Bavière qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir
-rococo, que ce Louis-là sut du moins rater tous!</p>
-
-<p>Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase
-jeune, et d’un nouvel appétit, au début d’un repas,
-à l’aurore d’une fête; j’exige de m’enivrer réellement,
-fictivement en de modernes vases murrhins;
-je veux un <i>surtout</i> de table qui soit en cristal d’un
-verrier Fée, serti d’émaux du magique bijoutier
-Lalique;—et que le festin qu’ils brillantent soit
-servi sous des coupoles peuplées de muses de
-Stevens et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini
-et par Besnard, entre des lambris qui se creusent
-sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre,
-et des frises où l’on prenne pour des bouquets de
-roses de gentils cupidos de Willette.</p>
-
-<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze
-ans, devant ces Versailles merveilleux exposés au
-Champ-de-Mars par notre subtil ami Paul Helleu,
-en faveur de qui l’on pourrait bien—en train
-d’anciennes citations—transposer ce vers:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!</div>
-</div>
-
-<p>Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut
-pourtant la cécité même de ceux qui l’admirent et
-le font œuvrer pour n’avoir pas encore entendu
-les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien
-pourrait faire rendre aux heureuses parois qui lui
-seraient confiées.</p>
-
-<p>C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un
-amateur intelligent vient d’acquérir un des trois
-panneaux automnaux de l’Exposition. Ce ne sera
-qu’un doux et triste tableau dans une collection,
-sans nul doute délicatement élaborée. Mais le bel
-et mélancolique boudoir de l’Automne, aux tentures
-en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là les dessus-de-porte
-nés, et que l’artiste eût complété des
-fresques exquises et impatientes desquelles ses
-pinceaux sont remplis, le voilà veuf d’une de ses
-tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne
-pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les
-a souvent peints dans ses toiles enchantées.
-Octobre y pleure ses larmes d’or sur des olympiens
-désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont
-s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin
-où des feuillages jaunis se sont défilés comme les
-<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span>
-grains de chapelet d’un abbé musqué, les perles
-mortes d’un collier de favorite.</p>
-
-<p>Mais combien d’autres chambres en des styles
-divers et différemment élus se sont offertes aussi
-vainement, sous le pinceau d’Helleu, au millionnaire
-inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert
-Robert retouché ou d’un Canaletti apocryphe!</p>
-
-<p>J’ai vu de quoi tendre toute une <i>Salle des Fraîcheurs</i>,
-sous des panneaux de mer, glauques et
-azurés où claquent et se diaprent les drapeaux des
-yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement
-de toilettes ombellifères.</p>
-
-<p>De plus suaves rayons ont couru sur la palette
-de notre peintre. Il les faudrait décrire longuement.
-Si les navires lui furent chers, il aima non
-moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux
-pleins de reflets et d’encens des cathédrales pensives.
-Les taches arcenciélées que le soleil fait se
-mouvoir au long des murs et courir sur les tombeaux
-en jouant à travers les verrières, le peintre
-a su fixer leurs insaisissables tons d’althæas satinés
-et lisses. Mais, agonies d’automne, flots soleilleux,
-mausolées où le jour expire, saurait-on vous
-peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants
-et de femmes?</p>
-
-<p>Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais
-modèles d’Helleu, rare maître des élégances; ses
-pastels de la comtesse Greffulhe seront des émerveillements
-de l’avenir, et ses bleus hortensias
-sont pleins de rêves.—Goncourt l’a dit dans la
-délicate préface, dont, à ma requête, un peu,—j’ose
-le rappeler,—il ornementa, en 1895, un catalogue
-de ces eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui
-<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span>
-célèbres, et dont une importante collection
-en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême
-vacation de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un
-autre mot pour les baptiser, ces pointes sèches,
-que de les appeler les <i>instantanés</i> de la grâce de la
-femme.»</p>
-
-<p>Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait
-moins—et plus encore?—à savoir, après la décorative
-consécration de cette préface d’un Goncourt
-et l’estime ancienne des critiques perspicaces et
-des amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme
-aux <i>Mille et une Nuits</i>, l’apparition imminente d’un
-palais d’Aladin, mais aux murs blancs et nus,
-et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus
-par Helleu avec toutes les nuances des yeux et des
-eaux, et de la mort du soleil dans les vitraux, et de
-l’agonie des étés dans les automnes...</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XX<br />
-<span class="smcap">A la comtesse Potocka,<br />
-née Pignatelli.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_329">
-
-<h2>APOLLON AUX LANTERNES<br />
-<span class="smcap cs7">(Versailles.)</span></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2">«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,»
-disait Barbey d’Aurevilly parlant du café
-d’Orsay, sorte de Tortoni de la rive gauche, qui,
-naguère fashionable aux jours de jeunesse du polémiste-romancier,
-employait la même indigente
-magnificence dont le vieux dandy luttait contre
-l’âge, à lutter tout aussi vainement contre la faillite,
-au coin de la rue du Bac et du quai dont il se
-nommait, d’un nom de dandy, lui-même.</p>
-
-<p>Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du
-café d’Orsay, l’auteur des Diaboliques ne pourrait le
-refaire du <i>Café de Louis XV</i>; je veux dire ce pavillon
-Français de Trianon qui fut un temps loué à un
-limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison
-de ce souvenir, d’infliger le rajeunissement d’une
-guinguette magnifique. Certes il <i>mourait noblement</i>,
-quand la <i>restauration</i> cupide et inéclairée est venue
-le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes
-de son stuc, pour le rendre à la vie artificielle,
-sans dignité, sans harmonie et sans durée
-d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant
-misérable.</p>
-
-<p>C’est cette <i>mort noble</i> qu’il serait temps qu’un
-conseil supérieur et conscient prît le parti d’assurer
-à tout Versailles; ce tout Versailles si pitoyablement
-<span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span>
-hésitant entre l’écroulement, et la factice
-et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant
-d’impérities et d’exactions, ensemble onéreux et
-économique. Ce tout Versailles qui semble proclamer
-silencieusement mais désespérément comme
-son auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas
-difficile de mourir. Certes, il est moins difficile de
-mourir que de vieillir. Combien de visages, combien
-d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par
-de judicieuses observations et de nettes définitions,
-ce qu’un intelligent entretien, une restauration
-vraiment digne de ce nom, doivent sauvegarder de
-vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser
-des désordres graduels, souligner des désastres
-successifs; en un mot ne pas disproportionner,
-déshonorer les phases souvent harmonieuses de la
-dévastation et de la décrépitude.</p>
-
-<p>Une vieille parente mienne dont j’ai cité un
-trait dans mon <i>Saint-Expédit</i>, et qui fut une intrépide
-Dame de Charité, nous égayait, nous épouvantait
-de ce récit: un jour que son zèle généreux
-mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil
-entr’ouvert auquel elle avait heurté vainement,
-elle se trouva tout à coup en présence d’une monstrueuse
-figure mi-partie sexagénaire et juvénile,
-une vieille coquette brandissant les fards dont elle
-était en train de se badigeonner, décrépite d’un
-côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus de l’enjolivement
-et de l’horreur, qui se mit à vociférer—à
-vrai dire à bon droit, contre l’envahisseuse.</p>
-
-<p>Les beautés d’architecture et de nature du vieux
-Versailles pourraient bien, devraient crier ainsi,
-mais contre les envahisseurs qui les reboutent à
-<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span>
-faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de
-la coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer.
-Au contraire être immuable, en matière d’ajustement
-et sur le chapitre décoratif, c’est la première
-et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir.
-D’antiques beautés célèbres et <i>conservées</i> nous apparaissent
-encore ainsi sous les bandeaux et dans les
-toilettes des portraits de Winterhalter. Plus habiles
-sont celles qui ont suivi la mode; plus touchantes,
-plus décentes, plus conformes—et finalement
-plus adroites aussi celles qui se contentent de
-décroître simplement selon le décours naturel de
-l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par
-des attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur.
-Le poète les a magnifiquement spécifiés:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">... on voit <i>de la flamme</i> aux yeux des jeunes gens;</div>
- <div class="vers">Mais dans l’œil du vieillard, on voit <i>de la lumière</i>.</div>
-</div>
-
-<p>«Une vieille femme folâtre fait les délices de la
-mort,» cet adage antique ne convient pas moins aux
-monuments ci-devant jeunes, équivalents marmoréens
-de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels
-le parterre reprend son droit de sifflet sans
-pitié même pour de radieuses carrières. On a publié
-la lettre si tendrement cruelle par laquelle M<sup>me</sup> Valmore
-rappelle à M<sup>lle</sup> Mars la nécessité de rompre
-avec une illusion trop peu partagée. L’illustre
-actrice comprit, au point de paraître pardonner à
-son amie et de céder; mais non sans avoir subi
-de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même
-interrompre le spectacle et les rires d’un public
-irrévérencieux par cette douloureuse rectification
-<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span>
-verbale: «M<sup>lle</sup> Mars a soixante ans; mais l’héroïne
-dont elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle
-reprit sa tirade. Et la véritable héroïne fut ce soir-là,
-non pas celle de la fiction, mais l’artiste elle-même.
-Elle abdiqua donc dans une dernière représentation
-où son aigreur expira par ce trait. Elle
-jouait <i>Valérie</i>, où figure certain bouquet, dont
-l’abandon, après la pièce, était une occasion de
-marivaudage. Et comme en cette suprême soirée
-d’adieu, elle le jetait à son fidèle amoureux le comte
-de Mornay, les fleurs furent interceptées par un
-autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement
-dans le dernier soupir de Célimène:
-«Pauvre Charles! il n’a pas eu la première fleur,
-il n’aura pas le dernier bouquet.»—Pauvres vieux
-jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement
-à l’entour des vieux monuments replâtrés; ils
-y demeurent dans un décor qui lutte comme eux
-pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant
-des vers de Musset à l’oreille de cette divinité
-que le poète accuse le praticien d’avoir égorgée
-en faisant des degrés de ce marbre sanguinolent
-qui voulait être une statue.</p>
-
-<p>Je dirai encore une triste et risible histoire de
-vieille actrice. Celle-ci, au cours d’une tournée de
-province, s’était audacieusement fait précéder de
-ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands
-de musique. Le public le prit mal, et certain
-titi alla jusqu’à saluer de l’épithète de <i>vieux
-veau</i>! l’entrée de l’antique ingénue.</p>
-
-<p>De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète,
-si l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et
-elles seules ne demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement,
-<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span>
-ne rejetait tout le tort sur leurs avides
-ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant
-jeunes monuments qui ne savent pas
-s’acheminer par une graduelle dégradation jusqu’à
-cette totale extinction de laquelle doit résulter et
-ressusciter finalement cette survie des œuvres
-d’art qui est la part des Musées.—«Tel qu’en
-lui-même enfin l’Éternité la change» est non seulement
-un beau vers, mais la formule d’une loi de
-transformisme applicable aux êtres et aux choses.</p>
-
-<p>Il y a une forme de résurrection laquelle donne
-le sens de l’inconnue qui devrait être la résultante
-définitive d’un objet d’art et d’un homme. Pour le
-personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de
-tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette
-beauté qui ne furent de leur vivant que le germe
-de leur survie; non, ce n’est souvent—ironie et
-dérision—avec une histoire qui sera maintes fois
-légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux,
-un osselet exhibés en un reliquaire.</p>
-
-<p>Saint François de Sales, c’est un cœur dans une
-pyxide à Lyon; saint Césaire, c’est une dent, en
-un monastère de Bernardins. Débris auréolés sur
-lesquels l’édification plane.</p>
-
-<p>Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je,
-pour les édifices, voire pour les cités, c’est un muséum.
-Le palais de Darius, repeinturluré, recuit,
-parvenu pour tout avènement à cette froide immortalité
-qui précède la cendre de l’incendie ou la
-trituration du cataclysme, n’a du moins plus rien
-à redouter des restaurateurs. Et l’on respire à le
-contempler en songeant que tant de siècles ont
-œuvré et tant d’autres contemplé, pour ce délicat
-<span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span>
-aboutissement que Pierre Loti, qui s’est une fois
-déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle de
-costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils
-et des cabestans, des siècles et des architectures.
-Qui sait à quelle plus minime fin concourront les
-derniers reflets des mobiliers en or et en argent qui
-meublaient autrefois la galerie des glaces;—les
-derniers rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de
-Delobel, et du Soleil-Roi expirant tous les soirs dans
-le linceul empourpré des miroirs d’eau jaune et
-mauve;—les derniers parfums des deux mille
-orangers, les suprêmes retombées cristallines des
-quatorze cents jets d’eau; les derniers soupirs
-des trente mille ouvriers morts pour l’inutile
-aqueduc de Maintenon—et de tant d’autres milliers
-d’agonies; les derniers tintements des quatre
-cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit
-mille, quatre cent soixante et dix-huit francs,
-quatre-vingt-quinze centimes—qu’a coûté Versailles!</p>
-
-<p>En quelles vapeurs danseront, en quels échos se
-condenseront ces reflets et ces soupirs après quelques
-centaines, quelques milliers d’ans, quand une
-M<sup>me</sup> Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue
-mirer triomphalement par les ruines de la galerie
-des glaces et du parterre d’eau les basques d’un
-habit d’une coupe imprévue; quand les Louis-Curtins
-du cavalier Bernin, passés métopes seront mis
-au rang d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques
-flotteront comme des gazes autour de leurs faux
-cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où se
-lèvent des astres? Diront-elles—et pour tout <i lang="la" xml:lang="la">Nunc
-Erudimini!</i> que Louis XIII, lors de sa première
-<span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span>
-<i>volerie</i>, qu’il fit à l’âge de six ans, prit un lièvre, six
-cailles et deux perdrix; et qu’il aima la chasse
-jusqu’à <i>voler</i> tout indistinctement et même la chauve-souris,
-parmi les ombres;—que le <i>Cabinet des
-Pendules</i> n’était pas le même que le <i>Cabinet des Perruques</i>;—que
-le frère du Roi, dans le tableau de
-Nocret représentant la famille royale, fut peint sous
-les traits de l’<i>Étoile du Matin</i>, ce qui fit de ce <i>Monsieur
-Stella Matutina</i> un bizarre émule pour la
-sainte Vierge;—que Louis XIV aimait fort le raisin
-muscat;—que les cardinaux bénissaient la couche
-où les princes allaient copuler, et que le Père de
-la Chaise lors de la célébration du mariage du roi
-avec la Maintenon portait une étole verte; que
-Louis XV écoutait aux cheminées et fit avec passion
-de la tapisserie; qu’il inventa en 1743 le nom de
-<i>la Grippe</i>; que l’an 1738 fut pour lui une année de
-dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles...
-et de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait
-jusqu’à trois messes chaque matin, tandis
-que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!</p>
-
-<p>Fumées!... Fumées!... Fumées!...</p>
-
-<p>A moins que par un anachronisme naturel, et
-faisant peu de différence des élégances contemporaines
-à celles qui s’y exercent de nos jours, on ne
-vienne à en conclure que le pavillon de Madame a
-été construit par M. Chauchard, et que ce fut dès
-l’origine que l’automobile de Gordon-Bennet occupa
-la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla
-sur le bassin du cachalot dans la <i>Ménagerie</i>.</p>
-
-<p>Fumées! Fumées! Fumées!...</p>
-
-<p>L’important, quels que soient le sens de leurs
-tournoiements et le bleuissement de leurs bouffées,
-<span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span>
-est de laisser s’évaporer, s’évader enfin ces
-volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté
-leur criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau
-détenu:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort.</div>
-</div>
-
-<p>car les marbres n’en peuvent mais, et parce que
-les arbres tant de fois martyrisés aspirent à ne
-plus <i>pousser sous la dictée—de M. l’Abbé Batteux</i>.—Laissons
-toute cette poussière se poser
-et toute cette cendre reposée enfin, murmurer
-dans un historique lointain, le <i lang="la" xml:lang="la">Memento quia
-pulvis</i> des Ages.</p>
-
-<p>Le Maître des <i>Contemplations</i> fait se héler avec
-une majesté inquiète les antiques cités dévastées.
-Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr?</p>
-
-<p>Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être.</p>
-
-<p>Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des
-civilisations et des empires. Et les pompeuses
-pierres de Versailles imprégnées de solennité et
-de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent
-muettement de tout l’hiatus et de tout le rictus
-de leurs fissures et de leurs lézardes...</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" />
-
-<p>Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter
-dans l’oubli, un distingué écrivain, un sincère
-amant de Versailles l’a proféré pieusement,
-et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce
-qu’il fallait, mêlant les chiffres au style et la
-technique à la rêverie en ses éloquents et fervents
-articles de la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, qui auraient
-<span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span>
-mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme
-a été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux
-effets en résultent déjà. L’enlèvement des baraques
-qui devaient servir à la soi-disant restauration
-de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur
-du vide, que ces gobelets en planches n’avaient
-d’autre mission que d’escamoter des crédits moins
-chimériques.</p>
-
-<p>L’épuisement prématuré auquel l’écrit de
-M. Hovelacque semble destiné, chez les libraires
-versaillais, factice ou réel, est de bon augure, puisqu’il
-prouve que le coup a porté sur des juges
-iniques et inquiets, ou sur des lecteurs désireux
-de lumière. C’est que le Jonas de cette Ninive n’y
-va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des
-choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un
-restaurateur un fripon. C’est plaisir de l’entendre
-parler de «destructions arbitraires, de <i>retapages</i>,
-d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de
-<i>toc</i> lamentable et grotesque; d’enlaidissement
-inutile accompli sans retard, au mépris de réparations
-urgentes; d’étranges mixtures versées à
-faux sous prétexte de patiner de faux bronzes;
-enfin de toute cette campagne de dévastation
-onéreuse et sacrilège.»—«La destruction analogue
-du bassin de Cérès ne coûtera que dix mille
-francs,» ajoute l’inexorable vérificateur en son ironie
-attristée. Mais que de poésie et de vérité dans ces
-doléances motivées! «Cet ensemble unique créé
-par le génie, que les saisons, que les années, que
-les siècles ont doré d’une suprême gloire mélancolique,
-en une heure on le dépouille de sa
-vieillesse vénérable, de son passé séculaire, de son
-<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span>
-émouvante beauté, on le maquille, le rajeunit, le
-déshonore.</p>
-
-<p>«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui
-les entourent, avec les charmilles dont la cime
-pourprée, dont les troncs moussus ont le ton des
-plombs bronzés des bassins, des pierres riches des
-margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes
-des saisons, subi les événements des années,
-vécu d’une vie commune d’où une commune
-beauté était née: peu à peu la Nature avait repris
-l’œuvre d’art, l’avait rendue sienne et pareille à
-ses œuvres. Le patient effort du temps avait fait
-de cet ensemble, arbres et pierres, une harmonie,
-un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On
-ne remplace pas ainsi en une heure le mystérieux
-travail de la nature. Elle a ses nécessités, ses lois,
-son imprévu que les restaurateurs ne comprennent
-pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne
-sont pas plus étranges que ses caprices, ni plus
-beaux. Les patines sont l’effet de réactions mutuelles:
-elles manifestent la vie propre d’une
-œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point,
-en cédant sur tel autre. Elles sont l’affleurement
-et le signe de forces profondes et multiples. Sourdement,
-inconsciemment, la présence de ces forces
-nous émeut: obscurément nous sentons sur ces
-pierres, sur ces bronzes, sur ces plombs harmonisés
-à la nature, leur silencieuse activité, nous
-jouissons de la logique de leur effort.»—Poétique
-et véridique tableau, tendrement contrastant avec
-ce <i>donner partout à l’ancien l’aspect du neuf</i>, qui
-semble, au dire de l’écrivain processif, l’inepte et
-hideux <i>propositum</i> d’aujourd’hui. Car c’est contre
-<span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span>
-cela qu’il importe de réagir. Le remplacement de
-tous les balustres (il en manquait un sur vingt)
-est aussi malséant dans la restauration de Trianon
-que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet
-dans une bouche âgée où suffisait un plombage.</p>
-
-<p>N’infligez pas plus longtemps à ces monuments
-dont la ruine est, comme Montaigne écrivait de
-celle de Rome: <i>glorieuse et enflée</i>, le prolongement
-d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à
-faire dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du
-vieux Roi: «Il garde contre moi la seule dent qui
-lui reste,» ni contraindre d’appliquer à la maison
-du soleil cette triste phrase de Chateaubriand:
-«Il y avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à
-moins de compter des jours qui ennuient tout le
-monde.»—Que celui qui a commencé achève
-de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est
-bon d’entendre la même plainte s’exhaler de la
-<i>ruine glorieuse et enflée</i>. Le Trianon de porcelaine
-est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé
-plus haut, qui est la relique collectionnée. La
-sienne consiste en quelques céramiques, débris
-peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat satisfaisant
-et impondérable. Le temps est venu pour
-les autres Trianons de s’acheminer vers cette
-sorte d’achèvement qui renaît de l’abolition. Et
-cela est suffisamment attesté par les abominables
-objets, Sèvres modernes montés en plomb verni,
-qui sont venus remplacer les bibelots anciens sur
-les consoles et les cheminées. Tous les œillets en
-bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette
-qui avaient graduellement disparu dans les poches
-<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span>
-des Touristes, ont maintenant refleuri tout flambant
-neufs. C’est justement le contraire qu’il faut:
-la conservation avec authenticité, d’une antiquité
-même tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison
-à l’humanité: un squelette est un filigrane
-qui fut vivant; un crâne offre la beauté d’un vieil
-ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie
-au delà de la vétusté, dans la corruption, des
-cadavres du ménage Necker ou du pianiste Thalberg
-marinés dans leurs bocaux par une admiration
-mal entendue. «Réveillez-moi, <i>vous voyez bien
-que je suis mort</i>!» s’écrie M. Waldemar, ce personnage
-d’<ins id="cor_40" title="Egar">Edgar</ins> Poë, le Magnétisé <i>in extremis</i>
-désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard
-patriote ou étranger ne s’est trouvé pour assurer
-par le legs de sa fortune à ce palais des palais, autre
-chose que des cataplasmes architecturaux, de coupables
-amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui
-cette caricaturale prorogation de sa
-splendeur. Et pourtant l’originalité eût été pour
-séduire un milliardaire Américain: Versailles
-légataire universel, héritier des perles de M<sup>me</sup> Ayer
-et de ses rubis sanguinèdes. Cependant New-York
-afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui
-aurait tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien
-Anglais qui venait passer les hivers à Tours:
-l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux
-<i>Réservoirs</i>.</p>
-
-<p>«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous
-affirment les guides précis et iconoclastes. Assez
-de ces tragiques transpositions. L’éditeur du <i>Journal
-de la santé du Roi</i>, après nous avoir présenté
-Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les
-<span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span>
-augustes déjections, déplore que ce prototype de
-Purgon s’étant abstenu les quatre derniers ans,
-se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse
-de... vaincre, ou je cesse d’écrire!» N’allons pas
-jusqu’à ce dégoût. Grâce pour quelques souvenirs.
-C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a
-écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est
-rien; mais avec les souvenirs! Le cœur se brise à
-la séparation des songes, tant il y a peu de réalité
-dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance de
-l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances.
-De puissants et délicats iconographes
-ont surgi, dont l’œuvre a résorbé la grâce expirante
-des lambris et des bocages: Lobre qui depuis
-plus de dix ans fixe avec autant de prestige que de
-<ins title="précison">précision</ins> dans ces panneaux qui nous charment et
-qui feront tant songer, les ors mourants des ors
-moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant
-oublie dans les vieilles vitres de l’extérieur avec
-des opalisations semblables à l’iris des lacrymatoires.
-Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques
-panneaux, moins précis, plus attendris,
-les pleurs d’or feuillus dont l’automne sanglote
-l’agonisante amour des dieux, au-dessus des
-Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint
-les marbres de la colonnade de tons si soyeux,
-qu’on ne sait si ce ne <ins id="cor_41" title="son">sont</ins> pas plutôt des atours de
-favorites en lesquels se transforment ces piliers polis.
-Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces
-vêtements et ces revêtements: <i>brocatelles</i>? Et cette
-Vénus Anadyomène d’un galbe moins pur, d’un
-tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite
-au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement
-<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span>
-lilassé des branchages dénudés qui semblent
-des ferraillements d’épées, traversés par la
-végétale main d’une feuille de marronnier en
-suspens, et dont les cinq doigts mordorés, agitent
-comme un signe d’adieu de la mort des
-choses.</p>
-
-<p>C’est cette noble mort des choses qu’il convient;
-je ne dis pas de précipiter mais de laisser s’accomplir,
-ne luttant que du soin respectueux qui
-nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans
-tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes.
-Et s’il convient de l’accélérer, que ce soit de
-belles libations de vin nouveau qui fasse se convulser
-les vieilles outres. Plutôt que la mort
-pâteuse des replâtrages vains, un retour aux embrasements
-d’antan qui assimile Louis à Sardanapale
-et le consume dans sa féerie.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus
-ad palatii Versaliani fenestras et per omnes
-hortorum areas et xystos apte dispositis.</i>—«Lorsqu’on
-jouit d’une imposante renommée, dit un grand
-auteur, il faut s’épargner des travestissements peu
-dignes.» Ces travestissements-là, pour notre Versailles,
-ce sont ceux que lui inflige un culte simoniaque;
-et non des déguisements joyeux et royaux
-qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient
-qu’à ce désirable accident de mourir couronné
-de fleurs et de flammes.—Ce sont d’importants
-gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation
-de la place Vendôme. «On ne compte
-ses aïeux, que lorsqu’on ne compte plus!» Un
-vieil édifice compte encore assez pour pouvoir,
-dût-il s’en consumer, participer à notre vie. Tels
-<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span>
-de respectables parents fiers de leur âge, lisible
-dans leurs rides et orgueilleusement assumé, ennoblissaient
-de jeunes réunions, qu’attristent des
-vieillards douteux et d’âge anonyme. C’est un
-semblable accommodement aux plus avancées inventions
-de la vie moderne que je rêverais pour
-l’hôtel de Lauzun, dans lequel il me plairait voir
-quelque élégante fantaisiste prenant la place de
-Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand
-l’appelle, unir le passé au présent par un
-automobile chauffant au quai d’Anjou, et par un
-yacht mouillé en Seine.</p>
-
-<p>J’ai écrit dans les <i>Roseaux Pensants</i> sous
-ce titre: <i>le Clou de 1900</i>, la sorte de rajeunissement
-et de remise au point que je souhaiterais
-pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La
-société des Fêtes Versaillaises vient de nous en
-donner un avant-goût, le jeudi 11 août 1898, à huit
-heures très précises du soir. Il est admirable.
-Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé
-doucement et magnifiquement par des milliers de
-fleurs lumineuses. «Cette obscure clarté qui
-tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille
-avec ces étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs,
-sur le bocage d’Hubert Robert. D’électriques vers
-luisants logés aux cœurs des filles fleurs de Parsifal,
-ou tout au moins sous leurs bonnets florifères.
-Shakspeare éclairant d’Urfé et le Songe d’une
-nuit d’été rêvant sur l’Astrée. Je n’ai rien imaginé
-d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans
-omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli,
-Louis XIV et Louis II ont dû s’en congratuler
-parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets,
-<span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span>
-couraient, mouraient en souriant sur les coursiers
-de Guérin et de Marsy, sur les nymphes de Girardon
-et de Regnaudin. Et les étoiles filantes, les
-étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant
-cette nuit-là même dans <i>le firmament</i> le sillonnaient
-de paraboles enflammées comme celles que font
-dans la gouache de Van Blahrenberghe les grenades
-enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient
-les feux mouvants disposés parmi les
-xystes. Et ce fut une nouvelle application de
-l’homme courant après la fortune qui l’attend dans
-son lit. Nombre de Parisiens en route vers de plus
-ou moins chimériques Mecques d’art, tandis que
-son voisin si proche et si lointain, son frère
-ennemi le bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur
-de bienfaisance le phénoménal divertissement de
-cet <i>Apollon aux Lanternes</i>.</p>
-
-<p class="tdate">Versailles, août 98.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="chapnum">XXI<br />
-<span class="smcap">A Bernard de Gontaut-Biron.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_347">
-
-<h2>LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<div class="poem" style="width: 20em; margin: 2em 0 2em auto;">
- <div class="vers10">A la Monaco, l’on chasse et l’on déchasse;</div>
- <div class="vers10">A la Monaco, l’on chasse comme il faut.</div>
- <div class="attrib"><span class="smcap">Fanfare.</span></div>
-</div>
-
-<p class="sep2">Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine
-ironie, l’autre en son sens profond, son aiguë,
-auguste et quasi oraculaire pénétration du mystère,
-ont formulé sur ce propos de l’argent des choses
-pleines de frisson. C’est que l’argent est essentiellement
-mystérieux; et ceux-là seuls l’ont traité
-dignement qui l’ont abordé sous ces espèces <i>frissonnantes</i>.
-Léopardi, dans un saisissant paragraphe
-de ses œuvres morales, nous désabuse sur l’effectivité
-des offres de service en la matière; quand bien
-même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans
-le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire
-rougir!) de toutes les circonstances de temps et de
-lieu où nous pouvons, nous devons nous adresser à
-lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il
-l’a lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs
-pour le lui rappeler, avant que nous ayons eu le
-temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce que Léopardi
-nous laisse à deviner—et il faut qu’il en
-soit ainsi pour la totale perpétration du mystère—c’est
-que le pseudo-prêteur doit être d’une égale
-bonne foi lors de sa proposition et dans sa
-retraite, car c’est précisément l’accomplissement
-<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span>
-de la loi pécuniaire qui s’oppose ainsi fatalement à
-la réalisation de l’offre et de la promesse.</p>
-
-<p>Une spirituelle et généreuse femme sans grande
-fortune, avec qui je raisonnais de ces choses et
-qui s’en étonnait comme moi, concluait après un
-silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous
-n’exercerions pas nous-même l’iniquité qui nous
-indigne, comme ces piétons énervés qui finissent
-par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils
-ont vu venir?»</p>
-
-<p>L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation
-de pécune est encore une des manifestations
-de ce mystère. Hors quelques natures étriquées
-et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir
-simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction
-de l’exaucement immédiat (<i lang="la" xml:lang="la">bis dat qui cito
-dat</i>, disait l’antique), on craindrait à peine de laisser
-paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un
-bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur
-et l’obligé, même le postulant. Mais s’il s’agit
-de ce qui sert à tout acquérir et dont, sans doute,
-le prix réside en la variété des emplois qu’on peut,
-dans le même instant, assigner à sa virtualité, la
-valeur en semble si grande qu’on n’osera jamais
-parler que d’un prêt, même quand les deux parties
-sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion
-est telle, le malentendu—qui, je le répète,
-n’est peut-être qu’une loi sociale et cosmique—si
-grand qu’on ne saurait défier toutes les plus
-ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est
-pas plus profusément versatile que la résolution
-naïve, physique, simplement humaine de ne pas
-obliger sous laquelle se débattent certains riches
-<span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span>
-sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit
-cent mille livres de rentes, sans enfants et sans
-charges, traversera la rue un jour de pluie pour
-aller confier à une amie l’impossibilité où elle est
-de retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé
-le moyen de soulager une infortune, que deux ou
-trois billets de mille francs aboliraient. Des enfants
-d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes
-fantaisies plutôt que de solliciter d’un grand-parent
-riche et avaricieux un accroissement de
-leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!»
-est la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique
-de cette honte. On pourrait dire que les
-questions d’argent sont les parties honteuses de
-la conversation; on baisse la voix pour en parler;
-et si quelqu’un insiste, une rougeur en résulte, il
-y a obscénité consommée.</p>
-
-<p>Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque
-chose de l’importance dont nous exagérons les
-choses désirées. L’or et l’argent vierges sont le
-sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent
-et circulent en les animant dans les veines du
-globe. Ainsi font ces filons monnayés dans les
-veines des sociétés, dans l’organisme des peuples.
-Une assimilation physiologique ne saurait-elle être
-faite d’une perte d’argent à une saignée; et de son
-retour, à une transfusion monétaire? Considérez
-une grande cité populeuse et houleuse, et demandez
-quatre syllabes à votre choix pour agir sur
-cette marée. Que ces deux <ins id="cor_42" title="disyllabes">dissyllabes</ins> soient <i>amour</i>
-et <i>argent</i>, et renseignez-nous sur ce qui survit du
-mouvement à leur ablation double. Une légende
-nous représente le globe créé parfait, et le Père
-<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span>
-Éternel accédant, béat et imprudent, à la requête
-de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de
-monnaie; laquelle, naturellement, suffit à bouleverser
-le monde.</p>
-
-<p>On pourrait encore démêler une autre vraie et
-subtile raison de ce que j’appellerai la pudeur
-pécuniaire, dans ce que je dénommerai aussi
-<i>l’ingratitude inverse des obligeants</i>, car il s’en rencontre.
-Je m’explique. L’ingratitude des obligés,
-qui n’est peut-être qu’un phénomène d’ordre physiologique,—une
-répulsion, une révulsion, ou
-d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire
-de recevoir sa récompense de plus haut,—est chose
-enregistrée. Mais ces donataires eux-mêmes n’en
-sont pas exempts; <i>et il n’est pas rare de les voir assez
-naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer
-par se refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs
-obligés, tout plein de sincères intentions de reconnaissance</i>.</p>
-
-<p>Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse
-assez son origine diabolique, ce sont les bizarres
-interversions de ses effets. Rien que d’assez naturel
-dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste
-à voir devenir avaricieux <i>après fortune faite</i>, un
-homme qui s’était montré généreux en une médiocre
-aisance. Il y a du collectionneur dans le thésauriseur.
-Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une
-fois sérieusement ébauchée. Une moins explicable
-et par conséquent plus perverse malice de la richesse
-est la cécité, le mauvais goût dont elle afflige les
-yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là
-en même temps qu’une plus plausible explication
-du bandeau de la Fortune, une touchante compensation
-pour les pauvres que leur clairvoyance
-<span class="pagenum" id="Page_351">[p. 351]</span>
-enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre
-réalisant une inestimable collection en regard du
-millionnaire aveugle et maladroit dont les lourds
-achats et le choix saugrenu, après avoir de son
-vivant attristé les yeux de ses déplorables invités,
-assurent après soi des déboires à ses collatéraux et
-le mépris à sa mémoire? Des grandes collections
-israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées
-avec un grand goût, n’impliquent pas,
-n’admettent pas l’élément <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> de la collection
-géniale: la découverte du nouveau; mais
-paraissent au contraire presque toujours s’édifier
-sur ce principe de l’objet d’art devenu <i>valeur</i> par le
-taux enregistré de l’époque de la production
-choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable
-et réversible.</p>
-
-<p>A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me
-semble tout à fait louable. Le comte Greffulhe, et
-on ne l’en saurait assez vanter, est un millionnaire
-fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs
-pour un siège de député. Je regrette que l’imputation
-soit fausse. Se pourrait-il un plus éloquent
-sermon sur le mépris des richesses? Le comte de
-Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste
-et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne
-saurait-on leur reprocher quelque chose d’exclusif
-dans l’emploi de leurs moyens?</p>
-
-<p>On nous parle aussi d’une richarde (dont le
-nom est connu) qui se serait retirée à l’écart de
-ses millions, dans l’attente d’une vraie détresse à
-soulager—qu’elle <i>espère</i> encore!—Cette sœur
-Anne de la munificence guette les malheurs derrière
-un judas grillé, et les passe en revue, mais
-<span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span>
-aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement
-à plaindre pour décider son bienfait, pas plus
-jeunes filles du monde à doter que bazar incendié
-à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de ses
-services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui,
-du reste, aurait refusé dignement le cadeau anonyme.
-En somme, ardente charité qui pourrait bien
-n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et
-qui me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la
-bouche d’un passant devenu subitement songeur, à
-l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande l’aumône:
-«Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant
-pas sa bourse, on était certain que ce fût une véritable
-infortune!...»</p>
-
-<p>Quant à la personne qui hésite à payer cinquante
-mille francs un portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme,
-en donne le double pour une œuvre
-maîtresse du peintre de la <i>Cène Inférieure</i> (selon
-Degas), celle-là fut créée et mise au monde pour
-le rafraîchissement des indigents éclairés qui
-n’échangeraient pas contre une bourgeoise cécité,
-leur pauvreté clairvoyante. <i lang="la" xml:lang="la">Esurientes implevit bonis,
-et divites dimisit inanes.</i></p>
-
-<p>Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est
-celle du <i>riche effacé</i>. Notez que je ne parle pas de
-l’avare de qui le type est classique depuis Plaute,
-avec Molière, Balzac et Hello, et dont l’espèce est
-classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme
-peureux des rayons de son or, moins par crainte
-d’être sollicité, que sans doute par ennui, dégoût
-de ce qui le désigne de son flamboiement latent,
-partielle et momentanée abdication des soucis dont
-il l’assiège.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_353">[p. 353]</span>
-«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce
-qu’elle veut?» gémit le grand financier à l’annonce
-du retour persistant d’une quémandeuse. Et ce
-calice de l’homme d’argent contient moins de la
-crainte d’obliger, même magnifiquement, que
-l’ennui de se voir ainsi monopolisé monétairement,
-et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un
-caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être
-enfin sollicité pour quelque autre spécialité qu’on
-se connaît, philosophe, exégète, sociologue, lettré,
-artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler tour
-à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien,
-Wagnérien, Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka
-ou maître-chanteur de l’oiseau asfir... Et le Crésus
-qui se consulte lui-même sur tant de titres à un
-questionnaire moins restreint, continue de gémir
-désespérément: «Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui
-ce qu’elle veut.» Mais l’employé qui
-n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger
-l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique
-richard, le droit qu’il ose se croire de faire autre
-chose que «le compte de ses deux milliards» et
-l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron
-sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!»
-L’amusante ode funambulesque de Banville, bien
-connu sous le nom de <i>La Pauvreté de Rothschild</i>, en
-dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie
-lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère
-archidorée.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">L’autre jour, attendant vainement de l’argent</div>
- <div class="vers6">Qui me vient du Hanovre,</div>
- <div class="vers">Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant</div>
- <div class="vers6">Combien Rothschild est pauvre.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_354">[p. 354]</span>
- <div class="vers">Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son,</div>
- <div class="vers6">Ne faisant pas de cendre,</div>
- <div class="vers">Il travaille toujours et ne voit rien que son</div>
- <div class="vers6">Bureau de palissandre.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient</div>
- <div class="vers6">Cent portes sont ouvertes,</div>
- <div class="vers">Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant,</div>
- <div class="vers6">Il met ses manches vertes.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis</div>
- <div class="vers6">Ma cithare ou mon fifre,</div>
- <div class="vers">Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis,</div>
- <div class="vers6">Il met chiffre sur chiffre.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards,</div>
- <div class="vers6">Cette somme en démence,</div>
- <div class="vers">Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards,</div>
- <div class="vers6">Il faut qu’il recommence!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude
-de maintenir, souci de perdre, qu’il faut référer
-cette mélancolie propre au richard, qu’elle désigne
-à l’observateur.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Plus de chant, il perdit la voix</div>
- <div class="vers">Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.</div>
-</div>
-
-<p class="noind">écrit La Fontaine.</p>
-
-<p>«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une
-gracieuse et soucieuse Fortunata, en désignant un
-partner d’une assez silencieuse gravité pour faire
-un pendant à ce délicat <i lang="la" xml:lang="la">tædium vitæ</i> fait de satiété,
-d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même
-l’image. Et cette réplique nous venait aux
-lèvres: «Monsieur aussi est millionnaire; vous
-n’avez que faire de le spécifier; cela se voit de
-reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts
-<span class="pagenum" id="Page_355">[p. 355]</span>
-qu’il possède et jamais ne parcourra; mais, qui
-cerne ses paupières, obnubile son front, terrifie
-son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en
-ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui
-pétrifie sa chair. Oui, monsieur est millionnaire,
-et vous n’avez que faire de nous le spécifier, cela
-se voit de reste et tout autant qu’à vous-même,
-pauvre Calypso de l’or, inconsolable du départ de
-vos rêves...»</p>
-
-<p>Au reste, n’est-ce pas de vous, la même <i lang="la" xml:lang="la">confitens
-rea</i>, que je tiens l’ingénue et peut-être décisive
-explication de cette psychiatrie des riches: «<i>C’est
-parce qu’ils reçoivent trop de lettres!</i>» Il est vrai
-qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et
-cela, j’ose l’affirmer, sans distinction de personnes,
-puisqu’une de mes plus nobles et charmantes amies a
-bien pu quêter pour un intéressant bénéfice un
-richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce
-rien qu’un remerciement d’un si précieux autographe;
-et que pareille mésaventure quand j’eus
-résolu de statufier M<sup>me</sup> Valmore, m’est advenue, je
-mets certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement
-d’impolitesse de la part d’un jeune Plutus et d’une
-dame Mécène. Mais notre écriture, à mon amie et
-à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher,
-pour la déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques,
-de ces demeures dont la mirobolante façade
-me remémore le savoureux refrain qui fait briller
-les yeux de l’enfance:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Il était une Dame Tartine</div>
- <div class="vers8">Dans son palais de beurre frais;</div>
- <div class="vers8">Sa muraille était de praline,</div>
- <div class="vers8">Son parquet était de croquets.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_356">[p. 356]</span>
-C’est une erreur pour un médiocre exécutant
-d’apprendre un morceau de musique dont l’audition
-l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour lui
-les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en
-sera tant bien que mal assimilé les mélodiques
-circonvolutions dont le mystère le séduisait, elles
-ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où
-voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi:
-«Un pot de fleurs donne toutes les jouissances
-d’une propriété,» affirme George Sand. Les exigences
-de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire
-blasé et lassé que des comptes courants
-qui raturent pour lui seul les grâces de son jardin
-français doux à ses hôtes; et qui salissent de leurs
-griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés
-de Victoire et d’Eugène», le Carrare de ses groupes
-et le Paros de ses vases. Il y a de l’évasion hors
-de tels soucis dans la teinte neutre dont se déguisent
-certains riches. Leur fortune est leur royauté,
-par moments aussi gênante que celle-ci; et l’on sait
-toutes les douceurs que les grands-ducs incognito
-goûtent dans nos cabarets de Montmartre. C’est
-un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue.
-Rien n’égale celui-là, à en juger par les prodiges
-d’ordres si divers continuellement effectués de son
-ressort. Je citerai entre autres parmi ses effets, non
-des moindres, et pour prendre deux exemples sans
-autre rapport apparent: la construction de Venise
-et l’hilarité des estropiés, la gaîté des infirmes. Il
-sied d’y joindre l’illusion de la pauvreté que réussissent
-à se donner certains riches. On sait que
-la grande Catherine devançant le lever du jour et
-celui de ses valets, allumait elle-même son feu, et
-<span class="pagenum" id="Page_357">[p. 357]</span>
-qu’il lui arriva de roussir—sinon de rôtir, ainsi,
-un ramoneur dans sa cheminée.—Les affaires de
-l’État motivaient de telles habitudes, qui pouvaient
-bien néanmoins ressortir à certaine soif de médiocrité
-dorée. Mais je sais une opulente matrone qui
-se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures
-d’un obstiné travail de couture dont elle s’assure
-le débit, entretient ses pauvres sans attenter à ses
-revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu,
-<i>d’avoir gagné sa journée</i>! Et ce sont des jeunes
-femmes de la même famille qui firent recouvrir
-d’argent jusqu’à la moitié les diamants de leur
-rivière, <i>afin de les faire paraître plus petits</i>!</p>
-
-<p>Dans le même temps, et <i>dans le même esprit</i>, le
-même désir de donner le change, de plus touchantes
-illusionnistes se constellent de bijoux faux, et leur
-mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on
-puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache
-de prime abord à qui l’on s’adresse; que les rois
-se promènent avec leur couronne, à la ville et par
-les forêts, ainsi que dans les contes de fées. Ainsi
-approuverais-je que les millionnaires marchassent
-escortés de lingots ou de ces sacs ventrus qu’on
-voit reproduits dans les rébus et sur lesquels des
-zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les
-qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au
-passage de telles sacoches et les éventreraient au
-besoin; et l’on verrait ces Crésus enfin consentants,
-répondre aux nazardes des gavroches à coups
-de dragées d’un baptême doré, et de <i>confetti</i> monétaires.</p>
-
-<p>Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas
-énumérés, les fait tenir tous dans la monstrueuse
-<span class="pagenum" id="Page_358">[p. 358]</span>
-idolâtrie de son Ludovic, l’avare agenouillé devant
-son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu
-ne peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et
-M. Valdemar, l’étonnant hypnotisé au delà du
-trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant
-quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu,
-questionné sur l’argent n’aurait peut-être pas
-employé de moins évasives formules.</p>
-
-<p>Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus
-vivant, la dite sommation pourrait bien lui coûter
-ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui tour à
-tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le
-lui enjoignait, parlait avec sagesse, polissait des
-marbres, et gagnait des batailles. Mais quand on
-en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus,
-le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du
-même ton bas de M. Valdemar: «Vous savez
-bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie
-interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.</p>
-
-<p>Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction
-et de son mystère, ne serait pas l’histoire
-des trente pièces dont fut payé le Haceldama, le
-champ du sang, le champ du potier, après que
-Judas les eut rejetées?</p>
-
-<p>Car c’est le dernier mystère de l’argent sur
-lequel je veuille conclure ce frontispice, qu’il n’y
-ait pas de richesse et pas de pauvreté; que seule
-l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux
-états qui n’existeraient pas sans elle. La disproportion
-entre les ressources et les dépenses fait seule les
-véritables pauvres. Cette affirmation digne de La
-Palisse—et de La Bruyère! se vérifie chaque jour
-en la gêne manifeste de bien des Crésus et la relative
-<span class="pagenum" id="Page_359">[p. 359]</span>
-opulence de certains Lazares. J’en veux pour
-preuve cette historiette édifiante: un ménage de
-serviteurs retirés vivait économiquement avec
-aisance d’une rente d’environ mille francs servie
-par la famille des anciens maîtres. Un de ces derniers,
-touché par les miracles d’entente de ces
-braves gens, leur ayant proposé d’augmenter leur
-mensualité trop modique, s’entendit refuser avec
-gratitude mais non sans effroi de la part de ces
-vieux domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît
-de ressources, par la nécessité d’en trouver
-l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur! <i>Lui</i>,
-pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation
-de son geste d’ancien cocher, d’un siège occupé
-trente ans, rejeté au bord d’une rivière. <i>Elle</i>, à
-l’occasion d’une exposition universelle, et désespérant
-si elle attendait plus longtemps, de lui
-trouver un autre usage, s’était décidée à utiliser
-pour s’en faire une petite capote, un chiffon de
-velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans
-un goûter, plus de quarante ans en arrière, par
-un des marmots, devenu barbon, de la respectable
-famille.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>La République de Saint-Frusquin est le lieu du
-monde le plus propre à étudier en ce qu’ils ont de
-plus spécieux les phénomènes pécuniaires. Saint-Frusquin
-est une de ces Maisons de jeu comme
-celle qui fit la prospérité de Baden-Baden, du temps
-de M. Bénazet, et que je vis quand j’étais enfant;
-comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui
-à Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent
-<span class="pagenum" id="Page_360">[p. 360]</span>
-établies «avec le <ins id="cor_43" title="minimun">minimum</ins> d’inconvénients
-inséparables de ces sortes d’établissements». Les
-inconvénients nous les verrons tout à l’heure.</p>
-
-<p>Je me souviens, un radieux après-midi de septembre
-à Belliago, avoir rencontré une étrange
-voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de
-ce panoramique sentier qui contourne la Villa
-Serbelloni et se termine par un de ces bancs dans
-le voisinage desquels une pancarte anglaise
-annonce souvent: <i lang="en" xml:lang="en">The view</i>, comme pour préparer
-le touriste réfléchi à porter un jugement comparatif
-sur la Nature.</p>
-
-<p>En effet, le bruit de nos pas, une déférence
-hospitalière non moins sans doute qu’un rapide
-<i>visa</i> à délivrer à quelque autre contrée du globe,
-firent se lever automatiquement une miss qui
-s’éloigna sur ce brevet encyclopédique, dont d’une
-voix nette elle sut récompenser le lac enchanté,
-le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième
-point de vue, en beauté, dans le monde?»</p>
-
-<p>Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à
-Saint-Frusquin, cette pédagogue des paysages.
-Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de
-figurer <i>parmi les dix premiers</i>, comme nous disions
-au collège. Étagée au bord de la mer, cette grosse
-bourgade n’est pas le contraire d’une petite Carthage.
-Elle m’y fait songer, quand du haut de ma
-terrasse qui la domine et sous l’estompe du soir
-qui descend, j’y vois aborder non les navires
-chargés de murènes ou de vases murrhins, de
-byssus ou de pourpre; mais les yachts des cosmopolites
-nomades des eaux, attirés par le cliquetis
-des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour
-<span class="pagenum" id="Page_361">[p. 361]</span>
-draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas
-modernes, toutes vêtues de ce kennédia dont
-la fleurette semble une glycine minuscule, et de
-bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un
-magenta vif, donnant aux murailles qu’il habille
-l’air de constructions élevées par un couturier,
-des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet
-de prendre pour quelque avenante Salammbô,
-M<sup>lle</sup> Petit-Pois, qui n’a pas les cheveux poudrés
-de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas
-réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse
-Carthaginoise, loin de rougir de sa fraîche ascendance
-de primeurs, en verdit allègrement son nom
-de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur
-que le <em>XVII</em><sup>e</sup> siècle appelait le <i>verd naissant</i>, et
-toute fière de sa rame dont elle porte en bijou la
-parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la
-famille des Pois, branche cadette.</p>
-
-<p>Mais le soir y est obligatoire surtout pour la
-révélation par l’éloquente cernure de ses feux, de
-la Maison-Mère de l’endroit, le Casino, le Temple
-de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé
-pour notre Trocadéro la singulière comparaison
-d’une femme hydropique, les jambes en l’air. La
-partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je
-au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans
-rapports avec ce hideux palais, s’interprète, dans
-l’obscurité, d’une signification diabolique. Deux
-cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes
-prunelles, ses deux cadrans lumineux
-striés par les fibrilles, les unes mobiles, les autres
-fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu
-du premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon,
-<span class="pagenum" id="Page_362">[p. 362]</span>
-pareille aux narines d’un nez camard plein de
-reniflements mortuaires, au-dessous duquel les
-deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent
-la véranda font grincer comme le rictus
-géant d’une double rangée de dents lumineuses.</p>
-
-<p>La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non
-sans éloquence un des naïfs guides de l’endroit; tel
-s’érige grossier et insolent, et couronne le rocher
-maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de
-Moloch et de Mammon, tandis que le patron chrétien
-de la région, saint Modeste, a son église on ne saurait
-dire édifiée, mais évidée, une sorte de crypte,
-au creux d’un ravin de cent mètres de profond
-et qui semble mise en pénitence par l’orgueilleux
-Casino, tout au fond de ce cul de basse-fosse.</p>
-
-<p>Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là,
-l’idolâtrie du veau d’or remis au vert sur le tapis
-du trente et quarante. Autels plus saignants que
-les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie
-noires de bien des deuils et rouges du sang
-rejailli sur elles. L’office s’y célèbre de l’entrecroisement
-de tant de regards anxieux, véhicules
-de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis
-en mon nom, je serai au milieu de vous,» assure
-Jésus. Le diable, de qui la manie est de singer
-Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la concentration
-de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la
-tension de tous ces espoirs. La preuve en est que
-la rupture, certains jours de moindre presse, du
-cercle magique autour d’une de ces tables-autels,
-supprime de ce seul fait la perpétration du mystère.
-Je l’ai plusieurs fois observé. Un malaise,
-plus pénible que ne l’était tout à l’heure la
-<span class="pagenum" id="Page_363">[p. 363]</span>
-coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces
-fidèles décontenancés et qui se hâtent de rechercher
-une moins incomplète célébration de la messe
-rouge et noire. Messe du démon de midi, vespres
-de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit,
-communion de la plaque sont tour à tour et à la
-suite célébrés par des fidèles infatigables.</p>
-
-<p>Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de
-laïques abbés que vomissent à des intervalles
-réguliers de mystérieuses sacristies. Mais <i lang="la" xml:lang="la">quantum
-mutati ab illis</i>, ces sacerdotes! Plus rien en eux de
-ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients
-arbitres de tant de destinées, séparés du
-joueur par un dédain qui les vengeait de ses
-mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir,
-complétait la livrée méphistophélique. Aujourd’hui,
-à peine des commis de magasin de deuil, de
-vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap,
-fleurie des coquelicots et des iris de Suse des deux
-couleurs, et des boutons d’or des chiffres, entre
-lesquels leur geste désormais sans autorité, ratisse
-mollement le gravier d’or et d’argent des allées de
-la fortune; des employés quelconques, ayant leur
-tirelire au bureau de tabac, avides du pourboire
-qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs,
-jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi
-dans le cou!» à ceux dont ils sollicitent la pièce.</p>
-
-<p>Au point que l’évangélique. «Si le sel perd
-sa force, avec quoi salera-t-on?» se puisse transposer
-sous cette forme: «Si la corruption se vicie
-avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque
-vicaire. Et ne serait-ce pas un tableau digne du
-crayon fantastique d’un Rops que le petit coucher
-<span class="pagenum" id="Page_364">[p. 364]</span>
-de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de
-lui pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?</p>
-
-<p>C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à
-sa clôture, à minuit, un curieux déroulement
-de ces pompes sataniques. Rien n’y manque,
-depuis la solennelle vérification au début de la
-séance de ces démoniaques <i>agnus</i> carrés qui sont
-les cartes, dont chaque jeu, à tout jamais renouvelé,
-fut estampillé d’une vignette jamais la
-même, un coq, un poisson, qui en assure l’identité
-et le différencie; jusqu’à, au début et en
-conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans
-la custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes
-de Saint-Frusquin, l’argent, l’or, les billets dont les
-yeux se rassasient.</p>
-
-<p>Car là réside le mystère profond qui mieux que
-la sagesse de Salomon attire de loin tant de Reines
-de Saba, évoque des mages chargés de présents
-plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration
-des douze heures est permanente en ce lieu, et que
-le dieu s’y montre nu en la réalité de ses espèces.
-Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent,
-et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans
-l’étalage même de la divinité offerte à tous les
-cynismes. Et cet attrait est si fort que tous les
-autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant,
-que nous avons vu se partager avec l’argent
-les mouvements humains: l’amour, ou ce qui en
-est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant le
-métallique veau bondissant dans le parc des nombres.</p>
-
-<p>La mine ensemble avide et déconfite de Phryné
-est impayable à étudier là. Vainement frisée,
-<span class="pagenum" id="Page_365">[p. 365]</span>
-fardée, décolletée et parée pour les regards distraits
-du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu
-qu’on lui ose préférer peut seule la consoler de
-l’échec momentané, du déboire surprenant de se
-voir chasser à coups de râteau par un Aréopage
-outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de
-masse, de s’offrir nue. Et puis son dépité sourire
-n’est pas sans malice. Elle sait pour qui l’on travaille,
-et se garderait de risquer en somme un
-préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de
-Saint-Frusquin auraient vite fait de tirer vengeance.</p>
-
-<p>Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est
-une des traces de sa griffe. Dieu a le plus d’indulgence.</p>
-
-<p>Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien
-interrogez un pieux guide sur les sacrilèges qui
-ont mis en deuil le saint lieu, tabernacles fracturés,
-ciboires violés, azymes répandus. Il vous en citera
-de récents qui ne sont les premiers ni les derniers,
-et vous serez peut-être surpris de leur nombre.
-Rien de pareil dans la basilique de Saint-Frusquin,
-seul parvis vierge de scandales. A peine vous en
-citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet
-innocent joueur de <ins id="cor_44" title="maximun">maximum</ins>, qui se le voyant
-enlever dûment, puisqu’il avait perdu, ressaisit
-sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux! c’est la
-dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage
-éminent qui, lui, s’était <i>fait une loi</i> de gagner un
-numéro plein, à chaque séance. Quand donc la
-chance ne l’avait pas favorisé, et l’heure du départ
-approchant, il lui fallait bien prendre le parti de
-s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et
-<span class="pagenum" id="Page_366">[p. 366]</span>
-sur les hauts cris du véritable gagnant, on payait
-deux fois pour une. Mais une sommation plus menaçante
-fut celle de cet officier de marine étranger
-de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu,
-reçut un jour ce saisissant ultimatum: «Ayant
-mouillé dans cette rade, j’ai joué, j’ai perdu douze
-mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille
-qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant
-trop jeune pour en finir avec la vie et résolu
-à ne pas vivre déshonoré pour une heure d’imprudence,
-je vous prie de me faire rendre aujourd’hui
-même cette seconde somme de vingt mille
-francs que je m’engage sur l’honneur à rembourser
-avant trois mois. Maintenant si la somme n’est
-pas à mon bord à l’heure désignée... je <i>bombarde
-le Casino</i>!» Quant aux admonestations privées,
-menaces d’expulsion adressées à un joueur bruyant
-par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir
-compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans
-ce cas, à défaut d’une pièce bien placée, un coup
-de râteau bien appliqué peut suffire à rafraîchir
-son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir
-prolonger son abonnement, avec salamalec à
-l’appui.</p>
-
-<p>Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite
-du seul encens que puissent dédier au dieu qui
-tourne les sangs, tant de souffles aigris, toutes ces
-bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés
-hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques
-par tous ces culs-de-plomb échauffés, et des
-relents de ces ronds de cuir qu’on voit se relever
-sur les chaises des présidents, et qui sont comme
-les auréoles vertes de Crepitus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_367">[p. 367]</span>
-Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable
-encore, elle se trame péniblement de tant de bouquets
-fanés et croupis dans l’eau saumâtre des espérances.
-L’analyse psychologique décomposerait son interlope
-amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie
-et de mouchardise.</p>
-
-<p>Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et
-silence; la première seulement rompue au début
-de la séance, à midi, par l’irruption des candidats
-aux premiers sièges. <i lang="la" xml:lang="la">Sic vos non vobis</i>; car la plupart
-ne sont que des substituts, petits rentiers
-avisés qui se font un revenu du prix de leur place
-cédée aux retardataires. Le second, un silence
-étoupé de chambre de malade (attestée par la fade
-senteur des cataplasmes dissimulés, de vagues
-cautères, ou parfois d’un triomphant iodoforme;)
-de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement
-le bruit des pièces, pareil au tintement
-d’une chaîne d’argent perpétuellement manipulée
-sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et lourde.
-Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent
-assez semblable à ce Pater infernalement contrefait
-dont Boïto fait saluer son Mefistofele par des
-démons à plat ventre.</p>
-
-<p>Maintenant, les <i>fidèles</i> de ces cérémonies?</p>
-
-<p>Baudelaire a décrit dans son <i>jeu</i>, les suppôts de
-tripots moindres: «Dans des fauteuils fanés des
-courtisanes vieilles... L’œil câlin et fatal... et qui
-font de leurs maigres oreilles—tomber un cliquetis
-de pierre et de métal.»—Transposez ce
-Rops et certain grand tableau de Gustave Doré
-qui m’impressionna dans l’un des premiers salons
-que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en
-<span class="pagenum" id="Page_368">[p. 368]</span>
-chapeau Bibi, <i>saute-en-barque</i> et <i>suivez-moi jeune
-homme</i>. Quelques-uns des modèles qui ont posé
-jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là
-plâtrés, chenus et cacochymes, en train de garder
-une place et de pointer le numéro sortant pour un
-joueur à système—lequel les paiera d’un louis,
-un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant
-glissèrent des mains de ces vieux débris, alors
-tendrement baisées.—Je me souviens d’une vieille
-bouquetière absinthique rencontrée naguère à
-Passy. Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids
-d’ailleurs léger d’un panier de fleurs dès longtemps
-fanées. Et comme nous l’interrogions, intéressés
-par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume,
-elle nous fit cette réponse digne du grand caricaturiste:
-«Quand je pense que le prince Trois-Étoiles
-et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux
-pour traîner mon duc, à Baden-Baden?»—Les
-propos des vieilles joueuses qui s’éternisent ici
-ne sont pas moins extraordinaires.—L’une d’elles
-que l’on complimentait d’un assez beau collier de
-corail qu’elle avait au col répondit à la gracieuseté
-par ce corollaire étonnant: «J’avais aussi les
-boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal
-Antonelli.»</p>
-
-<p>Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces
-miroirs d’âme égratignés par le souci, ces teints
-verts qui emportent jusque sous la lumière du
-dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes
-du mirage de l’or.—Ronde Mesmeriste, en séance
-autour d’un baquet de Plutus; miraculés en demande
-et en attente au bord d’une piscine probatique
-agitée par un ange aux mains crochues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_369">[p. 369]</span>
-Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur
-veuille se fendre en deux!» Et c’est une juste
-description du côté physique de la douleur morale,
-dont il semble qu’elle agisse matériellement sur
-le cœur, au point que nous avions projeté avec
-un ami d’écrire un traité de la déformation du
-cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de
-même et moins hyperboliquement que certaines
-déformations physiques doivent être infligées au
-masque humain par les émotions du jeu; et
-qui sait si la seule hérédité ne pourrait suffire à
-perpétuer dans les traits d’un être qui, lui-même,
-n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de
-la face?—Le trente et quarante surtout me
-semble propre à créer cet accident nerveux avec
-son éternelle alternative de perte ou de gain
-saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir
-que les chances multiples de la roulette rendent
-moins nette, moins tranchante, moins inexorable.
-Danaïdes, Tantales éternels passant la vie
-à voir leurs mains s’emplir et se vider de l’eau
-du Pactole. C’est <i>de l’argent qui découche</i>, disent
-pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin,
-de ce gain qui doit demain revenir à la
-caisse.</p>
-
-<p>«Essayez avec des haricots», conseillent les
-guides dits de bonne foi avec une naïveté dont eux-mêmes
-n’ont pas sondé la perfidie. Autant vaudrait
-conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu
-d’essayer avec un bain tiède. L’honnête phaséolus
-inspire moins de respect qu’un louis, et ne vous
-croyez pas en droit de partir pour faire sauter la
-banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous
-<span class="pagenum" id="Page_370">[p. 370]</span>
-serez retiré d’une roulette joujou avec un formidable
-gain de haricots que vous aurez laissé porter.
-Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré
-plus des trois quarts à tous les coups gagnants,
-tandis que pour les coups de perte, vous auriez
-doublé, triplé, décuplé la mise.</p>
-
-<p>C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou
-plutôt une indubitable marque où distinguer de
-l’amateur, le joueur professionnel, puisque là aussi
-ces démarcations sont établies, d’attacher du prix
-à la pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque
-qu’il faut jouer. Mais l’inexpérimenté n’est audacieux
-que dans la perte; tandis qu’il voudrait faire
-monter en épingle, comme me le disait Rochefort,
-le louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et
-il n’est pas rare de voir revenir à pied pour épargner
-la pièce de cent sous qu’elle vient de gagner,
-la femme qui n’a jamais hésité à prendre une
-voiture. C’est que cette pièce n’est plus la même,
-n’est plus elle-même, mais bien toutes les pièces
-qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà
-par une de ses martingales mentales, un de ces
-parolis de Perrette, qui sont le mal contagieux et
-endémique. La montante d’Alembert, la Garcia, la
-Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne
-valent même pas ce coup dit de <i>la femme saoule</i>, lequel
-consiste à laisser s’ouvrir sa bourse au hasard,
-et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De
-gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte
-du système sûr, avec les preuves à l’appui
-dont la conclusion est, en fin de compte, le rendez-vous
-que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation
-de ne vous point déranger sans espèces.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_371">[p. 371]</span>
-Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la
-rouge. Il prétendait avoir observé que depuis la
-fondation des maisons de jeu, la noire était sortie
-296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et
-que ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez
-pourtant pas, lui répondait Rochefort qui me contait
-l’anecdote, tomber sur une série de 296,000!»
-Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a
-préconisé son système, en venir pour toute philosophie
-du jeu, à battre des cartes autour de la table
-pour mettre à la couleur qu’il se tire à soi-même.
-Quant au poursuivant de la série, jugez de sa
-terreur de manquer un coup, par les appels désespérés
-de cette grosse dame conjurant le croupier
-de ne pas donner le branle à l’instrument avant
-qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la
-liasse de billets qu’elle y a mise à l’abri des voleurs.
-Car les pick-pockets ne sont pas rares à Saint-Frusquin.
-Ils ont beau jeu de s’<ins id="cor_45" title="excercer">exercer</ins> sur les poches
-d’un public qu’on dirait continuellement occupé—ainsi
-que me le faisait remarquer une spirituelle
-amie, à voir retomber des fusées. Fusée d’or et
-fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que
-l’on contemple en baissant la tête. Les exploits
-de ces détrousseurs se haussent ici jusqu’au brigandage.—Témoin
-cette histoire advenue à
-une belle Otero quelconque en séjour dans la
-région. Comme elle venait, chaque après-dînée,
-d’une localité voisine, achever sa soirée dans
-le casino, et que ses bijoux étaient célèbres,
-on l’avertit, un certain minuit, de rentrer chez elle
-par une autre voie. Quant à sa voiture, au détour
-de la route désigné pour l’agression, les larrons
-<span class="pagenum" id="Page_372">[p. 372]</span>
-déçus en virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée,
-un gros d’employés de l’administration,
-agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de
-chemise en os, et de pistolets de première marque.
-A quelques jours de là, cette belle, rassurée, ayant
-offert à son coiffeur de le faire reconduire en voiture,
-l’homme remercia prudemment d’une réponse
-à peu près semblable à celle du savetier de la
-Fontaine.</p>
-
-<p>Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui,
-si son essence n’était pas précisément de décevoir
-toute prévision, qu’il est menteur même à son
-essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements
-du genre de celui-ci eussent quelque chance
-de porter juste. Étant donné le hasard mobile, et
-pourtant enchaîné entre quatre termes, un système
-fixe, s’exerçant sur le même tableau, sera
-forcément rencontré par lui. Mais va t’en voir s’ils
-viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis!</p>
-
-<p>Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de
-<i>l’esprit de la taille</i>, et qui n’auraient pas d’excuse,
-s’ils lui demandaient autre chose que l’émotion
-qui les désaccorde précisément selon le rythme de
-leur détraquement (M<sup>me</sup> Jourdain dit excellemment:
-«il le gratte où il se démange!»), il me semble voir
-les aînés de ces enfants à qui l’on persuade qu’il
-suffirait, pour attraper un passereau, de lui
-placer trois grains de sel sur la queue.</p>
-
-<p>De mystérieuses coïncidences se renouvellent
-trop fréquemment pour qu’on n’en puisse pas
-conclure à des concordances.</p>
-
-<p>Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où
-la boule va tomber, de voir un joueur, comme
-<span class="pagenum" id="Page_373">[p. 373]</span>
-averti, placer son enjeu sur le numéro qui va
-sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt
-dans l’espace à cette minute préventive, et se
-reflète en certains cerveaux soumis au nombre,
-comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent
-durant la nuit, au promeneur du jardin
-obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle pas
-encore celle du guide dit <i>de bonne foi</i>: «Considérez
-ces dorures splendides!»</p>
-
-<p>Bien révélatrice est encore la présence de ces
-joueurs endurcis qu’on a rencontrés là vingt ans
-auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne
-jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine
-en retenant des places pour des confrères, satisfaits
-du louis ainsi gagné qui leur assure leurs cigares;
-un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce
-louis est pour eux le fidèle chien qui les console
-des <i>morts</i> enfuis, ainsi que Musset les dénommait
-naguère. Pour le vivre, le couvert, l’entretien
-enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République
-elle-même. Moins par pitié que pour éviter
-de dangereux chantages, elle a dû prendre le
-parti de pensionner ainsi de notables décavés,
-rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit
-du monde où ces malheureux qui l’ont enrichi
-de leur or, et ne furent pas loin de l’engraisser de
-leur sang, se sentent un peu <i>sur leurs terres</i>! et qui
-le font bénéficier de la caressante citation antique:
-<i lang="la" xml:lang="la">Ille mihi terrarum præter omnes angulus ridet.</i></p>
-
-<p>Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de
-ces déshérités de leur héritage, vieux élégants
-écœurés entre les chicanes dont on lésine sur leur
-trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris,
-<span class="pagenum" id="Page_374">[p. 374]</span>
-une paire de bottines jaunes. Au reste, qui sait si
-le Casino n’en tire pas, à l’occasion, les grands
-premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs de
-maximums, ces périodiques gagnants de huit cent
-mille qu’on fait mousser dans les journaux de la
-localité, et qui font eux-mêmes affluer le menu
-fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.—Oui,
-ce serait une ironie digne d’Edgar Poë—et
-de la République de Saint-Frusquin, que ce
-déguisement en <i>terreurs</i> de la banque, de pauvres
-hères incapables même de plus jouer la <i>matérielle</i>,
-l’entretien du jour; et qui préfèrent l’obole gagnée
-par ce tragi-comique faux semblant, aux douze
-billets de mille du maximum qui arrive à ne leur
-sembler rien de plus qu’une pièce de cent sous
-<i>brochée</i>!</p>
-
-<p>Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin,
-se préparait à monter dans un de ces omnibus
-dont la livrée est aux couleurs de la République,
-lesquelles sont aussi celles du Diable. <i>Diabolo
-juvante</i> n’est-elle pas au reste la significative devise
-des armoiries locales? Notre homme sentait déjà son
-cœur se serrer de cette particulière anxiété bien
-décrite par M<sup>me</sup> de Staël, celle des gens que nul
-n’attend à leur arrivée, quand un visage familier
-de matrone le fit sourire; mais il ne se la remettait
-qu’incomplètement, quand elle vint en aide à sa
-mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison
-hospitalière du Midi, dont le bonhomme avait été
-chaland. Et comme il s’étonnait de retrouver en ce
-lieu l’ancienne matrulle: «—Écoutez-moi bien,
-lui répliqua celle-ci; mon commerce m’avait
-bien apporté de la fortune; mais lorsque j’eus
-<span class="pagenum" id="Page_375">[p. 375]</span>
-vendu mon fonds, il me manquait une chose:
-la <i>considération! Alors je suis venue ici.</i>»</p>
-
-<p>Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames
-qui font porter leurs lettres chez le fleuriste ou chez
-le pâtissier pour que leurs correspondants ne se
-doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient
-mises à la poste en terre de France.</p>
-
-<p>J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il
-pas singulier qu’elle s’inscrive au-dessous d’un
-blason héraldiquement divisé en compartiments
-tout pareils à ceux de la roulette, tout comme ceux
-de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement
-en rouge et en blanc le losange de la
-rouge et la noire. Armes celles-là véritablement
-parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de Saint-Frusquin,
-a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent
-les joueurs décavés) du traitement dont
-il sera puni dans l’autre monde.</p>
-
-<p>«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait
-gracieusement ce souverain à l’un de ses
-invités, et dans le froid (qui n’en fut pas dissipé)
-inséparable du début d’un dîner de cérémonie.
-«Hé! monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous
-qu’on fasse ici, hors aller jeter son argent
-dans ce satané tripot?»</p>
-
-<p>Est-ce une circonstance atténuante aux universelles
-exactions de ce souverain, que l’apparent
-protectorat tutélaire et paternel qui lui fait n’autoriser
-à ses sujets l’accès de la maison de jeu,
-qu’une fois l’an, le jour de sa propre fête?
-Bonasse rouerie à l’adresse du badaud sensible.
-Cet après-midi de réjouissance locale suffit à
-l’épuisement du pécule de l’indigène,—j’allais
-<span class="pagenum" id="Page_376">[p. 376]</span>
-dire de l’indigent,—dont la présence ne fournirait
-plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et au
-scandale.</p>
-
-<p>En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez
-pareils aux jardins de Klingsor. On y rencontre des
-filles fleurs attristées de voir Parsifal leur préférer
-les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront
-leur revanche.</p>
-
-<p>L’aspect des plus animés de ces quartiers est
-celui d’une permanente Exposition universelle en
-laquelle se rencontrent des marchands de lorgnettes,
-des Arabes travestis et de faux tziganes.</p>
-
-<p>Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand
-de Saint-Frusquin a été d’y rendre odieux tout ce
-qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est pas un
-mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la
-beauté du paysage rendant cette tâche difficile.
-C’est ainsi que le séjour d’une admirable terrasse
-en vue de la mer, et <i>sur laquelle aucune porte ne
-donne accès</i>, a été rendu impossible par le voisinage
-immédiat, bruyant et fuligineux du chemin de
-fer; et que l’escalier qui conduit au salon de lecture,
-étant raide comme un perchoir à dindons, on
-doit quitter toute envie d’aller y parcourir les journaux
-et faire sa correspondance.</p>
-
-<p>Enfin on a installé dans un cabinet attenant et
-badigeonné de caca-au-lait, une sorte de bastringue
-également propre à étouffer le râle des agonisants
-et à faire rentrer brusquement dans les salles
-de jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le
-prétexte fallacieux d’entendre de la musique.</p>
-
-<p>La misère de ces spectacles est rendue plus saillante
-par l’intervention de premiers sujets en vacances.
-<span class="pagenum" id="Page_377">[p. 377]</span>
-Ceux-ci en prennent souvent le prétexte
-pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et <ins id="cor_46" title="quant">quand</ins>
-leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage
-n’en est que plus éclatante. D’autres signes qui distinguent
-encore ce théâtre de Saint-Frusquin c’est
-le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et
-d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous
-les soins de la direction se portent justement sur ces
-dernières, comme pour suppléer à ce qui leur manque.
-En outre les comptes rendus adressés aux
-journaux à la suite de ces opéras et de ces concerts
-offrent encore cette particularité d’être rédigés
-ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations! (lisez:
-bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez:
-pour sortir sans esprit de retour!)</p>
-
-<p>Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin
-est l’endroit du monde où se vendent les plus
-beaux porte-monnaie; cet article s’y débite chez
-les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de
-mailles d’or constellés de pierres précieuses.
-D’autres ont des formes et des bouchons de
-flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à
-donner deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer
-de la bergamote. Enfin les plus modestes, en
-maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des
-têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises
-ou de perles.</p>
-
-<p>Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin,
-trèfles à quatre feuilles, petits cochons
-et petits bossus sous forme de médaillons et de
-breloques. Mais une plus maligne ruse de cette
-république du jeu, c’est l’entretien d’un grand
-nombre de ces petits bossus en chair et en os. On
-<span class="pagenum" id="Page_378">[p. 378]</span>
-sait la favorable superstition que les joueurs attachent
-au simple contact des hommes ainsi déformés.
-Leur présence dans les jardins, dans les salles de
-Saint-Frusquin donne de l’espoir aux pèlerins; et ces
-gnomes ont pour prescription de rouler constamment
-des yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.</p>
-
-<p>Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un
-dîner auquel il avait assisté, Banville le résuma
-ainsi: «Le mot <i>madère</i> ne fut pas prononcé!» A
-Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot
-<i>mort</i>. Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale
-du plaisir, la Capoue actuelle, le séjour privilégié
-des vieillards et des valétudinaires.</p>
-
-<p>De temps à autre seulement, un cercueil apparaît.
-Dans la rue, des inconnus à qui vous ne demandez
-rien, vous accostent pour vous certifier,
-qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier
-atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez
-au fond des choses, et du cercueil, celui-là pourrait
-bien se trouver vide.</p>
-
-<p>La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant!</p>
-
-<p>Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms
-de Saint-Frusquin, qui est celui d’une terre où l’on
-ne saurait mourir.</p>
-
-<p>Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la
-paix pour ceux en qui le démon du jeu ne charrie
-pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie de
-Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et
-unique territoire où expire la despotique tyrannie du
-piano relégué aux garde-robes! Seul lieu du monde
-où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours
-de ses amis perdus en des spéculations moins
-extérieures. Gardez-vous donc bien de conclure à
-<span class="pagenum" id="Page_379">[p. 379]</span>
-un refroidissement pour un sourire pincé: les voisins
-du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales
-ou les <i>chevaux</i> vous dédommageront demain
-et vous vaudront une accolade toute fraternelle.</p>
-
-<p>C’est encore une particularité de Saint-Frusquin
-que la forme sociale d’anxiété qu’y revêt le regard
-du riche, lequel dans la transe incessante de l’emprunt
-(lisez: <i>d’être tapé</i>) prend l’offensive en vous
-offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte
-de vous porter bonheur, un trèfle à quatre feuilles
-ou une fleur de lilas à six pétales.</p>
-
-<p>N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les
-funestes empêcheurs de jouer en rond, qui vous
-affirmeront que le minimum des inconvénients inséparable
-de ces sortes de fondations et dont il a été
-parlé au début de ce chapitre, c’est deux à trois
-suicides par jour. Par an, transposeront les optimistes
-endurcis; et ceux qui se prétendent renseignés
-rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à
-quarante, les bonnes,—pardon! les mauvaises
-années. «—Hier encore, un jeune homme allait
-donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre
-une des colonnes de l’atrium—vous dira le sot
-moineau de fâcheux augure; un serviteur que son
-maître avait envoyé retenir des places à la gare,
-ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler,
-vient de se brûler la cervelle. Un des gardiens
-qui veillent nuit et jour sur le toit du casino pour
-surveiller les jardins comme une Brangœne du
-suicide, découvre souvent au matin, dans les branches
-d’un ficus, des fruits humains qui n’y pendaient
-pas la veille. Et les Gnidiennes filles de l’Aurore
-qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient tentées
-<span class="pagenum" id="Page_380">[p. 380]</span>
-d’aller voir se lever leur Mère, pourraient
-faire crier par M<sup>lle</sup> Poil-de-Brique: «Cette penderie
-rafraîchit!» Ainsi que le faisait M<sup>me</sup> de Sévigné,
-<i>des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes</i>.
-Un vieillard que la chaleur incommodait et qui
-s’était laissé choir au bord du trente et quarante, se
-vit tout à coup entortillé du linceul vert dont on
-recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après
-s’être senti descendre par des couloirs secrets, il
-reprit ses sens, allongé sur une table en un lieu
-fort mystérieux, et dans une macabre compagnie.
-Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu
-à lui, il trouva dans sa poche un billet de
-cinq cents francs qu’il ne se connaissait pas, et que,
-sa résurrection constatée, on s’empressa de lui
-faire rendre.—Les employés de l’établissement,
-lesquels au reste ne changent pas plus que le personnel
-des hôtels, reçoivent à leur entrée la formelle
-instruction pour le cas où un suicide se produirait
-dans le casino, de mettre aussitôt le mort
-debout et de l’emporter ainsi, la mort n’étant véritablement
-terrifiante qu’horizontale.</p>
-
-<p>En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil
-souvent exécuté, de mettre le feu aux rideaux
-de tout client dont la mort subite dans son établissement
-ne serait pas suffisamment «expliquée».—Il
-est vrai que nulle part ailleurs les lecteurs
-nocturnes ne sont autant qu’à Saint-Frusquin,
-victimes de leur désir de s’instruire.</p>
-
-<p>—«Du reste, poursuit notre corneille qui abat
-des pendus en guise de noix, déchiffrez les symboles
-de ces magnifiques et terribles jardins. Ces
-tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas
-<span class="pagenum" id="Page_381">[p. 381]</span>
-comme des fosses? Linceul, ces toiles vertes dont
-on recouvre les massifs pendant la nuit, comme
-est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les
-tables. Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne
-vous divulgue-t-il pas leur secret: toutes mélancoliques
-fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires
-dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et
-jusqu’à ces tendres <i>mères de famille</i> dont le nom
-évoque de lointaines douleurs maternelles?</p>
-
-<p>J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent
-comme de sang caillé les maisons dans les
-paysages.</p>
-
-<p>Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à
-l’heure de la toilette les femmes qui les piquent
-dans leurs cheveux, et qui voient au fond du miroir
-des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains
-de jeunes inconnus, de fines mains rouges.</p>
-
-<p>C’est alors que murmurent dans l’air lascif et
-frémissant des orchestres dont les musiques se
-pourraient intituler <i>la valse des nœuds coulants</i>,
-et <i>la polka des râles</i>; mélodieux soupirs à servir
-d’accompagnement en sourdine pour cette poésie
-appropriée.</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure,</div>
- <div class="vers10">Le soleil couchant est sanguinolent,</div>
- <div class="vers10">Le rosier plus roux et le lis moins blanc;</div>
- <div class="vers10">Duquel d’entre nous va se voiler l’heure?</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">L’un sent au détour du môle tremblant</div>
- <div class="vers10">Une rouge main dont le doigt l’effleure.</div>
- <div class="vers10">Le soleil couchant est sanguinolent;</div>
- <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10"><span class="pagenum" id="Page_382">[p. 382]</span>
- «Les dieux sont pour moi!»—«Ma chance est meilleure!»</div>
- <div class="vers10">Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent.</div>
- <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.</div>
- <div class="vers10">Le soleil couchant et sanguinolent.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers10">Et l’autre déçu par l’éternel leurre</div>
- <div class="vers10">Du jeu saccadé froid et violent,</div>
- <div class="vers10">Plonge sous les flots dont la mer le pleure,</div>
- <div class="vers10">Au soleil couchant plus sanguinolent.»</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur,
-oiseau ou démon» pareil au corbeau d’Edgar Poë.
-Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de Miss
-Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai
-depuis longtemps promis l’histoire, que je donnerai;
-naïve redresseuse des torts de l’humanité, et qui
-ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin,
-d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir
-du cimetière des suicidés, d’appeler avenue
-des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de feindre
-de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole.</p>
-
-<p>Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations?
-Entendez plutôt cette distinguée compagne
-d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle vous
-dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui <i>une détente</i>.
-Voilà qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette
-détente s’égare parfois jusqu’à presser celle d’un
-pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la grisante odeur
-du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor
-et les terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés
-Tant-pis ouvrent sur son propos leur Victor Hugo
-à ce verset:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers5">Quelque chose en tombe</div>
- <div class="vers5">Qu’on n’a point lavé!</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_383">[p. 383]</span>
-Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa
-digne du Temple de Saint-Frusquin</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers"><span style="padding-left: 9em;">..... innocent et splendide</span></div>
- <div class="vers">Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!</div>
-</div>
-
-<p class="tdate">Mars 98.</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_385">
-
-<h2 id="ps1">POST SCRIPTUM</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="sep2">En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais
-une abondante rééclosion de la correspondance de
-M<sup>me</sup> Valmore. Elle a refleuri. En 96 ce sont en
-effet les deux volumes publiés par M. Rivière,
-selon un choix fait parmi des lettres quatre fois plus
-nombreuses, et qu’il n’appartient de juger qu’à
-ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble de
-cette correspondance léguée à la <ins id="cor_47" title="biblioihèque">bibliothèque</ins> de
-Douai par le fils de la femme-poète. Ce qui a paru
-est plein de toujours tendrement saisissantes beautés.
-Une chose étonne: la publication de la lettre
-à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées
-dans la préface, moins par le fait de ce qu’elles
-révèlent<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>—(que la poésie qui les accompagne,
-parue dans les premières éditions, avait révélé
-au lecteur attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore,
-soucieux (il l’a prouvé par la destruction
-d’une partie de la correspondance) de supprimer,
-d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a
-pu léguer ce manuscrit aux archives Douaisiaines.
-D’où émane-t-il? Est-il unique? ou d’autres lettres
-contiennent-elles d’autres parts du secret?—M.
-Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin
-98, <i>Revue Encyclopédique</i>), écrit ceci: «En premier
-lieu, manquent totalement les lettres de jeunesse
-<span class="pagenum" id="Page_386">[p. 386]</span>
-et de passion, celles dont la recherche a été
-la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une
-manière flagrante le problème irritant dont on s’occupe
-encore.»—«Peut-être qu’en cherchant bien,
-écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver quelques-unes
-des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse
-à M<sup>me</sup> de Montbazon, mais je n’ai plus le temps de
-m’occuper de ces erreurs.»—Et il ajoute: «Il
-s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé,
-comme celle dans laquelle il enferma son cœur.»
-Cette noble phrase s’appliquerait à la correspondance
-amoureuse de Marceline Desbordes.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a>
-J’y renvoie le lecteur.</p>
-</div>
-
-<p>A ce propos, sied-il de tenir compte du fascicule
-paru à Douai en 96 sous ce titre: un <i>Épisode peu
-connu de la vie de Marceline Desbordes-Valmore
-d’après une lettre inédite écrite à son amant, <ins id="cor_48" title="reproduit">reproduite</ins>
-en fac-simile, par Louis Vérité</i>—et publiée dans
-une intention peu sympathique. «Un collectionneur
-de nos amis, écrit l’auteur de cet opuscule—possède
-une lettre autographe de Marceline non
-datée ni signée, la seule connue de ce genre
-et vraisemblablement écrite vers 1809 ou 1810,
-lettre des plus suggestives qui a probablement
-échappé au feu. Après bien des tergiversations, et
-en présence de l’indiscrétion commise par M. Rivière<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>,
-notre ami a fini par nous autoriser à la
-reproduire en fac-simile.»—Le malheur est que
-ladite lettre et dont l’écriture est reproduite en
-réduction de moitié, et qui pourrait bien être authentique,
-est vraiment d’une <i>suggestion</i> anodine. Les
-<ins id="cor_49" title="appelations">appellations</ins> de <i>bien-aimé</i>, <i>petit ami</i>, <i>mon Olivier</i>
-(du nom fictif d’un personnage des Elégies) sont
-<span class="pagenum" id="Page_387">[p. 387]</span>
-insuffisantes pour éclairer le débat que d’un anonyme
-rayon de tendresse. La réclamation de trois
-<i>nouvelles</i> promises, ou d’une seule dont les trois
-personnages seraient un amputé, un «pauvre poète
-déchu» et surtout un «barbier laid et intéressant»
-tous trois évoluant «en Espagne»—ne renseignent
-que faiblement sur l’œuvre de l’homme de
-lettres adoré. Qui sait pourtant (le document supposé
-authentique, et dans le cas où ce projet de
-<i>nouvelle</i> se serait effectué) si là ne réside pas pour
-quelque fureteur de bouquins surannés le germe de
-la vérité enfin connue?—La dernière ligne de la
-lettre: «Je te verrai samedi, au coin du feu de
-mon amie» concorde bien avec le rôle à la fois
-tutélaire et funeste prêté à cette amie Délie (Zélia)
-par ce qui est avéré de l’aventure.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a>
-La publication des trois lettres précitées.</p>
-</div>
-
-<p>Une autre collection de lettres, dont quelques-unes,
-ce me semble, avaient déjà paru, fut mise
-au jour par M. Pougin qui publia son premier
-article sur La jeunesse de Desbordes-Valmore
-dans la <i>Nouvelle Revue</i>, en février 1894.—«On
-pourrait reprocher à l’auteur de cet intéressant
-recueil, écrit M. Loliée, d’avoir passé sous silence
-les différents promoteurs du dernier mouvement
-de renaissance littéraire, comme il s’est manifesté
-de 1896 à 1898, fervent et bruyant, autour du nom
-de Marceline Desbordes-Valmore.»</p>
-
-<p>Mais que d’inédit encore! Ma personnelle collection
-s’est récemment encore augmentée d’une
-correspondance: trente-quatre lettres à M<sup>me</sup> de
-Bussières, née Héloïse Saudeur, grande amie de
-la famille; et une douzaine de touchantes lettres
-d’Ondine à la même.—Collections toujours abondantes
-<span class="pagenum" id="Page_388">[p. 388]</span>
-en de ces charmes douloureux d’un tour
-personnel, d’un accent passionné et contenu, qui,
-lorsque l’ensemble en sera mieux présenté par des
-éditions moins fragmentaires, seront reconnus
-pour une originale forme de pensée et de sentiment
-bien spéciale à celle qui, Sapho chrétienne,
-en poésie, méritera, comme épistolière, d’être
-qualifiée: une tendre Sévigné du malheur.</p>
-
-<p>Une autre bien émouvante correspondance, historique
-celle-là (inédite aussi), m’est communiquée
-par M. Georges Charpentier. Cinquante lettres
-adressées à son père, dont une tracée sur un papier
-du même rose qu’une autre que je transcris de
-Verlaine. Un rose éteint et lassé dont se dut énamourer
-la chère femme qui aimait les rubans; le
-rose de cette pâte de fleurs qu’on fait en Orient de
-roses cueillies à l’entour du Saint-Sépulcre, et
-dont on fabrique des chapelets parfumés. Nuance
-allégorique du Calvaire gravi dont ces lettres, en
-dépit de l’intelligente bonté du correspondant,
-énumèrent les stations poignantes. Que de détails
-éloquents! que de notes originales en cette misère
-magnanime! «Lettre adressée (a tracé au crayon
-l’Éditeur éminent sur une page datée de Lyon
-en 35), en apprenant par le journal l’incendie de
-la rue du Pot-de-fer où j’ai perdu plusieurs milliers
-de volumes».—«Si nous avions autre chose que
-les dettes de notre ancien directeur à payer sur
-notre travail, écrivait M<sup>me</sup> Valmore, je vous enverrais
-de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous
-envoie, par cette lettre, la quittance des derniers
-trois cents francs que mon mari avait acceptés pour
-les Nouvelles Anglaises.» Et il ajoute:
-<span class="pagenum" id="Page_389">[p. 389]</span>
-«Inutile de dire que j’ai refusé les 300 francs de cette
-admirable femme.»—Plus loin, c’est cette <i>lubie</i>
-superstitieuse et artiste en cette pénurie généreuse:
-«Cher monsieur Charpentier, depuis hier je suis
-plus triste. J’ai mis dans ma tête que ce nombre
-treize que vous m’avez donné de l’<i>Atelier du vieux
-peintre</i> me portait malheur. Ayez pitié de cette faiblesse
-de femme, et reprenez-moi cent francs que
-je vous envoie. Le sort me semblera rompu, et je
-terminerai d’un cœur plus libre.—Si vous refusiez,
-vous me feriez du mal.»</p>
-
-<p>Je voudrais encore dire un mot de l’iconographie
-de M<sup>me</sup> Valmore. L’article de M. Loliée la reproduit
-presque intégralement. «Si l’on m’a aimée,
-c’est pour autre chose qu’une grande beauté»,
-écrit Marceline. Ses portraits en font foi. Il y a
-pourtant du charme dans le portrait <i>à la lyre</i> de
-la bibliothèque de Douai, œuvre de l’oncle tant
-aimé, Constant Desbordes. Mais le buste n’est-il
-pas bien opulent, la taille bien courte? C’est sans
-doute ce dernier défaut qu’a voulu dissimuler le
-grand portrait par Desbordes encore, au Musée de
-Douai. Mais l’autre défaut s’y accuse davantage.
-Ce dernier portrait, accoudé de face et la tête dans
-les mains, à rêver au-dessus d’un livre qu’on ne
-lit plus, mais dont les souvenirs «roulent dans
-la tête malade», est une figure d’inspirée, de
-voyante, de Sybille, avec presque une expression
-de stigmatisée. Les deux autres portraits de Langlois
-et de Baugé, reproduits par M. Loliée, ne
-sont vraiment que des caricatures sans même
-l’intérêt de se donner pour telles. Le trois quarts
-de Devéria, que j’ai mis en tête de mon étude
-<span class="pagenum" id="Page_390">[p. 390]</span>
-parue chez Lemerre, est d’une grâce agréable.
-Je possède encore une lithographie dont je ne
-connais pas d’autre exemplaire<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Celle-là de face,
-mais d’un visage bien lourd, à l’expression faussement
-pathétique d’un regard levé exagérément,
-sans extase vraie. Plus extatique le regard baissé
-du profil de David d’Angers<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, en cette expression
-de recueillement interne que j’ai notée chez la
-sublime Vierge de Botticelli de la collection Leyland:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Ses yeux sont baissés en extase.</div>
-</div>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a>
-Un autre portrait non encore reproduit est, je crois, la
-propriété de M<sup>me</sup> Henri Lavedan.</p>
-
-<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a>
-Que je suis étonné de ne pas retrouver dans la nombreuse
-collection de médaillons de David d’Angers exposés au
-Louvre.</p>
-</div>
-
-<p>J’avais moi-même retrouvé, dans une ancienne
-édition de M<sup>me</sup> Valmore, une épreuve jaunie de sa
-photographie, en 1865. La <i>Revue encyclopédique</i> en
-reproduit une semblable. Portrait suprême, émouvant
-en sa laideur triste, au sourire qui s’efforce
-au-dessous du regard, pénétrant encore, bien que
-si las! Les mains gourdes dans des mitaines sortent
-des manches pagodes, auxquelles s’assortissent
-bien la fanchon plate retenue par trois épingles,
-et le ruban à carreaux qui retombe en deux
-brides. Cette belle strophe pourrait s’inscrire au
-dessous:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,</div>
- <div class="vers">Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes:</div>
- <div class="vers">Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,</div>
- <div class="vers">Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_391">[p. 391]</span>
-C’est donc une heureuse palingénésie que celle
-qui fait de la figure allégorique de M. Houssin
-(érigée à Douai en 1896) comme une résurrection
-de la femme poète, au-dessus de ses ans vécus,
-de ses atours fanés et de ses douleurs vaincues;
-sorte de Lady Macbeth innocente et étonnée de ne
-plus retrouver sur ses dolentes et courageuses
-mains la blanche traînée de tant de larmes.</p>
-
-<p>Je dois à l’obligeance de M<sup>me</sup> Maximin le don de
-souvenirs précieux, de petits sachets en rubans
-damassés ou chinés, sans doute assemblés de la
-main de Marceline elle-même, ou de ses filles; des
-fragments de bibelots sans valeur, mais sans prix;
-une agrafe à manteau figurant des cygnes de style
-Empire; une tasse de Chine; un coupe-papier
-d’ivoire au manche en forme d’un serpent dont
-l’aiguillon s’essaie en vain sur un miroir; symbole
-de cette vérité si chère à notre poète;—un livre
-de prières offert à M<sup>me</sup> Valmore en août 43 «comme
-un hommage d’affectueuse admiration et un témoignage
-de vive sympathie pour un noble cœur affligé»—signé:
-Clémence.—Un album en cuir vert
-aux minces coins en argent, on dirait un ancien
-spécimen de cette élégante maroquinerie anglaise,
-depuis, si fort à la mode. Peut-être un souvenir
-du séjour d’Ondine à Londres, durant son professorat,
-dans la famille Curie. L’album contient
-une photographie d’elle, d’expression sympathique
-et pensive. Une autre d’Inès enfant. Puis
-de petits dessins, des griffonnages, sans beaucoup
-d’intérêt, ni d’art; des adresses, des copies fragmentaires,
-des citations, souvent anglaises, des
-fleurs séchées aux suscriptions sentimentales:
-<span class="pagenum" id="Page_392">[p. 392]</span>
-«cueillie sur la place Saint-Ouen, à la porte fermée
-d’un ami.»—Un monument à la mémoire de
-l’inoubliable amie Gantier: un petit dessin à la
-plume représentant, sur un lit de fleurs et d’épines,
-un cœur ailé accablé par une croix, et dont
-émane une flamme en forme de banderolle où
-court l’inscription: <i lang="la" xml:lang="la">satis, Domine, satis!</i>—Et au-dessous:
-«La croix l’accable, mais il est soumis.»
-Puis de l’écriture de M<sup>me</sup> Valmore: «dix avril, Calvaire
-de mon cœur. Les années n’ont pas aplani
-ta cime. Avec mes anges qui t’entourent, du moins
-es-tu heureuse, Albertine! <i lang="la" xml:lang="la">Sperent in te.</i>» De la
-sensiblerie d’imagerie religieuse, relevée par le
-haut goût du cœur, la profonde sincérité de l’inaltérable
-attachement. En un autre agenda, celui-là,
-de style Empire, seul bibelot joli, le «Souvenir»
-à la monture de nacre et de bronze, aux douze
-vignettes coloriées des mois, ce sont encore, et
-toujours entre ces griffonnages au jour le jour
-(rappel d’une visite de M<sup>me</sup> Gay le 8 septembre 1822)
-des fantômes de fleurettes, violette, pensée, volubilis,
-bourrache, primevère; du lierre, des mousses,
-une graminée; et surtout une blonde mèche de
-cheveux dorés, de ces cheveux d’enfant desquels
-elle a écrit ce vers divin:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Que tes cheveux sont doux, étends-les sur mes larmes!...</div>
-</div>
-
-<p>En somme, tout le délicat décor interne de cet
-autre agenda dont l’intelligent hasard d’une vente
-a fait refleurir aux mains d’un ardent <ins id="cor_50" title="admiratenr">admirateur</ins>
-de M<sup>me</sup> Valmore, tant de transparentes fleurs
-fanées entre lesquelles voltige plus délicatement
-<span class="pagenum" id="Page_393">[p. 393]</span>
-encore un duvet de colombe, une plume de <i>La Vie
-et la Mort</i> du Ramier.</p>
-
-<p>Quoi encore? une lorgnette monocle, à la monture
-dédorée, à l’ivoire jauni et fondu et dont
-l’unique regard dut si souvent se fixer sur la
-grande amie Mars.—Enfin une guitare, sans nul
-doute celle dont il est parlé dans cette lettre de la
-correspondance: «Hilaire a fait arranger ma
-guitare.—Pour la première fois depuis trois ans,
-j’ai rejoué de ce pauvre instrument dédaigné et les
-enfants se sont mis à danser jusqu’à nuit close...»—Pauvre
-guitare, elle n’a plus qu’une corde,
-l’incorruptible fil sur lequel le peintre anglais
-Watts fait à tout jamais voltiger invinciblement
-les consolatrices illusions de l’aveugle espérance!</p>
-
-<h3 id="ps2">II</h3>
-
-<p>Je possède plus d’une soixantaine de lettres et
-billets à moi adressés par Verlaine.</p>
-
-<p>Je choisis parmi eux cette lettre des plus touchantes:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="ralign"><span class="smcap">Paris, le *** mars 1895.</span></p>
-
-<p class="addr">«Cher monsieur et cher poète,</p>
-
-<p>«J’ai lu et peut-être avez-vous lu dans le...
-d’aujourd’hui, sous la signature... une ligne où
-votre nom et le mien étaient rapprochés dans une
-intention désagréable pour vous. Je m’empresse
-de vous assurer de toute la peine que m’a faite
-cette lecture. Vous connaissez trop mes sentiments
-de si haute estime à l’égard du vrai poète que vous
-êtes pour que, sans attacher quant à ce qui vous
-<span class="pagenum" id="Page_394">[p. 394]</span>
-concerne la moindre importance à de pareils
-coups d’épingle, vous puissiez douter un instant
-du véritable ennui que m’a causé ce bout d’article.</p>
-
-<p>«Je n’ai pas voulu que la journée s’écoulât sans
-vous témoigner à nouveau ma sincère et profonde
-sympathie littéraire, en même temps que les sentiments
-d’affectueuse gratitude de votre tout
-dévoué</p>
-
-<p class="ralign">«<span class="smcap">P. Verlaine</span>.»</p>
-</div>
-
-<h3 id="ps3">III</h3>
-
-<p>En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette
-lettre de M. Stanislas Millet, professeur au Lycée
-de Lorient:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Vous avez publié dans la <i>Nouvelle Revue</i> du
-1<sup>er</sup> février 1896, sur Hello, une remarquable étude
-où je relève cette phrase: «Je ne me souviens
-pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand)
-au cours de toute l’œuvre de l’écrivain
-de Kéroman, que le respect d’une même communion
-empêcha sans doute de formuler sur le
-maître de Combourg, un jugement dont l’expression
-eût été curieuse à connaître.»—Je ne crois
-pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé dans
-celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes.
-Mais parcourant dernièrement, grâce à la bienveillance
-de M<sup>me</sup> Hello, les manuscrits inédits du grand
-penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici
-que la publicité des journaux ou des revues,
-j’ai découvert une longue étude sur Chateaubriand,
-<span class="pagenum" id="Page_395">[p. 395]</span>
-qui sans doute vous donnera satisfaction. Etc.»</p>
-</div>
-
-<p>L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de
-M<sup>me</sup> Hello et de M. Millet, est curieux, intéressant
-et surtout bien conforme à mon pronostic.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Il faut d’abord, écrit Hello, rendre justice à
-qui veut et fait le bien. M. de Chateaubriand a
-voulu le bien et certainement il l’a fait. Avant de
-l’entendre parler, il faut regarder ceux à qui il parlait.
-Il faut se figurer une nation qui n’était pas
-encore réveillée du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle, une nation qui
-pleurait d’attendrissement devant les bergers de
-Florian et qui riait en face des saints. Il ne fallait
-parler ni à des hommes instruits, ni à des enfants
-naïfs et disposés à la lumière: il fallait s’adresser
-à de tristes vieillards, et c’était un triomphe de
-leur apprendre que le christianisme n’est pas ridicule...—Voilà
-comment la question se posait. Il
-s’agissait de faire prendre la religion au sérieux
-(par un peuple de qui Voltaire était l’aliment universel)...—En
-d’autre temps, ce serait une
-hardiesse d’affirmer que le christianisme n’est pas
-une stupidité honteuse et ridicule. C’était quand il
-(Chateaubriand) est né, un acte voisin de l’héroïsme...—Quand
-on apprécie ceux qui remontent
-la pente d’un torrent il faut exagérer l’éloge pour
-rencontrer la justice... Et comme je vais prendre
-la liberté d’apprécier son œuvre considérée en elle-même,
-je dois la considérer ici dans son principe,
-dans son intention, dans ses rapports avec les
-hommes et les choses qui rendent cette intention
-particulièrement belle et honorable.»—Ceci dit,
-Hello exagère-t-il le mérite de Chateaubriand?
-Non; le rhéteur lui est trop antipathique.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_396">[p. 396]</span>
-L’ironie éclate: «Ainsi, il n’est pas <i>tout à fait</i>
-vrai que les divinités chrétiennes soient ridicules
-dans les batailles. Cela est à peu près vrai, mais
-pas tout à fait. Ce <i>tout à fait</i> est précieux, mais ne
-vaut pas le <i>presque</i> dont il est couronné. Les milices
-célestes font presque un aussi grand effet que les
-dieux ennemis de Troie.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«—M. de C. demande grâce pour Josué, Élie,
-Isaïe, Jérémie, Daniel, parce qu’il pourrait les
-peindre avec une tête flamboyante et une barbe
-argentée. Vous avez le cœur dur si cette circonstance
-ne vous inspire pas un peu d’indulgence en
-faveur d’Élie. Quand vous lisez dans l’Écriture la
-scène du Mont-Carmel et celle du Mont-Horeb,
-vous êtes disposé à le traiter un peu légèrement;
-mais si vous vous dites à vous-même que M. de
-Chateaubriand pourrait le peindre avec une barbe
-argentée, il est impossible que le respect ne vous
-saisisse pas à l’instant même.»</p>
-</div>
-
-<p>Ces réflexions qu’un ruisseau représenté dans
-son cours naturel est toujours plus agréable que
-dans sa peinture allégorique—et que «l’ange
-de l’amitié pourrait porter une écharpe merveilleuse»
-exercent encore la verve d’Hello: non sans
-un peu de lourdeur: «Quel bonheur! les saintes
-sont sauvées: car elles ne remplacent pas les ruisseaux
-que les saintes supprimaient... etc.—Il est
-impossible que l’ange de l’amitié affublé de cette
-écharpe ne trouve pas grâce devant les muses.»—Voici
-des motifs plus sérieux:</p>
-
-<p>«Le regard droit et central manque à M. de
-Chateaubriand. Il parle des choses les plus graves,
-mais il n’en parle pas gravement. Il a beau se
-<span class="pagenum" id="Page_397">[p. 397]</span>
-tourner ou vers la terre, ou vers le ciel, on dirait
-toujours qu’il est en face d’une question de rhétorique.
-Quoi qu’il dise, il a toujours le temps et le
-goût de s’entendre parler; quoi qu’il regarde, c’est
-toujours lui-même qu’il contemple, et il se contemple
-toujours à la lueur menteuse de la rhétorique.
-Sa parole est sans joie; et la gloire de l’écrivain
-consiste à s’oublier dans le sens de l’amour-propre.
-Jamais chez M. de C. la pensée ne brise
-la phrase. Non, la phrase est faite d’avance, elle
-est inviolable, elle est fondue dans un certain
-moule: c’est à la pensée d’obéir. Jamais sa parole
-n’est l’explosion subite, spontanée, d’un sentiment
-qui éclate. Le sentiment pour lui est une occasion
-de parler.—M. de Chateaubriand écrivain est <i>un
-modèle à éviter</i>.» (Suit une curieuse comparaison
-entre le style <i>organique</i> qui est «la parole vivante
-au service de l’idée vivante»; et le style <i>mécanique</i>
-qui est «le produit artificiel d’éléments extérieurs
-et de pièces juxtaposées».)—Mais voici le grand
-grief; le véritable <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens</i>:</p>
-
-<p>«Enfin M. de Ch. dit, en parlant de Voltaire: <i>Ce
-grand homme</i>.—Ce mot est écrit dans le génie du
-christianisme, deuxième partie, chap. V.—Il
-est permis de douter un moment, même devant
-l’évidence, même devant le livre ouvert. Mais quand
-on a lu plusieurs fois le paragraphe, il faut se
-rendre. Le mot est écrit. Ce mot là ferme sur M. de
-Chateaubriand, critique littéraire, la discussion.
-J’aurais eu beaucoup de choses à citer, mais après
-ce mot-là, je n’en citerai aucune.</p>
-
-<p>«Je ne veux pas rester sur cette parole, parce
-que si elle était le dernier mot de ce travail, elle
-<span class="pagenum" id="Page_398">[p. 398]</span>
-semblerait en être la conclusion; elle semblerait
-offerte comme la pensée générale de M. de Chateaubriand
-et le résumé de sa vie. Cette apparence
-serait une injustice.»—Et la conclusion: «Il eut
-l’éclat presque toujours, très rarement la splendeur.
-Son <i>strass</i> fut pris pour du diamant. L’illusion
-peut et doit finir: mais plus elle tombera, plus doit
-monter et grandir le respect de son intention et
-l’admiration légitime que nous avons pour ce qu’il
-tenta.»</p>
-
-<p>Et je conclurai moi-même par cette phrase de Chateaubriand,
-dans son dernier ouvrage: «Voltaire
-naissait, cette désastreuse mémoire avait pris naissance
-dans un temps qui ne devait point passer:
-la clarté sinistre s’était allumée au rayon d’un jour
-immortel.»</p>
-
-<p>—Hello ne prend-il pas garde que c’eût été vouloir
-ne pas être écouté des <i>tristes vieillards</i> auxquels
-s’adressait le Génie du Christianisme, que de commencer
-par briser leur idole? Mais s’adressant à
-l’abbé Séguin, l’auteur de la vie de Rancé pouvait,
-devait, et il l’a fait, tenir un autre langage.</p>
-
-<hr class="hr20c" />
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<h2 id="toc">TABLE</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdl tdh" colspan="2"><span class="smcap">Ordo</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt tdh">I.</td>
- <td class="tdl tdh">Félicité (Desborde-Valmore)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">II.</td>
- <td class="tdl">Le dieu (<ins id="cor_51" title="Lecomte">Leconte</ins> de Lisle)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">III.</td>
- <td class="tdl">Pauvre Lélian (Paul Verlaine)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">IV.</td>
- <td class="tdl">L’Aède (Mistral)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">V.</td>
- <td class="tdl">Roses pensantes</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VI.</td>
- <td class="tdl">L’Apôtre (Ernest Hello)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_129"><ins title="139">129</ins></a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VII.</td>
- <td class="tdl">Un seul Goncourt</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_159">159</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VIII.</td>
- <td class="tdl">Tolstoï Esthéticien</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">IX.</td>
- <td class="tdl">Le Grand Oiseau (Léonard de Vinci)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">X.</td>
- <td class="tdl">Le Voyant (William Blake)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XI.</td>
- <td class="tdl">Le Spectre (Burne Jones)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XII.</td>
- <td class="tdl">Un Mythologue (Arnold Bœcklin)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XIII.</td>
- <td class="tdl">Vernet Triplex</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XIV.</td>
- <td class="tdl">Alice et Aline (Théodore Chassériau)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XV.</td>
- <td class="tdl">Fashion (Constantin Ghys)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XVI.</td>
- <td class="tdl">Le Potier (Jean Carriès)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XVII.</td>
- <td class="tdl">Les noces d’argent de la Voix d’Or (Sarah Bernhardt).</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_299">299</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XVIII.</td>
- <td class="tdl">Le Masque (La Duse)</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_309"><ins title="311">309</ins></a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XIX.</td>
- <td class="tdl">Un Féministe</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XX.</td>
- <td class="tdl">Apollon aux Lanternes</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">XXI.</td>
- <td class="tdl">La République de Saint-Frusquin</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl tdh" colspan="2"><span class="smcap">Post-Scriptum</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_385">385</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent cs8">Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<p class="cent cs9">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-<p class="cent cs7">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p>
-
-<hr />
-
-<p class="cent cs12">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<table summary="Catalogue" style="width: 24em;">
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">MAURICE BARRÈS</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Les Déracinés</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CLAUDE BERTON</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Au Coin d’un Bois</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">PAUL BOSQ</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Désillusion</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">FELICIEN CHAMPSAUR</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Sa Fleur</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">JULES CLARETIE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">La Vie à Paris, 1897</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">ALPHONSE DAUDET</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Soutien de famille</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">M<sup>me</sup> ALPHONSE DAUDET</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Journées de Femme</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">LEON A. DAUDET</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Alphonse Daudet</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">GYP</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le Baron Sinaï</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">ERNEST LA JEUNESSE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">L’Holocauste</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">MAURICE MÆTERLINCK</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">La Sagesse et la Destinée</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">FELIX MARTIN</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le Japon vrai</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CATULLE MENDES</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le Chercheur de Tares.</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">JEAN RICHEPIN</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Contes de la Décadence romaine</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">LOUIS DE ROBERT</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">L’Anneau</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">EDOUARD ROD</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le Ménage du Pasteur Naudié</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">GEORGES RODENBACH</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le Miroir du Ciel natal</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">EDMOND ROSTAND</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Cyrano de Bergerac</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">ARMAND SILVESTRE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Les Tendresses (Poésies)</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">ANDRE THEURIET</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Lys Sauvage</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">EMILE ZOLA</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Paris</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;v</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="cent cs8 esp">ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent cs7">11398.—I.—Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<div class="box sep4">
-
-<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p>
-
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p>
-
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Autels privilégiés, by Robert de Montesquiou
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS ***
-
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