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Ménétrier - -Release Date: February 20, 2020 [EBook #61460] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - V. BLASCO-IBAÑEZ - - Contes espagnols - - d’amour et de mort - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, RUE RACINE, 26 - - Septième mille - - - - - Contes espagnols - d’amour et de mort - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage - vingt exemplaires sur papier de Hollande - numérotés de 1 à 20., - et trente exemplaires sur papier du Marais - numérotés de 21 à 50._ - - - DU MÊME AUTEUR - - _Chez le même éditeur_: - -LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont). - -LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay). - - - _Chez d’autres éditeurs_: - -TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle). - -FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle). - -DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle). - -ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle). - -LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle). - -LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy - (trad. par G. Hérelle). - -L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont). - -LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea). - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - V. BLASCO-IBAÑEZ - - Contes espagnols - - d’amour et de mort - - _Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER_ - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, RUE RACINE, 26 - - Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés - pour tous les pays. - - - Droits de traduction et de reproduction réservés - pour tous les pays. - Copyright 1922, - by ERNEST FLAMMARION. - - - - -PRÉFACE - - -Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom -célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme -conteur. - -Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort -importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus -belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie, -alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un -des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne. - -Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta -magnifique, paradis de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les -faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les -plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier -hardi. - -Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les -mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui -conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est -exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les -âmes violentes et passionnées. - -Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel -drame de l’amour et de la mort. - -A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des -éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des -joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les -hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne. - -Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques, -alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés -aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens -et ivrognes, tous ceux qui défilent dans ces contes sont -extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage -merveilleux. - -Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est -toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses -plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme -conteur qu’à notre grand Maupassant[A]. - - F. M. - - - - - Contes espagnols - - d’amour et de mort - - - - -LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO - -I - - -Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle. - -Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus -important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle -Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune, -son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui -semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de -cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes. - -Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade, -qui, dans son vaste horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits -sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet -de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la -couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du -ciel. - -Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les -coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la -contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à -l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les -jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture! - -Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait -de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses -champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette -morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle! - -A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le -sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six -ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles -aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul -inconvénient, à offrir leur main brune à ce vieux coq de village, qui -serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les -petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes, -contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils. - -Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait -avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa, -tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler -à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si -Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des -poudres diaboliques. - -Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où -l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié, -oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle -croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son -âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de -l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais -allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente, -avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était -roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux! - -Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage -amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du -joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le -Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes -avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait -pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de -boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en -compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien, -qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin -avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble. - -Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec -sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes -gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le -rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés -les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un -tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé -sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile -tache rouge, sur le zinc de la petite table. - ---Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie. - -Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à -voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait -bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi, -faisait le bravache. - -Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand -fracas. - -Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur -influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il -n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique -de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète -impunité, au premier importun qu’il rencontrerait. - - -II - -Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi; -d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille -aubaine. - -Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les -bijoux, ayant appartenu à sa première femme. - -La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre -ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres -haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays. -On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le -bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle -les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une -magnificence qui provoquait des exclamations de surprise. - ---Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses! - -Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières -presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la -propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises -jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient -les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses -soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à -ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques -fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge, -dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles -de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent en un ciel de -soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les -uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des -ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où -les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de -jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de -couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci, -c’était le présent du marquis, du _cacique_ de la région, l’homme le -plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de -le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son -gourdin ou à mettre l’escopette en joue. - -Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le -velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les -grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure, -fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue -des Platerias. - -Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle -entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes -de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du -charretier, qui suivait partout son futur gendre et montrait pour lui -toute la considération due à un être supérieur. - -La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire, -descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre -diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une -poche, et du papier timbré sous le bras. - -Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait -préparé un grand chandelier à quatre branches. - -Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte -valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son -cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant -cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane, -au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front, -ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable, -particulier aux grands talents. - -Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les -feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient -avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de -la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre, -aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans -compter une douzaine de bouteilles de marasquin. - -Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa -redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les -feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture. - -En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à -rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable -révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des -conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de -cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux -brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle -entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du -Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le -seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier -sa munificence. - -Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les -rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de -l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour -son patron. - -La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé venait de se retirer, -honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de -l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire -et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit. - -Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les -ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des -bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des -toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les -chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes -de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution, -craignant de se heurter à des cailloux. - ---_Ave Maria purissima!_ criait au loin la voix rauque du veilleur de -nuit. Onze heures! beau temps! - -Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il -croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la -rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout -tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait -presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue. -Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il, -d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança, -menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le -Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa. - - -III - -Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée. -Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le -district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents, -les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des -couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles, -transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant -d’huile jusqu’à la marmaille. - -La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la -cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les -plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes; -d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles, -dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient -suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala, vieille -servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les -ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets -exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes -poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur -brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant -de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et, -s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant -leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De -la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol, -comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge -pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar, -clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect. - -Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les -tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses -que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se -suçant le doigt d’un air gourmand. - -La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la -cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin et -prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni, -qui, lui aussi, était de la fête... - -Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le -cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des -cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son -instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de -velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à -elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle, -le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la -jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre -au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants -de perles, que l’_autre_ était si fière de porter autrefois! - -Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa: - ---Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento. - -Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux -lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui -défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil -sur l’épaule, et tous les convives, suant à grosses gouttes sous le -poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes -nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient -lancer à la sortie de l’église. - -Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place. -Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y -rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du -pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des -sourires avec les ennemis de Sento. - -Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement, -d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur -le point de prendre aux quatre coins du village. - -Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et -sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en -criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en -attaquant la Marche Royale. - -Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées, -qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière, -où les galopins se mirent à les chercher à quatre pattes. De là, -jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées -ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir -un passage, à coups de pied et de trique. - -En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir -son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par -un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de -noce. - -Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian -qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu -dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les -rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de -sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main. - -La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut -en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or -brillant dans sa chevelure peignée avec art. - -Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une -calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives -allaient et venaient dans la cour, s’informant des préparatifs du -festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs -affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait -l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait, -se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on -lançait de l’intérieur de la maison. - -Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont -le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent -posés sur la table. - -Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil! -Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et -le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain -Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait -oublié le titre. - -Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque -instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour -faire remplir son pichet. - -Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées -par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les -yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les -morceaux de poulet étaient presque aussi nombreux que les grains de -riz, gonflés d’un bouillon substantiel. - -Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait -là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant -que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité -de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des -campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public. - -C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le -plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre -d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que -le moment était venu de passer le pichet de main en main. - -A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était -pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté -de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé. - -Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les -derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour -toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles. -Le plus étrange, c’était que la grande colère du Déguenillé lui faisait -tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce -misérable, avec qui elle avait grandi. - -Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires -de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on -tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes; -on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une -assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la -mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les -belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna, -jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se -rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux -pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne! - -Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida -l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement... - -... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son -effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence! -Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le -notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait -de le pincer sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta; -il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes -filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et -brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant: - ---Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici! - -Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première; -ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles; -ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de -laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se -divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la -table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de -toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit -la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le -notaire se cacha sous la table. - -Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les -champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se -lançaient des cuillères et des débris d’assiettes. - ---Assez! en voilà assez! cria Sento. - -Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de haute lutte, les jeta -dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant. -Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes. -Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en -assurant qu’ils s’étaient bien amusés. - -Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le -vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes; -mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment, -en disant que _quelque chose_ marchait sous la table et leur pinçait les -mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés, -cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille -endiablée! Hors d’ici! hors d’ici! - - -IV - -A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des -mariés. - -Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées -avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives -retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de -Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une -femme emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de -s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait -en gaieté comme tout le monde. - -La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les -lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien -que celui-ci fût aussi ému que son patron. - -Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que -répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec -Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta -d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière -personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle -ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit -dans un fauteuil... - -Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne -nuit!--Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta -avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait -peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de -rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la -chambre à la suite de son époux. - -Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison, -avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de -chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de -bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un -bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal, -aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches; -près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et, -suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre, -toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit -monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour -céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert -de matelas, de damas rouge. - -Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que -Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle, -il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans -la bouche; enfin il allongea le bras... - ---Restez tranquille! dit-elle, effrayée.--Ne m’approchez pas! - -Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit -par lui accorder une trêve, et se mit à se déshabiller avec -résignation. - ---Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses -espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture -noire qui lui comprimait l’abdomen. - -Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu -ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non? - -La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et -se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard -noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba -sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques -rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont -la peau fine avait le velouté de la pêche mûre. - -Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque -ballottait à chacun de ses pas: - ---Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te -déshabiller. - -Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses -bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les -séparer: - ---Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en! - -Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le -passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et -la cloison. - -Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il -poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques -pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison -était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier -était venue. - -Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de -sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis -bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la -fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie. - -Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le -compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à -craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne -songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait -maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies -l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait -un vrai charivari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc -et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en -persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah, -oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento, -et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il -s’acquittait de ses devoirs d’époux. - ---Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et -gesticulant comme un énergumène. - -Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et -ouvrit le judas de la fenêtre grillée. - -La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche -brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le -reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé, -avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout -de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux -chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros, -pendant la noce pour prix de son travail. - -Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en -entendant ses chansons. Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière -et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il -revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les -amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir: - ---_Gori! Gori! Gori!_[B] hurlaient les gens sur l’air du _De Profundis_. - -Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un -bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin -grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en -broussaille. - -Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui -lancer ce surnom de _Sellat_ (_Gros-Sourcils_) que jusqu’alors personne -n’avait osé proférer en sa présence. - -Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un -objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations -formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais -tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché... - -Les torches s’éteignirent; on entendit la rumeur de la foule en fuite; -quelques voix crièrent: - ---_Assassin!_ C’est _Gros-Sourcils_! Montre-toi, fripouille! - -Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui -brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui -gémissait, étendue sur le plancher: - ---Tais-toi! mordieu! ou je te tue! - -Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte, -qui donnait sur la rue: - ---Ouvrez, au nom de la loi! - -Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte -s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha -de la chambre à coucher. - -Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le -cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était -perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni -lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche, -avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête -basse, en murmurant avec amertume: _La belle nuit de noce!_ - - - - -DIMONI - - -De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni -bourg ni village où il ne fût connu. - -Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les -commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes -quittaient le cabaret. - -Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il -jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait -avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée, -partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas -dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours -sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un -accès de mélomanie. - -Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver -beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras, -le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et -majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas -ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la -spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de -la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté -héritée de leur race. - -Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent -merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni[C], qu’à ses -formidables ribotes. - -Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux, -la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit -tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput -tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement -les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son -maître c’était après être devenu aussi pochard que lui. - -Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la -province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le -menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la -procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y -accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour -saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces -précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide -et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les -fidèles, en jouant brusquement la _Marche Royale_ devant la branche -d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre _De -profundis_, quand la statue du saint patron rentrait à l’église. - -Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille -pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons -riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui -montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par -un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour -«tout à l’heure». - -Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête -terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait -enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits -tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il -aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des -sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale, -et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des -solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches, -les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge. - -La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient -tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les -pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait -dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable -assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de -caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes -mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de -rire. - -Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la -grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue -nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables -éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de -la cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage. - -On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du -tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et -dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle -assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à -éclater de rire. - -Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours -à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait -le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les -sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination, -dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir -comment l’avait amené là l’ivresse de la veille. - -Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même. -On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar, -où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que -personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il -avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un -chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler? Jamais de -la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain! -Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir -soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une -masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son -petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses -pieds, comme un bon chien. - - -II - -Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était -écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans -les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur -conjonction... - -Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher -leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés -par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers -les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les -nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en -rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir -par trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la -poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps -d’amour. - -Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette; -et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne -insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de -l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool -qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils -ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve -impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se -célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient -surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en -criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient -Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et -satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et -noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la -voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait -pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards -hostiles. - -Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que -l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête -haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le -galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait -complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le -poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se -relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses -pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes -noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le -tambourineur. - -C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages -sermonnaient le musicien: - ---Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne -s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te -procurer les papiers nécessaires. - -Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au -diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non, -c’était bien mieux ainsi. - -Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était -le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer le -moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa -fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna -plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple -d’hérétiques. - - -III - -L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de -ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les -yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans -convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou -si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide -roulait à ses pieds. - -L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la -porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le -cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant, -baissant la tête comme un bœuf mélancolique. - -Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison -mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en loques, -aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar. - -Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour, -toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir -une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la -toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre, -comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du -dimanche, à la sortie du cabaret. - -Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des -indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour -demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous -devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le -cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore. - -Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens -riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni -marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui -faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau -démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous -l’aisselle, gardant toujours cet air de bœuf moribond qui vient de -recevoir un coup terrible sur la nuque. - -Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était -un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire -de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était -morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie. - -Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin! -Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui -lui sortait par les yeux... - -On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis -d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses -amis et du fossoyeur... - -Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé, -sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse... - -Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les -sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il -ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya -son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait. - -Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en -voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de -vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin, -les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il -avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait -connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait, -avant de rencontrer l’Ivrognesse. - -Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la -tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur; -il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les -paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils -entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait -sortir des tombes. - ---Dimoni, c’est toi?... - -Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui -l’interrogeaient pour dissiper leur crainte. - -Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence -de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le -sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais -revenir... - - - - -COUP DOUBLE - - -En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure. -C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros, -qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face -de sa chaumière. - -Des bandits terrorisaient la huerta[D]. Celui qui ne se soumettait pas à -leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et -même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le -temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au -milieu d’une fumée suffocante. - -Gafarro[E], le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les -bandits. Toutes les nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les -roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre -dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête -fracassée. L’assassin demeura inconnu. - -Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta, -où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient -leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A -ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les -autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et -Sigro[F], son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur -public. - -Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas -les mensonges et les vaines fanfaronnades. - -Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne -les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière, -cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père -regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une -blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la -treille au-dessus de la porte, pareille à une jalousie verte, par où -filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de -géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un -treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et -de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là -toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme, -les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la -lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les -matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement -plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour, -avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait. - -Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis -trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang, -pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot, -enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher -quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on -pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos -d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son -fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa Pepeta et -ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le -voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si -calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se -laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on -veut les dépouiller... - -A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla -consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant -pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse, -disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre. - -Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient -ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir -lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes, -face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait -soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets! -Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre! - -Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de -tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants. - -Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard -tira de derrière sa porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont -il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger -lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains -tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une -corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de -chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la -cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein -jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce -de Dieu! - -Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait -attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt. - -Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous -le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé. -Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de -tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les -bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus -simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha -dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur -la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le four. -Maintenant du sang-froid! dit le vieux. - -Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa -Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il -avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux -être seul. - -Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder -par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque -sentier. - -Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la -brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui -allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les -roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il -songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre -défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque -une bête fauve. - -L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On -entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens -hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal -voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des -crapauds, qui sautaient à travers les roseaux. - -Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule -chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait -l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans -doute... Dieu aurait-il touché leur cœur? - -Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le -sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se -dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se -traînant presque sur les genoux. - ---Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient. - -Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une -surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent -ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure. -Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il -pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur -cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil. - -Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de -Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir. - -Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un d’eux se baissa, -glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir -magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre! - -Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui -mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant -l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient -en mettant le feu à sa chaumière. - -Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son -compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux -hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion -était bonne. Du courage, Pepe! Tire!... - -Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva -une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un -éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour -se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait -éclaté. - -Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits -s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa -chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la -détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait -en jupon, une lampe à la main. La lumière rougeâtre de cette lampe, -agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four. - -Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps, -comme unis par un clou invisible et soudés par du sang... - -Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double. - -Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les -cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de -surprise. - -C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil. - -La huerta était sans chef, mais tranquille. - - - - -LE PARASITE DU TRAIN - - -Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans -ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule -fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui. - -Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train -omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A -Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant -seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement -sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi! -J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à -Alcazar de San Juan! - -Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva -dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis -sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la -délicieuse certitude de ne déranger personne. - -Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche. -Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa -vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille -diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable -roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de -sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en -bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille. -Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient, -je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté -par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la -voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des -roues, je finis par m’endormir... - -Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine -figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans -le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de -nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par -le train dans sa marche rapide. En me redressant, je vis l’autre -portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme -était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur -le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient -étrangement dans son visage obscur. - - * * * * * - -La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller, -et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une -certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la -marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes -dont on avait bercé mon enfance? - -Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les -vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce -genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même -une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté -des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur! - -L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je -me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il -perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la -portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains -crispées de cette _planche de salut_, afin de le jeter sur la voie. Tous -les avantages étaient de mon côté. - ---Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi, -monsieur! Je suis un honnête homme. - -Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et -d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai. - -Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la -portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais -retiré le rideau. - -Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable -avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon -de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton -verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et -lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la -reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un -ruminant. - -Il me regardait comme un chien à qui on a sauvé la vie. En même temps -ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches. -Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre -se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de -derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste! -De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi -mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un -petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air -content. - ---Moi aussi j’ai mon billet, monsieur. - -Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire. - ---Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a -servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut -et d’effrayer les voyageurs? - -Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud, -qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la -voie?» - -Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les -effets de la surprise dont je frissonnais encore. - ---Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la -portière. - ---Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans -comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas -d’argent. - -Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau. - -J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une -véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à -toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache -rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la -silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux -télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau -jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un -instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que -vomissait la locomotive. - -Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. -Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler. - -Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le -train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de -se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la -recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu -avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de -place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance -ennemie des pauvres. - ---Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à -périr écrasé? - - * * * * * - -Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! -Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un -village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait -le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le -matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni -de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus -peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand -il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la -semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa -botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il -se suspendait à son cou. - ---Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages -tes enfants ne restent sans père? - -Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne -l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, -lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un -saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de -descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se -heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les -roues. - -Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. -Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des -compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par -inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui -s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait -dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage. - -Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être -précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut. -Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait -rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de -bâton sur la tête et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il -avait cru qu’il allait mourir. - -Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front. - -Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans -raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de -chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas -d’argent et il voulait voir ses enfants! - - * * * * * - -Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui, -alarmé, commença à se relever. - ---Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je -paierai ton billet. - ---Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité -malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur -moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me -voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon -voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie -rencontrée dans le train. - -Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures, et se perdit dans -l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer -tranquillement son voyage. - -Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour -dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai. - -C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les -directions. - ---«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il -n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...» - -Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient -sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs. - -C’était sans doute mon _ami_ d’une heure qui, se voyant surpris et -entouré, s’était réfugié sur le train. - -J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit -d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face -contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la -violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes -jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité. - -Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns -riaient. - ---Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux. - ---Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec -emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du -train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous -ne sommes pas manchots! - -Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce -malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par -la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, -afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une -tranchée. - -Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on -a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement -lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour -le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par -périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, -effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi -et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication -de ce drame... - ---Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami -Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai -souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par -fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé -au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait -poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser -ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros. - - - - -UN FONCTIONNAIRE - - -Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte -unique de la _salle des détenus politiques_, suivait d’un œil vague les -crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son -troisième mois de prison. - -Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées -du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec -une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit -rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la -respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier -d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement -était plus visible encore, à la lumière crue du gaz. - -Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une -perpétuelle lumière devant les yeux, plongé dans une solitude -écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte -avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque -ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour. - -Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là -même avec _Lohengrin_, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies -d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des -pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation -des plumes frisées. - ---Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils -de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais... -sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi! - -Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme -d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la -montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre -incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à -celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par -intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux -cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et suppliante -de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne -cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire -taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa -tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue -de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute -dominée par l’instinct. - -Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages -griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir -toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup -il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même -étage. - ---Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois -tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire -dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec -trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes: -tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et, -après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans -un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est -pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne veux pas -coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin... - -Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et -ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le -médecin. - -Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait; -les pas se rapprochèrent, la porte de la _salle des détenus politiques_ -s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or. - ---Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous -aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la -nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez... -monsieur! - -Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la -porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de -couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se -marquaient les arêtes d’une caisse large et plate. - ---Bonne nuit, monsieur! - -Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait -rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite, -chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine -d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses -épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur -son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets -bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa -bouche un point d’interrogation renversé. - ---Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma -faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne -pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage! - ---Vous êtes un détenu? - ---Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai -pas longtemps de ma présence. - -Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour -demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison. - -Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien -être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine -ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se -condenser en une idée nette et claire. - -De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son _Pater Noster_; aussitôt -le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au -passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui -était aux pieds du nouveau venu. - ---Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail? - -L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en -imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence -long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la -chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui -demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards. - -Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en -dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et -parla: - ---Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a -amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes -une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose -qui pouvait vous arriver en cette maison. - -Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité. - ---Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait -ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable. Et -puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout. - -Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures -romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas -fâché. - ---J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort -récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à -l’audience, l’alguazil m’a dit:--«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes -Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la -presse a publié bien des fois mon nom.--«Nicomedes, par ordre du -président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec -l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du _travail_, et -voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes, -et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce -une manière de traiter les fonctionnaires de la justice? - ---Et il y a longtemps que vous remplissez la charge? - ---Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen -de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés -politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis -aujourd’hui à mon cent deuxième condamné: c’est quelque chose, hein? -Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne -s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en -me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me -disent-ils, enchanté que ce soit toi.» - -Le _fonctionnaire_ s’animait en voyant l’attention bienveillante et -curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec -plus de désinvolture. - ---J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique -moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable... -Voulez-vous les voir? - -Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir. - ---Non! merci mille fois! je vous crois. - -Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges -et luisantes... - ---Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire -oublier le désir d’exhiber ses inventions. - ---Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me -console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est -dur à gagner?... Si j’avais su!... - -Il demeura silencieux, les yeux à terre. - ---Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup -de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient -partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de -rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur -conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le -procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels -principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens -ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte. -Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une -auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout -le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes -pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes -appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est -contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y -a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis -pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de -malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant -le moins de mal possible et qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils -me voient seul. - ---Quoi!... ils reviennent? - ---Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les -derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les -anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et -que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans -l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient, -m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent -partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a -mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les -voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je -demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je -voulais de la lumière, de la compagnie. - ---Et vous êtes toujours seul? - ---Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de -Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois -chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils -me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux autres. -Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé -de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...[G]. - -Et il parlait de la même voix pleurarde et débile... - ---Vous n’avez jamais eu de famille? - ---Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si -longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez -pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans -donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que -j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu -de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité -de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas -que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord -la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur -et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes -toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le -meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans. -Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et -les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au -tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace, -était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne -pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux -bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de -ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le -jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être -suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet, -prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais -mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux! - -La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux -de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité -était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui -s’efforce d’avaler ses larmes. - ---Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se -fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand -j’avais déjà presque oublié le métier. Quelle journée! La moitié de la -ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des -journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent -une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en -beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils -affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens. -Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient -au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais -reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la -maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je -la vis au lit, défigurée, verdâtre,--elle qui était si jolie!--la langue -tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des -allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des -heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain, -elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de -toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par -laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui -elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par -hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce -foyer tranquille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre -angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et -il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux -amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le -malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les -gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun -soin de sa personne depuis la mort de sa sœur. - ---A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je. - ---Papa, je pense à Anita... - -Un jour, il disparut. - ---Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la -lugubre histoire. - ---Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le -sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La -pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à -eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul, -tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre, -ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent -m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils -étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme... -Pourtant, je ne les déteste pas, les malheureux! Je pleure presque, -quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui -m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si -tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur -haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je -serrerais fort!... avec quelle jouissance! - -Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il -tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse, -pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des -éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus -haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant, -l’eût fait grandir soudain. - -Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la -douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas: - -«_Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux..._» - -Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la -chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa -victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention: - ---Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis -ici, sur sa tête! - -A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées, -son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole. - ---Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les -gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de -logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de -mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est -nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi -me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait -rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même -machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un -fonctionnaire qui a... trente ans de services! - - - - -LE MANNEQUIN - - -Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa -femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de -tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant. -Parfois, juché au _paradis_ du Théâtre Royal, il l’avait devinée, -entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient -l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité -qui flattait leur vanité. - -Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait -fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa -souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet -hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son -déshonneur! - -Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous -les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait -devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une -femme jolie, bien élevée, issue d’une famille _qui avait eu des revers_; -les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour; -puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit -d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les -dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans -la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du -mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant -d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin -s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles... -jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune! -Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou -bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage -honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un -poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne -pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors, -pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné. - -Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue -par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse, -voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était -maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait -sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole; -puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants; -on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et -de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois -années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle -encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était -protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son -hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers, -d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une -récompense. - -Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide; -celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la -voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien -choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui -l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il -lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme -qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter, -lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il -était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il -lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle -sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer -qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour -qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait -fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir -son mari. - -Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se -voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il -voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais -lui... non, il n’irait pas la voir. - -Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin -prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le -demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un -joujou. _L’autre_ aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme, -suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon -vieillard parlait avec onction de la touchante conversion _de la dame_; -il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes, -la dominait encore. - -Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La -malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands -cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation -suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de -l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se -laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans -avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours! - -Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de -curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était -vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au -poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses -pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au -parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le -prestige de la richesse. - -Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui -sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre -salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur--il ne -savait--«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine -un monsieur qui se cachait; _l’autre_ peut-être! Étourdi à la vue de ce -monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide. - -Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que -rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée. - -Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en -somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un -scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la -plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour -l’outrager? - ---Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux, -qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie. - -Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce, -monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche -apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants. - -Alors Santurce regarda fixement la femme immobile, qui semblait -l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes. -C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance -avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les -nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique -acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait -à huis clos, pour soulager ses souffrances. - ---Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix. - -Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui -l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui -cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut -la tiède caresse des larmes. - ---Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai -pas... - -Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par -s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les -tendres paroles des temps heureux. - ---Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne -suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas -folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais... - -Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de -gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas -encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise, -semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière -morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de -la jeune femme. - -Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de -là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une -force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la -plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure -austère de ce _personnage_ déjà sur le retour, homme à principes, grand -défenseur de la morale publique. - ---Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je -n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe, -le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup -d’argent; mais je n’aimais que toi... - -Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi, -faible et humble devant tant de mépris!... - -Santurce, qui, si souvent, avait pensé à _lui_ avec des transports de -colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à -la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui -aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les -séparer, formait entre le mari et l’_autre_ un étrange lien de -sympathie... - ---Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un -entêtement puéril. - -Et les yeux du mari semblaient prier le puissant _personnage_, d’excuser -sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait... - ---Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous -et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil! - -Les deux hommes--le mari et le protecteur--finirent par s’asseoir près -du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la -piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la -soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils -se prêtaient plutôt une aide fraternelle. - -Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple, -en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le -mari. - -La nuit, quand la malade reposait endormie par la morphine, les deux -hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse, -sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs -paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour. - -Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais -son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle -prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à -l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près -de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se -reflétait la lueur bleuâtre de l’aube... - - - - -DEVANT LA GUEULE DU FOUR - - -Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers -boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient -les vapeurs ardentes d’un incendie. - -Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils -travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau -paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on -enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient -les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps -et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées. - -Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les -pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où -montait un parfum de vie. Et pendant ce temps, les cinq ouvriers -penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un -paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans -lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou -entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient -inachevées. - -Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le -calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café -ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil, -pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule -en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais -la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en -sueur chassaient vite les curieux. - -Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le -louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale -insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras -perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur -pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des -environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une -tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une bande de camarades, -qui riaient en le voyant faire. - -C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il -gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots, -affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le -panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il -avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses -camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de -brute. - -Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et -ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des -ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical. - -Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet -auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait -avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier. - -Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient -aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand -il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans -ses poches des ordures; il recevait en plein visage des boules de pâte, -et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur -l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que -celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée. - -Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings -de cette brute, dont il était le jouet. - -Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se -présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant -le vin à pleine bouche. - -Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet -oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle -fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi! - -Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la -pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée -du regard. - -Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était -pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi -sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient -le regard louche et goguenard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en -prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa -promise, nom de Dieu!... - -Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures -passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait -résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête. - -La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et -Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que -tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des -chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le -lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier! - -Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à -la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée. - -Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour -ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les -beaux gars comme lui seraient assez gentils pour... - -La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches, -provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la -joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet lui avait lancé un -mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant -au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui -chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux. -Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite -haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une -masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus -comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait. - -Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et -un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de -la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades, -et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu -que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller -jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux -couteau, si connu dans les bouges des environs. - -L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le -contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous -étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge. - -Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les -cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque -en chemise. - -Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les -profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir. - -Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le -frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les -jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était -entre copains! - -Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever -la tête, pour en finir le plus tôt possible. - -Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec -arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue. - -Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la -porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des -signes d’acquiescement. - -Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades -l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se -chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se -tenir coi chez lui et ne pas sortir de tout le jour, pour éviter une -mauvaise rencontre. - -La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de -nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et -dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui -allaient vers la place du marché. - -Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa -maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la -clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans -protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de -ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au -souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le -voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible! - -Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler: - ---Menut! Menut! - -C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut -l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait -de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un -irresponsable. - -Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune -coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent, -remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur -sac sur l’épaule, se rendaient au chantier. - -Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix -saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout -se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme -généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet: - ---As-tu l’outil? - -L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur -couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son -père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de -Tono... - -Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait -trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La -pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû -recourir à de pénibles mensonges. - -Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais -soulevaient sur les trottoirs des nuages de poussière, sous les rayons -obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme -par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux -vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs -charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en -entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver -dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la -liberté de se couper la gorge. - -Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des -excuses; mais Tono l’interrompit brusquement. - ---Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing. - -Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il -voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la -vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi. - ---Arrête, cocher! - -S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à -monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je -paierai», répondit le Menut. - -Il aida même son ennemi à monter, puis il entra derrière lui et releva -les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres. - ---A l’hôpital! - -Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui -recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa -voiture par les rues de la ville. - -Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits -rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait -amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche, -allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain -malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes! - -La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières[H] -flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant -sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les -commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les -persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville -sourit avec malice, en la montrant à des voisins: «C’était bien tôt, -semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.» - -Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout -en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la -peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et -recula soudain en criant au secours. - -Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture; -l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage -livide. - -Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au -coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de -l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée. - - - - -LA BARQUE ABANDONNÉE - - -La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le -rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient -aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite -aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on -faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable -eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs. - -Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement -incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux, -déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par -derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques -noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et -balayer la mer en traînant leurs filets. En dernière ligne, étaient -rangés les _lauds_, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près -desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron -chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et -monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel, -d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta, -souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes -rouges qui gardent Gibraltar. - -Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés, -prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule -restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre -compagnie que celle du douanier, assis à son ombre. - -Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la -coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont. -Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure -dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses -folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait -encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers -de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène. - -Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas -de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres -barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme -d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur -vie. - -Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient -à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement -d’yeux, plein de malice. - -Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui -scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré -et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son -histoire. - - * * * * * - ---Cette felouque--dit-il, en caressant du plat de la main la carène -sèche et blanchie par le sable--c’est le _Socarrao_, le bateau le plus -hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène. -Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le -moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de -ballots. - -Ce nom bizarre et étrange de _Socarrao_ m’étonnait quelque peu: le -pêcheur s’en aperçut. - ---Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur -sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me -cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît, -parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le -seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au -_Socarrao_; son vrai nom, c’est _El Resuelto_[I]; mais sa promptitude à -la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait -surnommer le _Socarrao_, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et -maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre _Socarrao_, il y a un -peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran. - -Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous -étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant: - ---J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais -vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous -n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable! Avoir été sur le -_Socarrao_! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de -régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a -imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du -tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable -de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la -terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les -aime! - -J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et -l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait -pour tous, même pour les _uniformes_, pour ces pauvres diables de -douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux -pesetas par jour! - -Mais le métier empira de jour en jour; le _Socarrao_ ne faisait plus ses -voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le -patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le -grappin dessus. - -Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on -était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que -nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur, -que nous reconnaissons tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre -affaire. C’était la canonnière d’Alicante! - -Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc -tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et -le bon marin, moins que rien! - -Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le -_Socarrao_, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau -nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les -lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions -grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si -ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils -ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité, -nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en -longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune. - -Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune -dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du -vapeur et nous entendons un coup de canon. - -Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers -d’être avertis si bruyamment. - -Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla -qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne -s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà -sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de -l’équipage. - -J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que -diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le -pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête. -Mais le patron du _Socarrao_ est un homme qui vaut son bateau. - ---Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs, -ils ne nous attraperont pas. - -Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à -revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la -proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les -saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous -faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les -cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en -dix minutes. - -Le patron vira de bord. Inutile de chercher à résister en mer à cet -ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et -advienne que pourra! - -On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur -les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus. -Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De -la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout -le village. Le _Socarrao_ arrivait, poursuivi par une canonnière! - - * * * * * - -Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi, -monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres -vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une -fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux -inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un -dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une -demi-heure d’avance. - -Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les -douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la -famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la situation et ne -voulaient pas perdre de pauvres gens. - ---A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important, -c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le _Socarrao_ -saura bien sortir de ce mauvais pas. - -Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah! -monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y -pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les -gamins se faufilaient comme des rats dans la cale. - ---Vite! vite! voilà les gabelous! - -Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où -les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les -rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient -par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable -l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et -s’infiltrait dans toutes les maisons. - -L’alcade intervint paternellement. - ---Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les -douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour -justifier la saisie. - -Notre capitaine approuva: - ---Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote! -Qu’ils se contentent de ça! - -Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord -sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable -d’homme pensait à tout. - ---Le numéro! Effacez le numéro matricule! - -Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de -l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait -et se donnait du cœur en criant joyeusement: - ---Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers! - -Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par -sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement -brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les -autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on -jouait au gouvernement. - -Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de -Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les -voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé -sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à -l’autre bout du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous -le voyez... - -Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture -allait bon train! Le _Socarrao_ changeait de figure comme un âne de -gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il -ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit -l’identité de tout bateau. - -La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la -barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas, -voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main -à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche. - -La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à -terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme -un furieux, les yeux fixés sur le _Socarrao_ et sur les douaniers qui -s’en étaient emparés. - -Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait -encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là, -quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais -tabac. - - * * * * * - ---Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit -personne? - ---Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre _Socarrao_, qui resta -prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut -appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro -matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de -l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir -là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long. - ---Et la cargaison? - ---Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que -la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à -portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les -paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une -livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et -voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les -autres. - -Depuis lors, continua le vieux, le pauvre _Socarrao_ est ici prisonnier. -Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il -paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères, -et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner. - ---Et si quelqu’un offre davantage? - ---Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le -vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur -pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La -mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui -devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement! - - - - -LA CONDAMNÉE - - -Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule. - -Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces -tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son -soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la -tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à -peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne -toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et -presque amalgamé à sa chair... - -Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière -fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant, -attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le -délivrerait de ses maux. - -Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et -bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant -par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne -laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à -la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris -étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles -sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il -avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à -l’apprivoiser. - -On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un -jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le -bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa -surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve, -grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux -tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête -anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il -s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau -et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille. - -Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les -autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au -moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne -respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes -libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le -malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était -deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour, -considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là -enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les -passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et -ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!... -Ils méritaient d’être prisonniers. - -Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de -désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et -maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il -avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières -qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On -l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou? -Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de corps et -d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade. - -Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la -nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait -des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la -lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze -mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des -inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac -sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient. - -Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si -troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre. - -Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier -emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région, -la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient -enthousiastes de ses faits et gestes: _Quel brutal, ce Rafael!_ La plus -belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que -par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient -garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît, -le fusil à la main, dans les élections. Il régnait sans obstacle sur -tout le canton; il intimidait _les autres_, les gens du parti battu; -mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain -bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael. - -Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter -les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à -l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva -à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage. -Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la -prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux -qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la -crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence, -suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort, -qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en -charrette, tant elle tardait! - -Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à -Francisco Esteban, le _Brave_, à tous ces vaillants paladins, dont les -hauts faits chantés dans des _romances_, l’avaient toujours -enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment -suprême. - -Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et -sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant, -et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer -ses gémissements. C’était un _autre_ qui criait en lui, un inconnu qui -avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une -demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de -figues, que, dans la prison, on nommait café. - -De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne -restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau, -songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que -nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à -mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable. - -Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait -partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans -la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les -après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit -pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe! - -Les questions du visiteur étaient des plus inquiétantes. Rafael -était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et -jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire -de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre -le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et -pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient -la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles. - -Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il -était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette -comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais, -quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait -qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible. - -Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre. -Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande -vitesse, par le télégraphe. - -Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née -pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le -voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est -que la _chose_ était imminente. - -On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à -cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils -pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne -dame de Madrid[J], de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite -signature. - -Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir: -avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix -suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver: - ---Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle? - -Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et -ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était -déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie -pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une -forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient -et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une -âcre odeur d’étable. - -Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on -lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon, -cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes. - -«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme -finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!» - -L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait -encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus -heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler -de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte -de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et -dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose. - ---Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent--disait-elle avec calme, -en essayant de sourire. - ---Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que -ce soit devant l’Église. - -En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au -sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle. - -La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette -dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les -splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes -et les prières, épargnait la mort au condamné. - -La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme -si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté. - ---Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va -pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve. - -La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer -lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter. - ---Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison? - ---Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux -d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune -et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans. - -Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle -pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien. - ---Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a -sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te -plains encore? - -La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de -haine. - ---Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais -moi?... - -Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient -sa chair brune et ardente: - ---Alors, la condamnée, c’est moi! - - - - -UN HOMME A LA MER - - -A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja, -avec une cargaison de sel pour Gibraltar. - -La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait -autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins -longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine. - -La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison. -La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile -latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample -voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes. - -L’équipage--cinq hommes et un jeune garçon--soupa, après la manœuvre de -sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron au mousse, avec -la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur -morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite -par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque, -allèrent reposer sur le dur matelas. - -A la barre resta le père Chispas[K], vieux requin édenté, qui accueillit -avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron. -Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur -le _San Rafael_ son premier voyage, et lui gardait une vive -reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de -l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite! - -Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de -vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper -de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie. - -Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage, -dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et -priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les -barques, il déchargeait les paniers de poisson, ou allait en parasite -dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec -l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce -au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son -père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il -portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après -cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le -meilleur de tous! - -Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour -scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas -l’écoutait avec un sourire ironique. - ---Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu -verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te -poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant -nous. - -Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de -la plage. - ---Prends garde! mon garçon! Prends garde! - -Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la -surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes -se reflétaient comme des serpentins de lumière. - -La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec -solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de -Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux -côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait -dans les ténèbres... - -Pas de vie plus belle, songeait Juanillo! - ---Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup. - ---Viens la chercher. - -Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un -moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du -mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement. -Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile, -qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute -vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le -projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui -s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses, -peut-être la voix du vieux timonier, criant:--«Un homme à la mer!» - -Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la -soudaineté de la chute. Avant de se rendre un compte exact des choses, -il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent -froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très -sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont! - -Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin. -Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs, -du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de -vigoureuses brasses, sans savoir où il allait. - -Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois -qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le -tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et -balayait les algues. - ---Du calme, Juanillo, du calme! - -Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir -le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un -plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore -dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul; -mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une -voile, c’était une mort stupide! - ---Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron! - -Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui -fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient -insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou, -forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la -surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et -devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés, -comme pour l’engloutir. - -Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il -tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps -sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil, -sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui, -dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes -algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses, -leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair, -frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent... -Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres, -accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre -infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces... -Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant -effleuré par des dents aiguës. - -Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les -vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas! -Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement. -L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le -cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans -l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir. -Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant -brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans -le même cercle... - -Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume -saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase; -mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées -surgirent; il reparut à la surface... - -Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine, -appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient -rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il -avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin... - -Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à -lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre -vieille. _Notre père qui êtes aux cieux..._ Il priait mentalement, mais -tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit -d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles, -bandits! ils m’abandonnent!» - -Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit -dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il -reparut encore à la surface. - -Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel, -pareilles à des gouttes d’encre. - -Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit, -entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il -s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les -squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau -s’enveloppait de brouillard épais et il répétait: - ---Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné! - - - - -LA RAGE - - -De tous les points de la _huerta_ les habitants accouraient à la -chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec -un mélange d’émotion et de crainte. - -«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa -femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés, -rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction -mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son -fils.--Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de -cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs -taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui -l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre -et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?» - -Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa -mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol -de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les -yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père, -ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui -ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par -l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans -la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes -qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette -terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il -n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude -gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui -faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne -manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour -d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des -étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc -de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour -chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal. - -Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode -latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail, -mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de -soumission. - -Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans -bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il -chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la -pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui -rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur -sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout -d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce -laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il -avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait -épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans -la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de -terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur, -la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre -Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol -fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas», -plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la -charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au -parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à -la porte de la chaumière! - - * * * * * - -Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi -que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait -mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui -silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le -jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses -crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour, -l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue -du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle -trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes. - -Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman, -tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il -avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance, -quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des -chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le -lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la -plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à -répliquer. - -Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant -de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours -de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles -souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis, -quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa -fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé: - -«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les -épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux -finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient -là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau -et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant -entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme -disait en riant le père de la fiancée. - -Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident. -Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La -huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la -chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour -avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient -contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel -la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah! -si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de -cet infortuné... - - * * * * * - -Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la -cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait -une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière. -Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il -avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il -grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre. -Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de -la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de -maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la -vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que -pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en -savaient plus que lui. - -Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà -remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une -légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille. -Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage -très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non -sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si -tardivement. - -Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence, -mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë, -arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et -poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa -bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme -d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de -douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis -que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte -vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute -lutte, le contraignait à l’immobilité. - -«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère. - -Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui -paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme -si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie -de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de -sinistres lueurs. - -Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des -environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et -maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était -lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son -traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le -gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas -d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de -l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en -savaient bien plus long. - -Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les -morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une -voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la -vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair -malade. - -Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la -salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le -malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer -sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne -sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande, -s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta -le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes. - -La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de -larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la -première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace, -sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux -autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux -pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de -son état. - -Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait -mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour -couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu -miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!... - - * * * * * - -Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient -mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui -étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans -les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste -plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers -tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas -aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux. - -Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver, -haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet -aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette -pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation -ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour. - -«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour -annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la -laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une -course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un -frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs -portes, se hérissaient de fusils. - -Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes -hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés, -harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique, -les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en -joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient -volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la -main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir, -des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure. -Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des -chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements. - -Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient. - -A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui -vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la -plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite -tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette -obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes, -assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les -cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses -muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient. - -La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce -n’était plus _son enfant_ avec ses yeux exorbités, sa face livide, -noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait -parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il -appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête -contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son -fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante -s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la -reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le -craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin -d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair -de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang. - -«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère. - -Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait -le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa -gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches -que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père, -mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit, -quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le -monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles. - -Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme: -elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré, -ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux -vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de -l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A -quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort -était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les -jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre -Pascualet. - - * * * * * - -Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants -pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la -porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus -grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des -canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se -rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette -bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où -l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé -en deux par la pioche!... - -Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de -lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait -s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la -pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un -coin de la cuisine. - -Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade -sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se -mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour -immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au -père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se -débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire -un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les -chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette -besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances -inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite! - -... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret, -dont la mort était inévitable? - -Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris -stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la -rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines -groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait... - -Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la -première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur -gémissant. - -La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui -marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les -étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements, -des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale, -avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au -milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures. -Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de -là-haut?... - -De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à -travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les -tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son -âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à -promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il -gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer -anticipé, avec, pour dénouement, la mort. - -Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour -chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter. - -Pourquoi pas? - ---Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus! - -Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil -à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de -se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture. - -Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le -hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du -misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la -pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage, -qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions -désespérées. - -Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls, -lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse, -accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder. - -Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très -lointains,--voilà vingt-deux ans!--quand elle avait mis au monde son -fils unique, sur ce même lit. - -Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le -virent noir, affreusement noir, sans une étoile: - -«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!» - -Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt -qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent... - - - - -LA FILLE DE LA SORCIÈRE - - -Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque -tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière -avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des -voisines. - -Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres -avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur -leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à -Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient -d’ardentes œillades. - -Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire. - -C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la -mort de son mari. Trois mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle -n’avait plus peur de Teulaí[M], le frère cadet de son mari; un petit -homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache, -aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné -ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à -la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui -voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits. - -Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir -l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle -semblait une reine. - -Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle -était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau -pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une -teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou -superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de -sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui -accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements -noirs. - -Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet, -son infortuné mari. - -En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une -pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait -fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques! - -Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin. -Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir -chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien, -peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son -frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde, -jolie sans doute, mais, qui--suivant les affirmations faites au cabaret -par des témoins oculaires, gens des plus respectables--préparait des -breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des -petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se -frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler -par la cheminée... - -Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et -c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses -caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la -mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher. - -Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson -malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères -les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une -puissance infernale. - -La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la -place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de -pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle -personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet -avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle -femme du canton. - -Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air -scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par -l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il -oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point -se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et -par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements. -Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force -caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le -spectacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en -chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre -dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne! -Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de -Pepet. - -On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de -plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui -fond... - -Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des -philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était, -selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui, -de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire, -pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de -souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut -lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au -dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion. - -Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages -malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être -maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs -semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les -regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière, -avec son bébé. - -Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui -tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de -Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière -de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il -devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les -_affaires_ l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province. -Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses -emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait -avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les -petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine... - -Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se -portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux -impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les -plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons -blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que -l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans -d’épaisses toisons d’or. - -Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus -jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs -corbeilles et leurs cabas de sparte. - -La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé -sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance -à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la -douleur d’entendre leurs médisances. - -Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y -avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de -la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à -l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route -poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs -paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le -clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées, -luisant aux derniers reflets du soleil. - -Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine, -en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait -nuit close, avant son arrivée au logis. - -Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et -desséchée, enseigne d’une auberge. Au-dessous, tournant le dos au -village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa -ceinture. - -Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il -tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel -saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle -poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle -rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle -tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme, -posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les -yeux. - ---_Bonsoir, Marieta._ - -C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout -d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était -Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux -plus inquiétants que ses paroles. - -Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte, -sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne -point laisser tomber son enfant. - -Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer. -N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il -l’accompagnerait au village, et chemin faisant, ils parleraient de -certaines affaires. - ---_Avance! avance!_ disait le petit homme. - -Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier -contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait -traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile, -pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges -révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était -capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par -cette méchante bête. - -A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en -chantonnant, le devant de sa porte. - ---Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí. - -La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta -était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi -sur-le-champ. - -Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter -un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la -chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils -reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine -affaire. - -Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser; -mais son beau-frère la tira brusquement: - ---«Avance! avance!» - -Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme -venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans -son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant, -s’empressait de rentrer chez elle. - -On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche, -les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la -nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient -des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les -premières étoiles. - -Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta, -avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait -s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta -tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas -voir son beau-frère. - -Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho -prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du -crépuscule. - -Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls. - -Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce -qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur, -elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas -impunément le frère d’un homme comme lui. - -Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui -s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait -conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de -bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière -en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si -froidement! - -Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir -Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son -âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est -qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le -courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si -passionné. - -Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui -tournait à la grimace: - ---«Tais-toi, fille de la Sorcière!» - -Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait; -elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues -malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait -capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le -piège, comme son nigaud de frère! - -Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il -saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir -de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs -et ardents, qui brillaient à travers ses larmes. - ---Sorcière... empoisonneuse! - -Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme -robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et, -reculant, chercha _quelque chose_ dans sa ceinture. - -Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris, -les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare -voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien -hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les -champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit. - -Se voyant seule, convaincue qu’elle allait mourir, toute sa fierté -s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite -et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter. - ---Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir, -qu’elle enroula autour de sa tête. - -Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit -encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre, -des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas -la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières -qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec -le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira -les deux coups sans arrêt. - -Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme -mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les -convulsions de l’agonie... - -Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se -réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y -chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme -épouvantée, il faillit pleurer: - ---Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant. - -Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était -sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose! - - - - -UNE TROUVAILLE - - ---Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis -pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir -mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux, -je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous -les verrous pour avoir bien agi. - -La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta: - ---De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus... -Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang. - -Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie -pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette -pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui. - ---Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses -crimes et de son audace. - -Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait -sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné -par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres -fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur -son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les -protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait -à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu. - -A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona[N], -une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des -bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à -ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute -sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir, -craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour -l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment -de curiosité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et -il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un -bambin qui accompagnait la Peluchona. - ---C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui -ne me connaît plus. - -Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et -lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la -colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de -friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant. - -Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il -avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de -Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de -vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant -les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de -l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin -ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la -natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les -montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche -lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un ruban -interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée -nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises -abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour -étendre sa natte. - ---Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en -route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention -à cela? - -Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de -plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans -l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent -et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des -terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand -Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de -chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra! -Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de -verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le -couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur -lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement. -Il n’était point capable d’un tel travail: fracturer des portes n’était -point son affaire. - -La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu: -il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre -alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau -que lui offrait son compagnon. - -Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une -maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa -victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte -de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à -«travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força -les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des -gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une -montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra -chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il -se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants, -allait et venait. - ---Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque -chose pour la laine. - -Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa -en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec -l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et -le chargea sur ses épaules. - -Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure -où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena -trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet, -et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre -par un agent de police. - -En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la -part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de -billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi -pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait -davantage. - -Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se -courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau! - -Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les -matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui -les yeux fermés, la figure congestionnée, soulevait sa poitrine -oppressée en sentant les caresses de l’air libre. - -Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du -môme?... Mais le chenapan rit comme un démon: - ---Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût. - -Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant -dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son -Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que, -malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en -larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres; -même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie. - -L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le -voleur qui le caressait comme une nourrice: - ---Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle. - -Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la -mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne -serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait -les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles, et -cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était -malade. - -Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant -d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le -retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il -affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se -tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne -s’était senti aussi audacieux. - -Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues -qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le -petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure -forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les -tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent -une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le -cadavre de sa victime, longtemps après le crime. - -Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse. - ---Adieu, mon mignon! - -Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle -de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un -colosse, le père du petit, tandis qu’une femme toute tremblante, criait -d’une voix aiguë: - ---Au voleur! au secours! - -Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un -passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope, -accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il -roula en bas de l’escalier. - -Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites -en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent -libéralement les habitants furieux. - ---Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années -de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble -de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour -un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai -plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile! - - - - -UN GENTILHOMME - - -A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard -des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa -canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses -épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia -fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe -discret, du gentleman qui vient de dîner. - -La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement -gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à -Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son -opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas -sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point -l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble seigneur! Il avait jeté son -argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse! -C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes -polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens, -qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui -souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand -d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le _Romancero_. - -Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis -d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité! - -Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda» -comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques -fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des -paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais -les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des -yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses -maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie, -l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre, -de sa moustache noire et roide et de son regard grave. - -Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda, avec une compassion -discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer: -pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui -s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque -chose pour le sauver. - -Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau -temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le -remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du -monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles -personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par -l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons -conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était -bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son -riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de -vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu -à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup -avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille, -ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du -Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans -compter les riches héritages de nombreuses tantes, célibataires et -dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse -dans leurs antiques manoirs. - -Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années -cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours -retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique -d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de -quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible, -une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point -d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine. - -Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de -certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables, -comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution -extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient -que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient -dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer -au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le -menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le -courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’engagerait dans -la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses -aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait -à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de -la Patagonie. - -Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à -mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage -qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine, -il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse, -ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour. - -Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui -échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait -à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant, -pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le -même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi -riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une -satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie -naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe. - -Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait -de ce songe délicieux, qui allait être le dernier, et se prolongeait -par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour -lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée -par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un -restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se -rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît. - -Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties -d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur -immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés -dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les -cercles distingués. - -A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait -s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre, -l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des -sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis; -quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées -presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence -seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même -temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui -réservait? - -Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda -eut un sourire de défi amical. - ---Une partie? - ---Comme vous voudrez, cher Velasquez. - ---Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de -vous gagner. - -La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui -ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans -atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le -comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui -promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et -parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis -il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa -présence. - ---Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas -votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les -mauvaises cartes. Quelle sottise! - -Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu. - -Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se -fixèrent sur le vicomte, puis il se leva: - ---J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer. - -Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or. - ---Ça, c’est à vous! - ---Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous -expliquer... - ---Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris! - -Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour -l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole -offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi. - -Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le -frisson: - ---Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient -pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude. - -Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux -jours les plus brillants de son opulence. - - * * * * * - -Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de -Sagreda s’avança sur le boulevard. On sortait des théâtres: les -automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une -rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le -grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la -hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre -compte du lieu où il se trouvait. - -Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un -gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il -n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de -se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la -société. Mais être un objet de pitié!... - -Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient -percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la -charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité -était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle, -qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe, -il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec -solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après -sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de -guerre. - -Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de -province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés -et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et -tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom -glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses -amis!... - -Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui -l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle! -C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais -existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant, -était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours -plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble, -il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il -s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui: - ---Mille fois merci! mile fois merci! - -A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un -hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui -offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons -trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée, gisant sur -le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses -yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa -compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été -pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait -faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité! - - - - -LE DERNIER LION DE VALENCE - - -L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la -chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la -parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de -maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà -connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en -brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant -de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait -perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils -avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces -messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec -leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de -tanneur, car il travaillait tous les jours dans sa masure, voisine de -l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement -par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier -familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de -grèves, ni les querelles à propos des salaires. - -Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave -obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et -avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans -l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de -l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des -bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui -trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils -avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient -dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses -membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui -permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait. - -Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les -plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs -préparatifs. - -Avec l’autorité que lui conférait son âge, Maître Vicente imposa ses -idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs -traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle, -devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer, -tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait -caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ -siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la -poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies -par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au -fameux lion des tanneurs. - -Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion -aussi?--Oui, le lion!--Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se -déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les -relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait -du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint -Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils -craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses -soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait -de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient -joué le rôle du lion. Il se sentait capable de se battre avec quiconque -lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille. - -Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et -des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient -débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église, -emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance -de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes -incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable -le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits -garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à -la nouvelle de ce sacrilège. - -Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens -erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands -coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée? -Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs -entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route -pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les -jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des -mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville -suivit leur exemple. - -Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe -rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant -la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que -celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte -du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de -flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques -affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées, -ébréchées, corselets rouillés... - -Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui -se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les -Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce -fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat -dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi; -mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer. -Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces -maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant -sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec -celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande -cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de Maître Vicente: voilà -pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle -de l’aimable fauve dans les processions de Valence. - -Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes -par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette -canaille. - -Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée. -Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement -l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien! -l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les -changements de température... Il retourna au désert. - -Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir -de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans -toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation; -derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de -Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le -portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois -entre les mains. - -Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire, -Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des -autres métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse. -Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle -de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands -tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont -tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle -du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les -toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins -authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée -«Miguelete». - -La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et -les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion, -suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles -laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»--«Grand-père, -vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente -songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il -essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine -ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce. - -Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons -ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files -d’ombrelles multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages... -Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont -les parfums faisaient se dilater les poumons. - -Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse, -leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut -les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et -des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite, -différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins, -trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches -monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque. -Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de -métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années, -si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons. - -_Plan! rataplan!_ voici les tambours des tanneurs, instruments d’une -sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à -marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages, -comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de -la _Fraternité_, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean -d’Aragon, duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani... -_Plan! rataplan!_... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec -des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un -sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes -tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour -de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse -d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des -tambours. - -Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la -révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant -l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal -courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public. - -Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les -mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à -leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes. - -Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la -nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa -crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment -avec l’ostensoir, les jolies filles qui riaient du mufle grotesque. - -Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans -cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en -vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête. -Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux -portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer. - -Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires -s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence, -appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la -moindre envie désormais de faire la révérence au public. - -Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur. - ---Eh bien, comment ça va? Maître Vicente? - -Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné. -Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de -suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours! -La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une -poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à -marquer le pas, en agitant son ostensoir. - -Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra -dans la cathédrale, la nuit tombait. - -_Plan! rataplan!_ La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière -les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de -myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était -couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de -papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les -tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants, -ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le -lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,--oh! le -fanfaron!--pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui -traînaient des ribambelles d’enfants... - -Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de -laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter -son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre, -creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler. - -Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais -c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire! -il voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain, -parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite! -Qui donc osait résister à un lion furieux?... - -Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel -un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai _mantecado_[O] -valencien, savoureux, parfumé comme le miel! - -Un _mantecado_ à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il -n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il -rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements. - -Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine. -Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant -qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En -quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse -dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul. - -Ainsi mourut le dernier lion de Valence! - - - - -LE BANQUET DU BANDIT[P] - - -Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut -inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid, -tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait -la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin -pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la -marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs. - -Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en -culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait -partout et semblait adhérer à son corps. - -C’était le fameux Quico Bolson, un bandit comptant trente années -d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque -superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les -faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait -tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la -montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier -errant de la Sierra. - -Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il -aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en -souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins -de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de -monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses -infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir. - -Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les -paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se -montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui -répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du -sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui -qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes les -façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à -face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il -était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé -peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les -routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui, -l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des -villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la -grand’messe, des alcades et des propriétaires influents. - -On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il -faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine -pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du -district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour -l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel, -débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne -l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque -nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait -chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main. - -Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les -attentions pendant le dîner: «Allons, Bolson, ce morceau de poulet! -Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait -cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se -rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire -cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes. - -En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le -faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en -honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de -ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et -tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la -toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à -l’incurie. - -Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du -dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid -toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées -par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le -contraindre à cette démarche. - -Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le -politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils -froncés. - ---Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet -insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien, -mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la -gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque? - -Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps -pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner -la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de -Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un -castillan inintelligible. - ---Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours. - -Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête -qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était -moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et -à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables -condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une -centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir. -Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui -impunément. - ---Cet avocat est un ignorant, repartit le député. Crois-tu qu’il y ait -rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras -bientôt hors de souci. - -Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles -paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais -un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh -bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José -était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les -hommes étaient égaux... - -Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même -temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration -sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à -ses pas, un vrai satellite. - -Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite: - ---Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à -tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien -reçu la dernière fois. - -Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois -campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur -Quico, et quelques gamins qui touchaient son fusil chargé comme si -c’était un objet sacré. - -La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les -canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs -passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs. - -Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais -maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence. - -Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical. - -A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher -tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de -gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait, -dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José. -Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui -suivirent lentement la diligence comme les précédents. - -Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il -en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour -gagner la Sierra». - ---Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées. - -Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens. - ---Allons, fouette, cocher!... fouette! - -La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes -surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête. -Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui -demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se -rejetaient en criant au fond de la diligence. - ---Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant. - -Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il -était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de -son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre -impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le -pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre -mal compris. - -Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers -voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu -des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence. - -Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades -qui avait assisté à la fête... - ---Don José! Où est don José? - -Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné -que le député était parti pour Valence à bride abattue. - -Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois -d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et -cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation -retentit dont l’écho sembla ébranler le sol. - -On venait de fusiller Bolson. - -Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à -demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante. - -Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce -ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe? - -Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule. - ---Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins! - -«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour -regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer -le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire: -«Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...» - - - - -PERDU EN MER - - -A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière. - ---Antonio! Antonio!... - -Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il -était temps de partir pour la mer. - -Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait -encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans -le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel -été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes -interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois -cents arrobas[Q]; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; les -bons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une -barque pour pêcher à leur compte. - -Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les -nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication -des barques était venue la disette de poisson. - -Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants -petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons -avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser -un seul sur sa barque. - -Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils -devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai -juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement -de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante -douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette -barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs -économies. - -Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans, -qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme. - ---Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de -son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier aux provisions... -Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel -chien de métier! - ---Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira. -Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de -trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins -soixante douros. - -Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un -solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude -dans les mêmes eaux que l’an passé. - -Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du -bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur -l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette de -_roveles_, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les -attirer. - -Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage -jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque, -et préparait les voiles. - -La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires -silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues -tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient -le silence, et les voiles se déployaient dans l’obscurité, comme -d’énormes draps de lit. - -Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées -de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison. -Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des -fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux -clapotantes. - -C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces -gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de -l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain! - ---Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant! - -Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine -monta lentement, frémissante et courbée sous le vent. - -La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis -les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du -goulet, dans la mer libre. - -En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous -côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui -s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues. - -Le compagnon regardait l’horizon. - ---Antonio, le vent change. - ---Je le vois! - ---Nous aurons grosse mer. - ---Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la -mer. - -Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte, -continua à s’avancer vers le large. - -Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à -cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient -bouillir, comme si elles reflétaient un incendie. - -Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le -gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage -pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans -l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un -poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du -menu fretin... rien en somme! - -Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt -couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène -rouge. Il faisait chaud et Antonio se glissait par l’écoutille, pour -boire au baril d’eau, dans l’étroite cale. - -A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du -côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des -ailerons de poissons blancs. - ---Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran? -Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin? - -Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se -diriger vers la terre. - ---Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le -panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir. - -Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui -fut écrasé à coups de poing sur le bordage. - -Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les -vagues, aux ondulations longues et profondes. - ---Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un -thon! - -Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et -se penchèrent sur le flanc de la barque. - -Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur -d’eau son dos sombre de velours; le solitaire peut-être, dont les -pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère -contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque; -puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement. - -Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un -hameçon gros comme le doigt. - -Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force -colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la -faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des -matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais -soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course. - -La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et -défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface; -mais rompu, malgré sa grosseur. - -Le compagnon hocha tristement la tête. - ---Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est -une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond. - ---Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette -pièce-là? Ce n’est pas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A -lui! - -Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre -avait eu lieu. - -Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieurs -_roveles_, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en -donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès -qu’elle serait à sa portée!... - -La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée -derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien -accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il -faisait danser follement sur les vagues. - -L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et -de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de -géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie -par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié -du pont. - -Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre, -fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement, -la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt -le thon apparut près du bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes -flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement, -comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à -plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau -visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un -remous de pourpre. - -Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle! - -Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y -cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité. - ---J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite -bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à -émerger. - ---Et le petit? - -Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme -s’il craignait la réponse. - -Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille, -espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux -genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha -à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le -baril d’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont -comme un fou. - ---Le petit! le petit!... Mon Antoñico! - -Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes -tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute -au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa -pensée, garda le silence. - -Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet -noir flottait sur les eaux. - ---Le voilà! - -Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son -compagnon carguait la voile. - -Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand -il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque. - -Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque -debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait -que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait -de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache -sanglante. - -Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête -lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce -là une façon de gagner son pain? - -Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le -corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les -sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant -entre deux eaux. - -Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le -repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant -rebelle. - ---Que faisons-nous, Antonio? - -Celui-ci ne répondit pas. - ---Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses -courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous -mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt -ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère! - -Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon, -qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang... - -Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait -mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe, et, -l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées. - -Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio, -qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des -larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur -la tombe de son fils... - -La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se -sentait allégée. - -Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le -soleil couchant. - -La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis. - ---Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux. - -Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au -foyer, sont les esclaves de la famille. - -Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse. -La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les -sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait -sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme -les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits -chapeaux de paille, les vêtements clairs et voyants de la colonie -estivale. - -Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière -leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues -aux brillantes couleurs. - -Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux -lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque -remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme -grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait -tourbillonner les jupes. - -La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près -le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des -regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau -pour toucher l’énorme queue. - -Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui, -la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis. - ---Et le petit? Où est le petit? - -Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre -ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien -entendre, ne plus rien voir... - ---Mais où est Antoñico? - -Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer, -saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua -rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un -hurlement terrible: - ---Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la -mer. - ---Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine, -comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est -mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours, -moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y -faire? - -Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise -nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux, -et se déchirait le visage. - ---Mon fils! mon Antoñico! - -Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles -connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles -crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la -conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière. - -Des pêcheurs offrirent un verre de vin à Antonio, qui ne cessait de -pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de -la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la -superbe pièce. - -Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré -de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient -vers sa chaumière: - ---Antoñico! mon petit! - -Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes, -les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait -pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard -sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme -sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux, -caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer. - - - - -LE CRAPAUD - - -Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs -voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les -hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou -tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions -le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à -contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles -en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos. - -Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma -treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions -ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de -terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta, -fille de la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son -surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec -laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses -volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village -que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien -pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui, -par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle -elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes -gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur -capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et -prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et, -pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des -minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui, -de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village, -les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta. - -Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la -Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son -visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient -en émoi toute sa chaumière, faisant se lamenter sa mère désespérée et -accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette -maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les -plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta, -lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite -église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui -avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur! - -C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle -avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le -ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve -voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle -avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient -à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient -gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief -de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus -expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient -remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la -petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît -remonter l’animal, et lorsque, plus tranquille, il goûtait la joie de -la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le -faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le -ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud, -ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et -saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers -sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des -chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des -frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si -elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas -montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel -de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique -animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et -le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive, -n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang. - -Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les -pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la -ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de -côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la -meilleure soupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du -bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en -rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les -bols de chocolat défilaient l’un après l’autre. - -Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait -plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air -impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce -qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie -secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les -flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son -orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés -sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que, -partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa -fille. - -Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant -sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et -celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements; -mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta -presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner -le plaisir de voir la petite de cette façon-là, elle qui était si -timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour -faire rougir! - -Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants -de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses -compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et -Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait -tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il -s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après -l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir -remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le -curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux -choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures. - -Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les -hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges -pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre -Visanteta en fût délivrée au plus vite. - -Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient, -les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque: -«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération. -Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de -se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un -peu parce qu’il était à elle. - -Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le -chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la -Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin -haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait -nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva, -avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait -mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en -train de lui dévorer les entrailles... - -Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout -le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous -frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la -porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements -déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes -curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par -des clameurs suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre -fille!...» - -L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères. -La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures, -les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au -plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer! - -Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je -l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une -brusquerie de mauvaise humeur. - ---Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va... - -Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le -mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la -Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine. -Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des -injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne! -A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle -allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se -débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et -griffer le médecin. A ses cris de vengeance, s’unissait le faible -bêlement de Visanteta protestant entre les «_aïe! aïe!_» que lui -arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant -homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!» - -Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des -linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère -ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes. -Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de -curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge! -Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de -Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente, -qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements -sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois. - -Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât -point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?... -Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge! -mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta, -qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle -ne se rappelait pas bien!... Et elle insistait sur ce défaut de -mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à -objecter. - -La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la -nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes, -voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas! -don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes; -elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants. -«Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un -jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs -filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa -vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca. -Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à -sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce -qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don -Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si -bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer -qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait. - -Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les -menaces et répondit avec brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet -délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec -résignation: «Allons voir cet animal!» - -Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les -trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait -intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio -lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers -jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur -légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile -de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui -conter rudement ce qui était arrivé. - -Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse -s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait -rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture, -comme s’il cherchait son terrible couteau. - -Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune -fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait -pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable, -c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec -laquelle elle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse? - -Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca -continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il -nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne -prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus -de solennité: - ---Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous -que... je... vous... dise... une... chose? - -Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de -lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui. - ---Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous -étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenant -_je... l’aime... encore... davantage_... - -Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous -contentâmes de lui tendre la main. - - - - -LE MUR - - -Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les -fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les -rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils -s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal, -et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un -nouveau malheur. - -L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux -familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des -deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses. - -Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait -Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui, -des bords du fleuve, semblait contempler la grande ville par les -fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec -une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui -divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été -grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues -différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs -basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait -étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père -Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus -d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger -une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux -familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des -imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en -pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux -d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à -l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un -Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once -de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance -s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à -peine sortis du ventre de leur mère, les marmots des deux maisons -tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins. - -Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve -avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans -l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80 -ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée -de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de -défendre l’honneur de la famille. - -Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux -autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la -grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les -surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes -dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de -gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance -qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un -obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se -chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à -face. - -A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils en vinrent à trouver trop -bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des -autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de -sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux -maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était -intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil -de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs -voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de -mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans -cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le -mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même -les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de -ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets -résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui -paraissait pétri des os et du sang des victimes... - - * * * * * - -Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du -père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; la -femme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des -fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le -pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer -déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la -catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue, -épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves, -ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de -fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue. - ---Mon grand-père! Mon pauvre grand-père--criait la petite-fille du père -Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur. - -Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils -avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient -rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient -échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient -lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les -applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à -la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils -laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau -dans la fournaise. - ---Non! non!--criaient les gens. - -Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce -qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là, -eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne -s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en -hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les -voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu -d’une pluie d’étincelles. - -Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés -sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans -sa chute, lui avait cassé une jambe. - ---Vite, une chaise! - -La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil -de sparte, pour y asseoir le blessé. - -Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait, -dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se -sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes -et rugueuses. - ---Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était -traîné jusqu’à lui. - -Et avant que le blessé pût l’éviter, le paralytique chercha, de sa -bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les -baignant de larmes. - - * * * * * - -Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en -construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent -point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant, -ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur -maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups... - - - - -PRINTEMPS TRISTE - - -Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé -par une incessante production. - -C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de -terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils -tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés -sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait -comme un vrai journalier. - -On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour -égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants -trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept -ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses -épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petite toux -sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les -paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait: -elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait -déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des -fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait -courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du -canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante, -absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait -des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin, -saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les -roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes. - -Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de -terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive, -qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un -vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la -Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé. -Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire -disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout -en maugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule -pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se -décider à le vendre. - -Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son -sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin, -pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis -d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs -de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes -choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la -sottise des citadins. - -Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper -les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de -fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda. -A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle -entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal -avertissement, une motte de terre sur les épaules. - -Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer -la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il -fallait travailler ferme: le propriétaire n’entendait pas raison à la -Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la -petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa -livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois -même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche, -il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il -n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour -s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux -Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la -paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort -sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du -cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des -coups de bâton à l’occasion... - -La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler -beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel -il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille -jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses -mains calleuses. - -Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient -connue toute petite, les fleurs qui dans son âme innocente éveillaient -une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de -son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en -voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance, -depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se -replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace, -elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums. - -Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie -des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone -du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles, -bruissait comme un ruisseau d’églogue. - -Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda -allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise -en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans -doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre. - -Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les -demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées -maintes fois dans des images. Les camélias couleur de chair faisaient -penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues... -Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se -révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des -boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de -bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux -sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches, -comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui -des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage -leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire -à la jeune fille en clignant de l’œil: - ---Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu! -un peu d’eau... - -Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais -des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au -canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la -douche, la saluaient avec reconnaissance. - -Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût -préféré les laisser sécher sur place; mais il fallait gagner de -l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid. - -Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?... -Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des -contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des -milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs. -Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu -tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance. - -Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec -lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont, -toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque -devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux -souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous -deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter -l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain -en élégante princesse. - -L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le -front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la -porte du jardin; comme dans les légendes, une belle dame l’appelait: -«Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques -robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure -de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune -Monsieur.» - -Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait -l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le -vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude: - ---Allons vite! c’est l’heure. - -Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour -toute plainte, se couvrait de fleurs. - -Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces -des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur -comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre, -et sa toux s’aggravait. - -La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les -fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse. - -Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se -font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les -animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les -médecins ni les drogues, et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal. - -Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la -regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit -tout... Elle tomberait à la chute des feuilles. - -Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se -résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans -aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du -printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses -couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se -dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes -de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes. - -A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches -se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si -leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que -les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête -était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet -d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances -folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui -cherche la guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda -aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la -protégeaient, croyait-elle, de leur ombre. - -Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne -la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait -surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents -d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus -maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait -les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour -de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme -s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent -d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums, -un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles. - - * * * * * - -Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles -tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme -toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon. - -Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un -soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler -beaucoup, pour qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz -et payer son loyer! - -Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui -restât au vieillard, c’était cette terre perfide,--ce vampire qui -«suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de -lui,--toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point -senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner -la pauvre Borda dans son dernier voyage. - -Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en -remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible -à la beauté perfide qui l’entourait;--car il savait qu’elle était le -prix de sa servitude,--animé uniquement par le désir de bien vendre les -charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence -que s’il eût fauché de l’herbe! - - - - -A LA PORTE DU CIEL[R] - - -Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait -avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les -gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la -régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins -marinés. - -Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler -dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer -quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait -là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit. - -Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il -cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils -l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses -qu’on se fait entre gens distingués. - -A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux -n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel -répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait -Beseroles:[S] il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains, -qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots, -lettre par lettre. - -Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles -où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son -comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les -récits, faisaient souvent ouvrir les robinets. - -Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à -les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines. -Alors il se hâta de dire: - ---Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une -fois, un moine roula saint Pierre. - -Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit. - - * * * * * - -Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois», -le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté -et son air bon enfant. - -Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu, -lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains -croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la -chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un -frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze -ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat. -Quand ma bisaïeule lui demandait: - ---Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de -terre ou des saucisses de conserve? - -Il répondait d’une voix qui ronflait: - ---Tout mêlé... Tout mêlé! - -Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il -semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui -tous avaient son teint coloré, sa face de pleine lune et son cou de -taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse. - -Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on -mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui -venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui -était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement -qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,--qu’on excuse -la comparaison. - -Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il -n’en doutait pas, la place d’un moine était là. - -Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme -celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade, -quand elle préside la fête des vieilles demoiselles. - ---Toc, toc, toc! - ---Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard. - ---Ouvrez, seigneur saint Pierre. - ---Qui es-tu? - ---Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois. - -Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il -gronda de colère et ses yeux lancèrent des éclairs à travers ses -lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope. - ---Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire? -File vite, fripouille! ta place n’est pas ici. - ---Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous -plaisantez toujours! - ---Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé! -Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule? - ---Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur -que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce -que dans la loge du concierge? - ---Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu -engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu -ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je -ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait -une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à -te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage... -J’ai dit! - -Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta -dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des -anges qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus -jolies. - -Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin -de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir -d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et -aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant -avec peine son ventre enflé comme un ballon. - -C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé -de confitures. - ---Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment -n’ouvre-t-on pas à cette heure? - ---Attends! Nous allons entrer. - -Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina -un des meilleurs. - -Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans -difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même -avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque -privilège. - ---Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine. - ---Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée. - ---Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec -autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la -manière d’entrer au paradis? - -La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la -blancheur d’une lune énorme commença à poindre. - ---Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme! - -D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa -compagne. - ---Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute -suffoquée. - ---Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même. - -Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit -frapper à la porte. - ---Qui va là? - ---Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens -d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et -j’arrive ici, monté sur mon cheval. - ---Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la -porte. - -Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier, -qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!... Plusieurs -fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la -bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le -saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en -lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies. - ---Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête. - -Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la -nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en -murmurant avec admiration: - ---Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles! -Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue! - - - - -LA TOMBE D’ALI BELLUS - - -C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je -m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant -ainsi presque tout l’ancien «_royaume de Valence_». - -J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le -maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à -payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu -près de mon âge. - -Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa -messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses -confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et, -enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en -allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays, -moi et mes deux compagnons, juchés dans l’église, sur les échafaudages -du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions -briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de -petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les -feuillages. - -Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne -mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades -mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait -cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les -constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place -solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui -s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la -paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient -dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant -avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut -dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur -l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges, -d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais -hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand je -fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté _ô Céleste Aïda_, -que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin. - -Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par -quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui -suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même -osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage -d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La -plus hardie,--et la plus riche, à en juger par ses airs de -supériorité,--montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me -faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je -ne pouvais bouger sans buter contre elle. - -L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre -de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un -après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous. -Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière -durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans -l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé. - -Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire -cas de ses compagnes, qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait -fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y -tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur -cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait -jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité. -Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai -pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en -contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints. - -La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel -brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil, -la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer _mon secret_. - ---Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien. - -Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme -jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos -d’ahurir l’impertinente par une légende absurde. - -Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement, -de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges -que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans. - -J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point, -et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond, -interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe, -qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur -un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe -descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la -tête, un turban, avec un croissant. - ---_Ce doit être un Maure_, interrompit la commère avec suffisance. - -Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé -d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en -lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point. -Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais -lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait: -«Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce -dernier souvenir.» - -Un mois après, j’appris à Valence ce qui était arrivé aussitôt après mon -départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez -héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à -son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction -générale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à -l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande -barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus, -incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger -l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!... -Tonnerre!... - -Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner -chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut -à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui -enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec -des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux -siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons -les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort, -s’acharnaient vainement à la remuer. - ---_Hardi! Hardi!_ criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe -de rustres.--_Le Maure est là-dessous!_... - -Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir -pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils -arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauter -encore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait. -Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le -sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds. - -Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation. - -Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et -se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas -fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le -fond. - ---Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient -au-dessus de lui. - -Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de -paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui, -pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur -insupportable. - ---_Cherche, cherche!_ criaient les paysans dont les têtes formaient -autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur -n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front -contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa -maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait -aucune issue. - -Tous se retirèrent, penauds, sifflés par les gamins, qui étaient vexés -d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient -toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala. - ---Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.--Et son fils, Macael? - -Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le -pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait -excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le -calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire -exécuter à leurs frais un pavement plus beau. - ---Et vous n’êtes jamais retourné là-bas? - ---Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence -quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de -l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!) -assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient -restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à -retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon -repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire -angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme -s’ils mettaient déjà leur fusil en joue. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - -PRÉFACE v - -Le second mariage du père Sento 9 - -Dimoni 37 - -Coup double 49 - -Le parasite du train 59 - -Un fonctionnaire 71 - -Le mannequin 87 - -Devant la gueule du four 97 - -La barque abandonnée 109 - -La condamnée 123 - -Un homme à la mer 135 - -La rage 143 - -La fille de la sorcière 161 - -Une trouvaille 175 - -Un gentilhomme 185 - -Le dernier lion de Valence 197 - -Le banquet du bandit 209 - -Perdu en mer 219 - -Le crapaud 235 - -Le mur 247 - -Printemps triste 255 - -A la porte du ciel 267 - -La tombe d’Ali Bellus 275 - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - -NOTES: - -[A] «V. Blasco-Ibañez, ses romans et le roman de sa vie», par Camille -Pitollet. (Chez Calmann-Lévy.) - -[B] _Gorigori_ se dit de l’office pour un mort. Cette locution -familière: _le cantarán el gorigori_, signifie: on fera son enterrement. - -[C] Dimoni, corruption de _demonio_ démon, surnom donné au musicien -pour son jeu endiablé. - -[D] Champs cultivés qui se trouvent aux environs d’une ville. - -[E] Surnom qui signifie «petit chardon». - -[F] Pois-chiche. - -[G] En Espagne, le condamné à mort n’est pas décapité, mais étranglé: -c’est le supplice du garrot, qui consiste à écraser la gorge du patient -en la serrant contre un poteau avec un anneau de métal; le condamné est -vêtu d’une souquenille noire. - -[H] A Valence, comme dans beaucoup de villes de la Méditerranée, les -laitiers parcourent les rues le matin, avec leurs vaches et leurs -chèvres qu’ils traient à la porte de leurs clients afin que le lait -soit chaud et à l’abri de toute falsification. - -[I] Le Résolu. - -[J] Quand Blasco-Ibañez écrivit ce conte, l’Espagne était sous la -régence de Maria-Cristina, mère d’Alphonse XIII. - -[K] Etincelle. - -[L] Chaudière. - -[M] Surnom qui signifie _moineau_. - -[N] _La dépeignée._ - -[O] Sorte de sorbet. - -[P] Il s’agit là d’un de ces bandits nommés _Roder_, qui s’enfuient -dans la montagne, parce qu’ils ont commis un crime quelconque, et y -mènent une vie errante, se défendant contre les gendarmes. - -[Q] L’arroba vaut 11 kilos 500. - -[R] Conte populaire de la huerta, écrit en valencien par V. -Blasco-Ibañez. - -[S] Abécédaire en valencien. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by -Vicente Blasco Ibáñez - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET *** - -***** This file should be named 61460-0.txt or 61460-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/6/61460/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/61460-0.zip b/old/61460-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2d797ec..0000000 --- a/old/61460-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61460-h.zip b/old/61460-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 02edeb5..0000000 --- a/old/61460-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61460-h/61460-h.htm b/old/61460-h/61460-h.htm deleted file mode 100644 index 21e865c..0000000 --- a/old/61460-h/61460-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6389 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Bontes espagnols -d'amour et de mort, par by V. Blasco Ibáñez. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.astt {text-align:center;text-indent:0%; -margin:1em auto 1em auto;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2,h3 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by -Vicente Blasco Ibáñez - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Contes espagnols d'amour et de mort - -Author: Vicente Blasco Ibáñez - -Translator: F. Ménétrier - -Release Date: February 20, 2020 [EBook #61460] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" width="306" height="500" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">V. BLASCO-IBAÑEZ</p> - -<h1>Contes espagnols<br /> -<small>d’amour et de mort</small></h1> - -<p class="c"> -PARIS<br /> - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br /> - -26, RUE RACINE, 26<br /> - -Septième mille -<span class="pagenum"><a name="page_i" id="page_i">{i}</a></span><br /> -<br /><br /><big> -Contes espagnols<br /> -<span style="margin-left: 4em;">d’amour et de mort</span><br /></big> -<span class="pagenum"><a name="page_ii" id="page_ii">{ii}</a></span><br /></p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="margin:auto auto;padding:.25em;border:2px solid gray;"> -<tr><td class="c"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="c"> -<i>Il a été tiré de cet ouvrage<br /> -vingt exemplaires sur papier de Hollande<br /> -numérotés de 1 à 20.,<br /> -et trente exemplaires sur papier du Marais<br /> -numérotés de 21 à 50.</i><br /> -<br /><br /><br /> -DU MÊME AUTEUR</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="c"><i>Chez le même éditeur</i>:</td></tr> -<tr><td align="left">LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).</td></tr> -<tr><td align="left">LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay).</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td class="c"><i>Chez d’autres éditeurs</i>:</td></tr> -<tr><td align="left">TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr> -<tr><td align="left">L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont).</td></tr> -<tr><td align="left">LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).</td></tr> -</table> - -<p class="c">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_iii" id="page_iii">{iii}</a></span> </p> - -<hr /> - -<p class="cb">V. BLASCO-IBAÑEZ</p> - -<h1>Contes espagnols<br /> -<br /> -d’amour et de mort<br /></h1> - -<p class="c"><i>Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER</i><br /> -<br /><br /> -<br /><br /> -PARIS<br /> - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br /> - -26, RUE RACINE, 26<br /> -<br /> -Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés<br /> -pour tous les pays.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_iv" id="page_iv">{iv}</a></span><br /> -<br /><br /> -Droits de traduction et de reproduction réservés<br /> -pour tous les pays.<br /> -Copyright 1922,<br /> -by <span class="smcap">Ernest Flammarion</span>.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_v" id="page_v">{v}</a></span></p> - -<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> - -<p>Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom -célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme -conteur.</p> - -<p>Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort -importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus -belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie, -alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un -des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne.</p> - -<p>Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta -magnifique, paradis<span class="pagenum"><a name="page_vi" id="page_vi">{vi}</a></span> de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les -faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les -plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier -hardi.</p> - -<p>Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les -mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui -conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est -exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les -âmes violentes et passionnées.</p> - -<p>Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel -drame de l’amour et de la mort.</p> - -<p>A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des -éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des -joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les -hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne.</p> - -<p>Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques, -alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés -aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens -et ivrognes, tous ceux qui<span class="pagenum"><a name="page_vii" id="page_vii">{vii}</a></span> défilent dans ces contes sont -extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage -merveilleux.</p> - -<p>Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est -toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses -plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme -conteur qu’à notre grand Maupassant<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</p> - -<p class="r"> -F. M.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_viii" id="page_viii">{viii}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> </p> - -<h1>Contes espagnols<br /> - -<span style="margin-left: 2em;"><small>d’amour et de mort</small></span></h1> - -<hr /> - -<h2><a name="LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO" id="LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO"></a>LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO</h2> - -<h3>I</h3> - -<p>Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle.</p> - -<p>Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus -important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle -Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune, -son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui -semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de -cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes.</p> - -<p>Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade, -qui, dans son vaste<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits -sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet -de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la -couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du -ciel.</p> - -<p>Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les -coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la -contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à -l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les -jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture!</p> - -<p>Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait -de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses -champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette -morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle!</p> - -<p>A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le -sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six -ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles -aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul -inconvénient, à offrir leur main brune à ce<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> vieux coq de village, qui -serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les -petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes, -contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils.</p> - -<p>Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait -avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa, -tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler -à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si -Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des -poudres diaboliques.</p> - -<p>Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où -l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié, -oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle -croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son -âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de -l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais -allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente, -avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était -roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux!<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage -amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du -joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le -Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes -avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait -pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de -boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en -compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien, -qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin -avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble.</p> - -<p>Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec -sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes -gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le -rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés -les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un -tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé -sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile -tache rouge, sur le zinc de la petite table.<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p>—Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie.</p> - -<p>Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à -voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait -bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi, -faisait le bravache.</p> - -<p>Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand -fracas.</p> - -<p>Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur -influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il -n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique -de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète -impunité, au premier importun qu’il rencontrerait.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi; -d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille -aubaine.</p> - -<p>Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les -bijoux, ayant appartenu à sa première femme.<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span></p> - -<p>La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre -ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres -haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays. -On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le -bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle -les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une -magnificence qui provoquait des exclamations de surprise.</p> - -<p>—Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses!</p> - -<p>Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières -presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la -propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises -jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient -les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses -soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à -ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques -fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge, -dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles -de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> en un ciel de -soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les -uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des -ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où -les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de -jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de -couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci, -c’était le présent du marquis, du <i>cacique</i> de la région, l’homme le -plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de -le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son -gourdin ou à mettre l’escopette en joue.</p> - -<p>Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le -velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les -grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure, -fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue -des Platerias.</p> - -<p>Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle -entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes -de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du -charretier, qui suivait<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> partout son futur gendre et montrait pour lui -toute la considération due à un être supérieur.</p> - -<p>La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire, -descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre -diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une -poche, et du papier timbré sous le bras.</p> - -<p>Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait -préparé un grand chandelier à quatre branches.</p> - -<p>Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte -valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son -cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant -cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane, -au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front, -ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable, -particulier aux grands talents.</p> - -<p>Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les -feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient -avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de -la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre,<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> -aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans -compter une douzaine de bouteilles de marasquin.</p> - -<p>Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa -redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les -feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture.</p> - -<p>En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à -rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable -révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des -conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de -cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux -brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle -entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du -Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le -seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier -sa munificence.</p> - -<p>Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les -rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de -l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour -son patron.</p> - -<p>La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> venait de se retirer, -honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de -l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire -et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit.</p> - -<p>Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les -ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des -bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des -toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les -chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes -de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution, -craignant de se heurter à des cailloux.</p> - -<p>—<i>Ave Maria purissima!</i> criait au loin la voix rauque du veilleur de -nuit. Onze heures! beau temps!</p> - -<p>Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il -croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la -rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout -tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait -presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue. -Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il,<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> -d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança, -menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le -Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée. -Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le -district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents, -les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des -couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles, -transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant -d’huile jusqu’à la marmaille.</p> - -<p>La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la -cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les -plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes; -d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles, -dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient -suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala,<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> vieille -servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les -ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets -exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes -poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur -brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant -de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et, -s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant -leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De -la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol, -comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge -pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar, -clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.</p> - -<p>Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les -tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses -que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se -suçant le doigt d’un air gourmand.</p> - -<p>La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la -cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> et -prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni, -qui, lui aussi, était de la fête...</p> - -<p>Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le -cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des -cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son -instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de -velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à -elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle, -le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la -jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre -au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants -de perles, que l’<i>autre</i> était si fière de porter autrefois!</p> - -<p>Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa:</p> - -<p>—Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento.</p> - -<p>Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux -lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui -défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil -sur l’épaule, et tous les convives, suant à<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> grosses gouttes sous le -poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes -nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient -lancer à la sortie de l’église.</p> - -<p>Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place. -Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y -rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du -pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des -sourires avec les ennemis de Sento.</p> - -<p>Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement, -d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur -le point de prendre aux quatre coins du village.</p> - -<p>Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et -sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en -criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en -attaquant la Marche Royale.</p> - -<p>Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées, -qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière, -où les galopins se mirent à les chercher à quatre<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> pattes. De là, -jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées -ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir -un passage, à coups de pied et de trique.</p> - -<p>En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir -son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par -un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de -noce.</p> - -<p>Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian -qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu -dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les -rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de -sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main.</p> - -<p>La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut -en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or -brillant dans sa chevelure peignée avec art.</p> - -<p>Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une -calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives -allaient et venaient dans la cour, s’informant<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> des préparatifs du -festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs -affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait -l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait, -se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on -lançait de l’intérieur de la maison.</p> - -<p>Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont -le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent -posés sur la table.</p> - -<p>Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil! -Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et -le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain -Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait -oublié le titre.</p> - -<p>Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque -instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour -faire remplir son pichet.</p> - -<p>Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées -par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les -yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les -morceaux de poulet étaient<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> presque aussi nombreux que les grains de -riz, gonflés d’un bouillon substantiel.</p> - -<p>Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait -là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant -que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité -de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des -campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.</p> - -<p>C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le -plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre -d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que -le moment était venu de passer le pichet de main en main.</p> - -<p>A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était -pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté -de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.</p> - -<p>Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les -derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour -toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles. -Le plus étrange, c’était que la<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> grande colère du Déguenillé lui faisait -tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce -misérable, avec qui elle avait grandi.</p> - -<p>Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires -de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on -tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes; -on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une -assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la -mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les -belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna, -jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se -rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux -pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!</p> - -<p>Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida -l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...</p> - -<p>... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son -effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence! -Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le -notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait -de le pincer<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta; -il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes -filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et -brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:</p> - -<p>—Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!</p> - -<p>Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première; -ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles; -ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de -laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se -divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la -table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de -toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit -la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le -notaire se cacha sous la table.</p> - -<p>Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les -champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se -lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.</p> - -<p>—Assez! en voilà assez! cria Sento.</p> - -<p>Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> haute lutte, les jeta -dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant. -Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes. -Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en -assurant qu’ils s’étaient bien amusés.</p> - -<p>Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le -vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes; -mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment, -en disant que <i>quelque chose</i> marchait sous la table et leur pinçait les -mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés, -cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille -endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des -mariés.</p> - -<p>Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées -avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives -retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de -Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une -femme<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de -s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait -en gaieté comme tout le monde.</p> - -<p>La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les -lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien -que celui-ci fût aussi ému que son patron.</p> - -<p>Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que -répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec -Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta -d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière -personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle -ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit -dans un fauteuil...</p> - -<p>Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne -nuit!—Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta -avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait -peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de -rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la -chambre à la suite de son époux.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison, -avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de -chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de -bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un -bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal, -aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches; -près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et, -suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre, -toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit -monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour -céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert -de matelas, de damas rouge.</p> - -<p>Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que -Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle, -il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans -la bouche; enfin il allongea le bras...</p> - -<p>—Restez tranquille! dit-elle, effrayée.—Ne m’approchez pas!</p> - -<p>Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit -par lui accorder une<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> trêve, et se mit à se déshabiller avec -résignation.</p> - -<p>—Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses -espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture -noire qui lui comprimait l’abdomen.</p> - -<p>Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu -ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non?</p> - -<p>La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et -se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard -noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba -sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques -rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont -la peau fine avait le velouté de la pêche mûre.</p> - -<p>Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque -ballottait à chacun de ses pas:</p> - -<p>—Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te -déshabiller.</p> - -<p>Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses -bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les -séparer:<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>—Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en!</p> - -<p>Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le -passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et -la cloison.</p> - -<p>Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il -poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques -pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison -était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier -était venue.</p> - -<p>Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de -sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis -bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la -fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie.</p> - -<p>Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le -compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à -craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne -songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait -maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies -l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait -un vrai chari<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>vari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc -et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en -persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah, -oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento, -et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il -s’acquittait de ses devoirs d’époux.</p> - -<p>—Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et -gesticulant comme un énergumène.</p> - -<p>Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et -ouvrit le judas de la fenêtre grillée.</p> - -<p>La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche -brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le -reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé, -avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout -de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux -chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros, -pendant la noce pour prix de son travail.</p> - -<p>Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en -entendant ses chansons.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière -et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il -revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les -amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:</p> - -<p>—<i>Gori! Gori! Gori!</i><a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a> hurlaient les gens sur l’air du <i>De Profundis</i>.</p> - -<p>Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un -bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin -grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en -broussaille.</p> - -<p>Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui -lancer ce surnom de <i>Sellat</i> (<i>Gros-Sourcils</i>) que jusqu’alors personne -n’avait osé proférer en sa présence.</p> - -<p>Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un -objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations -formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais -tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...</p> - -<p>Les torches s’éteignirent; on entendit la<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> rumeur de la foule en fuite; -quelques voix crièrent:</p> - -<p>—<i>Assassin!</i> C’est <i>Gros-Sourcils</i>! Montre-toi, fripouille!</p> - -<p>Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui -brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui -gémissait, étendue sur le plancher:</p> - -<p>—Tais-toi! mordieu! ou je te tue!</p> - -<p>Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte, -qui donnait sur la rue:</p> - -<p>—Ouvrez, au nom de la loi!</p> - -<p>Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte -s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha -de la chambre à coucher.</p> - -<p>Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le -cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était -perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni -lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche, -avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête -basse, en murmurant avec amertume: <i>La belle nuit de noce!</i><span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p> - -<h2><a name="DIMONI" id="DIMONI"></a>DIMONI</h2> - -<p>De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni -bourg ni village où il ne fût connu.</p> - -<p>Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les -commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes -quittaient le cabaret.</p> - -<p>Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il -jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait -avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée, -partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas -dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours -sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un -accès de mélomanie.<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p>Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver -beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras, -le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et -majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas -ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la -spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de -la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté -héritée de leur race.</p> - -<p>Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent -merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>, qu’à ses -formidables ribotes.</p> - -<p>Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux, -la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit -tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput -tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement -les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son -maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p>Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la -province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le -menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la -procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y -accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour -saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces -précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide -et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les -fidèles, en jouant brusquement la <i>Marche Royale</i> devant la branche -d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre <i>De -profundis</i>, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.</p> - -<p>Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille -pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons -riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui -montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par -un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour -«tout à l’heure».</p> - -<p>Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête -terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> -enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits -tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il -aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des -sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale, -et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des -solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches, -les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.</p> - -<p>La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient -tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les -pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait -dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable -assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de -caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes -mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de -rire.</p> - -<p>Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la -grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue -nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables -éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de -la<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.</p> - -<p>On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du -tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et -dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle -assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à -éclater de rire.</p> - -<p>Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours -à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait -le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les -sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination, -dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir -comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.</p> - -<p>Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même. -On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar, -où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que -personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il -avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un -chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler?<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> Jamais de -la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain! -Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir -soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une -masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son -petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses -pieds, comme un bon chien.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était -écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans -les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur -conjonction...</p> - -<p>Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher -leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés -par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers -les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les -nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en -rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir -par<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la -poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps -d’amour.</p> - -<p>Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette; -et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne -insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de -l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool -qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils -ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve -impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se -célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient -surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en -criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient -Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et -satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et -noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la -voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait -pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards -hostiles.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que -l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête -haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le -galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait -complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le -poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se -relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses -pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes -noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le -tambourineur.</p> - -<p>C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages -sermonnaient le musicien:</p> - -<p>—Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne -s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te -procurer les papiers nécessaires.</p> - -<p>Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au -diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non, -c’était bien mieux ainsi.</p> - -<p>Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était -le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> le -moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa -fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna -plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple -d’hérétiques.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de -ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les -yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans -convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou -si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide -roulait à ses pieds.</p> - -<p>L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la -porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le -cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant, -baissant la tête comme un bœuf mélancolique.</p> - -<p>Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison -mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> loques, -aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.</p> - -<p>Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour, -toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir -une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la -toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre, -comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du -dimanche, à la sortie du cabaret.</p> - -<p>Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des -indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour -demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous -devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le -cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.</p> - -<p>Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens -riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni -marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui -faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau -démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous -l’aisselle, gardant toujours cet air de<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> bœuf moribond qui vient de -recevoir un coup terrible sur la nuque.</p> - -<p>Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était -un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire -de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était -morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.</p> - -<p>Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin! -Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui -lui sortait par les yeux...</p> - -<p>On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis -d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses -amis et du fossoyeur...</p> - -<p>Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé, -sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...</p> - -<p>Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les -sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il -ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya -son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.</p> - -<p>Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en -voyant la grossesse de<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de -vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin, -les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il -avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait -connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait, -avant de rencontrer l’Ivrognesse.</p> - -<p>Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la -tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur; -il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les -paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils -entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait -sortir des tombes.</p> - -<p>—Dimoni, c’est toi?...</p> - -<p>Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui -l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.</p> - -<p>Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence -de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le -sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais -revenir...<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h2><a name="COUP_DOUBLE" id="COUP_DOUBLE"></a>COUP DOUBLE</h2> - -<p>En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure. -C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros, -qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face -de sa chaumière.</p> - -<p>Des bandits terrorisaient la huerta<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>. Celui qui ne se soumettait pas à -leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et -même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le -temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au -milieu d’une fumée suffocante.</p> - -<p>Gafarro<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>, le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les -bandits. Toutes les<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les -roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre -dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête -fracassée. L’assassin demeura inconnu.</p> - -<p>Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta, -où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient -leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A -ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les -autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et -Sigro<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>, son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur -public.</p> - -<p>Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas -les mensonges et les vaines fanfaronnades.</p> - -<p>Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne -les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière, -cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père -regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une -blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la -treille au-dessus de<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> la porte, pareille à une jalousie verte, par où -filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de -géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un -treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et -de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là -toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme, -les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la -lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les -matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement -plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour, -avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait.</p> - -<p>Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis -trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang, -pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot, -enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher -quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on -pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos -d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son -fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> Pepeta et -ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le -voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si -calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se -laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on -veut les dépouiller...</p> - -<p>A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla -consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant -pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse, -disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre.</p> - -<p>Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient -ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir -lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes, -face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait -soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets! -Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre!</p> - -<p>Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de -tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants.</p> - -<p>Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard -tira de derrière sa<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont -il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger -lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains -tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une -corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de -chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la -cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein -jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce -de Dieu!</p> - -<p>Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait -attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt.</p> - -<p>Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous -le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé. -Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de -tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les -bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus -simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha -dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur -la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> four. -Maintenant du sang-froid! dit le vieux.</p> - -<p>Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa -Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il -avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux -être seul.</p> - -<p>Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder -par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque -sentier.</p> - -<p>Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la -brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui -allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les -roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il -songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre -défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque -une bête fauve.</p> - -<p>L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On -entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens -hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal -voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des -crapauds, qui sautaient à travers les roseaux.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule -chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait -l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans -doute... Dieu aurait-il touché leur cœur?</p> - -<p>Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le -sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se -dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se -traînant presque sur les genoux.</p> - -<p>—Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient.</p> - -<p>Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une -surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent -ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure. -Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il -pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur -cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil.</p> - -<p>Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de -Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir.</p> - -<p>Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> d’eux se baissa, -glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir -magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre!</p> - -<p>Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui -mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant -l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient -en mettant le feu à sa chaumière.</p> - -<p>Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son -compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux -hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion -était bonne. Du courage, Pepe! Tire!...</p> - -<p>Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva -une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un -éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour -se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait -éclaté.</p> - -<p>Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits -s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa -chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la -détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait -en jupon, une lampe à la main. La lumière rou<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>geâtre de cette lampe, -agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four.</p> - -<p>Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps, -comme unis par un clou invisible et soudés par du sang...</p> - -<p>Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double.</p> - -<p>Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les -cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de -surprise.</p> - -<p>C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil.</p> - -<p>La huerta était sans chef, mais tranquille.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_PARASITE_DU_TRAIN" id="LE_PARASITE_DU_TRAIN"></a>LE PARASITE DU TRAIN</h2> - -<p>Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans -ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule -fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.</p> - -<p>Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train -omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A -Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant -seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement -sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi! -J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à -Alcazar de San Juan!</p> - -<p>Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva -dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> -sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la -délicieuse certitude de ne déranger personne.</p> - -<p>Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche. -Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa -vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille -diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable -roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de -sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en -bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille. -Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient, -je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté -par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la -voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des -roues, je finis par m’endormir...</p> - -<p>Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine -figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans -le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de -nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par -le train dans sa marche rapide. En me<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> redressant, je vis l’autre -portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme -était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur -le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient -étrangement dans son visage obscur.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller, -et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une -certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la -marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes -dont on avait bercé mon enfance?</p> - -<p>Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les -vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce -genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même -une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté -des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!</p> - -<p>L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je -me précipitai sur l’in<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>connu, le repoussant des coudes et des genoux. Il -perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la -portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains -crispées de cette <i>planche de salut</i>, afin de le jeter sur la voie. Tous -les avantages étaient de mon côté.</p> - -<p>—Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi, -monsieur! Je suis un honnête homme.</p> - -<p>Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et -d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.</p> - -<p>Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la -portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais -retiré le rideau.</p> - -<p>Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable -avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon -de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton -verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et -lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la -reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un -ruminant.</p> - -<p>Il me regardait comme un chien à qui on a<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> sauvé la vie. En même temps -ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches. -Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre -se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de -derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste! -De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi -mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un -petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air -content.</p> - -<p>—Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.</p> - -<p>Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.</p> - -<p>—Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a -servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut -et d’effrayer les voyageurs?</p> - -<p>Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud, -qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la -voie?»</p> - -<p>Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les -effets de la surprise dont je frissonnais encore.</p> - -<p>—Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la -portière.<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p>—Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans -comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas -d’argent.</p> - -<p>Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.</p> - -<p>J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une -véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à -toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache -rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la -silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux -télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau -jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un -instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que -vomissait la locomotive.</p> - -<p>Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. -Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.</p> - -<p>Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le -train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de -se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la -recherche d’un comparti<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>ment vide; dans les gares il descendait un peu -avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de -place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance -ennemie des pauvres.</p> - -<p>—Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à -périr écrasé?</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! -Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un -village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait -le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le -matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni -de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus -peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand -il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la -semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa -botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il -se suspendait à son cou.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p> - -<p>—Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages -tes enfants ne restent sans père?</p> - -<p>Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne -l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, -lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un -saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de -descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se -heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les -roues.</p> - -<p>Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. -Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des -compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par -inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui -s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait -dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.</p> - -<p>Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être -précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut. -Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait -rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de -bâton sur la tête<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il -avait cru qu’il allait mourir.</p> - -<p>Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.</p> - -<p>Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans -raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de -chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas -d’argent et il voulait voir ses enfants!</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui, -alarmé, commença à se relever.</p> - -<p>—Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je -paierai ton billet.</p> - -<p>—Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité -malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur -moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me -voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon -voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie -rencontrée dans le train.</p> - -<p>Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures,<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> et se perdit dans -l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer -tranquillement son voyage.</p> - -<p>Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour -dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.</p> - -<p>C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les -directions.</p> - -<p>—«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il -n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»</p> - -<p>Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient -sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.</p> - -<p>C’était sans doute mon <i>ami</i> d’une heure qui, se voyant surpris et -entouré, s’était réfugié sur le train.</p> - -<p>J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit -d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face -contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la -violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes -jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.</p> - -<p>Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns -riaient.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p> - -<p>—Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.</p> - -<p>—Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec -emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du -train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous -ne sommes pas manchots!</p> - -<p>Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce -malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par -la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, -afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une -tranchée.</p> - -<p>Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on -a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement -lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour -le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par -périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, -effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi -et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication -de ce drame...</p> - -<p>—Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami -Pérez, quatre années se sont<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai -souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par -fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé -au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait -poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser -ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p> - -<h2><a name="UN_FONCTIONNAIRE" id="UN_FONCTIONNAIRE"></a>UN FONCTIONNAIRE</h2> - -<p>Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte -unique de la <i>salle des détenus politiques</i>, suivait d’un œil vague les -crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son -troisième mois de prison.</p> - -<p>Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées -du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec -une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit -rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la -respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier -d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement -était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.</p> - -<p>Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une -perpétuelle lumière devant<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> les yeux, plongé dans une solitude -écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte -avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque -ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.</p> - -<p>Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là -même avec <i>Lohengrin</i>, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies -d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des -pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation -des plumes frisées.</p> - -<p>—Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils -de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais... -sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!</p> - -<p>Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme -d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la -montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre -incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à -celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par -intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux -cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> suppliante -de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne -cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire -taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa -tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue -de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute -dominée par l’instinct.</p> - -<p>Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages -griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir -toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup -il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même -étage.</p> - -<p>—Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois -tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire -dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec -trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes: -tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et, -après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans -un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est -pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> veux pas -coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...</p> - -<p>Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et -ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le -médecin.</p> - -<p>Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait; -les pas se rapprochèrent, la porte de la <i>salle des détenus politiques</i> -s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.</p> - -<p>—Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous -aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la -nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez... -monsieur!</p> - -<p>Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la -porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de -couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se -marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.</p> - -<p>—Bonne nuit, monsieur!</p> - -<p>Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait -rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite, -chenue, soigneusement tondue. C’était un<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> homme d’une cinquantaine -d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses -épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur -son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets -bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa -bouche un point d’interrogation renversé.</p> - -<p>—Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma -faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne -pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!</p> - -<p>—Vous êtes un détenu?</p> - -<p>—Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai -pas longtemps de ma présence.</p> - -<p>Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour -demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.</p> - -<p>Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien -être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine -ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se -condenser en une idée nette et claire.</p> - -<p>De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> <i>Pater Noster</i>; aussitôt -le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au -passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui -était aux pieds du nouveau venu.</p> - -<p>—Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?</p> - -<p>L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en -imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence -long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la -chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui -demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.</p> - -<p>Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en -dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et -parla:</p> - -<p>—Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a -amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes -une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose -qui pouvait vous arriver en cette maison.</p> - -<p>Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.</p> - -<p>—Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait -ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> Et -puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.</p> - -<p>Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures -romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas -fâché.</p> - -<p>—J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort -récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à -l’audience, l’alguazil m’a dit:—«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes -Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la -presse a publié bien des fois mon nom.—«Nicomedes, par ordre du -président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec -l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du <i>travail</i>, et -voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes, -et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce -une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?</p> - -<p>—Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?</p> - -<p>—Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen -de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés -politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis -aujourd’hui à mon cent<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> deuxième condamné: c’est quelque chose, hein? -Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne -s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en -me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me -disent-ils, enchanté que ce soit toi.»</p> - -<p>Le <i>fonctionnaire</i> s’animait en voyant l’attention bienveillante et -curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec -plus de désinvolture.</p> - -<p>—J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique -moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable... -Voulez-vous les voir?</p> - -<p>Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.</p> - -<p>—Non! merci mille fois! je vous crois.</p> - -<p>Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges -et luisantes...</p> - -<p>—Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire -oublier le désir d’exhiber ses inventions.</p> - -<p>—Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me -console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est -dur à gagner?... Si j’avais su!...<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>Il demeura silencieux, les yeux à terre.</p> - -<p>—Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup -de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient -partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de -rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur -conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le -procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels -principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens -ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte. -Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une -auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout -le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes -pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes -appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est -contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y -a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis -pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de -malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant -le moins de mal possible et<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils -me voient seul.</p> - -<p>—Quoi!... ils reviennent?</p> - -<p>—Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les -derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les -anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et -que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans -l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient, -m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent -partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a -mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les -voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je -demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je -voulais de la lumière, de la compagnie.</p> - -<p>—Et vous êtes toujours seul?</p> - -<p>—Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de -Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois -chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils -me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux <span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span>autres. -Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé -de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>.</p> - -<p>Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...</p> - -<p>—Vous n’avez jamais eu de famille?</p> - -<p>—Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si -longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez -pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans -donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que -j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu -de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité -de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas -que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord -la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur -et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes -toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le -meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> -Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et -les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au -tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace, -était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne -pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux -bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de -ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le -jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être -suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet, -prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais -mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!</p> - -<p>La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux -de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité -était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui -s’efforce d’avaler ses larmes.</p> - -<p>—Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se -fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand -j’avais déjà presque oublié le métier.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> Quelle journée! La moitié de la -ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des -journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent -une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en -beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils -affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens. -Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient -au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais -reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la -maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je -la vis au lit, défigurée, verdâtre,—elle qui était si jolie!—la langue -tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des -allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des -heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain, -elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de -toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par -laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui -elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par -hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce -foyer tran<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>quille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre -angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et -il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux -amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le -malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les -gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun -soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.</p> - -<p>—A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.</p> - -<p>—Papa, je pense à Anita...</p> - -<p>Un jour, il disparut.</p> - -<p>—Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la -lugubre histoire.</p> - -<p>—Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le -sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La -pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à -eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul, -tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre, -ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent -m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils -étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme... -Pourtant, je ne les déteste<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> pas, les malheureux! Je pleure presque, -quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui -m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si -tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur -haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je -serrerais fort!... avec quelle jouissance!</p> - -<p>Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il -tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse, -pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des -éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus -haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant, -l’eût fait grandir soudain.</p> - -<p>Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la -douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:</p> - -<p>«<i>Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux...</i>»</p> - -<p>Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la -chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa -victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:</p> - -<p>—Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis -ici, sur sa tête!<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p> - -<p>A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées, -son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.</p> - -<p>—Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les -gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de -logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de -mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est -nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi -me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait -rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même -machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un -fonctionnaire qui a... trente ans de services!<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_MANNEQUIN" id="LE_MANNEQUIN"></a>LE MANNEQUIN</h2> - -<p>Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa -femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de -tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant. -Parfois, juché au <i>paradis</i> du Théâtre Royal, il l’avait devinée, -entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient -l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité -qui flattait leur vanité.</p> - -<p>Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait -fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa -souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet -hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son -déshonneur!<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous -les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait -devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une -femme jolie, bien élevée, issue d’une famille <i>qui avait eu des revers</i>; -les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour; -puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit -d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les -dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans -la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du -mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant -d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin -s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles... -jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune! -Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou -bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage -honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un -poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne -pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors, -pour<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.</p> - -<p>Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue -par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse, -voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était -maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait -sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole; -puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants; -on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et -de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois -années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle -encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était -protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son -hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers, -d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une -récompense.</p> - -<p>Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide; -celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la -voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien -choisi ce pauvre diable bonasse et<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> borné. Quand il eut dit qui -l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il -lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme -qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter, -lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il -était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il -lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle -sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer -qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour -qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait -fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir -son mari.</p> - -<p>Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se -voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il -voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais -lui... non, il n’irait pas la voir.</p> - -<p>Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin -prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le -demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un -joujou. <i>L’autre</i> aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme, -suppliait<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon -vieillard parlait avec onction de la touchante conversion <i>de la dame</i>; -il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes, -la dominait encore.</p> - -<p>Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La -malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands -cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation -suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de -l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se -laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans -avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!</p> - -<p>Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de -curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était -vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au -poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses -pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au -parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le -prestige de la richesse.</p> - -<p>Il vit des domestiques, dont le masque impas<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>sible laissait percer, lui -sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre -salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur—il ne -savait—«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine -un monsieur qui se cachait; <i>l’autre</i> peut-être! Étourdi à la vue de ce -monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.</p> - -<p>Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que -rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.</p> - -<p>Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en -somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un -scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la -plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour -l’outrager?</p> - -<p>—Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux, -qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.</p> - -<p>Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce, -monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche -apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.</p> - -<p>Alors Santurce regarda fixement la femme<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> immobile, qui semblait -l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes. -C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance -avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les -nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique -acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait -à huis clos, pour soulager ses souffrances.</p> - -<p>—Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.</p> - -<p>Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui -l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui -cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut -la tiède caresse des larmes.</p> - -<p>—Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai -pas...</p> - -<p>Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par -s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les -tendres paroles des temps heureux.</p> - -<p>—Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne -suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas -folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p> - -<p>Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de -gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas -encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise, -semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière -morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de -la jeune femme.</p> - -<p>Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de -là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une -force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la -plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure -austère de ce <i>personnage</i> déjà sur le retour, homme à principes, grand -défenseur de la morale publique.</p> - -<p>—Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je -n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe, -le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup -d’argent; mais je n’aimais que toi...</p> - -<p>Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi, -faible et humble devant tant de mépris!...</p> - -<p>Santurce, qui, si souvent, avait pensé à <i>lui</i> avec<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> des transports de -colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à -la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui -aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les -séparer, formait entre le mari et l’<i>autre</i> un étrange lien de -sympathie...</p> - -<p>—Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un -entêtement puéril.</p> - -<p>Et les yeux du mari semblaient prier le puissant <i>personnage</i>, d’excuser -sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...</p> - -<p>—Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous -et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!</p> - -<p>Les deux hommes—le mari et le protecteur—finirent par s’asseoir près -du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la -piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la -soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils -se prêtaient plutôt une aide fraternelle.</p> - -<p>Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple, -en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le -mari.</p> - -<p>La nuit, quand la malade reposait endormie<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> par la morphine, les deux -hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse, -sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs -paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.</p> - -<p>Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais -son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle -prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à -l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près -de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se -reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p> - -<h2><a name="DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR" id="DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR"></a>DEVANT LA GUEULE DU FOUR</h2> - -<p>Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers -boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient -les vapeurs ardentes d’un incendie.</p> - -<p>Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils -travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau -paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on -enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient -les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps -et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.</p> - -<p>Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les -pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où -montait un parfum de vie. Et pendant ce temps,<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> les cinq ouvriers -penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un -paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans -lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou -entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient -inachevées.</p> - -<p>Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le -calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café -ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil, -pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule -en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais -la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en -sueur chassaient vite les curieux.</p> - -<p>Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le -louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale -insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras -perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur -pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des -environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une -tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> bande de camarades, -qui riaient en le voyant faire.</p> - -<p>C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il -gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots, -affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le -panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il -avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses -camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de -brute.</p> - -<p>Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et -ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des -ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.</p> - -<p>Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet -auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait -avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.</p> - -<p>Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient -aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand -il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans -ses poches des ordures;<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> il recevait en plein visage des boules de pâte, -et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur -l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que -celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.</p> - -<p>Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings -de cette brute, dont il était le jouet.</p> - -<p>Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se -présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant -le vin à pleine bouche.</p> - -<p>Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet -oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle -fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!</p> - -<p>Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la -pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée -du regard.</p> - -<p>Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était -pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi -sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient -le regard louche et gogue<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>nard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en -prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa -promise, nom de Dieu!...</p> - -<p>Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures -passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait -résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.</p> - -<p>La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et -Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que -tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des -chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le -lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!</p> - -<p>Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à -la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.</p> - -<p>Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour -ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les -beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...</p> - -<p>La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches, -provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la -joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> lui avait lancé un -mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant -au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui -chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux. -Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite -haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une -masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus -comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.</p> - -<p>Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et -un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de -la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades, -et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu -que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller -jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux -couteau, si connu dans les bouges des environs.</p> - -<p>L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le -contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous -étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les -cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque -en chemise.</p> - -<p>Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les -profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.</p> - -<p>Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le -frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les -jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était -entre copains!</p> - -<p>Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever -la tête, pour en finir le plus tôt possible.</p> - -<p>Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec -arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue.</p> - -<p>Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la -porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des -signes d’acquiescement.</p> - -<p>Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades -l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se -chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se -tenir coi chez lui et ne pas sortir de<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> tout le jour, pour éviter une -mauvaise rencontre.</p> - -<p>La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de -nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et -dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui -allaient vers la place du marché.</p> - -<p>Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa -maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la -clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans -protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de -ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au -souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le -voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible!</p> - -<p>Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler:</p> - -<p>—Menut! Menut!</p> - -<p>C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut -l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait -de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un -irresponsable.<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p>Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune -coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent, -remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur -sac sur l’épaule, se rendaient au chantier.</p> - -<p>Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix -saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout -se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme -généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet:</p> - -<p>—As-tu l’outil?</p> - -<p>L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur -couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son -père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de -Tono...</p> - -<p>Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait -trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La -pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû -recourir à de pénibles mensonges.</p> - -<p>Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais -soulevaient sur les trot<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>toirs des nuages de poussière, sous les rayons -obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme -par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux -vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs -charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en -entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver -dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la -liberté de se couper la gorge.</p> - -<p>Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des -excuses; mais Tono l’interrompit brusquement.</p> - -<p>—Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing.</p> - -<p>Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il -voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la -vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi.</p> - -<p>—Arrête, cocher!</p> - -<p>S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à -monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je -paierai», répondit le Menut.</p> - -<p>Il aida même son ennemi à monter, puis il<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> entra derrière lui et releva -les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres.</p> - -<p>—A l’hôpital!</p> - -<p>Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui -recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa -voiture par les rues de la ville.</p> - -<p>Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits -rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait -amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche, -allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain -malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!</p> - -<p>La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a> -flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant -sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les -commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les -persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville -sourit avec malice, en la montrant à<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> des voisins: «C’était bien tôt, -semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»</p> - -<p>Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout -en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la -peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et -recula soudain en criant au secours.</p> - -<p>Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture; -l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage -livide.</p> - -<p>Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au -coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de -l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_BARQUE_ABANDONNEE" id="LA_BARQUE_ABANDONNEE"></a>LA BARQUE ABANDONNÉE</h2> - -<p>La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le -rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient -aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite -aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on -faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable -eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.</p> - -<p>Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement -incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux, -déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par -derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques -noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et -balayer la mer en traînant leurs<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> filets. En dernière ligne, étaient -rangés les <i>lauds</i>, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près -desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron -chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et -monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel, -d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta, -souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes -rouges qui gardent Gibraltar.</p> - -<p>Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés, -prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule -restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre -compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.</p> - -<p>Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la -coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont. -Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure -dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses -folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait -encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers -de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p> - -<p>Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas -de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres -barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme -d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur -vie.</p> - -<p>Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient -à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement -d’yeux, plein de malice.</p> - -<p>Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui -scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré -et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son -histoire.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>—Cette felouque—dit-il, en caressant du plat de la main la carène -sèche et blanchie par le sable—c’est le <i>Socarrao</i>, le bateau le plus -hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène. -Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le -moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de -ballots.<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span></p> - -<p>Ce nom bizarre et étrange de <i>Socarrao</i> m’étonnait quelque peu: le -pêcheur s’en aperçut.</p> - -<p>—Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur -sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me -cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît, -parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le -seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au -<i>Socarrao</i>; son vrai nom, c’est <i>El Resuelto</i><a name="FNanchor_I_9" id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>; mais sa promptitude à -la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait -surnommer le <i>Socarrao</i>, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et -maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre <i>Socarrao</i>, il y a un -peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.</p> - -<p>Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous -étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant:</p> - -<p>—J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais -vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous -n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable!<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> Avoir été sur le -<i>Socarrao</i>! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de -régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a -imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du -tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable -de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la -terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les -aime!</p> - -<p>J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et -l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait -pour tous, même pour les <i>uniformes</i>, pour ces pauvres diables de -douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux -pesetas par jour!</p> - -<p>Mais le métier empira de jour en jour; le <i>Socarrao</i> ne faisait plus ses -voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le -patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le -grappin dessus.</p> - -<p>Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on -était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que -nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur, -que nous reconnaissons<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre -affaire. C’était la canonnière d’Alicante!</p> - -<p>Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc -tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et -le bon marin, moins que rien!</p> - -<p>Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le -<i>Socarrao</i>, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau -nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les -lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions -grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si -ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils -ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité, -nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en -longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.</p> - -<p>Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune -dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du -vapeur et nous entendons un coup de canon.</p> - -<p>Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers -d’être avertis si bruyamment.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla -qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne -s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà -sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de -l’équipage.</p> - -<p>J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que -diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le -pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête. -Mais le patron du <i>Socarrao</i> est un homme qui vaut son bateau.</p> - -<p>—Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs, -ils ne nous attraperont pas.</p> - -<p>Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à -revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la -proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les -saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous -faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les -cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en -dix minutes.</p> - -<p>Le patron vira de bord. Inutile de chercher à<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> résister en mer à cet -ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et -advienne que pourra!</p> - -<p>On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur -les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus. -Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De -la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout -le village. Le <i>Socarrao</i> arrivait, poursuivi par une canonnière!</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi, -monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres -vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une -fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux -inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un -dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une -demi-heure d’avance.</p> - -<p>Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les -douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la -famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> situation et ne -voulaient pas perdre de pauvres gens.</p> - -<p>—A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important, -c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le <i>Socarrao</i> -saura bien sortir de ce mauvais pas.</p> - -<p>Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah! -monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y -pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les -gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.</p> - -<p>—Vite! vite! voilà les gabelous!</p> - -<p>Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où -les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les -rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient -par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable -l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et -s’infiltrait dans toutes les maisons.</p> - -<p>L’alcade intervint paternellement.</p> - -<p>—Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les -douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour -justifier la saisie.</p> - -<p>Notre capitaine approuva:<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>—Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote! -Qu’ils se contentent de ça!</p> - -<p>Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord -sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable -d’homme pensait à tout.</p> - -<p>—Le numéro! Effacez le numéro matricule!</p> - -<p>Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de -l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait -et se donnait du cœur en criant joyeusement:</p> - -<p>—Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!</p> - -<p>Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par -sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement -brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les -autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on -jouait au gouvernement.</p> - -<p>Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de -Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les -voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé -sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à -l’autre bout<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous -le voyez...</p> - -<p>Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture -allait bon train! Le <i>Socarrao</i> changeait de figure comme un âne de -gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il -ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit -l’identité de tout bateau.</p> - -<p>La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la -barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas, -voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main -à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.</p> - -<p>La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à -terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme -un furieux, les yeux fixés sur le <i>Socarrao</i> et sur les douaniers qui -s’en étaient emparés.</p> - -<p>Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait -encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là, -quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais -tabac.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>—Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit -personne?</p> - -<p>—Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre <i>Socarrao</i>, qui resta -prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut -appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro -matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de -l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir -là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.</p> - -<p>—Et la cargaison?</p> - -<p>—Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que -la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à -portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les -paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une -livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et -voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les -autres.</p> - -<p>Depuis lors, continua le vieux, le pauvre <i>Socarrao</i> est ici prisonnier. -Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> -paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères, -et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.</p> - -<p>—Et si quelqu’un offre davantage?</p> - -<p>—Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le -vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur -pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La -mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui -devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_CONDAMNEE" id="LA_CONDAMNEE"></a>LA CONDAMNÉE</h2> - -<p>Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.</p> - -<p>Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces -tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son -soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la -tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à -peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne -toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et -presque amalgamé à sa chair...</p> - -<p>Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière -fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant, -attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le -délivrerait de ses maux.<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p>Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et -bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant -par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne -laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à -la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris -étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles -sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il -avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à -l’apprivoiser.</p> - -<p>On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un -jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le -bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa -surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve, -grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux -tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête -anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il -s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau -et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les -autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au -moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne -respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes -libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le -malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était -deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour, -considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là -enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les -passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et -ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!... -Ils méritaient d’être prisonniers.</p> - -<p>Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de -désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et -maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il -avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières -qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On -l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou? -Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> corps et -d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.</p> - -<p>Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la -nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait -des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la -lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze -mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des -inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac -sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.</p> - -<p>Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si -troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.</p> - -<p>Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier -emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région, -la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient -enthousiastes de ses faits et gestes: <i>Quel brutal, ce Rafael!</i> La plus -belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que -par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient -garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît, -le fusil à la main, dans les élections.<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> Il régnait sans obstacle sur -tout le canton; il intimidait <i>les autres</i>, les gens du parti battu; -mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain -bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.</p> - -<p>Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter -les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à -l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva -à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage. -Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la -prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux -qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la -crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence, -suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort, -qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en -charrette, tant elle tardait!</p> - -<p>Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à -Francisco Esteban, le <i>Brave</i>, à tous ces vaillants paladins, dont les -hauts faits chantés dans des <i>romances</i>, l’avaient toujours -enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment -suprême.<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p> - -<p>Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et -sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant, -et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer -ses gémissements. C’était un <i>autre</i> qui criait en lui, un inconnu qui -avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une -demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de -figues, que, dans la prison, on nommait café.</p> - -<p>De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne -restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau, -songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que -nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à -mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.</p> - -<p>Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait -partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans -la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les -après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit -pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!</p> - -<p>Les questions du visiteur étaient des plus<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> inquiétantes. Rafael -était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et -jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire -de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre -le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et -pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient -la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.</p> - -<p>Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il -était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette -comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais, -quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait -qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible.</p> - -<p>Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre. -Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande -vitesse, par le télégraphe.</p> - -<p>Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née -pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le -voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est -que la <i>chose</i> était imminente.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p> - -<p>On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à -cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils -pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne -dame de Madrid<a name="FNanchor_J_10" id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a>, de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite -signature.</p> - -<p>Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir: -avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix -suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver:</p> - -<p>—Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle?</p> - -<p>Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et -ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était -déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie -pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une -forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient -et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une -âcre odeur d’étable.</p> - -<p>Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on -lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon,<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> -cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes.</p> - -<p>«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme -finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!»</p> - -<p>L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait -encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus -heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler -de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte -de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et -dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose.</p> - -<p>—Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent—disait-elle avec calme, -en essayant de sourire.</p> - -<p>—Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que -ce soit devant l’Église.</p> - -<p>En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au -sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle.</p> - -<p>La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette -dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> -splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes -et les prières, épargnait la mort au condamné.</p> - -<p>La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme -si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté.</p> - -<p>—Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va -pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve.</p> - -<p>La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer -lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter.</p> - -<p>—Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison?</p> - -<p>—Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux -d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune -et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans.</p> - -<p>Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle -pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien.</p> - -<p>—Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a -sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te -plains encore?</p> - -<p>La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de -haine.<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p>—Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais -moi?...</p> - -<p>Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient -sa chair brune et ardente:</p> - -<p>—Alors, la condamnée, c’est moi!<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p> - -<h2><a name="UN_HOMME_A_LA_MER" id="UN_HOMME_A_LA_MER"></a>UN HOMME A LA MER</h2> - -<p>A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja, -avec une cargaison de sel pour Gibraltar.</p> - -<p>La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait -autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins -longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine.</p> - -<p>La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison. -La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile -latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample -voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes.</p> - -<p>L’équipage—cinq hommes et un jeune garçon—soupa, après la manœuvre de -sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> au mousse, avec -la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur -morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite -par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque, -allèrent reposer sur le dur matelas.</p> - -<p>A la barre resta le père Chispas<a name="FNanchor_K_11" id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>, vieux requin édenté, qui accueillit -avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron. -Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur -le <i>San Rafael</i> son premier voyage, et lui gardait une vive -reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de -l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!</p> - -<p>Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de -vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper -de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.</p> - -<p>Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage, -dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et -priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les -barques, il déchar<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span>geait les paniers de poisson, ou allait en parasite -dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec -l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce -au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son -père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il -portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après -cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le -meilleur de tous!</p> - -<p>Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour -scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas -l’écoutait avec un sourire ironique.</p> - -<p>—Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu -verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te -poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant -nous.</p> - -<p>Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de -la plage.</p> - -<p>—Prends garde! mon garçon! Prends garde!</p> - -<p>Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la -surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes -se reflétaient comme des serpentins de lumière.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p> - -<p>La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec -solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de -Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux -côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait -dans les ténèbres...</p> - -<p>Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!</p> - -<p>—Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup.</p> - -<p>—Viens la chercher.</p> - -<p>Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un -moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du -mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement. -Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile, -qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute -vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le -projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui -s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses, -peut-être la voix du vieux timonier, criant:—«Un homme à la mer!»</p> - -<p>Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la -soudaineté de la chute.<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> Avant de se rendre un compte exact des choses, -il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent -froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très -sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont!</p> - -<p>Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin. -Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs, -du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de -vigoureuses brasses, sans savoir où il allait.</p> - -<p>Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois -qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le -tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et -balayait les algues.</p> - -<p>—Du calme, Juanillo, du calme!</p> - -<p>Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir -le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un -plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore -dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul; -mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une -voile, c’était une mort stupide!<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p> - -<p>—Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron!</p> - -<p>Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui -fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient -insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou, -forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la -surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et -devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés, -comme pour l’engloutir.</p> - -<p>Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il -tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps -sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil, -sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui, -dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes -algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses, -leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair, -frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent... -Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres, -accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> -infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces... -Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant -effleuré par des dents aiguës.</p> - -<p>Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les -vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas! -Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement. -L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le -cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans -l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir. -Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant -brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans -le même cercle...</p> - -<p>Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume -saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase; -mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées -surgirent; il reparut à la surface...</p> - -<p>Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine, -appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient -rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> l’effrayait plus; il -avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...</p> - -<p>Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à -lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre -vieille. <i>Notre père qui êtes aux cieux...</i> Il priait mentalement, mais -tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit -d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles, -bandits! ils m’abandonnent!»</p> - -<p>Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit -dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il -reparut encore à la surface.</p> - -<p>Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel, -pareilles à des gouttes d’encre.</p> - -<p>Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit, -entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il -s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les -squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau -s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:</p> - -<p>—Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_RAGE" id="LA_RAGE"></a>LA RAGE</h2> - -<p>De tous les points de la <i>huerta</i> les habitants accouraient à la -chaumière de Pascual Caldéra<a name="FNanchor_L_12" id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a>, dont ils franchissaient la porte, avec -un mélange d’émotion et de crainte.</p> - -<p>«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa -femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés, -rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction -mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son -fils.—Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de -cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs -taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui -l’émotion arrachait des cris,<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> mettaient le nez à la porte de la chambre -et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»</p> - -<p>Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa -mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol -de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les -yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père, -ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui -ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par -l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans -la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes -qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette -terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il -n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude -gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui -faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne -manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour -d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des -étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc -de la cuisine, en rejetant cou<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>vertures et peaux de mouton, pour -chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.</p> - -<p>Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode -latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail, -mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de -soumission.</p> - -<p>Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans -bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il -chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la -pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui -rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur -sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout -d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce -laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il -avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait -épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans -la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de -terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur, -la continuation honnête et paisible des traditions fami<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>liales; un autre -Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol -fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas», -plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la -charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au -parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à -la porte de la chaumière!</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi -que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait -mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui -silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le -jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses -crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour, -l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue -du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle -trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.</p> - -<p>Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> «Tais-toi, maman, -tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il -avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance, -quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des -chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le -lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la -plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à -répliquer.</p> - -<p>Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant -de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours -de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles -souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis, -quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa -fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:</p> - -<p>«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les -épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux -finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient -là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau -et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant -entre eux l’espace suffisant<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> pour «la manœuvre d’une faucille», comme -disait en riant le père de la fiancée.</p> - -<p>Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident. -Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La -huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la -chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour -avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient -contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel -la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah! -si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de -cet infortuné...</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la -cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait -une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière. -Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il -avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il -grinçait des<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre. -Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de -la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de -maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la -vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que -pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en -savaient plus que lui.</p> - -<p>Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà -remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une -légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille. -Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage -très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non -sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si -tardivement.</p> - -<p>Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence, -mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë, -arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et -poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa -bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> et saillants, comme -d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de -douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis -que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte -vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute -lutte, le contraignait à l’immobilité.</p> - -<p>«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.</p> - -<p>Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui -paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme -si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie -de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de -sinistres lueurs.</p> - -<p>Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des -environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et -maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était -lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son -traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le -gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas -d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de -l’expérience des générations, qui, pour avoir<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> vécu avant nous, en -savaient bien plus long.</p> - -<p>Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les -morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une -voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la -vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair -malade.</p> - -<p>Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la -salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le -malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer -sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne -sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande, -s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta -le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.</p> - -<p>La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de -larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la -première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace, -sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux -autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux -pour ne pas voir sa <span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de -son état.</p> - -<p>Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait -mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour -couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu -miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient -mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui -étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans -les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste -plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers -tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas -aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.</p> - -<p>Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver, -haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span> -aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette -pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation -ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.</p> - -<p>«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour -annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la -laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une -course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un -frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs -portes, se hérissaient de fusils.</p> - -<p>Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes -hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés, -harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique, -les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en -joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient -volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la -main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir, -des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure. -Toute forme se mouvant dans l’ombre<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> attirait une balle; autour des -chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.</p> - -<p>Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.</p> - -<p>A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui -vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la -plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite -tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette -obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes, -assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les -cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses -muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.</p> - -<p>La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce -n’était plus <i>son enfant</i> avec ses yeux exorbités, sa face livide, -noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait -parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il -appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête -contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son -fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante -s’arrêtait près du visage<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la -reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le -craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin -d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair -de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.</p> - -<p>«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.</p> - -<p>Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait -le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa -gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches -que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père, -mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit, -quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le -monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.</p> - -<p>Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme: -elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré, -ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux -vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de -l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A -quoi bon? C’était fini... Les femmes<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> pleuraient sans espoir. La mort -était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les -jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre -Pascualet.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants -pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la -porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus -grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des -canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se -rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette -bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où -l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé -en deux par la pioche!...</p> - -<p>Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de -lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait -s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la -pauvre femme hors de<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> la chambre, la maintenant, de vive force, dans un -coin de la cuisine.</p> - -<p>Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade -sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se -mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour -immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au -père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se -débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire -un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les -chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette -besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances -inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!</p> - -<p>... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret, -dont la mort était inévitable?</p> - -<p>Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris -stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la -rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines -groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...</p> - -<p>Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la -première fois on<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur -gémissant.</p> - -<p>La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui -marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les -étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements, -des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale, -avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au -milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures. -Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de -là-haut?...</p> - -<p>De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à -travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les -tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son -âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à -promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il -gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer -anticipé, avec, pour dénouement, la mort.</p> - -<p>Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour -chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.</p> - -<p>Pourquoi pas?<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span></p> - -<p>—Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!</p> - -<p>Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil -à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de -se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.</p> - -<p>Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le -hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du -misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la -pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage, -qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions -désespérées.</p> - -<p>Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls, -lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse, -accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.</p> - -<p>Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très -lointains,—voilà vingt-deux ans!—quand elle avait mis au monde son -fils unique, sur ce même lit.</p> - -<p>Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le -virent noir, affreusement noir, sans une étoile:<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»</p> - -<p>Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt -qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE" id="LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE"></a>LA FILLE DE LA SORCIÈRE</h2> - -<p>Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque -tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière -avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des -voisines.</p> - -<p>Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres -avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur -leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à -Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient -d’ardentes œillades.</p> - -<p>Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.</p> - -<p>C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la -mort de son mari. Trois<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle -n’avait plus peur de Teulaí<a name="FNanchor_M_13" id="FNanchor_M_13"></a><a href="#Footnote_M_13" class="fnanchor">[M]</a>, le frère cadet de son mari; un petit -homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache, -aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné -ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à -la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui -voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.</p> - -<p>Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir -l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle -semblait une reine.</p> - -<p>Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle -était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau -pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une -teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou -superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de -sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui -accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements -noirs.<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p>Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet, -son infortuné mari.</p> - -<p>En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une -pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait -fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!</p> - -<p>Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin. -Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir -chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien, -peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son -frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde, -jolie sans doute, mais, qui—suivant les affirmations faites au cabaret -par des témoins oculaires, gens des plus respectables—préparait des -breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des -petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se -frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler -par la cheminée...</p> - -<p>Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et -c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses -caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> des écus que la -mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.</p> - -<p>Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson -malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères -les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une -puissance infernale.</p> - -<p>La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la -place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de -pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle -personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet -avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle -femme du canton.</p> - -<p>Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air -scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par -l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il -oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point -se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et -par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements. -Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force -caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le -spec<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>tacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en -chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre -dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne! -Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de -Pepet.</p> - -<p>On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de -plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui -fond...</p> - -<p>Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des -philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était, -selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui, -de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire, -pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de -souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut -lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au -dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.</p> - -<p>Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages -malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être -maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs -semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> -regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière, -avec son bébé.</p> - -<p>Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui -tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de -Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière -de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il -devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les -<i>affaires</i> l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province. -Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses -emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait -avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les -petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...</p> - -<p>Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se -portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux -impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les -plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons -blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que -l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans -d’épaisses toisons d’or.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus -jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs -corbeilles et leurs cabas de sparte.</p> - -<p>La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé -sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance -à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la -douleur d’entendre leurs médisances.</p> - -<p>Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y -avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de -la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à -l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route -poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs -paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le -clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées, -luisant aux derniers reflets du soleil.</p> - -<p>Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine, -en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait -nuit close, avant son arrivée au logis.</p> - -<p>Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et -desséchée, enseigne d’une<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> auberge. Au-dessous, tournant le dos au -village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa -ceinture.</p> - -<p>Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il -tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel -saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle -poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle -rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle -tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme, -posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les -yeux.</p> - -<p>—<i>Bonsoir, Marieta.</i></p> - -<p>C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout -d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était -Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux -plus inquiétants que ses paroles.</p> - -<p>Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte, -sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne -point laisser tomber son enfant.</p> - -<p>Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer. -N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il -l’accompagnerait<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> au village, et chemin faisant, ils parleraient de -certaines affaires.</p> - -<p>—<i>Avance! avance!</i> disait le petit homme.</p> - -<p>Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier -contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait -traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile, -pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges -révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était -capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par -cette méchante bête.</p> - -<p>A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en -chantonnant, le devant de sa porte.</p> - -<p>—Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí.</p> - -<p>La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta -était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi -sur-le-champ.</p> - -<p>Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter -un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la -chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils -reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine -affaire.<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p> - -<p>Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser; -mais son beau-frère la tira brusquement:</p> - -<p>—«Avance! avance!»</p> - -<p>Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme -venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans -son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant, -s’empressait de rentrer chez elle.</p> - -<p>On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche, -les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la -nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient -des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les -premières étoiles.</p> - -<p>Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta, -avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait -s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta -tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas -voir son beau-frère.</p> - -<p>Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho -prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du -crépuscule.<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span></p> - -<p>Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls.</p> - -<p>Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce -qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur, -elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas -impunément le frère d’un homme comme lui.</p> - -<p>Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui -s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait -conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de -bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière -en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si -froidement!</p> - -<p>Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir -Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son -âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est -qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le -courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si -passionné.</p> - -<p>Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui -tournait à la grimace:</p> - -<p>—«Tais-toi, fille de la Sorcière!»<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span></p> - -<p>Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait; -elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues -malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait -capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le -piège, comme son nigaud de frère!</p> - -<p>Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il -saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir -de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs -et ardents, qui brillaient à travers ses larmes.</p> - -<p>—Sorcière... empoisonneuse!</p> - -<p>Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme -robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et, -reculant, chercha <i>quelque chose</i> dans sa ceinture.</p> - -<p>Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris, -les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare -voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien -hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les -champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.</p> - -<p>Se voyant seule, convaincue qu’elle allait<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> mourir, toute sa fierté -s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite -et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter.</p> - -<p>—Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir, -qu’elle enroula autour de sa tête.</p> - -<p>Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit -encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre, -des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas -la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières -qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec -le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira -les deux coups sans arrêt.</p> - -<p>Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme -mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les -convulsions de l’agonie...</p> - -<p>Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se -réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y -chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme -épouvantée, il faillit pleurer:<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p> - -<p>—Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant.</p> - -<p>Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était -sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose!<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span></p> - -<h2><a name="UNE_TROUVAILLE" id="UNE_TROUVAILLE"></a>UNE TROUVAILLE</h2> - -<p>—Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis -pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir -mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux, -je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous -les verrous pour avoir bien agi.</p> - -<p>La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:</p> - -<p>—De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus... -Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.</p> - -<p>Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie -pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette -pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p> - -<p>—Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses -crimes et de son audace.</p> - -<p>Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait -sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné -par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres -fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur -son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les -protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait -à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.</p> - -<p>A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona<a name="FNanchor_N_14" id="FNanchor_N_14"></a><a href="#Footnote_N_14" class="fnanchor">[N]</a>, -une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des -bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à -ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute -sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir, -craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour -l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment -de curio<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span>sité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et -il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un -bambin qui accompagnait la Peluchona.</p> - -<p>—C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui -ne me connaît plus.</p> - -<p>Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et -lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la -colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de -friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.</p> - -<p>Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il -avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de -Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de -vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant -les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de -l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin -ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la -natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les -montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche -lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> ruban -interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée -nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises -abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour -étendre sa natte.</p> - -<p>—Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en -route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention -à cela?</p> - -<p>Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de -plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans -l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent -et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des -terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand -Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de -chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra! -Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de -verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le -couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur -lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement. -Il n’était point capable d’un tel<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> travail: fracturer des portes n’était -point son affaire.</p> - -<p>La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu: -il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre -alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau -que lui offrait son compagnon.</p> - -<p>Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une -maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa -victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte -de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à -«travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força -les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des -gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une -montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra -chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il -se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants, -allait et venait.</p> - -<p>—Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque -chose pour la laine.<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span></p> - -<p>Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa -en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec -l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et -le chargea sur ses épaules.</p> - -<p>Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure -où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena -trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet, -et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre -par un agent de police.</p> - -<p>En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la -part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de -billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi -pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait -davantage.</p> - -<p>Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se -courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!</p> - -<p>Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les -matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui -les yeux fermés, la figure congestionnée, soule<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>vait sa poitrine -oppressée en sentant les caresses de l’air libre.</p> - -<p>Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du -môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:</p> - -<p>—Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.</p> - -<p>Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant -dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son -Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que, -malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en -larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres; -même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.</p> - -<p>L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le -voleur qui le caressait comme une nourrice:</p> - -<p>—Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.</p> - -<p>Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la -mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne -serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait -les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles,<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> et -cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était -malade.</p> - -<p>Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant -d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le -retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il -affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se -tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne -s’était senti aussi audacieux.</p> - -<p>Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues -qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le -petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure -forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les -tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent -une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le -cadavre de sa victime, longtemps après le crime.</p> - -<p>Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.</p> - -<p>—Adieu, mon mignon!</p> - -<p>Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle -de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un -colosse, le père du petit, tandis qu’une<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> femme toute tremblante, criait -d’une voix aiguë:</p> - -<p>—Au voleur! au secours!</p> - -<p>Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un -passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope, -accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il -roula en bas de l’escalier.</p> - -<p>Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites -en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent -libéralement les habitants furieux.</p> - -<p>—Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années -de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble -de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour -un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai -plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p> - -<h2><a name="UN_GENTILHOMME" id="UN_GENTILHOMME"></a>UN GENTILHOMME</h2> - -<p>A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard -des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa -canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses -épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia -fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe -discret, du gentleman qui vient de dîner.</p> - -<p>La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement -gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à -Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son -opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas -sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point -l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> seigneur! Il avait jeté son -argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse! -C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes -polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens, -qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui -souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand -d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le <i>Romancero</i>.</p> - -<p>Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis -d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!</p> - -<p>Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda» -comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques -fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des -paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais -les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des -yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses -maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie, -l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre, -de sa moustache noire et roide et de son regard grave.</p> - -<p>Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda,<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> avec une compassion -discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer: -pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui -s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque -chose pour le sauver.</p> - -<p>Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau -temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le -remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du -monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles -personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par -l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons -conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était -bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son -riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de -vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu -à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup -avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille, -ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du -Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans -compter les riches héri<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>tages de nombreuses tantes, célibataires et -dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse -dans leurs antiques manoirs.</p> - -<p>Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années -cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours -retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique -d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de -quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible, -une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point -d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.</p> - -<p>Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de -certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables, -comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution -extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient -que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient -dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer -au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le -menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le -courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’enga<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>gerait dans -la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses -aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait -à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de -la Patagonie.</p> - -<p>Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à -mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage -qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine, -il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse, -ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.</p> - -<p>Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui -échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait -à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant, -pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le -même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi -riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une -satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie -naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.</p> - -<p>Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait -de ce songe délicieux,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> qui allait être le dernier, et se prolongeait -par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour -lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée -par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un -restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se -rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.</p> - -<p>Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties -d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur -immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés -dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les -cercles distingués.</p> - -<p>A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait -s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre, -l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des -sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis; -quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées -presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence -seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même -temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui -réservait?<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda -eut un sourire de défi amical.</p> - -<p>—Une partie?</p> - -<p>—Comme vous voudrez, cher Velasquez.</p> - -<p>—Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de -vous gagner.</p> - -<p>La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui -ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans -atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le -comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui -promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et -parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis -il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa -présence.</p> - -<p>—Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas -votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les -mauvaises cartes. Quelle sottise!</p> - -<p>Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.</p> - -<p>Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se -fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p> - -<p>—J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.</p> - -<p>Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or.</p> - -<p>—Ça, c’est à vous!</p> - -<p>—Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous -expliquer...</p> - -<p>—Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris!</p> - -<p>Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour -l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole -offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi.</p> - -<p>Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le -frisson:</p> - -<p>—Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient -pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude.</p> - -<p>Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux -jours les plus brillants de son opulence.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de -Sagreda s’avança<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> sur le boulevard. On sortait des théâtres: les -automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une -rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le -grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la -hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre -compte du lieu où il se trouvait.</p> - -<p>Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un -gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il -n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de -se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la -société. Mais être un objet de pitié!...</p> - -<p>Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient -percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la -charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité -était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle, -qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe, -il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec -solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après -sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de -guerre.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p>Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de -province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés -et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et -tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom -glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses -amis!...</p> - -<p>Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui -l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle! -C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais -existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant, -était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours -plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble, -il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il -s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:</p> - -<p>—Mille fois merci! mile fois merci!</p> - -<p>A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un -hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui -offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons -trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée,<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> gisant sur -le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses -yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa -compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été -pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait -faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE" id="LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE"></a>LE DERNIER LION DE VALENCE</h2> - -<p>L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la -chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la -parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de -maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà -connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en -brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant -de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait -perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils -avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces -messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec -leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de -tanneur, car il travaillait tous les jours dans<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> sa masure, voisine de -l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement -par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier -familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de -grèves, ni les querelles à propos des salaires.</p> - -<p>Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave -obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et -avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans -l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de -l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des -bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui -trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils -avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient -dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses -membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui -permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.</p> - -<p>Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les -plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs -préparatifs.</p> - -<p>Avec l’autorité que lui conférait son âge,<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> Maître Vicente imposa ses -idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs -traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle, -devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer, -tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait -caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ -siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la -poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies -par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au -fameux lion des tanneurs.</p> - -<p>Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion -aussi?—Oui, le lion!—Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se -déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les -relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait -du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint -Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils -craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses -soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait -de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient -joué le rôle du lion. Il se sentait capable<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> de se battre avec quiconque -lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.</p> - -<p>Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et -des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient -débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église, -emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance -de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes -incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable -le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits -garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à -la nouvelle de ce sacrilège.</p> - -<p>Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens -erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands -coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée? -Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs -entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route -pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les -jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des -mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville -suivit leur exemple.<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p>Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe -rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant -la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que -celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte -du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de -flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques -affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées, -ébréchées, corselets rouillés...</p> - -<p>Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui -se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les -Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce -fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat -dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi; -mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer. -Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces -maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant -sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec -celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande -cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> Maître Vicente: voilà -pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle -de l’aimable fauve dans les processions de Valence.</p> - -<p>Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes -par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette -canaille.</p> - -<p>Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée. -Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement -l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien! -l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les -changements de température... Il retourna au désert.</p> - -<p>Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir -de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans -toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation; -derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de -Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le -portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois -entre les mains.</p> - -<p>Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire, -Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des -autres<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse. -Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle -de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands -tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont -tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle -du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les -toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins -authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée -«Miguelete».</p> - -<p>La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et -les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion, -suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles -laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»—«Grand-père, -vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente -songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il -essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine -ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.</p> - -<p>Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons -ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files -d’ombrelles<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages... -Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont -les parfums faisaient se dilater les poumons.</p> - -<p>Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse, -leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut -les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et -des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite, -différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins, -trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches -monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque. -Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de -métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années, -si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.</p> - -<p><i>Plan! rataplan!</i> voici les tambours des tanneurs, instruments d’une -sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à -marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages, -comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de -la <i>Fraternité</i>, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean -d’Aragon,<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani... -<i>Plan! rataplan!</i>... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec -des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un -sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes -tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour -de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse -d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des -tambours.</p> - -<p>Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la -révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant -l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal -courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.</p> - -<p>Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les -mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à -leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.</p> - -<p>Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la -nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa -crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment -avec l’ostensoir,<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.</p> - -<p>Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans -cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en -vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête. -Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux -portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.</p> - -<p>Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires -s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence, -appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la -moindre envie désormais de faire la révérence au public.</p> - -<p>Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.</p> - -<p>—Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?</p> - -<p>Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné. -Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de -suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours! -La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une -poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à -marquer le pas, en agitant son ostensoir.<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p>Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra -dans la cathédrale, la nuit tombait.</p> - -<p><i>Plan! rataplan!</i> La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière -les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de -myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était -couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de -papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les -tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants, -ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le -lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,—oh! le -fanfaron!—pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui -traînaient des ribambelles d’enfants...</p> - -<p>Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de -laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter -son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre, -creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.</p> - -<p>Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais -c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire! -il<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain, -parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite! -Qui donc osait résister à un lion furieux?...</p> - -<p>Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel -un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai <i>mantecado</i><a name="FNanchor_O_15" id="FNanchor_O_15"></a><a href="#Footnote_O_15" class="fnanchor">[O]</a> -valencien, savoureux, parfumé comme le miel!</p> - -<p>Un <i>mantecado</i> à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il -n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il -rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.</p> - -<p>Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine. -Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant -qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En -quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse -dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.</p> - -<p>Ainsi mourut le dernier lion de Valence!<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_BANQUET_DU_BANDIT" id="LE_BANQUET_DU_BANDIT"></a>LE BANQUET DU BANDIT<a name="FNanchor_P_16" id="FNanchor_P_16"></a><a href="#Footnote_P_16" class="fnanchor">[P]</a></h2> - -<p>Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut -inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid, -tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait -la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin -pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la -marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.</p> - -<p>Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en -culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait -partout et semblait adhérer à son corps.</p> - -<p>C’était le fameux Quico Bolson, un bandit<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> comptant trente années -d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque -superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les -faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait -tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la -montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier -errant de la Sierra.</p> - -<p>Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il -aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en -souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins -de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de -monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses -infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.</p> - -<p>Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les -paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se -montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui -répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du -sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui -qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> les -façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à -face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il -était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé -peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les -routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui, -l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des -villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la -grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.</p> - -<p>On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il -faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine -pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du -district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour -l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel, -débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne -l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque -nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait -chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.</p> - -<p>Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les -attentions pendant le dîner:<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> «Allons, Bolson, ce morceau de poulet! -Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait -cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se -rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire -cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.</p> - -<p>En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le -faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en -honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de -ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et -tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la -toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à -l’incurie.</p> - -<p>Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du -dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid -toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées -par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le -contraindre à cette démarche.</p> - -<p>Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le -politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils -froncés.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span></p> - -<p>—Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet -insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien, -mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la -gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque?</p> - -<p>Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps -pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner -la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de -Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un -castillan inintelligible.</p> - -<p>—Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours.</p> - -<p>Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête -qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était -moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et -à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables -condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une -centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir. -Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui -impunément.</p> - -<p>—Cet avocat est un ignorant, repartit le<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> député. Crois-tu qu’il y ait -rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras -bientôt hors de souci.</p> - -<p>Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles -paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais -un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh -bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José -était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les -hommes étaient égaux...</p> - -<p>Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même -temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration -sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à -ses pas, un vrai satellite.</p> - -<p>Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite:</p> - -<p>—Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à -tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien -reçu la dernière fois.</p> - -<p>Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois -campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur -Quico, et quelques gamins qui touchaient son<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> fusil chargé comme si -c’était un objet sacré.</p> - -<p>La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les -canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs -passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs.</p> - -<p>Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais -maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence.</p> - -<p>Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical.</p> - -<p>A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher -tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de -gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait, -dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José. -Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui -suivirent lentement la diligence comme les précédents.</p> - -<p>Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il -en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour -gagner la Sierra».</p> - -<p>—Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p> - -<p>Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens.</p> - -<p>—Allons, fouette, cocher!... fouette!</p> - -<p>La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes -surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête. -Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui -demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se -rejetaient en criant au fond de la diligence.</p> - -<p>—Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant.</p> - -<p>Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il -était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de -son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre -impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le -pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre -mal compris.</p> - -<p>Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers -voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu -des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence.</p> - -<p>Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades -qui avait assisté à la fête...<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>—Don José! Où est don José?</p> - -<p>Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné -que le député était parti pour Valence à bride abattue.</p> - -<p>Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois -d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et -cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation -retentit dont l’écho sembla ébranler le sol.</p> - -<p>On venait de fusiller Bolson.</p> - -<p>Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à -demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante.</p> - -<p>Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce -ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe?</p> - -<p>Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule.</p> - -<p>—Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins!</p> - -<p>«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour -regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer -le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire: -«Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...»<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p> - -<h2><a name="PERDU_EN_MER" id="PERDU_EN_MER"></a>PERDU EN MER</h2> - -<p>A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière.</p> - -<p>—Antonio! Antonio!...</p> - -<p>Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il -était temps de partir pour la mer.</p> - -<p>Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait -encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans -le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel -été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes -interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois -cents arrobas<a name="FNanchor_Q_17" id="FNanchor_Q_17"></a><a href="#Footnote_Q_17" class="fnanchor">[Q]</a>; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; les<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span> -bons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une -barque pour pêcher à leur compte.</p> - -<p>Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les -nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication -des barques était venue la disette de poisson.</p> - -<p>Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants -petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons -avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser -un seul sur sa barque.</p> - -<p>Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils -devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai -juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement -de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante -douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette -barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs -économies.</p> - -<p>Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans, -qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme.</p> - -<p>—Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de -son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier aux<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> provisions... -Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel -chien de métier!</p> - -<p>—Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira. -Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de -trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins -soixante douros.</p> - -<p>Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un -solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude -dans les mêmes eaux que l’an passé.</p> - -<p>Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du -bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur -l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette de -<i>roveles</i>, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les -attirer.</p> - -<p>Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage -jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque, -et préparait les voiles.</p> - -<p>La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires -silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues -tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient -le silence, et les<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> voiles se déployaient dans l’obscurité, comme -d’énormes draps de lit.</p> - -<p>Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées -de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison. -Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des -fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux -clapotantes.</p> - -<p>C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces -gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de -l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain!</p> - -<p>—Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant!</p> - -<p>Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine -monta lentement, frémissante et courbée sous le vent.</p> - -<p>La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis -les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du -goulet, dans la mer libre.</p> - -<p>En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous -côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui -s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues.<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>Le compagnon regardait l’horizon.</p> - -<p>—Antonio, le vent change.</p> - -<p>—Je le vois!</p> - -<p>—Nous aurons grosse mer.</p> - -<p>—Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la -mer.</p> - -<p>Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte, -continua à s’avancer vers le large.</p> - -<p>Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à -cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient -bouillir, comme si elles reflétaient un incendie.</p> - -<p>Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le -gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage -pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans -l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un -poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du -menu fretin... rien en somme!</p> - -<p>Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt -couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène -rouge. Il faisait chaud et Antonio se<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> glissait par l’écoutille, pour -boire au baril d’eau, dans l’étroite cale.</p> - -<p>A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du -côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des -ailerons de poissons blancs.</p> - -<p>—Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran? -Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin?</p> - -<p>Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se -diriger vers la terre.</p> - -<p>—Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le -panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir.</p> - -<p>Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui -fut écrasé à coups de poing sur le bordage.</p> - -<p>Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les -vagues, aux ondulations longues et profondes.</p> - -<p>—Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un -thon!</p> - -<p>Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et -se penchèrent sur le flanc de la barque.</p> - -<p>Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur -d’eau son dos sombre<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> de velours; le solitaire peut-être, dont les -pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère -contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque; -puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement.</p> - -<p>Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un -hameçon gros comme le doigt.</p> - -<p>Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force -colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la -faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des -matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais -soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course.</p> - -<p>La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et -défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface; -mais rompu, malgré sa grosseur.</p> - -<p>Le compagnon hocha tristement la tête.</p> - -<p>—Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est -une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond.</p> - -<p>—Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette -pièce-là? Ce n’est<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> pas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A -lui!</p> - -<p>Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre -avait eu lieu.</p> - -<p>Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieurs -<i>roveles</i>, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en -donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès -qu’elle serait à sa portée!...</p> - -<p>La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée -derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien -accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il -faisait danser follement sur les vagues.</p> - -<p>L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et -de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de -géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie -par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié -du pont.</p> - -<p>Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre, -fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement, -la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt -le thon apparut près<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> du bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes -flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement, -comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à -plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau -visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un -remous de pourpre.</p> - -<p>Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle!</p> - -<p>Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y -cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité.</p> - -<p>—J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite -bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à -émerger.</p> - -<p>—Et le petit?</p> - -<p>Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme -s’il craignait la réponse.</p> - -<p>Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille, -espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux -genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha -à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le -baril<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span> d’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont -comme un fou.</p> - -<p>—Le petit! le petit!... Mon Antoñico!</p> - -<p>Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes -tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute -au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa -pensée, garda le silence.</p> - -<p>Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet -noir flottait sur les eaux.</p> - -<p>—Le voilà!</p> - -<p>Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son -compagnon carguait la voile.</p> - -<p>Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand -il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque.</p> - -<p>Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque -debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait -que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait -de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache -sanglante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span></p><p>Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête -lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce -là une façon de gagner son pain?</p> - -<p>Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le -corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les -sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant -entre deux eaux.</p> - -<p>Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le -repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant -rebelle.</p> - -<p>—Que faisons-nous, Antonio?</p> - -<p>Celui-ci ne répondit pas.</p> - -<p>—Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses -courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous -mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt -ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère!</p> - -<p>Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon, -qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang...</p> - -<p>Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait -mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe,<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> et, -l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées.</p> - -<p>Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio, -qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des -larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur -la tombe de son fils...</p> - -<p>La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se -sentait allégée.</p> - -<p>Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le -soleil couchant.</p> - -<p>La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis.</p> - -<p>—Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux.</p> - -<p>Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au -foyer, sont les esclaves de la famille.</p> - -<p>Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse. -La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les -sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait -sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme -les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits -chapeaux de paille,<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> les vêtements clairs et voyants de la colonie -estivale.</p> - -<p>Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière -leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues -aux brillantes couleurs.</p> - -<p>Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux -lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque -remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme -grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait -tourbillonner les jupes.</p> - -<p>La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près -le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des -regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau -pour toucher l’énorme queue.</p> - -<p>Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui, -la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis.</p> - -<p>—Et le petit? Où est le petit?</p> - -<p>Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre -ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien -entendre, ne plus rien voir...<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span></p> - -<p>—Mais où est Antoñico?</p> - -<p>Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer, -saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua -rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un -hurlement terrible:</p> - -<p>—Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la -mer.</p> - -<p>—Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine, -comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est -mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours, -moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y -faire?</p> - -<p>Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise -nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux, -et se déchirait le visage.</p> - -<p>—Mon fils! mon Antoñico!</p> - -<p>Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles -connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles -crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la -conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière.</p> - -<p>Des pêcheurs offrirent un verre de vin à An<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span>tonio, qui ne cessait de -pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de -la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la -superbe pièce.</p> - -<p>Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré -de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient -vers sa chaumière:</p> - -<p>—Antoñico! mon petit!</p> - -<p>Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes, -les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait -pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard -sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme -sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux, -caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer.<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_CRAPAUD" id="LE_CRAPAUD"></a>LE CRAPAUD</h2> - -<p>Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs -voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les -hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou -tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions -le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à -contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles -en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos.</p> - -<p>Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma -treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions -ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de -terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta, -fille<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> de la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son -surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec -laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses -volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village -que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien -pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui, -par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle -elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes -gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur -capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et -prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et, -pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des -minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui, -de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village, -les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta.</p> - -<p>Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la -Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son -visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient -en émoi toute sa chau<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span>mière, faisant se lamenter sa mère désespérée et -accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette -maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les -plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta, -lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite -église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui -avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur!</p> - -<p>C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle -avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le -ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve -voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle -avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient -à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient -gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief -de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus -expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient -remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la -petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît -remonter l’animal, et lorsque,<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> plus tranquille, il goûtait la joie de -la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le -faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le -ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud, -ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et -saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers -sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des -chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des -frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si -elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas -montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel -de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique -animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et -le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive, -n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang.</p> - -<p>Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les -pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la -ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de -côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la -meilleure<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> soupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du -bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en -rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les -bols de chocolat défilaient l’un après l’autre.</p> - -<p>Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait -plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air -impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce -qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie -secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les -flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son -orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés -sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que, -partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa -fille.</p> - -<p>Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant -sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et -celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements; -mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta -presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner -le plaisir de voir la petite de<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> cette façon-là, elle qui était si -timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour -faire rougir!</p> - -<p>Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants -de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses -compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et -Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait -tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il -s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après -l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir -remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le -curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux -choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures.</p> - -<p>Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les -hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges -pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre -Visanteta en fût délivrée au plus vite.</p> - -<p>Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient, -les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque:<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span> -«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération. -Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de -se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un -peu parce qu’il était à elle.</p> - -<p>Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le -chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la -Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin -haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait -nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva, -avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait -mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en -train de lui dévorer les entrailles...</p> - -<p>Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout -le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous -frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la -porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements -déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes -curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par -des clameurs<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre -fille!...»</p> - -<p>L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères. -La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures, -les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au -plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!</p> - -<p>Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je -l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une -brusquerie de mauvaise humeur.</p> - -<p>—Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...</p> - -<p>Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le -mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la -Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine. -Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des -injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne! -A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle -allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se -débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et -griffer le médecin. A ses cris de<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span> vengeance, s’unissait le faible -bêlement de Visanteta protestant entre les «<i>aïe! aïe!</i>» que lui -arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant -homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»</p> - -<p>Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des -linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère -ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes. -Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de -curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge! -Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de -Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente, -qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements -sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.</p> - -<p>Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât -point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?... -Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge! -mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta, -qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle -ne se rappelait pas<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> bien!... Et elle insistait sur ce défaut de -mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à -objecter.</p> - -<p>La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la -nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes, -voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas! -don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes; -elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants. -«Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un -jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs -filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa -vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca. -Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à -sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce -qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don -Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si -bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer -qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.</p> - -<p>Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les -menaces et répondit avec<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet -délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec -résignation: «Allons voir cet animal!»</p> - -<p>Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les -trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait -intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio -lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers -jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur -légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile -de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui -conter rudement ce qui était arrivé.</p> - -<p>Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse -s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait -rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture, -comme s’il cherchait son terrible couteau.</p> - -<p>Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune -fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait -pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable, -c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec -laquelle<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> elle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse?</p> - -<p>Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca -continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il -nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne -prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus -de solennité:</p> - -<p>—Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous -que... je... vous... dise... une... chose?</p> - -<p>Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de -lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui.</p> - -<p>—Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous -étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenant -<i>je... l’aime... encore... davantage</i>...</p> - -<p>Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous -contentâmes de lui tendre la main.<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_MUR" id="LE_MUR"></a>LE MUR</h2> - -<p>Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les -fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les -rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils -s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal, -et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un -nouveau malheur.</p> - -<p>L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux -familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des -deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses.</p> - -<p>Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait -Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui, -des bords du fleuve, semblait contempler la<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> grande ville par les -fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec -une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui -divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été -grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues -différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs -basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait -étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père -Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus -d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger -une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux -familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des -imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en -pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux -d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à -l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un -Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once -de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance -s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à -peine sortis<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> du ventre de leur mère, les marmots des deux maisons -tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins.</p> - -<p>Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve -avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans -l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80 -ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée -de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de -défendre l’honneur de la famille.</p> - -<p>Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux -autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la -grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les -surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes -dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de -gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance -qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un -obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se -chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à -face.</p> - -<p>A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils en<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> vinrent à trouver trop -bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des -autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de -sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux -maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était -intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil -de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs -voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de -mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans -cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le -mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même -les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de -ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets -résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui -paraissait pétri des os et du sang des victimes...</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du -père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; la<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> -femme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des -fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le -pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer -déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la -catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue, -épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves, -ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de -fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue.</p> - -<p>—Mon grand-père! Mon pauvre grand-père—criait la petite-fille du père -Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur.</p> - -<p>Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils -avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient -rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient -échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient -lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les -applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à -la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils -laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau -dans la fournaise.<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p>—Non! non!—criaient les gens.</p> - -<p>Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce -qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là, -eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne -s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en -hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les -voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu -d’une pluie d’étincelles.</p> - -<p>Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés -sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans -sa chute, lui avait cassé une jambe.</p> - -<p>—Vite, une chaise!</p> - -<p>La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil -de sparte, pour y asseoir le blessé.</p> - -<p>Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait, -dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se -sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes -et rugueuses.</p> - -<p>—Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était -traîné jusqu’à lui.</p> - -<p>Et avant que le blessé pût l’éviter, le para<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span>lytique chercha, de sa -bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les -baignant de larmes.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en -construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent -point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant, -ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur -maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups...<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span></p> - -<h2><a name="PRINTEMPS_TRISTE" id="PRINTEMPS_TRISTE"></a>PRINTEMPS TRISTE</h2> - -<p>Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé -par une incessante production.</p> - -<p>C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de -terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils -tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés -sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait -comme un vrai journalier.</p> - -<p>On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour -égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants -trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept -ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses -épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petite<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span> toux -sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les -paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait: -elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait -déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des -fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait -courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du -canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante, -absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait -des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin, -saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les -roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes.</p> - -<p>Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de -terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive, -qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un -vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la -Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé. -Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire -disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout -en<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> maugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule -pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se -décider à le vendre.</p> - -<p>Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son -sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin, -pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis -d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs -de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes -choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la -sottise des citadins.</p> - -<p>Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper -les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de -fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda. -A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle -entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal -avertissement, une motte de terre sur les épaules.</p> - -<p>Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer -la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il -fallait travailler ferme: le propriétaire n’en<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span>tendait pas raison à la -Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la -petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa -livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois -même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche, -il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il -n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour -s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux -Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la -paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort -sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du -cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des -coups de bâton à l’occasion...</p> - -<p>La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler -beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel -il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille -jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses -mains calleuses.</p> - -<p>Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient -connue toute petite, les<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> fleurs qui dans son âme innocente éveillaient -une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de -son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en -voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance, -depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se -replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace, -elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums.</p> - -<p>Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie -des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone -du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles, -bruissait comme un ruisseau d’églogue.</p> - -<p>Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda -allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise -en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans -doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.</p> - -<p>Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les -demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées -maintes fois dans des images. Les camélias<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> couleur de chair faisaient -penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues... -Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se -révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des -boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de -bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux -sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches, -comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui -des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage -leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire -à la jeune fille en clignant de l’œil:</p> - -<p>—Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu! -un peu d’eau...</p> - -<p>Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais -des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au -canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la -douche, la saluaient avec reconnaissance.</p> - -<p>Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût -préféré les laisser<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> sécher sur place; mais il fallait gagner de -l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.</p> - -<p>Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?... -Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des -contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des -milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs. -Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu -tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.</p> - -<p>Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec -lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont, -toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque -devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux -souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous -deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter -l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain -en élégante princesse.</p> - -<p>L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le -front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la -porte du jardin; comme dans les légendes, une<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> belle dame l’appelait: -«Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques -robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure -de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune -Monsieur.»</p> - -<p>Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait -l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le -vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:</p> - -<p>—Allons vite! c’est l’heure.</p> - -<p>Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour -toute plainte, se couvrait de fleurs.</p> - -<p>Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces -des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur -comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre, -et sa toux s’aggravait.</p> - -<p>La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les -fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.</p> - -<p>Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se -font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les -animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les -médecins ni les drogues,<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.</p> - -<p>Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la -regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit -tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.</p> - -<p>Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se -résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans -aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du -printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses -couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se -dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes -de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.</p> - -<p>A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches -se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si -leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que -les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête -était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet -d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances -folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui -cherche la<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span> guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda -aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la -protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.</p> - -<p>Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne -la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait -surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents -d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus -maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait -les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour -de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme -s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent -d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums, -un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.</p> - -<p class="astt">.........................</p> - -<p>Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles -tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme -toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.</p> - -<p>Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un -soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler -beaucoup, pour<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span> qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz -et payer son loyer!</p> - -<p>Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui -restât au vieillard, c’était cette terre perfide,—ce vampire qui -«suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de -lui,—toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point -senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner -la pauvre Borda dans son dernier voyage.</p> - -<p>Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en -remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible -à la beauté perfide qui l’entourait;—car il savait qu’elle était le -prix de sa servitude,—animé uniquement par le désir de bien vendre les -charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence -que s’il eût fauché de l’herbe!<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span></p> - -<h2><a name="A_LA_PORTE_DU_CIEL" id="A_LA_PORTE_DU_CIEL"></a>A LA PORTE DU CIEL<a name="FNanchor_R_18" id="FNanchor_R_18"></a><a href="#Footnote_R_18" class="fnanchor">[R]</a></h2> - -<p>Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait -avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les -gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la -régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins -marinés.</p> - -<p>Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler -dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer -quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait -là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.</p> - -<p>Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il -cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils -l’invite<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span>raient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses -qu’on se fait entre gens distingués.</p> - -<p>A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux -n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel -répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait -Beseroles:<a name="FNanchor_S_19" id="FNanchor_S_19"></a><a href="#Footnote_S_19" class="fnanchor">[S]</a> il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains, -qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots, -lettre par lettre.</p> - -<p>Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles -où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son -comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les -récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.</p> - -<p>Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à -les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines. -Alors il se hâta de dire:</p> - -<p>—Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une -fois, un moine roula saint Pierre.</p> - -<p>Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois», -le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté -et son air bon enfant.</p> - -<p>Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu, -lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains -croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la -chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un -frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze -ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat. -Quand ma bisaïeule lui demandait:</p> - -<p>—Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de -terre ou des saucisses de conserve?</p> - -<p>Il répondait d’une voix qui ronflait:</p> - -<p>—Tout mêlé... Tout mêlé!</p> - -<p>Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il -semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui -tous avaient son teint coloré, sa face de<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> pleine lune et son cou de -taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.</p> - -<p>Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on -mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui -venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui -était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement -qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,—qu’on excuse -la comparaison.</p> - -<p>Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il -n’en doutait pas, la place d’un moine était là.</p> - -<p>Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme -celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade, -quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.</p> - -<p>—Toc, toc, toc!</p> - -<p>—Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.</p> - -<p>—Ouvrez, seigneur saint Pierre.</p> - -<p>—Qui es-tu?</p> - -<p>—Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.</p> - -<p>Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il -gronda de colère et ses<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> yeux lancèrent des éclairs à travers ses -lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.</p> - -<p>—Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire? -File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.</p> - -<p>—Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous -plaisantez toujours!</p> - -<p>—Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé! -Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?</p> - -<p>—Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur -que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce -que dans la loge du concierge?</p> - -<p>—Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu -engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu -ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je -ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait -une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à -te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage... -J’ai dit!</p> - -<p>Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta -dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des -anges<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span> qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus -jolies.</p> - -<p>Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin -de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir -d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et -aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant -avec peine son ventre enflé comme un ballon.</p> - -<p>C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé -de confitures.</p> - -<p>—Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment -n’ouvre-t-on pas à cette heure?</p> - -<p>—Attends! Nous allons entrer.</p> - -<p>Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina -un des meilleurs.</p> - -<p>Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans -difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même -avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque -privilège.</p> - -<p>—Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.</p> - -<p>—Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p> - -<p>—Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec -autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la -manière d’entrer au paradis?</p> - -<p>La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la -blancheur d’une lune énorme commença à poindre.</p> - -<p>—Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!</p> - -<p>D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa -compagne.</p> - -<p>—Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute -suffoquée.</p> - -<p>—Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.</p> - -<p>Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit -frapper à la porte.</p> - -<p>—Qui va là?</p> - -<p>—Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens -d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et -j’arrive ici, monté sur mon cheval.</p> - -<p>—Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la -porte.</p> - -<p>Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier, -qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!...<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span> Plusieurs -fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la -bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le -saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en -lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.</p> - -<p>—Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.</p> - -<p>Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la -nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en -murmurant avec admiration:</p> - -<p>—Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles! -Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_TOMBE_DALI_BELLUS" id="LA_TOMBE_DALI_BELLUS"></a>LA TOMBE D’ALI BELLUS</h2> - -<p>C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je -m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant -ainsi presque tout l’ancien «<i>royaume de Valence</i>».</p> - -<p>J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le -maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à -payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu -près de mon âge.</p> - -<p>Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa -messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses -confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et, -enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en -allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays, -moi et mes deux compagnons,<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> juchés dans l’église, sur les échafaudages -du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions -briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de -petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les -feuillages.</p> - -<p>Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne -mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades -mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait -cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les -constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place -solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui -s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la -paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient -dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant -avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut -dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur -l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges, -d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais -hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> je -fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté <i>ô Céleste Aïda</i>, -que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.</p> - -<p>Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par -quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui -suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même -osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage -d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La -plus hardie,—et la plus riche, à en juger par ses airs de -supériorité,—montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me -faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je -ne pouvais bouger sans buter contre elle.</p> - -<p>L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre -de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un -après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous. -Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière -durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans -l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.</p> - -<p>Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire -cas de ses compagnes,<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait -fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y -tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur -cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait -jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité. -Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai -pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en -contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.</p> - -<p>La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel -brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil, -la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer <i>mon secret</i>.</p> - -<p>—Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.</p> - -<p>Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme -jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos -d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.</p> - -<p>Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement, -de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges -que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span></p> - -<p>J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point, -et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond, -interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe, -qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur -un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe -descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la -tête, un turban, avec un croissant.</p> - -<p>—<i>Ce doit être un Maure</i>, interrompit la commère avec suffisance.</p> - -<p>Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé -d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en -lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point. -Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais -lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait: -«Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce -dernier souvenir.»</p> - -<p>Un mois après, j’appris à Valence ce qui était arrivé aussitôt après mon -départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez -héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à -son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction -géné<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span>rale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à -l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande -barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus, -incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger -l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!... -Tonnerre!...</p> - -<p>Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner -chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut -à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui -enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec -des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux -siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons -les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort, -s’acharnaient vainement à la remuer.</p> - -<p>—<i>Hardi! Hardi!</i> criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe -de rustres.—<i>Le Maure est là-dessous!</i>...</p> - -<p>Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir -pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils -arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauter<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span> -encore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait. -Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le -sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds.</p> - -<p>Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation.</p> - -<p>Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et -se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas -fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le -fond.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient -au-dessus de lui.</p> - -<p>Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de -paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui, -pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur -insupportable.</p> - -<p>—<i>Cherche, cherche!</i> criaient les paysans dont les têtes formaient -autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur -n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front -contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa -maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait -aucune issue.</p> - -<p>Tous se retirèrent, penauds, sifflés par les<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> gamins, qui étaient vexés -d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient -toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala.</p> - -<p>—Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.—Et son fils, Macael?</p> - -<p>Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le -pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait -excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le -calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire -exécuter à leurs frais un pavement plus beau.</p> - -<p>—Et vous n’êtes jamais retourné là-bas?</p> - -<p>—Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence -quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de -l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!) -assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient -restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à -retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon -repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire -angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme -s’ils mettaient déjà leur fusil en joue.<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td> </td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr> - -<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_v">v</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO">Le second mariage du père Sento</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_9">9</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#DIMONI">Dimoni</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_37">37</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#COUP_DOUBLE">Coup double</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_PARASITE_DU_TRAIN">Le parasite du train</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_59">59</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#UN_FONCTIONNAIRE">Un fonctionnaire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_71">71</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_MANNEQUIN">Le mannequin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_87">87</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR">Devant la gueule du four</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_97">97</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LA_BARQUE_ABANDONNEE">La barque abandonnée</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LA_CONDAMNEE">La condamnée</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#UN_HOMME_A_LA_MER">Un homme à la mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_135">135</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LA_RAGE">La rage</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_143">143</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE">La fille de la sorcière</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_161">161</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#UNE_TROUVAILLE">Une trouvaille</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#UN_GENTILHOMME">Un gentilhomme</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_185">185</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE">Le dernier lion de Valence</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_BANQUET_DU_BANDIT">Le banquet du bandit</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#PERDU_EN_MER">Perdu en mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_CRAPAUD">Le crapaud</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LE_MUR">Le mur</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_247">247</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#PRINTEMPS_TRISTE">Printemps triste</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_255">255</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#A_LA_PORTE_DU_CIEL">A la porte du ciel</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_267">267</a></td></tr> -<tr><td valign="top"><a href="#LA_TOMBE_DALI_BELLUS">La tombe d’Ali Bellus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_275">275</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> «V. Blasco-Ibañez, ses romans et le roman de sa vie», par -Camille Pitollet. (Chez Calmann-Lévy.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> <i>Gorigori</i> se dit de l’office pour un mort. Cette locution -familière: <i>le cantarán el gorigori</i>, signifie: on fera son -enterrement.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Dimoni, corruption de <i>demonio</i> démon, surnom donné au -musicien pour son jeu endiablé.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Champs cultivés qui se trouvent aux environs d’une ville.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Surnom qui signifie «petit chardon».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> Pois-chiche.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> En Espagne, le condamné à mort n’est pas décapité, mais -étranglé: c’est le supplice du garrot, qui consiste à écraser la gorge -du patient en la serrant contre un poteau avec un anneau de métal; le -condamné est vêtu d’une souquenille noire.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> A Valence, comme dans beaucoup de villes de la -Méditerranée, les laitiers parcourent les rues le matin, avec leurs -vaches et leurs chèvres qu’ils traient à la porte de leurs clients afin -que le lait soit chaud et à l’abri de toute falsification.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_I_9" id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> Le Résolu.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_J_10" id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> Quand Blasco-Ibañez écrivit ce conte, l’Espagne était sous -la régence de Maria-Cristina, mère d’Alphonse XIII.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_K_11" id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> Etincelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_L_12" id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> Chaudière.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_M_13" id="Footnote_M_13"></a><a href="#FNanchor_M_13"><span class="label">[M]</span></a> Surnom qui signifie <i>moineau</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_N_14" id="Footnote_N_14"></a><a href="#FNanchor_N_14"><span class="label">[N]</span></a> <i>La dépeignée.</i></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_O_15" id="Footnote_O_15"></a><a href="#FNanchor_O_15"><span class="label">[O]</span></a> Sorte de sorbet.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_P_16" id="Footnote_P_16"></a><a href="#FNanchor_P_16"><span class="label">[P]</span></a> Il s’agit là d’un de ces bandits nommés <i>Roder</i>, qui -s’enfuient dans la montagne, parce qu’ils ont commis un crime -quelconque, et y mènent une vie errante, se défendant contre les -gendarmes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_Q_17" id="Footnote_Q_17"></a><a href="#FNanchor_Q_17"><span class="label">[Q]</span></a> L’arroba vaut 11 kilos 500.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_R_18" id="Footnote_R_18"></a><a href="#FNanchor_R_18"><span class="label">[R]</span></a> Conte populaire de la huerta, écrit en valencien par V. -Blasco-Ibañez.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_S_19" id="Footnote_S_19"></a><a href="#FNanchor_S_19"><span class="label">[S]</span></a> Abécédaire en valencien.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by -Vicente Blasco Ibáñez - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET *** - -***** This file should be named 61460-h.htm or 61460-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/6/61460/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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