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-The Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by
-Vicente Blasco Ibáñez
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Contes espagnols d'amour et de mort
-
-Author: Vicente Blasco Ibáñez
-
-Translator: F. Ménétrier
-
-Release Date: February 20, 2020 [EBook #61460]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- V. BLASCO-IBAÑEZ
-
- Contes espagnols
-
- d’amour et de mort
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Septième mille
-
-
-
-
- Contes espagnols
- d’amour et de mort
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage
- vingt exemplaires sur papier de Hollande
- numérotés de 1 à 20.,
- et trente exemplaires sur papier du Marais
- numérotés de 21 à 50._
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- _Chez le même éditeur_:
-
-LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).
-
-LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay).
-
-
- _Chez d’autres éditeurs_:
-
-TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
-
-FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
-
-DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
-
-ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
-
-LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
-
-LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy
- (trad. par G. Hérelle).
-
-L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont).
-
-LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- V. BLASCO-IBAÑEZ
-
- Contes espagnols
-
- d’amour et de mort
-
- _Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER_
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
- pour tous les pays.
-
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés
- pour tous les pays.
- Copyright 1922,
- by ERNEST FLAMMARION.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom
-célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme
-conteur.
-
-Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort
-importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus
-belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie,
-alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un
-des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne.
-
-Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta
-magnifique, paradis de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les
-faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les
-plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier
-hardi.
-
-Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les
-mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui
-conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est
-exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les
-âmes violentes et passionnées.
-
-Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel
-drame de l’amour et de la mort.
-
-A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des
-éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des
-joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les
-hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne.
-
-Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques,
-alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés
-aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens
-et ivrognes, tous ceux qui défilent dans ces contes sont
-extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage
-merveilleux.
-
-Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est
-toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses
-plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme
-conteur qu’à notre grand Maupassant[A].
-
- F. M.
-
-
-
-
- Contes espagnols
-
- d’amour et de mort
-
-
-
-
-LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO
-
-I
-
-
-Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle.
-
-Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus
-important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle
-Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune,
-son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui
-semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de
-cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes.
-
-Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade,
-qui, dans son vaste horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits
-sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet
-de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la
-couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du
-ciel.
-
-Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les
-coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la
-contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à
-l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les
-jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture!
-
-Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait
-de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses
-champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette
-morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle!
-
-A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le
-sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six
-ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles
-aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul
-inconvénient, à offrir leur main brune à ce vieux coq de village, qui
-serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les
-petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes,
-contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils.
-
-Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait
-avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa,
-tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler
-à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si
-Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des
-poudres diaboliques.
-
-Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où
-l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié,
-oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle
-croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son
-âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de
-l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais
-allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente,
-avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était
-roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux!
-
-Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage
-amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du
-joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le
-Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes
-avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait
-pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de
-boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en
-compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien,
-qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin
-avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble.
-
-Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec
-sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes
-gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le
-rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés
-les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un
-tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé
-sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile
-tache rouge, sur le zinc de la petite table.
-
---Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie.
-
-Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à
-voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait
-bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi,
-faisait le bravache.
-
-Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand
-fracas.
-
-Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur
-influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il
-n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique
-de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète
-impunité, au premier importun qu’il rencontrerait.
-
-
-II
-
-Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi;
-d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille
-aubaine.
-
-Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les
-bijoux, ayant appartenu à sa première femme.
-
-La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre
-ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres
-haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays.
-On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le
-bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle
-les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une
-magnificence qui provoquait des exclamations de surprise.
-
---Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses!
-
-Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières
-presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la
-propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises
-jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient
-les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses
-soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à
-ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques
-fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge,
-dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles
-de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent en un ciel de
-soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les
-uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des
-ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où
-les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de
-jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de
-couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci,
-c’était le présent du marquis, du _cacique_ de la région, l’homme le
-plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de
-le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son
-gourdin ou à mettre l’escopette en joue.
-
-Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le
-velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les
-grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure,
-fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue
-des Platerias.
-
-Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle
-entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes
-de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du
-charretier, qui suivait partout son futur gendre et montrait pour lui
-toute la considération due à un être supérieur.
-
-La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire,
-descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre
-diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une
-poche, et du papier timbré sous le bras.
-
-Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait
-préparé un grand chandelier à quatre branches.
-
-Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte
-valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son
-cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant
-cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane,
-au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front,
-ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable,
-particulier aux grands talents.
-
-Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les
-feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient
-avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de
-la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre,
-aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans
-compter une douzaine de bouteilles de marasquin.
-
-Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa
-redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les
-feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture.
-
-En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à
-rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable
-révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des
-conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de
-cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux
-brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle
-entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du
-Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le
-seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier
-sa munificence.
-
-Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les
-rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de
-l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour
-son patron.
-
-La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé venait de se retirer,
-honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de
-l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire
-et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit.
-
-Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les
-ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des
-bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des
-toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les
-chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes
-de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution,
-craignant de se heurter à des cailloux.
-
---_Ave Maria purissima!_ criait au loin la voix rauque du veilleur de
-nuit. Onze heures! beau temps!
-
-Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il
-croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la
-rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout
-tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait
-presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue.
-Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il,
-d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança,
-menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le
-Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.
-
-
-III
-
-Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée.
-Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le
-district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents,
-les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des
-couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles,
-transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant
-d’huile jusqu’à la marmaille.
-
-La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la
-cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les
-plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes;
-d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles,
-dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient
-suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala, vieille
-servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les
-ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets
-exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes
-poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur
-brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant
-de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et,
-s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant
-leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De
-la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol,
-comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge
-pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar,
-clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.
-
-Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les
-tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses
-que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se
-suçant le doigt d’un air gourmand.
-
-La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la
-cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin et
-prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni,
-qui, lui aussi, était de la fête...
-
-Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le
-cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des
-cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son
-instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de
-velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à
-elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle,
-le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la
-jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre
-au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants
-de perles, que l’_autre_ était si fière de porter autrefois!
-
-Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa:
-
---Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento.
-
-Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux
-lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui
-défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil
-sur l’épaule, et tous les convives, suant à grosses gouttes sous le
-poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes
-nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient
-lancer à la sortie de l’église.
-
-Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place.
-Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y
-rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du
-pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des
-sourires avec les ennemis de Sento.
-
-Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement,
-d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur
-le point de prendre aux quatre coins du village.
-
-Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et
-sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en
-criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en
-attaquant la Marche Royale.
-
-Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées,
-qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière,
-où les galopins se mirent à les chercher à quatre pattes. De là,
-jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées
-ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir
-un passage, à coups de pied et de trique.
-
-En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir
-son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par
-un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de
-noce.
-
-Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian
-qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu
-dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les
-rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de
-sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main.
-
-La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut
-en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or
-brillant dans sa chevelure peignée avec art.
-
-Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une
-calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives
-allaient et venaient dans la cour, s’informant des préparatifs du
-festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs
-affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait
-l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait,
-se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on
-lançait de l’intérieur de la maison.
-
-Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont
-le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent
-posés sur la table.
-
-Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil!
-Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et
-le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain
-Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait
-oublié le titre.
-
-Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque
-instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour
-faire remplir son pichet.
-
-Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées
-par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les
-yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les
-morceaux de poulet étaient presque aussi nombreux que les grains de
-riz, gonflés d’un bouillon substantiel.
-
-Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait
-là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant
-que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité
-de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des
-campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.
-
-C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le
-plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre
-d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que
-le moment était venu de passer le pichet de main en main.
-
-A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était
-pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté
-de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.
-
-Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les
-derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour
-toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles.
-Le plus étrange, c’était que la grande colère du Déguenillé lui faisait
-tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce
-misérable, avec qui elle avait grandi.
-
-Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires
-de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on
-tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes;
-on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une
-assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la
-mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les
-belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna,
-jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se
-rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux
-pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!
-
-Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida
-l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...
-
-... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son
-effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence!
-Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le
-notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait
-de le pincer sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta;
-il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes
-filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et
-brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:
-
---Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!
-
-Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première;
-ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles;
-ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de
-laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se
-divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la
-table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de
-toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit
-la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le
-notaire se cacha sous la table.
-
-Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les
-champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se
-lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.
-
---Assez! en voilà assez! cria Sento.
-
-Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de haute lutte, les jeta
-dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant.
-Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes.
-Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en
-assurant qu’ils s’étaient bien amusés.
-
-Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le
-vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes;
-mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment,
-en disant que _quelque chose_ marchait sous la table et leur pinçait les
-mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés,
-cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille
-endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!
-
-
-IV
-
-A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des
-mariés.
-
-Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées
-avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives
-retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de
-Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une
-femme emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de
-s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait
-en gaieté comme tout le monde.
-
-La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les
-lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien
-que celui-ci fût aussi ému que son patron.
-
-Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que
-répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec
-Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta
-d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière
-personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle
-ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit
-dans un fauteuil...
-
-Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne
-nuit!--Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta
-avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait
-peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de
-rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la
-chambre à la suite de son époux.
-
-Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison,
-avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de
-chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de
-bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un
-bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal,
-aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches;
-près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et,
-suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre,
-toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit
-monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour
-céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert
-de matelas, de damas rouge.
-
-Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que
-Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle,
-il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans
-la bouche; enfin il allongea le bras...
-
---Restez tranquille! dit-elle, effrayée.--Ne m’approchez pas!
-
-Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit
-par lui accorder une trêve, et se mit à se déshabiller avec
-résignation.
-
---Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses
-espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture
-noire qui lui comprimait l’abdomen.
-
-Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu
-ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non?
-
-La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et
-se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard
-noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba
-sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques
-rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont
-la peau fine avait le velouté de la pêche mûre.
-
-Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque
-ballottait à chacun de ses pas:
-
---Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te
-déshabiller.
-
-Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses
-bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les
-séparer:
-
---Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en!
-
-Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le
-passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et
-la cloison.
-
-Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il
-poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques
-pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison
-était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier
-était venue.
-
-Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de
-sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis
-bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la
-fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie.
-
-Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le
-compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à
-craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne
-songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait
-maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies
-l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait
-un vrai charivari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc
-et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en
-persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah,
-oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento,
-et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il
-s’acquittait de ses devoirs d’époux.
-
---Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et
-gesticulant comme un énergumène.
-
-Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et
-ouvrit le judas de la fenêtre grillée.
-
-La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche
-brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le
-reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé,
-avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout
-de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux
-chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros,
-pendant la noce pour prix de son travail.
-
-Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en
-entendant ses chansons. Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière
-et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il
-revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les
-amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:
-
---_Gori! Gori! Gori!_[B] hurlaient les gens sur l’air du _De Profundis_.
-
-Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un
-bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin
-grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en
-broussaille.
-
-Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui
-lancer ce surnom de _Sellat_ (_Gros-Sourcils_) que jusqu’alors personne
-n’avait osé proférer en sa présence.
-
-Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un
-objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations
-formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais
-tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...
-
-Les torches s’éteignirent; on entendit la rumeur de la foule en fuite;
-quelques voix crièrent:
-
---_Assassin!_ C’est _Gros-Sourcils_! Montre-toi, fripouille!
-
-Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui
-brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui
-gémissait, étendue sur le plancher:
-
---Tais-toi! mordieu! ou je te tue!
-
-Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte,
-qui donnait sur la rue:
-
---Ouvrez, au nom de la loi!
-
-Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte
-s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha
-de la chambre à coucher.
-
-Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le
-cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était
-perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni
-lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche,
-avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête
-basse, en murmurant avec amertume: _La belle nuit de noce!_
-
-
-
-
-DIMONI
-
-
-De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni
-bourg ni village où il ne fût connu.
-
-Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les
-commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes
-quittaient le cabaret.
-
-Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il
-jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait
-avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée,
-partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas
-dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours
-sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un
-accès de mélomanie.
-
-Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver
-beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras,
-le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et
-majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas
-ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la
-spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de
-la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté
-héritée de leur race.
-
-Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent
-merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni[C], qu’à ses
-formidables ribotes.
-
-Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux,
-la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit
-tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput
-tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement
-les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son
-maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.
-
-Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la
-province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le
-menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la
-procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y
-accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour
-saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces
-précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide
-et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les
-fidèles, en jouant brusquement la _Marche Royale_ devant la branche
-d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre _De
-profundis_, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.
-
-Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille
-pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons
-riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui
-montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par
-un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour
-«tout à l’heure».
-
-Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête
-terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait
-enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits
-tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il
-aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des
-sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale,
-et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des
-solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches,
-les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.
-
-La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient
-tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les
-pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait
-dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable
-assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de
-caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes
-mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de
-rire.
-
-Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la
-grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue
-nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables
-éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de
-la cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.
-
-On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du
-tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et
-dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle
-assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à
-éclater de rire.
-
-Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours
-à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait
-le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les
-sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination,
-dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir
-comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.
-
-Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même.
-On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar,
-où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que
-personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il
-avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un
-chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler? Jamais de
-la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain!
-Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir
-soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une
-masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son
-petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses
-pieds, comme un bon chien.
-
-
-II
-
-Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était
-écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans
-les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur
-conjonction...
-
-Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher
-leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés
-par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers
-les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les
-nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en
-rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir
-par trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la
-poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps
-d’amour.
-
-Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette;
-et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne
-insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de
-l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool
-qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils
-ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve
-impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se
-célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient
-surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en
-criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient
-Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et
-satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et
-noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la
-voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait
-pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards
-hostiles.
-
-Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que
-l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête
-haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le
-galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait
-complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le
-poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se
-relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses
-pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes
-noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le
-tambourineur.
-
-C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages
-sermonnaient le musicien:
-
---Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne
-s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te
-procurer les papiers nécessaires.
-
-Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au
-diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non,
-c’était bien mieux ainsi.
-
-Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était
-le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer le
-moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa
-fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna
-plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple
-d’hérétiques.
-
-
-III
-
-L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de
-ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les
-yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans
-convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou
-si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide
-roulait à ses pieds.
-
-L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la
-porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le
-cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant,
-baissant la tête comme un bœuf mélancolique.
-
-Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison
-mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en loques,
-aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.
-
-Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour,
-toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir
-une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la
-toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre,
-comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du
-dimanche, à la sortie du cabaret.
-
-Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des
-indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour
-demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous
-devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le
-cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.
-
-Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens
-riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni
-marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui
-faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau
-démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous
-l’aisselle, gardant toujours cet air de bœuf moribond qui vient de
-recevoir un coup terrible sur la nuque.
-
-Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était
-un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire
-de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était
-morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.
-
-Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin!
-Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui
-lui sortait par les yeux...
-
-On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis
-d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses
-amis et du fossoyeur...
-
-Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé,
-sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...
-
-Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les
-sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il
-ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya
-son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.
-
-Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en
-voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de
-vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin,
-les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il
-avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait
-connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait,
-avant de rencontrer l’Ivrognesse.
-
-Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la
-tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur;
-il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les
-paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils
-entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait
-sortir des tombes.
-
---Dimoni, c’est toi?...
-
-Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui
-l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.
-
-Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence
-de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le
-sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais
-revenir...
-
-
-
-
-COUP DOUBLE
-
-
-En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure.
-C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros,
-qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face
-de sa chaumière.
-
-Des bandits terrorisaient la huerta[D]. Celui qui ne se soumettait pas à
-leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et
-même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le
-temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au
-milieu d’une fumée suffocante.
-
-Gafarro[E], le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les
-bandits. Toutes les nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les
-roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre
-dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête
-fracassée. L’assassin demeura inconnu.
-
-Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta,
-où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient
-leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A
-ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les
-autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et
-Sigro[F], son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur
-public.
-
-Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas
-les mensonges et les vaines fanfaronnades.
-
-Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne
-les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière,
-cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père
-regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une
-blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la
-treille au-dessus de la porte, pareille à une jalousie verte, par où
-filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de
-géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un
-treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et
-de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là
-toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme,
-les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la
-lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les
-matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement
-plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour,
-avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait.
-
-Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis
-trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang,
-pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot,
-enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher
-quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on
-pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos
-d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son
-fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa Pepeta et
-ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le
-voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si
-calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se
-laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on
-veut les dépouiller...
-
-A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla
-consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant
-pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse,
-disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre.
-
-Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient
-ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir
-lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes,
-face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait
-soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets!
-Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre!
-
-Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de
-tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants.
-
-Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard
-tira de derrière sa porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont
-il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger
-lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains
-tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une
-corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de
-chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la
-cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein
-jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce
-de Dieu!
-
-Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait
-attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt.
-
-Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous
-le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé.
-Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de
-tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les
-bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus
-simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha
-dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur
-la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le four.
-Maintenant du sang-froid! dit le vieux.
-
-Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa
-Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il
-avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux
-être seul.
-
-Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder
-par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque
-sentier.
-
-Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la
-brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui
-allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les
-roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il
-songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre
-défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque
-une bête fauve.
-
-L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On
-entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens
-hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal
-voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des
-crapauds, qui sautaient à travers les roseaux.
-
-Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule
-chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait
-l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans
-doute... Dieu aurait-il touché leur cœur?
-
-Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le
-sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se
-dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se
-traînant presque sur les genoux.
-
---Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient.
-
-Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une
-surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent
-ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure.
-Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il
-pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur
-cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil.
-
-Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de
-Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir.
-
-Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un d’eux se baissa,
-glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir
-magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre!
-
-Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui
-mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant
-l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient
-en mettant le feu à sa chaumière.
-
-Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son
-compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux
-hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion
-était bonne. Du courage, Pepe! Tire!...
-
-Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva
-une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un
-éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour
-se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait
-éclaté.
-
-Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits
-s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa
-chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la
-détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait
-en jupon, une lampe à la main. La lumière rougeâtre de cette lampe,
-agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four.
-
-Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps,
-comme unis par un clou invisible et soudés par du sang...
-
-Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double.
-
-Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les
-cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de
-surprise.
-
-C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil.
-
-La huerta était sans chef, mais tranquille.
-
-
-
-
-LE PARASITE DU TRAIN
-
-
-Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans
-ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule
-fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.
-
-Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train
-omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A
-Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant
-seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement
-sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi!
-J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à
-Alcazar de San Juan!
-
-Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva
-dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis
-sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la
-délicieuse certitude de ne déranger personne.
-
-Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche.
-Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa
-vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille
-diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable
-roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de
-sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en
-bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille.
-Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient,
-je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté
-par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la
-voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des
-roues, je finis par m’endormir...
-
-Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine
-figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans
-le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de
-nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par
-le train dans sa marche rapide. En me redressant, je vis l’autre
-portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme
-était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur
-le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient
-étrangement dans son visage obscur.
-
- * * * * *
-
-La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller,
-et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une
-certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la
-marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes
-dont on avait bercé mon enfance?
-
-Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les
-vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce
-genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même
-une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté
-des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!
-
-L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je
-me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il
-perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la
-portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains
-crispées de cette _planche de salut_, afin de le jeter sur la voie. Tous
-les avantages étaient de mon côté.
-
---Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi,
-monsieur! Je suis un honnête homme.
-
-Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et
-d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.
-
-Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la
-portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais
-retiré le rideau.
-
-Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable
-avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon
-de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton
-verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et
-lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la
-reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un
-ruminant.
-
-Il me regardait comme un chien à qui on a sauvé la vie. En même temps
-ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches.
-Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre
-se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de
-derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste!
-De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi
-mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un
-petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air
-content.
-
---Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.
-
-Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.
-
---Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a
-servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut
-et d’effrayer les voyageurs?
-
-Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud,
-qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la
-voie?»
-
-Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les
-effets de la surprise dont je frissonnais encore.
-
---Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la
-portière.
-
---Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans
-comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas
-d’argent.
-
-Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.
-
-J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une
-véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à
-toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache
-rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la
-silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux
-télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau
-jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un
-instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que
-vomissait la locomotive.
-
-Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme.
-Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.
-
-Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le
-train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de
-se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la
-recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu
-avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de
-place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance
-ennemie des pauvres.
-
---Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à
-périr écrasé?
-
- * * * * *
-
-Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable!
-Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un
-village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait
-le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le
-matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni
-de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus
-peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand
-il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la
-semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa
-botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il
-se suspendait à son cou.
-
---Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages
-tes enfants ne restent sans père?
-
-Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne
-l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait,
-lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un
-saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de
-descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se
-heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les
-roues.
-
-Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans.
-Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des
-compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par
-inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui
-s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait
-dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.
-
-Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être
-précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut.
-Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait
-rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de
-bâton sur la tête et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il
-avait cru qu’il allait mourir.
-
-Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.
-
-Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans
-raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de
-chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas
-d’argent et il voulait voir ses enfants!
-
- * * * * *
-
-Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui,
-alarmé, commença à se relever.
-
---Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je
-paierai ton billet.
-
---Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité
-malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur
-moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me
-voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon
-voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie
-rencontrée dans le train.
-
-Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures, et se perdit dans
-l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer
-tranquillement son voyage.
-
-Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour
-dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.
-
-C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les
-directions.
-
---«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il
-n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»
-
-Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient
-sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.
-
-C’était sans doute mon _ami_ d’une heure qui, se voyant surpris et
-entouré, s’était réfugié sur le train.
-
-J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit
-d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face
-contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la
-violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes
-jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.
-
-Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns
-riaient.
-
---Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.
-
---Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec
-emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du
-train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous
-ne sommes pas manchots!
-
-Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce
-malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par
-la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon,
-afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une
-tranchée.
-
-Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on
-a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement
-lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour
-le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par
-périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur,
-effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi
-et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication
-de ce drame...
-
---Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami
-Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai
-souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par
-fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé
-au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait
-poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser
-ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.
-
-
-
-
-UN FONCTIONNAIRE
-
-
-Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte
-unique de la _salle des détenus politiques_, suivait d’un œil vague les
-crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son
-troisième mois de prison.
-
-Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées
-du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec
-une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit
-rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la
-respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier
-d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement
-était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.
-
-Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une
-perpétuelle lumière devant les yeux, plongé dans une solitude
-écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte
-avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque
-ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.
-
-Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là
-même avec _Lohengrin_, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies
-d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des
-pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation
-des plumes frisées.
-
---Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils
-de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais...
-sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!
-
-Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme
-d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la
-montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre
-incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à
-celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par
-intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux
-cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et suppliante
-de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne
-cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire
-taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa
-tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue
-de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute
-dominée par l’instinct.
-
-Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages
-griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir
-toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup
-il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même
-étage.
-
---Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois
-tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire
-dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec
-trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes:
-tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et,
-après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans
-un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est
-pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne veux pas
-coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...
-
-Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et
-ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le
-médecin.
-
-Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait;
-les pas se rapprochèrent, la porte de la _salle des détenus politiques_
-s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.
-
---Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous
-aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la
-nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez...
-monsieur!
-
-Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la
-porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de
-couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se
-marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.
-
---Bonne nuit, monsieur!
-
-Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait
-rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite,
-chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine
-d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses
-épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur
-son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets
-bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa
-bouche un point d’interrogation renversé.
-
---Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma
-faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne
-pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!
-
---Vous êtes un détenu?
-
---Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai
-pas longtemps de ma présence.
-
-Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour
-demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.
-
-Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien
-être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine
-ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se
-condenser en une idée nette et claire.
-
-De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son _Pater Noster_; aussitôt
-le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au
-passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui
-était aux pieds du nouveau venu.
-
---Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?
-
-L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en
-imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence
-long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la
-chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui
-demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.
-
-Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en
-dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et
-parla:
-
---Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a
-amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes
-une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose
-qui pouvait vous arriver en cette maison.
-
-Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.
-
---Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait
-ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable. Et
-puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.
-
-Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures
-romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas
-fâché.
-
---J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort
-récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à
-l’audience, l’alguazil m’a dit:--«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes
-Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la
-presse a publié bien des fois mon nom.--«Nicomedes, par ordre du
-président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec
-l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du _travail_, et
-voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes,
-et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce
-une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?
-
---Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?
-
---Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen
-de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés
-politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis
-aujourd’hui à mon cent deuxième condamné: c’est quelque chose, hein?
-Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne
-s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en
-me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me
-disent-ils, enchanté que ce soit toi.»
-
-Le _fonctionnaire_ s’animait en voyant l’attention bienveillante et
-curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec
-plus de désinvolture.
-
---J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique
-moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable...
-Voulez-vous les voir?
-
-Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.
-
---Non! merci mille fois! je vous crois.
-
-Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges
-et luisantes...
-
---Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire
-oublier le désir d’exhiber ses inventions.
-
---Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me
-console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est
-dur à gagner?... Si j’avais su!...
-
-Il demeura silencieux, les yeux à terre.
-
---Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup
-de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient
-partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de
-rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur
-conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le
-procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels
-principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens
-ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte.
-Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une
-auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout
-le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes
-pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes
-appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est
-contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y
-a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis
-pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de
-malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant
-le moins de mal possible et qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils
-me voient seul.
-
---Quoi!... ils reviennent?
-
---Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les
-derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les
-anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et
-que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans
-l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient,
-m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent
-partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a
-mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les
-voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je
-demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je
-voulais de la lumière, de la compagnie.
-
---Et vous êtes toujours seul?
-
---Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de
-Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois
-chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils
-me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux autres.
-Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé
-de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...[G].
-
-Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...
-
---Vous n’avez jamais eu de famille?
-
---Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si
-longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez
-pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans
-donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que
-j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu
-de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité
-de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas
-que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord
-la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur
-et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes
-toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le
-meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.
-Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et
-les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au
-tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace,
-était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne
-pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux
-bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de
-ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le
-jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être
-suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet,
-prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais
-mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!
-
-La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux
-de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité
-était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui
-s’efforce d’avaler ses larmes.
-
---Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se
-fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand
-j’avais déjà presque oublié le métier. Quelle journée! La moitié de la
-ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des
-journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent
-une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en
-beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils
-affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens.
-Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient
-au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais
-reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la
-maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je
-la vis au lit, défigurée, verdâtre,--elle qui était si jolie!--la langue
-tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des
-allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des
-heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain,
-elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de
-toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par
-laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui
-elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par
-hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce
-foyer tranquille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre
-angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et
-il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux
-amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le
-malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les
-gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun
-soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.
-
---A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.
-
---Papa, je pense à Anita...
-
-Un jour, il disparut.
-
---Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la
-lugubre histoire.
-
---Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le
-sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La
-pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à
-eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul,
-tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre,
-ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent
-m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils
-étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme...
-Pourtant, je ne les déteste pas, les malheureux! Je pleure presque,
-quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui
-m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si
-tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur
-haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je
-serrerais fort!... avec quelle jouissance!
-
-Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il
-tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse,
-pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des
-éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus
-haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant,
-l’eût fait grandir soudain.
-
-Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la
-douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:
-
-«_Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux..._»
-
-Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la
-chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa
-victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:
-
---Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis
-ici, sur sa tête!
-
-A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées,
-son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.
-
---Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les
-gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de
-logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de
-mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est
-nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi
-me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait
-rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même
-machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un
-fonctionnaire qui a... trente ans de services!
-
-
-
-
-LE MANNEQUIN
-
-
-Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa
-femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de
-tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant.
-Parfois, juché au _paradis_ du Théâtre Royal, il l’avait devinée,
-entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient
-l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité
-qui flattait leur vanité.
-
-Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait
-fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa
-souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet
-hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son
-déshonneur!
-
-Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous
-les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait
-devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une
-femme jolie, bien élevée, issue d’une famille _qui avait eu des revers_;
-les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour;
-puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit
-d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les
-dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans
-la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du
-mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant
-d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin
-s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles...
-jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune!
-Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou
-bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage
-honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un
-poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne
-pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors,
-pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.
-
-Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue
-par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse,
-voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était
-maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait
-sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole;
-puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants;
-on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et
-de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois
-années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle
-encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était
-protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son
-hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers,
-d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une
-récompense.
-
-Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide;
-celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la
-voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien
-choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui
-l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il
-lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme
-qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter,
-lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il
-était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il
-lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle
-sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer
-qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour
-qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait
-fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir
-son mari.
-
-Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se
-voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il
-voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais
-lui... non, il n’irait pas la voir.
-
-Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin
-prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le
-demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un
-joujou. _L’autre_ aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme,
-suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon
-vieillard parlait avec onction de la touchante conversion _de la dame_;
-il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes,
-la dominait encore.
-
-Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La
-malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands
-cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation
-suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de
-l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se
-laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans
-avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!
-
-Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de
-curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était
-vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au
-poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses
-pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au
-parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le
-prestige de la richesse.
-
-Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui
-sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre
-salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur--il ne
-savait--«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine
-un monsieur qui se cachait; _l’autre_ peut-être! Étourdi à la vue de ce
-monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.
-
-Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que
-rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.
-
-Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en
-somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un
-scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la
-plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour
-l’outrager?
-
---Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux,
-qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.
-
-Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce,
-monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche
-apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.
-
-Alors Santurce regarda fixement la femme immobile, qui semblait
-l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes.
-C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance
-avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les
-nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique
-acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait
-à huis clos, pour soulager ses souffrances.
-
---Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.
-
-Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui
-l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui
-cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut
-la tiède caresse des larmes.
-
---Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai
-pas...
-
-Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par
-s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les
-tendres paroles des temps heureux.
-
---Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne
-suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas
-folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...
-
-Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de
-gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas
-encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise,
-semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière
-morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de
-la jeune femme.
-
-Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de
-là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une
-force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la
-plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure
-austère de ce _personnage_ déjà sur le retour, homme à principes, grand
-défenseur de la morale publique.
-
---Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je
-n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe,
-le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup
-d’argent; mais je n’aimais que toi...
-
-Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi,
-faible et humble devant tant de mépris!...
-
-Santurce, qui, si souvent, avait pensé à _lui_ avec des transports de
-colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à
-la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui
-aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les
-séparer, formait entre le mari et l’_autre_ un étrange lien de
-sympathie...
-
---Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un
-entêtement puéril.
-
-Et les yeux du mari semblaient prier le puissant _personnage_, d’excuser
-sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...
-
---Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous
-et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!
-
-Les deux hommes--le mari et le protecteur--finirent par s’asseoir près
-du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la
-piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la
-soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils
-se prêtaient plutôt une aide fraternelle.
-
-Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple,
-en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le
-mari.
-
-La nuit, quand la malade reposait endormie par la morphine, les deux
-hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse,
-sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs
-paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.
-
-Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais
-son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle
-prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à
-l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près
-de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se
-reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...
-
-
-
-
-DEVANT LA GUEULE DU FOUR
-
-
-Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers
-boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient
-les vapeurs ardentes d’un incendie.
-
-Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils
-travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau
-paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on
-enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient
-les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps
-et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.
-
-Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les
-pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où
-montait un parfum de vie. Et pendant ce temps, les cinq ouvriers
-penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un
-paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans
-lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou
-entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient
-inachevées.
-
-Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le
-calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café
-ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil,
-pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule
-en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais
-la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en
-sueur chassaient vite les curieux.
-
-Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le
-louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale
-insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras
-perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur
-pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des
-environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une
-tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une bande de camarades,
-qui riaient en le voyant faire.
-
-C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il
-gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots,
-affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le
-panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il
-avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses
-camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de
-brute.
-
-Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et
-ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des
-ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.
-
-Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet
-auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait
-avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.
-
-Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient
-aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand
-il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans
-ses poches des ordures; il recevait en plein visage des boules de pâte,
-et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur
-l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que
-celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.
-
-Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings
-de cette brute, dont il était le jouet.
-
-Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se
-présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant
-le vin à pleine bouche.
-
-Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet
-oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle
-fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!
-
-Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la
-pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée
-du regard.
-
-Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était
-pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi
-sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient
-le regard louche et goguenard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en
-prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa
-promise, nom de Dieu!...
-
-Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures
-passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait
-résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.
-
-La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et
-Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que
-tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des
-chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le
-lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!
-
-Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à
-la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.
-
-Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour
-ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les
-beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...
-
-La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches,
-provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la
-joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet lui avait lancé un
-mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant
-au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui
-chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux.
-Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite
-haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une
-masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus
-comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.
-
-Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et
-un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de
-la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades,
-et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu
-que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller
-jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux
-couteau, si connu dans les bouges des environs.
-
-L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le
-contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous
-étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.
-
-Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les
-cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque
-en chemise.
-
-Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les
-profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.
-
-Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le
-frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les
-jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était
-entre copains!
-
-Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever
-la tête, pour en finir le plus tôt possible.
-
-Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec
-arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue.
-
-Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la
-porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des
-signes d’acquiescement.
-
-Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades
-l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se
-chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se
-tenir coi chez lui et ne pas sortir de tout le jour, pour éviter une
-mauvaise rencontre.
-
-La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de
-nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et
-dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui
-allaient vers la place du marché.
-
-Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa
-maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la
-clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans
-protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de
-ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au
-souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le
-voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible!
-
-Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler:
-
---Menut! Menut!
-
-C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut
-l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait
-de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un
-irresponsable.
-
-Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune
-coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent,
-remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur
-sac sur l’épaule, se rendaient au chantier.
-
-Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix
-saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout
-se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme
-généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet:
-
---As-tu l’outil?
-
-L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur
-couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son
-père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de
-Tono...
-
-Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait
-trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La
-pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû
-recourir à de pénibles mensonges.
-
-Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais
-soulevaient sur les trottoirs des nuages de poussière, sous les rayons
-obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme
-par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux
-vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs
-charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en
-entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver
-dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la
-liberté de se couper la gorge.
-
-Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des
-excuses; mais Tono l’interrompit brusquement.
-
---Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing.
-
-Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il
-voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la
-vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi.
-
---Arrête, cocher!
-
-S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à
-monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je
-paierai», répondit le Menut.
-
-Il aida même son ennemi à monter, puis il entra derrière lui et releva
-les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres.
-
---A l’hôpital!
-
-Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui
-recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa
-voiture par les rues de la ville.
-
-Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits
-rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait
-amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche,
-allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain
-malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!
-
-La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières[H]
-flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant
-sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les
-commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les
-persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville
-sourit avec malice, en la montrant à des voisins: «C’était bien tôt,
-semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»
-
-Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout
-en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la
-peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et
-recula soudain en criant au secours.
-
-Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture;
-l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage
-livide.
-
-Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au
-coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de
-l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.
-
-
-
-
-LA BARQUE ABANDONNÉE
-
-
-La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le
-rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient
-aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite
-aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on
-faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable
-eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.
-
-Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement
-incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux,
-déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par
-derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques
-noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et
-balayer la mer en traînant leurs filets. En dernière ligne, étaient
-rangés les _lauds_, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près
-desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron
-chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et
-monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel,
-d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta,
-souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes
-rouges qui gardent Gibraltar.
-
-Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés,
-prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule
-restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre
-compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.
-
-Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la
-coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont.
-Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure
-dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses
-folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait
-encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers
-de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.
-
-Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas
-de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres
-barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme
-d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur
-vie.
-
-Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient
-à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement
-d’yeux, plein de malice.
-
-Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui
-scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré
-et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son
-histoire.
-
- * * * * *
-
---Cette felouque--dit-il, en caressant du plat de la main la carène
-sèche et blanchie par le sable--c’est le _Socarrao_, le bateau le plus
-hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène.
-Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le
-moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de
-ballots.
-
-Ce nom bizarre et étrange de _Socarrao_ m’étonnait quelque peu: le
-pêcheur s’en aperçut.
-
---Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur
-sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me
-cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît,
-parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le
-seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au
-_Socarrao_; son vrai nom, c’est _El Resuelto_[I]; mais sa promptitude à
-la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait
-surnommer le _Socarrao_, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et
-maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre _Socarrao_, il y a un
-peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.
-
-Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous
-étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant:
-
---J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais
-vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous
-n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable! Avoir été sur le
-_Socarrao_! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de
-régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a
-imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du
-tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable
-de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la
-terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les
-aime!
-
-J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et
-l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait
-pour tous, même pour les _uniformes_, pour ces pauvres diables de
-douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux
-pesetas par jour!
-
-Mais le métier empira de jour en jour; le _Socarrao_ ne faisait plus ses
-voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le
-patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le
-grappin dessus.
-
-Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on
-était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que
-nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur,
-que nous reconnaissons tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre
-affaire. C’était la canonnière d’Alicante!
-
-Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc
-tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et
-le bon marin, moins que rien!
-
-Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le
-_Socarrao_, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau
-nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les
-lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions
-grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si
-ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils
-ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité,
-nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en
-longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.
-
-Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune
-dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du
-vapeur et nous entendons un coup de canon.
-
-Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers
-d’être avertis si bruyamment.
-
-Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla
-qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne
-s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà
-sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de
-l’équipage.
-
-J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que
-diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le
-pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête.
-Mais le patron du _Socarrao_ est un homme qui vaut son bateau.
-
---Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs,
-ils ne nous attraperont pas.
-
-Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à
-revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la
-proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les
-saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous
-faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les
-cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en
-dix minutes.
-
-Le patron vira de bord. Inutile de chercher à résister en mer à cet
-ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et
-advienne que pourra!
-
-On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur
-les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus.
-Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De
-la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout
-le village. Le _Socarrao_ arrivait, poursuivi par une canonnière!
-
- * * * * *
-
-Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi,
-monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres
-vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une
-fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux
-inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un
-dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une
-demi-heure d’avance.
-
-Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les
-douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la
-famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la situation et ne
-voulaient pas perdre de pauvres gens.
-
---A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important,
-c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le _Socarrao_
-saura bien sortir de ce mauvais pas.
-
-Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah!
-monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y
-pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les
-gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.
-
---Vite! vite! voilà les gabelous!
-
-Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où
-les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les
-rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient
-par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable
-l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et
-s’infiltrait dans toutes les maisons.
-
-L’alcade intervint paternellement.
-
---Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les
-douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour
-justifier la saisie.
-
-Notre capitaine approuva:
-
---Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote!
-Qu’ils se contentent de ça!
-
-Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord
-sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable
-d’homme pensait à tout.
-
---Le numéro! Effacez le numéro matricule!
-
-Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de
-l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait
-et se donnait du cœur en criant joyeusement:
-
---Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!
-
-Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par
-sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement
-brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les
-autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on
-jouait au gouvernement.
-
-Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de
-Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les
-voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé
-sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à
-l’autre bout du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous
-le voyez...
-
-Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture
-allait bon train! Le _Socarrao_ changeait de figure comme un âne de
-gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il
-ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit
-l’identité de tout bateau.
-
-La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la
-barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas,
-voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main
-à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.
-
-La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à
-terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme
-un furieux, les yeux fixés sur le _Socarrao_ et sur les douaniers qui
-s’en étaient emparés.
-
-Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait
-encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là,
-quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais
-tabac.
-
- * * * * *
-
---Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit
-personne?
-
---Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre _Socarrao_, qui resta
-prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut
-appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro
-matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de
-l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir
-là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.
-
---Et la cargaison?
-
---Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que
-la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à
-portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les
-paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une
-livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et
-voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les
-autres.
-
-Depuis lors, continua le vieux, le pauvre _Socarrao_ est ici prisonnier.
-Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il
-paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères,
-et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.
-
---Et si quelqu’un offre davantage?
-
---Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le
-vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur
-pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La
-mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui
-devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!
-
-
-
-
-LA CONDAMNÉE
-
-
-Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.
-
-Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces
-tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son
-soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la
-tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à
-peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne
-toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et
-presque amalgamé à sa chair...
-
-Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière
-fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant,
-attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le
-délivrerait de ses maux.
-
-Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et
-bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant
-par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne
-laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à
-la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris
-étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles
-sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il
-avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à
-l’apprivoiser.
-
-On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un
-jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le
-bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa
-surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve,
-grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux
-tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête
-anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il
-s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau
-et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.
-
-Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les
-autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au
-moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne
-respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes
-libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le
-malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était
-deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour,
-considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là
-enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les
-passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et
-ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!...
-Ils méritaient d’être prisonniers.
-
-Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de
-désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et
-maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il
-avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières
-qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On
-l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou?
-Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de corps et
-d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.
-
-Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la
-nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait
-des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la
-lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze
-mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des
-inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac
-sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.
-
-Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si
-troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.
-
-Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier
-emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région,
-la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient
-enthousiastes de ses faits et gestes: _Quel brutal, ce Rafael!_ La plus
-belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que
-par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient
-garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît,
-le fusil à la main, dans les élections. Il régnait sans obstacle sur
-tout le canton; il intimidait _les autres_, les gens du parti battu;
-mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain
-bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.
-
-Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter
-les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à
-l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva
-à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage.
-Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la
-prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux
-qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la
-crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence,
-suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort,
-qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en
-charrette, tant elle tardait!
-
-Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à
-Francisco Esteban, le _Brave_, à tous ces vaillants paladins, dont les
-hauts faits chantés dans des _romances_, l’avaient toujours
-enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment
-suprême.
-
-Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et
-sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant,
-et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer
-ses gémissements. C’était un _autre_ qui criait en lui, un inconnu qui
-avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une
-demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de
-figues, que, dans la prison, on nommait café.
-
-De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne
-restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau,
-songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que
-nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à
-mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.
-
-Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait
-partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans
-la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les
-après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit
-pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!
-
-Les questions du visiteur étaient des plus inquiétantes. Rafael
-était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et
-jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire
-de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre
-le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et
-pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient
-la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.
-
-Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il
-était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette
-comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais,
-quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait
-qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible.
-
-Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre.
-Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande
-vitesse, par le télégraphe.
-
-Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née
-pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le
-voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est
-que la _chose_ était imminente.
-
-On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à
-cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils
-pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne
-dame de Madrid[J], de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite
-signature.
-
-Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir:
-avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix
-suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver:
-
---Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle?
-
-Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et
-ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était
-déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie
-pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une
-forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient
-et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une
-âcre odeur d’étable.
-
-Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on
-lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon,
-cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes.
-
-«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme
-finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!»
-
-L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait
-encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus
-heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler
-de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte
-de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et
-dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose.
-
---Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent--disait-elle avec calme,
-en essayant de sourire.
-
---Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que
-ce soit devant l’Église.
-
-En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au
-sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle.
-
-La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette
-dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les
-splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes
-et les prières, épargnait la mort au condamné.
-
-La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme
-si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté.
-
---Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va
-pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve.
-
-La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer
-lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter.
-
---Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison?
-
---Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux
-d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune
-et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans.
-
-Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle
-pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien.
-
---Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a
-sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te
-plains encore?
-
-La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de
-haine.
-
---Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais
-moi?...
-
-Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient
-sa chair brune et ardente:
-
---Alors, la condamnée, c’est moi!
-
-
-
-
-UN HOMME A LA MER
-
-
-A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja,
-avec une cargaison de sel pour Gibraltar.
-
-La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait
-autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins
-longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine.
-
-La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison.
-La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile
-latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample
-voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes.
-
-L’équipage--cinq hommes et un jeune garçon--soupa, après la manœuvre de
-sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron au mousse, avec
-la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur
-morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite
-par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque,
-allèrent reposer sur le dur matelas.
-
-A la barre resta le père Chispas[K], vieux requin édenté, qui accueillit
-avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron.
-Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur
-le _San Rafael_ son premier voyage, et lui gardait une vive
-reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de
-l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!
-
-Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de
-vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper
-de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.
-
-Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage,
-dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et
-priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les
-barques, il déchargeait les paniers de poisson, ou allait en parasite
-dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec
-l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce
-au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son
-père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il
-portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après
-cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le
-meilleur de tous!
-
-Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour
-scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas
-l’écoutait avec un sourire ironique.
-
---Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu
-verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te
-poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant
-nous.
-
-Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de
-la plage.
-
---Prends garde! mon garçon! Prends garde!
-
-Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la
-surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes
-se reflétaient comme des serpentins de lumière.
-
-La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec
-solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de
-Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux
-côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait
-dans les ténèbres...
-
-Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!
-
---Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup.
-
---Viens la chercher.
-
-Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un
-moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du
-mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement.
-Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile,
-qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute
-vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le
-projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui
-s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses,
-peut-être la voix du vieux timonier, criant:--«Un homme à la mer!»
-
-Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la
-soudaineté de la chute. Avant de se rendre un compte exact des choses,
-il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent
-froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très
-sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont!
-
-Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin.
-Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs,
-du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de
-vigoureuses brasses, sans savoir où il allait.
-
-Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois
-qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le
-tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et
-balayait les algues.
-
---Du calme, Juanillo, du calme!
-
-Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir
-le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un
-plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore
-dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul;
-mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une
-voile, c’était une mort stupide!
-
---Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron!
-
-Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui
-fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient
-insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou,
-forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la
-surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et
-devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés,
-comme pour l’engloutir.
-
-Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il
-tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps
-sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil,
-sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui,
-dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes
-algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses,
-leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair,
-frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent...
-Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres,
-accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre
-infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces...
-Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant
-effleuré par des dents aiguës.
-
-Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les
-vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas!
-Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement.
-L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le
-cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans
-l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir.
-Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant
-brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans
-le même cercle...
-
-Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume
-saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase;
-mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées
-surgirent; il reparut à la surface...
-
-Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine,
-appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient
-rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il
-avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...
-
-Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à
-lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre
-vieille. _Notre père qui êtes aux cieux..._ Il priait mentalement, mais
-tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit
-d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles,
-bandits! ils m’abandonnent!»
-
-Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit
-dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il
-reparut encore à la surface.
-
-Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel,
-pareilles à des gouttes d’encre.
-
-Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit,
-entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il
-s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les
-squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau
-s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:
-
---Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!
-
-
-
-
-LA RAGE
-
-
-De tous les points de la _huerta_ les habitants accouraient à la
-chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec
-un mélange d’émotion et de crainte.
-
-«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa
-femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés,
-rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction
-mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son
-fils.--Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de
-cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs
-taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui
-l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre
-et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»
-
-Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa
-mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol
-de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les
-yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père,
-ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui
-ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par
-l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans
-la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes
-qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette
-terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il
-n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude
-gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui
-faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne
-manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour
-d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des
-étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc
-de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour
-chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.
-
-Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode
-latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail,
-mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de
-soumission.
-
-Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans
-bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il
-chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la
-pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui
-rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur
-sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout
-d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce
-laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il
-avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait
-épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans
-la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de
-terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur,
-la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre
-Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol
-fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas»,
-plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la
-charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au
-parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à
-la porte de la chaumière!
-
- * * * * *
-
-Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi
-que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait
-mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui
-silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le
-jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses
-crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour,
-l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue
-du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle
-trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.
-
-Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman,
-tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il
-avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance,
-quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des
-chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le
-lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la
-plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à
-répliquer.
-
-Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant
-de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours
-de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles
-souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis,
-quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa
-fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:
-
-«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les
-épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux
-finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient
-là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau
-et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant
-entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme
-disait en riant le père de la fiancée.
-
-Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident.
-Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La
-huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la
-chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour
-avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient
-contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel
-la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah!
-si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de
-cet infortuné...
-
- * * * * *
-
-Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la
-cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait
-une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière.
-Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il
-avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il
-grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre.
-Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de
-la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de
-maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la
-vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que
-pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en
-savaient plus que lui.
-
-Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà
-remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une
-légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille.
-Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage
-très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non
-sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si
-tardivement.
-
-Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence,
-mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë,
-arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et
-poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa
-bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme
-d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de
-douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis
-que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte
-vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute
-lutte, le contraignait à l’immobilité.
-
-«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.
-
-Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui
-paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme
-si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie
-de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de
-sinistres lueurs.
-
-Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des
-environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et
-maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était
-lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son
-traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le
-gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas
-d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de
-l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en
-savaient bien plus long.
-
-Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les
-morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une
-voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la
-vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair
-malade.
-
-Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la
-salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le
-malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer
-sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne
-sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande,
-s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta
-le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.
-
-La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de
-larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la
-première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace,
-sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux
-autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux
-pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de
-son état.
-
-Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait
-mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour
-couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu
-miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...
-
- * * * * *
-
-Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient
-mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui
-étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans
-les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste
-plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers
-tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas
-aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.
-
-Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver,
-haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet
-aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette
-pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation
-ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.
-
-«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour
-annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la
-laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une
-course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un
-frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs
-portes, se hérissaient de fusils.
-
-Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes
-hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés,
-harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique,
-les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en
-joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient
-volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la
-main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir,
-des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure.
-Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des
-chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.
-
-Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.
-
-A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui
-vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la
-plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite
-tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette
-obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes,
-assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les
-cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses
-muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.
-
-La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce
-n’était plus _son enfant_ avec ses yeux exorbités, sa face livide,
-noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait
-parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il
-appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête
-contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son
-fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante
-s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la
-reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le
-craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin
-d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair
-de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.
-
-«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.
-
-Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait
-le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa
-gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches
-que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père,
-mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit,
-quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le
-monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.
-
-Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme:
-elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré,
-ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux
-vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de
-l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A
-quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort
-était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les
-jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre
-Pascualet.
-
- * * * * *
-
-Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants
-pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la
-porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus
-grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des
-canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se
-rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette
-bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où
-l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé
-en deux par la pioche!...
-
-Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de
-lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait
-s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la
-pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un
-coin de la cuisine.
-
-Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade
-sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se
-mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour
-immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au
-père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se
-débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire
-un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les
-chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette
-besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances
-inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!
-
-... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret,
-dont la mort était inévitable?
-
-Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris
-stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la
-rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines
-groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...
-
-Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la
-première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur
-gémissant.
-
-La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui
-marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les
-étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements,
-des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale,
-avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au
-milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures.
-Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de
-là-haut?...
-
-De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à
-travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les
-tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son
-âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à
-promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il
-gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer
-anticipé, avec, pour dénouement, la mort.
-
-Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour
-chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.
-
-Pourquoi pas?
-
---Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!
-
-Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil
-à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de
-se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.
-
-Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le
-hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du
-misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la
-pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage,
-qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions
-désespérées.
-
-Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls,
-lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse,
-accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.
-
-Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très
-lointains,--voilà vingt-deux ans!--quand elle avait mis au monde son
-fils unique, sur ce même lit.
-
-Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le
-virent noir, affreusement noir, sans une étoile:
-
-«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»
-
-Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt
-qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...
-
-
-
-
-LA FILLE DE LA SORCIÈRE
-
-
-Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque
-tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière
-avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des
-voisines.
-
-Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres
-avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur
-leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à
-Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient
-d’ardentes œillades.
-
-Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.
-
-C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la
-mort de son mari. Trois mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle
-n’avait plus peur de Teulaí[M], le frère cadet de son mari; un petit
-homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache,
-aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné
-ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à
-la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui
-voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.
-
-Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir
-l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle
-semblait une reine.
-
-Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle
-était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau
-pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une
-teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou
-superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de
-sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui
-accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements
-noirs.
-
-Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet,
-son infortuné mari.
-
-En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une
-pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait
-fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!
-
-Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin.
-Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir
-chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien,
-peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son
-frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde,
-jolie sans doute, mais, qui--suivant les affirmations faites au cabaret
-par des témoins oculaires, gens des plus respectables--préparait des
-breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des
-petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se
-frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler
-par la cheminée...
-
-Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et
-c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses
-caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la
-mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.
-
-Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson
-malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères
-les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une
-puissance infernale.
-
-La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la
-place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de
-pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle
-personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet
-avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle
-femme du canton.
-
-Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air
-scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par
-l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il
-oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point
-se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et
-par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements.
-Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force
-caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le
-spectacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en
-chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre
-dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne!
-Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de
-Pepet.
-
-On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de
-plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui
-fond...
-
-Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des
-philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était,
-selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui,
-de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire,
-pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de
-souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut
-lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au
-dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.
-
-Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages
-malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être
-maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs
-semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les
-regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière,
-avec son bébé.
-
-Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui
-tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de
-Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière
-de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il
-devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les
-_affaires_ l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province.
-Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses
-emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait
-avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les
-petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...
-
-Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se
-portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux
-impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les
-plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons
-blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que
-l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans
-d’épaisses toisons d’or.
-
-Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus
-jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs
-corbeilles et leurs cabas de sparte.
-
-La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé
-sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance
-à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la
-douleur d’entendre leurs médisances.
-
-Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y
-avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de
-la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à
-l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route
-poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs
-paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le
-clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées,
-luisant aux derniers reflets du soleil.
-
-Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine,
-en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait
-nuit close, avant son arrivée au logis.
-
-Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et
-desséchée, enseigne d’une auberge. Au-dessous, tournant le dos au
-village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa
-ceinture.
-
-Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il
-tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel
-saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle
-poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle
-rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle
-tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme,
-posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les
-yeux.
-
---_Bonsoir, Marieta._
-
-C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout
-d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était
-Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux
-plus inquiétants que ses paroles.
-
-Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte,
-sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne
-point laisser tomber son enfant.
-
-Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer.
-N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il
-l’accompagnerait au village, et chemin faisant, ils parleraient de
-certaines affaires.
-
---_Avance! avance!_ disait le petit homme.
-
-Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier
-contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait
-traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile,
-pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges
-révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était
-capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par
-cette méchante bête.
-
-A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en
-chantonnant, le devant de sa porte.
-
---Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí.
-
-La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta
-était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi
-sur-le-champ.
-
-Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter
-un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la
-chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils
-reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine
-affaire.
-
-Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser;
-mais son beau-frère la tira brusquement:
-
---«Avance! avance!»
-
-Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme
-venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans
-son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant,
-s’empressait de rentrer chez elle.
-
-On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche,
-les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la
-nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient
-des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les
-premières étoiles.
-
-Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta,
-avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait
-s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta
-tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas
-voir son beau-frère.
-
-Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho
-prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du
-crépuscule.
-
-Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls.
-
-Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce
-qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur,
-elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas
-impunément le frère d’un homme comme lui.
-
-Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui
-s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait
-conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de
-bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière
-en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si
-froidement!
-
-Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir
-Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son
-âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est
-qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le
-courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si
-passionné.
-
-Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui
-tournait à la grimace:
-
---«Tais-toi, fille de la Sorcière!»
-
-Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait;
-elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues
-malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait
-capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le
-piège, comme son nigaud de frère!
-
-Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il
-saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir
-de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs
-et ardents, qui brillaient à travers ses larmes.
-
---Sorcière... empoisonneuse!
-
-Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme
-robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et,
-reculant, chercha _quelque chose_ dans sa ceinture.
-
-Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris,
-les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare
-voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien
-hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les
-champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.
-
-Se voyant seule, convaincue qu’elle allait mourir, toute sa fierté
-s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite
-et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter.
-
---Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir,
-qu’elle enroula autour de sa tête.
-
-Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit
-encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre,
-des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas
-la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières
-qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec
-le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira
-les deux coups sans arrêt.
-
-Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme
-mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les
-convulsions de l’agonie...
-
-Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se
-réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y
-chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme
-épouvantée, il faillit pleurer:
-
---Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant.
-
-Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était
-sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose!
-
-
-
-
-UNE TROUVAILLE
-
-
---Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis
-pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir
-mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux,
-je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous
-les verrous pour avoir bien agi.
-
-La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:
-
---De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus...
-Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.
-
-Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie
-pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette
-pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.
-
---Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses
-crimes et de son audace.
-
-Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait
-sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné
-par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres
-fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur
-son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les
-protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait
-à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.
-
-A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona[N],
-une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des
-bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à
-ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute
-sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir,
-craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour
-l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment
-de curiosité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et
-il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un
-bambin qui accompagnait la Peluchona.
-
---C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui
-ne me connaît plus.
-
-Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et
-lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la
-colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de
-friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.
-
-Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il
-avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de
-Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de
-vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant
-les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de
-l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin
-ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la
-natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les
-montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche
-lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un ruban
-interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée
-nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises
-abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour
-étendre sa natte.
-
---Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en
-route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention
-à cela?
-
-Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de
-plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans
-l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent
-et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des
-terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand
-Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de
-chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra!
-Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de
-verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le
-couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur
-lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement.
-Il n’était point capable d’un tel travail: fracturer des portes n’était
-point son affaire.
-
-La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu:
-il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre
-alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau
-que lui offrait son compagnon.
-
-Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une
-maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa
-victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte
-de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à
-«travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força
-les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des
-gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une
-montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra
-chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il
-se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants,
-allait et venait.
-
---Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque
-chose pour la laine.
-
-Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa
-en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec
-l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et
-le chargea sur ses épaules.
-
-Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure
-où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena
-trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet,
-et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre
-par un agent de police.
-
-En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la
-part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de
-billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi
-pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait
-davantage.
-
-Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se
-courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!
-
-Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les
-matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui
-les yeux fermés, la figure congestionnée, soulevait sa poitrine
-oppressée en sentant les caresses de l’air libre.
-
-Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du
-môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:
-
---Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.
-
-Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant
-dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son
-Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que,
-malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en
-larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres;
-même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.
-
-L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le
-voleur qui le caressait comme une nourrice:
-
---Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.
-
-Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la
-mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne
-serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait
-les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles, et
-cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était
-malade.
-
-Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant
-d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le
-retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il
-affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se
-tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne
-s’était senti aussi audacieux.
-
-Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues
-qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le
-petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure
-forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les
-tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent
-une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le
-cadavre de sa victime, longtemps après le crime.
-
-Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.
-
---Adieu, mon mignon!
-
-Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle
-de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un
-colosse, le père du petit, tandis qu’une femme toute tremblante, criait
-d’une voix aiguë:
-
---Au voleur! au secours!
-
-Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un
-passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope,
-accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il
-roula en bas de l’escalier.
-
-Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites
-en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent
-libéralement les habitants furieux.
-
---Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années
-de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble
-de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour
-un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai
-plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!
-
-
-
-
-UN GENTILHOMME
-
-
-A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard
-des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa
-canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses
-épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia
-fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe
-discret, du gentleman qui vient de dîner.
-
-La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement
-gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à
-Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son
-opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas
-sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point
-l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble seigneur! Il avait jeté son
-argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse!
-C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes
-polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens,
-qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui
-souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand
-d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le _Romancero_.
-
-Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis
-d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!
-
-Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda»
-comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques
-fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des
-paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais
-les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des
-yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses
-maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie,
-l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre,
-de sa moustache noire et roide et de son regard grave.
-
-Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda, avec une compassion
-discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer:
-pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui
-s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque
-chose pour le sauver.
-
-Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau
-temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le
-remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du
-monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles
-personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par
-l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons
-conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était
-bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son
-riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de
-vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu
-à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup
-avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille,
-ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du
-Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans
-compter les riches héritages de nombreuses tantes, célibataires et
-dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse
-dans leurs antiques manoirs.
-
-Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années
-cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours
-retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique
-d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de
-quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible,
-une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point
-d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.
-
-Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de
-certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables,
-comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution
-extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient
-que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient
-dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer
-au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le
-menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le
-courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’engagerait dans
-la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses
-aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait
-à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de
-la Patagonie.
-
-Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à
-mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage
-qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine,
-il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse,
-ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.
-
-Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui
-échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait
-à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant,
-pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le
-même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi
-riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une
-satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie
-naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.
-
-Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait
-de ce songe délicieux, qui allait être le dernier, et se prolongeait
-par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour
-lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée
-par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un
-restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se
-rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.
-
-Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties
-d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur
-immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés
-dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les
-cercles distingués.
-
-A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait
-s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre,
-l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des
-sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis;
-quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées
-presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence
-seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même
-temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui
-réservait?
-
-Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda
-eut un sourire de défi amical.
-
---Une partie?
-
---Comme vous voudrez, cher Velasquez.
-
---Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de
-vous gagner.
-
-La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui
-ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans
-atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le
-comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui
-promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et
-parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis
-il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa
-présence.
-
---Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas
-votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les
-mauvaises cartes. Quelle sottise!
-
-Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.
-
-Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se
-fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:
-
---J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.
-
-Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or.
-
---Ça, c’est à vous!
-
---Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous
-expliquer...
-
---Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris!
-
-Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour
-l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole
-offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi.
-
-Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le
-frisson:
-
---Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient
-pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude.
-
-Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux
-jours les plus brillants de son opulence.
-
- * * * * *
-
-Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de
-Sagreda s’avança sur le boulevard. On sortait des théâtres: les
-automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une
-rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le
-grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la
-hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre
-compte du lieu où il se trouvait.
-
-Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un
-gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il
-n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de
-se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la
-société. Mais être un objet de pitié!...
-
-Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient
-percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la
-charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité
-était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle,
-qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe,
-il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec
-solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après
-sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de
-guerre.
-
-Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de
-province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés
-et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et
-tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom
-glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses
-amis!...
-
-Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui
-l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle!
-C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais
-existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant,
-était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours
-plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble,
-il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il
-s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:
-
---Mille fois merci! mile fois merci!
-
-A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un
-hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui
-offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons
-trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée, gisant sur
-le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses
-yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa
-compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été
-pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait
-faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!
-
-
-
-
-LE DERNIER LION DE VALENCE
-
-
-L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la
-chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la
-parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de
-maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà
-connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en
-brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant
-de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait
-perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils
-avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces
-messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec
-leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de
-tanneur, car il travaillait tous les jours dans sa masure, voisine de
-l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement
-par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier
-familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de
-grèves, ni les querelles à propos des salaires.
-
-Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave
-obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et
-avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans
-l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de
-l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des
-bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui
-trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils
-avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient
-dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses
-membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui
-permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.
-
-Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les
-plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs
-préparatifs.
-
-Avec l’autorité que lui conférait son âge, Maître Vicente imposa ses
-idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs
-traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle,
-devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer,
-tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait
-caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ
-siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la
-poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies
-par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au
-fameux lion des tanneurs.
-
-Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion
-aussi?--Oui, le lion!--Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se
-déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les
-relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait
-du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint
-Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils
-craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses
-soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait
-de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient
-joué le rôle du lion. Il se sentait capable de se battre avec quiconque
-lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.
-
-Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et
-des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient
-débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église,
-emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance
-de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes
-incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable
-le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits
-garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à
-la nouvelle de ce sacrilège.
-
-Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens
-erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands
-coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée?
-Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs
-entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route
-pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les
-jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des
-mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville
-suivit leur exemple.
-
-Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe
-rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant
-la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que
-celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte
-du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de
-flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques
-affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées,
-ébréchées, corselets rouillés...
-
-Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui
-se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les
-Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce
-fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat
-dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi;
-mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer.
-Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces
-maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant
-sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec
-celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande
-cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de Maître Vicente: voilà
-pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle
-de l’aimable fauve dans les processions de Valence.
-
-Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes
-par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette
-canaille.
-
-Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée.
-Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement
-l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien!
-l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les
-changements de température... Il retourna au désert.
-
-Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir
-de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans
-toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation;
-derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de
-Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le
-portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois
-entre les mains.
-
-Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire,
-Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des
-autres métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse.
-Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle
-de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands
-tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont
-tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle
-du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les
-toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins
-authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée
-«Miguelete».
-
-La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et
-les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion,
-suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles
-laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»--«Grand-père,
-vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente
-songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il
-essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine
-ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.
-
-Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons
-ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files
-d’ombrelles multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages...
-Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont
-les parfums faisaient se dilater les poumons.
-
-Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse,
-leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut
-les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et
-des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite,
-différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins,
-trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches
-monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque.
-Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de
-métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années,
-si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.
-
-_Plan! rataplan!_ voici les tambours des tanneurs, instruments d’une
-sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à
-marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages,
-comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de
-la _Fraternité_, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean
-d’Aragon, duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani...
-_Plan! rataplan!_... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec
-des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un
-sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes
-tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour
-de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse
-d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des
-tambours.
-
-Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la
-révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant
-l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal
-courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.
-
-Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les
-mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à
-leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.
-
-Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la
-nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa
-crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment
-avec l’ostensoir, les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.
-
-Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans
-cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en
-vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête.
-Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux
-portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.
-
-Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires
-s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence,
-appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la
-moindre envie désormais de faire la révérence au public.
-
-Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.
-
---Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?
-
-Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné.
-Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de
-suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours!
-La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une
-poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à
-marquer le pas, en agitant son ostensoir.
-
-Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra
-dans la cathédrale, la nuit tombait.
-
-_Plan! rataplan!_ La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière
-les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de
-myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était
-couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de
-papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les
-tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants,
-ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le
-lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,--oh! le
-fanfaron!--pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui
-traînaient des ribambelles d’enfants...
-
-Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de
-laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter
-son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre,
-creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.
-
-Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais
-c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire!
-il voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain,
-parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite!
-Qui donc osait résister à un lion furieux?...
-
-Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel
-un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai _mantecado_[O]
-valencien, savoureux, parfumé comme le miel!
-
-Un _mantecado_ à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il
-n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il
-rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.
-
-Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine.
-Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant
-qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En
-quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse
-dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.
-
-Ainsi mourut le dernier lion de Valence!
-
-
-
-
-LE BANQUET DU BANDIT[P]
-
-
-Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut
-inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid,
-tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait
-la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin
-pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la
-marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.
-
-Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en
-culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait
-partout et semblait adhérer à son corps.
-
-C’était le fameux Quico Bolson, un bandit comptant trente années
-d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque
-superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les
-faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait
-tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la
-montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier
-errant de la Sierra.
-
-Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il
-aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en
-souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins
-de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de
-monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses
-infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.
-
-Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les
-paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se
-montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui
-répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du
-sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui
-qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes les
-façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à
-face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il
-était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé
-peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les
-routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui,
-l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des
-villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la
-grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.
-
-On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il
-faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine
-pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du
-district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour
-l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel,
-débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne
-l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque
-nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait
-chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.
-
-Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les
-attentions pendant le dîner: «Allons, Bolson, ce morceau de poulet!
-Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait
-cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se
-rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire
-cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.
-
-En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le
-faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en
-honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de
-ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et
-tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la
-toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à
-l’incurie.
-
-Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du
-dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid
-toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées
-par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le
-contraindre à cette démarche.
-
-Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le
-politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils
-froncés.
-
---Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet
-insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien,
-mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la
-gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque?
-
-Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps
-pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner
-la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de
-Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un
-castillan inintelligible.
-
---Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours.
-
-Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête
-qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était
-moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et
-à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables
-condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une
-centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir.
-Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui
-impunément.
-
---Cet avocat est un ignorant, repartit le député. Crois-tu qu’il y ait
-rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras
-bientôt hors de souci.
-
-Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles
-paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais
-un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh
-bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José
-était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les
-hommes étaient égaux...
-
-Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même
-temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration
-sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à
-ses pas, un vrai satellite.
-
-Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite:
-
---Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à
-tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien
-reçu la dernière fois.
-
-Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois
-campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur
-Quico, et quelques gamins qui touchaient son fusil chargé comme si
-c’était un objet sacré.
-
-La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les
-canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs
-passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs.
-
-Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais
-maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence.
-
-Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical.
-
-A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher
-tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de
-gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait,
-dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José.
-Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui
-suivirent lentement la diligence comme les précédents.
-
-Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il
-en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour
-gagner la Sierra».
-
---Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées.
-
-Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens.
-
---Allons, fouette, cocher!... fouette!
-
-La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes
-surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête.
-Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui
-demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se
-rejetaient en criant au fond de la diligence.
-
---Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant.
-
-Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il
-était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de
-son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre
-impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le
-pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre
-mal compris.
-
-Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers
-voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu
-des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence.
-
-Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades
-qui avait assisté à la fête...
-
---Don José! Où est don José?
-
-Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné
-que le député était parti pour Valence à bride abattue.
-
-Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois
-d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et
-cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation
-retentit dont l’écho sembla ébranler le sol.
-
-On venait de fusiller Bolson.
-
-Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à
-demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante.
-
-Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce
-ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe?
-
-Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule.
-
---Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins!
-
-«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour
-regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer
-le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire:
-«Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...»
-
-
-
-
-PERDU EN MER
-
-
-A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière.
-
---Antonio! Antonio!...
-
-Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il
-était temps de partir pour la mer.
-
-Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait
-encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans
-le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel
-été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes
-interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois
-cents arrobas[Q]; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; les
-bons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une
-barque pour pêcher à leur compte.
-
-Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les
-nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication
-des barques était venue la disette de poisson.
-
-Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants
-petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons
-avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser
-un seul sur sa barque.
-
-Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils
-devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai
-juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement
-de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante
-douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette
-barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs
-économies.
-
-Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans,
-qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme.
-
---Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de
-son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier aux provisions...
-Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel
-chien de métier!
-
---Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira.
-Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de
-trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins
-soixante douros.
-
-Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un
-solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude
-dans les mêmes eaux que l’an passé.
-
-Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du
-bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur
-l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette de
-_roveles_, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les
-attirer.
-
-Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage
-jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque,
-et préparait les voiles.
-
-La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires
-silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues
-tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient
-le silence, et les voiles se déployaient dans l’obscurité, comme
-d’énormes draps de lit.
-
-Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées
-de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison.
-Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des
-fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux
-clapotantes.
-
-C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces
-gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de
-l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain!
-
---Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant!
-
-Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine
-monta lentement, frémissante et courbée sous le vent.
-
-La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis
-les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du
-goulet, dans la mer libre.
-
-En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous
-côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui
-s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues.
-
-Le compagnon regardait l’horizon.
-
---Antonio, le vent change.
-
---Je le vois!
-
---Nous aurons grosse mer.
-
---Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la
-mer.
-
-Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte,
-continua à s’avancer vers le large.
-
-Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à
-cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient
-bouillir, comme si elles reflétaient un incendie.
-
-Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le
-gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage
-pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans
-l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un
-poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du
-menu fretin... rien en somme!
-
-Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt
-couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène
-rouge. Il faisait chaud et Antonio se glissait par l’écoutille, pour
-boire au baril d’eau, dans l’étroite cale.
-
-A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du
-côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des
-ailerons de poissons blancs.
-
---Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran?
-Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin?
-
-Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se
-diriger vers la terre.
-
---Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le
-panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir.
-
-Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui
-fut écrasé à coups de poing sur le bordage.
-
-Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les
-vagues, aux ondulations longues et profondes.
-
---Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un
-thon!
-
-Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et
-se penchèrent sur le flanc de la barque.
-
-Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur
-d’eau son dos sombre de velours; le solitaire peut-être, dont les
-pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère
-contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque;
-puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement.
-
-Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un
-hameçon gros comme le doigt.
-
-Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force
-colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la
-faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des
-matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais
-soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course.
-
-La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et
-défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface;
-mais rompu, malgré sa grosseur.
-
-Le compagnon hocha tristement la tête.
-
---Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est
-une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond.
-
---Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette
-pièce-là? Ce n’est pas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A
-lui!
-
-Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre
-avait eu lieu.
-
-Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieurs
-_roveles_, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en
-donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès
-qu’elle serait à sa portée!...
-
-La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée
-derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien
-accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il
-faisait danser follement sur les vagues.
-
-L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et
-de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de
-géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie
-par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié
-du pont.
-
-Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre,
-fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement,
-la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt
-le thon apparut près du bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes
-flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement,
-comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à
-plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau
-visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un
-remous de pourpre.
-
-Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle!
-
-Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y
-cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité.
-
---J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite
-bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à
-émerger.
-
---Et le petit?
-
-Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme
-s’il craignait la réponse.
-
-Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille,
-espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux
-genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha
-à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le
-baril d’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont
-comme un fou.
-
---Le petit! le petit!... Mon Antoñico!
-
-Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes
-tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute
-au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa
-pensée, garda le silence.
-
-Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet
-noir flottait sur les eaux.
-
---Le voilà!
-
-Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son
-compagnon carguait la voile.
-
-Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand
-il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque.
-
-Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque
-debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait
-que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait
-de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache
-sanglante.
-
-Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête
-lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce
-là une façon de gagner son pain?
-
-Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le
-corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les
-sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant
-entre deux eaux.
-
-Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le
-repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant
-rebelle.
-
---Que faisons-nous, Antonio?
-
-Celui-ci ne répondit pas.
-
---Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses
-courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous
-mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt
-ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère!
-
-Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon,
-qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang...
-
-Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait
-mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe, et,
-l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées.
-
-Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio,
-qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des
-larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur
-la tombe de son fils...
-
-La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se
-sentait allégée.
-
-Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le
-soleil couchant.
-
-La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis.
-
---Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux.
-
-Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au
-foyer, sont les esclaves de la famille.
-
-Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse.
-La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les
-sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait
-sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme
-les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits
-chapeaux de paille, les vêtements clairs et voyants de la colonie
-estivale.
-
-Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière
-leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues
-aux brillantes couleurs.
-
-Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux
-lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque
-remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme
-grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait
-tourbillonner les jupes.
-
-La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près
-le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des
-regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau
-pour toucher l’énorme queue.
-
-Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui,
-la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis.
-
---Et le petit? Où est le petit?
-
-Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre
-ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien
-entendre, ne plus rien voir...
-
---Mais où est Antoñico?
-
-Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer,
-saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua
-rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un
-hurlement terrible:
-
---Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la
-mer.
-
---Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine,
-comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est
-mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours,
-moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y
-faire?
-
-Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise
-nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux,
-et se déchirait le visage.
-
---Mon fils! mon Antoñico!
-
-Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles
-connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles
-crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la
-conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière.
-
-Des pêcheurs offrirent un verre de vin à Antonio, qui ne cessait de
-pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de
-la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la
-superbe pièce.
-
-Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré
-de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient
-vers sa chaumière:
-
---Antoñico! mon petit!
-
-Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes,
-les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait
-pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard
-sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme
-sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux,
-caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer.
-
-
-
-
-LE CRAPAUD
-
-
-Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs
-voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les
-hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou
-tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions
-le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à
-contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles
-en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos.
-
-Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma
-treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions
-ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de
-terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta,
-fille de la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son
-surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec
-laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses
-volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village
-que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien
-pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui,
-par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle
-elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes
-gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur
-capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et
-prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et,
-pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des
-minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui,
-de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village,
-les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta.
-
-Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la
-Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son
-visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient
-en émoi toute sa chaumière, faisant se lamenter sa mère désespérée et
-accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette
-maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les
-plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta,
-lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite
-église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui
-avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur!
-
-C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle
-avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le
-ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve
-voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle
-avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient
-à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient
-gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief
-de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus
-expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient
-remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la
-petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît
-remonter l’animal, et lorsque, plus tranquille, il goûtait la joie de
-la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le
-faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le
-ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud,
-ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et
-saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers
-sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des
-chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des
-frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si
-elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas
-montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel
-de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique
-animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et
-le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive,
-n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang.
-
-Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les
-pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la
-ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de
-côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la
-meilleure soupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du
-bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en
-rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les
-bols de chocolat défilaient l’un après l’autre.
-
-Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait
-plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air
-impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce
-qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie
-secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les
-flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son
-orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés
-sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que,
-partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa
-fille.
-
-Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant
-sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et
-celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements;
-mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta
-presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner
-le plaisir de voir la petite de cette façon-là, elle qui était si
-timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour
-faire rougir!
-
-Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants
-de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses
-compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et
-Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait
-tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il
-s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après
-l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir
-remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le
-curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux
-choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures.
-
-Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les
-hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges
-pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre
-Visanteta en fût délivrée au plus vite.
-
-Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient,
-les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque:
-«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération.
-Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de
-se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un
-peu parce qu’il était à elle.
-
-Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le
-chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la
-Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin
-haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait
-nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva,
-avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait
-mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en
-train de lui dévorer les entrailles...
-
-Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout
-le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous
-frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la
-porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements
-déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes
-curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par
-des clameurs suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre
-fille!...»
-
-L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères.
-La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures,
-les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au
-plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!
-
-Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je
-l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une
-brusquerie de mauvaise humeur.
-
---Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...
-
-Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le
-mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la
-Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine.
-Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des
-injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne!
-A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle
-allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se
-débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et
-griffer le médecin. A ses cris de vengeance, s’unissait le faible
-bêlement de Visanteta protestant entre les «_aïe! aïe!_» que lui
-arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant
-homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»
-
-Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des
-linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère
-ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes.
-Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de
-curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge!
-Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de
-Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente,
-qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements
-sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.
-
-Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât
-point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?...
-Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge!
-mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta,
-qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle
-ne se rappelait pas bien!... Et elle insistait sur ce défaut de
-mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à
-objecter.
-
-La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la
-nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes,
-voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas!
-don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes;
-elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants.
-«Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un
-jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs
-filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa
-vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca.
-Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à
-sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce
-qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don
-Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si
-bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer
-qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.
-
-Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les
-menaces et répondit avec brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet
-délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec
-résignation: «Allons voir cet animal!»
-
-Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les
-trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait
-intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio
-lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers
-jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur
-légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile
-de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui
-conter rudement ce qui était arrivé.
-
-Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse
-s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait
-rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture,
-comme s’il cherchait son terrible couteau.
-
-Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune
-fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait
-pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable,
-c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec
-laquelle elle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse?
-
-Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca
-continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il
-nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne
-prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus
-de solennité:
-
---Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous
-que... je... vous... dise... une... chose?
-
-Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de
-lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui.
-
---Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous
-étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenant
-_je... l’aime... encore... davantage_...
-
-Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous
-contentâmes de lui tendre la main.
-
-
-
-
-LE MUR
-
-
-Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les
-fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les
-rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils
-s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal,
-et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un
-nouveau malheur.
-
-L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux
-familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des
-deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses.
-
-Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait
-Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui,
-des bords du fleuve, semblait contempler la grande ville par les
-fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec
-une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui
-divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été
-grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues
-différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs
-basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait
-étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père
-Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus
-d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger
-une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux
-familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des
-imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en
-pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux
-d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à
-l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un
-Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once
-de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance
-s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à
-peine sortis du ventre de leur mère, les marmots des deux maisons
-tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins.
-
-Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve
-avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans
-l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80
-ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée
-de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de
-défendre l’honneur de la famille.
-
-Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux
-autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la
-grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les
-surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes
-dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de
-gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance
-qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un
-obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se
-chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à
-face.
-
-A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils en vinrent à trouver trop
-bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des
-autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de
-sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux
-maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était
-intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil
-de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs
-voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de
-mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans
-cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le
-mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même
-les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de
-ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets
-résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui
-paraissait pétri des os et du sang des victimes...
-
- * * * * *
-
-Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du
-père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; la
-femme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des
-fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le
-pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer
-déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la
-catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue,
-épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves,
-ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de
-fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue.
-
---Mon grand-père! Mon pauvre grand-père--criait la petite-fille du père
-Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur.
-
-Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils
-avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient
-rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient
-échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient
-lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les
-applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à
-la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils
-laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau
-dans la fournaise.
-
---Non! non!--criaient les gens.
-
-Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce
-qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là,
-eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne
-s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en
-hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les
-voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu
-d’une pluie d’étincelles.
-
-Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés
-sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans
-sa chute, lui avait cassé une jambe.
-
---Vite, une chaise!
-
-La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil
-de sparte, pour y asseoir le blessé.
-
-Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait,
-dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se
-sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes
-et rugueuses.
-
---Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était
-traîné jusqu’à lui.
-
-Et avant que le blessé pût l’éviter, le paralytique chercha, de sa
-bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les
-baignant de larmes.
-
- * * * * *
-
-Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en
-construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent
-point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant,
-ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur
-maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups...
-
-
-
-
-PRINTEMPS TRISTE
-
-
-Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé
-par une incessante production.
-
-C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de
-terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils
-tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés
-sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait
-comme un vrai journalier.
-
-On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour
-égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants
-trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept
-ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses
-épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petite toux
-sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les
-paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait:
-elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait
-déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des
-fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait
-courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du
-canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante,
-absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait
-des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin,
-saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les
-roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes.
-
-Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de
-terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive,
-qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un
-vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la
-Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé.
-Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire
-disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout
-en maugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule
-pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se
-décider à le vendre.
-
-Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son
-sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin,
-pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis
-d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs
-de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes
-choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la
-sottise des citadins.
-
-Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper
-les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de
-fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda.
-A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle
-entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal
-avertissement, une motte de terre sur les épaules.
-
-Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer
-la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il
-fallait travailler ferme: le propriétaire n’entendait pas raison à la
-Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la
-petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa
-livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois
-même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche,
-il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il
-n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour
-s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux
-Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la
-paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort
-sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du
-cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des
-coups de bâton à l’occasion...
-
-La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler
-beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel
-il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille
-jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses
-mains calleuses.
-
-Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient
-connue toute petite, les fleurs qui dans son âme innocente éveillaient
-une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de
-son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en
-voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance,
-depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se
-replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace,
-elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums.
-
-Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie
-des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone
-du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles,
-bruissait comme un ruisseau d’églogue.
-
-Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda
-allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise
-en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans
-doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.
-
-Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les
-demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées
-maintes fois dans des images. Les camélias couleur de chair faisaient
-penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues...
-Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se
-révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des
-boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de
-bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux
-sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches,
-comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui
-des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage
-leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire
-à la jeune fille en clignant de l’œil:
-
---Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu!
-un peu d’eau...
-
-Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais
-des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au
-canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la
-douche, la saluaient avec reconnaissance.
-
-Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût
-préféré les laisser sécher sur place; mais il fallait gagner de
-l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.
-
-Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?...
-Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des
-contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des
-milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs.
-Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu
-tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.
-
-Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec
-lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont,
-toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque
-devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux
-souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous
-deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter
-l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain
-en élégante princesse.
-
-L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le
-front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la
-porte du jardin; comme dans les légendes, une belle dame l’appelait:
-«Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques
-robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure
-de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune
-Monsieur.»
-
-Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait
-l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le
-vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:
-
---Allons vite! c’est l’heure.
-
-Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour
-toute plainte, se couvrait de fleurs.
-
-Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces
-des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur
-comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre,
-et sa toux s’aggravait.
-
-La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les
-fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.
-
-Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se
-font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les
-animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les
-médecins ni les drogues, et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.
-
-Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la
-regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit
-tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.
-
-Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se
-résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans
-aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du
-printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses
-couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se
-dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes
-de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.
-
-A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches
-se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si
-leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que
-les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête
-était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet
-d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances
-folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui
-cherche la guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda
-aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la
-protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.
-
-Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne
-la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait
-surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents
-d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus
-maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait
-les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour
-de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme
-s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent
-d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums,
-un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.
-
- * * * * *
-
-Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles
-tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme
-toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.
-
-Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un
-soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler
-beaucoup, pour qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz
-et payer son loyer!
-
-Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui
-restât au vieillard, c’était cette terre perfide,--ce vampire qui
-«suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de
-lui,--toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point
-senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner
-la pauvre Borda dans son dernier voyage.
-
-Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en
-remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible
-à la beauté perfide qui l’entourait;--car il savait qu’elle était le
-prix de sa servitude,--animé uniquement par le désir de bien vendre les
-charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence
-que s’il eût fauché de l’herbe!
-
-
-
-
-A LA PORTE DU CIEL[R]
-
-
-Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait
-avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les
-gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la
-régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins
-marinés.
-
-Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler
-dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer
-quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait
-là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.
-
-Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il
-cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils
-l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses
-qu’on se fait entre gens distingués.
-
-A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux
-n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel
-répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait
-Beseroles:[S] il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains,
-qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots,
-lettre par lettre.
-
-Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles
-où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son
-comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les
-récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.
-
-Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à
-les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines.
-Alors il se hâta de dire:
-
---Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une
-fois, un moine roula saint Pierre.
-
-Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.
-
- * * * * *
-
-Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois»,
-le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté
-et son air bon enfant.
-
-Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu,
-lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains
-croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la
-chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un
-frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze
-ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat.
-Quand ma bisaïeule lui demandait:
-
---Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de
-terre ou des saucisses de conserve?
-
-Il répondait d’une voix qui ronflait:
-
---Tout mêlé... Tout mêlé!
-
-Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il
-semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui
-tous avaient son teint coloré, sa face de pleine lune et son cou de
-taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.
-
-Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on
-mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui
-venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui
-était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement
-qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,--qu’on excuse
-la comparaison.
-
-Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il
-n’en doutait pas, la place d’un moine était là.
-
-Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme
-celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade,
-quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.
-
---Toc, toc, toc!
-
---Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.
-
---Ouvrez, seigneur saint Pierre.
-
---Qui es-tu?
-
---Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.
-
-Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il
-gronda de colère et ses yeux lancèrent des éclairs à travers ses
-lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.
-
---Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire?
-File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.
-
---Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous
-plaisantez toujours!
-
---Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé!
-Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?
-
---Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur
-que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce
-que dans la loge du concierge?
-
---Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu
-engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu
-ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je
-ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait
-une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à
-te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage...
-J’ai dit!
-
-Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta
-dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des
-anges qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus
-jolies.
-
-Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin
-de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir
-d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et
-aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant
-avec peine son ventre enflé comme un ballon.
-
-C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé
-de confitures.
-
---Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment
-n’ouvre-t-on pas à cette heure?
-
---Attends! Nous allons entrer.
-
-Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina
-un des meilleurs.
-
-Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans
-difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même
-avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque
-privilège.
-
---Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.
-
---Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.
-
---Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec
-autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la
-manière d’entrer au paradis?
-
-La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la
-blancheur d’une lune énorme commença à poindre.
-
---Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!
-
-D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa
-compagne.
-
---Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute
-suffoquée.
-
---Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.
-
-Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit
-frapper à la porte.
-
---Qui va là?
-
---Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens
-d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et
-j’arrive ici, monté sur mon cheval.
-
---Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la
-porte.
-
-Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier,
-qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!... Plusieurs
-fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la
-bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le
-saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en
-lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.
-
---Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.
-
-Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la
-nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en
-murmurant avec admiration:
-
---Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles!
-Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!
-
-
-
-
-LA TOMBE D’ALI BELLUS
-
-
-C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je
-m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant
-ainsi presque tout l’ancien «_royaume de Valence_».
-
-J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le
-maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à
-payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu
-près de mon âge.
-
-Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa
-messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses
-confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et,
-enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en
-allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays,
-moi et mes deux compagnons, juchés dans l’église, sur les échafaudages
-du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions
-briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de
-petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les
-feuillages.
-
-Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne
-mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades
-mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait
-cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les
-constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place
-solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui
-s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la
-paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient
-dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant
-avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut
-dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur
-l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges,
-d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais
-hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand je
-fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté _ô Céleste Aïda_,
-que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.
-
-Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par
-quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui
-suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même
-osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage
-d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La
-plus hardie,--et la plus riche, à en juger par ses airs de
-supériorité,--montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me
-faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je
-ne pouvais bouger sans buter contre elle.
-
-L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre
-de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un
-après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous.
-Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière
-durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans
-l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.
-
-Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire
-cas de ses compagnes, qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait
-fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y
-tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur
-cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait
-jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité.
-Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai
-pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en
-contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.
-
-La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel
-brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil,
-la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer _mon secret_.
-
---Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.
-
-Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme
-jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos
-d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.
-
-Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement,
-de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges
-que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.
-
-J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point,
-et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond,
-interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe,
-qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur
-un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe
-descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la
-tête, un turban, avec un croissant.
-
---_Ce doit être un Maure_, interrompit la commère avec suffisance.
-
-Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé
-d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en
-lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point.
-Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais
-lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait:
-«Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce
-dernier souvenir.»
-
-Un mois après, j’appris à Valence ce qui était arrivé aussitôt après mon
-départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez
-héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à
-son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction
-générale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à
-l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande
-barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus,
-incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger
-l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!...
-Tonnerre!...
-
-Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner
-chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut
-à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui
-enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec
-des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux
-siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons
-les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort,
-s’acharnaient vainement à la remuer.
-
---_Hardi! Hardi!_ criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe
-de rustres.--_Le Maure est là-dessous!_...
-
-Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir
-pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils
-arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauter
-encore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait.
-Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le
-sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds.
-
-Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation.
-
-Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et
-se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas
-fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le
-fond.
-
---Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient
-au-dessus de lui.
-
-Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de
-paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui,
-pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur
-insupportable.
-
---_Cherche, cherche!_ criaient les paysans dont les têtes formaient
-autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur
-n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front
-contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa
-maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait
-aucune issue.
-
-Tous se retirèrent, penauds, sifflés par les gamins, qui étaient vexés
-d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient
-toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala.
-
---Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.--Et son fils, Macael?
-
-Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le
-pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait
-excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le
-calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire
-exécuter à leurs frais un pavement plus beau.
-
---Et vous n’êtes jamais retourné là-bas?
-
---Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence
-quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de
-l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!)
-assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient
-restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à
-retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon
-repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire
-angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme
-s’ils mettaient déjà leur fusil en joue.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
-PRÉFACE v
-
-Le second mariage du père Sento 9
-
-Dimoni 37
-
-Coup double 49
-
-Le parasite du train 59
-
-Un fonctionnaire 71
-
-Le mannequin 87
-
-Devant la gueule du four 97
-
-La barque abandonnée 109
-
-La condamnée 123
-
-Un homme à la mer 135
-
-La rage 143
-
-La fille de la sorcière 161
-
-Une trouvaille 175
-
-Un gentilhomme 185
-
-Le dernier lion de Valence 197
-
-Le banquet du bandit 209
-
-Perdu en mer 219
-
-Le crapaud 235
-
-Le mur 247
-
-Printemps triste 255
-
-A la porte du ciel 267
-
-La tombe d’Ali Bellus 275
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-NOTES:
-
-[A] «V. Blasco-Ibañez, ses romans et le roman de sa vie», par Camille
-Pitollet. (Chez Calmann-Lévy.)
-
-[B] _Gorigori_ se dit de l’office pour un mort. Cette locution
-familière: _le cantarán el gorigori_, signifie: on fera son enterrement.
-
-[C] Dimoni, corruption de _demonio_ démon, surnom donné au musicien
-pour son jeu endiablé.
-
-[D] Champs cultivés qui se trouvent aux environs d’une ville.
-
-[E] Surnom qui signifie «petit chardon».
-
-[F] Pois-chiche.
-
-[G] En Espagne, le condamné à mort n’est pas décapité, mais étranglé:
-c’est le supplice du garrot, qui consiste à écraser la gorge du patient
-en la serrant contre un poteau avec un anneau de métal; le condamné est
-vêtu d’une souquenille noire.
-
-[H] A Valence, comme dans beaucoup de villes de la Méditerranée, les
-laitiers parcourent les rues le matin, avec leurs vaches et leurs
-chèvres qu’ils traient à la porte de leurs clients afin que le lait
-soit chaud et à l’abri de toute falsification.
-
-[I] Le Résolu.
-
-[J] Quand Blasco-Ibañez écrivit ce conte, l’Espagne était sous la
-régence de Maria-Cristina, mère d’Alphonse XIII.
-
-[K] Etincelle.
-
-[L] Chaudière.
-
-[M] Surnom qui signifie _moineau_.
-
-[N] _La dépeignée._
-
-[O] Sorte de sorbet.
-
-[P] Il s’agit là d’un de ces bandits nommés _Roder_, qui s’enfuient
-dans la montagne, parce qu’ils ont commis un crime quelconque, et y
-mènent une vie errante, se défendant contre les gendarmes.
-
-[Q] L’arroba vaut 11 kilos 500.
-
-[R] Conte populaire de la huerta, écrit en valencien par V.
-Blasco-Ibañez.
-
-[S] Abécédaire en valencien.
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by
-Vicente Blasco Ibáñez
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Bontes espagnols
-d'amour et de mort, par by V. Blasco Ibáñez.
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-
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by
-Vicente Blasco Ibáñez
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Contes espagnols d'amour et de mort
-
-Author: Vicente Blasco Ibáñez
-
-Translator: F. Ménétrier
-
-Release Date: February 20, 2020 [EBook #61460]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
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-</pre>
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-<hr class="full" />
-
-<p class="c">
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-</p>
-
-<p class="cb">V. BLASCO-IBAÑEZ</p>
-
-<h1>Contes espagnols<br />
-<small>d’amour et de mort</small></h1>
-
-<p class="c">
-PARIS<br />
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-
-26, RUE RACINE, 26<br />
-
-Septième mille
-<span class="pagenum"><a name="page_i" id="page_i">{i}</a></span><br />
-<br /><br /><big>
-Contes espagnols<br />
-<span style="margin-left: 4em;">d’amour et de mort</span><br /></big>
-<span class="pagenum"><a name="page_ii" id="page_ii">{ii}</a></span><br /></p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
-style="margin:auto auto;padding:.25em;border:2px solid gray;">
-<tr><td class="c"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="c">
-<i>Il a été tiré de cet ouvrage<br />
-vingt exemplaires sur papier de Hollande<br />
-numérotés de 1 à 20.,<br />
-et trente exemplaires sur papier du Marais<br />
-numérotés de 21 à 50.</i><br />
-<br /><br /><br />
-DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td class="c"><i>Chez le même éditeur</i>:</td></tr>
-<tr><td align="left">LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).</td></tr>
-<tr><td align="left">LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay).</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="c"><i>Chez d’autres éditeurs</i>:</td></tr>
-<tr><td align="left">TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).</td></tr>
-<tr><td align="left">L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont).</td></tr>
-<tr><td align="left">LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_iii" id="page_iii">{iii}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<hr />
-
-<p class="cb">V. BLASCO-IBAÑEZ</p>
-
-<h1>Contes espagnols<br />
-<br />
-d’amour et de mort<br /></h1>
-
-<p class="c"><i>Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER</i><br />
-<br /><br />
-<br /><br />
-PARIS<br />
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-
-26, RUE RACINE, 26<br />
-<br />
-Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés<br />
-pour tous les pays.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_iv" id="page_iv">{iv}</a></span><br />
-<br /><br />
-Droits de traduction et de reproduction réservés<br />
-pour tous les pays.<br />
-Copyright 1922,<br />
-by <span class="smcap">Ernest Flammarion</span>.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_v" id="page_v">{v}</a></span></p>
-
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
-
-<p>Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom
-célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme
-conteur.</p>
-
-<p>Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort
-importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus
-belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie,
-alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un
-des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne.</p>
-
-<p>Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta
-magnifique, paradis<span class="pagenum"><a name="page_vi" id="page_vi">{vi}</a></span> de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les
-faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les
-plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier
-hardi.</p>
-
-<p>Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les
-mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui
-conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est
-exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les
-âmes violentes et passionnées.</p>
-
-<p>Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel
-drame de l’amour et de la mort.</p>
-
-<p>A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des
-éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des
-joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les
-hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne.</p>
-
-<p>Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques,
-alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés
-aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens
-et ivrognes, tous ceux qui<span class="pagenum"><a name="page_vii" id="page_vii">{vii}</a></span> défilent dans ces contes sont
-extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage
-merveilleux.</p>
-
-<p>Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est
-toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses
-plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme
-conteur qu’à notre grand Maupassant<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</p>
-
-<p class="r">
-F. M.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_viii" id="page_viii">{viii}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h1>Contes espagnols<br />
-
-<span style="margin-left: 2em;"><small>d’amour et de mort</small></span></h1>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO" id="LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO"></a>LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO</h2>
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-<h3>I</h3>
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-<p>Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle.</p>
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-<p>Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus
-important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle
-Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune,
-son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui
-semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de
-cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes.</p>
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-<p>Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade,
-qui, dans son vaste<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits
-sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet
-de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la
-couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du
-ciel.</p>
-
-<p>Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les
-coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la
-contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à
-l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les
-jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture!</p>
-
-<p>Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait
-de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses
-champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette
-morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle!</p>
-
-<p>A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le
-sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six
-ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles
-aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul
-inconvénient, à offrir leur main brune à ce<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> vieux coq de village, qui
-serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les
-petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes,
-contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils.</p>
-
-<p>Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait
-avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa,
-tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler
-à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si
-Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des
-poudres diaboliques.</p>
-
-<p>Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où
-l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié,
-oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle
-croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son
-âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de
-l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais
-allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente,
-avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était
-roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux!<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage
-amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du
-joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le
-Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes
-avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait
-pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de
-boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en
-compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien,
-qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin
-avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble.</p>
-
-<p>Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec
-sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes
-gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le
-rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés
-les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un
-tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé
-sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile
-tache rouge, sur le zinc de la petite table.<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie.</p>
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-<p>Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à
-voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait
-bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi,
-faisait le bravache.</p>
-
-<p>Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand
-fracas.</p>
-
-<p>Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur
-influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il
-n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique
-de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète
-impunité, au premier importun qu’il rencontrerait.</p>
-
-<h3>II</h3>
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-<p>Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi;
-d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille
-aubaine.</p>
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-<p>Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les
-bijoux, ayant appartenu à sa première femme.<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span></p>
-
-<p>La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre
-ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres
-haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays.
-On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le
-bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle
-les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une
-magnificence qui provoquait des exclamations de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses!</p>
-
-<p>Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières
-presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la
-propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises
-jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient
-les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses
-soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à
-ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques
-fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge,
-dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles
-de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> en un ciel de
-soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les
-uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des
-ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où
-les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de
-jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de
-couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci,
-c’était le présent du marquis, du <i>cacique</i> de la région, l’homme le
-plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de
-le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son
-gourdin ou à mettre l’escopette en joue.</p>
-
-<p>Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le
-velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les
-grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure,
-fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue
-des Platerias.</p>
-
-<p>Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle
-entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes
-de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du
-charretier, qui suivait<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> partout son futur gendre et montrait pour lui
-toute la considération due à un être supérieur.</p>
-
-<p>La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire,
-descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre
-diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une
-poche, et du papier timbré sous le bras.</p>
-
-<p>Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait
-préparé un grand chandelier à quatre branches.</p>
-
-<p>Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte
-valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son
-cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant
-cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane,
-au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front,
-ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable,
-particulier aux grands talents.</p>
-
-<p>Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les
-feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient
-avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de
-la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre,<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>
-aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans
-compter une douzaine de bouteilles de marasquin.</p>
-
-<p>Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa
-redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les
-feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture.</p>
-
-<p>En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à
-rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable
-révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des
-conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de
-cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux
-brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle
-entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du
-Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le
-seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier
-sa munificence.</p>
-
-<p>Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les
-rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de
-l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour
-son patron.</p>
-
-<p>La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> venait de se retirer,
-honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de
-l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire
-et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit.</p>
-
-<p>Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les
-ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des
-bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des
-toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les
-chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes
-de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution,
-craignant de se heurter à des cailloux.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ave Maria purissima!</i> criait au loin la voix rauque du veilleur de
-nuit. Onze heures! beau temps!</p>
-
-<p>Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il
-croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la
-rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout
-tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait
-presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue.
-Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il,<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span>
-d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança,
-menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le
-Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée.
-Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le
-district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents,
-les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des
-couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles,
-transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant
-d’huile jusqu’à la marmaille.</p>
-
-<p>La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la
-cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les
-plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes;
-d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles,
-dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient
-suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala,<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> vieille
-servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les
-ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets
-exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes
-poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur
-brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant
-de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et,
-s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant
-leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De
-la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol,
-comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge
-pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar,
-clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.</p>
-
-<p>Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les
-tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses
-que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se
-suçant le doigt d’un air gourmand.</p>
-
-<p>La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la
-cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> et
-prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni,
-qui, lui aussi, était de la fête...</p>
-
-<p>Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le
-cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des
-cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son
-instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de
-velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à
-elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle,
-le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la
-jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre
-au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants
-de perles, que l’<i>autre</i> était si fière de porter autrefois!</p>
-
-<p>Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa:</p>
-
-<p>&mdash;Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento.</p>
-
-<p>Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux
-lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui
-défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil
-sur l’épaule, et tous les convives, suant à<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> grosses gouttes sous le
-poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes
-nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient
-lancer à la sortie de l’église.</p>
-
-<p>Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place.
-Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y
-rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du
-pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des
-sourires avec les ennemis de Sento.</p>
-
-<p>Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement,
-d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur
-le point de prendre aux quatre coins du village.</p>
-
-<p>Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et
-sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en
-criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en
-attaquant la Marche Royale.</p>
-
-<p>Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées,
-qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière,
-où les galopins se mirent à les chercher à quatre<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> pattes. De là,
-jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées
-ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir
-un passage, à coups de pied et de trique.</p>
-
-<p>En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir
-son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par
-un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de
-noce.</p>
-
-<p>Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian
-qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu
-dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les
-rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de
-sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main.</p>
-
-<p>La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut
-en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or
-brillant dans sa chevelure peignée avec art.</p>
-
-<p>Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une
-calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives
-allaient et venaient dans la cour, s’informant<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> des préparatifs du
-festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs
-affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait
-l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait,
-se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on
-lançait de l’intérieur de la maison.</p>
-
-<p>Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont
-le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent
-posés sur la table.</p>
-
-<p>Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil!
-Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et
-le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain
-Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait
-oublié le titre.</p>
-
-<p>Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque
-instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour
-faire remplir son pichet.</p>
-
-<p>Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées
-par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les
-yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les
-morceaux de poulet étaient<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> presque aussi nombreux que les grains de
-riz, gonflés d’un bouillon substantiel.</p>
-
-<p>Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait
-là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant
-que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité
-de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des
-campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.</p>
-
-<p>C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le
-plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre
-d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que
-le moment était venu de passer le pichet de main en main.</p>
-
-<p>A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était
-pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté
-de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.</p>
-
-<p>Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les
-derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour
-toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles.
-Le plus étrange, c’était que la<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> grande colère du Déguenillé lui faisait
-tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce
-misérable, avec qui elle avait grandi.</p>
-
-<p>Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires
-de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on
-tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes;
-on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une
-assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la
-mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les
-belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna,
-jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se
-rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux
-pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!</p>
-
-<p>Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida
-l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...</p>
-
-<p>... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son
-effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence!
-Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le
-notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait
-de le pincer<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta;
-il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes
-filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et
-brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!</p>
-
-<p>Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première;
-ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles;
-ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de
-laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se
-divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la
-table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de
-toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit
-la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le
-notaire se cacha sous la table.</p>
-
-<p>Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les
-champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se
-lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.</p>
-
-<p>&mdash;Assez! en voilà assez! cria Sento.</p>
-
-<p>Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> haute lutte, les jeta
-dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant.
-Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes.
-Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en
-assurant qu’ils s’étaient bien amusés.</p>
-
-<p>Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le
-vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes;
-mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment,
-en disant que <i>quelque chose</i> marchait sous la table et leur pinçait les
-mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés,
-cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille
-endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des
-mariés.</p>
-
-<p>Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées
-avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives
-retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de
-Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une
-femme<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de
-s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait
-en gaieté comme tout le monde.</p>
-
-<p>La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les
-lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien
-que celui-ci fût aussi ému que son patron.</p>
-
-<p>Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que
-répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec
-Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta
-d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière
-personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle
-ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit
-dans un fauteuil...</p>
-
-<p>Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne
-nuit!&mdash;Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta
-avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait
-peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de
-rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la
-chambre à la suite de son époux.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison,
-avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de
-chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de
-bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un
-bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal,
-aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches;
-près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et,
-suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre,
-toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit
-monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour
-céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert
-de matelas, de damas rouge.</p>
-
-<p>Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que
-Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle,
-il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans
-la bouche; enfin il allongea le bras...</p>
-
-<p>&mdash;Restez tranquille! dit-elle, effrayée.&mdash;Ne m’approchez pas!</p>
-
-<p>Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit
-par lui accorder une<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> trêve, et se mit à se déshabiller avec
-résignation.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses
-espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture
-noire qui lui comprimait l’abdomen.</p>
-
-<p>Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu
-ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non?</p>
-
-<p>La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et
-se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard
-noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba
-sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques
-rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont
-la peau fine avait le velouté de la pêche mûre.</p>
-
-<p>Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque
-ballottait à chacun de ses pas:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te
-déshabiller.</p>
-
-<p>Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses
-bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les
-séparer:<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en!</p>
-
-<p>Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le
-passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et
-la cloison.</p>
-
-<p>Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il
-poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques
-pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison
-était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier
-était venue.</p>
-
-<p>Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de
-sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis
-bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la
-fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie.</p>
-
-<p>Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le
-compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à
-craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne
-songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait
-maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies
-l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait
-un vrai chari<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>vari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc
-et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en
-persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah,
-oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento,
-et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il
-s’acquittait de ses devoirs d’époux.</p>
-
-<p>&mdash;Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et
-gesticulant comme un énergumène.</p>
-
-<p>Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et
-ouvrit le judas de la fenêtre grillée.</p>
-
-<p>La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche
-brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le
-reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé,
-avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout
-de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux
-chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros,
-pendant la noce pour prix de son travail.</p>
-
-<p>Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en
-entendant ses chansons.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière
-et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il
-revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les
-amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gori! Gori! Gori!</i><a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a> hurlaient les gens sur l’air du <i>De Profundis</i>.</p>
-
-<p>Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un
-bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin
-grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en
-broussaille.</p>
-
-<p>Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui
-lancer ce surnom de <i>Sellat</i> (<i>Gros-Sourcils</i>) que jusqu’alors personne
-n’avait osé proférer en sa présence.</p>
-
-<p>Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un
-objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations
-formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais
-tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...</p>
-
-<p>Les torches s’éteignirent; on entendit la<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> rumeur de la foule en fuite;
-quelques voix crièrent:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Assassin!</i> C’est <i>Gros-Sourcils</i>! Montre-toi, fripouille!</p>
-
-<p>Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui
-brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui
-gémissait, étendue sur le plancher:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! mordieu! ou je te tue!</p>
-
-<p>Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte,
-qui donnait sur la rue:</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez, au nom de la loi!</p>
-
-<p>Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte
-s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha
-de la chambre à coucher.</p>
-
-<p>Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le
-cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était
-perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni
-lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche,
-avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête
-basse, en murmurant avec amertume: <i>La belle nuit de noce!</i><span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<h2><a name="DIMONI" id="DIMONI"></a>DIMONI</h2>
-
-<p>De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni
-bourg ni village où il ne fût connu.</p>
-
-<p>Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les
-commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes
-quittaient le cabaret.</p>
-
-<p>Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il
-jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait
-avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée,
-partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas
-dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours
-sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un
-accès de mélomanie.<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p>Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver
-beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras,
-le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et
-majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas
-ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la
-spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de
-la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté
-héritée de leur race.</p>
-
-<p>Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent
-merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>, qu’à ses
-formidables ribotes.</p>
-
-<p>Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux,
-la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit
-tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput
-tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement
-les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son
-maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<p>Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la
-province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le
-menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la
-procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y
-accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour
-saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces
-précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide
-et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les
-fidèles, en jouant brusquement la <i>Marche Royale</i> devant la branche
-d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre <i>De
-profundis</i>, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.</p>
-
-<p>Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille
-pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons
-riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui
-montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par
-un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour
-«tout à l’heure».</p>
-
-<p>Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête
-terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>
-enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits
-tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il
-aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des
-sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale,
-et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des
-solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches,
-les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.</p>
-
-<p>La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient
-tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les
-pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait
-dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable
-assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de
-caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes
-mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de
-rire.</p>
-
-<p>Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la
-grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue
-nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables
-éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de
-la<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.</p>
-
-<p>On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du
-tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et
-dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle
-assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à
-éclater de rire.</p>
-
-<p>Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours
-à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait
-le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les
-sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination,
-dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir
-comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.</p>
-
-<p>Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même.
-On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar,
-où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que
-personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il
-avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un
-chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler?<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> Jamais de
-la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain!
-Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir
-soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une
-masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son
-petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses
-pieds, comme un bon chien.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était
-écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans
-les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur
-conjonction...</p>
-
-<p>Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher
-leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés
-par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers
-les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les
-nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en
-rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir
-par<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la
-poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps
-d’amour.</p>
-
-<p>Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette;
-et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne
-insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de
-l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool
-qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils
-ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve
-impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se
-célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient
-surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en
-criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient
-Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et
-satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et
-noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la
-voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait
-pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards
-hostiles.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que
-l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête
-haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le
-galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait
-complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le
-poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se
-relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses
-pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes
-noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le
-tambourineur.</p>
-
-<p>C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages
-sermonnaient le musicien:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne
-s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te
-procurer les papiers nécessaires.</p>
-
-<p>Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au
-diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non,
-c’était bien mieux ainsi.</p>
-
-<p>Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était
-le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> le
-moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa
-fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna
-plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple
-d’hérétiques.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de
-ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les
-yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans
-convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou
-si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide
-roulait à ses pieds.</p>
-
-<p>L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la
-porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le
-cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant,
-baissant la tête comme un bœuf mélancolique.</p>
-
-<p>Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison
-mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> loques,
-aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.</p>
-
-<p>Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour,
-toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir
-une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la
-toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre,
-comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du
-dimanche, à la sortie du cabaret.</p>
-
-<p>Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des
-indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour
-demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous
-devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le
-cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.</p>
-
-<p>Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens
-riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni
-marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui
-faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau
-démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous
-l’aisselle, gardant toujours cet air de<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> bœuf moribond qui vient de
-recevoir un coup terrible sur la nuque.</p>
-
-<p>Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était
-un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire
-de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était
-morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.</p>
-
-<p>Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin!
-Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui
-lui sortait par les yeux...</p>
-
-<p>On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis
-d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses
-amis et du fossoyeur...</p>
-
-<p>Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé,
-sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...</p>
-
-<p>Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les
-sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il
-ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya
-son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.</p>
-
-<p>Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en
-voyant la grossesse de<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de
-vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin,
-les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il
-avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait
-connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait,
-avant de rencontrer l’Ivrognesse.</p>
-
-<p>Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la
-tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur;
-il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les
-paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils
-entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait
-sortir des tombes.</p>
-
-<p>&mdash;Dimoni, c’est toi?...</p>
-
-<p>Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui
-l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.</p>
-
-<p>Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence
-de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le
-sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais
-revenir...<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h2><a name="COUP_DOUBLE" id="COUP_DOUBLE"></a>COUP DOUBLE</h2>
-
-<p>En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure.
-C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros,
-qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face
-de sa chaumière.</p>
-
-<p>Des bandits terrorisaient la huerta<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>. Celui qui ne se soumettait pas à
-leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et
-même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le
-temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au
-milieu d’une fumée suffocante.</p>
-
-<p>Gafarro<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>, le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les
-bandits. Toutes les<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les
-roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre
-dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête
-fracassée. L’assassin demeura inconnu.</p>
-
-<p>Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta,
-où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient
-leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A
-ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les
-autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et
-Sigro<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>, son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur
-public.</p>
-
-<p>Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas
-les mensonges et les vaines fanfaronnades.</p>
-
-<p>Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne
-les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière,
-cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père
-regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une
-blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la
-treille au-dessus de<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> la porte, pareille à une jalousie verte, par où
-filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de
-géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un
-treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et
-de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là
-toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme,
-les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la
-lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les
-matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement
-plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour,
-avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait.</p>
-
-<p>Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis
-trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang,
-pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot,
-enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher
-quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on
-pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos
-d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son
-fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> Pepeta et
-ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le
-voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si
-calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se
-laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on
-veut les dépouiller...</p>
-
-<p>A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla
-consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant
-pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse,
-disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre.</p>
-
-<p>Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient
-ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir
-lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes,
-face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait
-soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets!
-Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre!</p>
-
-<p>Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de
-tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants.</p>
-
-<p>Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard
-tira de derrière sa<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont
-il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger
-lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains
-tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une
-corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de
-chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la
-cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein
-jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce
-de Dieu!</p>
-
-<p>Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait
-attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt.</p>
-
-<p>Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous
-le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé.
-Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de
-tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les
-bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus
-simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha
-dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur
-la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> four.
-Maintenant du sang-froid! dit le vieux.</p>
-
-<p>Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa
-Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il
-avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux
-être seul.</p>
-
-<p>Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder
-par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque
-sentier.</p>
-
-<p>Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la
-brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui
-allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les
-roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il
-songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre
-défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque
-une bête fauve.</p>
-
-<p>L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On
-entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens
-hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal
-voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des
-crapauds, qui sautaient à travers les roseaux.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<p>Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule
-chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait
-l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans
-doute... Dieu aurait-il touché leur cœur?</p>
-
-<p>Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le
-sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se
-dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se
-traînant presque sur les genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient.</p>
-
-<p>Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une
-surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent
-ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure.
-Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il
-pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur
-cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil.</p>
-
-<p>Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de
-Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir.</p>
-
-<p>Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> d’eux se baissa,
-glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir
-magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre!</p>
-
-<p>Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui
-mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant
-l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient
-en mettant le feu à sa chaumière.</p>
-
-<p>Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son
-compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux
-hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion
-était bonne. Du courage, Pepe! Tire!...</p>
-
-<p>Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva
-une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un
-éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour
-se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait
-éclaté.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits
-s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa
-chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la
-détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait
-en jupon, une lampe à la main. La lumière rou<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>geâtre de cette lampe,
-agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four.</p>
-
-<p>Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps,
-comme unis par un clou invisible et soudés par du sang...</p>
-
-<p>Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double.</p>
-
-<p>Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les
-cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de
-surprise.</p>
-
-<p>C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil.</p>
-
-<p>La huerta était sans chef, mais tranquille.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_PARASITE_DU_TRAIN" id="LE_PARASITE_DU_TRAIN"></a>LE PARASITE DU TRAIN</h2>
-
-<p>Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans
-ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule
-fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.</p>
-
-<p>Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train
-omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A
-Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant
-seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement
-sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi!
-J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à
-Alcazar de San Juan!</p>
-
-<p>Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva
-dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span>
-sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la
-délicieuse certitude de ne déranger personne.</p>
-
-<p>Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche.
-Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa
-vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille
-diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable
-roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de
-sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en
-bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille.
-Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient,
-je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté
-par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la
-voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des
-roues, je finis par m’endormir...</p>
-
-<p>Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine
-figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans
-le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de
-nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par
-le train dans sa marche rapide. En me<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> redressant, je vis l’autre
-portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme
-était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur
-le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient
-étrangement dans son visage obscur.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller,
-et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une
-certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la
-marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes
-dont on avait bercé mon enfance?</p>
-
-<p>Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les
-vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce
-genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même
-une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté
-des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!</p>
-
-<p>L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je
-me précipitai sur l’in<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>connu, le repoussant des coudes et des genoux. Il
-perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la
-portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains
-crispées de cette <i>planche de salut</i>, afin de le jeter sur la voie. Tous
-les avantages étaient de mon côté.</p>
-
-<p>&mdash;Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi,
-monsieur! Je suis un honnête homme.</p>
-
-<p>Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et
-d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.</p>
-
-<p>Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la
-portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais
-retiré le rideau.</p>
-
-<p>Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable
-avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon
-de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton
-verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et
-lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la
-reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un
-ruminant.</p>
-
-<p>Il me regardait comme un chien à qui on a<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> sauvé la vie. En même temps
-ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches.
-Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre
-se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de
-derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste!
-De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi
-mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un
-petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air
-content.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.</p>
-
-<p>Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a
-servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut
-et d’effrayer les voyageurs?</p>
-
-<p>Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud,
-qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la
-voie?»</p>
-
-<p>Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les
-effets de la surprise dont je frissonnais encore.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la
-portière.<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans
-comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas
-d’argent.</p>
-
-<p>Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.</p>
-
-<p>J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une
-véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à
-toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache
-rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la
-silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux
-télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau
-jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un
-instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que
-vomissait la locomotive.</p>
-
-<p>Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme.
-Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.</p>
-
-<p>Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le
-train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de
-se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la
-recherche d’un comparti<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>ment vide; dans les gares il descendait un peu
-avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de
-place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance
-ennemie des pauvres.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à
-périr écrasé?</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable!
-Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un
-village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait
-le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le
-matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni
-de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus
-peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand
-il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la
-semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa
-botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il
-se suspendait à son cou.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages
-tes enfants ne restent sans père?</p>
-
-<p>Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne
-l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait,
-lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un
-saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de
-descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se
-heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les
-roues.</p>
-
-<p>Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans.
-Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des
-compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par
-inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui
-s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait
-dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.</p>
-
-<p>Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être
-précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut.
-Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait
-rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de
-bâton sur la tête<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il
-avait cru qu’il allait mourir.</p>
-
-<p>Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.</p>
-
-<p>Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans
-raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de
-chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas
-d’argent et il voulait voir ses enfants!</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui,
-alarmé, commença à se relever.</p>
-
-<p>&mdash;Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je
-paierai ton billet.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité
-malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur
-moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me
-voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon
-voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie
-rencontrée dans le train.</p>
-
-<p>Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures,<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> et se perdit dans
-l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer
-tranquillement son voyage.</p>
-
-<p>Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour
-dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.</p>
-
-<p>C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les
-directions.</p>
-
-<p>&mdash;«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il
-n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»</p>
-
-<p>Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient
-sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.</p>
-
-<p>C’était sans doute mon <i>ami</i> d’une heure qui, se voyant surpris et
-entouré, s’était réfugié sur le train.</p>
-
-<p>J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit
-d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face
-contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la
-violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes
-jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.</p>
-
-<p>Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns
-riaient.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.</p>
-
-<p>&mdash;Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec
-emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du
-train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous
-ne sommes pas manchots!</p>
-
-<p>Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce
-malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par
-la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon,
-afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une
-tranchée.</p>
-
-<p>Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on
-a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement
-lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour
-le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par
-périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur,
-effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi
-et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication
-de ce drame...</p>
-
-<p>&mdash;Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami
-Pérez, quatre années se sont<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai
-souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par
-fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé
-au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait
-poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser
-ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-<h2><a name="UN_FONCTIONNAIRE" id="UN_FONCTIONNAIRE"></a>UN FONCTIONNAIRE</h2>
-
-<p>Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte
-unique de la <i>salle des détenus politiques</i>, suivait d’un œil vague les
-crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son
-troisième mois de prison.</p>
-
-<p>Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées
-du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec
-une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit
-rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la
-respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier
-d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement
-était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.</p>
-
-<p>Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une
-perpétuelle lumière devant<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> les yeux, plongé dans une solitude
-écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte
-avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque
-ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.</p>
-
-<p>Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là
-même avec <i>Lohengrin</i>, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies
-d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des
-pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation
-des plumes frisées.</p>
-
-<p>&mdash;Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils
-de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais...
-sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!</p>
-
-<p>Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme
-d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la
-montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre
-incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à
-celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par
-intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux
-cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> suppliante
-de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne
-cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire
-taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa
-tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue
-de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute
-dominée par l’instinct.</p>
-
-<p>Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages
-griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir
-toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup
-il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même
-étage.</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois
-tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire
-dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec
-trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes:
-tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et,
-après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans
-un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est
-pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> veux pas
-coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...</p>
-
-<p>Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et
-ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le
-médecin.</p>
-
-<p>Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait;
-les pas se rapprochèrent, la porte de la <i>salle des détenus politiques</i>
-s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.</p>
-
-<p>&mdash;Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous
-aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la
-nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez...
-monsieur!</p>
-
-<p>Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la
-porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de
-couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se
-marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, monsieur!</p>
-
-<p>Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait
-rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite,
-chenue, soigneusement tondue. C’était un<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> homme d’une cinquantaine
-d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses
-épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur
-son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets
-bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa
-bouche un point d’interrogation renversé.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma
-faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne
-pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un détenu?</p>
-
-<p>&mdash;Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai
-pas longtemps de ma présence.</p>
-
-<p>Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour
-demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.</p>
-
-<p>Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien
-être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine
-ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se
-condenser en une idée nette et claire.</p>
-
-<p>De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> <i>Pater Noster</i>; aussitôt
-le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au
-passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui
-était aux pieds du nouveau venu.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?</p>
-
-<p>L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en
-imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence
-long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la
-chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui
-demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.</p>
-
-<p>Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en
-dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et
-parla:</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a
-amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes
-une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose
-qui pouvait vous arriver en cette maison.</p>
-
-<p>Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait
-ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> Et
-puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.</p>
-
-<p>Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures
-romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas
-fâché.</p>
-
-<p>&mdash;J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort
-récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à
-l’audience, l’alguazil m’a dit:&mdash;«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes
-Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la
-presse a publié bien des fois mon nom.&mdash;«Nicomedes, par ordre du
-président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec
-l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du <i>travail</i>, et
-voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes,
-et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce
-une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?</p>
-
-<p>&mdash;Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?</p>
-
-<p>&mdash;Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen
-de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés
-politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis
-aujourd’hui à mon cent<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> deuxième condamné: c’est quelque chose, hein?
-Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne
-s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en
-me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me
-disent-ils, enchanté que ce soit toi.»</p>
-
-<p>Le <i>fonctionnaire</i> s’animait en voyant l’attention bienveillante et
-curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec
-plus de désinvolture.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique
-moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable...
-Voulez-vous les voir?</p>
-
-<p>Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.</p>
-
-<p>&mdash;Non! merci mille fois! je vous crois.</p>
-
-<p>Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges
-et luisantes...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire
-oublier le désir d’exhiber ses inventions.</p>
-
-<p>&mdash;Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me
-console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est
-dur à gagner?... Si j’avais su!...<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>Il demeura silencieux, les yeux à terre.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup
-de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient
-partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de
-rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur
-conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le
-procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels
-principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens
-ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte.
-Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une
-auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout
-le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes
-pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes
-appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est
-contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y
-a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis
-pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de
-malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant
-le moins de mal possible et<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils
-me voient seul.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi!... ils reviennent?</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les
-derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les
-anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et
-que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans
-l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient,
-m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent
-partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a
-mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les
-voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je
-demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je
-voulais de la lumière, de la compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes toujours seul?</p>
-
-<p>&mdash;Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de
-Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois
-chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils
-me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux <span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span>autres.
-Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé
-de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a>.</p>
-
-<p>Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez jamais eu de famille?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si
-longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez
-pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans
-donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que
-j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu
-de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité
-de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas
-que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord
-la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur
-et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes
-toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le
-meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span>
-Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et
-les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au
-tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace,
-était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne
-pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux
-bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de
-ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le
-jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être
-suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet,
-prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais
-mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!</p>
-
-<p>La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux
-de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité
-était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui
-s’efforce d’avaler ses larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se
-fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand
-j’avais déjà presque oublié le métier.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> Quelle journée! La moitié de la
-ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des
-journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent
-une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en
-beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils
-affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens.
-Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient
-au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais
-reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la
-maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je
-la vis au lit, défigurée, verdâtre,&mdash;elle qui était si jolie!&mdash;la langue
-tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des
-allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des
-heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain,
-elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de
-toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par
-laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui
-elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par
-hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce
-foyer tran<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>quille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre
-angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et
-il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux
-amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le
-malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les
-gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun
-soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.</p>
-
-<p>&mdash;Papa, je pense à Anita...</p>
-
-<p>Un jour, il disparut.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la
-lugubre histoire.</p>
-
-<p>&mdash;Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le
-sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La
-pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à
-eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul,
-tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre,
-ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent
-m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils
-étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme...
-Pourtant, je ne les déteste<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> pas, les malheureux! Je pleure presque,
-quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui
-m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si
-tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur
-haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je
-serrerais fort!... avec quelle jouissance!</p>
-
-<p>Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il
-tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse,
-pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des
-éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus
-haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant,
-l’eût fait grandir soudain.</p>
-
-<p>Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la
-douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:</p>
-
-<p>«<i>Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux...</i>»</p>
-
-<p>Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la
-chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa
-victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:</p>
-
-<p>&mdash;Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis
-ici, sur sa tête!<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p>
-
-<p>A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées,
-son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les
-gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de
-logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de
-mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est
-nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi
-me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait
-rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même
-machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un
-fonctionnaire qui a... trente ans de services!<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_MANNEQUIN" id="LE_MANNEQUIN"></a>LE MANNEQUIN</h2>
-
-<p>Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa
-femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de
-tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant.
-Parfois, juché au <i>paradis</i> du Théâtre Royal, il l’avait devinée,
-entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient
-l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité
-qui flattait leur vanité.</p>
-
-<p>Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait
-fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa
-souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet
-hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son
-déshonneur!<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<p>Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous
-les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait
-devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une
-femme jolie, bien élevée, issue d’une famille <i>qui avait eu des revers</i>;
-les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour;
-puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit
-d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les
-dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans
-la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du
-mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant
-d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin
-s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles...
-jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune!
-Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou
-bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage
-honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un
-poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne
-pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors,
-pour<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.</p>
-
-<p>Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue
-par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse,
-voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était
-maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait
-sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole;
-puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants;
-on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et
-de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois
-années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle
-encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était
-protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son
-hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers,
-d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une
-récompense.</p>
-
-<p>Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide;
-celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la
-voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien
-choisi ce pauvre diable bonasse et<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> borné. Quand il eut dit qui
-l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il
-lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme
-qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter,
-lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il
-était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il
-lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle
-sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer
-qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour
-qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait
-fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir
-son mari.</p>
-
-<p>Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se
-voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il
-voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais
-lui... non, il n’irait pas la voir.</p>
-
-<p>Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin
-prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le
-demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un
-joujou. <i>L’autre</i> aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme,
-suppliait<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon
-vieillard parlait avec onction de la touchante conversion <i>de la dame</i>;
-il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes,
-la dominait encore.</p>
-
-<p>Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La
-malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands
-cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation
-suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de
-l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se
-laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans
-avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!</p>
-
-<p>Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de
-curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était
-vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au
-poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses
-pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au
-parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le
-prestige de la richesse.</p>
-
-<p>Il vit des domestiques, dont le masque impas<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>sible laissait percer, lui
-sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre
-salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur&mdash;il ne
-savait&mdash;«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine
-un monsieur qui se cachait; <i>l’autre</i> peut-être! Étourdi à la vue de ce
-monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.</p>
-
-<p>Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que
-rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.</p>
-
-<p>Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en
-somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un
-scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la
-plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour
-l’outrager?</p>
-
-<p>&mdash;Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux,
-qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.</p>
-
-<p>Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce,
-monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche
-apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.</p>
-
-<p>Alors Santurce regarda fixement la femme<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> immobile, qui semblait
-l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes.
-C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance
-avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les
-nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique
-acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait
-à huis clos, pour soulager ses souffrances.</p>
-
-<p>&mdash;Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.</p>
-
-<p>Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui
-l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui
-cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut
-la tiède caresse des larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai
-pas...</p>
-
-<p>Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par
-s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les
-tendres paroles des temps heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne
-suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas
-folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<p>Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de
-gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas
-encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise,
-semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière
-morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de
-la jeune femme.</p>
-
-<p>Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de
-là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une
-force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la
-plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure
-austère de ce <i>personnage</i> déjà sur le retour, homme à principes, grand
-défenseur de la morale publique.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je
-n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe,
-le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup
-d’argent; mais je n’aimais que toi...</p>
-
-<p>Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi,
-faible et humble devant tant de mépris!...</p>
-
-<p>Santurce, qui, si souvent, avait pensé à <i>lui</i> avec<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> des transports de
-colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à
-la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui
-aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les
-séparer, formait entre le mari et l’<i>autre</i> un étrange lien de
-sympathie...</p>
-
-<p>&mdash;Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un
-entêtement puéril.</p>
-
-<p>Et les yeux du mari semblaient prier le puissant <i>personnage</i>, d’excuser
-sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous
-et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!</p>
-
-<p>Les deux hommes&mdash;le mari et le protecteur&mdash;finirent par s’asseoir près
-du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la
-piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la
-soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils
-se prêtaient plutôt une aide fraternelle.</p>
-
-<p>Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple,
-en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le
-mari.</p>
-
-<p>La nuit, quand la malade reposait endormie<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> par la morphine, les deux
-hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse,
-sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs
-paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.</p>
-
-<p>Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais
-son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle
-prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à
-l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près
-de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se
-reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<h2><a name="DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR" id="DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR"></a>DEVANT LA GUEULE DU FOUR</h2>
-
-<p>Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers
-boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient
-les vapeurs ardentes d’un incendie.</p>
-
-<p>Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils
-travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau
-paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on
-enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient
-les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps
-et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.</p>
-
-<p>Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les
-pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où
-montait un parfum de vie. Et pendant ce temps,<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> les cinq ouvriers
-penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un
-paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans
-lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou
-entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient
-inachevées.</p>
-
-<p>Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le
-calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café
-ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil,
-pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule
-en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais
-la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en
-sueur chassaient vite les curieux.</p>
-
-<p>Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le
-louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale
-insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras
-perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur
-pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des
-environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une
-tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> bande de camarades,
-qui riaient en le voyant faire.</p>
-
-<p>C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il
-gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots,
-affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le
-panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il
-avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses
-camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de
-brute.</p>
-
-<p>Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et
-ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des
-ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.</p>
-
-<p>Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet
-auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait
-avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.</p>
-
-<p>Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient
-aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand
-il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans
-ses poches des ordures;<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> il recevait en plein visage des boules de pâte,
-et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur
-l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que
-celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.</p>
-
-<p>Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings
-de cette brute, dont il était le jouet.</p>
-
-<p>Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se
-présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant
-le vin à pleine bouche.</p>
-
-<p>Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet
-oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle
-fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!</p>
-
-<p>Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la
-pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée
-du regard.</p>
-
-<p>Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était
-pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi
-sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient
-le regard louche et gogue<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>nard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en
-prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa
-promise, nom de Dieu!...</p>
-
-<p>Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures
-passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait
-résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.</p>
-
-<p>La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et
-Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que
-tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des
-chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le
-lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!</p>
-
-<p>Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à
-la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.</p>
-
-<p>Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour
-ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les
-beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...</p>
-
-<p>La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches,
-provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la
-joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> lui avait lancé un
-mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant
-au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui
-chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux.
-Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite
-haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une
-masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus
-comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.</p>
-
-<p>Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et
-un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de
-la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades,
-et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu
-que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller
-jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux
-couteau, si connu dans les bouges des environs.</p>
-
-<p>L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le
-contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous
-étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les
-cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque
-en chemise.</p>
-
-<p>Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les
-profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.</p>
-
-<p>Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le
-frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les
-jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était
-entre copains!</p>
-
-<p>Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever
-la tête, pour en finir le plus tôt possible.</p>
-
-<p>Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec
-arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue.</p>
-
-<p>Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la
-porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des
-signes d’acquiescement.</p>
-
-<p>Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades
-l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se
-chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se
-tenir coi chez lui et ne pas sortir de<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> tout le jour, pour éviter une
-mauvaise rencontre.</p>
-
-<p>La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de
-nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et
-dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui
-allaient vers la place du marché.</p>
-
-<p>Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa
-maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la
-clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans
-protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de
-ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au
-souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le
-voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible!</p>
-
-<p>Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler:</p>
-
-<p>&mdash;Menut! Menut!</p>
-
-<p>C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut
-l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait
-de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un
-irresponsable.<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<p>Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune
-coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent,
-remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur
-sac sur l’épaule, se rendaient au chantier.</p>
-
-<p>Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix
-saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout
-se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme
-généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet:</p>
-
-<p>&mdash;As-tu l’outil?</p>
-
-<p>L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur
-couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son
-père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de
-Tono...</p>
-
-<p>Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait
-trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La
-pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû
-recourir à de pénibles mensonges.</p>
-
-<p>Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais
-soulevaient sur les trot<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>toirs des nuages de poussière, sous les rayons
-obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme
-par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux
-vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs
-charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en
-entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver
-dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la
-liberté de se couper la gorge.</p>
-
-<p>Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des
-excuses; mais Tono l’interrompit brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing.</p>
-
-<p>Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il
-voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la
-vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi.</p>
-
-<p>&mdash;Arrête, cocher!</p>
-
-<p>S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à
-monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je
-paierai», répondit le Menut.</p>
-
-<p>Il aida même son ennemi à monter, puis il<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> entra derrière lui et releva
-les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres.</p>
-
-<p>&mdash;A l’hôpital!</p>
-
-<p>Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui
-recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa
-voiture par les rues de la ville.</p>
-
-<p>Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits
-rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait
-amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche,
-allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain
-malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!</p>
-
-<p>La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a>
-flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant
-sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les
-commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les
-persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville
-sourit avec malice, en la montrant à<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> des voisins: «C’était bien tôt,
-semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»</p>
-
-<p>Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout
-en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la
-peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et
-recula soudain en criant au secours.</p>
-
-<p>Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture;
-l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage
-livide.</p>
-
-<p>Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au
-coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de
-l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_BARQUE_ABANDONNEE" id="LA_BARQUE_ABANDONNEE"></a>LA BARQUE ABANDONNÉE</h2>
-
-<p>La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le
-rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient
-aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite
-aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on
-faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable
-eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.</p>
-
-<p>Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement
-incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux,
-déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par
-derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques
-noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et
-balayer la mer en traînant leurs<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> filets. En dernière ligne, étaient
-rangés les <i>lauds</i>, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près
-desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron
-chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et
-monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel,
-d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta,
-souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes
-rouges qui gardent Gibraltar.</p>
-
-<p>Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés,
-prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule
-restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre
-compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.</p>
-
-<p>Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la
-coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont.
-Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure
-dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses
-folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait
-encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers
-de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<p>Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas
-de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres
-barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme
-d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur
-vie.</p>
-
-<p>Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient
-à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement
-d’yeux, plein de malice.</p>
-
-<p>Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui
-scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré
-et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son
-histoire.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>&mdash;Cette felouque&mdash;dit-il, en caressant du plat de la main la carène
-sèche et blanchie par le sable&mdash;c’est le <i>Socarrao</i>, le bateau le plus
-hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène.
-Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le
-moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de
-ballots.<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span></p>
-
-<p>Ce nom bizarre et étrange de <i>Socarrao</i> m’étonnait quelque peu: le
-pêcheur s’en aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur
-sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me
-cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît,
-parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le
-seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au
-<i>Socarrao</i>; son vrai nom, c’est <i>El Resuelto</i><a name="FNanchor_I_9" id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>; mais sa promptitude à
-la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait
-surnommer le <i>Socarrao</i>, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et
-maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre <i>Socarrao</i>, il y a un
-peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.</p>
-
-<p>Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous
-étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant:</p>
-
-<p>&mdash;J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais
-vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous
-n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable!<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> Avoir été sur le
-<i>Socarrao</i>! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de
-régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a
-imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du
-tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable
-de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la
-terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les
-aime!</p>
-
-<p>J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et
-l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait
-pour tous, même pour les <i>uniformes</i>, pour ces pauvres diables de
-douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux
-pesetas par jour!</p>
-
-<p>Mais le métier empira de jour en jour; le <i>Socarrao</i> ne faisait plus ses
-voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le
-patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le
-grappin dessus.</p>
-
-<p>Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on
-était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que
-nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur,
-que nous reconnaissons<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre
-affaire. C’était la canonnière d’Alicante!</p>
-
-<p>Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc
-tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et
-le bon marin, moins que rien!</p>
-
-<p>Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le
-<i>Socarrao</i>, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau
-nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les
-lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions
-grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si
-ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils
-ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité,
-nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en
-longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.</p>
-
-<p>Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune
-dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du
-vapeur et nous entendons un coup de canon.</p>
-
-<p>Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers
-d’être avertis si bruyamment.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla
-qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne
-s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà
-sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de
-l’équipage.</p>
-
-<p>J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que
-diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le
-pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête.
-Mais le patron du <i>Socarrao</i> est un homme qui vaut son bateau.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs,
-ils ne nous attraperont pas.</p>
-
-<p>Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à
-revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la
-proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les
-saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous
-faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les
-cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en
-dix minutes.</p>
-
-<p>Le patron vira de bord. Inutile de chercher à<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> résister en mer à cet
-ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et
-advienne que pourra!</p>
-
-<p>On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur
-les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus.
-Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De
-la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout
-le village. Le <i>Socarrao</i> arrivait, poursuivi par une canonnière!</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi,
-monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres
-vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une
-fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux
-inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un
-dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une
-demi-heure d’avance.</p>
-
-<p>Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les
-douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la
-famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> situation et ne
-voulaient pas perdre de pauvres gens.</p>
-
-<p>&mdash;A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important,
-c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le <i>Socarrao</i>
-saura bien sortir de ce mauvais pas.</p>
-
-<p>Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah!
-monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y
-pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les
-gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.</p>
-
-<p>&mdash;Vite! vite! voilà les gabelous!</p>
-
-<p>Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où
-les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les
-rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient
-par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable
-l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et
-s’infiltrait dans toutes les maisons.</p>
-
-<p>L’alcade intervint paternellement.</p>
-
-<p>&mdash;Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les
-douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour
-justifier la saisie.</p>
-
-<p>Notre capitaine approuva:<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote!
-Qu’ils se contentent de ça!</p>
-
-<p>Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord
-sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable
-d’homme pensait à tout.</p>
-
-<p>&mdash;Le numéro! Effacez le numéro matricule!</p>
-
-<p>Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de
-l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait
-et se donnait du cœur en criant joyeusement:</p>
-
-<p>&mdash;Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!</p>
-
-<p>Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par
-sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement
-brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les
-autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on
-jouait au gouvernement.</p>
-
-<p>Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de
-Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les
-voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé
-sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à
-l’autre bout<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous
-le voyez...</p>
-
-<p>Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture
-allait bon train! Le <i>Socarrao</i> changeait de figure comme un âne de
-gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il
-ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit
-l’identité de tout bateau.</p>
-
-<p>La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la
-barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas,
-voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main
-à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.</p>
-
-<p>La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à
-terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme
-un furieux, les yeux fixés sur le <i>Socarrao</i> et sur les douaniers qui
-s’en étaient emparés.</p>
-
-<p>Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait
-encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là,
-quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais
-tabac.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit
-personne?</p>
-
-<p>&mdash;Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre <i>Socarrao</i>, qui resta
-prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut
-appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro
-matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de
-l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir
-là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.</p>
-
-<p>&mdash;Et la cargaison?</p>
-
-<p>&mdash;Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que
-la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à
-portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les
-paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une
-livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et
-voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les
-autres.</p>
-
-<p>Depuis lors, continua le vieux, le pauvre <i>Socarrao</i> est ici prisonnier.
-Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span>
-paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères,
-et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.</p>
-
-<p>&mdash;Et si quelqu’un offre davantage?</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le
-vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur
-pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La
-mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui
-devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_CONDAMNEE" id="LA_CONDAMNEE"></a>LA CONDAMNÉE</h2>
-
-<p>Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.</p>
-
-<p>Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces
-tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son
-soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la
-tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à
-peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne
-toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et
-presque amalgamé à sa chair...</p>
-
-<p>Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière
-fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant,
-attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le
-délivrerait de ses maux.<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p>Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et
-bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant
-par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne
-laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à
-la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris
-étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles
-sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il
-avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à
-l’apprivoiser.</p>
-
-<p>On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un
-jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le
-bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa
-surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve,
-grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux
-tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête
-anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il
-s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau
-et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les
-autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au
-moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne
-respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes
-libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le
-malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était
-deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour,
-considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là
-enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les
-passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et
-ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!...
-Ils méritaient d’être prisonniers.</p>
-
-<p>Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de
-désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et
-maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il
-avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières
-qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On
-l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou?
-Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> corps et
-d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.</p>
-
-<p>Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la
-nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait
-des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la
-lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze
-mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des
-inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac
-sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.</p>
-
-<p>Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si
-troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.</p>
-
-<p>Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier
-emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région,
-la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient
-enthousiastes de ses faits et gestes: <i>Quel brutal, ce Rafael!</i> La plus
-belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que
-par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient
-garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît,
-le fusil à la main, dans les élections.<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> Il régnait sans obstacle sur
-tout le canton; il intimidait <i>les autres</i>, les gens du parti battu;
-mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain
-bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.</p>
-
-<p>Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter
-les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à
-l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva
-à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage.
-Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la
-prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux
-qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la
-crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence,
-suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort,
-qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en
-charrette, tant elle tardait!</p>
-
-<p>Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à
-Francisco Esteban, le <i>Brave</i>, à tous ces vaillants paladins, dont les
-hauts faits chantés dans des <i>romances</i>, l’avaient toujours
-enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment
-suprême.<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<p>Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et
-sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant,
-et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer
-ses gémissements. C’était un <i>autre</i> qui criait en lui, un inconnu qui
-avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une
-demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de
-figues, que, dans la prison, on nommait café.</p>
-
-<p>De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne
-restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau,
-songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que
-nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à
-mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.</p>
-
-<p>Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait
-partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans
-la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les
-après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit
-pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!</p>
-
-<p>Les questions du visiteur étaient des plus<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> inquiétantes. Rafael
-était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et
-jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire
-de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre
-le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et
-pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient
-la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.</p>
-
-<p>Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il
-était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette
-comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais,
-quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait
-qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible.</p>
-
-<p>Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre.
-Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande
-vitesse, par le télégraphe.</p>
-
-<p>Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née
-pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le
-voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est
-que la <i>chose</i> était imminente.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<p>On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à
-cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils
-pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne
-dame de Madrid<a name="FNanchor_J_10" id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a>, de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite
-signature.</p>
-
-<p>Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir:
-avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix
-suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle?</p>
-
-<p>Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et
-ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était
-déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie
-pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une
-forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient
-et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une
-âcre odeur d’étable.</p>
-
-<p>Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on
-lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon,<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span>
-cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes.</p>
-
-<p>«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme
-finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!»</p>
-
-<p>L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait
-encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus
-heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler
-de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte
-de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et
-dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent&mdash;disait-elle avec calme,
-en essayant de sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que
-ce soit devant l’Église.</p>
-
-<p>En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au
-sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle.</p>
-
-<p>La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette
-dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span>
-splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes
-et les prières, épargnait la mort au condamné.</p>
-
-<p>La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme
-si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté.</p>
-
-<p>&mdash;Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va
-pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve.</p>
-
-<p>La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer
-lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison?</p>
-
-<p>&mdash;Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux
-d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune
-et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans.</p>
-
-<p>Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle
-pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a
-sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te
-plains encore?</p>
-
-<p>La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de
-haine.<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais
-moi?...</p>
-
-<p>Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient
-sa chair brune et ardente:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, la condamnée, c’est moi!<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<h2><a name="UN_HOMME_A_LA_MER" id="UN_HOMME_A_LA_MER"></a>UN HOMME A LA MER</h2>
-
-<p>A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja,
-avec une cargaison de sel pour Gibraltar.</p>
-
-<p>La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait
-autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins
-longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine.</p>
-
-<p>La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison.
-La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile
-latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample
-voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes.</p>
-
-<p>L’équipage&mdash;cinq hommes et un jeune garçon&mdash;soupa, après la manœuvre de
-sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> au mousse, avec
-la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur
-morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite
-par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque,
-allèrent reposer sur le dur matelas.</p>
-
-<p>A la barre resta le père Chispas<a name="FNanchor_K_11" id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>, vieux requin édenté, qui accueillit
-avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron.
-Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur
-le <i>San Rafael</i> son premier voyage, et lui gardait une vive
-reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de
-l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!</p>
-
-<p>Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de
-vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper
-de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.</p>
-
-<p>Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage,
-dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et
-priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les
-barques, il déchar<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span>geait les paniers de poisson, ou allait en parasite
-dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec
-l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce
-au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son
-père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il
-portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après
-cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le
-meilleur de tous!</p>
-
-<p>Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour
-scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas
-l’écoutait avec un sourire ironique.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu
-verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te
-poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant
-nous.</p>
-
-<p>Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de
-la plage.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde! mon garçon! Prends garde!</p>
-
-<p>Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la
-surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes
-se reflétaient comme des serpentins de lumière.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<p>La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec
-solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de
-Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux
-côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait
-dans les ténèbres...</p>
-
-<p>Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!</p>
-
-<p>&mdash;Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup.</p>
-
-<p>&mdash;Viens la chercher.</p>
-
-<p>Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un
-moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du
-mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement.
-Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile,
-qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute
-vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le
-projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui
-s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses,
-peut-être la voix du vieux timonier, criant:&mdash;«Un homme à la mer!»</p>
-
-<p>Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la
-soudaineté de la chute.<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> Avant de se rendre un compte exact des choses,
-il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent
-froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très
-sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont!</p>
-
-<p>Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin.
-Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs,
-du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de
-vigoureuses brasses, sans savoir où il allait.</p>
-
-<p>Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois
-qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le
-tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et
-balayait les algues.</p>
-
-<p>&mdash;Du calme, Juanillo, du calme!</p>
-
-<p>Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir
-le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un
-plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore
-dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul;
-mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une
-voile, c’était une mort stupide!<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron!</p>
-
-<p>Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui
-fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient
-insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou,
-forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la
-surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et
-devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés,
-comme pour l’engloutir.</p>
-
-<p>Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il
-tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps
-sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil,
-sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui,
-dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes
-algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses,
-leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair,
-frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent...
-Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres,
-accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>
-infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces...
-Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant
-effleuré par des dents aiguës.</p>
-
-<p>Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les
-vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas!
-Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement.
-L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le
-cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans
-l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir.
-Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant
-brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans
-le même cercle...</p>
-
-<p>Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume
-saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase;
-mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées
-surgirent; il reparut à la surface...</p>
-
-<p>Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine,
-appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient
-rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> l’effrayait plus; il
-avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...</p>
-
-<p>Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à
-lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre
-vieille. <i>Notre père qui êtes aux cieux...</i> Il priait mentalement, mais
-tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit
-d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles,
-bandits! ils m’abandonnent!»</p>
-
-<p>Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit
-dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il
-reparut encore à la surface.</p>
-
-<p>Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel,
-pareilles à des gouttes d’encre.</p>
-
-<p>Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit,
-entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il
-s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les
-squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau
-s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_RAGE" id="LA_RAGE"></a>LA RAGE</h2>
-
-<p>De tous les points de la <i>huerta</i> les habitants accouraient à la
-chaumière de Pascual Caldéra<a name="FNanchor_L_12" id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a>, dont ils franchissaient la porte, avec
-un mélange d’émotion et de crainte.</p>
-
-<p>«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa
-femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés,
-rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction
-mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son
-fils.&mdash;Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de
-cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs
-taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui
-l’émotion arrachait des cris,<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> mettaient le nez à la porte de la chambre
-et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»</p>
-
-<p>Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa
-mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol
-de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les
-yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père,
-ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui
-ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par
-l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans
-la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes
-qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette
-terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il
-n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude
-gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui
-faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne
-manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour
-d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des
-étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc
-de la cuisine, en rejetant cou<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>vertures et peaux de mouton, pour
-chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.</p>
-
-<p>Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode
-latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail,
-mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de
-soumission.</p>
-
-<p>Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans
-bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il
-chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la
-pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui
-rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur
-sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout
-d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce
-laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il
-avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait
-épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans
-la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de
-terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur,
-la continuation honnête et paisible des traditions fami<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>liales; un autre
-Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol
-fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas»,
-plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la
-charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au
-parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à
-la porte de la chaumière!</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi
-que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait
-mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui
-silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le
-jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses
-crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour,
-l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue
-du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle
-trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.</p>
-
-<p>Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> «Tais-toi, maman,
-tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il
-avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance,
-quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des
-chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le
-lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la
-plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à
-répliquer.</p>
-
-<p>Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant
-de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours
-de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles
-souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis,
-quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa
-fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:</p>
-
-<p>«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les
-épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux
-finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient
-là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau
-et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant
-entre eux l’espace suffisant<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> pour «la manœuvre d’une faucille», comme
-disait en riant le père de la fiancée.</p>
-
-<p>Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident.
-Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La
-huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la
-chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour
-avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient
-contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel
-la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah!
-si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de
-cet infortuné...</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la
-cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait
-une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière.
-Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il
-avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il
-grinçait des<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre.
-Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de
-la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de
-maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la
-vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que
-pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en
-savaient plus que lui.</p>
-
-<p>Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà
-remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une
-légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille.
-Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage
-très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non
-sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si
-tardivement.</p>
-
-<p>Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence,
-mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë,
-arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et
-poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa
-bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> et saillants, comme
-d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de
-douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis
-que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte
-vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute
-lutte, le contraignait à l’immobilité.</p>
-
-<p>«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.</p>
-
-<p>Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui
-paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme
-si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie
-de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de
-sinistres lueurs.</p>
-
-<p>Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des
-environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et
-maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était
-lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son
-traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le
-gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas
-d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de
-l’expérience des générations, qui, pour avoir<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> vécu avant nous, en
-savaient bien plus long.</p>
-
-<p>Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les
-morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une
-voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la
-vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair
-malade.</p>
-
-<p>Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la
-salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le
-malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer
-sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne
-sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande,
-s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta
-le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.</p>
-
-<p>La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de
-larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la
-première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace,
-sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux
-autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux
-pour ne pas voir sa <span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de
-son état.</p>
-
-<p>Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait
-mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour
-couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu
-miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient
-mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui
-étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans
-les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste
-plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers
-tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas
-aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.</p>
-
-<p>Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver,
-haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span>
-aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette
-pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation
-ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.</p>
-
-<p>«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour
-annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la
-laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une
-course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un
-frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs
-portes, se hérissaient de fusils.</p>
-
-<p>Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes
-hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés,
-harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique,
-les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en
-joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient
-volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la
-main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir,
-des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure.
-Toute forme se mouvant dans l’ombre<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> attirait une balle; autour des
-chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.</p>
-
-<p>Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.</p>
-
-<p>A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui
-vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la
-plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite
-tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette
-obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes,
-assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les
-cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses
-muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.</p>
-
-<p>La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce
-n’était plus <i>son enfant</i> avec ses yeux exorbités, sa face livide,
-noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait
-parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il
-appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête
-contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son
-fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante
-s’arrêtait près du visage<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la
-reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le
-craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin
-d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair
-de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.</p>
-
-<p>«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.</p>
-
-<p>Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait
-le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa
-gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches
-que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père,
-mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit,
-quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le
-monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme:
-elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré,
-ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux
-vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de
-l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A
-quoi bon? C’était fini... Les femmes<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> pleuraient sans espoir. La mort
-était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les
-jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre
-Pascualet.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants
-pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la
-porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus
-grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des
-canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se
-rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette
-bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où
-l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé
-en deux par la pioche!...</p>
-
-<p>Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de
-lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait
-s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la
-pauvre femme hors de<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> la chambre, la maintenant, de vive force, dans un
-coin de la cuisine.</p>
-
-<p>Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade
-sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se
-mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour
-immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au
-père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se
-débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire
-un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les
-chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette
-besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances
-inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!</p>
-
-<p>... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret,
-dont la mort était inévitable?</p>
-
-<p>Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris
-stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la
-rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines
-groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...</p>
-
-<p>Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la
-première fois on<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur
-gémissant.</p>
-
-<p>La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui
-marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les
-étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements,
-des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale,
-avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au
-milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures.
-Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de
-là-haut?...</p>
-
-<p>De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à
-travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les
-tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son
-âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à
-promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il
-gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer
-anticipé, avec, pour dénouement, la mort.</p>
-
-<p>Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour
-chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.</p>
-
-<p>Pourquoi pas?<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!</p>
-
-<p>Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil
-à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de
-se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.</p>
-
-<p>Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le
-hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du
-misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la
-pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage,
-qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions
-désespérées.</p>
-
-<p>Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls,
-lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse,
-accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.</p>
-
-<p>Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très
-lointains,&mdash;voilà vingt-deux ans!&mdash;quand elle avait mis au monde son
-fils unique, sur ce même lit.</p>
-
-<p>Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le
-virent noir, affreusement noir, sans une étoile:<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p>«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»</p>
-
-<p>Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt
-qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE" id="LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE"></a>LA FILLE DE LA SORCIÈRE</h2>
-
-<p>Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque
-tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière
-avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des
-voisines.</p>
-
-<p>Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres
-avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur
-leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à
-Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient
-d’ardentes œillades.</p>
-
-<p>Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.</p>
-
-<p>C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la
-mort de son mari. Trois<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle
-n’avait plus peur de Teulaí<a name="FNanchor_M_13" id="FNanchor_M_13"></a><a href="#Footnote_M_13" class="fnanchor">[M]</a>, le frère cadet de son mari; un petit
-homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache,
-aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné
-ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à
-la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui
-voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.</p>
-
-<p>Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir
-l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle
-semblait une reine.</p>
-
-<p>Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle
-était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau
-pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une
-teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou
-superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de
-sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui
-accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements
-noirs.<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span></p>
-
-<p>Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet,
-son infortuné mari.</p>
-
-<p>En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une
-pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait
-fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!</p>
-
-<p>Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin.
-Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir
-chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien,
-peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son
-frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde,
-jolie sans doute, mais, qui&mdash;suivant les affirmations faites au cabaret
-par des témoins oculaires, gens des plus respectables&mdash;préparait des
-breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des
-petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se
-frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler
-par la cheminée...</p>
-
-<p>Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et
-c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses
-caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> des écus que la
-mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.</p>
-
-<p>Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson
-malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères
-les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une
-puissance infernale.</p>
-
-<p>La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la
-place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de
-pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle
-personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet
-avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle
-femme du canton.</p>
-
-<p>Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air
-scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par
-l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il
-oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point
-se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et
-par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements.
-Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force
-caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le
-spec<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>tacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en
-chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre
-dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne!
-Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de
-Pepet.</p>
-
-<p>On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de
-plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui
-fond...</p>
-
-<p>Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des
-philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était,
-selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui,
-de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire,
-pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de
-souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut
-lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au
-dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.</p>
-
-<p>Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages
-malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être
-maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs
-semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span>
-regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière,
-avec son bébé.</p>
-
-<p>Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui
-tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de
-Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière
-de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il
-devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les
-<i>affaires</i> l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province.
-Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses
-emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait
-avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les
-petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...</p>
-
-<p>Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se
-portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux
-impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les
-plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons
-blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que
-l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans
-d’épaisses toisons d’or.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p>Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus
-jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs
-corbeilles et leurs cabas de sparte.</p>
-
-<p>La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé
-sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance
-à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la
-douleur d’entendre leurs médisances.</p>
-
-<p>Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y
-avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de
-la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à
-l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route
-poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs
-paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le
-clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées,
-luisant aux derniers reflets du soleil.</p>
-
-<p>Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine,
-en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait
-nuit close, avant son arrivée au logis.</p>
-
-<p>Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et
-desséchée, enseigne d’une<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> auberge. Au-dessous, tournant le dos au
-village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa
-ceinture.</p>
-
-<p>Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il
-tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel
-saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle
-poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle
-rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle
-tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme,
-posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Bonsoir, Marieta.</i></p>
-
-<p>C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout
-d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était
-Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux
-plus inquiétants que ses paroles.</p>
-
-<p>Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte,
-sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne
-point laisser tomber son enfant.</p>
-
-<p>Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer.
-N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il
-l’accompagnerait<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> au village, et chemin faisant, ils parleraient de
-certaines affaires.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Avance! avance!</i> disait le petit homme.</p>
-
-<p>Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier
-contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait
-traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile,
-pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges
-révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était
-capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par
-cette méchante bête.</p>
-
-<p>A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en
-chantonnant, le devant de sa porte.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí.</p>
-
-<p>La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta
-était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi
-sur-le-champ.</p>
-
-<p>Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter
-un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la
-chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils
-reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine
-affaire.<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p>
-
-<p>Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser;
-mais son beau-frère la tira brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;«Avance! avance!»</p>
-
-<p>Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme
-venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans
-son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant,
-s’empressait de rentrer chez elle.</p>
-
-<p>On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche,
-les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la
-nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient
-des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les
-premières étoiles.</p>
-
-<p>Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta,
-avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait
-s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta
-tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas
-voir son beau-frère.</p>
-
-<p>Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho
-prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du
-crépuscule.<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span></p>
-
-<p>Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls.</p>
-
-<p>Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce
-qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur,
-elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas
-impunément le frère d’un homme comme lui.</p>
-
-<p>Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui
-s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait
-conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de
-bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière
-en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si
-froidement!</p>
-
-<p>Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir
-Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son
-âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est
-qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le
-courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si
-passionné.</p>
-
-<p>Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui
-tournait à la grimace:</p>
-
-<p>&mdash;«Tais-toi, fille de la Sorcière!»<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span></p>
-
-<p>Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait;
-elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues
-malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait
-capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le
-piège, comme son nigaud de frère!</p>
-
-<p>Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il
-saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir
-de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs
-et ardents, qui brillaient à travers ses larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Sorcière... empoisonneuse!</p>
-
-<p>Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme
-robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et,
-reculant, chercha <i>quelque chose</i> dans sa ceinture.</p>
-
-<p>Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris,
-les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare
-voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien
-hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les
-champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.</p>
-
-<p>Se voyant seule, convaincue qu’elle allait<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> mourir, toute sa fierté
-s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite
-et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter.</p>
-
-<p>&mdash;Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir,
-qu’elle enroula autour de sa tête.</p>
-
-<p>Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit
-encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre,
-des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas
-la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières
-qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec
-le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira
-les deux coups sans arrêt.</p>
-
-<p>Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme
-mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les
-convulsions de l’agonie...</p>
-
-<p>Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se
-réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y
-chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme
-épouvantée, il faillit pleurer:<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant.</p>
-
-<p>Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était
-sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose!<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-<h2><a name="UNE_TROUVAILLE" id="UNE_TROUVAILLE"></a>UNE TROUVAILLE</h2>
-
-<p>&mdash;Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis
-pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir
-mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux,
-je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous
-les verrous pour avoir bien agi.</p>
-
-<p>La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus...
-Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.</p>
-
-<p>Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie
-pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette
-pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses
-crimes et de son audace.</p>
-
-<p>Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait
-sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné
-par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres
-fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur
-son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les
-protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait
-à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.</p>
-
-<p>A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona<a name="FNanchor_N_14" id="FNanchor_N_14"></a><a href="#Footnote_N_14" class="fnanchor">[N]</a>,
-une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des
-bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à
-ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute
-sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir,
-craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour
-l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment
-de curio<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span>sité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et
-il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un
-bambin qui accompagnait la Peluchona.</p>
-
-<p>&mdash;C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui
-ne me connaît plus.</p>
-
-<p>Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et
-lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la
-colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de
-friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.</p>
-
-<p>Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il
-avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de
-Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de
-vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant
-les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de
-l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin
-ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la
-natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les
-montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche
-lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> ruban
-interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée
-nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises
-abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour
-étendre sa natte.</p>
-
-<p>&mdash;Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en
-route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention
-à cela?</p>
-
-<p>Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de
-plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans
-l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent
-et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des
-terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand
-Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de
-chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra!
-Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de
-verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le
-couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur
-lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement.
-Il n’était point capable d’un tel<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> travail: fracturer des portes n’était
-point son affaire.</p>
-
-<p>La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu:
-il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre
-alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau
-que lui offrait son compagnon.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une
-maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa
-victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte
-de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à
-«travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força
-les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des
-gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une
-montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra
-chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il
-se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants,
-allait et venait.</p>
-
-<p>&mdash;Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque
-chose pour la laine.<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<p>Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa
-en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec
-l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et
-le chargea sur ses épaules.</p>
-
-<p>Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure
-où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena
-trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet,
-et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre
-par un agent de police.</p>
-
-<p>En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la
-part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de
-billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi
-pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait
-davantage.</p>
-
-<p>Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se
-courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!</p>
-
-<p>Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les
-matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui
-les yeux fermés, la figure congestionnée, soule<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>vait sa poitrine
-oppressée en sentant les caresses de l’air libre.</p>
-
-<p>Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du
-môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:</p>
-
-<p>&mdash;Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.</p>
-
-<p>Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant
-dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son
-Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que,
-malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en
-larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres;
-même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.</p>
-
-<p>L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le
-voleur qui le caressait comme une nourrice:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.</p>
-
-<p>Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la
-mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne
-serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait
-les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles,<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> et
-cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était
-malade.</p>
-
-<p>Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant
-d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le
-retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il
-affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se
-tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne
-s’était senti aussi audacieux.</p>
-
-<p>Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues
-qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le
-petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure
-forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les
-tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent
-une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le
-cadavre de sa victime, longtemps après le crime.</p>
-
-<p>Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon mignon!</p>
-
-<p>Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle
-de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un
-colosse, le père du petit, tandis qu’une<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> femme toute tremblante, criait
-d’une voix aiguë:</p>
-
-<p>&mdash;Au voleur! au secours!</p>
-
-<p>Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un
-passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope,
-accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il
-roula en bas de l’escalier.</p>
-
-<p>Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites
-en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent
-libéralement les habitants furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années
-de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble
-de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour
-un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai
-plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<h2><a name="UN_GENTILHOMME" id="UN_GENTILHOMME"></a>UN GENTILHOMME</h2>
-
-<p>A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard
-des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa
-canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses
-épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia
-fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe
-discret, du gentleman qui vient de dîner.</p>
-
-<p>La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement
-gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à
-Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son
-opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas
-sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point
-l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> seigneur! Il avait jeté son
-argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse!
-C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes
-polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens,
-qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui
-souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand
-d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le <i>Romancero</i>.</p>
-
-<p>Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis
-d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!</p>
-
-<p>Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda»
-comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques
-fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des
-paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais
-les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des
-yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses
-maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie,
-l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre,
-de sa moustache noire et roide et de son regard grave.</p>
-
-<p>Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda,<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> avec une compassion
-discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer:
-pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui
-s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque
-chose pour le sauver.</p>
-
-<p>Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau
-temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le
-remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du
-monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles
-personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par
-l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons
-conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était
-bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son
-riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de
-vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu
-à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup
-avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille,
-ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du
-Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans
-compter les riches héri<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>tages de nombreuses tantes, célibataires et
-dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse
-dans leurs antiques manoirs.</p>
-
-<p>Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années
-cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours
-retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique
-d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de
-quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible,
-une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point
-d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.</p>
-
-<p>Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de
-certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables,
-comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution
-extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient
-que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient
-dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer
-au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le
-menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le
-courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’enga<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>gerait dans
-la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses
-aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait
-à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de
-la Patagonie.</p>
-
-<p>Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à
-mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage
-qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine,
-il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse,
-ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.</p>
-
-<p>Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui
-échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait
-à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant,
-pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le
-même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi
-riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une
-satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie
-naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.</p>
-
-<p>Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait
-de ce songe délicieux,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> qui allait être le dernier, et se prolongeait
-par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour
-lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée
-par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un
-restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se
-rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.</p>
-
-<p>Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties
-d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur
-immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés
-dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les
-cercles distingués.</p>
-
-<p>A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait
-s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre,
-l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des
-sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis;
-quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées
-presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence
-seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même
-temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui
-réservait?<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<p>Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda
-eut un sourire de défi amical.</p>
-
-<p>&mdash;Une partie?</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous voudrez, cher Velasquez.</p>
-
-<p>&mdash;Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de
-vous gagner.</p>
-
-<p>La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui
-ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans
-atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le
-comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui
-promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et
-parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis
-il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa
-présence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas
-votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les
-mauvaises cartes. Quelle sottise!</p>
-
-<p>Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.</p>
-
-<p>Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se
-fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.</p>
-
-<p>Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c’est à vous!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous
-expliquer...</p>
-
-<p>&mdash;Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris!</p>
-
-<p>Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour
-l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole
-offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi.</p>
-
-<p>Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le
-frisson:</p>
-
-<p>&mdash;Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient
-pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude.</p>
-
-<p>Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux
-jours les plus brillants de son opulence.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de
-Sagreda s’avança<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> sur le boulevard. On sortait des théâtres: les
-automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une
-rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le
-grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la
-hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre
-compte du lieu où il se trouvait.</p>
-
-<p>Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un
-gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il
-n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de
-se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la
-société. Mais être un objet de pitié!...</p>
-
-<p>Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient
-percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la
-charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité
-était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle,
-qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe,
-il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec
-solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après
-sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de
-guerre.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p>Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de
-province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés
-et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et
-tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom
-glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses
-amis!...</p>
-
-<p>Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui
-l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle!
-C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais
-existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant,
-était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours
-plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble,
-il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il
-s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:</p>
-
-<p>&mdash;Mille fois merci! mile fois merci!</p>
-
-<p>A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un
-hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui
-offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons
-trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée,<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> gisant sur
-le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses
-yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa
-compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été
-pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait
-faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE" id="LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE"></a>LE DERNIER LION DE VALENCE</h2>
-
-<p>L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la
-chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la
-parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de
-maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà
-connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en
-brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant
-de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait
-perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils
-avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces
-messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec
-leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de
-tanneur, car il travaillait tous les jours dans<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> sa masure, voisine de
-l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement
-par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier
-familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de
-grèves, ni les querelles à propos des salaires.</p>
-
-<p>Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave
-obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et
-avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans
-l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de
-l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des
-bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui
-trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils
-avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient
-dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses
-membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui
-permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.</p>
-
-<p>Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les
-plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs
-préparatifs.</p>
-
-<p>Avec l’autorité que lui conférait son âge,<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> Maître Vicente imposa ses
-idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs
-traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle,
-devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer,
-tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait
-caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ
-siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la
-poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies
-par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au
-fameux lion des tanneurs.</p>
-
-<p>Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion
-aussi?&mdash;Oui, le lion!&mdash;Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se
-déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les
-relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait
-du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint
-Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils
-craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses
-soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait
-de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient
-joué le rôle du lion. Il se sentait capable<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> de se battre avec quiconque
-lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.</p>
-
-<p>Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et
-des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient
-débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église,
-emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance
-de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes
-incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable
-le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits
-garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à
-la nouvelle de ce sacrilège.</p>
-
-<p>Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens
-erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands
-coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée?
-Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs
-entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route
-pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les
-jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des
-mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville
-suivit leur exemple.<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe
-rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant
-la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que
-celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte
-du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de
-flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques
-affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées,
-ébréchées, corselets rouillés...</p>
-
-<p>Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui
-se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les
-Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce
-fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat
-dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi;
-mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer.
-Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces
-maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant
-sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec
-celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande
-cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> Maître Vicente: voilà
-pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle
-de l’aimable fauve dans les processions de Valence.</p>
-
-<p>Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes
-par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette
-canaille.</p>
-
-<p>Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée.
-Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement
-l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien!
-l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les
-changements de température... Il retourna au désert.</p>
-
-<p>Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir
-de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans
-toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation;
-derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de
-Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le
-portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois
-entre les mains.</p>
-
-<p>Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire,
-Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des
-autres<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse.
-Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle
-de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands
-tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont
-tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle
-du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les
-toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins
-authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée
-«Miguelete».</p>
-
-<p>La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et
-les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion,
-suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles
-laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»&mdash;«Grand-père,
-vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente
-songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il
-essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine
-ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.</p>
-
-<p>Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons
-ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files
-d’ombrelles<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages...
-Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont
-les parfums faisaient se dilater les poumons.</p>
-
-<p>Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse,
-leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut
-les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et
-des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite,
-différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins,
-trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches
-monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque.
-Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de
-métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années,
-si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.</p>
-
-<p><i>Plan! rataplan!</i> voici les tambours des tanneurs, instruments d’une
-sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à
-marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages,
-comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de
-la <i>Fraternité</i>, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean
-d’Aragon,<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani...
-<i>Plan! rataplan!</i>... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec
-des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un
-sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes
-tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour
-de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse
-d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des
-tambours.</p>
-
-<p>Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la
-révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant
-l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal
-courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.</p>
-
-<p>Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les
-mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à
-leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.</p>
-
-<p>Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la
-nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa
-crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment
-avec l’ostensoir,<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.</p>
-
-<p>Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans
-cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en
-vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête.
-Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux
-portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.</p>
-
-<p>Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires
-s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence,
-appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la
-moindre envie désormais de faire la révérence au public.</p>
-
-<p>Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?</p>
-
-<p>Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné.
-Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de
-suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours!
-La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une
-poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à
-marquer le pas, en agitant son ostensoir.<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<p>Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra
-dans la cathédrale, la nuit tombait.</p>
-
-<p><i>Plan! rataplan!</i> La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière
-les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de
-myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était
-couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de
-papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les
-tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants,
-ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le
-lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,&mdash;oh! le
-fanfaron!&mdash;pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui
-traînaient des ribambelles d’enfants...</p>
-
-<p>Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de
-laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter
-son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre,
-creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.</p>
-
-<p>Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais
-c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire!
-il<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain,
-parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite!
-Qui donc osait résister à un lion furieux?...</p>
-
-<p>Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel
-un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai <i>mantecado</i><a name="FNanchor_O_15" id="FNanchor_O_15"></a><a href="#Footnote_O_15" class="fnanchor">[O]</a>
-valencien, savoureux, parfumé comme le miel!</p>
-
-<p>Un <i>mantecado</i> à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il
-n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il
-rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.</p>
-
-<p>Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine.
-Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant
-qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En
-quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse
-dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.</p>
-
-<p>Ainsi mourut le dernier lion de Valence!<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_BANQUET_DU_BANDIT" id="LE_BANQUET_DU_BANDIT"></a>LE BANQUET DU BANDIT<a name="FNanchor_P_16" id="FNanchor_P_16"></a><a href="#Footnote_P_16" class="fnanchor">[P]</a></h2>
-
-<p>Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut
-inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid,
-tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait
-la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin
-pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la
-marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.</p>
-
-<p>Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en
-culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait
-partout et semblait adhérer à son corps.</p>
-
-<p>C’était le fameux Quico Bolson, un bandit<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> comptant trente années
-d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque
-superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les
-faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait
-tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la
-montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier
-errant de la Sierra.</p>
-
-<p>Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il
-aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en
-souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins
-de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de
-monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses
-infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.</p>
-
-<p>Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les
-paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se
-montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui
-répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du
-sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui
-qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> les
-façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à
-face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il
-était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé
-peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les
-routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui,
-l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des
-villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la
-grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.</p>
-
-<p>On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il
-faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine
-pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du
-district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour
-l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel,
-débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne
-l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque
-nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait
-chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.</p>
-
-<p>Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les
-attentions pendant le dîner:<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> «Allons, Bolson, ce morceau de poulet!
-Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait
-cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se
-rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire
-cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.</p>
-
-<p>En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le
-faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en
-honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de
-ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et
-tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la
-toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à
-l’incurie.</p>
-
-<p>Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du
-dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid
-toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées
-par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le
-contraindre à cette démarche.</p>
-
-<p>Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le
-politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils
-froncés.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet
-insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien,
-mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la
-gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque?</p>
-
-<p>Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps
-pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner
-la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de
-Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un
-castillan inintelligible.</p>
-
-<p>&mdash;Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours.</p>
-
-<p>Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête
-qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était
-moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et
-à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables
-condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une
-centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir.
-Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui
-impunément.</p>
-
-<p>&mdash;Cet avocat est un ignorant, repartit le<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> député. Crois-tu qu’il y ait
-rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras
-bientôt hors de souci.</p>
-
-<p>Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles
-paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais
-un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh
-bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José
-était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les
-hommes étaient égaux...</p>
-
-<p>Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même
-temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration
-sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à
-ses pas, un vrai satellite.</p>
-
-<p>Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à
-tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien
-reçu la dernière fois.</p>
-
-<p>Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois
-campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur
-Quico, et quelques gamins qui touchaient son<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> fusil chargé comme si
-c’était un objet sacré.</p>
-
-<p>La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les
-canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs
-passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs.</p>
-
-<p>Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais
-maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence.</p>
-
-<p>Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical.</p>
-
-<p>A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher
-tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de
-gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait,
-dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José.
-Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui
-suivirent lentement la diligence comme les précédents.</p>
-
-<p>Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il
-en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour
-gagner la Sierra».</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<p>Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fouette, cocher!... fouette!</p>
-
-<p>La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes
-surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête.
-Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui
-demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se
-rejetaient en criant au fond de la diligence.</p>
-
-<p>&mdash;Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant.</p>
-
-<p>Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il
-était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de
-son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre
-impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le
-pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre
-mal compris.</p>
-
-<p>Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers
-voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu
-des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence.</p>
-
-<p>Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades
-qui avait assisté à la fête...<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Don José! Où est don José?</p>
-
-<p>Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné
-que le député était parti pour Valence à bride abattue.</p>
-
-<p>Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois
-d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et
-cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation
-retentit dont l’écho sembla ébranler le sol.</p>
-
-<p>On venait de fusiller Bolson.</p>
-
-<p>Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à
-demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante.</p>
-
-<p>Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce
-ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe?</p>
-
-<p>Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins!</p>
-
-<p>«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour
-regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer
-le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire:
-«Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...»<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<h2><a name="PERDU_EN_MER" id="PERDU_EN_MER"></a>PERDU EN MER</h2>
-
-<p>A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière.</p>
-
-<p>&mdash;Antonio! Antonio!...</p>
-
-<p>Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il
-était temps de partir pour la mer.</p>
-
-<p>Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait
-encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans
-le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel
-été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes
-interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois
-cents arrobas<a name="FNanchor_Q_17" id="FNanchor_Q_17"></a><a href="#Footnote_Q_17" class="fnanchor">[Q]</a>; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; les<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span>
-bons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une
-barque pour pêcher à leur compte.</p>
-
-<p>Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les
-nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication
-des barques était venue la disette de poisson.</p>
-
-<p>Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants
-petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons
-avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser
-un seul sur sa barque.</p>
-
-<p>Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils
-devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai
-juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement
-de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante
-douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette
-barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs
-économies.</p>
-
-<p>Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans,
-qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de
-son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier aux<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> provisions...
-Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel
-chien de métier!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira.
-Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de
-trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins
-soixante douros.</p>
-
-<p>Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un
-solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude
-dans les mêmes eaux que l’an passé.</p>
-
-<p>Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du
-bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur
-l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette de
-<i>roveles</i>, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les
-attirer.</p>
-
-<p>Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage
-jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque,
-et préparait les voiles.</p>
-
-<p>La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires
-silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues
-tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient
-le silence, et les<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> voiles se déployaient dans l’obscurité, comme
-d’énormes draps de lit.</p>
-
-<p>Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées
-de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison.
-Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des
-fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux
-clapotantes.</p>
-
-<p>C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces
-gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de
-l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain!</p>
-
-<p>&mdash;Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant!</p>
-
-<p>Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine
-monta lentement, frémissante et courbée sous le vent.</p>
-
-<p>La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis
-les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du
-goulet, dans la mer libre.</p>
-
-<p>En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous
-côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui
-s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues.<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<p>Le compagnon regardait l’horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Antonio, le vent change.</p>
-
-<p>&mdash;Je le vois!</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons grosse mer.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la
-mer.</p>
-
-<p>Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte,
-continua à s’avancer vers le large.</p>
-
-<p>Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à
-cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient
-bouillir, comme si elles reflétaient un incendie.</p>
-
-<p>Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le
-gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage
-pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans
-l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un
-poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du
-menu fretin... rien en somme!</p>
-
-<p>Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt
-couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène
-rouge. Il faisait chaud et Antonio se<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> glissait par l’écoutille, pour
-boire au baril d’eau, dans l’étroite cale.</p>
-
-<p>A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du
-côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des
-ailerons de poissons blancs.</p>
-
-<p>&mdash;Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran?
-Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin?</p>
-
-<p>Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se
-diriger vers la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le
-panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir.</p>
-
-<p>Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui
-fut écrasé à coups de poing sur le bordage.</p>
-
-<p>Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les
-vagues, aux ondulations longues et profondes.</p>
-
-<p>&mdash;Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un
-thon!</p>
-
-<p>Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et
-se penchèrent sur le flanc de la barque.</p>
-
-<p>Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur
-d’eau son dos sombre<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> de velours; le solitaire peut-être, dont les
-pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère
-contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque;
-puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement.</p>
-
-<p>Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un
-hameçon gros comme le doigt.</p>
-
-<p>Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force
-colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la
-faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des
-matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais
-soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course.</p>
-
-<p>La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et
-défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface;
-mais rompu, malgré sa grosseur.</p>
-
-<p>Le compagnon hocha tristement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est
-une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond.</p>
-
-<p>&mdash;Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette
-pièce-là? Ce n’est<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> pas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A
-lui!</p>
-
-<p>Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre
-avait eu lieu.</p>
-
-<p>Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieurs
-<i>roveles</i>, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en
-donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès
-qu’elle serait à sa portée!...</p>
-
-<p>La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée
-derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien
-accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il
-faisait danser follement sur les vagues.</p>
-
-<p>L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et
-de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de
-géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie
-par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié
-du pont.</p>
-
-<p>Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre,
-fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement,
-la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt
-le thon apparut près<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> du bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes
-flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement,
-comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à
-plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau
-visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un
-remous de pourpre.</p>
-
-<p>Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle!</p>
-
-<p>Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y
-cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite
-bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à
-émerger.</p>
-
-<p>&mdash;Et le petit?</p>
-
-<p>Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme
-s’il craignait la réponse.</p>
-
-<p>Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille,
-espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux
-genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha
-à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le
-baril<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span> d’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont
-comme un fou.</p>
-
-<p>&mdash;Le petit! le petit!... Mon Antoñico!</p>
-
-<p>Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes
-tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute
-au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa
-pensée, garda le silence.</p>
-
-<p>Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet
-noir flottait sur les eaux.</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà!</p>
-
-<p>Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son
-compagnon carguait la voile.</p>
-
-<p>Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand
-il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque.</p>
-
-<p>Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque
-debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait
-que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait
-de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache
-sanglante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span></p><p>Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête
-lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce
-là une façon de gagner son pain?</p>
-
-<p>Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le
-corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les
-sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant
-entre deux eaux.</p>
-
-<p>Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le
-repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant
-rebelle.</p>
-
-<p>&mdash;Que faisons-nous, Antonio?</p>
-
-<p>Celui-ci ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses
-courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous
-mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt
-ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère!</p>
-
-<p>Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon,
-qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang...</p>
-
-<p>Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait
-mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe,<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> et,
-l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées.</p>
-
-<p>Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio,
-qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des
-larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur
-la tombe de son fils...</p>
-
-<p>La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se
-sentait allégée.</p>
-
-<p>Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le
-soleil couchant.</p>
-
-<p>La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis.</p>
-
-<p>&mdash;Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux.</p>
-
-<p>Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au
-foyer, sont les esclaves de la famille.</p>
-
-<p>Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse.
-La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les
-sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait
-sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme
-les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits
-chapeaux de paille,<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> les vêtements clairs et voyants de la colonie
-estivale.</p>
-
-<p>Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière
-leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues
-aux brillantes couleurs.</p>
-
-<p>Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux
-lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque
-remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme
-grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait
-tourbillonner les jupes.</p>
-
-<p>La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près
-le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des
-regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau
-pour toucher l’énorme queue.</p>
-
-<p>Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui,
-la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis.</p>
-
-<p>&mdash;Et le petit? Où est le petit?</p>
-
-<p>Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre
-ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien
-entendre, ne plus rien voir...<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais où est Antoñico?</p>
-
-<p>Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer,
-saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua
-rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un
-hurlement terrible:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la
-mer.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine,
-comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est
-mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours,
-moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y
-faire?</p>
-
-<p>Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise
-nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux,
-et se déchirait le visage.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils! mon Antoñico!</p>
-
-<p>Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles
-connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles
-crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la
-conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière.</p>
-
-<p>Des pêcheurs offrirent un verre de vin à An<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span>tonio, qui ne cessait de
-pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de
-la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la
-superbe pièce.</p>
-
-<p>Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré
-de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient
-vers sa chaumière:</p>
-
-<p>&mdash;Antoñico! mon petit!</p>
-
-<p>Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes,
-les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait
-pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard
-sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme
-sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux,
-caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer.<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_CRAPAUD" id="LE_CRAPAUD"></a>LE CRAPAUD</h2>
-
-<p>Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs
-voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les
-hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou
-tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions
-le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à
-contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles
-en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos.</p>
-
-<p>Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma
-treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions
-ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de
-terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta,
-fille<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> de la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son
-surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec
-laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses
-volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village
-que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien
-pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui,
-par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle
-elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes
-gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur
-capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et
-prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et,
-pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des
-minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui,
-de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village,
-les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta.</p>
-
-<p>Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la
-Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son
-visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient
-en émoi toute sa chau<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span>mière, faisant se lamenter sa mère désespérée et
-accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette
-maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les
-plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta,
-lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite
-église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui
-avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur!</p>
-
-<p>C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle
-avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le
-ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve
-voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle
-avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient
-à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient
-gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief
-de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus
-expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient
-remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la
-petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît
-remonter l’animal, et lorsque,<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> plus tranquille, il goûtait la joie de
-la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le
-faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le
-ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud,
-ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et
-saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers
-sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des
-chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des
-frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si
-elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas
-montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel
-de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique
-animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et
-le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive,
-n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang.</p>
-
-<p>Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les
-pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la
-ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de
-côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la
-meilleure<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> soupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du
-bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en
-rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les
-bols de chocolat défilaient l’un après l’autre.</p>
-
-<p>Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait
-plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air
-impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce
-qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie
-secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les
-flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son
-orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés
-sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que,
-partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa
-fille.</p>
-
-<p>Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant
-sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et
-celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements;
-mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta
-presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner
-le plaisir de voir la petite de<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> cette façon-là, elle qui était si
-timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour
-faire rougir!</p>
-
-<p>Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants
-de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses
-compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et
-Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait
-tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il
-s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après
-l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir
-remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le
-curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux
-choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures.</p>
-
-<p>Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les
-hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges
-pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre
-Visanteta en fût délivrée au plus vite.</p>
-
-<p>Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient,
-les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque:<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span>
-«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération.
-Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de
-se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un
-peu parce qu’il était à elle.</p>
-
-<p>Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le
-chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la
-Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin
-haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait
-nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva,
-avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait
-mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en
-train de lui dévorer les entrailles...</p>
-
-<p>Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout
-le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous
-frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la
-porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements
-déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes
-curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par
-des clameurs<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre
-fille!...»</p>
-
-<p>L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères.
-La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures,
-les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au
-plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!</p>
-
-<p>Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je
-l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une
-brusquerie de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...</p>
-
-<p>Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le
-mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la
-Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine.
-Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des
-injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne!
-A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle
-allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se
-débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et
-griffer le médecin. A ses cris de<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span> vengeance, s’unissait le faible
-bêlement de Visanteta protestant entre les «<i>aïe! aïe!</i>» que lui
-arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant
-homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»</p>
-
-<p>Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des
-linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère
-ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes.
-Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de
-curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge!
-Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de
-Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente,
-qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements
-sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.</p>
-
-<p>Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât
-point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?...
-Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge!
-mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta,
-qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle
-ne se rappelait pas<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> bien!... Et elle insistait sur ce défaut de
-mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à
-objecter.</p>
-
-<p>La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la
-nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes,
-voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas!
-don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes;
-elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants.
-«Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un
-jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs
-filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa
-vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca.
-Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à
-sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce
-qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don
-Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si
-bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer
-qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.</p>
-
-<p>Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les
-menaces et répondit avec<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet
-délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec
-résignation: «Allons voir cet animal!»</p>
-
-<p>Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les
-trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait
-intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio
-lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers
-jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur
-légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile
-de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui
-conter rudement ce qui était arrivé.</p>
-
-<p>Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse
-s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait
-rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture,
-comme s’il cherchait son terrible couteau.</p>
-
-<p>Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune
-fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait
-pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable,
-c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec
-laquelle<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> elle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse?</p>
-
-<p>Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca
-continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il
-nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne
-prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus
-de solennité:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous
-que... je... vous... dise... une... chose?</p>
-
-<p>Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de
-lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous
-étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenant
-<i>je... l’aime... encore... davantage</i>...</p>
-
-<p>Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous
-contentâmes de lui tendre la main.<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_MUR" id="LE_MUR"></a>LE MUR</h2>
-
-<p>Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les
-fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les
-rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils
-s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal,
-et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un
-nouveau malheur.</p>
-
-<p>L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux
-familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des
-deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses.</p>
-
-<p>Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait
-Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui,
-des bords du fleuve, semblait contempler la<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> grande ville par les
-fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec
-une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui
-divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été
-grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues
-différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs
-basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait
-étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père
-Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus
-d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger
-une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux
-familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des
-imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en
-pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux
-d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à
-l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un
-Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once
-de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance
-s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à
-peine sortis<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span> du ventre de leur mère, les marmots des deux maisons
-tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins.</p>
-
-<p>Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve
-avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans
-l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80
-ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée
-de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de
-défendre l’honneur de la famille.</p>
-
-<p>Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux
-autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la
-grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les
-surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes
-dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de
-gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance
-qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un
-obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se
-chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à
-face.</p>
-
-<p>A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils en<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> vinrent à trouver trop
-bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des
-autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de
-sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux
-maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était
-intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil
-de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs
-voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de
-mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans
-cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le
-mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même
-les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de
-ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets
-résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui
-paraissait pétri des os et du sang des victimes...</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du
-père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; la<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span>
-femme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des
-fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le
-pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer
-déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la
-catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue,
-épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves,
-ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de
-fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue.</p>
-
-<p>&mdash;Mon grand-père! Mon pauvre grand-père&mdash;criait la petite-fille du père
-Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur.</p>
-
-<p>Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils
-avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient
-rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient
-échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient
-lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les
-applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à
-la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils
-laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau
-dans la fournaise.<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non! non!&mdash;criaient les gens.</p>
-
-<p>Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce
-qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là,
-eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne
-s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en
-hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les
-voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu
-d’une pluie d’étincelles.</p>
-
-<p>Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés
-sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans
-sa chute, lui avait cassé une jambe.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, une chaise!</p>
-
-<p>La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil
-de sparte, pour y asseoir le blessé.</p>
-
-<p>Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait,
-dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se
-sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes
-et rugueuses.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était
-traîné jusqu’à lui.</p>
-
-<p>Et avant que le blessé pût l’éviter, le para<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span>lytique chercha, de sa
-bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les
-baignant de larmes.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en
-construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent
-point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant,
-ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur
-maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups...<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<h2><a name="PRINTEMPS_TRISTE" id="PRINTEMPS_TRISTE"></a>PRINTEMPS TRISTE</h2>
-
-<p>Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé
-par une incessante production.</p>
-
-<p>C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de
-terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils
-tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés
-sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait
-comme un vrai journalier.</p>
-
-<p>On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour
-égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants
-trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept
-ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses
-épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petite<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span> toux
-sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les
-paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait:
-elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait
-déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des
-fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait
-courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du
-canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante,
-absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait
-des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin,
-saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les
-roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes.</p>
-
-<p>Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de
-terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive,
-qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un
-vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la
-Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé.
-Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire
-disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout
-en<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> maugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule
-pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se
-décider à le vendre.</p>
-
-<p>Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son
-sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin,
-pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis
-d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs
-de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes
-choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la
-sottise des citadins.</p>
-
-<p>Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper
-les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de
-fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda.
-A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle
-entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal
-avertissement, une motte de terre sur les épaules.</p>
-
-<p>Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer
-la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il
-fallait travailler ferme: le propriétaire n’en<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span>tendait pas raison à la
-Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la
-petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa
-livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois
-même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche,
-il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il
-n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour
-s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux
-Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la
-paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort
-sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du
-cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des
-coups de bâton à l’occasion...</p>
-
-<p>La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler
-beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel
-il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille
-jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses
-mains calleuses.</p>
-
-<p>Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient
-connue toute petite, les<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> fleurs qui dans son âme innocente éveillaient
-une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de
-son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en
-voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance,
-depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se
-replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace,
-elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums.</p>
-
-<p>Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie
-des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone
-du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles,
-bruissait comme un ruisseau d’églogue.</p>
-
-<p>Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda
-allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise
-en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans
-doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.</p>
-
-<p>Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les
-demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées
-maintes fois dans des images. Les camélias<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> couleur de chair faisaient
-penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues...
-Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se
-révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des
-boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de
-bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux
-sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches,
-comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui
-des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage
-leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire
-à la jeune fille en clignant de l’œil:</p>
-
-<p>&mdash;Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu!
-un peu d’eau...</p>
-
-<p>Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais
-des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au
-canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la
-douche, la saluaient avec reconnaissance.</p>
-
-<p>Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût
-préféré les laisser<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> sécher sur place; mais il fallait gagner de
-l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.</p>
-
-<p>Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?...
-Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des
-contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des
-milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs.
-Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu
-tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.</p>
-
-<p>Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec
-lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont,
-toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque
-devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux
-souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous
-deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter
-l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain
-en élégante princesse.</p>
-
-<p>L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le
-front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la
-porte du jardin; comme dans les légendes, une<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> belle dame l’appelait:
-«Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques
-robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure
-de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune
-Monsieur.»</p>
-
-<p>Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait
-l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le
-vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:</p>
-
-<p>&mdash;Allons vite! c’est l’heure.</p>
-
-<p>Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour
-toute plainte, se couvrait de fleurs.</p>
-
-<p>Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces
-des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur
-comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre,
-et sa toux s’aggravait.</p>
-
-<p>La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les
-fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.</p>
-
-<p>Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se
-font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les
-animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les
-médecins ni les drogues,<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.</p>
-
-<p>Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la
-regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit
-tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.</p>
-
-<p>Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se
-résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans
-aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du
-printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses
-couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se
-dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes
-de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.</p>
-
-<p>A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches
-se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si
-leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que
-les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête
-était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet
-d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances
-folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui
-cherche la<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span> guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda
-aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la
-protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne
-la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait
-surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents
-d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus
-maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait
-les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour
-de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme
-s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent
-d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums,
-un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.</p>
-
-<p class="astt">.........................</p>
-
-<p>Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles
-tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme
-toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.</p>
-
-<p>Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un
-soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler
-beaucoup, pour<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span> qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz
-et payer son loyer!</p>
-
-<p>Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui
-restât au vieillard, c’était cette terre perfide,&mdash;ce vampire qui
-«suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de
-lui,&mdash;toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point
-senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner
-la pauvre Borda dans son dernier voyage.</p>
-
-<p>Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en
-remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible
-à la beauté perfide qui l’entourait;&mdash;car il savait qu’elle était le
-prix de sa servitude,&mdash;animé uniquement par le désir de bien vendre les
-charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence
-que s’il eût fauché de l’herbe!<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span></p>
-
-<h2><a name="A_LA_PORTE_DU_CIEL" id="A_LA_PORTE_DU_CIEL"></a>A LA PORTE DU CIEL<a name="FNanchor_R_18" id="FNanchor_R_18"></a><a href="#Footnote_R_18" class="fnanchor">[R]</a></h2>
-
-<p>Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait
-avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les
-gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la
-régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins
-marinés.</p>
-
-<p>Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler
-dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer
-quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait
-là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.</p>
-
-<p>Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il
-cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils
-l’invite<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span>raient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses
-qu’on se fait entre gens distingués.</p>
-
-<p>A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux
-n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel
-répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait
-Beseroles:<a name="FNanchor_S_19" id="FNanchor_S_19"></a><a href="#Footnote_S_19" class="fnanchor">[S]</a> il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains,
-qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots,
-lettre par lettre.</p>
-
-<p>Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles
-où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son
-comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les
-récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.</p>
-
-<p>Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à
-les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines.
-Alors il se hâta de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une
-fois, un moine roula saint Pierre.</p>
-
-<p>Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois»,
-le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté
-et son air bon enfant.</p>
-
-<p>Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu,
-lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains
-croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la
-chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un
-frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze
-ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat.
-Quand ma bisaïeule lui demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de
-terre ou des saucisses de conserve?</p>
-
-<p>Il répondait d’une voix qui ronflait:</p>
-
-<p>&mdash;Tout mêlé... Tout mêlé!</p>
-
-<p>Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il
-semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui
-tous avaient son teint coloré, sa face de<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> pleine lune et son cou de
-taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.</p>
-
-<p>Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on
-mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui
-venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui
-était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement
-qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,&mdash;qu’on excuse
-la comparaison.</p>
-
-<p>Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il
-n’en doutait pas, la place d’un moine était là.</p>
-
-<p>Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme
-celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade,
-quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.</p>
-
-<p>&mdash;Toc, toc, toc!</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez, seigneur saint Pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui es-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.</p>
-
-<p>Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il
-gronda de colère et ses<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> yeux lancèrent des éclairs à travers ses
-lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.</p>
-
-<p>&mdash;Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire?
-File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous
-plaisantez toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé!
-Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur
-que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce
-que dans la loge du concierge?</p>
-
-<p>&mdash;Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu
-engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu
-ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je
-ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait
-une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à
-te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage...
-J’ai dit!</p>
-
-<p>Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta
-dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des
-anges<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span> qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus
-jolies.</p>
-
-<p>Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin
-de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir
-d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et
-aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant
-avec peine son ventre enflé comme un ballon.</p>
-
-<p>C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé
-de confitures.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment
-n’ouvre-t-on pas à cette heure?</p>
-
-<p>&mdash;Attends! Nous allons entrer.</p>
-
-<p>Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina
-un des meilleurs.</p>
-
-<p>Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans
-difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même
-avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque
-privilège.</p>
-
-<p>&mdash;Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec
-autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la
-manière d’entrer au paradis?</p>
-
-<p>La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la
-blancheur d’une lune énorme commença à poindre.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!</p>
-
-<p>D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa
-compagne.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute
-suffoquée.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.</p>
-
-<p>Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit
-frapper à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là?</p>
-
-<p>&mdash;Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens
-d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et
-j’arrive ici, monté sur mon cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la
-porte.</p>
-
-<p>Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier,
-qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!...<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span> Plusieurs
-fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la
-bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le
-saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en
-lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.</p>
-
-<p>&mdash;Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.</p>
-
-<p>Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la
-nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en
-murmurant avec admiration:</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles!
-Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_TOMBE_DALI_BELLUS" id="LA_TOMBE_DALI_BELLUS"></a>LA TOMBE D’ALI BELLUS</h2>
-
-<p>C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je
-m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant
-ainsi presque tout l’ancien «<i>royaume de Valence</i>».</p>
-
-<p>J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le
-maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à
-payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu
-près de mon âge.</p>
-
-<p>Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa
-messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses
-confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et,
-enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en
-allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays,
-moi et mes deux compagnons,<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span> juchés dans l’église, sur les échafaudages
-du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions
-briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de
-petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les
-feuillages.</p>
-
-<p>Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne
-mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades
-mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait
-cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les
-constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place
-solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui
-s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la
-paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient
-dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant
-avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut
-dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur
-l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges,
-d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais
-hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> je
-fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté <i>ô Céleste Aïda</i>,
-que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.</p>
-
-<p>Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par
-quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui
-suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même
-osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage
-d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La
-plus hardie,&mdash;et la plus riche, à en juger par ses airs de
-supériorité,&mdash;montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me
-faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je
-ne pouvais bouger sans buter contre elle.</p>
-
-<p>L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre
-de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un
-après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous.
-Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière
-durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans
-l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.</p>
-
-<p>Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire
-cas de ses compagnes,<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait
-fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y
-tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur
-cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait
-jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité.
-Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai
-pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en
-contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.</p>
-
-<p>La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel
-brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil,
-la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer <i>mon secret</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.</p>
-
-<p>Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme
-jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos
-d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.</p>
-
-<p>Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement,
-de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges
-que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span></p>
-
-<p>J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point,
-et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond,
-interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe,
-qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur
-un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe
-descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la
-tête, un turban, avec un croissant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ce doit être un Maure</i>, interrompit la commère avec suffisance.</p>
-
-<p>Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé
-d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en
-lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point.
-Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais
-lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait:
-«Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce
-dernier souvenir.»</p>
-
-<p>Un mois après, j’appris à Valence ce qui était arrivé aussitôt après mon
-départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez
-héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à
-son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction
-géné<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span>rale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à
-l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande
-barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus,
-incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger
-l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!...
-Tonnerre!...</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner
-chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut
-à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui
-enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec
-des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux
-siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons
-les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort,
-s’acharnaient vainement à la remuer.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Hardi! Hardi!</i> criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe
-de rustres.&mdash;<i>Le Maure est là-dessous!</i>...</p>
-
-<p>Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir
-pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils
-arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauter<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span>
-encore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait.
-Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le
-sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds.</p>
-
-<p>Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation.</p>
-
-<p>Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et
-se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas
-fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le
-fond.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient
-au-dessus de lui.</p>
-
-<p>Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de
-paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui,
-pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur
-insupportable.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Cherche, cherche!</i> criaient les paysans dont les têtes formaient
-autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur
-n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front
-contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa
-maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait
-aucune issue.</p>
-
-<p>Tous se retirèrent, penauds, sifflés par les<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> gamins, qui étaient vexés
-d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient
-toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala.</p>
-
-<p>&mdash;Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.&mdash;Et son fils, Macael?</p>
-
-<p>Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le
-pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait
-excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le
-calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire
-exécuter à leurs frais un pavement plus beau.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n’êtes jamais retourné là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence
-quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de
-l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!)
-assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient
-restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à
-retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon
-repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire
-angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme
-s’ils mettaient déjà leur fusil en joue.<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p>
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr>
-
-<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_v">v</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_SECOND_MARIAGE_DU_PERE_SENTO">Le second mariage du père Sento</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_9">9</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#DIMONI">Dimoni</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_37">37</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#COUP_DOUBLE">Coup double</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_PARASITE_DU_TRAIN">Le parasite du train</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_59">59</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#UN_FONCTIONNAIRE">Un fonctionnaire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_71">71</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_MANNEQUIN">Le mannequin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_87">87</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#DEVANT_LA_GUEULE_DU_FOUR">Devant la gueule du four</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_97">97</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LA_BARQUE_ABANDONNEE">La barque abandonnée</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LA_CONDAMNEE">La condamnée</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#UN_HOMME_A_LA_MER">Un homme à la mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_135">135</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LA_RAGE">La rage</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LA_FILLE_DE_LA_SORCIERE">La fille de la sorcière</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_161">161</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#UNE_TROUVAILLE">Une trouvaille</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#UN_GENTILHOMME">Un gentilhomme</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_185">185</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_DERNIER_LION_DE_VALENCE">Le dernier lion de Valence</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_BANQUET_DU_BANDIT">Le banquet du bandit</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#PERDU_EN_MER">Perdu en mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_CRAPAUD">Le crapaud</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LE_MUR">Le mur</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_247">247</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#PRINTEMPS_TRISTE">Printemps triste</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_255">255</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#A_LA_PORTE_DU_CIEL">A la porte du ciel</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_267">267</a></td></tr>
-<tr><td valign="top"><a href="#LA_TOMBE_DALI_BELLUS">La tombe d’Ali Bellus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_275">275</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> «V. Blasco-Ibañez, ses romans et le roman de sa vie», par
-Camille Pitollet. (Chez Calmann-Lévy.)</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> <i>Gorigori</i> se dit de l’office pour un mort. Cette locution
-familière: <i>le cantarán el gorigori</i>, signifie: on fera son
-enterrement.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Dimoni, corruption de <i>demonio</i> démon, surnom donné au
-musicien pour son jeu endiablé.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Champs cultivés qui se trouvent aux environs d’une ville.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Surnom qui signifie «petit chardon».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> Pois-chiche.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> En Espagne, le condamné à mort n’est pas décapité, mais
-étranglé: c’est le supplice du garrot, qui consiste à écraser la gorge
-du patient en la serrant contre un poteau avec un anneau de métal; le
-condamné est vêtu d’une souquenille noire.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> A Valence, comme dans beaucoup de villes de la
-Méditerranée, les laitiers parcourent les rues le matin, avec leurs
-vaches et leurs chèvres qu’ils traient à la porte de leurs clients afin
-que le lait soit chaud et à l’abri de toute falsification.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_I_9" id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> Le Résolu.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_J_10" id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> Quand Blasco-Ibañez écrivit ce conte, l’Espagne était sous
-la régence de Maria-Cristina, mère d’Alphonse XIII.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_K_11" id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> Etincelle.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_L_12" id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> Chaudière.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_M_13" id="Footnote_M_13"></a><a href="#FNanchor_M_13"><span class="label">[M]</span></a> Surnom qui signifie <i>moineau</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_N_14" id="Footnote_N_14"></a><a href="#FNanchor_N_14"><span class="label">[N]</span></a> <i>La dépeignée.</i></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_O_15" id="Footnote_O_15"></a><a href="#FNanchor_O_15"><span class="label">[O]</span></a> Sorte de sorbet.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_P_16" id="Footnote_P_16"></a><a href="#FNanchor_P_16"><span class="label">[P]</span></a> Il s’agit là d’un de ces bandits nommés <i>Roder</i>, qui
-s’enfuient dans la montagne, parce qu’ils ont commis un crime
-quelconque, et y mènent une vie errante, se défendant contre les
-gendarmes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_Q_17" id="Footnote_Q_17"></a><a href="#FNanchor_Q_17"><span class="label">[Q]</span></a> L’arroba vaut 11 kilos 500.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_R_18" id="Footnote_R_18"></a><a href="#FNanchor_R_18"><span class="label">[R]</span></a> Conte populaire de la huerta, écrit en valencien par V.
-Blasco-Ibañez.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_S_19" id="Footnote_S_19"></a><a href="#FNanchor_S_19"><span class="label">[S]</span></a> Abécédaire en valencien.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-
-
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-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes espagnols d'amour et de mort, by
-Vicente Blasco Ibáñez
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ESPAGNOLS D'AMOUR ET ***
-
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-
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