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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Autels privilégiés - -Author: Robert de Montesquiou - -Release Date: February 21, 2020 [EBook #61472] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées, et à quelques - endroits la ponctuation a été corrigée. - - - - - ROBERT DE MONTESQUIOU - - AUTELS - PRIVILÉGIÉS - - - Parmi lesquels sont plusieurs - qui peuvent figurer dans les romans - du ciel. - - CHATEAUBRIAND. - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1898 - - - - -ORDO - - «Si mes propres reliques vous - viennent sous le nom de martyr, - recevez-les.» - - -Le relevé d’un procès en Cour d’art et d’amour, plaide tendrement -avec d’éloquentes pièces à l’appui de la canonisation proclamée -enfin pour _Desbordes-Valmore_.--Pour le demi-dieu _Leconte de -Lisle_, plus encore qu’une canonisation, un culte, peut-être institué -un peu trop tôt, célébré avec plus d’ostentation que de ferveur, -sur ces pelouses du Luxembourg qu’on marchande à cette moins -marmoréenne personne d’un Saint-Orphée, celui-là «bien toussottier -et boitillant», ainsi que lui-même me l’écrivait, le pauvre Lelian, -_Paul Verlaine_.--L’ensoleillé _Mistral_, notre Provençal Horus.--Une -jonchée de _Pensives Roses_ sur le parcours «l’une _Fête-Dieu_ des -Muses.--L’âpre _Hello_, Saint-Jean-Bouche-de-Fer, le nouvelliste -précurseur, le polémiste Mangeur-de-sauterelles.--_Goncourt_, le noble -patron de la Charité bien ordonnée.--_Tolstoï_, une icône.--_Léonard_, -l’omniscient.--_Blake_, le peintre poète nécromant.--_Burne-Jones_, -une idole.-_Bœcklin_, un prince des peintres.--Les _Vernet_, dieux -désaffectés.--Un mystérieux retable de Chassériau.--_Ghys_, un Lare -élégant.--_Carriès_, Oliab et Bélizéel, tout à la fois, sculpteur -du réel et de l’idéal, qui cisela lui-même sa crédence.--Un exquis -desservant, _Helleu_.--_Sarah_ l’inspirée Sibylle; _Eléonora_, une -frémissante pythie.--_Versailles_, un sanctuaire éteint... - -Telles les vingt stations closes par une vingt et unième. _L’Autel du -Veau d’Or_, le fétiche encensé et exécré de la Messe Rouge et Noire. - - - - - I - - A LA MÉMOIRE - DE PAULINE DE SINETY, - COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU. - - - - - FÉLICITÉ - - MARCELINE DESBORDES-VALMORE - - Elle s’occupe aussi des choses de la terre, - Car la feuille de lys est courbée en dehors. - - VICTOR HUGO. - - -Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus synthétiquement -qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poétesse admirable, ensemble -merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline -Desbordes-Valmore. - -Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le -son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous notre mémoire -d’enfant signe de ce nom - - Un tout petit enfant s’en allait à l’école... - -et tels autres menus poèmes appropriés, dont se désennuyait notre -étude, car - - Le maître est tout noir... - -Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre -adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se -doutent que le gentil nom est celui de la poétesse admirable, ensemble -merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment -pour quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une -auréole qui est une aurore, non qui se _révèle_, mais qui se _relève_. - - Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur. - -Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre -toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus -illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, -Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à -peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de -rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son -âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de -clartés latentes et de virtuelles vertus. - -Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût -été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à -divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins -brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais -tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M. -Verlaine. - -Pour cela, je suis venu à vous[1] aujourd’hui, et vous demande de -me suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux -dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous -serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien. - - [1] Des fragments de cette étude ayant été récités par moi, sous - forme de conférence, en janvier 94. - -On remet un jour à Hugo--selon une anecdote plus ou moins -véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poète de France_. Il la -fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura -jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.» - -Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au -plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE. - -Il y a dans une des pièces du poète qui nous occupe, un vers, surtout -un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs -l’émouvante affixe et le significatif figuré: - - Beaux innocents morts à minuit - _Desserrez_ mon cœur qui me nuit. - -Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure -d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_ cela, -dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal, immatériel et -pourtant si réel, qui appuie et qui nuit. - -C’est la propre action des poésies de Mme Valmore; de cette main -mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle -surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_, -desserrer le cœur qui nuit. - -Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte -Lance, miraculeusement assainit, la tête et le cœur d’Amfortas, le -noble prêtre qui a péché (et que Mme Valmore paraît avoir prévu dans -ces deux vers: - - Alors posant ma main où la douleur s’élance - Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance! - -peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture -tardive de cette poésie. On passe la main sur son front, d’un geste -d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à -son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth, on ne -rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses... - - Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes; - Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur? - -Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde -baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel -aujourd’hui?...»--C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, -seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la -pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ -féminin dans cette sainte femme. - - Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur. - -J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes -sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur -cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2] -de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau -lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble. - - [2] Depuis 1886. - -Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons -funèbres, où se restreint presque intégralement encore le formulaire -de la poétesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref -panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans -la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses -accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement -proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume -l’essence du flacon, la quintessence de l’essence. - -Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_, -et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers -laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle -qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait -ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en -_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de -pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce -presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant -nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces -pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et -_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poète, tandis que le silence -en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves -soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_, -invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y -pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs. - - [3] Baudelaire. - -Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont, -ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant -comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline -Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent -le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et -documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle -abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira -rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux -de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce vestiaire des siècles où -les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la -beauté nue. - -Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a -légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie. -Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi -qu’une arche sur un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de -Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot. - -Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui -perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre -nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, -elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette -puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je -ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin -prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_» - -Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on -puisse écrire d’elle, désormais, ne saurait que graviter autour de -cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive. - -Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans -lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine -l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en -quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de -ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles. - -Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près -ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du -tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie -privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être -représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus -fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment -renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il -réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et -d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son -manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque -secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en -quête d’une tare de _la chair faible_... - -Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté -tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu -nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous -craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns -contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur -séchée. - -Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés -au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, -et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir -attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de -ténor teint ou de cantatrice déteinte. - -Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus -fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas -plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux -sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés, -suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie? - -C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur -elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation -vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces. -Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas -en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs? - -Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type, le -plus _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien -cette profession de foi de son arcane poétique: «_A vingt ans, des -peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX -ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une -mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.» - -Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous -révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines -profondes...» - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore, de vers, de -ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la -délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est -ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante; -puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la -vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément -réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres -adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop -célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour -lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare, -j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo. -Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant? -non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou -pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de -mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes -annales». - - Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Là de la vague enfance un regret qui sommeille - Dans les fleurs du passé vaguement se réveille; - Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui! - On tend les bras, on pleure en passant devant lui[4]. - - [4] Ailleurs: - - Oui, partout où je marche une voix me rappelle. - Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur... - Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle, - Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur. - -Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de -calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle -Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur? -Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin, -ligne par ligne, l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les -mieux aimés, les plus émus. - -Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave de penser que les -risquer n’est sage. Et quel autre qu’un immatériel Ariel oserait songer -à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile -de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des heures nous -réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez idéalement pour -volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait se -doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix impondérable, -cet impalpable tri. - -Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir -une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y -exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune -fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait -toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche -de tendresse: sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces -versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus -larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon -de madone. - - Quelque chose de tendre y languissait; du lierre - Y tenait doucement la vierge prisonnière. - -L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre -rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure, -notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion, -puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves, -de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une -tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air -d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette -œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on -dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer -démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes. - -Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer -de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et -les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir, -vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable -bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous -est tant soit peu rendu. - -Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux -_bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme -prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler -le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et -dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de -chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et que j’en -fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il -arriva à ce Protée du conte oriental qui se réintégra en sa fiole. - -Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou -forêt, l’amour y brûle et roule - - L’amour, ce ciment des âmes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes - -suivant ses appellations mêmes. - -_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de -Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_. - - Il est doux d’être aimé, cette croyance intime - Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ne vous étonnez pas en recevant la vie, - De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour, - Mon cœur le respirait avec l’air et le jour... - -Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux, -d’autant plus passionné qu’il est plus pur. - -Chaque écrivain, nous dit en substance Mme Valmore dans une de ses -lettres, prodigue à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa -fréquence, révèle et trahit son auteur: «Mme Sand en a un comme cela: -_étreindre!_»--Le mot de Marceline ne serait-il pas _innocence_? - - J’ai soif de sommeil, d’innocence, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence - Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer - Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Beau fantôme de l’innocence - Vêtu de fleurs - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Innocence! Innocence! Éternité rêvée, - Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée? - Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir? - Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Inexplicable cœur, énigme de toi-même, - Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime, - Ennemi du repos, amant de la douleur, - Que tu me fais de mal, inexplicable cœur! - -_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et -qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, -fournit ce vers à Mme Valmore quand elle parle de son enfant: - - Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme - -Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, -charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_ et _l’amour -prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous -lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme -incoercible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR, -TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ[5]. - - [5] Mme Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son - éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations - similaires, mais sans beaucoup de suite. - - J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes. - -Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses -propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie. - -Le son de la voix la captivait aussi. - -Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement -cette grande division de l’amoureux amour. - -TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et exils_, les deux misères -qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux -pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la -personne même de l’artiste. - -MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, -ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes -annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle -porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse. - -Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle n’aura dit et ne dira -cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens -l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les -ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour -parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement - - Ma tige maternelle enlacée à ma vie! - -et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement - - Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme! - Palme pure attachée au malheur d’être femme. - Éloquent défenseur de notre humilité - Fruit chaste et glorieux de la maternité. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - C’est notre âme en dehors en robe d’innocence. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - De la foi des époux sentinelle sans armes, - Visible battement de deux cœurs dans un cœur! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Image de Jésus qui se penche vers nous - Pour relever sa mère humble et née à genoux. - -Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à -Valmore cette - - Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur. - -Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment -évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des -jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, -se découpe incessamment pour notre poète toujours prêt à sombrer, et -charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et -tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer -quitté du fond du royaume de la Bête. - - Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir. - Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir - Pour chercher dans le fond de son âme attendrie, - Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie? - Ce tableau vague et doux qui repose les yeux, - Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux. - -Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait -l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double -courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont -le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte -cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et -«pâle couveuse d’immobiles tourments», ainsi qu’elle se qualifie, -elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_, -passez-moi ce terme. - -Ces apostrophes, en voici: - - La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme, - Un baiser qui jamais ne dit non ni demain. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant! - Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Comme le rossignol qui meurt de mélodie - Souffle sur son enfant sa tendre maladie, - Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu, - Me raconta son âme et me souffla son Dieu. - -Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées -jadis au pourtour extérieur des églises: - - C’était beau d’enfermer dans une même enceinte - La poussière animée et la poussière éteinte. - C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, - _De respirer son père en visitant son Dieu_. - -Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait -jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.--Jugez-en plutôt. -Récemment mère, elle se plaint de ne plus _faire corps_ avec son -nouveau-né. - - J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs - Pour te rendre suave et pur comme les fleurs. - -Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de -formule, le plus curieux de toute l’œuvre: - - _Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_ - -FOI - - La foi, c’est l’haleine des anges, - C’est l’amour _sans flammes étranges_! - -C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait -trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption -rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la -ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques -descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur; - - Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace - Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva... - -et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de -croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les -plus fluides matérialisations de la pensée et du langage. - - Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère - Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu. - -NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le -poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de -tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses -paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de -lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier: - - C’était un jour de charité divine - Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _C’était partout comme un baiser de mère!_ - -Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_. - - A quelque chère idole en tous temps asservie, - Je tombais à genoux pour adorer des fleurs, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Il semble que les fleurs alimentent ma vie._ - -Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait -bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si -j’en crois ce mystérieux vers: - - Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_. - -et ces autres: - - Enfant, l’onde est molle et pure - _Mais elle a soif de nos pleurs_. - -que je rapproche de celui-ci, de Vigny: - - Penche sa tête pâle et pleure sur la mer! - -L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans -ce joli distique: - - George Sand a la Gargilesse - Comme Horace avait l’Anio. - -L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe -qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec -elle, et sous mille formes - - Son visage étoilé dans les cercles humides - Parsemant leurs clartés de sourires limpides... - -L’onde enfin d’où découle son _rythme_. - - _Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_ - -auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême -passion[6]: - - _Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Couvrez-moi de silence..._ - -Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous -le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_, -disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect -qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement -enguirlandées. - - [6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: - «_n’écris pas!_» - - Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre - De son étroit asyle embrasser le contour. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. - Leur tranquille silence éveillait mes pensées, - Y cueillir une fleur me semblait un larcin. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - L’homme revient seul où son cœur le ramène, - Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer. - -«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, -avec Pascal, - - ..... porte ces mots à sa douleur brûlante: - Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux! - -et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute -vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie -et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses -anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire -à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_); -«Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble -_tige maternelle_, _enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ses -enfants enfuis: - - Car vous aurez, un jour, une joie immortelle - Et vos petits enfants souriront dans vos bras. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement -et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se -proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une -pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette -«_cueilleuse d’âmes_» qui - - Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, - Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, - Comme on ôte le sable où dort le diamant. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Tous mes étonnements sont finis sur la terre - Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir - Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère - Que la pudique mort a seule osé cueillir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, - Réalisant nos rêves éperdus - Vient des humains l’infatigable amante - Pour démêler les fuseaux confondus. - Fidèle mort, si simple, si savante, - Si favorable au souffrant qui s’endort, - Me cherchez-vous, je suis votre servante: - Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor. - -Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets -d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les -rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse -bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et -torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois -digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge: - - Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, - Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_. - -Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en -strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; -rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure -large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème -à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle -vibration du - - Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine - -de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres -de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers -entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement. - -A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_, -_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus -longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7]. -J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par -chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les -siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un -mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne), -les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs -empruntée, telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent -que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ -ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y -fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille -_trouvaille_ à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car -n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est -devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre -cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_. - - [7] Prière pour lui.--Point d’adieu.--Pressentiment.--Le billet. - --La vallée.--L’attente.--Amour.--La jalouse.--Je ne crois - plus.--Abnégation.--Une fleur.--Les fleurs.--Amour et charité. - --A celles qui pleurent.--Dieu pleure avec les innocents. - --Dors.--Le mauvais jour.--Veillée.--Un moment.--L’Églantine. - --A Madame ***.--Madame Emile de Girardin.--Dans la rue. - --L’absence.--Les roses de Saadi.--La jeune fille et le ramier. - --La voix d’un ami.--Le secret perdu.--Au livre de Léopardi. - --L’esclave et l’oiseau.--Le nid solitaire.--Un ruisseau de la - Scarpe.--Inès.--Loin du monde.--Hippolyte.--A une mère qui pleure - aussi.--Quand je pense à ma mère, etc. - - _La Fileuse_ et _Rêve intermittent d’une nuit triste_ quoique non - en hexamètre pourront ressortir à ce groupe. - -La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, -comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre -veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un -arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS -pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et -subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers -plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. -C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert -tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9]. - - [8] Le rossignol et la recluse.--Les amitiés de - la jeunesse.--Plus de chants.--Le billet d’une - amie.--L’amour.--L’aumône.--Retour dans une église, etc. - - [9] Croyance.--Ame et jeunesse.--Prison et - printemps.--Jeune fille.--Qui sera roi?--Une lettre de - femme.--Cigale.--L’innocence, etc. - -Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes -(_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où -se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois -un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_, -_A mes Sœurs_, _Au Poète prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces -dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes -plus ou moins descriptifs. - - [10] La nuit.--L’isolement.--Le message.--Plusieurs - élégies et des dialogues.--Le regard.--Les deux - peupliers.--Révélation.--Pitié.--Détachement.--La - crainte.--L’impossible.--L’éphémère.--Le convoi d’un - ange.--Au médecin de ma mère.--L’hiver.--Au revoir.--Les - roseaux.--L’augure.--La ronce.--L’Église d’Arond.--A madame A. - Tastée.--Amour.--Prière pour mon amie.--A l’auteur de Marie.--Le - soleil des morts.--Le Dimanche des rameaux.--L’ami d’enfance.--La - jeune comédienne.--Une ruelle de Flandre.--Laisse-nous - pleurer.--Les prisons et les prières.--Au citoyen - Raspail.--L’amie, etc. - - Et en vers plus brefs: Son image.--Les deux ramiers, etc. - - [11] L’arbrisseau.--Les roses.--La journée perdue.--L’adieu du - soir.--L’absence.--La fontaine.--L’inquiétude.--Le concert.--Le - billet.--L’insomnie.--L’imprudence.--La prière perdue.--A - l’amour.--Les lettres.--La nuit d’hiver.--L’inconstance.--A - Délie, etc., etc. - -Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces -entraînants _irréguliers_ employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en -une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine: -«Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles -sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien -frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette -fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque -ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y -aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et -redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés, -presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes -et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits -nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité -et de saveur d’un second retour de sève! - -Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement -_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une -aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement -comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ -d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis -comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir... -et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et -d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique -de complication naturelle et de simplicité si précieuse. - -C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la -banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus -de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées -_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de -toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire. - -La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_, -_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son -œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et -que l’on m’admette au livre de la science?_» - -L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les -_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les -Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées -telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et -il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette -naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête -malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu -de ma réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses -_Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur -matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire -descendre le sommeil. - - Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante - Pour aider le sommeil à descendre au berceau? - Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau? - -Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poète a -étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, -elles sont sans nombre--rarement sans agrément, souvent pleines d’envol. - -LES CLOCHES ET LES LARMES - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - L’orgue sous le sombre arceau, - Le pauvre offrant sa neuvaine, - Le prisonnier dans sa chaîne - Et l’enfant dans son berceau; - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - La cloche pleure le jour - Qui va mourir sur l’église, - Et cette pleureuse assise, - Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour. - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - Priant les anges cachés - D’assoupir ses nuits funestes, - Voyez aux sphères célestes - Ses longs regards attachés. - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - Et le ciel a répondu: - «Terre, ô terre, attendez l’heure! - J’ai dit à tout ce qui pleure - Que tout lui sera rendu.» - - Sonnez, cloches ruisselantes! - Ruisselez, larmes brûlantes! - Cloches qui pleurez le jour: - Beaux yeux qui pleurez l’amour! - -Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et -le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable -par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface -de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux -intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, -de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins -éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non -seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de -l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de -tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique -apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien -due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont -elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et -secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient -été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.» - -Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il -serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et -études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure. - -L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve -pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter. - -Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine -ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, -dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le -moment, le plus satisfaisant et le mieux venu. - -La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, -non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une -gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée -sans buccin. - -_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et -confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier -justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant -rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non -moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un -si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du -scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et -si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée -par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui -aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et -pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, -brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et -cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort -comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, -bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler. - -Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant -de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence -mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité -éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent -aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles -d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et -la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à -boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour -coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne -fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, -et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la -contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle -d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans -l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre. - -Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans -doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé -jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies -et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et -des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore -beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination -et de leur visée. - -Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. -Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le -vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. -Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce -qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... -parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante -et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le -second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la -priorité de rythmes inusités. - -Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de -renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. -Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime -artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je -veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de -malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou -appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, -son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa -respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, -l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe -des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa -poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, -l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer -de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette -prosodie réputée originelle. - - _Désenchaîner_ leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par -les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés. - -Qu’est-ce en effet que ceci: - - De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - On les croirait[12] poussés par un ange qui vole - _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_. - - [12] Des enfants. - -Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant -vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive -consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces -caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne -plus être de l’avenir. - -Exemple: - - Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_. - -N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été -banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre: - - Voilà le souvenir au pénétrant _silence_. - -Que _langage_ eût été moins beau! - -J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute -inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul -fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes -de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces -vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands -contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, -de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre -strophe: - - Source délicieuse en misères féconde, - -cette invocation: - - Sombre douleur, dégoût du monde, - Fruit amer de l’adversité - Où l’âme anéantie en sa chute profonde - Rêve à peine à l’éternité, - Soulève le poids qui m’opprime, - Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. - Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, - Laisse-moi donc la force d’espérer. - -Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois -_inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans -les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_--allait -_cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles, - - Ces fruits protégés de mystère. - -que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les -revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres. - -De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime -l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins: - - Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel. - -Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent -de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places, -m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_: - - O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, - O songe aveugle et beau! - Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre - Que ta route au tombeau. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes - Et vous pourrez voler[13]. - -me reporte aussi vers la _Claire_ du même Maître, que me rappelle -ailleurs lointainement - - C’est beau la jeune fille - Qui laisse aller son cœur - Dans son regard qui brille - Et se lève au bonheur[14]. - -et plus proche - - Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme - Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme - Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, - Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15]. - -avec enfin - - Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16]. - - [13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, - Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, - Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or. - - V. H.--Claire. - - [14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille - Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard - Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille - Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard. - - V. H.--Claire. - - [15] Ailleurs: - - La fange des ruisseaux qui consterne mes pas - Et la foule déserte où tu ne descends pas. - - Desbordes-Valmore. - - [16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire. - - V. H.--Claire. - -Mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout -entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_: - - Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! - Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! - Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour - Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour! - -Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des -pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant -et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_, -_Jeune fille_. - - Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient - -n’est qu’une variation probablement anticipée du - - Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié. - -que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme: - - Je ne me souviens plus que d’avoir oublié! - -Son: - - Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer. - -qui n’est autre que l’antique - - _Centum sunt causæ cur ego semper amem._ - -s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande: - - Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour! - -Et mieux: - - Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur? - -Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: -«Je l’aime!» - - Comme celle qui croit oublier quelque chose. - -et - - On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne - -sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux -frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore: - - Où deux êtres unis marchaient, - Les voilà séparés... mystère! - -de - - Autrefois inséparables, - Et maintenant séparés![17] - - [17] Victor Hugo. - -Ensuite - - ... son enfant, seule vie où l’on s’aime - Qui passe devant nous comme on fut une fois. - -de - - A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui - Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18]. - - [18] Victor Hugo. - -Enfin - - Buvez en étreignant cette femme penchée - Sur son fruit. - -de - - La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19]. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - [19] Victor Hugo. - -O Éva[20] - - ... à l’heure où tout est sombre - Où tu te plais à suivre un chemin effacé, - A rêver appuyée aux branches incertaines - Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, - Ton amour taciturne et toujours menacé! - - [20] Vigny. - -voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde: - - Vous sentiriez alors le besoin de rêver, - De livrer au hasard votre marche incertaine, - De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine - Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -_Un Arc de Triomphe_ avec ses - - Mille doux cris à têtes noires - -n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET -CAMÉES? - -Qu’est-ce que - - Une voix seule éteinte en changeait le concert - -sinon - - Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21]. - - [21] Lamartine. - -ou réciproquement? - - Ne parle pas, je ne veux pas entendre - -n’irait-il pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même? -Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre - - Il est de longs soupirs qui traversent les âges - -son plus nerveux et verveux - - Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge. - -Et, de nos jours - - Dis aux petits que les étés sont courts - -tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme. - -Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance -préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du -_Dernier rendez-vous_. - - Je viendrai, car tu dois mourir - Sans être las de me chérir. - Et comme deux ramiers fidèles - Séparés par de sombres jours - Pour monter où l’on vit toujours - Nous entrelacerons nos ailes, - Là les heures sont éternelles[22]. - - [22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, - sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, - livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour. - - WAGNER. - -Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour -désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles -trouvailles_ de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités -pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que, - - Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pour un marin qui _trace_ l’onde - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière - Où la lune souvent me prenait à genoux. - _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre - Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, - Relire ma croyance au dernier rendez-vous. - -Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; -de ces hirondelles qui sont - - Mille doux cris à têtes noires; - -non loin de ce rossignol qu’elle dénomme: - - Douce horloge du soir au saule suspendue; - -de ce bal qui tourne - - Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie; - -de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur -écrit - - Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure; - -de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un -vocabulaire de mobilier vieillot: - - Les ruisseaux des prairies - Font des psychés - Où, libres et fleuries, - Les fronts penchés, - Dans l’eau qui se balance - Sans se lasser - Nous allons en silence - Nous voir passer. - -Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y -avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en -trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de -psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans -son subtil roman _La Vocation_.--Un sujet dont un équivalent plus -spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans -mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie -sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort -honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur -hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame -des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le _Huitième -Glaive_. - -SOIR D’ÉTÉ - - Un danger circule à l’ombre - Au chant de l’oiseau - Qui descend dès qu’il fait sombre - Se plaindre au roseau. - Alors tout ce qui respire - Se prend à rêver, - Et le ruisseau qui soupire - Semble l’éprouver. - - Partout les nids et les ailes - Tremblent doucement - Dénonçant des tourterelles - L’entretien charmant. - L’été brûle avec mystère - Dans les lits en fleurs, - Des seuls amants de la terre - Sans blâme et sans pleurs. - - Été, si trop jeune encore - Pour fuir un danger, - L’enfant rêveur que j’adore - S’attarde au verger, - Laisse dans l’errante nue - Ton charme cruel, - Et sauve l’âme ingénue - Du plaisir mortel! - -Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, -perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du -prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et -joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en -passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot -_Madame_[23]: - - Madame,[24] le plus beau des temples - C’est le cœur du peuple, entrez-y: - Le Roi des Rois l’a bien choisi. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère - Écrira de plus doux, - Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, - Je lui parlais de vous. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes - Pour n’être pas certain; - Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme - Vers le soleil lointain. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Distraite de souffrir pour saluer votre âme, - Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame. - - [23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme - Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal. - - [24] La Reine Marie-Amélie. - -Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, -de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois -utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le -conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, -et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint -pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois -bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un -blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant -que ceux qui les en prient. - - [25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien - précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai. - -Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et -leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot -fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, -l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant -les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et -compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un -marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés, -à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils -ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de -quelque rêve, en guise de palais d’Aladin. - -Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît -l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous -soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout -comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette -Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste -que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles. - -Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans -presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les -touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de -mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux -devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. -La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon. - - J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes! - -C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de -combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et -surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige. - -Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes. -_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que -partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition -_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie -n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se -résolvait en larmes. - - Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs. - -Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _Parce -que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus -bouleversants des accents tracés?... - -Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres; - - Quasi cursores vitæ lampada tradunt - -que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je -distingue par préciput sans omettre certains cris tels que: - - Ou va-t-on vers ce qu’on espère? - -Et: - - Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige! - -j’élirais entre beaucoup - - _Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._ - -_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne -pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, -j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses -qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner. - -Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde?--Ce -_cantique_?...--Je le voudrais! - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Une dernière réflexion pour finir: - -D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition -Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, -jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue -d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur -pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle -communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire -que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer -toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse. - -Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas -complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et -que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces -en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion -filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner -cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet -embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de -quelque vengeur enfer de vertus: - - Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse. - -et - - Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur. - -voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du -moins. - -Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou -moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la -candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et -de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de -ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire -de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en -paradis. - - Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour. - -Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème: - - Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; - Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; - En passant par tes yeux mon âme a tout prévu. - _Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!_ - -La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son -œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au -sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement -naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de -manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une -Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson -en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui -la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La -suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer: - - Entrer sous ton aile enflammée - Où l’on entre par le tombeau - -dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria -chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie -innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui -toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi -et le dogme dans sa magnifique _Croyance_: - - Son souffle lissera mes ailes sans poussière - Pour les ouvrir à Dieu. - Et nous l’attendrirons de la même prière, - Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, - On n’y dit plus adieu! - -J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor -dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis -à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de -cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien, -cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la -fontaine des larmes_. - - [26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations. - -Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me -mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau -filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me -faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai -le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros -chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent -être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont -aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ, -quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement -de leur timbre? - - [27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume. - -«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit -quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, -indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant, -toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son -_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne -après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines, -la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers -des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je -ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches -suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume -douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une -lettre déjà éditée. - - Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; - Tout tressaille averti de la prochaine ondée. - -Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où -l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête -à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les -siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi! -Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi -haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une -nature fière avec modestie, humble avec noblesse. - -Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de -jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et -l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée -du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et -affectivement aux endolorissements d’autrui. - -De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, -Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix -d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des -aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce -qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame -de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle -grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies -bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de -quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse. - -Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels: - - Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est - un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de - commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma - figure. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous - allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, - dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car - en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la - mort. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car - enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le - mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) - il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et - de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était... - affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets. - Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les - nerfs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive - au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon - côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien - hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des - grâces. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de - Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque - faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu - faim. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, - _beau pour toujours_, cher Monsieur. Vous savez que - c’est à cette seule condition du _pour toujours_ que - mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui - donnais. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes - romances. - -Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de -recommandation. - - Madame, - - Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche - qui n’a d’appui que votre extrême bonté. - - Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être - connue de vous je me sente assez de courage pour recommander - quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison - qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien - encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité. - - Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de - Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder - prochainement leur nouvel hôtel. - - Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une - honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des - plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité, - je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les - nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue - de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement - démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent - à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants - les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de - mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient - avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, - madame, par votre plus humble servante. - - Mme DESBORDES-VALMORE. - 89, rue de Richelieu. - -Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le -tour fémininement fraternel. - - _Lyon, le 29 mai 1835._ - - Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle - occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous - venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je - le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré - d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous - ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien - eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet - de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a - avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de - votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime - donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre - bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter - vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent vous - étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien - que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera - toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à - me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude. - - Soyez heureux! - - MARCELINE D.-VALMORE. - - - _Paris, 16 août 1837._ - - Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni - pour les autres. - - Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant - enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à - l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on - lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux - fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou - de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis - son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, - Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour - prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la - main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant - sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce - jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la - route de Lyon à Paris. - - Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même - chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon - d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je - demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me - lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur. - - MARCELINE VALMORE. - -Enfin cet étonnant compliment de noces: - - A Monsieur Alexandre Wattemart, - - Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la - bénédiction nuptiale. - - Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul - mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, - Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle - Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel. - - Mme VALMORE. - - _22 février 43._ - - - - - DEUXIÈME PARTIE - - LA FÊTE DU 13 JUILLET - - -«Car, enfin, vous avez _déchaîné_ Mme Desbordes-Valmore!»--Cet élogieux -reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux -et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique, -lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire -renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées -d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de -son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de -colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que -sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait -récemment,--ainsi que la _bouteille à la mer_, vers l’estuaire d’une -de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte -rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que - - L’irrémissible fin des choses maternelles - -pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents: - - Comme le rossignol qui meurt de mélodie - Souffle sur son enfant sa tendre maladie, - Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu, - Me raconta son âme et me souffla son Dieu! - -Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore. -Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir -accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en -matière de mondanité féminine, qui consiste à _déserter son jour!_ -notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous -avez institué le _mercredi_ de Marceline.» - -Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses -tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût -écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait, -allègre, et--quoi qu’on en ait pu dire--bien sincèrement sympathique. -Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai -dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le _pauvre Lélian_, et -contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais -une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une -renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais -à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres -ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains -généreuses. - -La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la -grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une -telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et -divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves, -la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M. -Rivière. - -Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication -de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels -la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais -brumeuse. - -L’auteur de _Bruges-la-Morte_, qui voudrait nommer un _curateur aux -morts_ pour éviter des déformations et des discrédits posthumes, -se prononce pour la négative.--L’auteur de _Thaïs_ se réjouit, au -contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus -d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions, -et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie. - -De même qu’il y a un _corps matériel_, de même il y a un _corps -spirituel_, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la -pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en -élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles -du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre -renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée -par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu -touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes -de la _vie à jour_ de l’auteur des _Élégies_. Sa noble effigie ne peut -que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse. - -Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau -commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je -me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes -sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui -le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en -résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates. - -Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien, -statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la -ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette. - -Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes -juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau -attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique -représentation de la Muse des _Pleurs et des Fleurs_, au profil -éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont -la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28]. - - [28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume. - -La consécration, par deux expositions successives, des donations -généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en -l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de -Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les -élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus -puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre -toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers -révélateurs inscrits sur le socle de notre statue: - - Ma pauvre lyre, c’est mon âme, - Je n’ai su qu’aimer et souffrir! - -«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes -âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente -créature.» - -Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu -à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur -laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de -rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine, -fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le -manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma -requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait -présider que de l’au-delà. - -MARCELINE DESBORDES-VALMORE - - Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse, - Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit; - La sienne fait plus de musique que de bruit, - Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse; - - Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure, - Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour. - Et, se mêlant à la douceur de la nature, - A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour, - - Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil, - A chaque instant, avec à peine des nuances, - Un large fleuve harmonieux de confiances - Vives et de désespoirs lents,--et non pareil, - - Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours, - L’hymne infini de toute la tendresse humaine - Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours, - Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène, - - Vient mêler son sanglot qui finit en prière - Universelle, et la beauté même d’un art - Issu du sang lui-même et de la vie entière, - Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard! - - Car elle fut artiste et sous la fougue ardente - Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur - On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente - Main au prudent doigté tout vigueur et langueur. - - Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire - Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas - Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire - Tumultueuse en masse, et formidable au tas. - - Cité d’églises, de beffrois et de campagnes - Pleines de «jeunes Albertines», mais encor, - «Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes». - Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor! - - --En harmonie avec la femme et le génie, - Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers? - Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie, - Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!» - - Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste, - Ville, son doux souci dans ce cruel Paris, - De dresser quelque part sa ressemblance auguste - Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris, - - Afin que les cloches encor de Notre-Dame - Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux, - Qui furent familiers aux haltes de cette âme - Infatigable et qui lui chuchotaient les mots - - De ses poèmes dont nous célébrons la fête, - Intellectuelle et cordiale, et, ô toi, - O grande Marceline, ô sublime poète - Et femme exquise, accueille cet acte de foi! - -Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit chagrin et -illettré pour y contrevenir--redisons-le, avec de magnanimes ou -d’autres simplement sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce -jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu mourir sans modeler, -tout au moins, en ces survivantes strophes, le buste de Celle qu’il -admirait entre tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la -fois directe et discrète: - - Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -C’est par cet article que je résumais dans le _Journal_, peu de -semaines avant la magnifique journée de Douai, la campagne, j’ose -le dire, par moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de l’encre -qu’elle fit verser; le dossier volumineux des écrits qu’elle suscita. -Je conserve une collection d’articles,--un véritable volume, paru de -la fin d’août à la fin de juillet--et dont il est vrai de dire que se -montrèrent bienveillants ceux qui furent éclairés, parmi lesquels je -citerai, entre beaucoup d’autres, les noms brillants de MM. Armand -Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, Marcel Prévost, Paul -Mariéton, Edouard Comte, André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson, -Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une chaleureuse page -de Mme Séverine. Toute ironie adoucie au contact mieux éprouvé de la -poésie bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice dont il -serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la plaisanterie parisienne. -A vrai dire l’effort avait été considérable, et méritait cette -déférence que ne marchandent point à ceux qui font preuve tout au -moins d’une sincère persévérance, même d’intelligents et généreux -rieurs.--Comité local à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant les -plus harmonieuses lyres de la Poésie française[29], sous la glorieuse -présidence du maître Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement -couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers aux arts, entre -lesquels brillent toujours comme à toute noble entreprise ceux de la -comtesse Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre amie -de Wagner, la duchesse de Rohan, Mme Alphonse Daudet, Mme Madeleine -Lemaire, la princesse de Brancovan. Mme Edouard André, etc., etc. -Enfin le graduel affinement de la gracieuse figure dans les ateliers -du statuaire et l’officiel avènement de l’entreprise sous de hauts et -bienveillants auspices. - - [29] MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx, - Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine. - -Une incessante vigilance, un effort continuellement maintenu sur -tous les points à la fois et dont seuls connaissent toute l’épineuse -responsabilité ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates -entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci qui surpassa toutes -les espérances. - -En effet, au jour dit: - - ... un jour de charité divine - Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine... - -le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de l’ode admirable -que lui dédia, jadis, l’héroïne de la fête, un train extraordinaire -partit de Paris, presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il y -avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter les difficultés -pour témoigner de leur dévouement à la noble cause; des porte-parole -insignes, d’éminents représentants de la presse, et pour la gentille -apothéose douaisienne, tout un public d’élite tel que les Parisiens en -voient peu, parmi lequel une particulière gratitude nous doit faire -distinguer, à côté de notre éminent ami Barrès, le parfait dessinateur -Caran d’Ache, l’humoriste malicieux sans fiel, dont tous agitaient -comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante affiche parue le -matin même, en plein _Figaro_, et représentant la dernière diligence en -route pour l’inauguration du monument de Marceline. - -Et dès la réception à la gare par la famille Gayant, les antiques -géants hérauts de ces fêtes du Nord, de ce groupe intellectuel et -généreux emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification -de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par les rues pavoisées de la -ville fleurie, en un enchantement ensoleillé aux successives phases -de fraternelles agapes en d’anciens palais, de représentations en des -salles et dans des jardins pleins de musiques et de poésie. - -L’heureux protagoniste de cette belle journée tint à honneur d’en -inaugurer le déroulement et d’en préciser les origines, dans -l’allocution qui suit et dont--il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en -attribuant que la joie--un accueil chaleureux y trouva et prouva dans -tous ces cœurs, de flatteuses affinités, de sensibles correspondances. - - - MESDAMES, MESSIEURS, - -Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, je ne revendique -aujourd’hui que le rôle de rapporteur d’une question, on peut le dire, -conclue et close; close par cette inauguration comme le peut être un -bracelet ou un collier par un fermoir précieux; et conclue, comme ces -bâtisses où les ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, en -signe d’achèvement: conclue... par un bouquet. - -Bien loin de moi, en effet, la prétention risible dont plusieurs -auraient voulu m’affubler, à l’origine des événements que cet avènement -couronne, d’avoir cru et voulu _inventer_ Mme Desbordes-Valmore. Je -le répète: je n’ai voulu que rafraîchir les fleurs et les palmes -d’illustres ex-voto spontanés, entrelacés autour de ce souvenir par -tant de gestes augustes et de mains généreuses. - -Certes, on pourrait le dire--si le cœur et le génie ne s’inventaient -pas tout seuls--les plus grands l’avaient inventée avant nous, inventée -malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes caractéristiques -de la vie de notre héroïne (j’allais dire: de notre Sainte!) que -cette modestie confuse, à tout jamais incertaine, qu’elles aient -véritablement trait à elle-même, en présence d’admirations aussi -sincères que magnifiques. - -Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces radieux admirateurs de -Mme Valmore, de formuler l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms -glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos têtes, de les répandre, -tels qu’autant d’inestimables joyaux, d’en illustrer comme d’autant de -fleurs de pierreries, les roses et les palmes que nous entre-croisons -aujourd’hui autour de son lierre. - -HUGO, VIGNY, DUMAS, SAINTE-BEUVE, GAUTIER, BANVILLE, D’AUREVILLY, -BAUDELAIRE! Baudelaire, dont une page admirable et charmante vous sera -lue tout à l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle Mendès, -le subtil Maître qui a tenu à venir tout exprès pour vous réciter -l’œuvre d’un autre. Fier effacement qui nous permet de le remercier du -double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande Marceline: la page que -lui a consacrée un poète mort--et immortel; et la page--sans nul doute -bien exquise! que lui-même, heureusement bien vivant! lui a dédiée... -dans son cœur! - -Quant à MICHELET, vous savez ce qu’il a dit d’Elle quand il a parlé de -cette _puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur lui_! - -Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de ces gens graves, ceux-là -sans doute dont le penseur a écrit: «La gravité est un masque qui sert -à cacher le défaut d’esprit»--qui trouveraient indigne de leur sérieux, -de se sentir émus par celle qui bouleversait ce vaste génie; et qui -voudraient maintenir à cette _vraie muse_ le caractère un peu vieillot -et suranné sous lequel elle fut longtemps discréditée;--tandis qu’il -ne s’agit de rien moins lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des -plus purs, des plus hauts, des plus tendres et touchants génies dont -l’humanité se soit honorée. - -Et, pour LAMARTINE, on ne se lasse pas de ressasser l’anecdote à -laquelle nous devons le sublime chant alterné qui va vous transporter -dans une heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes si fort -à la mode, en ce temps-là, une poésie dédiée à M. A. de L. par notre -poète, l’auteur de Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent -les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant divin, à celle dont -il ne connaissait que le génie et les souffrances. Elle, capable de -s’élever aux plus ravissants des accents, mais non de proférer le plus -ingénu des mensonges, devait bien avouer que le titulaire était un -autre, et du même rythme mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré, -répondait, à son tour, une ode douloureusement enchanteresse. - -Entre ces grands morts et les grands vivants qu’anime une pareille -tendresse pour cette poésie, c’est encore un poète qui n’a pas voulu -mourir sans modeler, tout au moins en de survivantes strophes que vous -allez entendre, le buste de celle qu’il admirait parmi tous, et dont -la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce -poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle à votre respect -attendri, c’est, vous le savez, PAUL VERLAINE! - -Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole France, Jules -Lemaître, Rodenbach, Descaves qui se sont fait une gloire et une joie -d’exercer autour de celle que je nomme _La modeste immortelle_, des -talents si brillants et si divers. - -Moi-même, je possède deux curieuses lettres à moi adressées; l’une de -Dumas fils, l’autre de M. Henri Rochefort. La première au sujet de -cette inauguration projetée, la seconde, à propos de ma conférence, -me développent spirituellement leur prédilection pour l’auteur du -trop célèbre «cher petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se -pose-t-elle pas toujours de préférence sur les moindres cimes?) -prévalut par-dessus de plus notables mérites. - -D’où naît--et comment se l’expliquer, le vol de tant de prestigieux -esprits à l’entour de cette passiflore désolée, de cette triste fleur -dont elle a elle-même poétiquement écrit: - - Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée - Semble se dérober au sourire des cieux? - -C’est que la poésie de Mme Valmore se pourrait dénommer: _L’éloquence -de l’amour_. Et, entre toutes ces amours, le plus tendre, celui qui -nous reporte à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» nous -fait avec elle nous écrier: - - Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie, - Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant! - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de commentateur par -la seule éloquence des faits, et la qualité des personnes, que de -poursuivre et de conclure sur l’appel des noms illustres et charmants -de ceux et de celles dont nul obstacle n’a su arrêter l’admirative -sympathie. - -M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, l’auteur de -_Thaïs_ et de tant de chefs-d’œuvre, le maître, dont le nom est -synonyme de séduction et de perfection, et dont la présence et la -présidence, en cette assemblée, sont, pour elle, de tant de décor. -J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. Et voici près d’eux, pour fêter -l’auteur des _Roses de Saadi_, M. Armand Silvestre, le merveilleux -poète du _Pays des Roses_. - -Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui ont su rehausser -encore leurs rares mérites par la plus complaisante des bonnes grâces, -je salue et remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et de -nos concerts: Mmes Brandès, Moreno, Segond-Weber, Eléonore Blanc; MM. -Lucien Guitry, Léon Delafosse et tous les excellents musiciens de vos -orchestres et de votre ville. - -Quant à Mme Sarah Bernhardt, il me plaît--et qui d’entre vous n’y -applaudirait?--de vous en parler davantage. C’est au retour d’une de -ces glorieuses tournées, grâce auxquelles elle a porté si loin et placé -si haut la renommée de notre Scène française, et qui ont valu à cette -Reine de l’Art dramatique une part de l’empire du monde; c’est au -sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus triomphes, desquels, par -un miracle bien dû à sa générosité et à son génie, elle nous revient -chaque fois plus belle et plus grande,--qu’elle était, il y a quelques -semaines à peine, allée goûter le repos lumineusement gagné, parmi la -solitude de sa _Mer sauvage_. Mais le jour n’est pas proche où nous la -verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de l’enthousiasme. -Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter la noble et simple réponse--et -qui mériterait de devenir historique--dont cette magnanime artiste -accueillit mon importune demande de se reposer d’un an d’illustres -travaux, par plusieurs jours et nuits de nouveau voyage: _Je le ferai -parce que cela me sera difficile_. - -Dans le public, à côté des hommes éminents qui ont assuré avec tant -de zèle le succès de cette solennité, j’aperçois encore des plus -distingués représentants de notre littérature et de notre art. - -En présence de tels témoignages, de pareille admiration, de semblable -sympathie, oseriez-vous bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que -vous l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes: - - Oh! n’as-tu pas dit le mot _gloire_? - Et, ce mot, je ne l’entends pas, - - Car je suis une faible femme, - Je n’ai su qu’aimer et souffrir; - Ma pauvre lyre, c’est mon âme. - Et toi seul découvres la flamme - D’une lampe qui va mourir. - -Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel que soit l’entêtement -enfin périmé de votre inguérissable modestie, Marceline -Desbordes-Valmore! Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est -dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette Scarpe que vous -avez tant chérie et tant chantée que s’en reflète pour vous la clarté -douce. - -Elle s’est transformée en votre étoile qui ne mourra point, votre -lampe qui allait mourir. Et ce n’est plus avec cette nuance si -touchante d’hésitation éternellement troublée et incertaine de votre -dignité jugée par nous si haute, que vous diriez aujourd’hui de cette -palpitante étoile enfin rassurée: - - Si mon étoile brille - Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions -adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse -foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme -un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier -tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah -Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans -le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour -toujours marqué de sa griffe ailée.--Mlle Moreno, le visage d’ivoire, -sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un -livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains -d’adoration disjointe.--De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises -en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche -voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à -l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah -Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la -pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.--Alors au -pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou -magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent -rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore -était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah -Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister -aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur -d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de -toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art -sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le -comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible -dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète -de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des -Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia - - Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée, - Respires-en sur moi l’odorant souvenir. - -Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par -une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés, -l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait -présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse -_desserraient les cœurs_, lorsque retentit le beau chœur inspiré à -Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par -les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui -remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et -les portants du joli théâtre. - -Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la -maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait -chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies -sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le -manuscrit me reste comme un graphique trésor--nous fit admirer cette -douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée -à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de -puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes -mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline: -«Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»--Catulle Mendès, le -précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de -Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien -propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir -naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés -soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu» -chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et -natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle -vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque -de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée -maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer -les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver -sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée -en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des -_Fleurs du mal_ fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec -l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la -fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient -encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument -un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse -délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les -contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et -remportant de ce jour _de charité divine_ un goût de beauté et de bonté -dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures. - -Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la -tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des -correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets -exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.--J’en -cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages. - -Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore. - -Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme: - - Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait: - «Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore, - Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore - Cherchait l’écho naïf de son tourment secret! - - Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt, - Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?» - --Comme un appel sacré Marceline Valmore - Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret... - - Tel un saule épuisé relique d’un autre âge - Que remue et soudain ranime un vent d’orage. - Le grand luth soupira tout entier palpitant! - - Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble, - Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend - Vers l’infini gémir tous les amours ensemble! - -Et cet autre, vibrant, de M. Albert Samain. - - L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur - De ton sein fit jaillir une source écumante - Et ta voix était triste, et ton âme charmante, - Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur. - - Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, - Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente; - Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante - Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur. - - Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue, - Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, - Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand. - - Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes - Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement - Qu’une amante vint là jeter négligemment - Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes. - -De Mme Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes: - - Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner - Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines; - La plainte et le regret, le droit de pardonner, - Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines, - - L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé - Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières; - Car ton destin errant sans cesse fut gravé - Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres. - - Ici, près de ta mère, il me semble te voir - Et tenant à son cœur, de si vive tendresse - Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir - De cet amour t’enveloppant de sa caresse. - - De la vie humble en son foyer de pauvreté, - Mais où déjà l’enfant qui serait un poète - Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été - Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête. - - Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier - Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles, - Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier - Se brisa sur ta lèvre en amères paroles. - - Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant - De la colombe en proie à sa plainte éperdue, - Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent, - Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue - - La voix, l’expansion des mots soufferts, criés - Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre, - Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés - Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre! - -Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement d’Alexandre Dumas: - - «Monsieur, - - «Je reçois _Félicité_ et l’aimable mot qui l’accompagne. Vous - avez fait acte de justice en ressuscitant ce poète charmant dans - l’admiration duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup - de vers de Mme Desbordes-Valmore. Elle va revivre sous le - souffle d’un poète capable et digne de la comprendre. Vous avez - arboré là le drapeau du sentiment, si honni par quelques-uns. - Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une famille où l’on - réchauffe sur son cœur les drapeaux des vaincus pour les déployer - au bon moment, malgré la neige de la défaite. - -De M. Henri Rochefort:[30] - - «J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence sur - Marceline Desbordes-Valmore, dont j’admire depuis mon enfance le - grand talent.» - - [30] Londres. Janvier 94. - -Et cette précieuse dépêche reçue à Douai: - - «J’aurais bien voulu être des vôtres, car les premiers vers que - j’ai lus et retenus sont précisément ceux de Marceline Desbordes. - Attaché à mon travail sans pouvoir me permettre un jour de - vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. Tous mes regrets avec - mes plus vives sympathies.» - - «HENRI ROCHEFORT.» - -De M. Catulle Mendès: - - «Mon cher poète, - - «Je vous remercie d’avoir songé à me convier personnellement - à la fête triomphale de la chère et grande Marceline; je vous - félicite du succès de l’effort que, tout seul, vous avez fait - pour elle, et puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez - compter sur ma présence.--Mais ce que je dirai ne sera point - de moi; je sollicite la joie et la gloire de lire l’admirable - page que Charles Baudelaire a consacrée à Desbordes-Valmore; - cette lecture, je crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre - belle fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre pour la - glorification publique de Marceline, son culte intime n’avait du - moins jamais été aboli dans l’âme des poètes de l’âge précédent. - - «Recevez encore, mon cher poète, mes plus vives félicitations.» - -De M. Paul Bourget: - - «Je reçois, cher ami, l’invitation que vous m’avez gracieusement - fait envoyer. - - «Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant d’honneur à - votre amour des lettres assez de ciel bleu pour qu’il y ait de - l’azur autour du buste de Marceline.» - -De Georges Rodenbach, un des plus tendres fervents de cet autel -privilégié, ces lignes datées de Knocke-sur-Mer, par Bruges: - - «Mon cher ami, - - «Tout chagrin en pensant que vous serez avec Elle, lundi, et que - je serai loin d’elle et de vous. La distance est grande qui nous - sépare ici. Je ne pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému - avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, et le restera, - d’avoir intronisé et réalisé la canonisation de la très grande - sainte de l’art. - - «Dans le solitaire village de mer où je viens travailler, - l’été, j’irai dimanche entendre la messe pour Elle, une de ces - messes de campagne où il y a des sanglots d’orgue et des voiles - blancs de congréganistes en procession dans le cimetière. Et ces - choses seront tout à fait elle-même! Et quand l’hostie s’élèvera - à la consécration, elle sera son propre cœur, qui fut aussi de - blancheur infuse avec du sang dedans! - - «Donc, avec vous, de toute communion en notre mère Marceline.» - -De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de Mme Valmore, qui trouvait -chez un antiquaire le carnet de voyage dont j’ai parlé: - - «Monsieur et cher confrère, - - «Je vous remercie de m’avoir envoyé votre clairvoyante étude sur - la poésie de Mme Valmore,--précieuse nappe étendue sur ce que - vous appelez si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée - par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées de pain bénit, - tant d’admirables vers de ce génie pathétique, objet de notre - culte.--C’est avec empressement que j’aurais joint, dimanche - prochain, mon modeste hommage à ceux, plus éminents, que vous - rassemblerez autour du monument de l’immortelle femme.--Mais je - suis retenu, et ne pourrai, si l’_Echo de Paris_ m’est favorable, - que m’associer de loin à la réalisation du noble projet dont - l’initiative vous honore.» - -De M. Gaston Deschamps: - - «Cher Monsieur, - - «Merci de votre aimable envoi. Les vers que vous citez m’ont - procuré de ravissantes délices. J’aurais voulu pouvoir vous - accompagner à cette jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec - vous pour célébrer la mémoire de cette femme exquise[31].» - - [31] Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante - autorisation des auteurs. - -Enfin, dans les frémissantes pages d’_Ultima_, cette magnanime -caresse d’Alphonse Daudet toute pleine encore du dernier souffle de -Goncourt: «Il n’est question que du festival organisé par Montesquiou -en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, et qui aura lieu demain -à Douai. Marceline est une ancienne amie de la famille; ma femme se -souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et Mme Alphonse Daudet, -fidèle à ce souvenir, était retournée ce jour-là chez Marceline. - -Des présences si précieuses, de si éloquentes absences ne rendent-elles -pas surprenant et tout au moins un peu arbitraire ce dernier trait -de M. Lemaître affirmant[32] «que les lettres de Marceline et la -découverte de son «malheur» créèrent en quelque façon la beauté de ses -vers».--Quoi! ces vers que Lamennais admirait, que Lamartine honorait, -que Michelet adorait, que Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve, -pour ne parler que des plus éminents, consacrait le culte, ne devraient -la _création_ de leur beauté qu’à de récentes investigations autour -du nom d’un séducteur dont c’est précisément le châtiment de son -indignité de demeurer éternellement ignoré et innomé--ayant inspiré -à celle qu’il trahit des chants immortels?--A vrai dire, c’est M. -Lemaître lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, parfois -si équitables, toujours si judicieuses et si brillantes «à partir -quelquefois _du mauvais pied_». Rectifions respectueusement: d’_une -aile_ un peu divergente. - - [32] _Figaro._ Novembre 1896. - -A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de nous faire - - Entrer sous son aile enflammée - Où l’on entre par le tombeau... - -Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa simplicité éloquente: - - «Moi, Angélique Maximin[33], servante de la famille Valmore, - propriétaire de sa sépulture, je déclare en faire le don, - avec l’abandon de tous mes droits, de mon plein gré, et - sur mon personnel, désir exprimé, à M. le comte Robert de - Montesquiou-Fezensac, pour assurer, dans le présent et dans - l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité de cette tombe.» - - [33] Voir le P. S. 3, à la fin du volume. - - - - - II - - A MADAME S. POZZI. - - - - - LE DIEU - - (LECONTE DE LISLE.) - - Lumière, où donc es-tu? - peut-être dans la mort. - - LECONTE DE LISLE. - - -A l’auguste émotion que nous communiquaient, hier, ces tragiques -nouvelles: «Leconte de Lisle se meurt! Leconte de Lisle est mort!» -se mêlent aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je me -remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles de Louveciennes, une -autre visite que je fis au Maître, quelques semaines passées. Il était -déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, dans le cabinet de -travail du boulevard Saint-Michel, il s’écriait en m’apercevant: «Mon -ami, c’est un moribond que vous venez voir.» - -Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation s’animant, toujours -pleine de traits et de saillies, avec pourtant quelque chose d’atténué -par la douleur et où l’amertume fondait en de la mélancolie, on ne -pouvait tenir le grand malheur pour si menaçant; et les plus proches -croyaient encore à quelque mal qu’un changement d’air pouvait enrayer, -que la paisible et radieuse campagne allait attendrir et mettre en -fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il pas encore l’illusion, il y a une -semaine, quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée, -retrouver un peu de santé dans l’historique et paisible asile qui -avait été la résidence de Fanny? - - Oui, le mal éternel est dans sa plénitude! - L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. - Salut, oubli du monde et de la multitude! - Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés! - -Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient plus, hélas! l’une, -qu’offrir ses fleurs; les autres, que se répandre devant l’illustre -cercueil que nous saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce banc -de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont l’auteur des _Poèmes -barbares_ nous parlait avec émotion, ne reçut point de visite d’adieu. -Et le banc de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait choisie -pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique à ces mémorables -ombrages. - -Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient -de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de -contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une -différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence -des deux poètes. - -La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de -palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes; -l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une -vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent, -desquels deux grandes âmes se sont envolées. - -«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne -remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et -unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà -le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui -serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio. - -Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique -rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête -des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia, -Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes -circonstances biographiques et bibliographiques. - -J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,» -nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant -des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou -odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le -lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi -le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître, -exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement -une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par -la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes -homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les -sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte -et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques -jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les -appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un -autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un -légitime sujet d’étonnement. - -Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette -silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de -la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’_Odi profanum_. -Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le -merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de -la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire -s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de -longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas -finir?--La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de -Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien -dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y -aller voir. - -«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne -ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle -ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la -génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers -reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir -vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme -dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la -_Vérandah_, le _Sommeil de Leïlah_ et tant d’autres délicieuses pièces, -que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont -il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime. - -Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans -doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves -nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes: - - Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein, - Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde, - Châtrés dès le berceau par le siècle assassin - De toute passion vigoureuse et profonde. - -ou qu’il consolait dans ses splénétiques _fiat nox_, et tant de -douloureux appels à la mort et à l’oubli. - -Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans le passé une grande -figure en laquelle incarner la tristesse de ce somptueux et amer poète, -ne serait-ce point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred de Vigny -(dont, soit dit en passant, Leconte de Lisle aimait à rappeler de -distingués traits dans ses brillantes causeries, auprès d’intéressants -récits sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)--un Moïse empli de -lassitude découragée faite de pitié et de mépris, en face de la _Terre -promise_ du succès facile et de la popularité banale, là où il eut -rêvé l’appréciation consciente et le couronnement passionné;--et lui -chantant son renoncement volontaire et son splendide adieu dans le -_Dies iræ_ des _Poèmes antiques_. - - Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude, - Courbé sous le fardeau des ans multipliés, - L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude, - Se retourne pensif vers les jours oubliés. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés! - -Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour ensoleiller de suprêmes -affres, et ses bras sacrés ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de -couronne et en guise de tombeau. - - Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, - Accueille tes enfants dans ton sein étoilé; - Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, - Et rends-nous le repos que la vie a troublé! - - - - - III - - A MAURICE BARRÈS. - - - - - PAUVRE LELIAN - - (PAUL VERLAINE.) - - -«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à -l’âme indépendante de Cervantès que de honte au ministre des faveurs -royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet homme illustre, -tandis qu’une foule d’obscurs beaux esprits touchaient des pensions -qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour -Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui -se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme -au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait -le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire. -Philippe observait de loin sa pantomime: - ---Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit _Don Quichotte_. - -Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale -avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien -le _Don Quichotte_ que lisait l’étudiant en délire. _Mais aucun d’eux -ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce -livre si populaire et si goûté._» - -Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de -Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes -français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres» -parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco -Marquez de Torrès, qui conte l’histoire--des ouvrages de Miguel de -Cervantès. - -Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens -de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de -désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et -sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux, -soldat, gentilhomme et pauvre». - ---Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait -riche un tel homme. - ---Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette -pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «_Si c’est la nécessité -qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, -afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde -entier._» - - * * * - -Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de -Paul Verlaine, le _Pauvre Lélian_ qui s’était composé lui-même cette -euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le -_pas de chance_ de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc, -ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès -le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles -et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les -cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées -à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?» - - Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, - Peuple ingrat?... - -Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey d’Aurevilly, de -Villiers d’Adam, de Verlaine, ébranleront-ils un jour les cœurs en -frappant les yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus ou -moins inconscients, procréeront-ils une génération de _satisfaits_ -ingénieux et cordiaux qui désarment eux-mêmes leurs propres cruelles -épreuves par la compréhension sensible et efficace des misères d’un -supérieur autrui, d’un prochain de génie et de ses détresses sublimes? -Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus de préoccupations -de la famille humaine, et de réhabiliter, entrecouper pour le moins -leurs féeries et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et impériaux -calvaires, et de la visite à de certains grabats où des être géniaux -agonisent. - -L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le dernier soupir des -_Fêtes galantes_; poète qui, par un miracle d’anomalie et par les -douze cents tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis et -d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet des vains aveux et le -rosaire des baisers roses, s’ébruiter toute la musique des harpes en -vernis de Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser en -précise et harmonieuse vapeur toute la grâce ensemble nerveuse et -poupine, maniérée et mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos -en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène et Clitandre, Cydalise et -Tircis; toute la population en saxe, criblée de mouches, pailletée -d’affiquets et de fanfreluches, des indifférents et des bergers aux -miroitantes cassures du satin de leurs armures délicates, dont le poète -a synthétisé l’élégante afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine, -et bien spécialement en cette petite pièce: - - Les donneurs de sérénades - Et les belles écouteuses - Échangent des propos fades - Sous les ramures chanteuses! - - C’est Tircis et c’est Aminte, - Et c’est l’éternel Clitandre, - Et c’est Damis qui pour mainte - Cruelle fait maint vers tendre. - - Leurs courtes vestes de soie, - Leurs longues robes à queue, - Leur élégance, leur joie - Et leurs molles ombres bleues - - Tourbillonnent dans l’extase - D’une lune rose et grise... - Et la mandoline jase - Parmi les frissons de brise. - -Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil faste que le mourant -d’hier avait, ces derniers temps, instauré dans son exigu logis la -touchante et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau son mobilier -si modeste? Tout y passait, pincettes et chaises, serrure et cordon de -sonnette. - -Et parmi le bariolage de quelques bégonias en carton, les nuances -douces des balais à confetti, les taches crues d’autres souvenirs de -carnaval, entre tout le jardin des Hespérides des oranges du jour de -l’An sur des tasses retournées, le mirage lui revenait des pavanes de -muguet aux relents de bergamote. - - * * * - -Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine qu’on ne saurait -énumérer en un revenez-y rapide: le _mystique_, celui qui clamait -lundi dernier devant nous, en un élan de pieux amour, la religieuse -invocation: - - _Tantus labor non sit cassus!_ - -et le _désolé_, dont ces exquises petites strophes résument toute -l’essence: - - Les sanglots longs - Des violons - De l’automne - Blessent mon cœur - D’une langueur - Monotone. - - Tout suffocant - Et blême quand - Sonne l’heure, - Je me souviens - Des jours anciens - Et je pleure - - Et je m’en vais - Au vent mauvais - Qui m’emporte, - De çà, de là - Pareil à la - Feuille morte. - -Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce poignant désarroi -d’existence, le cœur d’excellent et pur aloi qu’était Verlaine, «_l’âme -enfantine_» qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, non -contaminée par les douloureuses voies traversées. - -Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient une parcelle -tendrement chantante. Verlaine l’écrivit pour la duchesse de Rohan[34] -qui en possède le manuscrit, - - Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais - J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense. - Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais, - Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense, - - Je revois le clocher que je n’ai vu jamais. - --O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse, - A travers ce brouillard épais où je rimais, - La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance. - - Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin. - Tel, innocent, autour du parc de Josselin - Un berger contemplant la nuit tout étoilée. - - Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson - Fût autrefois maître et seigneur de la vallée - S’en va paisiblement en chantant sa chanson. - - [34] Le 22 novembre 94. - -Je me souviens parmi des lettres, et des lettres reçues de lui, d’une -entre autres, toute spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par -la lecture irritée de quelque anodine malice à mon endroit que lui -attribuait certaine feuille. Message aussi émouvant et attendri que -celui des deux amis de La Fontaine[35]: - - Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu. - J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru, - Ce maudit songe en est la cause. - - [35] Voir le P.-S. à la fin du volume. - -Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier mot de Verlaine -prononcé peu d’heures avant de mourir, mot mystérieux et oraculaire, -éclairé déjà du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une fois de -plus et prouvera l’exactitude du vers consolant: - - Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur. - -Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste significatif -caractérisé par l’expression antique «_Stragulæ vestis plicaturas_» et -il murmura ces mots, comme écartant de dessus son lit un trop lourd -faix invisible: «_Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!_» - -Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes pour lui dans le présent; -combien et de toujours plus belles à venir, en immarcessible laurier, -et de véritables immortelles! - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre poème qui suit, dont -le feston devait enguirlander un _tombeau_ du Poète. Ce volume n’a pas -paru; et sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui n’était pas -double. C’est donc de mémoire que j’en rassemble les bouquets épars, -pour les disperser de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant -d’une chère Mémoire: - - Tous les Masques, les Mezzetin, - Les Trivelin, les Scaramouche, - Cydalises à l’œil mutin, - Une mouche au coin de la bouche, - Tous les bleus bergers de Watteau - Avec leur rose châtelaine - Ont drapé de noir leur bateau - Et mènent le deuil de Verlaine. - - Tous les Tircis et les Myrtil, - Les Clitandres et les Clymènes - Avec leur fraîcheur de pistil, - Les inhumains, les inhumaines - Ont mis un crêpe à leur chapeau - Et pleurent comme Madeleine, - Car sous leur galant oripeau - Ils pleurent l’âme de Verlaine. - - Il les avait faits si polis - Sous le bleuté de leur quinconce; - Il les avait peints si jolis - Sous le jabot qui les engonce; - Nul azur ne les rendra plus, - Nul carmin, que d’ombre vilaine... - Leurs zinzolins sont révolus - Ils pleurent sur l’art de Verlaine. - - Et les Cupidons potelés - Qui semblent des bouquets de roses, - Et les palombes dételés - Du chariot des Cypris moroses, - Mignonnement endoloris - Avec leur plume de pleurs pleine, - Pleurent Chloé, pleurent Chloris, - Pleurent sur le cœur de Verlaine! - - - - - IV - - A LÉON DAUDET. - - - - - L’AÈDE - - (FRÉDÉRIC MISTRAL.) - - -Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui mire en son cours, -chantant et nuancé, des rives sinueuses et fleuries, des sites peuplés -et gazouillants, un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, de -rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps de poésie, d’instinct -plutôt brumeuse et languide, la plus distincte caractéristique de cette -Muse de Mistral: _la lumière et la joie_. Lui-même, le poète, l’a -bien exprimé dans sa chanson des _Bons Provençaux_, dont j’interprète -librement ce couplet: - - Quand le mois de mai fleurit, - Tout brûle de vivre. - Et quand le soleil sourit, - Qui ne s’en enivre? - Nous autres, bons Provençaux, - Soyons les joyeux oiseaux - De la _soleillade_ - Et de la Maïade. - -Et ailleurs: - - Dix fois sur onze,--il me semble que les morts ont--moins de - vieillesse--que les vivants d’aujourd’hui.--Car, dans tout - son orgueil,--le siècle meurt d’ennui;--et, sans les jeunes - filles--que largement nous donne--le bienfaiteur divin,--la joie - prendrait fin. - -Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale des grands poèmes de -ce trouvère, comme d’un beau paysage crépitant et criblé de clartés, -à l’heure de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait -parfois leur chantre à un Wagner sans trouble, dont _Mireille_ serait -le Lohengrin et _Nerto_ les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du -maître de Bayreuth, le retour du _Leitmotiv_, l’art des énumérations -familières et joyeuses, de noms ou de choses, l’instrumentation -harmonieuse des voix simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises, -dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste et sublime sur la -survie de l’amour des âmes, aux transports sensuels[36]. - - [36] _Calendal_, ch. X, Str. 62. - -Son goût descriptif de la nature, ses retours aux souvenirs -d’enfance[37] l’apparentent souvent aussi à l’admirable Valmore, -à cette différence près, des perles du rire qu’il égrène en de -méridionaux paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait du -collier, perpétuellement défilé, de ses intarissables larmes. - - [37] _Les Iles d’or: Rancœur._ - -Et, plus près, moins sans doute en influence qu’en rapport d’esprit -et contagion de pensée, simultanée matérialisation d’idées en divers -cerveaux, voici, entre autres, deux curieuses similitudes. - -De Mistral (_Nerto_): - - Dans le château étaient sept salles - Où les sept démons capitaux - Pouvaient battre l’aile à leur aise, - Princes des sept péchés mortels. - -De Verlaine: - - Dans un palais soie et or, dans Ecbatane, - De beaux démons, des Satans adolescents, - Aux sons d’une musique mahométane - Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens. - -On a goûté, non sans raison, le _Couplet des cheveux_, dans le Pelléas -et Mélissande de M. Mæterlinck. Relisez, dans le cinquième chant de -_Nerto_, les adieux de _la Nonne_ à sa chevelure. - -Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui requerrait bien des -pages, que de pittoresques et poétiques expressions au cours de l’œuvre -du chantre de Maillane: cette _volée d’évêques_ au mariage du roi; -et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants _qui jouent aux -barres parmi les sépultures_. Puis _la colonnade à front divin_--_de -cette forêt qui embaume_--et _lui tisse un manteau de calme_, qui nous -mène au magnifique morceau sur les arbres sacrilègement émondés, que -dut tant admirer Michelet, avocat de la même cause de nature dans sa -_Montagne_. - - Eux, solennels chalumeaux--que l’air, à plein gosier--fait - chanter comme des orgues,--eux, riches et bons, qui versent la - fraîcheur et l’ombre--depuis des ans qui ne se nombrent,--eux, - chevelure sombre--de la terre, et parrains des sources et des - fontaines...--Laissez-les vivre! - -Quel autre poème que _La Mort du loup_ se pourrait, par exemple, -comparer à la fin du _Vieux Moissonneur_, qui, debout dans son blé et -mûr comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché avec ses épis -en un coup de faux aveugle et imprudent?... Le vieux moissonneur, -_mourant et mutilé_, qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de -là-haut,--voyant le froment mûr, fait sa moisson.--Allons, adieu! moi, -je m’en vais tout doucement...--Puis, enfant, quand vous transporterez -la gerbe sur la charrette,--emportez votre chef avec le gerbier.» - -Et le _Blé lunaire_, cette ballade à la lune, sans le vif esprit de -celle de Musset, combien n’est-elle pas plus exquise! Voici,--non -certes une version, mais une interprétation de cette enchanteresse -mélopée, intraduisible au cours berceur de ses deux rimes, tour à tour -paresseuses et cristallines: - -LE BLÉ LUNAIRE - - La lune mi-pleine - Dévide - Sa laine. - - On entend au loin - L’onde qui gazouille, - Tourbillonne et mouille - Le tour du moulin. - - La lune limpide - Dévide - Son lin. - - Le rieur ruisseau - Reflète la lune - Qui, dans la nuit brune - Jette un blanc réseau. - - La lune sereine - Dévide - Sa laine. - - Dans les arbres verts - Folâtrent les lièvres; - Et, sur les genièvres, - Sifflent les piverts. - - La lune rapide - Dévide - Du lin. - - Dressée au déclin - De sa noire borne, - La chouette morne - A l’œil cristallin. - - La lune lointaine - Dévide - Sa laine. - - Les chauves-souris - Font leur promenade; - A la cantonade - Les chiens font leurs cris. - - La lune candide - Dévide - Son lin. - - Caha et cahin, - Un charretier passe, - Qui court vers la place - Ou vient du ravin. - - La lune hautaine - Dévide - Sa laine. - - Le vieillard grognon - Ou la pauvre vieille, - Dans l’âtre sommeille - Sous son lumignon. - - La lune pallide - Dévide - Son lin. - - Neuf heures! clin! clin! - A l’horloge sonnent. - Les grillons l’entonnent - Sur leur fifrelin. - - La lune d’or pleine - Dévide - Sa laine. - - Sur un front charmant - Se glisse une mante - Parmi la tourmente - Au long sifflement. - - La lune rigide - Dévide - Son lin. - - Un beau garçonnet, - Grand agneau qui bêle, - A pris de la belle - Le bras mignonnet. - - La lune incertaine - Dévide - Sa laine. - - Ce gentil lutin - Et cette coureuse - Sur la pente heureuse - Errent au lointain. - - La lune frigide - Dévide - Son lin. - - Le doux aparté - Glisse en courbes molles, - Sous des lucioles, - La pâle clarté. - - Et la lune vaine - Dévide - Sa laine. - - C’est ainsi que l’on - Cueille, sous la brune, - Le blé de la lune - A plein corbillon. - - La lune livide - Dévide - Son lin. - - L’amour nouvelet, - A la belle étoile - Met, au lieu de voile, - Sa peau d’agnelet, - - La lune sereine - Dévide - Sa laine. - - Mais le vin d’œillet - Que sa main nous tire, - Quand la lune vire, - Devient aigrelet. - - La lune perfide - Dévide - Son lin. - - Le jeune câlin - Dans l’ombre s’esquive, - La belle pensive - S’en revient de loin. - - Et la lune reine - Dévide - Sa laine. - - Et l’esprit malin - Que la nuit enchante - Au fond de la sente - Rit comme un poulain. - - La lune languide - Dévide - Son lin. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de ces dieux auxquels -on peut dire: Que leur volonté soit faite! La question en elle-même -n’existe guère. Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre. -Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que l’auteur des _Poèmes -Saturniens_ déclare ne pas aimer: - - ... Fi de l’aimable et fi de la lie! - Et je hais toujours la femme jolie, - La rime assonante et l’ami prudent. - -Plusieurs qui y excellent ont supérieurement enseigné d’exemple (et -bien que leurs vers réguliers me semblent préférables), qu’on pouvait -produire de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses idées, aux -images neuves, aux vers précieux, sans toujours les rimer. Et, si je -leur adressais un reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois. -Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer jamais qu’à rimer -de temps à autre. Mais une expresse loi n’est-elle pas désirable et -nécessaire? Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est après une -série de rimes. De même, l’oreille exercée par une suite d’assonances -se sentira blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue. - -Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, précisément, prétendent -libérer par l’extension des moyens, les idées soi-disant emprisonnées -dans les moules des formes trop familières, les percussions de -sonorités trop prévues. - -Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe en fait foi: - - Point de contraintes fausses! - Mais que, pour marcher droit, - Tu chausses, - Muse, un cothurne étroit. - -Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie -du tour de roue de la Fortune ramenant _le mode_ rejeté tout comme _la -mode_ condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant -en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres -poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger: -l’_élision_ et la _rime_. - -La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le -peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble -momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus -réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance -avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du -_Palais hanté_, dans la maison Usher de Poë[38]. - - [38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus - haut des deux poètes Mistral et Verlaine. - -Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au -sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait, -l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de _l’Alouette_: «Il -faut--profère gentiment ce poète du XVIe siècle--que je dise cela de -moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,--et -suis content de dire _superstitieusement_. Mais ainsi est-ce que -jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de -sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit? - -J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline -Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée, -que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou -le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu -lieu éternel?» - -Et quand Verlaine, dans sa _Fête galante_, écrit «au pâle clair de lune -_triste_ et _beau_», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces -trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées? - -Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la -rime. - -Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M. -Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps? -Je veux dire _l’Odeur sacrée_, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de -Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver -et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par -l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus -audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter -enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans -l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes. - -Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire qu’elles ne font que _des -écoliers_, et que les vrais maîtres sont les esprits avant tout -conscients et respectueux des trésors acquis par un langage et par un -art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre en question et de troubler -de fond en comble, se contentent de joindre un jonc de plus à la -Syrinx, et de faire moduler à la gamme éternelle un accord jusque-là -inentendu et d’une plus ineffable mélodie. - - - - - V - - A LA PRINCESSE DE BRANCOVAN. - - - - - ROSES PENSANTES - - -Je ne connais guère les vers de celle qui fut la belle Mme Emile de -Girardin--et surtout l’étincelant vicomte de Launay; car c’est bien -principalement--je dirais presque uniquement, s’il n’y avait la célèbre -_Joie fait peur_--sous le pimpant habit de ce courriériste sémillant -que la postérité, qui fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et -compose la figure définitive d’un écrivain de ceux de ses traits qui -ont le mieux assuré sa conquête, nous conserve le souvenir de cette -superbe Delphine. - -Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que trahit lourdement le -massif buste du Théâtre-Français, et sur laquelle ne nous édifie pas -beaucoup mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de Versailles, -concourut à cette première manière, ratifiée elle-même par un sacre -collectif de tous les maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées -de cette Aurore. - -Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance avec Victor -Hugo, l’amitié de Balzac, qui lui confia, dit-on, la composition de -quelques-uns des vers de Rubempré, dans _Les Illusions perdues_--(et -jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)--complètent pour -nous la fulguration de cette auréole, sous laquelle notre confiante -mémoire aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la moisson, les -yeux que son amie Valmore--une vraie Muse, celle-là!--fait se rouvrir -éternellement dans ces deux nobles vers: - - La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde, - Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux. - -Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie, -emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de -Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à -les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier, -intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle -amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie, -mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en -attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de _La Tulipe_, dénué -de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui -n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout -autre allure à sa propre destinée. - -Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie, -au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en -offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé, -l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement -éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui -paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de _René_. Et la -lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son -adversaire justement _tombé_: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?» - -Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de -Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil -d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste -effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près -de celle qui avait été Juliette Récamier--M. de Chateaubriand et M. -Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier -devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège -propos: «Sortons de cet ossuaire!»--Dès ce soir-là Delphine n’était -déjà plus Corinne. - - * * * - -Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous faut remonter pour -trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en -religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me -glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on -me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié -le printemps dernier: _Le quatuor des masques_. Il s’agissait de quatre -amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais -assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, -d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset, -mais une Gourouli au roucoulement plus suave. _Atavis edita regibus_, -fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les -princes des _Mille et une Nuits_, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une -odeur d’_athergul_ flotte sur ces chants nourris de confitures de -roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y -ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif, -du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de -langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui -sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus -noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore. - -On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour -mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les -parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre -fragment de la _Prière pour Tous_ auquel on puisse le comparer». - -Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable -nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre -aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au -contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus -et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru -offrir d’excessif. - -La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé: - - Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums, - Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes! - -Et sur cette incantation les spirales montent, brumeuses ou tièdes, -opalines ou azurées: tendres parfums printaniers; aigres relents -automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles demeures -réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux senteurs vétustes. -Et toute la litanie odorante des cheveux aux aromes amoureux, du vin -conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris -cher, aux linges légers; du santal dont le satin ligneux double -et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats -transpire la nature tout entière: la terre détrempée, l’aire des -moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et -de jeux doux comme aux registres d’un orgue: - - Torpeur claustrale éparse aux pages du missel, - Acre ferment du sol qui fume après l’ondée. - -La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine -odeur du thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire -dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune -fille, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait - - Un vase d’Orient où brûle une pastille. - -L’invocation: _A une statuette de Tanagra_ est pleine d’une saveur -antique: - - Tes deux bras étendus éloignent les offenses; - Dans la coupe fragile et sûre de ta main - J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses - Répandant son parfum au fil de ton chemin. - -Les _Paysages_ évoquent d’un rythme baudelairien, d’ingénieuses -comparaisons pour leurs successifs états, leurs diverses parures. Les -strophes à _Hébé_ sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un -auguste enseignement et d’une langue divine comme la démarche et le -péplos même de la déesse: - - Belle proie indocile ou molle du sommeil, - Toi que l’amour lutine et baise sur les joues - Si fort que ton visage en est encor vermeil, - Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues. - -La _Mélancolie_ est un site de Millet. Les _battements dolents_ de -l’airain font fuir du clocher de l’église en même temps que leur écho -fait s’envoler du cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon -de souvenirs. - -_L’Invocation_ aurait plu à Leconte de Lisle. Elle respire son souffle -païen et s’élève comme un de ses plus célèbres poèmes contre - - La honte de penser et l’horreur d’être un homme. - -Elle redemande aux rustiques divinités toutes les forces et toutes les -grâces dont les bêtes émoussent ou déçoivent tant de maux, intolérables -pour notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et l’auteur de la -_Mort du Loup_ eût aussi goûté cette exécratoire libation en sa boutade -profonde. - -La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, revêt la -métaphysique de Sully-Prud’homme d’une parure qui n’est pas sans faire -penser à Léon Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est -un cantique d’amour d’une grave et gracieuse beauté, plein d’une -intense ferveur, d’une digne résignation préventive aux inévitables -changements, et qui se clôt sur un vers précédemment cité, un vers -exquis, une pensée égale: - - Notre amour est le vase empli d’or et de nard - Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre; - Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard - _Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre_. - - Notre jeune ferveur et nos effusions - Iront grossir la somme inutile des choses... - Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions - Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses! - -J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits de la jeune -femme poète, un crépuscule des dieux qui eût dignement complété -cette publication dont la _Revue de Paris_ a droit d’être fière. -Un filial--et sans doute cette fois héréditaire regret de la grâce -antique, déjà sensible dans la prière à la statuette, dans les stances -à la déesse de la Jeunesse, et dans la païenne oraison aux dieux -gardiens de troupeaux--s’y accentue; et comme un soupir de Virgile -s’unit au souffle de Chénier dans ce nostalgique élan vers - - Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés. - -Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, après la forte et -farouche Ackermann, voici surgir encore des Muses, à qui semble dévolu -de matérialiser le plus subtil, de proférer le plus ineffable. - -Parmi elles, Mme Edmond Rostand, cette rêveuse et radieuse Rosemonde -de qui Leconte de Lisle admirait la riante beauté et dont il goûtait -le sensible accord--module sur ses introuvables _Pipeaux_ des notes -ravissantes. L’épigraphe en pourrait être le délicieux vers de Villiers -de l’Isle Adam: - - Des roses pleines de rosée. - -Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord une confession à -l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner tous les innocents plaisirs -goûtés avant sa rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui -s’achève sur ce joli trait: - - Pardon de toutes les années - Où je ne te connaissais pas. - -Puis un testament poétique où la donation de tant d’ingénus trésors de -jeune fille, parmi lesquels - - Tous mes petits rubans de toutes les couleurs - -se couronne par cette clause: - - Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs. - -C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut entendre moduler sur ses -touchants pipeaux d’une juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un -accent attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas été des -témoins de cette avant-dernière répétition du Cyrano, au cours de -laquelle le rôle de Roxane, en l’absence de l’interprète, fut tenu par -Mme Edmond Rostand; comme si les spectateurs incessamment renouvelés de -cette belle œuvre eussent encore droit à cette illusion d’espérer le -renouvellement de cet incomparable prestige. - -Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà son chant est digne de -son nom, ce biblique nom d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en -hébreu: grâce, amour, prière. - -Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en celui dont j’avais -tout d’abord, pour mon poète, alors mystérieux, élu la mystique -allégorie? Mystique et profane aussi, comme la double inspiration de -cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la chanter, cette _Colombe_: - - J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux, - Des vases transparents où le lilas se fane, - Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux, - Des flacons de poison et d’essence profane. - -Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont le vol parfume nos -esprits, comme ces oiseaux dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à -travers les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, les -blanches ailes imprégnées d’essences. - - - - - VI - - A MADAME ERNEST HELLO. - - - - - L’APOTRE - - (UNE LECTURE D’ERNEST HELLO) - - L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève. - - ERNEST HELLO. - - -I - -Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello appelait la _petite -critique_, c’est de se récrier chaque fois qu’une plume nouvelle -s’exerce autour d’une mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont -l’œuvre et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi qu’on en dise, -peu célèbres, œuvres parfois admirables vraiment, presque inconnues, -vers lesquelles l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette -_charité intellectuelle_ dont le noble écrivain que je nommais tout -à l’heure l’implorait en vain. Et ce sont alors force quolibets, -parfois insuffisamment neufs et maigrement spirituels, à l’adresse -du soi-disant inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, ne -demande qu’à faire connaître et apprécier davantage, en même temps -que de nobles pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur ont les -premiers rendu justice. - -Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert tout d’abord--s’en -étant fait renseigner de la veille,--ladite petite critique pour -attaquer ou accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend un -culte plus conscient. - -De pareils traits ne sont pas pour détourner--non de réparations ni de -réhabilitations, longs mots un peu vains--les œuvres ayant toujours -tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation n’est -pas le meilleur signe, mais des rappels d’attention pareils à celui -que je voudrais aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux -dont M. Huysmans a justement pu écrire: «Le véritable psychologue du -siècle, ce n’est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont -l’inexpugnable insuccès tient du prodige.» - -«Pour moi--formulait Barbey d’Aurevilly en 1880, après nombre de -lumineux articles consacrés à Ernest Hello--j’ai fait ce que j’ai pu -pour cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, deux fois, dix -fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la main malheureuse. J’ai ouvert -ses livres, j’en ai exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop -ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, peut-être par -l’unique raison qu’il la méritait.» - -Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, amené une réimpression -de _l’Homme_, laquelle, bien qu’il me semble assez favorablement -accueillie, n’a pourtant, pas plus que la très originale étude de M. -Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu vaincre l’inexpugnable -insuccès, qui tiendrait véritablement du prodige s’il ne tirait son -explication de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce drame est -suspect d’avoisiner les choses divines, les hommes lui ont toujours -préféré Brutus, les trois Horace et Léonidas.»--Et nul éditeur ne se -trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous donner une quatrième -édition de la traduction par Hello du _Livre de la bienheureuse Angèle -de Foligno_, l’introuvable volume dont si on en ordonne la recherche -à quelque libraire consciencieux, ce dernier vous répond d’un ton -attendri de pitié: «A quoi bon prendre une commande pour laquelle avant -vous plus de vingt communautés sont inscrites?»[39] - - [39] Dans l’intervalle cette réimpression a paru. - -Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest Hello se devrait -emprunter à lui-même, s’extraire, ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé, -d’une attentive lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches -élues et émues, à coups rapprochés des fragments de ses livres les -mieux représentatifs de sa personnalité propre, l’homme douloureux -qu’il fut, l’inspirée _vox clamans in deserto_ qu’il avait conscience -d’être, le maître qu’il est aujourd’hui dans l’appréciation de -plusieurs, et qu’il deviendra plus amplement dans l’admiration de tous. - -C’est une précieuse surprise, grâce à quelque improvisée exposition, -dans certains musées de province, encore en telles villes natales, -de grands morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au cours -d’une visite désheurée et désœuvrée, des images d’inégal mérite, des -figurations oubliées ou inconnues d’un maître ou d’une muse, des -portraits qu’un abandon ou leur valeur artistique moindre a fait -négliger par la reproduction courante, et qui présentent tout à coup -sous une acception plus frappante, parfois plus sincère et fidèle, les -traits familiers d’une personne célèbre, à laquelle un crayon souvent -moins autorisé, mais plus sensible, a conservé plus de physionomie -vraie, un aspect plus véridique et plus prenant. - -J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait, à Douai de Marceline -Desbordes-Valmore, sans omettre cet œil étonnant, le sien, que son -père, le peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps, -_fignolé_ au centre d’une guirlande de myosotis, avec tout le précieux -_léché_ d’une armoirie sur la portière d’un carrosse. Encore, à -Versailles, certains portraits de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse, -ou--celui-là l’œuvre d’un maître,--ce singulier dessin récemment -exhumé par M. de Nolhac, ce cadavre de Napoléon III, en uniforme, -dans son cercueil placé debout, pour mieux poser devant le crayon -de Carpeaux, qui retraçait l’impériale momie aux moustaches cirées -piquant de droite et de gauche, telles que deux longues aiguilles, la -ruche d’une garniture intérieure de cette bière.--C’est à Versailles -aussi,--dans cette toile où cette fois encore, un peintre célèbre, M. -Gérôme, a fait se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs -siamois,--ce portrait auquel il est sans doute donné de fixer pour -l’avenir la cycniforme silhouette de celle qui fut l’impératrice -Eugénie. Repliée en effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé -de perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze empire, cette -dame de beauté vantée qu’on demande en vain à de ses plus célèbres -effigies, nous apparaît là, vraiment très enchanteresse, profilée sur -l’eau sinueuse du velours bleu d’un manteau de cour. Et c’est, dans -ce curieux makimono français, avec de rares roueries de dessin, des -silhouettes contemporaines hiératisées, entre lesquelles, le duc de -Cambacérès, tel qu’un bonapartiste Confucius, méditatif et debout sous -son _gazon_ linéamenté savamment. D’un maître encore, Eugène Delacroix, -en certaine exhibition de la rue de Sèze, un bout d’esquisse, mais à -quel point pénétrante et résurrectrice de Mme Sand, abritant, sous un -rond chapeau d’amazone au voile de gaze, deux yeux ardents et veloutés, -deux charbons cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes. -Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits de Balzac, trop voué à -l’unique figuration de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine, -nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce miroir d’âme que sont les -traits d’un visage, avec l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre -arborisation d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire. - -C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses trop peu connues, bien -que dix fois renouvelées par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et -définitifs portraits plus poussés d’après le même modèle; après la -saisissante étude d’un si beau style, de M. Léon Bloy, dans son brelan -d’excommuniés, et les intéressants travaux de M. Charles Buet, se peut -encore interroger, ainsi qu’une des sanguines ou sépias dont je parlais -tout à l’heure, la présente incomplète ébauche dont le seul mérite est -d’être surtout composée de traits épars dans l’œuvre et repris à cet -Hello même, auquel il est temps de faire une place plus ample entre nos -bibliothèques et nos musées, nos panthéons et _voies triomphales_. - -Une lettre récemment éditée de Balzac à Mme Hanska nous a donné, -du fait d’une de ces rétrospections qu’apprêtent les publications -posthumes, de voir se projeter, moins comme un projet que sous forme -d’une projection anticipée, le très net schéma de sa colossale comédie, -alors ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une ponctualité -historiée, mais non sensiblement modifiée; en un mot, dans un écrivain -encore presque juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très -exactement accompli, mais dont ces fatidiques annonces, dès ses -débuts, n’auraient pu que paraître outrecuidantes et infatuées à un -Sainte-Beuve ou à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une amie -qui devait devenir sa femme, quelles que fussent la conviction de sa -mission et la certitude de son génie, pouvait seul ainsi parler de -lui-même. Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement confié -à celle qui, par ses soins intelligents, eut une noble part dans son -œuvre et, par conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que cette -œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil du penseur puissant et -original, de l’écrivain dont une stricte et neuve magnificence de style -caractérise la manière et drape l’idée sans la voiler, ne se fût sans -doute pas accommodé autant que Balzac d’un auto-panégyrique nominal; -mais la rancœur du silence autour de ses travaux de forme souvent -superbe, toujours généreux d’essence, et dont il avait cette juste -opinion qu’ainsi qu’un ostensoir dont ils brandissaient le Dieu, ils -méritaient de s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs rayons -le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel malaise, cette lancinante -amertume des grands méconnus: le malentendu que crée autour d’eux leur -propre fierté, dirai-je, rétractile devant la malice des envieux et la -légèreté des faibles, nous permettent de penser qu’Hello ne refuserait -pas de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont nous détachons -les lignes de son œuvre, pour le présenter à ceux en qui s’ignore le -désir de le connaître et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit, -a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant un homme grand et -profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il -l’a désiré.» - - * * * - -«Parmi ces vérités que le genre humain déserte et pour lesquels la -conscience humaine a des surdités étranges, en voici une: la justice -envers les vivants; il faut rendre justice aux vivants. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Le genre humain aime les morts et n’aime pas les vivants. Quand un -homme est vivant, sa grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait -même de son existence actuelle. - -«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir qu’il était grand. -Ce crime invraisemblable et monstrueux est le fait habituel, presque -universel de l’histoire humaine. - -«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce crime invraisemblable -et monstrueux n’est pas remarqué de ceux qui le commettent. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la -postérité lui rendra justice.» - -«Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie... - -«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de -vous... - -«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans -le seul moment où vous soyez chargé de lui! - -«Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez -sa gloire, vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de -vos coups... - -«Et vous oubliez que cet homme de génie que vous ne craignez pas -d’enfouir dans la vie présente, sous le poids de votre oubli, vous -oubliez que cet homme, avant d’être un homme de génie, est d’abord et -principalement un homme. - -«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de -génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la -souffrance. - -«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être -maladive, certainement incommensurable à vos pensées. - -«Et le fer dont sont armés vos petits bras font des blessures atroces -dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre; et les coups -redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés -exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le -sang d’un autre. - -«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements -singuliers. - -«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment -ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas[40].» - - [40] _Les Plateaux de la balance._ - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tels sont les premiers et principaux traits pour la terrible et dolente -effigie de la victime sublime. Complétons-les de ceux qui suivent: - -«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus, non pas à la réputation, -mais à la gloire: lisez leur histoire. Interrogez-les; ils vous -répondront qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, -plus de force qu’il n’en fallait pour créer mille chefs-d’œuvre. -Ils ont passé des heures, qui auraient pu être belles et fécondes, -à subir le supplice de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus -pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait -le travail fécond de l’art; le découragement leur a volé mille fois -à eux et au monde leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes -ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures de génie, des heures -de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l’espace, qui -auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles -de tristesse et d’accablement! Or cela a peut-être été l’œuvre de la -petite critique. Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu sacré qu’elle -était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle être enterrée vive[41]!» - - [41] _L’Homme._ - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici sublimé jusqu’à la -comparaison christique. Ceci est une des belles pages mystiques -d’Hello: - -«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient d’avoir cherché une -place à l’hôtellerie et de ne pas l’avoir trouvée. - -«Pas de place à l’hôtellerie! - -«L’histoire du monde est dans ces trois mots; et l’éternité ne sera -pas trop longue pour prendre et donner la mesure de ce qui est écrit -dans ces mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait pour les -autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour ceux-ci. La chose qui se -donne à tous se refusait à Marie et à Joseph: et dans quelques minutes -Jésus-Christ allait naître! L’attendu des nations frappe à la porte du -monde, et il n’y a pas de place pour lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon -romain, cette hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille -démons prenant des noms qu’on croyait divins. Mais Rome ne donna pas -place à Jésus-Christ dans son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que -Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce partage. - -«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui -porte une valeur humaine a plus de peine à se placer. Celui qui porte -une chose étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui -qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble qu’on devine qu’il -lui en faudrait une trop grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne -désarme pas l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas -à leur persuader qu’il ressemble aux autres hommes. Il a beau cacher -sa grandeur, elle éclate malgré lui, et les portes se ferment, à son -approche, instinctivement. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître. La terre ne devait pas -non plus lui donner une place sur elle pour mourir, elle devait, au -bout de quelques années, le rejeter sur une croix. - -«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut inhospitalière[42].» - - [42] _Physionomies de saints._ - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -En trois touches magistrales, aux puissants rehauts et d’un saisissant -relief, voilà bien notre petit Christ humain, l’artiste vrai en proie -aux épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire des ineptes, -au fiel de la mauvaise foi des jaloux. Groupées autour du personnage -central, les figures de ces soldats et de ces Judas peupleront -naturellement le tableau, compléteront le terrestre calvaire. - -Voici d’abord l’_homme médiocre_: - -«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il croira vous faire trop -d’honneur en vous comparant à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il -n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations sont prudentes, -ses enthousiasmes sont officiels. Il méprise ceux qui sont jeunes. -Seulement, quand votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je -l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant l’aurore d’un homme -encore ignoré: Voilà la gloire de l’avenir! Celui qui peut dire à un -travailleur inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie, celui-là -mérite l’immortalité qu’il promet. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est la haine du beau. -Peut-être répétera-t-il souvent une vérité banale sur un ton banal. -Exprimez la même vérité avec splendeur, il vous maudira, car il aura -rencontré son ennemi personnel. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«L’homme qui aime n’est jamais médiocre. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il -estime avant tout le bon sens; mais il ne sait pas ce que c’est que le -bon sens. Il entend par ce mot la négation de tout ce qui est grand. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande qu’on s’abandonne. -L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et -sans pitié: ces deux choses vont toujours ensemble. - -«Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir, -l’homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de -cette agonie; il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait -une mauvaise voie; il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme -de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui -opposera du moins les grands _modèles classiques_, comme il dit, les -gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le -vengera du présent. - -«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’on ne le croit et -qu’il ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne -s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures; -il se venge de ne le pouvoir pas en les taquinant. Il fait de petites -infamies qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes. -Il pique avec des épingles et se réjouit quand le sang coule, tandis -que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre, lui, -n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui -ressemblent[43].» - - [43] _L’Homme._ - -Puis, _le Monde_. - -«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de l’air. Là où l’air est -chaud ou froid, le monde s’en va, scandalisé. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. Si un homme vivant se -trouve par accident dans le monde, il faut qu’il se fasse insignifiant, -plus insignifiant même que les autres, parce qu’il est suspect. Pourvu -qu’il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un -moment. Mais comme l’essence des choses ne se trahit jamais longtemps, -il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, -et, dans sa justice, se séparera. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède sera revenu à Paris, -regardera, en face du génie, la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres -du génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il en manque -une[44].» - - [44] _L’Homme._ - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette humaine croix, -de ses deux implicites rameaux chargés du vivant fruit de ses deux -naturels acolytes, le critique vulgaire et le critique généreux -représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux côtés saignants du -crucifié d’art. - -La _Petite critique_: - -«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, pour vous juger, si -vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu’un de ses vieux -souvenirs. - -«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre inconnu; il attendra -votre avis avant d’oser donner le sien. Avant d’avoir une opinion, -il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. -Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus que raideur et -indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de -courage. - -«La critique doit commencer près de l’homme qui attend, le rôle -de l’humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses -descendants». - -Et la glorification des rares prêtres et dignes ministres représentants -de cette critique idéale finalement illustre et illumine la peinture de -cette station sombre: - -«Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la -gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande -que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportions. - -«Gloire étrange et magnifique! - -«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts! - -«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire son nom parmi les -bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité! Consoler le regard et les -ailes de l’aigle! S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir. -Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en actes ce qu’elle -dira plus tard en paroles quand il ne sera plus temps! Le dire et le -faire pendant qu’il est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas -réaliser le rêve des âmes généreuses? - -«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime -postérité. - -«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide de toutes les âmes -qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir. - -«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leurs -ailes; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle -pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs[45]!» - - [45] _Les Plateaux de la balance._ - -Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique et magnanime -citation du maître, que m’adressait récemment elle-même Mme Hello: - -«La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes[46].» - - [46] Le portrait de _l’Envieux_, le chapitre sur _la Réputation - et la Gloire_, la spirituelle _Lettre d’un docteur à Christophe - Colomb_ dans _les Plateaux de la balance_, puis _les torrents de - l’injustice_ avec certain tableau du faux esprit de famille, dans - _les paroles de Dieu_, compléteront, pour un esprit intéressé et - assidu, ce portrait-étude. - - * * * - -Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à -caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste, -conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux -mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement -exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût -indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse. -L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour -lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse -arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée -qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des -commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de -Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais. -Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir -rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de -Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute, -de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression -eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux -églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une -cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.--Les questions chez -l’auteur de l’_Homme_ sont plutôt abordées sous forme de problème ou -de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y -a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est -une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello, -non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au -bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par -surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un _ce qu’il fallait -démontrer_, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances -forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement -rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou -morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent -réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant -aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome. - - [47] Voir le P.-S. à la fin du volume. - -«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.--Celui qui -ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut -Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette -idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer -indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme -à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure -soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme -un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la -rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai, -sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces -moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre -écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;--la photographie: «un -miroir qui se souvient»,--et le romantisme: «l’acceptation musicale -du désespoir organisé».--«La science est la paix des connaissances -réconciliées»;--«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes -sont des désirs qui coulent par les yeux». - -Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment -heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans -le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les -dire.»--«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la -grossièreté.»--«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité -prostitue les larmes de l’homme.»--«Notre chute a la forme renversée de -notre grandeur possible.» - -Le _polémiste_ en Hello est beau de son intransigeance même. Le -chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller -d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son -goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à -son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle, -se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou -bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir. - -Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai -maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un, -en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de -Ferney, Dieu ne l’aime pas.» - -«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je -n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un -gamin oublié.» - -«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait. -Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à -ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que -le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir -de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement -ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les -enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants -terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes -ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, -elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les -reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait -plus de quel nom les nommer.» - -«Ovide, c’est le XVIIIe siècle anticipé; c’est une menace de -versification capable de faire prévoir la _Henriade_.» - -«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont tellement au-dessous de -la critique, qu’elle ne peut, en les regardant, que s’étonner de les -connaître: Horace est de ce nombre.» - -«Il faut pardonner à Virgile l’_Enéide_, en faveur de la quatrième -églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne.» - -L’outrance,--faut-il dire l’outrage?--qui aurait droit de choquer dans -des critiques, acquiert celui de s’exercer dans des anathèmes. - -La phrase suivante nous en développe le motif: «Que de gens savent -par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de -Pélopidas et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle historique -de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l’empire -et devant l’empereur? C’est que le christianisme est là. C’est pourquoi -les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu se mesure à -leur injustice.» - - -Hello se fait _conteur_ comme il fut polémiste, pour la plus -grande gloire de son mysticisme, qui est l’interne flamme ardente -et rayonnante à travers toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à -cette lampe de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents -qui circulent à l’entour des impieux Jérichos pour en anéantir les -murailles; de même il la laisse ici s’atténuer aux proportions -d’une lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. Renforcer -à la lentille de son foyer la séduction d’une vertu ou l’horreur -d’une déformation, c’est la mission de chacun de ces _contes -extraordinaires_, lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes -d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni l’un ni l’autre ne -renieraient _Ludovic_, le suréminent _Avare_, que ceux de Plaute, de -Molière et de Balzac sont contraints de reconnaître pour leur roi. - -Mais le _mystique_ pur est, dans Hello, le plus admirable. J’ai cité -précédemment sa superbe paraphrase du texte évangélique: _Non erat -locus in diversorio_. En voici une autre, entre beaucoup, qui ne lui -cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu par Siméon et par -Anne: - -«Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et -d’Anne, et leurs années continuaient ces siècles, et le désir creusait -en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait -par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et -ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut, -et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les -désirs des anciens pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir -prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment -était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était un Esprit qui le -conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas. - -«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, qui pourtant connaissaient -tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et -profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant leur attente, le vieux -monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions -s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous -le sceptre de César-Auguste. - -«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur -elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par -tous les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces discordes, ne -s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait à sa surface, -c’était le silence de ceux qui attendaient dans les solennités -profondes du désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c’était -à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les -ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si -on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence était la chose qui -_se faisait_, à son insu, sur sa surface. - -«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un -silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était -un silence positif, au-dessus de toute action. - -«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon -et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus? -Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle -façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence? - -«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur -vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total, -où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la -succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans -sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu -durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si -court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient -tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient -convergé? Et ce moment était venu. - -«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se -dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les -années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à -côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de -quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières -précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à -coup dans leur ensemble! - -«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si -elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails -nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est -devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever. -Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce -résumé s’explique par le mot _Amen_.» - -C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans -l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète, -ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette -nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des -phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui -guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient -sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le -texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet -d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création -a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier -venu.»--«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle, -parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»--Et cette -belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de -ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait -donner des ordres dans sa maison.» - -Le volume _Physionomies de Saints_ présente de façon personnelle un -groupe de bienheureux choisis parmi les plus célèbres, comme entre les -moins connus. C’est un jour nouveau que darde sur les premiers l’œil -perçant et ingénieux d’Hello, qui s’applique à faire jaillir de leurs -circonstances des traits négligés ou omis par des _Vies des Saints_ -scrupuleuses et timorées, maladroitement empressées à atténuer ou -effacer d’un type le geste qui personnalise la «singularité qui lui -était propre» selon l’expression de Joubert. Hello les leur restitue -originalement, et c’est encore cette présentation plus sapide qui nous -conquiert aux plus obscurs élus que ce nouveau bollandiste remet pour -nous en sa lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après avoir prié, -il se rendit au palais épiscopal; il paraît qu’il entra d’abord dans -une antichambre où il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas -très bien à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de soleil, et -la chape resta suspendue aux yeux de tous les assistants. Voilà la -scène étrange et simple que nous pouvons méditer à travers le temps et -l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité a quelque chose -à nous apprendre, saint Goar ne s’était pas aperçu de ce qu’il avait -fait. Il avait accroché sa chape au premier objet venu, sans regarder. -Il avait cru que c’était un bâton. Il se trouva que c’était un rayon de -soleil. Mais il est bien permis de se tromper de cette manière-là. - -«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint Goar déclara que -c’était une erreur de placer la perfection tout entière dans le -jeûne et l’abstinence, et que la miséricorde leur était infiniment -préférable.» - -Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses compagnons appelaient -_Frère Ane_, à cause de son extraordinaire stupidité, et qui semble -devoir typiser dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté avec -l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres divines, conclut Hello, -portent le caractère des oppositions résolues dans l’unité.» - -«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un oiseau. Il n’y a guère -dans la vie des saints un autre exemple de la même faculté poussée -aussi loin.» - -Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, personne -ne l’inventerait. Il est extraordinaire. Il n’y a guère de saints, -dans les bollandistes, qui déroute plus que lui les habitudes humaines.» - -_Paroles de Dieu_, dithyrambe chrétien des saintes lettres, adorent -la physionomie des versets élus comme le précédent ouvrage redorait -l’auréole des bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y sont -modulées avec mystère et précision, familiarité et grandeur. - -A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore les traductions et -publications de ce Ruysbrœck si admirable, depuis plus expressément -traduit par M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale. -Puis ces dévorantes visions et instructions d’Angèle de Foligno -préludant par dix-huit chapitres qu’elle intitule dix-huit pas; -contre-partie mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais -Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant dans la voie de la -pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de -ma vie.» Un ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie quinze -pensées qu’il compare à quinze dents. «La triburation des dents, -explique-t-il, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le -sacrement lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de Jeanne Chézard de -Matel, fondatrice de l’ordre du Verbe incarné. - -Les _Plateaux de la balance_ représentent avec l’_Homme_ (le plus -célèbre des ouvrages d’Hello) et _Philosophie et athéisme_ la partie -plus spécialement critique et polémiste de son œuvre. - -Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante nature qui prépare -aussi, tels que d’ethnographiques saisons, les mouvements de l’ordre -social, a l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à leur heure, -une réserve d’esprits-agents congénères qu’elle dote de facultés -similaires, propres à déterminer ou régir telle révolution ou telle -croisade. Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra ou d’un -drame, que les rôles aient été distribués au moins en double afin que -la représentation politique ou la cérémonie religieuse, l’artistique -ou scientifique développement, ne puisse être pris au dépourvu ni -compromis par une abstention ou une absence. Les idées sont alors comme -atmosphériques; elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans le même -instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs et véhicules à peu près -dans la même forme, quand il est nécessaire que la chose soit dite à -cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît ou abdique, et -celui auquel incombait l’office de le suppléer en tire l’occasion de se -manifester avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas atteint. -Providentiels revirements, correctifs invisibles. - -Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un exemple de cette -prédestination en double. Mais Veuillot ne s’est jamais effacé, -précisément peut-être pour s’être senti presser par cette nécessité -de ne pas céder la place à _l’autre_, devers lequel, après d’initiaux -encouragements témoignés, son indifférence pourrait bien avoir été tout -au moins prudence. - -Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui fait tache, selon -l’expression de Baudelaire (il la faut toujours citer quand on -s’attache à de ces méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente -trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, le grand coryphée -de l’Univers, n’était point à la portée de la bouche hautaine d’Hello, -et lui eût toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites. - -Les plus purs et plus durables succès de cette immortelle survie qu’est -la gloire posthume lui seront, on a le droit de l’espérer, de moins en -moins ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume que de -conviction dans cette plainte: «La justice des hommes ne l’atteindra -ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui -promettez.» - -Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui appliquer ce qu’il -écrivait d’un de ses saints: «Voici un saint peu connu et qui réunit -une foule de qualités propres à faire connaître un homme.» - -Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet homme--et j’aime à conclure -par cet extrait d’une lettre que m’écrivait récemment sa veuve--cet -écrivain qui fut une _âme visible_ errante sur la terre; blessée, -souffrante, énergique, courageuse, désolée, fidèle à l’éternelle -beauté, à l’éternelle lumière dont elle avait gardé _le souvenir_. - -«Sa parole, d’une brûlante tendresse, et le pardon qu’il savait -accorder à ses plus cruels ennemis, donnaient à son discours je ne sais -quelle saveur très vigoureuse, céleste et victorieuse, qu’il avait, de -son éternelle patrie, apportée ici-bas!» - - - - - VII - - A OCTAVE MIRBEAU. - - - - - UN SEUL GONCOURT - - Il se flatte de tenir en main la balance - - SAINTE-BEUVE. - - -L’appropriation, l’adaptation, une certaine manière d’être adéquat à sa -visée, à sa vision, à sa vie, n’est-ce pas la formule ensemble la plus -succincte et la plus essentielle du relatif bonheur dont l’humanité -semble susceptible? Certaines femmes, à l’aise dans leur beauté, -quelques gymnastes, souples et assurés parmi le vol périlleux de leurs -trapèzes, en font mouvoir de brillantes images. La disproportion, -au contraire, est, à elle seule, une suffisante définition de la -plus aigre forme du malheur. Fertile en hypocondrie et en spleen, -elle engendre les atrabilaires et les mélancoliques, dont certaines -chauves-souris - - Victimes d’un malaise incurable et formel - -ont naguère essayé la ténébreuse allégorie. - -En littérature, les écrivains qui se contentent d’un succès public, -tout comme ceux auxquels suffit une ésotérique renommée, s’accommodent -également bien de ces deux formes opposées de la gloire. Mais il y en -a d’autres, ceux dont l’œuvre, sans s’imposer à tous du seul droit de -foudroyer, comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à chacun le loisir -d’exercer sa critique incompétente et incomplète, sa bégayante ou -inepte glose, ses jugements superficiels et erronés dont les mauvaises -humeurs et les mauvaises fois, alternées d’incurables incompréhensions, -pour manifestes qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en dégagent -pas moins quelque chose de délétère et de corrosif comme la chute -continuelle sur un marbre, d’une goutte d’acide. - -Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat pétale de fleur rare en -lequel se peut transformer l’impressionnabilité d’un sensitif artiste? -Ceux-là, quel que puisse être le visage de leur désintéressement ou le -masque de leur indifférence, ceux-là sont condamnés à vivre troublés, -véritables _eauton-timoroumenoi_ de notre civilisation, comme ils -le furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux cette appellation -typique: _rongeurs d’eux-mêmes_, et, par ailleurs, cette définition de -leur nature: _maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier_. -(Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient toujours être -lésés.) - -Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que j’y sentais -intéressé, fut, avec et après son frère, un transcendantal exemple de -cette loi d’asymétrie dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la -formule dans cette phrase finale de l’oraison funèbre de Jules: «Il y -avait peut-être après tout là-dessous un chagrin secret. Il manquait à -Jules de Goncourt, apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh! -quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise et on éloigne le vulgaire. -Mais s’il se le tient pour dit et ne revient pas, les plus fières -natures en conçoivent des tristesses mortelles.» - - * * * - -C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés de ne pas voir que -juste, mais loin et pour longtemps, et d’édicter des verdicts qui non -seulement n’ont point à s’amender, mais se fortifient et justifient, -gardant toujours, avec le mérite de l’antériorité, une acuité où les -autres n’atteindront plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la -suave et savoureuse page de Baudelaire que nous lisait l’autre jour, -à Douai, M. Catulle Mendès, la révélant à beaucoup, la rappelant à -plusieurs. Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée, résorbée en -des termes d’atmosphérique langueur et d’électrique résonnance, plus de -l’âme universellement amoureuse de Desbordes-Valmore. - -Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques, d’autres -biographiques seulement, jouent, dans l’édifice d’une réputation, le -rôle des assises premières aux fondations des architectures. - -Et le final groupement en triomphal portique, ou en édifiante chapelle, -de leurs cultes posthumes, de leurs zélations d’outre-tombe, semble -une littéraire transposition de ces constructions-mosaïques de la -foi, de ces temples dont chaque pierre, hommage d’un fidèle guéri ou -d’une ouaille lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi vers -le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants piliers, une -pyramide de chantantes sculptures. - -Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune leur part de -symbolisme ardent, révélateur et mystérieux, sans que l’archivolte ou -l’architrave, l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le listel, -aient plus de droit à notre piété et à nos laudes dans l’élan de notre -foi et l’élancement de notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus -reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de l’église «au cintre -surbaissé» où passent et pleurent les âmes. - -Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article de M. Rosny, la -valeur historique et sentimentale des émouvantes pages de M. Daudet, -dans lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter les dernières -pulsations de l’illustre défunt, et qui sont la dalle même incisée et -fleurie de son littéraire sépulcre--le subtil _portrait contemporain_ -de Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre tous, dans -l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une de ces pierres aux caractères -originaux et prophétiques non démentis par les réalisations ultérieures. - -On pourrait la récrire cette phrase initiale, et s’écrier encore, -aujourd’hui, avec cette solennelle modification reconstitutive: «La -voilà donc _refaite_, cette individualité double qu’on appelait -familièrement les Goncourt»--et réunir enfin dans l’immortalité à ce -_premier arrivé_ dans la mort, ce grand et triste _distancé_ «qui -luttait à chaque pas, comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les -plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo nous a éloquemment -légué l’image dédoublée et désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique, -avait l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement met -un masque de beauté sereine sur les visages qu’elle touche, n’avait pu -effacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une -expression d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir -senti, à la minute suprême, qu’il n’avait pas le droit de s’en aller -comme un autre, et qu’en mourant il commettrait presque un fratricide. -Le mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus à plaindre des -deux, à coup sûr.» - -C’était--ainsi l’ont discrètement relevé ces frères Rosny, dont -la prestigieuse dualité prend dans notre estime et dans cette -Académie Goncourt elle-même la place qu’y laissent libre les -deux fondateurs,--une immanquable occasion pour les échenilleurs -de psychologie et les redresseurs d’histoire, d’infirmer de si -indéfectibles signes. Et la sincérité de la fraternelle affection de -cette «seule personne en deux volumes» ne pouvait guère être moins mise -en doute que la maternelle ardeur d’une Sévigné, pour celle qu’elle -appelait «ses petites entrailles». - -Rangeons-les plutôt, ces admirables hyperesthésies du sentiment, parmi -celles dont la nature vient au secours de l’art, usant des séparations -et des absences, pour en frapper, comme de baguettes divines, les -rochers des cœurs, d’où jaillissent alors de touchants raphidims de -musique, de sublimes hippocrènes de poésie. - -N’y aurait-il pas même à inaugurer, en ces questions, une curieuse -étude de la responsabilité; et, puisqu’on remettait dernièrement en -scène les torts d’une George Sand à l’égard d’un Musset ou d’un Chopin, -à spécifier la part d’agent providentiel de la traîtrise amoureuse, en -matière de fécondation artiste, et de fabrication. - - Des choses inconnues - Où la douleur de l’homme entre comme élément? - - * * * - -Pour nous, c’est sous l’aspect de ce fraternel esseulement, avec cette -pâleur de «spectre pétrifié» et de «fantôme réel», qu’il nous a été -donné de connaître Edmond de Goncourt, «cette pâle figure du frère, qui -semblait reflétée par une lueur de l’autre monde, et avait l’air, sous -le soleil ardent, d’un clair de lune en plein jour». - -Et c’est encore ainsi qu’il nous est apparu, la dernière fois que nous -le vîmes, quinze jours avant sa mort, cet inoubliable après-midi, dont -nous nous appliquons depuis à revivre les heures,--chez notre ami -Octave Mirbeau, dans ce merveilleux jardin de Poissy, qui demeure pour -nous sa prairie d’asphodèles. - -Nous avions dû faire route ensemble vers cet amical dîner; et comme, -retardé, je ne survenais que vers la fin du jour, il m’accueillait de -cet affable geste de bienvenue dont il était peu prodigue, et duquel sa -glorieuse aménité m’a souvent fait fête.--Et dans cette heure dont le -détail nous revient et s’accuse avec une netteté consolante et cruelle, -ce nous fut, entre botanistes orientés diversement, amoureux curieux -et attendris des flores, cent occasions de nous extasier sur celles -que notre éminent hôte horticulteur se plaît à hybrider savamment, -groupant leurs contours dilatés et leurs couleurs exaspérées en une -apothéose de cannas fulgurants et de dahlias inconnus, aux buissons -ardents de pétales et de pétioles où les tournesols semblent flamboyer -et tournoyer tels que des soleils d’artifice. - -Je me souviens d’un delphinium bleu Wedgwood et mauve rosé que le grand -jardinier du _Calvaire_ avait distingué de mon nom, et dont le Maître -admirait les fuseaux d’étoiles aux irisations légèrement candies. Il -y avait encore des penstemons vineux, des tigridias au cœur ocellé, -des phlox à l’odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons de chairs d’un -poisson cru, et des œillets des Alpes aux pétales échevelés comme -des mèches roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès d’une -centaurée de Babylone. Goncourt découvrait, dans les godrons de cette -géante tige d’un gris cendreux de bouillon blanc, un motif nouveau pour -l’enguirlandement gaufré d’un trumeau ou la bordure tuyautée d’un cadre. - -Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier voyait «se décolorer -et pâlir à mesure qu’on approchait du terme fatal et de la petite porte -basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes, ce jour, et notre -mémoire évoque ce noble visage pour lequel une dame d’esprit vif avait -trouvé cette définition humoriste: une perle noire dans de la dentelle. - -Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter l’amitié, -d’entendre la camaraderie, n’était pas du goût de plusieurs, qui -ne savent point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité la -curiosité du phénomène. Goncourt aurait en effet volontiers spécifié -pontificalement (le pontificat n’étant pas pour déplaire à l’un des -auteurs de _Madame Gervaisais_) une différence _ex cathedrâ_ entre -les sentiments professés et la forme qu’il leur donnait dans ce -_journal_ qui était pour lui sa cathèdre. L’importance historique qu’il -attribuait à son jugement le contraignait, croyait-il, à des exécutions -dont la mesure ne sera donnée que par l’intégrale publication -ultérieure de ses manuscrits. «Et il dira tout!» prophétisait -pathétiquement Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales. C’est -sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à le comparer à son -frère, qu’Edmond de Goncourt tenait cet authentique propos: «Je ne -pourrais pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai écrit sur lui.» -Voici un non moins pittoresque exemple: J’ai acheté à sa vente un -pamphlet contre la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie, et -que lui-même faisait profession d’apprécier. En ce cas, n’eût-il pas -été naturel de détruire l’exemplaire venu entre ses mains du libelle -comminatoire? Non, le volume a été gentiment relié par ses soins, et -après avoir complaisamment détaillé à l’encre rouge sur le premier -feuillet, de son écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que le -pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute qu’on va jusqu’à faire -de la chute d’Henriette Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il -signe. - -Au reste, chacune de ces épigraphes si finement calligraphiées par lui -en tête de chacun des livres de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas -un trait de son caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai -encore celle-ci, sur un exemplaire des _Géorgiques_: «Le seul livre de -l’antiquité que je sente.»--Et plus bas, d’une autre encre, comme en -repentir d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.» - -Quant à certaine attitude rigide et frigide, que beaucoup prenaient -pour de la hauteur, mais qui n’en était pas toute,--et qui valut à -cet _amateur_ de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans sa -sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà le tombeau, encore -quelque peu chansonné de ces libelles et de ces placards dont il avait -collectionné les ancêtres typographiques,--ne pourrait-on pas dire -qu’elle lui vint, pour une part, avec de la timidité naturelle et un -peu de gaucherie, de «ces pieds embarrassés dans un pli traînant de -linceul»?--Et, pour l’autre, de ce sentiment conscient d’inadaptation -dont je parlais au début de ces lignes, et qui, du fait d’un anankè -fatal, d’un magnifique _ad augusta per augusta_, d’un _pas de chance_ -glorieux, continuait de faire lutter le grand sensitif refoulé, -contre des achoppements contradictoires ou risibles tous issus du -même malentendu qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre, -le premier volume des deux frères. Car, en ces dernières années, -n’était-ce pas lui-même, le titulaire vénéré du banquet à lui offert -par de fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent -maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et sa carte, confessait, -dans son journal, avoir vainement cherché, de retour en sa maison -d’Auteuil, de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé par -l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle? - -Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle pas exclamée: -«C’est bien ma veine!» l’ombre de ce doux irrité, en présence des -travaux de voirie qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste? -Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis dont il était -l’hôte) l’éloignement de sa demeure et la soudaineté de sa fin -privaient d’être enseveli dans ce deuxième drap dont son frère avait -emporté le premier et dépareillé la paire,--ce linceul dont le pli -traînant avait, toute sa vie, embarrassé la marche du survivant;--lui -qui ne fut pas, en outre, tout à fait exempt de ces habillements -funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait et desquels -la crainte lui avait fait, plusieurs fois, répéter d’un de ces -pittoresques dires qui lui étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas -me présenter devant le bon Dieu, habillé comme un Polichinelle!» - - - - - VIII - - A MADAME POLOVTZOW. - - - - - TOLSTOI ESTHÉTICIEN - - -On me demande mon avis sur le récent opuscule de Tolstoï, intitulé: -_Qu’Est-ce que l’art?_--sous le prétexte vaniteux que mon nom figure -dans cet écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage -rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach. Interrogé sur l’œuvre -d’un poète, Edmond de Goncourt donna une fois cet exemple peu commun -d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous, fit-il, que je vous -réponde là-dessus, _moi qui ne sais même pas quand un vers est sur -ses pattes_? Je me donnerai donc bien de garde de ne pas me régler -sur un si prudent conseil de tact en une question d’Esthétique -transcendantale, où le maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec -leurs citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner pour -satisfait de leurs définitions et de leurs textes. Je remarquerai -seulement qu’après avoir glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le -Sar Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin. - -Cependant, puisque l’illustre auteur de Michaïl qui serait sans doute -étonné d’apprendre combien sont peu symbolistes les vers dont j’ai -interprété cette œuvre de lui, délicatement sublime, me fait l’honneur -de me nommer même confusément, je me permettrai, sur ce propos de son -dernier-né, quelques réflexions moins nébuleuses. - -«Toute la création est mangeante et mangée, écrit Hugo; les proies -s’entremordent.»--Donc avant de dévorer tant d’esthéticiens pour nous -les nommer pêle-mêle, Tolstoï esthéticien s’était vu lui-même dévoré -par Nordau esthéticien, faute à ce grand romancier et à ce physiologue -considérable d’avoir pratiqué le conseil de Goncourt. - -Relisez ce passage de Nordau sur Tolstoï, en remplaçant le mot -_science_ par le mot _art_, et vous serez surpris de la part d’un -artiste ayant donné de si authentiques preuves--de l’application qui -se peut faire de ce jugement, au livre qui nous occupe: «La science -véritable n’a pas besoin d’être défendue contre des attaques de ce -genre. L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de mise à l’égard de -Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais ses plaintes et ses railleries -sont en tout cas enfantines. Il parle de la science comme un aveugle -parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun soupçon de sa nature, de -sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s’occupe.»--Je le -répète, appliqué à l’art, et dans le cas présent, le passage n’est pas -moins vrai--et combien plus curieusement du fait de ce grand artiste! -Et c’est encore la phrase de M. de Vogüé qui nous servira d’explication -pour cette anomalie: «Ces phénomènes qui lui offrent un terrain si -sûr quand il les étudie isolés, il en veut connaître les rapports -généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux -causes inaccessibles. Alors ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide -explorateur perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions -philosophiques: en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la -nuit.» - -C’est que, selon le dire lumineux de Taine: «Parmi les œuvres humaines, -l’œuvre d’art semble la plus fortuite; tout cela est spontané, libre -et, en apparence, aussi capricieux que le vent qui souffle. Néanmoins, -comme le vent qui souffle, tout cède à des conditions précises et -à des lois fixes; il serait utile de les démêler.»--Or, par une -catégorique répartition d’attributions, il ne semble pas toujours que -le producteur de l’objet d’art ait particulière qualité pour raisonner -de son essence. C’est alors que _ce regard si clair s’obscurcit_, que -_l’explorateur perd pied_, et qu’en lui, autour de lui il ne sent que -le néant et la nuit. Permanente vérification de cette instruction de -l’apôtre sur la nécessité pour chacun d’une haute et sereine conscience -de sa vocation. Les uns ont le don des langues, les autres, le don de -les interpréter. - -Certes, loin de moi de m’élever contre le labeur humain, voire assidu, -opiniâtre, constant, indispensable à la technique de l’art pratiqué; -mais pour son aboutissement mystérieux, génial et vraiment divin, -l’Art a ceci de précisément constitutif de sa nature, qu’il est -presque nécessaire de n’y plus penser pour l’accomplir: «Je l’ai fait -sans presque y songer» le vers de Musset peut être un impertinent -badinage d’écolier, en même temps que le résumé conscient de ce qu’il -faut d’oubli de soi au savoir pour reconquérir la grâce. C’est ce que -nous représente l’immortelle maxime d’Okousaï, s’apercevant après la -production de son inimitable _Mangua_ qu’il n’a par elle appris que -le secret d’apprendre; et ce secret qu’il ne nous livre pas (et qui -nous apparaît aussi triomphalement à Haarlem dans l’examen des derniers -Franz Hals),--et bien notamment dans toute l’œuvre de Whistler, c’est -l’art de ne pas tout dire, le secret de ce qu’il faut paraître avoir -oublié. Mais avant ce suréminent degré de perfection, plus souvent -pourtant grâce à lui, l’art peut émaner et rayonner de ce que l’artiste -a tenu pour un embryon, pour une ébauche; pourvu qu’il ait simplement, -sincèrement, chaleureusement tenté de lui infuser un peu de son respect -pour lui et de son amour. - -Sollicité un jour de donner une définition de l’œuvre d’art, il ne me -déplaît pas d’avoir répondu: _L’œuvre d’art_, c’est _l’amour ayant -autre chose que lui-même pour objet_. Le chemin de l’art, c’est (je le -répète, sans préjudice de la technique, mais quant à son aboutissant -divin) ce sentier du conte de Fées dont on ne pouvait rencontrer -l’accès qu’à la condition de ne le plus chercher. - -L’art c’est le dieu dont la vision directe serait foudroyante et qui se -voile d’ombre pour dicter ses lois. Et plus tendrement, c’est Eurydice -qu’Orphée ne saurait reconquérir qu’à la condition de ne la point -revoir avant l’expiration de l’épreuve. Moïse-Orphée-Tolstoï a voulu -voir Dieu et considérer Eurydice, que dis-je? les dévisager, au cours -même de son inspiration et de son chant: c’est pourquoi, pour cette -fois, Dieu s’est abstenu et Eurydice a fui, désenchantée. - -Je me suis laissé dire, par notre chère et véridique Judith Gautier, -le jour où je l’ai le moins écoutée, qu’elle-même et son ingénieux -père, qui en voulait à Stendhal de manquer de style, se seraient -concertés pour organiser (saint Orphée me passe l’expression) à propos -du livre: _l’Amour_, de Beyle, cette _scie_, en forme de canon, -laquelle ne serait peut-être pas sans s’appliquer plus exactement à -l’opuscule de Tolstoï: «L’as-tu lu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi -non plus. Recommençons.» Et après un temps:--«L’as-tu -relu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi non plus. Recommençons!» - -Hugo a, dans quelque poème, amplement paraphrasé la prépondérance -du libelle spirituel par-dessus le pédant _infortiat_. Quelle que -puisse être sa prétention au libelle, cet _infortiat_-là c’est le -pédant opuscule de Tolstoï. Et ce libelle délicat et délicieux qui le -vainc et le nargue, profond sous sa désinvolture sémillante, c’est le -_Ten o’clock_ de Whistler, malicieux, subtil et par places sublime -catéchisme d’art dont Tolstoï n’a point parlé, et où l’on voit, sur la -fin, l’art, _coquine cruelle_, fuir les pédants, pour rejoindre ses -préférés, _ses amants de cœur_ (desquels il est, l’admirable Whistler) -«indifférente à tout, dans sa camaraderie avec eux, excepté à leur -vertu d’affinement.» - -Les Orientaux ont, en leurs poèmes, une jolie façon de multiplier les -charmes, les pouvoirs, les mérites de l’amant. Ils parlent de lui au -pluriel, et au lieu de: il aime, il va venir, écrivent: ils vont venir, -ils aiment. - -La _coquine cruelle_ de Whistler, nous offre un similaire artifice de -langage. C’est faire de l’art une Galathée, toujours en fuite vers les -saules, mais en posture assez alléchante pour s’offrir au plus digne -de la saisir. _Sed cupit ante videri._--C’est donc avec l’illustre -portraitiste de Lady Campbell,--et j’ai le bonheur de pouvoir dire: -le mien, que nous nous insurgeons contre la théorie apologétique -du chef-d’œuvre accessible à tous. Ne serait-ce pas faire par trop -voisiner Eschyle et Shakspeare avec M. Georges Ohnet. Le _Prométhée -enchaîné_ et le _Roi Lear_ avec le _Maître de Forges_?--C’est aussi -avec Baudelaire, à l’autorité d’ailleurs récusée par l’auteur du -_Qu’est-ce que l’art?_ que nous nous faisons gloire de proclamer que -«les affaires d’art ne se traitent qu’entre aristocrates, et que c’est -la rareté des élus qui fait le paradis». - -Enfin, c’est à un ironiste mot de Madame Forain que nous laisserons -de formuler sur la question un jugement en apparence léger, -caractéristique en tout cas. Comme on s’étonnait devant elle de ce -titre de questionnaire pédant banalement interrogatif: _Qu’est-ce que -l’art?_--«Oui, s’exclama notre humoriste amie, bien un titre trouvé -_par un riche qui fait sa chaussure lui-même_!» - - - - - IX - - A ANDRÉ DE SAINT-PHALLE. - - - - - LE GRAND OISEAU - - (LÉONARD DE VINCI) - - Pour voir si le Mont Blanc ou quelque autre bas-fond - Ne vient pas heurter sa carène. - - (VICTOR HUGO.) - - -Il est parlé dans l’apocalypse d’un ange qui, descendant du ciel un -petit livre à la main, posait un pied sur la mer, l’autre sur la -terre.--«Allez prendre le petit livre!» criait une voix. «Prenez-le et -dévorez-le--confirmait l’ange--dans votre bouche, il sera doux comme du -miel.»--«Je pris donc le petit livre et le dévorai, ajoute l’apôtre, et -dans ma bouche il fut doux comme du miel...» - -Saint Jean ayant dévoré le petit livre, nul vraisemblablement ne -connaîtra, dans le temps, ce que le petit livre enfermait. Cependant, -il viendrait à se découvrir que ledit petit livre n’était autre qu’un -prototype du _Cahier sur le vol des oiseaux_, de Léonard de Vinci, que -nous n’aurions vraiment pas trop lieu d’en être surpris. - -Rien de plus mystérieux, en effet, que ce mince cahier à la couverture -d’un grain de massepain et d’un ton de _plaisir_ dont la typographie -viennoise nous offre un _fac-simile_ extraordinaire. Ce cahier de -trente pages, mentionné pour la première fois en 1637, envoyé à Paris -par Bonaparte en 1796, volé à la bibliothèque de l’Institut avant 1848, -racheté à Florence en 1867 par le comte Manzoni, puis finalement, en -1888, par M. Sabachnikoff. Trente pages, dont les péripéties reportent -à cette légende du _Sancy_, moins précieux diamant dont les hasards -de la guerre allaient jusqu’à le faire extraire des entrailles du -serviteur exhumé qui, lors du péril, l’avait avalé pour le conserver à -son maître. - -Admirable matière à faire réfléchir sur les entraves aux inventions et -sur les vicissitudes de la gloire, que l’histoire de ce manuscrit, une -première fois dérobé aux héritiers de Melzi, l’élève et le légataire de -Léonard, puis rapporté, dix-sept ans après, au chef de la dite maison -Melzi qui l’abandonnait au restituteur, en s’étonnant seulement «qu’il -eût pris cette peine!» - -Or, ayant moi-même goûté au petit livre, je le trouvai d’abord un peu -amer, contrairement à l’apôtre; ensuite doux comme le miel. - - * * * - -Les quelques _mesures pour rien_ par où débute le fascicule pourraient -bien avoir, volontairement ou fortuitement (un subtil penseur a écrit: -«Ses paroles, quoique vraies, ne pénétraient pas son esprit,»), une -signification allégorique sous leur apparence accidentelle, épisodique -et désintéressée. Elles enveloppent et protègent le sujet comme d’une -gangue arcane et symbolique. Il y est traité de l’art d’empreindre les -médailles: celle qui allait sortir de ce moule était bien curieusement -frappée. On y indique ensuite la façon de piler le diamant en -l’enveloppant dans du plomb. Encore on pourrait croire, un mythe de -l’opération qui va pulvériser, dans les pages qui suivent, un si -incroyable secret, par bribes comme intentionnellement embrouillées et -disjointes, pour ne le livrer au monde qu’abrité du voile d’énigme qui, -seul, permet d’en soutenir le fulgurant éclat; en laissant--comme dans -le _Scarabée d’or_--la découverte et l’usage - - Dieu cacha, l’homme trouva. - -à celui qui saura reconstituer le diamant gravé de telle recette -surnaturelle et de cette trouvaille absolue qui, assimilant les hommes -aux oiseaux, est bien voisine d’en faire des anges. - -Suivent les moyens de faire «une belle couleur azur» et «un beau -rouge», nuances du ciel et du couchant parmi lesquelles notre humanité -_volatilisée_ va pouvoir s’ébattre, faire des coupes et des brasses. - -Puis l’ouverture prélude, magistrale et sérieuse: «La science -instrumentale ou machinale est très noble, et par-dessus toutes les -autres très utile, attendu que, par son moyen, tous les corps animés, -qui ont mouvement, font toutes leurs opérations...» - -La figure 23 seulement commence à distiller le miel et dissiper -le mystère. De la forme et de la grandeur d’un timbre-poste, elle -représente sommairement mais expressivement un homme ceinturé d’un -appareil assez semblable à celui dont les campagnards occupés -emprisonnent prudemment leurs marmots pour leur apprendre à se mouvoir -et à marcher en même temps qu’il les garantit des chutes. Soutenus -sous les aisselles dans cette armature roulante, ils y sont maintenus -debout, oscillant de-ci de-là. - -Voici le commentaire de cette vingt-troisième figure: «_l’Homme dans -les volatiles_--notez cette désignation--a à rester libre de la -ceinture en haut, pour pouvoir s’équilibrer, comme il fait dans une -barque, afin que le centre de sa gravité et de l’instrument se puisse -équilibrer et se changer, où nécessité le demande, au changement du -centre de sa résistance.» Et dès lors nous voyons, à n’en pas douter, -que, sous l’apparente modestie de son titre d’histoire naturelle, le -_Codice_ ne traite de rien moins que du _vol des oiseaux humains_; en -un mot, du droit de _volitation_ de notre pesante espèce, que voici -retrouvé, dérobé aux méconnaissances et aux spoliations par un essaim -de laborieux complices de ce Léonard-Prométhée--nous dotant cette fois -de l’éther. - -Dieu l’a prise du doigt pour la conduire au port, cette _bouteille à la -mer_, qui contenait l’espace! Et nous n’avons plus qu’à proclamer dans -l’attente d’une mise en œuvre définitive de ces préceptes surhumains -par quelque Nadar-Edison de la mécanique aérostatique ce vœu enfin -comblé du poète des hirondelles: - - Des ailes! des ailes! des ailes! - Comme dans le chant de Ruckert, - Pour voler là-bas avec elles - Au soleil d’or, au printemps vert! - - * * * - -Viennent des conseils _pratiques_, scientifiques, détaillés à -_L’Homme dans les volatiles_; des avis--entremêlés de discussions -avec _L’Adversaire_--réglés sur l’exemple des oiseaux, l’inspection -expérimentale de leurs instincts, l’examen de leur industrie, pour -diriger fraternellement Adam au milieu des espaces, apprendre à -Deucalion à se conduire, se maintenir et comporter à travers les nues. -Parfois on dirait qu’il ne s’agit que d’une étude naturaliste du vol -même des _Légers navigateurs du vent_, selon la jolie expression de Mme -Valmore: «Toujours le mouvement de l’oiseau doit être au-dessus des -nuages, afin que l’aile ne se mouille pas, et pour découvrir plus de -pays, et pour fuir le péril de la révolution des vents parmi les gorges -des monts, lesquels sont toujours pleins de tourbillons et tournants de -vents.»--Mais ce n’est qu’une similitude et un tremplin pour s’élever à -la déduction, au direct conseil. Et l’alinéa conclut ainsi: «Et outre -cela, si l’oiseau se tournait sens dessus dessus, _tu as_ un large -temps pour le retourner en contraire, avec les ordres déjà donnés, -avant qu’il retombe à terre.»--Plus loin: «A b c d sont quatre nerfs de -dessus, pour élever l’aile... bien qu’un seul de cuir tanné, gros et -large, pût par aventure suffire; _mais pourtant, à la fin, nous nous en -remettrons à l’expérience!_» - -En somme, _tout ce qu’il faut pour planer_, strictement déduit, -démonté, démontré réellement par A plus B en techniques propos qu’il -semble vraiment n’y avoir plus qu’à approprier, adapter, exécuter, -mettre en fonctionnement aérien, en exercice supraterrestre, en -circulation interplanétaire. - -Mais soudainement l’éducateur Icarien s’interrompt, comme sous le heurt -préventif et irrévérencieux de la stupide incrédulité coupant la parole -au _spéculateur des oiseaux_, suivant son propre terme, au milieu de -ses spéculations sublimes. Et Léonard interjette ce rappel à l’ordre -admirable: «Et la menterie est de tant de mépris que si elle disait de -bien grandes choses de Dieu, elle ôte de la grâce à sa déité; et la -vérité est de tant d’excellence que si elle louait des choses minimes, -elles se font nobles. - -(En marge.) «Mais toi qui vis de songes, il te plaît plus les raisons -sophistiques et coquineries des hâbleurs dans les choses grandes et -incertaines, que de certaines naturelles, et non de si grande hauteur.» - -Puis tout aussitôt après, dis-je, ce rappel à l’ordre, au sérieux, -à la question, nous reprenons le fil des démonstrations matérielles -éthéréennes. «On te rappelle (au _spéculateur des oiseaux_) à -l’auditeur écolier sans doute absent et irréel, mais docile et attentif -dans l’avenir, et suscité par le vouloir impérieux du maître voyant -qui le prémunit ici contre l’erreur d’Icare; on te rappelle comment -ton oiseau ne doit pas imiter autre chose que la chauve-souris, à -cause de ce que les membranes sont une armure ou liaison aux armures, -c’est-à-dire maîtresse des ailes.» - -La chute est encore soigneusement prévue et prévenue, dirai-je -aménagée, à l’aide de certaines outres, grâce auxquelles «l’homme -tombant de six brasses de hauteur ne se fera pas de mal, tombant tant -dans l’eau que sur la terre...» Et la prise à partie dans ces termes -libres et précis: «Si tu tombes, de l’outre double que tu tiens _sotto -il culo_, fais que tu frappes avec elle la terre.» - -Mais ladite outre _en forme de patenôtres_ nous fait rebondir bien -haut, toujours plus près du zénith, avec cet aveu _in margine_, -comme incidemment échappé, au cours de la démonstration, et pareil à -la friandise qui incite l’enfant à poursuivre une aride étude: «La -ruine de tels instruments...», nous disait tout à l’heure Vinci, mais -l’_usage_ de tels instruments?...--Le voici, l’usage: «_On portera de -la neige, l’été, dans les lieux chauds, prise aux hautes cimes des -monts, et on la laissera tomber dans les fêtes des places, au temps de -l’été._» Révélations dont la simplicité de son émission n’a d’égale que -son envergure. Les voilà ces «certaines choses naturelles, non de si -grande hauteur», que tout à l’heure nous promettait le maître. - - La neige en ces vergers lui semble obligatoire, - Pour en jouir, l’été... - -Il est donc accompli, ce souhait des Héliogabales. Et ne voit-on pas -que volontiers Léonard rééditerait ici son stupéfiant: «mais pourtant -_à la fin, nous nous en remettrons à l’expérience_.» - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Plus haut, plus haut encore!--Et en effet, nous atteignons le sublime -en ce couronnement ineffable: «_Le grand oiseau prendra le premier vol -sur le dos de son grand cygne, et emplissant l’univers de stupeur, -emplissant de sa renommée toutes les écritures, et gloire éternelle au -nid où il naquit!_» - -Puis, comme pour refermer la gangue où gisait et luisait le métal de -la _médaille_, refondre le plomb qui contenait le diamant pilé, la -retombée sur la Terre du _grand oiseau_, avec et de par le lest de deux -ou trois réflexions tout ordinaires, banales et bien humaines: «mardi -soir, au jour 14 d’avril, Laurent vint demeurer avec moi: il dit être -de l’âge de 17 ans... au jour 15 dudit avril, j’eus 25 écus d’or du -camerlingue de Sainte-Marie-Neuve.» - -Telle est l’histoire du _grand oiseau_. Oui, gloire éternelle au nid où -il naquit! - - - - - X - - A ANTONIO DE LA GANDARA. - - - - - LE VOYANT - - (WILLIAM BLAKE) - - -Un des plus merveilleux sujets de rêverie pour le contemplatif accoudé -sur le pont des âges, à regarder couler, précipitées ou alenties, -les ondes des jours, charriant les succès rapides, les gloires -entravées, les oublis prématurés, les injustes abandons, c’est, parmi -tant de flots directs et légers qui vont chantant leur cours facile, -l’incompréhensible arrêt de certaines vagues, lesquelles semblent -n’avancer point, comme attachées à quelque récif invisible avec le -pétale qu’elles enferment ou la perle qu’elles roulent. Quel courant -détourné, quel jet de pierre du rivage, peut-être quel ricochet -d’enfant doit rendre enfin libre la vague prisonnière, avec ses déchets -et ses trésors, l’œuvre captive, avec ses beautés et ses tares? Et -cela, qu’il s’agisse d’un vivant ou d’un mort (car, _s’il est des -morts qu’il faut qu’on tue_, il y a aussi des vivants qu’il faut -qu’on ressuscite), d’un prophète longtemps méconnu dans son pays ou -d’une renommée parfaite au delà des monts ou des eaux, et qui tarde -indéfiniment à les franchir pour rayonner en deçà quand d’autres -réputations des mêmes bords s’accréditent au hasard d’une chronique ou -d’un bavardage. - -Quelque chose de ce mystère flottait pour moi, il y a tantôt dix ans, -sur les noms de Rossetti (dont rien n’a encore été exposé en France), -de Watts, dès lors représenté, salle Petit, par un portrait d’Algernon -Charles Swinburne, accompagné de fulgurantes esquisses, de Burne Jones -enfin, dont, en ce temps-là, une seule toile, _Merlin et Viviane_, nous -avait été exhibée, en 1878, au Palais des Beaux-Arts. - -C’est en 1884 que le désir de voir de près certains fomentateurs et des -éléments de ce mouvement esthétique préraphaëlite me menait à Londres, -chez M. Burne Jones lui-même, et dans les salons qui contenaient de -ses œuvres et de celles de ses devanciers; puis dans les boutiques où -pullulaient les créations ingénieuses ou caricaturales dues à cette -renaissance, agonisante déjà. - -La comédie satirique de _Patience_, la mise en circulation et en -vente de la fameuse et curieuse théière représentant un esthète et -une esthète, dos à dos, avec leur double bras accolé pour goulot et -pour anse, leur tournesol et leur arum respectifs, à la boutonnière -et au sein, et cette épigraphe: «_Fearfull consequences through -the laws of natural selection and evolution of living up to ones -Teapot_»--c’étaient les coups légers sous lesquels avaient succombé -sans doute les moins intéressants des disciples de M. Wilde. On n’en -voyait plus errer qu’un petit nombre à Rotten Row, convaincus et -résignés, victimés et falots sous des atours jonquille ou vert saule. -Des thés en recélaient encore. Mais ce n’était déjà plus le temps où -des groupes silencieux en défroque Henri VIII arboraient dans le salon -de Sir Frederick Leighton des plumes de paon moins facétieuses que -celles de nos fêtes foraines. - -Pourtant le bon grain de la doctrine germait toujours chez M. William -Morris, le poète-décorateur socialiste, sous la très haute et très -mystique direction du grand maître Burne Jones. - -Ce fut pour moi un bel après-midi, dont la mémoire me reste -enchanteresse et fleurie, ce jour de notre visite sous la gracieuse -conduite du célèbre préraphaëlite (qui avait tenu à nous mener -là et s’était installé en guide sur le siège de notre landau) à -l’abbaye-phalanstère où M. Morris, loge des familles d’ouvriers -qu’il emploie à la féerique fabrication de ses rêveuses tentures, -inextricables fouillis de branchages symétriques, derrière lesquels -il semble que la Belle au Bois dormant sommeille; à ses toiles -chimériques, à ses damas changeants, le tout diapré d’un décor ensemble -médiéval et moderne, dont on dirait que le pollen fut soufflé par les -fleurs de la robe de Primavera, avec tous les gazons de Botticelli, -compliqués de ceux de la Dame à la licorne, entre lesquels le -chèvrefeuille domine; le chèvrefeuille, la fleur de la passion de -maître Morris, au point qu’elle le dénomme à travers le monde, et -que, si vous devez télégraphier à cet ornemaniste, il vous suffira -réellement d’adresser ainsi votre dépêche: _Honeysuckle_, London. - -Quant à M. Whistler, l’illustre et admirable maître américain désormais -installé parmi nous, il n’y a point lieu de le mêler à l’histoire -de cette réforme à laquelle ne le rattachent que son amour délicat -de la japonaiserie distinguée avant l’invasion du bibelot barbare, -et l’éclaircissement de tout le fuligineux mobilier anglais de par -quelques-unes de ses décorations lumineuses, et notamment son emploi -du jaune pâle, du blanc ou du bleu turquoise dans l’ameublement et la -tapisserie. - -Toutes ces choses nous sont devenues depuis, familières et banales, -bien moins par la grâce d’une démonstration savante et documentée, -que du fait d’une mode et de la terminologie courante de certains -enthousiasmes de confiance et à grand renfort de photographies qui -n’allèrent point jusqu’à traverser le détroit pour admirer _de visu_, -sur place, les objets inconnus de leur culte et les vagues sujets de -leurs gloses. Partisans, voire prêtres de la religion nouvelle, rien -que pour avoir communié des bonbons de Fuller sur des coussins de -Liberty et Compagnie. - -C’est ainsi que, dix ans après que nous eussions pensé: - - Sans doute il est bien tard pour parler encor d’elle, - -il a fallu, l’an dernier, l’élégante effraction d’une porte ouverte par -une brillante jeune dame-auteur pour révéler à beaucoup de Parisiens -l’existence de Burne Jones que plusieurs, à vrai dire, ne différencient -pas encore très bien de John Burns. Et pour la première fois seulement -la question technique va être abordée d’une façon analytique et -synthétique à la fois, par M. Gabriel Mourey, dans son ouvrage annoncé -et attendu: _l’École préraphaëlite anglaise_, qui va nous déduire de -_lady Lilith_ et de la _damoiselle Bénie_ les cuivres de Benson et les -faïences de Morgan. - -Ces deux derniers lustres, dans le même temps que s’opérait chez nous -cette lente infiltration de Watts (l’_Espérance_ et quelques autres -belles et pensives toiles bleues en 89), de Burne Jones la même -année, avec son _King Cophetua_, son chef-d’œuvre, inspiré des deux -toiles de Melozzo da Forli, de la National Gallery; avec ses deux -panneaux et son portrait d’enfant de l’an passé, de purs dessins, et, -enfin, cette aquarelle rendue malencontreusement célèbre, jusqu’à -l’extinction! par une mésaventure photographique--dans le même temps, -dis-je, des traductions nous étaient offertes de plusieurs poètes -anglais: Shelley--si tard après Byron! un volume de Swinburne, par -M. Mourey, la _Maison de vie_ de Rossetti par Mme Couve. Mais Keats, -le délicieux Keats s’attarde. C’est ainsi que Walter Crane est déjà -familier à beaucoup; que le nom de Holman Hunt apparaît quelquefois, -plus rarement, au bec des plumes averties; mais que du plus curieux -peut-être d’entre tous les artistes anglais, je ne démêle ici de trace -en aucun esprit, l’effrayant nom ne m’apparaît dans pas un courrier, -comme dans nulle causerie ne résonne. - -Et j’ai nommé WILLIAM BLAKE[48]. - - [48] M. Catulle Mendès m’a rappelé avec beaucoup de bonne grâce - l’intéressante étude qu’il a lui-même antérieurement consacrée à - ce curieux artiste. - - * * * - -Et pourtant, si quelque chose semble fait pour passionner notre fin -de siècle éprise de curiosité et d’occultisme, n’est-ce pas ce -peintre-poète à l’œuvre si prodigieusement vêtue de lumière et de -ténèbres; l’homme qui se jouait à lui-même, sa femme lui donnant -la réplique et _tous deux dans le costume_, des scènes du _Paradis -perdu_; l’artiste qui exécutait la plupart de ses créations d’après des -esprits posant véritablement pour lui; sorte de modèles fuyants dont on -l’entendait dire, de temps à autre, durant la séance: «Il bouge,» ou -bien: «Sa bouche a disparu»? C’est de la sorte qu’il nous a transmis, -entre autres, le portrait authentique de l’_homme qui a construit les -pyramides_. - -La Galerie Nationale, qui possède deux peintures de Rossetti, ne -donnant guère à voir que du Bouguereau bizarre: une figure de la -_Vita Nuova_ d’un sentiment poétique mais d’une coloration piètre, -et une _Annonciation_ dont toute la nouveauté consiste en ceci que -le symbolique lys de la Vierge n’y figure que brodé, la tête en bas, -sur un ruban rouge--la Galerie Nationale renferme aussi deux petits -tableaux de Blake: une vision apocalyptique, et d’étranges funérailles -d’un cercueil porté par des vieillards d’une taille démesurée. - -Je n’entreprendrai point de donner ici l’idée d’une œuvre aussi -inconcevable et aussi multiple que celle de William Blake, aujourd’hui -célèbre en Angleterre, et dont les toiles, comme les gravures, sont -cataloguées (par Rossetti) et cotées à des prix respectables, après -s’être vues méprisées du vivant de leur auteur, comme il advint chez -nous pour Millet et de tant d’autres. «Travail invendable!» formulait -un Goupil du temps. Ce que je me contenterai de souhaiter et de saluer -ici, dans un avenir, j’espère, prochain, c’est l’esprit, ensemble -précis et mystérieux, qui abordera, ainsi que Baudelaire le fit pour -Poë, mais avec, cette fois, des difficultés bien plus ardues, la -traduction et l’interprétation de l’œuvre littéraire et graphique -doublement touffue de l’auteur du _Livre d’Urizen_ et du _Mariage -du Ciel et de l’Enfer_. Cette œuvre, entièrement gravée et imprimée -par Blake lui-même, entre tant de tribulations et d’infortunes que -soutenaient seuls les fantômes qui posaient pour lui! Cette œuvre où la -poésie, comme d’un Mallarmé plus philosophe et plus fécond, enchevêtre -son texte d’un beau caractère à des compositions dont l’origine -supra-terrestre explique, seule, la possibilité de tant de rêve -concrété et d’infixable figé! En ces dessins, il y a du Michel-Ange, du -Raphaël, du Primatice, de l’Odilon Redon, du Blake et de _l’innommé_. - -Dans certaines figures de Redon seulement, il semble qu’on ait pu -frôler tant de stupéfiant inconnu. Et il faudrait l’art avec lequel -M. Huysmans décrivait naguère une série de ce dernier artiste dans -la _Revue indépendante_, pour donner un aperçu des illustrations de -Blake à son _Livre d’Urizen_, par exemple. Figures tournoyantes ou -tourmentées dans le feu, figures surtout abîmées comme nul autre n’aura -su l’exprimer, ramassées en des attitudes de douleur prostrée qui -varient jusqu’à l’infini tout ce que peut donner l’anatomie humaine -dans le rassemblement des membres sous le faix d’un supplice ou d’une -résignation sans bornes. - -L’illustration pour le _Livre de Job_, illustration que Blake méprisait -comme tout ce qu’il tenait pour un travail manuel, à savoir ce qui -n’était pas le fruit de ses visions--présente de beaux spécimens de -ces postures accablées sous le désespoir ou devant l’extase. Mais -l’admirable scène de paix que ce groupe de la _Famille de Job_ avant -l’épreuve, au milieu de ces paissantes brebis, d’une formule décorative -évocative et charmante! - -Aucun peintre trouva-t-il jamais des expressions révélatrices, des -poses et des gestes indicateurs pour représenter les états d’âme -avec une réalité si immédiate? Le cataclysme et la sérénité sont -pareillement du ressort de celui-ci. Rien de plus ravissant que la -courbe révérencieuse et attendrie de ses anges sinueux aux pieds de -l’Éternel. Puis, comme leur épouvante s’accuse et s’accentue à la ruade -enflammée de Satan au-devant d’un Jéhovah dont la sublime douleur est -touchante, au penser des supplices consentis de son serviteur élu. Job -cadavérique terrassé par le hideux mal, la saisissante horreur de ses -amis, les yeux hagards et les bras levés, la lamentation de Job et sa -plainte, l’accusation des témoins, et surtout les hantises nocturnes -font des tableaux inouïs et inoubliables. Les personnifications -répétées des chantantes étoiles du matin (dont M. Burne Jones a bien -pu se souvenir en inventant les _Jours de la Création_) présentent -un bel enchevêtrement de bras et d’ailes. Le geste du Seigneur Dieu -désignant le Léviathan et le Béhémoth par-dessus le groupe des voyants, -et enfin, avant la radieuse vision de l’allégresse de la maison -rétablie célébrant sur les instruments sa délivrance et sa joie, le -doux blottissement des trois filles de Job, comme dans un nid, sous -l’incommensurable envergure de la bénédiction paternelle, c’est une -faible énumération de cette série biblique, sur des ciels déchirés et -visionnaires, entre des encadrements ingénieux, quasi japonais, de -flammes et d’oiseaux, de serpents et d’anges, de coquillages et de -champignons, d’insectes et de pampres. - -Dans l’illustration de ses propres poèmes, celle que Blake préférait -et où il donnait libre cours à sa _voyance_, c’est au texte même que -sont entremélangées les araignées et les chauves-souris, avec des -figures. La veine est tour à tour gracieuse et terrible. Au _Livre de -Thel_ que son sujet incline vers le premier genre, les filles-fleurs, -avant Granville et avant Wagner, sont pleines de flexibilité gracile. -Les lettres des titres escaladées de minuscules indications d’anges -sous des retombées de branches filiformes et pleureuses où des oiseaux -perchent, tiennent des paraphes ornementaux et vrillés des professeurs -de calligraphie. Ailleurs (dans _Jérusalem_, le _Chant de Los_, et -dans ce dessin qui sert de couverture aux volumes de Gilchrist), des -repos, des étreintes de personnages dans des lis, l’allongement de deux -génies, au cœur d’un pavot, sous deux campanules dont les pistils sont -une ronde de sylphes, s’épanouissent en une fantaisie charmeresse. Ici, -des suppliciés accroupis au bord des eaux noires; là, des chevauchées -de serpents et de cygnes par de sveltes nudités sommaires. Puis, tous -les élans, toutes les gambades, toutes les enjambées, dirai-je, toutes -les acrobaties et toutes les culbutes, dans les espaces; les apparences -les plus nobles, les aspects les plus bizarres. Dans le titre de -_Jérusalem_, de séduisantes incarnations de papillons-femmes; plus -loin, un chimérique cygne féminin. Partout des représentations vraiment -de Patmos. Puis cette belle apparition du Christ à un personnage nu, -qui n’est autre que Blake, dont les bras ouverts au pied de la croix, -et qui répètent ceux du Crucifié, se tendent en une ampleur sublime. -Enfin deux ou trois autres très augustes images qui font penser à la -grande toile de M. Gustave Moreau: le _Combat de Jacob avec l’Ange_. - -A l’entour de certains brouillons de poèmes, je remarque un sommeil -d’ange vraiment raphaëlesque non loin de monstres agencés des -structures les plus imprévues, et de mâchoires dévorant des corps en -une voracité de cauchemar, qui évoque le musée Weerts de Bruxelles, -tandis que cette larve enveloppée rappelle le masque de Préault: _le -Silence_. - -L’_Ame veillant sur le corps du Saint_, l’_Étreinte_--d’un élan -prodigieux--_du Saint et de l’Ame_ et les autres sujets de cette suite -permettent de ne pas douter que Blake ait véritablement peint de ses -visions. On demeure béant devant son œuvre comme en présence d’une -Apocalypse versifiée et illustrée par un saint Jean de la poésie et du -dessin, un Fra Angelico de l’étrange et du terrible. - - - - - XI - - A MADAME STANLEY. - - - - - LE SPECTRE - - (BURNE JONES) - - -C’est grand dommage, devant un spectacle de nature ou d’art qui nous -émeut, de ne point fixer dans quelque note, fût-elle hâtive, cette -émotion du moment, émotion d’encre et de sang, vraie palpitation de -notre feuillet, comme, au vent de l’inspiration, ces feuillages de -l’antique forêt où s’inscrivaient des oracles. La houle des sensations -une fois apaisée, et, ces feuilles retrouvées parmi les pages de nos -souvenirs, nous reverrions entre leurs fibrilles, dont le temps a fait -un tulle irisé, de remontants dessins pareils à ceux que peignent -les Chinois sur les feuilles de mûrier dont le ver à soie a mangé la -trame; dessins dont l’erreur ou la gaucherie garderait du moins de -l’émotion primitive une sincérité et une fraîcheur qui réjouiraient, en -les renseignant, ceux qui ont souci de nos impressions, s’enquièrent -de nos jugements et s’inquiètent de nos pensées. Et ces pensées -d’autrefois seraient, dans notre livre de mémoire, semblables à ces -pensées-fleurs qui sèchent dans les missels, mêlant à celle des marges -leur illustration à peine défunte, tachant le texte d’un peu de leur -sang lilas et buvant de leur pétale pâli un peu de l’or d’une lettre -onciale. - -Nous risquerions moins ainsi, et de par la brusque mise en présence -d’un objet jadis tendrement aimé, cette déconvenue du héros d’une -histoire d’amour, rencontrant avec angoisse, toute couronnée de cheveux -blancs, la beauté qu’il avait désirée. - -Ainsi pensais-je moi-même de cette muse de Burne Jones qui une fois -me sourit, à qui je fis de doux yeux et de tendres rimes, et qui -m’apparaît aujourd’hui à travers ses cheveux argentés, vaguement -lointaine et décolorée. Or c’est l’heure où l’on me demande ce que -je pensai naguère de cette belle. Et ne retrouvant plus que mes -sensibles strophes adressées alors à la «mendiante en gris», je -regrette les billets doux que je lui rêvais sans les tracer, et qui -se sont dispersés hors de mon esprit effeuillé, comme les pétales -d’une rose envolée. Las! que n’ai-je en ces jours de la visite faite -autrefois au maître, pris l’empreinte vive et colorée de mes sensations -d’alors. J’aurais déroulé sur ces pages la gaze de cette écharpe, assez -semblable aux diaphanes draperies des mobiliers esthétiques, et peinte -d’incertains mais sincères rinceaux pleins de chimères et non sans -charmes. - -Aujourd’hui je ne répondrais pas: «Belle tête; mais, de cervelle, -point», comme fit le renard, du buste. Pas non plus: «De loin, c’est -quelque chose, et, de près, ce n’est rien», ainsi que dans _le Chameau -et les Bâtons flottants_. Ce serait mensonger et irrévérencieux, et, -par ce seul fait, bien loin de ma pensée et de l’expression appropriée -à une désillusion délicieuse. Non, - - Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour, - N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle! - -Mais ce changement n’est pas non plus imputable à la désuétude et au -discrédit dont nous stérilisent souvent nos sources d’émotions, des -éloges élégants et des modes mondaines. De sérieux sentiments et des -goûts motivés savent se tenir au-dessus de ces capricieuses faiblesses. -Et ce n’était pas au reste pour détourner d’un art délicat que d’en -voir pratiquer le rite et professer le cours par de jolis sourires -féminins, qui, ces derniers ans, dessinèrent leur arc sur la sonore -sinuosité des syllabes cristallines du nom de Botticelli, tout comme -ces coquettes d’antan qui apprenaient à redire: «trois petits pruneaux -de Tours»--ou «trois petits perroquets verts au bout de mon pied»--et -autres phrases vides de sens, mais propices au précieux rondissement -des lèvres, et bonnes à prononcer avant d’entrer dans un salon, pour se -faire la bouche petite. - - * * * - -«Cela ressemble à quelque chose qui est très bien.» Ainsi jugeait de -l’art de Burne Jones un artiste spirituel et merveilleux dont les -démêlés avec le peintre anglais demeureront historiques et célèbres. -Et bien notamment certaine déposition du témoin Burne Jones, relatée -au _Gentil Art de se faire des ennemis_, dans cet épique procès de -Whistler contre Ruskin, et où l’on voit, en cul-de-lampe, le _papillon_ -de Whistler se crisper sur le liard de dommages et intérêts à lui -accordé par la Cour. Mais si--comme on fit de ceux d’Ingres et de -Delacroix maintenant unis dans la paix de la mort et dans l’harmonie de -nos admirations allant à leurs dissemblables génies--si quelque jour on -parle de même des différends de Whistler et de Burne Jones, ce ne sera -pour l’un ni l’autre un discrédit ou une offense. - -«Cela ressemble à quelque chose qui est très bien»;--à beaucoup de -choses qui sont très bien, aurait pu ajouter le malicieux maître. A -Botticelli, d’abord--bien que pas assez--dans beaucoup des compositions -de sir Edward, disons la plupart. Mais à un Botticelli exporté et -monopolisé--_patent_--et dont la Primavera serait devenue une vendeuse -de Liberty qui aurait débité sur des pelotes et sur des sachets tous -les parterres de sa robe.--A Raphaël aussi, quand, plus rarement, -s’arrondit le contour habituellement anguleux du maître de _La Grange_; -par exemple dans _Caritas_, le décor du clavecin et le bambino de -_l’Étoile de Bethléem_.--A Benozzo Gozzoli, dans le carton pour les -vitraux de Jesus College, dont les anges sont bien les frères de ceux -du palais Ricardi.--A Pisano encore--mais toujours en moins bien--dans -certaine étude pour une cuirasse et un casque.--A Rossetti enfin, -cette fois avec moins de distance, dans ce joli dessin de _la Neige -d’été_ et dans le tableau des _Joueurs de tric-trac_ dont la figure -de femme paraît avoir été posée par le même modèle aux cheveux larges -et drus des jeunes gens de Bellini, et qui reparaît tant de fois dans -les toiles de Dante Gabriel.--Mais, ne dirais-je pas même, à M. Alma -Tadema, dans le décor maritime du fond de _Circé_, tableau qui semble -prouver--_horresco!_--que M. Burne Jones pourrait bien avoir plus de -responsabilité qu’on ne croit dans l’invention du tournesol. - -Une froide raison dans la conception, une sage méticulosité dans -l’exécution régulière, continue et brillante, ce sont les points par où -M. Burne Jones déçoit les spectateurs épris de toiles douloureuses et -passionnées dont la splendeur rayonne avec déchirement sur des ruines -d’essais insatisfaits et d’études tourmentées. Il ne semble pas que ce -travailleur appliqué et excellent, d’ailleurs si modeste et si fier, -ait jamais pu ne pas réussir, et dans le temps voulu, aucune des plus -difficiles tâches qu’il se soit imposées. Et l’on ne saurait jurer que, -grâce à cette volonté si sûre d’elle-même, nous ne verrons pas cet -_Amour dans les ruines_, malencontreusement gâté à Paris, resurgir de -ses ruines propres et de ce blanc d’œuf qui lui fut fatal, avec toute -l’alacrité d’une salamandre parmi la flamme, ou d’un phénix hors de ses -cendres. - -Mais aussi, cette impeccable sécurité dans l’exécution consciente, -cette infaillible maîtrise dans le travail ponctuel donnent à ce qui -sort de ces mains-fées cette apparence un peu _textile_ qui n’y laisse -guère subsister de charme qu’aux jeux des coloris et dans certains -détails ingénieux juxtaposés selon une ordonnance dont je dirai la loi -tout à l’heure. _Œuvres décoratives_, cette subdivision du _Record and -Review_ n’aurait-elle pas pu devenir le sous-titre de tout le recueil; -et les _tableaux_ de Burne Jones sont-ils moins des œuvres décoratives -que ses tapisseries, ses verrières, ses mosaïques et ses hauts-reliefs -dorés d’un or trop vif, et de genre italien, qu’il emploie pour des -panneaux et pour des coffres? Objets du reste moins somptueux que ces -incroyables vitraux de Tiffany, vitraux à double vitre--dirai-je à -double trame?--dont quelques fragments se plissent en vrais pétales du -magnolia qu’ils représentent, dernier mot américain de la somptuosité -pour des chapelles funéraires, mais surtout pour de ces halls -prodigieux où l’on prend du thé dans des tasses incrustées de perles. - -Oui, ce sont de véritables tapisseries que ces toiles de Burne Jones, -tant par le recommencement et la continuation toujours possibles du -panneau, que souvent par la qualité même de la touche aux tons de -laines et de soies mélangées d’or et affectant le sens des points -du _passé_ et du _plumetis_ des vieilles broderies; touche vraiment -presque filamenteuse avec des rugosités comme d’une toile d’amiante -colorée. - -Le _Pauvre Pêcheur_, la _Pitié_ et tant d’autres toiles de Puvis -de Chavannes, notre illustre peintre décorateur, sont des tableaux -absolus; mais le _Laus Veneris_ du peintre anglais, et même son _Roi -Cophetua_, le chef-d’œuvre que son possesseur, lord Wharncliffe, -jusqu’à l’Exposition récapitulative de 1893, se refusait à laisser -reproduire: autant de tapisseries, de vitraux et de mosaïques. Et, pour -ce fait, et de par ce sens invincible de son inspiration ordonnancée -et de son exécution un peu mécanique, les meilleures œuvres de Burne -Jones, celles où sa nature se donne carrière avec le plus de liberté -et de grâce sont ses ouvrages purement décoratifs; principalement -quand ils procèdent de certaine conception où il excelle et qui -synthétise une allégorie dans un dessin enveloppant où ne reste plus -guère qu’une formule ornementale. Tels, entre autres, le _Buisson -ardent_ et le _Pélican_, et ce paon funéraire (à mon sens, une des -meilleures compositions de Burne Jones) et dont la traîne aux yeux -réveillés symbolise l’immortalité sur la plaque commémorative d’une -jeune fille morte. Beaux encore, ces vitraux de Saint-Philippe, dont -les cartons sont à Kensington: une Adoration des bergers où les têtes -d’anges s’échelonnent en grappe cintrée ainsi qu’on le voit aux porches -gothiques; et un Golgotha certes moins fantaisiste que celui de Durer -qui dut tant faire rêver Doré, avec le grouillement et le fouillis de -ses chevaliers bardés de fer, et surtout de ce cavalier vu de dos sous -l’empanachement de son casque par treize plumes d’autruche aux trois -bouquets disposés en trèfle. - - * * * - -Des dessins de Burne Jones, si fins, si finis, si travaillés, si -ouvragés, quelques-uns sont bien plaisants (quand ce ne sont point -ces mains de l’ange de son _Annonciation_, ces mains _poncif_ et -_actrices_)--et dénotent un amour, sans doute un peu féminin, de la -chose étudiée: les tresses d’une tête de femme, certains lis, exposés -à Paris. Ailleurs, des études de roses, sans doute pour l’illustration -du _Roman_; et particulièrement un corymbe de boutons de roses -noisette qui me fait ressouvenir du fond que cette même sorte de rose -tapisse pour lady Lilith, peut-être le chef-d’œuvre de Rossetti. Lady -Lilith assise entre quelques bibelots qui donneront par la suite le -ton à bien des brimborions de l’esthétisme--allongée plutôt en la -neige de la chèvre du Thibet de sa pelisse dont les brins ondulés se -nouent à la chevelure d’or annelée de la dame qui en démêle les ondes -broussailleuses et crespelées, à pleines dents d’un large peigne. -L’auréole blanche des pâquerettes qui la vont couronner s’arrondit -sur ses genoux. Une digitale, symbole de quelque perfidie, sonne ses -clochettes sur un guéridon, où dans un miroir de toilette attristé de -deux bougies éteintes s’allume le vert prasin et cru du jardin reflété -et de la campagne invisible. - -Ces dessins de Burne Jones laissent, non moins que ces toiles, le -même malaise d’insatisfait, et de par la même cause. On y sent plus -de patience que de passion; le trait uniforme et monotone a la pâleur -des copies à la presse, et rien ne s’y retrouve des _pleins_ et des -_déliés_ d’un tracé vraiment _cérébral_. - -Quant au détail de décoration propre aux dessins de l’artiste et que -je me proposais d’indiquer tout à l’heure, il n’est autre qu’une -adaptation du procédé de répétition en nombre ou à satiété dont fait -si fréquent et malin usage le Japon, qui brode ou peint, non en semis, -mais dans des groupements composés et savants, tant de papillons et -de poissons, tant de singes et de grues. Ce procédé qui agit et pèse -forcément sur l’esprit jusqu’à l’opprimer, heureusement d’abord, puis -fastidieusement, se manifeste premièrement chez le peintre dans les -plis de ses draperies. Rien, en elles, de ces faisceaux scrupuleusement -étudiés et rendus qui, chez les maîtres anciens, s’agencent par -renflements et par retombées; point non plus des antiques draperies -mouillées, moulant sous l’étoffe plaquée ou en tuyaux, des formes quasi -nues; mais un milieu entre ces deux manières, avec un réseau ondé -ou des coulées de plis pareils à ce que les marchands de nouveautés -appellent de l’_indéplissable_; de plis comme peignés, accusés à -l’ongle dans un taffetas gommé, et plus souvent, hélas! dans un métal -blanc complaisant comme celui qui, de par l’autorité ecclésiastique, -dut revêtir en un sanctuaire italien cette nudité de marbre d’un -tombeau, dont un touriste assidu et entreprenant courtisait les formes -redondantes et lascives. La figure de _Temperantia_ et celle de _Spes_, -entre beaucoup, sont de parfaits spécimens de cette artificielle -draperie de Burne Jones, tirant ses flexions de la fantaisie d’un -crayon insatiable et de l’entraînement des traits, plutôt que de -la similitude d’un modèle attentivement et soigneusement rendu par -un Léonard ou un Mantegna. Et la curieuse Danaé n’a que faire de -s’inquiéter ainsi de la tour qu’on lui érige, enclose qu’elle est -elle-même préventivement dans l’infrangible guérite de ses vêtements en -tôle rose. - -Après les plis multiples ce sont les multiples plumes, dans les -_jours de la création_, et spécialement dans le _Dies Domini_ allant -jusqu’à constituer une atmosphère d’ailes.--Dans la _Nymphe des bois_, -c’est une atmosphère de feuillages; une atmosphère d’aubépines -dans _Viviane_; et dans l’_Amour et le Pèlerin_, une atmosphère -de colombes.--Du _Golgotha_, le fond est tout en étendards; de la -_Fiancée du Liban_, tout en écharpes; du _Bon Pasteur_, tout en brebis; -mais plus gracieusées que celles de Blake, et, pour cela, moins -intéressantes et moins belles;--tout en flots enfin, dans ses vitraux -pour une maison de Newport.--Voici trois reflets de visages, dans un -puits; voilà, dans le miroir de Vénus, huit mirages de corps graciles; -et, ceux-là, encadrés des myosotis du bord même de ce lac menu, de par -l’exquise recherche d’une fantaisie mignarde mais séduisante. - -Rien que de gracieux, si quelque peu obsédant, en ces pullulants -accessoires. Mais où l’insistance tourne à de la persécution, c’est -quand le personnage à son tour se répète en des attitudes diverses, -repliant, dépliant vingt fois sous un même visage une anatomie unique -d’une stature invariable; comme si le peintre nous donnait pour un -ensemble cette série d’attitudes renouvelées d’après un même modèle, -et dans l’inquiétant vis-à-vis de ce mage Zoroastre qui se rencontrait -lui-même dans son jardin, ou de ce William Wilson se trouvant un jour -en face de son double. - -L’_Escalier d’or_ nous offre le type le plus réussi de cette redite, -avec sa même demoiselle qui descend dix-huit fois ses degrés luisants -dénués de rampe en jouant d’instruments variés: tambourin et galoubet, -buccin, violon et cymbales. Le _Festin de Pélée_ assemble aussi bien -des comparses accroupis et debout sans beaucoup de variété ni de -trouvaille. On dirait les noces de Cana du malingre; quelque cène dans -une Grèce anglaise; une fusion des Romains de Couture avec le banquet -du docteur Goudron et du professeur Plume. Les portraits de Burne -Jones, au reste peu nombreux, sont bien plutôt des prétextes à de trop -éloquentes têtes d’expression--témoin ce crayon d’après Paderewski, au -mystérieux profil d’archange foudroyé, et dont j’ai parlé ailleurs. - -Mais tout cela contient beaucoup d’iris et bien des pierreries...--et -quand il arriverait à s’avérer que les peintures de Burne Jones ne -sont que des _Christmas-cards_ géants et sublimes, bien des _jeunes_ -continueraient de s’en délecter et feraient bien. Et nous-même, quand -nous repensons au créateur affable du monde monotone et papillotant -de tant de tableaux et de tant de panneaux, de tant de vitraux, de -tombeaux et de coupoles, homme plus exquis lui-même que son œuvre et -dont le souvenir la domine en la surpassant, nous regardons encore la -_beggar maid_ avec les yeux de jadis; et nous lui murmurons en nous -remémorant, tel que le héros de l’histoire sentimentale: «_Quelquefois -vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d’une -cloche apporté par le vent; et il me semble que vous êtes là, quand je -lis des passages d’amour dans les livres._» - - Juillet 1894. - - - - - XII - - A MADAME RICHARD WAGNER. - - - - - UN MYTHOLOGUE - - (ARNOLD BŒCKLIN) - - -Bâle jubile--et c’est justice, en l’honneur de la cessation, une fois -de plus! d’un de ces malentendus locaux et familiaux qui consistent, -de la part des pères et des patries, tout d’abord à refuser aux plus -nobles de leurs enfants la prédilection et la protection auxquelles les -désignent leurs naissantes facultés, de visibles dons, des pouvoirs -virtuels, puis effectués; ensuite à leur marchander une renommée -surabondamment acquise ailleurs, envers et contre ces procédés iniques. - -Le «Tout Père frappe à côté» que le fabuliste écrit au sens paternel, -serait encore plus vrai au sens ironique de la cécité et de la -méconnaissance; qu’il s’agisse d’un lieu d’origine ou d’une souche -natale, on ne se lasse pas de s’émerveiller de la renaissante -indignation de ces merles obscurs en présence de l’insolite candeur de -leur lignage. - -Et pour ma part j’honore d’une toute particulière surveillance ce qu’il -faudrait appeler, par une légère flexion de vers baudelairien: - - Les bûchers consacrés aux crimes _paternels_, - -Non que j’ignore la fatidique inutilité de tout général essai de -réaction en cette matière, et de chaque particulière tentative de tels -redressements avant l’heure, puisqu’il ne s’agit là de rien moins que -d’une des spécieuses ruses employées par la nature à l’engendrement, -puis à l’éducation des maîtres ouvriers et de leurs maîtresses œuvres; -mais comme ce n’est rien moins non plus que l’aire où s’exerce l’un des -pires maléfices de l’humanité, l’occasion de ses plus odieux attentats, -de ses plus basses œuvres, la question devient d’ordre du jour éternel, -et l’une de celles en l’examen desquelles la lésion de la sensibilité -doit le céder à la curiosité du phénomène. - -Et puis, n’y a-t-il pas de toujours plus judicieuses variations à -broder sur ce thème constamment renouvelé du «nul n’est prophète dans -son pays», devenu par l’incorrigible cécité des origines une sorte de -transpositions du «je vais revoir ma Normandie»; une Normandie de l’art -sans cesse fermée à ceux qui, en échange du jour reçu, y rapportent -des trophées. L’honneur d’avoir entrepris de telles remises au point, -et d’y avoir parfois réussi, n’est au reste pas seul à les récompenser -de sa douceur, à en encourager les récidives. L’amour n’y vaque pas -uniquement, l’humour en revendique sa part, et je ne sais rien d’aussi -risiblement touchant que la palinodie tardive, contrainte, et faisant -contre fortune bon cœur, en une confusion toujours un peu rageusement -consentante, de ces ascendants vaincus par de trop indéniables -triomphes. On y distingue de la bonne foi dans l’ignorance dessillée, -du méchant vouloir macéré dans l’envie. Le tout amalgamé d’un orgueil -de clocher, et d’un ahurissement malgré tout incompréhensif, du -plus réjouissant spectacle. La nécessaire inutilité de l’effort le -restreint, je le répète, d’ordinaire à une curiosité de dilettante; -pourtant la gloire d’avoir été le Simon de Cyrène déchargeant certains -nobles christs, de l’excédent fardeau de telles croix, demeure une -invite à suivre ces calvaires. - -Quand nous serons à dix nous ferons une croix. Cette croix-là, c’est -celle qu’Hello, qui la porta, dénommait: le supplice de l’injustice -sentie; celle même dont on courbe l’élan des génies; mais, pour le -faire, je ne dis pas, malgré cela, mais à cause de cela même, se -redresser plus haut, comme l’entrave des rochers précipite la course -des eaux et transforme en torrent celle qui eût été stagnante. Et le -magnifique, et entre tous aigrement cruel châtiment de ces sortes -d’_impedimenta_, c’est, lors de l’avènement, s’ils sont tenaces, le -rôle adjuvant que se trouvent avoir joué dans l’éclat et la splendeur -du cours tumultueux d’une noble vie, les pierres de martyre ou -d’achoppement dont la haine espérait lapider, retarder, atteindre. - - * * * - -Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.--Disons: à dix -mille!--Aujourd’hui, nous nous limiterons à des querelles de clocher, -laissant, pour une fois, comme le gentil Passant, tranquilles, les -familles. - -Ne serait-ce pas, en effet, moins de l’ambition qu’une juste révolte -contre des injustices senties qu’on trouverait, pour ne citer que -ceux-là, au fond de la vie expatriée et de la mort volontairement -exilée, du Suisse Holbein et de l’Allemand, Hændel, à Londres; de -l’omniscient Italien Léonard, à Amboise, dans l’étroite cage de -Clos-Lucé, et Dieu sait en quelles moroses délectations, le dieu humain -qui s’écriait: à plus de sensibilité, plus de martyre! - -Le Bâlois Bœcklin poursuit et achève, dans la gloire, à San Domenico, -la vie de lutte qu’il a combattue et gagnée en Allemagne et en Italie. - -Sa patrie repentante se décide à venir prendre dans l’exil cette main -pleine de glorieux rameaux et par un dédommagement vraiment bien senti, -la placer en un commun jubilé, dans l’auguste droite d’Holbein. - -C’est, on peut l’affirmer, un nom, en France, à peu près inconnu que -celui d’Arnold Bœcklin. N’est-ce pas, au reste, une des grâces, un des -pouvoirs de notre cher pays que ce travers merveilleux qui faisait -dire à un malin critique étranger s’étonnant de voir représenter au -Théâtre-Français un Hamlet ainsi travesti, dans un décor nullement -conforme au lieu décrit par Shakespeare, et aux sons d’une mélodie de -plusieurs siècles ultérieure à la date du drame: «Ils ne savent pas -qu’Elseneur est un lieu _dont on peut prendre des photographies_»!--Et -il ajoutait: «L’ignorance des Français sera toujours pour nous une -source éternellement jaillissante!» - -Sans prendre de cet honorable verdict autre chose que ce qu’il a de -spirituellement malicieux, qu’on se rappelle l’an passé la naïve -découverte de la Duse par tant d’honnêtes Parisiens qui ne songeaient -même pas à admirer parmi la belle chevelure noire de l’artiste depuis -longtemps couronnée à travers le monde, les nobles rayons d’argent -dont le triomphe irradie un tel diadème. Il est vrai que les mêmes -Parisiens qui auraient bien ri d’un Anglais et d’un Italien demandant -si _Bernhardt_ n’allait pas jouer en leur langue à Londres ou à Rome -insistaient despotiquement sur l’importance pour Mme Duse, toute pleine -pourtant du génie de sa race, et de sublimes diphtongues, de jouer en -bon français, à Paris, pour le caprice de l’enfant gâtée des nations. - -Passant par hasard rue des Bons-Enfants, ces mêmes Parisiens-là -n’auraient certes pas vu sans étonnement l’affiche au Centaure sur son -fond nuageux (elle-même bien étonnée de se trouver là!) s’ils n’avaient -eu la ressource de n’y faire aucune attention ou tout au moins de -la prendre pour l’enseigne d’un maréchal-ferrant ou d’une nouvelle -meringue. Un distingué article signé Meissner, dans la _Gazette des -Beaux-Arts_, eût été le commentaire suffisant d’une exposition--qui -faisait, hélas! défaut. - -Quant à la lyrique étude publiée en Suisse par M. Ritter, elle ne -pourra être appréciée ici à sa brillante et enthousiaste valeur, que le -jour où l’initiation à l’œuvre de Bœcklin révélera au public français -ce qu’il put y avoir de généreuse allégresse à danser devant cette -arche. - -La première salle de l’exposition de Bâle contient, il me semble, -surtout des œuvres de début, à mon avis, moins séduisantes que celles -où s’exercent, dans un cabinet du fond, les tout premiers essais de -l’artiste. Je distingue, parmi ces derniers, un petit portrait de -famille peint par l’auteur à dix-huit ans, et en de certaines parties -presque digne d’Holbein. - -La petite toile mesure à peu près les dimensions de la fameuse _Laïs -Corinthiaca_ du vieux maître; mais elle ne représente qu’une pauvre -petite parente de province au maintien compassé dans sa robe de -taffetas vert changeant, au corsage sans appas, sous un visage sans -charme, encadré du rose soyeux de son fichu, à la bordure tramée de -fleurs glacées. C’est encore, dans cet instructif cabinet d’épilogue en -même temps que de préface, un intéressant portrait du célèbre peintre -Lenbach en 1860; et déjà des études de ces effets, que j’appelle de -_couchant couché_, dont l’un me fait penser à notre La Berge, et dans -lesquels le peintre qui doit y exceller versera plus tard toute une -prenante poésie. - -Dans la première salle de l’Exposition, je note un grand paysage -mythologique; une des chasses de Diane, que le peintre a plusieurs fois -mises en scène. - -Je ne saurais, il me semble, donner le mieux l’idée de celle-ci, qu’en -affirmant qu’elle représente ce que ferait une Rosa Bonheur, qui -s’adonnerait à la peinture héroïque. - -Ajoutons bien vite, et une fois de plus, que nombre d’artistes -passés et présents seront ici nommés à propos de Bœcklin, sans nulle -accusation de plagiat. Sa manière est complexe, multiple. La seule -façon d’en éveiller l’idée chez ceux qui n’ont pas vu, est d’en -dégager le rapport avec des œuvres déjà connues. - -Au reste, j’y insiste, ayant eu déjà l’occasion de l’écrire, c’est -à mon sens une dignité de plus, j’ajouterai volontiers _sine quâ -non_, que dans une véritable originalité, le rapport inconscient avec -d’autres arts individuels, de proches et de lointains, comme résorbés -en un suprême bouquet réunissant nombre d’aromes divers du personnel -parfum de ses fleurs propres. - -Je note encore dans cette salle, outre un aride ermite se flagellant, -un peu frère des saints Jérômes de M. Gérôme et qui est célèbre, un -Pétrarque à la fontaine de Vaucluse que je n’aime pas, et une grande -Vénus aux chairs modelées dans un savoureux clair-obscur, affectionné -par M. Hébert. - -Je parlerai plus tard, en même temps que des autres sujets religieux, -d’une Madeleine exposée là et qui appartient au Musée de Bâle. - -Je n’oserais pas écrire en ce grave sujet, comme le fit Veuillot -à propos de Thérésa. «Tout de suite après ce fromage blanc, le -tord-boyaux tout pur de la demoiselle», mais je dirai qu’il y a eu -savante gradation dans le choix des œuvres qui garnissent cette -première salle au sortir de laquelle l’entrée en la salle voisine tient -de l’éblouissement et du charme. - -Ce n’est pas que je goûte complètement, ni même peut-être beaucoup tout -le tableau de la belle et douce Calypso, déjà furieusement nostalgique -au penser du héros dont les bras sont dénoués, et qui bien qu’encore -dans le tableau est comme hors de la scène et presque du cadre. Ulysse -et Calypso, ou si vous l’aimez mieux, Tanhauser et Vénus; et M. Ritter -a justement relevé des correspondances de leitmotiv entre cette œuvre -et celle de Bayreuth. - -Mais la grande Eleonora Duse qui disserte hautement de ces choses me -disait de cet Ulysse des choses admirables; silhouette hautaine et -lointaine, bien faite pour subjuguer une connaisseuse, une créatrice -d’attitudes tragiques; éloignement d’exilé drapant aux plis de son -manteau le mal du pays de tous les exils, l’espoir de tous les retours. -A droite de cette toile, une autre Calypso, moderne celle-ci, bien que -les plis droits de sa blanche tunique, son geste replié, l’enroulement -de la noire écharpe autour de sa tête pensive, puissent l’assimiler à -la Polhymnie. Mnémosyne aussi toute pleine de souvenirs qui tombent sur -son âme avec le crépuscule de plomb, roulent à ses pieds avec la vague -mal apaisée. - -Ce personnage qui tient si peu de place dans la toile n’en représente -pas moins le coryphée des voix de la nature et de l’art, éloquent -et figuratif de la magnifique décoration du lieu, de la majestueuse -mélancolie de l’heure. Heure d’un net crépuscule de soir éclairant -un lieu qui est le temple de l’amour détruit, un état d’âme qui est -la détresse de la délaissée. Oui, il y a de la _Femme abandonnée_ de -Balzac dans cette composition tragique et simple. - -Bœcklin l’a peinte plusieurs fois cette _Villa au bord de la mer_, -ainsi qu’il l’intitule modestement et d’un titre générique: mais dont -il semble que ce panneau-ci doive être l’expression la plus heureuse. -Dans une autre, le personnage antique devenu Iphigénie en Tauride, -réduit l’éternel et poignant drame humain aux plus restreintes -proportions d’un épisode historique. Là, rien que la tristesse du -jour tombant, du flot expiré, de l’amour détruit, de la mer morte. -Mystérieuse villa au bord de la mer avec ses portes closes comme des -bouches, sa fenêtre ouverte comme un œil qui ne veut plus voir, sa -galerie déserte, au couronnement de statues effritées. Alentour, la mer -murmure, l’huile écumeuse d’un flot qui fut démonté, plein encore des -mugissements étouffés de la tempête qui s’apaise, de cris d’invisibles -oiseaux d’orage, peut-être de victimes ensevelies... - - O flots que vous savez de lugubres histoires! - -Flots des cœurs aussi! - -Je ne vois qu’un homme qui sache _dessiner_ l’eau comme Bœcklin, -l’architecture des vagues, le remous des ondes et ces _courants -entrelacés_ comparés par Vinci aux tresses de la chevelure de Léda. -J’ai nommé Thaulow. Mais, chez ce dernier, ce ne sont que les phases -intelligemment étudiées, habilement rendues de ces variations -aquatiques, lesquelles sont mystérieusement haussées par Bœcklin au -commentaire du sujet qui s’y mire. Et sous cette lumière d’un gris de -fonte un peu pareille à celle de l’orage de Millet, entre les noirs -cyprès eux aussi haussés à la dignité de personnages, Sophocléen chœur -d’arbres commentant le tableau du faîte de leurs cimes recourbées comme -des cimeterres, quatre notes rouges piquent leurs braises amorties: les -briques du mur éboulé, des vases de terre cuite, une automnale vigne -vierge, et le rose vif d’une fleur de laurier-rose. - -Ce sont encore des figurants de Bœcklin, ces éloquents cyprès dont le -mode d’expression est cette sensible inflexion de la cime infligée à -l’arbre rigide comme par une orageuse et magnétique atmosphère. Je les -retrouve dans cette autre _villa au bord de la mer_ en une orientation -opposée. Cette fois, l’architecture et le paysage seulement, en la -solennité de la nuit tombée, le rouge adieu du soleil noyé, ne perlant -plus à l’horizon qu’une larme de sang dont meurt le reflet sur la villa -silencieuse. - -Et l’_Ile des Morts_ les recèle aussi dans sa fatidique enceinte. De -sentiment un peu pareil à la première de ces villas au bord de la -mer et à un _Voyage de noces_ qui me plaît moins, me semblent devoir -être deux toiles de Bœcklin dont je n’ai vu que la reproduction: la -_Solitude_, une femme au bord de l’eau et drapée de blanc dans un -paysage de composition savante, et la _Pensée d’automne_, en laquelle -une sœur de ces deux rêveuses regarde flotter au fil de l’eau la -feuille étoilée d’un platane. - -Mais ces pages de rêveuse vérité ne disent qu’une face du génie de -Bœcklin. Et curieuse anomalie: le revers est d’un réalisme jovial, -expressif d’une caricaturale mythologie. Oui, Zénith et Nadir, Ariel et -Caliban se partagent l’esprit de ce maître. Il est l’inventeur d’une -variété de mythe caricaturale; quelque chose comme une invasion du -Fliegendeblætter dans l’Olympe; mais sans la mièvrerie ni l’irrévérence -de similaires déformations de chez nos peintres ou de nos auteurs, -plutôt on l’a justement écrit--avec une verve rabelaisienne. Donc, le -Chiron goguenard,--comme dans son Centaure chez le Forgeron;--le faune -ou le triton égrillards, la sirène replète au type assez semblable -à celui d’une _kellnerin_ des ondes au torse sainement rougi par le -salubre baiser des salines; enfin, le Tritonet pleurnicheur, hybride -composé de l’esturgeon et du marmot braillant sous l’assaut d’une vague -trop grosse. - -Car c’est toujours la puissante et délicate sœur-eau de saint -François, remise en lumière par le subtil Gabriele, qui se peuple de -ces radieuses bouffonneries, qu’elle pare de ses irisations et de ses -chatoiements. - -«Les récifs battus par les embruns, l’atmosphère pleine d’éclaboussures -salines, les ressacs furieux pulvérisés en poussière blanche--écrit -expressivement M. Ritter--voilà l’un des éléments de l’improvisation -de Bœcklin, lequel s’y joue avec l’aisance même de ses tritons et ses -naïades.» Le _Jeu des Naïades_, qui appartient au Musée de Bâle et -figure à l’exposition du Jubilé, est la plus étonnante de ces marines. -La mer y rayonne avec des irradiations aussi violentes que celles -dont les Pharaeglione, les rouges rochers de Capri font miroiter sur -les flots bleus leurs ombres violettes. Une Néréide, vue de dos, -incendie l’eau du flamboiement de ses cheveux couleur d’orange; un menu -scombre qui sert de joujou à un poupon squammeux, moire d’une ombre -transparente le torse d’une plongeante Ondine, et toutes ces queues de -poisson luisantes et moites ont des tons d’ailes de papillons et de -pétales de fleurs. - -Dans l’_Idylle marine_, le visage de la première Néréide, sur la droite -du tableau, répète exactement l’expression de certaine _Chasseresse_ -exposée à Venise. Et, comme l’écrit M. Ritter, il s’agit bien là «de -mythes réels» et non de froides allégories. - - * * * - -Je n’aime pas beaucoup les portraits de Bœcklin. Un enfant effeuillant -une rose, et l’_idéal portrait_ de bébé ne me semblent pas dépasser -une idéalité photographique; et l’on s’étonne que le peintre des -vivants enfants du _Vita somnium breve_ ait pu se satisfaire de ces -faibles grâces. Cependant le portrait d’une signorina Clara de Rome, -bien que d’excessives et massives proportions, et gâté par de ces trop -grands yeux, trop luxuriamment ciliés qui banalisent presque toutes -les grandes figures de ce peintre, apparaît beau d’une marmoréenne -attitude et d’un matronal contour dont Ingres eût goûté le dessin pur -et savant au masque alourdi entre deux boucles d’oreilles aux pendants -de chrysoprases. _Viola_ est une figure qu’il sied de rapprocher -de celle-là. C’est encore une lourde Romaine modelée dans les tons -fiévreux chers à Hébert, mais qu’enveloppent d’une belle harmonie, en -assortissant leurs couleurs, un voile vert, une draperie de brocart -éteint, un bandeau d’or pâle et d’améthystes, un bouquet de violettes -aux pourpres profondes. Une harmonie similaire se peut admirer dans la -Clio dont je n’aime pas le geste et dont les draperies rappellent ces -méandres de plis en crêpe de coton qui plaisent aux Anglais dans les -tableaux de Moore. - -Une autre bonne tête d’expression est celle d’une Sapho agrémentée de -la trouvaille physiologique et révélatrice de certains mystères--d’un -sombre duvet naissant aux commissures des lèvres. Une Sapho qui -ressemble à Phaon, et de qui le volubilis d’un bleu dur serpentant au -bord de son manteau n’aurait pas déplu à M. Ingres. - -Quant aux propres portraits de Bœcklin qui, le catalogue nous l’atteste -en ses reproductions--s’est peint au moins quatre fois--seul, un -peintre bâlois peut rencontrer indulgence pour avoir cru enrichir du -peu caractéristique numéro de son effigie, flanquée d’un squelette -musicien, la célèbre _Danse des morts_. Et pour son dernier portrait, -le triomphal mauvais goût de son pantalon à larges carreaux bleus, de -sa cravate au nœud tout fait, bariolé de rouge, nous offre une occasion -de dire que _c’est précisément ce mauvais goût, souvent éclatant en ses -meilleures œuvres, qui a sauvé Bœcklin des mièvreries du faux goût, -lesquelles sont mille fois pires_. - -Mais, en revanche, bien des délicats détails en ses compositions, ces -fines colchiques dans la prairie humide, au premier plan de son bois -sacré, et dans la figuration de l’une de ses nombreuses sources, ce -voile qui enveloppe sa tête gracieuse, comme pour spécifier qu’il -s’agit d’une source ombreuse et discrète.--A ce propos, faisons une -remarque: Bœcklin n’aime pas les nus complets, qu’il coupe au moins -d’une draperie (témoin sa Calypso, sa _Vénus genitrix_, et la jeune -femme du _Vita Somnium_);--quand ce n’est pas d’une queue de poisson, -ou d’un train de cheval qu’il supprime ces jambes qui semblent le -gêner et accentuer ses prédilections pour les déformations inférieures. -Quand elles subsistent, ces jambes de femmes, il les laisse deviner à -travers des gazes pailletées et qui ne sont autres que celles dont le -clinquant fait rutiler les divinités dans nos pièces-féeries.--Hélas! -ce même clinquant, Bœcklin en afflige de plus nobles dieux, et c’est le -lieu de parler de ses sujets religieux dont l’inspiration ne me semble -pas heureuse. Deux seulement figurent à l’exposition du Jubilé: une -Madeleine de mélodrame et une madone d’un tragique d’emprunt pleurant -sans profondeur vraie et à trop de fracas sur un Adonis de Calvaire, -dont le bellâtre aspect détonne plus que partout dans la cité du Christ -d’Holbein et de ce Golgotha de Mathias Grunewald, épouvantable et -sublime. - -Bœcklin ne se résigne pas à dépouiller de tels personnages pieux des -étoffes transparentes qu’il affectionne. Est-ce une erreur irréfléchie -ou d’autres habitudes des yeux qui font s’étonner d’une sainte femme -voilée de crêpe noir? Quoi qu’il en soit, le tableau en hérite une -apparente modernité, un effet de _maison de deuil_ qui choque dans ces -scènes. Une autre Marie, elle-même tout entière ensevelie en son voile -ainsi que d’un obscur linceul et pleurant étendue au long du corps de -Jésus n’est pas moins mélodramatique. - -Et certaine célèbre descente de Croix, dont je n’ai vu que la -reproduction sans le prestige de cette couleur souvent triomphante -chez Bœcklin, me laisse sans émotion devant une _Mère noble_ de -Jésus, un saint Jean jeune premier et une prima donna Madeleine. Une -autre Madeleine, aux yeux rouges et gonflés, et qui ferait un pendant -pour la chasseresse exposée à Venise, ressemble extraordinairement à -l’impératrice Eugénie. L’allégresse de la jeune Vierge dans un tableau -de Nativité me semble d’une vivacité peu digne. La Madone, qui, entre -des rideaux dont l’ouverture se gradue avec recherche, occupe le centre -de ce tryptique, m’apparaît comme une contre-partie mystique de la -Vénus genitrix, que je veux dire encore. - -Le pire reproche à faire à tout cela est, si je ne me trompe, -l’engendrement de l’Évangile-mélo à la Gabriel Max, lequel en vint -à peindre une Sainte-Face (certes moins édifiante que celle de M. -Dupont, à Tours!), dont un bas trompe l’œil, sans nulle parenté avec -l’art, semble faire se soulever les paupières dans leur pénombre, pour -récompenser d’un regard celui qui la contemple!... - -Deux sujets religieux ont mieux inspiré M. Bœcklin: un Père éternel -un peu parent du Jupiter-Pèlerin de Wagner et toujours drapé dans son -manteau à constellations de paillettes, introduit dans un paradis -terrestre qui pourrait bien être un miracle (je n’ai vu que le -fac-similé de ce tableau), l’homme-enfant, un Adam adolescent et non -encore déniaisé, le pauvre petit père futur du genre humain, dont la -maigre nudité à peine pubère contraste avec les géantes formes dont la -peinture le dote d’ordinaire. - -Une prédication aux poissons, selon les _Fioretti_, me semble très -supérieure au traitement de ce même sujet par M. Merson. Il y a un -touchant et comique apostolat dans la conviction du bon saint Antoine, -mal piété sur le rocher du plat des sandales de ses pieds noueux, la -robe crottée, troussée haut sur ses maigres jambes, le geste bénisseur -et persuasif, l’élan courbé de toute sa personne rugueuse et bistrée -dont l’édification se communique à l’œil béat de ce requin aux dents -de scie, à cette _lune d’eau_ pleine d’un ferme propos de ne plus -s’arrondir d’un fretin illicite. - -Sied-il de ranger dans les sujets pieux cette Suzanne au bain, curieuse -œuvre du peintre? Imaginez, entre certains nus de femme de Rembrandt et -des études de tub de Degas, une commère ultra rondelette, la femme de -quarante ans de l’Ancien Testament, une Marneffe biblique. Accroupie -toute nue au fond de la vasque de marbre en laquelle elle barbote -honnêtement, elle se sent tout à coup tapoter son dos potelé sous la -caresse d’une main velue. Je ne sais rien de tragique dans le risible -comme l’angoisse des yeux ronds de cette grasse poulette effrayée à ce -contact inattendu d’un violateur invisible pour elle, mais de qui le -luxurieux influx l’emplit d’une noble pudeur dont la pire peine est, en -ce personnage replet, de ne pouvoir revêtir d’autre aspect que celui -d’une ridicule honte. - -Ce qu’elle devine, nous le voyons, nous; et les plus extrêmes craintes -de la vertueuse dondon ne sauraient se hausser jusqu’à telle horreur. -Deux antiques _vieux cochons_, selon l’expression de Forain, sont -perchés sur la muraille à hauteur d’appui qui contourne la vasque. -L’un, coiffé d’une casquette à la Daumier, est le bilieux à l’œil -égrillard, à la babine lippue et simiesque. L’autre, encore plus -monstrueux, représente tout le déshonneur des cheveux blancs, un bout -de langue obscènement coulé et presque vibratile, dans l’escalade -et la luxure du sale désir, entre les deux gencives qu’on devine -édentées et baveuses. Et dans le clapotis de sa chair, sous la claque -lubrique, l’infortunée Suzanne, la petite mère aux mains courtes, dont -la pire misère est d’être drôlatique en un tel déduit, se ramasse, se -pelotonne, se met en boule. - -Et, comble d’ironie, son savon dans une soucoupe imite, près de la -pleine lune de son opulent arrière-train, un œuf que cette poule dodue -viendrait de pondre.--Et l’on reconnaît aisément, en cette bedonnante -sirène des livres saints, la sœur des Tritons ventrus des toiles -mythologiques. - -On raconte que Bœcklin a caricaturé de ses ennemis dans les mascarons -qui grimacent sur la Kunsthalle. Les vieillards de la Suzanne au -bain pourraient bien être de tels vengeurs; et, qui sait? la Suzanne -elle-même. - -Le Prométhée de Bœcklin, à vrai dire, exposé en de détestables -conditions d’embu, me semble un grand effet manqué. Un géant sans assez -d’énormité dans un site, sans assez de grandeur; et le bondissement des -cent mille océanides Eschyliennes réduit à l’écume d’un sorbet. - -En revanche, le _Berceau du jardin_, sous lequel deux vieillards, un -Philémon et une Baucis cossus, coulent les dernières heures d’un jour -heureux, d’une existence fidèle, entre des pots de jacinthes et des -carrés de tulipes, forment un tableau dont la reproduction même a du -charme. M. Ritter le décrit bien. Non moins que ce retour du chevalier, -d’une très pénétrante poésie, et dans lequel le roux des cheveux du -voyageur et la rousseur des cimes du bouquet d’arbres se répondent et -se rallument avec plus d’éclat dans la fenêtre éclairée dont l’œil -rouge fait battre le cœur du chevalier qui - - S’assied avant d’entrer aux portes de la ville, - Et respire, un moment, l’air embaumé du soir. - ---Dans le _Vita Somnium breve_, grand panneau allégorique, de Bœcklin, -qui appartient au musée de Bâle, il faut admirer, outre des mérites de -composition, de tenue générale, d’atmosphère limpide et rutilante, de -couleur harmonieuse et riche, la vraie vie des deux marmots du premier -plan, deux mioches associant Jordans et Renoir et dont la triomphante -nudité suit attentivement le trajet étoilé d’une pâquerette mise par -eux à flot sur un ruisselet translucide. - -Dans la Vénus genitrix, c’est le volet de droite de ce triptyque -qui est remarquable. Je démêle bien dans le central panneau la -difficultueuse allégorie d’une Cypris debout sur une terre fumante de -germes, invitante déesse dont le torse s’azure de l’obscure clarté du -bleu de la nuit propice aux amours. Mais dans ce volet de droite qui me -paraît la plus notable des œuvres exposées là, ordonnance, composition, -dessin, coloris, concourent à un effet intense et puissant, réalisé -sans faiblir. Sous un pommier, arbre de science du bien, aux rouges -fruits savoureux entre lesquels blonde et chaude apparaît aussi la tête -dorée du travailleur qui les cueille, la famille ouvrière resplendit. -Assise, l’épouse, - - La nourrice au sein nu qui baisse les paupières - -allaite son poupon d’une mamelle restée blanche à l’abri de la -chemise et juste au-dessous de la brune région du cou baissée, dorée -par le hâle. Un garçonnet tout nu, fruit déjà plus mûri de la Vénus -Génitrix, s’étire et croît tel qu’une vive plante de chair; et le bleu -luxuriant de la toile des pauvres vêtements rapiécés comme d’oripeaux -de turquoises et de haillons de lumière, le sang rose sous les jeunes -tissus, le bistre de la peau de l’adulte et jusqu’à ses callosités -rudes, enfin la pulpe étincelante des fruits cueillis, tout cela chante -et s’exalte en une symphonie de tons éclatants pleine d’allégresse et -de vie. - -Et, pour conclure maintenant, si vous entendez prononcer le nom de -Titien au sujet de l’_Angélique_, de Véronèse, à propos de la _Muse -d’Anacréon_, et de Murillo à l’occasion de tels ou tels petits anges; -si l’on vous dit que les cavaliers maures dans un paysage évoquent le -souvenir de Delacroix; le combat devant la Burg et certaine source, -celui de Gustave Moreau; la _Nymphe et le Satyre_, celui de Baudry; -la _Nuit_, celui de Watts; telle Bacchanale, celui de Corot; quelques -muses, celui de Fantin, et cette lourde Flore aux épaules bien -modelées, à la belle draperie violette arpentant cette prairie diaprée, -du pas velouté de ses vilains chaussons rouges que le peintre a bien -fait de transformer en cothurnes dans son projet de vitrail, la funeste -comparaison d’un Tadema suisse, répondez qu’il faut de suggestives -images pour susciter la mémoire de tant de grands et charmants noms, -sans omettre ceux de Millet et de Millais. Ajoutez qu’un de ceux qui -serait rappelé de moins loin à propos de Bœcklin, serait celui d’Élie -Delaunay qui traça une gracieuse image de la veuve de Bizet aux yeux -pleins d’une sombre flamme; mais qu’une gloire plus magnifique, entre -tant d’attributions diverses, est celle qui reparle de Giorgione--s’il -est vrai que certaines toiles de Bœcklin, pleines de tons savoureux et -d’ors blondissants, d’ambres chauds et de rousses ombres, auxquels le -temps promet une maturité plus harmonieuse encore--se haussent jusqu’à -la dignité de rappeler le _Concert champêtre_. - - - - - XIII - - A JEAN-LOUIS FORAIN. - - - - - VERNET TRIPLEX - - M. Vernet a reçu et recevra quelque temps encore les faveurs du - suffrage universel, mais l’avenir lui sera dur. - - Malheur aux artistes qui n’auront travaillé que pour amuser la - plèbe contemporaine! De leur vivant ils reçoivent toute leur - récompense. Le succès leur arrive éclatant, sans mesure. Qu’ils - demeurent ensevelis dans cette gloire, plus banale peut-être que - la fosse commune. - - (THÉOPHILE SILVESTRE.) - - -«Pourquoi voit-on toujours le mal l’emporter sur le bien?» demande -au docteur Rémonin de l’_Étrangère_, pour lequel posa notre Henri -Favre, une de ces caqueteuses chères au théâtre de Dumas. Et Favre -de répondre ce mot plus profond que Rémonin: «Parce qu’on ne regarde -pas assez longtemps.»--Oui, l’affamement de justice clamé par la tête -demi-décollée d’André Chénier, dans son suprême vers, rencontre tôt ou -tard son assouvissement, toujours. La satisfaction contenue, pour un -noble esprit, dans l’idée de justice, vient moins de l’espoir d’une -consécration que de l’introublable sérénité qui découle de ce penser: -un contemporain engouement ne saurait pas plus assurer la gloire à un -ouvrage vain que le dédain n’en pourrait priver un valable effort. La -gloire est comme l’onde; elle reprend à la fin son niveau. Et c’est -dans cette proportionnelle loi qu’il faut rechercher l’explication -de ces brusques sautes de la mode et du goût qui transforment un -indigne mépris pour une œuvre d’art en un enthousiasme non moins -excessif.--Et cette sécurité, pour les autres et pour nous-mêmes, de -la justice finale incessamment _in fieri_, demeure le lest de bien -des étonnements, la tare de bien des malentendus, la rectification de -bien des maldonnes. C’est donc une indignation irréfléchie que celle -qui nous agite en présence de certains succès, qu’il faudrait déclarer -immérités si l’on ne devait au contraire voir dans cette éphémère -ampoule du succès l’immédiat salaire seul assorti à des productions -vaniteuses. - -Ce n’est pas tout à fait ou même du tout une illusion que ce -pèse-réputations souvent par nous rêvé: une balance dont l’aiguille -marquerait pour chacun son degré de mérite, rarement confirmant les -verdicts, infirmant souvent les apothéoses. Seulement, le mécanisme -en est patient comme Dieu, parce qu’il est comme lui éternel.--Il y a -des notoriétés sans bases, improvisées de toutes pièces, pareilles à -ce palais d’Aladin, duquel au matin la campagne ne portait pas trace, -et qui, le soir, y multipliait des clochetons enguirlandés de feux, de -fleurs et de féeries. Mais, au lendemain, la rase campagne s’étendait -encore où le mensonger édifice avait lui, tandis qu’une construction -lente et appliquée avait, quelque part, dans l’ombre, augmenté d’un -rang de granit la base d’une tour immortelle.--J’userai encore de -cet exemple: la lentille revêt en quelques heures, d’un tendre duvet -verdoyant, le quelconque objet sur lequel on la sème. Et c’est un -émerveillement de l’enfance d’admirer au lever, tout fourré de ce -vivant _verd-naissant_, un vase, un ustensile. «Oh! ferait s’écrier à -cet exemplaire bambin un moraliste amène, l’admirable plante qui croît -en un moment! combien préférable à ce grain, à ce gland, depuis des -mois enfoui dans le sol, et dont nous n’avons plus de nouvelles!» Mais, -aussi vite qu’elle avait levé, l’insipide végétation se fane au pied de -la séculaire forêt, au bord de la moisson mûrissante. Et le laboureur -réfléchi en conclut «à quel point il doit croire--à la fuite utile des -jours»! - - -La postérité est donc une permanente cour d’appel pleine de pourvois -en cassation d’où sortent perpétuellement révisés des procès civils, -historiques ou artistes. La réhabilitation de Pierre Vaux offrit, -ces derniers temps, un éloquent exemple de l’_éternel devenir_ de la -justice et de la réalité de ce recours en grâce. «La création est une -grande roue--qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un,» dit Hugo. -_Voiturer_ quelqu’un présente avec non moins de régularité l’autre -tour de la même roue. «C’est Polichinelle, c’est Garibaldi!» écrivait -à son tour Veuillot des mythes et des types auxquels Hugo, selon lui, -prostituait l’airain de sa cloche. Disons, nous: c’est Bonaparte à -travers les napoléoniennes collections, par le livre et la scène, -l’exposition et l’imagerie devenue graduellement conforme à ce frappant -vers d’un autre poète - - Tel _qu’en lui-même_ enfin l’Éternité le change. - -A qui le tour? Chaque notable flot de la marée humaine apprête à -rectifier à l’exégèse et dresse derrière le flot expiré, sa crête -d’écume, un bandeau de perles. Napoléon révolu fait place à son fils. -Le duc de Reichstadt envahit les volumes et les théâtres, et déjà -Napoléon III vient prendre son rang dans le dessin exhumé par Nolhac -dans le Musée de Versailles. Certains hommes semblent élus pour en -appeler, à l’égard des disparus oubliés ou trop vantés, de jugements -excessifs, en tout cas influencés, trop proches, trop rapides. Une -sorte d’envoultement a lieu. Chaque grande mémoire a, selon le degré -de méconnaissance qui l’opprime ou l’oppresse encore, son défenseur, -son protecteur, son metteur en œuvre. On dirait qu’elle le trouve, -qu’elle le choisit, qu’elle l’organise. Rien qui le rebute durant cette -période d’incubation ou de combat. Au contraire, il joue la difficulté, -progresse sous l’embûche, prospère sous l’agression, aboutit par le -martyre. Et quand les hauts lieux sont définitivement conquis à ceux -que nous aimons, un étonnement nous vient presque des paladins que -nous nous fîmes pour les leur gagner, comme si leurs âmes apaisées ou -satisfaites nous avaient désertés, nous léguant un brin de leurs palmes. - -C’est ainsi, pour n’en citer qu’un petit nombre d’exemples, que -Roselly de Lorgues se dévoue à Christophe Colomb; Chateaubriand -ressuscite Rancé; un prêtre saint et savant poursuit en cour de Rome -la canonisation de Jeanne d’Arc; M. Tamizey veille autour du curieux -Peirese; la trouble mémoire de Lucrèce Borgia déjà s’élucide, et, qui -sait? peut-être un jour celle de Gilles de Retz. - -L’admirable de ce ressort, c’est que les procès mal jugés ne l’étant -pas seulement par défaut, mais aussi par excès, nous voyons reparaître -à la barre du temps ceux à qui le passé récent se montra trop doux -et rentrer dans le rang ceux qu’en avait indûment tirés une faveur -inéclairée ou irréfléchie. C’est donc une imprudente réapparition que -celle qui vient faire déjuger de trop hâtives renommées. Mais un tel -redressement est, non moins que l’autre, nécessaire à l’équilibre de la -balance; ce n’est pas assez de couronner les méritants si leur diadème -n’est fait des rayons impudemment attribués aux médiocres. - - -Il y a de ce dessillement dans celui que nous cause la réapparition à -la surface de tant de louanges, de la trinité des Vernet, en l’honneur -de laquelle il n’y a plus à se signer, et que le Saint-Esprit n’a pas -visitée. Pas même sous la forme de ce frère Philippe, supérieur vénéré -des Ignorantins, dont le portrait hérita sans doute de l’estime que le -modèle inspirait et que nos parents tinrent pour chef-d’œuvre. Rien -autre pourtant qu’en ce désagréable et superficiel miroitement de toile -cirée commun à toutes les toiles et surtout aux portraits d’Horace -Vernet, la fausse bonhomie du personnage vêtu de drap d’un noir sans -beauté, la fausse édification théâtralement graduée, d’un rameau de -buis, d’un crucifix, d’une statuette; la fausse simplicité d’une -lézarde de portant dans un mur truqué, le tout amalgamé dans la fausse -dignité d’un faux chef-d’œuvre. Que dire des autres portraits? Si celui -de la maréchale de Castellane, née Greffulhe, à défaut d’immortalité -peut paraître assuré d’une élégante durée, c’est à la touchante grâce -du modèle qu’il le devra, sous la fine auréole de ses frisons dorés, en -l’exquise délicatesse d’un visage de fleur dont la tige est ce buste -jeune, ce corps charmant simplement infléchi en une très féminine -attitude que le peintre sut au moins surprendre et fixer, bien plutôt -qu’à ce dernier qui le fut si peu, en dépit de pauvres recherches de -complémentaires, dans ce que le savant et savoureux Whistler eût appelé -un arrangement en rouge et vert, et qui ne présente pas plus la riche -alliance de ces deux tons chez la _Sibylle persique_ de van Eyck des -collections Rothschild, que la criarde harmonie rouge et verte d’un -devant de cabaret que Baudelaire avait intitulé: _Douleur délicieuse_. -Non, rien que le rappel, par le feuillage d’un camélia se détachant -sur une tenture garance, des carreaux de même ton d’un tartan dont -s’enveloppent prosaïquement les genoux de l’idéale jeune femme. - -De même, exposé sous le nº 311, le portrait de son fils ne nous offre -que l’image d’un joli garçonnet, à la moue volontaire, hardi sous sa -calotte de cheveux blonds, et tout fier d’avoir battu en brèche... -un pot de laurier-rose.--Au reste, c’est une si parfaite habitude de -mal peindre en laquelle les toiles de ce plus illustre des Vernet -entretiennent notre œil, que les organisateurs de l’exposition ont dû, -sans doute pour n’en pas troubler l’ordonnance, reléguer presque hors -de vue un portrait de femme qui, le premier jour, figurait en meilleur -rang, et dont la moins inférieure qualité jurait parmi l’entourage.--Le -portrait de Mme Delaroche-Vernet, petite châtelaine anémique et -moyen-âgeuse, une fleur à la main, tient du dessus de pendule et de -l’en-tête de romance. Certes, vous demanderiez en vain à ce pauvre -portrait-étude de Mlle Mars la raison de tant de triomphes. Combien -près de lui s’éveille victorieusement, dans le souvenir, la magnifique -étude-portrait de Mlle Georges dans la collection Pourtalès! - -La famille royale du Czar Nicolas Ier au XVIe siècle, représentée sous -la forme d’une chevauchée de dames et de varlets comme on en voit aux -devants de cheminée en papier peint des hôtelleries, fait presque -regretter l’alliance russe. Une tête de Christ n’est peut-être pas -inférieure à celles de Dagnan-Bouveret; mais est-ce beaucoup dire? - -Le portrait de la marquise de Girardin est d’un ridicule touchant. -La dame vogue toute seule sur un canot du nom de _L’Aimée_. Un saule -pleure au-dessus; un voile flotte au travers; une écharpe trempe -dans l’eau; et rien ne nous est épargné: souliers à cothurnes et -lorgnons en bésicles. Mais la palme--une palme qui devrait être un -bouquet d’édelweiss!--est, pour un petit portrait de Louis-Philippe -à Reichenau, bien précieuse pour le Club alpin. Dans un paysage de -montagne, le roi, en toupet et l’alpen-stock à la main, s’apprête à -noter sur un agenda les beautés de ce site alpestre. - -Un autre portrait de Louis-Philippe, comme duc d’Orléans, nous rappelle -l’extraordinaire portrait-écrit de ce prince tracé par les Goncourt -dans leur _Italie d’hier_. - -Et, dans le tableau du genre, _La Ballade de Lénore_, _L’Aigle -russe déchirant la Pologne_, _Mazeppa_, ne sont que de romanesques -couplets à prétentions grandioses. C’est ainsi que le petit tableau de -l’_Oiseleur_ fait penser à un Millet sans génie. - -Oui, sans génie; tel est le correctif, le _privatif_ qui s’ajoute -forcément à tout grand nom dont le souvenir s’évoque au cours de cette -exposition trilogique. C’est à un Canaletto sans génie que font penser -ce port de Toulon, ce port de Marseille de Joseph Vernet. Sans génie -encore ces Corot[49], aussi pourtant préventifs en leur fin mélange du -rose des édifices romains, du bleu tendre du ciel, de l’eau qui les -redit et où ils tremblent. Les deux toiles les plus délicates de cette -exposition de Joseph, gâtées pourtant par ce ridicule _feuillé_ de -l’époque, duquel Gavarni fait dire à un de ses personnages: «Pourquoi -le fais-tu toujours avec les mêmes 3?» Hubert Robert, sans génie dans -ce tout de même joli tableau des _Lavandières_, au groupe agréable. -Mais surtout, parmi tant de tempêtes de carton et de clairs de lune en -tôle, entre tant de soleils levants ou couchants aux tons de coing, -Claude Lorrain sans génie! - - [49] Qui, lui-même, n’en peut mettre dans la toile de Joseph - Vernet, dont il fit la copie en 1820. - -Certes Carle m’en paraît moins dénué, avec au moins des idées cocasses, -son clerc de procureur, le nez dans son cornet, durant que son -coiffeur le poudre; un pisseur renouvelé de Jan Steen dans un coin -de tableau: sorte de _besogneux_ naturels et pressés, qu’il aimait -peindre, accroupis sous l’escabelle même de l’afficheur qui interdit -les ordures; des gens en perruques en proie à cet inconvénient prévu -par Poë, et dont il écrit: «Je ne sais comment l’accrochement se -fit, mais il eut lieu»; avertissement redevenu salutaire en notre -temps où les femmes se remettent à porter perruque. Et d’autres -caricatures, dont deux[50] ont quelque chose de Constantin Ghys; puis -ces montgolfières qui mènent un peintre assez près du soleil pour le -portraiturer, ou font voir à l’aéronaute la lune en plein midi, en le -plaisant retroussement de jupes d’une Incroyable pendue à sa nacelle. -Je ne parle que pour mémoire de maladroites aquarelles représentant -des exercices équestres. Celles-là ne valent guère mieux que les -surprenants _ex-voto_ qui déconcertèrent notre piété dans un couvent -de la Turbie. Il y en avait plus de mille qui figuraient des gravats -ou des attelages arrêtés par la Sainte-Vierge au-dessus d’un enfant -miraculé; je me souviens surtout de l’une d’elles, où se voyait un -cochon noir reniflant un marmot, auquel Marie, pour le sauver du groin -menaçant, infusait sans doute une odeur délicieuse. Enfin, bien des -amusantes gravures de modes aux drôlatiques appellations: cravates à -oreilles de lièvres, cheveux François Ier, chapeau en barque ou en -bateau, habit crottin, charivari de breloques. - - [50] Nº 141. - -Si je veux encore décrire une petite Sapho en lithographie, attribuable -à je ne sais lequel des trois, des quatre Vernet, en son modeste -cadre, c’est qu’elle m’émeut sous la pluie à bâtons rompus qui noie -son paysage de rochers incisés d’inscriptions grecques, sous ses faux -bijoux, ses culottes, son turban de sultane de Mme Cottin, en son -attitude prête pour le malassin à côté d’un pissenlit symbolique: -c’est que je vois en elle, en dépit de ces détails falots, l’aînée -de deux nobles filles de Chassériau, la Sapho qui se jette, laquelle -inspira Gustave Moreau, qui n’en faisait pas mystère; et cette autre -plus pathétique Sapho, théâtre de mouvements opposés, non résolus -encore entre sa torture amoureuse et l’épouvante du trépas, les traits -convulsés d’une éparse horreur, la main crispée d’un vertige mortel, -tout le corps ramassé en un élan retenu, blotti au fond de cette -tragique anfractuosité comme un alcyon humain terrifique et tendre. - -Nous voici loin de la risible Sapho de Vernet, qui eut du moins cette -grâce de nous rappeler ces sœurs poétiques. Ainsi de nombre de leurs -tableaux, desquels on peut résumer qu’ils offrent un éminent et -historique exemple de ce que des contemporains peuvent supporter de -génie: à savoir en manquer. - -C’est pour cette instructive conclusion qu’il faut savoir gré aux -distingués instigateurs de cette exposition d’avoir dérangé les Vernet -dans leur immortalité revisable. «L’on ne peut pas être et avoir été», -dicton qui devient profond quand on l’applique à l’usurpation des -royautés d’art. Mais une voix l’avait déjà chanté de son vivant au -brillant Horace: «Vous n’avez qu’un temps à vivre!»--La même oraculaire -voix qui prônait Wagner sous les sifflets parisiens en 1861, voix de -métal incorruptible dans lequel vibrent toutes les notes et reluisent -tous les filons de nos plus puissantes ou subtiles admirations -d’aujourd’hui: Delacroix, Ingres, Millet, Manet, Gautier, Flaubert, -Leconte de Lisle, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Whistler, -Seymour-Haden, Legros, Bracquemond, Jacquemard.--Et c’est un si sagace -discernement qui rend plus inexorable, un tel oracle formulé à propos -d’Horace: «Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de -la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation -de l’épiderme français.»--Et c’est à Dumas père,--dont l’art n’est pas -sans rapports avec celui de ce Vernet, que le critique dédiait cette -autre appréciation pittoresquement similaire: «Éruption volcanique -ménagée avec la dextérité d’un savant irrigateur.» - -Quant à l’immortel instantané de Théophile Silvestre sur Horace Vernet, -le peintre à la fois «dépourvu de caractère dans le dessin, d’unité -dans la composition, de magie dans le clair-obscur, de concentration -dans l’effet et d’harmonie dans la couleur»,--«un peintre sans -émotion, sans poésie, sans caractère; qui comprend le paysage en -officier d’état-major, l’histoire en sténographe, la splendeur en -tapissier»,--en un mot «le Raphaël des cantines»! qui n’a gardé «dans -sa mémoire qu’une bigarrure des objets»,--«à qui la gravité et la -réflexion vont comme le silence et la solennité conviennent à la pie et -à l’écureuil»,--et «qui a tué quarante ans d’un pinceau impassible tous -les peuples du monde», c’est une magistrale interview, au réquisitoire -inéluctable, au questionnaire habilement insidieux: «La quantité n’est -pas la qualité, et Dieu me préserve d’établir entre l’artiste français -et le peintre flamand un rapprochement sacrilège. Le génie de Rubens -s’épanche en splendeurs immortelles; la verve d’Horace Vernet flue -en vulgarités éphémères; le maître d’Anvers répand triomphalement -l’éloquence et l’art; le faiseur de Paris en répète intarissablement -le caquetage: l’un est le lion, l’autre est le singe.»--«Les plus -importants tableaux du peintre de la _Smala_ sont des ouvrages -mort-nés.» - -Conclusion sévère. Moins pourtant que celle-ci, la plus -caractéristique, du peintre sur lui-même: «Je n’ai qu’un robinet, mais -il a bien coulé, et quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, n’en -verra sortir rien de bon.» - -Ce robinet a la forme d’un canon, et la gloire d’Horace Vernet, qui en -a tant coulé, ressemble à ce petit rond de fumée qu’il a peint dans -sa _Bataille de l’Alma_, et dont il a dit: «Ça, c’est une observation -très exacte que j’ai faite sur l’artillerie; cet anneau de fumée paraît -ainsi quand la pièce a fait feu.» - -L’avenir, et pas très lointain, jugera-t-il que le seul tableau -d’Horace Vernet vendu son juste prix fut cette tulipe qu’il peignit -à onze ans pour Mme de Périgord, et qu’elle lui paya vingt-quatre -sols?--Le petit anneau de fumée lui-même est-il près de se -dissiper?--Et çà, est-ce une très exacte observation faite sur la -gloire? - - - - - XIV - - AU BARON ARTHUR CHASSÉRIAU. - - - - - ALICE ET ALINE - - (UNE PEINTURE DE CHASSÉRIAU.) - - Quelque chose qui soit royal, et qui reste. - - CHASSÉRIAU. - - -J’ai prononcé le nom de Chassériau dans un précédent essai. Je -salue une heureuse occasion d’y revenir et d’insister, bien que -partiellement, aujourd’hui, sur le propos de cet artiste privilégié, -mort jeune, aimé des dieux, et de Théophile Gautier--qui n’en -est pas le moindre.--Occasion de m’étonner aussi en lisant un -ample ouvrage d’ailleurs bien inspiré par la noble et charmante -mémoire de Chassériau, qu’une telle amitié dut parfois _gêner_ cet -artiste.--Gêner? L’adjuvant réconfort, l’incessant concours d’un -commentaire de poésie, d’un dithyrambe d’amour, d’une paraphrase de -beauté; d’infiniment sensibles incantations, d’indéfiniment subtiles -variations sur chaque nouveau thème proposé par le peintre ingénieux -à son génial coryphée.--Gêner dans sa modestie peut-être?--Pas même. -L’échange d’une haute compréhension plane au-dessus de la flatterie -embarrassante et fastidieuse, pour atteindre à l’apologie.--Quel que -soit donc le malentendu générateur du mot que je viens de citer, le -terme demeure fâcheux et gênant lui-même. Au reste, il ne semble -pas qu’une égale lumière dirige les travaux d’un même critique au -travers d’une œuvre à cataloguer et à expliquer; autour d’un artiste -à biographier, et à entendre. L’Apôtre l’a transcendantalement -différencié: les uns ont le don des langues; les autres, le don de les -interpréter: ce ne sont pas les mêmes.--C’est donc une surprise plus -grande encore que nous cause la totale, l’injurieuse méprise--à notre -sens--du même appréciateur de bonne foi, à l’égard d’une peinture -du même maître. Une œuvre somptueuse et vertueuse dont je ne crois -pas faire un mince éloge en affirmant qu’elle aurait plu à Hello, -qui exécrait la peinture du XVIIIe siècle, et ce qu’il appelait «des -cadavres roses».--Un tableau dont M. Degas parle avec émotion et duquel -Gustave Moreau a placé la reproduction au seuil de son Musée, afin -d’affirmer, au delà du Temps, son admiration pour elle. - -C’est le lieu d’insister sur ce point capital en l’artistique histoire -de notre époque, je veux dire le partiel engendrement par l’œuvre du -peintre du Tepidarium, de deux maîtres-peintres contemporains: Gustave -Moreau et Puvis de Chavannes. - -Rien d’ailleurs de moins malaisé à constater et qui, en aucun moment, -ait pu se donner pour une trouvaille. Une simple visite à la collection -que M. Arthur Chassériau a réunie des œuvres de son parent suffit, -sous son obligeante et éclairée conduite, à faire éclater aux yeux et -toucher du doigt cette constatation capitale. - -Il faut le répéter, chaque fois que s’impose une telle remarque, nous -ne voyons en ces rapprochements qu’une réverbération mutuellement -élogieuse. Une œuvre immense peut gésir tout entière en germe dans -le pli d’une draperie; comme toute une forêt, dans un gland de chêne, -et toute une moisson dans un grain de blé. L’important, en la suture -historique de ces chaînons traditionnels, c’est le point circonscrit -et pourtant soutien de tout l’art du passé, support de tout l’art de -l’avenir; le point de contact des deux chaînons, l’affleurement des -deux pensées. Chez le grand maître du _Ludus pro patriâ_, ce point est -fugitif et restreint. Mais indéniablement il existe, et se manifeste -en certains allongements de figures couchées et moulées par leurs -draperies; en des complications ou des simplifications de gestes -symboliques; en d’expressifs tournoiements de voiles. - -Je relève dans les cahiers de Chassériau les deux phrases qui me -semblent, entre plusieurs, dépositaires de l’alliage de ces deux -artistes: «Faire un jour dans la peinture monumentale, ou en tableaux, -des sujets tout simples tirés de l’histoire de l’homme, de sa -vie,--ainsi le penseur, le joueur, le désœuvrement, la douleur, le -retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres de sa ville monter -dans l’air, les prisonniers, la liberté, le dégoût, l’épouvante, la -colère, le courage, la misère, le faste, l’amour, et autant de sujets -où l’on peut être émouvant, vrai, et libre.» «La science, l’harmonie, -les astres, les étoiles. Des jeunes hommes qui contemplent le ciel -illuminé, avec les instruments nécessaires aux mains; d’autres, qu’on -aperçoit dans le fond de l’édifice, travaillent et méditent sur -l’Histoire et les Sciences. L’un qui regarde, l’autre qui dicte, le -troisième qui écrit.» Éloquente résurrection des formules de Giotto, -dont Chassériau a effectué quelques-unes (notamment l’allégorie du -Silence, dans les fresques de la Cour des Comptes) et dont Puvis de -Chavannes a multiplié la réalisation magnifique. Écoutez encore: «Faire -à la Méditation une draperie traînante et négligée. Le Silence très -enveloppé, l’Etude moins couverte.»--«Deux enfants qui remplissent les -buires ou les corbeilles (penser aux églogues de Virgile), leur mettre -dans les cheveux des vignes, et un rayon de soleil sur l’un d’eux.» - -Au reste, les existences des deux artistes, elles-mêmes, durent -affleurer, et j’ai admiré, dans la collection Chassériau, une gracieuse -figure de jeune femme: la princesse Cantacuzène. - -Quant à Gustave Moreau, son atmosphère n’éblouit-elle pas tout entière -dans ces quelques phrases de Chassériau: «Le ciel, d’un bleu exquis, -les montagnes ordinairement comme du tapis le jour, l’air poudré d’or, -ce qui donne une vapeur splendide; le petit bois extrêmement bleu -et lumineux près d’une eau vert émeraude, et, çà et là, des trous -éclatants de soleil»?--«Faire le ciel d’un bleu pâle qui devient rosé -vers les nuages, les nuages d’or rosé, la mer bleue; les lumières -des nuages très vives, les nuages du fond déjà pâlis et plus doux de -couleurs qui s’effacent, la montagne rougeâtre comme une brique.--Un -ciel tout marbré d’un ton verdâtre et blanc, certaines places bleues, -la lune éclatante, le tout fantasque et triste.--Le soleil en face, -le ciel rouge pourpre, le tronc des arbres d’un noir bleu, sourd, -les petits nuages du ciel or sur bleu, les cyprès d’un ton sérieux, -le haut du pin très vert, doré et rouge.--Dans la montagne d’un ton -radieux, un ciel avec des nuages blancs et exquis, bleu doux en haut; -des troupeaux blancs dans la plaine verdâtre.--Dans les seconds -plans, faire les choses très précises par les plans et grandes masses -qui ôtent les détails vrais, sans aucun trait noir; l’air qui passe -entre ces objets et ceux du premier plan leur donne quelque chose -de velouté.»--Rapprochements d’autant plus curieux qu’on est plus -familiarisé avec l’œuvre de Moreau.--Achevons par celui-ci, des plus -marquants: «Quant à mettre dans la peinture du soir des tons riches, -brillants et forts, il ne faut guère, quand ils sont clairs, les -mettre que par parties peu grandes et avec art, _comme un bouquet_, -et _surtout vers le milieu_.» Oui, on peut dire que la transformation -de la Daphné, peinte par son ami, fut moins le changement de cette -Nymphe en un rose laurier, que la conversion de l’œuvre de Moreau -incertain, peut-être autrement orienté, en tant de verts lauriers et de -palmes d’or, que lui cueillirent ses glorieux Mythes. La modeste mais -révélatrice égratignure d’une eau-forte, en laquelle tenait pourtant -tout le saut de Leucade, put bien alors enfanter à soi-même le futur -illustre peintre de tant de Saphos empourprées ou bleuies des rouges -adieux des couchants ou de froids baisers lunaires, non moins que de la -fulgurante irradiation de leurs cuirasses en pierreries. - -Aussi ne fut-ce que justice, le commémoratif hommage que fit à la -mémoire de Chassériau, fauché en sa fleur, Moreau survivant et lui -dédiant: _Le Jeune Homme et la Mort_, funéraire libation d’art, nénie -colorée. - -L’intéressant volume, lequel contient une appréciation que nous -n’aimons pas, d’un tableau qui nous est cher, et que nous nous -réservons de décrire, nous étonne en nous parlant du contour «chaste» -de l’entre tous sensuel Ingres; mais il nous offre à glaner, suivant -notre particulière prédilection, dans l’histoire de celui qui fut, -un temps, son élève préféré, des traits de caractère ou des détails -d’existence. Il plaît à notre goût du rapprochement historique des -personnalités et des circonstances, que Chassériau se soit montré -pince-sans-rire, comme Villiers-de-l’Isle-Adam, autre mémorable défunt, -et qu’il ait devancé dans cette avenue Frochot, de lumineux séjour, -Alfred Stevens, autre vivant admirable.--Il sourit à notre fantaisie -qu’il ait accroché l’arbre généalogique de tant de chevaux qu’il avait -aimés, aux murs mêmes de ce boudoir dont les miroirs auraient reflété -tant de femmes qu’il avait chéries. Et nous nous complaisons à imaginer -qu’une épigraphe courant en bordure autour de ce mystérieux retrait ait -bien pu être ce distique de Musset, succinct exposé de tant d’amours -légitimes: - - Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux, - Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses! - -L’Océan et l’azur (Thalamos, Thalassa) Chassériau en fait le lit -amoureux et le lumineux dais de son Anadyomène. Les femmes, toute -son œuvre, comme tout le tendre secret transparent de sa noble vie -ébruitée, dit à quel point il en fut épris. Les femmes qui, sur la -route des Marais Pontins, lui apparaissent «toutes auréolées de cheveux -d’or». - -Ses souvenirs à la plume en esquissent de charmantes, ou de leurs -atours; et «des changements dans les figures des femmes» lui -semblent pouvoir suffire à indiquer dans un tableau, l’heure claire -ou crépusculaire de la scène. Observation digne d’un amoureux bien -précieusement raffiné et sensitif. - -A l’égard des chevaux, lisez ses croquis écrits, en lesquels ils -piaffent, quelques-uns, sous des harnais roses. J’en fais défiler deux -ou trois, entre cent: «De beaux jeunes gens à cheval... chevaux vifs -avec des yeux ardents et fins et de petites narines.--Faire un alezan -doré, le nez avec des tons roses et bruns (tache blanche).--Les chevaux -nourris d’orge sont lestes, détachés, fins de contours et lustrés. -Ne pas oublier que dans l’ombre les yeux des chevaux ont des tons -brillants, bleuâtres, luisants et mats comme des reflets glauques qui -brillent; tout le noir de l’œil luit dans l’ombre.--Une robe de cheval -assez rare, gris fer mêlé de bleu et pas très pommelé, presque uni, -les naseaux roses.--Deux chevaux avec des crinières dorées arrêtés -à un char et l’un mordant l’autre en jouant.» Enfin, cet aphorisme: -«Penser à la vie _musclée_ des chevaux» qui donne lui-même à penser que -Chassériau pourrait bien, tout comme Fromentin et surtout Boëcklin, -avoir connu l’état de Centaure! C’est encore sous un céleste vélum -d’azur qu’il fait s’ébrouer les chevaux du calife Ali-Ben-Ahmet qui -mériteraient de traîner l’Aurore. Enfin, les roses et les lauriers -s’unissent et se greffent sur ce laurier-rose en lequel le peintre a -changé sa Daphné. Et n’est-ce pas encore une fleurette de cet arbuste -païen, qui symbolise, aux lèvres de certain jeune Arabe, tout cet -Orient coloré, parfumé, lequel fut aussi une des passions de l’artiste, -qui, dans la réalité poétique, nous paraît offrir une ressemblance avec -Chénier, et dans la poétique fiction, avec le Coriolis des Goncourt. - -Au premier il s’apparente fraternellement par ce passage bien -symptomatique de ses notes: «Il faut voir les maîtres et l’antique à -travers la nature, autrement on n’est plus qu’un souvenir usé; et, avec -cela, un souvenir vivant.»--Du second, il procède par le sentiment très -délicatement sensorial de toutes les nuances.--Le ciel lui apparaît -comme une «coquille de nacre grise avec des reflets d’argent[51].»--Il -voit des _tons de satin_ dans les ombres des villes ardentes du Midi; -de la _tendresse_ dans l’effacement des troncs d’arbres; et, parmi les -teintes de l’automne, certains bleus qui lui rappellent _les cernures -des yeux des mourants_. Certain paysage d’hiver lui semble _chaste_, -et c’est encore cette métaphysique invasion de l’humanité dans la -nature qui le relie à Gustave Moreau, en lui faisant décrire un ciel -_soucieux_ ou un ciel _sauvage_. «Des oiseaux blancs qui courent sur -des terrains verts» sont pour lui «ombrés et mordorés par les ombres -des nuages». Il veut peindre un ange avec des vêtements d’un ton de -ciel qui _l’y rattachent pour ainsi dire_, «comme s’ils en faisaient -partie et qu’il remontât dans sa patrie». Déduction vraiment de -poète, à laquelle ne le cède pas ce mémorandum finement lumineux d’un -rendez-vous sidéral: «Pour l’étoile dont j’ai besoin,--hier 24, le -soir à neuf heures, l’étoile était d’un blanc doré, le ciel bleu mêlé -de gris, et tout autour une lueur blanche et fine. C’est l’unique fois -que je l’ai vue ainsi.» Ne dirait-on pas le mémorial d’une rencontre -d’amour?--Une élégante ou pénétrante sensation de l’Orient fait encore -de Chassériau le frère de Coriolis: «Un Arabe mourant près d’un -ravin plein de lauriers-roses... des femmes maures pleurant sur des -tombes.--Des hommes et des femmes coiffés de jasmin blanc qui pend à -leur coiffure, en guirlandes... des étoffes légères couvertes de points -d’or comme des étoiles.--Un enfant en veste d’or, les cheveux attachés -par derrière avec un ruban orange.» - - [51] Notes de Chassériau. - -Ces notes de Chassériau contiennent des conseils de métier, voire -des directions de conscience, en lesquels on sent se magnifier -comme l’impérieuse prescription d’un Léonard: «Prends garde, -avant de faire une chose belle et charmante, _qu’elle puisse se -voir_.--Une chose inventée, si grande qu’elle soit, est inférieure -à une chose médiocre copiée; l’idée de l’art, c’est l’exécution, la -reproduction intelligente de ce qui est.--Ne laisser l’œuvre que -presque satisfait.--Regarder, pour arriver aux tons des étoffes, si -sous le ton réel, il n’y en a pas un autre dessous, et commencer par -celui-là, afin d’arriver à la transparence; que la forme soit plutôt -au-dessus de l’idée, que l’idée au-dessus de la forme.--Les conviés -(de Macbeth) ne comprennent rien; _lui seul comprend_.--M’écouter et -me croire toujours seul; ce que j’éprouve sur moi est toujours la -vérité, c’est le résultat de l’expérience de ce que j’ai souffert; on -ne connaît que ses souffrances, on ne peut savoir si d’autres les ont -eues, et il ne faut croire qu’en soi.--Chercher dans le hasard qui a -quelquefois des forces.» Et ce beau compliment à un coucher de soleil: -«C’était sublime, ne pas l’oublier.»--Enfin, le choix des épithètes -qu’il pose comme des touches et accumule dans ses notes, comme des -couleurs sur une palette, nous donne la couleur de bien de ses façons -de ressentir: «Fier et grand.» Ceci bien d’accord avec cette indication -valeureuse: «Faire un champ de bataille couvert de morts, tous avaient -reçu leurs blessures de face.»--«Doux, riche et nouveau.--Superbe, -varié et distingué.--Doux, ferme et profond.--Grand, sublime et -attendrissant.--Pur, net et bleu.--Est-il nécessaire d’ajouter que -toutes ces citations ont été élues dans l’ensemble des _pensées d’art_ -de Chassériau, avec une application tout au moins très vétilleuse qui -constitue, de par l’assortiment, la répartition, l’appropriation et -leurs conséquences, le meilleur titre du présent travail. - - * * * - -«Chaque tête aimée et trouvée belle, pour une raison, devient une -chose originale, rendue comme on la sent.»--Et, ailleurs: «voir -dans les têtes en les copiant la beauté éternelle, et choisir la -minute heureuse»--tels sont les deux aphorismes de Chassériau (le -second un peu teinté de Baudelaire), lesquels nous introduisent -parmi ses portraits, bien solennelle région de son œuvre. Ajoutez-y, -pour certaine partie matérielle, une remarque de profonde ironie -philosophique sur «la question de prix, toujours si grave pour tous les -gens riches». - -Les indications de types ou de costumes qui nous guident à cette -terre promise sont, entre autres, les suivantes: «Une robe d’un vert -exquis en soie verte forte, un peu foncée, et des tons changeants or -doux.--Faire avec mon croquis d’Avignon un jeune homme _blond roussi_ -avec des yeux bleus, clairs comme les eaux du Rhône.--Faire, pour un -portrait de jeune femme, une robe blanche en mousseline, et une écharpe -de même, des cheveux blond cendré, avec un peigne bleu d’azur à dessins -d’or; pour un autre portrait, une robe à grands plis cassants, gris -extrêmement clair, perle, presque blanc.»--Il y a d’un Ricard, dans -cette description.--«Une femme a l’air doux et tendre. Elle cause en -s’appuyant sur une chaise; tout en gaze blanche, avec une écharpe de -tulle qui tombe négligemment sur l’épaule droite, les chairs grenues -et satinées, les ombres tendres et mystérieuses, non pas la nature, -mais la poésie de la nature. Le vêtement du haut, blanc, doux, le teint -franc et riche, les cheveux tordus, la robe du bas bariolée bleu et -or chiné, riche et étranger.--De beaux yeux bleus tristes, le haut de -l’œil cerné et un peu cave, des cheveux blond cendré; quand je me -servirai de cela, appuyer sur la grâce, la finesse et l’originalité de -cette nature.--La peau rose, blanche et mate, les cheveux doux, blonds -et cendrés, des fleurs rouges, une robe grise, dans les joues des -fossettes d’un modelé large et bon, les cils très blonds, ce qui donne -un air pur et particulier...» - -Ces premiers jets de vision, succinctement, mais nettement -descriptifs, ces prises de possession du modèle par un coup d’œil -exercé, synthétique et analytique à la fois, renseignent d’avance -sur la maîtrise animique avec laquelle Chassériau dut aborder ce -genre du portrait, dans lequel, en effet, il excella. Il a peint -de modernes Bronzino, des Sébastien del Piombo contemporains, sans -imitation, sans recherche archaïque de costumes; du seul fait d’une -de ces concentrations de volonté presque magnétiques, lesquelles font -s’emparer du modèle et le traduire magistralement, avec une exactitude -et une vérité qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux portraits qu’on -fait de soi, au moyen d’une glace. Un tel et bien caractéristique -portrait de lui-même, en sa redingote ajustée de taille, aux basques -bouffantes, servit de début au peintre, et l’habitua dès lors sans -doute à considérer ses modèles avec cette fixité qui les confessait, -et à les rendre avec cette précision qu’enseigne seul le _connais-toi -toi-même_. - -Un autre portrait de Chassériau peint antérieurement par lui (à l’âge -de seize ans) nous paraît offrir quelque ressemblance avec Elémir -Bourges. - -Un portrait de femme d’une captivante simplicité est celui de -cette jeune fille en brun, duquel Gustave Moreau était féru. Il -le contemplait longuement. Sans doute, cette toile quasi-monacale -exerçait sur le mystique joaillier des Saphos, des Hélènes et des -Salomés l’impérieuse et presque redoutable fascination de la bure.--Je -ne connais que la reproduction d’un autre et plus célèbre portrait, -celui-là véritablement ascétique, duquel la correspondance du peintre -nous entretient et dont le seul fac-similé semble brûlant: _Le -Lacordaire_. Un autre portrait de femme (_Mme de La Tour-Maubourg_, je -crois) est saisissant d’attitude et d’expression, et d’un arrangement -étrange. Celui de _Mme de Girardin_ n’offre heureusement rien de la -théâtrale Muse en _ringlets_, par Hersent, au Musée de Versailles; -et puisque la peinture de Chassériau semble, après tout, devoir être -la plus sympathique, sinon la seule représentation de cette célèbre -Delphine, il est d’autant plus regrettable que toutes traces de cette -importante toile soient pour le moment perdues. - -Arrivons au chef-d’œuvre de Chassériau, selon nous, à ce captivant -portrait des _Deux Sœurs_, que l’avenir intitulera plus cristallinement -de l’argentine allitération de leurs deux jolis noms, _Alice et Aline_; -eux-mêmes fraternels déjà, et revêtant leurs deux personnes en une, de -similaires sonorités, ainsi que feront de leurs plis de même coupe et -de même couleur, de pareils vêtements, de semblables étoffes. - -J’entends déjà tinter les deux noms jumeaux dans les lettres que -Chassériau écrit de Rome. C’est pour ces jeunes filles qu’il fait -bénir des chapelets dont j’aime à m’imaginer que ce sont leurs pieux -grains alternés d’ambre et de corail qui se nouent au col des deux -sœurs dans le portrait d’_Alice et Aline_.--C’est maintenant le lieu -de se demander comment de maussades contemplateurs d’une si harmonique -dualité--et tout en s’efforçant de lui rendre justice--ont bien pu voir -en elle, quoi?--des _modèles ingrats_! (Entendons-nous: ingrats comme -_La Monna Lisa_, de Vinci, ou _La Princesse d’Este_, de Pisanello, ces -deux modèles de Chassériau appartenant au contraire précisément à cette -famille de femmes aux visages sans grâce poupine, mais bien aux traits -accusés et sérieux qu’une grande époque d’art a justement appelés: _La -Belle Simonetta_, _La Belle Ferronnière_.)--Ce n’est donc pas sans -stupeur qu’il nous arrive d’entendre décrire ces deux nobles types, -sous l’aspect «d’une réalité sèche et dure, de vêtements étriqués, -de corps raides et sans grâce, de visages solidement construits -sans beauté, d’un sourire qui cause une sensation de peine;»--enfin -une destinée de «célibat à perpétuité par la disgrâce de la nature -et de la fortune»; l’horreur d’être «inutile», et de se sentir «à -charge» en un avenir aigre de _vieille fille_!»--Toutes ces médiocres -horreurs dans cet auguste duo virginal, cet assemblage éloquent et -muet de deux sphinx féminins indevinés, morts sans avoir proféré leur -secret d’amour. Mais s’il fut celui que leur conseillèrent un fier -amour-propre et une pudeur chaste, leur volontaire célibat, plus -altier que tous les hymens, loin de mériter l’honneur d’être blâmé, ou -l’affront d’être plaint, n’aura revêtu que la forme, ensemble brûlante -et frigide d’un culte de Vestale consumée au trépied d’un idéal pur, -fût-il que le respect de soi-même. - -Tout le détail de ce tableau, à mesure qu’il déroule à l’examen -respectueux et ému son sévère prestige, est d’une suggestion -puissamment rêveuse. Ses «voyantes couleurs» ne sont que sobre -magnificence et polyphonique mélodie: un fond bleu paon; et, pour les -«étriqués vêtements», deux robes étranges, d’un ajustement bizarre et -d’une mode compliquée, lesquels, par leur exacte similitude, renforcent -encore cette poignante parité des visages. - -Shelley parle d’un mage qui se rencontre soi-même dans son jardin: -ingénieuse comparaison de la vie intérieure, retrouvée dans -la solitude, et que Musset aussi a bien rendue en sa _Nuit de -Décembre_.--Les _Deux Sœurs_, semblables à deux magiciennes de Shelley, -paraissent le redoublement de l’une par l’autre, dans un miroir qui -est leur tendresse.--Les deux écharpes en cachemire des Indes, rouges -de ce rouge de géranium fané qu’affectionnait Moreau, sont aussi de -celles qu’aimait Ingres, qui en drapa les idoles Rivière et Devauçay; -et que Prud’hon a enroulées autour de sa cycniforme _Joséphine_, qui, -elle, les chérissait au point d’en posséder pour des fortunes.--Les -robes sont d’une souple gaze rayée (peut-être un _barège_) de ce ton -chaud que le siècle de Louis XIV appelait: _couleur cheveux_, et que -la chevelure de Marie-Antoinette fit ensuite, en l’éclaircissant, -qualifier: cheveux de la Reine. C’est une sorte d’amadou diaphane, -une nuance d’écaille blonde un peu foncée en laquelle joue le soleil. -Des anneaux sont curieusement disposés aux doigts, selon une méthode -d’Ingres. Une grosse bague d’homme, laquelle rappelle la multiforme -chevalière de Bruyas, alourdit l’index de la cadette. On dirait une de -ces larges bagues d’aïeul défunt, dont s’orne par coquetterie autant -que par souvenir, une jeune fille sentimentale et peu fortunée. - -Un douloureux bracelet tressé d’une natte de cheveux ajoute à cette -impression. Natte toute pareille à celle qui couronne, dans le beau -tableau de Gustave Moreau, la mystique pleureuse d’Orphée. Enfin un -_réticule_ fait d’une bande de tapisserie encadrée de velours et -retenu par une cordelière; une ombrelle au manche, à la béquille -d’ivoire ciselé, et dont les plis, lorsqu’ils se referment, se viennent -emprisonner en ce large cercle pendant, pareillement ivoirin: de ces -détails dont Ingres enseignait à caractériser les accessoires. - -Tel est, et trop rapidement, par le menu et dans son essence, ce -tableau historié, simple et profond à qui rien n’est supérieur, auquel -peu de choses sont égales. Un de ces pans de matière et d’esprit devant -lesquels vont rêver les meilleurs d’entre nous; un de ces spirituels -vases d’élection que les poètes osent effleurer du suave baiser d’une -fleur. - -Quant à moi je ne sais rien de plus tendrement imposant que la grave -et sensible allégorie de virginité de ces deux sœurs _philadelphes_. -Elles représentent précisément (et c’est pour cela que le rigide et -fervent Ernest Hello les eût aimées) le contraire du chef-d’œuvre de -Fragonard: le _Sacrifice à la Rose_;--et ce ne serait que justice -de les dénommer: _les Roses sacrifiées?_--la Fleur d’Harpocrate, -la Rose du Silence et de l’Amour, je ne dirai pas se fane--elle est -immarcescible!--entre les mains de celle, non qui parle, mais qui _se -tait_ pour toutes les deux: la sœur aînée. Une de ces intangibles -jeunes filles, que Chassériau, selon son expression même, rêvait de -peindre «dans une église solitaire, priant près d’un mur, et sans rien -auprès d’elle, que _son ombre portée_!» - -A certain poète étranger désireux de séjourner dans Babylone, les -anciens de la ville présentèrent, dit-on, une coupe remplie jusqu’aux -bords d’une précieuse liqueur, afin de lui témoigner silencieusement -que leurs murs regorgeaient de Musagètes. Mais ce dernier, plus prudent -que ses hôtes, et plus subtil que ses juges, se contenta de leur -prouver que sa présence ne serait qu’un prestige de plus pour leur -glorieuse cité--en couronnant la coupe comble, et sans en répandre -rien, avec un pétale de rose. - -Le sublime et touchant portrait des _Deux Sœurs_ est pareil à cette -coupe. - -Le peintre, par le miracle d’attentive fixité dont je parlais plus -haut, y a transsubstantié de la plénitude des sentiments refoulés, -débordant du cœur des deux vestales. - -Cette toile est comble; mais l’art délicat et magnanime de -Chassériau--et sans en répandre rien a su, comme sur la coupe -babylonienne, y poser cette rose divine, qui ne fait déborder que nos -âmes! - - - - - XV - - A CARAN D’ACHE. - - - - - FASHION - - (CONSTANTIN GHYS.) - - -Certes, ce serait quelque chose de bien plus qu’outrecuidant, -surérogatoire, vain et superflu, aligner des alinéas au-dessous du nom -de Constantin Ghys, après l’article de Baudelaire, la plus adéquate des -études qui ait jamais été consacrée à un artiste, et à laquelle, par -un singulier prestige, faisait seul défaut le nom du peintre; s’il n’y -avait parfois une utilité et un intérêt (sans parler de l’attention -rappelée sur un sujet oublié de plusieurs, inconnu de beaucoup) à tirer -des conclusions et vérifier des oracles. - -Car c’est vraiment cela seul qui reste à faire pour tout commentateur -présent ou à venir de Ghys, analysé et synthétisé dans l’unique étude -célèbre avec une acuité et une maîtrise que n’atteignent point les -multiples touches et les incessants _repeints_ exercés à l’entour -de mémoires plus vivantes et au profit de tombes moins abandonnées. -Quelques détails ultérieurs, tels que ceux consignés dans le beau -premier-Paris de M. Nadar, après la mort de Ghys, en 1893, ont droit -et devoir de s’inscrire en note et en marge du _peintre de la vie -moderne_, avec leurs dernières circonstances précises et leurs amicales -oraisons funèbres; le reste ne peut plus être que considérants et -critique d’art, dont la seule excuse, sinon le seul mérite est -d’inaugurer la véritable justice posthume à rendre désormais à -une telle œuvre; à savoir une exhibition de plus en plus ample et -rassemblée de ce qui fut du vivant de l’auteur une _exfoliation_ -incessante et spontanée de feuillets d’album, aujourd’hui, pour la -première fois réunis depuis l’automne suprême de leur inépuisable forêt. - -C’est encore M. Nadar, le même fidèle ami de Constantin Ghys, et -qui l’accompagnait naguère éloquemment à la tombe, qui l’introduit -aujourd’hui dans la gloire, de par l’intéressante exposition -d’aquarelles du maître admiré de Baudelaire, ouverte, pour quelques -jours, en mars[52], dans les ateliers de la rue d’Anjou, et de -là, transportée, rue de Sèze, par M. Georges Petit, en un coup -d’enthousiasme motivé. Nadar, un de ces noms qui ne vieillissent pas -plus que les hommes qui les portent. Celui-là toujours debout dans -l’incandescente vareuse rouge qui tenta Carolus Duran, assortie à -l’inextinguible flamme de la chevelure rousse; en la haute vigie de -l’intelligence sans cesse en éveil et de la mémoire jamais endormie. -De beaux et curieux souvenirs se lèvent pour moi sous l’N zigzaguant -de l’aéronaute célèbre; dirai-je «de l’illustre photographe»? -N’est-ce pas chez lui, en effet, que nous vîmes préluder la cessation -du malentendu attaché aux œuvres de Wagner, et les entachant? Le -bonnet des gâte-sauce acharnés contre Lohengrin reçut là sa première -sérieuse atteinte. En cette hospitalière et artistique demeure, on -apprit à penser et à comprendre que les plus que légitimes rancunes -patriotiques n’avaient rien à voir avec les œuvres d’art; et ce fut -comme toujours une femme qui effectua ce miracle. J’ai nommé Mme Judith -Gautier. - - [52] 1895. - -Aucun être épris de nobles manifestations légèrement ésotériques n’a -perdu la mémoire de ces soirées de 1880, un peu équivalentes à des -messes de néophytes chrétiens dans les catacombes, et où, pour la -première fois, la fille aînée de Théophile Gautier m’apparut bien -belle. Elle portait une étrange robe taillée dans un ancien cachemire -des Indes d’un fond vert; et sous une toque arrangée d’un seul -lophophore, son visage lunaire s’arrondissait et s’apâlissait entre les -deux étoiles en turquoises de ses larges pendants d’oreilles. Une autre -apparition,--terrible, celle-là,--tranchait sur l’auditoire composite; -l’ex-Païva, hideuse sous son masque flétri aux yeux de crapaud, enlaidi -encore d’un chapeau charmant, et éclairé de deux solitaires infernaux -contrastant avec les célestes étoiles azurées de Judith, magnifique et -pure. - -Ghys faisait-il partie de ces assemblées? Nadar ne peut me l’affirmer. -Mais il me plaît me rappeler presque l’y avoir entrevu sous sa blanche -chevelure et tel que le peignit Manet dans un portrait connu. - -Ce fut chez une belle et aimable dame (que peignit aussi Manet), -qu’il me fut donné de contenter, pour la prime fois, mon vif désir -de m’initier à une œuvre de ce peintre de la vie moderne, dont c’est -encore aujourd’hui le même incorrigible Nadar qui nous offre, par un -nouveau miracle, la révélation, ensemble fulgurante et mystérieuse. -Le maître Coppée, averti de mon désir, voulut bien alors, avec son -affabilité habituelle, me conduire à cette entrevue; mais deux ou -trois aquarelles rapides n’étaient que pour donner, d’un pinceau si -fécond, un aperçu bien insuffisant à qui pouvait dire avec le poète des -Fleurs du Mal: «Pendant dix ans j’ai désiré faire la connaissance de M. -Ghys...» - -Voici plus de cent aquarelles aujourd’hui juxtaposées, à peu près dans -l’ordre savant que leur assigna Baudelaire qui, si subtilement, régla -leur famille et tria leurs catégories. L’impression générale qui s’en -dégage, au rebours de celle émanant d’une réunion d’aquarelles de -Regnault, par exemple, qui éclaboussaient au point d’aveugler, illumine -au contraire de lueurs douces, qui s’accentuent en y repensant, les -paupières une fois closes. - -Aux noms que prononça Baudelaire à propos de Ghys, il siérait d’ajouter -celui de Whistler; certaines délicates luttes d’ombre et de lumière, -de telle ou telle feuille volante méritant d’évoquer l’art admirable -du maître des arrangements en gris. Ceux encore de Goya pour de -certaines juxtapositions de noir et de rose; de Baudouin, de Lawreince, -à l’occasion d’un lavis de danseuses _emmousselinées_ d’un coup de -pinceau léger et tourbillonnant. Trois autres ballerines assises et -chaussées de hautes bottines--à la Souvarov!--apprêteraient à rêver à -M. Rops. Chaque branche de l’art n’est-elle pas une chaîne dont tout -chaînon a double contact entre celui qui précède et celui qui succède. - -Ceux auxquels manquent ces points d’origine et d’engendrement peuvent -avoir leur intérêt en soi; mais ils ne font pas partie de la chaîne. En -sorte, on le peut dire, qu’une œuvre d’art (s’il s’en trouvait une), -n’évoquant aucun nom de précurseur et de disciple, ne saurait pas plus -_prendre rang_ que celle dont l’aspect n’évoquerait d’emblée et sans -nulle trouvaille personnelle qu’un art pastiché et un nom volé. Ce -n’est dans aucune branche d’art ou de science, jamais de tout remettre -en question ou de tout recréer, qu’il s’agit; mais d’enrichir d’une -innovation un trésor lentement accru. Le musicien et le poète ont assez -fait, qui inventent une cadence et un rythme, pourvu qu’ils aient tout -d’abord prouvé qu’ils sauraient recommencer Bach et Ronsard, la fugue -et l’ode. - -Or, dans la lignée humoristique,--dirons-nous caricaturale?--après -Gavarni, Daumier, Devéria, Lami et Monnier; avant Forain et Caran -d’Ache, avec lesquels il a de commun «l’art de réduire la figure, -sans nuire à la ressemblance, à un croquis infaillible, et qu’il -exécute avec la certitude d’un paraphe,» selon l’expressive formule -de Baudelaire, se place, s’interpose, se soude un chaînon peu connu: -Constantin Ghys. - -De Gavarni, mais rarement et plutôt comme par désir de s’essayer -dans cette matière et cette manière, et d’y justifier de son droit, -il emprunte parfois le velouté d’une étoffe sur un dos de jeune -lorette. Mais le précipité de sa combinaison résulte bien plutôt de la -douloureuse et ironique tristesse de Daumier ne s’exprimant plus par -de la laideur, et ne gardant de sa grimace qu’une teinte sombre qui -descend sur le personnage de Lami, le dépouille du costume trop vif de -Mme de Bauséant ou de la Palferine, voire de leur trop brillant rôle, -les enveloppe de plus de spleen ou de mystère et leur confère selon une -esthétique particulière à Ghys, ou des prédilections que nous allons -noter, des beautés autres, peut-être plus aiguës. - -Dans la femme, ainsi que le fait observer pittoresquement M. Nadar, -les _pectoraux_ et le _capillaire_ fascinent tout particulièrement -notre artiste. Les _tétonnières de la troupe_, selon la formule de M. -de Goncourt, abondent en cette œuvre, au fond des bouges comme sur -le bord, des loges, en boursouflements de petits ballons du Louvre à -pleins hémisphères envolés hors des corsages. - -Les cheveux sont en _bandeaux russes_, et vont jusqu’au chignon de -67. Ainsi font les ajustements qui répètent et copient les modes de -l’Impératrice Eugénie à Biarritz, les _retroussis_, les _biais_, les -_pattes_, sans oublier le _saute-en-barque_, ni le ruban noué derrière -le col et retombant en longs bouts presque jusqu’à terre, tel que des -rênes abandonnées, le ruban au nom invitant de: «_Suivez-moi jeune -homme!_» Mais, pour Ghys, et bien que--mort à quatre-vingt-sept ans, -il n’y a que deux années--il ait travaillé beaucoup plus tard, la mode -s’arrête là; comme si son pinceau se fût enlizé dans les atours où ses -amours s’étaient prises. - -Les premières de ces élégantes de Ghys apparaissent en ces crinolines -dont les albums de la Compagnie Lyonnaise nous ont conservé les -surprenantes draperies et les enguirlandements parfois jolis. Les -dernières ont aplati leurs jupes, et ressemblent un peu à cette -allégorique Cigale de M. Gustave Moreau, dans ses Fables de la -Fontaine, la seule figure moderne qui me soit connue de ce Maître. -Mais les premières sont les plus nombreuses dans l’œuvre de Ghys, avec -leurs _tours de tête_ et leurs _bavolets_, leurs _brides_ et leurs -_barbes_, leurs _berthes_, et leurs _guimpes_, leurs _volants_ et leurs -_canezouts_, leurs châles et leurs manchons, et comme s’appliquant, -du fait d’une prestidigitation de haute volée, à prouver qu’Eve peut -s’extraire de ces accessoires disproportionnés et monstrueux; et que -Vénus sait naître de la vague des jaconats et de l’écume des organdis. - -Un autre gentil bibelot de la toilette féminine dont la formule -décorative nous a été conservée par Ghys, c’est l’ombrelle dite -_marquise_. Qui de nous ne se souvient d’avoir, enfant, caressé -et malmené, au retour de la promenade, ce gracieux complément de -l’élégance maternelle? Replié, l’objet, gris ou blanc, souvent vert -(plus rarement bleu ou rose), ressemblait, sous sa longue frange, à un -bichon aux oreilles soyeuses. Le manche en émergeait guère plus grand -qu’une branche d’éventail ancien, ivoire travaillé, corail ciselé, -incrusté d’une perle baroque en forme d’un cœur. Ouvert, l’intelligent -instrument abritait; ou, brusquement renversé par un ressort, faisait -écran; et de doux regards, entre l’effilé de l’ombrelle, se pouvaient -couler vers ces dandies à pantalons écossais, sous les arbres de cette -avenue dont le nom se prononçait alors--sans doute du fait d’un caprice -de Lion euphuiste: les _chan-Elysées_. - -Deux sorties de théâtre, d’un beau jeu de rayons et d’ombres, nous -présentent encore de ces élégantes. Puis, de similaires silhouettes, -mais exagérées, encanaillées, nous entraînent devers Musard, jardin -de Paris préventif; ou bien au Casino Cadet, au château des Fleurs, -à Mabille. Des toilettes blanches, mousseuses, savonneuses comme -battues et fouettées en crème, dans des victorias et sous des verdures. -Ghys y excelle. Et celles-là nous conduisent à cette prédilection de -l’artiste, qu’il aima sans doute à l’égal de la femme: le _véhicule_, -la _voiture_. Non pas seulement ces calèches et ces dorsays, ces -phaétons et ces tilburys, ces ducs et ces demi-ducs, ces breaks, ces -poney-chaises et ces araignées, dont il dessine si amoureusement les -anatomies diverses, l’ellipse des roues, les jantes radieuses comme des -rayons de soleils véloces; dont il peint avec tendresses les nuances -de fleurs: jaune de primevère, bleu de pervenche; non pas seulement -ce cabriolet du duc de Brunswick où notre jeune âge s’épouvantait de -voir reluire sous la capote relevée les yeux du croquemitaine à la -perruque calamistrée ainsi que celles des archers du palais de Darius; -ou bien encore ces grands-coupés pareils à ceux de la Reine, à Windsor, -sorte de carrosses aux sièges à housses passementées, et surmontées de -colosses poudrés et galonnés, dont les derniers spécimens nous ont été -offerts devant Saint-Philippe du Roule, lors du mariage Uzès-Luynes. -Mais bien aussi nombre d’attelages étrangers, de-ci, de-là. Dans Rome, -certain landau de louage, où quatre héroïnes de Stendhal ou de Gautier, -s’attardent un peu, sous leurs boléros à houpettes. A Naples, c’est de -la voiture du roi Ferdinand que s’inquiète notre illustrateur alerte. -En Orient, voici la voiture du sultan, toute semblable, avec ses huit -glaces, à une grosse lanterne roulante. - -Des silhouettes hippiques, chères encore à Ghys, parfois telles -que des ombres chinoises, mais le plus souvent finement modelées, -découpent et diversifient toutes les positions du cavalier avec une -variété à déconcerter Crafty. Il y a du bonhomme qu’on fait dessiner -aux enfants, de par cinq points, pour leur apprendre à figurer toutes -sortes d’attitudes, dans ces retournements de cavaliers, envolement -d’amazones, piaffements de montures et cambrements de tigres et de -grooms; hippisme d’un dandysme raffiné, nerveux et verveux, endiablé, -capricant, steppant et caracolant, toujours luisant, correct et -fashionable. - -Enfin, le _militaire_, la troisième passion graphique de Ghys, détache -entre cent redressements de taille et tournements de moustaches, un -bien spécial trio de _cent gardes_, bras dessus, bras dessous, aux -élytres rouge et noir de coléoptères. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Telle, en quelques phrases hâtives, se montre cette première exposition -de Constantin Ghys, récente surprise que vient de nous sortir de sa -féconde _boîte à malices_ M. Nadar, qui nous en réserve d’autres; sans -omettre certaine admirable correspondance de Veuillot, que doit nous -révéler bientôt le _Figaro_, et dont une lettre à propos de l’_Amour_ -de Murger est une des plus saisissantes choses que j’ai lues. - -Nadar, n’avais-je pas raison, tout à l’heure, après l’avoir nommé le -célèbre aéronaute, de l’appeler: le photographe illustre? Certes, -cet ingénieux esprit plein de passé a droit à ce titre dans son sens -le plus noble et selon cette admirable définition qu’en a faite un -puissant et subtil penseur en des pages sublimes: «L’humanité a aussi -inventé, dans son égarement du soir, c’est-à-dire au XIXe siècle, le -symbole du souvenir; elle a inventé ce qui eût paru impossible; elle a -inventé _un miroir qui se souvient_. Elle a inventé la photographie.» - - Février 1895. - - - - - XVI - - A MAURICE LOBRE. - - - - - LE POTIER - - (JEAN CARRIÈS.) - - Tout passe. L’art robuste - Seul a l’éternité. - Le buste - Survit à la cité. - - THÉOPHILE GAUTIER. - - -C’est de 1881 que date pour moi le souvenir de Jean Carriès. Les quatre -têtes par lui exposées au Salon venaient de me frapper, ces quatre -têtes que le passant né malin, dérouté de ne leur point voir affecter -l’allure consacrée des bustes, appelait: _des têtes coupées_. - -Il y en avait bien une: celle de Charles Ier, depuis acquise par le -Musée du Luxembourg, et que l’on y voit exposée sur un si vilain socle. -Les autres, c’étaient trois _marmiteux_, aussi beaux que minables; des -_Clopins Trouillefous_ dans lesquels s’alliait du Hugo à du Dante, -du Callot et du Cellini. Notamment un aveugle,--ne l’étaient-ils pas -tous?--qui bayait à l’espace et faisait songer à ce vers: - - Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie... - -La chose émouvait; moins du fait d’une pitié dictant le choix du motif -de douleur que par une de ces saisissantes disproportions d’art entre -le sujet de misère et la délicatesse du rendu. - -En cette sculpture des Champs-Élysées, entre tant de duchesses -dégrossies dans du sucre, il semblait merveilleux que le seul véritable -ciseleur, à qui pourtant pas une d’elles n’aurait accepté de confier -sa ressemblance, eût dû se faire le portraitiste de cette Cour des -Miracles. - -Ce précieux de l’enveloppe fut sans doute, entre tous, le don -privilégié, la qualité mère de Carriès. - -Il est peu probable qu’il ait jamais mis dans ses œuvres tout ce qu’on -y vit, et dont en sa malice de paysan,--par de certains points parente -de celle de Bastien-Lepage,--il n’était pas fâché de laisser croire -qu’on l’y trouvait; riant dans sa fine barbe aux interprétations qu’on -lui faisait de ces soi-disant concepts, mais uniquement soucieux -du morceau, et d’un thème où promener une des plus amoureuses -prédilections qui fût jamais de la matière et de la patine. - -Voilà le vrai. Les belles dames qui se seraient gardées de lui confier -leur ressemblance n’auraient pas eu tort en ceci qu’il ne l’eût que -faiblement réussie. Une longue série de poses n’aurait engendré qu’une -apparence plus ou moins lointaine du modèle, inévitablement costumée -en Loyse Labbé, mais qui n’aurait point «fait japper le chien de la -maison», selon la jolie expression de Mme d’Agoult. A coup sûr, un -objet d’art caressé jusqu’aux plus subtiles limites du poli et de -l’atténué, par de savantes alternances; le point lumineux glissant -en des lisses savoureux, presque savonneux, et tels que d’ordinaire -l’usage seul les obtient--disons l’usure, aux bas-reliefs florentins -du socle d’un Persée de Benvenuto, effleurés de dos d’enfants et de -touchers de touristes; encore à de certaines rampes intérieures de -Saint-Marc de Venise, sous des doigts de prêtre; enfin dans Rome, à cet -orteil de saint Pierre, tout usé de baisers de fidèles. - -Non, Carriès ne fut point un compositeur. L’outrance même, dans -l’ordonnance de sa célèbre porte, pour vouloir démentir ce reproche, -n’en démontre que mieux la justesse. Mais Carriès fut un exécutant -admirable. Et ce fut pour donner essor à ce que j’appellerai cette -virtuosité des patines, qu’il ébaucha, lors de sa trouvaille des -poteries émaillées, et d’accord avec son savant ami M. Grasset, le -projet et le plan de la porte en carreaux de grès qui devait l’occuper -longtemps encore, et pour laquelle il vient de mourir. - - * * * - -J’ai dit que je sortais d’admirer au Salon de 1881 les quatre têtes -exposées là par Carriès, quand je rencontrai le jeune homme. Mme Judith -Gautier, dont le haut goût et la généreuse sympathie vont toujours aux -nobles artistes et aux intéressantes œuvres, connaissait de la veille -le sculpteur mystérieux; elle nous mit en relations. Sauf certain -empâtement survenu depuis dans la face, il était alors, avec un peu -plus de négligences dans le costume, ce qu’on le vit ces derniers -ans. Beau d’une beauté de masque florentin en ivoire, la barbe et -les cheveux ténûment broussailleux, les yeux clairs, le nez mobile, -volontaire et délicat. La grande séduction de son visage, c’en était -l’illumination par un franc rire d’enfant, allant parfois aux gaietés -tonitruantes et aux tintamarresques facéties, avec quelque chose de -gracieux, mais le plus souvent de véhémentement enthousiaste à l’exposé -d’un projet. On lui reprochait certain point de vue par trop personnel, -son atonie ou son ironie sur le sujet d’autrui, une façon de ne -s’enflammer qu’au récit de ses propres luttes. En ces excès consistait -pourtant le montant de ses dithyrambes. Je les entendis maintes fois; -je le vis souvent; jamais de façon bien suivie, mais sans non plus -cesser, et nous entretînmes couramment des rapports de cordialité -sympathique. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -En ce temps (en 1881) on plaisantait doucement l’artiste sur sa mine -de bohème et sa mise de rapin. Les _têtes_ se vendant, des commandes -annoncées, il fit lui-même des commandes de toilette; et je me souviens -d’un certain Pomadère (célèbre sous Balzac) qui fut imprudemment -conseillé à notre ami. Il en résulta des complets gris, qui ne valaient -pas ses précédentes tenues; et surtout des factures protestées--car -la fortune ne vint pas si vite; et Carriès me parla souvent de -faire pulluler autour de sa propre statue un peuple lilliputien -de créanciers, entre lesquels ledit Pomadère jouerait le rôle de -tourmenteur en chef. - -Un médaillon alors ébauché de Mme Gautier ne vint pas à bien. Je -visitai Carriès dans son atelier de la rue Boissonade; puis boulevard -Arago, dans un agréable décor. Je me souviens d’une petite cuisine -garnie de poteries et de bouquets de légumes secs ayant des airs -de Chardin. Souvent aussi je le reçus chez moi. Nous fîmes encore -ensemble des promenades et des visites; une entre autres dans un hall -du quartier Monceau qui recélait de belles œuvres du jeune maître: -chez Leys, le parent et l’associé de l’éminent décorateur, M. Georges -Hœntschell, un des meilleurs amis de Carriès, chez qui le sculpteur -vient de s’éteindre, entouré de soins touchants. - -A partir de 1892 seulement, après le grand succès consacré par la croix -qui le réjouit: «ça éclaire», disait-il,--apparut un Carriès un peu -plus officiel, plus soigné, vêtu d’étoffes sombres, et d’un abord plus -habituellement affable. - -La dernière fois que je le vis ce fut à Paris, chez un restaurateur, -en janvier. Ma fin de dîner s’associait à son entrée et nous restâmes -à causer une heure librement et joyeusement. Il retournait, comme -toujours, à Montrivault, pour travailler à sa fameuse porte. Jamais je -ne le vis si gai, spirituel, brillant, presque _serein_. Et certes, il -avait fallu bien des adoucissements de la fortune pour assurer cette -grâce à telle nature ardente et troublée. - -Sa formule toujours mordante, concise, incisive, avait pris un tour -bellement expressif, voisin de certaines légendes de Forain, d’un -pythagorisme brutal et ouvragé, élégant et corrosif. Puis, une fois -encore, la dernière; le rapide bonjour du vernissage, au Champ-de-Mars. -«Votre portrait de Whistler est admirable!» Il me clamait cela -joyeusement, de loin et des séances étaient enfin arrêtées pour un -buste dès longtemps projeté. Pauvre beau buste que seul ébauchera -l’ombre, que le silence achèvera seul! - - * * * - -Un trait bien symptomatique de cette prédominance de l’exécution sur -la conception dans le travail de Carriès, c’était, par exemple, cette -tournure de sa réplique à la commande d’un buste. Il ne répondait pas: -«Je vous donnerai telle attitude». Non; il disait: «_Je le ferai en -grès._» Et les larmes lui en perlaient aux yeux, comme l’eau monte à la -bouche du gourmet au penser d’un fruit mûr. Et certes, il y avait d’un -fruit dans la saveur des œuvres du potier-statuaire. Non pas seulement -dans ses vases qui ne sont que des _courges_ d’art admirables; mais -dans ses têtes. Je ne sais de lui qu’un buste tant soit peu portrait: -celui de M. Vacquerie. Il y a bien aussi M. Breton; mais costumé -encore. Un autre, ébauché d’après Mlle Ménard-Dorian, de ressemblance -jugée insuffisante, tournait à la fantaisie décorative, de par une -collerette ou quelque détail de toilette amplifié comme il ne pouvait -guère n’en point échapper à l’auteur, toujours enclin à tirer d’un -modèle moderne un Franz Hals ou une jeune Flamande. - -Ces œuvres, je les revois, les unes isolées, les autres en de -successifs groupements publics ou privés. Au Salon, encore, en 1883, -parut en compagnie d’un Courbet, un évêque chapé, mitré, gemmé, dont -on parla peu. Carriès, à cette époque, ne recevait guère de commandes -que d’un seigneur étranger dont il fit le portrait et me parla toujours -avec une respectueuse sympathie. Un peu plus tard, s’agglomérait, rue -Vivienne, un essai d’exposition d’ensemble: une vingtaine de têtes -et de bustes où le comique délabré et débraillé de Callot, dans ses -_gueux_, s’allie au caricatural de Daumier ou de Gavarni, pour modeler -un pêcheur à la ligne sous son chapeau de paille en auréole bossuée, -ou quelque moderne Rabelais à la barrette de travers. En somme des -prétextes à des trouvailles d’expressions moins qu’à des recherches de -patines,--non encore pourtant poussées au sublime du genre. - -Puis éclôt une série de têtes d’enfants, visibles de-ci de-là; de -nouveaux fruits, ceux-ci de fraîcheur et de candeur, de grâce et de -tendresse; des pêches, vaguement pensantes et penchées, avec tout -l’indécis des yeux errants, et contournées de petites collerettes -qui se plissent comme des feuillages. Enfin, tout cela se revit -nombré, massé, catalogué, exhibé bienveillamment dans la prestigieuse -résidence de Mme Ménard-Dorian, rue de la Faisanderie, la même année -que furent exposés, salle Petit, les dessins et manuscrits de Victor -Hugo. L’exhibition privée, bien présentée, fit du bruit, et Carriès me -vint prendre pour que nous l’allions parcourir ensemble. Il y avait là -toutes les têtes déjà citées, entre autres cette _belle Cordière_[53] -commandée par Lyon, la ville natale de la femme poète. - - Quoi, c’est là ton berceau, poétique Louise? - - [53] Louise Labé. - -Puis un buste de jeune homme, le fils de l’étranger, un plâtre coloré, -et l’une des plus charmantes créations de Carriès. Aussi une tête -couchée de Bottom, aux oreilles allongées et pendantes, un objet d’art -d’une patine sans égale. Mais surtout la propre statue du statuaire -en cire vierge d’un jaune de vieux miel. Cet ouvrage, très compliqué, -devait faire partie de la décoration d’un puits, si je me souviens bien -d’un dire de l’auteur. On l’y voyait debout, à mi-corps, sous un petit -chapeau de feutre gondolé, et tenant dans une main la gracile figurine -d’un seigneur Louis XIII. Vers le bas où s’agençait encore un vase de -fleurs, un fin masque de femme, les yeux clos, se modelait, s’effaçant: -propre effigie de la mère de Carriès. - - * * * - -A cette étape se ferme la première période de la vie publique de -Carriès. Ceux qui l’avaient connu à l’issue de son premier succès ne le -virent plus guère. Dégoûté de Paris, et déjà fatigué du monde,--un peu -comme un autre Rollinat,--il ne demeura en relations qu’avec un petit -nombre. - -Soudain un bruit courut, que voici réduit à son rudiment boulevardier -et blagueur d’alors: «Carriès vient de découvrir les grès des Japonais -dans la forêt de Fontainebleau!--Bizen et Fizen en Seine-et-Marne[54]!» -Je me rappelle avoir rencontré le nouveau potier, à cette saison de -printemps très frais, sur le pont de la Concorde. C’était un de ses -jours rébarbatifs et soucieux. Je le vis venir de loin, sous un vaste -manteau, et cravaté d’un cache-nez de tricot qui pouvait bien auner -trois mètres. Il me fit part de son étonnante trouvaille dont je n’eus -garde de douter, en quoi je fis bien, puisqu’elle était vraie. - - [54] Plus tard seulement, l’entreprise fut transportée dans la - Nièvre. - -C’est en 1892, au Salon du Champ-de-Mars, que la découverte, déjà -connue et appréciée des amateurs, éclata aux yeux de tous avec -l’éblouissement dont on se souvient. Entre nombres de têtes et de -bustes,--comme si, dans un pressentiment qui semblait alors à plusieurs -un manque d’adresse, le jeune maître eût voulu, par cette livraison -un peu envahissante, faire embrasser au moins une fois de son vivant, -presque toute son œuvre,--apparut cette fascinatrice vitrine étagée en -un fruitier prodigieux, de tant de vases et de gourdes, de bouteilles -et de lagènes où se mariait, comme aux têtes d’antan, la même -saisissante antithèse du précieux et du fruste. - -De forme à peine que la plus rudimentaire, voire la plus rude. Des -aspects artificiels de calebasse, pour l’apparence et le grain, depuis -le mat de la coloquinte fraîchement cueillie jusqu’au brillant de la -gousse laquée du caroubier, par le granulé et le poli de toutes les -coques et de toutes les cosses. - -Et, là-dessus, glissant somptueuse et pensive, une larme dorée, -pareille à celle dont usent les Japonais pour recouvrir la suture des -riches objets qu’ils réparent visiblement, leur occasionnant ainsi un -lustre nouveau, d’une cassure ostentatoire et luxueuse... - -Peu d’objets, sous notre ère d’estampage et de refait, auront, autant -que les vases de Carriès, donné l’impression du bibelot _unique_. On -sent que _le pareil_,--le plus humble,--n’est pas loisible à leur -céramiste, tout comme l’exacte répétition d’un visage ne semble pas -permise aux moules même du Créateur éternel. - - * * * - -Plusieurs exaltèrent l’œuvre du potier du Morvan; les vases, en -nombre restreint et toujours uniques, furent acquis, chèrement, par -des amateurs et des Musées; et Carriès se vit, à cette heure, et très -justement, quelque peu proclamé: - - Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire. - -Mais des parties d’un autre ouvrage bien plus important occupaient -encore la vitrine: la porte dont j’ai parlé plus haut. Nous sommes -plusieurs à posséder la collection d’une dizaine de vues des fragments -successifs constituant l’ensemble de cette arche. Et, sur l’une de ces -photographies, la signature de Carriès au-dessous de cette rubrique -emphatique et zigzagante: «_Mon Calvaire!_» - -Encore une fois je ne suis point de ceux que peut délecter la -conception de cette œuvre, dont le plan ne semble pas au reste revenir -tout entier à Carriès. M. Grasset, s’il accepte sa part de paternité -dans cette élucubration singulière, dira sans doute qu’il n’a voulu -que disposer pour son ami un motif inépuisable aux recherches des -colorations et des émaux. Et n’est-ce point beaucoup déjà, si ce n’est -pas assez? - -Car, que pourraient bien philosophiquement signifier, et en dehors de -la pure et simple fantasmagorie décorative, ces deux hauts piliers -aux irrégulières alvéoles meublées et peuplées de mascarons reflétés -de Boilly, de Cruikshank et de Doré; des Debureaux, la collerette -tuyautée et le rictus falot; grimaces de bouches édentées, de trognes -pleurardes, de faciès joviaux, dont Carriès m’a souvent dit qu’il se -les posait à lui-même, se faisant des moues devant le miroir. Dans le -cintre, des soleils jocrisses et des lunes renfrognées, entourés de -poissons et de lapins, de singes attifés et accroupis, et de truies -caracolantes[55]; des chauves-souris en forme de cartouches, ayant un -visage pour ventre, sans omettre, aux angles, d’étonnantes figures de -femmes gracieusées en des postures de grenouilles, et certain hideux -bébé coiffé d’un bonnet d’âne et montrant son sexe avec dégoût, sous -toute l’horreur beuglante de son visage de mandarine écrasée. Et -le couronnement de ce cauchemar: une gueule de poisson à oreilles -humaines, et d’où s’échappe, s’avançant avec naturel, une demoiselle -en pied, mi-médiévale, mi-actuelle, d’une intéressante laideur et -gantée haut, telle qu’une fille de bonne maison qui tient à conserver -les mains blanches. D’aucuns verront sans doute émerger de tout ce -brouillamini la distincte allégorie de l’art ou de la vertu planant -par-dessus les laides cocasseries de l’existence. Rien ne s’y oppose, -et la version en suffit. Mais la plus vraie est encore celle-ci, que -peut-être,--disons sans nul doute, nous qui savons le prestige même -d’un éclat de brique échappée aux doigts de ce cuiseur,--que cela -_eût été_, que cela _est beau_; car l’état présent de l’œuvre permet -d’espérer sa possible édification presque intégrale. Les quelques -chapitres qui font défaut à cette autre arche surprenante, celle-ci de -Flaubert: Bouvard et Pécuchet, empêchent-ils de s’incliner en y rêvant? -Les circonstances invisibles qui disposent souvent pour le mieux de -leur fini absolu les œuvres en apparence interrompues et inachevées, -pratiquant d’elles-mêmes, préventivement, le travail d’extraits que -la postérité toujours exige, ont peut-être, par cet arrêt tragique et -violent, en apparence désastreux et injuste, donné à toute l’œuvre de -Carriès l’aspect si précieux de négligé et de fini qu’il affectionnait -lui-même pour chacun des ouvrages sorti de ses mains. - - [55] Du Hieronymus Bosch en relief. - -J’ai sous les yeux un mascaron qu’il m’avait donné; c’est une sorte -d’Othello maussade, aux tons de pois cassés, vernissés et verdâtres, -au nez camard, à la babine cruelle et dégoûtée. De noires irisations -fluent dans les poils et par les rides, et la plus sombre coule et -roule de l’œil gauche comme une larme sur ton sort échappée à l’une de -ces grimaces que tu te faisais à toi-même devant le miroir, quand tu -posais pour toi, noble endormi d’hier! - -Certes, malgré le prématuré de ta disparition terrifiante et soudaine, -tu peux sommeiller sans trouble, Jean Carriès, sous ta belle porte -ainsi attribuée à plus éloquent usage que celui dont la pouvaient -consacrer les Thés mondains--_où s’échangent des propos fades_, selon -l’expression du poète;--ta porte mystérieuse où je te vois couché, -ainsi que fut Raphaël, sa Transfiguration lui servant de lumineux -catafalque. L’avenir est sûr de toi, comme toi de lui. Ta place est -marquée dans l’immortel permanent où fusionnent les avenirs et les -passés. Ta droite y rencontre et étreint celles d’Adam Krafft et de -Pierre Wischer de Nuremberg, et celles de ces artistes anonymes et -merveilleux qui ont fait de la cathédrale d’Innsbrück un éternel -enterrement de Maximilien à tout jamais religieusement célébré debout -par une population espacée de chevaliers et de rois, de seigneurs et de -prêtres, de dames et de reines, dont le bronze pleure! - - - - - XVII - - A MAURICE BERNHARDT. - - - - - LES NOCES D’ARGENT DE LA VOIX D’OR - - (SARAH BERNHARDT.) - - «Je l’ai vue une fois dans ma vie, et je me souviens qu’elle - m’avait tellement captivé, que chaque fois qu’elle finissait - de parler, il me prenait des démangeaisons de marcher sur le - théâtre et de jeter dans le parterre tous les autres personnages - dramatiques.» - - JAMES BERESFORD. - - -Elle m’apparaîtrait volontiers comme un gracieux épilogue des fêtes -franco-russes--et c’est sous cet aspect que je la veux envisager tout -d’abord--la manifestation qui se groupe aujourd’hui autour du nom -cher à tous les bons,--de notre belle Sarah Bernhardt. Je vois à cela -plusieurs raisons. La distance n’est pas grande qui sépare ce précieux -nom des plus nobles interprétations du patriotisme. Ce ne fut le moins -cher ni le moins glorieux de ses rôles que ce rôle d’ambulancière de -l’Odéon qu’elle tint avec autorité et valeur dans l’époque troublée -dont ces récentes fêtes de l’alliance nous apparaissent enfin comme un -radieux erratum. - -Or, durant ce long et douloureux intervalle, ce fut encore une de nos -fiertés que le refus maintenu sans ostentation, comme sans faiblesse, -par la première de nos comédiennes, des plus brillantes offres qui -lui purent venir d’outre-Rhin. Et je sais tel éminent homme politique, -lequel tint à honneur de la mander expressément pour lui adresser -en son nom propre, tout comme au nom de l’État et du pays, des -félicitations et des grâces. - -C’est donc d’une ingénieuse et charmante justice de reporter sur celle -qu’on nomme équitablement «la grande artiste», l’excédent de tendresse -que laisse inactif en beaucoup de cœurs le passage météorique des -Altesses. - -Car il fut d’un ordre exceptionnellement délicat, le désenchantement -qui suivit les journées d’octobre.[56] Certes, les résultats étaient -mieux que satisfaisants; et c’était de l’acuité même de tant de -sensations qu’une exquise tristesse nous était née. Un regret de -qualité, ne pouvant se faire aux plis disparus de l’impériale écharpe -envolée. L’habitude reprise d’acclamer, inhérente à notre nature, et se -résignant mal à refouler à peine éclos, des hourras arrêtés trop net, -des vivats, coupés si vite. - - [56] Fêtes de l’Alliance russe. - -C’est, je le répète, à mon sens, et pour une part, de cette sensible -disposition d’esprit que la journée Sarah Bernhardt s’effectue. Non pas -en fait, mais en date. Certes, l’illustre titulaire n’a besoin d’aucun -héritage de bravos ni de triomphes. Sa rayonnante carrière n’en est -qu’un incessant tissu, une mosaïque indiscontinue. Sarah ressemble -à cette sultane Zobéide qui se plaisait à entendre psalmodier le -Koran autour de son palais par des milliers de fidèles. Ainsi de nos -permanentes admirations, de nos ferveurs adorantes. - -Les grouper en un banquet, les concréter sous forme de gala, n’est -qu’une virtualité effectuée, et je désire qu’on entende bien que si -j’en attribue en quelque sorte la présente réalisation à la plus-value -d’un vœu national, c’est un fleuron de plus dont je veux fleurir le -couronnement de notre dramatique Tsarine. - - * * * - -Relire le _Traité des couronnes_ de Tertullien, pour distinguer et -spécifier, serait, en l’espèce, oiseux et superflu, puisqu’il faut, -tout d’abord, celles-là, les lui décerner toutes. Mieux vaut donc le -composer à nouveau, pour ouvrer des bandeaux inconnus, des diadèmes -irrêvés, mieux faits aux tempes de notre Muse. - -Les couronnes! Mais il ne faut que remonter au fil des jours, l’onde -même où Sarah-Ophélia s’est coiffée de tant de fleurs immarcescibles, -pour les reprendre à son souvenir acclamé et les lui rejeter comme -autant d’odoriférantes auréoles. Ces couronnes, je les respire ou les -revois, au cours lumineux et embaumé de ma mémoire qui les charrie. -Alcmène, roses attendries sous un blanc linon. Andromaque, myosotis -obscurcis d’un sombre crêpe. Marguerite, couronne de camélias; -Phèdre, couronne de camées. Orchidées, Izéyl et Gismonda; Cleopatra, -couronne de lotus; Théodora, couronne de pierreries. La _Princesse -Lointaine_, couronne de lys d’argent aux pétales de perles. La litanie -s’en énumérerait comme une hymne de sainte Hildegarde ou un chant de -Marbode; sans omettre cette couronne de cheveux blancs dont il plut, -un jour, à la jeune sociétaire, de couronner coquettement l’aveugle et -sexagénaire Posthumie. - -Sarah Bernhardt! (Pourquoi pas Bernard? écrivait jadis M. Sarcey) ces -simples syllabes devenues magiques ne sont-elles pas elles-mêmes comme -une musicale couronne dont la prêtresse d’un verbe inouï vint ceindre -le monde? - -Sarah Bernhardt, admirable et désespérante matière à mettre en vers et -en prose. Par où commencer, par quel rayon prendre?--C’est l’infirmité -des biographies, maladroites et balourdes touche-à-tout d’une draperie -qu’il sied, pour demeurer dans le vrai, de ne relever qu’avec des clous -d’étoiles. - -«Je ne l’ai vue qu’une fois, dans Cordélia, me disait le maître Gustave -Moreau. Je ne l’ai jamais oubliée.»--Simple parole révélatrice et -mémorable. - -Quels sont ceux d’entre nous, en effet, pour lesquels l’art de Sarah -Bernhardt n’a pas incarné une fois ou mille fois, la plus subtile -part de leur rêve? Tous, cette minute-là nous a faits siens par la -plus inaliénable des reconnaissances de l’esprit, et rien qu’à cet -appel nous nous devons de diaprer notre guirlande. Quant à moi, n’y en -eût-il pas cent meilleures raisons, j’évoque telle attitude et certaine -intonation du _Sphinx_ (cependant écrit pour une autre) auxquelles j’ai -dédié dans le passé plus d’une pensée et bien des immortelles. - -Pour ceux qui, moins heureux que Gustave Moreau, n’ont pas même vu -Cordélia, c’est le type, dirais-je, le mythe de Sarah elle-même, qui -incarne en eux son personnage. - -Et ceux-là ne sont ni les moins captivés, ni les moins férus. Sarah, -qui une bonne fois, du temps de l’_Étrangère_, s’est emparée de son -Paris et de ses Parisiens, pour ne s’en plus dessaisir jamais; que -dis-je? de ses Parisiennes, lesquelles s’ajustèrent toutes _à la -Sarah_, et qu’on rencontrait engoncées de certaines collerettes et -coiffées de certains frisons à la mode de leur idole. - -Ce sont ces attiques Parisiens-là, les vrais habitants de sa bonne -ville, qui, les nuits de brouillard, quand le légendaire cab de -l’actrice la ramène du théâtre, lui crient de paternels: «Prends garde, -Sarah!» ou autres avis de sollicitude familière. - -C’est que le Français né malin sait le prix de ses objets d’art et -soigne ses bibelots; il évalue le relief dont sa célèbre enfant gâtée -rehausse la cité: et puis ne s’agit-il pas de cette mobile tragédienne -qui, le même soir, d’une note gamine, déride un esprit chagrin, et de -la comédienne dont le tragique accent trouve le chemin d’une humeur -rude? - - * * * - -Il y a autre chose. _Si l’on regarde longtemps_, selon le mystérieux -mot d’un autre personnage de Dumas, les légendes s’assouplissent, -les caractères s’accomplissent et rehaussent les vraies réputations -artistiques, d’édifiants corollaires. Or, il faut en prendre son parti, -c’en est fait, des excentricités de Sarah Bernhardt. Ou plutôt, en quoi -elles consistaient réellement, on a fini par le connaître. - -Toujours la première au devoir et à la peine, pleine de vaillance -allègre et de communicatif entrain, rendre la justice avec équité, -dissiper des malentendus, apaiser les dissidences, avec pour les -seules palmes dont elle entende être récompensée, une réussite d’art -ou le remerciement d’une amitié, c’est tout d’abord de cette façon-là -que Sarah Bernhardt se montre excentrique. Mais ce n’est pas tout. -Donner aux timides, comme aux plus forts, l’indéfectible exemple -du courage, sans oublier ce remontant exemple de jeunesse et de -beauté dont nos extases sont remplies.--«Si ce n’était pas pour vous -qu’on vous aimait, ce serait pour soi;--je l’ai souvent dit à notre -miraculeuse amie;--vous êtes le seul être auprès duquel on ne se sente -pas vieillir!» - -Les mêmes demeures, les mêmes objets, les mêmes amis, les mêmes -serviteurs--dirai-je les mêmes chiens... et les mêmes tigres? Que de -gens l’on étonnerait à leur démontrer que celles de ses qualités qui -rendent Sarah Bernhardt le plus justement admirable sont, avant tout, -ses vertus domestiques. Or c’est ainsi; et nul n’y contredira de ceux -qui, reçus par elle dans ces féeriques ateliers-halls qu’elle inventa, -se sont émerveillés d’y goûter entre tant d’exotiques raretés, un -charme discret d’intimité et de famille. - -Loin de moi, ma chère Sarah, l’idée de vous métamorphoser en une -auguste bourgeoise. Mieux que personne j’ai su, dès longtemps, -apprécier ce que votre vif et fin esprit recèle et dégage d’aimable ou -savante fantaisie. Mais la forme prime-sautière et spontanée qu’elle -revêt toujours la range parmi ces originalités naturelles subtilement -définies par Gautier, et qui seraient obligées de «se travailler -beaucoup pour être simples».--Je n’en veux pour preuve que ces -gentils _dîners sur l’herbe_, où nous fûmes conviés en la loge de la -Renaissance, il y a deux ou trois automnes, et dans lesquels le couvert -se mettait réellement à terre sur d’antiques tapis d’Orient aux tons de -lichen alpestre et de mousse fanée. - -J’ai dit votre fin et vif esprit. Que ne dirai-je point de votre grand -et profond cœur?--Combien vous fûtes propice et douce aux lettrés -inquiets dont les débuts incertains, les talents contestés, les -sincères essais rencontrèrent tant de fois en vous une protagoniste -géniale, une auxiliatrice inspirée, cela est connu de beaucoup. Que -votre magnanime ambition place une réussite esthétique avant un succès -d’argent, cela s’applaudit et s’apprécie. Mais le témoignage que je -veux choisir entre mille, de votre grandeur d’âme, sera celui qui me -fut récemment si cher, lorsque pour rehausser nos fêtes de Douai de la -suréminence de votre jeu et du prestige de votre personne, vous n’avez -pas craint de vous imposer un voyage de plusieurs jours, dans le seul -but de servir un ami et d’honorer une poétesse oubliée. - - * * * - -Donc aujourd’hui, pas d’autres considérants sur votre sidérale -carrière, que le plus éloquent de tous, l’affluence autour de vous de -nos enthousiasmes maintenus, de nos fidélités inaliénables, amplifiés -des innombrables élans que la distance retient et que l’éloignement -afflige. Point non plus de fastidieuses biographies. Rien que votre art -suprême, votre florissante beauté, votre impérial sourire. Et devant -eux, ce seul point de repère charmant, digne de leur gracieuse Trinité -et de vous-même: _A Versailles, un jour, dans un couvent de la rue des -Rossignols, naquit une voix, à qui ce joli nom devait porter bonheur, -et qui allait enchanter le monde._ - -«D’autres sont les grands hommes, disait Victor Hugo parlant de George -Sand. Elle est la _Grande Femme_!» Qu’on me permette de reprendre -à l’auguste maître et à l’illustre immortelle qu’il célébrait ce -lapidaire éloge et d’en faire don en ce jour à Sarah Bernhardt, ainsi -qu’ils l’eussent tous deux voulu, pour l’inscription commémorative de -son jubilé et ses noces d’argent avec nos âmes. - -Et puisque j’ai parlé de couronnes, en voici une dernière. La rose -mourante que le _Passant_ prit aux sombres cheveux de Silvia, dans un -début inoubliable, s’est faite roseraie. Et ce sera, Madame, l’une des -pages les plus colorées et odorantes de vos récits de voyages qui nous -sont promis, que ce lac lointain, tout chargé de barques et de musiques -voguant et jouant pour vous, sur une eau si jonchée de fleurs que tout -l’azur en disparaissait lui-même, noyé sous des pétales de roses. - -Telle est la géante et mouvante couronne qui vous convient, ô grande -Sarah Bernhardt, pour le feu sacré et le souffle d’art dont vous avez -embrasé et rafraîchi le monde. Nos cœurs aujourd’hui pour vous fleuris -les secondent et les suppléent, ces milliers de pétales qui flottèrent -ce jour-là vers vous, ainsi que de tendres cœurs parfumés et de roses -lèvres murmurantes. - - - - - XVIII - - A GIOVANNI BOLDINI. - - - - - LE MASQUE - - (LA DUSE.) - - - Sans doute il est bien tard pour _déjà_ parler d’elle. - -Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce -qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication -que, de temps à autre, les _montreurs_ doivent faire de certains -sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là -est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent -attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de -ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu -l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais -ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens -d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora. - -L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent -l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront -demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui -demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre -plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait -devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans -une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom -d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard -pour _déjà_ parler d’elle? - - * * * - -Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin, -de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais, -qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue -natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle -représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque -douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la -mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement -désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière -illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun -nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette -antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide -de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante -sans beauté, séduisante sans coquetterie. - - [57] Décédé depuis, à Paris, en 1898. - - Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer, - Les regards ont perdu la candeur de traduire... - -Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon -correspondant mystérieux,--lequel me répondit: «_La Duse_». - - * * * - -Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de -l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora. -L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au -printemps de 1887. Une affiche annonçait la _Societa equivoca_, -autrement dit: le _Demi-Monde_; et, pour un jour suivant, _Francillon_. -Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de -surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition -entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une -combinaison toute personnelle. - -Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, c’était une certaine -façon d’être en scène sans rien qui décèle tout d’abord le premier -sujet, presque l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la suite -du rôle de cette soustraction originelle,--à la guise de ces plus -subtiles des coquettes qui s’enlaidissent à dessein la veille du jour -où leur beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des amis de -l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs m’ont détourné de cette -croyance. Le calcul de Mme Duse ne va pas si loin. - -Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son émotion, à la passion -de son tempérament, au penchant de sa nature, où rien n’est si composé, -mais volontiers spontané et véhémentement expressif. Aux premières -scènes, son don pythique n’a pas encore reçu toute la chaleur dont la -communication graduée doit porter à leur comble par la diction saccadée -ou le débit emporté, dans les scènes médianes ou finales, ses qualités -naturelles de pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable. - - * * * - -Ces jours derniers--à huit ans d’intervalle,--un vif désir me revint -de me retrouver sous l’influence de ce jeu électrisant--dirai-je -électrique?--toujours comme gros d’orage, et dans lequel la foudre -éclate, zigzagante au milieu d’une tirade posée. Et je me rendis à -Bruxelles, pour entendre la Duse dans la _Cavalleria rusticana_, la -_Locandiera_, la _Moglie di Claudio_, la _Signora delle Camellie_ et -_Magda_. - -Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, défalquer -l’étonnement dont l’admiration s’appauvrit. Y eut-il encore de -l’air dépaysé d’une plante méridionale, en ce climat _pluvinant_ de -Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi déserte?--Ou bien -réellement l’exportation et les tournées ont-elles, comme souvent -il arrive, _unifié_ l’art, il me semblait naguère plus divers de la -comédienne? Au cours de ces représentations plus nombreuses, mon -impression, toujours fort admirative, se montra plus raisonneuse, moins -miraculeusement subjuguée. En voici les conclusions: - -«Le moins possible de pas entre la fiction et la réalité,--me disait -pittoresquement un éminent diplomate ami de la femme, admirateur de -l’artiste,--ne serait-ce pas une juste définition de l’interprétation -dramatique la plus adéquate?--Or, nulle de celles qu’il nous a été -donné d’entendre n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la Duse.» - -Cela--qui peut-être est vrai--s’explique ainsi, et c’est, entre autres, -la grande différence qui sépare la Duse de notre inimitable Sarah -Bernhardt, dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière, -la préoccupation de faire _vrai_ ne se sépare jamais de la volonté -de faire _esthétique_. La mort de Fédora, si poignante soit-elle, -n’abdique point le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement -et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire dans la chute suprême de -l’agonie. Rien de tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, voire -une grimace, ne détourneront aucunement d’assurer par leur moyen, -plus de _prenant_ à telle phase du personnage qu’elle représente, -certaine phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre grande -tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs fois entretenu de la -célèbre Italienne, qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité voir -faire ses débuts[58] à Paris, sur le théâtre même de la Renaissance. - - [58] Réalisés depuis. - -«La scène italienne,--me disait en substance la créatrice de -_Gismonda_,--est une école de vérité. Il n’est pas rare d’y voir des -acteurs de second ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de ses -études et séjours en Italie que Desclée avait contracté ces qualités -de jeu naturel, de mimique juvénile et spontanée qui constituaient le -meilleur de son talent et composèrent une bonne part de sa renommée.» - -Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle scène de la _Dame aux -camélias_, durant laquelle des qualités similaires portent à son comble -l’art réaliste, disons naturaliste, de Mme Duse. - -Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune femme l’immolation -irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri -salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée -heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour -cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie -de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée, -démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle -attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut -pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce -geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette -féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le -manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire -abandonnée. - -Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de -la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette -subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de -sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne -pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid -d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une -fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque -allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots -secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on -a repris son jouet, sa friandise, sa poupée. - - * * * - -Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets -caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois -exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais -comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur, -pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité -exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté -ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit -se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et -de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et -émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève _Cavalleria -rusticana_ mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre. - -Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même -temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La -gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue. -La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle -portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit -et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à -Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public -parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet -aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne. - -Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale -au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que -des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en -sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne -se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris -en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier -après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble -pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait -bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme -éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration -sympathique. - -Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul -doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint, -en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son -génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien -agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand, -l’an d’avant, avait fait recette. - -Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se -manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique, -deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des -pièces comme la _Locandiera_, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la -noble interprète de _Nora_ et de l’_Abbesse de Jouarre_, ressasser, -entre le blanchissage de _Madame Sans-Gêne_ et les couplets finaux de -Scribe, des fadaises que l’auteur du _Domino noir_ eût désavouées. -D’autre part,--outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,--ses -toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty -et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs -faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables. - -Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne -nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des -rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui -se pourraient montrer moins patients. - - 28 juin 1895. - - - - - XIX - - A PAUL HELLEU. - - - - - UN FÉMINISTE - - (A PROPOS DES EAUX FORTES DE PAUL HELLEU.) - - -Le jeune et brillant comte de Castellane vers lequel sont anxieusement -dirigés bien des regards pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il -le Mécène promis; un collectionneur non content de meubler des galeries -reconstituées selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus -de la légitime union du Boulle femelle avec le Boulle mâle; mais un -Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la féerie et -l’histoire?--Et puisqu’on nous parle de Trianon à propos de l’étage -de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, entre non moins -d’étonnement que n’en fit jaser le palais du Conte oriental--un vers -célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin: - - Un regard de Louis enfantait des Corneille? - -L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion et -d’une éloquence cette fois embellie d’espérance en la jeunesse et -la fantaisie. Nos amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des -amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité et de la -préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant de -par sa richissime collection de dessins amassés avec des sous, rien -qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de -paquets--(Veuillot l’aurait dit ainsi)--«_autour d’un ressemelage!_» - -Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui -ne méritera pas seulement l’épithète d’_interminable_. Le billet de -mille froissé autour de cette épreuve de la _Bouquetière_ de Boucher, -en marge de laquelle se lisait encore au crayon le prix que l’avait -vendue aux deux frères le père même de l’expert Danlos: trois livres -dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs qui -ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces -antiques achats enlaidis de gros prix et qu’il faut désormais laisser -aux maniaques et aux musées. - -Il est encore de nobles et plus récents objets méconnus qu’il siérait -de grouper glorieusement et modestement ainsi que l’ont fait les -Goncourt pour la première et la plus importante partie de leur -collection--c’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher: et puisque -la mode est aux reconstitutions, c’est le _suranné_ qu’il faudrait -reconstituer pour ne pas retarder sur les trouvailles. - -Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques semaines encore, à la -portée d’inintelligentes collections qui n’en ont pas voulu et qui se -seraient haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique. - -Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux -sous le martel de ces enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas -toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés -pour faire exécuter _par des vivants_ des décorations et des objets -d’art d’autant plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit être -plus clément ou plus fervent et qui deviendront des chefs-d’œuvre. -Car c’est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le -regard renseigné dont les contempleront dans l’avenir ceux qui les -comprendront enfin! - -Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et -charmante descente du Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne -cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations -follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis. - -Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité, -que de timides réussites sur des chemins parcourus; et j’aime mieux -certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière -qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là -sut du moins rater tous! - -Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase jeune, et d’un nouvel -appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête; j’exige de -m’enivrer réellement, fictivement en de modernes vases murrhins; je -veux un _surtout_ de table qui soit en cristal d’un verrier Fée, -serti d’émaux du magique bijoutier Lalique;--et que le festin qu’ils -brillantent soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stevens -et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des -lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre, -et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils -cupidos de Willette. - - * * * - -J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze ans, devant ces -Versailles merveilleux exposés au Champ-de-Mars par notre subtil ami -Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien--en train d’anciennes -citations--transposer ce vers: - - Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire! - -Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité -même de ceux qui l’admirent et le font œuvrer pour n’avoir pas encore -entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait -faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées. - -C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un amateur intelligent -vient d’acquérir un des trois panneaux automnaux de l’Exposition. Ce -ne sera qu’un doux et triste tableau dans une collection, sans nul -doute délicatement élaborée. Mais le bel et mélancolique boudoir de -l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là -les dessus-de-porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques -exquises et impatientes desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà -veuf d’une de ses tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne -pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints -dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure ses larmes d’or sur -des olympiens désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont -s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin où des feuillages -jaunis se sont défilés comme les grains de chapelet d’un abbé musqué, -les perles mortes d’un collier de favorite. - -Mais combien d’autres chambres en des styles divers et différemment -élus se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au -millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert Robert -retouché ou d’un Canaletti apocryphe! - -J’ai vu de quoi tendre toute une _Salle des Fraîcheurs_, sous des -panneaux de mer, glauques et azurés où claquent et se diaprent les -drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de -toilettes ombellifères. - -De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre. Il -les faudrait décrire longuement. Si les navires lui furent chers, il -aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux pleins de -reflets et d’encens des cathédrales pensives. Les taches arcenciélées -que le soleil fait se mouvoir au long des murs et courir sur les -tombeaux en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer -leurs insaisissables tons d’althæas satinés et lisses. Mais, agonies -d’automne, flots soleilleux, mausolées où le jour expire, saurait-on -vous peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de -femmes? - -Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare -maître des élégances; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des -émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de -rêves.--Goncourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma requête, -un peu,--j’ose le rappeler,--il ornementa, en 1895, un catalogue de ces -eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dont une importante -collection en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême vacation -de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser, -ces pointes sèches, que de les appeler les _instantanés_ de la grâce de -la femme.» - -Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins--et plus -encore?--à savoir, après la décorative consécration de cette préface -d’un Goncourt et l’estime ancienne des critiques perspicaces et des -amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux _Mille et une -Nuits_, l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs -blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus par -Helleu avec toutes les nuances des yeux et des eaux, et de la mort du -soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes... - - - - - XX - - A LA COMTESSE POTOCKA, - NÉE PIGNATELLI. - - - - - APOLLON AUX LANTERNES - - (VERSAILLES.) - - -«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» disait Barbey -d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la -rive gauche, qui, naguère fashionable aux jours de jeunesse du -polémiste-romancier, employait la même indigente magnificence dont le -vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre -la faillite, au coin de la rue du Bac et du quai dont il se nommait, -d’un nom de dandy, lui-même. - -Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du café d’Orsay, -l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du _Café de Louis XV_; -je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps loué à un -limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir, -d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique. Certes il -_mourait noblement_, quand la _restauration_ cupide et inéclairée est -venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son -stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie -et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant -misérable. - -C’est cette _mort noble_ qu’il serait temps qu’un conseil supérieur -et conscient prît le parti d’assurer à tout Versailles; ce tout -Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la -factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities -et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles -qui semble proclamer silencieusement mais désespérément comme son -auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas difficile de mourir. -Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de -visages, combien d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par de -judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent -entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent -sauvegarder de vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser des -désordres graduels, souligner des désastres successifs; en un mot ne -pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la -dévastation et de la décrépitude. - -Une vieille parente mienne dont j’ai cité un trait dans mon -_Saint-Expédit_, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous -égayait, nous épouvantait de ce récit: un jour que son zèle généreux -mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel -elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence -d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une -vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se -badigeonner, décrépite d’un côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus -de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer--à vrai dire -à bon droit, contre l’envahisseuse. - -Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient -bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les -reboutent à faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de la -coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire être -immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est -la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir. -D’antiques beautés célèbres et _conservées_ nous apparaissent encore -ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de -Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode; plus -touchantes, plus décentes, plus conformes--et finalement plus adroites -aussi celles qui se contentent de décroître simplement selon le décours -naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des -attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a -magnifiquement spécifiés: - - ... on voit _de la flamme_ aux yeux des jeunes gens; - Mais dans l’œil du vieillard, on voit _de la lumière_. - -«Une vieille femme folâtre fait les délices de la mort,» cet adage -antique ne convient pas moins aux monuments ci-devant jeunes, -équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels -le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié même pour de -radieuses carrières. On a publié la lettre si tendrement cruelle par -laquelle Mme Valmore rappelle à Mlle Mars la nécessité de rompre avec -une illusion trop peu partagée. L’illustre actrice comprit, au point -de paraître pardonner à son amie et de céder; mais non sans avoir -subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le -spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse -rectification verbale: «Mlle Mars a soixante ans; mais l’héroïne dont -elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle reprit sa tirade. Et -la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais -l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation -où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait _Valérie_, où figure -certain bouquet, dont l’abandon, après la pièce, était une occasion de -marivaudage. Et comme en cette suprême soirée d’adieu, elle le jetait à -son fidèle amoureux le comte de Mornay, les fleurs furent interceptées -par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement -dans le dernier soupir de Célimène: «Pauvre Charles! il n’a pas eu -la première fleur, il n’aura pas le dernier bouquet.»--Pauvres vieux -jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement à l’entour des -vieux monuments replâtrés; ils y demeurent dans un décor qui lutte -comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant -des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse -le praticien d’avoir égorgée en faisant des degrés de ce marbre -sanguinolent qui voulait être une statue. - -Je dirai encore une triste et risible histoire de vieille actrice. -Celle-ci, au cours d’une tournée de province, s’était audacieusement -fait précéder de ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands -de musique. Le public le prit mal, et certain titi alla jusqu’à saluer -de l’épithète de _vieux veau_! l’entrée de l’antique ingénue. - -De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, si -l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et elles seules ne -demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, ne rejetait tout le tort -sur leurs avides ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant -jeunes monuments qui ne savent pas s’acheminer par une graduelle -dégradation jusqu’à cette totale extinction de laquelle doit résulter -et ressusciter finalement cette survie des œuvres d’art qui est la -part des Musées.--«Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité la change» est -non seulement un beau vers, mais la formule d’une loi de transformisme -applicable aux êtres et aux choses. - -Il y a une forme de résurrection laquelle donne le sens de l’inconnue -qui devrait être la résultante définitive d’un objet d’art et d’un -homme. Pour le personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de -tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette beauté qui ne -furent de leur vivant que le germe de leur survie; non, ce n’est -souvent--ironie et dérision--avec une histoire qui sera maintes fois -légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, un osselet exhibés -en un reliquaire. - -Saint François de Sales, c’est un cœur dans une pyxide à Lyon; saint -Césaire, c’est une dent, en un monastère de Bernardins. Débris auréolés -sur lesquels l’édification plane. - -Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, pour les édifices, -voire pour les cités, c’est un muséum. Le palais de Darius, -repeinturluré, recuit, parvenu pour tout avènement à cette froide -immortalité qui précède la cendre de l’incendie ou la trituration du -cataclysme, n’a du moins plus rien à redouter des restaurateurs. Et -l’on respire à le contempler en songeant que tant de siècles ont œuvré -et tant d’autres contemplé, pour ce délicat aboutissement que Pierre -Loti, qui s’est une fois déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle -de costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils et des -cabestans, des siècles et des architectures. Qui sait à quelle plus -minime fin concourront les derniers reflets des mobiliers en or et en -argent qui meublaient autrefois la galerie des glaces;--les derniers -rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de Delobel, et du Soleil-Roi -expirant tous les soirs dans le linceul empourpré des miroirs d’eau -jaune et mauve;--les derniers parfums des deux mille orangers, les -suprêmes retombées cristallines des quatorze cents jets d’eau; les -derniers soupirs des trente mille ouvriers morts pour l’inutile aqueduc -de Maintenon--et de tant d’autres milliers d’agonies; les derniers -tintements des quatre cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit -mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, quatre-vingt-quinze -centimes--qu’a coûté Versailles! - -En quelles vapeurs danseront, en quels échos se condenseront ces -reflets et ces soupirs après quelques centaines, quelques milliers -d’ans, quand une Mme Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue mirer -triomphalement par les ruines de la galerie des glaces et du parterre -d’eau les basques d’un habit d’une coupe imprévue; quand les -Louis-Curtins du cavalier Bernin, passés métopes seront mis au rang -d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques flotteront comme des gazes -autour de leurs faux cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où -se lèvent des astres? Diront-elles--et pour tout _Nunc Erudimini!_ que -Louis XIII, lors de sa première _volerie_, qu’il fit à l’âge de six -ans, prit un lièvre, six cailles et deux perdrix; et qu’il aima la -chasse jusqu’à _voler_ tout indistinctement et même la chauve-souris, -parmi les ombres;--que le _Cabinet des Pendules_ n’était pas le même -que le _Cabinet des Perruques_;--que le frère du Roi, dans le tableau -de Nocret représentant la famille royale, fut peint sous les traits -de l’_Étoile du Matin_, ce qui fit de ce _Monsieur Stella Matutina_ -un bizarre émule pour la sainte Vierge;--que Louis XIV aimait fort le -raisin muscat;--que les cardinaux bénissaient la couche où les princes -allaient copuler, et que le Père de la Chaise lors de la célébration -du mariage du roi avec la Maintenon portait une étole verte; que Louis -XV écoutait aux cheminées et fit avec passion de la tapisserie; qu’il -inventa en 1743 le nom de _la Grippe_; que l’an 1738 fut pour lui -une année de dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... et -de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait jusqu’à trois -messes chaque matin, tandis que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes! - -Fumées!... Fumées!... Fumées!... - -A moins que par un anachronisme naturel, et faisant peu de différence -des élégances contemporaines à celles qui s’y exercent de nos jours, -on ne vienne à en conclure que le pavillon de Madame a été construit -par M. Chauchard, et que ce fut dès l’origine que l’automobile de -Gordon-Bennet occupa la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla -sur le bassin du cachalot dans la _Ménagerie_. - -Fumées! Fumées! Fumées!... - -L’important, quels que soient le sens de leurs tournoiements et le -bleuissement de leurs bouffées, est de laisser s’évaporer, s’évader -enfin ces volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté leur -criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau détenu: - - Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort. - -car les marbres n’en peuvent mais, et parce que les arbres tant de fois -martyrisés aspirent à ne plus _pousser sous la dictée--de M. l’Abbé -Batteux_.--Laissons toute cette poussière se poser et toute cette -cendre reposée enfin, murmurer dans un historique lointain, le _Memento -quia pulvis_ des Ages. - -Le Maître des _Contemplations_ fait se héler avec une majesté inquiète -les antiques cités dévastées. Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr? - -Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être. - -Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des civilisations et des -empires. Et les pompeuses pierres de Versailles imprégnées de solennité -et de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent muettement de tout -l’hiatus et de tout le rictus de leurs fissures et de leurs lézardes... - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter dans l’oubli, -un distingué écrivain, un sincère amant de Versailles l’a proféré -pieusement, et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce qu’il -fallait, mêlant les chiffres au style et la technique à la rêverie en -ses éloquents et fervents articles de la _Gazette des Beaux-Arts_, -qui auraient mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme a -été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux effets en résultent -déjà. L’enlèvement des baraques qui devaient servir à la soi-disant -restauration de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur du vide, -que ces gobelets en planches n’avaient d’autre mission que d’escamoter -des crédits moins chimériques. - -L’épuisement prématuré auquel l’écrit de M. Hovelacque semble -destiné, chez les libraires versaillais, factice ou réel, est de bon -augure, puisqu’il prouve que le coup a porté sur des juges iniques et -inquiets, ou sur des lecteurs désireux de lumière. C’est que le Jonas -de cette Ninive n’y va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des -choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un restaurateur un fripon. -C’est plaisir de l’entendre parler de «destructions arbitraires, de -_retapages_, d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de _toc_ -lamentable et grotesque; d’enlaidissement inutile accompli sans retard, -au mépris de réparations urgentes; d’étranges mixtures versées à faux -sous prétexte de patiner de faux bronzes; enfin de toute cette campagne -de dévastation onéreuse et sacrilège.»--«La destruction analogue du -bassin de Cérès ne coûtera que dix mille francs,» ajoute l’inexorable -vérificateur en son ironie attristée. Mais que de poésie et de vérité -dans ces doléances motivées! «Cet ensemble unique créé par le génie, -que les saisons, que les années, que les siècles ont doré d’une suprême -gloire mélancolique, en une heure on le dépouille de sa vieillesse -vénérable, de son passé séculaire, de son émouvante beauté, on le -maquille, le rajeunit, le déshonore. - -«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui les entourent, -avec les charmilles dont la cime pourprée, dont les troncs moussus -ont le ton des plombs bronzés des bassins, des pierres riches des -margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes des saisons, -subi les événements des années, vécu d’une vie commune d’où une -commune beauté était née: peu à peu la Nature avait repris l’œuvre -d’art, l’avait rendue sienne et pareille à ses œuvres. Le patient -effort du temps avait fait de cet ensemble, arbres et pierres, une -harmonie, un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On ne -remplace pas ainsi en une heure le mystérieux travail de la nature. -Elle a ses nécessités, ses lois, son imprévu que les restaurateurs -ne comprennent pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne sont -pas plus étranges que ses caprices, ni plus beaux. Les patines sont -l’effet de réactions mutuelles: elles manifestent la vie propre d’une -œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, en cédant sur tel -autre. Elles sont l’affleurement et le signe de forces profondes et -multiples. Sourdement, inconsciemment, la présence de ces forces nous -émeut: obscurément nous sentons sur ces pierres, sur ces bronzes, -sur ces plombs harmonisés à la nature, leur silencieuse activité, -nous jouissons de la logique de leur effort.»--Poétique et véridique -tableau, tendrement contrastant avec ce _donner partout à l’ancien -l’aspect du neuf_, qui semble, au dire de l’écrivain processif, -l’inepte et hideux _propositum_ d’aujourd’hui. Car c’est contre cela -qu’il importe de réagir. Le remplacement de tous les balustres (il -en manquait un sur vingt) est aussi malséant dans la restauration de -Trianon que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet dans une -bouche âgée où suffisait un plombage. - -N’infligez pas plus longtemps à ces monuments dont la ruine est, -comme Montaigne écrivait de celle de Rome: _glorieuse et enflée_, le -prolongement d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à faire -dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du vieux Roi: «Il garde -contre moi la seule dent qui lui reste,» ni contraindre d’appliquer -à la maison du soleil cette triste phrase de Chateaubriand: «Il y -avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des -jours qui ennuient tout le monde.»--Que celui qui a commencé achève -de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est bon d’entendre la -même plainte s’exhaler de la _ruine glorieuse et enflée_. Le Trianon -de porcelaine est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé -plus haut, qui est la relique collectionnée. La sienne consiste en -quelques céramiques, débris peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat -satisfaisant et impondérable. Le temps est venu pour les autres -Trianons de s’acheminer vers cette sorte d’achèvement qui renaît de -l’abolition. Et cela est suffisamment attesté par les abominables -objets, Sèvres modernes montés en plomb verni, qui sont venus remplacer -les bibelots anciens sur les consoles et les cheminées. Tous les -œillets en bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette qui -avaient graduellement disparu dans les poches des Touristes, ont -maintenant refleuri tout flambant neufs. C’est justement le contraire -qu’il faut: la conservation avec authenticité, d’une antiquité même -tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison à l’humanité: un -squelette est un filigrane qui fut vivant; un crâne offre la beauté -d’un vieil ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie au -delà de la vétusté, dans la corruption, des cadavres du ménage Necker -ou du pianiste Thalberg marinés dans leurs bocaux par une admiration -mal entendue. «Réveillez-moi, _vous voyez bien que je suis mort_!» -s’écrie M. Waldemar, ce personnage d’Edgar Poë, le Magnétisé _in -extremis_ désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard patriote ou -étranger ne s’est trouvé pour assurer par le legs de sa fortune à ce -palais des palais, autre chose que des cataplasmes architecturaux, de -coupables amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui cette -caricaturale prorogation de sa splendeur. Et pourtant l’originalité -eût été pour séduire un milliardaire Américain: Versailles légataire -universel, héritier des perles de Mme Ayer et de ses rubis sanguinèdes. -Cependant New-York afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui aurait -tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien Anglais qui venait passer les -hivers à Tours: l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux -_Réservoirs_. - -«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous affirment les guides -précis et iconoclastes. Assez de ces tragiques transpositions. -L’éditeur du _Journal de la santé du Roi_, après nous avoir présenté -Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les augustes déjections, -déplore que ce prototype de Purgon s’étant abstenu les quatre derniers -ans, se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse de... vaincre, -ou je cesse d’écrire!» N’allons pas jusqu’à ce dégoût. Grâce pour -quelques souvenirs. C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a -écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec -les souvenirs! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il -y a peu de réalité dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance -de l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances. De -puissants et délicats iconographes ont surgi, dont l’œuvre a résorbé -la grâce expirante des lambris et des bocages: Lobre qui depuis plus -de dix ans fixe avec autant de prestige que de précision dans ces -panneaux qui nous charment et qui feront tant songer, les ors mourants -des ors moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant oublie dans -les vieilles vitres de l’extérieur avec des opalisations semblables à -l’iris des lacrymatoires. Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques -panneaux, moins précis, plus attendris, les pleurs d’or feuillus -dont l’automne sanglote l’agonisante amour des dieux, au-dessus des -Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint les marbres de la -colonnade de tons si soyeux, qu’on ne sait si ce ne sont pas plutôt -des atours de favorites en lesquels se transforment ces piliers -polis. Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces vêtements et ces -revêtements: _brocatelles_? Et cette Vénus Anadyomène d’un galbe moins -pur, d’un tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite -au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement lilassé des branchages -dénudés qui semblent des ferraillements d’épées, traversés par la -végétale main d’une feuille de marronnier en suspens, et dont les cinq -doigts mordorés, agitent comme un signe d’adieu de la mort des choses. - -C’est cette noble mort des choses qu’il convient; je ne dis pas -de précipiter mais de laisser s’accomplir, ne luttant que du soin -respectueux qui nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans -tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes. Et s’il convient -de l’accélérer, que ce soit de belles libations de vin nouveau qui -fasse se convulser les vieilles outres. Plutôt que la mort pâteuse des -replâtrages vains, un retour aux embrasements d’antan qui assimile -Louis à Sardanapale et le consume dans sa féerie. - -_Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus ad palatii -Versaliani fenestras et per omnes hortorum areas et xystos apte -dispositis._--«Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, dit un -grand auteur, il faut s’épargner des travestissements peu dignes.» -Ces travestissements-là, pour notre Versailles, ce sont ceux que lui -inflige un culte simoniaque; et non des déguisements joyeux et royaux -qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient qu’à ce -désirable accident de mourir couronné de fleurs et de flammes.--Ce sont -d’importants gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation -de la place Vendôme. «On ne compte ses aïeux, que lorsqu’on ne compte -plus!» Un vieil édifice compte encore assez pour pouvoir, dût-il s’en -consumer, participer à notre vie. Tels de respectables parents fiers -de leur âge, lisible dans leurs rides et orgueilleusement assumé, -ennoblissaient de jeunes réunions, qu’attristent des vieillards douteux -et d’âge anonyme. C’est un semblable accommodement aux plus avancées -inventions de la vie moderne que je rêverais pour l’hôtel de Lauzun, -dans lequel il me plairait voir quelque élégante fantaisiste prenant la -place de Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand l’appelle, -unir le passé au présent par un automobile chauffant au quai d’Anjou, -et par un yacht mouillé en Seine. - -J’ai écrit dans les _Roseaux Pensants_ sous ce titre: _le Clou de -1900_, la sorte de rajeunissement et de remise au point que je -souhaiterais pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La société -des Fêtes Versaillaises vient de nous en donner un avant-goût, le -jeudi 11 août 1898, à huit heures très précises du soir. Il est -admirable. Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé doucement et -magnifiquement par des milliers de fleurs lumineuses. «Cette obscure -clarté qui tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille avec ces -étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs, sur le bocage d’Hubert -Robert. D’électriques vers luisants logés aux cœurs des filles fleurs -de Parsifal, ou tout au moins sous leurs bonnets florifères. Shakspeare -éclairant d’Urfé et le Songe d’une nuit d’été rêvant sur l’Astrée. -Je n’ai rien imaginé d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans -omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli, Louis XIV et Louis II ont -dû s’en congratuler parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets, -couraient, mouraient en souriant sur les coursiers de Guérin et de -Marsy, sur les nymphes de Girardon et de Regnaudin. Et les étoiles -filantes, les étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant -cette nuit-là même dans _le firmament_ le sillonnaient de paraboles -enflammées comme celles que font dans la gouache de Van Blahrenberghe -les grenades enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient les feux -mouvants disposés parmi les xystes. Et ce fut une nouvelle application -de l’homme courant après la fortune qui l’attend dans son lit. Nombre -de Parisiens en route vers de plus ou moins chimériques Mecques d’art, -tandis que son voisin si proche et si lointain, son frère ennemi le -bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur de bienfaisance le phénoménal -divertissement de cet _Apollon aux Lanternes_. - - Versailles, août 98. - - - - - XXI - - A BERNARD DE GONTAUT-BIRON. - - - - - LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN - - A la Monaco, l’on chasse et l’on déchasse; - A la Monaco, l’on chasse comme il faut. - - FANFARE. - - -Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine ironie, l’autre en son -sens profond, son aiguë, auguste et quasi oraculaire pénétration du -mystère, ont formulé sur ce propos de l’argent des choses pleines -de frisson. C’est que l’argent est essentiellement mystérieux; et -ceux-là seuls l’ont traité dignement qui l’ont abordé sous ces espèces -_frissonnantes_. Léopardi, dans un saisissant paragraphe de ses œuvres -morales, nous désabuse sur l’effectivité des offres de service en la -matière; quand bien même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans -le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire rougir!) de toutes -les circonstances de temps et de lieu où nous pouvons, nous devons nous -adresser à lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il l’a -lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs pour le lui rappeler, -avant que nous ayons eu le temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce -que Léopardi nous laisse à deviner--et il faut qu’il en soit ainsi pour -la totale perpétration du mystère--c’est que le pseudo-prêteur doit -être d’une égale bonne foi lors de sa proposition et dans sa retraite, -car c’est précisément l’accomplissement de la loi pécuniaire qui -s’oppose ainsi fatalement à la réalisation de l’offre et de la promesse. - -Une spirituelle et généreuse femme sans grande fortune, avec qui je -raisonnais de ces choses et qui s’en étonnait comme moi, concluait -après un silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous n’exercerions -pas nous-même l’iniquité qui nous indigne, comme ces piétons énervés -qui finissent par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils ont vu -venir?» - -L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation de pécune est -encore une des manifestations de ce mystère. Hors quelques natures -étriquées et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir -simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction de l’exaucement -immédiat (_bis dat qui cito dat_, disait l’antique), on craindrait à -peine de laisser paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un -bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur et l’obligé, -même le postulant. Mais s’il s’agit de ce qui sert à tout acquérir et -dont, sans doute, le prix réside en la variété des emplois qu’on peut, -dans le même instant, assigner à sa virtualité, la valeur en semble -si grande qu’on n’osera jamais parler que d’un prêt, même quand les -deux parties sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion -est telle, le malentendu--qui, je le répète, n’est peut-être qu’une -loi sociale et cosmique--si grand qu’on ne saurait défier toutes les -plus ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est pas plus -profusément versatile que la résolution naïve, physique, simplement -humaine de ne pas obliger sous laquelle se débattent certains riches -sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit cent mille livres -de rentes, sans enfants et sans charges, traversera la rue un jour de -pluie pour aller confier à une amie l’impossibilité où elle est de -retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé le moyen de soulager une -infortune, que deux ou trois billets de mille francs aboliraient. Des -enfants d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes fantaisies -plutôt que de solliciter d’un grand-parent riche et avaricieux un -accroissement de leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» est -la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique de cette honte. -On pourrait dire que les questions d’argent sont les parties honteuses -de la conversation; on baisse la voix pour en parler; et si quelqu’un -insiste, une rougeur en résulte, il y a obscénité consommée. - -Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque chose de l’importance -dont nous exagérons les choses désirées. L’or et l’argent vierges sont -le sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent et circulent en -les animant dans les veines du globe. Ainsi font ces filons monnayés -dans les veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. Une -assimilation physiologique ne saurait-elle être faite d’une perte -d’argent à une saignée; et de son retour, à une transfusion monétaire? -Considérez une grande cité populeuse et houleuse, et demandez quatre -syllabes à votre choix pour agir sur cette marée. Que ces deux -dissyllabes soient _amour_ et _argent_, et renseignez-nous sur ce qui -survit du mouvement à leur ablation double. Une légende nous représente -le globe créé parfait, et le Père Éternel accédant, béat et imprudent, -à la requête de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de monnaie; -laquelle, naturellement, suffit à bouleverser le monde. - -On pourrait encore démêler une autre vraie et subtile raison de ce -que j’appellerai la pudeur pécuniaire, dans ce que je dénommerai -aussi _l’ingratitude inverse des obligeants_, car il s’en rencontre. -Je m’explique. L’ingratitude des obligés, qui n’est peut-être qu’un -phénomène d’ordre physiologique,--une répulsion, une révulsion, ou -d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire de recevoir sa -récompense de plus haut,--est chose enregistrée. Mais ces donataires -eux-mêmes n’en sont pas exempts; _et il n’est pas rare de les voir -assez naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer par se -refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs obligés, tout plein de sincères -intentions de reconnaissance_. - -Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse assez son origine -diabolique, ce sont les bizarres interversions de ses effets. Rien que -d’assez naturel dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste -à voir devenir avaricieux _après fortune faite_, un homme qui s’était -montré généreux en une médiocre aisance. Il y a du collectionneur dans -le thésauriseur. Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une fois -sérieusement ébauchée. Une moins explicable et par conséquent plus -perverse malice de la richesse est la cécité, le mauvais goût dont elle -afflige les yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là en -même temps qu’une plus plausible explication du bandeau de la Fortune, -une touchante compensation pour les pauvres que leur clairvoyance -enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre réalisant une -inestimable collection en regard du millionnaire aveugle et maladroit -dont les lourds achats et le choix saugrenu, après avoir de son vivant -attristé les yeux de ses déplorables invités, assurent après soi des -déboires à ses collatéraux et le mépris à sa mémoire? Des grandes -collections israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées -avec un grand goût, n’impliquent pas, n’admettent pas l’élément _sine -qua non_ de la collection géniale: la découverte du nouveau; mais -paraissent au contraire presque toujours s’édifier sur ce principe de -l’objet d’art devenu _valeur_ par le taux enregistré de l’époque de la -production choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable et -réversible. - -A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me semble tout à fait -louable. Le comte Greffulhe, et on ne l’en saurait assez vanter, est -un millionnaire fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs -pour un siège de député. Je regrette que l’imputation soit fausse. -Se pourrait-il un plus éloquent sermon sur le mépris des richesses? -Le comte de Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste -et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne saurait-on leur reprocher -quelque chose d’exclusif dans l’emploi de leurs moyens? - -On nous parle aussi d’une richarde (dont le nom est connu) qui se -serait retirée à l’écart de ses millions, dans l’attente d’une vraie -détresse à soulager--qu’elle _espère_ encore!--Cette sœur Anne de la -munificence guette les malheurs derrière un judas grillé, et les passe -en revue, mais aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement à -plaindre pour décider son bienfait, pas plus jeunes filles du monde à -doter que bazar incendié à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de -ses services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, du reste, aurait -refusé dignement le cadeau anonyme. En somme, ardente charité qui -pourrait bien n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et qui -me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la bouche d’un passant -devenu subitement songeur, à l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande -l’aumône: «Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant pas sa bourse, -on était certain que ce fût une véritable infortune!...» - -Quant à la personne qui hésite à payer cinquante mille francs un -portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, en donne le double pour -une œuvre maîtresse du peintre de la _Cène Inférieure_ (selon Degas), -celle-là fut créée et mise au monde pour le rafraîchissement des -indigents éclairés qui n’échangeraient pas contre une bourgeoise -cécité, leur pauvreté clairvoyante. _Esurientes implevit bonis, et -divites dimisit inanes._ - -Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est celle du _riche -effacé_. Notez que je ne parle pas de l’avare de qui le type est -classique depuis Plaute, avec Molière, Balzac et Hello, et dont -l’espèce est classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme -peureux des rayons de son or, moins par crainte d’être sollicité, que -sans doute par ennui, dégoût de ce qui le désigne de son flamboiement -latent, partielle et momentanée abdication des soucis dont il -l’assiège. - -«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce qu’elle veut?» gémit le -grand financier à l’annonce du retour persistant d’une quémandeuse. -Et ce calice de l’homme d’argent contient moins de la crainte -d’obliger, même magnifiquement, que l’ennui de se voir ainsi monopolisé -monétairement, et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un -caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être enfin sollicité -pour quelque autre spécialité qu’on se connaît, philosophe, exégète, -sociologue, lettré, artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler -tour à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, Wagnérien, -Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka ou maître-chanteur de l’oiseau -asfir... Et le Crésus qui se consulte lui-même sur tant de titres à -un questionnaire moins restreint, continue de gémir désespérément: -«Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui ce qu’elle veut.» Mais -l’employé qui n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger -l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique richard, le -droit qu’il ose se croire de faire autre chose que «le compte de ses -deux milliards» et l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron -sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» L’amusante ode -funambulesque de Banville, bien connu sous le nom de _La Pauvreté de -Rothschild_, en dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie -lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère archidorée. - - L’autre jour, attendant vainement de l’argent - Qui me vient du Hanovre, - Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant - Combien Rothschild est pauvre. - - Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son, - Ne faisant pas de cendre, - Il travaille toujours et ne voit rien que son - Bureau de palissandre. - - Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient - Cent portes sont ouvertes, - Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant, - Il met ses manches vertes. - - Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis - Ma cithare ou mon fifre, - Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis, - Il met chiffre sur chiffre. - - Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards, - Cette somme en démence, - Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards, - Il faut qu’il recommence! - -Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude de maintenir, -souci de perdre, qu’il faut référer cette mélancolie propre au richard, -qu’elle désigne à l’observateur. - - Plus de chant, il perdit la voix - Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines. - -écrit La Fontaine. - -«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une gracieuse et soucieuse -Fortunata, en désignant un partner d’une assez silencieuse gravité -pour faire un pendant à ce délicat _tædium vitæ_ fait de satiété, -d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même l’image. -Et cette réplique nous venait aux lèvres: «Monsieur aussi est -millionnaire; vous n’avez que faire de le spécifier; cela se voit -de reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts qu’il possède -et jamais ne parcourra; mais, qui cerne ses paupières, obnubile son -front, terrifie son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en -ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui pétrifie sa chair. -Oui, monsieur est millionnaire, et vous n’avez que faire de nous le -spécifier, cela se voit de reste et tout autant qu’à vous-même, pauvre -Calypso de l’or, inconsolable du départ de vos rêves...» - -Au reste, n’est-ce pas de vous, la même _confitens rea_, que je tiens -l’ingénue et peut-être décisive explication de cette psychiatrie des -riches: «_C’est parce qu’ils reçoivent trop de lettres!_» Il est -vrai qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et cela, j’ose -l’affirmer, sans distinction de personnes, puisqu’une de mes plus -nobles et charmantes amies a bien pu quêter pour un intéressant -bénéfice un richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce rien qu’un -remerciement d’un si précieux autographe; et que pareille mésaventure -quand j’eus résolu de statufier Mme Valmore, m’est advenue, je mets -certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement d’impolitesse de la -part d’un jeune Plutus et d’une dame Mécène. Mais notre écriture, à -mon amie et à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher, pour la -déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques, de ces demeures dont la -mirobolante façade me remémore le savoureux refrain qui fait briller -les yeux de l’enfance: - - Il était une Dame Tartine - Dans son palais de beurre frais; - Sa muraille était de praline, - Son parquet était de croquets. - -C’est une erreur pour un médiocre exécutant d’apprendre un morceau de -musique dont l’audition l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour -lui les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en sera tant -bien que mal assimilé les mélodiques circonvolutions dont le mystère -le séduisait, elles ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où -voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi: «Un pot de fleurs -donne toutes les jouissances d’une propriété,» affirme George Sand. -Les exigences de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire -blasé et lassé que des comptes courants qui raturent pour lui seul les -grâces de son jardin français doux à ses hôtes; et qui salissent de -leurs griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés de Victoire -et d’Eugène», le Carrare de ses groupes et le Paros de ses vases. Il -y a de l’évasion hors de tels soucis dans la teinte neutre dont se -déguisent certains riches. Leur fortune est leur royauté, par moments -aussi gênante que celle-ci; et l’on sait toutes les douceurs que -les grands-ducs incognito goûtent dans nos cabarets de Montmartre. -C’est un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue. Rien -n’égale celui-là, à en juger par les prodiges d’ordres si divers -continuellement effectués de son ressort. Je citerai entre autres -parmi ses effets, non des moindres, et pour prendre deux exemples sans -autre rapport apparent: la construction de Venise et l’hilarité des -estropiés, la gaîté des infirmes. Il sied d’y joindre l’illusion de la -pauvreté que réussissent à se donner certains riches. On sait que la -grande Catherine devançant le lever du jour et celui de ses valets, -allumait elle-même son feu, et qu’il lui arriva de roussir--sinon de -rôtir, ainsi, un ramoneur dans sa cheminée.--Les affaires de l’État -motivaient de telles habitudes, qui pouvaient bien néanmoins ressortir -à certaine soif de médiocrité dorée. Mais je sais une opulente matrone -qui se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures d’un obstiné -travail de couture dont elle s’assure le débit, entretient ses pauvres -sans attenter à ses revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu, -_d’avoir gagné sa journée_! Et ce sont des jeunes femmes de la même -famille qui firent recouvrir d’argent jusqu’à la moitié les diamants de -leur rivière, _afin de les faire paraître plus petits_! - -Dans le même temps, et _dans le même esprit_, le même désir de donner -le change, de plus touchantes illusionnistes se constellent de -bijoux faux, et leur mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on -puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache de prime abord -à qui l’on s’adresse; que les rois se promènent avec leur couronne, -à la ville et par les forêts, ainsi que dans les contes de fées. -Ainsi approuverais-je que les millionnaires marchassent escortés de -lingots ou de ces sacs ventrus qu’on voit reproduits dans les rébus -et sur lesquels des zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les -qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au passage de telles -sacoches et les éventreraient au besoin; et l’on verrait ces Crésus -enfin consentants, répondre aux nazardes des gavroches à coups de -dragées d’un baptême doré, et de _confetti_ monétaires. - -Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas énumérés, les fait -tenir tous dans la monstrueuse idolâtrie de son Ludovic, l’avare -agenouillé devant son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu ne -peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et M. Valdemar, l’étonnant -hypnotisé au delà du trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant -quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, questionné sur -l’argent n’aurait peut-être pas employé de moins évasives formules. - -Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus vivant, la dite sommation -pourrait bien lui coûter ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui -tour à tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le lui enjoignait, -parlait avec sagesse, polissait des marbres, et gagnait des batailles. -Mais quand on en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus, -le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du même ton bas de M. -Valdemar: «Vous savez bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie -interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort. - -Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction et de son -mystère, ne serait pas l’histoire des trente pièces dont fut payé le -Haceldama, le champ du sang, le champ du potier, après que Judas les -eut rejetées? - -Car c’est le dernier mystère de l’argent sur lequel je veuille conclure -ce frontispice, qu’il n’y ait pas de richesse et pas de pauvreté; que -seule l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux états qui -n’existeraient pas sans elle. La disproportion entre les ressources -et les dépenses fait seule les véritables pauvres. Cette affirmation -digne de La Palisse--et de La Bruyère! se vérifie chaque jour en la -gêne manifeste de bien des Crésus et la relative opulence de certains -Lazares. J’en veux pour preuve cette historiette édifiante: un ménage -de serviteurs retirés vivait économiquement avec aisance d’une rente -d’environ mille francs servie par la famille des anciens maîtres. Un -de ces derniers, touché par les miracles d’entente de ces braves gens, -leur ayant proposé d’augmenter leur mensualité trop modique, s’entendit -refuser avec gratitude mais non sans effroi de la part de ces vieux -domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît de ressources, par -la nécessité d’en trouver l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur! -_Lui_, pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation de son -geste d’ancien cocher, d’un siège occupé trente ans, rejeté au bord -d’une rivière. _Elle_, à l’occasion d’une exposition universelle, et -désespérant si elle attendait plus longtemps, de lui trouver un autre -usage, s’était décidée à utiliser pour s’en faire une petite capote, un -chiffon de velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans un goûter, -plus de quarante ans en arrière, par un des marmots, devenu barbon, de -la respectable famille. - - * * * - -La République de Saint-Frusquin est le lieu du monde le plus propre à -étudier en ce qu’ils ont de plus spécieux les phénomènes pécuniaires. -Saint-Frusquin est une de ces Maisons de jeu comme celle qui fit la -prospérité de Baden-Baden, du temps de M. Bénazet, et que je vis quand -j’étais enfant; comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui à -Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent établies «avec le -minimum d’inconvénients inséparables de ces sortes d’établissements». -Les inconvénients nous les verrons tout à l’heure. - -Je me souviens, un radieux après-midi de septembre à Belliago, avoir -rencontré une étrange voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de -ce panoramique sentier qui contourne la Villa Serbelloni et se termine -par un de ces bancs dans le voisinage desquels une pancarte anglaise -annonce souvent: _The view_, comme pour préparer le touriste réfléchi à -porter un jugement comparatif sur la Nature. - -En effet, le bruit de nos pas, une déférence hospitalière non moins -sans doute qu’un rapide _visa_ à délivrer à quelque autre contrée du -globe, firent se lever automatiquement une miss qui s’éloigna sur ce -brevet encyclopédique, dont d’une voix nette elle sut récompenser le -lac enchanté, le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième -point de vue, en beauté, dans le monde?» - -Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à Saint-Frusquin, cette -pédagogue des paysages. Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de -figurer _parmi les dix premiers_, comme nous disions au collège. Étagée -au bord de la mer, cette grosse bourgade n’est pas le contraire d’une -petite Carthage. Elle m’y fait songer, quand du haut de ma terrasse -qui la domine et sous l’estompe du soir qui descend, j’y vois aborder -non les navires chargés de murènes ou de vases murrhins, de byssus ou -de pourpre; mais les yachts des cosmopolites nomades des eaux, attirés -par le cliquetis des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour -draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas modernes, toutes -vêtues de ce kennédia dont la fleurette semble une glycine minuscule, -et de bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un magenta vif, -donnant aux murailles qu’il habille l’air de constructions élevées par -un couturier, des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet de -prendre pour quelque avenante Salammbô, Mlle Petit-Pois, qui n’a pas -les cheveux poudrés de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas -réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse Carthaginoise, loin de -rougir de sa fraîche ascendance de primeurs, en verdit allègrement son -nom de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur que le XVIIe -siècle appelait le _verd naissant_, et toute fière de sa rame dont elle -porte en bijou la parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la -famille des Pois, branche cadette. - -Mais le soir y est obligatoire surtout pour la révélation par -l’éloquente cernure de ses feux, de la Maison-Mère de l’endroit, le -Casino, le Temple de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé pour -notre Trocadéro la singulière comparaison d’une femme hydropique, les -jambes en l’air. La partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je -au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans rapports avec ce hideux -palais, s’interprète, dans l’obscurité, d’une signification diabolique. -Deux cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes prunelles, -ses deux cadrans lumineux striés par les fibrilles, les unes mobiles, -les autres fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu du -premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, pareille aux narines -d’un nez camard plein de reniflements mortuaires, au-dessous duquel -les deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent la -véranda font grincer comme le rictus géant d’une double rangée de dents -lumineuses. - -La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non sans éloquence un des naïfs -guides de l’endroit; tel s’érige grossier et insolent, et couronne le -rocher maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de Moloch et -de Mammon, tandis que le patron chrétien de la région, saint Modeste, -a son église on ne saurait dire édifiée, mais évidée, une sorte de -crypte, au creux d’un ravin de cent mètres de profond et qui semble -mise en pénitence par l’orgueilleux Casino, tout au fond de ce cul de -basse-fosse. - -Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, l’idolâtrie du veau -d’or remis au vert sur le tapis du trente et quarante. Autels plus -saignants que les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie -noires de bien des deuils et rouges du sang rejailli sur elles. -L’office s’y célèbre de l’entrecroisement de tant de regards anxieux, -véhicules de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis en -mon nom, je serai au milieu de vous,» assure Jésus. Le diable, de qui -la manie est de singer Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la -concentration de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la tension de -tous ces espoirs. La preuve en est que la rupture, certains jours de -moindre presse, du cercle magique autour d’une de ces tables-autels, -supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. Je l’ai plusieurs -fois observé. Un malaise, plus pénible que ne l’était tout à l’heure -la coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces fidèles -décontenancés et qui se hâtent de rechercher une moins incomplète -célébration de la messe rouge et noire. Messe du démon de midi, -vespres de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, communion -de la plaque sont tour à tour et à la suite célébrés par des fidèles -infatigables. - -Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de laïques abbés que -vomissent à des intervalles réguliers de mystérieuses sacristies. -Mais _quantum mutati ab illis_, ces sacerdotes! Plus rien en eux de -ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients arbitres de tant -de destinées, séparés du joueur par un dédain qui les vengeait de ses -mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, complétait la livrée -méphistophélique. Aujourd’hui, à peine des commis de magasin de deuil, -de vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, fleurie des -coquelicots et des iris de Suse des deux couleurs, et des boutons -d’or des chiffres, entre lesquels leur geste désormais sans autorité, -ratisse mollement le gravier d’or et d’argent des allées de la fortune; -des employés quelconques, ayant leur tirelire au bureau de tabac, -avides du pourboire qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs, -jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi dans le cou!» à ceux dont -ils sollicitent la pièce. - -Au point que l’évangélique. «Si le sel perd sa force, avec quoi -salera-t-on?» se puisse transposer sous cette forme: «Si la corruption -se vicie avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque vicaire. Et ne -serait-ce pas un tableau digne du crayon fantastique d’un Rops que le -petit coucher de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de lui -pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires? - -C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à sa clôture, à -minuit, un curieux déroulement de ces pompes sataniques. Rien n’y -manque, depuis la solennelle vérification au début de la séance de ces -démoniaques _agnus_ carrés qui sont les cartes, dont chaque jeu, à tout -jamais renouvelé, fut estampillé d’une vignette jamais la même, un -coq, un poisson, qui en assure l’identité et le différencie; jusqu’à, -au début et en conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans la -custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes de Saint-Frusquin, -l’argent, l’or, les billets dont les yeux se rassasient. - -Car là réside le mystère profond qui mieux que la sagesse de Salomon -attire de loin tant de Reines de Saba, évoque des mages chargés de -présents plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration des douze -heures est permanente en ce lieu, et que le dieu s’y montre nu en la -réalité de ses espèces. Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent, -et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans l’étalage même de -la divinité offerte à tous les cynismes. Et cet attrait est si fort -que tous les autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant, -que nous avons vu se partager avec l’argent les mouvements humains: -l’amour, ou ce qui en est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant -le métallique veau bondissant dans le parc des nombres. - -La mine ensemble avide et déconfite de Phryné est impayable à étudier -là. Vainement frisée, fardée, décolletée et parée pour les regards -distraits du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu qu’on lui -ose préférer peut seule la consoler de l’échec momentané, du déboire -surprenant de se voir chasser à coups de râteau par un Aréopage -outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de masse, de s’offrir -nue. Et puis son dépité sourire n’est pas sans malice. Elle sait -pour qui l’on travaille, et se garderait de risquer en somme un -préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de Saint-Frusquin -auraient vite fait de tirer vengeance. - -Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est une des traces de sa -griffe. Dieu a le plus d’indulgence. - -Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien interrogez un pieux -guide sur les sacrilèges qui ont mis en deuil le saint lieu, -tabernacles fracturés, ciboires violés, azymes répandus. Il vous -en citera de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, et -vous serez peut-être surpris de leur nombre. Rien de pareil dans -la basilique de Saint-Frusquin, seul parvis vierge de scandales. -A peine vous en citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet -innocent joueur de maximum, qui se le voyant enlever dûment, puisqu’il -avait perdu, ressaisit sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux! -c’est la dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage -éminent qui, lui, s’était _fait une loi_ de gagner un numéro plein, -à chaque séance. Quand donc la chance ne l’avait pas favorisé, et -l’heure du départ approchant, il lui fallait bien prendre le parti -de s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et sur les hauts -cris du véritable gagnant, on payait deux fois pour une. Mais une -sommation plus menaçante fut celle de cet officier de marine étranger -de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, reçut un jour -ce saisissant ultimatum: «Ayant mouillé dans cette rade, j’ai joué, -j’ai perdu douze mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille -qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant trop jeune -pour en finir avec la vie et résolu à ne pas vivre déshonoré pour -une heure d’imprudence, je vous prie de me faire rendre aujourd’hui -même cette seconde somme de vingt mille francs que je m’engage sur -l’honneur à rembourser avant trois mois. Maintenant si la somme -n’est pas à mon bord à l’heure désignée... je _bombarde le Casino_!» -Quant aux admonestations privées, menaces d’expulsion adressées à un -joueur bruyant par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir -compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans ce cas, à défaut -d’une pièce bien placée, un coup de râteau bien appliqué peut suffire -à rafraîchir son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir -prolonger son abonnement, avec salamalec à l’appui. - -Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite du seul encens que -puissent dédier au dieu qui tourne les sangs, tant de souffles aigris, -toutes ces bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés -hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques par tous ces -culs-de-plomb échauffés, et des relents de ces ronds de cuir qu’on -voit se relever sur les chaises des présidents, et qui sont comme les -auréoles vertes de Crepitus. - -Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable encore, elle se trame -péniblement de tant de bouquets fanés et croupis dans l’eau saumâtre -des espérances. L’analyse psychologique décomposerait son interlope -amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie et de mouchardise. - -Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et silence; la première -seulement rompue au début de la séance, à midi, par l’irruption des -candidats aux premiers sièges. _Sic vos non vobis_; car la plupart -ne sont que des substituts, petits rentiers avisés qui se font un -revenu du prix de leur place cédée aux retardataires. Le second, un -silence étoupé de chambre de malade (attestée par la fade senteur des -cataplasmes dissimulés, de vagues cautères, ou parfois d’un triomphant -iodoforme;) de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement -le bruit des pièces, pareil au tintement d’une chaîne d’argent -perpétuellement manipulée sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et -lourde. Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent assez semblable -à ce Pater infernalement contrefait dont Boïto fait saluer son -Mefistofele par des démons à plat ventre. - -Maintenant, les _fidèles_ de ces cérémonies? - -Baudelaire a décrit dans son _jeu_, les suppôts de tripots moindres: -«Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... L’œil câlin et -fatal... et qui font de leurs maigres oreilles--tomber un cliquetis -de pierre et de métal.»--Transposez ce Rops et certain grand tableau -de Gustave Doré qui m’impressionna dans l’un des premiers salons -que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en chapeau Bibi, -_saute-en-barque_ et _suivez-moi jeune homme_. Quelques-uns des modèles -qui ont posé jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là plâtrés, -chenus et cacochymes, en train de garder une place et de pointer -le numéro sortant pour un joueur à système--lequel les paiera d’un -louis, un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant glissèrent des -mains de ces vieux débris, alors tendrement baisées.--Je me souviens -d’une vieille bouquetière absinthique rencontrée naguère à Passy. -Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids d’ailleurs léger d’un -panier de fleurs dès longtemps fanées. Et comme nous l’interrogions, -intéressés par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, elle nous -fit cette réponse digne du grand caricaturiste: «Quand je pense que le -prince Trois-Étoiles et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux pour -traîner mon duc, à Baden-Baden?»--Les propos des vieilles joueuses qui -s’éternisent ici ne sont pas moins extraordinaires.--L’une d’elles que -l’on complimentait d’un assez beau collier de corail qu’elle avait au -col répondit à la gracieuseté par ce corollaire étonnant: «J’avais -aussi les boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal -Antonelli.» - -Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces miroirs d’âme -égratignés par le souci, ces teints verts qui emportent jusque sous -la lumière du dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes -du mirage de l’or.--Ronde Mesmeriste, en séance autour d’un baquet -de Plutus; miraculés en demande et en attente au bord d’une piscine -probatique agitée par un ange aux mains crochues. - -Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur veuille se fendre en deux!» -Et c’est une juste description du côté physique de la douleur morale, -dont il semble qu’elle agisse matériellement sur le cœur, au point que -nous avions projeté avec un ami d’écrire un traité de la déformation -du cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de même et moins -hyperboliquement que certaines déformations physiques doivent être -infligées au masque humain par les émotions du jeu; et qui sait si la -seule hérédité ne pourrait suffire à perpétuer dans les traits d’un -être qui, lui-même, n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de -la face?--Le trente et quarante surtout me semble propre à créer cet -accident nerveux avec son éternelle alternative de perte ou de gain -saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir que les chances -multiples de la roulette rendent moins nette, moins tranchante, moins -inexorable. Danaïdes, Tantales éternels passant la vie à voir leurs -mains s’emplir et se vider de l’eau du Pactole. C’est _de l’argent qui -découche_, disent pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin, -de ce gain qui doit demain revenir à la caisse. - -«Essayez avec des haricots», conseillent les guides dits de bonne foi -avec une naïveté dont eux-mêmes n’ont pas sondé la perfidie. Autant -vaudrait conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu d’essayer -avec un bain tiède. L’honnête phaséolus inspire moins de respect qu’un -louis, et ne vous croyez pas en droit de partir pour faire sauter la -banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous serez retiré d’une -roulette joujou avec un formidable gain de haricots que vous aurez -laissé porter. Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré plus des -trois quarts à tous les coups gagnants, tandis que pour les coups de -perte, vous auriez doublé, triplé, décuplé la mise. - -C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou plutôt une indubitable -marque où distinguer de l’amateur, le joueur professionnel, puisque -là aussi ces démarcations sont établies, d’attacher du prix à la -pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque qu’il faut jouer. -Mais l’inexpérimenté n’est audacieux que dans la perte; tandis qu’il -voudrait faire monter en épingle, comme me le disait Rochefort, le -louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et il n’est pas rare -de voir revenir à pied pour épargner la pièce de cent sous qu’elle -vient de gagner, la femme qui n’a jamais hésité à prendre une voiture. -C’est que cette pièce n’est plus la même, n’est plus elle-même, mais -bien toutes les pièces qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà -par une de ses martingales mentales, un de ces parolis de Perrette, qui -sont le mal contagieux et endémique. La montante d’Alembert, la Garcia, -la Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne valent même pas ce -coup dit de _la femme saoule_, lequel consiste à laisser s’ouvrir sa -bourse au hasard, et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De -gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte du système sûr, -avec les preuves à l’appui dont la conclusion est, en fin de compte, le -rendez-vous que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation de -ne vous point déranger sans espèces. - -Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la rouge. Il prétendait -avoir observé que depuis la fondation des maisons de jeu, la noire -était sortie 296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et que -ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez pourtant pas, lui -répondait Rochefort qui me contait l’anecdote, tomber sur une série de -296,000!» Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a préconisé -son système, en venir pour toute philosophie du jeu, à battre des -cartes autour de la table pour mettre à la couleur qu’il se tire -à soi-même. Quant au poursuivant de la série, jugez de sa terreur -de manquer un coup, par les appels désespérés de cette grosse dame -conjurant le croupier de ne pas donner le branle à l’instrument avant -qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la liasse de billets -qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. Car les pick-pockets ne sont -pas rares à Saint-Frusquin. Ils ont beau jeu de s’exercer sur les -poches d’un public qu’on dirait continuellement occupé--ainsi que me -le faisait remarquer une spirituelle amie, à voir retomber des fusées. -Fusée d’or et fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que l’on -contemple en baissant la tête. Les exploits de ces détrousseurs se -haussent ici jusqu’au brigandage.--Témoin cette histoire advenue à une -belle Otero quelconque en séjour dans la région. Comme elle venait, -chaque après-dînée, d’une localité voisine, achever sa soirée dans le -casino, et que ses bijoux étaient célèbres, on l’avertit, un certain -minuit, de rentrer chez elle par une autre voie. Quant à sa voiture, -au détour de la route désigné pour l’agression, les larrons déçus en -virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, un gros d’employés -de l’administration, agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de -chemise en os, et de pistolets de première marque. A quelques jours -de là, cette belle, rassurée, ayant offert à son coiffeur de le faire -reconduire en voiture, l’homme remercia prudemment d’une réponse à peu -près semblable à celle du savetier de la Fontaine. - -Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui, si son essence n’était -pas précisément de décevoir toute prévision, qu’il est menteur même à -son essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements du genre de -celui-ci eussent quelque chance de porter juste. Étant donné le hasard -mobile, et pourtant enchaîné entre quatre termes, un système fixe, -s’exerçant sur le même tableau, sera forcément rencontré par lui. Mais -va t’en voir s’ils viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis! - -Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de _l’esprit de la taille_, -et qui n’auraient pas d’excuse, s’ils lui demandaient autre chose -que l’émotion qui les désaccorde précisément selon le rythme de leur -détraquement (Mme Jourdain dit excellemment: «il le gratte où il se -démange!»), il me semble voir les aînés de ces enfants à qui l’on -persuade qu’il suffirait, pour attraper un passereau, de lui placer -trois grains de sel sur la queue. - -De mystérieuses coïncidences se renouvellent trop fréquemment pour -qu’on n’en puisse pas conclure à des concordances. - -Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où la boule va tomber, -de voir un joueur, comme averti, placer son enjeu sur le numéro qui va -sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt dans l’espace à cette -minute préventive, et se reflète en certains cerveaux soumis au nombre, -comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent durant la nuit, au -promeneur du jardin obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle -pas encore celle du guide dit _de bonne foi_: «Considérez ces dorures -splendides!» - -Bien révélatrice est encore la présence de ces joueurs endurcis qu’on -a rencontrés là vingt ans auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne -jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine en retenant des -places pour des confrères, satisfaits du louis ainsi gagné qui leur -assure leurs cigares; un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce -louis est pour eux le fidèle chien qui les console des _morts_ enfuis, -ainsi que Musset les dénommait naguère. Pour le vivre, le couvert, -l’entretien enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République -elle-même. Moins par pitié que pour éviter de dangereux chantages, -elle a dû prendre le parti de pensionner ainsi de notables décavés, -rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit du monde où ces -malheureux qui l’ont enrichi de leur or, et ne furent pas loin de -l’engraisser de leur sang, se sentent un peu _sur leurs terres_! et -qui le font bénéficier de la caressante citation antique: _Ille mihi -terrarum præter omnes angulus ridet._ - -Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de ces déshérités de -leur héritage, vieux élégants écœurés entre les chicanes dont on lésine -sur leur trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris, une paire -de bottines jaunes. Au reste, qui sait si le Casino n’en tire pas, à -l’occasion, les grands premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs -de maximums, ces périodiques gagnants de huit cent mille qu’on fait -mousser dans les journaux de la localité, et qui font eux-mêmes affluer -le menu fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.--Oui, ce serait -une ironie digne d’Edgar Poë--et de la République de Saint-Frusquin, -que ce déguisement en _terreurs_ de la banque, de pauvres hères -incapables même de plus jouer la _matérielle_, l’entretien du jour; et -qui préfèrent l’obole gagnée par ce tragi-comique faux semblant, aux -douze billets de mille du maximum qui arrive à ne leur sembler rien de -plus qu’une pièce de cent sous _brochée_! - -Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin, se préparait à -monter dans un de ces omnibus dont la livrée est aux couleurs de la -République, lesquelles sont aussi celles du Diable. _Diabolo juvante_ -n’est-elle pas au reste la significative devise des armoiries locales? -Notre homme sentait déjà son cœur se serrer de cette particulière -anxiété bien décrite par Mme de Staël, celle des gens que nul n’attend -à leur arrivée, quand un visage familier de matrone le fit sourire; -mais il ne se la remettait qu’incomplètement, quand elle vint en aide -à sa mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison hospitalière -du Midi, dont le bonhomme avait été chaland. Et comme il s’étonnait -de retrouver en ce lieu l’ancienne matrulle: «--Écoutez-moi bien, lui -répliqua celle-ci; mon commerce m’avait bien apporté de la fortune; -mais lorsque j’eus vendu mon fonds, il me manquait une chose: la -_considération! Alors je suis venue ici._» - -Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames qui font porter -leurs lettres chez le fleuriste ou chez le pâtissier pour que leurs -correspondants ne se doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient -mises à la poste en terre de France. - -J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il pas singulier -qu’elle s’inscrive au-dessous d’un blason héraldiquement divisé -en compartiments tout pareils à ceux de la roulette, tout comme -ceux de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement -en rouge et en blanc le losange de la rouge et la noire. Armes -celles-là véritablement parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de -Saint-Frusquin, a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent les -joueurs décavés) du traitement dont il sera puni dans l’autre monde. - -«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait gracieusement ce -souverain à l’un de ses invités, et dans le froid (qui n’en fut -pas dissipé) inséparable du début d’un dîner de cérémonie. «Hé! -monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous qu’on fasse ici, -hors aller jeter son argent dans ce satané tripot?» - -Est-ce une circonstance atténuante aux universelles exactions de ce -souverain, que l’apparent protectorat tutélaire et paternel qui lui -fait n’autoriser à ses sujets l’accès de la maison de jeu, qu’une fois -l’an, le jour de sa propre fête? Bonasse rouerie à l’adresse du badaud -sensible. Cet après-midi de réjouissance locale suffit à l’épuisement -du pécule de l’indigène,--j’allais dire de l’indigent,--dont la -présence ne fournirait plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et -au scandale. - -En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez pareils aux jardins de -Klingsor. On y rencontre des filles fleurs attristées de voir Parsifal -leur préférer les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront leur -revanche. - -L’aspect des plus animés de ces quartiers est celui d’une permanente -Exposition universelle en laquelle se rencontrent des marchands de -lorgnettes, des Arabes travestis et de faux tziganes. - -Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand de Saint-Frusquin a été -d’y rendre odieux tout ce qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est -pas un mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la beauté du -paysage rendant cette tâche difficile. C’est ainsi que le séjour d’une -admirable terrasse en vue de la mer, et _sur laquelle aucune porte ne -donne accès_, a été rendu impossible par le voisinage immédiat, bruyant -et fuligineux du chemin de fer; et que l’escalier qui conduit au salon -de lecture, étant raide comme un perchoir à dindons, on doit quitter -toute envie d’aller y parcourir les journaux et faire sa correspondance. - -Enfin on a installé dans un cabinet attenant et badigeonné de -caca-au-lait, une sorte de bastringue également propre à étouffer le -râle des agonisants et à faire rentrer brusquement dans les salles de -jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le prétexte fallacieux -d’entendre de la musique. - -La misère de ces spectacles est rendue plus saillante par -l’intervention de premiers sujets en vacances. Ceux-ci en prennent -souvent le prétexte pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et quand -leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage n’en est que -plus éclatante. D’autres signes qui distinguent encore ce théâtre de -Saint-Frusquin c’est le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et -d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous les soins de la -direction se portent justement sur ces dernières, comme pour suppléer à -ce qui leur manque. En outre les comptes rendus adressés aux journaux -à la suite de ces opéras et de ces concerts offrent encore cette -particularité d’être rédigés ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations! -(lisez: bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: pour -sortir sans esprit de retour!) - -Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin est l’endroit -du monde où se vendent les plus beaux porte-monnaie; cet article s’y -débite chez les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de mailles -d’or constellés de pierres précieuses. D’autres ont des formes et des -bouchons de flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à donner -deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer de la bergamote. Enfin -les plus modestes, en maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des -têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises ou de perles. - -Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, trèfles à quatre -feuilles, petits cochons et petits bossus sous forme de médaillons et -de breloques. Mais une plus maligne ruse de cette république du jeu, -c’est l’entretien d’un grand nombre de ces petits bossus en chair et -en os. On sait la favorable superstition que les joueurs attachent -au simple contact des hommes ainsi déformés. Leur présence dans les -jardins, dans les salles de Saint-Frusquin donne de l’espoir aux -pèlerins; et ces gnomes ont pour prescription de rouler constamment des -yeux furieux pour ne pas éventer la mèche. - -Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un dîner auquel il avait -assisté, Banville le résuma ainsi: «Le mot _madère_ ne fut pas -prononcé!» A Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot _mort_. -Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale du plaisir, -la Capoue actuelle, le séjour privilégié des vieillards et des -valétudinaires. - -De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. Dans la rue, des -inconnus à qui vous ne demandez rien, vous accostent pour vous -certifier, qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier -atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez au fond des choses, et -du cercueil, celui-là pourrait bien se trouver vide. - -La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant! - -Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms de Saint-Frusquin, qui -est celui d’une terre où l’on ne saurait mourir. - -Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la paix pour ceux en qui -le démon du jeu ne charrie pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie -de Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et unique territoire -où expire la despotique tyrannie du piano relégué aux garde-robes! Seul -lieu du monde où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours -de ses amis perdus en des spéculations moins extérieures. Gardez-vous -donc bien de conclure à un refroidissement pour un sourire pincé: -les voisins du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales ou les -_chevaux_ vous dédommageront demain et vous vaudront une accolade toute -fraternelle. - -C’est encore une particularité de Saint-Frusquin que la forme sociale -d’anxiété qu’y revêt le regard du riche, lequel dans la transe -incessante de l’emprunt (lisez: _d’être tapé_) prend l’offensive en -vous offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte de vous porter -bonheur, un trèfle à quatre feuilles ou une fleur de lilas à six -pétales. - -N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les funestes empêcheurs de -jouer en rond, qui vous affirmeront que le minimum des inconvénients -inséparable de ces sortes de fondations et dont il a été parlé au -début de ce chapitre, c’est deux à trois suicides par jour. Par an, -transposeront les optimistes endurcis; et ceux qui se prétendent -renseignés rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à quarante, les -bonnes,--pardon! les mauvaises années. «--Hier encore, un jeune homme -allait donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre une des -colonnes de l’atrium--vous dira le sot moineau de fâcheux augure; un -serviteur que son maître avait envoyé retenir des places à la gare, -ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler, vient de se -brûler la cervelle. Un des gardiens qui veillent nuit et jour sur -le toit du casino pour surveiller les jardins comme une Brangœne du -suicide, découvre souvent au matin, dans les branches d’un ficus, des -fruits humains qui n’y pendaient pas la veille. Et les Gnidiennes -filles de l’Aurore qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient -tentées d’aller voir se lever leur Mère, pourraient faire crier par -Mlle Poil-de-Brique: «Cette penderie rafraîchit!» Ainsi que le faisait -Mme de Sévigné, _des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes_. Un -vieillard que la chaleur incommodait et qui s’était laissé choir au -bord du trente et quarante, se vit tout à coup entortillé du linceul -vert dont on recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après -s’être senti descendre par des couloirs secrets, il reprit ses sens, -allongé sur une table en un lieu fort mystérieux, et dans une macabre -compagnie. Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu à -lui, il trouva dans sa poche un billet de cinq cents francs qu’il ne se -connaissait pas, et que, sa résurrection constatée, on s’empressa de -lui faire rendre.--Les employés de l’établissement, lesquels au reste -ne changent pas plus que le personnel des hôtels, reçoivent à leur -entrée la formelle instruction pour le cas où un suicide se produirait -dans le casino, de mettre aussitôt le mort debout et de l’emporter -ainsi, la mort n’étant véritablement terrifiante qu’horizontale. - -En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil souvent exécuté, de -mettre le feu aux rideaux de tout client dont la mort subite dans son -établissement ne serait pas suffisamment «expliquée».--Il est vrai -que nulle part ailleurs les lecteurs nocturnes ne sont autant qu’à -Saint-Frusquin, victimes de leur désir de s’instruire. - ---«Du reste, poursuit notre corneille qui abat des pendus en guise de -noix, déchiffrez les symboles de ces magnifiques et terribles jardins. -Ces tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas comme des fosses? -Linceul, ces toiles vertes dont on recouvre les massifs pendant la -nuit, comme est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les tables. -Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne vous divulgue-t-il pas leur -secret: toutes mélancoliques fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires -dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et jusqu’à ces -tendres _mères de famille_ dont le nom évoque de lointaines douleurs -maternelles? - -J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent comme de sang -caillé les maisons dans les paysages. - -Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à l’heure de la -toilette les femmes qui les piquent dans leurs cheveux, et qui voient -au fond du miroir des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains de -jeunes inconnus, de fines mains rouges. - -C’est alors que murmurent dans l’air lascif et frémissant des -orchestres dont les musiques se pourraient intituler _la valse des -nœuds coulants_, et _la polka des râles_; mélodieux soupirs à servir -d’accompagnement en sourdine pour cette poésie appropriée. - - A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure, - Le soleil couchant est sanguinolent, - Le rosier plus roux et le lis moins blanc; - Duquel d’entre nous va se voiler l’heure? - - L’un sent au détour du môle tremblant - Une rouge main dont le doigt l’effleure. - Le soleil couchant est sanguinolent; - A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure. - - «Les dieux sont pour moi!»--«Ma chance est meilleure!» - Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent. - A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure. - Le soleil couchant et sanguinolent.» - - Et l’autre déçu par l’éternel leurre - Du jeu saccadé froid et violent, - Plonge sous les flots dont la mer le pleure, - Au soleil couchant plus sanguinolent.» - -N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur, oiseau ou démon» pareil -au corbeau d’Edgar Poë. Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de -Miss Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai depuis longtemps -promis l’histoire, que je donnerai; naïve redresseuse des torts de -l’humanité, et qui ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin, -d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir du cimetière des -suicidés, d’appeler avenue des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de -feindre de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole. - -Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations? Entendez plutôt -cette distinguée compagne d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle -vous dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui _une détente_. Voilà -qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette détente s’égare parfois -jusqu’à presser celle d’un pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la -grisante odeur du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor et les -terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés Tant-pis ouvrent sur son -propos leur Victor Hugo à ce verset: - - Quelque chose en tombe - Qu’on n’a point lavé! - -Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa digne du Temple de -Saint-Frusquin - - ...................... innocent et splendide - Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs! - - Mars 98. - - - - - POST SCRIPTUM - - -I - -En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais une abondante -rééclosion de la correspondance de Mme Valmore. Elle a refleuri. En -96 ce sont en effet les deux volumes publiés par M. Rivière, selon un -choix fait parmi des lettres quatre fois plus nombreuses, et qu’il -n’appartient de juger qu’à ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble -de cette correspondance léguée à la bibliothèque de Douai par le fils -de la femme-poète. Ce qui a paru est plein de toujours tendrement -saisissantes beautés. Une chose étonne: la publication de la lettre -à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées dans la préface, -moins par le fait de ce qu’elles révèlent[59]--(que la poésie qui les -accompagne, parue dans les premières éditions, avait révélé au lecteur -attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore, soucieux (il l’a prouvé -par la destruction d’une partie de la correspondance) de supprimer, -d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a pu léguer ce -manuscrit aux archives Douaisiaines. D’où émane-t-il? Est-il unique? -ou d’autres lettres contiennent-elles d’autres parts du secret?--M. -Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin 98, _Revue -Encyclopédique_), écrit ceci: «En premier lieu, manquent totalement -les lettres de jeunesse et de passion, celles dont la recherche a -été la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une manière -flagrante le problème irritant dont on s’occupe encore.»--«Peut-être -qu’en cherchant bien, écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver -quelques-unes des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse à Mme de -Montbazon, mais je n’ai plus le temps de m’occuper de ces erreurs.»--Et -il ajoute: «Il s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé, -comme celle dans laquelle il enferma son cœur.» Cette noble phrase -s’appliquerait à la correspondance amoureuse de Marceline Desbordes. - - [59] J’y renvoie le lecteur. - -A ce propos, sied-il de tenir compte du fascicule paru à Douai en -96 sous ce titre: un _Épisode peu connu de la vie de Marceline -Desbordes-Valmore d’après une lettre inédite écrite à son amant, -reproduite en fac-simile, par Louis Vérité_--et publiée dans une -intention peu sympathique. «Un collectionneur de nos amis, écrit -l’auteur de cet opuscule--possède une lettre autographe de Marceline -non datée ni signée, la seule connue de ce genre et vraisemblablement -écrite vers 1809 ou 1810, lettre des plus suggestives qui a -probablement échappé au feu. Après bien des tergiversations, et en -présence de l’indiscrétion commise par M. Rivière[60], notre ami a fini -par nous autoriser à la reproduire en fac-simile.»--Le malheur est que -ladite lettre et dont l’écriture est reproduite en réduction de moitié, -et qui pourrait bien être authentique, est vraiment d’une _suggestion_ -anodine. Les appellations de _bien-aimé_, _petit ami_, _mon Olivier_ -(du nom fictif d’un personnage des Elégies) sont insuffisantes pour -éclairer le débat que d’un anonyme rayon de tendresse. La réclamation -de trois _nouvelles_ promises, ou d’une seule dont les trois -personnages seraient un amputé, un «pauvre poète déchu» et surtout un -«barbier laid et intéressant» tous trois évoluant «en Espagne»--ne -renseignent que faiblement sur l’œuvre de l’homme de lettres adoré. -Qui sait pourtant (le document supposé authentique, et dans le cas où -ce projet de _nouvelle_ se serait effectué) si là ne réside pas pour -quelque fureteur de bouquins surannés le germe de la vérité enfin -connue?--La dernière ligne de la lettre: «Je te verrai samedi, au coin -du feu de mon amie» concorde bien avec le rôle à la fois tutélaire -et funeste prêté à cette amie Délie (Zélia) par ce qui est avéré de -l’aventure. - - [60] La publication des trois lettres précitées. - -Une autre collection de lettres, dont quelques-unes, ce me semble, -avaient déjà paru, fut mise au jour par M. Pougin qui publia son -premier article sur La jeunesse de Desbordes-Valmore dans la _Nouvelle -Revue_, en février 1894.--«On pourrait reprocher à l’auteur de cet -intéressant recueil, écrit M. Loliée, d’avoir passé sous silence les -différents promoteurs du dernier mouvement de renaissance littéraire, -comme il s’est manifesté de 1896 à 1898, fervent et bruyant, autour du -nom de Marceline Desbordes-Valmore.» - -Mais que d’inédit encore! Ma personnelle collection s’est récemment -encore augmentée d’une correspondance: trente-quatre lettres à Mme -de Bussières, née Héloïse Saudeur, grande amie de la famille; et -une douzaine de touchantes lettres d’Ondine à la même.--Collections -toujours abondantes en de ces charmes douloureux d’un tour personnel, -d’un accent passionné et contenu, qui, lorsque l’ensemble en sera mieux -présenté par des éditions moins fragmentaires, seront reconnus pour -une originale forme de pensée et de sentiment bien spéciale à celle -qui, Sapho chrétienne, en poésie, méritera, comme épistolière, d’être -qualifiée: une tendre Sévigné du malheur. - -Une autre bien émouvante correspondance, historique celle-là (inédite -aussi), m’est communiquée par M. Georges Charpentier. Cinquante -lettres adressées à son père, dont une tracée sur un papier du même -rose qu’une autre que je transcris de Verlaine. Un rose éteint et -lassé dont se dut énamourer la chère femme qui aimait les rubans; le -rose de cette pâte de fleurs qu’on fait en Orient de roses cueillies -à l’entour du Saint-Sépulcre, et dont on fabrique des chapelets -parfumés. Nuance allégorique du Calvaire gravi dont ces lettres, en -dépit de l’intelligente bonté du correspondant, énumèrent les stations -poignantes. Que de détails éloquents! que de notes originales en -cette misère magnanime! «Lettre adressée (a tracé au crayon l’Éditeur -éminent sur une page datée de Lyon en 35), en apprenant par le journal -l’incendie de la rue du Pot-de-fer où j’ai perdu plusieurs milliers de -volumes».--«Si nous avions autre chose que les dettes de notre ancien -directeur à payer sur notre travail, écrivait Mme Valmore, je vous -enverrais de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous envoie, par -cette lettre, la quittance des derniers trois cents francs que mon mari -avait acceptés pour les Nouvelles Anglaises.» Et il ajoute: «Inutile -de dire que j’ai refusé les 300 francs de cette admirable femme.»--Plus -loin, c’est cette _lubie_ superstitieuse et artiste en cette pénurie -généreuse: «Cher monsieur Charpentier, depuis hier je suis plus triste. -J’ai mis dans ma tête que ce nombre treize que vous m’avez donné de -l’_Atelier du vieux peintre_ me portait malheur. Ayez pitié de cette -faiblesse de femme, et reprenez-moi cent francs que je vous envoie. Le -sort me semblera rompu, et je terminerai d’un cœur plus libre.--Si vous -refusiez, vous me feriez du mal.» - -Je voudrais encore dire un mot de l’iconographie de Mme Valmore. -L’article de M. Loliée la reproduit presque intégralement. «Si l’on m’a -aimée, c’est pour autre chose qu’une grande beauté», écrit Marceline. -Ses portraits en font foi. Il y a pourtant du charme dans le portrait -_à la lyre_ de la bibliothèque de Douai, œuvre de l’oncle tant aimé, -Constant Desbordes. Mais le buste n’est-il pas bien opulent, la taille -bien courte? C’est sans doute ce dernier défaut qu’a voulu dissimuler -le grand portrait par Desbordes encore, au Musée de Douai. Mais l’autre -défaut s’y accuse davantage. Ce dernier portrait, accoudé de face et -la tête dans les mains, à rêver au-dessus d’un livre qu’on ne lit -plus, mais dont les souvenirs «roulent dans la tête malade», est une -figure d’inspirée, de voyante, de Sybille, avec presque une expression -de stigmatisée. Les deux autres portraits de Langlois et de Baugé, -reproduits par M. Loliée, ne sont vraiment que des caricatures sans -même l’intérêt de se donner pour telles. Le trois quarts de Devéria, -que j’ai mis en tête de mon étude parue chez Lemerre, est d’une grâce -agréable. Je possède encore une lithographie dont je ne connais pas -d’autre exemplaire[61]. Celle-là de face, mais d’un visage bien lourd, -à l’expression faussement pathétique d’un regard levé exagérément, -sans extase vraie. Plus extatique le regard baissé du profil de David -d’Angers[62], en cette expression de recueillement interne que j’ai -notée chez la sublime Vierge de Botticelli de la collection Leyland: - - Ses yeux sont baissés en extase. - - [61] Un autre portrait non encore reproduit est, je crois, la - propriété de Mme Henri Lavedan. - - [62] Que je suis étonné de ne pas retrouver dans la nombreuse - collection de médaillons de David d’Angers exposés au Louvre. - -J’avais moi-même retrouvé, dans une ancienne édition de Mme -Valmore, une épreuve jaunie de sa photographie, en 1865. La _Revue -encyclopédique_ en reproduit une semblable. Portrait suprême, émouvant -en sa laideur triste, au sourire qui s’efforce au-dessous du regard, -pénétrant encore, bien que si las! Les mains gourdes dans des mitaines -sortent des manches pagodes, auxquelles s’assortissent bien la fanchon -plate retenue par trois épingles, et le ruban à carreaux qui retombe en -deux brides. Cette belle strophe pourrait s’inscrire au dessous: - - Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé, - Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes: - Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes, - Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté. - -C’est donc une heureuse palingénésie que celle qui fait de la figure -allégorique de M. Houssin (érigée à Douai en 1896) comme une -résurrection de la femme poète, au-dessus de ses ans vécus, de ses -atours fanés et de ses douleurs vaincues; sorte de Lady Macbeth -innocente et étonnée de ne plus retrouver sur ses dolentes et -courageuses mains la blanche traînée de tant de larmes. - -Je dois à l’obligeance de Mme Maximin le don de souvenirs précieux, -de petits sachets en rubans damassés ou chinés, sans doute assemblés -de la main de Marceline elle-même, ou de ses filles; des fragments de -bibelots sans valeur, mais sans prix; une agrafe à manteau figurant des -cygnes de style Empire; une tasse de Chine; un coupe-papier d’ivoire au -manche en forme d’un serpent dont l’aiguillon s’essaie en vain sur un -miroir; symbole de cette vérité si chère à notre poète;--un livre de -prières offert à Mme Valmore en août 43 «comme un hommage d’affectueuse -admiration et un témoignage de vive sympathie pour un noble cœur -affligé»--signé: Clémence.--Un album en cuir vert aux minces coins en -argent, on dirait un ancien spécimen de cette élégante maroquinerie -anglaise, depuis, si fort à la mode. Peut-être un souvenir du séjour -d’Ondine à Londres, durant son professorat, dans la famille Curie. -L’album contient une photographie d’elle, d’expression sympathique -et pensive. Une autre d’Inès enfant. Puis de petits dessins, des -griffonnages, sans beaucoup d’intérêt, ni d’art; des adresses, des -copies fragmentaires, des citations, souvent anglaises, des fleurs -séchées aux suscriptions sentimentales: «cueillie sur la place -Saint-Ouen, à la porte fermée d’un ami.»--Un monument à la mémoire de -l’inoubliable amie Gantier: un petit dessin à la plume représentant, -sur un lit de fleurs et d’épines, un cœur ailé accablé par une croix, -et dont émane une flamme en forme de banderolle où court l’inscription: -_satis, Domine, satis!_--Et au-dessous: «La croix l’accable, mais il -est soumis.» Puis de l’écriture de Mme Valmore: «dix avril, Calvaire -de mon cœur. Les années n’ont pas aplani ta cime. Avec mes anges qui -t’entourent, du moins es-tu heureuse, Albertine! _Sperent in te._» -De la sensiblerie d’imagerie religieuse, relevée par le haut goût du -cœur, la profonde sincérité de l’inaltérable attachement. En un autre -agenda, celui-là, de style Empire, seul bibelot joli, le «Souvenir» à -la monture de nacre et de bronze, aux douze vignettes coloriées des -mois, ce sont encore, et toujours entre ces griffonnages au jour le -jour (rappel d’une visite de Mme Gay le 8 septembre 1822) des fantômes -de fleurettes, violette, pensée, volubilis, bourrache, primevère; du -lierre, des mousses, une graminée; et surtout une blonde mèche de -cheveux dorés, de ces cheveux d’enfant desquels elle a écrit ce vers -divin: - - Que tes cheveux sont doux, étends-les sur mes larmes!... - -En somme, tout le délicat décor interne de cet autre agenda dont -l’intelligent hasard d’une vente a fait refleurir aux mains d’un ardent -admirateur de Mme Valmore, tant de transparentes fleurs fanées entre -lesquelles voltige plus délicatement encore un duvet de colombe, une -plume de _La Vie et la Mort_ du Ramier. - -Quoi encore? une lorgnette monocle, à la monture dédorée, à l’ivoire -jauni et fondu et dont l’unique regard dut si souvent se fixer sur la -grande amie Mars.--Enfin une guitare, sans nul doute celle dont il est -parlé dans cette lettre de la correspondance: «Hilaire a fait arranger -ma guitare.--Pour la première fois depuis trois ans, j’ai rejoué de -ce pauvre instrument dédaigné et les enfants se sont mis à danser -jusqu’à nuit close...»--Pauvre guitare, elle n’a plus qu’une corde, -l’incorruptible fil sur lequel le peintre anglais Watts fait à tout -jamais voltiger invinciblement les consolatrices illusions de l’aveugle -espérance! - - -II - -Je possède plus d’une soixantaine de lettres et billets à moi adressés -par Verlaine. - -Je choisis parmi eux cette lettre des plus touchantes: - - PARIS, LE *** MARS 1895. - - «Cher monsieur et cher poète, - - «J’ai lu et peut-être avez-vous lu dans le... d’aujourd’hui, - sous la signature... une ligne où votre nom et le mien étaient - rapprochés dans une intention désagréable pour vous. Je - m’empresse de vous assurer de toute la peine que m’a faite cette - lecture. Vous connaissez trop mes sentiments de si haute estime à - l’égard du vrai poète que vous êtes pour que, sans attacher quant - à ce qui vous concerne la moindre importance à de pareils coups - d’épingle, vous puissiez douter un instant du véritable ennui que - m’a causé ce bout d’article. - - «Je n’ai pas voulu que la journée s’écoulât sans vous témoigner - à nouveau ma sincère et profonde sympathie littéraire, en même - temps que les sentiments d’affectueuse gratitude de votre tout - dévoué - - «P. VERLAINE.» - - -III - -En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette lettre de M. -Stanislas Millet, professeur au Lycée de Lorient: - - «Monsieur, - -«Vous avez publié dans la _Nouvelle Revue_ du 1er février 1896, sur -Hello, une remarquable étude où je relève cette phrase: «Je ne me -souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand) -au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect -d’une même communion empêcha sans doute de formuler sur le maître -de Combourg, un jugement dont l’expression eût été curieuse à -connaître.»--Je ne crois pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé -dans celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes. Mais parcourant -dernièrement, grâce à la bienveillance de Mme Hello, les manuscrits -inédits du grand penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici -que la publicité des journaux ou des revues, j’ai découvert une longue -étude sur Chateaubriand, qui sans doute vous donnera satisfaction. -Etc.» - -L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de Mme Hello et de -M. Millet, est curieux, intéressant et surtout bien conforme à mon -pronostic. - -«Il faut d’abord, écrit Hello, rendre justice à qui veut et fait le -bien. M. de Chateaubriand a voulu le bien et certainement il l’a fait. -Avant de l’entendre parler, il faut regarder ceux à qui il parlait. Il -faut se figurer une nation qui n’était pas encore réveillée du XVIIIe -siècle, une nation qui pleurait d’attendrissement devant les bergers -de Florian et qui riait en face des saints. Il ne fallait parler ni à -des hommes instruits, ni à des enfants naïfs et disposés à la lumière: -il fallait s’adresser à de tristes vieillards, et c’était un triomphe -de leur apprendre que le christianisme n’est pas ridicule...--Voilà -comment la question se posait. Il s’agissait de faire prendre la -religion au sérieux (par un peuple de qui Voltaire était l’aliment -universel)...--En d’autre temps, ce serait une hardiesse d’affirmer que -le christianisme n’est pas une stupidité honteuse et ridicule. C’était -quand il (Chateaubriand) est né, un acte voisin de l’héroïsme...--Quand -on apprécie ceux qui remontent la pente d’un torrent il faut exagérer -l’éloge pour rencontrer la justice... Et comme je vais prendre la -liberté d’apprécier son œuvre considérée en elle-même, je dois la -considérer ici dans son principe, dans son intention, dans ses -rapports avec les hommes et les choses qui rendent cette intention -particulièrement belle et honorable.»--Ceci dit, Hello exagère-t-il le -mérite de Chateaubriand? Non; le rhéteur lui est trop antipathique. - -L’ironie éclate: «Ainsi, il n’est pas _tout à fait_ vrai que les -divinités chrétiennes soient ridicules dans les batailles. Cela est à -peu près vrai, mais pas tout à fait. Ce _tout à fait_ est précieux, -mais ne vaut pas le _presque_ dont il est couronné. Les milices -célestes font presque un aussi grand effet que les dieux ennemis de -Troie. - -«--M. de C. demande grâce pour Josué, Élie, Isaïe, Jérémie, Daniel, -parce qu’il pourrait les peindre avec une tête flamboyante et une -barbe argentée. Vous avez le cœur dur si cette circonstance ne vous -inspire pas un peu d’indulgence en faveur d’Élie. Quand vous lisez -dans l’Écriture la scène du Mont-Carmel et celle du Mont-Horeb, vous -êtes disposé à le traiter un peu légèrement; mais si vous vous dites à -vous-même que M. de Chateaubriand pourrait le peindre avec une barbe -argentée, il est impossible que le respect ne vous saisisse pas à -l’instant même.» - -Ces réflexions qu’un ruisseau représenté dans son cours naturel est -toujours plus agréable que dans sa peinture allégorique--et que «l’ange -de l’amitié pourrait porter une écharpe merveilleuse» exercent encore -la verve d’Hello: non sans un peu de lourdeur: «Quel bonheur! les -saintes sont sauvées: car elles ne remplacent pas les ruisseaux que les -saintes supprimaient... etc.--Il est impossible que l’ange de l’amitié -affublé de cette écharpe ne trouve pas grâce devant les muses.»--Voici -des motifs plus sérieux: - -«Le regard droit et central manque à M. de Chateaubriand. Il parle -des choses les plus graves, mais il n’en parle pas gravement. Il a -beau se tourner ou vers la terre, ou vers le ciel, on dirait toujours -qu’il est en face d’une question de rhétorique. Quoi qu’il dise, -il a toujours le temps et le goût de s’entendre parler; quoi qu’il -regarde, c’est toujours lui-même qu’il contemple, et il se contemple -toujours à la lueur menteuse de la rhétorique. Sa parole est sans -joie; et la gloire de l’écrivain consiste à s’oublier dans le sens de -l’amour-propre. Jamais chez M. de C. la pensée ne brise la phrase. Non, -la phrase est faite d’avance, elle est inviolable, elle est fondue dans -un certain moule: c’est à la pensée d’obéir. Jamais sa parole n’est -l’explosion subite, spontanée, d’un sentiment qui éclate. Le sentiment -pour lui est une occasion de parler.--M. de Chateaubriand écrivain est -_un modèle à éviter_.» (Suit une curieuse comparaison entre le style -_organique_ qui est «la parole vivante au service de l’idée vivante»; -et le style _mécanique_ qui est «le produit artificiel d’éléments -extérieurs et de pièces juxtaposées».)--Mais voici le grand grief; le -véritable _horresco referens_: - -«Enfin M. de Ch. dit, en parlant de Voltaire: _Ce grand homme_.--Ce mot -est écrit dans le génie du christianisme, deuxième partie, chap. V.--Il -est permis de douter un moment, même devant l’évidence, même devant le -livre ouvert. Mais quand on a lu plusieurs fois le paragraphe, il faut -se rendre. Le mot est écrit. Ce mot là ferme sur M. de Chateaubriand, -critique littéraire, la discussion. J’aurais eu beaucoup de choses à -citer, mais après ce mot-là, je n’en citerai aucune. - -«Je ne veux pas rester sur cette parole, parce que si elle était le -dernier mot de ce travail, elle semblerait en être la conclusion; elle -semblerait offerte comme la pensée générale de M. de Chateaubriand -et le résumé de sa vie. Cette apparence serait une injustice.»--Et -la conclusion: «Il eut l’éclat presque toujours, très rarement la -splendeur. Son _strass_ fut pris pour du diamant. L’illusion peut et -doit finir: mais plus elle tombera, plus doit monter et grandir le -respect de son intention et l’admiration légitime que nous avons pour -ce qu’il tenta.» - -Et je conclurai moi-même par cette phrase de Chateaubriand, dans son -dernier ouvrage: «Voltaire naissait, cette désastreuse mémoire avait -pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté -sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.» - ---Hello ne prend-il pas garde que c’eût été vouloir ne pas être -écouté des _tristes vieillards_ auxquels s’adressait le Génie du -Christianisme, que de commencer par briser leur idole? Mais s’adressant -à l’abbé Séguin, l’auteur de la vie de Rancé pouvait, devait, et il l’a -fait, tenir un autre langage. - - - - -TABLE - - - - -TABLE - - - ORDO 1 - - I. Félicité (Desborde-Valmore) 5 - II. Le dieu (Leconte de Lisle) 85 - III. Pauvre Lélian (Paul Verlaine) 93 - IV. L’Aède (Mistral) 103 - V. Roses pensantes 117 - VI. L’Apôtre (Ernest Hello) 139 - VII. Un seul Goncourt 159 - VIII. Tolstoï Esthéticien 171 - IX. Le Grand Oiseau (Léonard de Vinci) 179 - X. Le Voyant (William Blake) 189 - XI. Le Spectre (Burne Jones) 201 - XII. Un Mythologue (Arnold Bœcklin) 215 - XIII. Vernet Triplex 237 - XIV. Alice et Aline (Théodore Chassériau) 251 - XV. Fashion (Constantin Ghys) 271 - XVI. Le Potier (Jean Carriès) 283 - XVII. Les noces d’argent de la Voix d’Or (Sarah Bernhardt). 299 - XVIII. Le Masque (La Duse) 311 - XIX. Un Féministe 321 - XX. Apollon aux Lanternes 329 - XXI. La République de Saint-Frusquin 347 - - POST-SCRIPTUM 385 - - -Sceaux.--Imprimerie E. Charaire. - - - - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 le volume - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - MAURICE BARRÈS - Les Déracinés 1 v - - CLAUDE BERTON - Au Coin d’un Bois 1 v - - PAUL BOSQ - Désillusion 1 v - - FELICIEN CHAMPSAUR - Sa Fleur 1 v - - JULES CLARETIE - La Vie à Paris, 1897 1 v - - ALPHONSE DAUDET - Soutien de famille 1 v - - Mme ALPHONSE DAUDET - Journées de Femme 1 v - - LEON A. DAUDET - Alphonse Daudet 1 v - - GYP - Le Baron Sinaï 1 v - - ERNEST LA JEUNESSE - L’Holocauste 1 v - - MAURICE MÆTERLINCK - La Sagesse et la Destinée 1 v - - FELIX MARTIN - Le Japon vrai 1 v - - CATULLE MENDES - Le Chercheur de Tares. 1 v - - JEAN RICHEPIN - Contes de la Décadence romaine 1 v - - LOUIS DE ROBERT - L’Anneau 1 v - - EDOUARD ROD - Le Ménage du Pasteur Naudié 1 v - - GEORGES RODENBACH - Le Miroir du Ciel natal 1 v - - EDMOND ROSTAND - Cyrano de Bergerac 1 v - - ARMAND SILVESTRE - Les Tendresses (Poésies) 1 v - - ANDRE THEURIET - Lys Sauvage 1 v - - EMILE ZOLA - Paris 1 v - - -ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT - - -11398.--I.--Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Autels privilégiés, by Robert de Montesquiou - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS *** - -***** This file should be named 61472-0.txt or 61472-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/7/61472/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Autels privilégiés - -Author: Robert de Montesquiou - -Release Date: February 21, 2020 [EBook #61472] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="figcenter screenonly"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="424" height="600" /> -</div> - -<div class="newpage" style="padding: 2em; background-color: #eee; - border: solid 3px #ccc; max-width: 22em; margin: 4em auto;"> - -<p class="cent esp">ROBERT DE MONTESQUIOU</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h1>AUTELS<br /> -<span class="cs16">PRIVILÉGIÉS</span></h1> - -<div class="rhalf"> -<p class="cs9">Parmi lesquels sont plusieurs -qui peuvent figurer dans les romans -du ciel.</p> - -<p class="ralign cs9"><span class="smcap">Chateaubriand.</span></p> -</div> - -<hr class="hr20" style="margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;" /> - -<p class="cent">PARIS</p> - -<p class="cent esp cs9">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p> - -<p class="cent cs8">EUGÈNE FASQUELLE, <span class="smcap">Éditeur</span><br /> -11, RUE DE GRENELLE, 11</p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent cs9">1898</p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_1"> - -<h2>ORDO</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="rhalf"> -<p class="cs9">«Si mes propres reliques vous -viennent sous le nom de martyr, -recevez-les.»</p> -</div> - -<p class="sep2">Le relevé d’un procès en Cour d’art et d’amour, -plaide tendrement avec d’éloquentes pièces à l’appui -de la canonisation proclamée enfin pour <i>Desbordes-Valmore</i>.—Pour -le demi-dieu <i>Leconte de -Lisle</i>, plus encore qu’une canonisation, un culte, -peut-être institué un peu trop tôt, célébré avec plus -d’ostentation que de ferveur, sur ces pelouses du -Luxembourg qu’on marchande à cette moins marmoréenne -personne d’un Saint-Orphée, celui-là -«bien toussottier et boitillant», ainsi que lui-même -me l’écrivait, le pauvre Lelian, <i>Paul Verlaine</i>.—L’ensoleillé -<i>Mistral</i>, notre Provençal Horus.—Une -jonchée de <i>Pensives Roses</i> sur le parcours -«l’une <i>Fête-Dieu</i> des Muses.—L’âpre <i>Hello</i>, Saint-Jean-Bouche-de-Fer, -le nouvelliste précurseur, le -polémiste Mangeur-de-sauterelles.—<i>Goncourt</i>, le -noble patron de la Charité bien ordonnée.—<i>Tolstoï</i>, -une icône.—<i>Léonard</i>, l’omniscient.—<i>Blake</i>, -le peintre poète nécromant.—<i>Burne-Jones</i>, -une idole.-<i>Bœcklin</i>, un prince des peintres.—Les -<i>Vernet</i>, dieux désaffectés.—Un mystérieux -retable de Chassériau.—<i>Ghys</i>, un Lare élégant.—<i>Carriès</i>, -Oliab et Bélizéel, tout à la fois, sculpteur -du réel et de l’idéal, qui cisela lui-même sa -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span> -crédence.—Un exquis desservant, <i>Helleu</i>.—<i>Sarah</i> -l’inspirée Sibylle; <i>Eléonora</i>, une frémissante -pythie.—<i>Versailles</i>, un sanctuaire éteint...</p> - -<p>Telles les vingt stations closes par une vingt et -unième. <i>L’Autel du Veau d’Or</i>, le fétiche encensé -et exécré de la Messe Rouge et Noire.</p> - -<hr class="hr20c" /> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">I<br /> -<span class="smcap">A la mémoire<br /> -de Pauline de Sinety,<br /> -comtesse Gontran de Montesquiou.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_5"> - -<h2>FÉLICITÉ<br /> -<span class="smcap cs7">Marceline Desbordes-Valmore</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div style="width: 18em; margin: 2em 0 2em auto; font-size: 0.9em;"> -<div class="vers">Elle s’occupe aussi des choses de la terre,</div> -<div class="vers">Car la feuille de lys est courbée en dehors.</div> - -<div class="ralign"><span class="smcap">Victor Hugo.</span></div> -</div> - -<p class="sep2">Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus -synthétiquement qu’il n’a été fait jusqu’ici, une -poétesse admirable, ensemble merveilleuse et -sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline Desbordes-Valmore.</p> - -<p>Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, -cristallines comme le son d’un harmonica, ne -résonnent familièrement. A tous notre mémoire -d’enfant signe de ce nom</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Un tout petit enfant s’en allait à l’école...</div> -</div> - -<p class="noind">et tels autres menus poèmes appropriés, dont se -désennuyait notre étude, car</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Le maître est tout noir...</div> -</div> - -<p>Le doux nom estampille encore pour tous quelques -romances où notre adolescence s’égaya, et -qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se doutent -que le gentil nom est celui de la poétesse admirable, -ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -chrétienne. Et c’est vraiment pour quelques-uns seulement -qu’il commence de se nimber du halo d’une -auréole qui est une aurore, non qui se <i>révèle</i>, mais -qui se <i>relève</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur.</div> -</div> - -<p>Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle -dont la renommée, entre toutes, a ceci d’étrange, -qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus illustres -de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, -Michelet, Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient -honneur de son amitié, traitée à peu près dignement -par la postérité banale qui consacre d’un nom -de rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée -ainsi que fut son âme, et pourtant, comme elle, -toute pleine de ferveurs en puissance, de clartés -latentes et de virtuelles vertus.</p> - -<p>Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter -l’éclat, il m’eût été douloureux de n’être pas des -premiers de cette seconde période à divulguer nettement -la bonne nouvelle dont se sont déjà plus -ou moins brièvement et secrètement réjouis, après -les maîtres dont je parlais tout à l’heure, Gautier, -Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M. Verlaine.</p> - -<p>Pour cela, je suis venu à vous<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> aujourd’hui, et -vous demande de me suivre à travers cet exquis -calvaire, ce douloureux et délicieux dédale, où les -propres vers de Marceline, délicatement parfilés, -nous serviront de fil conducteur en même temps -que de sympathique lien.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -Des fragments de cette étude ayant été récités par moi, -sous forme de conférence, en janvier 94.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -On remet un jour à Hugo—selon une anecdote -plus ou moins véridique—une lettre adressée -<i>Au plus grand Poète de France</i>. Il la fait porter chez -Lamartine, qui la retourne au premier.—«Nul ne -saura jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux -s’est décidé à l’ouvrir.»</p> - -<p>Que la suscription ait revêtu: <i>Au plus mystique</i>, -c’était lui-même; au plus <i>plastique</i>, Gautier; au -plus <i>précordial</i>, <span class="smcap">Valmore</span>.</p> - -<p>Il y a dans une des pièces du poète qui nous -occupe, un vers, surtout un verbe, très simple, dont -je ne retrouve nulle part ailleurs l’émouvante -affixe et le significatif figuré:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Beaux innocents morts à minuit</div> - <div class="vers8"><i>Desserrez</i> mon cœur qui me nuit.</div> -</div> - -<p>Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange -étreinte intérieure d’anxiété angoisseuse et froissante. -Il s’agissait de <i>desserrer</i> cela, dénouer, délacer -ce vêtement invisible et subcostal, immatériel -et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.</p> - -<p>C’est la propre action des poésies de M<sup>me</sup> Valmore; -de cette main mystérieuse et incorporelle -qui s’immisce à travers l’âme qu’elle surprend et -apaise, pour aller plus avant, <i lang="la" xml:lang="la">descendit ad inferos</i>, -desserrer le cœur qui nuit.</p> - -<p>Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le -regard de la Sainte Lance, miraculeusement assainit, -la tête et le cœur d’Amfortas, le noble prêtre -qui a péché (et que M<sup>me</sup> Valmore paraît avoir -prévu dans ces deux vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> - Alors posant ma main où la douleur s’élance</div> - <div class="vers">Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!)</div> -</div> - -<p class="noind">peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit -une pleine lecture tardive de cette poésie. On passe -la main sur son front, d’un geste d’habitude, pour -en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte -à son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth, -on ne rencontre plus, sous son manteau, -qu’un bouquet de roses...</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;</div> - <div class="vers">Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?</div> -</div> - -<p>Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré -sous l’onde baptismale, on murmure: «D’où vient -que tout me semble si bel aujourd’hui?...»—C’est -qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, -seule, la passion peut racheter la souffrance; et -l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, pleuré, -saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans -cette sainte femme.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.</div> -</div> - -<p>J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées -et incomplètes sinon interdirent, du moins -entravèrent longtemps le <i>vol d’oiseau</i> sur cette -œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent -aujourd’hui<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de diviser tour à tour et recomposer -une grande partie du faisceau lumineux pour -se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -Depuis 1886.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède -aux oraisons funèbres, où se restreint presque -intégralement encore le formulaire de la poétesse. -Baudelaire, pourtant son plus subtil bien -que bref panégyriste, apparaît visiblement gêné -par ce manque de cohésion dans la gerbe des -recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu -ses accents, élargi ses accords sous la révélation -plus tard totalement proférée; à l’effluve surtout -de ce recueil posthume qui résume l’essence du -flacon, la quintessence de l’essence.</p> - -<p>Enfin, et de par la loi du <i>suranné</i> qui n’est déjà -plus le <i>démodé</i>, et cependant pas l’ancien encore, -mais bien la chrysalide à travers laquelle l’un -devient l’autre,—entre notre génération et celle -qui tenait encore à la contemporaine par le <i>de visu</i>, -voltigeait ce prestige fané d’époque, ce brin un -peu risible de coiffure en <i>couette</i>, par-dessus l’attitude -<i>troubadouresque</i> et <i>dessus de pendule</i>, l’écho de -«<i>ce petit côté secret qui rend populaire, ce presque -rien qui fait tache</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>» et grâce auquel notre mémoire -d’enfant nous donnait la dame pour à peu près -connue. Une résonnance de tous ces pianos mentionnés -par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est -transposé et <i>tapoté</i> le plus chantant de la <i>lyre</i> du -poète, tandis que le silence en retient encore les -traits les plus fulgurants et les plus suaves soupirs. -Une odeur de <i>Quel est ce gant rose—qui n’est pas le -mien</i>, invétérée en une récurrence, et longtemps -empêchant de croire que s’y pût loger la main -dont s’étancheraient nos douleurs.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Baudelaire.</p> -</div> - -<p>Oui, ces <i>romances</i> où des beautés sont souvent -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -recélées, et dont, ailleurs, l’inconscient comique -aboutit à quelque chose de touchant comme la -demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément -<i>Pauline Duchambge</i>, ce bout d’écharpe envolée dont -les biographes entortillent le sujet trop complaisamment, -n’ont plus qu’un intérêt parasite et -documentaire; et la prétentieuse brume en fond -au feu de ce qu’elle abrite et qui les habite; et le -ruban de Desbordes-Valmore s’en ira rejoindre le -turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux -de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans -ce vestiaire des siècles où les atours s’évanouissent, -pour laisser s’épanouir, hors du temps, la -beauté nue.</p> - -<p>Elle «<i>résout la sécheresse du cœur</i>», Michelet l’a -dit, qui, seul, a légué les formules vraiment -caractéristiques de ce doux-amer génie. Elles flottent -par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent -ainsi qu’une arche sur un déluge, ou tout au -moins comme le manuscrit de Camoëns pouvait -reluire au-dessus du flot.</p> - -<p>Les voici. C’est avec celle sur «<i>le don des larmes, -ce don qui perce la pierre</i>», trois autres encore: -«<i>Le sublime est votre nature.</i>»—«<i>Mon cœur est -plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, elle m’est -revenue avec une force extraordinaire, et toute cette -puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi.</i>»—Enfin: -«<i>Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue -que jamais; troublée de sa fin prochaine, et, on aurait -pu le dire, ivre de mort et d’amour!</i>»</p> - -<p>Ces quatre paroles constituent l’évangile de -Madame Valmore. Quoi qu’on puisse écrire d’elle, -désormais, ne saurait que graviter autour de cette -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.</p> - -<p>Tous ceux qui abordent cette mémoire et en -tirent du relief sans lui pouvoir ajouter de lustre -(car la seule donnée en illumine l’interlocuteur de -son approche d’arche sainte), brassent la légende -en quatre versets, sans paraître se douter du dessous -qu’ils infligent, de ce fait même, à leurs -variations et à leurs trilles.</p> - -<p>Au reste, du contingent biographique où se -recrutent à peu près ordinairement ces appendices, -devrait-on même user? La grille du tombeau -n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au -mur de la vie privée? L’amalgame de la personne -double de l’artiste et de l’être représente un des -plus déplorables postulats et l’une des plus fâcheuses -exigences du public sur le mage. Les parterres -insuffisamment renseignés et attentifs qui -ne sauraient l’aller chercher là qu’il réside uniquement, -à savoir dans l’<i>Œuvre</i>, exigent néanmoins -(et d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, -par la frange de son manteau, et, mieux -encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque -secret espoir de faire expier le mérite de l’<i>esprit -prompt</i>, met en quête d’une tare de <i>la chair faible</i>...</p> - -<p>Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons -démêlé, ressenti, goûté tout le parfum dans l’extrait, -toute la griserie dans la liqueur, peu nous -chalent des pétales froissés ou des baies flétries; -plutôt nous craindrions volontiers d’amoindrir -notre extase par d’inopportuns contrôles, de rétrospectifs -examens sur une grappe tarie ou une fleur -séchée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent -ces bravos adressés au gosier de l’interprète -plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, -et qui se recule et recueille au fond de la loge, -craintif de voir attribuer le charme qui l’enchaîne -encore à quelque vieux visage de ténor teint ou de -cantatrice déteinte.</p> - -<p>Les métiers, d’où vers nous chatoient les -joyeuses aunes des tissus fleuris, ne sauraient se -démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas plus -sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir -des rinceaux sur des fonds, revoir rêver des -oiseaux entre leurs branchages brochés, suivre -revivre et s’iriser des iris sur de la soie?</p> - -<p>C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied -interroger sur elle-même. A cette confession surtout, -à cette autoconfrontation vraiment nous -aident les biographies. Sachons-en gré, rendons -grâces. Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve -ne consiste et réside-t-il pas en ces extraits de lettres -où reluisent tant de familières splendeurs?</p> - -<p>Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus <i lang="la" xml:lang="la">sui -generis</i> du type, le plus <i>artésiennement</i> explicatif et -révélateur de ce moi, c’est bien cette profession de -foi de son arcane poétique: «<i>A vingt ans, des -peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant</i> -<em>PARCE QUE MA VOIX ME FAISAIT PLEURER</em>; mais la musique -roulait dans ma tête malade, et une mesure -toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma -réflexion.»</p> - -<p>Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les -indiscrets, pour nous révéler l’«homme d’un -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -talent immense», le «fauteur de ces peines profondes...»</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>La vraie Valmore à édifier et déifier est une -Valmore, de vers, de ses vers groupés à l’entour -de son nom en la délicate élite et la délicieuse -prédilection d’une dédicace réversible. La citation -est ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent -de la rendre envahissante; puisque le <i>il faudrait -tout citer</i> de cliché immémorial est ici la vérité -même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément -réussies, mais qu’on n’oserait guère -déclarer plus que d’autres adéquates à leur visée, -mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop célèbres -<i>romances</i>, plusieurs drôlement datées et démodées -et pour lesquelles l’indulgence tourne presque à -du goût. «Dans Shakspeare, j’admire tout comme -une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo. -Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout -comme une âme; d’amant? non, d’enfant. Et c’est -à noter que toutes les gloses meilleures ou pires -exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination -de mise en présence de leur âme enfantine -et juvénile, de leurs «jeunes annales».</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Là de la vague enfance un regret qui sommeille</div> - <div class="vers">Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;</div> - <div class="vers">Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!</div> - <div class="vers">On tend les bras, on pleure en passant devant lui<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -Ailleurs:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Oui, partout où je marche une voix me rappelle.</div> - <div class="vers">Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...</div> - <div class="vers">Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle,</div> - <div class="vers">Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.</div> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme -à l’haleine de calice—non de quelle Fille-Fleur, -à la façon de Wagner, mais de quelle Fleur-Flamme -et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux -labeur? Combien d’heures enchanteressement -passées à parfiler brin à brin, ligne par ligne, -l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les -mieux aimés, les plus émus.</p> - -<p>Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave -de penser que les risquer n’est sage. Et quel autre -qu’un immatériel Ariel oserait songer à parfaire un -pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile -de papillon prélevée?—Et puis la grosse besogne -des heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, -nous abstraire assez idéalement pour volatiliser ce -sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait -se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent -ce choix impondérable, cet impalpable tri.</p> - -<p>Le moins massivement possible, une heure, -nous tenterons d’offrir une épreuve de cette mellification -artiste. Mais il faudrait pour y exceller ou -même atteindre, toute la courte vie d’une géniale -jeune fille marquée à l’aube comme un fruit touché -et dont résorberait toute la sève immaturée d’un -talent condamné, cette filiale tâche de tendresse: -sans rien des odieux <i>extraits</i>; plutôt une de ces -versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un -Breughel des plus larges et menues flores doctement -entremélangées autour d’un médaillon de -madone.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Quelque chose de tendre y languissait; du lierre</div> - <div class="vers">Y tenait doucement la vierge prisonnière.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -L’impression qui succède à celle que je viens de -dire (à savoir notre rachat par cette souffrance, -notre rafraîchissement par cette brûlure, notre -apaisement par cette ardeur), c’est une impression -d’immersion, puis de submersion. Nous sommes -noyés d’efflorescences et d’effluves, de sourires, -de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par -une tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans -doute attribuer l’air d’incomplet et de vague même -des meilleurs essais autour de cette œuvre. Études -sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis -qu’on dirait rebutées, et qui ont de la lutte des -barques contre une mer démontée, une phosphorescente -mer faite de larmes et de flammes.</p> - -<p>Après bien des reprises, je vous livre la ruse -dont j’usai pour essayer de vaincre cette tempête, -en enfermer dans mes outres les ouragans et les -caresses, les bises et les brises pour les y retrouver -à loisir, vous les distiller et vous les dire. Puisse, -au nom de cet inestimable bienfait, le subterfuge -ne pas vous paraître puéril, si le service vous est -tant soit peu rendu.</p> - -<p>Au cours de mes promenades et mes rêveries -entre les mystérieux <i>bocages du sentiment</i>, de ces -volumes, ainsi que les nomme prestigieusement -Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en -démêler le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation -qu’en ayant tracé et dressé le plan, je le vis -subdivisé en autant de charmilles et de chapelles -qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et -que j’en fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme -génie ainsi qu’il arriva à ce Protée du conte -oriental qui se réintégra en sa fiole.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson -ardent. Océan ou forêt, l’amour y brûle et roule</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">L’amour, ce ciment des âmes</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes</div> -</div> - -<p class="noind">suivant ses appellations mêmes.</p> - -<p><i>Promise aux profondes amours</i> selon son expression -propre, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore -est un <i>Univers d’Amour</i>.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il est doux d’être aimé, cette croyance intime</div> - <div class="vers">Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.</div> -<img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ne vous étonnez pas en recevant la vie,</div> - <div class="vers">De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour,</div> - <div class="vers">Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...</div> -</div> -</div> - -<p>Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le -neuf et le merveilleux, d’autant plus passionné -qu’il est plus pur.</p> - -<p>Chaque écrivain, nous dit en substance M<sup>me</sup> Valmore -dans une de ses lettres, prodigue à son -insu un vocable qui, de par son intensité et sa fréquence, -révèle et trahit son auteur: «M<sup>me</sup> Sand en -a un comme cela: <i>étreindre!</i>»—Le mot de Marceline -ne serait-il pas <i>innocence</i>?</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">J’ai soif de sommeil, d’innocence,</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence</div> - <div class="vers">Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> - <div class="vers">Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer</div> - <div class="vers">Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Beau fantôme de l’innocence</div> - <div class="vers4">Vêtu de fleurs</div> -<img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Innocence! Innocence! Éternité rêvée,</div> - <div class="vers">Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?</div> - <div class="vers">Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?</div> - <div class="vers">Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Inexplicable cœur, énigme de toi-même,</div> - <div class="vers">Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,</div> - <div class="vers">Ennemi du repos, amant de la douleur,</div> - <div class="vers">Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!</div> -</div> -</div> - -<p><i>Cœur du cœur</i>, l’expression qui lui est commune -avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de -l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit -ce vers à M<sup>me</sup> Valmore quand elle parle de son -enfant:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme</div> -</div> - -<p>Donc <i>Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, -filial et maternel, charitable et divin</i>. Ajoutez -<i>l’amour de la nature</i> et <i>l’amour prorogé au delà du -trépas</i>, vous aurez les six divisions sous lesquelles -m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de -cette âme incoercible, les phrases de cette œuvre -vagabonde. A savoir: <span class="smcap">Amour, Tendresse-Tristesse, -Maternité, Foi, Nature, Éternité</span><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -M<sup>me</sup> Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son -éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations -similaires, mais sans beaucoup de suite.</p> -</div> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> - J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.</div> -</div> - -<p>Entre toutes séductions, celle du regard fascinait -Marceline. Ses propres larmes et celles -qu’elle consolait diamantaient sa vie.</p> - -<p>Le son de la voix la captivait aussi.</p> - -<p>Les <i>Yeux et les pleurs</i> et <i>la Voix</i> subdivisent donc -naturellement cette grande division de l’amoureux -amour.</p> - -<p><span class="smcap">Tendresse-Tristesse</span> enferme <i>Prisons et exils</i>, les -deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment, -et qu’elle a le mieux pleurées.—<i>Ipsa</i> contient -ce qui semble le plus avoir trait à la personne -même de l’artiste.</p> - -<p><span class="smcap">Maternité</span>, c’est la mutuelle réversibilité de ce -sentiment double, ascendant et descendant au cours -comme au décours de ses <i>jeunes annales</i>: celles où -elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte -elle-même la croix de la Mère Douloureuse.</p> - -<p>Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle -n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera -frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob -de l’amour successivement filial et maternel par -les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes -et pures, pour parler tour à tour de celle -qu’elle nomme divinement</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Ma tige maternelle enlacée à ma vie!</div> -</div> - -<p class="noind">et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!</div> - <div class="vers">Palme pure attachée au malheur d’être femme.</div> - <div class="vers">Éloquent défenseur de notre humilité</div> - <span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> - <div class="vers">Fruit chaste et glorieux de la maternité.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">De la foi des époux sentinelle sans armes,</div> - <div class="vers">Visible battement de deux cœurs dans un cœur!</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Image de Jésus qui se penche vers nous</div> - <div class="vers">Pour relever sa mère humble et née à genoux.</div> -</div> -</div> - -<p>Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu. -Nous la devons à Valmore cette</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.</div> -</div> - -<p>Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance -indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau -lumineux de résurgence des jours premiers dont on -dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se -découpe incessamment pour notre poète toujours -prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions -poignantes, le fascine et tire hors de -soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait -le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.</div> - <div class="vers">Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir</div> - <div class="vers">Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,</div> - <div class="vers">Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?</div> - <div class="vers">Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,</div> - <div class="vers">Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.</div> -</div> - -<p>Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire -qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -jamais. Centre de ce double courant de passion -entre ses propres enfants et cette mère dont le -souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, -lui dicte cette pièce: <i>Quand je pense à ma mère</i>, elle-même -pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles -tourments», ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise -tous les rayons de la maternité et de la <i>filialité</i>, -passez-moi ce terme.</p> - -<p>Ces apostrophes, en voici:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,</div> - <div class="vers">Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!</div> - <div class="vers">Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Comme le rossignol qui meurt de mélodie</div> - <div class="vers">Souffle sur son enfant sa tendre maladie,</div> - <div class="vers">Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,</div> - <div class="vers">Me raconta son âme et me souffla son Dieu.</div> -</div> -</div> - -<p>Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les -sépultures disposées jadis au pourtour extérieur -des églises:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">C’était beau d’enfermer dans une même enceinte</div> - <div class="vers">La poussière animée et la poussière éteinte.</div> - <div class="vers">C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,</div> - <div class="vers"><i>De respirer son père en visitant son Dieu</i>.</div> -</div> - -<p>Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je -ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette <i>nostalgie -des entrailles</i>.—Jugez-en plutôt. Récemment -mère, elle se plaint de ne plus <i>faire corps</i> avec son -nouveau-né.</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> - <div class="vers">J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs</div> - <div class="vers">Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.</div> -</div> - -<p>Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de -sensibilité et de formule, le plus curieux de toute -l’œuvre:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><i>Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!</i></div> -</div> - -<p><span class="smcap">Foi</span></p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">La foi, c’est l’haleine des anges,</div> - <div class="vers8">C’est l’amour <i>sans flammes étranges</i>!</div> -</div> - -<p>C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé -et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange -pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice -de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de -la ferveur éternelle, des images comparables aux -seules Dantesques descriptions du paradis—mais -avec moins de blancheur;</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour!</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace</div> - <div class="vers">Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...</div> -</div> -</div> - -<p class="noind">et par les plus touchantes variantes de charité et -de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, -en même temps que Dieu même, les plus fluides -matérialisations de la pensée et du langage.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère</div> - <div class="vers">Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -<span class="smcap">Nature</span>, c’est l’amour—je dirais volontiers -<i>atmosphérique</i>, tant le poète y fait entrer de parcelles -vivantes et vibrantes du Cosmos—de tout -ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de -passion dans ses paysages, comme tout à l’heure -il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans -sa tendresse qui lui faisait s’écrier:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">C’était un jour de charité divine</div> - <div class="vers">Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine,</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><i>C’était partout comme un baiser de mère!</i></div> -</div> -</div> - -<p>Les deux aires de ce naturel amour sont l’<i>Amour -des fleurs</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">A quelque chère idole en tous temps asservie,</div> - <div class="vers">Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers"><i>Il semble que les fleurs alimentent ma vie.</i></div> -</div> - -<p>Et l’<i>Amour de l’eau</i>, dont je ne crains pas de dire -qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette -tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce -mystérieux vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Et dans les flots du moins <i>mes larmes se perdront</i>.</div> -</div> - -<p class="noind">et ces autres:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers7">Enfant, l’onde est molle et pure</div> - <div class="vers7"><i>Mais elle a soif de nos pleurs</i>.</div> -</div> - -<p class="noind">que je rapproche de celui-ci, de Vigny:</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> - <div class="vers">Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!</div> -</div> - -<p class="noind">L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes -par Victor Hugo, dans ce joli distique:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers7"><ins id="cor_1" title="Georges">George</ins> Sand a la Gargilesse</div> - <div class="vers7">Comme Horace avait l’Anio.</div> -</div> - -<p class="noind">L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges -dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, -son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous -mille formes</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Son visage étoilé dans les cercles humides</div> - <div class="vers">Parsemant leurs clartés de sourires limpides...</div> -</div> - -<p class="noind">L’onde enfin d’où découle son <i>rythme</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><i>Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime</i></div> -</div> - -<p class="noind">auquel ne peut plus succéder que l’<i>amour du silence</i>, -sa suprême passion<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><i>Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!</i></div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><i>Couvrez-moi de silence...</i></div> -</div> -</div> - -<p class="noind">Ce silence qui nous mène à la dernière de ces -divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes -point arbitraires: <i>la mort</i>, disons mieux: l’<em>ÉTERNITÉ</em> -puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent -à M<sup>me</sup> Valmore tant de tombes qu’elle a -mélodiquement enguirlandées.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: -«<i>n’écris pas!</i>»</p> -</div> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre</div> - <div class="vers">De son étroit asyle embrasser le contour.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.</div> - <div class="vers">Leur tranquille silence éveillait mes pensées,</div> - <div class="vers">Y cueillir une fleur me semblait un larcin.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">L’homme revient seul où son cœur le ramène,</div> - <div class="vers">Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.</div> -</div> -</div> - -<p>«<i>Abîme à franchir seule!</i>» cette définition en commun, -cette fois, avec Pascal,</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span style="padding-left: 5em;">..... porte ces mots à sa douleur brûlante:</span></div> - <div class="vers">Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!</div> -</div> - -<p class="noind">et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme -elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse -à notre poète, mais toujours fleurie et touchante, -puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses -anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier -l’<i>être aimé</i>, voire à commencer par lui (selon une -magnifique interpellation: <i>Croyance</i>); «Albertine, -âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et -cette noble <i>tige maternelle</i>, <i>enlacée</i>, cette fois à l’éternité, -auprès de ses enfants enfuis:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Car vous aurez, un jour, une joie immortelle</div> - <div class="vers">Et vos petits enfants souriront dans vos bras.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="noind"><span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -Non, jamais rien de plus sereinement <i>détaché</i>, de -plus véritablement et vénérablement <i>sur le seuil</i>, -et déjà presque <i>au-delà</i>, n’a su se proférer pour -nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai -une pareille <i>liberté d’allures mortelles</i>; nous apprivoiser -avec cette «<i>cueilleuse d’âmes</i>» qui</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,</div> - <div class="vers">Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,</div> - <div class="vers">Comme on ôte le sable où dort le diamant.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Tous mes étonnements sont finis sur la terre</div> - <div class="vers">Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir</div> - <div class="vers">Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère</div> - <div class="vers">Que la pudique mort a seule osé cueillir.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,</div> - <div class="vers">Réalisant nos rêves éperdus</div> - <div class="vers">Vient des humains l’infatigable amante</div> - <div class="vers">Pour démêler les fuseaux confondus.</div> - <div class="vers">Fidèle mort, si simple, si savante,</div> - <div class="vers">Si favorable au souffrant qui s’endort,</div> - <div class="vers">Me cherchez-vous, je suis votre servante:</div> - <div class="vers">Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.</div> -</div> -</div> - -<p>Ainsi catégorisés les termes d’association de ces -divers sujets d’inspiration, il nous sera utile—et -plus facile de grouper les rythmes dont le poète -les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse -bien trop débordante, déchaînée avec résignation -mais tumultueuse et torrentueuse—pour se ranger -à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière -qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,</div> - <div class="vers">Ce fut le vôtre; <i>eh bien: parlez-en donc à Dieu</i>.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -Je distingue une première sorte ou famille de -pièces, divisées en strophes, le plus souvent de -quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de -distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais -d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque -en forme de menu poème à forme fixe pour soi, et -pleines à leur manière de l’immortelle vibration du</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine</div> -</div> - -<p class="noind">de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que -confèrent à d’autres de ces poésies, des passades de -rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés -fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.</p> - -<p>A cette première famille ressortissent <i>La vie et la -mort du ramier</i>, <i>Renoncement</i>, <i>La couronne effeuillée</i>, -etc., etc.; et de plus longues, <i>Le mal du pays</i>, <i>Tristesse</i>, -<i>Départ de Lyon</i>, etc.<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. J’énumère dans une -note les titres des principales pièces englobées par -chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle -point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du -titre qui nous semble devoir être fait d’un mot -synthétique, jamais renouvelé au cours de la -poésie qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -quelque douce ingéniosité d’ailleurs empruntée, -telle que le <i>Soleil des morts</i> pour la Lune—ne -contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans -dédaigner <i>Simple Histoire</i> ni même <i>Merci mon Dieu!</i> -La croix de ma mère—qui n’y est point—s’y -fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter -la vieille <i>trouvaille</i> à cette loi de Baudelaire: -«Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du -fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun -est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou -le charme de vaincre cette période de profanation, -et le voilà promu <i>lieu éternel</i>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -Prière pour lui.—Point d’adieu.—Pressentiment.—Le -billet.—La vallée.—L’attente.—Amour.—La jalouse.—Je -ne crois plus.—Abnégation.—Une fleur.—Les fleurs.—Amour -et charité.—A celles qui pleurent.—Dieu pleure avec -les innocents.—Dors.—Le mauvais jour.—Veillée.—Un -moment.—L’Églantine.—A Madame ***.—Madame Emile de -Girardin.—Dans la rue.—L’absence.—Les roses de Saadi.—La -jeune fille et le ramier.—La voix d’un ami.—Le secret -perdu.—Au livre de Léopardi.—L’esclave et l’oiseau.—Le -nid solitaire.—Un ruisseau de la Scarpe.—Inès.—Loin du -monde.—Hippolyte.—A une mère qui pleure aussi.—Quand -je pense à ma mère, etc.</p> - -<p><i>La Fileuse</i> et <i>Rêve intermittent d’une nuit triste</i> quoique non -en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.</p> -</div> - -<p>La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège -et se familiarise, comme dans l’<i>Élégie à Pauline -Duchambge</i>. Et c’est alors une autre veine où la -précieuse élégance des <span class="smcap">Émaux et Camées</span>, comme -dans <i>Un arc de triomphe</i>, s’allie au virtuose esprit -des <span class="smcap">Rues et des bois</span> pour procréer un second -groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. -Un troisième naît du mélange de l’hexamètre -et de vers plus légers, toujours également disposés -dans des strophes régulières. C’est <i>Un billet de -femme</i>, le <i>Soleil lointain</i>; mais cette forme sert tout -aussi souvent des poèmes de la seconde famille<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -Le rossignol et la recluse.—Les amitiés de la jeunesse.—Plus -de chants.—Le billet d’une amie.—L’amour.—L’aumône.—Retour -dans une église, etc.</p> - -<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -Croyance.—Ame et jeunesse.—Prison et printemps.—Jeune -fille.—Qui sera roi?—Une lettre de femme.—Cigale.—L’innocence, -etc.</p> -</div> - -<p>Joignez-y les pièces en hexamètres<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> non divisées -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -en strophes (<i>Avant toi</i>, <i>La Fleur d’eau</i>, <i>L’Augure</i>, -etc.), et enfin celles où se faufile, puis se -glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un -seul dans toute une longue pièce, comme dans <i>La -Maison de ma Mère</i>, <i>A mes Sœurs</i>, <i>Au Poète prolétaire</i>, -et ce sera (surtout de par ces dernières, les -plus nombreuses)<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, la famille complète des poèmes -plus ou moins descriptifs.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> -La nuit.—L’isolement.—Le message.—Plusieurs élégies -et des dialogues.—Le regard.—Les deux -peupliers.—Révélation.—Pitié.—Détachement.—La -crainte.—L’impossible.—L’éphémère.—Le convoi d’un ange.—Au médecin de ma -mère.—L’hiver.—Au revoir.—Les roseaux.—L’augure.—La -ronce.—L’Église d’Arond.—A madame A. Tastée.—Amour.—Prière -pour mon amie.—A l’auteur de Marie.—Le -soleil des morts.—Le Dimanche des rameaux.—L’ami d’enfance.—La -jeune comédienne.—Une ruelle de Flandre.—Laisse-nous -pleurer.—Les prisons et les prières.—Au citoyen -Raspail.—L’amie, etc.</p> - -<p>Et en vers plus brefs: Son image.—Les deux ramiers, etc.</p> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> -L’arbrisseau.—Les roses.—La journée perdue.—L’adieu -du soir.—L’absence.—La fontaine.—L’inquiétude.—Le -concert.—Le billet.—L’insomnie.—L’imprudence.—La -prière perdue.—A l’amour.—Les lettres.—La nuit d’hiver.—L’inconstance.—A -Délie, etc., etc.</p> -</div> - -<p>Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, -me suggéraient ces entraînants <i>irréguliers</i> -employés par M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, avec, en -une verve différente, un bonheur parfois égal à -celui de La Fontaine: «Un réseau de poèmes -moins ordonnés, mais dont les beautés partielles -sont peut-être les plus <i lang="la" xml:lang="la">ad imaginem</i> de cette -âme. Quand il est bien frappé un vers de cette <i>lyre</i>, -suivant la banale expression, cette fois ennoblie, -est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque -ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un -aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, -comme sur de ces orangers replets et redondants -qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, -encombrés, presque incommodés qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes -de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits -nouveaux—et jusqu’à des fruits de deux ans -s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second -retour de sève!</p> - -<p>Cette clairière de poèmes moins touffus, plus -aérés par l’étirement <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i> de la pièce, parfois -le vers libre intromis avec une aisance qui, chez -tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement -comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, -c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de -Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de -l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, -mourir... et se reprendre tout innocemment, -inconsciemment, d’eurythmie native et d’ingéniosité -ingénue, d’où ses compositions héritent -ce galbe unique de complication naturelle et de -simplicité si précieuse.</p> - -<p>C’est là que sur la piste infailliblement originale -jusqu’en la banalité, et captivante même en la -niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent -et s’isolent de ses prouesses consacrées -<i>inégalables</i> par l’arbitre de ces tournois comme le -juge judicieux de toute théorie d’esthétique: -j’ai nommé Charles Baudelaire.</p> - -<p>La deuxième famille est toute chantante: <i>ode</i> ou -<i>cantique</i>, <i>berceuse</i> ou <i>romance</i>. L’auteur y englobait -modestement toute son œuvre: «<i>Quelques chansons -méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on -m’admette au livre de la science?</i>»</p> - -<p>L’<i>Ode</i>, c’est <i>Au soleil</i>, <i>Au Christ</i>, <i>Chant des Mères</i>, -les <i>Oiseaux</i>, etc. Le <i>Cantique</i>, c’est <i>Prière des orphelins</i>, -<i>les Enfants à la communion</i>, etc. Les deux -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -<i>Berceuses</i> sont spécifiées telles par leurs titres: -<i>Dormeuse</i> et <i>Pour endormir l’enfant</i>. Et il n’y aurait -aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que -cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique -roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours -égale arrangeait mes idées à l’insu de ma -réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait -composé ses <i>Dormeuses</i> que pour avoir trouvé leur -rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière -tout simplement les mieux aptes à faire descendre -le sommeil.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante</div> - <div class="vers">Pour aider le sommeil à descendre au berceau?</div> - <div class="vers">Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?</div> -</div> -</div> - -<p>Pour les <i>romances</i> qui ne sont point toujours -celles que le poète a étiquetées ainsi, et dont les -plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont -sans nombre—rarement sans agrément, souvent -pleines d’envol.</p> - -<div class="poem"> -<div class="vers5">LES CLOCHES ET LES LARMES</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div> - <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">L’orgue sous le sombre arceau,</div> - <div class="vers7">Le pauvre offrant sa neuvaine,</div> - <div class="vers7">Le prisonnier dans sa chaîne</div> - <div class="vers7">Et l’enfant dans son berceau;</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7"><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> - Sur la terre où sonne l’heure,</div> - <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">La cloche pleure le jour</div> - <div class="vers7">Qui va mourir sur l’église,</div> - <div class="vers7">Et cette pleureuse assise,</div> - <div class="vers7">Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div> - <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Priant les anges cachés</div> - <div class="vers7">D’assoupir ses nuits funestes,</div> - <div class="vers7">Voyez aux sphères célestes</div> - <div class="vers7">Ses longs regards attachés.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Sur la terre où sonne l’heure,</div> - <div class="vers7">Tout pleure, ah! mon Dieu, tout <ins id="cor_2" title="leure">pleure</ins>.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Et le ciel a répondu:</div> - <div class="vers7">«Terre, ô terre, attendez l’heure!</div> - <div class="vers7">J’ai dit à tout ce qui pleure</div> - <div class="vers7">Que tout lui sera rendu.»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Sonnez, cloches ruisselantes!</div> - <div class="vers7">Ruisselez, larmes brûlantes!</div> - <div class="vers7">Cloches qui pleurez le jour:</div> - <div class="vers7">Beaux yeux qui pleurez l’amour!</div> -</div> -</div> - -<p>Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai -lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un -article de M. Montégut (remarquable par un juste -tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface -de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte -Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs -inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -similaires, d’appréciations simultanées, -néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume -de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, -mais une bonne action. On y sent du cœur et de -l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse -l’énumération de tant de noms vains et -obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique -apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par -une compensation bien due à réunir d’autre part -autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût -le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants -et secourables qu’elle avait rencontrés sur -sa route et qui lui avaient été une consolation, -une douceur et un réconfort au milieu de ses -maux.»</p> - -<p>Je pense de même que, pour en faciliter l’étude -et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler -en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à -ce jour consacrés à cette poétique figure.</p> - -<p>L’émouvante correspondance révélée par le livre -de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite -pour s’unifier, se compléter.</p> - -<p>Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de -Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations -plus subtiles. Et le sentiment du second, dans -son expression incisive et pénétrante me paraît -encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le -mieux venu.</p> - -<p>La résultante de lecture de tous ces beaux essais -demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, -mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire -ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: -une renommée sans buccin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -<i>Gloire</i>, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline -attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire -a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée -par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant -rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine -lui répond avec non moins de justesse: «obscurité -apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable -fait, au sortir de notre étonnement, qui -nous sauve du scrupule: comment oser tenter -d’accroître une illustration si faite et si parfaite?—C’est -parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée -par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, -mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller -voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant -toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité -poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer -de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à -ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme -durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et -rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et -consoler.</p> - -<p>Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en -être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment -qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant -ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité -éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments -qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. -Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum -n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité -et la sinécure de leur silhouette sans usage nous -versent à voir et à boire tant de rétrospective -rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer -au livre que requérait Sainte-Beuve quand il -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement -qui sera mieux placé ailleurs, et dans le -livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre -de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que -chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le -rayonnement, et convoque dans le présent et dans -l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.</p> - -<p>Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, -n’est sans doute point faisable. Quel portrait -écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des -momentanéités de l’individu successivement saisies -et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage -des études et des articles tout à l’heure évoqués, -lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup -d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur -inclination et de leur visée.</p> - -<p>Ce qui me surprend un peu, particulièrement -dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération -de ce reproche: le manque de forme, le vice -de forme, le contenant du revêtement inégal au -contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux -rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut -s’acquérir par le travail... négligence... cahot... -trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du -premier. «Une langue suffisante et de l’effort -assez pour ne se montrer qu’intéressamment» -ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin -reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes -inusités.</p> - -<p>Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, -et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je -m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, -mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais -aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, <i>merveilleux -virtuose</i>. Guère de malignité, presque de -rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée -par cette innocente. L’allitération, ce ressort du -vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps -que sa pulsation et sa respiration, la circulation de -sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération -revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine -pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée -sous peine de priver sa poésie du plus idéal -de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, -l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne -pouvait tirer de plus ingénue justification que de -sa génération spontanée en cette prosodie réputée -originelle.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><i>Désenchaîner</i> leurs nuits, <i>désenchanter</i> leurs jours.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Quand celui qui me <i>fuit</i> ne songeait qu’à me <i>suivre</i>.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">C’est l’amour qui <i>fermente</i> au fond d’un cœur <i>fermé</i>.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Madeleine <i>insultée</i> et comme elle <i>indulgente</i>.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Après avoir <i>souri</i>, se penche pour <i>mourir</i>.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Point de <i>lait</i>, point de <i>lit</i>... il fallait donc mourir</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -</div> - -<p>Oui, il semble que ces versatiles registres vont -des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux -mieux ornés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -Qu’est-ce en effet que ceci:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">On les croirait<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> poussés par un ange qui vole</div> - <div class="vers"><i>Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole</i>.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> -Des enfants.</p> -</div> - -<p>Non seulement je ne reconnais pas là de date -impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération -intermédiaire, avant définitive consécration, le -discrédit du <i>passé de mode</i>; mais j’y démêle de ces -caractères d’<i>éternellement déroutant</i> qui ne permettent -jamais de ne plus être de l’avenir.</p> - -<p>Exemple:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Et montrent l’autre vie au fond <i>du souvenir</i>.</div> -</div> - -<p>N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait -dire, qui eût été banal, et qui se transforme? Tout -comme en cet autre:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Voilà le souvenir au pénétrant <i>silence</i>.</div> -</div> - -<p>Que <i>langage</i> eût été moins beau!</p> - -<p>J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, -hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat -de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces -fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes -de dates, et rien que pour faire ressortir toute -l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration -de notre poétesse à de ses grands contemporains -comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? -Combien, de coupe et de couleur, répercute en ma -mémoire classique l’illustre strophe:</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> - <div class="vers">Source délicieuse en misères féconde,</div> -</div> - -<p class="noind">cette invocation:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Sombre douleur, dégoût du monde,</div> - <div class="vers8">Fruit amer de l’adversité</div> - <div class="vers">Où l’âme anéantie en sa chute profonde</div> - <div class="vers8">Rêve à peine à l’éternité,</div> - <div class="vers8">Soulève le poids qui m’opprime,</div> - <div class="vers">Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer.</div> - <div class="vers">Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime,</div> - <div class="vers10">Laisse-moi donc la force d’espérer.</div> -</div> - -<p>M<sup>me</sup> Valmore est vraiment le seul poète dont on -puisse parfois <i>inventer</i> les pensées sans les connaître -et répéter les formules sans les avoir ouïes, -parce que sa vision—disons sa <i>voyance</i>—allait -<i>cueillir</i> les formes dans le lieu même des idées -éternelles,</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Ces fruits protégés de mystère.</div> -</div> - -<p class="noind">que même les plus inspirés d’entre les poètes -appesantissent en les revêtant fût-ce des plus -nobles rhétoriques terrestres.</p> - -<p>De là vient que la poésie de cette muse, maintes -fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers -les plus divins:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.</div> -</div> - -<p>Certains de ses morceaux ne rencontrent que -dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure. -Soit le <i>Soleil lointain</i> qui, par places, m’apporte -comme un fraternel écho de <i>A Villequier</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> - O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère,</div> - <div class="vers6">O songe aveugle et beau!</div> - <div class="vers">Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre</div> - <div class="vers6">Que ta route au tombeau.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes</div> - <div class="vers6">Et vous pourrez voler<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</div> -</div> - -<p class="noind">me reporte aussi vers la <i>Claire</i> du même Maître, -que me rappelle ailleurs lointainement</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">C’est beau la jeune fille</div> - <div class="vers6">Qui laisse aller son cœur</div> - <div class="vers6">Dans son regard qui brille</div> - <div class="vers6">Et se lève au bonheur<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</div> -</div> - -<p class="noind">et plus proche</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme</div> - <div class="vers">Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme</div> - <div class="vers">Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,</div> - <div class="vers">Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</div> -</div> - -<p class="noind">avec enfin</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<div class="poem"> -<a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> - <div class="vers">Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,</div> - <div class="vers">Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,</div> - <div class="vers">Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.</div> - - <div class="attrib">V. H.—Claire.</div> -</div> - -<div class="poem"> -<a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> - <div class="vers">Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille</div> - <div class="vers">Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard</div> - <div class="vers">Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille</div> - <div class="vers">Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.</div> - - <div class="attrib">V. H.—Claire.</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> -Ailleurs:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La fange des ruisseaux qui consterne mes pas</div> - <div class="vers">Et la foule déserte où tu ne descends pas.</div> - <div class="attrib">Desbordes-Valmore.</div> -</div> - -<div class="poem"> -<a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> - <div class="vers">Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.</div> - <div class="attrib">V. H.—Claire.</div> -</div> -</div> - -<p class="noind">Mais la <i>Mise en liberté</i> de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle -pas tout entière de cette strophe troisième -de l’<i>Esclave et l’Oiseau</i>:</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> - <div class="vers">Va retrouver dans l’air la volupté de vivre!</div> - <div class="vers">Va boire les baisers de Dieu qui te délivre!</div> - <div class="vers">Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour</div> - <div class="vers">Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!</div> -</div> - -<p class="noind">Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement -se retrouvent des pièces de la tournure de -<i>Croyance</i>, <i>Prison et Printemps</i>, <i>l’Enfant et la Foi</i>, <i>Au -Revoir</i>, <i>aux Nouveau-Nés heureux</i>, <i>Ame et Jeunesse</i>, -<i>Jeune fille</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient</div> -</div> - -<p class="noind">n’est qu’une variation probablement anticipée du</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.</div> -</div> - -<p class="noind">que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous -cette forme:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!</div> -</div> - -<p class="noind">Son:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.</div> -</div> - -<p class="noind">qui n’est autre que l’antique</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <div class="vers"><i>Centum sunt causæ cur ego semper amem.</i></div> -</div> - -<p class="noind">s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!</div> -</div> - -<p class="noind">Et mieux:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?</div> -</div> - -<p class="noind">Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant -répond, de son ramier: «Je l’aime!»</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> - <div class="vers">Comme celle qui croit oublier quelque chose.</div> -</div> - -<p class="noind">et</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne</div> -</div> - -<p class="noind">sont de véritables vers d’Hugo. Combien <i>Le Pauvre</i> -a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!—Je -rapproche encore:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Où deux êtres unis marchaient,</div> - <div class="vers">Les voilà séparés... mystère!</div> -</div> - -<p class="noind">de</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Autrefois inséparables,</div> - <div class="vers">Et maintenant séparés!<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a></div> -</div> - -<p class="noind">Ensuite</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">... son enfant, seule vie où l’on s’aime</div> - <div class="vers">Qui passe devant nous comme on fut une fois.</div> -</div> - -<p class="noind">de</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui</div> - <div class="vers">Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</div> -</div> - -<p class="noind">Enfin</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Buvez en étreignant cette femme penchée</div> - <div class="vers4">Sur son fruit.</div> -</div> - -<p class="noind">de</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La nourrice au sein nu qui baisse les paupières<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><span class="label"><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17">[17]</a> <a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18">[18]</a> <a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19">[19]</a> </span> -Victor Hugo.</p> -</div> - -<p class="noind">O Éva<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span style="padding-left: 7em;">... à l’heure où tout est sombre</span></div> - <div class="vers">Où tu te plais à suivre un chemin effacé,</div> - <div class="vers">A rêver appuyée aux branches incertaines</div> - <div class="vers">Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,</div> - <div class="vers">Ton amour taciturne et toujours menacé!</div> -</div> - -<p class="noind">voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Vous sentiriez alors le besoin de rêver,</div> - <div class="vers">De livrer au hasard votre marche incertaine,</div> - <div class="vers">De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine</div> - <div class="vers">Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> -Vigny.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -<i>Un Arc de Triomphe</i> avec ses</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Mille doux cris à têtes noires</div> -</div> - -<p class="noind">n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine -des <span class="smcap">Émaux et camées</span>?</p> - -<p>Qu’est-ce que</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Une voix seule éteinte en <ins id="cor_3" title="changeaii">changeait</ins> le concert</div> -</div> - -<p class="noind">sinon</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> -Lamartine.</p> -</div> - -<p class="noind">ou réciproquement?</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Ne parle pas, je ne veux pas entendre</div> -</div> - -<p class="noind">n’irait-il pas jusqu’à évoquer <i>Celle qui est trop -gaie</i> elle-même? Pourquoi non? puisque du même -Baudelaire pourrait s’échanger contre</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Il est de longs soupirs qui traversent les âges</div> -</div> - -<p class="noind">son plus nerveux et verveux</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.</div> -</div> - -<p class="noind">Et, de nos jours</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Dis aux petits que les étés sont courts</div> -</div> - -<p class="noind">tinte bien <i>le chant des oiseaux des courts étés</i>, de -Sully-Prudhomme.</p> - -<p>Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -résonnance préventive du lied de Tristan -dans Wagner, cette dernière strophe du <i>Dernier -rendez-vous</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Je viendrai, car tu dois mourir</div> - <div class="vers8">Sans être las de me chérir.</div> - <div class="vers8">Et comme deux ramiers fidèles</div> - <div class="vers8">Séparés par de sombres jours</div> - <div class="vers8">Pour monter où l’on vit toujours</div> - <div class="vers8">Nous entrelacerons nos ailes,</div> - <div class="vers8">Là les heures sont éternelles<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> -Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, -sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, -livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Wagner.</span></p> -</div> - -<p>Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours -des pages pour désenfiler toutes les blandices, -Baudelaire l’écrit: les <i>perpétuelles trouvailles</i> -de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités -pittoresques de locutions ou de métaphores, -telles que,</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Jusqu’au chaume <i>enlierré</i> que j’appelais maison</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Pour un marin qui <i>trace</i> l’onde</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il voit <i>rire un jardin</i> sur l’étroit cimetière</div> - <div class="vers">Où la lune souvent me prenait à genoux.</div> - <div class="vers"><i>L’ironie embaumée</i> a remplacé la pierre</div> - <div class="vers">Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,</div> - <div class="vers">Relire ma croyance au dernier rendez-vous.</div> -</div> -</div> - -<p>Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants -et toujours imprévus; de ces hirondelles qui -sont</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Mille doux cris à têtes noires;</div> -</div> - -<p class="noind"><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Douce horloge du soir au saule suspendue;</div> -</div> - -<p class="noind">de ce bal qui tourne</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;</div> -</div> - -<p class="noind">de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur -ami à qui l’auteur écrit</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;</div> -</div> - -<p class="noind">de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive -d’un vocabulaire de mobilier vieillot:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Les ruisseaux des prairies</div> - <div class="vers4">Font des psychés</div> - <div class="vers6">Où, libres et fleuries,</div> - <div class="vers4">Les fronts penchés,</div> - <div class="vers6">Dans l’eau qui se balance</div> - <div class="vers4">Sans se lasser</div> - <div class="vers6">Nous allons en silence</div> - <div class="vers4">Nous voir passer.</div> -</div> - -<p class="noind">Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais -rien, s’il n’y avait encore, et sans doute par-dessus -tout, ce poignant poème en trois strophes -si tendrement murmurées autour d’un pénétrant -sujet de psychologie maternelle, plus tard réalisé -par Georges Rodenbach dans son subtil roman <i>La -Vocation</i>.—Un sujet dont un équivalent plus spécieux -m’avait dès longtemps moi-même tenté, et -dont je trouve, dans mes plus anciennes notes, ce -schéma embryonnaire: L’étrange jalousie sentimentale, -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -quasi amoureuse qui vient à de certaines -mères fort honnêtes, à propos de leur fils récemment -pubère, constitue une douleur hybride d’un -genre saintement incestueux, qui fut épargnée -à Notre-Dame des Sept-Douleurs en foi de quoi -on la pourrait dénommer le <i>Huitième Glaive</i>.</p> - -<div class="poem"> -<div class="pttl">SOIR D’ÉTÉ</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Un danger circule à l’ombre</div> - <div class="vers6">Au chant de l’oiseau</div> - <div class="vers8">Qui descend dès qu’il fait sombre</div> - <div class="vers6">Se plaindre au roseau.</div> - <div class="vers8">Alors tout ce qui respire</div> - <div class="vers6">Se prend à rêver,</div> - <div class="vers8">Et le ruisseau qui soupire</div> - <div class="vers6">Semble l’éprouver.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Partout les nids et les ailes</div> - <div class="vers6">Tremblent doucement</div> - <div class="vers8">Dénonçant des tourterelles</div> - <div class="vers6">L’entretien charmant.</div> - <div class="vers8">L’été brûle avec mystère</div> - <div class="vers6">Dans les lits en fleurs,</div> - <div class="vers8">Des seuls amants de la terre</div> - <div class="vers6">Sans blâme et sans pleurs.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Été, si trop jeune encore</div> - <div class="vers6">Pour fuir un danger,</div> - <div class="vers8">L’enfant rêveur que j’adore</div> - <div class="vers6">S’attarde au verger,</div> - <div class="vers8">Laisse dans l’errante nue</div> - <div class="vers6">Ton charme cruel,</div> - <div class="vers8">Et sauve l’âme ingénue</div> - <div class="vers6">Du plaisir mortel!</div> -</div> -</div> - -<p class="noind">Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, -pleur par pleur, perle par perle, devra être -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des -coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire -et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement -remarquer ici, en passant, la noblesse dont -elle sait empreindre l’usage familier du mot -<i>Madame</i><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Madame,<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> le plus beau des temples</div> - <div class="vers8">C’est le cœur du peuple, entrez-y:</div> - <div class="vers8">Le Roi des Rois l’a bien choisi.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère</div> - <div class="vers6">Écrira de plus doux,</div> - <div class="vers">Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,</div> - <div class="vers6">Je lui parlais de vous.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes</div> - <div class="vers6">Pour n’être pas certain;</div> - <div class="vers">Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme</div> - <div class="vers6">Vers le soleil lointain.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Distraite de souffrir pour saluer votre âme,</div> - <div class="vers">Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.</div> -</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> -Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à -M<sup>me</sup> Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.</p> - -<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> -La Reine Marie-Amélie.</p> -</div> - -<p>Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la -suite que je lui désire, de par cette classification<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> -que je revendique, et que je crois utile et bonne; -elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le -conte de fées, de ces duvets de mille couleurs -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de -répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; -non, à vrai dire, sans des secours féeriques, -qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les -fées existent toujours. C’est un blasphème que de -n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant -que ceux qui les en prient.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> -Effectuée avec la plus minutieuse application dans un -mien précédent travail, trop long pour être ajouté à cet -essai.</p> -</div> - -<p>Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, -selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui -laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des -rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, -l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le -témoignera en en déblayant les entours et facilitant -les approches, quand il aura découvert et -compris que ce qu’il prenait pour une fragile et -friable grève était un marbre, et que ce marbre -fût ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal -d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, -qu’ils ne paraissent point bâtis de main -d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque -rêve, en guise de palais d’Aladin.</p> - -<p>Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu -désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister -que les parcelles que je vous soumets, l’avenir, -je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout -comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius -Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit -tant de mimes et de poésies dont il ne reste que -des débris et des fragments pareils à des pulvérisations -d’étoiles.</p> - -<p>Ma collection, c’est un herbier—immarcescible. -<i>Je l’ai fait sans presque y songer</i>, aux coups pressés -d’une lame émue qu’annotent, les touches rapides -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et -de mesure, de pause et de dosage dans le choix -sont malaisés et dangereux devers cette poésie -fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. -La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!</div> -</div> - -<p>C’est ma cueillette. Le massif, qui est une <i>forêt -mouillée</i>, de combien de larmes! peut fournir cent -autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du -style qui rédige et du cœur qui dirige.</p> - -<p>Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le -<i>rorate</i> de larmes. <i>Pleurs</i> et <i>Fleurs</i> dont l’inconscient -virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique -titre, devrait être celui de son édition <i lang="la" xml:lang="la">ne -varietur</i>. A cette double source, le reproche encouru -de monotonie n’est-il pas vain? Le <i>chacun son -métier</i>, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.</div> -</div> - -<p>Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui -cessait de chanter <i>Parce que sa voix la faisait pleurer</i>, -ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants -des accents tracés?...</p> - -<p>Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A -d’autres;</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <div class="vers10">Quasi cursores vitæ lampada tradunt</div> -</div> - -<p class="noind">que si l’on requérait pourtant ceux des vers de -M<sup>me</sup> Valmore que je distingue par préciput sans -omettre certains cris tels que:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Ou va-t-on vers ce qu’on espère?</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -Et:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!</div> -</div> - -<p class="noind">j’élirais entre beaucoup</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><i>Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme.</i></div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers"><i>Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu.</i></div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers"><i>Comme un fil noir à l’or enlacé tristement.</i></div> -</div> - -<p><i>Exegi.</i> Je conclus et clos ces pages qui ont du -moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline, -Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, j’espère, -du vernis souvent un peu boursoufflé des -faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils -décorent le sujet—au lieu de s’en couronner.</p> - -<p>Et je signe... cette <i>critique</i>? Dieu m’en garde?—Ce -<i>cantique</i>?...—Je le voudrais!</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Une dernière réflexion pour finir:</p> - -<p>D’abord disons que ce qui précède n’a trait -absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits -en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce -jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une -vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous -devons trop à son éditeur pour pouvoir que le -remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif -qu’engendre l’œuvre de M<sup>me</sup> Valmore, il -y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront -dans le futur pour assurer toujours plus -d’ampleur et d’envergure au geste entier de la -poétesse.</p> - -<p>Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon -goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, -d’autre part, d’importants fragments, voire de fort -belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer -cette lacune à une émotion filiale éliminant de -parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner -cette double flamme; d’abord la passionnelle, -déterminante de tout cet embrasement; puis la -purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de -quelque vengeur enfer de vertus:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.</div> -</div> - -<p class="noind">et</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.</div> -</div> - -<p class="noind">voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, -d’assoupir du moins.</p> - -<p>Qu’un <i>pareil ange</i>, selon le mot de M. Verlaine, -se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, -ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la -splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent -et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater -en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur -de tout ce buisson ardent, et si solidaire de -l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout -droit, en paradis.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.</div> -</div> - -<p>Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Le ciel illuminé s’emplit de ta présence;</div> - <div class="vers">Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance;</div> - <div class="vers">En passant par tes yeux mon âme a tout prévu.</div> - <div class="vers"><i>Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!</i></div> -</div> - -<p class="noind">La figure de Valmore, loin d’être définitive, -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la -méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du -trépas composent les deux premières phases -d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour -atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence, -doivent être <i>retrouvées</i>, ainsi qu’une Pompéï ou des -grains de blé endormis renferment des germes de -moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive -sublime amante du feu qui la dore, serait d’un -culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La -suprême, décisive et impérissable Valmore doit -entrer:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Entrer sous ton aile enflammée</div> - <div class="vers8">Où l’on entre par le tombeau</div> -</div> - -<p class="noind">dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en -Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant -de son idolâtrie innocentée et couronnée un -Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute -la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle -résume la foi et le dogme dans sa magnifique -<i>Croyance</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Son souffle lissera mes ailes sans poussière</div> - <div class="vers6">Pour les ouvrir à Dieu.</div> - <div class="vers">Et nous l’attendrirons de la même prière,</div> - <div class="vers">Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière,</div> - <div class="vers6">On n’y dit plus adieu!</div> -</div> - -<p>J’augure un autre travail de réparation, de -répartition et de décor dans la future réunion des -lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. -On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de -cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de -Shelley: <i>Clef d’argent de la fontaine des larmes</i>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> -Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.</p> -</div> - -<p>Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de -celle que je vénérais me mit d’abord en possession -d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon -d’attendrissement auguste me rendit insatiable -jusque-là de me faire successivement acquérir une -centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de -posséder aujourd’hui<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et dirai-je pour quel gros -chiffre menu qui rendrait surprises et confuses -autant que le purent être certains dessins de -Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi -des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le -départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites, -faute de l’affranchissement de leur timbre?</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> -Voir le <a href="#ps1">P. S. 1</a>, à la fin du volume.</p> -</div> - -<p>«<i>C’est un affreux malheur, mais le plus beau -malheur possible</i>,» écrit quelque part Vigny. Propre -chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment -variée sur le <i>leitmotiv</i> plus ou moins -lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle -y baptise elle-même son <i>parfait tombé d’espoir</i>. -Lisez encore: «<i>Le malaise que je traîne après moi dans -tous mes vœux déçus.</i>» Et plus grièvement: «<i>Les -peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je -vis enfin à travers des choses bien blessantes et que -j’aurais jugées mortelles.</i>»—«<i>Je ne voudrais pas -que mon sort changeât au prix de certaines démarches -suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées -d’une amertume douloureuse.</i>»—«<i>Je retourne à -souffrir</i>,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;</div> - <div class="vers">Tout tressaille averti de la prochaine ondée.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier -sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une -spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore, -refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, -pour les siens, pour les autres,—ah! que si rarement -et discrètement pour soi! Et cela sans jamais -de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une -aussi haute allure de style que d’attitude non voulue -et du seul fait d’une nature fière avec modestie, -humble avec noblesse.</p> - -<p>Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces -lettres ne sont que de jolis placets implorant secours -pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière -le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et -raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la -gagner plus effectivement et affectivement aux -endolorissements d’autrui.</p> - -<p>De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, -Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à -des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges, -etc., en lesquels son inlassable zélation -rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe, -disons entortille d’une grâce qui se fait -chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit -drame de misère adroitement présenté au profit -d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à -l’infini la courtoisie des formules polies et jolies -bien savoureuses et surprenantes à relire en notre -ère de lettres de quête autographiées et pas même -signées de la main de la demanderesse.</p> - -<p>Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, -de spirituels:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -mot élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et -vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma figure.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous -allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, -dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, -la vie est souvent triste et isolée comme la mort.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car -enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le mieux -aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut prendre -de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est la -carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets et du -sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible souvenir -dans l’âme et dans les nerfs.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au -maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que -si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une -femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de -Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque -faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, <i>beau -pour toujours</i>, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule -condition du <i>pour toujours</i> que mon fils adorait la pomme ou -les bonbons que je lui donnais.</p> -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<div class="manuscr"> -<p>Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes -romances.</p> -</div> - -<p>Puis, intégralement une de ces belles et simples -suppliques de recommandation.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr"><span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>Madame,</p> - -<p>Je commence par vous demander humblement pardon d’une -démarche qui n’a d’appui que votre extrême bonté.</p> - -<p>Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur -d’être connue de vous je me sente assez de courage pour -recommander quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez -avec raison qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un -récit bien encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon -humilité.</p> - -<p>Il a été dit devant moi que M. le Duc et M<sup>me</sup> la Duchesse de -Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder -prochainement leur nouvel hôtel.</p> - -<p>Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une -honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des -plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité, -je me féliciterais d’avoir à signaler à M<sup>me</sup> la Duchesse les nommés -Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue -de Richelieu, n<sup>o</sup> 89. Cette vaste maison devant être prochainement -démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent -à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants les -plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de mon -humble supplique près de M<sup>me</sup> la Duchesse, et justifieraient avec -empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, madame, -par votre plus humble servante.</p> - -<p class="ralign">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Desbordes-Valmore</span>.<br /> -<span style="padding-right: 1em;">89, rue de Richelieu.</span></p> -</div> - -<p>Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre -Dumas. On en admirera le tour fémininement -fraternel.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="ralign"><i>Lyon, le 29 mai 1835.</i></p> - -<p>Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion -de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous -venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si -je le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais -gré d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de -tous ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave -Algérien eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) -le bouquet de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; -mais il m’a avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour -lui et de votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je -vous aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre -gloire, votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -de nous jeter vos fleurs, vos <i>Christine</i>, vos âmes de femmes qui -doivent vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je -vois bien que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il -me sera toujours impossible de vous être bonne à rien sur la -terre qu’à me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.</p> - -<p>Soyez heureux!</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Marceline D.-Valmore.</span></p> -</div> - -<div class="manuscr"> - -<p class="ralign"><i>Paris, 16 août 1837.</i></p> - -<p>Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi -ni pour les autres.</p> - -<p>Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant -enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à -l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on -lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux -fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou -de joie et de surprise. Mais les demi-dieux <i>mangent</i>, et depuis -son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, -Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour -prix de ses jolies petites jambes.—Vous le prendriez donc par -la main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant -sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement -à ce jeune garçon que nous avons fait monter dans la -diligence sur la route de Lyon à Paris.</p> - -<p>Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même -chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point -pardon d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous -que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que -je ne me lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon -cœur.</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Marceline Valmore.</span></p> -</div> - -<p>Enfin cet étonnant compliment de noces:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">A Monsieur Alexandre Wattemart,</p> - -<p>M<sup>me</sup> Valmore est allée avec empressement pour assister à la -bénédiction nuptiale.</p> - -<p>Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul -mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, -Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle -M<sup>me</sup> Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.</p> - -<p class="ralign">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Valmore</span>.</p> - -<p class="addr"><i>22 février 43.</i></p> -</div> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="cent cs12 esp" id="Page_57">DEUXIÈME PARTIE</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2 cent">LA FÊTE DU 13 JUILLET</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">«Car, enfin, vous avez <i>déchaîné</i> M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore!»—Cet -élogieux reproche, qui venait, -hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux et -spirituel interlocuteur, me faisait remonter le -courant exégétique, lequel, depuis le 17 janvier 1894, -charrie tumultueusement la gloire renouvelée de -Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées -d’étranges barrages, tels que cette incertitude -autour du nom de son mystérieux ami, et -diaprées de fleurs séchées ou de plumes de -colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet -de voyage, que sans doute une volonté prorogée -de celle qui le crayonna, dirigeait récemment,—ainsi -que la <i>bouteille à la mer</i>, vers l’estuaire -d’une de ces respectueuses tendresses -d’homme que fait éclore le culte rétrospectif de -cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est -que</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">L’irrémissible fin des choses maternelles</div> -</div> - -<p class="noind">pour nous tous trouve un sursis dans de tels -accents:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Comme le rossignol qui meurt de mélodie</div> - <div class="vers">Souffle sur son enfant sa tendre maladie,</div> - <div class="vers">Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu,</div> - <div class="vers">Me raconta son âme et me souffla son Dieu!</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable -au calendrier Valmore. Et comme plusieurs -de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir -accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet -acte héroïque en matière de mondanité féminine, -qui consiste à <i>déserter son jour!</i> notre ami Rodenbach, -subtil adorateur de cette poésie, concluait? -«Vous avez institué le <i>mercredi</i> de Marceline.»</p> - -<p>Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai -pris rang parmi ses tendres exégètes, à la suite du -dernier qui, à cette date, en eût écrit d’une lucide -et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait, -allègre, et—quoi qu’on en ait pu dire—bien sincèrement -sympathique. Car les malignités -et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai -dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le -<i>pauvre Lélian</i>, et contradictoires toujours, les uns -sous le prétexte que je célébrais une Muse soi-disant -risible, les autres m’accusant de m’approprier -une renommée déjà consacrée par de plus -autorisés. Tandis que je ne visais à rien de plus -que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres -ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir -par tant de mains généreuses.</p> - -<p>La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner -sur le compte de la grande poétesse, et grâce à la -contagieuse zélation qu’engendre une telle œuvre, -puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux -et divers articles de MM. Verlaine, France, -Lemaître, Rodenbach, Descaves, la correspondance -de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par -M. Rivière.</p> - -<p>Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -la publication de ladite correspondance dépoétise -pour des lecteurs superficiels la figure de notre -Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais -brumeuse.</p> - -<p>L’auteur de <i>Bruges-la-Morte</i>, qui voudrait nommer -un <i>curateur aux morts</i> pour éviter des déformations -et des discrédits posthumes, se prononce -pour la négative.—L’auteur de <i>Thaïs</i> se réjouit, -au contraire, des indiscrétions qui confèrent aux -figures disparues plus d’humanité poignante. Et, -quelles que puissent être nos appréhensions, et -nos scrupules, là, sans doute, est l’acception -vraie.</p> - -<p>De même qu’il y a un <i>corps matériel</i>, de même -il y a un <i>corps spirituel</i>, affirme saint Paul. On en -pourrait arguer autant de la pure résultante finale -des renommées. Le corps spirituel ne s’en élabore -qu’à l’aide des corruptions successives -pareilles à celles du grain d’où doit germer l’épi -auquel l’apôtre assimile notre renaissance future -et définitive, après que la mort aura été absorbée -par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations -légales un peu touche-à-tout autour des -phases les plus sacrées et les plus secrètes de la -<i>vie à jour</i> de l’auteur des <i>Élégies</i>. Sa noble effigie -ne peut que gagner à se dégager de ces scories -enfin incorruptible et radieuse.</p> - -<p>Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom -au bas d’un nouveau commentaire, tout au moins -patient et passionné de l’œuvre bénie, je me suis -borné à me réjouir de la répercussion en tant -d’intelligentes sensibilités, de mon appel, de mon -rappel. Mais je réclame aujourd’hui le rôle de -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -rapporteur d’une question devenue familière, -pour en résumer les péripéties et en dégager les -efficacités immédiates.</p> - -<p>Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, -un sculpteur douaisien, statuaire de talent, -me venait entretenir de son désir d’ériger en la -ville natale du poète une figure dont il avait ébauché -la maquette.</p> - -<p>Je passe les détails du lent avènement soumis -aux plus compétentes juridictions, du projet enfin -viable; de l’éclosion, sous le ciseau attentif et -attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et -poétique représentation de la Muse des <i>Pleurs et -des Fleurs</i>, au profil éloquemment inspiré de celui -de David d’Angers, et sous les atours dont la -mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> -Voir le <a href="#ps2">P. S. 2</a>, à la fin du volume.</p> -</div> - -<p>La consécration, par deux expositions successives, -des donations généreuses, enfin les efforts des -comités se résolvent en l’inauguration, le 13 juillet, -à Douai, du monument à la gloire de Marceline -Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus -autorisées, les élans les plus chaleureux et les plus -sincères, les talents les plus puissants et les plus -exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre toutes -inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, -ces deux vers révélateurs inscrits sur le socle de -notre statue:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Ma pauvre lyre, c’est mon âme,</div> - <div class="vers8">Je n’ai su qu’aimer et souffrir!</div> -</div> - -<p>«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -combien de bonnes âmes, en France, s’intéressent -présentement à cette excellente créature.»</p> - -<p>Et, comme pour solenniser encore et faire plus -auguste l’hommage rendu à cette modeste immortelle, -une voix d’outre-tombe, une voix sur laquelle -la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles -rebelles et de rallier les admirations réfractaires, -la voix épurée de Paul Verlaine, fera retentir ces -belles strophes inédites, dont je possède le manuscrit -précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait -composées à ma requête pour embellir et harmoniser -ce festival intime qu’il ne devait présider que -de l’au-delà.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers10">MARCELINE DESBORDES-VALMORE</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse,</div> - <div class="vers">Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit;</div> - <div class="vers">La sienne fait plus de musique que de bruit,</div> - <div class="vers">Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure,</div> - <div class="vers">Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour.</div> - <div class="vers">Et, se mêlant à la douceur de la nature,</div> - <div class="vers">A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil,</div> - <div class="vers">A chaque instant, avec à peine des nuances,</div> - <div class="vers">Un large fleuve harmonieux de confiances</div> - <div class="vers">Vives et de désespoirs lents,—et non pareil,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours,</div> - <div class="vers">L’hymne infini de toute la tendresse humaine</div> - <div class="vers">Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours,</div> - <div class="vers">Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Vient mêler son sanglot qui finit en prière</div> - <div class="vers">Universelle, et la beauté même d’un art</div> - <div class="vers">Issu du sang lui-même et de la vie entière,</div> - <div class="vers">Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> - <div class="vers">Car elle fut artiste et sous la fougue ardente</div> - <div class="vers">Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur</div> - <div class="vers">On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente</div> - <div class="vers">Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire</div> - <div class="vers">Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas</div> - <div class="vers">Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire</div> - <div class="vers">Tumultueuse en masse, et formidable au tas.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Cité d’églises, de beffrois et de campagnes</div> - <div class="vers">Pleines de «jeunes Albertines», mais encor,</div> - <div class="vers">«Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes».</div> - <div class="vers">Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">—En harmonie avec la femme et le génie,</div> - <div class="vers">Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers?</div> - <div class="vers">Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie,</div> - <div class="vers">Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste,</div> - <div class="vers">Ville, son doux souci dans ce cruel Paris,</div> - <div class="vers">De dresser quelque part sa ressemblance auguste</div> - <div class="vers">Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Afin que les cloches encor de Notre-Dame</div> - <div class="vers">Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux,</div> - <div class="vers">Qui furent familiers aux haltes de cette âme</div> - <div class="vers">Infatigable et qui lui chuchotaient les mots</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">De ses poèmes dont nous célébrons la fête,</div> - <div class="vers">Intellectuelle et cordiale, et, ô toi,</div> - <div class="vers">O grande Marceline, ô sublime poète</div> - <div class="vers">Et femme exquise, accueille cet acte de foi!</div> -</div> -</div> - -<p>Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit -chagrin et illettré pour y contrevenir—redisons-le, -avec de magnanimes ou d’autres simplement -sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce -jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -mourir sans modeler, tout au moins, en ces survivantes -strophes, le buste de Celle qu’il admirait -entre tous, et dont la réverbération en son œuvre -est à la fois directe et discrète:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste!</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> -</div> - -<p>C’est par cet article que je résumais dans le -<i>Journal</i>, peu de semaines avant la magnifique -journée de Douai, la campagne, j’ose le dire, par -moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de -l’encre qu’elle fit verser; le dossier volumineux des -écrits qu’elle suscita. Je conserve une collection -d’articles,—un véritable volume, paru de la fin -d’août à la fin de juillet—et dont il est vrai de dire -que se montrèrent bienveillants ceux qui furent -éclairés, parmi lesquels je citerai, entre beaucoup -d’autres, les noms brillants de MM. Armand -Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, -Marcel Prévost, Paul Mariéton, Edouard Comte, -André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson, -Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une -chaleureuse page de M<sup>me</sup> Séverine. Toute ironie -adoucie au contact mieux éprouvé de la poésie -bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice -dont il serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la -plaisanterie parisienne. A vrai dire l’effort avait -été considérable, et méritait cette déférence que ne -marchandent point à ceux qui font preuve tout -au moins d’une sincère persévérance, même -d’intelligents et généreux rieurs.—Comité local -à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -les plus harmonieuses lyres de la Poésie française<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, -sous la glorieuse présidence du maître -Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement -couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers -aux arts, entre lesquels brillent toujours comme -à toute noble entreprise ceux de la comtesse -Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre -amie de Wagner, la duchesse de Rohan, -M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire, la -princesse de Brancovan. M<sup>me</sup> Edouard André, etc., -etc. Enfin le graduel affinement de la gracieuse -figure dans les ateliers du statuaire et l’officiel -avènement de l’entreprise sous de hauts et bienveillants -auspices.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> -MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx, -Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.</p> -</div> - -<p>Une incessante vigilance, un effort continuellement -maintenu sur tous les points à la fois et dont -seuls connaissent toute l’épineuse responsabilité -ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates -entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci -qui surpassa toutes les espérances.</p> - -<p>En effet, au jour dit:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers10"><span style="padding-left: 3em;">... un jour de charité divine</span></div> - <div class="vers10">Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...</div> -</div> - -<p class="noind">le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de -l’ode admirable que lui dédia, jadis, l’héroïne de -la fête, un train extraordinaire partit de Paris, -presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il -y avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter -les difficultés pour témoigner de leur -dévouement à la noble cause; des porte-parole -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -insignes, d’éminents représentants de la presse, -et pour la gentille apothéose douaisienne, tout un -public d’élite tel que les Parisiens en voient peu, -parmi lequel une particulière gratitude nous doit -faire distinguer, à côté de notre éminent ami -Barrès, le parfait dessinateur Caran d’Ache, l’humoriste -malicieux sans fiel, dont tous agitaient -comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante -affiche parue le matin même, en plein <i>Figaro</i>, -et représentant la dernière diligence en route pour -l’inauguration du monument de Marceline.</p> - -<p>Et dès la réception à la gare par la famille -Gayant, les antiques géants hérauts de ces fêtes -du Nord, de ce groupe intellectuel et généreux -emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification -de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par -les rues pavoisées de la ville fleurie, en un enchantement -ensoleillé aux successives phases de fraternelles -agapes en d’anciens palais, de représentations -en des salles et dans des jardins pleins de -musiques et de poésie.</p> - -<p>L’heureux protagoniste de cette belle journée -tint à honneur d’en inaugurer le déroulement et -d’en préciser les origines, dans l’allocution qui -suit et dont—il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en -attribuant que la joie—un accueil chaleureux y -trouva et prouva dans tous ces cœurs, de flatteuses -affinités, de sensibles correspondances.</p> - -<p class="addr"><span class="smcap">Mesdames, Messieurs,</span></p> - -<p>Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, -je ne revendique aujourd’hui que le rôle de rapporteur -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -d’une question, on peut le dire, conclue et -close; close par cette inauguration comme le peut -être un bracelet ou un collier par un fermoir précieux; -et conclue, comme ces bâtisses où les -ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, -en signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.</p> - -<p>Bien loin de moi, en effet, la prétention risible -dont plusieurs auraient voulu m’affubler, à l’origine -des événements que cet avènement couronne, -d’avoir cru et voulu <i>inventer</i> M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. -Je le répète: je n’ai voulu que rafraîchir -les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés, -entrelacés autour de ce souvenir par tant de -gestes augustes et de mains généreuses.</p> - -<p>Certes, on pourrait le dire—si le cœur et le -génie ne s’inventaient pas tout seuls—les plus -grands l’avaient inventée avant nous, inventée -malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes -caractéristiques de la vie de notre héroïne (j’allais -dire: de notre Sainte!) que cette modestie confuse, -à tout jamais incertaine, qu’elles aient <ins id="cor_4" title="véritable-blement">véritablement</ins> -trait à elle-même, en présence d’admirations -aussi sincères que magnifiques.</p> - -<p>Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces -radieux admirateurs de M<sup>me</sup> Valmore, de formuler -l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms -glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos -têtes, de les répandre, tels qu’autant d’inestimables -joyaux, d’en illustrer comme d’autant -de fleurs de pierreries, les roses et les palmes -que nous entre-croisons aujourd’hui autour de son -lierre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -<span class="smcap">Hugo</span>, <span class="smcap">Vigny</span>, <span class="smcap">Dumas</span>, <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <span class="smcap">Gautier</span>, <span class="smcap">Banville</span>, -<span class="smcap">D’Aurevilly</span>, <span class="smcap">Baudelaire</span>! Baudelaire, dont une -page admirable et charmante vous sera lue tout à -l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle -Mendès, le subtil Maître qui a tenu à venir tout -exprès pour vous réciter l’œuvre d’un autre. Fier -effacement qui nous permet de le remercier du -double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande -Marceline: la page que lui a consacrée un poète -mort—et immortel; et la page—sans nul doute -bien exquise! que lui-même, heureusement bien -vivant! lui a dédiée... dans son cœur!</p> - -<p>Quant à <span class="smcap">Michelet</span>, vous savez ce qu’il a dit d’Elle -quand il a parlé de cette <i>puissance d’orage qu’elle -seule a jamais eue sur lui</i>!</p> - -<p>Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de -ces gens graves, ceux-là sans doute dont le penseur -a écrit: «La gravité est un masque qui sert -à cacher le défaut d’esprit»—qui trouveraient -indigne de leur sérieux, de se sentir émus par celle -qui bouleversait ce vaste génie; et qui voudraient -maintenir à cette <i>vraie muse</i> le caractère un peu -vieillot et suranné sous lequel elle fut longtemps -discréditée;—tandis qu’il ne s’agit de rien moins -lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des plus purs, -des plus hauts, des plus tendres et touchants génies -dont l’humanité se soit honorée.</p> - -<p>Et, pour <span class="smcap">Lamartine</span>, on ne se lasse pas de ressasser -l’anecdote à laquelle nous devons le sublime -chant alterné qui va vous transporter dans une -heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes -si fort à la mode, en ce temps-là, une poésie -dédiée à M. A. de L. par notre poète, l’auteur de -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent -les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant -divin, à celle dont il ne connaissait que le génie et -les souffrances. Elle, capable de s’élever aux plus -ravissants des accents, mais non de proférer le -plus ingénu des mensonges, devait bien avouer -que le titulaire était un autre, et du même rythme -mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré, répondait, -à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.</p> - -<p>Entre ces grands morts et les grands vivants -qu’anime une pareille tendresse pour cette poésie, -c’est encore un poète qui n’a pas voulu mourir -sans modeler, tout au moins en de survivantes -strophes que vous allez entendre, le buste de celle -qu’il admirait parmi tous, et dont la réverbération -en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce -poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle -à votre respect attendri, c’est, vous le savez, <span class="smcap">Paul -Verlaine</span>!</p> - -<p>Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole -France, Jules Lemaître, Rodenbach, Descaves -qui se sont fait une gloire et une joie d’exercer -autour de celle que je nomme <i>La modeste immortelle</i>, -des talents si brillants et si divers.</p> - -<p>Moi-même, je possède deux curieuses lettres à -moi adressées; l’une de Dumas fils, l’autre de -M. Henri Rochefort. La première au sujet de cette -inauguration projetée, la seconde, à propos de ma -conférence, me développent spirituellement leur -prédilection pour l’auteur du trop célèbre «cher -petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se pose-t-elle -pas toujours de préférence sur les moindres -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -cimes?) prévalut par-dessus de plus notables -mérites.</p> - -<p>D’où naît—et comment se l’expliquer, le vol -de tant de prestigieux esprits à l’entour de cette -<ins id="cor_5" title="possiflore">passiflore</ins> désolée, de cette triste fleur dont elle a -elle-même poétiquement écrit:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée</div> - <div class="vers">Semble se dérober au sourire des cieux?</div> -</div> - -<p>C’est que la poésie de M<sup>me</sup> Valmore se pourrait -dénommer: <i>L’éloquence de l’amour</i>. Et, entre toutes -ces amours, le plus tendre, celui qui nous reporte -à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» -nous fait avec elle nous écrier:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie,</div> - <div class="vers">Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!</div> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de -commentateur par la seule éloquence des faits, et -la qualité des personnes, que de poursuivre et de -conclure sur l’appel des noms illustres et charmants -de ceux et de celles dont nul obstacle n’a -su arrêter l’admirative sympathie.</p> - -<p>M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, -l’auteur de <i>Thaïs</i> et de tant de chefs-d’œuvre, -le maître, dont le nom est synonyme de séduction -et de perfection, et dont la présence et la présidence, -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -en cette assemblée, sont, pour elle, de tant -de décor. J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. -Et voici près d’eux, pour fêter l’auteur des <i>Roses de -Saadi</i>, M. Armand Silvestre, le merveilleux poète -du <i>Pays des Roses</i>.</p> - -<p>Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui -ont su rehausser encore leurs rares mérites par la -plus complaisante des bonnes grâces, je salue et -remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et -de nos concerts: M<sup>mes</sup> Brandès, Moreno, Segond-Weber, -Eléonore Blanc; MM. Lucien Guitry, Léon -Delafosse et tous les excellents musiciens de vos -orchestres et de votre ville.</p> - -<p>Quant à M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, il me plaît—et -qui d’entre vous n’y applaudirait?—de vous en -parler davantage. C’est au retour d’une de ces glorieuses -tournées, grâce auxquelles elle a porté si -loin et placé si haut la renommée de notre Scène -française, et qui ont valu à cette Reine de l’Art -dramatique une part de l’empire du monde; c’est -au sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus -triomphes, desquels, par un miracle bien dû à sa -générosité et à son génie, elle nous revient chaque -fois plus belle et plus grande,—qu’elle était, il y -a quelques semaines à peine, allée goûter le repos -lumineusement gagné, parmi la solitude de sa -<i>Mer sauvage</i>. Mais le jour n’est pas proche où nous -la verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de -l’enthousiasme. Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter -la noble et simple réponse—et qui mériterait -de devenir historique—dont cette magnanime -artiste accueillit mon importune demande de se -reposer d’un an d’illustres travaux, par plusieurs -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -jours et nuits de nouveau voyage: <i>Je le ferai parce -que cela me sera difficile</i>.</p> - -<p>Dans le public, à côté des hommes éminents qui -ont assuré avec tant de zèle le succès de cette solennité, -j’aperçois encore des plus distingués représentants -de notre littérature et de notre art.</p> - -<p>En présence de tels témoignages, de pareille admiration, -de semblable sympathie, oseriez-vous -bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que vous -l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Oh! n’as-tu pas dit le mot <i>gloire</i>?</div> - <div class="vers7">Et, ce mot, je ne l’entends pas,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Car je suis une faible femme,</div> - <div class="vers7">Je n’ai su qu’aimer et souffrir;</div> - <div class="vers7">Ma pauvre lyre, c’est mon âme.</div> - <div class="vers7">Et toi seul découvres la flamme</div> - <div class="vers7">D’une lampe qui va mourir.</div> -</div> -</div> - -<p>Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel -que soit l’entêtement enfin périmé de votre inguérissable -modestie, Marceline Desbordes-Valmore! -Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est -dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette -Scarpe que vous avez tant chérie et tant chantée -que s’en reflète pour vous la clarté douce.</p> - -<p>Elle s’est transformée en votre étoile qui ne -mourra point, votre lampe qui allait mourir. Et ce -n’est plus avec cette nuance si touchante d’hésitation -éternellement troublée et incertaine de votre -dignité jugée par nous si haute, que vous diriez -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -aujourd’hui de cette palpitante étoile enfin rassurée:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Si mon étoile brille</div> - <div class="vers">Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!</div> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Après ce furent de suaves ou graves accents -émanés d’apparitions adorables. M<sup>lle</sup> Brandès en -robe de velours pareil à de la mousse foulée par -des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait -comme un bouquet de lis, offrit à contempler -une Silvia qui eût fait oublier tout autre -Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, -à savoir Sarah Bernhardt elle-même, applaudissant -de bravos émus M<sup>lle</sup> Moreno dans le rôle -qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle -a pour toujours marqué de sa griffe ailée.—M<sup>lle</sup> -Moreno, le visage d’ivoire, sous les bandeaux -en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un -livre de légende» de Musset; la novice aux fines -et transparentes mains d’adoration disjointe.—De -pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises en -musique par un compositeur délicat, interprétées -par une fraîche voix portaient aux âmes attendries, -l’âme même de Marceline disposant à l’audition -de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation -de Sarah Bernhardt, comme si elle fût devenue -en ce jour la poésie même de la pure inspirée -qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.—Alors -au pied de la poétique effigie, une première fois -apparue, de ses doux ou magnifiques vers récités -par chacun de ces interprètes fameux vinrent rappeler -à l’auditoire heureusement troublé combien -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -Marceline Valmore était par lui justement honorée. -Acclamée, sous la forme de Sarah Bernhardt, on -peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister -aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle -elle avait eu à cœur d’apporter de si loin, sans -souci d’aucune entrave et au mépris de toute fatigue, -le multiple prestige de son universel renom, -de son art sans rival. De Sarah Bernhardt donnant -la réplique à Lucien Guitry, le comédien au talent -subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible -dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau -démâté auquel le poète de Jocelyn compare les jours -courageux et désolés de l’auteur des Élégies. Les -Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains -de Silvia</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,</div> - <div class="vers">Respires-en sur moi l’odorant souvenir.</div> -</div> - -<p>Alors Zanetto redevenu femme vint porter -l’émotion à son comble par une angélique <ins id="cor_6" title="récita-tation">récitation</ins> -des vers pieusement, filialement composés, -l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration -qu’il devait présider de plus haut. Une merveilleuse -émotion, une divine allégresse <i>desserraient -les cœurs</i>, lorsque retentit le beau chœur inspiré à -Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement -chanté par les enfants mêmes de ceux dont -Marceline chérit les aïeules et qui remplissaient de -minois surpris, familiers et joyeux les coulisses -et les portants du joli théâtre.</p> - -<p>Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, -non loin de la maison de la Femme-Poète, entre -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -toutes ces pierres qu’elle avait chantées, ce furent -d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies -sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en -un discours dont le manuscrit me reste comme un -graphique trésor—nous fit admirer cette douce -et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête -inclinée à gauche comme pour écouter son cœur»: -et par un de ces traits de puissant et délicat génie -qui lui sont familiers, sut faire des armes mêmes de -la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline: -«Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»—Catulle -Mendès, le précieux poète, lui, tint, je -l’ai dit, à n’être que le récitant de Baudelaire, deux -fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien -propre immolé en un double hommage. Il fit -valoir «le cri, le soupir naturel d’une âme d’élite, -l’ambition désespérée du cœur, les facultés soudaines, -irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient -de Dieu» chez le grand poète Marceline Valmore. -«Le charme tout original et natif, la perpétuelle -trouvaille et les beautés non égalables dont elle vous -transporte au fond du ciel poétique; son expression -pittoresque de toutes les grâces naturelles de la -femme, une chaleur de couvée maternelle, et -cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer -les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle -pose, pour le raviver sur notre plus intime souvenir.» -Et sa voix merveilleusement enflée en -cette finale comparaison à un romanesque jardin -que le poète des <i>Fleurs du mal</i> fait de ce poète des -fleurs du bien, retentit, «avec l’explosion lyrique -et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la -fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -poètes préludaient encore, et des défilés -d’enfants faisaient moutonner vers le monument un -flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse -délégation parisienne était loin, léguant -ainsi que font dans les contes, les fées et les esprits, -des clartés et des harmonies, et remportant de ce -jour <i>de charité divine</i> un goût de beauté et de -bonté dont la saveur ne se passe point et qui -désembrunit les sombres heures.</p> - -<p>Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce -jour faste par la tendre et admirative contribution -des plus nobles poètes, et des correspondances -sympathiques toutes de félicitations ou de regrets -exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement -déplorées.—J’en cite, entre beaucoup, d’éminents -témoignages.</p> - -<p>Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.</p> - -<p>Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait:</div> - <div class="vers">«Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore,</div> - <div class="vers">Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore</div> - <div class="vers">Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt,</div> - <div class="vers">Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?»</div> - <div class="vers">—Comme un appel sacré Marceline Valmore</div> - <div class="vers">Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Tel un saule épuisé relique d’un autre âge</div> - <div class="vers">Que remue et soudain ranime un vent d’orage.</div> - <div class="vers">Le grand luth soupira tout entier palpitant!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> - Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble,</div> - <div class="vers">Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend</div> - <div class="vers">Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!</div> -</div> -</div> - -<p>Et cet autre, vibrant, de M. <ins id="cor_7" title="Abert">Albert</ins> Samain.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur</div> - <div class="vers">De ton sein fit jaillir une source écumante</div> - <div class="vers">Et ta voix était triste, et ton âme charmante,</div> - <div class="vers">Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ivresse ou <ins id="cor_8" title="désepoir">désespoir</ins>, enthousiasme ou langueur,</div> - <div class="vers">Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente;</div> - <div class="vers">Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante</div> - <div class="vers">Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue,</div> - <div class="vers">Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,</div> - <div class="vers">Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes</div> - <div class="vers">Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement</div> - <div class="vers">Qu’une amante vint là jeter négligemment</div> - <div class="vers">Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.</div> -</div> -</div> - -<p>De M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner</div> - <div class="vers">Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines;</div> - <div class="vers">La plainte et le regret, le droit de pardonner,</div> - <div class="vers">Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> - L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé</div> - <div class="vers">Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières;</div> - <div class="vers">Car ton destin errant sans cesse fut gravé</div> - <div class="vers">Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ici, près de ta mère, il me semble te voir</div> - <div class="vers">Et tenant à son cœur, de si vive tendresse</div> - <div class="vers">Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir</div> - <div class="vers">De cet amour t’enveloppant de sa caresse.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">De la vie humble en son foyer de pauvreté,</div> - <div class="vers">Mais où déjà l’enfant qui serait un poète</div> - <div class="vers">Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été</div> - <div class="vers">Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier</div> - <div class="vers">Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles,</div> - <div class="vers">Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier</div> - <div class="vers">Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant</div> - <div class="vers">De la colombe en proie à sa plainte éperdue,</div> - <div class="vers">Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent,</div> - <div class="vers">Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">La voix, l’expansion des mots soufferts, criés</div> - <div class="vers">Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre,</div> - <div class="vers">Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés</div> - <div class="vers">Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!</div> -</div> -</div> - -<p>Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement -d’Alexandre Dumas:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Monsieur,</p> - -<p>«Je reçois <i>Félicité</i> et l’aimable mot qui l’accompagne. -Vous avez fait acte de justice en -ressuscitant ce poète charmant dans l’admiration -duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup -de vers de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Elle va -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -revivre sous le souffle d’un poète capable et digne -de la comprendre. Vous avez arboré là le drapeau -du sentiment, si honni par quelques-uns. -Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une -famille où l’on réchauffe sur son cœur les drapeaux -des vaincus pour les déployer au bon moment, -malgré la neige de la défaite.</p> -</div> - -<p>De M. Henri Rochefort:<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p> - -<div class="manuscr"> -<p>«J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence -sur Marceline Desbordes-Valmore, dont -j’admire depuis mon enfance le grand talent.»</p> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> -Londres. Janvier 94.</p> -</div> - -<p>Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«J’aurais bien voulu être des vôtres, car les -premiers vers que j’ai lus et retenus sont précisément -ceux de Marceline Desbordes. Attaché à -mon travail sans pouvoir me permettre un jour -de vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. -Tous mes regrets avec mes plus vives sympathies.»</p> - -<p class="ralign">«<span class="smcap">Henri Rochefort.</span>»</p> -</div> - -<p>De M. Catulle Mendès:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Mon cher poète,</p> - -<p>«Je vous remercie d’avoir songé à me convier -personnellement à la fête triomphale de la chère et -grande Marceline; je vous félicite du succès de -l’effort que, tout seul, vous avez fait pour elle, et -puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez -compter sur ma présence.—Mais ce que je dirai -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -ne sera point de moi; je sollicite la joie et la gloire -de lire l’admirable page que Charles Baudelaire a -consacrée à Desbordes-Valmore; cette lecture, je -crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre belle -fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre -pour la glorification publique de Marceline, son -culte intime n’avait du moins jamais été aboli dans -l’âme des poètes de l’âge précédent.</p> - -<p>«Recevez encore, mon cher poète, mes plus -vives félicitations.»</p> -</div> - -<p>De M. Paul Bourget:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Je reçois, cher ami, l’invitation que vous -m’avez gracieusement fait envoyer.</p> - -<p>«Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant -d’honneur à votre amour des lettres assez de ciel -bleu pour qu’il y ait de l’azur autour du buste de -Marceline.»</p> -</div> - -<p>De Georges Rodenbach, un des plus tendres -fervents de cet autel privilégié, ces lignes datées -de Knocke-sur-Mer, par Bruges:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Mon cher ami,</p> - -<p>«Tout chagrin en pensant que vous serez avec -Elle, lundi, et que je serai loin d’elle et de vous. -La distance est grande qui nous sépare ici. Je ne -pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému -avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, -et le restera, d’avoir intronisé et réalisé la canonisation -de la très grande sainte de l’art.</p> - -<p>«Dans le solitaire village de mer où je viens -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -travailler, l’été, j’irai dimanche entendre la messe -pour Elle, une de ces messes de campagne où il y -a des sanglots d’orgue et des voiles blancs de congréganistes -en procession dans le cimetière. Et -ces choses seront tout à fait elle-même! Et quand -l’hostie s’élèvera à la consécration, elle sera son -propre cœur, qui fut aussi de blancheur infuse -avec du sang dedans!</p> - -<p>«Donc, avec vous, de toute communion en notre -mère Marceline.»</p> -</div> - -<p>De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de -M<sup>me</sup> Valmore, qui trouvait chez un antiquaire le -carnet de voyage dont j’ai parlé:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Monsieur et cher confrère,</p> - -<p>«Je vous remercie de m’avoir envoyé votre -clairvoyante étude sur la poésie de M<sup>me</sup> Valmore,—précieuse -nappe étendue sur ce que vous appelez -si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée -par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées -de pain bénit, tant d’admirables vers de ce -génie pathétique, objet de notre culte.—C’est -avec empressement que j’aurais joint, dimanche -prochain, mon modeste hommage à ceux, plus -éminents, que vous rassemblerez autour du monument -de l’immortelle femme.—Mais je suis retenu, -et ne pourrai, si l’<i>Echo de Paris</i> m’est favorable, -que m’associer de loin à la réalisation du noble -projet dont l’initiative vous honore.»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -De M. Gaston Deschamps:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Cher Monsieur,</p> - -<p>«Merci de votre aimable envoi. Les vers que -vous citez m’ont procuré de ravissantes délices. -J’aurais voulu pouvoir vous accompagner à cette -jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec vous -pour célébrer la mémoire de cette femme exquise<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> -Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante autorisation -des auteurs.</p> -</div> -</div> - -<p>Enfin, dans les frémissantes pages d’<i>Ultima</i>, cette -magnanime caresse d’Alphonse Daudet toute pleine -encore du dernier souffle de Goncourt: «Il n’est -question que du festival organisé par Montesquiou -en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, -et qui aura lieu demain à Douai. Marceline est -une ancienne amie de la famille; ma femme se -souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et -M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, fidèle à ce souvenir, était -retournée ce jour-là chez Marceline.</p> - -<p>Des présences si précieuses, de si éloquentes -absences ne rendent-elles pas surprenant et tout -au moins un peu arbitraire ce dernier trait de -M. Lemaître affirmant<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> «que les lettres de Marceline -et la découverte de son «malheur» -créèrent en quelque façon la beauté de ses vers».—Quoi! -ces vers que Lamennais admirait, que -Lamartine honorait, que Michelet adorait, que -Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve, -pour ne parler que des plus éminents, consacrait -le culte, ne devraient la <i>création</i> de leur beauté qu’à -de récentes investigations autour du nom d’un -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -séducteur dont c’est précisément le châtiment de -son indignité de demeurer éternellement ignoré et -innomé—ayant inspiré à celle qu’il trahit des -chants immortels?—A vrai dire, c’est M. Lemaître -lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, -parfois si équitables, toujours si judicieuses et si -brillantes «à partir quelquefois <i>du mauvais pied</i>». -Rectifions respectueusement: d’<i>une aile</i> un peu -divergente. -#/</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> -<i>Figaro.</i> Novembre 1896.</p> -</div> - -<p>A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de -nous faire</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Entrer sous son aile enflammée</div> - <div class="vers8">Où l’on entre par le tombeau...</div> -</div> - -<p>Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa -simplicité éloquente:</p> - -<p>«Moi, Angélique Maximin<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, servante de la -famille Valmore, propriétaire de sa sépulture, je -déclare en faire le don, avec l’abandon de tous mes -droits, de mon plein gré, et sur mon personnel, -désir exprimé, à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, -pour assurer, dans le présent et -dans l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité -de cette tombe.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> -Voir le <a href="#ps3">P. S. 3</a>, à la fin du volume.</p> -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">II<br /> -<span class="smcap">A Madame S. Pozzi.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_85"> - -<h2>LE DIEU<br /> -<span class="smcap cs7">(Leconte de Lisle.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="ralign cs9">Lumière, où donc es-tu?<br /> -<span style="padding-right: 2em;">peut-être dans la mort.</span></p> - -<p class="ralign cs9"><span class="smcap">Leconte de Lisle.</span></p> - -<p class="sep2">A l’auguste émotion que nous communiquaient, -hier, ces tragiques nouvelles: «Leconte de Lisle -se meurt! Leconte de Lisle est mort!» se mêlent -aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je -me remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles -de Louveciennes, une autre visite que je -fis au Maître, quelques semaines passées. Il était -déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, -dans le cabinet de travail du boulevard Saint-Michel, -il s’écriait en m’apercevant: «Mon ami, -c’est un moribond que vous venez voir.»</p> - -<p>Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation -s’animant, toujours pleine de traits et de saillies, -avec pourtant quelque chose d’atténué par la douleur -et où l’amertume fondait en de la mélancolie, -on ne pouvait tenir le grand malheur pour si -menaçant; et les plus proches croyaient encore à -quelque mal qu’un changement d’air pouvait -enrayer, que la paisible et radieuse campagne allait -attendrir et mettre en fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il -pas encore l’illusion, il y a une semaine, -quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée, -retrouver un peu de santé dans l’historique -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -et paisible asile qui avait été la résidence de Fanny?</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Oui, le mal éternel est dans sa plénitude!</div> - <div class="vers">L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.</div> - <div class="vers">Salut, oubli du monde et de la multitude!</div> - <div class="vers">Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!</div> -</div> - -<p>Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient -plus, hélas! l’une, qu’offrir ses fleurs; les autres, -que se répandre devant l’illustre cercueil que nous -saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce -banc de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont -l’auteur des <i>Poèmes barbares</i> nous parlait avec -émotion, ne reçut point de visite d’adieu. Et le banc -de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait -choisie pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique -à ces mémorables ombrages.</p> - -<p>Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le -souvenir nous revient de celle de Victor Hugo, -que nous eûmes le douloureux bonheur de contempler -ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, -une différence nous frappe: la même qui -distingue le génie et l’existence des deux poètes.</p> - -<p>La première chambre, avec son damas rouge, -ses gerbes de fleurs et de palmes, disait les grandes -luttes et les victoires retentissantes; l’autre, plus -froide et plus nue, parle de l’art unique dominant -une vie calme. Deux élus sanctuaires où deux -augustes fronts s’endormirent, desquels deux grandes -âmes se sont envolées.</p> - -<p>«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient -de ce digne remerciement de Leconte de -Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et unique, -lors d’une première présentation à l’Académie, -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -assurait déjà le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu -glorieux, et de l’honneur qui lui serait réservé -d’occuper sous la coupole la sublime place -d’Olympio.</p> - -<p>Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler -le magnifique rôle de Leconte de Lisle dans -nos lettres françaises; son nom en tête des Parnassiens, -devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, -Heredia, Mendès. Ces détails ont été et -seront commentés savamment entre maintes circonstances -biographiques et bibliographiques.</p> - -<p>J’en veux relever un seul. «On n’aime une -femme que pour un détail,» nous disait un subtil -amoureux des rousses. En devrait-on dire autant -des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. -Néanmoins, vain ou odieux pour le profane, tel -détail enchante souvent ou instruit le lecteur sagace. -Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, -parmi le texte français, qui, dans les impeccables -Traductions du Maître, exaspéra les lecteurs de -Bitaubé, et qui constituait véritablement une -révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme -par la mise au point, dans leur atmosphère -et dans leur lieu, des poèmes homériques, -avec la seule magie de ces noms restaurés, dont -les sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, -quand leur inepte et arbitraire traduction -avait embourgeoisé les héros antiques jusqu’à leur -donner des faux airs du ménage Dacier! De -même pour les appellations de cités, dont le travestissement -d’un langage dans un autre (comme -pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais -un légitime sujet d’étonnement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement -dans cette silencieuse chambre mortuaire, -c’était ce trait si caractéristique de la maîtrise et -de la carrière de Leconte de Lisle, l’<i lang="la" xml:lang="la">Odi profanum</i>. -Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si -frappant. Le merveilleux dédain qui rompait de -plis amers la courbe de l’arc de la bouche si belle, -dans ce masque puissant où la malice de Voltaire -s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la -rancune ancienne de longues heures impardonnées -d’une incompréhension qui ne pouvait pas finir?—La -gloire de Leconte de Lisle était de la famille de -celle de Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un -autre grand méconnu, a si bien dit que le public -s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y -aller voir.</p> - -<p>«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire -des choses que personne ne comprend!» Je me -souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle -ce propos familier, qui révélait ses tristesses -secrètes. Entre la génération qui le trouvait abstrus -et celle qui lui eût volontiers reproché d’être trop -simple, il n’y avait pour goûter et ressentir vraiment -son œuvre admirable, si pleine de puissance -et de ce charme dont seuls le pourraient croire -dénué ceux qui n’auraient pas lu la <i>Vérandah</i>, le -<i>Sommeil de Leïlah</i> et tant d’autres délicieuses pièces, -que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait -à évoquer et dont il nous conseillait de rechercher -uniquement l’estime.</p> - -<p>Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des -foules, qu’il eût sans doute rêvées plus réceptives, -ne le pouvait laisser sans de graves nostalgies, -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux -modernes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,</div> - <div class="vers">Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,</div> - <div class="vers">Châtrés dès le berceau par le siècle assassin</div> - <div class="vers">De toute passion vigoureuse et profonde.</div> -</div> - -<p class="noind">ou qu’il consolait dans ses splénétiques <i>fiat nox</i>, et -tant de douloureux appels à la mort et à l’oubli.</p> - -<p>Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans -le passé une grande figure en laquelle incarner la -tristesse de ce somptueux et amer poète, ne serait-ce -point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred -de Vigny (dont, soit dit en passant, Leconte de -Lisle aimait à rappeler de distingués traits dans -ses brillantes causeries, auprès d’intéressants récits -sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)—un Moïse -empli de lassitude découragée faite de pitié et de -mépris, en face de la <i>Terre promise</i> du succès facile -et de la popularité banale, là où il eut rêvé l’appréciation -consciente et le couronnement passionné;—et -lui chantant son renoncement volontaire -et son splendide adieu dans le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i> des -<i>Poèmes antiques</i>.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude,</div> - <div class="vers">Courbé sous le fardeau des ans multipliés,</div> - <div class="vers">L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude,</div> - <div class="vers">Se retourne pensif vers les jours oubliés.</div> - <img class="vwidth" src="images/vdots.jpg" alt="" /> - <div class="vers">Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!</div> -</div> - -<p>Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour -ensoleiller de suprêmes affres, et ses bras sacrés -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de couronne -et en guise de tombeau.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,</div> - <div class="vers">Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;</div> - <div class="vers">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,</div> - <div class="vers">Et rends-nous le repos que la vie a troublé!</div> -</div> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">III<br /> -<span class="smcap">A Maurice Barrès.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_93"> - -<h2>PAUVRE LELIAN<br /> -<span class="smcap cs7">Paul Verlaine.</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, -autant d’honneur à l’âme indépendante de Cervantès -que de honte au ministre des faveurs -royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet -homme illustre, tandis qu’une foule d’obscurs -beaux esprits touchaient des pensions qu’ils -avaient mendiées en prose et en vers. On raconte -qu’un jour Philippe III, étant au balcon de son -palais, aperçut un étudiant qui se promenait, un -livre à la main, sur les bords du Manzanarès. -L’homme au manteau noir s’arrêtait à toute minute, -gesticulait, se frappait le front avec le poing -et laissait échapper de longs éclats de rire. Philippe -observait de loin sa pantomime:</p> - -<p>—Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit -<i>Don Quichotte</i>.</p> - -<p>Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la -pénétration royale avait deviné juste, et revinrent -annoncer à Philippe que c’était bien le <i>Don Quichotte</i> -que lisait l’étudiant en délire. <i>Mais aucun -d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait -l’auteur de ce livre si populaire et si goûté.</i>»</p> - -<p>Une autre anecdote rapporte que le 25 février -1615, l’archevêque de Tolède vint rendre visite à -l’ambassadeur de France. Des gentilshommes -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -français «aussi courtois qu’éclairés et amis des -belles-lettres» parlèrent alors au chapelain du -cardinal évêque, le licencié Francisco Marquez de -Torrès, qui conte l’histoire—des ouvrages de -Miguel de Cervantès.</p> - -<p>Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation -adressée à ces jeunes gens de visiter l’auteur se -vit accueillie «avec mille démonstrations de désir». -Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa -profession et sa fortune; et plus encore d’étonnement -d’apprendre qu’il était «vieux, soldat, gentilhomme -et pauvre».</p> - -<p>—Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, -l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme.</p> - -<p>—Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, -relevant cette pensée, reprit avec -beaucoup de finesse: «<i>Si c’est la nécessité qui l’oblige -à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, -afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse -riche le monde entier.</i>»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles -écoulés, l’histoire de Paul Verlaine, le <i>Pauvre -Lélian</i> qui s’était composé lui-même cette euphonique -et véridique anagramme de son nom, posée -sur lui comme le <i>pas de chance</i> de l’Infortuné cité -par Baudelaire. «Existe-t-il donc, ajoute le poète, -une providence diabolique qui prépare le malheur -dès le berceau, qui jette avec préméditation des -natures spirituelles et angéliques dans des milieux -hostiles, comme des martyrs dans les cirques? Y -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées -à marcher à la mort et à la gloire à travers -leurs propres ruines?»</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,</div> - <div class="vers">Peuple ingrat?...</div> -</div> - -<p>Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey -d’Aurevilly, de Villiers d’Adam, de Verlaine, -ébranleront-ils un jour les cœurs en frappant les -yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus -ou moins inconscients, procréeront-ils une génération -de <i>satisfaits</i> ingénieux et cordiaux qui -désarment eux-mêmes leurs propres cruelles -épreuves par la compréhension sensible et efficace -des misères d’un supérieur autrui, d’un -prochain de génie et de ses détresses sublimes? -Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus -de préoccupations de la famille humaine, et de -réhabiliter, entrecouper pour le moins leurs féeries -et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et -impériaux calvaires, et de la visite à de certains -grabats où des être géniaux agonisent.</p> - -<p>L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le -dernier soupir des <i>Fêtes galantes</i>; poète qui, par -un miracle d’anomalie et par les douze cents -tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis -et d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet -des vains aveux et le rosaire des baisers roses, -s’ébruiter toute la musique des harpes en vernis de -Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser -en précise et harmonieuse vapeur toute la -grâce ensemble nerveuse et poupine, maniérée et -mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène -et Clitandre, Cydalise et Tircis; toute la population -en saxe, criblée de mouches, pailletée d’affiquets -et de fanfreluches, des indifférents et des bergers -aux miroitantes cassures du satin de leurs armures -délicates, dont le poète a synthétisé l’élégante -afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine, et -bien spécialement en cette petite pièce:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Les donneurs de sérénades</div> - <div class="vers7">Et les belles écouteuses</div> - <div class="vers7">Échangent des propos fades</div> - <div class="vers7">Sous les ramures chanteuses!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">C’est Tircis et c’est Aminte,</div> - <div class="vers7">Et c’est l’éternel Clitandre,</div> - <div class="vers7">Et c’est Damis qui pour mainte</div> - <div class="vers7">Cruelle fait maint vers tendre.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Leurs courtes vestes de soie,</div> - <div class="vers7">Leurs longues robes à queue,</div> - <div class="vers7">Leur élégance, leur joie</div> - <div class="vers7">Et leurs molles ombres bleues</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers7">Tourbillonnent dans l’extase</div> - <div class="vers7">D’une lune rose et grise...</div> - <div class="vers7">Et la mandoline jase</div> - <div class="vers7">Parmi les frissons de brise.</div> -</div> -</div> - -<p>Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil -faste que le mourant d’hier avait, ces derniers -temps, instauré dans son exigu logis la touchante -et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau -son mobilier si modeste? Tout y passait, pincettes -et chaises, serrure et cordon de sonnette.</p> - -<p>Et parmi le bariolage de quelques bégonias en -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -carton, les nuances douces des balais à confetti, -les taches crues d’autres souvenirs de carnaval, -entre tout le jardin des Hespérides des oranges -du jour de l’An sur des tasses retournées, le mirage -lui revenait des pavanes de muguet aux relents -de bergamote.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine -qu’on ne saurait énumérer en un revenez-y -rapide: le <i>mystique</i>, celui qui clamait lundi dernier -devant nous, en un élan de pieux amour, la -religieuse invocation:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8"><i lang="la" xml:lang="la">Tantus labor non sit cassus!</i></div> -</div> - -<p class="noind">et le <i>désolé</i>, dont ces exquises petites strophes -résument toute l’essence:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers4">Les sanglots longs</div> - <div class="vers4">Des violons</div> - <div class="vers4">De l’automne</div> - <div class="vers4">Blessent mon cœur</div> - <div class="vers4">D’une langueur</div> - <div class="vers4">Monotone.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers4">Tout suffocant</div> - <div class="vers4">Et blême quand</div> - <div class="vers4">Sonne l’heure,</div> - <div class="vers4">Je me souviens</div> - <div class="vers4">Des jours anciens</div> - <div class="vers4">Et je pleure</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers4">Et je m’en vais</div> - <div class="vers4">Au vent mauvais</div> - <div class="vers4"><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> - Qui m’emporte,</div> - <div class="vers4">De çà, de là</div> - <div class="vers4">Pareil à la</div> - <div class="vers4">Feuille morte.</div> -</div> -</div> - -<p>Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce -poignant désarroi d’existence, le cœur d’excellent -et pur aloi qu’était Verlaine, «<i>l’âme enfantine</i>» -qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, -non contaminée par les douloureuses voies -traversées.</p> - -<p>Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient -une parcelle tendrement chantante. Verlaine -l’écrivit pour la duchesse de Rohan<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> qui en -possède le manuscrit,</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais</div> - <div class="vers">J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense.</div> - <div class="vers">Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais,</div> - <div class="vers">Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Je revois le clocher que je n’ai vu jamais.</div> - <div class="vers">—O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse,</div> - <div class="vers">A travers ce brouillard épais où je rimais,</div> - <div class="vers">La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin.</div> - <div class="vers">Tel, innocent, autour du parc de Josselin</div> - <div class="vers">Un berger contemplant la nuit tout étoilée.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson</div> - <div class="vers">Fût autrefois maître et seigneur de la vallée</div> - <div class="vers">S’en va paisiblement en chantant sa chanson.</div> -</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> -Le 22 novembre 94.</p> -</div> - -<p>Je me souviens parmi des lettres, et des -lettres reçues de lui, d’une entre autres, toute -spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -la lecture irritée de quelque anodine malice à -mon endroit que lui attribuait certaine feuille. -Message aussi émouvant et attendri que celui des -deux amis de La Fontaine<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu.</div> - <div class="vers">J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru,</div> - <div class="vers8">Ce maudit songe en est la cause.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> -Voir le <a href="#ps1">P.-S.</a> à la fin du volume.</p> -</div> - -<p>Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier -mot de Verlaine prononcé peu d’heures avant de -mourir, mot mystérieux et oraculaire, éclairé déjà -du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une -fois de plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.</div> -</div> - -<p>Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste -significatif caractérisé par l’expression antique -«<i lang="la" xml:lang="la">Stragulæ vestis plicaturas</i>» et il murmura ces -mots, comme écartant de dessus son lit un trop -lourd faix invisible: «<i>Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!</i>»</p> - -<p>Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes -pour lui dans le présent; combien et de toujours -plus belles à venir, en immarcessible laurier, et de -véritables immortelles!</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre -poème qui suit, dont le feston devait enguirlander -un <i>tombeau</i> du Poète. Ce volume n’a pas paru; et -sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -n’était pas double. C’est donc de mémoire que -j’en rassemble les bouquets épars, pour les disperser -de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant -d’une chère Mémoire:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Tous les Masques, les Mezzetin,</div> - <div class="vers">Les Trivelin, les Scaramouche,</div> - <div class="vers">Cydalises à l’œil mutin,</div> - <div class="vers">Une mouche au coin de la bouche,</div> - <div class="vers">Tous les bleus bergers de Watteau</div> - <div class="vers">Avec leur rose châtelaine</div> - <div class="vers">Ont drapé de noir leur bateau</div> - <div class="vers">Et mènent le deuil de Verlaine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Tous les Tircis et les Myrtil,</div> - <div class="vers">Les Clitandres et les Clymènes</div> - <div class="vers">Avec leur fraîcheur de pistil,</div> - <div class="vers">Les inhumains, les inhumaines</div> - <div class="vers">Ont mis un crêpe à leur chapeau</div> - <div class="vers">Et pleurent comme Madeleine,</div> - <div class="vers">Car sous leur galant oripeau</div> - <div class="vers">Ils pleurent l’âme de Verlaine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il les avait faits si polis</div> - <div class="vers">Sous le bleuté de leur quinconce;</div> - <div class="vers">Il les avait peints si jolis</div> - <div class="vers">Sous le jabot qui les engonce;</div> - <div class="vers">Nul azur ne les rendra plus,</div> - <div class="vers">Nul carmin, que d’ombre vilaine...</div> - <div class="vers">Leurs zinzolins sont révolus</div> - <div class="vers">Ils pleurent sur l’art de Verlaine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Et les Cupidons potelés</div> - <div class="vers">Qui semblent des bouquets de roses,</div> - <div class="vers">Et les palombes dételés</div> - <div class="vers">Du chariot des Cypris moroses,</div> - <div class="vers">Mignonnement endoloris</div> - <div class="vers">Avec leur plume de pleurs pleine,</div> - <div class="vers">Pleurent Chloé, pleurent Chloris,</div> - <div class="vers">Pleurent sur le cœur de Verlaine!</div> -</div> -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">IV<br /> -<span class="smcap">A Léon Daudet.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_103"> - -<h2>L’AÈDE<br /> -<span class="smcap cs7">(Frédéric Mistral.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui -mire en son cours, chantant et nuancé, des rives -sinueuses et fleuries, des sites peuplés et gazouillants, -un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, -de rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps -de poésie, d’instinct plutôt brumeuse et languide, -la plus distincte caractéristique de cette Muse de -Mistral: <i>la lumière et la joie</i>. Lui-même, le poète, -l’a bien exprimé dans sa chanson des <i>Bons Provençaux</i>, -dont j’interprète librement ce couplet:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers7">Quand le mois de mai fleurit,</div> - <div class="vers5">Tout brûle de vivre.</div> - <div class="vers7">Et quand le soleil sourit,</div> - <div class="vers5">Qui ne s’en enivre?</div> - <div class="vers7">Nous autres, bons Provençaux,</div> - <div class="vers7">Soyons les joyeux oiseaux</div> - <div class="vers5">De la <i>soleillade</i></div> - <div class="vers5">Et de la Maïade.</div> -</div> - -<p>Et ailleurs:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Dix fois sur onze,—il me semble que les morts ont—moins -de vieillesse—que les vivants d’aujourd’hui.—Car, dans tout -son orgueil,—le siècle meurt d’ennui;—et, sans les jeunes -filles—que largement nous donne—le bienfaiteur divin,—la -joie prendrait fin.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale -des grands poèmes de ce trouvère, comme d’un -beau paysage crépitant et criblé de clartés, à l’heure -de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait -parfois leur chantre à un Wagner sans -trouble, dont <i>Mireille</i> serait le Lohengrin et <i>Nerto</i> -les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du maître -de Bayreuth, le retour du <i>Leitmotiv</i>, l’art des énumérations -familières et joyeuses, de noms ou de -choses, l’instrumentation harmonieuse des voix -simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises, -dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste -et sublime sur la survie de l’amour des âmes, aux -transports sensuels<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> -<i>Calendal</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, Str. 62.</p> -</div> - -<p>Son goût descriptif de la nature, ses retours aux -souvenirs d’enfance<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> l’apparentent souvent aussi -à l’admirable Valmore, à cette différence près, des -perles du rire qu’il égrène en de méridionaux -paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait -du collier, perpétuellement défilé, de ses -intarissables larmes.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> -<i>Les Iles d’or: Rancœur.</i></p> -</div> - -<p>Et, plus près, moins sans doute en influence -qu’en rapport d’esprit et contagion de pensée, -simultanée matérialisation d’idées en divers cerveaux, -voici, entre autres, deux curieuses similitudes.</p> - -<p>De Mistral (<i>Nerto</i>):</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Dans le château étaient sept salles</div> - <div class="vers8">Où les sept démons capitaux</div> - <div class="vers8">Pouvaient battre l’aile à leur aise,</div> - <div class="vers8">Princes des sept péchés mortels.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -De Verlaine:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Dans un palais soie et or, dans Ecbatane,</div> - <div class="vers">De beaux démons, des Satans adolescents,</div> - <div class="vers">Aux sons d’une musique mahométane</div> - <div class="vers">Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.</div> -</div> - -<p>On a goûté, non sans raison, le <i>Couplet des -cheveux</i>, dans le Pelléas et Mélissande de M. Mæterlinck. -Relisez, dans le cinquième chant de <i>Nerto</i>, -les adieux de <i>la Nonne</i> à sa chevelure.</p> - -<p>Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui -requerrait bien des pages, que de pittoresques et -poétiques expressions au cours de l’œuvre du -chantre de Maillane: cette <i>volée d’évêques</i> au mariage -du roi; et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants -<i>qui jouent aux barres parmi les sépultures</i>. -Puis <i>la colonnade à front divin</i>—<i>de cette forêt qui -embaume</i>—et <i>lui tisse un manteau de calme</i>, qui -nous mène au magnifique morceau sur les arbres -sacrilègement émondés, que dut tant admirer -Michelet, avocat de la même cause de nature dans -sa <i>Montagne</i>.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Eux, solennels chalumeaux—que l’air, à plein gosier—fait -chanter comme des orgues,—eux, riches et bons, qui versent -la fraîcheur et l’ombre—depuis des ans qui ne se nombrent,—eux, -chevelure sombre—de la terre, et parrains des sources et -des fontaines...—Laissez-les vivre!</p> -</div> - -<p>Quel autre poème que <i>La Mort du loup</i> se pourrait, -par exemple, comparer à la fin du <i>Vieux -Moissonneur</i>, qui, debout dans son blé et mûr -comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché -avec ses épis en un coup de faux aveugle et imprudent?... -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -Le vieux moissonneur, <i>mourant et mutilé</i>, -qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de -là-haut,—voyant le froment mûr, fait sa moisson.—Allons, -adieu! moi, je m’en vais tout doucement...—Puis, -enfant, quand vous transporterez -la gerbe sur la charrette,—emportez votre chef -avec le gerbier.»</p> - -<p>Et le <i>Blé lunaire</i>, cette ballade à la lune, sans le -vif esprit de celle de Musset, combien n’est-elle pas -plus exquise! Voici,—non certes une version, -mais une interprétation de cette enchanteresse -mélopée, intraduisible au cours berceur de ses -deux rimes, tour à tour paresseuses et cristallines:</p> - -<div class="poem"> -<div class="vers4">LE BLÉ LUNAIRE</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune mi-pleine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">On entend au loin</div> - <div class="vers5">L’onde qui gazouille,</div> - <div class="vers5">Tourbillonne et mouille</div> - <div class="vers5">Le tour du moulin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune limpide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Le rieur ruisseau</div> - <div class="vers5">Reflète la lune</div> - <div class="vers5">Qui, dans la nuit brune</div> - <div class="vers5">Jette un blanc réseau.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune sereine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5"><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> - Dans les arbres verts</div> - <div class="vers5">Folâtrent les lièvres;</div> - <div class="vers5">Et, sur les genièvres,</div> - <div class="vers5">Sifflent les piverts.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune rapide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Du lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Dressée au déclin</div> - <div class="vers5">De sa noire borne,</div> - <div class="vers5">La chouette morne</div> - <div class="vers5">A l’œil cristallin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune lointaine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Les chauves-souris</div> - <div class="vers5">Font leur promenade;</div> - <div class="vers5">A la cantonade</div> - <div class="vers5">Les chiens font leurs cris.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune candide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Caha et cahin,</div> - <div class="vers5">Un charretier passe,</div> - <div class="vers5">Qui court vers la place</div> - <div class="vers5">Ou vient du ravin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune hautaine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Le vieillard grognon</div> - <div class="vers5">Ou la pauvre vieille,</div> - <div class="vers5">Dans l’âtre sommeille</div> - <div class="vers5">Sous son lumignon.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> - <div class="vers5">La lune pallide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Neuf heures! clin! clin!</div> - <div class="vers5">A l’horloge sonnent.</div> - <div class="vers5">Les grillons l’entonnent</div> - <div class="vers5">Sur leur fifrelin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune d’or pleine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Sur un front charmant</div> - <div class="vers5">Se glisse une mante</div> - <div class="vers5">Parmi la tourmente</div> - <div class="vers5">Au long sifflement.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune rigide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Un beau garçonnet,</div> - <div class="vers5">Grand agneau qui bêle,</div> - <div class="vers5">A pris de la belle</div> - <div class="vers5">Le bras mignonnet.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune incertaine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Ce gentil lutin</div> - <div class="vers5">Et cette coureuse</div> - <div class="vers5">Sur la pente heureuse</div> - <div class="vers5">Errent au lointain.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune frigide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> - <div class="vers5">Le doux aparté</div> - <div class="vers5">Glisse en courbes molles,</div> - <div class="vers5">Sous des lucioles,</div> - <div class="vers5">La pâle clarté.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Et la lune vaine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">C’est ainsi que l’on</div> - <div class="vers5">Cueille, sous la brune,</div> - <div class="vers5">Le blé de la lune</div> - <div class="vers5">A plein corbillon.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune livide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">L’amour nouvelet,</div> - <div class="vers5">A la belle étoile</div> - <div class="vers5">Met, au lieu de voile,</div> - <div class="vers5">Sa peau d’agnelet,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune sereine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Mais le vin d’œillet</div> - <div class="vers5">Que sa main nous tire,</div> - <div class="vers5">Quand la lune vire,</div> - <div class="vers5">Devient aigrelet.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune perfide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Le jeune câlin</div> - <div class="vers5">Dans l’ombre s’esquive,</div> - <div class="vers5">La belle pensive</div> - <div class="vers5">S’en revient de loin.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5"><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> - Et la lune reine</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Sa laine.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">Et l’esprit malin</div> - <div class="vers5">Que la nuit enchante</div> - <div class="vers5">Au fond de la sente</div> - <div class="vers5">Rit comme un poulain.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers5">La lune languide</div> - <div class="vers2">Dévide</div> - <div class="vers2">Son lin.</div> -</div> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de -ces dieux auxquels on peut dire: Que leur volonté -soit faite! La question en elle-même n’existe guère. -Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre. -Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que -l’auteur des <i>Poèmes Saturniens</i> déclare ne pas -aimer:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers10">... Fi de l’aimable et fi de la lie!</div> - <div class="vers10">Et je hais toujours la femme jolie,</div> - <div class="vers10">La rime assonante et l’ami prudent.</div> -</div> - -<p>Plusieurs qui y excellent ont supérieurement -enseigné d’exemple (et bien que leurs vers réguliers -me semblent préférables), qu’on pouvait produire -de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses -idées, aux images neuves, aux vers précieux, -sans toujours les rimer. Et, si je leur adressais un -reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois. -Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer -jamais qu’à rimer de temps à autre. Mais une -expresse loi n’est-elle pas désirable et nécessaire? -Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est -après une série de rimes. De même, l’oreille -<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -exercée par une suite d’assonances se sentira -blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.</p> - -<p>Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, -précisément, prétendent libérer par l’extension des -moyens, les idées soi-disant emprisonnées dans les -moules des formes trop familières, les <ins id="cor_9" title="percursions">percussions</ins> -de sonorités trop prévues.</p> - -<p>Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe -en fait foi:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Point de contraintes fausses!</div> - <div class="vers6">Mais que, pour marcher droit,</div> - <div class="vers2">Tu chausses,</div> - <div class="vers6">Muse, un cothurne étroit.</div> -</div> - -<p>Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer -la monotonie du tour de roue de la -Fortune ramenant <i>le mode</i> rejeté tout comme <i>la -mode</i> condamnée: et l’indigence de prosodiques -innovations consistant en la restauration, par leurs -disciples, de ce que les grands ancêtres poétiques -mirent tant de temps et prirent tant de peine pour -forger: l’<i>élision</i> et la <i>rime</i>.</p> - -<p>La suppression de cette dernière me semble -réservée, ainsi qu’elle le peut faire, à exprimer -occasionnellement et selon sa durée, un trouble -momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces -cas spéciaux, les plus réussis des poèmes sans -rimes offriront toujours trop de ressemblance avec -ces traductions littérales et linéaires, telles que -celles du <i>Palais hanté</i>, dans la maison Usher de -Poë<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> -Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués -plus haut des deux poètes Mistral et Verlaine.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet -de la rime, au sentiment de Jacques Peletier, dont -M. Alphonse Daudet nous scandait, l’autre soir, -expressivement, la jolie pièce de <i>l’Alouette</i>: «Il -faut—profère gentiment ce poète du XVI<sup>e</sup> siècle—que -je dise cela de moi, que j’ai été celui qui -plus ai voulu rimer curieusement,—et suis content -de dire <i>superstitieusement</i>. Mais ainsi est-ce que -jamais propriété de rimes ne me fit abandonner -propriété de mots ni de sentences.» N’est-ce pas -concluant et bien dit?</p> - -<p>J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline -Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait -de cette beauté trop prisée, que le lieu commun -est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou -le charme de vaincre cette période de profanation, -et le voilà promu lieu éternel?»</p> - -<p>Et quand Verlaine, dans sa <i>Fête galante</i>, écrit «au -pâle clair de lune <i>triste</i> et <i>beau</i>», ne rend-il pas, de -par le choix et la place, à ces trois épithètes, tout -le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?</p> - -<p>Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, -ne gâte rien à la rime.</p> - -<p>Quelle meilleure preuve que le surprenant et -délicieux poème de M. Dierx, un des plus parfaits -poètes de ce temps et de bien des temps? Je veux -dire <i>l’Odeur sacrée</i>, pièce prosodiée, ainsi qu’un -chant de Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une -loi et un jeu de prouver et trouver les souplesses -de notre langue, et son pouvoir, de par l’allitération -(naïvement et souvent niaisement reprochée -à de plus audacieux), de babiller en dactyles et -s’alourdir en spondées, lutter enfin avec le latin et -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -finalement l’emporter sur lui, et non sans l’avantage -triomphant des tintinnabulantes rimes.</p> - -<p>Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire -qu’elles ne font que <i>des écoliers</i>, et que les vrais -maîtres sont les esprits avant tout conscients et -respectueux des trésors acquis par un langage et -par un art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre -en question et de troubler de fond en comble, se -contentent de joindre un jonc de plus à la Syrinx, -et de faire moduler à la gamme éternelle un -accord jusque-là inentendu et d’une plus ineffable -mélodie.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">V<br /> -<span class="smcap">A la princesse de Brancovan.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_117"> - -<h2>ROSES PENSANTES</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Je ne connais guère les vers de celle qui fut la -belle M<sup>me</sup> Emile de Girardin—et surtout l’étincelant -vicomte de Launay; car c’est bien principalement—je -dirais presque uniquement, s’il n’y avait -la célèbre <i>Joie fait peur</i>—sous le pimpant habit -de ce courriériste sémillant que la postérité, qui -fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et -compose la figure définitive d’un écrivain de ceux -de ses traits qui ont le mieux assuré sa conquête, -nous conserve le souvenir de cette superbe Delphine.</p> - -<p>Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que -trahit lourdement le massif buste du Théâtre-Français, -et sur laquelle ne nous édifie pas beaucoup -mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de -Versailles, concourut à cette première manière, -ratifiée elle-même par un sacre collectif de tous les -maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées -de cette Aurore.</p> - -<p>Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance -avec Victor Hugo, l’amitié de Balzac, qui -lui confia, dit-on, la composition de quelques-uns -des vers de Rubempré, dans <i>Les Illusions perdues</i>—(et -jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)—complètent -pour nous la fulguration de cette -auréole, sous laquelle notre confiante mémoire -aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -moisson, les yeux que son amie Valmore—une -vraie Muse, celle-là!—fait se rouvrir éternellement -dans ces deux nobles vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,</div> - <div class="vers">Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.</div> -</div> - -<p>Les vers de Rubempré sont, comme il convient à -ce bellâtre sans génie, emphatiques et médiocres. -Il est probable que la finesse enjouée de Delphine -Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se -plut à les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, -l’impeccable Gautier, intraitable en matière prosodique, -et qui ne pouvait recevoir une telle amicale -commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, -non d’ironie, mais de perfection, se montra traître -à l’intention de l’auteur en attribuant à l’amant -d’Anaïs l’admirable sonnet de <i>La Tulipe</i>, dénué de -rapport avec le caractère et le talent du poète -angoumoisin, qui n’aurait pu composer un tel -poème sans infliger concurremment une tout autre -allure à sa propre destinée.</p> - -<p>Un malin rire avait de bonne heure dominé, -sinon vaincu, la poésie, au moins sous sa forme -pathétique, en cette nature malicieuse. J’en offre -pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du -comte de Maillé, l’homme éminent dont la belle -adolescence se montra valeureusement éprise d’idéal, -au point de rosser un de ses camarades qui -ne lui paraissait pas suffisamment enthousiaste de -l’auteur de <i>René</i>. Et la lutte prenait fin sous cette -apostrophe concluante du vainqueur à son adversaire -justement <i>tombé</i>: «Eh bien? L’admires-tu -maintenant?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme -qu’était alors M. de Maillé avait à son bras la -triomphante Delphine. Parvenus au seuil d’un salon -isolé que les invités se signalaient en une sorte -d’auguste effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement -vis-à-vis, près de celle qui avait été -Juliette Récamier—M. de Chateaubriand et -M. Ballanche, la belle promeneuse glissa dans -l’oreille de son cavalier devenu moins intraitable -sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège propos: -«Sortons de cet ossuaire!»—Dès ce soir-là Delphine -n’était déjà plus Corinne.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous -faut remonter pour trouver un pendant à la charmante -émotion que nous cause l’entrée en religion -littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes -je me glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, -en un passage qu’on me permettra de citer, cette -savoureuse éclosion, dans un essai publié le printemps -dernier: <i>Le quatuor des masques</i>. Il s’agissait -de quatre amateurs inconnus à mettre discrètement -en lumière, et que j’avais assortis sous les plumages -distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, d’un -cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli -de Musset, mais une Gourouli au roucoulement -plus suave. <i lang="la" xml:lang="la">Atavis edita regibus</i>, fille de poètes -et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les -princes des <i>Mille et une Nuits</i>, Saadi, Firdousi et -Hafiz. Comme une odeur d’<i>athergul</i> flotte sur ces -chants nourris de confitures de roses. Curieux et -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -parfaits, deux <ins id="cor_10" title="incomptabilités">incompatibilités</ins> qu’ils concilient, y -ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre -du mot expressif, du verbe coloré, du terme -savoureux, une précision et une propriété de langage -riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur -et qui sont l’apanage de cette jeune fille. -La plus chaste réserve en la plus noble ardeur, la -pudeur dans la passion les caractérisent encore.</p> - -<p>On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. -Je citerai donc, pour mémoire et pour l’honneur -d’en traiter le premier, un poème sur les parfums -qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le -célèbre fragment de la <i>Prière pour Tous</i> auquel on -puisse le comparer».</p> - -<p>Les sept poésies que vient de publier, cette fois -sous le véritable nom de leur auteur, devenu l’un -des plus illustres noms de notre aristocratie, loin -de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent -au contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants -cette fois vaincus et charmés, ce que ma trop succincte -annonciation leur avait paru offrir d’excessif.</p> - -<p>La première est la pénétrante évocation des parfums, -dont j’ai parlé:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,</div> - <div class="vers">Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!</div> -</div> - -<p>Et sur cette incantation les spirales montent, -brumeuses ou tièdes, opalines ou azurées: tendres -parfums printaniers; aigres relents automnaux -dans le silence un peu hostile des vieilles demeures -réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -senteurs vétustes. Et toute la litanie odorante des -cheveux aux aromes amoureux, du vin conseiller -d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris -cher, aux linges légers; du santal dont le satin -ligneux double et embaume les coffrets de l’Inde. -A travers ces soupirs délicats transpire la nature -tout entière: la terre détrempée, l’aire des moissons, -l’air des salines. Et c’est une alternance de -jeux forts et de jeux doux comme aux registres -d’un orgue:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,</div> - <div class="vers">Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.</div> -</div> - -<p>La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, -et jusqu’à cette fine odeur du thé dont la chanteuse -spirale s’évague vers le plafond, expire dans les -draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de -la jeune fille, ce cœur ardent et plaintif dont la -nature et l’hérédité ont fait</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Un vase d’Orient où brûle une pastille.</div> -</div> - -<p>L’invocation: <i>A une statuette de Tanagra</i> est -pleine d’une saveur antique:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Tes deux bras étendus éloignent les offenses;</div> - <div class="vers">Dans la coupe fragile et sûre de ta main</div> - <div class="vers">J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses</div> - <div class="vers">Répandant son parfum au fil de ton chemin.</div> -</div> - -<p>Les <i>Paysages</i> évoquent d’un rythme baudelairien, -d’ingénieuses comparaisons pour leurs successifs -états, leurs diverses parures. Les strophes à <i>Hébé</i> -sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -auguste enseignement et d’une langue divine comme -la démarche et le péplos même de la déesse:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Belle proie indocile ou molle du sommeil,</div> - <div class="vers">Toi que l’amour lutine et baise sur les joues</div> - <div class="vers">Si fort que ton visage en est encor vermeil,</div> - <div class="vers">Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.</div> -</div> - -<p>La <i>Mélancolie</i> est un site de Millet. Les <i>battements -dolents</i> de l’airain font fuir du clocher de l’église -en même temps que leur écho fait s’envoler du -cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon -de souvenirs.</p> - -<p><i>L’Invocation</i> aurait plu à Leconte de Lisle. Elle -respire son <ins id="cor_11" title="soufle">souffle</ins> païen et s’élève comme un de -ses plus célèbres poèmes contre</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La honte de penser et l’horreur d’être un homme.</div> -</div> - -<p>Elle redemande aux rustiques divinités toutes -les forces et toutes les grâces dont les bêtes émoussent -ou déçoivent tant de maux, intolérables pour -notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et -l’auteur de la <i>Mort du Loup</i> eût aussi goûté cette -exécratoire libation en sa boutade profonde.</p> - -<p>La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, -revêt la métaphysique de Sully-Prud’homme -d’une parure qui n’est pas sans faire penser à Léon -Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est -un cantique d’amour d’une grave et gracieuse -beauté, plein d’une intense ferveur, d’une digne -résignation préventive aux inévitables changements, -et qui se clôt sur un vers précédemment -cité, un vers exquis, une pensée égale:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Notre amour est le vase empli d’or et de nard</div> - <div class="vers">Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre;</div> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> - Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard</div> - <div class="vers"><i>Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre</i>.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Notre jeune ferveur et nos effusions</div> - <div class="vers">Iront grossir la somme inutile des choses...</div> - <div class="vers">Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions</div> - <div class="vers">Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!</div> -</div> -</div> - -<p>J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits -de la jeune femme poète, un crépuscule des -dieux qui eût dignement complété cette publication -dont la <i>Revue de Paris</i> a droit d’être fière. Un filial—et -sans doute cette fois héréditaire regret de la -grâce antique, déjà sensible dans la prière à la -statuette, dans les stances à la déesse de la Jeunesse, -et dans la païenne oraison aux dieux gardiens -de troupeaux—s’y accentue; et comme un -soupir de Virgile s’unit au souffle de Chénier dans -ce nostalgique élan vers</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.</div> -</div> - -<p>Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, -après la forte et farouche Ackermann, voici -surgir encore des Muses, à qui semble dévolu de -matérialiser le plus subtil, de proférer le plus -ineffable.</p> - -<p>Parmi elles, M<sup>me</sup> Edmond Rostand, cette rêveuse -et radieuse Rosemonde de qui Leconte de Lisle -admirait la riante beauté et dont il goûtait le sensible -accord—module sur ses introuvables -<i>Pipeaux</i> des notes ravissantes. L’épigraphe en -pourrait être le délicieux vers de Villiers de l’Isle -Adam:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Des roses pleines de rosée.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord -une confession à l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner -tous les innocents plaisirs goûtés avant sa -rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui -s’achève sur ce joli trait:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Pardon de toutes les années</div> - <div class="vers8">Où je ne te connaissais pas.</div> -</div> - -<p>Puis un testament poétique où la donation de -tant d’ingénus trésors de jeune fille, parmi lesquels</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Tous mes petits rubans de toutes les couleurs</div> -</div> - -<p class="noind">se couronne par cette clause:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.</div> -</div> - -<p>C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut -entendre moduler sur ses touchants pipeaux d’une -juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un accent -attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas -été des témoins de cette avant-dernière répétition -du Cyrano, au cours de laquelle le rôle de Roxane, -en l’absence de l’interprète, fut tenu par M<sup>me</sup> Edmond -Rostand; comme si les spectateurs incessamment -renouvelés de cette belle œuvre eussent -encore droit à cette illusion d’espérer le renouvellement -de cet incomparable prestige.</p> - -<p>Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà -son chant est digne de son nom, ce biblique nom -d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en hébreu: -grâce, amour, prière.</p> - -<p>Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en -<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -celui dont j’avais tout d’abord, pour mon poète, -alors mystérieux, élu la mystique allégorie? Mystique -et profane aussi, comme la double inspiration -de cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la -chanter, cette <i>Colombe</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,</div> - <div class="vers">Des vases transparents où le lilas se fane,</div> - <div class="vers">Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,</div> - <div class="vers">Des flacons de poison et d’essence profane.</div> -</div> - -<p>Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont -le vol parfume nos esprits, comme ces oiseaux -dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à travers -les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, -les blanches ailes imprégnées d’essences.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">VI<br /> -<span class="smcap">A Madame Ernest Hello.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_129"> - -<h2>L’APOTRE<br /> -<span class="cs7">(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="rhalf cs9"> -<p>L’ange de l’isolement frappe tout ce qui -s’élève.</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Ernest Hello.</span></p> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p class="sep2">Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello -appelait la <i>petite critique</i>, c’est de se récrier chaque -fois qu’une plume nouvelle s’exerce autour d’une -mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont l’œuvre -et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi -qu’on en dise, peu célèbres, œuvres parfois admirables -vraiment, presque inconnues, vers lesquelles -l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette -<i>charité intellectuelle</i> dont le noble écrivain que je -nommais tout à l’heure l’implorait en vain. Et ce -sont alors force quolibets, parfois insuffisamment -neufs et maigrement spirituels, à l’adresse du soi-disant -inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, -ne demande qu’à faire connaître et -apprécier davantage, en même temps que de nobles -pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur -ont les premiers rendu justice.</p> - -<p>Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert -tout d’abord—s’en étant fait renseigner de la -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -veille,—ladite petite critique pour attaquer ou -accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend -un culte plus conscient.</p> - -<p>De pareils traits ne sont pas pour détourner—non -de réparations ni de réhabilitations, longs -mots un peu vains—les œuvres ayant toujours -tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation -n’est pas le meilleur signe, mais des -rappels d’attention pareils à celui que je voudrais -aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux -dont M. Huysmans a justement pu écrire: -«Le véritable psychologue du siècle, ce n’est pas -leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont -l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»</p> - -<p>«Pour moi—formulait Barbey d’Aurevilly en -1880, après nombre de lumineux articles consacrés -à Ernest Hello—j’ai fait ce que j’ai pu pour -cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, -deux fois, dix fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la -main malheureuse. J’ai ouvert ses livres, j’en ai -exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop -ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, -peut-être par l’unique raison qu’il la méritait.»</p> - -<p>Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, -amené une réimpression de <i>l’Homme</i>, laquelle, -bien qu’il me semble assez favorablement accueillie, -n’a pourtant, pas plus que la très originale étude -de M. Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu -vaincre l’inexpugnable insuccès, qui tiendrait véritablement -du prodige s’il ne tirait son explication -de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce -drame est suspect d’avoisiner les choses divines, -les hommes lui ont toujours préféré Brutus, les -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -trois Horace et Léonidas.»—Et nul éditeur ne -se trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous -donner une quatrième édition de la traduction par -Hello du <i>Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno</i>, -l’introuvable volume dont si on en ordonne la -recherche à quelque libraire consciencieux, ce -dernier vous répond d’un ton attendri de pitié: -«A quoi bon prendre une commande pour laquelle -avant vous plus de vingt communautés sont -inscrites?»<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> -Dans l’intervalle cette réimpression a paru.</p> -</div> - -<p>Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest -Hello se devrait emprunter à lui-même, s’extraire, -ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé, d’une attentive -lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches -élues et émues, à coups rapprochés des -fragments de ses livres les mieux représentatifs -de sa personnalité propre, l’homme douloureux -qu’il fut, l’inspirée <i lang="la" xml:lang="la">vox clamans in deserto</i> qu’il avait -conscience d’être, le maître qu’il est aujourd’hui -dans l’appréciation de plusieurs, et qu’il deviendra -plus amplement dans l’admiration de tous.</p> - -<p>C’est une précieuse surprise, grâce à quelque -improvisée exposition, dans certains musées de -province, encore en telles villes natales, de grands -morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au -cours d’une visite désheurée et désœuvrée, des -images d’inégal mérite, des figurations oubliées ou -inconnues d’un maître ou d’une muse, des portraits -qu’un abandon ou leur valeur artistique -moindre a fait négliger par la reproduction courante, -et qui présentent tout à coup sous une -acception plus frappante, parfois plus sincère et -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -fidèle, les traits familiers d’une personne célèbre, -à laquelle un crayon souvent moins autorisé, mais -plus sensible, a conservé plus de physionomie -vraie, un aspect plus véridique et plus prenant.</p> - -<p>J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait, -à Douai de Marceline Desbordes-Valmore, sans -omettre cet œil étonnant, le sien, que son père, le -peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps, -<i>fignolé</i> au centre d’une guirlande de myosotis, avec -tout le précieux <i>léché</i> d’une armoirie sur la portière -d’un carrosse. Encore, à Versailles, certains portraits -de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse, ou—celui-là -l’œuvre d’un maître,—ce singulier -dessin récemment exhumé par M. de Nolhac, ce -cadavre de Napoléon III, en uniforme, dans son -cercueil placé debout, pour mieux poser devant le -crayon de Carpeaux, qui retraçait l’impériale -momie aux moustaches cirées piquant de droite et -de gauche, telles que deux longues aiguilles, la -ruche d’une garniture intérieure de cette bière.—C’est -à Versailles aussi,—dans cette toile où cette -fois encore, un peintre célèbre, M. Gérôme, a fait -se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs -siamois,—ce portrait auquel il est sans doute -donné de fixer pour l’avenir la cycniforme silhouette -de celle qui fut l’impératrice Eugénie. Repliée en -effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé de -perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze -empire, cette dame de beauté vantée qu’on -demande en vain à de ses plus célèbres effigies, -nous apparaît là, vraiment très enchanteresse, -profilée sur l’eau sinueuse du velours bleu d’un -manteau de cour. Et c’est, dans ce curieux makimono -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -français, avec de rares roueries de dessin, -des silhouettes contemporaines hiératisées, entre -lesquelles, le duc de Cambacérès, tel qu’un bonapartiste -Confucius, méditatif et debout sous son -<i>gazon</i> linéamenté savamment. D’un maître encore, -Eugène Delacroix, en certaine exhibition de la rue -de Sèze, un bout d’esquisse, mais à quel point -pénétrante et résurrectrice de M<sup>me</sup> Sand, abritant, -sous un rond chapeau d’amazone au voile de gaze, -deux yeux ardents et veloutés, deux charbons -cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes. -Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits -de Balzac, trop voué à l’unique figuration -de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine, -nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce -miroir d’âme que sont les traits d’un visage, avec -l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre arborisation -d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire.</p> - -<p>C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses -trop peu connues, bien que dix fois renouvelées -par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et définitifs -portraits plus poussés d’après le même modèle; -après la saisissante étude d’un si beau style, de -M. Léon Bloy, dans son brelan d’excommuniés, et -les intéressants travaux de M. Charles Buet, se -peut encore interroger, ainsi qu’une des sanguines -ou sépias dont je parlais tout à l’heure, la présente -incomplète ébauche dont le seul mérite est -d’être surtout composée de traits épars dans -l’œuvre et repris à cet Hello même, auquel il est -temps de faire une place plus ample entre nos -bibliothèques et nos musées, nos panthéons et <i>voies -triomphales</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -Une lettre récemment éditée de Balzac à -M<sup>me</sup> Hanska nous a donné, du fait d’une de ces -rétrospections qu’apprêtent les publications posthumes, -de voir se projeter, moins comme un -projet que sous forme d’une projection anticipée, -le très net schéma de sa colossale comédie, alors -ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une -ponctualité historiée, mais non sensiblement modifiée; -en un mot, dans un écrivain encore presque -juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très -exactement accompli, mais dont ces fatidiques -annonces, dès ses débuts, n’auraient pu que paraître -outrecuidantes et infatuées à un Sainte-Beuve ou -à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une -amie qui devait devenir sa femme, quelles que -fussent la conviction de sa mission et la certitude -de son génie, pouvait seul ainsi parler de lui-même. -Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement -confié à celle qui, par ses soins intelligents, -eut une noble part dans son œuvre et, par -conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que -cette œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil -du penseur puissant et original, de l’écrivain dont -une stricte et neuve magnificence de style caractérise -la manière et drape l’idée sans la voiler, ne -se fût sans doute pas accommodé autant que Balzac -d’un auto-panégyrique nominal; mais la rancœur -du silence autour de ses travaux de forme souvent -superbe, toujours généreux d’essence, et dont il -avait cette juste opinion qu’ainsi qu’un ostensoir -dont ils brandissaient le Dieu, ils méritaient de -s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs -rayons le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -malaise, cette lancinante amertume des grands -méconnus: le malentendu que crée autour d’eux -leur propre fierté, dirai-je, rétractile devant la -malice des envieux et la légèreté des faibles, nous -permettent de penser qu’Hello ne refuserait pas -de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont -nous détachons les lignes de son œuvre, pour le -présenter à ceux en qui s’ignore le désir de le connaître -et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit, -a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant -un homme grand et profond, le reconnaît parce -qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il l’a désiré.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>«Parmi ces vérités que le genre humain déserte -et pour lesquels la <ins id="cor_12" title="consience">conscience</ins> humaine a des surdités -étranges, en voici une: la justice envers les -vivants; il faut rendre justice aux vivants.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«Le genre humain aime les morts et n’aime -pas les vivants. Quand un homme est vivant, sa -grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait -même de son existence actuelle.</p> - -<p>«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir -qu’il était grand. Ce crime invraisemblable -et monstrueux est le fait habituel, presque universel -de l’histoire humaine.</p> - -<p>«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce -crime invraisemblable et monstrueux n’est pas -remarqué de ceux qui le commettent.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.»</p> - -<p>«Et on oublie que cet homme supérieur a faim -et soif pendant sa vie...</p> - -<p>«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet -homme supérieur a besoin de vous...</p> - -<p>«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous -le faites passer, dans le seul moment où vous soyez -chargé de lui!</p> - -<p>«Et vous remettez sa récompense, vous remettez -sa joie, vous remettez sa gloire, vous remettez son -bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos -coups...</p> - -<p>«Et vous oubliez que cet homme de génie que -vous ne craignez pas d’enfouir dans la vie présente, -sous le poids de votre oubli, vous oubliez -que cet homme, avant d’être un homme de génie, -est d’abord et principalement un homme.</p> - -<p>«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance. -En tant qu’homme de génie, il est, mille fois plus -que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.</p> - -<p>«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité -inouïe, peut-être maladive, certainement -incommensurable à vos pensées.</p> - -<p>«Et le fer dont sont armés vos petits bras font -des blessures atroces dans une chair plus vivante, -plus sensible que la vôtre; et les coups redoublés -que vous frappez sur ces blessures béantes ont des -cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a -coulé, ne coule pas comme le sang d’un autre.</p> - -<p>«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, -avec des déchirements singuliers.</p> - -<p>«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce -<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span> -regard et ce sentiment ont des cruautés que vous -ne soupçonnez pas<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> -<i>Les Plateaux de la balance.</i></p> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Tels sont les premiers et principaux traits pour -la terrible et dolente effigie de la victime sublime. -Complétons-les de ceux qui suivent:</p> - -<p>«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus, -non pas à la réputation, mais à la gloire: lisez -leur histoire. Interrogez-les; ils vous répondront -qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire -place, plus de force qu’il n’en fallait pour créer -mille chefs-d’œuvre. Ils ont passé des heures, qui -auraient pu être belles et fécondes, à subir le supplice -de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus -pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile -qui arrêtait le travail fécond de l’art; le découragement -leur a volé mille fois à eux et au monde -leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes -ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures -de génie, des heures de lumière, qui auraient -rayonné dans le temps et dans l’espace, qui -auraient produit des choses immortelles, ont été -des heures stériles de tristesse et d’accablement! -Or cela a peut-être été l’œuvre de la petite critique. -Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu -sacré qu’elle était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle -être enterrée vive<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>!»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> -<i>L’Homme.</i></p> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici -sublimé jusqu’à la comparaison christique. Ceci -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -est une des belles pages mystiques d’Hello:</p> - -<p>«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient -d’avoir cherché une place à l’hôtellerie et de ne -pas l’avoir trouvée.</p> - -<p>«Pas de place à l’hôtellerie!</p> - -<p>«L’histoire du monde est dans ces trois mots; -et l’éternité ne sera pas trop longue pour prendre -et donner la mesure de ce qui est écrit dans ces -mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait -pour les autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour -ceux-ci. La chose qui se donne à tous se refusait à -Marie et à Joseph: et dans quelques minutes Jésus-Christ -allait naître! L’attendu des nations frappe à -la porte du monde, et il n’y a pas de place pour -lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon romain, cette -hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille -démons prenant des noms qu’on croyait divins. -Mais Rome ne donna pas place à Jésus-Christ dans -son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que -Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce -partage.</p> - -<p>«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. -Celui qui porte une valeur humaine a plus -de peine à se placer. Celui qui porte une chose -étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. -Celui qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il -semble qu’on devine qu’il lui en faudrait une trop -grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne désarme pas -l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit -pas à leur persuader qu’il ressemble aux autres -hommes. Il a beau cacher sa grandeur, elle éclate -malgré lui, et les portes se ferment, à son approche, -instinctivement.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître. -La terre ne devait pas non plus lui donner une -place sur elle pour mourir, elle devait, au bout de -quelques années, le rejeter sur une croix.</p> - -<p>«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut -inhospitalière<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> -<i>Physionomies de saints.</i></p> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>En trois touches magistrales, aux puissants -rehauts et d’un saisissant relief, voilà bien notre -petit Christ humain, l’artiste vrai en proie aux -épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire -des ineptes, au fiel de la mauvaise foi des jaloux. -Groupées autour du personnage central, les figures -de ces soldats et de ces Judas peupleront naturellement -le tableau, compléteront le terrestre calvaire.</p> - -<p>Voici d’abord l’<i>homme médiocre</i>:</p> - -<p>«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il -croira vous faire trop d’honneur en vous comparant -à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il -n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations -sont prudentes, ses enthousiasmes sont officiels. Il -méprise ceux qui sont jeunes. Seulement, quand -votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je -l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant -l’aurore d’un homme encore ignoré: Voilà la gloire -de l’avenir! Celui qui peut dire à un travailleur -inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie, -celui-là mérite l’immortalité qu’il promet.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -la haine du beau. Peut-être répétera-t-il souvent -une vérité banale sur un ton banal. Exprimez la -même vérité avec splendeur, il vous maudira, car -il aura rencontré son ennemi personnel.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«L’homme qui aime n’est jamais médiocre.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses -supérieures, dit qu’il estime avant tout le bon sens; -mais il ne sait pas ce que c’est que le bon sens. Il -entend par ce mot la négation de tout ce qui est -grand.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande -qu’on s’abandonne. L’homme médiocre ne s’abandonne -jamais. Il est sans enthousiasme et sans -pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.</p> - -<p>«Quand l’homme de génie est découragé et se -croit près de mourir, l’homme médiocre le regarde -avec satisfaction; il est bien aise de cette agonie; -il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait -une mauvaise voie; il avait trop de confiance en -lui-même. Si l’homme de génie triomphe, l’homme -médiocre, plein d’envie et de haine, lui opposera -du moins les grands <i>modèles classiques</i>, comme il -dit, les gens célèbres du siècle dernier, et tâchera -de croire que l’avenir le vengera du présent.</p> - -<p>«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant -qu’on ne le croit et qu’il ne le croit, parce que sa -froideur voile sa méchanceté. Il ne s’emporte -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures; -il se venge de ne le pouvoir pas en les -taquinant. Il fait de petites infamies qui, à force -d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes. Il -pique avec des épingles et se réjouit quand le sang -coule, tandis que l’assassin a peur, lui, du sang -qu’il verse. L’homme médiocre, lui, n’a jamais -peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux -qui lui ressemblent<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> -<i>L’Homme.</i></p> -</div> - -<p>Puis, <i>le Monde</i>.</p> - -<p>«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de -l’air. Là où l’air est chaud ou froid, le monde s’en -va, scandalisé.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. -Si un homme vivant se trouve par accident dans le -monde, il faut qu’il se fasse insignifiant, plus insignifiant -même que les autres, parce qu’il est suspect. -Pourvu qu’il efface toute vérité et toute -lumière, il peut être supporté un moment. Mais -comme l’essence des choses ne se trahit jamais -longtemps, il viendra un moment où le monde, -dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa -justice, se séparera.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède -sera revenu à Paris, regardera, en face du génie, -la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres du -génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il -en manque une<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> -<i>L’Homme.</i></p> -</div> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -humaine croix, de ses deux implicites rameaux -chargés du vivant fruit de ses deux naturels acolytes, -le critique vulgaire et le critique généreux -représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux -côtés saignants du crucifié d’art.</p> - -<p>La <i>Petite critique</i>:</p> - -<p>«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, -pour vous juger, si vous avez quelque ressemblance -apparente avec quelqu’un de ses vieux souvenirs.</p> - -<p>«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre -inconnu; il attendra votre avis avant d’oser donner -le sien. Avant d’avoir une opinion, il consultera -tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. -Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus -que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, -qui souffrent, qui ont <ins id="cor_13" title="hesoin">besoin</ins> de courage.</p> - -<p>«La critique doit commencer près de l’homme -qui attend, le rôle de l’humanité, et préluder au -concert que feront sur sa tombe ses descendants».</p> - -<p>Et la glorification des rares prêtres et dignes -ministres représentants de cette critique idéale -finalement illustre et illumine la peinture de cette -station sombre:</p> - -<p>«Quant à ceux qui viennent au secours de ces -grands malheureux, la gloire qu’ils méritent doit -être aussi une gloire réservée, plus grande que la -pensée, une gloire proportionnée à des choses -sans proportions.</p> - -<p>«Gloire étrange et magnifique!</p> - -<p>«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des -grands morts!</p> - -<p>«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -son nom parmi les bienfaiteurs des bienfaiteurs de -l’humanité! Consoler le regard et les ailes de l’aigle! -S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir. -Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en -actes ce qu’elle dira plus tard en paroles quand il -ne sera plus temps! Le dire et le faire pendant qu’il -est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas -réaliser le rêve des âmes généreuses?</p> - -<p>«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le -père de cette sublime postérité.</p> - -<p>«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide -de toutes les âmes qui auront besoin de lui -dans le présent et dans l’avenir.</p> - -<p>«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient -pour ouvrir leurs ailes; vous égorgerez toutes les -colombes qui attendaient son souffle pour savoir -de quel côté diriger leurs soupirs<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>!»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> -<i>Les Plateaux de la balance.</i></p> -</div> - -<p>Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique -et magnanime citation du maître, que m’adressait -récemment elle-même M<sup>me</sup> Hello:</p> - -<p>«La partialité pour les vaincus est la faiblesse -des grandes âmes<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> -Le portrait de <i>l’Envieux</i>, le chapitre sur <i>la Réputation et -la Gloire</i>, la spirituelle <i>Lettre d’un docteur à Christophe -Colomb</i> dans <i>les Plateaux de la balance</i>, puis <i>les torrents de l’injustice</i> -avec certain tableau du faux esprit de famille, dans <i>les -paroles de Dieu</i>, compléteront, pour un esprit intéressé et -assidu, ce portrait-étude.</p> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui -donne tour à tour à caractériser telle ou telle des -trois formes de son talent, polémiste, conteur ou -plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -aux mathématiques. La théorie de l’art pour -l’art en est formellement exclue, et volontiers -apparierait pour notre écrivain tout le dégoût indigné -que pourrait offrir une boîte de fard à une -sainte Thérèse. L’abomination de la désolation de -ce style serait d’évoluer pour lui-même. C’est -Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui -puisse arriver au style, c’est de se faire admirer -indépendamment de l’idée qu’il exprime.» La fioriture, -c’est le péché, pourrait être un des commandements -de son écritoire. Le modèle d’Hello, -c’est Joseph de Maistre avec parfois, dans la -phrase, comme un reflet de Lamennais. Son absolu -opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens -pas d’avoir rencontré ce grand nom au cours de -toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le -respect d’une même communion empêcha, sans -doute, de formuler sur le maître de Combourg un -jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. -Il y a, en effet, entre leurs deux églises -toute la différence qui sépare une basilique romane -d’une cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.—Les -questions chez l’auteur de l’<i>Homme</i> sont -plutôt abordées sous forme de problème ou de théorème; -et la phrase y procède volontiers par démonstration. -Il y a toujours là quelque chose à -prouver, une inconnue à dégager qui est une vérité -à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme -Hello, non moins que saint Augustin, semble -l’avertir du tort qu’ont fait au bien les manichéens -de la pensée et de l’écriture. C’est presque par -surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un <i>ce -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -qu’il fallait démontrer</i>, qu’il voudrait faire éclater -au-devant des résistances forcément démantelées -les propriétés des divines grandeurs soudainement -rendues calculables et mesurables. De là des vérités -religieuses ou morales posées en manière -d’équations dont les termes se doivent réduire -successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant -aphorisme d’une transparente définition, -d’un suprême axiome.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> -Voir le <a href="#ps3">P.-S.</a> à la fin du volume.</p> -</div> - -<p>«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et -réunit.—Celui qui ne vit pas, n’aime pas; il est séparé -et il sépare» déduit et conclut Hello, en ses -heures de pure démonstration psychique. Mais -cette idée, dont le plus grand malheur de style -serait de se faire admirer indépendamment d’elle, -suffit souvent pour imprégner de poésie, comme à -son insu, ce style si résolument châtié. Et cette -lumière intérieure soudain attisée au point de pénétrer -de clarté son enveloppe comme un albâtre ou -comme un azyme, et de rayonner à travers elle -sans la rompre, devient une lumineuse vérification -de cette splendeur du vrai, sous les espèces de laquelle -la beauté fut définie. C’est dans ces moments -de mutuelle réverbération de forme et de pensée -que notre écrivain nomme l’amour: «un repos -laborieux»;—la photographie: «un miroir qui -se souvient»,—et le romantisme: «l’acceptation -musicale du désespoir organisé».—«La science -est la paix des connaissances réconciliées»;—«les -désirs sont des larmes intérieures; les larmes -sont des désirs qui coulent par les yeux».</p> - -<p>Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes -çà et là s’expriment heureusement ou avec -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -grandeur; «certaines paroles ridicules, dans le sens -où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait -les dire.»—«En général, celui qui veut copier -l’élégance atteint la grossièreté.»—«Le plaisir -énervant de s’attendrir sans activité prostitue les -larmes de l’homme.»—«Notre chute a la forme -renversée de notre grandeur possible.»</p> - -<p>Le <i>polémiste</i> en Hello est beau de son intransigeance -même. Le chicaner sur les excès de ses -jugements serait le vouloir dépouiller d’une rigoureuse -part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec -son goût, mais bien avec son caractère. Tout ce -qui ne saurait s’ajuster à son cadre, qui n’est autre -que le cintre de l’ouverture du tabernacle, se voit -impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du -Temple, ou bien à quelque Héliodore qu’il y faut -flageller, qu’il en faut bannir.</p> - -<p>Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent -ressortir au mot du vrai maître d’Hello, Joseph de -Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un, en -parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les -œuvres de Ferney, Dieu ne l’aime pas.»</p> - -<p>«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il -méritait, ajoute Hello, je n’exhumerais pas ce nom -ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un gamin -oublié.»</p> - -<p>«Le <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle n’a pas voulu mourir sans nous -laisser son <ins id="cor_14" title="portait">portrait</ins>. Ce portrait, c’est sa peinture. -Si quelqu’un était tenté d’attribuer à ces mauvais -collégiens la proportion des grands hommes, je -crois que le portrait de ces collégiens peint par -eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La -peinture du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle n’est pas seulement ridicule, -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard -sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants -sont des enfants terribles qui disent aux passants -les secrets de leur mère. Toutes ces figures -déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, -elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres -étaient verts, on les reconnaîtrait pour des -cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait -plus de quel nom les nommer.»</p> - -<p>«Ovide, c’est le <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle anticipé; c’est une -menace de versification capable de faire prévoir la -<i>Henriade</i>.»</p> - -<p>«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont -tellement au-dessous de la critique, qu’elle ne peut, -en les regardant, que s’étonner de les connaître: -Horace est de ce nombre.»</p> - -<p>«Il faut pardonner à Virgile l’<i>Enéide</i>, en faveur -de la quatrième églogue et en faveur de quelques -mots prononcés sur la campagne.»</p> - -<p>L’outrance,—faut-il dire l’outrage?—qui -aurait droit de choquer dans des critiques, acquiert -celui de s’exercer dans des anathèmes.</p> - -<p>La phrase suivante nous en développe le motif: -«Que de gens savent par cœur Cornélius Népos, -et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélopidas -et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle -historique de saint Jean Chrysostome et de son -attitude magnifique devant l’empire et devant l’empereur? -C’est que le christianisme est là. C’est -pourquoi les hommes se taisent et oublient. La -proximité de Dieu se mesure à leur injustice.»</p> - -<p class="sep2">Hello se fait <i>conteur</i> comme il fut polémiste, pour -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -la plus grande gloire de son mysticisme, qui est -l’interne flamme ardente et rayonnante à travers -toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à cette lampe -de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents -qui circulent à l’entour des impieux -Jérichos pour en anéantir les murailles; de même -il la laisse ici s’atténuer aux proportions d’une -lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. -Renforcer à la lentille de son foyer la séduction -d’une vertu ou l’horreur d’une déformation, c’est -la mission de chacun de ces <i>contes extraordinaires</i>, -lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes -d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni -l’un ni l’autre ne renieraient <i>Ludovic</i>, le suréminent -<i>Avare</i>, que ceux de Plaute, de Molière et de Balzac -sont contraints de reconnaître pour leur roi.</p> - -<p>Mais le <i>mystique</i> pur est, dans Hello, le plus -admirable. J’ai cité précédemment sa superbe paraphrase -du texte évangélique: <i lang="la" xml:lang="la">Non erat locus in diversorio</i>. -En voici une autre, entre beaucoup, qui ne -lui cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu -par Siméon et par Anne:</p> - -<p>«Probablement les siècles écoulés passaient sous -les yeux de Siméon et d’Anne, et leurs années continuaient -ces siècles, et le désir creusait en eux -des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir -se multipliait par lui-même, et le désir actuel -s’augmentait des désirs passés, et ils montaient sur -la tête des siècles morts pour désirer de plus haut, -et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois -creusés les désirs des anciens pour désirer plus -profondément. Peut-être leur désir prit-il à la fin -des proportions qui leur indiquèrent que le moment -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était -un Esprit qui le conduisait. La lumière intérieure -guidait ses pas.</p> - -<p>«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, -qui pourtant connaissaient tant de choses, les secouait -probablement d’une secousse pacifique et -profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant -leur attente, le vieux monde romain avait fait -des prodiges d’abomination. Les ambitions s’étaient -heurtées contre les ambitions. La terre s’était -inclinée sous le sceptre de César-Auguste.</p> - -<p>«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se -passait d’important sur elle, c’était l’attente de -ceux qui attendaient. La terre, étourdie par tous -les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces -discordes, ne s’était pas aperçue qu’une chose -importante se faisait à sa surface, c’était le silence -de ceux qui attendaient dans les solennités profondes -du désir. La terre ne savait pas ces choses; et -si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas -mieux aujourd’hui. Elle les ignorerait de la même -ignorance, elle les mépriserait du même mépris -si on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence -était la chose qui <i>se faisait</i>, à son insu, sur sa surface.</p> - -<p>«C’est qu’en effet ce silence était une action. -Ce n’était pas un silence négatif, qui aurait consisté -en une absence de paroles. C’était un silence -positif, au-dessus de toute action.</p> - -<p>«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient -l’empire du monde, Siméon et Anne attendaient. -Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus? -Anne la prophétesse parla du monde suprême, -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -Siméon chanta. De quelle façon s’ouvrirent leurs -bouches après un tel silence?</p> - -<p>«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion -peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leurs -yeux comme un point rapide et total, où cependant -les désirs se distinguaient les uns des autres, où -la succession de leurs désirs se présenta à eux dans -sa longueur, dans sa profondeur; et peut-être -tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu durant -le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce -moment si court, si rapide, si fugitif que toutes les -années de leur vie avaient tendu? C’était donc -vers ce moment suprême que tant de moments -avaient convergé? Et ce moment était venu.</p> - -<p>«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur -naissance se dressaient-ils dans le lointain de leurs -pensées, derrière les années de leur vie, étalant -d’autres profondeurs plus antiques, à côté de profondeurs -qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui -sait de quelle grandeur dut leur paraître leur -prière, et toutes les prières précédentes et avoisinantes, -si les choses se montrèrent à eux tout à -coup dans leur ensemble!</p> - -<p>«Car la succession de la vie nous cache notre -œuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à -coup, elle nous étonnerait. Les détails nous cachent -l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile -qui est devant notre regard tremble, comme s’il -allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, le -résumé des discours, le résumé du silence. Et ce -résumé s’explique par le mot <i>Amen</i>.»</p> - -<p>C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. -Ils abondent dans l’œuvre, on peut le dire, tout -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -entière mystique, et qui, je le répète, ne revêt parfois -d’autres formes que pour envelopper le divin -de cette nuée qui le rend accessible aux mortels. -Mais, à toutes pages, des phrases translucides, -comme illuminées de cette lumière intérieure qui -guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu -qui rougeoyaient sur le front du prêtre au cours -des messes miraculeuses, éclairent le texte: «La -pureté du regard est la force qui lève le voile et -permet d’entrevoir le monde invisible à travers le -monde visible; la création a de ces délicatesses; -elle ne livre pas ses secrets au premier venu.»—«La -science, pour être vraie, doit porter la paix avec -elle, parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de -l’unité.»—Et cette belle réflexion à propos de -saint Joseph: «Quand je pense aux noms de -ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix -cet ouvrier devait donner des ordres dans sa maison.»</p> - -<p>Le volume <i>Physionomies de Saints</i> présente de -façon personnelle un groupe de bienheureux choisis -parmi les plus célèbres, comme entre les moins -connus. C’est un jour nouveau que darde sur les -premiers l’œil perçant et ingénieux d’Hello, qui -s’applique à faire jaillir de leurs circonstances des -traits négligés ou omis par des <i>Vies des Saints</i> scrupuleuses -et timorées, maladroitement empressées -à atténuer ou effacer d’un type le geste qui personnalise -la «singularité qui lui était propre» selon -l’expression de Joubert. Hello les leur restitue originalement, -et c’est encore cette présentation plus -sapide qui nous conquiert aux plus obscurs élus -que ce nouveau bollandiste remet pour nous en sa -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après -avoir prié, il se rendit au palais épiscopal; il paraît -qu’il entra d’abord dans une antichambre où il voulut -laisser sa chape; mais, ne sachant pas très bien -à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de -soleil, et la chape resta suspendue aux yeux de -tous les assistants. Voilà la scène étrange et -simple que nous pouvons méditer à travers le temps -et l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité -a quelque chose à nous apprendre, saint Goar ne -s’était pas aperçu de ce qu’il avait fait. Il avait -accroché sa chape au premier objet venu, sans -regarder. Il avait cru que c’était un bâton. Il se -trouva que c’était un rayon de soleil. Mais il est -bien permis de se tromper de cette manière-là.</p> - -<p>«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint -Goar déclara que c’était une erreur de placer la -perfection tout entière dans le jeûne et l’abstinence, -et que la miséricorde leur était infiniment préférable.»</p> - -<p>Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses -compagnons appelaient <i>Frère Ane</i>, à cause de son -extraordinaire stupidité, et qui semble devoir typiser -dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté -avec l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres -divines, conclut Hello, portent le caractère des -oppositions résolues dans l’unité.»</p> - -<p>«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un -oiseau. Il n’y a guère dans la vie des saints un -autre exemple de la même faculté poussée aussi -loin.»</p> - -<p>Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait -pas existé, personne ne l’inventerait. Il est extraordinaire. -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -Il n’y a guère de saints, dans les bollandistes, -qui déroute plus que lui les habitudes -humaines.»</p> - -<p><i>Paroles de Dieu</i>, dithyrambe chrétien des saintes -lettres, adorent la physionomie des versets élus -comme le précédent ouvrage redorait l’auréole des -bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y -sont modulées avec mystère et précision, familiarité -et grandeur.</p> - -<p>A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore -les traductions et publications de ce Ruysbrœck si -admirable, depuis plus expressément traduit par -M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale. -Puis ces dévorantes visions et instructions -d’Angèle de Foligno préludant par dix-huit chapitres -qu’elle intitule dix-huit pas; contre-partie -mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais -Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant -dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas -avant de connaître l’imperfection de ma vie.» Un -ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie -quinze pensées qu’il compare à quinze dents. -«La triburation des dents, explique-t-il, ce sont -les profondes et aiguës méditations sur le sacrement -lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de -Jeanne Chézard de Matel, fondatrice de l’ordre du -Verbe incarné.</p> - -<p>Les <i>Plateaux de la balance</i> représentent avec -l’<i>Homme</i> (le plus célèbre des ouvrages d’Hello) et -<i>Philosophie et athéisme</i> la partie plus spécialement -critique et polémiste de son œuvre.</p> - -<p>Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante -nature qui prépare aussi, tels que d’ethnographiques -<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -saisons, les mouvements de l’ordre social, a -l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à -leur heure, une réserve d’esprits-agents congénères -qu’elle dote de facultés similaires, propres à déterminer -ou régir telle révolution ou telle croisade. -Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra -ou d’un drame, que les rôles aient été distribués au -moins en double afin que la représentation politique -ou la cérémonie religieuse, l’artistique ou scientifique -développement, ne puisse être pris au -dépourvu ni compromis par une abstention ou une -absence. Les idées sont alors comme atmosphériques; -elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans -le même instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs -et véhicules à peu près dans la même forme, -quand il est nécessaire que la chose soit dite à -cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît -ou abdique, et celui auquel incombait l’office -de le suppléer en tire l’occasion de se manifester -avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas -atteint. Providentiels revirements, correctifs invisibles.</p> - -<p>Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un -exemple de cette prédestination en double. Mais -Veuillot ne s’est jamais effacé, précisément peut-être -pour s’être senti presser par cette nécessité -de ne pas céder la place à <i>l’autre</i>, devers lequel, -après d’initiaux encouragements témoignés, son -indifférence pourrait bien avoir été tout au moins -prudence.</p> - -<p>Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui -fait tache, selon l’expression de Baudelaire (il la -faut toujours citer quand on s’attache à de ces -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente -trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, -le grand coryphée de l’Univers, n’était point à la -portée de la bouche hautaine d’Hello, et lui eût -toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.</p> - -<p>Les plus purs et plus durables succès de cette -immortelle survie qu’est la gloire posthume lui -seront, on a le droit de l’espérer, de moins en moins -ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume -que de conviction dans cette plainte: «La -justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense -ni pour le châtiment, à l’époque où vous la -lui promettez.»</p> - -<p>Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui -appliquer ce qu’il écrivait d’un de ses saints: «Voici -un saint peu connu et qui réunit une foule de qualités -propres à faire connaître un homme.»</p> - -<p>Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet -homme—et j’aime à conclure par cet extrait d’une -lettre que m’écrivait récemment sa veuve—cet -écrivain qui fut une <i>âme visible</i> errante sur la terre; -blessée, souffrante, énergique, courageuse, désolée, -fidèle à l’éternelle beauté, à l’éternelle lumière dont -elle avait gardé <i>le souvenir</i>.</p> - -<p>«Sa parole, d’une brûlante tendresse, et le pardon -qu’il savait accorder à ses plus cruels ennemis, -donnaient à son discours je ne sais quelle saveur -très vigoureuse, céleste et victorieuse, qu’il avait, -de son éternelle patrie, apportée ici-bas!»</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">VII<br /> -<span class="smcap">A Octave Mirbeau.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_159"> - -<h2>UN SEUL GONCOURT</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="ralign cs9">Il se flatte de tenir en main <ins id="cor_15" title="a">la</ins> balance.</p> - -<p class="ralign cs9"><span class="smcap" style="padding-right: 1.5em;">Sainte-Beuve.</span></p> - -<p class="sep2">L’appropriation, l’adaptation, une certaine manière -d’être adéquat à sa visée, à sa vision, à sa -vie, n’est-ce pas la formule ensemble la plus succincte -et la plus essentielle du relatif bonheur dont -l’humanité semble susceptible? Certaines femmes, -à l’aise dans leur beauté, quelques gymnastes, -souples et assurés parmi le vol périlleux de leurs -trapèzes, en font mouvoir de brillantes images. La -disproportion, au contraire, est, à elle seule, une -suffisante définition de la plus aigre forme du malheur. -Fertile en hypocondrie et en spleen, elle -engendre les atrabilaires et les mélancoliques, dont -certaines chauves-souris</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Victimes d’un malaise incurable et formel</div> -</div> - -<p class="noind">ont naguère essayé la ténébreuse allégorie.</p> - -<p>En littérature, les écrivains qui se contentent -d’un succès public, tout comme ceux auxquels -suffit une ésotérique renommée, s’accommodent -également bien de ces deux formes opposées de la -gloire. Mais il y en a d’autres, ceux dont l’œuvre, -sans s’imposer à tous du seul droit de foudroyer, -comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à -chacun le loisir d’exercer sa critique incompétente -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -et incomplète, sa bégayante ou inepte glose, ses -jugements superficiels et erronés dont les mauvaises -humeurs et les mauvaises fois, alternées -d’incurables incompréhensions, pour manifestes -qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en -dégagent pas moins quelque chose de délétère et de -corrosif comme la chute continuelle sur un marbre, -d’une goutte d’acide.</p> - -<p>Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat -pétale de fleur rare en lequel se peut transformer -l’impressionnabilité d’un sensitif artiste? Ceux-là, -quel que puisse être le visage de leur désintéressement -ou le masque de leur indifférence, ceux-là -sont condamnés à vivre troublés, véritables <i>eauton-timoroumenoi</i> -de notre civilisation, comme ils le -furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux -cette appellation typique: <i>rongeurs d’eux-mêmes</i>, et, -par ailleurs, cette définition de leur nature: -<i lang="la" xml:lang="la">maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier</i>. -(Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient -toujours être lésés.)</p> - -<p>Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que -j’y sentais intéressé, fut, avec et après son frère, -un transcendantal exemple de cette loi d’asymétrie -dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la formule -dans cette phrase finale de l’oraison funèbre -de Jules: «Il y avait peut-être après tout là-dessous -un chagrin secret. Il manquait à Jules de Goncourt, -apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh! -quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise -et on éloigne le vulgaire. Mais s’il se le tient pour -dit et ne revient pas, les plus fières natures en -conçoivent des tristesses mortelles.»</p> - -<div class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés -de ne pas voir que juste, mais loin et pour -longtemps, et d’édicter des verdicts qui non seulement -n’ont point à s’amender, mais se fortifient -et justifient, gardant toujours, avec le mérite de -l’antériorité, une acuité où les autres n’atteindront -plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la -suave et savoureuse page de Baudelaire que nous -lisait l’autre jour, à Douai, M. Catulle Mendès, la -révélant à beaucoup, la rappelant à plusieurs. -Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée, -résorbée en des termes d’atmosphérique langueur -et d’électrique résonnance, plus de l’âme universellement -amoureuse de Desbordes-Valmore.</p> - -<p>Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques, -d’autres biographiques seulement, -jouent, dans l’édifice d’une réputation, le rôle des -assises premières aux fondations des architectures.</p> - -<p>Et le final groupement en triomphal portique, -ou en édifiante chapelle, de leurs cultes posthumes, -de leurs zélations d’outre-tombe, semble une littéraire -transposition de ces constructions-mosaïques -de la foi, de ces temples dont chaque -pierre, hommage d’un fidèle guéri ou d’une ouaille -lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi -vers le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants -piliers, une pyramide de chantantes -sculptures.</p> - -<p>Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune -leur part de symbolisme ardent, révélateur et -mystérieux, sans que l’archivolte ou l’architrave, -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le -listel, aient plus de droit à notre piété et à nos -laudes dans l’élan de notre foi et l’élancement de -notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus -reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de -l’église «au cintre surbaissé» où passent et pleurent -les âmes.</p> - -<p>Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article -de M. Rosny, la valeur historique et sentimentale -des émouvantes pages de M. Daudet, dans -lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter -les dernières pulsations de l’illustre défunt, et qui -sont la dalle même incisée et fleurie de son littéraire -sépulcre—le subtil <i>portrait contemporain</i> de -Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre -tous, dans l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une -de ces pierres aux caractères originaux et prophétiques -non démentis par les réalisations ultérieures.</p> - -<p>On pourrait la récrire cette phrase initiale, et -s’écrier encore, aujourd’hui, avec cette solennelle -modification reconstitutive: «La voilà donc -<i>refaite</i>, cette individualité double qu’on appelait -familièrement les Goncourt»—et réunir enfin -dans l’immortalité à ce <i>premier arrivé</i> dans la mort, -ce grand et triste <i>distancé</i> «qui luttait à chaque pas, -comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les -plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo -nous a éloquemment légué l’image dédoublée et -désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique, avait -l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement -met un masque de beauté sereine sur les -visages qu’elle touche, n’avait pu effacer des traits de -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -Jules, si fins et si réguliers pourtant, une expression -d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait -avoir senti, à la minute suprême, qu’il n’avait -pas le droit de s’en aller comme un autre, et qu’en -mourant il commettrait presque un fratricide. Le -mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus -à plaindre des deux, à coup sûr.»</p> - -<p>C’était—ainsi l’ont discrètement relevé ces -frères Rosny, dont la prestigieuse dualité prend -dans notre estime et dans cette Académie Goncourt -elle-même la place qu’y laissent libre les deux fondateurs,—une -immanquable occasion pour les -échenilleurs de psychologie et les redresseurs -d’histoire, d’infirmer de si indéfectibles signes. Et -la sincérité de la fraternelle affection de cette -«seule personne en deux volumes» ne pouvait -guère être moins mise en doute que la maternelle -ardeur d’une Sévigné, pour celle qu’elle appelait -«ses petites entrailles».</p> - -<p>Rangeons-les plutôt, ces admirables hyperesthésies -du sentiment, parmi celles dont la nature -vient au secours de l’art, usant des séparations et -des absences, pour en frapper, comme de baguettes -divines, les rochers des cœurs, d’où jaillissent alors -de touchants raphidims de musique, de sublimes -hippocrènes de poésie.</p> - -<p>N’y aurait-il pas même à inaugurer, en ces -questions, une curieuse étude de la responsabilité; -et, puisqu’on remettait dernièrement en scène les -torts d’une George Sand à l’égard d’un Musset ou -d’un Chopin, à spécifier la part d’agent providentiel -de la traîtrise amoureuse, en matière de fécondation -artiste, et de fabrication.</p> - -<div class="poem"> -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> - <div class="vers"><span style="padding-left: 10.5em;">Des choses inconnues</span></div> - <div class="vers">Où la douleur de l’homme entre comme élément?</div> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Pour nous, c’est sous l’aspect de ce fraternel -esseulement, avec cette pâleur de «spectre pétrifié» -et de «fantôme réel», qu’il nous a été donné -de connaître Edmond de Goncourt, «cette pâle -figure du frère, qui semblait reflétée par une lueur -de l’autre monde, et avait l’air, sous le soleil -ardent, d’un clair de lune en plein jour».</p> - -<p>Et c’est encore ainsi qu’il nous est apparu, la -dernière fois que nous le vîmes, quinze jours avant -sa mort, cet inoubliable après-midi, dont nous -nous appliquons depuis à revivre les heures,—chez -notre ami Octave Mirbeau, dans ce merveilleux -jardin de Poissy, qui demeure pour nous sa prairie -d’asphodèles.</p> - -<p>Nous avions dû faire route ensemble vers cet -amical dîner; et comme, retardé, je ne survenais -que vers la fin du jour, il m’accueillait de cet -affable geste de bienvenue dont il était peu prodigue, -et duquel sa glorieuse aménité m’a souvent -fait fête.—Et dans cette heure dont le détail -nous revient et s’accuse avec une netteté consolante -et cruelle, ce nous fut, entre botanistes -orientés diversement, amoureux curieux et attendris -des flores, cent occasions de nous extasier -sur celles que notre éminent hôte horticulteur se -plaît à hybrider savamment, groupant leurs contours -dilatés et leurs couleurs exaspérées en une -apothéose de cannas fulgurants et de dahlias -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -inconnus, aux buissons ardents de pétales et de -pétioles où les tournesols semblent flamboyer et -tournoyer tels que des soleils d’artifice.</p> - -<p>Je me souviens d’un delphinium bleu Wedgwood -et mauve rosé que le grand jardinier du -<i>Calvaire</i> avait distingué de mon nom, et dont le -Maître admirait les fuseaux d’étoiles aux irisations -légèrement candies. Il y avait encore des <ins id="cor_16" title="pentsemons">penstemons</ins> -vineux, des tigridias au cœur ocellé, des -phlox à l’odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons -de chairs d’un poisson cru, et des œillets des -Alpes aux pétales échevelés comme des mèches -roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès -d’une centaurée de Babylone. Goncourt découvrait, -dans les godrons de cette géante tige d’un gris -cendreux de bouillon blanc, un motif nouveau pour -l’enguirlandement gaufré d’un trumeau ou la bordure -tuyautée d’un cadre.</p> - -<p>Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier -voyait «se décolorer et pâlir à mesure qu’on -approchait du terme fatal et de la petite porte -basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes, -ce jour, et notre mémoire évoque ce noble visage -pour lequel une dame d’esprit vif avait trouvé cette -définition humoriste: une perle noire dans de la -dentelle.</p> - -<p>Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter -l’amitié, d’entendre la camaraderie, -n’était pas du goût de plusieurs, qui ne savent -point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité -la curiosité du phénomène. Goncourt aurait en -effet volontiers spécifié pontificalement (le pontificat -n’étant pas pour déplaire à l’un des auteurs -<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -de <i>Madame Gervaisais</i>) une différence <i>ex cathedrâ</i> -entre les sentiments professés et la forme qu’il -leur donnait dans ce <i>journal</i> qui était pour lui sa -cathèdre. L’importance historique qu’il attribuait -à son jugement le contraignait, croyait-il, à des -exécutions dont la mesure ne sera donnée que par -l’intégrale publication ultérieure de ses manuscrits. -«Et il dira tout!» prophétisait pathétiquement -Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales. -C’est sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à -le comparer à son frère, qu’Edmond de Goncourt -tenait cet authentique propos: «Je ne pourrais -pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai -écrit sur lui.» Voici un non moins pittoresque -exemple: J’ai acheté à sa vente un pamphlet contre -la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie, -et que lui-même faisait profession d’apprécier. En -ce cas, n’eût-il pas été naturel de détruire l’exemplaire -venu entre ses mains du libelle comminatoire? -Non, le volume a été gentiment relié par -ses soins, et après avoir complaisamment détaillé -à l’encre rouge sur le premier feuillet, de son -écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que -le pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute -qu’on va jusqu’à faire de la chute d’Henriette -Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il -signe.</p> - -<p>Au reste, chacune de ces épigraphes si finement -calligraphiées par lui en tête de chacun des livres -de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas un trait de son -caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai -encore celle-ci, sur un exemplaire des <i>Géorgiques</i>: -«Le seul livre de l’antiquité que je sente.»—Et -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -plus bas, d’une autre encre, comme en repentir -d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.»</p> - -<p>Quant à certaine attitude rigide et frigide, que -beaucoup prenaient pour de la hauteur, mais qui -n’en était pas toute,—et qui valut à cet <i>amateur</i> -de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans -sa sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà -le tombeau, encore quelque peu chansonné de ces -libelles et de ces placards dont il avait collectionné -les ancêtres typographiques,—ne pourrait-on pas -dire qu’elle lui vint, pour une part, avec de la -timidité naturelle et un peu de gaucherie, de «ces -pieds embarrassés dans un pli traînant de linceul»?—Et, -pour l’autre, de ce sentiment conscient -d’inadaptation dont je parlais au début de -ces lignes, et qui, du fait d’un anankè fatal, d’un -magnifique <i lang="la" xml:lang="la">ad augusta per augusta</i>, d’un <i>pas de -chance</i> glorieux, continuait de faire lutter le grand -sensitif refoulé, contre des achoppements contradictoires -ou risibles tous issus du même malentendu -qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre, -le premier volume des deux frères. Car, -en ces dernières années, n’était-ce pas lui-même, -le titulaire vénéré du banquet à lui offert par de -fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent -maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et -sa carte, confessait, dans son journal, avoir vainement -cherché, de retour en sa maison d’Auteuil, -de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé -par l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle?</p> - -<p>Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -pas exclamée: «C’est bien ma veine!» l’ombre -de ce doux irrité, en présence des travaux de voirie -qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste? -Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis -dont il était l’hôte) l’éloignement de sa demeure et -la soudaineté de sa fin privaient d’être enseveli -dans ce deuxième drap dont son frère avait emporté -le premier et dépareillé la paire,—ce linceul -dont le pli traînant avait, toute sa vie, embarrassé -la marche du survivant;—lui qui ne fut pas, en -outre, tout à fait exempt de ces habillements -funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait -et desquels la crainte lui avait fait, plusieurs -fois, répéter d’un de ces pittoresques dires qui lui -étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas me -présenter devant le bon Dieu, habillé comme un -Polichinelle!»</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">VIII<br /> -<span class="smcap">A Madame Polovtzow.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_171"> - -<h2>TOLSTOI ESTHÉTICIEN</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">On me demande mon avis sur le récent opuscule -de Tolstoï, intitulé: <i>Qu’Est-ce que l’art?</i>—sous le -prétexte vaniteux que mon nom figure dans cet -écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage -rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach. -Interrogé sur l’œuvre d’un poète, Edmond de Goncourt -donna une fois cet exemple peu commun -d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous, -fit-il, que je vous réponde là-dessus, <i>moi qui ne -sais même pas quand un vers est sur ses pattes</i>? Je -me donnerai donc bien de garde de ne pas me -régler sur un si prudent conseil de tact en une -question d’Esthétique transcendantale, où le -maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec leurs -citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner -pour satisfait de leurs définitions et de leurs -textes. Je remarquerai seulement qu’après avoir -glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le Sar -Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin.</p> - -<p>Cependant, puisque l’illustre auteur de Michaïl -qui serait sans doute étonné d’apprendre combien -sont peu symbolistes les vers dont j’ai interprété -cette œuvre de lui, délicatement sublime, me fait -l’honneur de me nommer même confusément, je -me permettrai, sur ce propos de son dernier-né, -quelques réflexions moins nébuleuses.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span> -«Toute la création est mangeante et mangée, -écrit Hugo; les proies s’<ins id="cor_17" title="intremordent">entremordent</ins>.»—Donc -avant de dévorer tant d’esthéticiens pour nous les -nommer pêle-mêle, Tolstoï esthéticien s’était vu -lui-même dévoré par Nordau esthéticien, faute à -ce grand romancier et à ce physiologue considérable -d’avoir pratiqué le conseil de Goncourt.</p> - -<p>Relisez ce passage de Nordau sur Tolstoï, en -remplaçant le mot <i>science</i> par le mot <i>art</i>, et vous -serez surpris de la part d’un artiste ayant donné -de si authentiques preuves—de l’application qui -se peut faire de ce jugement, au livre qui nous -occupe: «La science véritable n’a pas besoin -d’être défendue contre des attaques de ce genre. -L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de -mise à l’égard de Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais -ses plaintes et ses railleries sont en tout cas enfantines. -Il parle de la science comme un aveugle -parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun -soupçon de sa nature, de sa tâche, de ses méthodes -et des objets dont elle s’occupe.»—Je le -répète, appliqué à l’art, et dans le cas présent, -le passage n’est pas moins vrai—et combien plus -curieusement du fait de ce grand artiste! Et c’est -encore la phrase de M. de Vogüé qui nous servira -d’explication pour cette anomalie: «Ces phénomènes -qui lui offrent un terrain si sûr quand il les -étudie isolés, il en veut connaître les rapports -généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent -ces rapports, aux causes inaccessibles. Alors -ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide explorateur -perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions -<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -philosophiques: en lui, autour de lui, il -ne sent que le néant et la nuit.»</p> - -<p>C’est que, selon le dire lumineux de Taine: -«Parmi les œuvres humaines, l’œuvre d’art -semble la plus fortuite; tout cela est spontané, -libre et, en apparence, aussi capricieux que le vent -qui souffle. Néanmoins, comme le vent qui souffle, -tout cède à des conditions précises et à des lois -fixes; il serait utile de les démêler.»—Or, par -une catégorique répartition d’attributions, il ne -semble pas toujours que le producteur de l’objet -d’art ait particulière qualité pour raisonner de son -essence. C’est alors que <i>ce regard si clair s’obscurcit</i>, -que <i>l’explorateur perd pied</i>, et qu’en lui, autour de -lui il ne sent que le néant et la nuit. Permanente -vérification de cette instruction de l’apôtre sur la -nécessité pour chacun d’une haute et sereine -conscience de sa vocation. Les uns ont le -don des langues, les autres, le don de les interpréter.</p> - -<p>Certes, loin de moi de m’élever contre le labeur -humain, voire assidu, opiniâtre, constant, indispensable -à la technique de l’art pratiqué; mais -pour son aboutissement mystérieux, génial et -vraiment divin, l’Art a ceci de précisément constitutif -de sa nature, qu’il est presque nécessaire de -n’y plus penser pour l’accomplir: «Je l’ai fait -sans presque y songer» le vers de Musset peut -être un impertinent badinage d’écolier, en même -temps que le résumé conscient de ce qu’il faut -d’oubli de soi au savoir pour reconquérir la grâce. -C’est ce que nous représente l’immortelle maxime -d’Okousaï, s’apercevant après la production de -<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> -son inimitable <i>Mangua</i> qu’il n’a par elle appris -que le secret d’apprendre; et ce secret qu’il ne -nous livre pas (et qui nous apparaît aussi triomphalement -à Haarlem dans l’examen des derniers -<ins id="cor_18" title="Frantz">Franz</ins> Hals),—et bien notamment dans toute -l’œuvre de Whistler, c’est l’art de ne pas tout dire, -le secret de ce qu’il faut paraître avoir oublié. -Mais avant ce suréminent degré de perfection, -plus souvent pourtant grâce à lui, l’art peut -émaner et rayonner de ce que l’artiste a tenu pour -un embryon, pour une ébauche; pourvu qu’il ait -simplement, sincèrement, chaleureusement tenté -de lui infuser un peu de son respect pour lui et de -son amour.</p> - -<p>Sollicité un jour de donner une définition de -l’œuvre d’art, il ne me déplaît pas d’avoir répondu: -<i>L’œuvre d’art</i>, c’est <i>l’amour ayant autre chose que -lui-même pour objet</i>. Le chemin de l’art, c’est (je le -répète, sans préjudice de la technique, mais quant -à son aboutissant divin) ce sentier du conte de -Fées dont on ne pouvait rencontrer l’accès qu’à la -condition de ne le plus chercher.</p> - -<p>L’art c’est le dieu dont la vision directe serait -foudroyante et qui se voile d’ombre pour dicter ses -lois. Et plus tendrement, c’est Eurydice qu’Orphée -ne saurait reconquérir qu’à la condition de ne la -point revoir avant l’expiration de l’épreuve. -Moïse-Orphée-Tolstoï a voulu voir Dieu et considérer -Eurydice, que dis-je? les dévisager, au -cours même de son inspiration et de son chant: -c’est pourquoi, pour cette fois, Dieu s’est abstenu -et Eurydice a fui, désenchantée.</p> - -<p>Je me suis laissé dire, par notre chère et véridique -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -Judith <ins id="cor_19" title="Gauthier">Gautier</ins>, le jour où je l’ai le moins -écoutée, qu’elle-même et son ingénieux père, qui -en voulait à <ins id="cor_20" title="Stendahl">Stendhal</ins> de manquer de style, se -seraient concertés pour organiser (saint Orphée -me passe l’expression) à propos du livre: <i>l’Amour</i>, -de Beyle, cette <i>scie</i>, en forme de canon, laquelle -ne serait peut-être pas sans s’appliquer plus exactement -à l’opuscule de Tolstoï: «L’as-tu lu?—Oui.—L’as-tu -compris?—Non.—Moi non -plus. Recommençons.» Et après un temps:—«L’as-tu -relu?—Oui.—L’as-tu compris?—Non.—Moi -non plus. Recommençons!»</p> - -<p>Hugo a, dans quelque poème, amplement paraphrasé -la prépondérance du libelle spirituel par-dessus -le pédant <i>infortiat</i>. Quelle que puisse être -sa prétention au libelle, cet <i>infortiat</i>-là c’est le -pédant opuscule de Tolstoï. Et ce libelle délicat et -délicieux qui le vainc et le nargue, profond sous -sa désinvolture sémillante, c’est le <i lang="en" xml:lang="en">Ten o’clock</i> -de Whistler, malicieux, subtil et par places -sublime catéchisme d’art dont Tolstoï n’a point -parlé, et où l’on voit, sur la fin, l’art, <i>coquine -cruelle</i>, fuir les pédants, pour rejoindre ses préférés, -<i>ses amants de cœur</i> (desquels il est, l’admirable -Whistler) «indifférente à tout, dans sa -camaraderie avec eux, excepté à leur vertu d’affinement.»</p> - -<p>Les Orientaux ont, en leurs poèmes, une jolie -façon de multiplier les charmes, les pouvoirs, les -mérites de l’amant. Ils parlent de lui au pluriel, et -au lieu de: il aime, il va venir, écrivent: ils vont -venir, ils aiment.</p> - -<p>La <i>coquine cruelle</i> de Whistler, nous offre un -<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span> -similaire artifice de langage. C’est faire de l’art une -Galathée, toujours en fuite vers les saules, mais -en posture assez alléchante pour s’offrir au plus -digne de la saisir. <i lang="la" xml:lang="la">Sed cupit ante videri.</i>—C’est -donc avec l’illustre portraitiste de Lady Campbell,—et -j’ai le bonheur de pouvoir dire: le mien, -que nous nous insurgeons contre la théorie <ins id="cor_21" title="apologélique">apologétique</ins> -du chef-d’œuvre accessible à tous. Ne -serait-ce pas faire par trop voisiner Eschyle et -Shakspeare avec M. Georges Ohnet. Le <i>Prométhée -enchaîné</i> et le <i>Roi Lear</i> avec le <i>Maître de Forges</i>?—C’est -aussi avec Baudelaire, à l’autorité d’ailleurs -récusée par l’auteur du <i>Qu’est-ce que l’art?</i> -que nous nous faisons gloire de proclamer que «les -affaires d’art ne se traitent qu’entre aristocrates, -et que c’est la rareté des élus qui fait le paradis».</p> - -<p>Enfin, c’est à un ironiste mot de Madame Forain -que nous laisserons de formuler sur la question -un jugement en apparence léger, caractéristique -en tout cas. Comme on s’étonnait devant elle de ce -titre de questionnaire pédant banalement interrogatif: -<i>Qu’est-ce que l’art?</i>—«Oui, s’exclama notre -humoriste amie, bien un titre trouvé <i>par un riche -qui fait sa chaussure lui-même</i>!»</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">IX<br /> -<span class="smcap">A André de Saint-Phalle.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_179"> - -<h2>LE GRAND OISEAU<br /> -<span class="smcap cs7">(Léonard de Vinci)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="poem" style="width: 23em; margin: 2em 0 2em auto;"> - <div class="vers">Pour voir si le Mont Blanc ou quelque autre bas-fond</div> - <div class="vers">Ne vient pas heurter sa carène.</div> - <div class="attrib">(<span class="smcap">Victor Hugo.</span>)</div> -</div> - -<p class="sep2">Il est parlé dans l’apocalypse d’un ange qui, -descendant du ciel un petit livre à la main, posait -un pied sur la mer, l’autre sur la terre.—«Allez -prendre le petit livre!» criait une voix. «Prenez-le -et dévorez-le—confirmait l’ange—dans votre -bouche, il sera doux comme du miel.»—«Je pris -donc le petit livre et le dévorai, ajoute l’apôtre, et -dans ma bouche il fut doux comme du miel...»</p> - -<p>Saint Jean ayant dévoré le petit livre, nul vraisemblablement -ne connaîtra, dans le temps, ce -que le petit livre enfermait. Cependant, il viendrait -à se découvrir que ledit petit livre n’était autre -qu’un prototype du <i>Cahier sur le vol des oiseaux</i>, de -Léonard de Vinci, que nous n’aurions vraiment -pas trop lieu d’en être surpris.</p> - -<p>Rien de plus mystérieux, en effet, que ce mince -cahier à la couverture d’un grain de massepain et -d’un ton de <i>plaisir</i> dont la typographie viennoise -nous offre un <i>fac-simile</i> extraordinaire. Ce cahier -de trente pages, mentionné pour la première fois -en 1637, envoyé à Paris par Bonaparte en 1796, -volé à la bibliothèque de l’Institut avant 1848, -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -racheté à Florence en 1867 par le comte Manzoni, -puis finalement, en 1888, par M. Sabachnikoff. -Trente pages, dont les péripéties reportent à cette -légende du <i>Sancy</i>, moins précieux diamant dont -les hasards de la guerre allaient jusqu’à le faire -extraire des entrailles du serviteur exhumé qui, -lors du péril, l’avait avalé pour le conserver à son -maître.</p> - -<p>Admirable matière à faire réfléchir sur les entraves -aux inventions et sur les vicissitudes de la -gloire, que l’histoire de ce manuscrit, une première -fois dérobé aux héritiers de Melzi, l’élève et -le légataire de Léonard, puis rapporté, dix-sept -ans après, au chef de la dite maison Melzi qui -l’abandonnait au restituteur, en s’étonnant seulement -«qu’il eût pris cette peine!»</p> - -<p>Or, ayant moi-même goûté au petit livre, je le -trouvai d’abord un peu amer, contrairement à -l’apôtre; ensuite doux comme le miel.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Les quelques <i>mesures pour rien</i> par où débute le -fascicule pourraient bien avoir, volontairement ou -fortuitement (un subtil penseur a écrit: «Ses -paroles, quoique vraies, ne pénétraient pas son -esprit,»), une signification allégorique sous leur -apparence accidentelle, épisodique et désintéressée. -Elles enveloppent et protègent le sujet comme -d’une gangue arcane et symbolique. Il y est traité -de l’art d’empreindre les médailles: celle qui -allait sortir de ce moule était bien curieusement -frappée. On y indique ensuite la façon de piler le -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -diamant en l’enveloppant dans du plomb. Encore -on pourrait croire, un mythe de l’opération qui va -pulvériser, dans les pages qui suivent, un si incroyable -secret, par bribes comme intentionnellement -embrouillées et disjointes, pour ne le livrer -au monde qu’abrité du voile d’énigme qui, seul, -permet d’en soutenir le fulgurant éclat; en laissant—comme -dans le <i>Scarabée d’or</i>—la découverte -et l’usage</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers7">Dieu cacha, l’homme trouva.</div> -</div> - -<p class="noind">à celui qui saura reconstituer le diamant gravé de -telle recette surnaturelle et de cette trouvaille -absolue qui, assimilant les hommes aux oiseaux, -est bien voisine d’en faire des anges.</p> - -<p>Suivent les moyens de faire «une belle couleur -azur» et «un beau rouge», nuances du ciel et du -couchant parmi lesquelles notre humanité <i>volatilisée</i> -va pouvoir s’ébattre, faire des coupes et des -brasses.</p> - -<p>Puis l’ouverture prélude, magistrale et sérieuse: -«La science instrumentale ou machinale est très -noble, et par-dessus toutes les autres très utile, -attendu que, par son moyen, tous les corps animés, -qui ont mouvement, font toutes leurs opérations...»</p> - -<p>La figure 23 seulement commence à distiller le miel -et dissiper le mystère. De la forme et de la grandeur -d’un timbre-poste, elle représente sommairement -mais expressivement un homme ceinturé d’un appareil -assez semblable à celui dont les campagnards -occupés emprisonnent prudemment leurs marmots -<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -pour leur apprendre à se mouvoir et à marcher en -même temps qu’il les garantit des chutes. Soutenus -sous les aisselles dans cette armature roulante, ils -y sont maintenus debout, oscillant de-ci de-là.</p> - -<p>Voici le commentaire de cette vingt-troisième -figure: «<i>l’Homme dans les volatiles</i>—notez cette -désignation—a à rester libre de la ceinture en -haut, pour pouvoir s’équilibrer, comme il fait dans -une barque, afin que le centre de sa gravité et de -l’instrument se puisse équilibrer et se changer, -où nécessité le demande, au changement du centre -de sa résistance.» Et dès lors nous voyons, à -n’en pas douter, que, sous l’apparente modestie de -son titre d’histoire naturelle, le <i>Codice</i> ne traite -de rien moins que du <i>vol des oiseaux humains</i>; en -un mot, du droit de <i>volitation</i> de notre pesante -espèce, que voici retrouvé, dérobé aux méconnaissances -et aux spoliations par un essaim de -laborieux complices de ce Léonard-Prométhée—nous -dotant cette fois de l’éther.</p> - -<p>Dieu l’a prise du doigt pour la conduire au -port, cette <i>bouteille à la mer</i>, qui contenait l’espace! -Et nous n’avons plus qu’à proclamer dans -l’attente d’une mise en œuvre définitive de ces -préceptes surhumains par quelque Nadar-Edison -de la mécanique aérostatique ce vœu enfin comblé -du poète des hirondelles:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Des ailes! des ailes! des ailes!</div> - <div class="vers">Comme dans le chant de Ruckert,</div> - <div class="vers">Pour voler là-bas avec elles</div> - <div class="vers">Au soleil d’or, au printemps vert!</div> -</div> - -<div class="asterism"><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>*<br />* *</div> - -<p>Viennent des conseils <i>pratiques</i>, scientifiques, -détaillés à <i>L’Homme dans les volatiles</i>; des avis—entremêlés -de discussions avec <i>L’Adversaire</i>—réglés -sur l’exemple des oiseaux, l’inspection -expérimentale de leurs instincts, l’examen de leur -industrie, pour diriger fraternellement Adam au -milieu des espaces, apprendre à Deucalion à se -conduire, se maintenir et comporter à travers les -nues. Parfois on dirait qu’il ne s’agit que d’une -étude naturaliste du vol même des <i>Légers navigateurs -du vent</i>, selon la jolie expression de M<sup>me</sup> Valmore: -«Toujours le mouvement de l’oiseau doit -être au-dessus des nuages, afin que l’aile ne se -mouille pas, et pour découvrir plus de pays, et -pour fuir le péril de la révolution des vents parmi -les gorges des monts, lesquels sont toujours pleins -de tourbillons et tournants de vents.»—Mais ce -n’est qu’une similitude et un tremplin pour s’élever -à la déduction, au direct conseil. Et l’alinéa -conclut ainsi: «Et outre cela, si l’oiseau se tournait -sens dessus dessus, <i>tu as</i> un large temps pour -le retourner en contraire, avec les ordres déjà -donnés, avant qu’il retombe à terre.»—Plus -loin: «A b c d sont quatre nerfs de dessus, pour -élever l’aile... bien qu’un seul de cuir tanné, gros -et large, pût par aventure suffire; <i>mais pourtant, -à la fin, nous nous en remettrons à l’expérience!</i>»</p> - -<p>En somme, <i>tout ce qu’il faut pour planer</i>, strictement -déduit, démonté, démontré réellement par -A plus B en techniques propos qu’il semble vraiment -n’y avoir plus qu’à approprier, adapter, -<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -exécuter, mettre en fonctionnement aérien, en -exercice supraterrestre, en circulation interplanétaire.</p> - -<p>Mais soudainement l’éducateur Icarien s’interrompt, -comme sous le heurt préventif et irrévérencieux -de la stupide incrédulité coupant la parole -au <i>spéculateur des oiseaux</i>, suivant son propre -terme, au milieu de ses spéculations sublimes. Et -Léonard interjette ce rappel à l’ordre admirable: -«Et la menterie est de tant de mépris que si elle -disait de bien grandes choses de Dieu, elle ôte de -la grâce à sa déité; et la vérité est de tant d’excellence -que si elle louait des choses minimes, elles -se font nobles.</p> - -<p>(En marge.) «Mais toi qui vis de songes, il te -plaît plus les raisons sophistiques et coquineries -des hâbleurs dans les choses grandes et incertaines, -que de certaines naturelles, et non de si grande -hauteur.»</p> - -<p>Puis tout aussitôt après, dis-je, ce rappel à -l’ordre, au sérieux, à la question, nous reprenons -le fil des démonstrations matérielles éthéréennes. -«On te rappelle (au <i>spéculateur des oiseaux</i>) à l’auditeur -écolier sans doute absent et irréel, mais -docile et attentif dans l’avenir, et suscité par le -vouloir impérieux du maître voyant qui le prémunit -ici contre l’erreur d’Icare; on te rappelle -comment ton oiseau ne doit pas imiter autre chose -que la chauve-souris, à cause de ce que les membranes -sont une armure ou liaison aux armures, -c’est-à-dire maîtresse des ailes.»</p> - -<p>La chute est encore soigneusement prévue et -prévenue, dirai-je aménagée, à l’aide de certaines -<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> -outres, grâce auxquelles «l’homme tombant de six -brasses de hauteur ne se fera pas de mal, tombant -tant dans l’eau que sur la terre...» Et la prise à -partie dans ces termes libres et précis: «Si tu -tombes, de l’outre double que tu tiens <i lang="it" xml:lang="it">sotto il culo</i>, -fais que tu frappes avec elle la terre.»</p> - -<p>Mais ladite outre <i>en forme de patenôtres</i> nous fait -rebondir bien haut, toujours plus près du zénith, -avec cet aveu <i lang="la" xml:lang="la">in margine</i>, comme incidemment -échappé, au cours de la démonstration, et pareil -à la friandise qui incite l’enfant à poursuivre une -aride étude: «La ruine de tels instruments...», -nous disait tout à l’heure Vinci, mais l’<i>usage</i> de tels -instruments?...—Le voici, l’usage: «<i>On portera -de la neige, l’été, dans les lieux chauds, prise aux -hautes cimes des monts, et on la laissera tomber dans -les fêtes des places, au temps de l’été.</i>» Révélations -dont la simplicité de son émission n’a d’égale que -son envergure. Les voilà ces «certaines choses -naturelles, non de si grande hauteur», que tout -à l’heure nous promettait le maître.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La neige en ces vergers lui semble obligatoire,</div> - <div class="vers">Pour en jouir, l’été...</div> -</div> - -<p>Il est donc accompli, ce souhait des Héliogabales. -Et ne voit-on pas que volontiers Léonard -rééditerait ici son stupéfiant: «mais pourtant <i>à la -fin, nous nous en remettrons à l’expérience</i>.»</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Plus haut, plus haut encore!—Et en effet, nous -atteignons le sublime en ce couronnement ineffable: -«<i>Le grand oiseau prendra le premier vol sur -<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -le dos de son grand cygne, et emplissant l’univers de -stupeur, emplissant de sa renommée toutes les écritures, -et gloire éternelle au nid où il naquit!</i>»</p> - -<p>Puis, comme pour refermer la gangue où gisait -et luisait le métal de la <i>médaille</i>, refondre le plomb -qui contenait le diamant pilé, la retombée sur la -Terre du <i>grand oiseau</i>, avec et de par le lest de -deux ou trois réflexions tout ordinaires, banales et -bien humaines: «mardi soir, au jour 14 d’avril, -Laurent vint demeurer avec moi: il dit être de -l’âge de 17 ans... au jour 15 dudit avril, j’eus 25 -écus d’or du camerlingue de Sainte-Marie-Neuve.»</p> - -<p>Telle est l’histoire du <i>grand oiseau</i>. Oui, gloire -éternelle au nid où il naquit!</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">X<br /> -<span class="smcap">A Antonio de la Gandara.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_189"> - -<h2>LE VOYANT<br /> -<span class="smcap cs7">(William Blake)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Un des plus merveilleux sujets de rêverie pour -le contemplatif accoudé sur le pont des âges, à -regarder couler, précipitées ou alenties, les ondes -des jours, charriant les succès rapides, les gloires -entravées, les oublis prématurés, les injustes abandons, -c’est, parmi tant de flots directs et légers qui -vont chantant leur cours facile, l’incompréhensible -arrêt de certaines vagues, lesquelles semblent -n’avancer point, comme attachées à quelque récif -invisible avec le pétale qu’elles enferment ou la -perle qu’elles roulent. Quel courant détourné, -quel jet de pierre du rivage, peut-être quel ricochet -d’enfant doit rendre enfin libre la vague prisonnière, -avec ses déchets et ses trésors, l’œuvre -captive, avec ses beautés et ses tares? Et -cela, qu’il s’agisse d’un vivant ou d’un mort -(car, <i>s’il est des morts qu’il faut qu’on tue</i>, il y a -aussi des vivants qu’il faut qu’on ressuscite), d’un -prophète longtemps méconnu dans son pays ou -d’une renommée parfaite au delà des monts ou des -eaux, et qui tarde indéfiniment à les franchir pour -rayonner en deçà quand d’autres réputations des -mêmes bords s’accréditent au hasard d’une chronique -ou d’un bavardage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -Quelque chose de ce mystère flottait pour moi, -il y a tantôt dix ans, sur les noms de Rossetti -(dont rien n’a encore été exposé en France), de -Watts, dès lors représenté, salle Petit, par un -portrait d’Algernon Charles Swinburne, accompagné -de fulgurantes esquisses, de Burne Jones enfin, -dont, en ce temps-là, une seule toile, <i>Merlin et -Viviane</i>, nous avait été exhibée, en 1878, au Palais -des Beaux-Arts.</p> - -<p>C’est en 1884 que le désir de voir de près certains -fomentateurs et des éléments de ce mouvement -esthétique préraphaëlite me menait à Londres, -chez M. Burne Jones lui-même, et dans les salons -qui contenaient de ses œuvres et de celles de ses -devanciers; puis dans les boutiques où pullulaient -les créations ingénieuses ou caricaturales dues à -cette renaissance, agonisante déjà.</p> - -<p>La comédie satirique de <i>Patience</i>, la mise en circulation -et en vente de la fameuse et curieuse -théière représentant un esthète et une esthète, dos -à dos, avec leur double bras accolé pour goulot et -pour anse, leur tournesol et leur arum respectifs, -à la boutonnière et au sein, et cette épigraphe: -«<i lang="en" xml:lang="en">Fearfull consequences through the laws of natural selection -and evolution of living up to ones Teapot</i>»—c’étaient -les coups légers sous lesquels avaient succombé -sans doute les moins intéressants des disciples -de M. Wilde. On n’en voyait plus errer qu’un -petit nombre à <span lang="en" xml:lang="en">Rotten Row</span>, convaincus et résignés, -victimés et falots sous des atours jonquille ou vert -saule. Des thés en recélaient encore. Mais ce -n’était déjà plus le temps où des groupes silencieux -en défroque Henri VIII arboraient dans le -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -salon de Sir Frederick Leighton des plumes de -paon moins facétieuses que celles de nos fêtes -foraines.</p> - -<p>Pourtant le bon grain de la doctrine germait -toujours chez M. William Morris, le poète-décorateur -socialiste, sous la très haute et très mystique -direction du grand maître Burne Jones.</p> - -<p>Ce fut pour moi un bel après-midi, dont la mémoire -me reste enchanteresse et fleurie, ce jour de -notre visite sous la gracieuse conduite du célèbre -préraphaëlite (qui avait tenu à nous mener là et -s’était installé en guide sur le siège de notre landau) -à l’abbaye-phalanstère où M. Morris, loge -des familles d’ouvriers qu’il emploie à la féerique -fabrication de ses rêveuses tentures, inextricables -fouillis de branchages symétriques, derrière -lesquels il semble que la Belle au Bois -dormant sommeille; à ses toiles chimériques, à ses -damas changeants, le tout diapré d’un décor -ensemble médiéval et moderne, dont on dirait que -le pollen fut soufflé par les fleurs de la robe de -Primavera, avec tous les gazons de <ins id="cor_22" title="Boticelli">Botticelli</ins>, -compliqués de ceux de la Dame à la licorne, entre -lesquels le chèvrefeuille domine; le chèvrefeuille, -la fleur de la passion de maître Morris, au point -qu’elle le dénomme à travers le monde, et que, si -vous devez télégraphier à cet ornemaniste, il vous -suffira réellement d’adresser ainsi votre dépêche: -<span lang="en" xml:lang="en"><i>Honeysuckle</i>, London</span>.</p> - -<p>Quant à M. Whistler, l’illustre et admirable -maître américain désormais installé parmi nous, -il n’y a point lieu de le mêler à l’histoire de cette -réforme à laquelle ne le rattachent que son amour -<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -délicat de la japonaiserie distinguée avant l’invasion -du bibelot barbare, et l’éclaircissement de tout -le fuligineux mobilier anglais de par quelques-unes -de ses décorations lumineuses, et notamment -son emploi du jaune pâle, du blanc ou du bleu turquoise -dans l’ameublement et la tapisserie.</p> - -<p>Toutes ces choses nous sont devenues depuis, -familières et banales, bien moins par la grâce -d’une démonstration savante et documentée, -que du fait d’une mode et de la terminologie courante -de certains enthousiasmes de confiance et à -grand renfort de photographies qui n’allèrent point -jusqu’à traverser le détroit pour admirer <i>de visu</i>, -sur place, les objets inconnus de leur culte et les -vagues sujets de leurs gloses. Partisans, voire prêtres -de la religion nouvelle, rien que pour avoir -communié des bonbons de Fuller sur des coussins -de Liberty et Compagnie.</p> - -<p>C’est ainsi que, dix ans après que nous eussions -pensé:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Sans doute il est bien tard pour parler encor d’elle,</div> -</div> - -<p class="noind">il a fallu, l’an dernier, l’élégante effraction d’une -porte ouverte par une brillante jeune dame-auteur -pour révéler à beaucoup de Parisiens l’existence -de Burne Jones que plusieurs, à vrai dire, ne différencient -pas encore très bien de John Burns. -Et pour la première fois seulement la question -technique va être abordée d’une façon analytique -et synthétique à la fois, par M. Gabriel Mourey, -dans son ouvrage annoncé et attendu: <i>l’École -préraphaëlite anglaise</i>, qui va nous déduire de <i lang="en" xml:lang="en">lady -<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span> -Lilith</i> et de la <i>damoiselle Bénie</i> les cuivres de Benson -et les faïences de Morgan.</p> - -<p>Ces deux derniers lustres, dans le même temps -que s’opérait chez nous cette lente infiltration de -Watts (l’<i>Espérance</i> et quelques autres belles et pensives -toiles bleues en 89), de Burne Jones la même -année, avec son <i>King Cophetua</i>, son chef-d’œuvre, -inspiré des deux toiles de Melozzo da Forli, de la -National Gallery; avec ses deux panneaux et son portrait -d’enfant de l’an passé, de purs dessins, et, enfin, -cette aquarelle rendue malencontreusement célèbre, -jusqu’à l’extinction! par une mésaventure photographique—dans -le même temps, dis-je, des traductions -nous étaient offertes de plusieurs poètes -anglais: Shelley—si tard après Byron! un volume -de Swinburne, par M. Mourey, la <i>Maison de -vie</i> de Rossetti par M<sup>me</sup> Couve. Mais Keats, le -délicieux Keats s’attarde. C’est ainsi que Walter -Crane est déjà familier à beaucoup; que le nom de -Holman Hunt apparaît quelquefois, plus rarement, -au bec des plumes averties; mais que du plus -curieux peut-être d’entre tous les artistes anglais, -je ne démêle ici de trace en aucun esprit, l’effrayant -nom ne m’apparaît dans pas un courrier, comme -dans nulle causerie ne résonne.</p> - -<p>Et j’ai nommé <span class="smcap">William Blake</span><a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> -M. Catulle Mendès m’a rappelé avec beaucoup de bonne -grâce l’intéressante étude qu’il a lui-même antérieurement consacrée -à ce curieux artiste.</p> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Et pourtant, si quelque chose semble fait pour -passionner notre fin de siècle éprise de curiosité -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -et d’<ins title="occulitisme">occultisme</ins>, n’est-ce pas ce peintre-poète à -l’œuvre si prodigieusement vêtue de lumière et -de ténèbres; l’homme qui se jouait à lui-même, -sa femme lui donnant la réplique et <i>tous deux dans -le costume</i>, des scènes du <i>Paradis perdu</i>; l’artiste -qui exécutait la plupart de ses créations d’après -des esprits posant véritablement pour lui; sorte de -modèles fuyants dont on l’entendait dire, de temps -à autre, durant la séance: «Il bouge,» ou bien: -«Sa bouche a disparu»? C’est de la sorte qu’il -nous a transmis, entre autres, le <ins id="cor_23" title="portait">portrait</ins> authentique -de l’<i>homme qui a construit les pyramides</i>.</p> - -<p>La Galerie Nationale, qui possède deux peintures -de Rossetti, ne donnant guère à voir que du Bouguereau -bizarre: une figure de la <i>Vita Nuova</i> d’un -sentiment poétique mais d’une coloration piètre, et -une <i>Annonciation</i> dont toute la nouveauté consiste -en ceci que le symbolique lys de la Vierge n’y -figure que brodé, la tête en bas, sur un ruban rouge—la -Galerie Nationale renferme aussi deux petits -tableaux de Blake: une vision apocalyptique, et -d’étranges funérailles d’un cercueil porté par des -vieillards d’une taille démesurée.</p> - -<p>Je n’entreprendrai point de donner ici l’idée -d’une œuvre aussi inconcevable et aussi multiple -que celle de William Blake, aujourd’hui célèbre -en Angleterre, et dont les toiles, comme les gravures, -sont cataloguées (par Rossetti) et cotées à -des prix respectables, après s’être vues méprisées -du vivant de leur auteur, comme il advint chez -nous pour Millet et de tant d’autres. «Travail -invendable!» formulait un Goupil du temps. Ce que -je me contenterai de souhaiter et de saluer ici, -<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -dans un avenir, j’espère, prochain, c’est l’esprit, -ensemble précis et mystérieux, qui abordera, ainsi -que Baudelaire le fit pour Poë, mais avec, cette -fois, des difficultés bien plus ardues, la traduction -et l’interprétation de l’œuvre littéraire et graphique -doublement touffue de l’auteur du <i>Livre d’Urizen</i> -et du <i>Mariage du Ciel et de l’Enfer</i>. Cette œuvre, -entièrement gravée et imprimée par Blake lui-même, -entre tant de tribulations et d’infortunes que -soutenaient seuls les fantômes qui posaient pour -lui! Cette œuvre où la poésie, comme d’un Mallarmé -plus philosophe et plus fécond, enchevêtre son -texte d’un beau caractère à des compositions dont -l’origine supra-terrestre explique, seule, la possibilité -de tant de rêve concrété et d’infixable figé! -En ces dessins, il y a du Michel-Ange, du Raphaël, -du Primatice, de l’Odilon Redon, du Blake et de -<i>l’innommé</i>.</p> - -<p>Dans certaines figures de Redon seulement, il -semble qu’on ait pu frôler tant de stupéfiant inconnu. -Et il faudrait l’art avec lequel M. Huysmans décrivait -<ins id="cor_24" title="nagère">naguère</ins> une série de ce dernier artiste dans la -<i>Revue indépendante</i>, pour donner un aperçu des illustrations -de Blake à son <i>Livre d’Urizen</i>, par exemple. -Figures tournoyantes ou tourmentées dans le feu, -figures surtout abîmées comme nul autre n’aura su -l’exprimer, ramassées en des attitudes de douleur -prostrée qui varient jusqu’à l’infini tout ce que -peut donner l’anatomie humaine dans le rassemblement -des membres sous le faix d’un supplice ou -d’une résignation sans bornes.</p> - -<p>L’illustration pour le <i>Livre de Job</i>, illustration -que Blake méprisait comme tout ce qu’il tenait -<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span> -pour un travail manuel, à savoir ce qui n’était pas -le fruit de ses visions—présente de beaux spécimens -de ces postures accablées sous le désespoir ou -devant l’extase. Mais l’admirable scène de paix -que ce groupe de la <i>Famille de Job</i> avant l’épreuve, -au milieu de ces paissantes brebis, d’une formule -décorative évocative et charmante!</p> - -<p>Aucun peintre trouva-t-il jamais des expressions -révélatrices, des poses et des gestes indicateurs pour -représenter les états d’âme avec une réalité si -immédiate? Le cataclysme et la sérénité sont -pareillement du ressort de celui-ci. Rien de plus -ravissant que la courbe révérencieuse et attendrie -de ses anges sinueux aux pieds de l’Éternel. Puis, -comme leur épouvante s’accuse et s’accentue à la -ruade enflammée de Satan au-devant d’un Jéhovah -dont la sublime douleur est touchante, au penser -des supplices consentis de son serviteur élu. Job -cadavérique terrassé par le hideux mal, la saisissante -horreur de ses amis, les yeux hagards et les bras -levés, la lamentation de Job et sa plainte, l’accusation -des témoins, et surtout les hantises nocturnes -font des tableaux inouïs et inoubliables. Les personnifications -répétées des chantantes étoiles du -matin (dont M. Burne Jones a bien pu se souvenir -en inventant les <i>Jours de la Création</i>) présentent un -bel enchevêtrement de bras et d’ailes. Le geste du -Seigneur Dieu désignant le Léviathan et le Béhémoth -par-dessus le groupe des voyants, et enfin, -avant la radieuse vision de l’allégresse de la maison -rétablie célébrant sur les instruments sa délivrance -et sa joie, le doux blottissement des trois -filles de Job, comme dans un nid, sous l’incommensurable -<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span> -envergure de la bénédiction paternelle, -c’est une faible énumération de cette série biblique, -sur des ciels déchirés et visionnaires, entre des -encadrements ingénieux, quasi japonais, de flammes -et d’oiseaux, de serpents et d’anges, de coquillages -et de champignons, d’insectes et de pampres.</p> - -<p>Dans l’illustration de ses propres poèmes, celle -que Blake préférait et où il donnait libre cours à -sa <i>voyance</i>, c’est au texte même que sont entremélangées -les araignées et les chauves-souris, -avec des figures. La veine est tour à tour gracieuse -et terrible. Au <i>Livre de Thel</i> que son sujet incline -vers le premier genre, les filles-fleurs, avant Granville -et avant Wagner, sont pleines de flexibilité -gracile. Les lettres des titres escaladées de minuscules -indications d’anges sous des retombées de -branches filiformes et pleureuses où des oiseaux -perchent, tiennent des paraphes ornementaux et -vrillés des professeurs de calligraphie. Ailleurs -(dans <i>Jérusalem</i>, le <i>Chant de Los</i>, et dans ce dessin -qui sert de couverture aux volumes de Gilchrist), -des repos, des étreintes de personnages dans -des lis, l’allongement de deux génies, au cœur -d’un pavot, sous deux campanules dont les -pistils sont une ronde de sylphes, s’épanouissent -en une fantaisie charmeresse. Ici, des suppliciés -accroupis au bord des eaux noires; là, des -chevauchées de serpents et de cygnes par -de sveltes nudités sommaires. Puis, tous les -élans, toutes les gambades, toutes les enjambées, -dirai-je, toutes les acrobaties et toutes les culbutes, -dans les espaces; les apparences les plus nobles, -les aspects les plus bizarres. Dans le titre de <i>Jérusalem</i>, -<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> -de séduisantes incarnations de papillons-femmes; -plus loin, un chimérique cygne féminin. -Partout des représentations vraiment de Patmos. -Puis cette belle apparition du Christ à un personnage -nu, qui n’est autre que Blake, dont les bras -ouverts au pied de la croix, et qui répètent ceux du -Crucifié, se tendent en une ampleur sublime. Enfin -deux ou trois autres très augustes images qui font -penser à la grande toile de M. Gustave Moreau: -le <i>Combat de Jacob avec l’Ange</i>.</p> - -<p>A l’entour de certains brouillons de poèmes, je -remarque un sommeil d’ange vraiment raphaëlesque -non loin de monstres agencés des structures les -plus imprévues, et de mâchoires dévorant des corps -en une voracité de cauchemar, qui évoque le -musée Weerts de Bruxelles, tandis que cette larve -enveloppée rappelle le masque de Préault: <i>le -Silence</i>.</p> - -<p>L’<i>Ame veillant sur le corps du Saint</i>, l’<i>Étreinte</i>—d’un -élan prodigieux—<i>du Saint et de l’Ame</i> et les -autres sujets de cette suite permettent de ne pas -douter que Blake ait véritablement peint de ses -visions. On demeure béant devant son œuvre comme -en présence d’une <ins id="cor_25" title="Apocalyse">Apocalypse</ins> versifiée et illustrée -par un saint Jean de la poésie et du dessin, un -Fra Angelico de l’étrange et du terrible.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XI<br /> -<span class="smcap">A Madame Stanley.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_201"> - -<h2>LE SPECTRE<br /> -<span class="smcap cs7">(Burne Jones)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">C’est grand dommage, devant un spectacle de -nature ou d’art qui nous émeut, de ne point fixer -dans quelque note, fût-elle hâtive, cette émotion du -moment, émotion d’encre et de sang, vraie <ins id="cor_26" title="palpiration">palpitation</ins> -de notre feuillet, comme, au vent de l’inspiration, -ces feuillages de l’antique forêt où -s’inscrivaient des oracles. La houle des sensations -une fois apaisée, et, ces feuilles retrouvées parmi -les pages de nos souvenirs, nous reverrions entre -leurs fibrilles, dont le temps a fait un tulle irisé, -de remontants dessins pareils à ceux que peignent -les Chinois sur les feuilles de mûrier dont le ver à -soie a mangé la trame; dessins dont l’erreur ou la -gaucherie garderait du moins de l’émotion primitive -une sincérité et une fraîcheur qui réjouiraient, -en les renseignant, ceux qui ont souci de nos -impressions, s’enquièrent de nos jugements et -s’inquiètent de nos pensées. Et ces pensées -d’autrefois seraient, dans notre livre de mémoire, -semblables à ces pensées-fleurs qui sèchent dans -les missels, mêlant à celle des marges leur illustration -à peine défunte, tachant le texte d’un peu de -leur sang lilas et buvant de leur pétale pâli un peu -de l’or d’une lettre onciale.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -Nous risquerions moins ainsi, et de par la brusque -mise en présence d’un objet jadis tendrement -aimé, cette déconvenue du héros d’une histoire -d’amour, rencontrant avec angoisse, toute -couronnée de cheveux blancs, la beauté qu’il avait -désirée.</p> - -<p>Ainsi pensais-je moi-même de cette muse de -Burne Jones qui une fois me sourit, à qui je fis de -doux yeux et de tendres rimes, et qui m’apparaît -aujourd’hui à travers ses cheveux argentés, -vaguement lointaine et décolorée. Or c’est l’heure -où l’on me demande ce que je pensai naguère de -cette belle. Et ne retrouvant plus que mes sensibles -strophes adressées alors à la «mendiante en -gris», je regrette les billets doux que je lui rêvais -sans les tracer, et qui se sont dispersés hors de -mon esprit effeuillé, comme les pétales d’une rose -envolée. Las! que n’ai-je en ces jours de la visite -faite autrefois au maître, pris l’empreinte vive -et colorée de mes sensations d’alors. J’aurais -déroulé sur ces pages la gaze de cette écharpe, -assez semblable aux diaphanes draperies des mobiliers -esthétiques, et peinte d’incertains mais -sincères rinceaux pleins de chimères et non -sans charmes.</p> - -<p>Aujourd’hui je ne répondrais pas: «Belle tête; -mais, de cervelle, point», comme fit le renard, du -buste. Pas non plus: «De loin, c’est quelque -chose, et, de près, ce n’est rien», ainsi que dans -<i>le Chameau et les Bâtons flottants</i>. Ce serait mensonger -et <ins id="cor_27" title="irrévencieux">irrévérencieux</ins>, et, par ce seul fait, bien loin -de ma pensée et de l’expression appropriée à une -désillusion délicieuse. Non,</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> - <div class="vers">Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,</div> - <div class="vers">N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle!</div> -</div> - -<p>Mais ce changement n’est pas non plus imputable -à la désuétude et au discrédit dont nous stérilisent -souvent nos sources d’émotions, des éloges élégants -et des modes mondaines. De sérieux sentiments -et des goûts motivés savent se tenir au-dessus -de ces capricieuses faiblesses. Et ce n’était pas au -reste pour détourner d’un art délicat que d’en voir -pratiquer le rite et professer le cours par de jolis -sourires féminins, qui, ces derniers ans, dessinèrent -leur arc sur la sonore sinuosité des syllabes -cristallines du nom de <ins id="cor_28" title="Boticelli">Botticelli</ins>, tout comme ces -coquettes d’antan qui apprenaient à redire: «trois -petits pruneaux de Tours»—ou «trois petits perroquets -verts au bout de mon pied»—et autres -phrases vides de sens, mais propices au précieux -rondissement des lèvres, et bonnes à prononcer -avant d’entrer dans un salon, pour se faire la -bouche petite.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>«Cela ressemble à quelque chose qui est très -bien.» Ainsi jugeait de l’art de Burne Jones un -artiste spirituel et merveilleux dont les démêlés -avec le peintre anglais demeureront historiques et -célèbres. Et bien notamment certaine déposition -du témoin Burne Jones, relatée au <i>Gentil Art de se -faire des ennemis</i>, dans cet épique procès de -Whistler contre Ruskin, et où l’on voit, en cul-de-lampe, -le <i>papillon</i> de Whistler se crisper sur le -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -liard de dommages et intérêts à lui accordé par la -Cour. Mais si—comme on fit de ceux d’Ingres et -de Delacroix maintenant unis dans la paix de la -mort et dans l’harmonie de nos admirations allant -à leurs dissemblables génies—si quelque jour on -parle de même des différends de Whistler et de -Burne Jones, ce ne sera pour l’un ni l’autre un -discrédit ou une offense.</p> - -<p>«Cela ressemble à quelque chose qui est très -bien»;—à beaucoup de choses qui sont très bien, -aurait pu ajouter le malicieux maître. A <ins id="cor_29" title="Boticelli">Botticelli</ins>, -d’abord—bien que pas assez—dans beaucoup -des compositions de sir Edward, disons la plupart. -Mais à un <ins id="cor_30" title="Boticelli">Botticelli</ins> exporté et monopolisé—<i>patent</i>—et -dont la Primavera serait devenue une vendeuse -de Liberty qui aurait débité sur des pelotes -et sur des sachets tous les parterres de sa robe.—A -Raphaël aussi, quand, plus rarement, s’arrondit -le contour habituellement anguleux du maître de -<i>La Grange</i>; par exemple dans <i>Caritas</i>, le décor du -clavecin et le bambino de <i>l’Étoile de Bethléem</i>.—A -Benozzo Gozzoli, dans le carton pour les vitraux -de Jesus College, dont les anges sont bien les frères -de ceux du palais Ricardi.—A Pisano encore—mais -toujours en moins bien—dans certaine -étude pour une cuirasse et un casque.—A Rossetti -enfin, cette fois avec moins de distance, dans ce -joli dessin de <i>la Neige d’été</i> et dans le tableau des -<i>Joueurs de tric-trac</i> dont la figure de femme paraît -avoir été posée par le même modèle aux cheveux -larges et drus des jeunes gens de Bellini, et qui -reparaît tant de fois dans les toiles de Dante -Gabriel.—Mais, ne dirais-je pas même, à M. Alma -<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> -Tadema, dans le décor maritime du fond de <i>Circé</i>, -tableau qui semble prouver—<i>horresco!</i>—que -M. Burne Jones pourrait bien avoir plus de responsabilité -qu’on ne croit dans l’invention du tournesol.</p> - -<p>Une froide raison dans la conception, une sage -méticulosité dans l’exécution régulière, continue -et brillante, ce sont les points par où M. Burne -Jones déçoit les spectateurs épris de toiles douloureuses -et passionnées dont la splendeur rayonne -avec déchirement sur des ruines d’essais insatisfaits -et d’études tourmentées. Il ne semble pas que -ce travailleur appliqué et excellent, d’ailleurs si -modeste et si fier, ait jamais pu ne pas réussir, et -dans le temps voulu, aucune des plus difficiles -tâches qu’il se soit imposées. Et l’on ne saurait -jurer que, grâce à cette volonté si sûre d’elle-même, -nous ne verrons pas cet <i>Amour dans les ruines</i>, -malencontreusement gâté à Paris, resurgir de -ses ruines propres et de ce blanc d’œuf qui lui -fut fatal, avec toute l’alacrité d’une salamandre -parmi la flamme, ou d’un phénix hors de ses -cendres.</p> - -<p>Mais aussi, cette impeccable sécurité dans l’exécution -consciente, cette infaillible maîtrise dans le -travail ponctuel donnent à ce qui sort de ces -mains-fées cette apparence un peu <i>textile</i> qui n’y -laisse guère subsister de charme qu’aux jeux des -coloris et dans certains détails ingénieux juxtaposés -selon une ordonnance dont je dirai la loi -tout à l’heure. <i>Œuvres décoratives</i>, cette subdivision -du <i lang="en" xml:lang="en">Record and Review</i> n’aurait-elle pas pu devenir -le sous-titre de tout le recueil; et les <i>tableaux</i> de -<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span> -Burne Jones sont-ils moins des œuvres décoratives -que ses tapisseries, ses verrières, ses mosaïques -et ses hauts-reliefs dorés d’un or trop vif, et -de genre italien, qu’il emploie pour des panneaux -et pour des coffres? Objets du reste moins somptueux -que ces incroyables vitraux de Tiffany, -vitraux à double vitre—dirai-je à double trame?—dont -quelques fragments se plissent en vrais -pétales du magnolia qu’ils représentent, dernier -mot américain de la somptuosité pour des chapelles -funéraires, mais surtout pour de ces halls prodigieux -où l’on prend du thé dans des tasses incrustées -de perles.</p> - -<p>Oui, ce sont de véritables tapisseries que ces -toiles de Burne Jones, tant par le recommencement -et la continuation toujours possibles du panneau, -que souvent par la qualité même de la touche aux -tons de laines et de soies mélangées d’or et affectant -le sens des points du <i>passé</i> et du <i>plumetis</i> des -vieilles broderies; touche vraiment presque filamenteuse -avec des rugosités comme d’une toile -d’amiante colorée.</p> - -<p>Le <i>Pauvre Pêcheur</i>, la <i>Pitié</i> et tant d’autres toiles -de Puvis de Chavannes, notre illustre peintre décorateur, -sont des tableaux absolus; mais le <i lang="la" xml:lang="la">Laus -Veneris</i> du peintre anglais, et même son <i>Roi -Cophetua</i>, le chef-d’œuvre que son possesseur, lord -Wharncliffe, jusqu’à l’Exposition récapitulative de -1893, se refusait à laisser reproduire: autant de -tapisseries, de vitraux et de mosaïques. Et, pour -ce fait, et de par ce sens invincible de son inspiration -ordonnancée et de son exécution un peu mécanique, -les meilleures œuvres de Burne Jones, celles -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -où sa nature se donne carrière avec le plus de -liberté et de grâce sont ses ouvrages purement -décoratifs; principalement quand ils procèdent de -certaine conception où il excelle et qui synthétise -une allégorie dans un dessin enveloppant où ne -reste plus guère qu’une formule ornementale. Tels, -entre autres, le <i>Buisson ardent</i> et le <i>Pélican</i>, et ce -paon funéraire (à mon sens, une des meilleures -compositions de Burne Jones) et dont la traîne aux -yeux réveillés symbolise l’immortalité sur la plaque -commémorative d’une jeune fille morte. Beaux -encore, ces vitraux de Saint-Philippe, dont les -cartons sont à Kensington: une Adoration des -bergers où les têtes d’anges s’échelonnent en grappe -cintrée ainsi qu’on le voit aux porches gothiques; -et un Golgotha certes moins fantaisiste que celui -de Durer qui dut tant faire rêver Doré, avec le -grouillement et le fouillis de ses chevaliers bardés -de fer, et surtout de ce cavalier vu de dos sous -l’empanachement de son casque par treize plumes -d’autruche aux trois bouquets disposés en trèfle.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Des dessins de Burne Jones, si fins, si finis, si -travaillés, si ouvragés, quelques-uns sont bien -plaisants (quand ce ne sont point ces mains de -l’ange de son <i>Annonciation</i>, ces mains <i>poncif</i> et -<i>actrices</i>)—et dénotent un amour, sans doute un -peu féminin, de la chose étudiée: les tresses d’une -tête de femme, certains lis, exposés à Paris. Ailleurs, -des études de roses, sans doute pour l’illustration -du <i>Roman</i>; et particulièrement un corymbe -<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -de boutons de roses noisette qui me fait ressouvenir -du fond que cette même sorte de rose tapisse -pour lady Lilith, peut-être le chef-d’œuvre de -Rossetti. Lady Lilith assise entre quelques bibelots -qui donneront par la suite le ton à bien des -brimborions de l’esthétisme—allongée plutôt en -la neige de la chèvre du Thibet de sa pelisse dont -les brins ondulés se nouent à la chevelure d’or -annelée de la dame qui en démêle les ondes broussailleuses -et crespelées, à pleines dents d’un large -peigne. L’auréole blanche des pâquerettes qui la -vont couronner s’arrondit sur ses genoux. Une -digitale, symbole de quelque perfidie, sonne ses -clochettes sur un guéridon, où dans un miroir de -toilette attristé de deux bougies éteintes s’allume -le vert prasin et cru du jardin reflété et de la campagne -invisible.</p> - -<p>Ces dessins de Burne Jones laissent, non moins -que ces toiles, le même malaise d’insatisfait, et de -par la même cause. On y sent plus de patience -que de passion; le trait uniforme et monotone a -la pâleur des copies à la presse, et rien ne s’y -retrouve des <i>pleins</i> et des <i>déliés</i> d’un tracé vraiment -<i>cérébral</i>.</p> - -<p>Quant au détail de décoration propre aux dessins -de l’artiste et que je me proposais d’indiquer tout -à l’heure, il n’est autre qu’une adaptation du procédé -de répétition en nombre ou à satiété dont -fait si fréquent et malin usage le Japon, qui brode -ou peint, non en semis, mais dans des groupements -composés et savants, tant de papillons et de -poissons, tant de singes et de grues. Ce procédé -qui agit et pèse forcément sur l’esprit jusqu’à -<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -l’opprimer, heureusement d’abord, puis fastidieusement, -se manifeste premièrement chez le peintre -dans les plis de ses draperies. Rien, en elles, de -ces faisceaux scrupuleusement étudiés et rendus -qui, chez les maîtres anciens, s’agencent par renflements -et par retombées; point non plus des antiques -draperies mouillées, moulant sous l’étoffe -plaquée ou en tuyaux, des formes quasi nues; -mais un milieu entre ces deux manières, avec un -réseau ondé ou des coulées de plis pareils à ce -que les marchands de nouveautés appellent de -l’<i>indéplissable</i>; de plis comme peignés, accusés à -l’ongle dans un taffetas gommé, et plus souvent, -hélas! dans un métal blanc complaisant comme -celui qui, de par l’autorité ecclésiastique, dut -revêtir en un sanctuaire italien cette nudité de -marbre d’un tombeau, dont un touriste assidu et -entreprenant courtisait les formes redondantes et -lascives. La figure de <i>Temperantia</i> et celle de <i>Spes</i>, -entre beaucoup, sont de parfaits spécimens de -cette artificielle draperie de Burne Jones, tirant ses -flexions de la fantaisie d’un crayon insatiable et -de l’entraînement des traits, plutôt que de la similitude -d’un modèle attentivement et soigneusement -rendu par un Léonard ou un Mantegna. Et la -curieuse Danaé n’a que faire de s’inquiéter ainsi -de la tour qu’on lui érige, enclose qu’elle est -elle-même préventivement dans l’infrangible guérite -de ses vêtements en tôle rose.</p> - -<p>Après les plis multiples ce sont les multiples -plumes, dans les <i>jours de la création</i>, et spécialement -dans le <i lang="la" xml:lang="la">Dies Domini</i> allant jusqu’à constituer une -atmosphère d’ailes.—Dans la <i>Nymphe des bois</i>, -<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span> -c’est une atmosphère de feuillages; une atmosphère -d’aubépines dans <i>Viviane</i>; et dans l’<i>Amour et le -Pèlerin</i>, une atmosphère de colombes.—Du <i>Golgotha</i>, -le fond est tout en étendards; de la <i>Fiancée du -Liban</i>, tout en écharpes; du <i>Bon Pasteur</i>, tout en -brebis; mais plus gracieusées que celles de Blake, -et, pour cela, moins intéressantes et moins belles;—tout -en flots enfin, dans ses vitraux pour une -maison de Newport.—Voici trois reflets de visages, -dans un puits; voilà, dans le miroir de Vénus, -huit mirages de corps graciles; et, ceux-là, encadrés -des myosotis du bord même de ce lac menu, -de par l’exquise recherche d’une fantaisie mignarde -mais séduisante.</p> - -<p>Rien que de gracieux, si quelque peu obsédant, -en ces pullulants accessoires. Mais où l’insistance -tourne à de la persécution, c’est quand le personnage -à son tour se répète en des attitudes diverses, -repliant, dépliant vingt fois sous un même visage -une anatomie unique d’une stature invariable; -comme si le peintre nous donnait pour un ensemble -cette série d’attitudes renouvelées d’après un même -modèle, et dans l’inquiétant vis-à-vis de ce mage -Zoroastre qui se rencontrait lui-même dans son -jardin, ou de ce William Wilson se trouvant un -jour en face de son double.</p> - -<p>L’<i>Escalier d’or</i> nous offre le type le plus réussi -de cette redite, avec sa même demoiselle qui descend -dix-huit fois ses degrés luisants dénués de -rampe en jouant d’instruments variés: tambourin -et galoubet, buccin, violon et cymbales. Le <i>Festin -de Pélée</i> assemble aussi bien des comparses accroupis -et debout sans beaucoup de variété ni de trouvaille. -<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> -On dirait les noces de Cana du malingre; quelque -cène dans une Grèce anglaise; une fusion des -Romains de Couture avec le banquet du docteur -Goudron et du professeur Plume. Les portraits de -Burne Jones, au reste peu nombreux, sont bien -plutôt des prétextes à de trop éloquentes têtes -d’expression—témoin ce crayon d’après Paderewski, -au mystérieux profil d’archange foudroyé, -et dont j’ai parlé ailleurs.</p> - -<p>Mais tout cela contient beaucoup d’iris et bien -des pierreries...—et quand il arriverait à s’avérer -que les peintures de Burne Jones ne sont que des -<i lang="en" xml:lang="en">Christmas-cards</i> géants et sublimes, bien des <i>jeunes</i> -continueraient de s’en délecter et feraient bien. Et -nous-même, quand nous repensons au créateur -affable du monde monotone et papillotant de tant -de tableaux et de tant de panneaux, de tant de -vitraux, de tombeaux et de coupoles, homme plus -exquis lui-même que son œuvre et dont le souvenir -la domine en la surpassant, nous regardons -encore la <i lang="en" xml:lang="en">beggar maid</i> avec les yeux de jadis; et -nous lui murmurons en nous remémorant, tel que -le héros de l’histoire sentimentale: «<i>Quelquefois vos -paroles me reviennent comme un écho lointain, comme -le son d’une cloche apporté par le vent; et il me semble -que vous êtes là, quand je lis des passages d’amour dans -les livres.</i>»</p> - -<p class="tdate">Juillet 1894.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XII<br /> -<span class="smcap">A Madame Richard Wagner.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_215"> - -<h2>UN MYTHOLOGUE<br /> -<span class="smcap cs7">(Arnold Bœcklin)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Bâle jubile—et c’est justice, en l’honneur de -la cessation, une fois de plus! d’un de ces malentendus -locaux et familiaux qui consistent, de la -part des pères et des patries, tout d’abord à -refuser aux plus nobles de leurs enfants la prédilection -et la protection auxquelles les désignent -leurs naissantes facultés, de visibles dons, des -pouvoirs virtuels, puis effectués; ensuite à leur -marchander une renommée surabondamment -acquise ailleurs, envers et contre ces procédés -iniques.</p> - -<p>Le «Tout Père frappe à côté» que le fabuliste -écrit au sens paternel, serait encore plus vrai au -sens ironique de la cécité et de la méconnaissance; -qu’il s’agisse d’un lieu d’origine ou d’une -souche natale, on ne se lasse pas de s’émerveiller -de la renaissante indignation de ces merles -obscurs en présence de l’insolite candeur de leur -lignage.</p> - -<p>Et pour ma part j’honore d’une toute particulière -surveillance ce qu’il faudrait appeler, par -une légère flexion de vers baudelairien:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Les bûchers consacrés aux crimes <i>paternels</i>,</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span> -Non que j’ignore la fatidique inutilité de tout -général essai de réaction en cette matière, et de -chaque particulière tentative de tels redressements -avant l’heure, puisqu’il ne s’agit là de rien -moins que d’une des spécieuses ruses employées -par la nature à l’engendrement, puis à l’éducation -des maîtres ouvriers et de leurs maîtresses œuvres; -mais comme ce n’est rien moins non plus que l’aire -où s’exerce l’un des pires maléfices de l’humanité, -l’occasion de ses plus odieux attentats, de ses plus -basses œuvres, la question devient d’ordre du jour -éternel, et l’une de celles en l’examen desquelles -la lésion de la sensibilité doit le céder à la curiosité -du phénomène.</p> - -<p>Et puis, n’y a-t-il pas de toujours plus judicieuses -variations à broder sur ce thème constamment -renouvelé du «nul n’est prophète dans son -pays», devenu par l’incorrigible cécité des origines -une sorte de transpositions du «je vais revoir ma -Normandie»; une Normandie de l’art sans cesse -fermée à ceux qui, en échange du jour reçu, y -rapportent des trophées. L’honneur d’avoir entrepris -de telles remises au point, et d’y avoir parfois -réussi, n’est au reste pas seul à les récompenser -de sa douceur, à en encourager les récidives. -L’amour n’y vaque pas uniquement, l’humour en -revendique sa part, et je ne sais rien d’aussi risiblement -touchant que la palinodie tardive, contrainte, -et faisant contre fortune bon cœur, en une -confusion toujours un peu rageusement consentante, -de ces ascendants vaincus par de trop indéniables -triomphes. On y distingue de la bonne foi -dans l’ignorance dessillée, du méchant vouloir -<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -macéré dans l’envie. Le tout amalgamé d’un -orgueil de clocher, et d’un ahurissement malgré -tout incompréhensif, du plus réjouissant spectacle. -La nécessaire inutilité de l’effort le restreint, je le -répète, d’ordinaire à une curiosité de dilettante; -pourtant la gloire d’avoir été le Simon de Cyrène -déchargeant certains nobles christs, de l’excédent -fardeau de telles croix, demeure une invite à suivre -ces calvaires.</p> - -<p>Quand nous serons à dix nous ferons une croix. -Cette croix-là, c’est celle qu’Hello, qui la porta, -dénommait: le supplice de l’injustice sentie; celle -même dont on courbe l’élan des génies; mais, -pour le faire, je ne dis pas, malgré cela, mais à -cause de cela même, se redresser plus haut, -comme l’entrave des rochers précipite la course -des eaux et transforme en torrent celle qui eût été -stagnante. Et le magnifique, et entre tous aigrement -cruel châtiment de ces sortes d’<i>impedimenta</i>, -c’est, lors de l’avènement, s’ils sont tenaces, le -rôle adjuvant que se trouvent avoir joué dans -l’éclat et la splendeur du cours tumultueux d’une -noble vie, les pierres de martyre ou d’achoppement -dont la haine espérait lapider, retarder, -atteindre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.—Disons: -à dix mille!—Aujourd’hui, nous -nous limiterons à des querelles de clocher, laissant, -pour une fois, comme le gentil Passant, -tranquilles, les familles.</p> - -<p>Ne serait-ce pas, en effet, moins de l’ambition -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -qu’une juste révolte contre des injustices senties -qu’on trouverait, pour ne citer que ceux-là, au -fond de la vie expatriée et de la mort volontairement -exilée, du Suisse Holbein et de l’Allemand, -Hændel, à Londres; de l’omniscient Italien -Léonard, à Amboise, dans l’étroite cage de Clos-Lucé, -et Dieu sait en quelles moroses délectations, -le dieu humain qui s’écriait: à plus de sensibilité, -plus de martyre!</p> - -<p>Le Bâlois Bœcklin poursuit et achève, dans la -gloire, à San Domenico, la vie de lutte qu’il a combattue -et gagnée en Allemagne et en Italie.</p> - -<p>Sa patrie repentante se décide à venir prendre -dans l’exil cette main pleine de glorieux rameaux -et par un dédommagement vraiment bien senti, la -placer en un commun jubilé, dans l’auguste droite -d’Holbein.</p> - -<p>C’est, on peut l’affirmer, un nom, en France, à -peu près inconnu que celui d’Arnold Bœcklin. -N’est-ce pas, au reste, une des grâces, un des -pouvoirs de notre cher pays que ce travers merveilleux -qui faisait dire à un malin critique étranger -s’étonnant de voir représenter au Théâtre-Français -un Hamlet ainsi travesti, dans un décor -nullement conforme au lieu décrit par Shakespeare, -et aux sons d’une mélodie de plusieurs siècles -ultérieure à la date du drame: «Ils ne savent pas -qu’Elseneur est un lieu <i>dont on peut prendre des photographies</i>»!—Et -il ajoutait: «L’ignorance des -Français sera toujours pour nous une source éternellement -jaillissante!»</p> - -<p>Sans prendre de cet honorable verdict autre -chose que ce qu’il a de spirituellement malicieux, -<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span> -qu’on se rappelle l’an passé la naïve découverte -de la Duse par tant d’honnêtes Parisiens qui ne -songeaient même pas à admirer parmi la belle -chevelure noire de l’artiste depuis longtemps couronnée -à travers le monde, les nobles rayons d’argent -dont le triomphe irradie un tel diadème. Il -est vrai que les mêmes Parisiens qui auraient -bien ri d’un Anglais et d’un Italien demandant si -<i>Bernhardt</i> n’allait pas jouer en leur langue à -Londres ou à Rome insistaient despotiquement -sur l’importance pour M<sup>me</sup> Duse, toute pleine pourtant -du génie de sa race, et de sublimes diphtongues, -de jouer en bon français, à Paris, pour le -caprice de l’enfant gâtée des nations.</p> - -<p>Passant par hasard rue des Bons-Enfants, ces -mêmes Parisiens-là n’auraient certes pas vu sans -étonnement l’affiche au Centaure sur son fond nuageux -(elle-même bien étonnée de se trouver là!) -s’ils n’avaient eu la ressource de n’y faire aucune -attention ou tout au moins de la prendre pour -l’enseigne d’un maréchal-ferrant ou d’une nouvelle -meringue. Un distingué article signé Meissner, dans -la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, eût été le commentaire -suffisant d’une exposition—qui faisait, hélas! -défaut.</p> - -<p>Quant à la lyrique étude publiée en Suisse par -M. Ritter, elle ne pourra être appréciée ici à sa brillante -et enthousiaste valeur, que le jour où l’initiation -à l’œuvre de Bœcklin révélera au public -français ce qu’il put y avoir de généreuse allégresse -à danser devant cette arche.</p> - -<p>La première salle de l’exposition de Bâle contient, -il me semble, surtout des œuvres de début, à mon -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -avis, moins séduisantes que celles où s’exercent, -dans un cabinet du fond, les tout premiers essais -de l’artiste. Je distingue, parmi ces derniers, un -petit portrait de famille peint par l’auteur à dix-huit -ans, et en de certaines parties presque digne -d’Holbein.</p> - -<p>La petite toile mesure à peu près les dimensions -de la fameuse <i>Laïs Corinthiaca</i> du vieux maître; -mais elle ne représente qu’une pauvre petite parente -de province au maintien compassé dans sa robe de -taffetas vert changeant, au corsage sans appas, -sous un visage sans charme, encadré du rose soyeux -de son fichu, à la bordure tramée de fleurs glacées. -C’est encore, dans cet instructif cabinet d’épilogue -en même temps que de préface, un intéressant -portrait du célèbre peintre Lenbach en 1860; et -déjà des études de ces effets, que j’appelle de <i>couchant -couché</i>, dont l’un me fait penser à notre La -Berge, et dans lesquels le peintre qui doit y exceller -versera plus tard toute une prenante poésie.</p> - -<p>Dans la première salle de l’Exposition, je note -un grand paysage mythologique; une des chasses -de Diane, que le peintre a plusieurs fois mises en -scène.</p> - -<p>Je ne saurais, il me semble, donner le mieux -l’idée de celle-ci, qu’en affirmant qu’elle représente -ce que ferait une Rosa Bonheur, qui s’adonnerait -à la peinture héroïque.</p> - -<p>Ajoutons bien vite, et une fois de plus, que -nombre d’artistes passés et présents seront ici -nommés à propos de Bœcklin, sans nulle accusation -de plagiat. Sa manière est complexe, multiple. -La seule façon d’en éveiller l’idée chez ceux qui -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -n’ont pas vu, est d’en dégager le rapport avec des -œuvres déjà connues.</p> - -<p>Au reste, j’y insiste, ayant eu déjà l’occasion de -l’écrire, c’est à mon sens une dignité de plus, -j’ajouterai volontiers <i>sine quâ non</i>, que dans une -véritable originalité, le rapport inconscient avec -d’autres arts individuels, de proches et de lointains, -comme résorbés en un suprême bouquet réunissant -nombre d’aromes divers du personnel parfum -de ses fleurs propres.</p> - -<p>Je note encore dans cette salle, outre un aride -ermite se flagellant, un peu frère des saints Jérômes -de M. Gérôme et qui est célèbre, un Pétrarque -à la fontaine de Vaucluse que je n’aime pas, et une -grande Vénus aux chairs modelées dans un savoureux -clair-obscur, affectionné par M. Hébert.</p> - -<p>Je parlerai plus tard, en même temps que des -autres sujets religieux, d’une Madeleine exposée là -et qui appartient <ins id="cor_31" title="an">au</ins> Musée de Bâle.</p> - -<p>Je n’oserais pas écrire en ce grave sujet, comme -le fit Veuillot à propos de Thérésa. «Tout de suite -après ce fromage blanc, le tord-boyaux tout pur -de la demoiselle», mais je dirai qu’il y a eu -savante gradation dans le choix des œuvres qui -garnissent cette première salle au sortir de laquelle -l’entrée en la salle voisine tient de l’éblouissement -et du charme.</p> - -<p>Ce n’est pas que je goûte complètement, ni même -peut-être beaucoup tout le tableau de la belle et -douce Calypso, déjà furieusement nostalgique au -penser du héros dont les bras sont dénoués, et qui -bien qu’encore dans le tableau est comme hors de -la scène et presque du cadre. Ulysse et Calypso, ou -<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -si vous l’aimez mieux, Tanhauser et Vénus; et -M. Ritter a justement relevé des correspondances -de leitmotiv entre cette œuvre et celle de Bayreuth.</p> - -<p>Mais la grande Eleonora Duse qui disserte hautement -de ces choses me disait de cet Ulysse des -choses admirables; silhouette hautaine et lointaine, -bien faite pour subjuguer une connaisseuse, une -créatrice d’attitudes tragiques; éloignement d’exilé -drapant aux plis de son manteau le mal du pays -de tous les exils, l’espoir de tous les retours. A -droite de cette toile, une autre Calypso, moderne -celle-ci, bien que les plis droits de sa blanche -tunique, son geste replié, l’enroulement de la noire -écharpe autour de sa tête pensive, puissent l’assimiler -à la Polhymnie. Mnémosyne aussi toute -pleine de souvenirs qui tombent sur son âme avec -le crépuscule de plomb, roulent à ses pieds avec -la vague mal apaisée.</p> - -<p>Ce personnage qui tient si peu de place dans la -toile n’en représente pas moins le coryphée des -voix de la nature et de l’art, éloquent et figuratif -de la magnifique décoration du lieu, de la majestueuse -mélancolie de l’heure. Heure d’un net -crépuscule de soir éclairant un lieu qui est le -temple de l’amour détruit, un état d’âme qui est -la détresse de la délaissée. Oui, il y a de la <i>Femme -abandonnée</i> de Balzac dans cette composition tragique -et simple.</p> - -<p>Bœcklin l’a peinte plusieurs fois cette <i>Villa au -bord de la mer</i>, ainsi qu’il l’intitule modestement et -d’un titre générique: mais dont il semble que ce -panneau-ci doive être l’expression la plus heureuse. -Dans une autre, le personnage antique devenu -<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> -Iphigénie en Tauride, réduit l’éternel et poignant -drame humain aux plus restreintes proportions -d’un épisode historique. Là, rien que la tristesse -du jour tombant, du flot expiré, de l’amour détruit, -de la mer morte. Mystérieuse villa au bord de -la mer avec ses portes closes comme des bouches, -sa fenêtre ouverte comme un œil qui ne -veut plus voir, sa galerie déserte, au couronnement -de statues effritées. Alentour, la mer -murmure, l’huile écumeuse d’un flot qui fut -démonté, plein encore des mugissements étouffés -de la tempête qui s’apaise, de cris d’invisibles -oiseaux d’orage, peut-être de victimes ensevelies...</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">O flots que vous savez de lugubres histoires!</div> -</div> - -<p class="noind">Flots des cœurs aussi!</p> - -<p>Je ne vois qu’un homme qui sache <i>dessiner</i> l’eau -comme Bœcklin, l’architecture des vagues, le -remous des ondes et ces <i>courants entrelacés</i> comparés -par Vinci aux tresses de la chevelure de -Léda. J’ai nommé Thaulow. Mais, chez ce dernier, -ce ne sont que les phases intelligemment -étudiées, habilement rendues de ces variations -aquatiques, lesquelles sont mystérieusement haussées -par Bœcklin au commentaire du sujet qui s’y -mire. Et sous cette lumière d’un gris de fonte un -peu pareille à celle de l’orage de Millet, entre les -noirs cyprès eux aussi haussés à la dignité de personnages, -Sophocléen chœur d’arbres commentant -le tableau du faîte de leurs cimes recourbées -comme des cimeterres, quatre notes rouges -piquent leurs braises amorties: les briques du -<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> -mur éboulé, des vases de terre cuite, une automnale -vigne vierge, et le rose vif d’une fleur de laurier-rose.</p> - -<p>Ce sont encore des figurants de Bœcklin, ces -éloquents cyprès dont le mode d’expression est -cette sensible inflexion de la cime infligée à l’arbre -rigide comme par une orageuse et magnétique -atmosphère. Je les retrouve dans cette autre <i>villa -au bord de la mer</i> en une orientation opposée. Cette -fois, l’architecture et le paysage seulement, en la -solennité de la nuit tombée, le rouge adieu du -soleil noyé, ne perlant plus à l’horizon qu’une -larme de sang dont meurt le reflet sur la villa -silencieuse.</p> - -<p>Et l’<i>Ile des Morts</i> les recèle aussi dans sa fatidique -enceinte. De sentiment un peu pareil à la -première de ces villas au bord de la mer et à un -<i>Voyage de noces</i> qui me plaît moins, me semblent -devoir être deux toiles de Bœcklin dont je n’ai vu -que la reproduction: la <i>Solitude</i>, une femme au bord -de l’eau et drapée de blanc dans un paysage de composition -savante, et la <i>Pensée d’automne</i>, en laquelle -une sœur de ces deux rêveuses regarde flotter au -fil de l’eau la feuille étoilée d’un platane.</p> - -<p>Mais ces pages de rêveuse vérité ne disent qu’une -face du génie de Bœcklin. Et curieuse anomalie: -le revers est d’un réalisme jovial, expressif d’une -caricaturale mythologie. Oui, Zénith et Nadir, -Ariel et Caliban se partagent l’esprit de ce maître. -Il est l’inventeur d’une variété de mythe caricaturale; -quelque chose comme une invasion du -Fliegendeblætter dans l’Olympe; mais sans la mièvrerie -ni l’irrévérence de similaires déformations -de chez nos peintres ou de nos auteurs, plutôt on -<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span> -l’a justement écrit—avec une verve rabelaisienne. -Donc, le Chiron goguenard,—comme dans son -Centaure chez le Forgeron;—le faune ou le triton -égrillards, la sirène replète au type assez semblable -à celui d’une <i lang="de" xml:lang="de">kellnerin</i> des ondes au torse sainement -rougi par le salubre baiser des salines; enfin, -le Tritonet pleurnicheur, hybride composé de -l’esturgeon et du marmot braillant sous l’assaut -d’une vague trop grosse.</p> - -<p>Car c’est toujours la puissante et délicate sœur-eau -de saint François, remise en lumière par le -subtil Gabriele, qui se peuple de ces radieuses -bouffonneries, qu’elle pare de ses irisations et de -ses chatoiements.</p> - -<p>«Les récifs battus par les embruns, l’atmosphère -pleine d’éclaboussures salines, les ressacs furieux -pulvérisés en poussière blanche—écrit expressivement -M. Ritter—voilà l’un des éléments de l’improvisation -de Bœcklin, lequel s’y joue avec l’aisance -même de ses tritons et ses naïades.» Le <i>Jeu -des Naïades</i>, qui appartient au Musée de Bâle et -figure à l’exposition du Jubilé, est la plus étonnante -de ces marines. La mer y rayonne avec des -irradiations aussi violentes que celles dont les Pharaeglione, -les rouges rochers de Capri font miroiter -sur les flots bleus leurs ombres violettes. Une -Néréide, vue de dos, incendie l’eau du flamboiement -de ses cheveux couleur d’orange; un menu -scombre qui sert de joujou à un poupon squammeux, -moire d’une ombre transparente le torse d’une -plongeante Ondine, et toutes ces queues de poisson -luisantes et moites ont des tons d’ailes de papillons -et de pétales de fleurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span> -Dans l’<i>Idylle marine</i>, le visage de la première -Néréide, sur la droite du tableau, répète exactement -l’expression de certaine <i>Chasseresse</i> exposée -à Venise. Et, comme l’écrit M. Ritter, il s’agit -bien là «de mythes réels» et non de froides allégories.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Je n’aime pas beaucoup les portraits de Bœcklin. -Un enfant effeuillant une rose, et l’<i>idéal portrait</i> de -bébé ne me semblent pas dépasser une idéalité -photographique; et l’on s’étonne que le peintre des -vivants enfants du <i lang="la" xml:lang="la">Vita somnium breve</i> ait pu se satisfaire -de ces faibles grâces. Cependant le portrait -d’une signorina Clara de Rome, bien que d’excessives -et massives proportions, et gâté par de ces trop -grands yeux, trop luxuriamment ciliés qui banalisent -presque toutes les grandes figures de ce -peintre, apparaît beau d’une marmoréenne attitude -et d’un matronal contour dont Ingres eût -goûté le dessin pur et savant au masque alourdi -entre deux boucles d’oreilles aux pendants de chrysoprases. -<i>Viola</i> est une figure qu’il sied de rapprocher -de celle-là. C’est encore une lourde Romaine -modelée dans les tons fiévreux chers à Hébert, mais -qu’enveloppent d’une belle harmonie, en assortissant -leurs couleurs, un voile vert, une draperie de -brocart éteint, un bandeau d’or pâle et d’améthystes, -un bouquet de violettes aux pourpres profondes. Une -harmonie similaire se peut admirer dans la Clio -dont je n’aime pas le geste et dont les draperies -rappellent ces méandres de plis en crêpe de coton -<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span> -qui plaisent aux Anglais dans les tableaux de Moore.</p> - -<p>Une autre bonne tête d’expression est celle d’une -Sapho agrémentée de la trouvaille physiologique -et révélatrice de certains mystères—d’un sombre -duvet naissant aux commissures des lèvres. Une -Sapho qui ressemble à Phaon, et de qui le volubilis -d’un bleu dur serpentant au bord de son manteau -n’aurait pas déplu à M. Ingres.</p> - -<p>Quant aux propres portraits de Bœcklin qui, le -catalogue nous l’atteste en ses reproductions—s’est -peint au moins quatre fois—seul, un peintre -bâlois peut rencontrer indulgence pour avoir cru -enrichir du peu caractéristique numéro de son effigie, -flanquée d’un squelette musicien, la célèbre -<i>Danse des morts</i>. Et pour son dernier portrait, le -triomphal mauvais goût de son pantalon à larges -carreaux bleus, de sa cravate au nœud tout fait, -bariolé de rouge, nous offre une occasion de dire -que <i>c’est précisément ce mauvais goût, souvent éclatant -en ses meilleures œuvres, qui a sauvé Bœcklin des mièvreries -du faux goût, lesquelles sont mille fois pires</i>.</p> - -<p>Mais, en revanche, bien des délicats détails en -ses compositions, ces fines colchiques dans la prairie -humide, au premier plan de son bois sacré, et -dans la figuration de l’une de ses nombreuses -sources, ce voile qui enveloppe sa tête gracieuse, -comme pour spécifier qu’il s’agit d’une source -ombreuse et discrète.—A ce propos, faisons une -remarque: Bœcklin n’aime pas les nus complets, -qu’il coupe au moins d’une draperie (témoin sa -Calypso, sa <i>Vénus genitrix</i>, et la jeune femme du -<i>Vita Somnium</i>);—quand ce n’est pas d’une queue -de poisson, ou d’un train de cheval qu’il supprime -<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> -ces jambes qui semblent le gêner et accentuer ses -prédilections pour les déformations inférieures. -Quand elles subsistent, ces jambes de femmes, il -les laisse deviner à travers des gazes pailletées -et qui ne sont autres que celles dont le clinquant -fait rutiler les divinités dans nos pièces-féeries.—Hélas! -ce même clinquant, Bœcklin en afflige -de plus nobles dieux, et c’est le lieu de parler -de ses sujets religieux dont l’inspiration ne me -semble pas heureuse. Deux seulement figurent -à l’exposition du Jubilé: une Madeleine de mélodrame -et une madone d’un tragique d’emprunt -pleurant sans profondeur vraie et à trop de fracas -sur un Adonis de Calvaire, dont le bellâtre aspect -détonne plus que partout dans la cité du Christ -d’Holbein et de ce Golgotha de Mathias Grunewald, -épouvantable et sublime.</p> - -<p>Bœcklin ne se résigne pas à dépouiller de tels -personnages pieux des étoffes transparentes qu’il -affectionne. Est-ce une erreur irréfléchie ou -d’autres habitudes des yeux qui font s’étonner -d’une sainte femme voilée de crêpe noir? Quoi -qu’il en soit, le tableau en hérite une apparente -modernité, un effet de <i>maison de deuil</i> qui choque -dans ces scènes. Une autre Marie, elle-même tout -entière ensevelie en son voile ainsi que d’un obscur -linceul et pleurant étendue au long du corps de -Jésus n’est pas moins mélodramatique.</p> - -<p>Et certaine célèbre descente de Croix, dont je -n’ai vu que la reproduction sans le prestige de -cette couleur souvent triomphante chez Bœcklin, -me laisse sans émotion devant une <i>Mère noble</i> de -Jésus, un saint Jean jeune premier et une prima -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -donna Madeleine. Une autre Madeleine, aux yeux -rouges et gonflés, et qui ferait un pendant pour la -chasseresse exposée à Venise, ressemble extraordinairement -à l’impératrice Eugénie. L’allégresse -de la jeune Vierge dans un tableau de Nativité me -semble d’une vivacité peu digne. La Madone, qui, -entre des rideaux dont l’ouverture se gradue avec -recherche, occupe le centre de ce tryptique, m’apparaît -comme une contre-partie mystique de la -Vénus genitrix, que je veux dire encore.</p> - -<p>Le pire reproche à faire à tout cela est, si je ne -me trompe, l’engendrement de l’Évangile-mélo à -la Gabriel Max, lequel en vint à peindre une Sainte-Face -(certes moins édifiante que celle de M. Dupont, -à Tours!), dont un bas trompe l’œil, sans -nulle parenté avec l’art, semble faire se soulever -les paupières dans leur pénombre, pour récompenser -d’un regard celui qui la contemple!...</p> - -<p>Deux sujets religieux ont mieux inspiré M. Bœcklin: -un Père éternel un peu parent du Jupiter-Pèlerin -de Wagner et toujours drapé dans son manteau -à constellations de paillettes, introduit dans un -paradis terrestre qui pourrait bien être un miracle -(je n’ai vu que le fac-similé de ce tableau), l’homme-enfant, -un Adam adolescent et non encore déniaisé, -le pauvre petit père futur du genre humain, dont -la maigre nudité à peine pubère contraste avec les -géantes formes dont la peinture le dote d’ordinaire.</p> - -<p>Une prédication aux poissons, selon les <i>Fioretti</i>, -me semble très supérieure au traitement de ce -même sujet par M. Merson. Il y a un touchant et -comique apostolat dans la conviction du bon saint -<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> -Antoine, mal piété sur le rocher du plat des sandales -de ses pieds noueux, la robe crottée, troussée -haut sur ses maigres jambes, le geste bénisseur -et persuasif, l’élan courbé de toute sa personne -rugueuse et bistrée dont l’édification se communique -à l’œil béat de ce requin aux dents de scie, à cette -<i>lune d’eau</i> pleine d’un ferme propos de ne plus -s’arrondir d’un fretin illicite.</p> - -<p>Sied-il de ranger dans les sujets pieux cette -Suzanne au bain, curieuse œuvre du peintre? Imaginez, -entre certains nus de femme de Rembrandt -et des études de <span lang="en" xml:lang="en">tub</span> de Degas, une commère ultra -rondelette, la femme de quarante ans de l’Ancien -Testament, une Marneffe biblique. Accroupie toute -nue au fond de la vasque de marbre en laquelle -elle <ins id="cor_32" title="barbotte">barbote</ins> honnêtement, elle se sent tout à coup -tapoter son dos potelé sous la caresse d’une main -velue. Je ne sais rien de tragique dans le risible -comme l’angoisse des yeux ronds de cette grasse -poulette effrayée à ce contact inattendu d’un violateur -invisible pour elle, mais de qui le luxurieux -influx l’emplit d’une noble pudeur dont la pire -peine est, en ce personnage replet, de ne pouvoir -revêtir d’autre aspect que celui d’une ridicule honte.</p> - -<p>Ce qu’elle devine, nous le voyons, nous; et les -plus extrêmes craintes de la vertueuse dondon -ne sauraient se hausser jusqu’à telle horreur. -Deux antiques <i>vieux cochons</i>, selon l’expression de -Forain, sont perchés sur la muraille à hauteur -d’appui qui contourne la vasque. L’un, coiffé d’une -casquette à la Daumier, est le bilieux à l’œil -égrillard, à la babine lippue et simiesque. L’autre, -encore plus monstrueux, représente tout le -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -déshonneur des cheveux blancs, un bout de langue -obscènement coulé et presque vibratile, dans l’escalade -et la luxure du sale désir, entre les deux -gencives qu’on devine édentées et baveuses. Et -dans le clapotis de sa chair, sous la claque lubrique, -l’infortunée Suzanne, la petite mère aux mains -courtes, dont la pire misère est d’être drôlatique -en un tel déduit, se ramasse, se pelotonne, se met -en boule.</p> - -<p>Et, comble d’ironie, son savon dans une soucoupe -imite, près de la pleine lune de son opulent -arrière-train, un œuf que cette poule dodue viendrait -de pondre.—Et l’on reconnaît aisément, en -cette bedonnante sirène des livres saints, la sœur -des Tritons ventrus des toiles mythologiques.</p> - -<p>On raconte que Bœcklin a caricaturé de ses -ennemis dans les mascarons qui grimacent sur la -Kunsthalle. Les vieillards de la Suzanne au bain -pourraient bien être de tels vengeurs; et, qui sait? -la Suzanne elle-même.</p> - -<p>Le Prométhée de Bœcklin, à vrai dire, exposé -en de détestables conditions d’embu, me semble -un grand effet manqué. Un géant sans assez -d’énormité dans un site, sans assez de grandeur; -et le bondissement des cent mille océanides Eschyliennes -réduit à l’écume d’un sorbet.</p> - -<p>En revanche, le <i>Berceau du jardin</i>, sous lequel -deux vieillards, un Philémon et une Baucis cossus, -coulent les dernières heures d’un jour heureux, -d’une existence fidèle, entre des pots de jacinthes -et des carrés de tulipes, forment un tableau dont -la reproduction même a du charme. M. Ritter le -décrit bien. Non moins que ce retour du chevalier, -<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> -d’une très pénétrante poésie, et dans lequel le -roux des cheveux du voyageur et la rousseur des -cimes du bouquet d’arbres se répondent et se -rallument avec plus d’éclat dans la fenêtre éclairée -dont l’œil rouge fait battre le cœur du chevalier -qui</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">S’assied avant d’entrer aux portes de la ville,</div> - <div class="vers">Et respire, un moment, l’air embaumé du soir.</div> -</div> - -<p>—Dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Somnium breve</i>, grand panneau -allégorique, de Bœcklin, qui appartient au musée -de Bâle, il faut admirer, outre des mérites de -composition, de tenue générale, d’atmosphère -limpide et rutilante, de couleur harmonieuse et -riche, la vraie vie des deux marmots du premier -plan, deux mioches associant Jordans et -Renoir et dont la triomphante nudité suit attentivement -le trajet étoilé d’une pâquerette mise par -eux à flot sur un ruisselet translucide.</p> - -<p>Dans la Vénus genitrix, c’est le volet de droite -de ce triptyque qui est remarquable. Je démêle -bien dans le central panneau la difficultueuse -allégorie d’une Cypris debout sur une terre -fumante de germes, invitante déesse dont le -torse s’azure de l’obscure clarté du bleu de la nuit -propice aux amours. Mais dans ce volet de droite -qui me paraît la plus notable des œuvres exposées -là, ordonnance, composition, dessin, coloris, concourent -à un effet intense et puissant, réalisé sans -faiblir. Sous un pommier, arbre de science du -bien, aux rouges fruits savoureux entre lesquels -blonde et chaude apparaît aussi la tête dorée du -travailleur qui les cueille, la famille ouvrière resplendit. -Assise, l’épouse,</p> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> - <div class="vers">La nourrice au sein nu qui baisse les paupières</div> -</div> - -<p class="noind">allaite son poupon d’une mamelle restée blanche -à l’abri de la chemise et juste au-dessous de la -brune région du cou baissée, dorée par le hâle. -Un garçonnet tout nu, fruit déjà plus mûri de la -Vénus Génitrix, s’étire et croît tel qu’une vive -plante de chair; et le bleu luxuriant de la toile -des pauvres vêtements rapiécés comme d’oripeaux -de turquoises et de haillons de lumière, le sang -rose sous les jeunes tissus, le bistre de la peau -de l’adulte et jusqu’à ses callosités rudes, enfin la -pulpe étincelante des fruits cueillis, tout cela -chante et s’exalte en une symphonie de tons éclatants -pleine d’allégresse et de vie. -#/</p> - -<p>Et, pour conclure maintenant, si vous entendez -prononcer le nom de Titien au sujet de l’<i>Angélique</i>, -de Véronèse, à propos de la <i>Muse d’Anacréon</i>, et -de Murillo à l’occasion de tels ou tels petits anges; -si l’on vous dit que les cavaliers maures dans un -paysage évoquent le souvenir de Delacroix; le -combat devant la Burg et certaine source, celui -de Gustave Moreau; la <i>Nymphe et le Satyre</i>, celui -de Baudry; la <i>Nuit</i>, celui de Watts; telle Bacchanale, -celui de Corot; quelques muses, celui de -Fantin, et cette lourde Flore aux épaules bien modelées, -à la belle draperie violette arpentant cette -prairie diaprée, du pas velouté de ses vilains -chaussons rouges que le peintre a bien fait de transformer -en cothurnes dans son projet de vitrail, la -funeste comparaison d’un Tadema suisse, répondez -qu’il faut de suggestives images pour susciter -<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> -la mémoire de tant de grands et charmants noms, -sans omettre ceux de Millet et de Millais. Ajoutez -qu’un de ceux qui serait rappelé de moins loin à -propos de Bœcklin, serait celui d’Élie Delaunay -qui traça une gracieuse image de la veuve de Bizet -aux yeux pleins d’une sombre flamme; mais -qu’une gloire plus magnifique, entre tant d’attributions -diverses, est celle qui reparle de Giorgione—s’il -est vrai que certaines toiles de Bœcklin, -pleines de tons savoureux et d’ors blondissants, -d’ambres chauds et de rousses ombres, -auxquels le temps promet une maturité plus harmonieuse -encore—se haussent jusqu’à la dignité -de rappeler le <i>Concert champêtre</i>.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XIII<br /> -<span class="smcap">A Jean-Louis Forain.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_237"> - -<h2>VERNET TRIPLEX</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="rhalf"> -<p>M. Vernet a reçu et recevra -quelque temps encore les faveurs -du suffrage universel, mais l’avenir -lui sera dur.</p> - -<p>Malheur aux artistes qui n’auront -travaillé que pour amuser la -plèbe contemporaine! De leur vivant -ils reçoivent toute leur récompense. -Le succès leur arrive éclatant, -sans mesure. Qu’ils demeurent ensevelis -dans cette gloire, plus banale -peut-être que la fosse commune.</p> - -<p class="ralign">(<span class="smcap">Théophile Silvestre.</span>)</p> -</div> - -<p class="sep2">«Pourquoi voit-on toujours le mal l’emporter -sur le bien?» demande au docteur Rémonin de -l’<i>Étrangère</i>, pour lequel posa notre Henri Favre, -une de ces caqueteuses chères au théâtre de Dumas. -Et Favre de répondre ce mot plus profond que -Rémonin: «Parce qu’on ne regarde pas assez -longtemps.»—Oui, l’affamement de justice clamé -par la tête demi-décollée d’André Chénier, dans son -suprême vers, rencontre tôt ou tard son assouvissement, -toujours. La satisfaction contenue, pour -un noble esprit, dans l’idée de justice, vient moins -de l’espoir d’une consécration que de l’introublable -sérénité qui découle de ce penser: un contemporain -engouement ne saurait pas plus assurer la -gloire à un ouvrage vain que le dédain n’en pourrait -priver un valable effort. La gloire est comme -<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span> -l’onde; elle reprend à la fin son niveau. Et c’est -dans cette proportionnelle loi qu’il faut rechercher -l’explication de ces brusques sautes de la mode et -du goût qui transforment un indigne mépris pour -une œuvre d’art en un enthousiasme non moins -excessif.—Et cette sécurité, pour les autres et -pour nous-mêmes, de la justice finale incessamment -<i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i>, demeure le lest de bien des étonnements, -la tare de bien des malentendus, la rectification de -bien des maldonnes. C’est donc une indignation -irréfléchie que celle qui nous agite en présence de -certains succès, qu’il faudrait déclarer immérités -si l’on ne devait au contraire voir dans cette éphémère -ampoule du succès l’immédiat salaire seul -assorti à des productions vaniteuses.</p> - -<p>Ce n’est pas tout à fait ou même du tout une -illusion que ce pèse-réputations souvent par nous -rêvé: une balance dont l’aiguille marquerait pour -chacun son degré de mérite, rarement confirmant -les verdicts, infirmant souvent les apothéoses. -Seulement, le mécanisme en est patient comme -Dieu, parce qu’il est comme lui éternel.—Il y a -des notoriétés sans bases, improvisées de toutes -pièces, pareilles à ce palais d’Aladin, duquel au -matin la campagne ne portait pas trace, et qui, le -soir, y multipliait des clochetons enguirlandés de -feux, de fleurs et de féeries. Mais, au lendemain, -la rase campagne s’étendait encore où le mensonger -édifice avait lui, tandis qu’une construction -lente et appliquée avait, quelque part, dans l’ombre, -augmenté d’un rang de granit la base d’une tour -immortelle.—J’userai encore de cet exemple: la -lentille revêt en quelques heures, d’un tendre duvet -<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span> -verdoyant, le quelconque objet sur lequel on la sème. -Et c’est un émerveillement de l’enfance d’admirer -au lever, tout fourré de ce vivant <i>verd-naissant</i>, -un vase, un ustensile. «Oh! ferait s’écrier à cet -exemplaire bambin un moraliste amène, l’admirable -plante qui croît en un moment! combien préférable -à ce grain, à ce gland, depuis des mois -enfoui dans le sol, et dont nous n’avons plus de -nouvelles!» Mais, aussi vite qu’elle avait levé, -l’insipide végétation se fane au pied de la séculaire -forêt, au bord de la moisson mûrissante. Et le -laboureur réfléchi en conclut «à quel point il doit -croire—à la fuite utile des jours»!</p> - -<p class="sep2">La postérité est donc une permanente cour -d’appel pleine de pourvois en cassation d’où sortent -perpétuellement révisés des procès civils, historiques -ou artistes. La réhabilitation de Pierre Vaux -offrit, ces derniers temps, un éloquent exemple de -l’<i>éternel devenir</i> de la justice et de la réalité de ce -recours en grâce. «La création est une grande -roue—qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un,» -dit Hugo. <i>Voiturer</i> quelqu’un présente -avec non moins de régularité l’autre tour de la -même roue. «C’est Polichinelle, c’est Garibaldi!» -écrivait à son tour Veuillot des mythes et des types -auxquels Hugo, selon lui, prostituait l’airain de sa -cloche. Disons, nous: c’est Bonaparte à travers -les napoléoniennes collections, par le livre et la -scène, l’exposition et l’imagerie devenue graduellement -conforme à ce frappant vers d’un autre poète</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Tel <i>qu’en lui-même</i> enfin l’Éternité le change.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -A qui le tour? Chaque notable flot de la marée -humaine apprête à rectifier à l’exégèse et dresse -derrière le flot expiré, sa crête d’écume, un bandeau -de perles. Napoléon révolu fait place à son -fils. Le duc de <ins id="cor_33" title="Reischtadt">Reichstadt</ins> envahit les volumes et -les théâtres, et déjà Napoléon III vient prendre son -rang dans le dessin exhumé par Nolhac dans le -Musée de Versailles. Certains hommes semblent -élus pour en appeler, à l’égard des disparus oubliés -ou trop vantés, de jugements excessifs, en tout -cas influencés, trop proches, trop rapides. Une -sorte d’envoultement a lieu. Chaque grande mémoire -a, selon le degré de méconnaissance qui -l’opprime ou l’oppresse encore, son défenseur, son -protecteur, son metteur en œuvre. On dirait qu’elle -le trouve, qu’elle le choisit, qu’elle l’organise. -Rien qui le rebute durant cette période d’incubation -ou de combat. Au contraire, il joue la difficulté, -progresse sous l’embûche, prospère sous l’agression, -aboutit par le martyre. Et quand les hauts lieux -sont définitivement conquis à ceux que nous aimons, -un étonnement nous vient presque des paladins -que nous nous fîmes pour les leur gagner, comme -si leurs âmes apaisées ou satisfaites nous avaient -désertés, nous léguant un brin de leurs palmes.</p> - -<p>C’est ainsi, pour n’en citer qu’un petit nombre -d’exemples, que Roselly de Lorgues se dévoue -à Christophe Colomb; Chateaubriand ressuscite -Rancé; un prêtre saint et savant poursuit en cour de -Rome la canonisation de Jeanne d’Arc; M. Tamizey -veille autour du curieux Peirese; la trouble -mémoire de Lucrèce Borgia déjà s’élucide, et, -qui sait? peut-être un jour celle de Gilles de Retz.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -L’admirable de ce ressort, c’est que les procès -mal jugés ne l’étant pas seulement par défaut, -mais aussi par excès, nous voyons reparaître à la -barre du temps ceux à qui le passé récent se montra -trop doux et rentrer dans le rang ceux qu’en avait -indûment tirés une faveur inéclairée ou irréfléchie. -C’est donc une imprudente réapparition que celle -qui vient faire déjuger de trop hâtives renommées. -Mais un tel redressement est, non moins que l’autre, -nécessaire à l’équilibre de la balance; ce n’est pas -assez de couronner les méritants si leur diadème -n’est fait des rayons impudemment attribués aux -médiocres.</p> - -<p class="sep2">Il y a de ce dessillement dans celui que nous -cause la réapparition à la surface de tant de -louanges, de la trinité des Vernet, en l’honneur de -laquelle il n’y a plus à se signer, et que le Saint-Esprit -n’a pas visitée. Pas même sous la forme de -ce frère Philippe, supérieur vénéré des Ignorantins, -dont le portrait hérita sans doute de l’estime que -le modèle inspirait et que nos parents tinrent pour -chef-d’œuvre. Rien autre pourtant qu’en ce désagréable -et superficiel miroitement de toile cirée -commun à toutes les toiles et surtout aux portraits -d’Horace Vernet, la fausse bonhomie du personnage -vêtu de drap d’un noir sans beauté, la fausse -édification théâtralement graduée, d’un rameau de -buis, d’un crucifix, d’une statuette; la fausse simplicité -d’une lézarde de portant dans un mur truqué, -le tout amalgamé dans la fausse dignité d’un faux -chef-d’œuvre. Que dire des autres portraits? Si -celui de la maréchale de Castellane, née Greffulhe, -<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span> -à défaut d’immortalité peut paraître assuré d’une -élégante durée, c’est à la touchante grâce du modèle -qu’il le devra, sous la fine auréole de ses frisons -dorés, en l’exquise délicatesse d’un visage de fleur -dont la tige est ce buste jeune, ce corps charmant -simplement infléchi en une très féminine attitude -que le peintre sut au moins surprendre et fixer, bien -plutôt qu’à ce dernier qui le fut si peu, en dépit -de pauvres recherches de complémentaires, dans -ce que le savant et savoureux Whistler eût appelé -un arrangement en rouge et vert, et qui ne présente -pas plus la riche alliance de ces deux tons chez la -<i>Sibylle persique</i> de van Eyck des collections Rothschild, -que la criarde harmonie rouge et verte d’un -devant de cabaret que Baudelaire avait intitulé: -<i>Douleur délicieuse</i>. Non, rien que le rappel, par le -feuillage d’un camélia se détachant sur une tenture -garance, des carreaux de même ton d’un tartan -dont s’enveloppent prosaïquement les genoux de -l’idéale jeune femme.</p> - -<p>De même, exposé sous le n<sup>o</sup> 311, le portrait de -son fils ne nous offre que l’image d’un joli garçonnet, -à la moue volontaire, hardi sous sa calotte de -cheveux blonds, et tout fier d’avoir battu en -brèche... un pot de laurier-rose.—Au reste, -c’est une si parfaite habitude de mal peindre en -laquelle les toiles de ce plus illustre des Vernet -entretiennent notre œil, que les organisateurs de -l’exposition ont dû, sans doute pour n’en pas troubler -l’ordonnance, reléguer presque hors de vue -un portrait de femme qui, le premier jour, figurait -en meilleur rang, et dont la moins inférieure qualité -jurait parmi l’entourage.—Le portrait de -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -M<sup>me</sup> Delaroche-Vernet, petite châtelaine anémique -et moyen-âgeuse, une fleur à la main, tient du -dessus de pendule et de l’en-tête de romance. -Certes, vous demanderiez en vain à ce pauvre portrait-étude -de M<sup>lle</sup> Mars la raison de tant de -triomphes. Combien près de lui s’éveille victorieusement, -dans le souvenir, la magnifique étude-portrait -de M<sup>lle</sup> Georges dans la collection Pourtalès!</p> - -<p>La famille royale du Czar Nicolas I<sup>er</sup> au <em>XVI</em><sup>e</sup> siècle, -représentée sous la forme d’une chevauchée de dames -et de varlets comme on en voit aux devants de -cheminée en papier peint des hôtelleries, fait presque -regretter l’alliance russe. Une tête de Christ -n’est peut-être pas inférieure à celles de Dagnan-Bouveret; -mais est-ce beaucoup dire?</p> - -<p>Le portrait de la marquise de Girardin est d’un -ridicule touchant. La dame vogue toute seule sur -un canot du nom de <i>L’Aimée</i>. Un saule pleure au-dessus; -un voile flotte au travers; une écharpe -trempe dans l’eau; et rien ne nous est épargné: -souliers à cothurnes et lorgnons en bésicles. Mais -la palme—une palme qui devrait être un bouquet -d’édelweiss!—est, pour un petit portrait de -Louis-Philippe à Reichenau, bien précieuse pour -le Club alpin. Dans un paysage de montagne, le -roi, en toupet et l’alpen-stock à la main, s’apprête -à noter sur un agenda les beautés de ce site alpestre.</p> - -<p>Un autre portrait de Louis-Philippe, comme -duc d’Orléans, nous rappelle l’extraordinaire portrait-écrit -de ce prince tracé par les Goncourt dans -leur <i>Italie d’hier</i>.</p> - -<p>Et, dans le tableau du genre, <i>La Ballade de Lénore</i>, -<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> -<i>L’Aigle russe déchirant la Pologne</i>, <i>Mazeppa</i>, ne sont -que de romanesques couplets à prétentions grandioses. -C’est ainsi que le petit tableau de l’<i>Oiseleur</i> -fait penser à un Millet sans génie.</p> - -<p>Oui, sans génie; tel est le correctif, le <i>privatif</i> -qui s’ajoute forcément à tout grand nom dont le -souvenir s’évoque au cours de cette exposition -trilogique. C’est à un Canaletto sans génie que -font penser ce port de Toulon, ce port de Marseille -de Joseph Vernet. Sans génie encore ces -Corot<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, aussi pourtant préventifs en leur fin -mélange du rose des édifices romains, du bleu -tendre du ciel, de l’eau qui les redit et où ils -tremblent. Les deux toiles les plus délicates de -cette exposition de Joseph, gâtées pourtant par ce -ridicule <i>feuillé</i> de l’époque, duquel Gavarni fait dire -à un de ses personnages: «Pourquoi le fais-tu -toujours avec les mêmes 3?» Hubert Robert, sans -génie dans ce tout de même joli tableau des <i>Lavandières</i>, -au groupe agréable. Mais surtout, parmi -tant de tempêtes de carton et de clairs de lune en -tôle, entre tant de soleils levants ou couchants aux -tons de coing, Claude Lorrain sans génie!</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> -Qui, lui-même, n’en peut mettre dans la toile de Joseph Vernet, -dont il fit la copie en 1820.</p> -</div> - -<p>Certes Carle m’en paraît moins dénué, avec au -moins des idées cocasses, son clerc de procureur, -le nez dans son cornet, durant que son coiffeur le -poudre; un pisseur renouvelé de Jan Steen dans -un coin de tableau: sorte de <i>besogneux</i> naturels et -pressés, qu’il aimait peindre, accroupis sous l’escabelle -même de l’afficheur qui interdit les ordures; -des gens en perruques en proie à cet inconvénient -<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span> -prévu par Poë, et dont il écrit: «Je ne sais comment -l’accrochement se fit, mais il eut lieu»; avertissement -redevenu salutaire en notre temps où les -femmes se remettent à porter perruque. Et d’autres -caricatures, dont deux<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ont quelque chose de -Constantin Ghys; puis ces montgolfières qui -mènent un peintre assez près du soleil pour le -portraiturer, ou font voir à l’aéronaute la lune en -plein midi, en le plaisant retroussement de jupes -d’une Incroyable pendue à sa nacelle. Je ne parle -que pour mémoire de maladroites aquarelles -représentant des exercices équestres. Celles-là ne -valent guère mieux que les surprenants <i>ex-voto</i> qui -déconcertèrent notre piété dans un couvent de la -Turbie. Il y en avait plus de mille qui figuraient -des gravats ou des attelages arrêtés par la Sainte-Vierge -au-dessus d’un enfant miraculé; je me -souviens surtout de l’une d’elles, où se voyait un -cochon noir reniflant un marmot, auquel Marie, -pour le sauver du groin menaçant, infusait sans -doute une odeur délicieuse. Enfin, bien des amusantes -gravures de modes aux drôlatiques appellations: -cravates à oreilles de lièvres, cheveux -François I<sup>er</sup>, chapeau en barque ou en bateau, habit -crottin, charivari de breloques.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> -N<sup>o</sup> 141.</p> -</div> - -<p>Si je veux encore décrire une petite Sapho en -lithographie, attribuable à je ne sais lequel des -trois, des quatre Vernet, en son modeste cadre, -c’est qu’elle m’émeut sous la pluie à bâtons rompus -qui noie son paysage de rochers incisés d’inscriptions -grecques, sous ses faux bijoux, ses -culottes, son turban de sultane de M<sup>me</sup> Cottin, en -<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> -son attitude prête pour le malassin à côté d’un -pissenlit symbolique: c’est que je vois en elle, en -dépit de ces détails falots, l’aînée de deux nobles -filles de Chassériau, la Sapho qui se jette, laquelle -inspira Gustave Moreau, qui n’en faisait pas -mystère; et cette autre plus pathétique Sapho, -théâtre de mouvements opposés, non résolus encore -entre sa torture amoureuse et l’épouvante du trépas, -les traits convulsés d’une éparse horreur, la main -crispée d’un vertige mortel, tout le corps ramassé -en un élan retenu, blotti au fond de cette tragique -anfractuosité comme un alcyon humain terrifique -et tendre.</p> - -<p>Nous voici loin de la risible Sapho de Vernet, -qui eut du moins cette grâce de nous rappeler ces -sœurs poétiques. Ainsi de nombre de leurs tableaux, -desquels on peut résumer qu’ils offrent un éminent -et historique exemple de ce que des contemporains -peuvent supporter de génie: à savoir en manquer.</p> - -<p>C’est pour cette instructive conclusion qu’il faut -savoir gré aux distingués instigateurs de cette -exposition d’avoir dérangé les Vernet dans leur -immortalité revisable. «L’on ne peut pas être et -avoir été», dicton qui devient profond quand on -l’applique à l’usurpation des royautés d’art. Mais -une voix l’avait déjà chanté de son vivant au brillant -Horace: «Vous n’avez qu’un temps à vivre!»—La -même oraculaire voix qui prônait Wagner -sous les sifflets parisiens en 1861, voix de métal -incorruptible dans lequel vibrent toutes les notes -et reluisent tous les filons de nos plus puissantes -ou subtiles admirations d’aujourd’hui: Delacroix, -Ingres, Millet, Manet, Gautier, Flaubert, Leconte -<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> -de Lisle, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, -Whistler, Seymour-Haden, Legros, Bracquemond, -Jacquemard.—Et c’est un si sagace discernement -qui rend plus inexorable, un tel oracle formulé à -propos d’Horace: «Je hais cet homme parce que -ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une -masturbation agile et fréquente, une irritation de -l’épiderme français.»—Et c’est à Dumas père,—dont -l’art n’est pas sans rapports avec celui de ce -Vernet, que le critique dédiait cette autre appréciation -pittoresquement similaire: «Éruption volcanique -ménagée avec la dextérité d’un savant irrigateur.»</p> - -<p>Quant à l’immortel instantané de Théophile -Silvestre sur Horace Vernet, le peintre à la fois -«dépourvu de caractère dans le dessin, d’unité -dans la composition, de magie dans le clair-obscur, -de concentration dans l’effet et d’harmonie dans la -couleur»,—«un peintre sans émotion, sans poésie, -sans caractère; qui comprend le paysage en officier -d’état-major, l’histoire en sténographe, la splendeur -en tapissier»,—en un mot «le Raphaël des cantines»! -qui n’a gardé «dans sa mémoire qu’une -bigarrure des objets»,—«à qui la gravité et la -réflexion vont comme le silence et la solennité -conviennent à la pie et à l’écureuil»,—et «qui a -tué quarante ans d’un pinceau impassible tous les -peuples du monde», c’est une magistrale interview, -au réquisitoire inéluctable, au questionnaire habilement -insidieux: «La quantité n’est pas la qualité, -et Dieu me préserve d’établir entre l’artiste français -et le peintre flamand un rapprochement sacrilège. -Le génie de Rubens s’épanche en splendeurs immortelles; -<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -la verve d’Horace Vernet flue en vulgarités -éphémères; le maître d’Anvers répand -triomphalement l’éloquence et l’art; le faiseur de -Paris en répète intarissablement le caquetage: -l’un est le lion, l’autre est le singe.»—«Les -plus importants tableaux du peintre de la <i>Smala</i> -sont des ouvrages mort-nés.»</p> - -<p>Conclusion sévère. Moins pourtant que celle-ci, -la plus caractéristique, du peintre sur lui-même: -«Je n’ai qu’un robinet, mais il a bien coulé, et -quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, n’en -verra sortir rien de bon.»</p> - -<p>Ce robinet a la forme d’un canon, et la gloire -d’Horace Vernet, qui en a tant coulé, ressemble -à ce petit rond de fumée qu’il a peint dans sa -<i>Bataille de l’Alma</i>, et dont il a dit: «Ça, c’est -une observation très exacte que j’ai faite sur -l’artillerie; cet anneau de fumée paraît ainsi -quand la pièce a fait feu.»</p> - -<p>L’avenir, et pas très lointain, jugera-t-il que le -seul tableau d’Horace Vernet vendu son juste prix -fut cette tulipe qu’il peignit à onze ans pour M<sup>me</sup> de -Périgord, et qu’elle lui paya vingt-quatre sols?—Le -petit anneau de fumée lui-même est-il près de -se dissiper?—Et çà, est-ce une très exacte observation -faite sur la gloire?</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XIV<br /> -<span class="smcap">Au Baron Arthur Chassériau.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_251"> - -<h2>ALICE ET ALINE<br /> -<span class="smcap cs7">(Une Peinture de Chassériau.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="poem" style="width: 19em; margin: 2em 0 2em auto;"> - <div class="vers">Quelque chose qui soit royal, et qui reste.</div> - <div class="attrib"><span class="smcap">Chassériau.</span></div> -</div> - -<p class="sep2">J’ai prononcé le nom de Chassériau dans un -précédent essai. Je salue une heureuse occasion -d’y revenir et d’insister, bien que partiellement, -aujourd’hui, sur le propos de cet artiste privilégié, -mort jeune, aimé des dieux, et de Théophile Gautier—qui -n’en est pas le moindre.—Occasion -de m’étonner aussi en lisant un ample ouvrage -d’ailleurs bien inspiré par la noble et charmante -mémoire de Chassériau, qu’une telle amitié dut -parfois <i>gêner</i> cet artiste.—Gêner? L’adjuvant -réconfort, l’incessant concours d’un commentaire -de poésie, d’un dithyrambe d’amour, d’une paraphrase -de beauté; d’infiniment sensibles incantations, -d’indéfiniment subtiles variations sur chaque -nouveau thème proposé par le peintre ingénieux à -son génial coryphée.—Gêner dans sa modestie -peut-être?—Pas même. L’échange d’une haute -compréhension plane au-dessus de la flatterie embarrassante -et fastidieuse, pour atteindre à l’apologie.—Quel -que soit donc le malentendu générateur -du mot que je viens de citer, le terme -demeure fâcheux et gênant lui-même. Au reste, il -ne semble pas qu’une égale lumière dirige les -<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -travaux d’un même critique au travers d’une -œuvre à cataloguer et à expliquer; autour d’un -artiste à biographier, et à entendre. L’Apôtre l’a -transcendantalement différencié: les uns ont le -don des langues; les autres, le don de les interpréter: -ce ne sont pas les mêmes.—C’est donc -une surprise plus grande encore que nous cause -la totale, l’injurieuse méprise—à notre sens—du -même appréciateur de bonne foi, à l’égard -d’une peinture du même maître. Une œuvre somptueuse -et vertueuse dont je ne crois pas faire un -mince éloge en affirmant qu’elle aurait plu à -Hello, qui exécrait la peinture du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle, et ce -qu’il appelait «des cadavres roses».—Un -tableau dont M. Degas parle avec émotion et -duquel Gustave Moreau a placé la reproduction -au seuil de son Musée, afin d’affirmer, au delà du -Temps, son admiration pour elle.</p> - -<p>C’est le lieu d’insister sur ce point capital en -l’artistique histoire de notre époque, je veux dire -le partiel engendrement par l’œuvre du peintre -du Tepidarium, de deux maîtres-peintres contemporains: -Gustave Moreau et Puvis de Chavannes.</p> - -<p>Rien d’ailleurs de moins malaisé à constater et -qui, en aucun moment, ait pu se donner pour une -trouvaille. Une simple visite à la collection que -M. Arthur Chassériau a réunie des œuvres de son -parent suffit, sous son obligeante et éclairée conduite, -à faire éclater aux yeux et toucher du doigt -cette constatation capitale.</p> - -<p>Il faut le répéter, chaque fois que s’impose une -telle remarque, nous ne voyons en ces rapprochements -qu’une réverbération mutuellement élogieuse. -<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -Une œuvre immense peut gésir tout entière -en germe dans le pli d’une draperie; comme -toute une forêt, dans un gland de chêne, et toute -une moisson dans un grain de blé. L’important, -en la suture historique de ces chaînons traditionnels, -c’est le point circonscrit et pourtant soutien -de tout l’art du passé, support de tout l’art de -l’avenir; le point de contact des deux chaînons, -l’affleurement des deux pensées. Chez le grand -maître du <i lang="la" xml:lang="la">Ludus pro patriâ</i>, ce point est fugitif et -restreint. Mais indéniablement il existe, et se -manifeste en certains allongements de figures couchées -et moulées par leurs draperies; en des complications -ou des simplifications de gestes symboliques; -en d’expressifs tournoiements de voiles.</p> - -<p>Je relève dans les cahiers de Chassériau les -deux phrases qui me semblent, entre plusieurs, -dépositaires de l’alliage de ces deux artistes: -«Faire un jour dans la peinture monumentale, -ou en tableaux, des sujets tout simples tirés de -l’histoire de l’homme, de sa vie,—ainsi le penseur, -le joueur, le désœuvrement, la douleur, le -retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres -de sa ville monter dans l’air, les prisonniers, la -liberté, le dégoût, l’épouvante, la colère, le courage, -la misère, le faste, l’amour, et autant de -sujets où l’on peut être émouvant, vrai, et libre.» -«La science, l’harmonie, les astres, les étoiles. -Des jeunes hommes qui contemplent le ciel illuminé, -avec les instruments nécessaires aux mains; -d’autres, qu’on aperçoit dans le fond de l’édifice, -travaillent et méditent sur l’Histoire et les Sciences. -L’un qui regarde, l’autre qui dicte, le troisième qui -<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -écrit.» Éloquente résurrection des formules de -Giotto, dont Chassériau a effectué quelques-unes -(notamment l’allégorie du Silence, dans les fresques -de la Cour des Comptes) et dont Puvis de -Chavannes a multiplié la réalisation magnifique. -Écoutez encore: «Faire à la Méditation une draperie -traînante et négligée. Le Silence très enveloppé, -l’Etude moins couverte.»—«Deux enfants -qui remplissent les buires ou les corbeilles (penser -aux églogues de Virgile), leur mettre dans les cheveux -des vignes, et un rayon de soleil sur l’un -d’eux.»</p> - -<p>Au reste, les existences des deux artistes, elles-mêmes, -durent affleurer, et j’ai admiré, dans la -collection Chassériau, une gracieuse figure de -jeune femme: la princesse Cantacuzène.</p> - -<p>Quant à Gustave Moreau, son atmosphère -n’éblouit-elle pas tout entière dans ces quelques -phrases de Chassériau: «Le ciel, d’un bleu exquis, -les montagnes ordinairement comme du tapis le -jour, l’air poudré d’or, ce qui donne une vapeur -splendide; le petit bois extrêmement bleu et lumineux -près d’une eau vert émeraude, et, çà et là, -des trous éclatants de soleil»?—«Faire le ciel -d’un bleu pâle qui devient rosé vers les nuages, -les nuages d’or rosé, la mer bleue; les lumières -des nuages très vives, les nuages du fond déjà -pâlis et plus doux de couleurs qui s’effacent, la -montagne rougeâtre comme une brique.—Un -ciel tout marbré d’un ton verdâtre et blanc, certaines -places bleues, la lune éclatante, le tout -fantasque et triste.—Le soleil en face, le ciel -<ins id="cor_34" title="rogue">rouge</ins> pourpre, le tronc des arbres d’un noir bleu, -<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span> -sourd, les petits nuages du ciel or sur bleu, les -cyprès d’un ton sérieux, le haut du pin très vert, -doré et rouge.—Dans la montagne d’un ton -radieux, un ciel avec des nuages blancs et exquis, -bleu doux en haut; des troupeaux blancs dans la -plaine verdâtre.—Dans les seconds plans, faire -les choses très précises par les plans et grandes -masses qui ôtent les détails vrais, sans aucun -trait noir; l’air qui passe entre ces objets et ceux -du premier plan leur donne quelque chose de -velouté.»—Rapprochements d’autant plus -curieux qu’on est plus familiarisé avec l’œuvre de -Moreau.—Achevons par celui-ci, des plus marquants: -«Quant à mettre dans la peinture du soir -des tons riches, brillants et forts, il ne faut guère, -quand ils sont clairs, les mettre que par parties -peu grandes et avec art, <i>comme un bouquet</i>, et -<i>surtout vers le milieu</i>.» Oui, on peut dire que la -transformation de la Daphné, peinte par son ami, -fut moins le changement de cette Nymphe en un -rose laurier, que la conversion de l’œuvre de -Moreau incertain, peut-être autrement orienté, en -tant de verts lauriers et de palmes d’or, que lui -cueillirent ses glorieux Mythes. La modeste mais -révélatrice égratignure d’une eau-forte, en laquelle -tenait pourtant tout le saut de Leucade, put bien -alors enfanter à soi-même le futur illustre peintre -de tant de Saphos empourprées ou bleuies des -rouges adieux des couchants ou de froids baisers -lunaires, non moins que de la fulgurante -irradiation de leurs cuirasses en pierreries.</p> - -<p>Aussi ne fut-ce que justice, le commémoratif -hommage que fit à la mémoire de Chassériau, -<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span> -fauché en sa fleur, Moreau survivant et lui dédiant: -<i>Le Jeune Homme et la Mort</i>, funéraire libation d’art, -nénie colorée.</p> - -<p>L’intéressant volume, lequel contient une appréciation -que nous n’aimons pas, d’un tableau qui -nous est cher, et que nous nous réservons de -décrire, nous étonne en nous parlant du contour -«chaste» de l’entre tous sensuel Ingres; mais il -nous offre à glaner, suivant notre particulière -prédilection, dans l’histoire de celui qui fut, un -temps, son élève préféré, des traits de caractère -ou des détails d’existence. Il plaît à notre goût du -rapprochement historique des personnalités et des -circonstances, que Chassériau se soit montré -pince-sans-rire, comme Villiers-de-l’Isle-Adam, -autre mémorable défunt, et qu’il ait devancé dans -cette avenue Frochot, de lumineux séjour, Alfred -Stevens, autre vivant admirable.—Il sourit à -notre fantaisie qu’il ait accroché l’arbre généalogique -de tant de chevaux qu’il avait aimés, aux -murs mêmes de ce boudoir dont les miroirs auraient -reflété tant de femmes qu’il avait chéries. Et nous -nous complaisons à imaginer qu’une épigraphe -courant en bordure autour de ce mystérieux -retrait ait bien pu être ce distique de Musset, -succinct exposé de tant d’amours légitimes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,</div> - <div class="vers">Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses!</div> -</div> - -<p>L’Océan et l’azur (Thalamos, Thalassa) Chassériau -en fait le lit amoureux et le lumineux dais -de son Anadyomène. Les femmes, toute son -<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -œuvre, comme tout le tendre secret transparent de -sa noble vie ébruitée, dit à quel point il en fut -épris. Les femmes qui, sur la route des Marais -Pontins, lui apparaissent «toutes auréolées de -cheveux d’or».</p> - -<p>Ses souvenirs à la plume en esquissent de charmantes, -ou de leurs atours; et «des changements -dans les figures des femmes» lui semblent pouvoir -suffire à indiquer dans un tableau, l’heure -claire ou crépusculaire de la scène. Observation -digne d’un amoureux bien précieusement raffiné -et sensitif.</p> - -<p>A l’égard des chevaux, lisez ses croquis écrits, -en lesquels ils piaffent, quelques-uns, sous des -harnais roses. J’en fais défiler deux ou trois, -entre cent: «De beaux jeunes gens à cheval... -chevaux vifs avec des yeux ardents et fins et de -petites narines.—Faire un alezan doré, le nez -avec des tons roses et bruns (tache blanche).—Les -chevaux nourris d’orge sont lestes, détachés, -fins de contours et lustrés. Ne pas oublier que dans -l’ombre les yeux des chevaux ont des tons brillants, -bleuâtres, luisants et mats comme des -reflets glauques qui brillent; tout le noir de l’œil -luit dans l’ombre.—Une robe de cheval assez -rare, gris fer mêlé de bleu et pas très pommelé, -presque uni, les naseaux roses.—Deux chevaux -avec des crinières dorées arrêtés à un char et l’un -mordant l’autre en jouant.» Enfin, cet aphorisme: -«Penser à la vie <i>musclée</i> des chevaux» qui donne -lui-même à penser que Chassériau pourrait bien, -tout comme Fromentin et surtout Boëcklin, avoir -connu l’état de Centaure! C’est encore sous un -<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span> -céleste vélum d’azur qu’il fait s’ébrouer les chevaux -du calife Ali-Ben-Ahmet qui mériteraient de -traîner l’Aurore. Enfin, les roses et les lauriers -s’unissent et se greffent sur ce laurier-rose en -lequel le peintre a changé sa Daphné. Et n’est-ce -pas encore une fleurette de cet arbuste païen, qui -symbolise, aux lèvres de certain jeune Arabe, -tout cet Orient coloré, parfumé, lequel fut aussi -une des passions de l’artiste, qui, dans la réalité -poétique, nous paraît offrir une ressemblance -avec Chénier, et dans la poétique fiction, avec le -Coriolis des Goncourt.</p> - -<p>Au premier il s’apparente fraternellement par -ce passage bien symptomatique de ses notes: «Il -faut voir les maîtres et l’antique à travers la -nature, autrement on n’est plus qu’un souvenir -usé; et, avec cela, un souvenir vivant.»—Du -second, il procède par le sentiment très délicatement -sensorial de toutes les nuances.—Le ciel -lui apparaît comme une «coquille de nacre grise -avec des reflets d’argent<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.»—Il voit des <i>tons de -satin</i> dans les ombres des villes ardentes du Midi; -de la <i>tendresse</i> dans l’effacement des troncs d’arbres; -et, parmi les teintes de l’automne, certains bleus -qui lui rappellent <i>les cernures des yeux des mourants</i>. -Certain paysage d’hiver lui semble <i>chaste</i>, et c’est -encore cette métaphysique invasion de l’humanité -dans la nature qui le relie à Gustave Moreau, en -lui faisant décrire un ciel <i>soucieux</i> ou un ciel <i>sauvage</i>. -«Des oiseaux blancs qui courent sur des -terrains verts» sont pour lui «ombrés et mordorés -par les ombres des nuages». Il veut peindre un -<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span> -ange avec des vêtements d’un ton de ciel qui <i>l’y -rattachent pour ainsi dire</i>, «comme s’ils en faisaient -partie et qu’il remontât dans sa patrie». Déduction -vraiment de poète, à laquelle ne le cède pas -ce mémorandum finement lumineux d’un rendez-vous -sidéral: «Pour l’étoile dont j’ai besoin,—hier -24, le soir à neuf heures, l’étoile était d’un -blanc doré, le ciel bleu mêlé de gris, et tout autour -une lueur blanche et fine. C’est l’unique fois que -je l’ai vue ainsi.» Ne dirait-on pas le mémorial -d’une rencontre d’amour?—Une élégante ou -pénétrante sensation de l’Orient fait encore de -Chassériau le frère de Coriolis: «Un Arabe mourant -près d’un ravin plein de lauriers-roses... des -femmes maures pleurant sur des tombes.—Des -hommes et des femmes coiffés de jasmin blanc qui -pend à leur coiffure, en guirlandes... des étoffes -légères couvertes de points d’or comme des étoiles.—Un -enfant en veste d’or, les cheveux attachés -par derrière avec un ruban orange.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> -Notes de Chassériau.</p> -</div> - -<p>Ces notes de Chassériau contiennent des conseils -de métier, voire des directions de conscience, -en lesquels on sent se magnifier comme l’impérieuse -prescription d’un Léonard: «Prends garde, -avant de faire une chose belle et charmante, -<i>qu’elle puisse se voir</i>.—Une chose inventée, si -grande qu’elle soit, est inférieure à une chose -médiocre copiée; l’idée de l’art, c’est l’exécution, -la reproduction intelligente de ce qui est.—Ne -laisser l’œuvre que presque satisfait.—Regarder, -pour arriver aux tons des étoffes, si sous le ton -réel, il n’y en a pas un autre dessous, et commencer -par celui-là, afin d’arriver à la transparence; que -<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span> -la forme soit plutôt au-dessus de l’idée, que l’idée -au-dessus de la forme.—Les conviés (de Macbeth) -ne comprennent rien; <i>lui seul comprend</i>.—M’écouter -et me croire toujours seul; ce que -j’éprouve sur moi est toujours la vérité, c’est le -résultat de l’expérience de ce que j’ai souffert; on -ne connaît que ses souffrances, on ne peut savoir si -d’autres les ont eues, et il ne faut croire qu’en soi.—Chercher -dans le hasard qui a quelquefois des -forces.» Et ce beau compliment à un coucher de -soleil: «C’était sublime, ne pas l’oublier.»—Enfin, -le choix des épithètes qu’il pose comme des -touches et accumule dans ses notes, comme des -couleurs sur une palette, nous donne la couleur de -bien de ses façons de ressentir: «Fier et grand.» -Ceci bien d’accord avec cette indication valeureuse: -«Faire un champ de bataille couvert de morts, -tous avaient reçu leurs blessures de face.»—«Doux, -riche et nouveau.—Superbe, varié et -distingué.—Doux, ferme et profond.—Grand, -sublime et attendrissant.—Pur, net et bleu.—Est-il -nécessaire d’ajouter que toutes ces citations -ont été élues dans l’ensemble des <i>pensées d’art</i> de -Chassériau, avec une application tout au moins -très vétilleuse qui constitue, de par l’assortiment, -la répartition, l’appropriation et leurs conséquences, -le meilleur titre du présent travail.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>«Chaque tête aimée et trouvée belle, pour une -raison, devient une chose originale, rendue comme -on la sent.»—Et, ailleurs: «voir dans les têtes -<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span> -en les copiant la beauté éternelle, et choisir la -minute heureuse»—tels sont les deux aphorismes -de Chassériau (le second un peu teinté de Baudelaire), -lesquels nous introduisent parmi ses portraits, -bien solennelle région de son œuvre. -Ajoutez-y, pour certaine partie matérielle, une -remarque de profonde ironie philosophique sur -«la question de prix, toujours si grave pour tous -les gens riches».</p> - -<p>Les indications de types ou de costumes qui -nous guident à cette terre promise sont, entre -autres, les suivantes: «Une robe d’un vert exquis -en soie verte forte, un peu foncée, et des tons -changeants or doux.—Faire avec mon croquis -d’Avignon un jeune homme <i>blond roussi</i> avec des -yeux bleus, clairs comme les eaux du Rhône.—Faire, -pour un portrait de jeune femme, une robe -blanche en mousseline, et une écharpe de même, -des cheveux blond cendré, avec un peigne bleu -d’azur à dessins d’or; pour un autre portrait, une -robe à grands plis cassants, gris extrêmement -clair, perle, presque blanc.»—Il y a d’un Ricard, -dans cette description.—«Une femme a l’air doux -et tendre. Elle cause en s’appuyant sur une chaise; -tout en gaze blanche, avec une écharpe de tulle -qui tombe négligemment sur l’épaule droite, les -chairs grenues et satinées, les ombres tendres et -mystérieuses, non pas la nature, mais la poésie de -la nature. Le vêtement du haut, blanc, doux, le -teint franc et riche, les cheveux tordus, la robe -du bas bariolée bleu et or chiné, riche et -étranger.—De beaux yeux bleus tristes, le haut -de l’œil cerné et un peu cave, des cheveux blond -<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -cendré; quand je me servirai de cela, appuyer sur -la grâce, la finesse et l’originalité de cette nature.—La -peau rose, blanche et mate, les cheveux -doux, blonds et cendrés, des fleurs rouges, une -robe grise, dans les joues des fossettes d’un modelé -large et bon, les cils très blonds, ce qui donne un -air pur et particulier...»</p> - -<p>Ces premiers jets de vision, succinctement, mais -nettement descriptifs, ces prises de possession du -modèle par un coup d’œil exercé, synthétique et -analytique à la fois, renseignent d’avance sur la -maîtrise animique avec laquelle Chassériau dut -aborder ce genre du portrait, dans lequel, en effet, -il excella. Il a peint de modernes Bronzino, des -Sébastien del Piombo contemporains, sans imitation, -sans recherche archaïque de costumes; du -seul fait d’une de ces concentrations de volonté -presque magnétiques, lesquelles font s’emparer du -modèle et le traduire magistralement, avec une -exactitude et une vérité qui n’appartiennent d’ordinaire -qu’aux portraits qu’on fait de soi, au moyen -d’une glace. Un tel et bien caractéristique portrait -de lui-même, en sa redingote ajustée de taille, -aux basques bouffantes, servit de début au peintre, -et l’habitua dès lors sans doute à considérer ses -modèles avec cette fixité qui les confessait, et à -les rendre avec cette précision qu’enseigne seul le -<i>connais-toi toi-même</i>.</p> - -<p>Un autre portrait de Chassériau peint antérieurement -par lui (à l’âge de seize ans) nous paraît -offrir quelque ressemblance avec Elémir Bourges.</p> - -<p>Un portrait de femme d’une captivante simplicité -est celui de cette jeune fille en brun, duquel -<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span> -Gustave Moreau était féru. Il le contemplait -longuement. Sans doute, cette toile quasi-monacale -exerçait sur le mystique joaillier des Saphos, des -Hélènes et des Salomés l’impérieuse et presque -redoutable fascination de la bure.—Je ne connais -que la reproduction d’un autre et plus célèbre -portrait, celui-là véritablement ascétique, duquel -la correspondance du peintre nous entretient et -dont le seul fac-similé semble brûlant: <i>Le Lacordaire</i>. -Un autre portrait de femme (<i>M<sup>me</sup> de La -Tour-Maubourg</i>, je crois) est saisissant d’attitude -et d’expression, et d’un arrangement étrange. -Celui de <i>M<sup>me</sup> de Girardin</i> n’offre heureusement -rien de la théâtrale Muse en <i>ringlets</i>, par Hersent, -au Musée de Versailles; et puisque la peinture de -Chassériau semble, après tout, devoir être la plus -sympathique, sinon la seule représentation de -cette célèbre Delphine, il est d’autant plus regrettable -que toutes traces de cette importante toile -soient pour le moment perdues.</p> - -<p>Arrivons au chef-d’œuvre de Chassériau, selon -nous, à ce captivant portrait des <i>Deux Sœurs</i>, que -l’avenir intitulera plus cristallinement de l’argentine -allitération de leurs deux jolis noms, <i>Alice et -Aline</i>; eux-mêmes fraternels déjà, et revêtant -leurs deux personnes en une, de similaires sonorités, -ainsi que feront de leurs plis de même coupe -et de même couleur, de pareils vêtements, de -semblables étoffes.</p> - -<p>J’entends déjà tinter les deux noms jumeaux -dans les lettres que Chassériau écrit de Rome. -C’est pour ces jeunes filles qu’il fait bénir des -chapelets dont j’aime à m’imaginer que ce sont -<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -leurs pieux grains alternés d’ambre et de corail -qui se nouent au col des deux sœurs dans le -portrait d’<i>Alice et Aline</i>.—C’est maintenant le -lieu de se demander comment de maussades contemplateurs -d’une si harmonique dualité—et -tout en s’efforçant de lui rendre justice—ont bien -pu voir en elle, quoi?—des <i>modèles ingrats</i>! (Entendons-nous: -ingrats comme <i>La Monna Lisa</i>, de -Vinci, ou <i>La Princesse d’Este</i>, de Pisanello, ces deux -modèles de Chassériau appartenant au contraire -précisément à cette famille de femmes aux visages -sans grâce poupine, mais bien aux traits accusés -et sérieux qu’une grande époque d’art a justement -appelés: <i>La Belle Simonetta</i>, <i>La Belle Ferronnière</i>.)—Ce -n’est donc pas sans stupeur qu’il nous arrive -d’entendre décrire ces deux nobles types, sous -l’aspect «d’une réalité sèche et dure, de vêtements -étriqués, de corps raides et sans grâce, de visages -solidement construits sans beauté, d’un sourire -qui cause une sensation de peine;»—enfin une -destinée de «célibat à perpétuité par la disgrâce -de la nature et de la fortune»; l’horreur d’être -«inutile», et de se sentir «à charge» en un avenir -aigre de <i>vieille fille</i>!»—Toutes ces médiocres -horreurs dans cet auguste duo virginal, cet assemblage -éloquent et muet de deux sphinx féminins -indevinés, morts sans avoir proféré leur secret -d’amour. Mais s’il fut celui que leur conseillèrent -un fier amour-propre et une pudeur chaste, leur -volontaire célibat, plus altier que tous les hymens, -loin de mériter l’honneur d’être blâmé, ou l’affront -d’être plaint, n’aura revêtu que la forme, ensemble -brûlante et frigide d’un culte de Vestale consumée -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -au trépied d’un idéal pur, fût-il que le respect de -soi-même.</p> - -<p>Tout le détail de ce tableau, à mesure qu’il -déroule à l’examen respectueux et ému son sévère -prestige, est d’une suggestion puissamment rêveuse. -Ses «voyantes couleurs» ne sont que sobre magnificence -et polyphonique mélodie: un fond bleu -paon; et, pour les «étriqués vêtements», deux -robes étranges, d’un ajustement bizarre et d’une -mode compliquée, lesquels, par leur exacte similitude, -renforcent encore cette poignante parité des -visages.</p> - -<p>Shelley parle d’un mage qui se rencontre soi-même -dans son jardin: ingénieuse comparaison de -la vie intérieure, retrouvée dans la solitude, et que -Musset aussi a bien rendue en sa <i>Nuit de Décembre</i>.—Les -<i>Deux Sœurs</i>, semblables à deux magiciennes -de Shelley, paraissent le redoublement de l’une -par l’autre, dans un miroir qui est leur tendresse.—Les -deux écharpes en cachemire des Indes, -rouges de ce rouge de géranium fané qu’affectionnait -Moreau, sont aussi de celles qu’aimait -Ingres, qui en drapa les idoles Rivière et Devauçay; -et que Prud’hon a enroulées autour de sa cycniforme -<i>Joséphine</i>, qui, elle, les chérissait au point -d’en posséder pour des fortunes.—Les robes sont -d’une souple gaze rayée (peut-être un <i>barège</i>) de ce -ton chaud que le siècle de Louis XIV appelait: -<i>couleur cheveux</i>, et que la chevelure de Marie-Antoinette -fit ensuite, en l’éclaircissant, qualifier: -cheveux de la Reine. C’est une sorte d’amadou -diaphane, une nuance d’écaille blonde un peu -foncée en laquelle joue le soleil. Des anneaux -<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -sont curieusement disposés aux doigts, selon une -méthode d’Ingres. Une grosse bague d’homme, -laquelle rappelle la multiforme chevalière de -Bruyas, alourdit l’index de la cadette. On dirait -une de ces larges bagues d’aïeul défunt, dont -s’orne par coquetterie autant que par souvenir, -une jeune fille sentimentale et peu fortunée.</p> - -<p>Un douloureux bracelet tressé d’une natte de -cheveux ajoute à cette impression. Natte toute -pareille à celle qui couronne, dans le beau tableau -de Gustave Moreau, la mystique pleureuse d’Orphée. -Enfin un <i>réticule</i> fait d’une bande de tapisserie -encadrée de velours et retenu par une cordelière; -une ombrelle au manche, à la béquille -d’ivoire ciselé, et dont les plis, lorsqu’ils se referment, -se viennent emprisonner en ce large cercle -pendant, pareillement ivoirin: de ces détails dont -Ingres enseignait à caractériser les accessoires.</p> - -<p>Tel est, et trop rapidement, par le menu et dans -son essence, ce tableau historié, simple et profond -à qui rien n’est supérieur, auquel peu de choses -sont égales. Un de ces pans de matière et d’esprit -devant lesquels vont rêver les meilleurs d’entre -nous; un de ces spirituels vases d’élection que les -poètes osent effleurer du suave baiser d’une -fleur.</p> - -<p>Quant à moi je ne sais rien de plus tendrement -imposant que la grave et sensible allégorie de -virginité de ces deux sœurs <i>philadelphes</i>. Elles -représentent précisément (et c’est pour cela que -le rigide et fervent Ernest Hello les eût aimées) le -contraire du chef-d’œuvre de Fragonard: le <i>Sacrifice -à la Rose</i>;—et ce ne serait que justice de les -<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -dénommer: <i>les Roses sacrifiées?</i>—la Fleur d’Harpocrate, -la Rose du Silence et de l’Amour, je ne dirai -pas se fane—elle est immarcescible!—entre les -mains de celle, non qui parle, mais qui <i>se tait</i> pour -toutes les deux: la sœur aînée. Une de ces intangibles -jeunes filles, que Chassériau, selon son -expression même, rêvait de peindre «dans une -église solitaire, priant près d’un mur, et sans rien -auprès d’elle, que <i>son ombre portée</i>!»</p> - -<p>A certain poète étranger désireux de séjourner -dans Babylone, les anciens de la ville présentèrent, -dit-on, une coupe remplie jusqu’aux bords -d’une précieuse liqueur, afin de lui témoigner -silencieusement que leurs murs regorgeaient de -Musagètes. Mais ce dernier, plus prudent que -ses hôtes, et plus subtil que ses juges, se contenta -de leur prouver que sa présence ne serait qu’un -prestige de plus pour leur glorieuse cité—en -couronnant la coupe comble, et sans en répandre -rien, avec un pétale de rose.</p> - -<p>Le sublime et touchant portrait des <i>Deux Sœurs</i> -est pareil à cette coupe.</p> - -<p>Le peintre, par le miracle d’attentive fixité -dont je parlais plus haut, y a transsubstantié de la -plénitude des sentiments refoulés, débordant du -cœur des deux vestales.</p> - -<p>Cette toile est comble; mais l’art délicat et -magnanime de Chassériau—et sans en répandre -rien a su, comme sur la coupe babylonienne, -y poser cette rose divine, qui ne fait déborder que -nos âmes!</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XV<br /> -<span class="smcap">A Caran d’Ache.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_271"> - -<h2>FASHION<br /> -<span class="smcap cs7">(Constantin Ghys.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Certes, ce serait quelque chose de bien plus -qu’outrecuidant, surérogatoire, vain et <ins id="cor_35" title="surperflu">superflu</ins>, -aligner des alinéas au-dessous du nom de Constantin -Ghys, après l’article de Baudelaire, la plus adéquate -des études qui ait jamais été consacrée à -un artiste, et à laquelle, par un singulier prestige, -faisait seul défaut le nom du peintre; s’il n’y avait -parfois une utilité et un intérêt (sans parler de l’attention -rappelée sur un sujet oublié de plusieurs, -inconnu de beaucoup) à tirer des conclusions et -vérifier des oracles.</p> - -<p>Car c’est vraiment cela seul qui reste à faire -pour tout commentateur présent ou à venir de -Ghys, analysé et synthétisé dans l’unique étude -célèbre avec une acuité et une maîtrise que n’atteignent -point les multiples touches et les incessants -<i>repeints</i> exercés à l’entour de mémoires plus -vivantes et au profit de tombes moins abandonnées. -Quelques détails ultérieurs, tels que ceux consignés -dans le beau premier-Paris de M. Nadar, -après la mort de Ghys, en 1893, ont droit et devoir -de s’inscrire en note et en marge du <i>peintre de la -vie moderne</i>, avec leurs dernières circonstances -précises et leurs amicales oraisons funèbres; le -reste ne peut plus être que considérants et critique -<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span> -d’art, dont la seule excuse, sinon le seul mérite -est d’inaugurer la véritable justice posthume -à rendre désormais à une telle œuvre; à savoir -une exhibition de plus en plus ample et rassemblée -de ce qui fut du vivant de l’auteur une <i>exfoliation</i> -incessante et spontanée de feuillets d’album, aujourd’hui, -pour la première fois réunis depuis l’automne -suprême de leur inépuisable forêt.</p> - -<p>C’est encore M. Nadar, le même fidèle ami de -Constantin Ghys, et qui l’accompagnait naguère -éloquemment à la tombe, qui l’introduit aujourd’hui -dans la gloire, de par l’intéressante exposition -d’aquarelles du maître admiré de Baudelaire, -ouverte, pour quelques jours, en mars<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, dans les -ateliers de la rue d’Anjou, et de là, transportée, -rue de Sèze, par M. Georges Petit, en un coup -d’enthousiasme motivé. Nadar, un de ces noms qui -ne vieillissent pas plus que les hommes qui les -portent. Celui-là toujours debout dans l’incandescente -vareuse rouge qui tenta Carolus Duran, -assortie à l’inextinguible flamme de la chevelure -rousse; en la haute vigie de l’intelligence sans cesse -en éveil et de la mémoire jamais endormie. De -beaux et curieux souvenirs se lèvent pour moi sous -l’N zigzaguant de l’aéronaute célèbre; dirai-je «de -l’illustre photographe»? N’est-ce pas chez lui, en -effet, que nous vîmes préluder la cessation du -malentendu attaché aux œuvres de Wagner, et les -entachant? Le bonnet des gâte-sauce acharnés -contre Lohengrin reçut là sa première sérieuse -atteinte. En cette hospitalière et artistique demeure, -on apprit à penser et à comprendre que les plus que -<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span> -légitimes rancunes patriotiques n’avaient rien à -voir avec les œuvres d’art; et ce fut comme toujours -une femme qui effectua ce miracle. J’ai -nommé M<sup>me</sup> Judith Gautier.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> -1895.</p> -</div> - -<p>Aucun être épris de nobles manifestations légèrement -ésotériques n’a perdu la mémoire de ces -soirées de 1880, un peu équivalentes à des messes -de néophytes chrétiens dans les catacombes, et où, -pour la première fois, la fille aînée de Théophile -Gautier m’apparut bien belle. Elle portait une -étrange robe taillée dans un ancien cachemire des -Indes d’un fond vert; et sous une toque arrangée -d’un seul lophophore, son visage lunaire s’arrondissait -et s’apâlissait entre les deux étoiles en turquoises -de ses larges pendants d’oreilles. Une -autre apparition,—terrible, celle-là,—tranchait -sur l’auditoire composite; l’ex-Païva, hideuse sous -son masque flétri aux yeux de crapaud, enlaidi -encore d’un chapeau charmant, et éclairé de deux -solitaires infernaux contrastant avec les célestes -étoiles azurées de Judith, magnifique et pure.</p> - -<p>Ghys faisait-il partie de ces assemblées? Nadar -ne peut me l’<ins id="cor_36" title="afffrmer">affirmer</ins>. Mais il me plaît me rappeler -presque l’y avoir entrevu sous sa blanche chevelure -et tel que le peignit Manet dans un portrait -connu.</p> - -<p>Ce fut chez une belle et aimable dame (que peignit -aussi Manet), qu’il me fut donné de contenter, -pour la prime fois, mon vif désir de m’initier à -une œuvre de ce peintre de la vie moderne, dont -c’est encore aujourd’hui le même incorrigible Nadar -qui nous offre, par un nouveau miracle, la révélation, -ensemble fulgurante et mystérieuse. Le -<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span> -maître Coppée, averti de mon désir, voulut bien -alors, avec son affabilité habituelle, me conduire à -cette entrevue; mais deux ou trois aquarelles -rapides n’étaient que pour donner, d’un pinceau si -fécond, un aperçu bien insuffisant à qui pouvait -dire avec le poète des Fleurs du Mal: «Pendant -dix ans j’ai désiré faire la connaissance de -M. Ghys...»</p> - -<p>Voici plus de cent aquarelles aujourd’hui juxtaposées, -à peu près dans l’ordre savant que leur -assigna Baudelaire qui, si subtilement, régla leur -famille et tria leurs catégories. L’impression générale -qui s’en dégage, au rebours de celle émanant -d’une réunion d’aquarelles de Regnault, par -exemple, qui éclaboussaient au point d’aveugler, -illumine au contraire de lueurs douces, qui s’accentuent -en y repensant, les paupières une fois -closes.</p> - -<p>Aux noms que prononça Baudelaire à propos de -Ghys, il siérait d’ajouter celui de Whistler; certaines -délicates luttes d’ombre et de lumière, de -telle ou telle feuille volante méritant d’évoquer -l’art admirable du maître des arrangements en -gris. Ceux encore de Goya pour de certaines juxtapositions -de noir et de rose; de Baudouin, de -Lawreince, à l’occasion d’un lavis de danseuses -<i>emmousselinées</i> d’un coup de pinceau léger et tourbillonnant. -Trois autres ballerines assises et chaussées -de hautes bottines—à la Souvarov!—apprêteraient -à rêver à M. Rops. Chaque branche de l’art -n’est-elle pas une chaîne dont tout chaînon a double -contact entre celui qui précède et celui qui succède.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span> -Ceux auxquels manquent ces points d’origine -et d’engendrement peuvent avoir leur intérêt en -soi; mais ils ne font pas partie de la chaîne. En -sorte, on le peut dire, qu’une œuvre d’art (s’il -s’en trouvait une), n’évoquant aucun nom de précurseur -et de disciple, ne saurait pas plus <i>prendre -rang</i> que celle dont l’aspect n’évoquerait d’emblée -et sans nulle trouvaille personnelle qu’un art -pastiché et un nom volé. Ce n’est dans aucune -branche d’art ou de science, jamais de tout -remettre en question ou de tout recréer, qu’il -s’agit; mais d’enrichir d’une innovation un trésor -lentement accru. Le musicien et le poète ont -assez fait, qui inventent une cadence et un rythme, -pourvu qu’ils aient tout d’abord prouvé qu’ils sauraient -recommencer Bach et Ronsard, la fugue et -l’ode.</p> - -<p>Or, dans la lignée humoristique,—dirons-nous -caricaturale?—après Gavarni, Daumier, Devéria, -Lami et Monnier; avant Forain et Caran d’Ache, -avec lesquels il a de commun «l’art de réduire la -figure, sans nuire à la ressemblance, à un croquis -infaillible, et qu’il exécute avec la certitude d’un -paraphe,» selon l’expressive formule de Baudelaire, -se place, s’interpose, se soude un chaînon peu -connu: Constantin Ghys.</p> - -<p>De Gavarni, mais rarement et plutôt comme par -désir de s’essayer dans cette matière et cette -manière, et d’y justifier de son droit, il emprunte -parfois le velouté d’une étoffe sur un dos de jeune -lorette. Mais le précipité de sa combinaison résulte -bien plutôt de la douloureuse et ironique tristesse -de Daumier ne s’exprimant plus par de la laideur, -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -et ne gardant de sa grimace qu’une teinte sombre -qui descend sur le personnage de Lami, le dépouille -du costume trop vif de M<sup>me</sup> de Bauséant ou de la -Palferine, voire de leur trop brillant rôle, les -enveloppe de plus de spleen ou de mystère et leur -confère selon une esthétique particulière à Ghys, -ou des prédilections que nous allons noter, des -beautés autres, peut-être plus aiguës.</p> - -<p>Dans la femme, ainsi que le fait observer pittoresquement -M. Nadar, les <i>pectoraux</i> et le <i>capillaire</i> -fascinent tout particulièrement notre artiste. Les -<i>tétonnières de la troupe</i>, selon la formule de M. de -Goncourt, abondent en cette œuvre, au fond des -bouges comme sur le bord, des loges, en boursouflements -de petits ballons du Louvre à pleins -hémisphères envolés hors des corsages.</p> - -<p>Les cheveux sont en <i>bandeaux russes</i>, et vont -jusqu’au chignon de 67. Ainsi font les ajustements -qui répètent et copient les modes de l’Impératrice -Eugénie à Biarritz, les <i>retroussis</i>, les <i>biais</i>, les <i>pattes</i>, -sans oublier le <i>saute-en-barque</i>, ni le ruban noué -derrière le col et retombant en longs bouts presque -jusqu’à terre, tel que des rênes abandonnées, le -ruban au nom invitant de: «<i>Suivez-moi jeune -homme!</i>» Mais, pour Ghys, et bien que—mort à -quatre-vingt-sept ans, il n’y a que deux années—il -ait travaillé beaucoup plus tard, la mode s’arrête -là; comme si son pinceau se fût enlizé dans les -atours où ses amours s’étaient prises.</p> - -<p>Les premières de ces élégantes de Ghys apparaissent -en ces crinolines dont les albums de la -Compagnie Lyonnaise nous ont conservé les surprenantes -draperies et les enguirlandements -<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span> -parfois jolis. Les dernières ont aplati leurs jupes, -et ressemblent un peu à cette allégorique Cigale -de M. Gustave Moreau, dans ses Fables de la Fontaine, -la seule figure moderne qui me soit connue -de ce Maître. Mais les premières sont les plus -nombreuses dans l’œuvre de Ghys, avec leurs -<i>tours de tête</i> et leurs <i>bavolets</i>, leurs <i>brides</i> et leurs -<i>barbes</i>, leurs <i>berthes</i>, et leurs <i>guimpes</i>, leurs <i>volants</i> -et leurs <i>canezouts</i>, leurs châles et leurs manchons, -et comme s’appliquant, du fait d’une prestidigitation -de haute volée, à prouver qu’Eve peut -s’extraire de ces accessoires disproportionnés et -monstrueux; et que Vénus sait naître de la vague -des jaconats et de l’écume des organdis.</p> - -<p>Un autre gentil bibelot de la toilette féminine -dont la formule décorative nous a été conservée -par Ghys, c’est l’ombrelle dite <i>marquise</i>. Qui de -nous ne se souvient d’avoir, enfant, caressé et -malmené, au retour de la promenade, ce gracieux -complément de l’élégance maternelle? Replié, -l’objet, gris ou blanc, souvent vert (plus rarement -bleu ou rose), ressemblait, sous sa longue frange, -à un bichon aux oreilles soyeuses. Le manche en -émergeait guère plus grand qu’une branche -d’éventail ancien, ivoire travaillé, corail ciselé, -incrusté d’une perle baroque en forme d’un cœur. -Ouvert, l’intelligent instrument abritait; ou, brusquement -renversé par un ressort, faisait écran; et -de doux regards, entre l’effilé de l’ombrelle, se -pouvaient couler vers ces dandies à pantalons écossais, -sous les arbres de cette avenue dont le nom -se prononçait alors—sans doute du fait d’un -caprice de Lion euphuiste: les <i>chan-Elysées</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -Deux sorties de théâtre, d’un beau jeu de rayons -et d’ombres, nous présentent encore de ces élégantes. -Puis, de similaires silhouettes, mais exagérées, -encanaillées, nous entraînent devers -Musard, jardin de Paris préventif; ou bien au -Casino Cadet, au château des Fleurs, à Mabille. -Des toilettes blanches, mousseuses, savonneuses -comme battues et fouettées en crème, dans des -victorias et sous des verdures. Ghys y excelle. Et -celles-là nous conduisent à cette prédilection de -l’artiste, qu’il aima sans doute à l’égal de la -femme: le <i>véhicule</i>, la <i>voiture</i>. Non pas seulement -ces calèches et ces dorsays, ces phaétons et ces -tilburys, ces ducs et ces demi-ducs, ces breaks, -ces poney-chaises et ces araignées, dont il dessine -si amoureusement les anatomies diverses, l’ellipse -des roues, les jantes radieuses comme des rayons -de soleils véloces; dont il peint avec tendresses -les nuances de fleurs: jaune de primevère, bleu -de pervenche; non pas seulement ce cabriolet du -duc de Brunswick où notre jeune âge s’épouvantait -de voir reluire sous la capote relevée les -yeux du croquemitaine à la perruque calamistrée -ainsi que celles des archers du palais de Darius; -ou bien encore ces grands-coupés pareils à ceux -de la Reine, à Windsor, sorte de carrosses aux -sièges à housses passementées, et surmontées de -colosses poudrés et galonnés, dont les derniers -spécimens nous ont été offerts devant Saint-Philippe -du Roule, lors du mariage Uzès-Luynes. -Mais bien aussi nombre d’attelages étrangers, de-ci, -de-là. Dans Rome, certain landau de louage, -où quatre héroïnes de Stendhal ou de Gautier, -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -s’attardent un peu, sous leurs boléros à houpettes. A -Naples, c’est de la voiture du roi Ferdinand que -s’inquiète notre illustrateur alerte. En Orient, -voici la voiture du sultan, toute semblable, avec -ses huit glaces, à une grosse lanterne roulante.</p> - -<p>Des silhouettes hippiques, chères encore à Ghys, -parfois telles que des ombres chinoises, mais le -plus souvent finement modelées, découpent et -diversifient toutes les positions du cavalier avec -une variété à déconcerter Crafty. Il y a du bonhomme -qu’on fait dessiner aux enfants, de par -cinq points, pour leur apprendre à figurer toutes -sortes d’attitudes, dans ces retournements de cavaliers, -envolement d’amazones, piaffements de -montures et cambrements de tigres et de grooms; -hippisme d’un dandysme raffiné, nerveux et verveux, -endiablé, capricant, steppant et caracolant, -toujours luisant, correct et fashionable.</p> - -<p>Enfin, le <i>militaire</i>, la troisième passion graphique -de Ghys, détache entre cent redressements de -taille et tournements de moustaches, un bien -spécial trio de <i>cent gardes</i>, bras dessus, bras dessous, -aux élytres rouge et noir de coléoptères.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Telle, en quelques phrases hâtives, se montre -cette première exposition de Constantin Ghys, -récente surprise que vient de nous sortir de sa -féconde <i>boîte à malices</i> M. Nadar, qui nous en -réserve d’autres; sans omettre certaine admirable -correspondance de Veuillot, que doit nous révéler -bientôt le <i>Figaro</i>, et dont une lettre à propos de -l’<i>Amour</i> de Murger est une des plus saisissantes -choses que j’ai lues.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -Nadar, n’avais-je pas raison, tout à l’heure, après -l’avoir nommé le célèbre aéronaute, de l’appeler: -le photographe illustre? Certes, cet ingénieux -esprit plein de passé a droit à ce titre dans -son sens le plus noble et selon cette admirable -définition qu’en a faite un puissant et subtil penseur -en des pages sublimes: «L’humanité a aussi -inventé, dans son égarement du soir, c’est-à-dire -au <em>XIX</em><sup>e</sup> siècle, le symbole du souvenir; elle a inventé -ce qui eût paru impossible; elle a inventé <i>un miroir -qui se souvient</i>. Elle a inventé la photographie.»</p> - -<p class="tdate">Février 1895.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XVI<br /> -<span class="smcap">A Maurice Lobre.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_283"> - -<h2>LE POTIER<br /> -<span class="smcap cs7">(Jean Carriès.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="poem" style="width: 16em; margin: 2em 0 2em auto;"> - <div class="vers6">Tout passe. L’art robuste</div> - <div class="vers6">Seul a l’éternité.</div> - <div class="vers2">Le buste</div> - <div class="vers6">Survit à la cité.</div> - <div class="ralign"><span class="smcap">Théophile Gautier.</span></div> -</div> - -<p class="sep2">C’est de 1881 que date pour moi le souvenir de -Jean Carriès. Les quatre têtes par lui exposées au -Salon venaient de me frapper, ces quatre têtes que -le passant né malin, dérouté de ne leur point voir -affecter l’allure consacrée des bustes, appelait: -<i>des têtes coupées</i>.</p> - -<p>Il y en avait bien une: celle de Charles I<sup>er</sup>, -depuis acquise par le Musée du Luxembourg, et -que l’on y voit exposée sur un si vilain socle. Les -autres, c’étaient <ins id="cor_37" title="troix">trois</ins> <i>marmiteux</i>, aussi beaux que -minables; des <i>Clopins Trouillefous</i> dans lesquels -s’alliait du Hugo à du Dante, du Callot et du Cellini. -Notamment un aveugle,—ne l’étaient-ils -pas tous?—qui bayait à l’espace et faisait songer -à ce vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie...</div> -</div> - -<p>La chose émouvait; moins du fait d’une pitié -dictant le choix du motif de douleur que par une -<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span> -de ces saisissantes disproportions d’art entre le -sujet de misère et la délicatesse du rendu.</p> - -<p>En cette sculpture des Champs-Élysées, entre -tant de duchesses dégrossies dans du sucre, il -semblait merveilleux que le seul véritable ciseleur, -à qui pourtant pas une d’elles n’aurait accepté -de confier sa ressemblance, eût dû se faire le portraitiste -de cette Cour des Miracles.</p> - -<p>Ce précieux de l’enveloppe fut sans doute, entre -tous, le don privilégié, la qualité mère de Carriès.</p> - -<p>Il est peu probable qu’il ait jamais mis dans ses -œuvres tout ce qu’on y vit, et dont en sa malice -de paysan,—par de certains points parente de -celle de Bastien-Lepage,—il n’était pas fâché de -laisser croire qu’on l’y trouvait; riant dans sa fine -barbe aux interprétations qu’on lui faisait de ces -soi-disant concepts, mais uniquement soucieux du -morceau, et d’un thème où promener une des plus -amoureuses prédilections qui fût jamais de la -matière et de la patine.</p> - -<p>Voilà le vrai. Les belles dames qui se seraient -gardées de lui confier leur ressemblance n’auraient -pas eu tort en ceci qu’il ne l’eût que faiblement -réussie. Une longue série de poses n’aurait engendré -qu’une apparence plus ou moins lointaine du -modèle, inévitablement costumée en Loyse Labbé, -mais qui n’aurait point «fait japper le chien de la -maison», selon la jolie expression de M<sup>me</sup> d’Agoult. -A coup sûr, un objet d’art caressé jusqu’aux plus -subtiles limites du poli et de l’atténué, par de -savantes alternances; le point lumineux glissant -en des lisses savoureux, presque savonneux, et -tels que d’ordinaire l’usage seul les obtient—disons -<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -l’usure, aux bas-reliefs florentins du socle -d’un Persée de Benvenuto, effleurés de dos d’enfants -et de touchers de touristes; encore à de certaines -rampes intérieures de Saint-Marc de Venise, -sous des doigts de prêtre; enfin dans Rome, à cet -orteil de saint Pierre, tout usé de baisers de -fidèles.</p> - -<p>Non, Carriès ne fut point un compositeur. L’outrance -même, dans l’ordonnance de sa célèbre -porte, pour vouloir démentir ce reproche, n’en -démontre que mieux la justesse. Mais Carriès fut -un exécutant admirable. Et ce fut pour donner -essor à ce que j’appellerai cette virtuosité des -patines, qu’il ébaucha, lors de sa trouvaille des -poteries émaillées, et d’accord avec son savant -ami M. Grasset, le projet et le plan de la porte -en carreaux de grès qui devait l’occuper longtemps -encore, et pour laquelle il vient de mourir.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>J’ai dit que je sortais d’admirer au Salon de -1881 les quatre têtes exposées là par Carriès, -quand je rencontrai le jeune homme. M<sup>me</sup> Judith -Gautier, dont le haut goût et la généreuse sympathie -vont toujours aux nobles artistes et aux intéressantes -œuvres, connaissait de la veille le sculpteur -mystérieux; elle nous mit en relations. Sauf -certain empâtement survenu depuis dans la face, -il était alors, avec un peu plus de négligences -dans le costume, ce qu’on le vit ces derniers ans. -Beau d’une beauté de masque florentin en ivoire, -la barbe et les cheveux ténûment broussailleux, -<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span> -les yeux clairs, le nez mobile, volontaire et délicat. -La grande séduction de son visage, c’en était l’illumination -par un franc rire d’enfant, allant parfois -aux gaietés tonitruantes et aux tintamarresques -facéties, avec quelque chose de gracieux, mais le -plus souvent de véhémentement enthousiaste à -l’exposé d’un projet. On lui reprochait certain point -de vue par trop personnel, son atonie ou son ironie -sur le sujet d’autrui, une façon de ne s’enflammer -qu’au récit de ses propres luttes. En ces excès consistait -pourtant le montant de ses dithyrambes. Je -les entendis maintes fois; je le vis souvent; jamais -de façon bien suivie, mais sans non plus cesser, -et nous entretînmes couramment des rapports de -cordialité sympathique.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>En ce temps (en 1881) on plaisantait doucement -l’artiste sur sa mine de bohème et sa mise de -rapin. Les <i>têtes</i> se vendant, des commandes annoncées, -il fit lui-même des commandes de toilette; -et je me souviens d’un certain Pomadère (célèbre -sous Balzac) qui fut imprudemment conseillé à -notre ami. Il en résulta des complets gris, qui ne -valaient pas ses précédentes tenues; et surtout des -factures protestées—car la fortune ne vint pas si -vite; et Carriès me parla souvent de faire pulluler -autour de sa propre statue un peuple lilliputien de -créanciers, entre lesquels ledit Pomadère jouerait -le rôle de tourmenteur en chef.</p> - -<p>Un médaillon alors ébauché de M<sup>me</sup> Gautier ne -vint pas à bien. Je visitai Carriès dans son atelier -de la rue Boissonade; puis boulevard Arago, -dans un agréable décor. Je me souviens d’une -<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -petite cuisine garnie de poteries et de bouquets -de légumes secs ayant des airs de Chardin. Souvent -aussi je le reçus chez moi. Nous fîmes -encore ensemble des promenades et des visites; -une entre autres dans un hall du quartier Monceau -qui recélait de belles œuvres du jeune maître: -chez Leys, le parent et l’associé de l’éminent -décorateur, M. Georges Hœntschell, un des -meilleurs amis de Carriès, chez qui le sculpteur -vient de s’éteindre, entouré de soins touchants.</p> - -<p>A partir de 1892 seulement, après le grand -succès consacré par la croix qui le réjouit: «ça -éclaire», disait-il,—apparut un Carriès un peu -plus officiel, plus soigné, vêtu d’étoffes sombres, -et d’un abord plus habituellement affable.</p> - -<p>La dernière fois que je le vis ce fut à Paris, chez -un restaurateur, en janvier. Ma fin de dîner s’associait -à son entrée et nous restâmes à causer une -heure librement et joyeusement. Il retournait, -comme toujours, à Montrivault, pour travailler à -sa fameuse porte. Jamais je ne le vis si gai, spirituel, -brillant, presque <i>serein</i>. Et certes, il avait -fallu bien des adoucissements de la fortune pour -assurer cette grâce à telle nature ardente et troublée.</p> - -<p>Sa formule toujours mordante, concise, incisive, -avait pris un tour bellement expressif, voisin -de certaines légendes de Forain, d’un pythagorisme -brutal et ouvragé, élégant et corrosif. Puis, une -fois encore, la dernière; le rapide bonjour du vernissage, -au Champ-de-Mars. «Votre portrait de -Whistler est admirable!» Il me clamait cela joyeusement, -de loin et des séances étaient enfin arrêtées -<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span> -pour un buste dès longtemps projeté. Pauvre -beau buste que seul ébauchera l’ombre, que le -silence achèvera seul!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Un trait bien symptomatique de cette prédominance -de l’exécution sur la conception dans le travail -de Carriès, c’était, par exemple, cette tournure -de sa réplique à la commande d’un buste. Il -ne répondait pas: «Je vous donnerai telle attitude». -Non; il disait: «<i>Je le ferai en grès.</i>» Et les -larmes lui en perlaient aux yeux, comme l’eau -monte à la bouche du gourmet au penser d’un -fruit mûr. Et certes, il y avait d’un fruit dans la -saveur des œuvres du potier-statuaire. Non pas -seulement dans ses vases qui ne sont que des <i>courges</i> -d’art admirables; mais dans ses têtes. Je ne -sais de lui qu’un buste tant soit peu portrait: celui -de M. Vacquerie. Il y a bien aussi M. Breton; mais -costumé encore. Un autre, ébauché d’après -M<sup>lle</sup> Ménard-Dorian, de ressemblance jugée insuffisante, -tournait à la fantaisie décorative, de par une -collerette ou quelque détail de toilette amplifié -comme il ne pouvait guère n’en point échapper à -l’auteur, toujours enclin à tirer d’un modèle moderne -un Franz Hals ou une jeune Flamande.</p> - -<p>Ces œuvres, je les revois, les unes isolées, les -autres en de successifs groupements publics ou -privés. Au Salon, encore, en 1883, parut en compagnie -d’un Courbet, un évêque chapé, mitré, -gemmé, dont on parla peu. Carriès, à cette époque, -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -ne recevait guère de commandes que d’un seigneur -étranger dont il fit le portrait et me parla -toujours avec une respectueuse sympathie. Un peu -plus tard, s’agglomérait, rue Vivienne, un essai -d’exposition d’ensemble: une vingtaine de têtes -et de bustes où le comique délabré et débraillé de -Callot, dans ses <i>gueux</i>, s’allie au caricatural de -Daumier ou de Gavarni, pour modeler un pêcheur -à la ligne sous son chapeau de paille en auréole -bossuée, ou quelque moderne Rabelais à la barrette -de travers. En somme des prétextes à des trouvailles -d’expressions moins qu’à des recherches -de patines,—non encore pourtant poussées au -sublime du genre.</p> - -<p>Puis éclôt une série de têtes d’enfants, visibles -de-ci de-là; de nouveaux fruits, ceux-ci de fraîcheur -et de candeur, de grâce et de tendresse; des -pêches, vaguement pensantes et penchées, avec -tout l’indécis des yeux errants, et contournées de -petites collerettes qui se plissent comme des feuillages. -Enfin, tout cela se revit nombré, massé, -catalogué, exhibé bienveillamment dans la prestigieuse -résidence de M<sup>me</sup> Ménard-Dorian, rue de la -Faisanderie, la même année que furent exposés, -salle Petit, les dessins et manuscrits de Victor Hugo. -L’exhibition privée, bien présentée, fit du bruit, -et Carriès me vint prendre pour que nous l’allions -parcourir ensemble. Il y avait là toutes les têtes déjà -citées, entre autres cette <i>belle Cordière</i><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> commandée -par Lyon, la ville natale de la femme poète.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Quoi, c’est là ton berceau, poétique Louise?</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> -Louise Labé.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span> -Puis un buste de jeune homme, le fils de l’étranger, -un plâtre coloré, et l’une des plus charmantes -créations de Carriès. Aussi une tête couchée de -Bottom, aux oreilles allongées et pendantes, un -objet d’art d’une patine sans égale. Mais surtout la -propre statue du statuaire en cire vierge d’un -jaune de vieux miel. Cet ouvrage, très compliqué, -devait faire partie de la décoration d’un puits, si je -me souviens bien d’un dire de l’auteur. On l’y -voyait debout, à mi-corps, sous un petit chapeau -de feutre gondolé, et tenant dans une main la -gracile figurine d’un seigneur Louis XIII. Vers le -bas où s’agençait encore un vase de fleurs, un fin -masque de femme, les yeux clos, se modelait, -s’effaçant: propre effigie de la mère de Carriès.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>A cette étape se ferme la première période de la -vie publique de Carriès. Ceux qui l’avaient connu -à l’issue de son premier succès ne le virent plus -guère. Dégoûté de Paris, et déjà fatigué du monde,—un -peu comme un autre Rollinat,—il ne -demeura en relations qu’avec un petit nombre.</p> - -<p>Soudain un bruit courut, que voici réduit à son -rudiment boulevardier et blagueur d’alors: «Carriès -vient de découvrir les grès des Japonais dans -la forêt de Fontainebleau!—Bizen et Fizen en -Seine-et-Marne<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>!» Je me rappelle avoir rencontré -le nouveau potier, à cette saison de printemps très -<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span> -frais, sur le pont de la Concorde. C’était un de ses -jours rébarbatifs et soucieux. Je le vis venir de -loin, sous un vaste manteau, et cravaté d’un cache-nez -de tricot qui pouvait bien auner trois mètres. -Il me fit part de son étonnante trouvaille dont je -n’eus garde de douter, en quoi je fis bien, puisqu’elle -était vraie.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> -Plus tard seulement, l’entreprise fut transportée dans la -Nièvre.</p> -</div> - -<p>C’est en 1892, au Salon du Champ-de-Mars, que -la découverte, déjà connue et appréciée des amateurs, -éclata aux yeux de tous avec l’éblouissement -dont on se souvient. Entre nombres de têtes -et de bustes,—comme si, dans un pressentiment -qui semblait alors à plusieurs un manque d’adresse, -le jeune maître eût voulu, par cette livraison un -peu envahissante, faire embrasser au moins une -fois de son vivant, presque toute son œuvre,—apparut -cette fascinatrice vitrine étagée en un fruitier -prodigieux, de tant de vases et de gourdes, -de bouteilles et de lagènes où se mariait, comme -aux têtes d’antan, la même saisissante antithèse -du précieux et du fruste.</p> - -<p>De forme à peine que la plus rudimentaire, voire -la plus rude. Des aspects artificiels de calebasse, -pour l’apparence et le grain, depuis le mat de la -coloquinte fraîchement cueillie jusqu’au brillant de -la gousse laquée du caroubier, par le granulé et -le poli de toutes les coques et de toutes les cosses.</p> - -<p>Et, là-dessus, glissant somptueuse et pensive, -une larme dorée, pareille à celle dont usent les -Japonais pour recouvrir la suture des riches objets -qu’ils réparent visiblement, leur occasionnant -ainsi un lustre nouveau, d’une cassure ostentatoire -et luxueuse...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span> -Peu d’objets, sous notre ère d’estampage et de -refait, auront, autant que les vases de Carriès, -donné l’impression du bibelot <i>unique</i>. On sent que -<i>le pareil</i>,—le plus humble,—n’est pas loisible à -leur céramiste, tout comme l’exacte répétition d’un -visage ne semble pas permise aux moules même -du Créateur éternel.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Plusieurs exaltèrent l’œuvre du potier du Morvan; -les vases, en nombre restreint et toujours -uniques, furent acquis, chèrement, par des -amateurs et des Musées; et Carriès se vit, à cette -heure, et très justement, quelque peu proclamé:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire.</div> -</div> - -<p>Mais des parties d’un autre ouvrage bien plus -important occupaient encore la vitrine: la porte -dont j’ai parlé plus haut. Nous sommes plusieurs -à posséder la collection d’une dizaine de vues des -fragments successifs constituant l’ensemble de -cette arche. Et, sur l’une de ces photographies, la -signature de Carriès au-dessous de cette rubrique -emphatique et zigzagante: «<i>Mon Calvaire!</i>»</p> - -<p>Encore une fois je ne suis point de ceux que peut -délecter la conception de cette œuvre, dont le plan -ne semble pas au reste revenir tout entier à Carriès. -M. Grasset, s’il accepte sa part de paternité -dans cette élucubration singulière, dira sans doute -qu’il n’a voulu que disposer pour son ami un motif -inépuisable aux recherches des colorations et des -<span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span> -émaux. Et n’est-ce point beaucoup déjà, si ce n’est -pas assez?</p> - -<p>Car, que pourraient bien philosophiquement -signifier, et en dehors de la pure et simple fantasmagorie -décorative, ces deux hauts piliers aux -irrégulières alvéoles meublées et peuplées de mascarons -reflétés de Boilly, de Cruikshank et de -Doré; des Debureaux, la collerette tuyautée et le -rictus falot; grimaces de bouches édentées, de -trognes pleurardes, de faciès joviaux, dont Carriès -m’a souvent dit qu’il se les posait à lui-même, -se faisant des moues devant le miroir. Dans le -cintre, des soleils jocrisses et des lunes renfrognées, -entourés de poissons et de lapins, de singes -attifés et accroupis, et de truies caracolantes<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>; des -chauves-souris en forme de cartouches, ayant un -visage pour ventre, sans omettre, aux angles, -d’étonnantes figures de femmes gracieusées en des -postures de grenouilles, et certain hideux bébé -coiffé d’un bonnet d’âne et montrant son sexe avec -dégoût, sous toute l’horreur beuglante de son -visage de mandarine écrasée. Et le couronnement -de ce cauchemar: une gueule de poisson à oreilles -humaines, et d’où s’échappe, s’avançant avec -naturel, une demoiselle en pied, mi-médiévale, -mi-actuelle, d’une intéressante laideur et gantée -haut, telle qu’une fille de bonne maison qui tient -à conserver les mains blanches. D’aucuns verront -sans doute émerger de tout ce brouillamini la -distincte allégorie de l’art ou de la vertu planant -par-dessus les laides cocasseries de l’existence. -Rien ne s’y oppose, et la version en suffit. Mais la -<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span> -plus vraie est encore celle-ci, que peut-être,—disons -sans nul doute, nous qui savons le prestige -même d’un éclat de brique échappée aux doigts -de ce cuiseur,—que cela <i>eût été</i>, que cela <i>est -beau</i>; car l’état présent de l’œuvre permet d’espérer -sa possible édification presque intégrale. Les quelques -chapitres qui font défaut à cette autre arche -surprenante, celle-ci de Flaubert: Bouvard et -Pécuchet, empêchent-ils de s’incliner en y rêvant? -Les circonstances invisibles qui disposent souvent -pour le mieux de leur fini absolu les œuvres en -apparence interrompues et inachevées, pratiquant -d’elles-mêmes, préventivement, le travail d’extraits -que la postérité toujours exige, ont peut-être, par -cet arrêt tragique et violent, en apparence désastreux -et injuste, donné à toute l’œuvre de Carriès -l’aspect si précieux de négligé et de fini qu’il -affectionnait lui-même pour chacun des ouvrages -sorti de ses mains.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> -Du Hieronymus Bosch en relief.</p> -</div> - -<p>J’ai sous les yeux un mascaron qu’il m’avait -donné; c’est une sorte d’Othello maussade, aux -tons de pois cassés, vernissés et verdâtres, au nez -camard, à la babine cruelle et dégoûtée. De noires -irisations fluent dans les poils et par les rides, et -la plus sombre coule et roule de l’œil gauche -comme une larme sur ton sort échappée à l’une de -ces grimaces que tu te faisais à toi-même devant -le miroir, quand tu posais pour toi, noble endormi -d’hier!</p> - -<p>Certes, malgré le prématuré de ta disparition -terrifiante et soudaine, tu peux sommeiller sans -trouble, Jean Carriès, sous ta belle porte ainsi -attribuée à plus éloquent usage que celui dont la -<span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span> -pouvaient consacrer les Thés mondains—<i>où -s’échangent des propos fades</i>, selon l’expression du -poète;—ta porte mystérieuse où je te vois couché, -ainsi que fut Raphaël, sa Transfiguration lui -servant de lumineux catafalque. L’avenir est sûr -de toi, comme toi de lui. Ta place est marquée -dans l’immortel permanent où fusionnent les avenirs -et les passés. Ta droite y rencontre et étreint -celles d’Adam Krafft et de Pierre Wischer de -Nuremberg, et celles de ces artistes anonymes et -merveilleux qui ont fait de la cathédrale d’<ins id="cor_38" title="Insbrück">Innsbrück</ins> -un éternel enterrement de Maximilien à tout jamais -religieusement célébré debout par une population -espacée de chevaliers et de rois, de seigneurs et -de prêtres, de dames et de reines, dont le bronze -pleure!</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XVII<br /> -<span class="smcap">A Maurice Bernhardt.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_299"> - -<h2>LES NOCES D’ARGENT DE LA VOIX D’OR<br /> -<span class="smcap cs7">(Sarah Bernhardt.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="rhalf"> -<p>«Je l’ai vue une fois dans ma vie, et -je me souviens qu’elle m’avait tellement -captivé, que chaque fois qu’elle -finissait de parler, il me prenait des -démangeaisons de marcher sur le -théâtre et de jeter dans le parterre tous -les autres personnages dramatiques.»</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">James Beresford.</span></p> -</div> - -<p class="sep2">Elle m’apparaîtrait volontiers comme un gracieux -épilogue des fêtes franco-russes—et c’est sous -cet aspect que je la veux envisager tout d’abord—la -manifestation qui se groupe aujourd’hui autour -du nom cher à tous les bons,—de notre belle -Sarah Bernhardt. Je vois à cela plusieurs raisons. -La distance n’est pas grande qui sépare ce précieux -nom des plus nobles interprétations du patriotisme. -Ce ne fut le moins cher ni le moins glorieux -de ses rôles que ce rôle d’ambulancière de l’Odéon -qu’elle tint avec autorité et valeur dans l’époque -troublée dont ces récentes fêtes de l’alliance nous -apparaissent enfin comme un radieux erratum.</p> - -<p>Or, durant ce long et douloureux intervalle, ce -fut encore une de nos fiertés que le refus maintenu -sans ostentation, comme sans faiblesse, par la -<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span> -première de nos comédiennes, des plus brillantes -offres qui lui purent venir d’outre-Rhin. Et je sais -tel éminent homme politique, lequel tint à honneur -de la mander expressément pour lui adresser en -son nom propre, tout comme au nom de l’État et -du pays, des félicitations et des grâces.</p> - -<p>C’est donc d’une ingénieuse et charmante justice -de reporter sur celle qu’on nomme équitablement -«la grande artiste», l’excédent de tendresse que -laisse inactif en beaucoup de cœurs le passage -météorique des Altesses.</p> - -<p>Car il fut d’un ordre exceptionnellement délicat, -le désenchantement qui suivit les journées d’octobre.<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> -Certes, les résultats étaient mieux que satisfaisants; -et c’était de l’acuité même de tant de -sensations qu’une exquise tristesse nous était née. -Un regret de qualité, ne pouvant se faire aux plis -disparus de l’impériale écharpe envolée. L’habitude -reprise d’acclamer, inhérente à notre nature, et se -résignant mal à refouler à peine éclos, des hourras -arrêtés trop net, des vivats, coupés si vite.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> -Fêtes de l’Alliance russe.</p> -</div> - -<p>C’est, je le répète, à mon sens, et pour une part, -de cette sensible disposition d’esprit que la journée -Sarah Bernhardt s’effectue. Non pas en fait, mais -en date. Certes, l’illustre titulaire n’a besoin -d’aucun héritage de bravos ni de triomphes. Sa -rayonnante carrière n’en est qu’un incessant tissu, -une mosaïque indiscontinue. Sarah ressemble à -cette sultane Zobéide qui se plaisait à entendre -psalmodier le Koran autour de son palais par des -milliers de fidèles. Ainsi de nos permanentes -admirations, de nos ferveurs adorantes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span> -Les grouper en un banquet, les concréter sous -forme de gala, n’est qu’une virtualité effectuée, et -je désire qu’on entende bien que si j’en attribue en -quelque sorte la présente réalisation à la plus-value -d’un vœu national, c’est un fleuron de plus dont je -veux fleurir le couronnement de notre dramatique -Tsarine.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Relire le <i>Traité des couronnes</i> de Tertullien, pour -distinguer et spécifier, serait, en l’espèce, oiseux -et superflu, puisqu’il faut, tout d’abord, celles-là, -les lui décerner toutes. Mieux vaut donc le composer -à nouveau, pour ouvrer des bandeaux inconnus, -des diadèmes irrêvés, mieux faits aux tempes de -notre Muse.</p> - -<p>Les couronnes! Mais il ne faut que remonter au -fil des jours, l’onde même où Sarah-Ophélia s’est -coiffée de tant de fleurs immarcescibles, pour les -reprendre à son souvenir acclamé et les lui rejeter -comme autant d’odoriférantes auréoles. Ces couronnes, -je les respire ou les revois, au cours -lumineux et embaumé de ma mémoire qui les -charrie. Alcmène, roses attendries sous un blanc -linon. Andromaque, myosotis obscurcis d’un -sombre crêpe. Marguerite, couronne de camélias; -Phèdre, couronne de camées. Orchidées, Izéyl et -Gismonda; Cleopatra, couronne de lotus; Théodora, -couronne de pierreries. La <i>Princesse Lointaine</i>, -couronne de lys d’argent aux pétales de perles. La -litanie s’en énumérerait comme une hymne de -sainte Hildegarde ou un chant de Marbode; sans -omettre cette couronne de cheveux blancs dont il -<span class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</span> -plut, un jour, à la jeune sociétaire, de couronner -coquettement l’aveugle et sexagénaire Posthumie.</p> - -<p>Sarah Bernhardt! (Pourquoi pas Bernard? écrivait -jadis M. Sarcey) ces simples syllabes devenues -magiques ne sont-elles pas elles-mêmes comme -une musicale couronne dont la prêtresse d’un verbe -inouï vint ceindre le monde?</p> - -<p>Sarah Bernhardt, admirable et désespérante -matière à mettre en vers et en prose. Par où -commencer, par quel rayon prendre?—C’est -l’infirmité des biographies, maladroites et balourdes -touche-à-tout d’une draperie qu’il sied, pour -demeurer dans le vrai, de ne relever qu’avec des -clous d’étoiles.</p> - -<p>«Je ne l’ai vue qu’une fois, dans Cordélia, me -disait le maître Gustave Moreau. Je ne l’ai jamais -oubliée.»—Simple parole révélatrice et mémorable.</p> - -<p>Quels sont ceux d’entre nous, en effet, pour -lesquels l’art de Sarah Bernhardt n’a pas incarné -une fois ou mille fois, la plus subtile part de leur -rêve? Tous, cette minute-là nous a faits siens par -la plus inaliénable des reconnaissances de l’esprit, -et rien qu’à cet appel nous nous devons de diaprer -notre guirlande. Quant à moi, n’y en eût-il pas -cent meilleures raisons, j’évoque telle attitude et -certaine intonation du <i>Sphinx</i> (cependant écrit pour -une autre) auxquelles j’ai dédié dans le passé plus -d’une pensée et bien des immortelles.</p> - -<p>Pour ceux qui, moins heureux que Gustave -Moreau, n’ont pas même vu Cordélia, c’est le -type, dirais-je, le mythe de Sarah elle-même, -qui incarne en eux son personnage.</p> - -<p>Et ceux-là ne sont ni les moins captivés, ni les -<span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span> -moins férus. Sarah, qui une bonne fois, du temps -de l’<i>Étrangère</i>, s’est emparée de son Paris et de ses -Parisiens, pour ne s’en plus dessaisir jamais; que -dis-je? de ses Parisiennes, lesquelles s’ajustèrent -toutes <i>à la Sarah</i>, et qu’on rencontrait engoncées -de certaines collerettes et coiffées de certains -frisons à la mode de leur idole.</p> - -<p>Ce sont ces attiques Parisiens-là, les vrais habitants -de sa bonne ville, qui, les nuits de brouillard, -quand le légendaire cab de l’actrice la ramène du -théâtre, lui crient de paternels: «Prends garde, -Sarah!» ou autres avis de sollicitude familière.</p> - -<p>C’est que le Français né malin sait le prix de ses -objets d’art et soigne ses bibelots; il évalue le relief -dont sa célèbre enfant gâtée rehausse la cité: et -puis ne s’agit-il pas de cette mobile tragédienne -qui, le même soir, d’une note gamine, déride un -esprit chagrin, et de la comédienne dont le tragique -accent trouve le chemin d’une humeur rude?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Il y a autre chose. <i>Si l’on regarde longtemps</i>, selon -le mystérieux mot d’un autre personnage de -Dumas, les légendes s’assouplissent, les caractères -s’accomplissent et rehaussent les vraies réputations -artistiques, d’édifiants corollaires. Or, il faut en -prendre son parti, c’en est fait, des excentricités -de Sarah Bernhardt. Ou plutôt, en quoi elles consistaient -réellement, on a fini par le connaître.</p> - -<p>Toujours la première au devoir et à la peine, -pleine de vaillance allègre et de communicatif -entrain, rendre la justice avec équité, dissiper des -<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span> -malentendus, apaiser les dissidences, avec pour -les seules palmes dont elle entende être récompensée, -une réussite d’art ou le remerciement d’une -amitié, c’est tout d’abord de cette façon-là que -Sarah Bernhardt se montre excentrique. Mais ce -n’est pas tout. Donner aux timides, comme aux plus -forts, l’indéfectible exemple du courage, sans -oublier ce remontant exemple de jeunesse et de -beauté dont nos extases sont remplies.—«Si ce -n’était pas pour vous qu’on vous aimait, ce serait -pour soi;—je l’ai souvent dit à notre miraculeuse -amie;—vous êtes le seul être auprès duquel on -ne se sente pas vieillir!»</p> - -<p>Les mêmes demeures, les mêmes objets, les -mêmes amis, les mêmes serviteurs—dirai-je les -mêmes chiens... et les mêmes tigres? Que de gens -l’on étonnerait à leur démontrer que celles de ses -qualités qui rendent Sarah Bernhardt le plus justement -admirable sont, avant tout, ses vertus -domestiques. Or c’est ainsi; et nul n’y contredira -de ceux qui, reçus par elle dans ces féeriques ateliers-halls -qu’elle inventa, se sont émerveillés d’y -goûter entre tant d’exotiques raretés, un charme -discret d’intimité et de famille.</p> - -<p>Loin de moi, ma chère Sarah, l’idée de vous -métamorphoser en une auguste bourgeoise. Mieux -que personne j’ai su, dès longtemps, apprécier ce -que votre vif et fin esprit recèle et dégage d’aimable -ou savante fantaisie. Mais la forme prime-sautière -et spontanée qu’elle revêt toujours la range -parmi ces originalités naturelles subtilement définies -par Gautier, et qui seraient obligées de «se -travailler beaucoup pour être simples».—Je n’en -<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span> -veux pour preuve que ces gentils <i>dîners sur l’herbe</i>, -où nous fûmes conviés en la loge de la Renaissance, -il y a deux ou trois automnes, et dans lesquels -le couvert se mettait réellement à terre sur -d’antiques tapis d’Orient aux tons de lichen alpestre -et de mousse fanée.</p> - -<p>J’ai dit votre fin et vif esprit. Que ne dirai-je -point de votre grand et profond cœur?—Combien -vous fûtes propice et douce aux lettrés inquiets -dont les débuts incertains, les talents contestés, les -sincères essais rencontrèrent tant de fois en vous -une protagoniste géniale, une auxiliatrice inspirée, -cela est connu de beaucoup. Que votre magnanime -ambition place une réussite esthétique avant un -succès d’argent, cela s’applaudit et s’apprécie. -Mais le témoignage que je veux choisir entre -mille, de votre grandeur d’âme, sera celui qui me -fut récemment si cher, lorsque pour rehausser nos -fêtes de Douai de la suréminence de votre jeu -et du prestige de votre personne, vous n’avez pas -craint de vous imposer un voyage de plusieurs -jours, dans le seul but de servir un ami et d’honorer -une poétesse oubliée.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Donc aujourd’hui, pas d’autres considérants sur -votre sidérale carrière, que le plus éloquent de -tous, l’affluence autour de vous de nos enthousiasmes -maintenus, de nos fidélités inaliénables, -amplifiés des innombrables élans que la distance -retient et que l’éloignement afflige. Point non plus -de fastidieuses biographies. Rien que votre art -<span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span> -suprême, votre florissante beauté, votre impérial -sourire. Et devant eux, ce seul point de repère -charmant, digne de leur gracieuse Trinité et de -vous-même: <i>A Versailles, un jour, dans un couvent -de la rue des Rossignols, naquit une voix, à qui ce joli -nom devait porter bonheur, et qui allait enchanter le -monde.</i></p> - -<p>«D’autres sont les grands hommes, disait Victor -Hugo parlant de George Sand. Elle est la <i>Grande -Femme</i>!» Qu’on me permette de reprendre à -l’auguste maître et à l’illustre immortelle qu’il -célébrait ce lapidaire éloge et d’en faire don en ce -jour à Sarah Bernhardt, ainsi qu’ils l’eussent tous -deux voulu, pour l’inscription commémorative de -son jubilé et ses noces d’argent avec nos âmes.</p> - -<p>Et puisque j’ai parlé de couronnes, en voici une -dernière. La rose mourante que le <i>Passant</i> prit aux -sombres cheveux de Silvia, dans un début inoubliable, -s’est faite roseraie. Et ce sera, Madame, -l’une des pages les plus colorées et odorantes de -vos récits de voyages qui nous sont promis, que ce -lac lointain, tout chargé de barques et de musiques -voguant et jouant pour vous, sur une eau si jonchée -de fleurs que tout l’azur en disparaissait lui-même, -noyé sous des pétales de roses.</p> - -<p>Telle est la géante et mouvante couronne qui -vous convient, ô grande Sarah Bernhardt, pour le -feu sacré et le souffle d’art dont vous avez embrasé -et rafraîchi le monde. Nos cœurs aujourd’hui pour -vous fleuris les secondent et les suppléent, ces -milliers de pétales qui flottèrent ce jour-là vers -vous, ainsi que de tendres cœurs parfumés et de -roses lèvres murmurantes.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XVIII<br /> -<span class="smcap">A Giovanni Boldini.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_309"> - -<h2>LE MASQUE<br /> -<span class="smcap cs7">(La Duse.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="poem" style="margin-top: 2em;"> - <div class="vers">Sans doute il est bien tard pour <i>déjà</i> parler d’elle.</div> -</div> - -<p class="sep2">Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il -pas bien ce qu’il y a de retardataire -ensemble et de novateur dans l’explication que, de -temps à autre, les <i>montreurs</i> doivent faire de certains -sujets, rebattus au delà des monts, lettre -close en deçà? De ceux-là est l’artiste dont le nom -intitule cet article. D’aucuns la disent attendue à -Paris, lesquels pourraient bien compter sans une -de ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont -retrempé ni reçu l’inexplicable invulnérabilité -d’une Sarah, la crise factice, mais ressentie au -point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens -d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.</p> - -<p>L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès -longtemps, goûtèrent l’art de la célèbre Italienne, -de donner à d’autres qui l’apprécieront demain un -avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, -à qui demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, -envers et contre plusieurs, la jeune Cordélia -plaintive et non encore advenue qui devait devenir -l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, -dans une de ses intéressantes monographies d’artistes, -qu’en 1892, le nom d’Eleonora Duse lui -<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span> -était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard -pour <i>déjà</i> parler d’elle?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, -je reçus, un matin, de notre ami Gualdo<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, l’aimable -et habile littérateur milanais, qui écrit avec autant -de grâce en notre français que dans sa langue -natale, une étrange photographie que j’ai encore -sous les yeux. Elle représentait, jusqu’à mi-corps, -une pensive, mélancolique, presque douloureuse -jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu -coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en -l’attitude la plus simplement désespérante des -mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière -illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait -ne portait aucun nom, pas la moindre -épigraphe. Je rimai une interprétation de cette -antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, -comme vide de pensées et cependant méditative; -fascinante sans regard, captivante sans -beauté, séduisante sans coquetterie.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> -Décédé depuis, à Paris, en 1898.</p> -</div> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,</div> - <div class="vers">Les regards ont perdu la candeur de traduire...</div> -</div> - -<p>Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai -interrogativement à mon correspondant mystérieux,—lequel -me répondit: «<i>La Duse</i>».</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre -<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span> -nous sur le sujet de l’actrice, me vint un vif désir -d’entendre cette curieuse Eleonora. L’occasion s’en -offrit pour moi lors de son passage à Florence au -printemps de 1887. Une affiche annonçait la <i>Societa -equivoca</i>, autrement dit: le <i>Demi-Monde</i>; et, pour -un jour suivant, <i>Francillon</i>. Je vis donc la Duse -dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de -surprise, d’admiration. Elle me parut constituer -un terme de transition entre Sarah Bernhardt et -Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une -combinaison toute personnelle.</p> - -<p>Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, -c’était une certaine façon d’être en scène sans rien -qui décèle tout d’abord le premier sujet, presque -l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la -suite du rôle de cette soustraction originelle,—à -la guise de ces plus subtiles des coquettes qui -s’enlaidissent à dessein la veille du jour où leur -beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des -amis de l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs -m’ont détourné de cette croyance. Le calcul -de M<sup>me</sup> Duse ne va pas si loin.</p> - -<p>Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son -émotion, à la passion de son tempérament, au penchant -de sa nature, où rien n’est si composé, mais -volontiers spontané et véhémentement expressif. -Aux premières scènes, son don pythique n’a pas -encore reçu toute la chaleur dont la communication -graduée doit porter à leur comble par la diction -saccadée ou le débit emporté, dans les scènes -médianes ou finales, ses qualités naturelles de -pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Ces jours derniers—à huit ans d’intervalle,—un -vif désir me revint de me retrouver sous -l’influence de ce jeu électrisant—dirai-je électrique?—toujours -comme gros d’orage, et dans -lequel la foudre éclate, zigzagante au milieu -d’une tirade posée. Et je me rendis à Bruxelles, -pour entendre la Duse dans la <i>Cavalleria rusticana</i>, -la <i>Locandiera</i>, la <i>Moglie di Claudio</i>, la <i>Signora delle -Camellie</i> et <i>Magda</i>.</p> - -<p>Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, -défalquer l’étonnement dont l’admiration -s’appauvrit. Y eut-il encore de l’air dépaysé d’une -plante méridionale, en ce climat <i>pluvinant</i> de -Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi -déserte?—Ou bien réellement l’exportation et les -tournées ont-elles, comme souvent il arrive, <i>unifié</i> -l’art, il me semblait naguère plus divers de la -comédienne? Au cours de ces représentations plus -nombreuses, mon impression, toujours fort admirative, -se montra plus raisonneuse, moins miraculeusement -subjuguée. En voici les conclusions:</p> - -<p>«Le moins possible de pas entre la fiction et la -réalité,—me disait pittoresquement un éminent -diplomate ami de la femme, admirateur de l’artiste,—ne -serait-ce pas une juste définition de l’interprétation -dramatique la plus adéquate?—Or, -nulle de celles qu’il nous a été donné d’entendre -n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la -Duse.»</p> - -<p>Cela—qui peut-être est vrai—s’explique ainsi, -et c’est, entre autres, la grande différence qui -<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span> -sépare la Duse de notre inimitable Sarah Bernhardt, -dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière, -la préoccupation de faire <i>vrai</i> ne se sépare -jamais de la volonté de faire <i>esthétique</i>. La mort -de Fédora, si poignante soit-elle, n’abdique point -le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement -et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire -dans la chute suprême de l’agonie. Rien de -tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, -voire une grimace, ne détourneront aucunement -d’assurer par leur moyen, plus de <i>prenant</i> à telle -phase du personnage qu’elle représente, certaine -phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre -grande tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs -fois entretenu de la célèbre Italienne, -qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité -voir faire ses débuts<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> à Paris, sur le théâtre même -de la Renaissance.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> -Réalisés depuis.</p> -</div> - -<p>«La scène italienne,—me disait en substance -la créatrice de <i>Gismonda</i>,—est une école de vérité. -Il n’est pas rare d’y voir des acteurs de second -ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de -ses études et séjours en Italie que Desclée avait -contracté ces qualités de jeu naturel, de mimique -juvénile et spontanée qui constituaient le meilleur -de son talent et composèrent une bonne part de sa -renommée.»</p> - -<p>Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle -scène de la <i>Dame aux camélias</i>, durant laquelle des -qualités similaires portent à son comble l’art réaliste, -disons naturaliste, de M<sup>me</sup> Duse.</p> - -<p>Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune -<span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span> -femme l’immolation irrévocable; et Marguerite -s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri salon de -campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée -heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. -Tout est révolu pour cette repentie rejetée, -de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie de -honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une -bête blessée, démontée et qui se traîne. D’un -geste machinal et automatique, elle attire à elle du -bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui -faut pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien -de son âme n’est dans ce geste, rien de cette -coquetterie qui survit aux accablements, de cette -<ins id="cor_39" title="fémininité">féminité</ins> abdiquée avec l’amour, telle qu’une -royauté abolie. Et le manteau se pose sans élégance -ni grâce sur les épaules de la volontaire abandonnée.</p> - -<p>Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié -dans l’ouverture de la porte creusée aux proportions -d’un gouffre, de cette silhouette subitement -dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir -vient de sculpter dans l’amoureuse de tout à -l’heure. Alors, elle se retourne pour embrasser -d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son -nid d’extase; et sans force, sans conscience ni -pensée, elle y rentre une fois encore, somnambule -et comme égarée; puis, là, dans un brusque allongement -sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés -sanglots secouer tout son corps aveuli, des -sanglots d’enfant affolé à qui l’on a repris son -jouet, sa friandise, sa poupée.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un -<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span> -petit nombre d’effets caractéristiques, singuliers -ou violents, en une mimique parfois exagérée, ou -un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles -mais comptés du masque sans grande beauté, mais -tour à tour charmeur, pervers, douloureux ou terrifique; -et dont la sensitive mobilité exécute ces -variantes avec une prestesse de pianiste nuançant -un doigté ou phrasant un trait. L’intonation se -ralentit ou précipite, le débit se saccade volontiers -et à l’excès, le tout en une manière d’être et -de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue -l’attention et émousse la surprise au cours de cinq -actes, quand la brève <i>Cavalleria rusticana</i> mettait, -elle seule, mieux en valeur tout ce registre.</p> - -<p>Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus -succincte en même temps que la plus intense occasion -d’apprécier et juger l’artiste. La gamme de -ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute -son étendue. La jalousie corrosive ou plaintive, la -passion énervée et criminelle portent au summum, -chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit -et se lasse au long de plus durables tableaux. Et -je conseillerais à M<sup>me</sup> Duse de faire le choix de ce -morceau pour se révéler au public parisien, quand -elle ne craindra plus de voir déjuger par cet aristarque -malicieux et fantasque une réputation plus -qu’européenne.</p> - -<p>Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette -représentation théâtrale au nom de Marceline -Desbordes-Valmore, et au profit du monument que -des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent -de lui ériger en sa ville natale? M<sup>me</sup> Duse -aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne se souciait -<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span> -point de paraître acheter le suffrage du public -de Paris en y débutant par une bonne action. -Scrupule merveilleux, singulier après tout, peut-être -légitime. Le succès de M<sup>me</sup> Duse, ici, me -semble pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles -préoccupations, et pourrait bien ressortir à celui -de M<sup>me</sup> Ristori, la géniale artiste, la femme éminente -qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec -une admiration sympathique.</p> - -<p>Enjolivant son magnifique talent, le féminin -prestige mettra sans nul doute M<sup>me</sup> Duse à l’abri -d’une aventure du genre de celle qui advint, en ce -même Paris, au grand Salvini, lequel, devers -1881, déploya son génie en l’honneur des quinquets -et des banquettes du Théâtre Italien agonisant, -près de tourner en maison de banque. Rossi, -moins grand, l’an d’avant, avait fait recette.</p> - -<p>Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, -avant de se manifester aux Parisiens, surveiller, -avec parfois un peu sa mimique, deux -choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser -imprimer des pièces comme la <i>Locandiera</i>, de -Goldoni, dont on s’étonne de voir la noble interprète -de <i>Nora</i> et de l’<i>Abbesse de Jouarre</i>, ressasser, -entre le blanchissage de <i>Madame Sans-Gêne</i> et les -couplets finaux de Scribe, des fadaises que l’auteur -du <i>Domino noir</i> eût désavouées. D’autre part,—outre -une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,—ses -toilettes, dont les régulières erreurs -entre les folies de Liberty et les atours bourgeois, -on ne sait comment arrachés aux meilleurs faiseurs, -trouveront les Parisiennes inexorables.</p> - -<p>Et pour assurer le grand succès déjà certain, -<span class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</span> -un peu de bonne grâce ne nuira pas. M<sup>me</sup> Duse -refuse implacablement et impunément de recevoir -des rois et de rendre visite à des reines. Je prévois -tels interviewers qui se pourraient montrer -moins patients.</p> - -<p class="tdate">28 juin 1895.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XIX<br /> -<span class="smcap">A Paul Helleu.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_321"> - -<h2>UN FÉMINISTE<br /> -<span class="smcap cs7">(A propos des eaux fortes de Paul Helleu.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">Le jeune et brillant comte de Castellane vers -lequel sont anxieusement dirigés bien des regards -pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il le -Mécène promis; un collectionneur non content de -meubler des galeries reconstituées selon d’antiques -plans, d’authentiques mobiliers issus de la -légitime union du Boulle femelle avec le Boulle -mâle; mais un Aladin compliqué de Louis, une -baguette et un sceptre, la féerie et l’histoire?—Et -puisqu’on nous parle de Trianon à propos de -l’étage de marbre rose que Paris voit s’édifier en -une nuit, entre non moins d’étonnement que n’en -fit jaser le palais du Conte oriental—un vers -célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Un regard de Louis enfantait des Corneille?</div> -</div> - -<p>L’éternelle et palpitante question se pose à cette -occasion et d’une éloquence cette fois embellie -d’espérance en la jeunesse et la fantaisie. Nos -amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des -amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale -autorité et de la préventive indépendance d’un -Goncourt devançant la mode, la créant de par sa -<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span> -richissime collection de dessins amassés avec des -sous, rien qu’à garder ou racheter des papiers -d’emballage, des enveloppes de paquets—(Veuillot -l’aurait dit ainsi)—«<i>autour d’un ressemelage!</i>»</p> - -<p>Certes, d’importantes leçons nous sont venues -de cette vente, qui ne méritera pas seulement -l’épithète d’<i>interminable</i>. Le billet de mille froissé -autour de cette épreuve de la <i>Bouquetière</i> de Boucher, -en marge de laquelle se lisait encore au -crayon le prix que l’avait vendue aux deux frères -le père même de l’expert Danlos: trois livres dix -sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux -acheteurs qui ont un autre souci que de se montrer -riches, que c’en est fait de ces antiques achats enlaidis -de gros prix et qu’il faut désormais laisser -aux maniaques et aux musées.</p> - -<p>Il est encore de nobles et plus récents objets -méconnus qu’il siérait de grouper glorieusement et -modestement ainsi que l’ont fait les Goncourt pour -la première et la plus importante partie de leur -collection—c’est ceux-là qu’il est spirituel de -rechercher: et puisque la mode est aux reconstitutions, -c’est le <i>suranné</i> qu’il faudrait reconstituer -pour ne pas retarder sur les trouvailles.</p> - -<p>Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques -semaines encore, à la portée d’inintelligentes collections -qui n’en ont pas voulu et qui se seraient -haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.</p> - -<p>Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer -dans les cerveaux sous le martel de ces -enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas -toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des -<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span> -amateurs éclairés pour faire exécuter <i>par des -vivants</i> des décorations et des objets d’art d’autant -plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit -être plus clément ou plus fervent et qui deviendront -des chefs-d’œuvre. Car c’est une haute -dignité, considérer les choses actuelles avec le -regard renseigné dont les contempleront dans -l’avenir ceux qui les comprendront enfin!</p> - -<p>Un ardent désir de se signaler en ce sens me -semblerait une noble et charmante descente du -Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne cesse -de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, -d’exaltations follettes, de consécrations falotes et -de formidables oublis.</p> - -<p>Des erreurs, des écoles, comportent, en cette -voie, plus de dignité, que de timides réussites sur -des chemins parcourus; et j’aime mieux certains -essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de -Bavière qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir -rococo, que ce Louis-là sut du moins rater tous!</p> - -<p>Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase -jeune, et d’un nouvel appétit, au début d’un repas, -à l’aurore d’une fête; j’exige de m’enivrer réellement, -fictivement en de modernes vases murrhins; -je veux un <i>surtout</i> de table qui soit en cristal d’un -verrier Fée, serti d’émaux du magique bijoutier -Lalique;—et que le festin qu’ils brillantent soit -servi sous des coupoles peuplées de muses de -Stevens et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini -et par Besnard, entre des lambris qui se creusent -sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre, -et des frises où l’on prenne pour des bouquets de -roses de gentils cupidos de Willette.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze -ans, devant ces Versailles merveilleux exposés au -Champ-de-Mars par notre subtil ami Paul Helleu, -en faveur de qui l’on pourrait bien—en train -d’anciennes citations—transposer ce vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!</div> -</div> - -<p>Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut -pourtant la cécité même de ceux qui l’admirent et -le font œuvrer pour n’avoir pas encore entendu -les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien -pourrait faire rendre aux heureuses parois qui lui -seraient confiées.</p> - -<p>C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un -amateur intelligent vient d’acquérir un des trois -panneaux automnaux de l’Exposition. Ce ne sera -qu’un doux et triste tableau dans une collection, -sans nul doute délicatement élaborée. Mais le bel -et mélancolique boudoir de l’Automne, aux tentures -en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là les dessus-de-porte -nés, et que l’artiste eût complété des -fresques exquises et impatientes desquelles ses -pinceaux sont remplis, le voilà veuf d’une de ses -tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne -pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les -a souvent peints dans ses toiles enchantées. -Octobre y pleure ses larmes d’or sur des olympiens -désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont -s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin -où des feuillages jaunis se sont défilés comme les -<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span> -grains de chapelet d’un abbé musqué, les perles -mortes d’un collier de favorite.</p> - -<p>Mais combien d’autres chambres en des styles -divers et différemment élus se sont offertes aussi -vainement, sous le pinceau d’Helleu, au millionnaire -inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert -Robert retouché ou d’un Canaletti apocryphe!</p> - -<p>J’ai vu de quoi tendre toute une <i>Salle des Fraîcheurs</i>, -sous des panneaux de mer, glauques et -azurés où claquent et se diaprent les drapeaux des -yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement -de toilettes ombellifères.</p> - -<p>De plus suaves rayons ont couru sur la palette -de notre peintre. Il les faudrait décrire longuement. -Si les navires lui furent chers, il aima non -moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux -pleins de reflets et d’encens des cathédrales pensives. -Les taches arcenciélées que le soleil fait se -mouvoir au long des murs et courir sur les tombeaux -en jouant à travers les verrières, le peintre -a su fixer leurs insaisissables tons d’althæas satinés -et lisses. Mais, agonies d’automne, flots soleilleux, -mausolées où le jour expire, saurait-on vous -peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants -et de femmes?</p> - -<p>Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais -modèles d’Helleu, rare maître des élégances; ses -pastels de la comtesse Greffulhe seront des émerveillements -de l’avenir, et ses bleus hortensias -sont pleins de rêves.—Goncourt l’a dit dans la -délicate préface, dont, à ma requête, un peu,—j’ose -le rappeler,—il ornementa, en 1895, un catalogue -de ces eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui -<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span> -célèbres, et dont une importante collection -en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême -vacation de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un -autre mot pour les baptiser, ces pointes sèches, -que de les appeler les <i>instantanés</i> de la grâce de la -femme.»</p> - -<p>Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait -moins—et plus encore?—à savoir, après la décorative -consécration de cette préface d’un Goncourt -et l’estime ancienne des critiques perspicaces et -des amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme -aux <i>Mille et une Nuits</i>, l’apparition imminente d’un -palais d’Aladin, mais aux murs blancs et nus, -et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus -par Helleu avec toutes les nuances des yeux et des -eaux, et de la mort du soleil dans les vitraux, et de -l’agonie des étés dans les automnes...</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XX<br /> -<span class="smcap">A la comtesse Potocka,<br /> -née Pignatelli.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_329"> - -<h2>APOLLON AUX LANTERNES<br /> -<span class="smcap cs7">(Versailles.)</span></h2> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2">«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» -disait Barbey d’Aurevilly parlant du café -d’Orsay, sorte de Tortoni de la rive gauche, qui, -naguère fashionable aux jours de jeunesse du polémiste-romancier, -employait la même indigente -magnificence dont le vieux dandy luttait contre -l’âge, à lutter tout aussi vainement contre la faillite, -au coin de la rue du Bac et du quai dont il se -nommait, d’un nom de dandy, lui-même.</p> - -<p>Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du -café d’Orsay, l’auteur des Diaboliques ne pourrait le -refaire du <i>Café de Louis XV</i>; je veux dire ce pavillon -Français de Trianon qui fut un temps loué à un -limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison -de ce souvenir, d’infliger le rajeunissement d’une -guinguette magnifique. Certes il <i>mourait noblement</i>, -quand la <i>restauration</i> cupide et inéclairée est venue -le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes -de son stuc, pour le rendre à la vie artificielle, -sans dignité, sans harmonie et sans durée -d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant -misérable.</p> - -<p>C’est cette <i>mort noble</i> qu’il serait temps qu’un -conseil supérieur et conscient prît le parti d’assurer -à tout Versailles; ce tout Versailles si pitoyablement -<span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span> -hésitant entre l’écroulement, et la factice -et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant -d’impérities et d’exactions, ensemble onéreux et -économique. Ce tout Versailles qui semble proclamer -silencieusement mais désespérément comme -son auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas -difficile de mourir. Certes, il est moins difficile de -mourir que de vieillir. Combien de visages, combien -d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par -de judicieuses observations et de nettes définitions, -ce qu’un intelligent entretien, une restauration -vraiment digne de ce nom, doivent sauvegarder de -vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser -des désordres graduels, souligner des désastres -successifs; en un mot ne pas disproportionner, -déshonorer les phases souvent harmonieuses de la -dévastation et de la décrépitude.</p> - -<p>Une vieille parente mienne dont j’ai cité un -trait dans mon <i>Saint-Expédit</i>, et qui fut une intrépide -Dame de Charité, nous égayait, nous épouvantait -de ce récit: un jour que son zèle généreux -mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil -entr’ouvert auquel elle avait heurté vainement, -elle se trouva tout à coup en présence d’une monstrueuse -figure mi-partie sexagénaire et juvénile, -une vieille coquette brandissant les fards dont elle -était en train de se badigeonner, décrépite d’un -côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus de l’enjolivement -et de l’horreur, qui se mit à vociférer—à -vrai dire à bon droit, contre l’envahisseuse.</p> - -<p>Les beautés d’architecture et de nature du vieux -Versailles pourraient bien, devraient crier ainsi, -mais contre les envahisseurs qui les reboutent à -<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span> -faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de -la coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. -Au contraire être immuable, en matière d’ajustement -et sur le chapitre décoratif, c’est la première -et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir. -D’antiques beautés célèbres et <i>conservées</i> nous apparaissent -encore ainsi sous les bandeaux et dans les -toilettes des portraits de Winterhalter. Plus habiles -sont celles qui ont suivi la mode; plus touchantes, -plus décentes, plus conformes—et finalement -plus adroites aussi celles qui se contentent de -décroître simplement selon le décours naturel de -l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par -des attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. -Le poète les a magnifiquement spécifiés:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">... on voit <i>de la flamme</i> aux yeux des jeunes gens;</div> - <div class="vers">Mais dans l’œil du vieillard, on voit <i>de la lumière</i>.</div> -</div> - -<p>«Une vieille femme folâtre fait les délices de la -mort,» cet adage antique ne convient pas moins aux -monuments ci-devant jeunes, équivalents marmoréens -de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels -le parterre reprend son droit de sifflet sans -pitié même pour de radieuses carrières. On a publié -la lettre si tendrement cruelle par laquelle M<sup>me</sup> Valmore -rappelle à M<sup>lle</sup> Mars la nécessité de rompre -avec une illusion trop peu partagée. L’illustre -actrice comprit, au point de paraître pardonner à -son amie et de céder; mais non sans avoir subi -de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même -interrompre le spectacle et les rires d’un public -irrévérencieux par cette douloureuse rectification -<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span> -verbale: «M<sup>lle</sup> Mars a soixante ans; mais l’héroïne -dont elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle -reprit sa tirade. Et la véritable héroïne fut ce soir-là, -non pas celle de la fiction, mais l’artiste elle-même. -Elle abdiqua donc dans une dernière représentation -où son aigreur expira par ce trait. Elle -jouait <i>Valérie</i>, où figure certain bouquet, dont -l’abandon, après la pièce, était une occasion de -marivaudage. Et comme en cette suprême soirée -d’adieu, elle le jetait à son fidèle amoureux le comte -de Mornay, les fleurs furent interceptées par un -autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement -dans le dernier soupir de Célimène: -«Pauvre Charles! il n’a pas eu la première fleur, -il n’aura pas le dernier bouquet.»—Pauvres vieux -jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement -à l’entour des vieux monuments replâtrés; ils -y demeurent dans un décor qui lutte comme eux -pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant -des vers de Musset à l’oreille de cette divinité -que le poète accuse le praticien d’avoir égorgée -en faisant des degrés de ce marbre sanguinolent -qui voulait être une statue.</p> - -<p>Je dirai encore une triste et risible histoire de -vieille actrice. Celle-ci, au cours d’une tournée de -province, s’était audacieusement fait précéder de -ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands -de musique. Le public le prit mal, et certain -titi alla jusqu’à saluer de l’épithète de <i>vieux -veau</i>! l’entrée de l’antique ingénue.</p> - -<p>De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, -si l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et -elles seules ne demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, -<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span> -ne rejetait tout le tort sur leurs avides -ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant -jeunes monuments qui ne savent pas -s’acheminer par une graduelle dégradation jusqu’à -cette totale extinction de laquelle doit résulter et -ressusciter finalement cette survie des œuvres -d’art qui est la part des Musées.—«Tel qu’en -lui-même enfin l’Éternité la change» est non seulement -un beau vers, mais la formule d’une loi de -transformisme applicable aux êtres et aux choses.</p> - -<p>Il y a une forme de résurrection laquelle donne -le sens de l’inconnue qui devrait être la résultante -définitive d’un objet d’art et d’un homme. Pour le -personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de -tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette -beauté qui ne furent de leur vivant que le germe -de leur survie; non, ce n’est souvent—ironie et -dérision—avec une histoire qui sera maintes fois -légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, -un osselet exhibés en un reliquaire.</p> - -<p>Saint François de Sales, c’est un cœur dans une -pyxide à Lyon; saint Césaire, c’est une dent, en -un monastère de Bernardins. Débris auréolés sur -lesquels l’édification plane.</p> - -<p>Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, -pour les édifices, voire pour les cités, c’est un muséum. -Le palais de Darius, repeinturluré, recuit, -parvenu pour tout avènement à cette froide immortalité -qui précède la cendre de l’incendie ou la -trituration du cataclysme, n’a du moins plus rien -à redouter des restaurateurs. Et l’on respire à le -contempler en songeant que tant de siècles ont -œuvré et tant d’autres contemplé, pour ce délicat -<span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span> -aboutissement que Pierre Loti, qui s’est une fois -déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle de -costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils -et des cabestans, des siècles et des architectures. -Qui sait à quelle plus minime fin concourront les -derniers reflets des mobiliers en or et en argent qui -meublaient autrefois la galerie des glaces;—les -derniers rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de -Delobel, et du Soleil-Roi expirant tous les soirs dans -le linceul empourpré des miroirs d’eau jaune et -mauve;—les derniers parfums des deux mille -orangers, les suprêmes retombées cristallines des -quatorze cents jets d’eau; les derniers soupirs -des trente mille ouvriers morts pour l’inutile -aqueduc de Maintenon—et de tant d’autres milliers -d’agonies; les derniers tintements des quatre -cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit -mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, -quatre-vingt-quinze centimes—qu’a coûté Versailles!</p> - -<p>En quelles vapeurs danseront, en quels échos se -condenseront ces reflets et ces soupirs après quelques -centaines, quelques milliers d’ans, quand une -M<sup>me</sup> Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue -mirer triomphalement par les ruines de la galerie -des glaces et du parterre d’eau les basques d’un -habit d’une coupe imprévue; quand les Louis-Curtins -du cavalier Bernin, passés métopes seront mis -au rang d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques -flotteront comme des gazes autour de leurs faux -cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où se -lèvent des astres? Diront-elles—et pour tout <i lang="la" xml:lang="la">Nunc -Erudimini!</i> que Louis XIII, lors de sa première -<span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span> -<i>volerie</i>, qu’il fit à l’âge de six ans, prit un lièvre, six -cailles et deux perdrix; et qu’il aima la chasse -jusqu’à <i>voler</i> tout indistinctement et même la chauve-souris, -parmi les ombres;—que le <i>Cabinet des -Pendules</i> n’était pas le même que le <i>Cabinet des Perruques</i>;—que -le frère du Roi, dans le tableau de -Nocret représentant la famille royale, fut peint sous -les traits de l’<i>Étoile du Matin</i>, ce qui fit de ce <i>Monsieur -Stella Matutina</i> un bizarre émule pour la -sainte Vierge;—que Louis XIV aimait fort le raisin -muscat;—que les cardinaux bénissaient la couche -où les princes allaient copuler, et que le Père de -la Chaise lors de la célébration du mariage du roi -avec la Maintenon portait une étole verte; que -Louis XV écoutait aux cheminées et fit avec passion -de la tapisserie; qu’il inventa en 1743 le nom de -<i>la Grippe</i>; que l’an 1738 fut pour lui une année de -dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... -et de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait -jusqu’à trois messes chaque matin, tandis -que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!</p> - -<p>Fumées!... Fumées!... Fumées!...</p> - -<p>A moins que par un anachronisme naturel, et -faisant peu de différence des élégances contemporaines -à celles qui s’y exercent de nos jours, on ne -vienne à en conclure que le pavillon de Madame a -été construit par M. Chauchard, et que ce fut dès -l’origine que l’automobile de Gordon-Bennet occupa -la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla -sur le bassin du cachalot dans la <i>Ménagerie</i>.</p> - -<p>Fumées! Fumées! Fumées!...</p> - -<p>L’important, quels que soient le sens de leurs -tournoiements et le bleuissement de leurs bouffées, -<span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> -est de laisser s’évaporer, s’évader enfin ces -volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté -leur criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau -détenu:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort.</div> -</div> - -<p>car les marbres n’en peuvent mais, et parce que -les arbres tant de fois martyrisés aspirent à ne -plus <i>pousser sous la dictée—de M. l’Abbé Batteux</i>.—Laissons -toute cette poussière se poser -et toute cette cendre reposée enfin, murmurer -dans un historique lointain, le <i lang="la" xml:lang="la">Memento quia -pulvis</i> des Ages.</p> - -<p>Le Maître des <i>Contemplations</i> fait se héler avec -une majesté inquiète les antiques cités dévastées. -Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr?</p> - -<p>Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être.</p> - -<p>Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des -civilisations et des empires. Et les pompeuses -pierres de Versailles imprégnées de solennité et -de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent -muettement de tout l’hiatus et de tout le rictus -de leurs fissures et de leurs lézardes...</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p>Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter -dans l’oubli, un distingué écrivain, un sincère -amant de Versailles l’a proféré pieusement, -et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce -qu’il fallait, mêlant les chiffres au style et la -technique à la rêverie en ses éloquents et fervents -articles de la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, qui auraient -<span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span> -mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme -a été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux -effets en résultent déjà. L’enlèvement des baraques -qui devaient servir à la soi-disant restauration -de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur -du vide, que ces gobelets en planches n’avaient -d’autre mission que d’escamoter des crédits moins -chimériques.</p> - -<p>L’épuisement prématuré auquel l’écrit de -M. Hovelacque semble destiné, chez les libraires -versaillais, factice ou réel, est de bon augure, puisqu’il -prouve que le coup a porté sur des juges -iniques et inquiets, ou sur des lecteurs désireux -de lumière. C’est que le Jonas de cette Ninive n’y -va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des -choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un -restaurateur un fripon. C’est plaisir de l’entendre -parler de «destructions arbitraires, de <i>retapages</i>, -d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de -<i>toc</i> lamentable et grotesque; d’enlaidissement -inutile accompli sans retard, au mépris de réparations -urgentes; d’étranges mixtures versées à -faux sous prétexte de patiner de faux bronzes; -enfin de toute cette campagne de dévastation -onéreuse et sacrilège.»—«La destruction analogue -du bassin de Cérès ne coûtera que dix mille -francs,» ajoute l’inexorable vérificateur en son ironie -attristée. Mais que de poésie et de vérité dans ces -doléances motivées! «Cet ensemble unique créé -par le génie, que les saisons, que les années, que -les siècles ont doré d’une suprême gloire mélancolique, -en une heure on le dépouille de sa -vieillesse vénérable, de son passé séculaire, de son -<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span> -émouvante beauté, on le maquille, le rajeunit, le -déshonore.</p> - -<p>«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui -les entourent, avec les charmilles dont la cime -pourprée, dont les troncs moussus ont le ton des -plombs bronzés des bassins, des pierres riches des -margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes -des saisons, subi les événements des années, -vécu d’une vie commune d’où une commune -beauté était née: peu à peu la Nature avait repris -l’œuvre d’art, l’avait rendue sienne et pareille à -ses œuvres. Le patient effort du temps avait fait -de cet ensemble, arbres et pierres, une harmonie, -un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On -ne remplace pas ainsi en une heure le mystérieux -travail de la nature. Elle a ses nécessités, ses lois, -son imprévu que les restaurateurs ne comprennent -pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne -sont pas plus étranges que ses caprices, ni plus -beaux. Les patines sont l’effet de réactions mutuelles: -elles manifestent la vie propre d’une -œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, -en cédant sur tel autre. Elles sont l’affleurement -et le signe de forces profondes et multiples. Sourdement, -inconsciemment, la présence de ces forces -nous émeut: obscurément nous sentons sur ces -pierres, sur ces bronzes, sur ces plombs harmonisés -à la nature, leur silencieuse activité, nous -jouissons de la logique de leur effort.»—Poétique -et véridique tableau, tendrement contrastant avec -ce <i>donner partout à l’ancien l’aspect du neuf</i>, qui -semble, au dire de l’écrivain processif, l’inepte et -hideux <i>propositum</i> d’aujourd’hui. Car c’est contre -<span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span> -cela qu’il importe de réagir. Le remplacement de -tous les balustres (il en manquait un sur vingt) -est aussi malséant dans la restauration de Trianon -que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet -dans une bouche âgée où suffisait un plombage.</p> - -<p>N’infligez pas plus longtemps à ces monuments -dont la ruine est, comme Montaigne écrivait de -celle de Rome: <i>glorieuse et enflée</i>, le prolongement -d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à -faire dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du -vieux Roi: «Il garde contre moi la seule dent qui -lui reste,» ni contraindre d’appliquer à la maison -du soleil cette triste phrase de Chateaubriand: -«Il y avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à -moins de compter des jours qui ennuient tout le -monde.»—Que celui qui a commencé achève -de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est -bon d’entendre la même plainte s’exhaler de la -<i>ruine glorieuse et enflée</i>. Le Trianon de porcelaine -est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé -plus haut, qui est la relique collectionnée. La -sienne consiste en quelques céramiques, débris -peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat satisfaisant -et impondérable. Le temps est venu pour -les autres Trianons de s’acheminer vers cette -sorte d’achèvement qui renaît de l’abolition. Et -cela est suffisamment attesté par les abominables -objets, Sèvres modernes montés en plomb verni, -qui sont venus remplacer les bibelots anciens sur -les consoles et les cheminées. Tous les œillets en -bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette -qui avaient graduellement disparu dans les poches -<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span> -des Touristes, ont maintenant refleuri tout flambant -neufs. C’est justement le contraire qu’il faut: -la conservation avec authenticité, d’une antiquité -même tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison -à l’humanité: un squelette est un filigrane -qui fut vivant; un crâne offre la beauté d’un vieil -ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie -au delà de la vétusté, dans la corruption, des -cadavres du ménage Necker ou du pianiste Thalberg -marinés dans leurs bocaux par une admiration -mal entendue. «Réveillez-moi, <i>vous voyez bien -que je suis mort</i>!» s’écrie M. Waldemar, ce personnage -d’<ins id="cor_40" title="Egar">Edgar</ins> Poë, le Magnétisé <i>in extremis</i> -désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard -patriote ou étranger ne s’est trouvé pour assurer -par le legs de sa fortune à ce palais des palais, autre -chose que des cataplasmes architecturaux, de coupables -amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui -cette caricaturale prorogation de sa -splendeur. Et pourtant l’originalité eût été pour -séduire un milliardaire Américain: Versailles -légataire universel, héritier des perles de M<sup>me</sup> Ayer -et de ses rubis sanguinèdes. Cependant New-York -afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui -aurait tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien -Anglais qui venait passer les hivers à Tours: -l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux -<i>Réservoirs</i>.</p> - -<p>«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous -affirment les guides précis et iconoclastes. Assez -de ces tragiques transpositions. L’éditeur du <i>Journal -de la santé du Roi</i>, après nous avoir présenté -Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les -<span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span> -augustes déjections, déplore que ce prototype de -Purgon s’étant abstenu les quatre derniers ans, -se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse -de... vaincre, ou je cesse d’écrire!» N’allons pas -jusqu’à ce dégoût. Grâce pour quelques souvenirs. -C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a -écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est -rien; mais avec les souvenirs! Le cœur se brise à -la séparation des songes, tant il y a peu de réalité -dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance de -l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances. -De puissants et délicats iconographes -ont surgi, dont l’œuvre a résorbé la grâce expirante -des lambris et des bocages: Lobre qui depuis -plus de dix ans fixe avec autant de prestige que de -<ins title="précison">précision</ins> dans ces panneaux qui nous charment et -qui feront tant songer, les ors mourants des ors -moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant -oublie dans les vieilles vitres de l’extérieur avec -des opalisations semblables à l’iris des lacrymatoires. -Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques -panneaux, moins précis, plus attendris, -les pleurs d’or feuillus dont l’automne sanglote -l’agonisante amour des dieux, au-dessus des -Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint -les marbres de la colonnade de tons si soyeux, -qu’on ne sait si ce ne <ins id="cor_41" title="son">sont</ins> pas plutôt des atours de -favorites en lesquels se transforment ces piliers polis. -Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces -vêtements et ces revêtements: <i>brocatelles</i>? Et cette -Vénus Anadyomène d’un galbe moins pur, d’un -tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite -au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement -<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span> -lilassé des branchages dénudés qui semblent -des ferraillements d’épées, traversés par la -végétale main d’une feuille de marronnier en -suspens, et dont les cinq doigts mordorés, agitent -comme un signe d’adieu de la mort des -choses.</p> - -<p>C’est cette noble mort des choses qu’il convient; -je ne dis pas de précipiter mais de laisser s’accomplir, -ne luttant que du soin respectueux qui -nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans -tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes. -Et s’il convient de l’accélérer, que ce soit de -belles libations de vin nouveau qui fasse se convulser -les vieilles outres. Plutôt que la mort -pâteuse des replâtrages vains, un retour aux embrasements -d’antan qui assimile Louis à Sardanapale -et le consume dans sa féerie.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus -ad palatii Versaliani fenestras et per omnes -hortorum areas et xystos apte dispositis.</i>—«Lorsqu’on -jouit d’une imposante renommée, dit un grand -auteur, il faut s’épargner des travestissements peu -dignes.» Ces travestissements-là, pour notre Versailles, -ce sont ceux que lui inflige un culte simoniaque; -et non des déguisements joyeux et royaux -qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient -qu’à ce désirable accident de mourir couronné -de fleurs et de flammes.—Ce sont d’importants -gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation -de la place Vendôme. «On ne compte -ses aïeux, que lorsqu’on ne compte plus!» Un -vieil édifice compte encore assez pour pouvoir, -dût-il s’en consumer, participer à notre vie. Tels -<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span> -de respectables parents fiers de leur âge, lisible -dans leurs rides et orgueilleusement assumé, ennoblissaient -de jeunes réunions, qu’attristent des -vieillards douteux et d’âge anonyme. C’est un -semblable accommodement aux plus avancées inventions -de la vie moderne que je rêverais pour -l’hôtel de Lauzun, dans lequel il me plairait voir -quelque élégante fantaisiste prenant la place de -Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand -l’appelle, unir le passé au présent par un -automobile chauffant au quai d’Anjou, et par un -yacht mouillé en Seine.</p> - -<p>J’ai écrit dans les <i>Roseaux Pensants</i> sous -ce titre: <i>le Clou de 1900</i>, la sorte de rajeunissement -et de remise au point que je souhaiterais -pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La -société des Fêtes Versaillaises vient de nous en -donner un avant-goût, le jeudi 11 août 1898, à huit -heures très précises du soir. Il est admirable. -Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé -doucement et magnifiquement par des milliers de -fleurs lumineuses. «Cette obscure clarté qui -tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille -avec ces étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs, -sur le bocage d’Hubert Robert. D’électriques vers -luisants logés aux cœurs des filles fleurs de Parsifal, -ou tout au moins sous leurs bonnets florifères. -Shakspeare éclairant d’Urfé et le Songe d’une -nuit d’été rêvant sur l’Astrée. Je n’ai rien imaginé -d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans -omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli, -Louis XIV et Louis II ont dû s’en congratuler -parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets, -<span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span> -couraient, mouraient en souriant sur les coursiers -de Guérin et de Marsy, sur les nymphes de Girardon -et de Regnaudin. Et les étoiles filantes, les -étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant -cette nuit-là même dans <i>le firmament</i> le sillonnaient -de paraboles enflammées comme celles que font -dans la gouache de Van Blahrenberghe les grenades -enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient -les feux mouvants disposés parmi les -xystes. Et ce fut une nouvelle application de -l’homme courant après la fortune qui l’attend dans -son lit. Nombre de Parisiens en route vers de plus -ou moins chimériques Mecques d’art, tandis que -son voisin si proche et si lointain, son frère -ennemi le bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur -de bienfaisance le phénoménal divertissement de -cet <i>Apollon aux Lanternes</i>.</p> - -<p class="tdate">Versailles, août 98.</p> - -</div> - -<hr class="hr20c" /> - -<div class="newpage"> - -<p class="chapnum">XXI<br /> -<span class="smcap">A Bernard de Gontaut-Biron.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_347"> - -<h2>LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<div class="poem" style="width: 20em; margin: 2em 0 2em auto;"> - <div class="vers10">A la Monaco, l’on chasse et l’on déchasse;</div> - <div class="vers10">A la Monaco, l’on chasse comme il faut.</div> - <div class="attrib"><span class="smcap">Fanfare.</span></div> -</div> - -<p class="sep2">Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine -ironie, l’autre en son sens profond, son aiguë, -auguste et quasi oraculaire pénétration du mystère, -ont formulé sur ce propos de l’argent des choses -pleines de frisson. C’est que l’argent est essentiellement -mystérieux; et ceux-là seuls l’ont traité -dignement qui l’ont abordé sous ces espèces <i>frissonnantes</i>. -Léopardi, dans un saisissant paragraphe -de ses œuvres morales, nous désabuse sur l’effectivité -des offres de service en la matière; quand bien -même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans -le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire -rougir!) de toutes les circonstances de temps et de -lieu où nous pouvons, nous devons nous adresser à -lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il -l’a lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs -pour le lui rappeler, avant que nous ayons eu le -temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce que Léopardi -nous laisse à deviner—et il faut qu’il en -soit ainsi pour la totale perpétration du mystère—c’est -que le pseudo-prêteur doit être d’une égale -bonne foi lors de sa proposition et dans sa -retraite, car c’est précisément l’accomplissement -<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span> -de la loi pécuniaire qui s’oppose ainsi fatalement à -la réalisation de l’offre et de la promesse.</p> - -<p>Une spirituelle et généreuse femme sans grande -fortune, avec qui je raisonnais de ces choses et -qui s’en étonnait comme moi, concluait après un -silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous -n’exercerions pas nous-même l’iniquité qui nous -indigne, comme ces piétons énervés qui finissent -par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils -ont vu venir?»</p> - -<p>L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation -de pécune est encore une des manifestations -de ce mystère. Hors quelques natures étriquées -et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir -simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction -de l’exaucement immédiat (<i lang="la" xml:lang="la">bis dat qui cito -dat</i>, disait l’antique), on craindrait à peine de laisser -paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un -bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur -et l’obligé, même le postulant. Mais s’il s’agit -de ce qui sert à tout acquérir et dont, sans doute, -le prix réside en la variété des emplois qu’on peut, -dans le même instant, assigner à sa virtualité, la -valeur en semble si grande qu’on n’osera jamais -parler que d’un prêt, même quand les deux parties -sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion -est telle, le malentendu—qui, je le répète, -n’est peut-être qu’une loi sociale et cosmique—si -grand qu’on ne saurait défier toutes les plus -ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est -pas plus profusément versatile que la résolution -naïve, physique, simplement humaine de ne pas -obliger sous laquelle se débattent certains riches -<span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span> -sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit -cent mille livres de rentes, sans enfants et sans -charges, traversera la rue un jour de pluie pour -aller confier à une amie l’impossibilité où elle est -de retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé -le moyen de soulager une infortune, que deux ou -trois billets de mille francs aboliraient. Des enfants -d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes -fantaisies plutôt que de solliciter d’un grand-parent -riche et avaricieux un accroissement de -leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» -est la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique -de cette honte. On pourrait dire que les -questions d’argent sont les parties honteuses de -la conversation; on baisse la voix pour en parler; -et si quelqu’un insiste, une rougeur en résulte, il -y a obscénité consommée.</p> - -<p>Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque -chose de l’importance dont nous exagérons les -choses désirées. L’or et l’argent vierges sont le -sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent -et circulent en les animant dans les veines du -globe. Ainsi font ces filons monnayés dans les -veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. -Une assimilation physiologique ne saurait-elle être -faite d’une perte d’argent à une saignée; et de son -retour, à une transfusion monétaire? Considérez -une grande cité populeuse et houleuse, et demandez -quatre syllabes à votre choix pour agir sur -cette marée. Que ces deux <ins id="cor_42" title="disyllabes">dissyllabes</ins> soient <i>amour</i> -et <i>argent</i>, et renseignez-nous sur ce qui survit du -mouvement à leur ablation double. Une légende -nous représente le globe créé parfait, et le Père -<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span> -Éternel accédant, béat et imprudent, à la requête -de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de -monnaie; laquelle, naturellement, suffit à bouleverser -le monde.</p> - -<p>On pourrait encore démêler une autre vraie et -subtile raison de ce que j’appellerai la pudeur -pécuniaire, dans ce que je dénommerai aussi -<i>l’ingratitude inverse des obligeants</i>, car il s’en rencontre. -Je m’explique. L’ingratitude des obligés, -qui n’est peut-être qu’un phénomène d’ordre physiologique,—une -répulsion, une révulsion, ou -d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire -de recevoir sa récompense de plus haut,—est chose -enregistrée. Mais ces donataires eux-mêmes n’en -sont pas exempts; <i>et il n’est pas rare de les voir assez -naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer -par se refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs -obligés, tout plein de sincères intentions de reconnaissance</i>.</p> - -<p>Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse -assez son origine diabolique, ce sont les bizarres -interversions de ses effets. Rien que d’assez naturel -dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste -à voir devenir avaricieux <i>après fortune faite</i>, un -homme qui s’était montré généreux en une médiocre -aisance. Il y a du collectionneur dans le thésauriseur. -Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une -fois sérieusement ébauchée. Une moins explicable -et par conséquent plus perverse malice de la richesse -est la cécité, le mauvais goût dont elle afflige les -yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là -en même temps qu’une plus plausible explication -du bandeau de la Fortune, une touchante compensation -pour les pauvres que leur clairvoyance -<span class="pagenum" id="Page_351">[p. 351]</span> -enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre -réalisant une inestimable collection en regard du -millionnaire aveugle et maladroit dont les lourds -achats et le choix saugrenu, après avoir de son -vivant attristé les yeux de ses déplorables invités, -assurent après soi des déboires à ses collatéraux et -le mépris à sa mémoire? Des grandes collections -israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées -avec un grand goût, n’impliquent pas, -n’admettent pas l’élément <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> de la collection -géniale: la découverte du nouveau; mais -paraissent au contraire presque toujours s’édifier -sur ce principe de l’objet d’art devenu <i>valeur</i> par le -taux enregistré de l’époque de la production -choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable -et réversible.</p> - -<p>A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me -semble tout à fait louable. Le comte Greffulhe, et -on ne l’en saurait assez vanter, est un millionnaire -fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs -pour un siège de député. Je regrette que l’imputation -soit fausse. Se pourrait-il un plus éloquent -sermon sur le mépris des richesses? Le comte de -Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste -et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne -saurait-on leur reprocher quelque chose d’exclusif -dans l’emploi de leurs moyens?</p> - -<p>On nous parle aussi d’une richarde (dont le -nom est connu) qui se serait retirée à l’écart de -ses millions, dans l’attente d’une vraie détresse à -soulager—qu’elle <i>espère</i> encore!—Cette sœur -Anne de la munificence guette les malheurs derrière -un judas grillé, et les passe en revue, mais -<span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span> -aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement -à plaindre pour décider son bienfait, pas plus -jeunes filles du monde à doter que bazar incendié -à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de ses -services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, -du reste, aurait refusé dignement le cadeau anonyme. -En somme, ardente charité qui pourrait bien -n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et -qui me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la -bouche d’un passant devenu subitement songeur, à -l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande l’aumône: -«Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant -pas sa bourse, on était certain que ce fût une véritable -infortune!...»</p> - -<p>Quant à la personne qui hésite à payer cinquante -mille francs un portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, -en donne le double pour une œuvre -maîtresse du peintre de la <i>Cène Inférieure</i> (selon -Degas), celle-là fut créée et mise au monde pour -le rafraîchissement des indigents éclairés qui -n’échangeraient pas contre une bourgeoise cécité, -leur pauvreté clairvoyante. <i lang="la" xml:lang="la">Esurientes implevit bonis, -et divites dimisit inanes.</i></p> - -<p>Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est -celle du <i>riche effacé</i>. Notez que je ne parle pas de -l’avare de qui le type est classique depuis Plaute, -avec Molière, Balzac et Hello, et dont l’espèce est -classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme -peureux des rayons de son or, moins par crainte -d’être sollicité, que sans doute par ennui, dégoût -de ce qui le désigne de son flamboiement latent, -partielle et momentanée abdication des soucis dont -il l’assiège.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_353">[p. 353]</span> -«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce -qu’elle veut?» gémit le grand financier à l’annonce -du retour persistant d’une quémandeuse. Et ce -calice de l’homme d’argent contient moins de la -crainte d’obliger, même magnifiquement, que -l’ennui de se voir ainsi monopolisé monétairement, -et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un -caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être -enfin sollicité pour quelque autre spécialité qu’on -se connaît, philosophe, exégète, sociologue, lettré, -artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler tour -à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, -Wagnérien, Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka -ou maître-chanteur de l’oiseau asfir... Et le Crésus -qui se consulte lui-même sur tant de titres à un -questionnaire moins restreint, continue de gémir -désespérément: «Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui -ce qu’elle veut.» Mais l’employé qui -n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger -l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique -richard, le droit qu’il ose se croire de faire autre -chose que «le compte de ses deux milliards» et -l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron -sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» -L’amusante ode funambulesque de Banville, bien -connu sous le nom de <i>La Pauvreté de Rothschild</i>, en -dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie -lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère -archidorée.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">L’autre jour, attendant vainement de l’argent</div> - <div class="vers6">Qui me vient du Hanovre,</div> - <div class="vers">Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant</div> - <div class="vers6">Combien Rothschild est pauvre.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_354">[p. 354]</span> - <div class="vers">Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son,</div> - <div class="vers6">Ne faisant pas de cendre,</div> - <div class="vers">Il travaille toujours et ne voit rien que son</div> - <div class="vers6">Bureau de palissandre.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient</div> - <div class="vers6">Cent portes sont ouvertes,</div> - <div class="vers">Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant,</div> - <div class="vers6">Il met ses manches vertes.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis</div> - <div class="vers6">Ma cithare ou mon fifre,</div> - <div class="vers">Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis,</div> - <div class="vers6">Il met chiffre sur chiffre.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards,</div> - <div class="vers6">Cette somme en démence,</div> - <div class="vers">Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards,</div> - <div class="vers6">Il faut qu’il recommence!</div> -</div> -</div> - -<p>Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude -de maintenir, souci de perdre, qu’il faut référer -cette mélancolie propre au richard, qu’elle désigne -à l’observateur.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Plus de chant, il perdit la voix</div> - <div class="vers">Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.</div> -</div> - -<p class="noind">écrit La Fontaine.</p> - -<p>«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une -gracieuse et soucieuse Fortunata, en désignant un -partner d’une assez silencieuse gravité pour faire -un pendant à ce délicat <i lang="la" xml:lang="la">tædium vitæ</i> fait de satiété, -d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même -l’image. Et cette réplique nous venait aux -lèvres: «Monsieur aussi est millionnaire; vous -n’avez que faire de le spécifier; cela se voit de -reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts -<span class="pagenum" id="Page_355">[p. 355]</span> -qu’il possède et jamais ne parcourra; mais, qui -cerne ses paupières, obnubile son front, terrifie -son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en -ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui -pétrifie sa chair. Oui, monsieur est millionnaire, -et vous n’avez que faire de nous le spécifier, cela -se voit de reste et tout autant qu’à vous-même, -pauvre Calypso de l’or, inconsolable du départ de -vos rêves...»</p> - -<p>Au reste, n’est-ce pas de vous, la même <i lang="la" xml:lang="la">confitens -rea</i>, que je tiens l’ingénue et peut-être décisive -explication de cette psychiatrie des riches: «<i>C’est -parce qu’ils reçoivent trop de lettres!</i>» Il est vrai -qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et -cela, j’ose l’affirmer, sans distinction de personnes, -puisqu’une de mes plus nobles et charmantes amies a -bien pu quêter pour un intéressant bénéfice un -richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce -rien qu’un remerciement d’un si précieux autographe; -et que pareille mésaventure quand j’eus -résolu de statufier M<sup>me</sup> Valmore, m’est advenue, je -mets certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement -d’impolitesse de la part d’un jeune Plutus et d’une -dame Mécène. Mais notre écriture, à mon amie et -à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher, -pour la déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques, -de ces demeures dont la mirobolante façade -me remémore le savoureux refrain qui fait briller -les yeux de l’enfance:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Il était une Dame Tartine</div> - <div class="vers8">Dans son palais de beurre frais;</div> - <div class="vers8">Sa muraille était de praline,</div> - <div class="vers8">Son parquet était de croquets.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_356">[p. 356]</span> -C’est une erreur pour un médiocre exécutant -d’apprendre un morceau de musique dont l’audition -l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour lui -les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en -sera tant bien que mal assimilé les mélodiques -circonvolutions dont le mystère le séduisait, elles -ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où -voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi: -«Un pot de fleurs donne toutes les jouissances -d’une propriété,» affirme George Sand. Les exigences -de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire -blasé et lassé que des comptes courants -qui raturent pour lui seul les grâces de son jardin -français doux à ses hôtes; et qui salissent de leurs -griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés -de Victoire et d’Eugène», le Carrare de ses groupes -et le Paros de ses vases. Il y a de l’évasion hors -de tels soucis dans la teinte neutre dont se déguisent -certains riches. Leur fortune est leur royauté, -par moments aussi gênante que celle-ci; et l’on sait -toutes les douceurs que les grands-ducs incognito -goûtent dans nos cabarets de Montmartre. C’est -un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue. -Rien n’égale celui-là, à en juger par les prodiges -d’ordres si divers continuellement effectués de son -ressort. Je citerai entre autres parmi ses effets, non -des moindres, et pour prendre deux exemples sans -autre rapport apparent: la construction de Venise -et l’hilarité des estropiés, la gaîté des infirmes. Il -sied d’y joindre l’illusion de la pauvreté que réussissent -à se donner certains riches. On sait que -la grande Catherine devançant le lever du jour et -celui de ses valets, allumait elle-même son feu, et -<span class="pagenum" id="Page_357">[p. 357]</span> -qu’il lui arriva de roussir—sinon de rôtir, ainsi, -un ramoneur dans sa cheminée.—Les affaires de -l’État motivaient de telles habitudes, qui pouvaient -bien néanmoins ressortir à certaine soif de médiocrité -dorée. Mais je sais une opulente matrone qui -se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures -d’un obstiné travail de couture dont elle s’assure -le débit, entretient ses pauvres sans attenter à ses -revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu, -<i>d’avoir gagné sa journée</i>! Et ce sont des jeunes -femmes de la même famille qui firent recouvrir -d’argent jusqu’à la moitié les diamants de leur -rivière, <i>afin de les faire paraître plus petits</i>!</p> - -<p>Dans le même temps, et <i>dans le même esprit</i>, le -même désir de donner le change, de plus touchantes -illusionnistes se constellent de bijoux faux, et leur -mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on -puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache -de prime abord à qui l’on s’adresse; que les rois -se promènent avec leur couronne, à la ville et par -les forêts, ainsi que dans les contes de fées. Ainsi -approuverais-je que les millionnaires marchassent -escortés de lingots ou de ces sacs ventrus qu’on -voit reproduits dans les rébus et sur lesquels des -zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les -qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au -passage de telles sacoches et les éventreraient au -besoin; et l’on verrait ces Crésus enfin consentants, -répondre aux nazardes des gavroches à coups -de dragées d’un baptême doré, et de <i>confetti</i> monétaires.</p> - -<p>Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas -énumérés, les fait tenir tous dans la monstrueuse -<span class="pagenum" id="Page_358">[p. 358]</span> -idolâtrie de son Ludovic, l’avare agenouillé devant -son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu -ne peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et -M. Valdemar, l’étonnant hypnotisé au delà du -trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant -quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, -questionné sur l’argent n’aurait peut-être pas -employé de moins évasives formules.</p> - -<p>Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus -vivant, la dite sommation pourrait bien lui coûter -ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui tour à -tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le -lui enjoignait, parlait avec sagesse, polissait des -marbres, et gagnait des batailles. Mais quand on -en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus, -le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du -même ton bas de M. Valdemar: «Vous savez -bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie -interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.</p> - -<p>Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction -et de son mystère, ne serait pas l’histoire -des trente pièces dont fut payé le Haceldama, le -champ du sang, le champ du potier, après que -Judas les eut rejetées?</p> - -<p>Car c’est le dernier mystère de l’argent sur -lequel je veuille conclure ce frontispice, qu’il n’y -ait pas de richesse et pas de pauvreté; que seule -l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux -états qui n’existeraient pas sans elle. La disproportion -entre les ressources et les dépenses fait seule les -véritables pauvres. Cette affirmation digne de La -Palisse—et de La Bruyère! se vérifie chaque jour -en la gêne manifeste de bien des Crésus et la relative -<span class="pagenum" id="Page_359">[p. 359]</span> -opulence de certains Lazares. J’en veux pour -preuve cette historiette édifiante: un ménage de -serviteurs retirés vivait économiquement avec -aisance d’une rente d’environ mille francs servie -par la famille des anciens maîtres. Un de ces derniers, -touché par les miracles d’entente de ces -braves gens, leur ayant proposé d’augmenter leur -mensualité trop modique, s’entendit refuser avec -gratitude mais non sans effroi de la part de ces -vieux domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît -de ressources, par la nécessité d’en trouver -l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur! <i>Lui</i>, -pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation -de son geste d’ancien cocher, d’un siège occupé -trente ans, rejeté au bord d’une rivière. <i>Elle</i>, à -l’occasion d’une exposition universelle, et désespérant -si elle attendait plus longtemps, de lui -trouver un autre usage, s’était décidée à utiliser -pour s’en faire une petite capote, un chiffon de -velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans -un goûter, plus de quarante ans en arrière, par -un des marmots, devenu barbon, de la respectable -famille.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p>La République de Saint-Frusquin est le lieu du -monde le plus propre à étudier en ce qu’ils ont de -plus spécieux les phénomènes pécuniaires. Saint-Frusquin -est une de ces Maisons de jeu comme -celle qui fit la prospérité de Baden-Baden, du temps -de M. Bénazet, et que je vis quand j’étais enfant; -comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui -à Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent -<span class="pagenum" id="Page_360">[p. 360]</span> -établies «avec le <ins id="cor_43" title="minimun">minimum</ins> d’inconvénients -inséparables de ces sortes d’établissements». Les -inconvénients nous les verrons tout à l’heure.</p> - -<p>Je me souviens, un radieux après-midi de septembre -à Belliago, avoir rencontré une étrange -voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de -ce panoramique sentier qui contourne la Villa -Serbelloni et se termine par un de ces bancs dans -le voisinage desquels une pancarte anglaise -annonce souvent: <i lang="en" xml:lang="en">The view</i>, comme pour préparer -le touriste réfléchi à porter un jugement comparatif -sur la Nature.</p> - -<p>En effet, le bruit de nos pas, une déférence -hospitalière non moins sans doute qu’un rapide -<i>visa</i> à délivrer à quelque autre contrée du globe, -firent se lever automatiquement une miss qui -s’éloigna sur ce brevet encyclopédique, dont d’une -voix nette elle sut récompenser le lac enchanté, -le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième -point de vue, en beauté, dans le monde?»</p> - -<p>Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à -Saint-Frusquin, cette pédagogue des paysages. -Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de -figurer <i>parmi les dix premiers</i>, comme nous disions -au collège. Étagée au bord de la mer, cette grosse -bourgade n’est pas le contraire d’une petite Carthage. -Elle m’y fait songer, quand du haut de ma -terrasse qui la domine et sous l’estompe du soir -qui descend, j’y vois aborder non les navires -chargés de murènes ou de vases murrhins, de -byssus ou de pourpre; mais les yachts des cosmopolites -nomades des eaux, attirés par le cliquetis -des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour -<span class="pagenum" id="Page_361">[p. 361]</span> -draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas -modernes, toutes vêtues de ce kennédia dont -la fleurette semble une glycine minuscule, et de -bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un -magenta vif, donnant aux murailles qu’il habille -l’air de constructions élevées par un couturier, -des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet -de prendre pour quelque avenante Salammbô, -M<sup>lle</sup> Petit-Pois, qui n’a pas les cheveux poudrés -de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas -réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse -Carthaginoise, loin de rougir de sa fraîche ascendance -de primeurs, en verdit allègrement son nom -de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur -que le <em>XVII</em><sup>e</sup> siècle appelait le <i>verd naissant</i>, et -toute fière de sa rame dont elle porte en bijou la -parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la -famille des Pois, branche cadette.</p> - -<p>Mais le soir y est obligatoire surtout pour la -révélation par l’éloquente cernure de ses feux, de -la Maison-Mère de l’endroit, le Casino, le Temple -de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé -pour notre Trocadéro la singulière comparaison -d’une femme hydropique, les jambes en l’air. La -partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je -au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans -rapports avec ce hideux palais, s’interprète, dans -l’obscurité, d’une signification diabolique. Deux -cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes -prunelles, ses deux cadrans lumineux -striés par les fibrilles, les unes mobiles, les autres -fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu -du premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, -<span class="pagenum" id="Page_362">[p. 362]</span> -pareille aux narines d’un nez camard plein de -reniflements mortuaires, au-dessous duquel les -deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent -la véranda font grincer comme le rictus -géant d’une double rangée de dents lumineuses.</p> - -<p>La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non -sans éloquence un des naïfs guides de l’endroit; tel -s’érige grossier et insolent, et couronne le rocher -maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de -Moloch et de Mammon, tandis que le patron chrétien -de la région, saint Modeste, a son église on ne saurait -dire édifiée, mais évidée, une sorte de crypte, -au creux d’un ravin de cent mètres de profond -et qui semble mise en pénitence par l’orgueilleux -Casino, tout au fond de ce cul de basse-fosse.</p> - -<p>Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, -l’idolâtrie du veau d’or remis au vert sur le tapis -du trente et quarante. Autels plus saignants que -les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie -noires de bien des deuils et rouges du sang -rejailli sur elles. L’office s’y célèbre de l’entrecroisement -de tant de regards anxieux, véhicules -de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis -en mon nom, je serai au milieu de vous,» assure -Jésus. Le diable, de qui la manie est de singer -Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la concentration -de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la -tension de tous ces espoirs. La preuve en est que -la rupture, certains jours de moindre presse, du -cercle magique autour d’une de ces tables-autels, -supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. -Je l’ai plusieurs fois observé. Un malaise, -plus pénible que ne l’était tout à l’heure la -<span class="pagenum" id="Page_363">[p. 363]</span> -coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces -fidèles décontenancés et qui se hâtent de rechercher -une moins incomplète célébration de la messe -rouge et noire. Messe du démon de midi, vespres -de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, -communion de la plaque sont tour à tour et à la -suite célébrés par des fidèles infatigables.</p> - -<p>Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de -laïques abbés que vomissent à des intervalles -réguliers de mystérieuses sacristies. Mais <i lang="la" xml:lang="la">quantum -mutati ab illis</i>, ces sacerdotes! Plus rien en eux de -ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients -arbitres de tant de destinées, séparés du -joueur par un dédain qui les vengeait de ses -mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, -complétait la livrée méphistophélique. Aujourd’hui, -à peine des commis de magasin de deuil, de -vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, -fleurie des coquelicots et des iris de Suse des deux -couleurs, et des boutons d’or des chiffres, entre -lesquels leur geste désormais sans autorité, ratisse -mollement le gravier d’or et d’argent des allées de -la fortune; des employés quelconques, ayant leur -tirelire au bureau de tabac, avides du pourboire -qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs, -jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi -dans le cou!» à ceux dont ils sollicitent la pièce.</p> - -<p>Au point que l’évangélique. «Si le sel perd -sa force, avec quoi salera-t-on?» se puisse transposer -sous cette forme: «Si la corruption se vicie -avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque -vicaire. Et ne serait-ce pas un tableau digne du -crayon fantastique d’un Rops que le petit coucher -<span class="pagenum" id="Page_364">[p. 364]</span> -de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de -lui pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?</p> - -<p>C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à -sa clôture, à minuit, un curieux déroulement -de ces pompes sataniques. Rien n’y manque, -depuis la solennelle vérification au début de la -séance de ces démoniaques <i>agnus</i> carrés qui sont -les cartes, dont chaque jeu, à tout jamais renouvelé, -fut estampillé d’une vignette jamais la -même, un coq, un poisson, qui en assure l’identité -et le différencie; jusqu’à, au début et en -conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans -la custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes -de Saint-Frusquin, l’argent, l’or, les billets dont les -yeux se rassasient.</p> - -<p>Car là réside le mystère profond qui mieux que -la sagesse de Salomon attire de loin tant de Reines -de Saba, évoque des mages chargés de présents -plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration -des douze heures est permanente en ce lieu, et que -le dieu s’y montre nu en la réalité de ses espèces. -Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent, -et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans -l’étalage même de la divinité offerte à tous les -cynismes. Et cet attrait est si fort que tous les -autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant, -que nous avons vu se partager avec l’argent -les mouvements humains: l’amour, ou ce qui en -est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant le -métallique veau bondissant dans le parc des nombres.</p> - -<p>La mine ensemble avide et déconfite de Phryné -est impayable à étudier là. Vainement frisée, -<span class="pagenum" id="Page_365">[p. 365]</span> -fardée, décolletée et parée pour les regards distraits -du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu -qu’on lui ose préférer peut seule la consoler de -l’échec momentané, du déboire surprenant de se -voir chasser à coups de râteau par un Aréopage -outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de -masse, de s’offrir nue. Et puis son dépité sourire -n’est pas sans malice. Elle sait pour qui l’on travaille, -et se garderait de risquer en somme un -préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de -Saint-Frusquin auraient vite fait de tirer vengeance.</p> - -<p>Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est -une des traces de sa griffe. Dieu a le plus d’indulgence.</p> - -<p>Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien -interrogez un pieux guide sur les sacrilèges qui -ont mis en deuil le saint lieu, tabernacles fracturés, -ciboires violés, azymes répandus. Il vous en citera -de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, -et vous serez peut-être surpris de leur nombre. -Rien de pareil dans la basilique de Saint-Frusquin, -seul parvis vierge de scandales. A peine vous en -citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet -innocent joueur de <ins id="cor_44" title="maximun">maximum</ins>, qui se le voyant -enlever dûment, puisqu’il avait perdu, ressaisit -sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux! c’est la -dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage -éminent qui, lui, s’était <i>fait une loi</i> de gagner un -numéro plein, à chaque séance. Quand donc la -chance ne l’avait pas favorisé, et l’heure du départ -approchant, il lui fallait bien prendre le parti de -s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et -<span class="pagenum" id="Page_366">[p. 366]</span> -sur les hauts cris du véritable gagnant, on payait -deux fois pour une. Mais une sommation plus menaçante -fut celle de cet officier de marine étranger -de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, -reçut un jour ce saisissant ultimatum: «Ayant -mouillé dans cette rade, j’ai joué, j’ai perdu douze -mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille -qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant -trop jeune pour en finir avec la vie et résolu -à ne pas vivre déshonoré pour une heure d’imprudence, -je vous prie de me faire rendre aujourd’hui -même cette seconde somme de vingt mille -francs que je m’engage sur l’honneur à rembourser -avant trois mois. Maintenant si la somme n’est -pas à mon bord à l’heure désignée... je <i>bombarde -le Casino</i>!» Quant aux admonestations privées, -menaces d’expulsion adressées à un joueur bruyant -par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir -compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans -ce cas, à défaut d’une pièce bien placée, un coup -de râteau bien appliqué peut suffire à rafraîchir -son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir -prolonger son abonnement, avec salamalec à -l’appui.</p> - -<p>Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite -du seul encens que puissent dédier au dieu qui -tourne les sangs, tant de souffles aigris, toutes ces -bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés -hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques -par tous ces culs-de-plomb échauffés, et des -relents de ces ronds de cuir qu’on voit se relever -sur les chaises des présidents, et qui sont comme -les auréoles vertes de Crepitus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_367">[p. 367]</span> -Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable -encore, elle se trame péniblement de tant de bouquets -fanés et croupis dans l’eau saumâtre des espérances. -L’analyse psychologique décomposerait son interlope -amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie -et de mouchardise.</p> - -<p>Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et -silence; la première seulement rompue au début -de la séance, à midi, par l’irruption des candidats -aux premiers sièges. <i lang="la" xml:lang="la">Sic vos non vobis</i>; car la plupart -ne sont que des substituts, petits rentiers -avisés qui se font un revenu du prix de leur place -cédée aux retardataires. Le second, un silence -étoupé de chambre de malade (attestée par la fade -senteur des cataplasmes dissimulés, de vagues -cautères, ou parfois d’un triomphant iodoforme;) -de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement -le bruit des pièces, pareil au tintement -d’une chaîne d’argent perpétuellement manipulée -sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et lourde. -Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent -assez semblable à ce Pater infernalement contrefait -dont Boïto fait saluer son Mefistofele par des -démons à plat ventre.</p> - -<p>Maintenant, les <i>fidèles</i> de ces cérémonies?</p> - -<p>Baudelaire a décrit dans son <i>jeu</i>, les suppôts de -tripots moindres: «Dans des fauteuils fanés des -courtisanes vieilles... L’œil câlin et fatal... et qui -font de leurs maigres oreilles—tomber un cliquetis -de pierre et de métal.»—Transposez ce -Rops et certain grand tableau de Gustave Doré -qui m’impressionna dans l’un des premiers salons -que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en -<span class="pagenum" id="Page_368">[p. 368]</span> -chapeau Bibi, <i>saute-en-barque</i> et <i>suivez-moi jeune -homme</i>. Quelques-uns des modèles qui ont posé -jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là -plâtrés, chenus et cacochymes, en train de garder -une place et de pointer le numéro sortant pour un -joueur à système—lequel les paiera d’un louis, -un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant -glissèrent des mains de ces vieux débris, alors -tendrement baisées.—Je me souviens d’une vieille -bouquetière absinthique rencontrée naguère à -Passy. Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids -d’ailleurs léger d’un panier de fleurs dès longtemps -fanées. Et comme nous l’interrogions, intéressés -par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, -elle nous fit cette réponse digne du grand caricaturiste: -«Quand je pense que le prince Trois-Étoiles -et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux -pour traîner mon duc, à Baden-Baden?»—Les -propos des vieilles joueuses qui s’éternisent ici -ne sont pas moins extraordinaires.—L’une d’elles -que l’on complimentait d’un assez beau collier de -corail qu’elle avait au col répondit à la gracieuseté -par ce corollaire étonnant: «J’avais aussi les -boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal -Antonelli.»</p> - -<p>Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces -miroirs d’âme égratignés par le souci, ces teints -verts qui emportent jusque sous la lumière du -dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes -du mirage de l’or.—Ronde Mesmeriste, en séance -autour d’un baquet de Plutus; miraculés en demande -et en attente au bord d’une piscine probatique -agitée par un ange aux mains crochues.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_369">[p. 369]</span> -Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur -veuille se fendre en deux!» Et c’est une juste -description du côté physique de la douleur morale, -dont il semble qu’elle agisse matériellement sur -le cœur, au point que nous avions projeté avec -un ami d’écrire un traité de la déformation du -cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de -même et moins hyperboliquement que certaines -déformations physiques doivent être infligées au -masque humain par les émotions du jeu; et -qui sait si la seule hérédité ne pourrait suffire à -perpétuer dans les traits d’un être qui, lui-même, -n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de -la face?—Le trente et quarante surtout me -semble propre à créer cet accident nerveux avec -son éternelle alternative de perte ou de gain -saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir -que les chances multiples de la roulette rendent -moins nette, moins tranchante, moins inexorable. -Danaïdes, Tantales éternels passant la vie -à voir leurs mains s’emplir et se vider de l’eau -du Pactole. C’est <i>de l’argent qui découche</i>, disent -pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin, -de ce gain qui doit demain revenir à la -caisse.</p> - -<p>«Essayez avec des haricots», conseillent les -guides dits de bonne foi avec une naïveté dont eux-mêmes -n’ont pas sondé la perfidie. Autant vaudrait -conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu -d’essayer avec un bain tiède. L’honnête phaséolus -inspire moins de respect qu’un louis, et ne vous -croyez pas en droit de partir pour faire sauter la -banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous -<span class="pagenum" id="Page_370">[p. 370]</span> -serez retiré d’une roulette joujou avec un formidable -gain de haricots que vous aurez laissé porter. -Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré -plus des trois quarts à tous les coups gagnants, -tandis que pour les coups de perte, vous auriez -doublé, triplé, décuplé la mise.</p> - -<p>C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou -plutôt une indubitable marque où distinguer de -l’amateur, le joueur professionnel, puisque là aussi -ces démarcations sont établies, d’attacher du prix -à la pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque -qu’il faut jouer. Mais l’inexpérimenté n’est audacieux -que dans la perte; tandis qu’il voudrait faire -monter en épingle, comme me le disait Rochefort, -le louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et -il n’est pas rare de voir revenir à pied pour épargner -la pièce de cent sous qu’elle vient de gagner, -la femme qui n’a jamais hésité à prendre une -voiture. C’est que cette pièce n’est plus la même, -n’est plus elle-même, mais bien toutes les pièces -qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà -par une de ses martingales mentales, un de ces -parolis de Perrette, qui sont le mal contagieux et -endémique. La montante d’Alembert, la Garcia, la -Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne -valent même pas ce coup dit de <i>la femme saoule</i>, lequel -consiste à laisser s’ouvrir sa bourse au hasard, -et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De -gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte -du système sûr, avec les preuves à l’appui -dont la conclusion est, en fin de compte, le rendez-vous -que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation -de ne vous point déranger sans espèces.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_371">[p. 371]</span> -Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la -rouge. Il prétendait avoir observé que depuis la -fondation des maisons de jeu, la noire était sortie -296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et -que ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez -pourtant pas, lui répondait Rochefort qui me contait -l’anecdote, tomber sur une série de 296,000!» -Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a -préconisé son système, en venir pour toute philosophie -du jeu, à battre des cartes autour de la table -pour mettre à la couleur qu’il se tire à soi-même. -Quant au poursuivant de la série, jugez de sa -terreur de manquer un coup, par les appels désespérés -de cette grosse dame conjurant le croupier -de ne pas donner le branle à l’instrument avant -qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la -liasse de billets qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. -Car les pick-pockets ne sont pas rares à Saint-Frusquin. -Ils ont beau jeu de s’<ins id="cor_45" title="excercer">exercer</ins> sur les poches -d’un public qu’on dirait continuellement occupé—ainsi -que me le faisait remarquer une spirituelle -amie, à voir retomber des fusées. Fusée d’or et -fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que -l’on contemple en baissant la tête. Les exploits -de ces détrousseurs se haussent ici jusqu’au brigandage.—Témoin -cette histoire advenue à -une belle Otero quelconque en séjour dans la -région. Comme elle venait, chaque après-dînée, -d’une localité voisine, achever sa soirée dans -le casino, et que ses bijoux étaient célèbres, -on l’avertit, un certain minuit, de rentrer chez elle -par une autre voie. Quant à sa voiture, au détour -de la route désigné pour l’agression, les larrons -<span class="pagenum" id="Page_372">[p. 372]</span> -déçus en virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, -un gros d’employés de l’administration, -agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de -chemise en os, et de pistolets de première marque. -A quelques jours de là, cette belle, rassurée, ayant -offert à son coiffeur de le faire reconduire en voiture, -l’homme remercia prudemment d’une réponse -à peu près semblable à celle du savetier de la -Fontaine.</p> - -<p>Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui, -si son essence n’était pas précisément de décevoir -toute prévision, qu’il est menteur même à son -essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements -du genre de celui-ci eussent quelque chance -de porter juste. Étant donné le hasard mobile, et -pourtant enchaîné entre quatre termes, un système -fixe, s’exerçant sur le même tableau, sera -forcément rencontré par lui. Mais va t’en voir s’ils -viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis!</p> - -<p>Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de -<i>l’esprit de la taille</i>, et qui n’auraient pas d’excuse, -s’ils lui demandaient autre chose que l’émotion -qui les désaccorde précisément selon le rythme de -leur détraquement (M<sup>me</sup> Jourdain dit excellemment: -«il le gratte où il se démange!»), il me semble voir -les aînés de ces enfants à qui l’on persuade qu’il -suffirait, pour attraper un passereau, de lui -placer trois grains de sel sur la queue.</p> - -<p>De mystérieuses coïncidences se renouvellent -trop fréquemment pour qu’on n’en puisse pas -conclure à des concordances.</p> - -<p>Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où -la boule va tomber, de voir un joueur, comme -<span class="pagenum" id="Page_373">[p. 373]</span> -averti, placer son enjeu sur le numéro qui va -sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt -dans l’espace à cette minute préventive, et se -reflète en certains cerveaux soumis au nombre, -comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent -durant la nuit, au promeneur du jardin -obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle pas -encore celle du guide dit <i>de bonne foi</i>: «Considérez -ces dorures splendides!»</p> - -<p>Bien révélatrice est encore la présence de ces -joueurs endurcis qu’on a rencontrés là vingt ans -auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne -jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine -en retenant des places pour des confrères, satisfaits -du louis ainsi gagné qui leur assure leurs cigares; -un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce -louis est pour eux le fidèle chien qui les console -des <i>morts</i> enfuis, ainsi que Musset les dénommait -naguère. Pour le vivre, le couvert, l’entretien -enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République -elle-même. Moins par pitié que pour éviter -de dangereux chantages, elle a dû prendre le -parti de pensionner ainsi de notables décavés, -rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit -du monde où ces malheureux qui l’ont enrichi -de leur or, et ne furent pas loin de l’engraisser de -leur sang, se sentent un peu <i>sur leurs terres</i>! et qui -le font bénéficier de la caressante citation antique: -<i lang="la" xml:lang="la">Ille mihi terrarum præter omnes angulus ridet.</i></p> - -<p>Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de -ces déshérités de leur héritage, vieux élégants -écœurés entre les chicanes dont on lésine sur leur -trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris, -<span class="pagenum" id="Page_374">[p. 374]</span> -une paire de bottines jaunes. Au reste, qui sait si -le Casino n’en tire pas, à l’occasion, les grands -premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs de -maximums, ces périodiques gagnants de huit cent -mille qu’on fait mousser dans les journaux de la -localité, et qui font eux-mêmes affluer le menu -fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.—Oui, -ce serait une ironie digne d’Edgar Poë—et -de la République de Saint-Frusquin, que ce -déguisement en <i>terreurs</i> de la banque, de pauvres -hères incapables même de plus jouer la <i>matérielle</i>, -l’entretien du jour; et qui préfèrent l’obole gagnée -par ce tragi-comique faux semblant, aux douze -billets de mille du maximum qui arrive à ne leur -sembler rien de plus qu’une pièce de cent sous -<i>brochée</i>!</p> - -<p>Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin, -se préparait à monter dans un de ces omnibus -dont la livrée est aux couleurs de la République, -lesquelles sont aussi celles du Diable. <i>Diabolo -juvante</i> n’est-elle pas au reste la significative devise -des armoiries locales? Notre homme sentait déjà son -cœur se serrer de cette particulière anxiété bien -décrite par M<sup>me</sup> de Staël, celle des gens que nul -n’attend à leur arrivée, quand un visage familier -de matrone le fit sourire; mais il ne se la remettait -qu’incomplètement, quand elle vint en aide à sa -mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison -hospitalière du Midi, dont le bonhomme avait été -chaland. Et comme il s’étonnait de retrouver en ce -lieu l’ancienne matrulle: «—Écoutez-moi bien, -lui répliqua celle-ci; mon commerce m’avait -bien apporté de la fortune; mais lorsque j’eus -<span class="pagenum" id="Page_375">[p. 375]</span> -vendu mon fonds, il me manquait une chose: -la <i>considération! Alors je suis venue ici.</i>»</p> - -<p>Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames -qui font porter leurs lettres chez le fleuriste ou chez -le pâtissier pour que leurs correspondants ne se -doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient -mises à la poste en terre de France.</p> - -<p>J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il -pas singulier qu’elle s’inscrive au-dessous d’un -blason héraldiquement divisé en compartiments -tout pareils à ceux de la roulette, tout comme ceux -de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement -en rouge et en blanc le losange de la -rouge et la noire. Armes celles-là véritablement -parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de Saint-Frusquin, -a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent -les joueurs décavés) du traitement dont -il sera puni dans l’autre monde.</p> - -<p>«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait -gracieusement ce souverain à l’un de ses -invités, et dans le froid (qui n’en fut pas dissipé) -inséparable du début d’un dîner de cérémonie. -«Hé! monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous -qu’on fasse ici, hors aller jeter son argent -dans ce satané tripot?»</p> - -<p>Est-ce une circonstance atténuante aux universelles -exactions de ce souverain, que l’apparent -protectorat tutélaire et paternel qui lui fait n’autoriser -à ses sujets l’accès de la maison de jeu, -qu’une fois l’an, le jour de sa propre fête? -Bonasse rouerie à l’adresse du badaud sensible. -Cet après-midi de réjouissance locale suffit à -l’épuisement du pécule de l’indigène,—j’allais -<span class="pagenum" id="Page_376">[p. 376]</span> -dire de l’indigent,—dont la présence ne fournirait -plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et au -scandale.</p> - -<p>En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez -pareils aux jardins de Klingsor. On y rencontre des -filles fleurs attristées de voir Parsifal leur préférer -les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront -leur revanche.</p> - -<p>L’aspect des plus animés de ces quartiers est -celui d’une permanente Exposition universelle en -laquelle se rencontrent des marchands de lorgnettes, -des Arabes travestis et de faux tziganes.</p> - -<p>Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand -de Saint-Frusquin a été d’y rendre odieux tout ce -qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est pas un -mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la -beauté du paysage rendant cette tâche difficile. -C’est ainsi que le séjour d’une admirable terrasse -en vue de la mer, et <i>sur laquelle aucune porte ne -donne accès</i>, a été rendu impossible par le voisinage -immédiat, bruyant et fuligineux du chemin de -fer; et que l’escalier qui conduit au salon de lecture, -étant raide comme un perchoir à dindons, on -doit quitter toute envie d’aller y parcourir les journaux -et faire sa correspondance.</p> - -<p>Enfin on a installé dans un cabinet attenant et -badigeonné de caca-au-lait, une sorte de bastringue -également propre à étouffer le râle des agonisants -et à faire rentrer brusquement dans les salles -de jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le -prétexte fallacieux d’entendre de la musique.</p> - -<p>La misère de ces spectacles est rendue plus saillante -par l’intervention de premiers sujets en vacances. -<span class="pagenum" id="Page_377">[p. 377]</span> -Ceux-ci en prennent souvent le prétexte -pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et <ins id="cor_46" title="quant">quand</ins> -leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage -n’en est que plus éclatante. D’autres signes qui distinguent -encore ce théâtre de Saint-Frusquin c’est -le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et -d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous -les soins de la direction se portent justement sur ces -dernières, comme pour suppléer à ce qui leur manque. -En outre les comptes rendus adressés aux -journaux à la suite de ces opéras et de ces concerts -offrent encore cette particularité d’être rédigés -ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations! (lisez: -bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: -pour sortir sans esprit de retour!)</p> - -<p>Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin -est l’endroit du monde où se vendent les plus -beaux porte-monnaie; cet article s’y débite chez -les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de -mailles d’or constellés de pierres précieuses. -D’autres ont des formes et des bouchons de -flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à -donner deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer -de la bergamote. Enfin les plus modestes, en -maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des -têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises -ou de perles.</p> - -<p>Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, -trèfles à quatre feuilles, petits cochons -et petits bossus sous forme de médaillons et de -breloques. Mais une plus maligne ruse de cette -république du jeu, c’est l’entretien d’un grand -nombre de ces petits bossus en chair et en os. On -<span class="pagenum" id="Page_378">[p. 378]</span> -sait la favorable superstition que les joueurs attachent -au simple contact des hommes ainsi déformés. -Leur présence dans les jardins, dans les salles de -Saint-Frusquin donne de l’espoir aux pèlerins; et ces -gnomes ont pour prescription de rouler constamment -des yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.</p> - -<p>Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un -dîner auquel il avait assisté, Banville le résuma -ainsi: «Le mot <i>madère</i> ne fut pas prononcé!» A -Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot -<i>mort</i>. Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale -du plaisir, la Capoue actuelle, le séjour privilégié -des vieillards et des valétudinaires.</p> - -<p>De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. -Dans la rue, des inconnus à qui vous ne demandez -rien, vous accostent pour vous certifier, -qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier -atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez -au fond des choses, et du cercueil, celui-là pourrait -bien se trouver vide.</p> - -<p>La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant!</p> - -<p>Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms -de Saint-Frusquin, qui est celui d’une terre où l’on -ne saurait mourir.</p> - -<p>Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la -paix pour ceux en qui le démon du jeu ne charrie -pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie de -Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et -unique territoire où expire la despotique tyrannie du -piano relégué aux garde-robes! Seul lieu du monde -où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours -de ses amis perdus en des spéculations moins -extérieures. Gardez-vous donc bien de conclure à -<span class="pagenum" id="Page_379">[p. 379]</span> -un refroidissement pour un sourire pincé: les voisins -du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales -ou les <i>chevaux</i> vous dédommageront demain -et vous vaudront une accolade toute fraternelle.</p> - -<p>C’est encore une particularité de Saint-Frusquin -que la forme sociale d’anxiété qu’y revêt le regard -du riche, lequel dans la transe incessante de l’emprunt -(lisez: <i>d’être tapé</i>) prend l’offensive en vous -offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte -de vous porter bonheur, un trèfle à quatre feuilles -ou une fleur de lilas à six pétales.</p> - -<p>N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les -funestes empêcheurs de jouer en rond, qui vous -affirmeront que le minimum des inconvénients inséparable -de ces sortes de fondations et dont il a été -parlé au début de ce chapitre, c’est deux à trois -suicides par jour. Par an, transposeront les optimistes -endurcis; et ceux qui se prétendent renseignés -rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à -quarante, les bonnes,—pardon! les mauvaises -années. «—Hier encore, un jeune homme allait -donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre -une des colonnes de l’atrium—vous dira le sot -moineau de fâcheux augure; un serviteur que son -maître avait envoyé retenir des places à la gare, -ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler, -vient de se brûler la cervelle. Un des gardiens -qui veillent nuit et jour sur le toit du casino pour -surveiller les jardins comme une Brangœne du -suicide, découvre souvent au matin, dans les branches -d’un ficus, des fruits humains qui n’y pendaient -pas la veille. Et les Gnidiennes filles de l’Aurore -qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient tentées -<span class="pagenum" id="Page_380">[p. 380]</span> -d’aller voir se lever leur Mère, pourraient -faire crier par M<sup>lle</sup> Poil-de-Brique: «Cette penderie -rafraîchit!» Ainsi que le faisait M<sup>me</sup> de Sévigné, -<i>des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes</i>. -Un vieillard que la chaleur incommodait et qui -s’était laissé choir au bord du trente et quarante, se -vit tout à coup entortillé du linceul vert dont on -recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après -s’être senti descendre par des couloirs secrets, il -reprit ses sens, allongé sur une table en un lieu -fort mystérieux, et dans une macabre compagnie. -Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu -à lui, il trouva dans sa poche un billet de -cinq cents francs qu’il ne se connaissait pas, et que, -sa résurrection constatée, on s’empressa de lui -faire rendre.—Les employés de l’établissement, -lesquels au reste ne changent pas plus que le personnel -des hôtels, reçoivent à leur entrée la formelle -instruction pour le cas où un suicide se produirait -dans le casino, de mettre aussitôt le mort -debout et de l’emporter ainsi, la mort n’étant véritablement -terrifiante qu’horizontale.</p> - -<p>En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil -souvent exécuté, de mettre le feu aux rideaux -de tout client dont la mort subite dans son établissement -ne serait pas suffisamment «expliquée».—Il -est vrai que nulle part ailleurs les lecteurs -nocturnes ne sont autant qu’à Saint-Frusquin, -victimes de leur désir de s’instruire.</p> - -<p>—«Du reste, poursuit notre corneille qui abat -des pendus en guise de noix, déchiffrez les symboles -de ces magnifiques et terribles jardins. Ces -tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas -<span class="pagenum" id="Page_381">[p. 381]</span> -comme des fosses? Linceul, ces toiles vertes dont -on recouvre les massifs pendant la nuit, comme -est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les -tables. Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne -vous divulgue-t-il pas leur secret: toutes mélancoliques -fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires -dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et -jusqu’à ces tendres <i>mères de famille</i> dont le nom -évoque de lointaines douleurs maternelles?</p> - -<p>J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent -comme de sang caillé les maisons dans les -paysages.</p> - -<p>Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à -l’heure de la toilette les femmes qui les piquent -dans leurs cheveux, et qui voient au fond du miroir -des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains -de jeunes inconnus, de fines mains rouges.</p> - -<p>C’est alors que murmurent dans l’air lascif et -frémissant des orchestres dont les musiques se -pourraient intituler <i>la valse des nœuds coulants</i>, -et <i>la polka des râles</i>; mélodieux soupirs à servir -d’accompagnement en sourdine pour cette poésie -appropriée.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure,</div> - <div class="vers10">Le soleil couchant est sanguinolent,</div> - <div class="vers10">Le rosier plus roux et le lis moins blanc;</div> - <div class="vers10">Duquel d’entre nous va se voiler l’heure?</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers10">L’un sent au détour du môle tremblant</div> - <div class="vers10">Une rouge main dont le doigt l’effleure.</div> - <div class="vers10">Le soleil couchant est sanguinolent;</div> - <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers10"><span class="pagenum" id="Page_382">[p. 382]</span> - «Les dieux sont pour moi!»—«Ma chance est meilleure!»</div> - <div class="vers10">Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent.</div> - <div class="vers10">A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.</div> - <div class="vers10">Le soleil couchant et sanguinolent.»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers10">Et l’autre déçu par l’éternel leurre</div> - <div class="vers10">Du jeu saccadé froid et violent,</div> - <div class="vers10">Plonge sous les flots dont la mer le pleure,</div> - <div class="vers10">Au soleil couchant plus sanguinolent.»</div> -</div> -</div> - -<p>N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur, -oiseau ou démon» pareil au corbeau d’Edgar Poë. -Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de Miss -Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai -depuis longtemps promis l’histoire, que je donnerai; -naïve redresseuse des torts de l’humanité, et qui -ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin, -d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir -du cimetière des suicidés, d’appeler avenue -des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de feindre -de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole.</p> - -<p>Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations? -Entendez plutôt cette distinguée compagne -d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle vous -dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui <i>une détente</i>. -Voilà qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette -détente s’égare parfois jusqu’à presser celle d’un -pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la grisante odeur -du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor -et les terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés -Tant-pis ouvrent sur son propos leur Victor Hugo -à ce verset:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers5">Quelque chose en tombe</div> - <div class="vers5">Qu’on n’a point lavé!</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_383">[p. 383]</span> -Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa -digne du Temple de Saint-Frusquin</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><span style="padding-left: 9em;">..... innocent et splendide</span></div> - <div class="vers">Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!</div> -</div> - -<p class="tdate">Mars 98.</p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_385"> - -<h2 id="ps1">POST SCRIPTUM</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<h3>I</h3> - -<p class="sep2">En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais -une abondante rééclosion de la correspondance de -M<sup>me</sup> Valmore. Elle a refleuri. En 96 ce sont en -effet les deux volumes publiés par M. Rivière, -selon un choix fait parmi des lettres quatre fois plus -nombreuses, et qu’il n’appartient de juger qu’à -ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble de -cette correspondance léguée à la <ins id="cor_47" title="biblioihèque">bibliothèque</ins> de -Douai par le fils de la femme-poète. Ce qui a paru -est plein de toujours tendrement saisissantes beautés. -Une chose étonne: la publication de la lettre -à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées -dans la préface, moins par le fait de ce qu’elles -révèlent<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>—(que la poésie qui les accompagne, -parue dans les premières éditions, avait révélé -au lecteur attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore, -soucieux (il l’a prouvé par la destruction -d’une partie de la correspondance) de supprimer, -d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a -pu léguer ce manuscrit aux archives Douaisiaines. -D’où émane-t-il? Est-il unique? ou d’autres lettres -contiennent-elles d’autres parts du secret?—M. -Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin -98, <i>Revue Encyclopédique</i>), écrit ceci: «En premier -lieu, manquent totalement les lettres de jeunesse -<span class="pagenum" id="Page_386">[p. 386]</span> -et de passion, celles dont la recherche a été -la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une -manière flagrante le problème irritant dont on s’occupe -encore.»—«Peut-être qu’en cherchant bien, -écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver quelques-unes -des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse -à M<sup>me</sup> de Montbazon, mais je n’ai plus le temps de -m’occuper de ces erreurs.»—Et il ajoute: «Il -s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé, -comme celle dans laquelle il enferma son cœur.» -Cette noble phrase s’appliquerait à la correspondance -amoureuse de Marceline Desbordes.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> -J’y renvoie le lecteur.</p> -</div> - -<p>A ce propos, sied-il de tenir compte du fascicule -paru à Douai en 96 sous ce titre: un <i>Épisode peu -connu de la vie de Marceline Desbordes-Valmore -d’après une lettre inédite écrite à son amant, <ins id="cor_48" title="reproduit">reproduite</ins> -en fac-simile, par Louis Vérité</i>—et publiée dans -une intention peu sympathique. «Un collectionneur -de nos amis, écrit l’auteur de cet opuscule—possède -une lettre autographe de Marceline non -datée ni signée, la seule connue de ce genre -et vraisemblablement écrite vers 1809 ou 1810, -lettre des plus suggestives qui a probablement -échappé au feu. Après bien des tergiversations, et -en présence de l’indiscrétion commise par M. Rivière<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, -notre ami a fini par nous autoriser à la -reproduire en fac-simile.»—Le malheur est que -ladite lettre et dont l’écriture est reproduite en -réduction de moitié, et qui pourrait bien être authentique, -est vraiment d’une <i>suggestion</i> anodine. Les -<ins id="cor_49" title="appelations">appellations</ins> de <i>bien-aimé</i>, <i>petit ami</i>, <i>mon Olivier</i> -(du nom fictif d’un personnage des Elégies) sont -<span class="pagenum" id="Page_387">[p. 387]</span> -insuffisantes pour éclairer le débat que d’un anonyme -rayon de tendresse. La réclamation de trois -<i>nouvelles</i> promises, ou d’une seule dont les trois -personnages seraient un amputé, un «pauvre poète -déchu» et surtout un «barbier laid et intéressant» -tous trois évoluant «en Espagne»—ne renseignent -que faiblement sur l’œuvre de l’homme de -lettres adoré. Qui sait pourtant (le document supposé -authentique, et dans le cas où ce projet de -<i>nouvelle</i> se serait effectué) si là ne réside pas pour -quelque fureteur de bouquins surannés le germe de -la vérité enfin connue?—La dernière ligne de la -lettre: «Je te verrai samedi, au coin du feu de -mon amie» concorde bien avec le rôle à la fois -tutélaire et funeste prêté à cette amie Délie (Zélia) -par ce qui est avéré de l’aventure.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> -La publication des trois lettres précitées.</p> -</div> - -<p>Une autre collection de lettres, dont quelques-unes, -ce me semble, avaient déjà paru, fut mise -au jour par M. Pougin qui publia son premier -article sur La jeunesse de Desbordes-Valmore -dans la <i>Nouvelle Revue</i>, en février 1894.—«On -pourrait reprocher à l’auteur de cet intéressant -recueil, écrit M. Loliée, d’avoir passé sous silence -les différents promoteurs du dernier mouvement -de renaissance littéraire, comme il s’est manifesté -de 1896 à 1898, fervent et bruyant, autour du nom -de Marceline Desbordes-Valmore.»</p> - -<p>Mais que d’inédit encore! Ma personnelle collection -s’est récemment encore augmentée d’une -correspondance: trente-quatre lettres à M<sup>me</sup> de -Bussières, née Héloïse Saudeur, grande amie de -la famille; et une douzaine de touchantes lettres -d’Ondine à la même.—Collections toujours abondantes -<span class="pagenum" id="Page_388">[p. 388]</span> -en de ces charmes douloureux d’un tour -personnel, d’un accent passionné et contenu, qui, -lorsque l’ensemble en sera mieux présenté par des -éditions moins fragmentaires, seront reconnus -pour une originale forme de pensée et de sentiment -bien spéciale à celle qui, Sapho chrétienne, -en poésie, méritera, comme épistolière, d’être -qualifiée: une tendre Sévigné du malheur.</p> - -<p>Une autre bien émouvante correspondance, historique -celle-là (inédite aussi), m’est communiquée -par M. Georges Charpentier. Cinquante lettres -adressées à son père, dont une tracée sur un papier -du même rose qu’une autre que je transcris de -Verlaine. Un rose éteint et lassé dont se dut énamourer -la chère femme qui aimait les rubans; le -rose de cette pâte de fleurs qu’on fait en Orient de -roses cueillies à l’entour du Saint-Sépulcre, et -dont on fabrique des chapelets parfumés. Nuance -allégorique du Calvaire gravi dont ces lettres, en -dépit de l’intelligente bonté du correspondant, -énumèrent les stations poignantes. Que de détails -éloquents! que de notes originales en cette misère -magnanime! «Lettre adressée (a tracé au crayon -l’Éditeur éminent sur une page datée de Lyon -en 35), en apprenant par le journal l’incendie de -la rue du Pot-de-fer où j’ai perdu plusieurs milliers -de volumes».—«Si nous avions autre chose que -les dettes de notre ancien directeur à payer sur -notre travail, écrivait M<sup>me</sup> Valmore, je vous enverrais -de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous -envoie, par cette lettre, la quittance des derniers -trois cents francs que mon mari avait acceptés pour -les Nouvelles Anglaises.» Et il ajoute: -<span class="pagenum" id="Page_389">[p. 389]</span> -«Inutile de dire que j’ai refusé les 300 francs de cette -admirable femme.»—Plus loin, c’est cette <i>lubie</i> -superstitieuse et artiste en cette pénurie généreuse: -«Cher monsieur Charpentier, depuis hier je suis -plus triste. J’ai mis dans ma tête que ce nombre -treize que vous m’avez donné de l’<i>Atelier du vieux -peintre</i> me portait malheur. Ayez pitié de cette faiblesse -de femme, et reprenez-moi cent francs que -je vous envoie. Le sort me semblera rompu, et je -terminerai d’un cœur plus libre.—Si vous refusiez, -vous me feriez du mal.»</p> - -<p>Je voudrais encore dire un mot de l’iconographie -de M<sup>me</sup> Valmore. L’article de M. Loliée la reproduit -presque intégralement. «Si l’on m’a aimée, -c’est pour autre chose qu’une grande beauté», -écrit Marceline. Ses portraits en font foi. Il y a -pourtant du charme dans le portrait <i>à la lyre</i> de -la bibliothèque de Douai, œuvre de l’oncle tant -aimé, Constant Desbordes. Mais le buste n’est-il -pas bien opulent, la taille bien courte? C’est sans -doute ce dernier défaut qu’a voulu dissimuler le -grand portrait par Desbordes encore, au Musée de -Douai. Mais l’autre défaut s’y accuse davantage. -Ce dernier portrait, accoudé de face et la tête dans -les mains, à rêver au-dessus d’un livre qu’on ne -lit plus, mais dont les souvenirs «roulent dans -la tête malade», est une figure d’inspirée, de -voyante, de Sybille, avec presque une expression -de stigmatisée. Les deux autres portraits de Langlois -et de Baugé, reproduits par M. Loliée, ne -sont vraiment que des caricatures sans même -l’intérêt de se donner pour telles. Le trois quarts -de Devéria, que j’ai mis en tête de mon étude -<span class="pagenum" id="Page_390">[p. 390]</span> -parue chez Lemerre, est d’une grâce agréable. -Je possède encore une lithographie dont je ne -connais pas d’autre exemplaire<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Celle-là de face, -mais d’un visage bien lourd, à l’expression faussement -pathétique d’un regard levé exagérément, -sans extase vraie. Plus extatique le regard baissé -du profil de David d’Angers<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, en cette expression -de recueillement interne que j’ai notée chez la -sublime Vierge de Botticelli de la collection Leyland:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Ses yeux sont baissés en extase.</div> -</div> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> -Un autre portrait non encore reproduit est, je crois, la -propriété de M<sup>me</sup> Henri Lavedan.</p> - -<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> -Que je suis étonné de ne pas retrouver dans la nombreuse -collection de médaillons de David d’Angers exposés au -Louvre.</p> -</div> - -<p>J’avais moi-même retrouvé, dans une ancienne -édition de M<sup>me</sup> Valmore, une épreuve jaunie de sa -photographie, en 1865. La <i>Revue encyclopédique</i> en -reproduit une semblable. Portrait suprême, émouvant -en sa laideur triste, au sourire qui s’efforce -au-dessous du regard, pénétrant encore, bien que -si las! Les mains gourdes dans des mitaines sortent -des manches pagodes, auxquelles s’assortissent -bien la fanchon plate retenue par trois épingles, -et le ruban à carreaux qui retombe en deux -brides. Cette belle strophe pourrait s’inscrire au -dessous:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,</div> - <div class="vers">Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes:</div> - <div class="vers">Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,</div> - <div class="vers">Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_391">[p. 391]</span> -C’est donc une heureuse palingénésie que celle -qui fait de la figure allégorique de M. Houssin -(érigée à Douai en 1896) comme une résurrection -de la femme poète, au-dessus de ses ans vécus, -de ses atours fanés et de ses douleurs vaincues; -sorte de Lady Macbeth innocente et étonnée de ne -plus retrouver sur ses dolentes et courageuses -mains la blanche traînée de tant de larmes.</p> - -<p>Je dois à l’obligeance de M<sup>me</sup> Maximin le don de -souvenirs précieux, de petits sachets en rubans -damassés ou chinés, sans doute assemblés de la -main de Marceline elle-même, ou de ses filles; des -fragments de bibelots sans valeur, mais sans prix; -une agrafe à manteau figurant des cygnes de style -Empire; une tasse de Chine; un coupe-papier -d’ivoire au manche en forme d’un serpent dont -l’aiguillon s’essaie en vain sur un miroir; symbole -de cette vérité si chère à notre poète;—un livre -de prières offert à M<sup>me</sup> Valmore en août 43 «comme -un hommage d’affectueuse admiration et un témoignage -de vive sympathie pour un noble cœur affligé»—signé: -Clémence.—Un album en cuir vert -aux minces coins en argent, on dirait un ancien -spécimen de cette élégante maroquinerie anglaise, -depuis, si fort à la mode. Peut-être un souvenir -du séjour d’Ondine à Londres, durant son professorat, -dans la famille Curie. L’album contient -une photographie d’elle, d’expression sympathique -et pensive. Une autre d’Inès enfant. Puis -de petits dessins, des griffonnages, sans beaucoup -d’intérêt, ni d’art; des adresses, des copies fragmentaires, -des citations, souvent anglaises, des -fleurs séchées aux suscriptions sentimentales: -<span class="pagenum" id="Page_392">[p. 392]</span> -«cueillie sur la place Saint-Ouen, à la porte fermée -d’un ami.»—Un monument à la mémoire de -l’inoubliable amie Gantier: un petit dessin à la -plume représentant, sur un lit de fleurs et d’épines, -un cœur ailé accablé par une croix, et dont -émane une flamme en forme de banderolle où -court l’inscription: <i lang="la" xml:lang="la">satis, Domine, satis!</i>—Et au-dessous: -«La croix l’accable, mais il est soumis.» -Puis de l’écriture de M<sup>me</sup> Valmore: «dix avril, Calvaire -de mon cœur. Les années n’ont pas aplani -ta cime. Avec mes anges qui t’entourent, du moins -es-tu heureuse, Albertine! <i lang="la" xml:lang="la">Sperent in te.</i>» De la -sensiblerie d’imagerie religieuse, relevée par le -haut goût du cœur, la profonde sincérité de l’inaltérable -attachement. En un autre agenda, celui-là, -de style Empire, seul bibelot joli, le «Souvenir» -à la monture de nacre et de bronze, aux douze -vignettes coloriées des mois, ce sont encore, et -toujours entre ces griffonnages au jour le jour -(rappel d’une visite de M<sup>me</sup> Gay le 8 septembre 1822) -des fantômes de fleurettes, violette, pensée, volubilis, -bourrache, primevère; du lierre, des mousses, -une graminée; et surtout une blonde mèche de -cheveux dorés, de ces cheveux d’enfant desquels -elle a écrit ce vers divin:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Que tes cheveux sont doux, étends-les sur mes larmes!...</div> -</div> - -<p>En somme, tout le délicat décor interne de cet -autre agenda dont l’intelligent hasard d’une vente -a fait refleurir aux mains d’un ardent <ins id="cor_50" title="admiratenr">admirateur</ins> -de M<sup>me</sup> Valmore, tant de transparentes fleurs -fanées entre lesquelles voltige plus délicatement -<span class="pagenum" id="Page_393">[p. 393]</span> -encore un duvet de colombe, une plume de <i>La Vie -et la Mort</i> du Ramier.</p> - -<p>Quoi encore? une lorgnette monocle, à la monture -dédorée, à l’ivoire jauni et fondu et dont -l’unique regard dut si souvent se fixer sur la -grande amie Mars.—Enfin une guitare, sans nul -doute celle dont il est parlé dans cette lettre de la -correspondance: «Hilaire a fait arranger ma -guitare.—Pour la première fois depuis trois ans, -j’ai rejoué de ce pauvre instrument dédaigné et les -enfants se sont mis à danser jusqu’à nuit close...»—Pauvre -guitare, elle n’a plus qu’une corde, -l’incorruptible fil sur lequel le peintre anglais -Watts fait à tout jamais voltiger invinciblement -les consolatrices illusions de l’aveugle espérance!</p> - -<h3 id="ps2">II</h3> - -<p>Je possède plus d’une soixantaine de lettres et -billets à moi adressés par Verlaine.</p> - -<p>Je choisis parmi eux cette lettre des plus touchantes:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="ralign"><span class="smcap">Paris, le *** mars 1895.</span></p> - -<p class="addr">«Cher monsieur et cher poète,</p> - -<p>«J’ai lu et peut-être avez-vous lu dans le... -d’aujourd’hui, sous la signature... une ligne où -votre nom et le mien étaient rapprochés dans une -intention désagréable pour vous. Je m’empresse -de vous assurer de toute la peine que m’a faite -cette lecture. Vous connaissez trop mes sentiments -de si haute estime à l’égard du vrai poète que vous -êtes pour que, sans attacher quant à ce qui vous -<span class="pagenum" id="Page_394">[p. 394]</span> -concerne la moindre importance à de pareils -coups d’épingle, vous puissiez douter un instant -du véritable ennui que m’a causé ce bout d’article.</p> - -<p>«Je n’ai pas voulu que la journée s’écoulât sans -vous témoigner à nouveau ma sincère et profonde -sympathie littéraire, en même temps que les sentiments -d’affectueuse gratitude de votre tout -dévoué</p> - -<p class="ralign">«<span class="smcap">P. Verlaine</span>.»</p> -</div> - -<h3 id="ps3">III</h3> - -<p>En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette -lettre de M. Stanislas Millet, professeur au Lycée -de Lorient:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Monsieur,</p> - -<p>«Vous avez publié dans la <i>Nouvelle Revue</i> du -1<sup>er</sup> février 1896, sur Hello, une remarquable étude -où je relève cette phrase: «Je ne me souviens -pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand) -au cours de toute l’œuvre de l’écrivain -de Kéroman, que le respect d’une même communion -empêcha sans doute de formuler sur le -maître de Combourg, un jugement dont l’expression -eût été curieuse à connaître.»—Je ne crois -pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé dans -celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes. -Mais parcourant dernièrement, grâce à la bienveillance -de M<sup>me</sup> Hello, les manuscrits inédits du grand -penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici -que la publicité des journaux ou des revues, -j’ai découvert une longue étude sur Chateaubriand, -<span class="pagenum" id="Page_395">[p. 395]</span> -qui sans doute vous donnera satisfaction. Etc.»</p> -</div> - -<p>L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de -M<sup>me</sup> Hello et de M. Millet, est curieux, intéressant -et surtout bien conforme à mon pronostic.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Il faut d’abord, écrit Hello, rendre justice à -qui veut et fait le bien. M. de Chateaubriand a -voulu le bien et certainement il l’a fait. Avant de -l’entendre parler, il faut regarder ceux à qui il parlait. -Il faut se figurer une nation qui n’était pas -encore réveillée du <em>XVIII</em><sup>e</sup> siècle, une nation qui -pleurait d’attendrissement devant les bergers de -Florian et qui riait en face des saints. Il ne fallait -parler ni à des hommes instruits, ni à des enfants -naïfs et disposés à la lumière: il fallait s’adresser -à de tristes vieillards, et c’était un triomphe de -leur apprendre que le christianisme n’est pas ridicule...—Voilà -comment la question se posait. Il -s’agissait de faire prendre la religion au sérieux -(par un peuple de qui Voltaire était l’aliment universel)...—En -d’autre temps, ce serait une -hardiesse d’affirmer que le christianisme n’est pas -une stupidité honteuse et ridicule. C’était quand il -(Chateaubriand) est né, un acte voisin de l’héroïsme...—Quand -on apprécie ceux qui remontent -la pente d’un torrent il faut exagérer l’éloge pour -rencontrer la justice... Et comme je vais prendre -la liberté d’apprécier son œuvre considérée en elle-même, -je dois la considérer ici dans son principe, -dans son intention, dans ses rapports avec les -hommes et les choses qui rendent cette intention -particulièrement belle et honorable.»—Ceci dit, -Hello exagère-t-il le mérite de Chateaubriand? -Non; le rhéteur lui est trop antipathique.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_396">[p. 396]</span> -L’ironie éclate: «Ainsi, il n’est pas <i>tout à fait</i> -vrai que les divinités chrétiennes soient ridicules -dans les batailles. Cela est à peu près vrai, mais -pas tout à fait. Ce <i>tout à fait</i> est précieux, mais ne -vaut pas le <i>presque</i> dont il est couronné. Les milices -célestes font presque un aussi grand effet que les -dieux ennemis de Troie.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«—M. de C. demande grâce pour Josué, Élie, -Isaïe, Jérémie, Daniel, parce qu’il pourrait les -peindre avec une tête flamboyante et une barbe -argentée. Vous avez le cœur dur si cette circonstance -ne vous inspire pas un peu d’indulgence en -faveur d’Élie. Quand vous lisez dans l’Écriture la -scène du Mont-Carmel et celle du Mont-Horeb, -vous êtes disposé à le traiter un peu légèrement; -mais si vous vous dites à vous-même que M. de -Chateaubriand pourrait le peindre avec une barbe -argentée, il est impossible que le respect ne vous -saisisse pas à l’instant même.»</p> -</div> - -<p>Ces réflexions qu’un ruisseau représenté dans -son cours naturel est toujours plus agréable que -dans sa peinture allégorique—et que «l’ange -de l’amitié pourrait porter une écharpe merveilleuse» -exercent encore la verve d’Hello: non sans -un peu de lourdeur: «Quel bonheur! les saintes -sont sauvées: car elles ne remplacent pas les ruisseaux -que les saintes supprimaient... etc.—Il est -impossible que l’ange de l’amitié affublé de cette -écharpe ne trouve pas grâce devant les muses.»—Voici -des motifs plus sérieux:</p> - -<p>«Le regard droit et central manque à M. de -Chateaubriand. Il parle des choses les plus graves, -mais il n’en parle pas gravement. Il a beau se -<span class="pagenum" id="Page_397">[p. 397]</span> -tourner ou vers la terre, ou vers le ciel, on dirait -toujours qu’il est en face d’une question de rhétorique. -Quoi qu’il dise, il a toujours le temps et le -goût de s’entendre parler; quoi qu’il regarde, c’est -toujours lui-même qu’il contemple, et il se contemple -toujours à la lueur menteuse de la rhétorique. -Sa parole est sans joie; et la gloire de l’écrivain -consiste à s’oublier dans le sens de l’amour-propre. -Jamais chez M. de C. la pensée ne brise -la phrase. Non, la phrase est faite d’avance, elle -est inviolable, elle est fondue dans un certain -moule: c’est à la pensée d’obéir. Jamais sa parole -n’est l’explosion subite, spontanée, d’un sentiment -qui éclate. Le sentiment pour lui est une occasion -de parler.—M. de Chateaubriand écrivain est <i>un -modèle à éviter</i>.» (Suit une curieuse comparaison -entre le style <i>organique</i> qui est «la parole vivante -au service de l’idée vivante»; et le style <i>mécanique</i> -qui est «le produit artificiel d’éléments extérieurs -et de pièces juxtaposées».)—Mais voici le grand -grief; le véritable <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens</i>:</p> - -<p>«Enfin M. de Ch. dit, en parlant de Voltaire: <i>Ce -grand homme</i>.—Ce mot est écrit dans le génie du -christianisme, deuxième partie, chap. V.—Il -est permis de douter un moment, même devant -l’évidence, même devant le livre ouvert. Mais quand -on a lu plusieurs fois le paragraphe, il faut se -rendre. Le mot est écrit. Ce mot là ferme sur M. de -Chateaubriand, critique littéraire, la discussion. -J’aurais eu beaucoup de choses à citer, mais après -ce mot-là, je n’en citerai aucune.</p> - -<p>«Je ne veux pas rester sur cette parole, parce -que si elle était le dernier mot de ce travail, elle -<span class="pagenum" id="Page_398">[p. 398]</span> -semblerait en être la conclusion; elle semblerait -offerte comme la pensée générale de M. de Chateaubriand -et le résumé de sa vie. Cette apparence -serait une injustice.»—Et la conclusion: «Il eut -l’éclat presque toujours, très rarement la splendeur. -Son <i>strass</i> fut pris pour du diamant. L’illusion -peut et doit finir: mais plus elle tombera, plus doit -monter et grandir le respect de son intention et -l’admiration légitime que nous avons pour ce qu’il -tenta.»</p> - -<p>Et je conclurai moi-même par cette phrase de Chateaubriand, -dans son dernier ouvrage: «Voltaire -naissait, cette désastreuse mémoire avait pris naissance -dans un temps qui ne devait point passer: -la clarté sinistre s’était allumée au rayon d’un jour -immortel.»</p> - -<p>—Hello ne prend-il pas garde que c’eût été vouloir -ne pas être écouté des <i>tristes vieillards</i> auxquels -s’adressait le Génie du Christianisme, que de commencer -par briser leur idole? Mais s’adressant à -l’abbé Séguin, l’auteur de la vie de Rancé pouvait, -devait, et il l’a fait, tenir un autre langage.</p> - -<hr class="hr20c" /> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<h2 id="toc">TABLE</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdl tdh" colspan="2"><span class="smcap">Ordo</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt tdh">I.</td> - <td class="tdl tdh">Félicité (Desborde-Valmore)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">II.</td> - <td class="tdl">Le dieu (<ins id="cor_51" title="Lecomte">Leconte</ins> de Lisle)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">III.</td> - <td class="tdl">Pauvre Lélian (Paul Verlaine)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">IV.</td> - <td class="tdl">L’Aède (Mistral)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">V.</td> - <td class="tdl">Roses pensantes</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VI.</td> - <td class="tdl">L’Apôtre (Ernest Hello)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_129"><ins title="139">129</ins></a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VII.</td> - <td class="tdl">Un seul Goncourt</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_159">159</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VIII.</td> - <td class="tdl">Tolstoï Esthéticien</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">IX.</td> - <td class="tdl">Le Grand Oiseau (Léonard de Vinci)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">X.</td> - <td class="tdl">Le Voyant (William Blake)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XI.</td> - <td class="tdl">Le Spectre (Burne Jones)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XII.</td> - <td class="tdl">Un Mythologue (Arnold Bœcklin)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XIII.</td> - <td class="tdl">Vernet Triplex</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XIV.</td> - <td class="tdl">Alice et Aline (Théodore Chassériau)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XV.</td> - <td class="tdl">Fashion (Constantin Ghys)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XVI.</td> - <td class="tdl">Le Potier (Jean Carriès)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XVII.</td> - <td class="tdl">Les noces d’argent de la Voix d’Or (Sarah Bernhardt).</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_299">299</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XVIII.</td> - <td class="tdl">Le Masque (La Duse)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_309"><ins title="311">309</ins></a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XIX.</td> - <td class="tdl">Un Féministe</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XX.</td> - <td class="tdl">Apollon aux Lanternes</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">XXI.</td> - <td class="tdl">La République de Saint-Frusquin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl tdh" colspan="2"><span class="smcap">Post-Scriptum</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_385">385</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent cs8">Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="cent cs9">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> -à 3 fr. 50 le volume</p> - -<p class="cent cs7">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p> - -<hr /> - -<p class="cent cs12">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<hr class="hr10" /> - -<table summary="Catalogue" style="width: 24em;"> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">MAURICE BARRÈS</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Les Déracinés</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">CLAUDE BERTON</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Au Coin d’un Bois</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">PAUL BOSQ</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Désillusion</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">FELICIEN CHAMPSAUR</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sa Fleur</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">JULES CLARETIE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">La Vie à Paris, 1897</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">ALPHONSE DAUDET</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Soutien de famille</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">M<sup>me</sup> ALPHONSE DAUDET</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Journées de Femme</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">LEON A. DAUDET</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Alphonse Daudet</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">GYP</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Baron Sinaï</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">ERNEST LA JEUNESSE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">L’Holocauste</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">MAURICE MÆTERLINCK</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">La Sagesse et la Destinée</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">FELIX MARTIN</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Japon vrai</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">CATULLE MENDES</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Chercheur de Tares.</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">JEAN RICHEPIN</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Contes de la Décadence romaine</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">LOUIS DE ROBERT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">L’Anneau</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">EDOUARD ROD</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Ménage du Pasteur Naudié</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">GEORGES RODENBACH</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Miroir du Ciel natal</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">EDMOND ROSTAND</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cyrano de Bergerac</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">ARMAND SILVESTRE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Les Tendresses (Poésies)</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">ANDRE THEURIET</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lys Sauvage</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">EMILE ZOLA</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Paris</td> - <td class="tdr">1 v</td> -</tr> -</table> - -<p class="cent cs8 esp">ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent cs7">11398.—I.—Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="box sep4"> - -<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p> - - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p> - -</div> - -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Autels privilégiés, by Robert de Montesquiou - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTELS PRIVILÉGIÉS *** - -***** This file should be named 61472-h.htm or 61472-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/7/61472/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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