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-The Project Gutenberg EBook of Les amours du temps passé, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les amours du temps passé
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: February 5, 2020 [EBook #61318]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-
- LES AMOURS
- DU
- TEMPS PASSÉ
-
- PAR
- CHARLES MONSELET
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
- RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
-
- 1875
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
-
-OUVRAGES
-
-DE
-
-CHARLES MONSELET
-
-Format grand in-18
-
-
- LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ. 1 vol.
- LES ANNÉES DE GAIETÉ (_sous presse_). 1 --
- L'ARGENT MAUDIT (_2e édition_). 1 --
- LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES. 1 --
- LA FIN DE L'ORGIE. 1 --
- LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES. 1 --
- FRANÇOIS SOLEIL. 1 --
- M. DE CUPIDON. 1 --
- M. LE DUO S'AMUSE. 1 --
- LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES. 1 --
- LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER. 1 --
- LES SOULIERS DE STERNE. 1 --
-
-
-D. Thiéry et Cie.--Imprimerie de Lagny.
-
-
-
-
-LES AMOURS
-
-DU
-
-TEMPS PASSÉ
-
-
-
-
-LE POULET
-
-
-
-
-I
-
-LA TOILETTE
-
-
-L'Aurore gantée de rose avait depuis longtemps ouvert les portes de
-l'Orient,--mais elle n'avait point réussi à percer le double rempart de
-rideaux qui ceignait l'alcôve de M. le chevalier de Pimprenelle. M. le
-chevalier avait passé la nuit au pharaon, et il avait perdu sur parole;
-ce qui fait que, vers la pointe de midi, le dépit et la fatigue aidant,
-il ronflait encore de façon à faire rougir le vieux Tithon lui-même,--si
-le vieux Tithon et M. le chevalier n'eussent eu déjà toute honte bue.
-
-A deux heures de l'après-dîner cependant, M. de Pimprenelle fit un
-mouvement et étendit le bras hors de la couverture. Il agita une petite
-sonnette placée auprès de lui, et dont la voix vibrante alla rappeler
-dans l'antichambre aux devoirs de sa charge un grand laquais qui
-lutinait une camériste.
-
-La porte s'ouvrit aussitôt.
-
---Monsieur le chevalier a sonné? demanda le laquais en se présentant
-respectueusement.
-
---Sans doute, La Brie, sans doute.
-
---Monsieur le chevalier désire quelque chose?
-
---Peut-être, La Brie, peut-être.
-
---Monsieur le chevalier n'a qu'à parler.
-
-M. de Pimprenelle bâilla à diverses reprises et finit par se retourner
-péniblement.
-
---D'abord, drôle,--dit-il en se mettant sur son séant,--j'ai à vous
-fustiger d'importance. Depuis un mois que vous êtes à mon service, je
-vous ai toujours vêtu du plus beau drap de Lodève et galonné de soie
-nonpareille; je vous donne le plumet et le point d'Espagne; enfin j'ai
-pour vous toutes les indulgences imaginables,--et vous vous comportez,
-vertubleu! comme un grison de dévote ou un laqueton de bourgeois!
-
-La Brie ouvrit de grands yeux et parut ne pas comprendre.
-
---Çà,--poursuivit le chevalier en lui donnant sa jambe à chausser,--que
-signifie la façon dont vous m'aviez accommodé hier? De quelle sorte
-étais-je accoutré? D'où sortaient mes manchettes? de quel goût était mon
-ruban? Savez-vous bien que j'avais quasi la prestance d'un écornifleur
-ou d'un clerc aux gabelles, et que mon ami le vicomte d'Ambelot m'en a
-ri au visage pendant une heure de soleil?--Vertuchoux! prenez-y garde,
-mons La Brie; vous êtes un faquin à trente-six carats, et, à la première
-incartade nouvelle, je vous chasse!
-
-Rouge de confusion, La Brie tenta de balbutier quelques paroles
-d'excuses.
-
---Je puis attester à monsieur le chevalier que c'est M. d'Ambelot qui se
-trompe... votre ruban était du meilleur air et vos malines sortaient de
-chez Persac.
-
---Vous êtes un sot en trois lettres. Je vous dis que l'on se moque
-partout de mes étoffes: dans la rue, on me défigure comme un sauvage de
-la foire, et à l'Opéra mes senteurs ne portent à la tête de personne. Je
-suis outré!
-
---Monsieur le chevalier m'a tant de fois répété qu'il ne voulait point
-passer pour un petit-maître... que je croyais... je supposais...
-
-M. de Pimprenelle sauta à bas du lit.
-
---Cordieu! dit-il, me pensez-vous assez belître, par hasard, pour aller
-m'occuper moi-même de ces colifichures? Non, par la sambleu! je ne
-prétends point être un petit-maître, mais je ne veux pas non plus faire
-sauver les gens jusqu'au fond de la Cochinchine. Un petit-maître,
-moi!... qu'est-ce que cela?
-
---Monsieur le chevalier a parlé? dit La Brie, essoufflé, en lui passant
-sa robe de chambre.
-
---Je te demande, triple butor, ce que c'est qu'un petit-maître? Voilà
-plus de quinze jours qu'on m'éclabousse les oreilles de ce mot.
-
---Monsieur le chevalier veut rire?
-
---C'est possible, monsieur La Brie.
-
---Un petit-maître--dame!--c'est un joli petit homme.
-
---Un joli petit homme... En es-tu bien sûr?
-
---Je ne me permettrais pas de mentir à monsieur le chevalier.
-
---Et qu'est-ce qu'un joli petit homme?
-
---Oh! oh! c'est... Je ne sais pas.
-
---Comment! maroufle!...
-
-Le valet de chambre se hâta d'ajouter:
-
---Mais pour peu que monsieur le chevalier tienne à le savoir, j'ai
-quelque part un livre...
-
---Un livre?
-
---Que votre intendant m'a prêté pour y copier des bouquets à Chloé.
-
---Vraiment! Et que dit ce livre?
-
-La Brie, enchanté de trouver une occasion de rentrer en grâce, fouilla
-dans ses poches--et en ôta un petit volume relié qu'il tendit à son
-maître.
-
---Pouah! s'écria le chevalier, tire vite, cela sent le vieux parchemin.
-
---Monsieur le chevalier ne veut donc plus savoir?
-
---Si, morbleu! mais lis toi-même.
-
-La Brie commença:
-
- Un joli petit homme est celui qui se pique
- De chanter le premier les airs de du Bousset,
-
---Du Bousset?... chercha le chevalier, c'est sans doute comme qui dirait
-Colasse ou Campra... Les airs de du Bousset... Tra la, tra la, la.
-
- --Qui n'a point d'or dans son gousset,
- Mais des points, des rubans, autant qu'une boutique;
- Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets.
-
---Qui fait pas de ballets... Tiens, regarde cet entrechat, La Brie...
-une, deux... C'est la chaconne.--Est-ce tout? fit-il en s'asseyant sur
-une duchesse et croisant les jambes.
-
- --Toujours parle à l'oreille et vous dit qu'il vous aime;
- Qui vous fait lire des poulets
- Qu'il s'écrit souvent à lui-même;
- Qui sait...
-
---Arrête! arrête! s'écria le chevalier de Pimprenelle... _Qui vous fait
-lire des poulets qu'il s'écrit souvent à lui-même..._ Voilà une pensée
-très-ingénieuse, et ce poëte doit être un garçon d'esprit, ou je me
-trompe fort... _Qu'il s'écrit souvent à lui-même_, c'est
-charmant!--Comprends-tu bien, au moins, La Brie?
-
-La Brie continua d'un air imperturbable:
-
- --Qui sait quel grand seigneur a dîné chez Rousseau,
- Quelle femme s'est enivrée;
- Qui fait bien un ragoût, connaît un bon morceau...
-
---_Qui vous fait lire des poulets... qu'il s'écrit souvent à
-lui-même_;--qu'il s'écrit souvent à lui-même! en vérité cela vaut de
-l'or.
-
- --... Connaît un bon morceau,
- Et de toute la cour distingue la livrée;
- Mieux fourni de tabac qu'on ne l'est au bureau,
- Donnant le choix du pur ou de la boîte ambrée...
-
---_Des poulets... qu'il s'écrit à lui-même_, c'est divin!--La Brie, tu
-trouveras cet auteur et tu lui donneras cinquante pistoles de ma
-part.--Des poulets... qu'il s'écrit!--La Brie, je veux être aujourd'hui
-un petit-maître.
-
---Cela est facile à monsieur le chevalier.
-
---N'est-il pas vrai?
-
---Justement le tailleur de monsieur vient de lui apporter son superbe
-habit couleur boue de Paris.
-
---J'espère qu'il n'aura pas oublié les points et les rubans... autant
-qu'une boutique, tu sais. D'abord, je veux des manchettes de chez
-Abricotine et du ruban de Cochina, aux _Traits Galants_. Quant à ma
-coiffure, tu iras chercher Lorry.--Ah diable! comment prendrai-je ma
-perruque?
-
---Si monsieur le chevalier me permettait de lui soumettre mon avis, il
-choisirait une perruque en queue de veau ou en nid de pie... C'est ce
-qui se porte maintenant de plus miraculeux.
-
---Tu crois? Dès demain, j'arbore les ajustements de mode, les vestes à
-franges et en découpures. Je veux aussi troquer mon équipage: voilà six
-mois bientôt qu'on me voit la même dormeuse. Il me faut un vis-à-vis à
-sept glaces, avec des chevaux fringants et des harnais pomponnés. Alors
-j'éblouirai la canaille par le peuple de mes chiens et de mes coureurs,
-par le bataillon de mes valets et par la forêt de cannes sans laquelle
-je prétends ne plus faire un pas désormais. Pour commencer, je congédie
-Picard et j'achète à Thorigny son cocher Ventre-à-Terre, à cause de ses
-moustaches.
-
---En attendant, pour peu que monsieur le chevalier veuille bien se
-donner la peine de jeter les yeux sur ce miroir, il verra que rien n'est
-comparable à la richesse de son habit et surtout à la manière dont il
-est porté.
-
---Flatteur! dit M. de Pimprenelle en se carrant avec complaisance. Le
-fait est que je sais donner une tournure aux moindres choses, un
-déhanché élégant, un dandinement de bon ton, qui... là...--Est-ce que je
-représente véritablement à tes yeux un petit-maître?
-
---Mieux que cela, répondit La Brie.
-
---Tu crois donc que je n'aurai point de peine à éclipser Verval ou le
-petit Nérigean? Au fait, cet habit me dispensera d'avoir de l'esprit
-aujourd'hui.--La Brie, tu iras tout de suite prévenir Tonton la danseuse
-que je soupe ce soir avec elle; je tiens à ce qu'elle me voie sous les
-armes, cette pauvre petite. En passant, je recruterai quelques
-amis.--Voyons, j'ai bien tout retenu, n'est-ce pas? Récapitulons. Les
-airs de du Bousset... tra la, la...--Bien peigné, bien chaussé, qui fait
-pas de ballets... Je marcherai en sautillant, comme cela.--La boîte
-ambrée, la voilà.--Qui vous parle à l'oreille... qui fait des ragoûts...
-qui donne à lire des billets.--Ah! mon Dieu! et moi qui oubliais cet
-article: _qui vous fait lire des poulets qu'il s'écrit souvent à
-lui-même_... étourdi! une idée aussi belle.--La Brie!
-
---Plaît-il, monsieur le chevalier?
-
---Tu oubliais le plus important... le poulet!
-
---Quel poulet?
-
---Voyons; mets-toi à cette table et prends la plume.
-
---Monsieur le chevalier va donc dicter?
-
---Sans doute. Mais la fièvre m'étrangle si je sais quoi m'écrire! Il
-faudrait quelque chose dans le genre élégiaque et vaporeux. Commençons
-toujours:--Monsieur le chevalier... non, c'est trop intime.--Mon cher
-chevalier, c'est plus bienséant.
-
---«Mon cher chevalier.»
-
---Diable! voici l'embarrassant; attends un peu.--«Mon cher chevalier,
-je...»--Barbouille cela en pattes de mouche.--«Je vous attends ce
-soir...» Ouf!
-
---«Ce soir.»
-
---Corbacque! tes doigts vont plus vite que ma parole. Si nous fourrions
-un mari là-dedans, qu'en dis-tu, La Brie? Cela serait bien plus
-original--et plus vraisemblable.
-
---Je ne vois pas, en effet, pourquoi monsieur le chevalier s'en
-priverait.
-
---C'est juste. Va donc pour le mari:--«Mon mari est à la
-campagne...»--Ici, il y aurait besoin de quelque métaphore galante,
-troussée avec esprit et relevée en pointe, comme _votre rigueur_, _belle
-Eglé_, ou bien _douce Philis_...
-
---«Mon mari est à la campagne.»
-
---A la campagne, bon. Écris. «L'amour, qui fait commettre tant de
-fautes...» Jette un pâté à cet endroit; cela joue la passion. Y
-es-tu?... «L'amour, qui fait commettre tant de fautes, me dicte cette
-nouvelle imprudence.» Bien, très-bien!
-
---«Imprudence.»
-
---«A ce soir! mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»--Bravo! Maintenant,
-signe.
-
---De quel nom?
-
---Ma foi, je ne sais pas. Invente, forge un nom de femme; je m'en
-rapporte à toi. Surtout n'oublie pas le paraphe.
-
---C'est fait.
-
---A présent, saupoudre de quelques grains d'or, plie en quatre, écris
-mon adresse... et apporte-moi ce poulet ce soir, chez Tonton, au
-dessert, d'un air énormément mystérieux.--Ah! ah! _qui vous fait lire
-des poulets... qu'il s'écrit à lui-même!_
-
---Ah! ah!
-
---Tiens! vous riez, vous aussi, maître La Brie?
-
---Excusez-moi, monsieur le chevalier... c'est que... c'est plus fort que
-moi.
-
---Mon Dieu! ne te gêne pas, mon garçon, ris tant que tu voudras.
-
---Ah! ah! ah!
-
---Ah! ah! ah!
-
-
-
-
-II
-
-L'OPÉRA
-
-
-M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu de la rue.--Après
-être descendu chez un baigneur renommé, où il se fit ambrer des pieds à
-la tête, il se dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours
-de promenade, en attendant l'heure de l'Opéra. Lorsqu'il eut assez
-longtemps regardé les femmes sous le nez, dit des gaillardises aux
-bouquetières et promené son épée dans les jambes des passants, il se
-disposait à sortir du jardin,--quand il aperçut un petit abbé de sa
-connaissance, qui s'empressa de venir à lui avec de grandes
-démonstrations de tendresse et qui se prit à passer familièrement son
-bras sous le sien.
-
---Eh! c'est l'abbé Goguet, s'écria le chevalier; gageons, fripon, que
-vous sortez de chez Belinde ou de chez Zenéide?
-
---Baste! vous gagneriez doublement; je viens de chez toutes les deux.
-
---L'abbé, c'est le ciel qui vous envoie. Comment trouvez-vous mon habit?
-
---Magnifique.
-
---Et mes rubans?
-
---Incomparables.
-
---Vous avez le goût sûr... Avez-vous soupé?
-
---Fi donc! avant dix heures?
-
---Alors je vous emmène: nous souperons ensemble avec Tonton, dans ma
-petite maison du faubourg.
-
-Et ils prirent tous les deux la route de l'Opéra, non sans s'être
-arrêtés à maintes reprises dans les cabarets qui se trouvaient sur leur
-passage, et sans avoir rendu tous les coups de coude des sous-traitants
-et des petits robins dont on était alors accablé.--Une fois arrivés, ils
-allèrent se placer sur un des bancs disposés le long des coulisses,
-l'abbé après avoir essuyé les quolibets des comédiens, et le chevalier
-en s'inclinant devant les félicitations sans nombre que lui attirait son
-habit neuf. On jouait ce soir-là les _Indes galantes_, pastorale en
-quatre entrées, de Fuzelier et de Rameau. Une des nymphes subalternes
-les plus en vogue, la petite Tonton, dont avait parlé le chevalier de
-Pimprenelle, remplissait là-dedans le rôle d'une jeune vierge péruvienne
-et devait mimer un pas nouveau composé tout exprès pour elle par
-Despréaux, le plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant que
-l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle, après avoir fait quelque
-fracas de leurs lorgnettes et de leurs montres, étaient occupés à
-guigner les femmes des loges avancées, sans plus se soucier de la pièce
-qu'on représentait,--ils se virent accostés par un Mondor à la face
-rubiconde, coiffé d'une perruque volumineuse, et qui se carrait d'un air
-d'importance en s'appuyant sur une haute canne de bois des îles. Ce
-personnage les salua avec toute la majesté que comportait sa riche
-encolure et s'assit lourdement à côté d'eux, en promenant ses gros yeux
-effarés sur le groupe des danseurs qui remplissait la scène. C'était le
-protecteur actuel et déclaré de Tonton.
-
-Dès qu'il l'aperçut au bord de la rampe, un énorme sourire serpenta sur
-toute la largeur de sa figure; il se balança sur son banc d'un air de
-satisfaction, et fit grincer deux ou trois fois sa tabatière, en
-toussant et soufflant de manière à couvrir la musique de l'orchestre.--A
-ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put dissimuler une violente
-envie de rire, qui lui fit manquer un entrechat et excita les murmures
-des habitués du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura sans
-effet sur le public, et ce fut en dépit de la mesure qu'elle acheva le
-pas de caractère où ses partisans l'attendaient pour la juger.--L'acte
-fini, elle passa, toute rouge de colère, au milieu des rangs
-silencieusement moqueurs de ses rivales, et se hâta de remonter dans sa
-loge,--suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier de Pimprenelle,
-qui traversèrent bruyamment le théâtre en emboîtant le pas derrière
-elle. Tonton étouffait de rage; elle gravit quatre à quatre l'escalier
-étroit, sans faire attention à leurs compliments de condoléance. Arrivée
-à la porte de sa loge, elle se retourna vivement, et la première chose
-qu'elle aperçut fut la grosse figure du Mondor, dont l'expression de
-douleur comique l'eût peut-être désarmée en toute autre circonstance.
-Mais Tonton avait trop sur le coeur sa récente humiliation, et, lui
-attribuant une partie de sa défaite,--elle lui poussa brusquement la
-porte sur le nez.
-
-Le pauvre financier resta deux minutes étourdi. Avant qu'il fût remis de
-son émotion, l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle avaient fait
-volte-face et descendu quelques marches de l'escalier.
-
---Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine ce soir, à ce qu'il
-me semble.
-
---Mais... je crois que oui... balbutia piteusement le Mondor.
-
---Baste! cela ne sera rien, répliqua l'abbé. Il faut parlementer, voilà
-tout.
-
---C'est cela, parlementez, mon cher.
-
-En conséquence, le Mondor approcha son oeil du trou de la serrure, et
-d'une voix qu'il s'efforça de rendre aussi pateline qu'il lui fut
-possible:
-
---Tonton, ma petite Tonton... il ne faut pas m'en vouloir; ouvre-moi,
-mon bouchon!
-
-Rien ne répondit.
-
---Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en bas M. le chevalier
-de Pimprenelle qui nous fait l'honneur de nous inviter à souper dans sa
-petite maison, avec l'abbé Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon ami?
-
-Même silence.
-
-Le Mondor eut un moment d'hésitation au bout duquel il parut faire un
-effort sur lui-même:
-
---Tonton, mon petit nez... tu sais cette désobligeante que tu désirais
-tant, avec cette livrée bleu-de-ciel? eh bien, tu l'auras demain matin.
-Hein?
-
-Il n'y eut pas un mouvement.--Le financier suait à grosses gouttes. Au
-bas de la rampe, le chevalier et l'abbé se tenaient les côtes de
-rire.--L'abbé, pour se donner une contenance, chantonnait entre ses
-dents un couplet qui courait les ruelles:
-
- L'autre jour, près d'Annette,
- Un gros berger joufflu,
- Lurelu,
- La rencontrant seulette,
- En riant l'aborda,
- Lurela...
-
---Tonton... Tonton, tu m'as demandé hier un de mes grands laquais; je te
-donnerai Saint-Jean--et puis Jasmin... tu entends?
-
-La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra rien. Le Mondor
-laissa tomber ses bras d'un air désespéré.
-
---Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras plus, Tonton.
-
-Et il se disposait en effet à descendre lentement l'escalier, lorsque
-ses regards tombèrent sur ses deux compagnons qui l'examinaient d'un air
-railleur.
-
---Ferme! lui cria le chevalier.
-
---Encore! dit l'abbé.
-
-Il réfléchit. Puis, armé de résolution, il remonta vers la loge; mais
-cette fois il y frappa avec assurance et d'une main de maître.
-
---Allons! se dit-il. Tonton, je t'achèterai une folie à Chantilly ou à
-Meudon. Tu y donneras des fêtes toutes les semaines, et tes amies
-Cléophile et Guimard en sécheront de jalousie.--Partons!
-
-La porte s'était ouverte.
-
---Partons! dit la danseuse.
-
-
-
-
-III
-
-LA PETITE MAISON
-
-
-Le carrosse du Mondor brûlait le pavé; au bout de dix minutes, il
-s'arrêta devant une maison dont l'architecture n'offrait rien de
-particulièrement remarquable.--M. le chevalier de Pimprenelle, ayant mis
-pied à terre, s'empressa d'offrir sa main à Tonton pour l'introduire
-dans ce galant séjour. L'abbé suivait, donnant le bras au
-financier.--Ils traversèrent ainsi un vestibule de forme circulaire,
-voûté en calotte, avec des lambris couleur de soufre tendre et des
-dessus de porte peints par Dandrillon.--Tonton regarda l'un d'eux, qui
-représentait Hercule dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour.--La
-salle à manger qui venait ensuite était carrée et à pans. Elle était
-tendue de gourgouran gros vert et terminée dans sa partie supérieure par
-une corniche d'un profil élégant, surmontée d'une campane sculptée
-enfermant une mosaïque en or. Le parquet était de marqueterie mêlée de
-bois de cèdre et d'amarante; les marbres de bleu turquin.--Autour de la
-salle, douze trophées décorés par Falconet représentaient en relief les
-attributs de la chasse, de la pêche, des plaisirs de la table et de
-l'amour. De chacun d'eux sortaient autant de torchères portant des
-girandoles à six branches, qui éblouissaient.
-
-Tonton loua beaucoup le goût exquis du chevalier de Pimprenelle,--avec
-le désir secret de piquer l'amour-propre du gros Mondor.
-
---Voyez donc, lui dit-elle, comme ces fleurs font admirablement bien
-dans ces jattes de porcelaine bleue, rehaussées d'or. En vérité, il n'y
-a que M. le chevalier de Pimprenelle pour posséder le goût de toutes ces
-choses.
-
-L'épais Turcaret allait sans doute répliquer avec quelque aigreur,
-lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée de deux nègres prodigieusement
-laids qui entrèrent, l'aiguillette au bras, et allèrent se placer
-silencieusement de chaque côté de la porte. Le chevalier frappa sur un
-panneau, et, du milieu du plancher s'éleva tout à coup une table
-richement servie, autour de laquelle prirent place les conviés.--Ces
-féeries gastronomiques, comme on le sait, avaient été mises à la mode
-par le régent et s'étaient continuées jusque sous le règne de Louis
-XV.--Pendant un quart d'heure environ, on n'entendit que le tintement
-des fourchettes d'argent et le babil du champagne dans le cristal. Le
-Mondor et l'abbé mangeaient comme quatre, le chevalier buvait comme
-douze; il n'y avait que Tonton qui ne buvait ni ne mangeait, parce
-qu'elle redoutait l'embonpoint.
-
-Vers le milieu du repas, alors que les langues commençaient à se délier,
-on entendit du bruit soudain dans l'antichambre; et un nègre vint se
-pencher discrètement à l'oreille du chevalier de Pimprenelle.
-
---Eh bien! faites entrer, répondit-il avec insouciance.
-
---Ouais!... qu'est-ce que cela signifie? demanda le Mondor en essayant
-de cligner l'oeil d'un air malin.
-
---Je l'ignore. C'est ce maraud de La Brie qui veut à toute force me
-parler.
-
-En ce moment, La Brie parut sur le seuil de la salle: il semblait
-hésiter et n'oser faire un pas. Sa main tenait un petit billet qu'il
-cherchait à dissimuler avec une affectation visible et qu'il tendait de
-loin au chevalier. C'était un adroit coquin que ce La Brie!
-
---Allons, que me veux-tu? demanda M. de Pimprenelle sans paraître
-s'apercevoir de rien.
-
-La Brie redoubla sa pantomime.
-
---Parle vite.
-
---C'est que...
-
---Hein?
-
---C'est... un billet.
-
---Un billet? Ventrebleu! y avait-il besoin de tant de mystère pour dire
-cela? Et de qui est-il, ce billet?
-
---C'est un laquais cerise qui me l'a remis.
-
---Malpeste! Lisez-moi donc un peu cela, l'abbé.
-
---Comment, vous voulez que je...
-
---Vous savez bien, mon cher, que j'ai la vue basse; et puis cela nous
-égayera davantage.
-
---Hum! dit l'abbé en flairant le papier sur tous les côtés.
-
---Voyons! voyons! dit Tonton avec impatience.
-
---Ah oui! voyons, répéta le Mondor, qui ne cessait pas de manger.
-
-L'abbé Goguet brisa le cachet et commença la lecture à haute voix:
-
- «Mon cher chevalier,
-
- «Je vous attends ce soir. Mon mari est à la campagne.--L'amour, qui
- fait commettre tant de fautes, me dicte cette nouvelle imprudence!--A
- ce soir, mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»
-
---Très-joli! ravissant! s'écria le Mondor; ce scélérat de chevalier est
-couru de toutes les femmes.
-
---Et la signature? demanda Tonton.
-
---Recevez nos compliments, ajouta l'abbé.
-
-Le chevalier de Pimprenelle sourit à son jabot avec une fatuité
-complaisante.
-
---Au fait, la signature? répéta le Mondor, épanoui.
-
-Une vive expression de surprise anima tout à coup les traits de l'abbé,
-qui balbutia avec quelque embarras:
-
---Mais... je ne sais si je dois... s'il convient ici...
-
---Allons donc! fit le chevalier en haussant les épaules.
-
---Pourtant... insista le lecteur.
-
---Si! si! la signature! vociférèrent les trois convives.
-
-Tonton s'était précipitée sur le papier et l'avait enlevé rapidement aux
-mains de l'abbé.
-
-Elle jeta ce nom:
-
---... «Louise d'Obligny.»
-
-Il y eut un moment de silence, semblable à celui qui suit un coup de
-foudre. Le financier avait bondi sur sa chaise: en moins d'une minute,
-son visage avait passé par les tons les plus divers, depuis le pourpre
-jusqu'au violet, depuis le blanc le plus mat jusqu'au noir le plus
-abyssin. Il parvint enfin à se lever de son siége, et après des efforts
-inouïs pour ouvrir la bouche:
-
---Ma femme! s'écria-t-il.
-
-
-
-
-IV
-
-LE DESSERT
-
-
-Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il avait d'abord, sous le
-coup de sa première stupeur, roulé dans sa tête les projets de vengeance
-les plus extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il s'était,
-en idée du moins, baigné dans une mare de sang et avait pourfendu à lui
-seul une demi-douzaine de chevaliers. Cette petite débauche
-d'imagination dura peu de minutes,--le temps de se souvenir des deux ou
-trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il n'en fallut pas davantage
-pour éteindre le beau feu du Mondor. Tout à l'heure c'était de la
-flamme, un moment après ce n'était plus que de la braise.
-
-Il retomba sur sa chaise.
-
---L'abbé... dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi à boire.
-
-L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement. Le financier
-but son verre d'un seul trait, puis il se mit à regarder en silence le
-chevalier.
-
---Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent un peu rassis,
-c'est donc vous l'heureux mortel sur qui madame d'Obligny dispense
-aujourd'hui ses faveurs?
-
-Le chevalier écarquilla les yeux.
-
-Il était resté la bouche béante depuis le commencement de cette scène;
-son premier mouvement avait été de se retourner vers La Brie,--mais le
-valet de chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la première
-fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne le connaissait pas de
-nom. Le chevalier demeura donc seul avec lui-même, accablé de ce qui se
-passait autour de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton à
-l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons pas cependant
-l'outrage de croire qu'il avait des remords ou des scrupules; mais ce
-que nous affirmerons en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était
-réellement étonné;--et il y avait si longtemps que rien ne l'étonnait
-plus, qu'il lui fallut quelques instants avant de recouvrer l'habitude
-de cette sensation.
-
-La brusque interpellation du financier le rappela à lui. Il examina le
-poulet qu'il tenait entre les doigts, le tourna, le retourna, et, en fin
-de compte, le tendit à M. d'Obligny en lui disant:
-
---Ma foi! voyez vous-même... peut-être reconnaîtrez-vous l'écriture de
-madame d'Obligny.
-
---Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me suis jamais occupé
-de ces griffonnages-là!--L'abbé, donnez-moi à boire.
-
-L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement. Il se vit
-dans la nécessité de pousser jusqu'au bout l'aventure.
-
---Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon vous semblera. Je
-demeure à vos ordres.
-
---C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous empêcher d'achever le
-repas.--A moins, poursuivit le Mondor en souriant d'un air forcé, que
-votre belle ne s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant
-ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore où elle se
-retire dans ses appartements.--Et d'ailleurs, j'y pense, n'avons-nous
-pas, parbleu! mon carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même
-route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de votre destination.
-
-Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre.
-
---Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura l'abbé à
-l'oreille de Tonton.
-
---Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement bon,
-répondit-elle.
-
---Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait plus que de travers,
-chantez-nous quelque chose... mais là, du gai, du drôle; vous savez...
-La derideri deridera!
-
---Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant la bouteille de tokay.
-Attention!
-
-Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement enrouée, les couplets
-amphigouriques suivants, sur l'air populaire: _Un chanoine de
-l'Auxerrois_.
-
- Le vin généreux que j'ai pris
- Vient de ranimer mes esprits;
- Messieurs, point de chicane;
- Turlututu, chapeau pointu,
- Je vais vous faire un impromptu
- Rempli de coq-à-l'âne.
-
- Cupidon s'est fait maréchal,
- Et ce dieu ne s'y prend pas mal:
- Lise est son domicile.
- Il met sa forge dans ses yeux,
- Puis en fait jaillir mille feux
- Qui brû...
-
---Assez! exclama impérieusement le Mondor en frappant du poing sur la
-table, vous faites souffrir monsieur le chevalier.--Fi! la vilaine voix!
-D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas,
-chevalier?
-
-Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:
-
---Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le cocher de M. d'Obligny
-qu'il ait à nous quérir.
-
---Dis donc, d'Obligny... fit l'abbé aviné, sais-tu que tu n'es guère
-honnête, d'Obligny?
-
-Le financier le repoussa violemment.
-
---Allons, passe devant, ivrogne!
-
-L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant, précédé par Tonton.
-
-A la porte, il y eut un dernier échange de civilités entre le chevalier
-de Pimprenelle et M. d'Obligny. Après quoi, tous les quatre remontèrent
-en voiture.
-
---Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.
-
-
-
-
-V
-
-LE DRAME
-
-
-Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages emportés
-par cette voiture était agité de pensées si confuses et si incohérentes,
-qu'il n'aurait su que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur
-soudaine d'un réverbère passait,--illuminant les acteurs de cette scène
-étrange, et les montrant fantastiquement groupés dans une ellipse
-rougeâtre. Assise devant lui, la danseuse pinçait les genoux du petit
-collet, qui ronflait à tue-tête et se retournait à chaque coup d'ongle
-avec des soubresauts d'Encelade.--Tous les deux représentaient le côté
-bouffon de ce drame après boire, qui avait commencé dans une loge
-d'actrice, et qui allait se dénouer dans une alcôve conjugale.
-
-La tête doucement renversée sur les coussins du carrosse, les jambes
-croisées, la main dans son gilet,--le chevalier de Pimprenelle
-réfléchissait au bizarre et à l'imprévu de sa situation, sans toutefois
-songer aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire, trouver un
-certain plaisir à s'enfoncer davantage au sein des complications qui
-l'attendaient. Semblable à ces malades singuliers qui, par un esprit de
-contradiction inexplicable, s'acharnent à raviver une douleur
-demi-éteinte, et goûtent une sorte de jouissance dans l'excès de leurs
-propres maux,--il se plongeait et se roulait avec délices dans les
-difficultés qu'il s'était créées lui-même. Comment cela finirait-il? Il
-l'ignorait et il voulait l'ignorer. Il était à la fois son acteur et son
-spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il se promettait
-de rire beaucoup de ce qui allait lui arriver.
-
-Ce qu'il y avait là-dedans de plus clair pour lui, c'est que M.
-d'Obligny le conduisait chez sa femme.
-
-Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny comme d'une
-personne fort belle et parfaitement à la mode. En cela son valet de
-chambre s'était ponctuellement conformé à ses intentions.--Lui-même
-n'était pas sûr de ne l'avoir point rencontrée dans quelque salon; mais
-ce jour-là elle lui était si bien sortie de la mémoire qu'il lui aurait
-été tout à fait impossible de déterminer la nuance de ses cheveux.
-
-Un moment, il eut la pensée de se renseigner auprès du mari.
-
-Mais en levant les yeux, il en eut une compassion réelle. Ses mains
-étaient crispées autour de sa haute canne; son haleine se dégageait mal
-de ses poumons oppressés; ses gros yeux regardaient sans voir à travers
-la vitre humide de sa respiration. Il était évident que le financier se
-trouvait en proie à l'un de ces cauchemars moraux sans exemple jusqu'à
-présent dans son existence alourdie par la sensualité. Non pas que
-madame d'Obligny lui tînt tellement au coeur qu'il ne pût se défendre à
-son égard d'un reste de tendresse; non pas que sa vertu se fût toujours
-présentée à ses yeux avec des rayonnements également purs; mais il y
-avait dans la façon dont cette nouvelle injure lui avait été révélée
-quelque chose de si spontané et de si inattendu, que le mari le plus
-cuirassé des deux mondes en eût été terrifié comme d'une poudre
-fulminante qui serait tout à coup partie sous son nez.
-
-Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa devant l'hôtel, le
-chevalier éprouva-t-il un dernier sentiment charitable;--et au moment où
-il se levait pour descendre, le corps plié en deux par la courbe de la
-voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit:
-
---Tenez, financier, si vous voulez m'en croire, nous remettrons la
-partie à un autre jour, et nous pousserons jusque chez Tonton pour
-terminer de sabler du champagne; quitte ensuite, demain matin, à nous
-couper réciproquement la gorge, si tel est votre bon plaisir.
-
-Le financier eut un frisson. Mais il s'était trop avancé.--Pour unique
-réponse, il se leva avec effort derrière le chevalier, qui se décida à
-mettre pied à terre, disant à part lui:
-
---Maintenant, advienne que pourra!
-
-Au coup de marteau qui alla ébranler l'hôtel jusque dans ses plus
-intimes profondeurs, un laquais se présenta sur le seuil, tenant un
-flambeau de cire.
-
---Où est madame? lui jeta à la figure M. d'Obligny.
-
---Madame vient de se retirer dans sa chambre à coucher, répondit le
-laquais.
-
---Éclairez-nous.
-
-Puis, ils montèrent l'escalier, de compagnie. A la porte de
-l'antichambre, ils rencontrèrent une soubrette qui les regarda d'un air
-ahuri et fit mine de leur barrer le passage.
-
---Eh bien! Céphise, qu'est-ce que c'est? Ta maîtresse est-elle donc ce
-soir tellement agitée par ses vapeurs qu'elle ait donné l'ordre de ne
-laisser pénétrer personne auprès d'elle?--Tu sais bien pourtant qu'une
-telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier de Pimprenelle.
-
-La suivante fixa le nouveau venu.
-
---C'est bon, mon enfant, tu feras ton métier d'étonnée un autre jour. En
-attendant, va-t'en prévenir madame de notre arrivée,--entends-tu?
-
---C'est que... monsieur... balbutia-t-elle, madame vient de renvoyer sa
-femme de chambre, et j'ignore... je ne sais...
-
---Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience en lui jetant une
-bourse; entre et annonce-nous.
-
-La suivante obéit en poussant un soupir. Elle revint, au bout de cinq
-minutes, introduisant M. d'Obligny et M. le chevalier de Pimprenelle.
-
-M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir de sa poche,--et
-répara du mieux qu'il lui fut possible les incongruités que les cahots
-de la voiture avaient occasionnées à sa perruque en queue de veau.
-
-
-
-
-VI
-
-LA CHAMBRE A COUCHER
-
-
-Je passerai sous silence la description de la chambre à coucher de
-madame d'Obligny.--Il suffira de savoir que c'était un réduit délicieux,
-très-élégamment et très-richement orné,--trop richement peut-être,--mais
-on ne doit pas perdre de vue que nous sommes chez un financier. L'or
-brillait de toutes parts, amorti par le velours. Deux bougies seulement
-brûlaient, odorantes, sur un guéridon.
-
-Madame d'Obligny, en galant déshabillé de nuit, lisait, étendue dans une
-chaise longue et les pieds chaussés de ravissantes petites mules satin
-et argent. Un mantelet de mousseline claire enveloppait négligemment une
-taille divine. Un désespoir couleur de rose, agréablement noué sous le
-menton, couronnait un battant-l'oeil sous lequel ses regards se
-faisaient plus tendres et moins perçants. Ses mouches et son rouge
-étaient sortis. Ainsi accommodée, au milieu du luxe qui resplendissait
-autour d'elle,--à cette heure nocturne,--elle était belle à troubler la
-raison d'un saint ou d'un mari. C'était une grande et blonde femme, aux
-yeux langoureux, à la peau blanche, au bras irréprochablement sculpté.
-Sa pose était magnifique, quoiqu'un peu molle.
-
-Elle releva doucement le front, au bruit que fit en entrant son mari,
-accompagné du chevalier de Pimprenelle; mais elle garda le livre qu'elle
-tenait à la main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien sur son
-gracieux visage ne peignait le moindre trouble, n'indiquait la moindre
-altération.
-
-M. d'Obligny se sentit comme interdit à la vue de ce calme parfait,--de
-cette solitude parfumée et silencieuse. Il promena ses yeux autour de
-lui. Un moment il crut avoir rêvé, et il eut honte de son rêve. Par
-malheur, il réussit à s'arracher à cette illusion consolante, et,
-s'approchant de sa femme:
-
---Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il tenta de rendre
-railleuse, si je viens vous déranger de votre lecture. Je n'ai pu
-résister au désir de vous amener--moi-même--M. le chevalier de
-Pimprenelle... que voici.
-
-Le chevalier s'inclina respectueusement.
-
---Savez-vous bien, madame, continua le financier, que c'est au plus mal
-à vous de nous dérober de la sorte vos amis, surtout quand il se fait
-que ce sont précisément les nôtres? Sans le hasard qui m'a livré cette
-heureuse découverte, jamais secret d'État n'eût été mieux gardé des deux
-parts.
-
-Madame d'Obligny contempla tour à tour son mari et le chevalier. Puis
-elle posa le volume sur le guéridon, et, croisant les mains, elle dit
-machinalement:
-
---Ah! monsieur est un de mes amis?
-
-Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina pour la deuxième
-fois.
-
---Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny après une pause de muette
-indignation, la rencontre la plus originale, la plus extravagante qu'il
-soit possible d'imaginer, n'est-ce pas, chevalier?--Nous soupions ce
-soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur ma parole,
-lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand maladroit de
-valet...--Comment nommez-vous ce butor, chevalier? Est-ce que vous
-n'allez pas le faire bâtonner un peu, en rentrant?
-
---Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en fermant le poing.
-
---Lorsque cette espèce, dis-je, nous remet sans crier gare, au milieu de
-nos brocards et de nos plaisanteries indiscrètes, devinez quoi, madame?
-
---Je ne devine pas, monsieur, répondit sèchement la jeune femme.
-
---Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui se mordit la lèvre.
-
---Votre poulet!
-
---Mon poulet?...
-
---Tenez, madame, le voici encore--un peu chiffonné, il est vrai--c'est
-qu'il a passé par plusieurs mains avant de me revenir.
-
-Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et approcha lentement le
-papier de la bougie.--Pendant qu'elle en faisait la lecture à voix
-basse, le financier, blême de fureur, l'examinait avec une surprise sans
-pareille. Nulle inquiétude ne s'était manifestée sur le visage de sa
-femme, aucun nuage n'avait passé sur son front pur, pas un signe n'avait
-altéré la parfaite harmonie de ses traits. C'était l'impassibilité
-personnifiée, l'immobilité faite chair.--Quand elle eut fini de lire, un
-sourire erra sur ses lèvres, et elle se prit à regarder plus
-attentivement le chevalier de Pimprenelle.
-
-Le chevalier s'inclina pour la troisième fois.
-
---Eh bien! madame? s'écria le mari d'un air tragique, en essayant,--mais
-en vain,--de croiser ses bras sur son énorme poitrine.
-
---Eh bien! monsieur? attendit-elle.
-
---Avouez que cette aventure est au moins curieuse.
-
---Très-curieuse, en effet, répéta-t-elle sans détacher les yeux de
-dessus le chevalier.
-
---C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'éclate pas comme je devais
-m'y attendre; qu'est-ce que cela cache donc?
-
---Certes, reprit M. d'Obligny,--en lâchant cette fois les guides à sa
-verve maritale,--je n'ignorais pas que, depuis bientôt trois semaines,
-un homme s'introduisait tous les soirs par la porte dérobée de
-l'hôtel,--que cet homme, qui avait gagné l'un après l'autre tous mes
-gens, était reçu par vous dans ce même appartement où, en cas d'éveil,
-il pouvait trouver un refuge dans ce cabinet de toilette;--que cet homme
-enfin avait été plusieurs fois aperçu sortant d'ici à la pointe du
-jour... Mais, par la maugrebleu! madame, j'avoue que j'étais loin de
-songer à M. le chevalier de Pimprenelle,--et que j'eusse plutôt incliné
-pour mon jeune cousin, le vicomte de Trublay!
-
-La jeune femme était devenue, à ces mots, d'une pâleur de marbre, et un
-tremblement nerveux agita son corps.
-
---Permettez! permettez! s'écria le chevalier, qui avait écouté
-attentivement, et dont les oreilles tintaient au cliquetis de ces
-dernières paroles;--qu'est-ce que vous dites donc là, s'il vous plaît?
-Vous confondez...
-
-Un regard de madame d'Obligny, prompt comme l'éclair, vint clouer sur sa
-bouche la suite de son apostrophe.
-
---Que voulez-vous dire? demanda le Mondor.
-
---Recommencez-moi mon histoire, mon cher. Voyons. D'abord, dites-vous,
-je m'introduis tous les soirs dans votre hôtel par une porte dérobée.
-
---Oui. Germain m'a tout avoué.
-
---Bon. Ensuite, je suis reçu ici par...
-
---Le nierez-vous peut-être?
-
---Mais... je ne dis pas, reprit-il après avoir regardé madame
-d'Obligny.--Et enfin, je me cache, au besoin, dans un cabinet attenant
-sans doute à cette chambre, n'est-ce point?
-
---Celui-ci.
-
---Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce côté; je ne suis pas
-fâché de reconnaître un peu les localités...
-
-La financière l'avait suivi jusque-là avec une anxiété croissante;--et
-au moment où, s'approchant d'un air curieux, il poussa du doigt le
-bouton qui ouvrait le mystérieux cabinet, elle s'élança vers lui avec un
-cri d'effroi.
-
-Le chevalier referma la porte,--mais il avait eu le temps d'apercevoir
-dans l'ombre un quatrième personnage.
-
---Ne craignez rien, madame, dit-il galamment; nous n'ignorons pas qu'un
-cabinet de toilette est comme un sanctuaire, où la déesse et ses grands
-prêtres ont seuls le droit de présence.
-
-Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement paralysait
-toutes les facultés:
-
---Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur, et je vois que rien
-n'échappe à votre oeil vigilant. Il est donc inutile d'empêcher plus
-longtemps le repos de madame, qui me permettra de prendre congé d'elle
-et de vous.
-
---Ainsi, s'écria le Mondor d'un ton désespéré et comme pour qu'il ne lui
-restât plus un seul doute sur son malheur;--ainsi vous avouez, madame,
-avoir écrit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre écriture;
-c'est bien vous qui avez tracé ces lignes coupables?...
-
---Oui, monsieur.
-
-A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir une exclamation
-de surprise.--Il regarda fixement la jeune femme, dont une faible
-rougeur vint colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque
-marque de confusion.
-
---Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye pour M. le vicomte
-de Trublay; c'est là une femme d'esprit ou je ne m'y connais pas--et je
-m'y connais.
-
-Et il fit quelques pas en arrière pour se retirer.
-
-Le financier, sortant enfin de sa pétrification absolue, reprit son
-chapeau sur l'ottomane où il l'avait posé en entrant, passa sa canne de
-sa main droite dans sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la
-gravité dont il était capable:
-
---J'espère, madame, lui dit-il, qu'après le retentissement que cette
-affaire court risque d'avoir sous peu de jours, vous comprendrez la
-nécessité d'aller passer quelque temps en Touraine, au sein de votre
-famille. Une rupture à l'amiable et sans bruit nous épargnera les tracas
-toujours inséparables d'une action judiciaire.
-
-Madame d'Obligny,--bien vite remise de son émotion de tout à
-l'heure,--n'eut pas un geste, pas un mouvement qui trahît sa pensée.
-Elle resta belle et froide.
-
---Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort, c'est une affaire
-à vider sur un autre terrain. Nous nous reverrons.
-
---A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant son jabot.
-
-La financière se leva pour reconduire les deux visiteurs. A la porte de
-sa chambre, elle s'inclina une dernière fois devant le chevalier de
-Pimprenelle en lui lançant un éloquent regard qui semblait dire:
-
---Comptez sur ma reconnaissance.
-
-A quoi M. le chevalier de Pimprenelle répondit par un sourire d'une
-impertinence victorieuse, et qui pouvait se traduire par ces mots:
-
---Je l'espère bien.
-
-Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans le carrosse qui
-l'attendait,--et se fit reconduire chez lui, après avoir reconduit la
-danseuse. Quant à l'abbé Goguet, il fut impossible de l'arracher de la
-place où il s'était pelotonné et où il ronflait comme une trompette
-marine. Il passa donc la nuit dans la voiture.
-
-La voiture passa la nuit dans l'écurie.
-
-
-
-
-VII
-
-LE DÉNOUMENT
-
- Pourquoi nous marier,
- Quand les femmes des autres
- Se font si peu prier
- Pour devenir les nôtres?
-
- COLLÉ.
-
-
-C'était le lendemain.
-
---Une lettre pour monsieur, dit La Brie.
-
---Donne, belître, fit le chevalier de Pimprenelle.
-
-Le chevalier décacheta et lut ce qui suit:
-
- «Mon cher chevalier,
-
- »Je sais tout.--Ce matin, madame d'Obligny est entrée sur la pointe du
- pied dans mon cabinet. Elle tenait à la main ce fameux poulet que vous
- savez, et elle le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une
- plume sur mon pupitre et traça quelques lettres à côté de la
- signature. L'écriture était différente. Je tombai de mon haut.
-
- »--Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que c'était une
- comédie imaginée avec M. le chevalier de Pimprenelle pour vous guérir
- de votre sotte jalousie?
-
- »Savez-vous, mon cher, que vous êtes l'un et l'autre de parfaits
- comédiens? J'en suis encore délicieusement étourdi. Acceptez un
- million d'excuses et venez dîner ce soir avec nous.--Madame d'Obligny
- vous en prie.
-
- »D'OBLIGNY.»
-
-Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche.
-
-Mais il n'alla pas chez le Mondor--parce qu'il rencontra sur son chemin
-le vicomte de Trublay qui lui proposa un coup d'épée.
-
-M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours de lit,--au bout
-desquels, par malheur pour la moralité de ce conte, il se rendit, sans
-encombre, à une nouvelle invitation du financier--et de la financière.
-
-Ce conte se passera donc de moralité.
-
-
-
-
-LES PETITS JEUX
-
-LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPARÉ, TOMBÉ EN ENFANCE
-
-A MA PETITE NIÈCE ANTOINETTE
-
-
-Chère petite masque,--je le répète souvent avec regret: on s'ennuie à
-mourir dans les salons modernes. Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents
-qui ne soient mélancoliques, guindés, surveillés, enfin du dernier
-bourgeois, comme nous disions jadis. On en est resté au suranné _Portier
-du couvent_ et à l'éternel _Baiser sous le chandelier_. Çà, qu'on me
-ramène chez le duc de Penthièvre!
-
-Il faut, ma friponne Antoinette, que tu réformes tout cela. Et justement
-je viens de retrouver, au fond de mon secrétaire en bois de
-Sainte-Lucie, un imperceptible portefeuille de maroquin ayant appartenu
-à ta grand'mère. Spirituelle et gracieuse mémoire, ombre couronnée de
-fleurs! Ce petit livre était celui où elle inscrivait les gages déposés
-entre ses mains par les joueurs de ses mardis et de ses vendredis.
-
-A la première page, je lis:
-
-M. de Champcenetz, une tabatière;
-
-Madame de Breteuil, une agrafe en diamants;
-
-M. Dorat-Cubières, un pois chiche;
-
-M. l'abbé Souchot, un médaillon, un dé à coudre, un noeud de rubans et
-une jarretière;
-
-Mademoiselle de Chamorin, un éventail;
-
-M. Mardelles, ses deux montres.
-
-Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante ans; j'y ai
-revu, comme dans un miroir enchanté, tous les visages aimés de cette
-époque lointaine, qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru en
-entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent les bruits de la
-mer, des paroles et des chants tels que je n'en entends plus--depuis que
-j'ai cessé de jouer à tous les jeux.
-
-Ceux qu'on nomme les _Petits jeux_ particulièrement menacent de
-disparaître peu à peu; je sais bien que les gens sévères ne trouveront
-pas grand mal à cela; moi-même je regretterai médiocrement le
-_Corbillon_ et la _Cassette_; des questions comme celles-ci ne m'ont
-jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma cassette; que
-voulez-vous qu'on y mette?--Une noisette, une allumette, une assiette,
-une cuvette, une sonnette, etc.»
-
-Je ferai également bon marché du gothique _Pied de boeuf_: une, deux,
-trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de boeuf.
-J'y renoncerai, malgré la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:
-
- Je rêvais l'autre jour
- Qu'avec vous et l'Amour
- Je jouais sur l'herbette...
-
-Mais j'allais avoir trop de mémoire.
-
-Ce que je voudrais défendre,--en dehors, bien entendu, de certains
-petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels
-que: les _Quatre coins_, prétexte à tant de charmants tableaux, la _Main
-chaude_, _Petit bonhomme vit encore_, _Tirez-lâchez_;--ce que je demande
-du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces
-divertissements ingénieux qui étaient la joie et le sourire ravissant de
-nos réunions d'il y a... ne comptons plus; ce sont les jeux de
-l'_Avocat_, de la _Volière_, des _Métamorphoses_, du _Secrétaire_, de
-cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourné ce matin
-pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mère.
-
-Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, de ma grosse et
-tremblante écriture, j'y joins quelques notes qui t'intéresseront
-peut-être. Si elles ne t'intéressent pas, mon Dieu, je ne regretterai
-point le temps que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou
-trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de plus d'un pas
-attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donné une dernière
-fête, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans
-une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de
-bougies et faisait--réception imaginaire!--annoncer par son domestique
-les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et
-des pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, de
-mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et qui se tendent pour
-subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties
-de l'armoire des fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements
-qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme
-on n'en voit plus,--surtout depuis que ma vue est devenue si basse.
-
-Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit à la deuxième page,
-me rappelle un incident qui tourna à sa confusion. C'était une personne
-admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait
-une dose de simplicité qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce
-soir-là, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions à: _J'aime mon
-amant par A_.
-
-Ta céleste grand'mère avait dit:--J'aime mon amant par A, parce qu'il
-est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais
-présent d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.
-
-Madame de Serrière:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaçant, je
-le nourris d'alouettes, je l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un
-anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe.
-
-Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:--J'aime mon amant par
-A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie à
-Antibes, je lui fais présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet
-d'aubépine.
-
-Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les
-paroles qu'elle prononça:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est
-_ardi_...
-
-Je te laisse à deviner nos éclats de rire.
-
-Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait une revanche
-éclatante dans la _Clef du jardin du roi_, où elle était servie par une
-merveilleuse volubilité. C'est un exercice de mémoire, qui tire son
-origine, je crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef du
-jardin du roi,» voilà le commencement;--et voici la fin, qui fera
-comprendre tout le mécanisme du jeu: «Je vous vends le seau qui a
-apporté l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le
-chien qui a dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui
-tient à la clef du jardin du roi.»
-
-Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche comme moi ait gardé
-le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des événements
-dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié
-les noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié les serments
-qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oublié des joies, des
-désespoirs, des heures d'orgueil suprême;--mais jamais je n'ai oublié ce
-couplet, que je peux répéter encore, sans hésitation, comme à quinze
-ans:
-
- Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira:
- Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,
- Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,
- Bois, blond, blanc, barbe grise.
-
-Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et
-parlementaires que j'ai traversés, c'est le jeu de _Berlurette_, de
-_Chiquette_, de _Berlingue_, du _Capucin_, de la _Pantoufle_ et du
-_Chnif-chnof-chnorum_. Le plus clair de mon expérience, c'est _Vive
-l'amour, l'as a fait le tour!_
-
-Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au _Colin-Maillard à la
-silhouette_ avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destinée devait
-être si étonnante. Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de
-Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel
-chacun passe à son tour en faisant des grimaces et des contorsions
-risibles. Il faut que celui qui est placé derrière le rideau devine la
-personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme
-et des mantelets, pour n'être point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes
-gens monter à califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes
-les plus plaisants du monde.--Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se
-dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement reconnu. Ce
-jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du _Colin-Maillard à la
-silhouette_, mais pas du tout.
-
-Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; son enjouement et son
-esprit faisaient merveille. Au jeu des _Comparaisons_, il s'entendit
-ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy:
-
-«--A quoi me comparez-vous?
-
---Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.
-
---Oh! oh! se récria l'auditoire.
-
---Sans doute; la pincette attise le feu... comme madame; voilà pour la
-ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'échauffe... tandis que
-madame reste toujours froide; voilà la différence.»
-
-Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après des noms si fameux,
-je puis dire que j'excellais particulièrement à la _Sellette_, aux
-_Propos interrompus_ et aux _Devises_. Mon apprentissage fut assez long
-toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte à maintes
-mystifications. Au _Pince sans rire_ entre autres, qui consiste à se
-présenter à tour de rôle devant une personne élue et à se laisser pincer
-par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au
-_Pince sans rire_, dis-je, je fus bafoué de la plus complète façon: mon
-pinceur, devant qui j'étais le dernier à passer, avait frotté deux de
-ses doigts à un bouchon brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me
-traça de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à ma place:
-toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans
-savoir pourquoi. Les choses furent poussées si loin qu'on me laissa
-sortir dans cet état; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant
-à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit à la
-Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de finir mes soirées. Là
-seulement les éclats de rire qui m'accueillirent à mon entrée me
-donnèrent quelque soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je
-jeté les yeux que je reculai épouvanté.
-
-Je dois avouer que le jeu du _Pince sans rire_ n'est souvent pas du goût
-de tout le monde.
-
-Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le jeu de la
-_Toilette_, où chacun représente un objet d'ajustement; le jeu de _M. le
-curé_, qui met en scène tout le personnel d'une paroisse: carillonneur,
-bedeau, chantre, enfant de choeur; celui de _Combien vaut l'orge?_
-demande à laquelle les joueurs doivent répondre successivement,
-dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse:
-Comment?--diable!--peste!--vingt sols;--s'il vous plaît?--c'est bien
-cher, etc.
-
-Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi leur intérêt. Que
-de fois ne m'a-t-on pas fait chercher une épingle au son du violon; plus
-j'approchais de l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je
-m'en éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était Viotti
-qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le ravissement pendant une
-demi-heure; j'oubliais de chercher l'épingle, et lorsque je l'eus
-aperçue, je détournai vite les yeux, afin de prolonger les accords du
-célèbre artiste.
-
-Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous nous faisions passer
-et dans lequel nous soufflions de temps en temps, en chantant:
-
- Il est passé par ici,
- Le furet du bois, mesdames;
- Il est passé par ici,
- Le furet du bois joli.
-
-Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, ce qui
-n'était pas facile;--on l'attacha un jour derrière M. Petit-Radel, et
-chacun vint y souffler en tapinois. Lui de se retourner brusquement, et
-nous de nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au bout
-desquelles il finit par se donner au diable et par nous demander merci.
-
-Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres noms, inconnus
-ou célèbres, tous à demi effacés, sur ce portefeuille qui a dormi si
-longtemps dans les tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils
-s'effacent tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de l'adorée qui
-fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes yeux profonds et purs; regarde
-bien alors cette poussière du crayon, et si tu la vois s'animer tout à
-coup comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette: c'est
-que l'âme du souvenir aura passé pour un instant dans ces pages.
-
-
-
-
-LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIÈRE
-
-
-
-
-I
-
-
-L'aventure de la cheminée tournante a rendu M. de la Popelinière
-immortel. Son argent, ses relations et ses écrits ne l'avaient rendu
-simplement que fameux. Il ne serait peut-être pas facile aujourd'hui de
-reconstruire cette physionomie de financier romanesque, pompeux, despote
-et dévoré surtout par la passion du bel esprit. Les points de
-comparaison avec des types de notre époque nous manqueraient presque
-absolument.
-
-La Popelinière a composé beaucoup de prose et de vers. D'abord,
-c'étaient ses propres comédies qu'il faisait représenter sur son
-théâtre, où naturellement on les trouvait fort bien tournées; nous
-croyons qu'elles sont toutes restées manuscrites. Deux ouvrages
-seulement de la Popelinière ont été imprimés, _Daïra_ et les _Tableaux
-des Moeurs du temps_. Ce sont deux raretés bibliographiques.
-
-_Daïra_ parut pour la première fois en 1760; c'est un volume grand
-in-8º, tiré à très-peu d'exemplaires, vingt-cinq, assure-t-on. Les
-aventures qui y sont racontées ne sortent pas du cadre ordinaire des
-romans musulmans; on y rencontre cependant quelques situations
-pathétiques et un certain art de composition. Bien que la Popelinière
-eût alors soixante-huit ans, et que sa femme adultère fût morte depuis
-plusieurs années, il ne put s'empêcher, dans les premières lignes de
-_Daïra_, d'exhaler un reste de colère contre celle qu'il avait tant
-aimée, contre cette petite-fille de Dancourt, qui avait hérité de son
-grand-père l'esprit et la légèreté.
-
-«Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale année de ma vie où je me
-suis vu réduit à quitter mes amis, ma famille, ma chère patrie, pour me
-retirer dans les déserts, il faudrait développer les intrigues secrètes,
-les manoeuvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir à renverser
-un homme d'honneur. Mais je suis le même homme toujours; et s'il a plu
-au ciel de terminer la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde
-plus sur cette terre que comme la pincée de poussière que je serre en
-mes doigts. Je lui pardonne, Dieu m'en est témoin, je lui pardonne tous
-les maux, tous les tourments qu'elle m'a causés; je ne veux pas même
-étendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne s'y répandît malgré moi
-quelques lumières sur des événements déjà connus, dont on a toujours
-profondément ignoré les causes, et qui peut-être exciteraient à les
-rechercher...
-
-»Je préviens donc que si j'emploie le loisir que je trouve dans ma
-retraite à rassembler les choses qu'on va lire, ce n'est que parce
-qu'elles n'ont aucun rapport avec moi; je préviens que rien ne m'est
-plus étranger que toute l'histoire que je vais écrire,» etc., etc.
-
-Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours saignante chez
-le pauvre financier. Cette sensibilité sera plus tard une excuse au
-cynisme et aux écarts que nous aurons à reprendre en lui; cela ne
-s'applique pas à _Daïra_, qui n'a rien de bien galant, malgré la
-réputation que les catalogues lui ont faite, et quoique la scène se
-passe dans le sérail d'Alep. Une seconde édition en fut publiée l'année
-suivante en vue du public[1].
-
- [1] _Daïra_, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam, et se
- trouve à Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins, _A
- l'Image Sainte-Geneviève_; 2 vol. petit in-12.
-
-Les _Tableaux des Moeurs du temps dans les différents âges de la vie_
-sont bien autrement importants. La découverte qu'on en fit, après la
-mort du fermier général, excita un scandale assez plaisamment raconté
-dans les _Mémoires secrets_, à la date du 15 juillet 1763. Nous citons
-l'article: «Tout le monde sait que M. de la Popelinière visait à la
-célébrité d'auteur; on connaissait de lui des comédies, des romans, des
-chansons, etc.; mais on a découvert depuis quelques jours un ouvrage de
-sa façon qui, quoique imprimé, n'avait point paru: c'est un livre
-intitulé _Les Moeurs du siècle_, en dialogues. Il est dans le goût du
-_Portier des Chartreux_. Ce vieux libertin s'est délecté à faire cette
-production licencieuse. Il n'y en a que trois exemplaires existants. Ils
-étaient sous les scellés. Un d'eux est orné d'estampes en très-grand
-nombre; elles sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le
-plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, toutes
-très-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant pour sa rareté que pour
-le nombre et la perfection des tableaux, plus de vingt mille écus.
-
-«Lorsqu'on fit cette découverte, mademoiselle de Vandi, une des
-héritières, fit un cri effroyable, et dit qu'il fallait jeter au feu
-cette production diabolique. Le commissaire lui représenta qu'elle ne
-pouvait disposer seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des
-autres héritiers; qu'il estimait convenable de le remettre sous les
-scellés jusqu'à ce qu'on eût pris un parti; ce qui fut fait. Ce
-commissaire a rendu compte de cet événement à M. le lieutenant général
-de police, qui l'a renvoyé à M. de Saint-Florentin. Le ministre a
-expédié un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer de cet ouvrage
-pour Sa Majesté; ce qui a été fait.»
-
-Depuis lors, il s'écoula un assez long espace de temps, pendant lequel
-on n'entendit plus parler de ce mystérieux exemplaire. Le _Manuel du
-Libraire_, de Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le
-catalogue des livres précieux du prince Michel Galitzin, _Moscou_, 1820.
-«Unique exemplaire (ce sont les termes du catalogue), imprimé sous les
-yeux et par ordre de M. de la Popelinière, fermier général, qui en fit
-aussitôt briser les planches; ouvrage érotique, remarquable par vingt
-miniatures de format in-4º, dont seize en couleur et quatre au lavis, de
-la plus grande fraîcheur et du plus beau faire, représentant des sujets
-libres. M. de la Popelinière est peint sous divers points de vue et
-d'après nature, dans les différents âges de la vie. C'est un ouvrage
-d'un prix infini, par cela même qu'il est le _nec plus ultrà_ de ce que
-peuvent produire le luxe et une imagination déréglée. Un vol. gr. in-4º,
-rel. en mar. r.» Brunet ajoute: «Cinq ans après la publication de ce
-catalogue, les livres précieux du prince Galitzin furent envoyés à Paris
-pour y être livrés aux enchères publiques. Les _Tableaux des Moeurs du
-temps_ faisaient partie de cet envoi; mais, ayant été vendu à l'amiable
-et à très-haut prix à un amateur français, cet ouvrage n'a pas dû être
-compris dans le catalogue des livres du prince russe, publié pour la
-vente qui s'est faite le 3 mars 1825.»
-
-Il y a six ou sept ans, les _Tableaux des Moeurs du temps_ appartenaient
-à M. J. Pichon, président de la société des bibliophiles, qui en avait
-refusé trois mille francs[2]. Nous sommes loin, comme on voit, de
-l'estimation des _Mémoires secrets_. On dit que quelques dessins ont
-disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous ne savons où ils ont
-passé; peut-être ont-ils été détruits.
-
- [2] _Les Tableaux des Moeurs du temps_ sont aujourd'hui la propriété
- d'un Anglais domicilié à Paris, M. Frédéric Hankey, dont le cabinet
- est un des plus somptueux qui existent.
-
-Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de la Popelinière, et
-nous en donnerons des extraits qui, sans alarmer la morale, initieront
-nos lecteurs à quelques-unes des habitudes de la vie privée au XVIIIe
-siècle.
-
-
-
-
-II
-
-
-Les _Tableaux_ comprennent dix-sept dialogues, qui donnent l'histoire de
-la jeunesse et du mariage de mademoiselle Thérèse de Se..., jeune
-personne du meilleur monde.
-
-
-PREMIER DIALOGUE.--MÈRE CHRISTINE, MAÎTRESSE DES NOVICES ET DES
-PENSIONNAIRES DU COUVENT DE ***; MADEMOISELLE DE SE..., PENSIONNAIRE
-SOUS LE NOM DE THÉRÈSE.
-
-La mère Christine surprend Thérèse à sa toilette et lui reproche sa
-coquetterie; elle cherche à la retenir au couvent, en lui montrant les
-écueils de la société.
-
-
-DEUXIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE.
-
-La gouvernante de Thérèse vient lui annoncer qu'on la marie avec le
-comte de ***.--Le comte de ***! s'écrie Thérèse; je n'en ai jamais ouï
-parler. Comment est-il fait?
-
-LA GOUVERNANTE.--La femme de chambre de madame, à qui madame dit tout et
-qui ne me cache rien, m'a assuré que c'est un homme de grand mérite.
-
-THÉRÈSE.--Ah! je t'entends; c'est un vieux.
-
-LA GOUVERNANTE.--Non; c'est un homme revenu de la première jeunesse, et
-voilà tout.
-
-THÉRÈSE.--Où penses-tu qu'il cherche à me voir? Je ne voudrais pas que
-ce fût à l'église; il ne me distinguerait jamais dans ce choeur, parmi
-trente pensionnaires que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer
-à ma chère maman de me faire venir dîner chez elle? M. le comte pourrait
-m'y voir à son aise, sans faire semblant de rien. Je t'assure bien que,
-pour moi, j'aurai l'air d'être sur tout cela d'une ignorance profonde,
-et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse jamais entendu parler
-de lui.
-
-LA GOUVERNANTE.--C'est-à-dire qu'il vous verrait gambader, sauter au cou
-de votre maman, avec votre gaieté et votre vivacité ordinaires.
-
-THÉRÈSE.--Assurément.
-
-LA GOUVERNANTE.--Eh! voilà précisément ce qu'il ne faut pas.
-
-THÉRÈSE.--Quoi! est-ce que tu veux que je me contraigne?
-
-LA GOUVERNANTE.--Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les
-hommes: ce sont de drôles d'animaux. Nous ne les servons jamais si bien
-qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des
-choses tout de travers; et presque tout dépend de leur première
-impression. Un extérieur animé, une démarche légère, des yeux qui se
-laissent aller, ne leur plaisent pas à propos de mariage; cela semble
-leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante, volage. Mais un
-maintien composé, un air timide et des regards abattus, mettent d'abord
-un prétendu à son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se
-présente ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve l'honneur de
-triompher de sa modestie.
-
-THÉRÈSE.--C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut que je m'étudie sur
-tout cela, jusqu'à ce que le mariage soit fait?
-
-LA GOUVERNANTE.--Oui, vraiment, mademoiselle.
-
-THÉRÈSE.--Mais le lendemain?
-
-LA GOUVERNANTE.--Oh! le lendemain, ce sera une autre paire de manches;
-nous verrons cela.
-
-La gouvernante achève de coiffer Thérèse.
-
-
-TROISIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., THÉRÈSE.
-
-Madame de Se... ne précède que de quelques minutes le comte de ***. Elle
-confirme les paroles de la gouvernante et donne à sa fille, sur la
-fortune de son futur, des détails où se trahissent les côtés positifs de
-la Popelinière:--C'est un homme de bonne maison; il n'a que trente-huit
-ans, il jouit des biens de feu son père. Ces biens, dont j'ai vu l'état,
-consistent en deux fort belles terres situées dans le Périgord, en
-rentes sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de
-cinquante mille livres de rente, sans compter une maison à lui, bien
-étoffée, et où rien ne manque.--Vous êtes financier, monsieur Josse!
-
-
-QUATRIÈME DIALOGUE.--M. LE COMTE DE ***, MADAME DE S..., THÉRÈSE.
-
-_Présentation._--Tenez, monsieur, voulez-vous m'en croire? abrégeons les
-révérences et surtout les compliments, qui vous mettraient tous deux
-fort mal à votre aise. Voilà ma fille que je vous présente au travers
-d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle était si belle! Eh
-bien, voilà pourtant tout ce que c'est.
-
-Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se..., et le comte de riposter
-de son mieux. Thérèse se laisse baiser la main par la fenêtre du
-parloir, et l'on fixe à huitaine le jour des noces.
-
-
-CINQUIÈME DIALOGUE.--AUGUSTE, THÉRÈSE.
-
-Jusque-là l'oreille la plus inquiète ne trouverait pas à reprendre un
-mot à ces entretiens. Mais il ne va pas en être ainsi désormais, et
-notre analyse sera maintes fois obligée de s'abstenir. Voici, par
-exemple, mademoiselle de Ri..., appelée Auguste par ses camarades;
-mademoiselle Auguste est une égrillarde, qui en sait long sur la vie de
-couvent; nous ne la suivrons pas dans ses révélations indiscrètes. Le
-bout des cornes du satyre commence à percer chez la Popelinière.
-
-
-SIXIÈME DIALOGUE.--LE MARQUIS, THÉRÈSE, AUGUSTE.
-
-Le marquis est un petit échappé de collége, cousin de mademoiselle
-Auguste. On tire le verrou, et l'on joue à la main chaude. _Proh pudor!_
-
-
-SEPTIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE.
-
-LA GOUVERNANTE.--Enfin, mademoiselle, le voilà, ce grand jour! Il faut
-songer à vous habiller.
-
-THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit. Cela me
-trouble l'esprit. Je frémis en pensant que ce soir même un homme va
-m'emmener chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait si j'y
-serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!
-
-LA GOUVERNANTE.--Vos réflexions ne sont pas hors de saison: j'ai appris
-des particularités...
-
-THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vite!
-
-LA GOUVERNANTE.--C'est quelque chose qui ne vous plaira pas, et qu'il
-est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez.
-
-THÉRÈSE.--Eh bien? eh bien donc?
-
-LA GOUVERNANTE.--C'est que monsieur le comte de *** a une maîtresse.
-
-THÉRÈSE.--Une maîtresse! Ah! que dis-tu?
-
-LA GOUVERNANTE.--Oui, qu'on dit même être fort jolie.
-
-THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement point, et je serai
-malheureuse!... Et quelle est donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie?
-
-LA GOUVERNANTE.--Une demoiselle de l'Opéra, et c'est là le fâcheux.
-
-THÉRÈSE.--Comment? Explique-toi donc.
-
-LA GOUVERNANTE.--C'est qu'il fait pour elle de fort grosses dépenses; et
-vous ne savez pas encore que des demoiselles de l'Opéra sont des
-ruine-maisons.
-
-THÉRÈSE.--Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi!
-monsieur le comte, qui, depuis huit jours, vient au couvent m'assurer de
-sa tendresse et me marquer ses empressements, monsieur le comte est un
-homme à maîtresse?... Ah! que vais-je devenir?
-
-LA GOUVERNANTE.--Quelquefois ce n'est pas un si grand malheur: c'est
-suivant le caractère des gens. Il y en a qui ont des maîtresses et qui
-ont le bon esprit d'en dédommager leurs femmes par de grands égards et
-de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes d'amours ne
-rendent que plus insupportables dans leur domestique. A tout prendre, il
-en revient toujours une petite consolation, parce qu'en général les
-femmes ont beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec ceux qui
-prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage.
-
-
-HUITIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., LA COMTESSE.
-
-Le mariage a eu lieu. Thérèse est devenue la comtesse, et c'est sous ce
-nom qu'elle sera désignée dorénavant. Elle fait à sa mère ses
-confidences de nouvelle mariée. La mère rit beaucoup.
-
-
-NEUVIÈME DIALOGUE.--MONSIEUR LE COMTE DE ***, CHONCHETTE.
-
-Nous sommes introduits chez cette demoiselle de l'Opéra, dont il vient
-d'être parlé. Il y a un mois que le comte ne l'a vue; la scène est
-très-bien faite. Ce sont d'abord des reproches, des menaces, et puis de
-l'attendrissement.
-
-CHONCHETTE.--Nous passions d'heureux moments, avouez!
-
-LE COMTE.--Il est vrai.
-
-CHONCHETTE.--Vous voilà, à cette heure, avec une femme; en êtes-vous
-mieux?
-
-LE COMTE.--Ma foi, non!
-
-Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et pour faire la paix
-il lui passe un diamant au doigt. En outre, il lui donne cinquante louis
-pour achever de payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout.
-
-CHONCHETTE.--Attendez donc! vous êtes si pressé de me quitter! Tenez,
-remplissez au moins ma tabatière avant de partir; je n'aime de tabac que
-le vôtre... Ah! petit père, la belle boîte que vous avez là! elle est,
-Dieu me pardonne, de pierre précieuse. Que je la voie donc! Qu'elle est
-bien montée! C'est admirable!
-
-LE COMTE.--C'est une pierre d'émeraude; ma mère m'en a fait présent
-l'autre jour.
-
-CHONCHETTE.--Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là pour mon
-usage; on croit toujours que ça va se casser. Cependant... Il me vient
-une idée: ce serait que vous voulussiez bien me la prêter seulement pour
-ce soir, afin de m'en donner des airs à souper. Au moins, ne comptez pas
-que je veuille vous la garder plus de vingt-quatre heures, car je n'en
-ai que faire, moi.
-
-LE COMTE.--Mais, ma petite, puisque tu n'en as que faire!
-
-CHONCHETTE.--Ah! c'est-à-dire, monsieur, que vous avez peur de me la
-confier; que vous craignez que je ne la casse, ou même que je ne la
-garde. Vous avez raison, monsieur, d'en user de cette manière; cela
-m'apprendra à vivre, je vous le promets.
-
-LE COMTE.--Tiens, folle, prends-la; garde-la deux jours si tu veux.
-
-CHONCHETTE.--Non, monsieur, vous êtes dans la défiance.
-
-LE COMTE.--Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrassé; que dire à
-ma mère, qui voit que je m'en sers depuis qu'elle me l'a donnée? Mais tu
-la veux pour t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon
-coeur.
-
-CHONCHETTE.--Non, monsieur, je suis trop vive et trop étourdie; elle se
-casserait entre mes mains.
-
-LE COMTE.--Je compte bien que tu y prendras garde... Serre-la dans ta
-poche.
-
-
-DIXIÈME DIALOGUE.--CHONCHETTE, MINUTTE.
-
-Minutte est une élève de Chonchette, une petite niaise que celle-ci
-s'attache à dégourdir; l'interrogatoire qu'elle lui fait subir est assez
-curieux.
-
---Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle.
-
-MINUTTE.--Mais... pas trop bien.
-
-CHONCHETTE.--As-tu toujours ce lit de serge?
-
-MINUTTE.--Mon Dieu, oui, mademoiselle.
-
-CHONCHETTE.--Et cette vilaine tapisserie de Bergame?
-
-MINUTTE.--Mon Dieu, oui! Il me promet bien du damas; mais ça ne vient
-pas.
-
-CHONCHETTE.--Il faut le quitter; qu'est-ce que ça signifie?
-
-MINUTTE.--Il dit que son père ne lui donne point d'argent.
-
-CHONCHETTE.--Belle raison! Il faut qu'il en emprunte.
-
-MINUTTE.--Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout ce qu'il voudrait,
-parce que, dit-il, on n'a point de confiance aux jeunes gens.
-
-Chonchette propose à Minutte de prendre du café au lait avec elle.
-
-MINUTTE.--Très-volontiers.
-
-CHONCHETTE.--Mon laquais est en commission, mais n'importe... Hé! ma
-mère!...
-
-LA MÈRE.--Eh ben! qu'est-ce qui gnia?
-
-CHONCHETTE.--Faites-nous du café au lait tout à l'heure.
-
-Nous nous trouvons en présence de cette terrible mère de courtisane, la
-même dans tous les temps, et que la Popelinière a dû rencontrer bien des
-fois, en effet, sur le chemin de ses folies amoureuses. Le _qu'est-ce
-qui gnia_ et le café au lait nous rapprochent des caricatures de Daumier
-et des vaudevilles du Palais-Royal. Ce n'est qu'une indication, mais
-elle est précise et brûlante.
-
-
-ONZIÈME DIALOGUE.--MADEMOISELLE AUGUSTE DEVENUE MADAME DE RASTARD;
-MADAME DODO.
-
-A présent, c'est au tour de la marchande à la toilette, madame Dodo, qui
-vient proposer à madame de Rastard, encore au lit, des pommades de
-Naples et de Florence, avec des essences de cédrat et de bergamote à
-l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions. Revendeuse à la
-toilette, au XVIIIe siècle on savait ce que cela voulait dire; aussi
-madame Dodo ne tarde-t-elle pas à faire connaître le principal objet de
-sa visite: il s'agit d'un rendez-vous à accorder, et madame de Rastard,
-dont nous avons laissé entrevoir les moeurs complaisantes, consent à se
-rendre le lendemain soir dans un petit jardin dont la porte
-s'entr'ouvrira sur les onze heures.
-
-
-DOUZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD VÊTUE EN GARÇON, MADAME DODO.
-
-Suite du précédent. Dans le jardin.
-
-
-TREIZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD, TOUJOURS VÊTUE EN GARÇON ET
-COUCHÉE SUR L'HERBE; LE BEAU-FILS DE MADAME COPEN, DÉGUISÉ AVEC LES
-HABILLEMENTS DE SA BELLE-MÈRE.
-
-Impossible à indiquer.
-
-
-QUATORZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE DE ***, MONTADE.
-
-Nous revenons à Thérèse, c'est-à-dire à madame la comtesse; son mari est
-sorti, et l'ami de la maison arrive. Jeune, beau, et suffisamment
-éloquent pour combattre les scrupules d'une pensionnaire à demi
-émancipée par le mariage, M. de Montade n'a pas de peine à supplanter le
-comte de ***, toujours absent, toujours courant. Néanmoins, il n'en est
-encore qu'aux menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier et de
-baiser le pied.--Si vous saviez, dit-il, quand je vous entends courir
-sur votre parquet, combien le bruit clair de vos mules est doux à mon
-oreille! Quand je la prends, cette mule, que je vous la mets ou vous
-l'ôte, il me prend une sorte de saisissement presque égal à celui que
-l'on sent quelquefois quand on rencontre, sans y penser, du velours sous
-sa main, ou quand on cueille une pêche couverte de son duvet.
-
-Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit à petit emporter par son
-amour; et, dans une scène habilement conduite, plus humaine et plus
-pratique que les scènes de Crébillon fils, il finit par manquer de
-respect à madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend le mari
-frapper à la porte, selon la coutume éternelle.
-
---Mon mari! s'écrie-t-elle; je suis perdue! il nous soupçonnera...
-Seyez-vous dans ce fauteuil... ne bougez pas... prenez un livre et lisez
-tout haut.
-
-
-QUINZIÈME DIALOGUE.--MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE ***.
-
-Le comte entre, comme un mari de l'époque et de toutes les époques,
-joyeux, se frottant les mains; il dit bonjour à Montade, il s'informe du
-livre qu'on lit. C'est _Gulliver_.--Oh! oh! j'en fais cas; il renferme
-une bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.
-
-Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre, il trouve que sa
-femme fait un très-maussade visage à Montade; il l'en réprimande
-durement.--Madame, avez-vous la fièvre chaude? Que veut dire ceci?
-Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous le rebuter de venir
-ici, comme vous avez rebuté déjà cinq ou six de mes anciens amis et de
-mes plus intimes?
-
-La querelle se prolonge ainsi pendant un quart d'heure; après quoi, avec
-ce tact particulier aux époux, le comte de *** force sa femme à
-embrasser Montade. Tous les trois passent dans la salle à manger, où le
-souper est servi.
-
-
-SEIZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MONTADE.
-
-Montade triomphe entièrement de la comtesse.
-
-
-DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MADAME DE RASTARD.
-
-Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus spirituellement
-observé au point de vue des véritables moeurs du temps. Les deux
-anciennes amies de couvent échangent des confidences sur leur position
-nouvelle et sur leurs relations dans le monde.
-
---A propos, vous savez _qu'on vous donne_ Montade? dit madame de Rastard
-à la comtesse.
-
-Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès; et madame de Rastard
-lui apprend qu'elle figure déjà sur _des listes_.
-
-LA COMTESSE.--Comment! sur des listes?
-
-MADAME DE RASTARD.--Eh! vraiment, oui. Est-ce qu'ils ne font pas tous
-des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les
-mains?
-
-LA COMTESSE.--Quelle perfidie!
-
-MADAME DE RASTARD.--Eh! bons dieux! ne me suis-je pas vue, moi, sur
-celle d'un petit agréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à
-baiser?
-
-LA COMTESSE.--Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?
-
-MADAME DE RASTARD.--Sur quoi? sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait
-écrites, en présence peut-être de quelque ami, mais auxquelles pourtant
-je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il
-était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarité que je
-lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où
-on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde, comme si je
-l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.
-
-Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait vainement
-ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière.
-
-LA COMTESSE.--Cela me rappelle que j'ai remarqué dernièrement un de ces
-petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me
-regarder et de me fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en
-fus même embarrassée.
-
-MADAME DE RASTARD.--Eh bien, pendant qu'il vous faisait cet honneur-là,
-il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, avec
-une lettre passionnée à cette autre femme, pour lui persuader que c'est
-par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire
-remarquer en la lorgnant lui-même; de façon qu'elle lui sera fort
-redevable d'avoir été lorgnée par son valet.
-
-Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à la comtesse si elle a
-un habit d'homme.
-
-LA COMTESSE.--Un habit de cheval? Non, je n'en ai point.
-
-MADAME DE RASTARD.--Tant pis; il faut vous en faire faire incessamment:
-habit, veste et culotte. Je vous enverrai mon tailleur.
-
-LA COMTESSE.--Mais je n'aime guère à monter à cheval.
-
-MADAME DE RASTARD.--Ni moi non plus, mais qu'est-ce que cela fait? On
-s'habille toujours, on fait un tour d'allée; c'en est assez pour
-descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont
-les hommes sont fous.
-
-LA COMTESSE.--Mettez-vous cet habit-là souvent?
-
-MADAME DE RASTARD.--Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus
-piquante. Si vous rencontriez madame d'E... dans cet équipage, indolente
-et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la
-reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés
-de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une
-femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on prendrait pour un
-petit vicieux, tant elle devient vive et hardie.
-
-Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la comtesse un petit
-volume intitulé _Histoire de Zaïrette_.
-
-C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent les _Tableaux
-des Moeurs du temps_. Il y est encore question de l'Orient et des
-sérails. Zaïrette est «fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire
-d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont les expressions
-de la Popelinière; elles nous donnent à penser qu'il pourrait bien y
-avoir quelque petite vengeance sous ce récit. S'agirait-il d'une fille
-de mademoiselle Gaussin, la _Zaïre_ de Voltaire?
-
-De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures
-romanesques, se trouve transportée dans l'empire du Karakatay pour
-servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt
-ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait
-concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude et le dégoût s'emparent
-du lecteur et l'empêchent de prendre à cette accumulation de fresques
-licencieuses l'intérêt que lui avaient arraché les _dialogues_.
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE GALANTE
-
-
-Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le
-bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent
-au plus haut point la curiosité, et ils ne la satisfont pas. Ils
-précisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent
-même: _Fort piquant_, ou _rarissime_, mais c'est tout. De sorte que
-celui à qui, pour une cause ou pour une autre, échappe un ouvrage
-longtemps poursuivi ou convoité, peut se trouver pendant des années
-entières en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire
-comprendre comment nous désirerions que fût rédigé un catalogue.
-
-L'époque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe siècle, d'abord
-parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que
-c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et
-presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de
-production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout
-aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions,
-souvent aussi des bienséances, décèlent plus que tous les autres les
-courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et
-d'esprit, comprise entre _Angola, histoire indienne_, et _Aline et
-Valcour, roman écrit à la Bastille_, nous avons tâché de la faire
-revivre dans la plupart de ses oeuvres satiriques et clandestines, mais
-possibles.
-
-Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle
-qu'elle soit, se perde entièrement. Tout ce qui peut s'analyser ou
-s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analysé, nous l'avons
-extrait. Après cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en
-restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien
-encore au delà, mais la masse des lecteurs n'aura plus à s'inquiéter de
-ces matières, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a
-beaucoup) seront apaisés.
-
-Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou
-peuvent l'être. Il devenait donc inutile de mentionner le _Hasard du
-coin du feu_, le _Sultan Misapouf_, le _Compère Mathieu_, etc. Ce n'est
-que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans
-notre _Bibliothèque_. Nous ne vulgarisons pas, nous initions.
-
-
-
-
-I
-
-L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE
-
-Deux parties. A Amsterdam, 1743.
-
-
-«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma vie la sage
-_Paméla_, qui avait père et mère, ni la prude _Cécile_, qui se console
-aisément de découvrir l'un et l'autre au sein d'une union illustre, mais
-illégitime; je ne prends point pour original ni la _Paysanne_ à vertus
-postiches, ni la _Marianne_ au vernis philosophique; la vérité ne me
-plaît que dans la nudité. Trois femmes du faubourg Saint-Marceau, à
-Paris, se sont disputé entre elles la gloire de m'avoir donné le jour.
-L'une était une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de son
-métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux maître d'hôtel retiré
-du service; la dernière enfin, et celle qui m'a élevée, était ravaudeuse
-de profession, tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits
-arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle _corps de garde_,
-mais dont le bel esprit et l'oreille délicate ne peuvent souffrir
-l'expression. Elle s'appelait Margot, mais elle était bien mieux connue
-sous celui de _madame des Pelotons_, qu'elle se donnait.» Par ce début,
-on jugera de l'allure entière de l'ouvrage et des moeurs un peu basses
-qu'il met en jeu. Néanmoins on y remarque une certaine verve d'intrigue,
-beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de ton qui est mieux
-que de la trivialité, qui est peut-être de l'observation. En ce qui
-concerne les expressions, elles n'ont rien qui puisse faire sonner
-l'alarme à la pudeur et sont aussi chastes que dans _Manon Lescaut_.
-
-Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) est une jolie
-petite personne, blonde sans être fade, l'oeil bien ouvert, _le nez bien
-tiré_, les dents du plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans
-ses ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un _cabriolet_
-charmant, avec un fichu de gaze, un collier de cailloux du Médoc et une
-paire de mitaines de soie à jour, avec les bracelets à boucles pour les
-retenir au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'elle ait donné
-dans l'oeil d'un beau soldat nommé _l'Amour_; cette intrigue serait même
-poussée grand train, s'il ne survenait un heureux changement dans la
-fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, le père supposé de
-l'héroïne, est nommé sergent de compagnie, et il croit de sa nouvelle
-dignité de tenir à la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur
-et d'empire:
-
-«--Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre; je viens de louer
-un très-bel appartement, au troisième étage, dans la rue de la
-Mortellerie, qui est composé de deux chambres et d'un petit cabinet. Je
-l'ai fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai trouvée chez
-les fripiers du faubourg Saint-Antoine; l'autre est meublée de ces
-jolies tapisseries de la Porte; ce sera là notre salle de compagnie, et
-le cabinet attenant sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut plus
-parler de parties de guinguette, mais de ces repas que l'on fait venir
-de chez le traiteur; nous ne serons pas loin de la _Clef d'Argent_, où
-l'on est fort bien traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de
-jouer à la boule, à l'_as qui court_ et à tous ces jeux qui ne se jouent
-que dans les maisons obscures; mais à la _briscambille_ et au _bonhomme_
-au liard la fiche. Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en
-hiver; surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent pas sur
-vos talons.»
-
-Cela vaut une harangue de Nestor.
-
-Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons s'en va demeurer chez
-un M. Ruinard, procureur, qu'elle gruge à qui mieux mieux. Il y a là,
-décrites avec une science amusante, des ripailles bourgeoises qui
-sentent la fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard
-laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui s'envolent de
-là dans une sphère plus élevée, sinon plus pure. Junon fait tant et si
-bien qu'elle épouse un chevalier du Catel; mais la famille du chevalier
-fait casser cette union disparate. Comme un mari est cependant
-indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce de galanterie, elle
-convole en secondes noces avec le comte de la Fère, un drôle assez bien
-représenté dans ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait, les
-plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un peu à la grenadière,
-mais qu'un ton un peu soutenu déconcertait, filant l'amour à la
-romanesque, souvent entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant
-de sa bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans le néant,
-racontant ses aventures, se croyant aimé des femmes, les apostrophant
-par leur nom, surnom et qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un
-génie fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point fortuné,
-traînant son talon rouge dans les boues de Paris.»
-
-Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande, un séjour au couvent,
-des scènes de jeu, la police et la Conciergerie; vous connaissez le
-roman aussi bien que moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était
-que l'action _une_ et charpentée; Le Sage lui-même ne le savait pas; on
-ne faisait que des récits d'aventures, se modelant en cela sur le train
-réel de la vie. Un détail assez original dans _L'Enfantement de Jupiter_
-(je ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle _L'Enfantement de
-Jupiter_!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est amoureux seulement
-du coude de Junon, et qui, pour se procurer le délice de le voir et de
-le baiser de temps en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq
-mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de Junon, ce coude
-est fort pointu, et que lors de la première manifestation des fantaisies
-du conseiller, elle le lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle
-lui en avait ébréché trois ou quatre.
-
-Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, comme je l'ai dit et
-comme on l'a vu, des parties bien traitées, surtout celles qui sont
-relatives aux gens de finance. On se divertit principalement aux façons
-galantes d'un fermier général qui transporte dans une déclaration les
-expressions de ses calculs: «--Ah! million de mon âme! fonds le plus
-précieux! trésor admirable! chiffre charmant! que vos droits de présence
-charment mon coeur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant. Jamais prise de
-corps contre nos fraudeurs ne m'a tant flatté que me flatterait celle
-que j'imposerais sur votre adorable total!»
-
-D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient toujours un
-dénoûment moral, quelque forcé qu'il fût, à leurs productions, et qui
-prétendaient faire ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon,
-après avoir brillé au premier rang des constellations suspectes de
-Paris, se retire définitivement _du monde_ et va achever une existence
-dégagée de soucis dans une maison de campagne où elle ne reçoit plus que
-quelques voisins, son avocat et M. le curé.
-
-Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation
-se mêlent étrangement à cet ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la
-Mothe.
-
-Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169, nº 1263, se trouve
-mentionné un livre intitulé: «_Histoire nouvelle de Margot des Pelotons,
-ou la Galanterie naturelle._ Genève, 1776; deux parties en un vol
-in-8º.» Il est supposable que c'est le même que _L'Enfantement de
-Jupiter, ou la Fille sans mère_.
-
-
-
-
-II
-
-MÉMOIRES TURCS
-
-Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient la
-suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur,
-pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet, bacha à trois
-queues. Deux parties; à Paris, lus et approuvés par l'approbateur
-général du Grand Seigneur, et réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743,
-titre noir et rouge.
-
-
-La première moitié de ces mémoires se passe en Turquie, la seconde en
-France; cette seconde moitié est la plus piquante, en ce qu'elle traite
-de nos usages et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité.
-Citons cette sortie contre les _paniers_:
-
-«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier, malgré toute la bonne
-grâce qu'on prétend que cela donne au beau sexe. Comme nous étions à
-disputer à ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces entra;
-cet homme divin nous fut d'un grand secours. Il commença par faire le
-panégyrique des paniers en des termes qui engagèrent Zulime à se laisser
-enfin emprisonner dans ce triple cercle.--Mais il me semble que je ne
-pourrai passer nulle part, disait-elle.--Vous vous tournerez de côté,
-madame, reprenait l'abbé, ou, embrassant votre panier comme une idole,
-vous le ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand vous
-serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce sont des messieurs qui
-se trouvent à vos côtés, vous jetterez sans façon votre panier sur leurs
-genoux, en sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir d'un
-même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement soit petit, pour
-lors les paniers se croisent et l'on est environ un quart d'heure à les
-arranger: la duchesse couvre la comtesse, la comtesse éclipse la
-marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.»
-
-Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me rends pas compte de
-l'engouement dont les _Mémoires turcs_ furent longtemps l'objet. Le
-nombre des éditions s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté
-d'attribuer cette vogue à une _Épître dédicatoire à mademoiselle Duthé_,
-que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes, et qui est effectivement
-un joli morceau de persiflage.
-
-Un des épisodes de la première partie a fourni à Dumaniant le sujet
-d'une comédie en un acte et en vers, représentée en 1787 sur le théâtre
-du Palais-Royal, et intitulée _La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris_.
-Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair, mademoiselle
-Forest et Dumaniant lui-même.
-
-L'auteur des _Mémoires turcs_ est Godard d'Aucour, fermier général.
-
-
-
-
-III
-
-GRIGRI
-
-Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par
-Didaque-Hadeczuca, compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais
-en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau hollandais, dernière
-édition, moins correcte que les premières. Épigraphe: «_Ridiculum acri
-fortius et melius magnas plerumque secat res._ HOR. lib. 1, sat. 10.»
-Deux parties; à Nangazaki, de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul
-imprimeur du très-auguste Cubo, l'an du monde 59749.
-
-
-Je ne sais pas si je suis conformé autrement que mes lecteurs, mais il
-me semble que toute l'énorme fantaisie déployée dans ce titre est chose
-bien répugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules
-adoptées après la vogue des romans turcs et chinois de Crébillon le
-fils, qui lui-même avait donné, mais plus sobrement, dans ce système de
-plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la
-reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, une fée, sa
-marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes
-les fois qu'il s'apprête à dire quelques sottises, et d'un anneau qui
-lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On
-voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui découlent de ce point
-de départ. _Grigri_ serait d'une lecture supportable, si la chasse à
-l'ingénieux n'y était pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit
-souvent qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève toute portée
-aux situations un peu libres que l'auteur a prétendu y représenter.
-
-
-
-
-IV
-
-THÉMIDORE
-
-La Haye, 1745.
-
-
-Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la
-_Revue de Paris_, commentée et abrégée sous le titre de _Rosette_.
-_Thémidore_ est écrit avec une plume de véritable gentilhomme,
-frétillante, parfumée, à demi mythologique, effleurant tout et dépassant
-le pastiche à force de bel air et d'impertinente individualité. Cela ne
-se raconte guère; tout au plus peut-on déranger quelques colifichets,
-quelques brins de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un
-portrait:
-
-«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une
-chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.--Le
-président dort, s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été
-réservé pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. Nous suivîmes
-son avis. Une heure se passa à badiner, à faire partir des bouchons, à
-casser des verres et quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes.
-Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se plaisent dans les
-soupers où l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini à briser
-un miroir ou une table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et
-Argentine firent l'amusement du repas par une infinité de chansons plus
-jolies les unes que les autres, qu'elles débitaient à l'envi. Laurette
-excitait à boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle
-excitait dans les verres.»
-
-Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte jamais six lignes,
-brillantes, mesurées, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la
-situation, ces petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre
-de littérature érotique et de courte haleine dont nous nous occupons.
-L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement
-qu'à petits traits délicats et précis; ils fuient la grande période
-cadencée, le tour abondant et orné d'incidentes.
-
-Le lendemain de ce _carillon_, Thémidore, qui est un jeune conseiller au
-parlement, se fait descendre de carrosse à deux pas du Luxembourg, et
-arrive en chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffée
-en négligé, avec un désespoir couleur de feu, un corset de satin blanc
-et une robe brodée des Indes.
-
-Comme il sait qu'elle aime à faire des noeuds, il lui offre une navette
-garnie d'or; ce cadeau et une cour empressée finissent par fléchir
-Rozette, qui n'est prude que par accès. La lune de miel de ces deux
-amants s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le
-père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se décide à mettre
-la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit,
-et, sur les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive après
-trois jours dans une petite maison à grande porte jaune du quartier de
-l'Estrapade, où Thémidore et Rozette oubliaient le cours des heures.
-
-«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans
-l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commençaient leurs concerts
-amoureux,» lorsqu'un commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups
-redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye vainement de la
-résistance; il est ramené par le commissaire à la maison paternelle,
-pendant que l'exempt, escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.
-
-On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman va tout à coup au
-larmoyant; mais on est bientôt détrompé. Thémidore accorde cependant
-quelques jours à sa douleur; il fait les choses en conscience et va
-jusqu'à repousser la nourriture qu'on lui offre. Après quoi, il demande
-des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour
-Dauphine; puis à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des
-Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion même, qui a de
-l'esprit, du bien, des grâces, et qui répand dans tout le Marais la
-bonne odeur de sa charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux
-sermons du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent aux extrémités
-de Paris, et pour lesquels on choisit exprès une petite église, afin d'y
-faire foule.» Thémidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il
-affectionne le plus particulièrement, c'est le boudoir de la dévote. Il
-y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie
-pleinement sa prédilection.
-
-«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui rendre visite,
-excusant mon habillement sur la passion que j'avais de lui faire ma
-cour. Elle me reçut à sa toilette; les dévotes en ont une moins
-brillante que celle des coquettes du monde, mais mieux composée. Les
-odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas fortes et en grande
-quantité, mais elles répandaient un parfum suave qui embaumait
-légèrement la chambre. Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle,
-était travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de satin piqué,
-ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure, enfin tout son
-déshabillé accompagnait bien sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous
-préparait le chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers
-sur ses belles mains.»
-
-On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails. Thémidore est
-un jeune homme qui entre dans la vie et qui s'imagine souvent que le
-plaisir est une découverte de son invention. Au milieu de ses
-occupations, il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte à un
-abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une soutane, un manteau long, un
-rabat, et, ainsi déguisé, il s'introduit auprès d'elle dans le parloir
-Saint-Jean. La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes
-réflexions sur les conséquences des lunes de miel illicites. Il finit
-par obtenir son élargissement, sous promesse de ne plus avoir de
-relations avec elle. «Depuis ce temps, cher marquis, selon que je l'ai
-promis à mon père, je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze
-premiers jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai contribué à
-son arrangement. Comme elle avait une douzaine de mille francs, elle
-s'est établie et a épousé un marchand de la rue Saint-Honoré, riche,
-sans enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée
-à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une union de gens qui
-ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois et je suis avec elle
-comme avec une amie; je l'estime même assez pour ne plus lui parler de
-galanterie.»
-
-Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité est
-entièrement dans les moeurs du XVIIIe siècle.
-
-L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que dans les _Mémoires
-turcs_. Le président Dubois, s'étant reconnu à quelques traits de
-_Thémidore_, fit mettre le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant
-mettre l'auteur.
-
-
-
-
-V
-
-MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI
-
-Deux parties, à la Haye, 1746.
-
-
-Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette, la nièce d'un petit
-ecclésiastique; après l'avoir rendue mère, il la quitte pour une
-donzelle dont il a fait la rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve
-cette belle occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants,
-il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement enroulé: «En
-vérité, madame, vous n'avez guère de charité pour votre prochain;
-l'amour, qui est en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de ses
-traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus généreuse, et pour ne
-pas faire des maux que vous ne voudriez sans doute pas guérir, profitez
-de la beauté du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade
-hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler M. de Volari, il me
-semble qu'une telle phrase ne doit point être facile à prononcer; et,
-pour ma part, je ne m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu
-de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine.
-
-Néanmoins, ce style fait impression sur la _belle inconnue_, qui, après
-quelques façons, se laisse insensiblement conduire dans un petit bois
-«qui semblait avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des Amours
-et des Ris dont M. de Volari espère y trouver le cortége, il n'aperçoit
-qu'un farouche Espagnol, tyran de la dame, qui les a suivis en donnant
-tous les signes de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et
-demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent, ils se racontent
-mutuellement leur histoire, et ils se font raconter celle des gens avec
-qui ils nouent connaissance. Ce procédé pourrait se continuer à
-l'infini, il faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir
-restreint à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs de la
-piètre invention de ces romans-voyages, uniformément coulés dans le même
-moule; à toutes les époques, il se produit sept ou huit ouvrages
-destinés à servir de patron à toute une génération écrivassière. Au
-dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques s'appellent _Gil Blas_, _les
-Lettres persanes_, _Manon Lescaut_, _Candide_, _Clarisse Harlowe_ et _le
-Paysan perverti_; ils ont engendré tout ce qui s'est produit après eux.
-
-
-
-
-VI
-
-LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE
-
-Deux parties (titre rouge); à Citer (_sic_), en l'année 1747; avec
-approbation de Vénus.
-
-
-L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter de son
-existence, s'il ne se trouvait pas en ma possession. Ce n'est point un
-trésor d'ailleurs; sans être complétement insignifiant, il a le tort
-plus grave d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, une
-actrice et une femme du monde se chargent à tour de rôle de l'éducation
-du marquis de ***, qui n'en devient pas plus _maître_ pour cela. Un
-certain mérite de pittoresque dans le portrait ne rachète point le
-manque absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles
-n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à une troisième, si le mot
-_fin_ n'était là pour détruire toute illusion à cet égard.
-
-
-
-
-VII
-
-LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.
-
-Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent.
-
-
-Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne d'un jeune
-prince de la façon la plus incommode et la plus nuisible à ses bonnes
-fortunes. Sur ce thème scabreux sont brodés, d'une main délurée et
-agile, des épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister
-longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque toujours prévus. Le
-_Grelot_ est calqué, quant au style, sur _Angola_; le caractère
-_italique_, surabondamment employé, sert à indiquer les tours de phrases
-à la mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres.
-
-Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur de Cicéron.
-
-Le _Grelot_ a été publié pour la première fois en 1754; il a ensuite
-trouvé place dans la _Bibliothèque amusante_ (Londres), format Cazin.
-
-
-
-
-VIII
-
-CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT
-
-A Leipsik, 1758; 1 vol.
-
-
-A la manière de tous les romans intitulés _Confessions_ ou _Mémoires_,
-l'ouvrage débute ainsi: «Tu veux donc absolument, charmante amie, que je
-te fasse un récit sincère de toutes mes aventures, avant que l'hymen
-nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes folies la plus grande est
-sans contredit celle de te les raconter.» Cette déclaration faite,
-Wilfort nous apprend qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de
-place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne heure au collége, il
-ne le quitta que pour entrer dans un régiment de cavalerie où il avait
-obtenu une lieutenance. «Le service n'occupe pas toujours un officier:
-on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, chez les
-demi-libertines, chez celles qui le sont tout à fait; on cherche à tuer
-le temps. J'avais du goût pour la lecture, mais on ne lit pas toujours.
-Je fis comme faisaient les autres.»
-
-Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort escalader un
-couvent de nonnes, porter le trouble dans les familles des bourgeois,
-s'attarder dans les festins, casser les lanternes des rues. Une affaire
-d'honneur avec un mari mal commode le force, au milieu de ces désordres,
-à prendre en poste le chemin d'Espagne; grâce aux bons offices du
-secrétaire de l'ambassadeur de France, il est reçu chez le duc de
-Silvia, en qualité de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans.
-Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la beauté d'Apollon
-unie aux grâces d'Antinoüs; il ne tarde pas à faire une vive impression
-sur la duchesse, et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il
-s'est chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit cette
-éternelle scène que les romans et la vie réelle n'ont pas encore
-épuisée:
-
-«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle
-expliquait cet endroit de _Télémaque_ où l'amour d'Eucharis est exprimé
-avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette
-lecture était de son goût et si elle en apercevait toute la
-délicatesse.--Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis ce livre avec
-beaucoup de plaisir; depuis que mon père me l'a donné, je ne le quitte
-qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le
-couvent de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne
-à celui-ci la préférence; il m'a touchée plus que les
-autres.--Oserai-je, lui dis-je avec émotion, vous demander quels sont
-les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit réponse que le
-morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des
-beautés.--Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop
-tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune coeur un feu qui
-fait en peu de temps beaucoup de progrès?--Vous m'étonnez,
-s'écria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français
-pût blâmer un livre si bien écrit.--Pardonnez-moi, lui dis-je fort
-déconcerté, si je me suis mal énoncé; loin de blâmer le livre que vous
-lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de
-retenue.--Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon écolière, vous avez
-donc prétendu par votre question connaître si mon âme est sensible? Je
-n'osais parler; animé de cette passion que j'étouffais depuis si
-longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»
-
-Fénelon! à quoi devais-tu servir!
-
-Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher la duchesse de Silvia
-et Floride d'être jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y réussir;
-accorder la préférence à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la
-vengeance de celle qui se serait crue méprisée. Dans la crainte d'une
-goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favorisé prit
-le parti de se sauver en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le
-passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il
-logeait, une veuve toute confite en piété nommée Célie, une autre
-encore, madame Hortense, marchande d'étoffes de soie; mais cette
-dernière, à laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage,
-n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance cruelle. «Un
-soir, à dix heures, je fus pris dans mon lit, lié comme un criminel, et
-conduit, après plus d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont
-l'entrée me fit trembler. On me mit dans une petite chambre où les
-grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas épargnés. Un frère
-dominicain m'apprit que j'étais prisonnier de la sainte Inquisition,
-m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me
-soumettre à la nécessité.»
-
-Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt mois et quatorze
-jours de captivité, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se
-trouvant sans ressources (les geôliers l'avaient débarrassé, au moment
-de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient dans ses poches)
-et ne sachant plus où donner de la tête, promena son désespoir jusqu'à
-Florence, où il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec
-les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant sa
-_Confession générale_, c'est là, ma chère Babet, que j'ai eu le bonheur
-de te voir. Ton père, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans
-avoir auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai représenté
-dans l'_Andromaque_ de Racine. Tu jouais le rôle d'Hermione et moi celui
-de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une
-préférence que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je t'ai plu,
-cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie
-jamais ressenties; tu n'as pas dédaigné le présent de mon coeur. A vingt
-ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reçu
-comme amant, comme époux. Épris des mêmes flammes, nés l'un pour
-l'autre, qui pourrait nous désunir et troubler un hymen préparé par les
-amours mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre félicité?»
-
-
-
-
-IX
-
-LE ROMAN DU JOUR
-
-Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.
-
-
-Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens que les peintures
-galantes qu'il offre au début sont interrompues soudain par des
-discussions théologiques et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure
-il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de
-taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset
-de nuit et en jupe de mousseline brodée; de madame Damonville, jeune
-veuve très-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites,
-de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela
-pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me paraît difficile à
-comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat,
-Paul Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son _Histoire de Bohême_,
-Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la _Vie de Marcelle_, OEcolampade,
-Faustus Socinus, Léon l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un
-savant à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire un roman
-gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient avec délices à ses études
-dogmatiques.
-
-
-
-
-X
-
-BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES
-
-Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne
-compagnie, avec cette épigraphe: «_Quid rides? Fabula de te narratur._»
-Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la
-Frivolité. 1762.
-
-
-De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, de l'érudition
-dissimulée avec grâce, du raisonnement: voilà ce qui compose ce livre,
-agréable de tous points. Je considère comme un chef-d'oeuvre, et comme
-le spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, la
-notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine le volume.
-
- Ange-Rose-Farfadet,
- Abbé de Pouponville,
- Le mignon des Grâces,
- La fleur des Beaux-Esprits,
- La perle des Petits-Maîtres,
- La coqueluche des femmes,
- L'élixir de la galanterie,
- La quintessence de la gentillesse,
- La fine crème des compagnies, etc., etc.
-
-«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il naquit pouponnement
-dans une coulisse d'une pouponne de l'Opéra et du céleste chevalier de
-Muscoloris, seigneur de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça ce
-qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà
-dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tétait si joliment, si
-mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il
-pleurait, c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une
-espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au
-coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes
-l'inondait de toutes parts; il était choyé, caressé, dorloté, baisé,
-léché, presque étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses
-commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que d'agréments! quelle
-bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Il
-fit ses études avec une rapidité incroyable: la lecture d'_Angola_, des
-_Bijoux indiscrets_, du _Sopha_, des _Matines de Cythère_ et autres
-livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie qu'il en faut pour
-triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en
-possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien
-un petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat de la
-première faiseuse, un teint miraculeux, une voix flûtée, des lèvres d'un
-incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un _assassin_ placé dans les
-règles les plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister à
-des armes pareilles?
-
-»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé de Pouponville montait
-dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte
-pris des endroits les plus voluptueux du Cantique des cantiques
-annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en deux petites
-parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de
-toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle
-des poëtes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de
-spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché et à
-l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine, la Samaritaine,
-la Femme adultère, _amore langueo_, je languis d'amour. Aussi les
-petites-maîtresses s'écriaient au sortir du sermon:--Ce Pouponville est
-un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des gestes à ravir! un
-air mouton! un sourire supérieurement fin! un persiflage décent, tel
-qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer!
-S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non,
-je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet
-aimable Pouponville!
-
-»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui
-les distinguent: la coutume de se faire coiffer à double et triple rang
-de boucles, de prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque
-période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au
-moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le
-ramasser; de promener amoureusement ses regards sur une assemblée
-brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.
-
-»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux
-élégants en tout genre. Cependant la prédication lui fut très-fatale. Un
-horrible vent coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout
-à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui
-donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit:
-pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de
-la Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui pût
-en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble
-de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être
-Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter
-le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le
-coeur lui souleva, et l'abbé de Pouponville rendit son âme mignonne, en
-demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle
-ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui trouva ni cervelle ni
-cervelet. Une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au
-moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du
-cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien
-au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, d'une petitesse
-extraordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites;
-les anatomistes attribuèrent à cette contraction la facilité prodigieuse
-qu'avait notre Adonis à _vaporer_, s'évanouir, défaillir, périr presque
-à chaque moment. Son sang ressemblait à de l'eau rose, et sa chair était
-tendre et délicate comme celle des Zéphyrs.
-
-»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît sa bière de coton
-parfumé, ce à quoi l'on ne manqua pas. Un de ses adeptes lui fit ériger
-par reconnaissance un mausolée élégant: c'était une table de toilette
-très-richement garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de
-pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges et d'eaux de senteur.»
-
-A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature des
-principaux ouvrages composant la bibliothèque de l'abbé de Pouponville.
-Ils sont tout à fait en harmonie avec le caractère de leur propriétaire:
-
-«_Traité de l'attaque et de la défense des ruelles_, avec les plans et
-figures nécessaires pour l'intelligence du livre.
-
-»_Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime du papillonnage,
-persiflage, rossignolage, chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage_,
-etc., par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet; 100 vol.
-in-folio.
-
-»_Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies de brillants._ L'auteur,
-Mouchero-Moucheroni, noble Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à
-Paris seul que se font les belles inventions. Son livre est rempli de
-savantes recherches sur les mouches et leur antiquité: une mouche que
-portait Hélène, et qui relevait infiniment sa beauté, rendit Pâris
-amoureux et causa la guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la
-badine, la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante,
-le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'oeil, à la lèvre, au
-menton, près de la fossette des grâces. Leurs formes: en lune, en
-comète, en croissant, en étoile, en navette. 2 vol. in-12.
-
-»_La Raison des femmes_, livre blanc, par un célèbre _rieniste_ des
-espaces imaginaires.
-
-»_La Toilette ambulante_, par le juif Benjamin Fafefifofullina.
-
-»_L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands, hollandais,
-russes et chinois_, par le petit-maître Mignonet, chef de l'ordre,
-marquis de Plumeblanche, Teintmignard, Vermillon, etc., etc.
-
-»_Les Berloques, ou les Grelots de la Folie_, par la marquise de Clicli.
-
-»_L'Encyclopédie perruquière_, complète depuis 1740 jusqu'en 1760, ce
-qui fait 7,300 cahiers. On en donne deux chaque jour: celui du matin
-traite de l'attirail de la petite toilette; celui du soir regarde
-l'accommodage en forme. L'infatigable Friso-Cometti en est l'auteur. Il
-fait aussi des sourcils postiches, à l'air de chaque visage, et les
-attache d'une manière invisible.
-
-»_Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre du tabac, éternuer_;
-avec un _Traité du nazillement provençal_, minauderie de fraîche date.
-
-»_Dissertation philosophique sur les 365 sortes de poudres_, une pour
-chaque jour de l'année, avec leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine
-Leblanc.
-
-»_Les Orgies d'Amathonte_, et en général tous les opéras comiques
-jusqu'à 1760. Recueil complet.»
-
-Cet amusant volume est clos par une série de pensées, détachées de
-l'_Esprit de M. l'abbé de Pouponville_; c'était alors la mode de publier
-l'_Esprit_ de monsieur un tel, l'_Esprit_ de madame une telle. L'auteur
-de la _Bibliothèque des Petits-Maîtres_ n'a eu garde de laisser passer
-cette mode sans la railler à sa façon, qui est la bonne. Voici une des
-pensées de son abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la
-renverse Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «--Le médecin céleste que
-Pamoisor! il a guéri ma levrette grise et mon perroquet amazone. Je veux
-lui donner un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière maîtresse
-d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?»
-
-
-
-
-XI
-
-TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES
-
-1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.
-
-
-Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents barbares
-dérobent à tous les yeux, fait rencontre, au bord d'une fontaine, de la
-fée Almanzine, qui lui offre une ceinture magique destinée à le rendre
-invisible. Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis et assiste
-à diverses scènes tour à tour plaisantes et tragiques, qui rappellent,
-mal à propos pour l'auteur anonyme de ce livre, la marche du _Diable
-boiteux_. Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres, les
-petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa flamme... entre
-les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine avait tout lieu de se croire
-adorée. «Qu'on ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches;
-on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles pour qui l'on conserve
-encore de la tendresse. Je rentrai chez moi, je l'ose dire,
-tranquillement. Heureux si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais
-pu la prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même et de tout
-ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à des hommes follement épris
-d'une beauté qu'ils ne voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette;
-et alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne le seront
-jamais!»
-
-
-
-
-XII
-
-LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE ***
-
-Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard,
-Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.
-
-
-L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D. L. S. D'O., explique
-ainsi la poétique de son oeuvre: «L'intérêt peut être excité de deux
-manières: tantôt on laisse voir le but vers lequel tendent les
-personnages principaux, et, au moyen d'incidents amenés avec art, on
-éloigne le dénoûment; tantôt on répand l'intérêt sur différents
-personnages, et alors on ne doit être jugé que sur la manière plus ou
-moins adroite de lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est
-celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans ce cas d'adopter
-la première, car l'intérêt qu'il a répandu dans les _Erreurs
-instructives_ est mesuré à des doses tellement imperceptibles, que le
-lecteur n'arrive qu'à grand'peine à la fin des trois parties.
-
-Le jeune comte de *** adore une religieuse du _couvent voisin_; après
-plusieurs mois d'une cour assidue au parloir, elle lui glisse un petit
-billet lui enjoignant de se trouver à neuf heures et demie du soir dans
-un chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos. «Je m'y rendis. A
-peine y étais-je arrivé que j'entendis marcher assez près de moi. Comme
-le lieu était absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas
-d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange tutélaire que je ne
-connaissais pas, et qui pourtant m'intimida beaucoup en me demandant
-quel nom je portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me
-montrant une échelle de corde attachée au mur, et me prenant par la
-main:--Montez, monsieur, me dit-il, montez promptement, pendant que
-personne ne passe. Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui
-il avait appris que je devais franchir le mur, mais il me pressa de
-monter d'un air assez brusque, en me disant que je l'apprendrais dans
-peu. Je fis ce qu'il souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa
-bientôt mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre garde
-de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais désiré en être bien
-loin, à l'aspect d'une religieuse que je vis assise à quelques pas; je
-marquai mes craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce temps,
-la personne qui m'avait fait monter descendit à son tour, de façon que
-nous nous trouvâmes quatre dans le verger des religieuses. Je m'aperçus
-bientôt que l'amour nous y rassemblait tous.»
-
-L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend le chemin par où il
-est venu, en se promettant de se revoir le lendemain; une fois dehors,
-le comte de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, mais
-il est immédiatement interrompu par ces paroles:--Monsieur, parlons bas,
-ou plutôt ne parlons point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous
-ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent exposer pour
-nous leur honneur et leur tranquillité, nous devons être jaloux de leur
-conserver ces deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre à
-ces mots, et se contente de saluer. Mais le lendemain, il a le bonheur
-de sauver ce galant homme d'un guet-apens que lui avaient tendu trois
-coquins armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à se former
-entre M. de Verzy et le comte de ***.
-
-Le morceau le plus piquant des _Erreurs instructives_, et celui en même
-temps qui est écrit avec le plus de vérité, c'est l'histoire de la
-journée d'une femme capricieuse. Nous allons essayer de le transporter
-sous les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce que quelques
-lacunes laisseront supposer d'immodeste. «Un matin, je fus voir une
-présidente fort jeune, mariée à un homme fort vieux:--Que vous venez à
-propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. M. de N*** vient de
-partir pour la campagne; il n'y a point à reculer: engagé ou non, vous
-dînerez avec moi et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai
-l'offre, mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente était
-de ces femmes qui seraient bien embarrassées de dire ce qui leur plaît;
-de ces femmes qui veulent et qui ne veulent plus dans le même instant,
-qui parlent avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles
-viennent de parler.
-
-»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit qu'elle allait passer à
-sa toilette; voyant que je me disposais à la suivre:--Où venez-vous? me
-dit-elle d'un air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en
-votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait à le savoir! Et quand
-il ne le saurait même pas? Lisez, amusez-vous; dans une heure au plus
-tard je reviens. Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait
-à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine avais-je lu six
-lignes qu'on vint me dire que madame la présidente me demandait:--J'ai
-réfléchi, dit-elle en me faisant asseoir à côté de sa table, que je
-pouvais vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais si j'apprends
-jamais que vous soyez indiscret...--Ah! madame, m'écriai-je d'un air
-touché, pouvez-vous avoir un pareil soupçon!
-
-»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement découvert; je
-m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir dans l'endroit où il était
-réfléchi.--Que faites-vous? me dit-elle d'un air embarrassé.--Je m'amuse
-avec une ombre.--Finissez, continua-t-elle en posant la main sur sa
-glace, cela me déplaît.--En vérité, madame, vous êtes inconcevable de
-vouloir me ravir jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me
-l'approprier, repris-je en tirant un miroir de poche; ce miroir est à
-moi, et je puis sans vous offenser, je pense, regarder ce qu'il
-représente. En même temps je l'appliquai sur sa glace. Ses femmes ne
-purent s'empêcher de rire assez haut; cette innocente liberté irrita
-madame de N***; elle les regarda de travers et leur ordonna de se
-retirer.» Cette scène est ingénieuse et très-jolie; Marivaux l'eût
-signée avec plaisir.
-
-Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse si loin la
-galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de sonner. Il porte
-habilement l'entretien sur le grand âge du président, sur ses
-infirmités, sur sa figure repoussante. «N'attaquez pas mon mari,
-dit-elle en prenant ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si
-bien.--Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je, j'ai transporté sur
-lui tout le respect que je vous dois et je n'ai réservé pour vous qu'une
-tendresse...--Vous perdez la raison; comment! vous ne me respectez
-pas?--Il est pour chaque personne des respects différents, repris-je;
-celui qu'on a pour les personnes constituées en dignité est un devoir;
-pour certaines autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi
-charmante que vous, c'est un culte, un hommage que l'amour nous force de
-rendre.»
-
-Cette conversation, que nous abrégeons, se tient pendant le dîner; la
-présidente, qui est femme de table, verse du vin de Champagne au comte
-de ***. Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé semble
-convier au repos; la présidente s'assied, le comte lui fait lecture des
-_Mémoires turcs_, qu'il vient de trouver sur une chaise. «Quelle
-froideur! s'écria-t-elle après avoir écouté les quinze premières pages;
-passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.» Toujours
-obéissant, le comte saute plusieurs feuillets et arrive à un passage
-singulièrement expressif; la dame se renverse sur le canapé, elle feint
-de dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset intitulée _Les
-Deux Maîtresses_, une situation absolument identique; nous y envoyons
-ceux de nos lecteurs qui ne se contentent pas des réticences, et qui
-veulent toujours savoir la fin des choses.
-
-Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; elle se fait aux
-petits soins auprès du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. «Il était
-juste qu'un excès de tendresse récompensât les excès d'impertinence que
-j'avais été obligé de supporter. L'important était de trouver les moyens
-de rentrer la nuit sans être aperçu. Madame de N*** me montra une petite
-porte d'où l'on descendait, par un escalier dérobé, dans une salle basse
-dont les fenêtres donnaient sur la rue.--J'ouvrirai moi-même la fenêtre,
-dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y à onze
-heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.--Mon
-cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la promesse que je
-vous avais faite; mais, en vérité, je ne puis l'exécuter. Si mon mari
-allait revenir, où en serais-je? Je la donnai au diable de bon coeur,
-et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, furieux.
-J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me rappela.--Ne vous en
-allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arrivé, s'il avait eu
-intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon
-appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour être
-avertis du temps où il faudra vous retirer; montez vite.
-
-«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprît à ce Protée
-femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laissé la porte de
-sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrière elle en la tenant
-par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se rejeta
-brusquement entre mes bras en s'écriant:--Je vois mon mari dans ma
-chambre! Nous redescendîmes avec précipitation. La présidente tremblait,
-j'étais interdit; enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec
-moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun
-bruit dans son appartement; j'eus même la hardiesse de monter quelques
-marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe
-avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'eût pris ses
-propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire
-monter, ce fut une autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était
-point trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en robe de
-chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux
-que moi. J'eus encore une seconde comédie, après l'avoir convaincue du
-contraire avec mille peines.--C'est donc un avertissement, me
-disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la
-tristesse dans le coeur, laissez-moi.
-
-«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait
-rien moins que sa beauté pour me retenir. Cependant, bon gré, mal gré,
-je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt
-la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donnés
-en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils étaient dans un
-petit coffre. Je pris la liberté de lui représenter que, dès qu'on
-n'avait pas enlevé le coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait
-lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute
-réponse que l'on ne pouvait être trop exact à remplir ses devoirs;
-pensée sentimentale placée si à propos que je pensai éclater de rire.
-Après quoi, elle changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces
-de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. Je voulus
-interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes
-mes caresses n'aboutirent à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire,
-enragé de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts qu'elle
-fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la revoir de ma vie.»
-
-Il faut convenir que cette historiette est narrée avec cette bonhomie
-qui décèle la chose arrivée. On n'invente pas aussi bien, ni aussi
-juste. Malheureusement c'est la seule drôlerie des _Erreurs
-instructives_.
-
-
-
-
-XIII
-
-LE ZINZOLIN
-
-Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «_Ludendo pingimus._» A
-Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.
-
-
-Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une couleur charmante,
-qui, dès son apparition, éclipsa le lilas et le vert pomme qui régnaient
-souverainement avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose
-que des étoffes _zinzolin_ et des échelles de ruban _zinzolin_. Plus
-tard, ce nom fut appliqué à un jeu de cartes qui se jouait à quatre
-personnes, et dont les termes principaux étaient: le _vertugadin_, la
-_rocambole_, les _sigisbés_, etc. Il devint de mode alors pour les
-petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec une pointe de
-zezaiement que le mot tendait à introduire: «_Z'ai fait auzourd'hui un
-Zinzolin zarmant._» Peut-être était-il possible de bâtir sur le Zinzolin
-un roman agréable, ou tout au moins une peinture des manies et des
-ridicules de la société joueuse du XVIIIe siècle. L'auteur n'en a pas
-jugé ainsi: il s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui a
-toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à la galanterie, et
-qui en est pour toutes ses prétentions.
-
-Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de Lormery.
-
-
-
-
-XIV
-
-CLÉON
-
-Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.
-
-
-C'est un ouvrage à _clef_, comme les _Mille et une Faveurs_ du chevalier
-de Mouhy, comme le _Prince Apprius_. Ces sortes de productions
-équivalent au jeu du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une
-patience toute spéciale pour découvrir, par exemple, que _Nasiralo_
-signifie la Raison, _Mentegiu_ le Jugement, ainsi de suite. Bizarre
-littérature! Tout est figuré dans _Cléon_, tout prend un corps et un
-nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le
-morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus
-humain que l'auteur, nous plaçons la clef à côté de l'énigme.
-
-«La façade est occupée, au premier étage, par le chancelier, grand
-orateur (_la langue_), qui porte la parole en toute occasion et qui
-donne les ordres nécessaires. L'on aurait une entière confiance en lui,
-si sa trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient de justes
-sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, on a jugé à propos de lui
-prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environné d'une
-balustrade d'ivoire (_les dents_) du plus bel aspect; de plus, il a deux
-voisins (_les oreilles_) qui ne le quittent jamais. Espions continuels
-et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui
-rapportent à mesure qu'ils les entendent. De peur d'en échapper aucune,
-ils sont toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier de
-leurs portes. Le parfumeur (_le nez_), à cause de son mérite étonnant, a
-son logement au milieu du deuxième étage, dans la saillie à deux ailes
-soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de
-miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (_les yeux_) sont dans
-les mansardes, au troisième; on les a placés à la partie la plus élevée,
-pour découvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les
-consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont de bon
-augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer sa route. Ces gardes
-savent imprimer des signes certains à leur fourrure en demi-cercle sous
-laquelle ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargés
-et manifester leurs volontés particulières. Ce langage est d'une
-expression, d'une énergie dont les discours du chancelier n'approchent
-pas.»
-
-On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. _Cléon_ est rare et
-n'a jamais été réimprimé.
-
-
-
-
-XV
-
-LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES
-
-Ouvrage moral en deux parties, à Londres.
-
-
-Cela commence ravissamment: «Il est onze heures du matin; un abbé, assez
-semblable à une poupée de quatre pieds de haut, sourit aux dernières
-épreuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait
-une épître en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les
-femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne à son laquais de voler
-chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les
-lui apporter au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement
-sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui,
-et se trouve en état de figurer au lever de quelque jolie femme.
-
-»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge d'eau de senteur,
-dont tout le quartier est parfumé, lui fait lever la tête; il voit avec
-surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on
-l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»
-
-Le _Soupé des Petits-Maîtres_, on le devine par le titre, est une partie
-fine où chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac,
-Saint-Val, le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, etc.
-Tout cela est gai et mené vivement.
-
-«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang
-des beautés vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne
-satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du
-côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le
-peintre a malignement imaginé d'après le caractère et les aventures de
-la dame, va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée devant
-son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire est à sa droite,
-donnant du cor; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un
-financier est vis-à-vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du
-papier de musique: _Concert à trois_. Le lourd Midas, qui avait demandé
-à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement
-celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé
-et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.»
-
- [3] _Pochette_, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.
-
-Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur
-quelques-unes de ces peintures couleur de rose, que l'on dirait touchées
-par Baudouin; mais on comprendra l'impossibilité où nous sommes par les
-titres seuls des chapitres: _La Petite maison._--_Le Bain._--_Les Vers à
-soie._--_Deux bonnes fortunes manquées; comment?_--_L'Actrice de
-province raconte son histoire._--_Attrapez-moi toujours de
-même!_--_L'Amour est un futé matois_, etc., etc.
-
-Vers le commencement de l'Empire, le _Soupé des Petits-Maîtres_ a été
-réimprimé chez Didot en très-jolie petite édition, dont quelques
-exemplaires sur beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.
-
-
-
-
-XVI
-
-LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES DE MADAME DE VILFRANC
-
-Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin, libraire,
-rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779.
-
-
-Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire d'un malheureux
-cordon de sonnette engagé par hasard sous l'oreiller de madame de
-Vilfranc, et qui fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se
-défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer davantage. En
-dehors de quelques licences timidement indiquées, les _Faiblesses d'une
-Jolie Femme_ trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur est ce
-fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir fait aucune espèce
-d'études, s'est livré à tous les genres de littérature, et est mort, la
-plume à la main, à plus de quatre-vingts ans.
-
-
-
-
-XVII
-
-LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE
-B***
-
-Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.
-
-
-Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt par un air de
-sentiment, tantôt par un air de libertinage. La troisième partie,
-intitulée _Les Faits et gestes du vicomte de Nantel_, a été réimprimée
-séparément en 1818 sous ce nouveau titre: _Ma vie de garçon._ Il s'agit
-encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit dans un couvent de
-filles sous l'habit d'une soeur converse. Le XVIIIe siècle ne sortait
-pas de là, et l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue en
-ligne directe du comte Ory.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE MARQUIS D***
-
-Deux parties, avec frontispice.
-
-
-Les _Sonnettes_ sont tout à fait de la famille du _Grelot_, mais ce
-dernier leur est infiniment préférable. Elles sont dédiées à un M. le
-D*** (le Dru), serrurier de son état, dont une enseigne curieuse par sa
-naïveté fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas permis
-d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court les _ana_ et est dans la
-mémoire de tous les vieillards. Quatre ou cinq intrigues dominées par un
-amour sérieux et couronnées par un mariage, il n'y a pas d'autres sujets
-dans les _Sonnettes_, desquelles on pouvait attendre un plus joyeux
-carillon.
-
-Auteur: Guiart de Servigné.
-
-Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781), les _Sonnettes_ sont
-suivies de l'_Histoire d'une comédienne qui a quitté le spectacle_ et de
-l'_Origine des bijoux indiscrets_, conte.
-
-Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître en 1803 _les
-Sonnettes_ avec ce nouveau titre: _Félix, ou le Jeune amant et le Vieux
-libertin._ Des noms y sont changés; les chapitres y ont des titres
-ridicules.
-
-
-
-
-XIX
-
-FÉLICIA, OU MES FREDAINES
-
-Avec cette épigraphe: «_La faute en est aux dieux qui me firent si
-folle._» Deux volumes, à Amsterdam, 1784.
-
-
-La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous empêcher de rendre
-justice à l'une des plus charmantes productions que la décadence du
-XVIIIe siècle ait inspirées, coquette débauche de sentiment et d'esprit,
-esquisse folâtre des dernières ruelles à la mode, accentuée plus
-littérairement que le long roman de Louvet. _Félicia_ a été rééditée à
-l'infini et dans tous les formats, avec un grand luxe de gravures. Ce
-sont encore des mémoires, mais des mémoires aussi rapides et aussi
-mutins qu'on peut le désirer.
-
-«Je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction
-d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue, ou,
-si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un
-remboursement dont il vient de donner quittance.»
-
-Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots, c'est-à-dire qu'elle
-reçut le jour sur un bâtiment corsaire, au milieu des horreurs d'un
-combat naval. Un bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa
-fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous un astre
-brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus tendres dispositions, et
-un petit maître de danse faillit lui faire tourner la tête, alors
-qu'elle n'avait guère plus de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait
-sur elle, lui réservait de plus hautes destinées. Le chevalier
-d'Aiglemont parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans, d'une taille
-svelte, que faisait ressortir un uniforme d'officier aux gardes. Il
-arriva un matin, pendant que Félicia prenait une leçon de clavecin. La
-_leçon de clavecin_! Que de fois la peinture et la gravure se sont
-emparées de ce sujet!
-
-«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui m'était assez
-familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si
-grand, je perdis à tel point l'attention, que je m'embrouillai et mis le
-maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le
-talent de son écolière aux yeux d'un homme qu'il connaissait pour un
-excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de
-violon.--Donnez, monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais
-accompagner, et vous aiderez mademoiselle à se remettre. A peine il tint
-le violon que cet instrument rendit des sons délicieux. Nous reprîmes la
-sonate du commencement; jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont
-accompagnait avec une justesse, une expression, qui me mettaient hors de
-moi. Mon jeu faisait sur lui la même impression; je l'entendais de temps
-en temps soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à
-son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.»
-
-De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua le coeur de la jeune
-Félicia. Ce fut lui qui la forma et qui la produisit. Il eut pour
-successeur un aimable prélat, type aujourd'hui disparu, et dont à ce
-titre le portrait doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur était
-d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, aussi pétulant que
-lorsqu'il était officier, toujours gai, content et bouillant d'esprit;
-il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. Amateur universel,
-poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes,
-folies, tout était de son ressort.» Le prélat emmena dans son diocèse sa
-nouvelle conquête et lui donna une cour de hobereaux. Cette liaison
-mourut avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à vue d'oeil,
-demanda des chevaux pour Paris, et partit; mais elle comptait sans une
-poignée de sacripants qui arrêtèrent sa berline sur la grande route, et
-qui certainement lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention
-miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, armé d'une épée, chargea
-tous ces gueux à la fois, et donna ainsi à la maréchaussée le temps
-d'arriver.
-
-Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose; quoique passablement
-grand, il n'avait pas encore atteint son troisième lustre. Il s'était,
-la veille, échappé du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant
-rien de la vie et des _orages du coeur_. Ce fut Félicia qui, à son tour,
-se chargea de cette éducation. «Beautés qui rêvez une adoration pure,
-s'écrie-t-elle, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes,
-si vous voulez respirer un moment leur encens délicat; un moment,
-entendez-vous! Car bientôt ces coeurs si francs, si sensibles,
-participent à la contagion générale, et vous devenez les dupes de ceux
-que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre
-orgueil; les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous demeurez rongées
-de regrets et couvertes de ridicule.» Un peu plus loin, elle dévoile
-tout son système de conduite dans ces quelques lignes: «Monrose prononça
-mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la passion et du
-respect. Cependant je me souciais fort peu d'être adorée; cela ne m'a
-jamais flattée, j'ai toujours souhaité COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ.»
-Peut-être cette profession de foi est-elle d'une philosophie outrée et
-invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les femmes d'alors ne
-raisonnaient pas avec la froideur de Félicia; elles se piquaient toutes
-au contraire de cette exaltation répandue par la _Nouvelle Héloïse_ et
-les romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs caprices,
-conserver cette teinte de sensibilité qui est un des caractères les plus
-distincts de l'époque. On se doutait à peine que l'on fût corrompue; on
-n'aimait peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on voulait aimer
-surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi je crois que ces mots: _Je ne
-me souciais pas d'être adorée, cela ne m'a jamais flattée_, sont tout à
-fait hors nature,--d'autant plus que Félicia les dément à chaque
-instant.
-
-Ses amours avec le beau Monrose remplissent la première moitié du second
-volume; mais bientôt les infidélités qu'il accumule avec la plus grande
-candeur du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce suppléant est
-un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux comme tous les Anglais et
-sybarite à la dernière puissance. On lit avec étonnement la description
-très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est fait arranger au
-bord de la Seine. D'abord, ce sont deux statues qui servent de limites à
-ses domaines, et qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le
-dos. L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente la
-Défiance; elle est debout, élancée, l'oeil furieux; à côté d'elle, un
-dogue semble vouloir se ruer sur les passants; sur la table du piédestal
-on lit: _Odi profanum vulgus._ L'autre statue, qu'on ne voit en face
-qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard et son geste
-témoignent du déplaisir qu'elle a de voir partir les hôtes de lord
-Sidney; un épagneul est sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots:
-_Redite cari._
-
-Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. Le noble lord,
-qui raffole de tout ce qui est fantastique et mystérieux, s'amuse
-pendant la nuit à faire des niches à ceux qui couchent dans son château.
-Pour cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement une espèce
-d'entre-sol ignoré et des dégagements autour de chaque alcôve. Des
-escaliers pratiqués dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous
-les étages, où des postes d'observation sont ménagés dans des corridors,
-matelassés de toutes parts et percés de petits trous dans les ornements
-des trumeaux. Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il n'a
-qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans la perfection; il peut
-aussi donner la sérénade à ses locataires, au moyen de certains tubes
-qui circulent du haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les
-chevets. Ces tubes lui servent également à entendre ce qui se dit chez
-lui, et souvent à y répondre. On sait que la plupart de ces inventions
-pleines de perfidie sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait
-une application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a pas
-longtemps encore que Grimod de la Reynière, le spirituel gourmand et
-l'humoriste, les avait réalisées à son tour dans son château de
-Villers-sur-Orge, près de Longjumeau.
-
-Le roman de _Félicia_ est tout en épisodes, il fait mouvoir une
-multitude de personnages; nous ne pouvons qu'indiquer les jalons
-principaux. L'élément dramatique finit par prendre le dessus, et après
-des complications précipitées, l'héroïne épouse pour la forme un vieux
-comte. Du reste, tout le monde épouse au dénoûment: lord Sidney épouse
-une certaine Zeïla, perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont
-des premiers chapitres épouse une petite personne de couvent. Il n'y a
-que Monrose qui n'épouse pas, mais, en compensation, il retrouve sa
-famille et entre dans les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir
-capitaine.
-
-Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres ne supportent pas
-d'analyse, ils comportent du moins les citations. Entre plusieurs, nous
-choisissons la peinture très-vivante de deux originaux: un président de
-province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte au rendez-vous,
-je les trouvai tous deux dans la grande allée du Palais-Royal; ils
-m'attendaient, assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée qui se
-divertissait de la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père
-avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à
-paniers, orné d'une grande quantité de boutons et de boutonnières; cette
-parure devait avoir été de son temps du plus grand effet; la veste était
-d'une riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et les
-bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La culotte, pareille à
-l'habit, était un peu plus neuve. Des bas roulés, de vastes souliers, la
-perruque à la brigadière, l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras,
-l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le
-costume du bon président.--Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas
-l'honneur d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque tous ses
-cheveux, il était coiffé d'une fausse _grecque_ huppée, placée de
-travers, et de deux boucles empâtées dont la pommade fondait au soleil.
-Une petite bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque
-allongée meublait le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu
-de ciel, avec un large galon mal festonné; la veste en basin, ornée
-d'une frange trop longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte
-de velours noir et des bas de soie couleur de chair, des souliers plats
-décorés d'une antique boucle dont l'éclat éblouissait tous les yeux, un
-petit chapeau avec un plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son
-excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot,
-ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent.»
-
-Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; et afin
-d'achever le portrait de ce président, lequel est un homme excellent,
-très-fort sur la basse de viole, nous recommandons ces lignes
-expressives: «Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait
-desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De
-grands traits chargés, de gros yeux brusques, saillants, bordés de
-fossés creux, une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu,
-donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et
-passablement bonne; et, sans le ridicule frappant dont cet honnête
-président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé
-volontiers à sa pittoresque laideur.»
-
-L'auteur de _Félicia_ est le chevalier de Nercyat, de qui nous nous
-occuperons un jour.
-
-
-
-
-XX
-
-L'ÉTOURDI
-
-A Lampsaque, 1784.
-
-
-Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier l'introduction
-entière du _Soupé des Petits-Maîtres_, l'aventure des deux religieuses
-dans la _Confession générale de Wilfort_, une anecdote de lanterne
-magique aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser le
-tout du nom de _L'Étourdi_. L'audacieux arrangeur de cette compilation,
-qui n'a pu être cependant assez crédule pour rêver l'impunité, pousse
-l'amour-propre jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un _Almanach
-de Nuit_ pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir eu entre les mains
-cet almanach, signé du chevalier des R.....s, et avoir été rebuté par le
-ton de sottise qui y règne d'un bout à l'autre.
-
-
-
-
-XXI
-
-MA JEUNESSE
-
-Quatre parties.
-
-
-«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore extasié des attitudes
-légères de nos Terpsichores, mes pas me conduisirent au jardin du
-Palais-Royal, où, bientôt après, je vis arriver un objet enchanteur qui
-depuis longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son nom de guerre)
-était parée élégamment; sa taille et son maintien frivole ne laissaient
-rien à souhaiter; ses regards volaient de toutes parts et annonçaient le
-désir de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant toujours de
-passer à côté d'elle, mes regards enflammés, accompagnés chaque fois
-d'un sourire, la forcèrent de rompre un silence qui lui pesait sans
-doute autant qu'à moi.--Ai-je donc quelque chose de ridicule, me
-dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer de la sorte? Ma
-réponse fut prompte, en lui disant:--Le sourire, mademoiselle, est
-presque toujours l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne se
-soutient pas longtemps; les amours deviennent vulgaires et même
-mélodramatiques: à Léonore succèdent Lise, Ninon, Ursule, Sézine,
-Victoire, Bibiane. Et puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes!
-avec cette différence que le héros, au lieu de se travestir en femme ou
-en abbé, s'habille en médecin, ce qui est aussi vieux, mais moins
-amusant. _Ma Jeunesse_, dont le style est inégal, se fait lire avec
-impatience; c'est trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si
-longtemps, ou bien on l'est davantage.
-
-
-
-
-XXII
-
-MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
-
-Suite de FÉLICIA, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795.
-
-
-De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons recommencent
-une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première.
-L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de
-Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous
-le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été
-dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y
-couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent
-de jouer la comédie,--_Les Fausses Infidélités_, par exemple,--et de
-chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir. De temps à
-autre, comme dans _Félicia_, le drame intervient brusquement et se
-prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; l'auteur s'en
-aperçoit, mais seulement vers la fin du quatrième volume: «Je conviens
-avec vous, dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures
-n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de
-sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au
-plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, tout
-cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous
-avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur
-conserve son premier masque d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart
-de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d'une
-corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des
-capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de
-les satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est
-celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.»
-
-Il faut remarquer dans _Monrose_ un individu italien qui pourrait bien
-avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit
-roman de _Sarrazine_.
-
-
-
-
-XXIII
-
-LES ALMANACHS GALANTS
-
-
-C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés sur tranche et
-fermés par un stylet qui servait à écrire sur un certain nombre de pages
-blanches ménagées à la fin de chaque volume. Le texte était composé
-habituellement de chansons et de maximes d'amour, avec des gravures pour
-tous les mois. Voici une liste des almanachs pour l'année 1789 qui se
-trouvaient chez le libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin
-du Petit-Pont:
-
- _Le Nanan des curieux._
- _L'Affaire du moment._
- _Le Portefeuille des femmes galantes._
- _L'Almanach bien fait._
- _L'Almanach sans titre._
- _Le Petit Chou-Chou._
- _Les Hymnes de Paphos._
- _On ne veut que celui-là._
- _Pierrot-Gaillard._
- _Merlin-Bavard._
- _Les Fastes de Cythère._
- _La Récolte des petits riens._
- _Le Loto magique._
- _Le Plaisir sans fin._
- _Mon petit savoir-faire._
- _Le Grimoire d'amour._
- _Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs._
-
-Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent pas le
-badinage. La plupart sont d'une ingénuité grotesque, comme dans le
-dialogue suivant, extrait des _Mois à la mode_.
-
-Un batelier conduit deux messieurs et deux dames au parc de Saint-Cloud,
-le jour de la fête.
-
- UN MONSIEUR.--L'air est pur aujourd'hui, et je crois que nous ne
- risquons rien, mesdames, de vous promettre une belle journée.
-
- LES DAMES.--Le temps paraît assez sûr, mais vous savez qu'il est comme
- les hommes, c'est-à-dire inconstant.
-
- LE MONSIEUR.--Ah! mesdames, je ne saurais prendre cela pour moi.
-
- UNE DES DAMES.--Cependant, s'il ne faisait pas beau aujourd'hui, que
- diriez-vous?
-
- LE MONSIEUR.--Je dirais, madame, qu'en votre compagnie on ne saurait
- jamais essuyer de mauvais temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils
- puissent être, n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient
- leur principal ornement de votre présence.
-
-
-AIR: _La plus belle promenade._
-
- Le séjour le plus aimable
- N'aurait point d'attraits sans vous;
- L'antre le plus effroyable
- Plaît par des objets si doux.
- Triste Paris! tu nous lasses,
- Et ces lieux plaisent beaucoup
- Quand on amène les Grâces
- A la fête de Saint-Cloud.
-
-C'est fort innocent.
-
-
-
-
-XXIV
-
-L'ODALISQUE
-
-Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez Ibrahim
-Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée de Sainte-Sophie.
-Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti. 1796. In-32 de
-soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre gravures avec renvois aux
-pages correspondantes.
-
-
-Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation scandaleuse et des
-épisodes sans esprit. On lit dans un _Avis de l'éditeur_ placé au début:
-
-«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit
-nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à
-assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous
-aurait été facile de faire disparaître quelques expressions énergiques,
-mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du
-personnage. Au surplus, nous pensons qu'il faut respecter un grand homme
-jusque dans les écarts de son imagination.»
-
-Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire;
-l'_Odalisque_ est un récit absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une
-petite fille que l'on élève pour la couche du Sultan; un eunuque, nommé
-Zulphicara, devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail,
-des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela.
-
-Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J,
-un F et un M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer
-que l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur,
-assez coutumier de ces indignes supercheries.
-
-
-
-
-XXV
-
-ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE
-
-A Paris, chez les marchands de nouveautés, an VII. Un volume in-32 de
-deux cent dix pages, avec un frontispice et deux gravures.
-
-
-Un _sylphe_ accorde à une jeune novice de couvent la faculté d'être tour
-à tour homme et femme, aujourd'hui Éléonor et demain Éléonore. Les
-aventures qui en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une
-médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois gracieux.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LES APHRODITES
-
-A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8º de quatre-vingts pages
-chacun environ. Une gravure à chaque cahier.
-
-
-Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce
-même M. de Nercyat à qui les fastes du badinage doivent _Félicia_ et
-_Monrose_; mais ici le badinage est poussé plus loin que dans ces
-romans. Les _Aphrodites_ sont une association de personnes des deux
-sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la
-cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes,
-paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
-restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
-de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nercyat possède
-à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables!
-Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
-remarquables, et qui ne se sont jamais manifestées plus abondamment que
-dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits-maîtres de
-Marivaux.--Voici, par exemple, un comte qui revient du Manége, et qui,
-après s'être répandu en plaisanteries contre le nouvel _ordre de choses_
-et la manie des _constitutions_, demande à déjeuner.
-
- CÉLESTINE.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?
-
- LE COMTE.--Une croûte grillée avec un peu de vin d'Espagne.
-
- CÉLESTINE.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît et revient
- un moment après avec un plateau._)
-
- LE COMTE.--Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la
- peine...
-
- CÉLESTINE.--Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir
- à servir quelqu'un d'aimable.
-
- LE COMTE.--Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (_Il
- la débarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Célestine, que
- ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de
- vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un
- baiser.
-
- CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée!
- Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis
- vous en donner plutôt deux directement?
-
- LE COMTE, _les prenant avec transport_.--En vérité, Célestine, vous
- surpassez tout ce qui vient ici!
-
- CÉLESTINE.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine
- duchesse, et...
-
- LE COMTE.--Bon! Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Si
- vous m'aimiez un peu...
-
- CÉLESTINE.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous
- aimerais-je?--Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je
- pas?
-
- LE COMTE.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me
- trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de
- mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne
- veut pas s'enfiévrer.
-
- CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort? Sachez que
- j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite,
- etc., etc.
-
-Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. Après le dialogue,
-le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante:
-
- «VIOLETTE. Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant avec un ruban
- vert autour de ses cheveux à peine poudrés, et vêtue d'un peignoir
- garni de mousseline rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande.
- Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front à sept
- pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles
- noires; sourcils tracés comme au pinceau. Fossettes aux joues et au
- menton; couleurs d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un
- petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées et de
- l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. Petons et menottes du
- plus agréable modèle.»
-
-Il y a dans les _Aphrodites_ quelques parties dramatiques et même
-fantasmagoriques:--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout
-de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les
-jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de
-Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors de leur place.
-En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de
-griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.
-
-Reliés, les _Aphrodites_ forment deux beaux volumes grand in-8º,
-très-soignés d'impression, avec des _errata_ à la suite de chaque
-cahier. Les gravures sont d'une exécution supérieure.
-
-
-
-
-XXVII
-
-LE DOCTORAT IN-PROMPTU
-
-1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, par le
-même.
-
-
-Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame, nommée Érosie, à son
-amie Juliette, et datées de Fontainebleau. En allant rejoindre à la cour
-le vieux baron de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte
-de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête du petit vicomte
-de Solange, jouvenceau _céleste_, qui voyage accompagné de son
-pédagogue. Un _Avis des éditeurs_ s'exprime de la sorte:
-
- «Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces
- lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir
- quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché en
- sous-ordre à l'un des bureaux ministériels. Ce commis, abusant de la
- circonstance, ouvrit le paquet; mais, au lieu de secrets d'État, il
- n'y trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. Cette
- copie, qui a circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que
- nous avons imprimé.»
-
-Écrit avec légèreté.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-LA GALERIE DES FEMMES
-
-Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur.
-Épigraphe: «_L'amour est le roman du coeur, et le plaisir en est
-l'histoire._ Beaumarchais, _Folle Journée_.» A Hambourg. 1790. 2 vol
-in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second de cent
-cinquante-quatre.
-
-
-Ces tableaux ont pour titres: _Adèle, ou l'Innocente_; _Elisa, ou la
-Femme sensible_; _Eulalie, ou la Coquette_; _Déidamie, ou la Femme
-savante_; etc. Ils sont écrits avec une finesse incomparable. Que si
-vous y trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire et à ses
-modes transparentes. Le quatrième tableau s'annonce ainsi:
-
- «LETTRE DE ZULMÉ _au chevalier d'Arnance_.--J'irai ce soir incognito
- voir _Armide_ et le ballet de _Psyché_. Ma loge sera fermée à tout le
- monde si le chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.»
-
- «RÉPONSE.--Quelque opinion modeste qu'on ait de soi, il faut bien se
- compter pour quelque chose lorsqu'on a le bonheur d'être aperçu de
- vous. J'irai voir _Armide_ et _Psyché_.»
-
-C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait de cette Zulmé
-offre de jolis traits: «Elle ne faisait rien comme les autres: une autre
-le faisait mieux et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle
-un bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait qu'elle
-regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite du plaisir, Zulmé
-n'oubliait rien de ce qui peut le rendre plus vif et plus durable. C'est
-ainsi qu'elle ménageait avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce
-sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails d'ameublements
-et de costumes: «Déidamie était vêtue d'une légère simarre de crêpe bleu
-de ciel, nouée d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa
-belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et rassemblée avec une
-grâce antique sur le sommet de la tête.»
-
-Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que la _Galerie des Femmes_
-est le début anonyme de M. de Jouy, alors jeune et fringant
-_incroyable_? Plus tard, le diable devait se faire _ermite_; plus tard
-aussi, il devait faire rechercher et détruire avec le plus grand soin
-les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah! mais, nous étions
-là!--Quérard n'a pas mentionné la _Galerie des Femmes_ dans la _France
-littéraire_; on ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le
-catalogue de Marc, libraire à Paris (1819).
-
-
-
-
-XXIX
-
-LES QUATRE MÉTAMORPHOSES
-
-Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an VII de la République
-(1799)
-
-
-Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable chef-d'oeuvre, dont on
-a singulièrement exagéré l'immoralité. Fruit de la fantaisie païenne du
-Directoire, ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie
-particulière à cette époque; dès les premiers vers, il est aisé de
-s'apercevoir que leur origine remonte à la plus pure et à la plus
-puissante antiquité. Les grâces de convention, qui se retrouvent à des
-degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau, Bertin (nous
-faisons quelques réserves à l'égard de Parny), et qui sont l'essence
-même du XVIIIe siècle, disparaissent d'une façon absolue des _Quatre
-Métamorphoses_. Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié comme il
-aurait dû l'être; son succès ne lui est venu que de la curiosité et du
-scandale. Les érudits ont souri, mais eux aussi se sont arrêtés à la
-superficie du livre; car, il le faut bien avouer, les érudits, ces
-porte-lumières, ces éclaireurs du passé, sont quelquefois privés du sens
-poétique. Ils ont signalé le pastiche, mais le côté créateur leur a
-échappé presque complétement; après avoir fait la part à Virgile, à
-Horace, à Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la part à
-l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée, digne d'agrafer la
-ceinture d'une Vénus nouvelle.
-
-Les _Quatre Métamorphoses_ forment un in-quarto de soixante-huit pages,
-papier-carton, caractères de toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce
-novateur dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, un
-_chercheur_, comme on dirait aujourd'hui, qui a cherché et trouvé un
-beau drame antique, _Agamemnon_, et quelques comédies d'un caractère
-étrange: _Plaute_, _Pinto_, _Christophe Colomb_. Au milieu de sa
-jeunesse, de sa réputation littéraire et de ses succès dans une société
-vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire--dirai-je dans le
-silence du boudoir?--le badinage des _Quatre Métamorphoses_.
-Beaumarchais, à qui Lemercier communiqua son manuscrit, s'en
-enthousiasma justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition
-in-quarto.
-
-Publiées sans nom d'auteur, les _Quatre Métamorphoses_ ne se retrouvent
-plus aujourd'hui que dans quelques bibliothèques d'amateurs. Par une
-analyse et des extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut
-être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes distincts et d'une
-étendue à peu près égale, rimés en alexandrins: _Diane_, _Bacchus_,
-_Jupiter_, _Vulcain_. Une introduction, que nous donnons tout entière,
-trahit les scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer ses
-torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux qu'il groupe en
-stances aussi spirituelles que paradoxales:
-
- Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse
- Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins?
- As-tu puni Phébus, que charmait leur audace,
- Et qui joignit son luth à leurs chants libertins?
- Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne
- Consacrant Jupiter égaré par l'Amour?
- L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine
- Des frères immortels que Léda mit au jour?
- Le difforme Centaure enlevant Déjanire?
- Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre?
- Hermaphrodite épris de son sexe douteux;
- Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre,
- Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux?
- Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle,
- Et le jeune Alexis au modeste Virgile.
- Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux?
- --Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie
- Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs;
- Les transports de l'esprit n'accusent point les coeurs.
- Je ris des fictions où se plaît le génie.
- Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix
- Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie,
- Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.
-
-Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter après cet aimable
-exorde! Le feuillet est vite tourné, et l'on entre dans le premier
-poëme: _Diane_. Puisqu'il s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin;
-aussi l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes de la
-Carie repose, endormi, comme la peinture nous l'a toujours uniformément
-représenté, dans une grotte inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée,
-Aglaure et Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le
-contempler. Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime un baiser
-sur ses cheveux noirs; l'autre prend plaisir à l'enchaîner avec des
-fleurs; la troisième lui lance en riant des noisettes.
-
- Cependant le berger, agité par leurs cris,
- Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse,
- Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse.
-
-Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans trouble, et
-rappelant à lui son chien et son troupeau: «Ménades, laissez-moi,
-dit-il; cessez vos piéges, et retournez vers l'impur satyre!» Les
-nymphes en fureur crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les
-entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est puissant; mais
-Diane multiplie ses métamorphoses pour veiller sur Endymion. Non
-contente de descendre vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte
-pendant le jour la forme de la chèvre Amalthée:
-
- L'oeil inquiet, la corne en arcs se recourbant,
- La barbe en double tresse à ses genoux tombant.
-
-Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu des jardins (nous
-continuons à ne pas l'appeler par son nom) la reconnaît, et, à son tour,
-il apparaît en bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son plus
-haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à notre plume d'en suivre
-les épisodes: ils deviennent trop hardis. C'est dommage. Diane est
-vaincue, voilà le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher une
-rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.
-
-Nous aurons notre analyse plus complète et plus aisée avec _Bacchus_,
-qui représente, selon nous, le morceau éclatant de l'ouvrage.
-
- Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères;
- Il fuit du Cithéron les rochers solitaires,
- Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor,
- De hurlements sacrés retentissent encor.
- Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes,
- Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,
- Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main,
- De leur foule bruyante inondent le chemin.
- Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes,
- Et la flûte sonore aux danses lydiennes;
- D'autres frappent les airs et les monts reculés
- Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.
- Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage
- Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage,
- Et des cercles d'airain sous les coups résonnants
- Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants.
-
- Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée
- Montre de doux appas sous une peau tigrée
- Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents,
- Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.
-
- L'onagre appesanti porte le vieux Silène;
- A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine.
- Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau,
- Ombragent de son corps l'immobile fardeau.
- De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte;
- Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte
- En allument les traits, doucement égayés
- Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.
-
-Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger au-devant de lui
-une double file de vierges; elles apportent les présents du roi Pandion.
-La plus belle de toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête:
-elle offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain par Cécrops,
-et où l'habile ouvrier a retracé les combats de Gnide. Bacchus reçoit le
-vase, et déjà sa lubricité a désigné Érigone pour victime.
-
-Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens d'Athènes; le
-sage Pandion veut présider aux fêtes qui se préparent.
-
- Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés,
- Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés,
- Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance,
- Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance,
- Le frappe de la hache, et le porte, luttant,
- Aux autels dont le feu le dévore à l'instant.
- Et de vin et de lait versant un doux mélange:
- «Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange!
- »Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins.
- »De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins,
- »L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie
- »Et respire l'audace, et l'amour, et la joie!
- »Tu règnes au delà des fleuves et des mers;
- »C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts,
- »Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes
- »Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes.
- »Ami des chants de paix et des cris belliqueux,
- »Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux;
- »Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée,
- »Te reconnut Cerbère à ta corne dorée,
- »Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux,
- »Et de sa triple langue il flatta tes genoux.»
-
-Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se répand dans les bois
-d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et
-sèment leurs étincelles à travers les branchages. Un enfant blond,
-coloré d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le gazon: c'est
-l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit
-Euchalie, frappée du thyrse et les yeux égarés par les fruits de la
-vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:
-
- Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses,
- Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.
-
-D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage;
-formes précises, contours voluptueux mais arrêtés. L'une d'elles:
-
- Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée,
- Est ombragé des dents dont sa gueule est armée;
- Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants,
- Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.
-
-La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec
-cette sûreté de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues,
-jaillissent à chaque instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et
-les épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége et
-l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et
-voyez:
-
- Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes.
- Un nectar bu la veille avait enflé ses veines;
- Sa couronne tombait pendante sur son sein;
- L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.
-
-N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent détails de
-cette oeuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe
-principal: la lutte amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la
-métamorphose du dieu en berceau de vigne.
-
- Imprudente! elle court, à ses fruits attirée,
- Et, par sa prompte course et ses feux altérée,
- S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux...
- Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux,
- Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone,
- De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.
-
-_Jupiter_, le troisième poëme du volume, ne peut guère être raconté. En
-voici l'épigraphe: ... _Rapti Ganymedis honores_ (Virgil. _Æneid._ lib.
-I, v. 28). L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre la
-chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mélancolie de
-Narcisse, et finalement la métamorphose de Jupiter en aigle,
-métamorphose qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur
-l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé que les
-autres, mais moins fertile en images riches et belles.
-
-Les côtés dramatiques de Lemercier se développent dans _Vulcain_; la
-figure charbonnée et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de
-roses, plus de lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de rire
-au détour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de
-jour, un butor qui est marié et qui est jaloux,--une vraie nature
-d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres.
-Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il excite notre pitié,
-ce Vulcain toujours occupé à plaider en adultère, mais non en
-séparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une
-mythologie sans coeur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel
-d'opéra, la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent à manger
-de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre des Troyens contre des Grecs,
-il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses
-vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention
-désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre coeur; et après
-Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous est une satisfaction de voir
-l'auteur des _Quatre Métamorphoses_ prendre au sérieux ce malheureux
-forgeron.
-
-Pour début, une description des antres de Lemnos nous le montre tout
-noir de fumée et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon,
-Stérope aux bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. Le
-marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds sont jetés
-pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la guerre, où l'on voit gravées
-la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais déroulent en
-merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans
-l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour
-enchaîner les efforts de Junon.
-
- Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle,
- Des Calybes fumants il excite le zèle,
- Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards
- Restés sur une enclume et sur la terre épars.
- «Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles?
- »Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles
- »Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi,
- »A trop souvent armé ses charmes contre moi!»
- Il dit, et jette au loin les flèches détestées.
-
-Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. Vulcain apprend
-les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure
-de se venger effroyablement:
-
- ... Dépouillant et sa forme et ses traits,
- Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts,
- C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie.
- Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie,
- L'opale de son oeil farouche et flamboyant.
- Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant,
- Sa rage tout à coup muette ou rugissante,
- Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.
-
-Cette irruption de la passion dans les _Quatre Métamorphoses_ fait
-merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le poëte des Atrides se
-révèle. Vulcain se rue à travers les amours bocagères de sa femme; il
-renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté
-n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.
-
-Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par
-ce tableau délicieux:
-
- Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles,
- Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles
- Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards.
- Ta main a soulevé le voile des brouillards.
- Des côteaux éclairés tu domines le faîte;
- Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête,
- De perles rayonnante, humide encor de pleurs,
- Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs.
-
- Enflammez mes esprits d'un aimable délire,
- Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.
-
-Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont
-dressés sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son
-mauvais et pédantesque volume, _les Étrennes de l'Institut national, ou
-la Revue littéraire de l'an VII_, a déploré vivement «cet écart d'un
-jeune homme qui a donné aux amateurs de la scène française les plus
-belles espérances.» A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux
-les plus scabreux.--L'auteur anonyme du _Tribunal d'Apollon_ (an VIII),
-mal informé, croyons-nous, a attribué la publication des _Quatre
-Métamorphoses_ à la _nécessité de vivre_. «On ne vit pas de gloire,
-dit-il, on ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les repas
-se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore lentement une oeuvre
-dramatique!» Le pamphlétaire se trompe: ce petit poëme a coûté plus de
-temps et de soins à Lemercier qu'une longue tragédie.
-
-Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté, _la Décade
-philosophique, littéraire et politique_, trouva des paroles plus sensées
-dans son numéro du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui,
-mettant à part toute considération morale, peut intéresser les
-littérateurs et tend à _repoétiser_ notre langue, devenue trop timide.»
-Le fait est qu'on rencontre dans les _Quatre Métamorphoses_ des tours de
-phrases qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire, parce
-qu'ils étaient extraits trop brutalement du filon des mines grecque et
-latine, défrayent aujourd'hui le vocabulaire usuel de la réaction
-païenne.
-
-Nous sommes un peu surpris que l'auteur des _Feuilles d'automne_, qui
-occupe à l'Académie le fauteuil de Lemercier, n'ait pas appuyé
-davantage, dans son discours de réception, sur ce côté très-intéressant
-des mérites de son prédécesseur.
-
-
-
-
-DESFORGES
-
-
-
-
-I
-
-
-Un des plus beaux magasins de Paris était, il y a cent ans environ, le
-magasin de porcelaines situé rue du Roule, et ayant pour enseigne: _Au
-Balcon des deux Lions blancs_. Cette maison, dont le chef jouissait
-d'une réputation de loyauté et de bonhomie incontestable, devait donner
-le jour à l'un des plus aimables libertins du XVIIIe siècle,
-Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges, qui fut un poëte et un
-romancier toutes les fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son
-histoire peut se raconter derrière l'éventail, et ceux de nos
-contemporains qui voudront bien y prêter l'oreille souriront peut-être à
-ce récit considérablement abrégé des folies d'un autre âge et d'une
-autre littérature.
-
-Le temps est loin où nous comparions les femmes à des fleurs, et où M.
-de Saint-Luce se faisait précéder par une botte de roses chez
-Fanchon-la-Vielleuse, tout exprès pour avoir l'occasion de lui dire: _Je
-vous rends à vous-même._ Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez
-d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux à la mode
-qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes, d'Hébés et de Vénus,
-qu'ils plaçaient dans des nuages, une harpe à la main, et qu'ils
-ornaient de flottantes écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné
-seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons, des rubans
-volés et gardés sur le coeur, des lettres aux demi-mots effacés par les
-larmes, et des violettes séchées entre les pages de _La Nouvelle
-Héloïse_. Une femme était à nos yeux le chef-d'oeuvre de la création, et
-les madrigaux fleurissaient sur nos lèvres à son approche. Aujourd'hui
-que lord Byron, le jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont
-remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme insolent, il m'a
-semblé qu'une étude enjouée de la galanterie, telle que la comprenaient
-et la pratiquaient nos pères, ne viendrait pas hors de propos.
-
-Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi le voulait son
-étoile. L'honnête marchand de porcelaines, dont la cécité en matière
-conjugale paraît avoir toujours été des plus complètes, comptait trop
-sans les amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin de sa
-femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures qu'il guérissait.
-Mme Desforges n'était pas précisément jolie, mais elle était avenante,
-spirituelle et _faite au tour_, un mot du temps, comme nous en
-rencontrerons beaucoup dans le cours de cet article. Le médecin ne put
-la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la voir. Mais notre héros ne s'en
-appela pas moins Desforges, bon gré mal gré. _Pater est quem nuptiæ
-demonstrant._
-
-Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable. Il fut élevé
-à dix-sept lieues de Paris, dans un village voisin de Chartres, où il
-eut pour distraction première le spectacle des amours de _Monsieur
-Lindor_ et de _Mademoiselle Lucile_, lesquels étaient, sauf votre
-respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, on le mit au
-collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, aujourd'hui l'une des
-rues les plus tristes et les plus malpropres de Paris. Au collége, le
-jeune Desforges eut l'avantage de compter au nombre de ses professeurs
-le joli petit abbé Delille, qui s'occupait déjà de sa traduction des
-_Géorgiques_, et que les écoliers avaient surnommé entre eux
-l'_Écureuil_ ou le _Sapajou_, car il possédait tout à la fois la grâce,
-la gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre. L'abbé
-Delille était fort bien fait, et aimait assez un beau bas de soie noire
-autour de sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant
-que ses élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se mettre
-avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait que mieux.
-
-Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands progrès dans les
-langues grecque et latine. Il approchait déjà de la _fulminante_ époque
-des passions, pour lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se
-représente un blond un peu châtain, d'une taille moyenne mais bien
-proportionnée, d'une figure fraîche, colorée, douce et assez
-significative; très-svelte, très-vif, très-agile, et passablement
-adroit. Ajoutez à cela une complexion vigoureuse et le tempérament
-sanguin dans toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme un
-singe, colère comme un dindon, friand comme un chat, étourdi comme un
-hanneton, paresseux comme une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel
-était Desforges à l'âge de quatorze ans.
-
-Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le plus touchant,
-du reste comme presque tous les premiers amours; il eut pour objet une
-jeune fille encore naïve, et ne dura que juste le temps qu'il faut pour
-parfumer l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse
-galerie des femmes que nous allons parcourir, il nous arrivera de
-rencontrer bien souvent la passion, le caprice, la volupté, mais nous
-retrouverons rarement la grâce et les enchantements du point de départ.
-C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui précéderait en un
-musée les opulences de la peinture vénitienne.
-
-On saura que M. Desforges père, homme très-actif et d'un caractère
-très-entreprenant, joignait à son brillant commerce de porcelaines un
-immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour
-les desserts. Son atelier était composé d'une trentaine d'ouvriers,
-hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient des fillettes fort jolies
-et fort gaies, une surtout, mademoiselle Manon, petit ange façonné par
-les mains des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient en
-désordre sur son front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux
-bleus d'une sérénité angélique. Le nez fin, la bouche petite, le menton
-à fossette, tout cela formait une tête charmante posée sur un corps de
-quinze ans.
-
-Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, heureusement pour elles
-et pour nous. La Manon de Desforges se contentait d'être une mignonne
-petite fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes et les
-peintres du XVIIIe siècle aient emporté avec eux la recette de ces
-impalpables créatures, toutes calquées sur l'Accordée de village, avec
-des roses sur les joues et des bluets dans les yeux, comme on a dit;
-jolie et remuante population de ravaudeuses et de bouquetières en belles
-petites coiffes blanches, en jupons à raies, montées sur des mules à
-hauts talons; monde coquet dont Moreau le jeune a dessiné le dernier
-sourire, et dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir.
-
-Manon ne fit que passer dans le coeur de Desforges; mais c'est égal,
-j'aime mieux, pour la poésie du récit, qu'il ait dû son initiation
-amoureuse à cette innocente en cheveux blonds qu'à une douairière rusée,
-minotaure en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses premières
-sensations ont été franches, et, si plus tard la voix des sens doit
-seule s'élever chez lui, nous nous souviendrons que cet homme eut un
-coeur et qu'il aima la première fois.
-
-Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, l'espace d'un mois
-ou deux; puis vint la rentrée des classes: Desforges retourna à ses
-livres, et Manon retourna à ses fleurs artificielles. Ce que devint
-Manon, que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre première
-maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre dernière? Je crois
-pourtant que l'on maria Manon et que Manon se trouva très-heureuse
-d'être mariée.
-
-Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été mis en éveil par
-cette première et facile intrigue. Sur son petit matelas de collége, il
-se surprenait à rêver de plus hautes et de plus romanesques amours; il
-voyait passer en songe des _beautés_ que le pinceau d'un faible mortel
-ne saurait rendre (toujours style du temps); il aspirait après quelque
-grande dame inconnue; il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires
-intéressantes de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si bien que son
-bon génie le prit à la fin en pitié, et lui envoya une aventure telle
-qu'il la souhaitait.
-
-Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté sur la cour de
-récréation et de l'autre sur la rue des Carmes. Or, une nuit que le
-printemps tenait Desforges éveillé, il entendit soudainement une voix
-charmante,--voix de femme!--qui semblait partir d'une maison située
-précisément vis-à-vis de la fenêtre près de laquelle il couchait. Cette
-voix chantait l'ancien air du _Confiteor_ sur ces paroles alors en
-vogue:
-
- Mon père, je viens devant vous,
- Avec une âme repentante, etc.
-
-Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança vers la fenêtre de
-la rue des Carmes. La nuit était trop profonde pour qu'il distinguât
-quelqu'un. Mais la voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour
-donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne respira plus que
-pour ce fantôme invisible, et ce fut avec l'impatience d'un esprit de
-quinze ans qu'il attendit le lever de l'aurore, afin de prendre
-connaissance de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses
-pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent à peu près, dont
-le mur, tapissé en certaines parties de vigne vierge, s'élevait dans la
-rue des Carmes à une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis,
-qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter un grenier.
-Ces premières observations recueillies, Desforges chercha, toute la
-journée, mille prétextes pour aller et venir dans le dortoir, en se
-flattant de l'espérance de voir le mystérieux objet,--le XVIIIe siècle
-appelait les femmes des _objets_!--qui remplissait déjà sa pensée tout
-entière. A l'heure du goûter, seulement, il lui fut donné de satisfaire
-sa curiosité. Étant monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face
-une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue d'une robe
-blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient négligemment par boucles
-sur ses épaules et étaient rattachés au-dessus du front par un ruban
-ponceau, qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien prise, était
-svelte et déliée, sa démarche aisée et noble. Elle se promenait un livre
-à la main; de temps en temps elle lisait, d'autres fois elle levait au
-ciel des yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien fait
-pour troubler la cervelle pétulante de Desforges. A un moment où la
-dame, sans doute bien innocemment, dirigeait son regard vers la fenêtre
-du collége, il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en
-rougissant, _ce qui la rendit belle comme un ange_. Par malheur, la
-cloche sévère vint interrompre cette agréable distraction, et Desforges
-dut rentrer en classe pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout
-le temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec cette adorable
-voisine une plus ample connaissance.
-
-Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor assez long qui
-aboutissait à une chambre donnant également sur la rue des Carmes. Cette
-chambre, où les élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut
-celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir ses
-batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil général. Vers onze
-heures, une petite toux se fit entendre, avant-courrière de la chanson
-tant désirée; et, de même que la veille, les notes argentines et
-larmoyantes du _Confiteor_ s'élevèrent dans le silence de l'ombre. A
-peine la jeune femme eut-elle achevé son dernier couplet, que Desforges,
-tâchant d'affermir sa voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même
-air:
-
- Si j'avais pu, sans m'enflammer,
- Écouter une voix si tendre;
- Si j'avais pu, sans vous aimer,
- Vous entrevoir et vous entendre,
- Serait-ce, hélas! un si grand tort?
- Vaudrait-il un _Confiteor_?
-
-Pour un écolier de quinze ans, ce n'était déjà pas si mal trouvé. Le
-plus grand silence succéda à ces paroles qui avaient été chantées à
-demi-voix, mais de manière cependant à pouvoir être entendues. Il
-tremblait que sa hardiesse n'eût été désapprouvée, lorsque la belle, sur
-un ton plus bas, termina par ce couplet consolant:
-
- Allez en paix, ma fille, allez, etc.
-
-Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit sortir du
-jardin et fermer les portes derrière elle. Le coeur délicieusement ému,
-il regagna son dortoir sur la pointe du pied, et, comme la nuit
-dernière, l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empêcher de
-se clore.
-
-Le lendemain, même manége. Mais cette fois il ne fut plus question de
-l'air accoutumé: la jolie voisine chanta tout du long, avec un charme
-inexprimable, la romance du _Maître en droit_, alors dans sa nouveauté
-et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'était l'air si adroitement
-enclavé, longtemps après cette aventure, dans _Le Barbier de Séville_:
-
- Tout me dit que Lindor est charmant.
-
-Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une certaine étendue, elle
-donna le loisir à Desforges de chercher une réponse dans le répertoire
-qu'il connaissait, et il s'arrêta à ce morceau de _On ne s'avise jamais
-de tout_;
-
- Je ne puis voir l'aimable Lise,
- En vain mes yeux cherchent les siens.
- Amour, souris à l'entreprise
- Qui doit serrer nos doux liens.
-
-Une répétition bien marquée du premier vers de la romance
-
- Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,
-
-fut la réponse.
-
-Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on se retira, les
-petits accès de toux qui se manifestèrent, et auxquels Desforges
-répondit en toussant un peu lui-même, tout cela persuada à ce dernier
-que l'affaire était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands
-coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il écrivit donc, et
-l'on connaît le prototype de ces sortes de lettres: «Qui que vous soyez,
-ange du ciel, qui êtes venu au secours d'un coeur né pour la tendresse,
-jetez l'oeil de l'indulgence sur ce coeur enivré de vos charmes!»
-Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages sur ce rhythme, il s'avisa,
-pour faire parvenir sa missive, d'un moyen tout à fait digne d'un
-écolier: il décousit un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la
-lettre entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire à
-l'heure où son inconnue se promenait, après l'avoir saluée d'un air
-significatif, il fit voler la balle dans son jardin. La réponse ne se
-fit pas attendre. Un vieux domestique vint demander à parler à M.
-Desforges et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais
-enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine et serrée. On
-connaît aussi le genre de ces réponses: «Qu'avez-vous fait, cruel et
-trop intéressant jeune homme? Pourquoi venir troubler la paix qui
-commençait à renaître dans un coeur longtemps malheureux?»
-
-Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, qui eut
-d'ailleurs, comme toutes les intrigues de Choudard-Desforges, le
-dénoûment heureux qu'elle devait avoir. La chanteuse de la rue des
-Carmes était une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de K... La
-veille du jour où elle et lui convinrent d'un rendez-vous, on les
-entendit chanter en duo avec beaucoup d'expression ce joli air de Dorval
-dans ce même opéra de _On ne s'avise jamais de tout_:
-
- Amour, achève ton ouvrage,
- Amène Lindor en ces lieux!
- Sur nos transports jette un nuage
- Qui les dérobe à tous les yeux...
-
-Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement confondu
-dans les histoires galantes de ce XVIIIe siècle! c'est de voir tous ces
-petits bonshommes encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces
-Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze ans, au menton
-lisse comme des demoiselles, se comporter en affaires d'amour avec
-l'aplomb imperturbable des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de
-France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours _de feu_, ni
-chez quel confiseur ils commandent leurs compliments; mais tout cela est
-horrible d'expérience, et ce qui est le pire, c'est que cela réussit
-toujours! En vérité, ces charmants petits scélérats, dont on ne trouve
-plus aujourd'hui le souvenir que dans les vaudevilles à
-travestissements, paraissent avoir été les derniers Français de la
-tradition frivole: tête à l'évent, jambe moulée, esprit superficiel, et
-le reste.
-
-Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête en conquête! Quel
-Don Juan bourgeois que ce jeune M. Choudard, l'enfant du marchand de
-faïence! Notez bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai
-l'attention de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres
-certaines aventures avec _une dévote_, femme d'environ trente-six à
-trente-huit ans, d'un blond fade, mais d'un attrayant embonpoint.
-J'oublie également à dessein une demoiselle Juliette, camériste vingt
-fois plus avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante
-coquine au fichu de laquelle manquaient bien des épingles. Je vous fais
-grâce de l'éternelle et inévitable histoire de couvent, au rendez-vous
-donné à la grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de corde
-et de la voiture qui attend _à vingt pas_. Je glisse sur de dangereuses
-leçons de musique données à mademoiselle Adélaïde, et sur l'accord
-parfait qui s'ensuivit. Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle
-Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non plus que
-mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. En conscience, il faudrait
-épaissir trop de gaze autour de ces épisodes compromettants, et j'y
-renonce.
-
-
-
-
-II
-
-
-Mais l'auteur? commence-t-on à dire; nous ne voyons pas venir l'auteur
-au milieu de tout cela. Le fait est que jusqu'à présent la vocation
-littéraire de Desforges,--si vocation il y eut,--ne s'était autrement
-révélée que par quelques bouquets à Chloris et deux ou trois tragédies
-dignes du feu. A sa sortie du collége, on essaya d'en faire un médecin;
-il se laissa faire; mais sur le chemin des écoles, et particulièrement
-dans la rue de la Bucherie, il y avait de si agaçants minois aux vitres
-des fenêtres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle de M. Bibi,
-un très-aimable chat qui avait les reins fracturés. M. Bibi appartenait
-à une ravissante Génoise, femme d'un consul de France à Alicante.
-
-Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges, s'apercevant que leur
-fils ne serait jamais bien apte à déchiqueter des muscles, scier des
-crânes, injecter des artères, le mirent chez le peintre Vien, où il ne
-tarda pas à faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de mérite,
-mais où il ne fit aucune connaissance avec la peinture. Il coûta trois
-mois d'école et ne prit guère plus de trois leçons, occupé qu'il était à
-courir les jeux de paume et à hanter les spectacles de société. Son père
-voulut confier à sa canne le soin de lui faire entendre raison;
-Desforges esquiva l'entretien; mais, à partir de ce moment, la bourse
-paternelle lui fut hermétiquement fermée. Puis, après la bourse, ce fut
-la maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pavé, avec un gros
-sou dans sa poche pour toute fortune. Il donna le gros sou à un pauvre
-qui l'importunait.
-
-Au XVIIIe siècle, à Paris, il était rare qu'un beau garçon mourût de
-faim, et nous avons laissé à entendre que Choudard-Desforges aurait pu
-remplacer l'Antinoüs sur son piédestal. Cependant, ce ne fut ni
-mademoiselle Adélaïde, ni mademoiselle Thérèse, ni mademoiselle Juliette
-qui vinrent à son secours; ce fut un brave musicien qui lui donna des
-ariettes à copier. On comprend qu'il ne gagna pas gros à ce métier,
-illustré par tant d'infortunes célèbres: aussi fut-il bientôt obligé de
-vendre l'habit de son grand-père maternel, un magnifique habit noisette
-à boutons d'or. Il ne lui resta plus que l'habit de son aïeul paternel,
-c'est-à-dire un vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives,
-et un haut-de-chausses cramoisi doublé de peluche de soie blanche; la
-teinture de l'habit était si bonne qu'elle gâtait son linge, ses mains,
-son menton et tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau se
-composait de trois chemises, de deux paires de bas de soie, d'une
-demi-douzaine de cols de basin rayé à carton, et de deux épées, l'une
-d'acier et l'autre de deuil. Des souliers à boucles et un petit chapeau
-rond bordé, campé crânement sur le bord d'une oreille rubiconde,
-complétaient son ajustement d'une modestie à peine suffisante, mais
-rehaussé par cette assurance et cet aplomb que donnent toujours les
-avantages extérieurs.
-
-Ce fut dans ce mince équipage qu'il s'avisa de courtiser la poésie.
-Costume oblige. Il s'y prit d'abord un peu moins bien qu'avec les
-fillettes, mais enfin il fit ce qu'il put, et, dans sa petite chambre à
-quatre francs par mois, rue Saint-Honoré, il rima quelques
-opéras-comiques dont il n'a conservé plus tard que les titres. Il y
-avait déjà près d'un an qu'il vivait de la sorte, lorsqu'un matin il fut
-éveillé en sursaut.--Qui est là? demanda-t-il.--Ouvre, c'est
-moi.--Desforges reconnaît la voix de sa mère; il passe à la hâte une
-mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame Desforges, dont les
-yeux fatigués annoncent des larmes récentes, tombe sur un siége. Elle
-garde un morne silence.--Qu'avez-vous? s'écrie-t-il en lui prenant les
-mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.--Mon ami, il y
-a deux jours que ton père n'a mangé.--Grand Dieu!--Ses ouvriers, qui ne
-sont point payés depuis longtemps, refusent de travailler. Toutes nos
-ressources sont épuisées. J'ai recours à toi, mon enfant.--Ah! ma mère!
-ne perdons pas une minute... Desforges s'habille et sort. Où va-t-il?
-partout, chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indifférents; il bat
-la moitié de Paris sans succès: il se désole, il s'essouffle, et enfin
-il revient le coeur plein de douleur et les mains vides de secours.
-Accablé de lassitude et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue
-des Boucheries, où il prenait ses repas de temps en temps.
-
-Une jeune et jolie fille, nommée Louison, y remplissait l'office de
-servante. Jusqu'à ce jour il n'avait existé entre elle et Desforges
-qu'une innocente réciprocité de politesses. Elle s'avança vers lui le
-sourire sur les lèvres, mais ce sourire disparut aussitôt qu'elle se fut
-aperçue de sa tristesse.--Vous ne seriez pas bien dans la salle, lui
-dit-elle; venez dans un cabinet. Il la suivit.--Que voulez-vous pour
-dîner?--Je n'ai pas faim, Louison. Il mentait; mais comment dîner sans
-argent? La jeune servante lut probablement son embarras dans ses
-regards, car, ne tenant aucun compte de sa réponse, elle lui apporta un
-potage d'un parfum délicieux. Pendant qu'il se laissait aller à la
-tentation, elle le questionna avec intérêt. Desforges refusa longtemps
-de répondre; mais enfin, trahi par sa sensibilité, il avoua le profond
-dénûment de son père. Louison croisa les mains, pâlit et s'écria:--Ah!
-mon Dieu! est-il possible? pas mangé depuis deux jours! Et ses yeux se
-remplissent de larmes, elle prend la main de Desforges et la presse
-contre son coeur.--Attendez-moi! s'écria-t-elle, comme saisie d'une
-subite inspiration. Et la voilà partie. Quand elle revient, elle est
-toute rouge, toute hésitante; elle pose sur la table un gant de peau
-blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges l'arrête.--Qu'est-ce que
-c'est, Louison?--Laissez-moi, j'ai affaire.--Louison!--Je voudrais être
-plus riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent écus... Cette fois ce
-fut à Desforges à s'élancer vers la jeune servante, à s'emparer de ses
-deux mains et à les couvrir des plus tendres baisers!
-
-Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à cette noble et généreuse
-fille; mais, comme on n'a pas de peine à le deviner, un plus doux
-sentiment remplaça bientôt la reconnaissance dans le coeur de
-Choudard-Desforges. Tant de dévouement eût-il pu le trouver insensible?
-Cependant une délicatesse que l'on appréciera le tenait en respect
-auprès de Louison, et le service même qui avait rapproché leurs âmes
-était précisément ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant huit
-jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée: rembourser Louison, afin
-de pouvoir l'aimer tout à son aise et d'en être aimé à coeur que
-veux-tu. Dans ces réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui
-vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une grande partie
-s'arrangeait: il manquait un joueur. Masson, le voyant arriver,
-s'écrie:--Voilà notre homme!--De quoi s'agit-il?--De primer avec
-monseigneur le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents louis.
-Desforges dit tout bas à Masson:--Je ne joue pas d'argent.--Allez
-toujours, et tenez vingt-cinq louis; en cas de perte, il ne vous en
-coûtera rien; si vous gagnez, vous aurez un quart dans le pari.--A la
-bonne heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie seconde
-force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent en trois parties deux
-mille louis qu'ils emportent tout de suite, et deux cents louis de pari,
-parce qu'on avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était donc
-cinquante louis qui revenaient à Desforges pour son quart. Il était
-modestement occupé à se chauffer dans la chambre des joueurs, lorsqu'un
-page vint lui dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend à
-cette invitation.--Vous avez parfaitement joué, monsieur, lui dit le duc
-d'Orléans; je serais enchanté que vous fussiez de nos parties toutes les
-fois que vos affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant d'une
-table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, et le lui mettant dans
-la main:--Puisque vous m'avez fait gagner deux mille louis, ce n'est pas
-trop, je pense, de vous en offrir le vingtième, que je vous prie
-d'accepter.
-
-La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires. Voler chez
-Louison, et du plus loin qu'il l'aperçut lui crier:--Un cabinet! ce fut
-l'affaire de moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre, et le
-même cabinet de l'autre jour les reçut tous les deux; là, sans autre
-forme de procès, Desforges l'embrassa de toutes ses forces, et, vidant
-ses poches plus chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:--Tiens!
-vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà ce que je viens de
-gagner.--Pas possible!--Très-possible! Vite, Louison, un bon déjeuner!
-du mâcon vieux, un pâté de Lesage... tout ce que tu voudras! Je
-t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses grands yeux et
-riait. Desforges fit claquer encore deux baisers sur sa joue de pêche,
-et l'on se mit à table. Oh! qu'ils sont jolis, ces déjeuners de
-tourtereaux! La petite nappe blanche resplendissait comme neige, les
-bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille; et dans les
-assiettes coloriées il se faisait un gentil remuement de couteaux et de
-fourchettes, interrompu par des regards brillants d'amour. On but à la
-santé du duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau temps
-qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à vivre. Un rayon de
-soleil entré par hasard faisait danser dans un coin les atomes d'or du
-plancher. Gracieux tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un
-verre à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à de rares
-intervalles, c'était le verre du bonheur!
-
-Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé par être pauvre,
-puis la pauvreté l'avait cédé à la poésie, et enfin la poésie le céda au
-mariage. La gradation était parfaitement observée. Comment ce mariage
-arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir.
-Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrétaires de la police,
-était une grande brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite,
-très-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles
-dents. Desforges l'avait rencontrée dans le temps de Pâques au concert
-spirituel des Associés. Elle lui donna dans l'oeil, il lui donna dans le
-coeur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés l'un pour
-l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la campagne des parents,
-comme il pouvait y avoir danger pour lui à se retirer, on lui fit signer
-un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit
-sous le même toit que mademoiselle Camille. C'était mettre le loup dans
-la bergerie; mais, ma foi! le secrétaire de la police avait quatre
-filles à marier, et il n'était pas fâché de se débarrasser de la plus
-grande.
-
-Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce
-gendre gagnât sa vie et exerçât une profession quelconque. En attendant
-la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire
-dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considérablement
-serait aller contre toutes les lois de la vérité. Il appela plus que
-jamais la littérature à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans
-son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, qui, commencée à
-huit heures, fut terminée à midi. Le fameux Nicolet arriva en ce
-moment.--Tiens, lui dit le futur beau-père, prends cette pièce, et
-joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet
-l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour
-Desforges, il n'en eut pas un sou.
-
-Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, comme il s'était
-dégoûté de la médecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait
-absolument un état avant d'entrer en ménage, et les parents de sa future
-le pressaient de se décider. Choudard-Desforges se décida donc. Confiant
-dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scènes de société, il
-se fit comédien, et, grâce à la protection de M. de Sartine, il obtint
-du maréchal de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.
-
-
-
-
-III
-
-
-Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des
-amoureux, par les rôles de Nouradin dans _Le Cadi dupé_, et de Colin
-dans _La Clochette_. Il fut accueilli du public avec une bienveillance
-marquée, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa véritable
-vocation. A bien réfléchir, en effet, cet homme ne pouvait pas être
-autre chose qu'un comédien, et un comédien de la Comédie-Italienne,
-c'est-à-dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour à
-mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. Desforges fit
-sa vie publique de ce qui avait été sa vie privée: _il aima_ à
-appointements fixes; du reste, réunissant toutes les qualités de son
-emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement récompensé, dans la
-salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été d'heureux
-personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent.
-
-Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; et, comme tous
-ceux de ce temps-là, il mena une vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il
-adora une pâtissière de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se
-trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au sujet d'une
-figurante _de toute beauté_; à Versailles, il eut un duel et reçut deux
-coups d'épée, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la
-première des fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une
-huitaine au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant
-infortuné de la Lescombat. Mais alors on n'était pas bon comédien sans
-un bout de For-l'Évêque. Dans son _cachot_, Desforges tint table ouverte
-et fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des
-huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la fille du concierge, c'est
-que probablement l'ordre de sa mise en liberté arriva trop tôt.
-
-Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et
-belle compagnie, tantôt sur des charrettes de paille, tantôt en voitures
-de poste, jouant à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul,
-à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du _Déserteur_, Colin du
-_Maréchal_, ou Dorval de _Lucile_, gai compagnon toujours, coeur franc
-et désintéressé, tête chaude, santé robuste. Faut-il dire les noms de
-toutes celles qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade,
-Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises affolées, filles
-imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître au milieu de ce prodigieux
-total. «Supposez un bibliomane, écrivait-il plus tard, autrement dit un
-homme fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant il
-en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et
-les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce qu'il les sache sur le bout du
-doigt. Quand il est parvenu à cette entière et parfaite connaissance, il
-ne lit plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle il
-les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de
-leur lecture. Tous ces livres sont étiquetés; en outre, il a un petit
-livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le
-bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque à
-tant de rayons, c'est le coeur, et le catalogue, la mémoire.»
-
-Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet infatigable trouveur
-d'aventures. Dans cette dernière ville, le nombre de myrtes qu'il
-cueillit exaspéra à un tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé
-de résilier son engagement, après avoir mis trois ou quatre fois l'épée
-à la main et avoir sollicité vainement la protection des
-magistrats.--Parbleu, monsieur, lui répondait-on, soyez Don Juan tout à
-votre aise, mais alors ne chantez pas l'opéra!
-
-
-
-
-IV
-
-
-On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un horrible événement
-arrivé le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le
-témoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante
-comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE SUPÉRIEUR, la
-dix-huitième représentation de _Zémire et Azor_. Or, le public sut, je
-ne sais comment, que c'était la femme d'un magistrat, généralement
-détestée, qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, les jeunes
-gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain,
-vengeance qui dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va voir, et
-dont les papiers du temps n'ont pu donner un récit aussi exact que celui
-que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-même.
-
-Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de spectacle était
-pleine, ainsi que la rue des Carmes, où elle était située alors. Si
-compacte était la foule, que Desforges fut obligé de descendre de son
-logement par une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de pouvoir
-aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où commence ordinairement
-le spectacle, l'orchestre joua l'ouverture, qui fut écoutée en silence;
-mais aussitôt que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations du
-public commencèrent, et voici quel en était le sens:--Vous ne jouerez
-point _Zémire et Azor_ aujourd'hui, nous ne voulons point de _Zémire et
-Azor_! Trois fois l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée,
-trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits. Enfin, la
-garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer dans le parterre; mais cette
-mesure fut accueillie par une risée unanime, et le parterre chassa
-doucement la garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant,
-le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait à vouloir une
-tragédie, les magistrats à la lui refuser. Impatienté de ce débat, qui
-menace de se prolonger trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui
-d'envoyer demander au commandant du château un détachement de deux cents
-hommes en armes. Ils arrivent. M. le comte de P***, qui les conduit, les
-remet à l'échevin, en lui disant:--Vous m'avez demandé du secours, en
-voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos enfants. Mais celui-ci l'a
-écouté à peine: il fait disposer cent hommes dans la rue, et fait entrer
-les cent autres dans le parterre par les deux portes.--Mettez les à la
-consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare qu'il leur donne.
-
-Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se passait au dehors...
-
-Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du fusil, se sont glissés
-dans le parterre, sous la voûte des premières loges, et l'ont cerné.
-Soudain, un coup de feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et
-puis d'un autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement. Le
-rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se trouvaient en
-scène, les balles leur sifflaient aux oreilles. Bientôt, les baïonnettes
-se joignant au feu, le sang coule de tous côtés dans le parterre: un
-jeune homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est percé par
-derrière et tombe mourant aux pieds de son bourreau; un autre,
-franchissant l'orchestre, arrive sur le théâtre avec la cuisse fendue
-depuis le genou jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de
-dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup de baïonnette dans
-le flanc et d'une balle qui lui avait traversé la mamelle droite et
-l'omoplate gauche, se défendait encore, appuyé contre un des piliers du
-parterre et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le percer d'un
-second coup de baïonnette dans l'aine en disant: «Parbleu! voilà bien
-des façons pour mettre un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats,
-furieux sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule tremblante
-et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que grâce à l'intrépidité de M.
-d'Onzembrune, capitaine de dragons, qui se précipita, l'épée à la main,
-de l'amphithéâtre dans le parterre, et se jeta au devant des grenadiers,
-à qui imposa son uniforme. Pour prix de son héroïsme, M. d'Onzembrune,
-après avoir été à minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de
-s'enfuir une heure après pour aller en chercher un plus sûr à Nice.
-
-Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces profondes dans
-l'esprit des Marseillais. On a évalué le nombre des blessés à
-quatre-vingt-dix environ; peut-être ce chiffre est-il exagéré; Desforges
-ne se prononce pas là-dessus[4].
-
- [4] Les événements les plus désastreux sont quelquefois accompagnés de
- circonstances burlesques; en voici un exemple. Un bon capitaine
- hollandais qui de sa vie n'était allé à la comédie, y vint ce
- jour-là pour son malheur. Ne se faisant aucune idée d'une chose
- qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte auquel il
- assistait était la comédie elle-même; et il ne sortit de son erreur
- qu'au moment où il reçut un coup de feu qui lui cassa la cuisse. Il
- mourut dans la nuit, jurant, maugréant, et ne cessant de dire que
- s'il avait pu croire que tout ce train était sérieux, il aurait tué
- au moins une douzaine de ces forcenés.
-
-Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il souvenance d'une
-certaine demoiselle Camille, à laquelle notre héros avait bénévolement
-signé une promesse de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne se
-souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il faut croire que les
-parents de la demoiselle avaient pris cette promesse très au sérieux,
-car dans un voyage que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement
-inquiété pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que comme une
-bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun moyen de faire entendre raison à
-ce mauvais sujet, qui ne se fit pas même un scrupule de rosser le père
-de mademoiselle Camille, pour lui apprendre à le laisser en repos. Ce
-dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges ne fut plus
-disputé au célibat, et, comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui
-fut permis de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement.
-
-Mais cette dernière aventure avait apparemment éveillé en lui certaines
-idées de moralité et d'ordre, car, une fois à Nantes, il se maria
-réellement et publiquement, à la grande satisfaction de bien des époux.
-Quatorze ans et trois mois, un bel oeil bleu, une bouche si petite que
-l'envie essayait de lui en faire un défaut; des lèvres fraîches, des
-dents de perles qui laissaient passage à un sourire charmant, un menton
-rond et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit possible de
-voir, telle était Angélique Erbennert, telle était celle que Desforges
-avait choisie pour femme. Elle jouait les amoureuses et les ingénues
-dans l'opéra-bouffon et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à
-son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par suite du caractère
-ombrageux et jaloux de la jeune Angélique, à laquelle il arriva de
-tomber à coups de canne sur une ancienne maîtresse de son mari.
-
-C'est à cette époque,--24 octobre 1775,--que les bonnes fortunes
-semblent commencer à abandonner Desforges; c'est à cette époque que, par
-manière de compensation, il se ressouvient de la poésie, cette ancienne
-compagne de sa jeune pauvreté. La poésie, qui ne garde pas rancune à ses
-amants infidèles, revint vers le _Colin en chef_ du théâtre de Nantes et
-le consola le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il avait
-alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au temps où il n'en avait
-que dix-huit et où il ne possédait pour toute fortune que l'habit en
-peluche bleue de son grand-père. Malheureusement sa femme était un peu
-comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf Muses pour les neuf
-maîtresses de son mari. Que de fois il lui fallut redescendre de son
-Olympe pour se mêler aux discussions les plus prosaïques et aux
-tracasseries les moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la
-plupart des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est celle qui
-venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent de la sorte, cinq
-années de purgatoire, au bout desquelles, après avoir parcouru la moitié
-de l'Europe et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de
-Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours à Paris,
-_traînant l'aile et tirant du pied_.
-
-
-
-
-V
-
-
-Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur lui tous les autans de
-l'hyménée, Desforges s'assit tristement devant sa modeste table de
-travail, et écrivit son chef-d'oeuvre, _la Femme jalouse_, chef-d'oeuvre
-de chagrin et d'amertume. Cette comédie,--il avait appelé cela une
-comédie!--eut un succès considérable de pleurs et de sanglots. Desforges
-la dédia à son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait jamais
-quitté de vue. Ce fut le commencement de sa réputation littéraire, car
-nous croyons inutile de parler de ses premiers essais, représentés tant
-en province qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite à
-l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons affaire ici qu'à un
-écrivain du deuxième et même du troisième ordre.
-
-_La Femme jalouse_, qui, de la Comédie-Italienne passa au répertoire du
-Théâtre-Français, se joue encore de loin en loin, et est écoutée avec
-faveur. Voici, sur cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut
-accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: «C'est un
-drame où IL Y A quelque intérêt, ce n'est pas une bonne comédie. IL Y A
-dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur
-des apparences si fortes et si bien justifiées, qu'IL N'Y A PAS moyen de
-lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqué; mais ces
-apparences produisent des situations qui ont de l'effet au théâtre. Le
-style est naturel et facile, sans déclamation, sans écarts et sans
-jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractères,
-d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce marche bien.» Quoique
-écrites dans ce mauvais style qui est particulier à l'auteur du _Cours
-de littérature_, ces lignes résument assez notre opinion personnelle.
-
-J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais
-parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait
-fait débuter aux Italiens et recevoir à quart de part quelques mois
-après ses débuts. «Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs
-du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui de la comtesse
-d'Arles dans _Euphrosine et Coradin_.
-
-Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges
-composa et fit représenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine
-de pièces environ. Au nombre des drames que l'on peut citer après _la
-Femme jalouse_, n'oublions pas _Tom Jones à Londres_, qui se fait
-remarquer par d'intéressantes péripéties et une certaine originalité
-d'allures. Desforges a écrit encore une foule d'opéras-comiques, en
-compagnie de Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont:
-_Joconde_, _l'Épreuve villageoise_, _Griselidis_, _l'Amitié au village_,
-et _Jeanne d'Arc à Orléans_.
-
-De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame par sa pièce
-intitulée: _Novogorod sauvée_. Voici un compte-rendu que nous trouvons
-dans un recueil périodique: «_Novogorod sauvée_ est un de ces ouvrages
-dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime à
-revoir ensuite, lorsque l'âme, revenue du trouble qu'elle a éprouvé,
-permet à l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut
-donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta les
-spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on sortit du spectacle en
-frémissant; la curiosité amena l'affluence; insensiblement on
-s'accoutuma à la voir, et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que
-le noeud pouvait avoir d'atroce... Les costumes ont été exécutés sur les
-dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet écrivain a demeuré trois
-ans à Saint-Pétersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modèle exact
-ses costumes russes.» (_Costumes et Annales_ des grands théâtres de
-Paris, par M. de Charmois; année 1788.)
-
-Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son
-existence semée de récifs conjugaux, c'est cette grande parade du _Sourd
-ou l'Auberge pleine_ qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou
-d'oubli bien certainement. _Le Sourd_, donné d'abord au théâtre de
-mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour
-arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du
-_Médecin malgré lui_. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait
-une réputation dans le rôle de _M. Dasnières_, qui est devenu un type
-comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment où M. Dasnières dresse
-son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps
-avec les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle
-avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de quolibets grotesques
-et de calembours triomphants, soulevait des trépignements d'hilarité par
-toute la salle.
-
-Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes
-révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pièces de
-circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: _la Liberté et
-l'Égalité rendues à la terre_, _Alisbelle, ou les Crimes de la
-féodalité_, deux opéras composés pour la République, et représentés en
-1794. A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup les
-innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que voulez-vous? Sommes-nous
-bien sûrs que Desforges ne cherchait point dans la politique une
-distraction à ses infortunes maritales?
-
-Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne
-fût tombé dans le mélodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la
-loi du divorce fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un
-des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il
-en composa sur l'heure une comédie intitulée: _les Époux divorcés_, sa
-dernière comédie. Après quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle
-il _soupirait_ depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, lui
-fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement
-cherchée.
-
-Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa l'acteur Philippe, des
-Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des
-_tabliers_.
-
-Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint à
-Desforges. Il se mit à évoquer ses souvenirs, et, se consolant avec des
-fictions de la perte de la réalité, il commença à écrire des romans où,
-selon son expression, il _sacrifia à l'autel des Grâces_. On sait ce que
-parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour Pigault-Lebrun, c'était
-écrire _l'Enfant du carnaval_; pour le général Lasalle, pour Dorvigny,
-c'était rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne
-resta pas au-dessous de ces modèles.
-
-Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts
-rayons, il existe un ouvrage à peu près délaissé, intitulé _le Poëte_.
-Ce livre, dont la réputation n'est pas arrivée jusqu'à la génération
-actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des
-lecteurs à deux sous le volume. Semblable à un flacon qui, sous une
-insignifiante étiquette, cache un poison des plus dangereux, _le Poëte_
-recèle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire
-enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première fois en 1798
-(4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il
-passa presque inaperçu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant
-d'autres oeuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur chez les
-libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opéra
-cependant de manière à en permettre, l'année suivante, une deuxième
-édition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le
-titre, peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement
-circonscrit le succès.
-
-Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un
-cadre évidemment arrangé, les principaux événements de sa vie; il a le
-tort très-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses,
-les personnes de sa famille, et particulièrement sa soeur. En cela
-réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires et d'autobiographies;
-ils se modèlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur _les Confessions_.
-Qu'ils se mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces
-impudents, que ce n'est pas _à cause_ de ses défauts que l'on aime
-Jean-Jacques, mais _malgré_ ses défauts, ce qui est bien différent. Or,
-pris comme oeuvre littéraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur
-absolument relative et toute de curiosité. Son style, d'un abandon
-inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il fait un abus
-extravagant des métaphores en usage chez l'école licencieuse: tout est
-rose, corail, ébène, autel de la volupté, calice, coupe. Un amant n'est
-plus un amant, c'est un _sacrificateur_, un _athlète_; une amante
-devient une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses
-seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albâtre; la peau est au
-moins du satin ou de la neige.
-
-Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité de scènes qui
-suffirait à le rendre insupportable, s'il n'était odieux. Tout est prévu
-et bien prévu dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt
-s'évanouit, le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un appât
-grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molière, ont _la
-forme enfoncée dans la matière_.
-
-Desforges a fait précéder _le Poëte_ d'un avertissement en style
-ambitieux, et dont voici le début:
-
-«L'AUTEUR A SES CONTEMPORAINS. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma
-cinquante-deuxième année commence. C'était l'époque que j'avais fixée au
-travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle,
-surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on
-peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps à perdre
-pour écrire la sienne.»
-
-Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de
-contester à ce livre des aspects particuliers, un entrain réel, certains
-détails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et
-çà et là quelques figures célèbres assez bien présentées[5].
-
- [5] La dernière édition du _Poëte_ a été essayée en 1819, par M. Émile
- Babeuf, qui avait annoncé la publication des oeuvres complètes de
- Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient un portrait.
-
-Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air;
-toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit _le Poëte_, Desforges
-lança l'année suivante un ouvrage de la même humeur et de la même
-longueur, _les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales_.
-C'était trop se complaire dans cette série de peintures. Voici le
-raisonnement qu'il faisait à ce propos:
-
-«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses
-naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrière
-de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois
-peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle en homme qui l'a
-parcourue dans toute son étendue, est à la fois un champ de bataille et
-un océan tempêtueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, à
-l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir
-qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6].»
-
- [6] Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait
- également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il n'existât
- aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur de _la
- Guerre des Dieux_ et l'auteur du _Poëte_.
-
-Et ainsi fait-il. _Les Mille et un Souvenirs_ sont l'appendice et le
-complément du _Poëte_; sous le nom de Mélincourt, Desforges raconte à sa
-seconde femme plusieurs anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et
-tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins indirectement.
-
-La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges, c'est de s'être
-abstenu de nous raconter ses bonnes fortunes en diligence. Après cela,
-peut-être n'y a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa
-littérature, laquelle résume cependant tous les procédés et toutes les
-rengaines de son temps. Un livre badin n'existait pas alors sans une
-aventure en diligence; dans la seule légèreté écrite qu'il se soit
-permise: _le Dernier Chapitre de mon roman_, Charles Nodier lui-même n'a
-pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique.
-
-_Les Mille et un Souvenirs_ furent suivis de trois autres romans sans
-aucune valeur; après quoi Desforges cessa complétement d'écrire, ou du
-moins de faire imprimer. On était en 1800[7].
-
- [7] Il convient cependant de remarquer qu'avant d'écrire des romans
- licencieux, Desforges avait essayé de mieux employer son talent.
- Nous avons en notre possession une lettre adressée par lui au
- citoyen Grégoire, représentant du peuple, membre du Conseil des
- Anciens, rue du Colombier, F. G., nº 16; c'est une demande d'emploi:
-
-
- «17 Brum. an IV républicain.
-
- »Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment où mes
- espérances peuvent se voir réalisées. On s'occupe sans doute avec
- chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me serait
- bien doux de pouvoir enfin payer à ma Patrie mon tribut d'utilité
- dans un genre analogue à mes facultés. Une place de professeur de
- Poésie est celle qui me conviendrait; et comme il y en a un certain
- nombre de désignées spécialement pour cet objet, tous mes voeux
- seraient remplis si je pouvais en obtenir une.
-
- »Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route à tenir dans cette
- affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra, d'une part,
- que m'être très-favorable pour le succès de mes vues, et, de
- l'autre, m'élever à la hauteur de mon entreprise par le vif désir
- qu'il m'inspirera de le mériter.
-
- »Un mot de réponse à votre reconnaissant et bien affectionné
- concitoyen.
-
- DESFORGES.
-
- »F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, nº 485.»
-
- Écriture belle et ferme.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, immobile, sans
-regard et sans voix, auprès d'une croisée aux rideaux entr'ouverts? Son
-front penche, couronné de mèches rares et blanches; sa main pend, sèche
-et abandonnée; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes
-amaigries, et les agite. Une femme est auprès de lui, qui brode en
-silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va
-d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point
-cortége comme autour du poëte décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un
-libertin de poudre et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons
-et les chambrettes, laissant un peu de son coeur aux mains de toutes les
-femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, délaissé, au milieu
-d'une époque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit
-d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre
-remplie de mélancolie.
-
-Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque son cerveau affaibli
-sent remonter sa mémoire, il se surprend à murmurer des noms charmants:
-Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser,
-vagues et confus, les événements des jours anciens; de vieux airs lui
-reviennent en tête, tels que celui du _Confiteor_; il se reporte dans
-cette petite chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on
-aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine
-exténuée, une larme qui brûle tombe et se perd dans les rides de cette
-face morne.
-
-Desforges représente complétement la décadence du XVIIIe siècle. Il est
-le produit sans ampleur de la Régence, et a en lui le sang mélangé du
-duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une
-société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut une tête sans
-cervelle, et il traîne très-bas un coeur généreux. Tous les sentiments
-ne lui arrivent que sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens
-et du curé Meslier; ce qu'il nomme _sensibilité_ n'est que la débauche;
-il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une
-faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur,
-ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades comme Guzman
-d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue Grénetat. Tels étaient et tels
-devaient être, en effet, ces bâtards de la Régence, qui tranchaient à la
-fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels
-beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des comédiens ou des
-auteurs de deuxième ordre.
-
-Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses oeuvres, c'est que
-celles-ci découlent évidemment de celle-là, qu'elles en sont le fruit
-direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté.
-Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la
-vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empêcher de condamner une
-littérature inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien
-déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les goûts licencieux d'une
-époque frappée de vertige. J'aime à me figurer que Desforges n'était que
-pauvre et étourdi.
-
-Desforges expira le 13 août 1806[8].
-
- [8] Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage posthume de
- Desforges les _Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq ans_, publié
- sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond, à Hambourg,
- en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le style du _Poëte_ et des
- _Mille et un Souvenirs_; ce sont les mêmes procédés de narration, le
- même genre de tableaux, avec une description de Nantes, où Desforges
- a vécu assez longtemps, comme on l'a vu.
-
- Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par
- cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque
- Soleinne (appendice au tome troisième):
-
- DESFORGES (P.-J.-B. Choudard).--L. A. S., in-4, 12 prairial an VI.
- Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé
- _Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse_, et il lui donne le
- sujet d'une gravure pour le quatrième volume du _Poëte_.
-
-
-
-
-CAZOTTE
-
-
-
-
-I
-
-LES ROSES DE FRAGONARD
-
-
-En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de
-Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante
-ans qui s'appelait Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la
-mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans
-le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la
-France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de
-Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre
-de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle
-encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir
-tout le long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours vêtus à la
-mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui dans les
-vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Fragonard était jeune et
-joyeux; c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas
-rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus galant que le
-dernier numéro des _Veillées d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la
-façon des abbés poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.
-
-Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et
-douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il
-fut grand peintre aussi, lui, dans le sens que le XVIIIe siècle
-attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret,
-de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni
-aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade
-ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'art_. Que
-n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
-qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent
-sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de
-Cupidon! Tous les amateurs connaissent _le Chiffre d'amour_, _le
-Sacrifice de la rose_, _la Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine
-rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,
-dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui
-étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Éliantes du
-jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers généraux.
-
-Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée et la richesse,
-ces deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut
-avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution vint
-faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou
-écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là,
-dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant: «On n'a
-que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses
-politiques; restez là.» Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues,
-le peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les nymphes et les
-dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de
-poudre en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons,
-dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment
-monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres
-toujours remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art,
-son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son
-talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait
-été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de
-tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre,
-ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal
-rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un
-quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers,
-soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de
-l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos
-petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans
-vouloir les voir.
-
-Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les
-invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir
-lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
-gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre,
-Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis dansant sur
-l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée!
-car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de
-petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux
-fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées
-des bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait que bien
-peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du
-déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne
-le traitât de contre-révolutionnaire.
-
-Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il
-laissa de côté sa palette, comme font toutes les réputations chagrines
-qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la
-Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle
-lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner
-pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns
-de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût
-supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans
-une maison renfrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller
-solitairement à la mort et à l'oubli.
-
---S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours
-qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le
-grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
-chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge
-au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
-vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
-rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une corbeille?
-Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait la peine alors d'être
-peintre!
-
-Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque, le 16 août au
-matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite
-d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte
-d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé
-ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de
-son coeur que tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir
-et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une
-ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud
-de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient
-toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un madras.
-
---M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de
-l'aspect mélancolique de cette chambre.
-
---C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou
-plutôt c'était moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui
-êtes-vous pour vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?
-
-La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi
-dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint
-jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression
-ardente et douce à la fois.
-
---Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire que vous
-fassiez mon portrait.
-
-Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,
-il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable
-amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié
-suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la
-cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la
-meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi
-pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
-durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans
-ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions
-singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des
-boudoirs,--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui
-était bien l'oeil d'un illuminé, en effet.
-
-Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant
-entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout
-d'abord pour le spectre adoré de madame de Pompadour à quinze ans. Il la
-fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:
-
---Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue,
-vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure
-tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
-attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous
-que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue
-Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec
-mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes
-paillettes dans votre regard! Vous êtes la muse de Fragonard autant que
-la fille de Cazotte!
-
-Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle
-était venue pour son portrait:
-
---Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà fait cent fois!
-Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore là (il montrait ses toiles
-accrochées au mur): ici Colinette, et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à
-côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et
-quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait?
-le voilà tout fait, emportez-le; jamais je n'ai fait mieux.
-
-Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit
-tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au
-cou d'un _chien fidèle_.
-
-Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya de lui faire
-comprendre qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme
-à ses projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à
-son père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer.
-Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua
-douloureusement la tête.
-
---Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie
-pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre
-civile! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de vos
-fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,
-n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du
-Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié
-mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main est devenue
-tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.
-
---Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un
-sourire.
-
---Vous le voulez donc bien?
-
---C'est pour mon père.
-
---Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain; nous essayerons.
-
-Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il
-avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à
-tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
-adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression
-si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète,
-que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se
-couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, avec une
-sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation
-chagrine. Mademoiselle Cazotte lui apprit que son père était compromis
-dans les événements du 10 août, et que sa correspondance tout entière
-avait été découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la
-liste civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de
-Paris: il habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était le
-maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des
-perquisitions.
-
---Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que
-cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le
-rejoindre, car il doit être bien inquiet!
-
-Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant. Il savait que
-l'orage révolutionnaire franchissait les provinces, et il craignait que
-la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de
-s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de
-communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de
-la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.
-
-Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, instruite du
-décret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut
-épouvantée dans la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient
-sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La même désolation
-opprimait Fragonard.
-
---Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le
-plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce,
-faites trêve à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
-vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me
-faites pas peindre ces pleurs!
-
-A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant.
-Mademoiselle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses.
-Les roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance,
-mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole
-qui avait été parfaitement jolie et qui l'était encore, quoiqu'elle eût
-de grands enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la
-Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque
-chose d'étranger se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était
-entourée d'une mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La
-mère et la fille remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne
-s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient la
-route de la Champagne.
-
---Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.
-
-Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un
-ton de voix fort singulier:
-
---Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de
-cette enfant!
-
-
-
-
-II
-
-UNE MAISON EN CHAMPAGNE
-
-
-Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une
-demi-lieue d'Épernay. Il habitait une grande maison, composée d'un
-rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui
-n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et
-coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes de plantes de la
-Martinique apportées et multipliées par madame Cazotte. En haut d'un
-perron très-élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un
-juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue
-aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de
-M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les
-jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux
-assurément, n'ont plus l'étendue d'autrefois.
-
-La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de
-Pierry.
-
-En attendant le retour de sa femme et de sa fille, qu'il avait envoyées
-à Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques
-Cazotte, resté seul avec son fils Scévole, passait les jours dans la
-lecture des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze
-ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles.
-Profondément religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un
-homme du monde; et son langage, trempé aux plus pures sources de
-l'esprit français, charmait les gens de qualité et les gens de science
-qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre
-par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est
-vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la
-curiosité, la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme
-peut envier pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux
-vieillard, si, en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce
-rare et précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas,
-n'est que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes
-synonymes en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur
-(c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable,
-généreusement imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses
-gloires et à toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il
-n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de
-les combattre; et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et
-brillante, il avait aidé au succès du journal de son ami Pouteau,
-intitulé: _les Folies du mois, journal à deux liards_. Pouteau était
-secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile. Il
-recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.
-
-Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à
-cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si,
-après la journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent
-été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût
-tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis
-politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille
-Élisabeth,--lettres excessivement remarquables par la forme, et dont
-quelques-unes ont été publiées par les journaux d'alors, contenaient
-l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris!
-s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit
-quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fixé que
-le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.»
-Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: «Nous ne serons
-malheureusement délivrés de cette vermine que par la vapeur de la poudre
-à canon.»
-
-Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa
-femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui
-cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes
-continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à
-s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la
-royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait.
-
-Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à
-toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en
-France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre.
-
-Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa
-femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant
-ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois
-fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées
-vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes
-décisions. Il allait céder peut-être, lorsque tout à coup, s'arrachant à
-leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi
-d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage
-où le vieil Éléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui
-veulent le soustraire à la mort.
-
-«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui un âge et une
-vieillesse si vénérables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la
-grandeur de coeur qui lui était si naturelle, et la vie innocente et
-sans tache qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En mourant
-avec courage, je paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je
-laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu
-de chercher à conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la
-peine d'être préservés.»
-
-La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en
-présence du vieil Éléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut
-plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur
-règle de conduite des exemples de l'Écriture.
-
-Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village,
-si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
-géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés
-pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était
-bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête
-homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts
-prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni
-les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris,
-dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. Il attendait le
-malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
-
-Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut
-envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
-commissaire d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
-perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une
-fenêtre; un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent
-pénétra jusque dans le salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son
-fils, sa femme et sa fille.
-
---Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
-
---Oui, monsieur, répondit celui-ci.
-
-Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait à dissimuler sa
-présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
-
---C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, voici le mandat
-d'arrêt.
-
---Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
-
---Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
-
-C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la
-même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas
-venu pour faire tant d'heureux!
-
-On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était
-encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez
-les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur
-maire.
-
-Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni
-Élisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte,
-ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la
-voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain
-à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à l'hôtel
-de ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de
-surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire
-préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain pour y
-attendre que leur procès fût instruit.
-
-
-
-
-III
-
-LE TRIBUNAL DU PEUPLE
-
-
-Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se
-dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les
-trébuchements de la civilisation, et qui justifient presque les
-omissions du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à
-ces dates particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le
-théâtre reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se
-passent que dans des cachots à peine éclairés par la torche et par
-l'acier, l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement,
-est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes
-nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la
-loi morale ont plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous un
-côté supportable, compréhensible; il y a quelque chose en nous qui
-repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité
-disparaît, le patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.
-
-On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, située rue
-Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on commença. Après avoir
-égorgé--sans jugement--dans la cour dite abbatiale, une vingtaine de
-prêtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir
-au greffe de l'Abbaye un _tribunal du peuple_, chargé de donner une
-apparence de justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier
-Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit douze
-individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient en
-tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont été
-conservés: le fruitier Rativeau, Bernier l'aubergiste, Bouvier,
-compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent à une table sur laquelle on
-fit apporter, en outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques
-bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était le 2 septembre
-au soir.
-
-Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce
-tribunal; quelques détenus furent réclamés par leur section; d'autres
-surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux quelques
-sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons de
-connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les
-semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de
-quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un
-vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de
-trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est
-trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut
-d'ailleurs la lire tout entière, en songeant qu'elle fut publiée peu de
-temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de
-Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de
-Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements.
-Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des
-témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient
-de se fier en ces monstrueuses circonstances.
-
-Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration
-très-émouvante de madame d'Hautefeuille (Anna-Marie), rédigée sur les
-lettres de mademoiselle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de
-l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu
-la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison;
-elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des
-massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle
-se mit aux aguets, écoutant avec anxiété les noms des détenus.
-
-Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques
-Cazotte.
-
---Jacques Cazotte!
-
-A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a
-retenti dans les cloîtres supérieurs.
-
-Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle
-traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse
-les uns, elle glisse à travers les autres, se fraye un passage de gré,
-de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au
-moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de
-dire froidement:
-
---A la Force!
-
-On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes aux
-assommeurs.
-
-La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont
-l'entraîner au dehors.
-
---Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous
-n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur.
-
-Et, se précipitant vers lui, de ses bras Élisabeth étreint le vieillard
-et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les
-bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime.
-
-Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils écoutaient
-avec surprise et curiosité.
-
---Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.
-
-Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans
-ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis
-levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore
-permis d'embrasser sa noble fille.
-
---Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers
-jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.
-
---Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si je
-ne puis te sauver!
-
-Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant à
-le couvrir de son corps.
-
---C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le.
-
---C'est un vieillard sans force et sans défense! reprit la jeune fille;
-voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non,
-c'est impossible! Épargnez mon père, mon bon père!
-
-Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poignée
-en faisant ployer la lame; il semblait incertain.
-
-Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient
-approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa
-voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui
-vivaient encore en eux à leur insu les subjuguait. Quand elle eut fini
-de parler, haletante, épuisée, l'un dit:
-
---Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal?
-
-Ces mots opérèrent une réaction.
-
---Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il
-respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard,
-un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.
-
---Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des
-aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!
-
---Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est
-une brave fille qui aime bien son vieux père.
-
---Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait
-pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_.
-
---Non! non!
-
---Si!
-
-Élisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante
-discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait:
-
---Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.
-
---Jamais! répondit-elle.
-
- * * * * *
-
-(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus
-de DEUX HEURES dans ces terribles débats!...)
-
- * * * * *
-
-Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents
-avis:
-
---Écoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du
-civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez
-avec moi: Vive la liberté, l'égalité ou la mort!
-
-De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs
-se désaltéraient chacun à leur tour.
-
-Élisabeth prit le verre:
-
---Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux.
-
-Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser
-d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette
-proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui.
-
---Allons, reprit l'homme, après avoir versé: Vive la liberté, l'égalité
-ou la mort!
-
---Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et
-portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait.
-
-Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient
-s'écrièrent:
-
---Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du triomphe!
-
-Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies;
-on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la
-fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les
-élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour
-de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.
-
---Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.
-
---Honneur à l'innocence et à la beauté!
-
-Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter
-Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux, et le cortége se met
-en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans
-relâche:
-
---Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les
-conspirateurs!
-
- * * * * *
-
-Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger madame
-Cazotte. Élisabeth, jusque-là si courageuse et si forte, tomba évanouie
-dans les bras de sa mère.
-
-D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut
-craindre pendant plusieurs jours pour sa vie[9]...
-
- [9] M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la
- Révolution française_ (t. IV), a raconté différemment cette
- touchante aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille
- charmante, mademoiselle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son
- père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques,
- _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y avait contre lui et
- ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup
- de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune
- demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la
- faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille
- courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les
- gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il
- ne trouva plus personne qui voulût le tuer.»
-
- Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre
- histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les
- royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des
- écoles.
-
-
-
-
-IV
-
-DERNIER MARTYRE
-
-
---Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en
-présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait
-croire que c'était aussi la devise de la Commune, lorsqu'un ordre signé
-Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la
-seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye sans avoir subi son
-jugement.»
-
-Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle tout soupçon de
-participation aux crimes de septembre, et voilà qu'elle se montre plus
-féroce que les égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et
-emprisonner un septuagénaire devant lequel leurs haches rougies
-s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le
-reprit, et le tribunal le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi
-l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les
-jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux
-heures d'angoisses suprêmes subies par Jacques Cazotte devant le
-tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes
-réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en
-cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à
-peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation
-débordée.
-
-Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente
-délivrance,--délivrance presque triomphale,--il avait gardé un
-pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant:
-
-Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M.
-de Saint-Charles fut du nombre.
-
---Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.
-
---Je ne crois pas, répondit Cazotte.
-
---Comment cela?
-
---Je serai guillotiné sous très-peu de jours.
-
---Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air
-profondément affecté du vieillard.
-
---Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud.
-
-Et comme on le pressait de questions, il ajouta:
-
---Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est
-venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre.
-J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de
-là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,
-que j'ai mis ordre à mes affaires. Voici des papiers importants pour ma
-femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.
-
-Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries
-et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison
-avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
-revint quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation.
-
-Cette fois encore, mais non sans peine, Élisabeth obtint de suivre son
-père jusqu'au tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne
-la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en
-partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait
-aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès
-de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte.
-Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne. Julienne s'est fait
-beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été
-confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire
-biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthène, ni celui de
-Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le
-sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un
-peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le
-grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a
-dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il
-obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.»
-
---Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de
-l'audience.
-
-Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Élisabeth ne pût
-l'entendre:
-
---Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je
-ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.
-
-On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après
-quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la
-compétence du tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que
-Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par
-le peuple souverain, on ne pouvait, sans porter atteinte à la
-souveraineté de ce même peuple, procéder contre Jacques Cazotte à un
-jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite
-élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des
-juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas
-reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles
-fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la
-Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
-pas les tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première
-aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes
-encore? les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour
-avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce.
-
-Le tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna
-qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er
-septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix,
-commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné
-connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque
-lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.
-
-Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.
-
-La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de
-l'accusateur public, le tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle
-ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au
-bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés,
-ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur.
-
-On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il
-avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme
-visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué
-que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte
-des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés
-entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît
-guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement
-indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère
-d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les
-profanes. Mais, encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi
-qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte
-des Martinistes.
-
---Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce
-sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour
-faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu
-était il y a cinq ans en Angleterre.
-
-Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait
-régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry.
-
---Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un
-prêtre auquel vous ne croyez pas.
-
---Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire
-de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel;
-mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait des miracles
-comme les autres apôtres.
-
-Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut
-celui-ci:
-
---Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et
-_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres?
-
---J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis.
-Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute
-considération humaine.
-
-On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il
-pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution_.
-
---Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a
-fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne
-suis pas juge du roi.
-
---Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en
-correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que
-dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez-vous
-dire quel était le nom de cet officier général qui, entre autres, vous
-avait si bien instruit?
-
---Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un?
-Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne
-consentirai à une pareille infamie!
-
-Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient
-quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les
-regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte:
-
---Vous êtes peut-être fatigué; le tribunal est prêt à vous accorder le
-temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement.
-
---Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du
-tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la
-fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
-plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que
-messieurs les jurés et les juges.
-
-Le procès continua donc.
-
-Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec
-Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente.
-
---Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien
-fâché d'y entraîner ma famille.
-
---Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos
-lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre
-les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de
-piques et ceux qui les soldent.»
-
---Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à
-Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces
-armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le
-maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises
-par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut
-que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.
-
-Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une
-trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Réal se leva. Il
-parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple
-depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la
-perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé,
-et, s'adressant à lui:
-
---Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable après
-soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi faut-il que les
-deux années qui les ont suivies aient été employées à méditer des
-projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir le
-despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La
-vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y
-était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants,
-que vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi
-faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne
-suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout
-être bon citoyen.
-
-«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts,
-les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur
-l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelque signe
-d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était
-peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient
-recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou
-s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle
-entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de
-ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent
-la calmer.»
-
-Ce fut alors que Julienne commença sa défense. Il fut éloquent et
-sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de
-l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si
-un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de
-ses semblables n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la justice
-après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont les
-cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas trouver
-quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait l'humanité.
-
-Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte
-fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid
-presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de
-l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des
-jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter.
-Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la
-défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour
-le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple.
-
-C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé.
-On fit retirer Élisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans
-une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père
-viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière
-fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept
-heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En
-entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens
-(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour
-bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où
-l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la
-sérénité reparut sur son front.
-
---Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort.
-La loi est sévère, mais je la trouve juste.
-
-La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la
-plus emphatique des exhortations.
-
---Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des
-préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! toi dont le coeur ne fut
-pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as
-prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à
-ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières
-paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume
-précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant à plaindre
-le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité
-qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que
-la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs
-t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur
-conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur
-décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage,
-rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a
-pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un
-homme tel que toi.
-
-A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce
-discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le
-ciel et sourit avec béatitude.
-
-Laveaux continua:
-
---Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut
-de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le
-sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi...
-que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux
-attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé
-de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre
-un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne
-t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère
-quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de
-ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la
-déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait
-particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux
-blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta
-condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,
-vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la
-mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un
-regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien,
-philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;
-c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.
-
-On était dans la soirée du 25 septembre.
-
-Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se
-présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et
-flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près
-de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille.
-
-Ensuite il passa une heure avec un prêtre.
-
-Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma
-femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais
-souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.»
-
-Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du
-30 septembre) de l'exécution, commence son récit en termes
-officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête
-conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord
-de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était
-aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour
-la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une
-correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire
-d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile!» Après cette froide
-raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable
-sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs,
-et plus encore les larmes de sa fille, qui ne l'a point quitté, ont
-intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.»
-
-Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant
-de sortir de la cour du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards
-vers le peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui
-parler. Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut
-rompu tout à coup par ce cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère
-que deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_;
-peut-être que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le
-respect qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple,
-nourrissait l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de
-pouvoir échapper à la mort. Mais cette fois le peuple partagea
-l'impassibilité de la loi et ne fit aucun mouvement pour arrêter
-l'exécution de l'arrêt qu'elle venait de prononcer.»
-
-Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment
-ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant
-l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques
-personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin
-d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son
-habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa
-à la foule de la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'efforça
-d'élever:
-
---Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon roi!
-
-Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote
-français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à
-laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!
-
- * * * * *
-
-Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de
-cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en
-Champagne, au fond des cachots et devant le tribunal du 17 août.
-Élisabeth Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son
-père, vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. En 1800, elle
-épousa M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu à Épernay. Mais le
-bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le front de
-cette noble femme. Un an après son mariage, elle mourut dans les
-douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie.
-
- Ce récit a été publié pour la première fois, il y a dix ans, dans un
- journal de Paris. A cette époque, le fils de Cazotte écrivit à
- l'auteur une lettre qui se termine par ces mots:
-
- «En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur
- touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude
- du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est
- entourée. _Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.»
-
- De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel
- ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience;
- et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils
- la sympathie qu'il a vouée aux pères.
-
-
-
-
-LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE
-
-
-Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons
-de Paris, avaient épargné la tourbe entraînée par la misère ou par la
-perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége
-d'assouvir leur soif sanguinaire, on avait laissé passer entre les
-réseaux de l'accusation un grand nombre de détenus ordinaires,
-considérés comme du menu fretin.
-
-N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète,
-tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats
-contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient
-quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur
-fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en
-ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs
-dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses
-tentatives; ce groupe de malfaiteurs comptait parmi ses fortes têtes
-deux meneurs inventifs et résolus: l'un Joseph Douligny, originaire de
-Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques Chambon,
-né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de vingt-six ans, et ancien valet de la
-maison Rohan-Rochefort.
-
-Un jour ces deux amis, dignes l'un de l'autre, entendirent dans un café
-du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la pensée
-d'un vol gigantesque.
-
---Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui
-méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette, ce ministre Roland est
-un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur
-accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de
-véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit
-forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste
-qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à
-cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à
-l'un de ces mendiants!
-
---Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit
-bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position.
-
---Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune
-faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du
-Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser; qui
-n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les
-trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou
-entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait
-dit.
-
---Tout beau! mais les surveillants?
-
---Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières...
-
-Chambon et Douligny avaient écouté; et la même cause avait produit chez
-eux le même effet; ils échangèrent un regard, et ce regard contenait à
-lui seul tout un projet d'une audace extrême. Ils se levèrent
-tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste de leur sucre à
-leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue qu'ils se frottèrent
-le nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on leur ait parlé, il
-en est de même des voleurs émérites: ils se dirigèrent immédiatement
-vers la place de la Révolution, afin de reconnaître le monument contre
-lequel ils méditaient une attaque.
-
-Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de
-France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations
-étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait
-des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois
-salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était
-admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens
-rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis
-XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la
-plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à
-la bataille de Pavie.
-
-A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale,
-on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait
-lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds,
-se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand
-Henri. Deux canons damasquinés en argent, montés sur leur affût,
-représentaient la vanité du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore,
-les diamants de la couronne, contenus dans différentes caisses, étaient
-placés dans les armoires du Garde-Meuble. Le _Régent_, le _Sanci_ et le
-_Hochet du Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe
-d'étoiles. Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent,
-disposés dans les salles, représentaient également une valeur de
-plusieurs millions.
-
-Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris
-de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux
-des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter
-l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre corps de
-garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée nécessitait le
-concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur
-audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit le
-_Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande,
-c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur
-courage.
-
-D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de
-plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut
-tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne
-rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils
-ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de
-lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à
-peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où
-ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à
-la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il
-fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de
-procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de
-gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les
-assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une
-invention trop mesquine.
-
-Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait
-vingt-cinq à trente filous du second ordre, auquel on promettrait une
-part du butin; mais afin de n'être pas trahis, on convint de ne les
-instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de
-s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres.
-Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Élysées; l'heure était celle
-de minuit; chacun fut exact.
-
-Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui
-étaient revêtus de l'uniforme une patrouille chargée de rôder le long
-des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se
-faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des
-surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les
-deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs
-précautions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la
-statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur
-inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent
-consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris
-pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On
-lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.
-
-Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en
-s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
-autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui
-donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs
-s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne
-sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les
-fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on
-se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade les
-reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout à coup, le signal d'alerte se
-fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui
-sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère.
-Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste
-étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la
-lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des
-soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court,
-trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la
-patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe
-à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
-avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va
-s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le
-commissaire.
-
-L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en
-flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne
-dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant, on ramasse sous la
-colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_.
-
-La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria: _Qui vive?_ n'ayant
-pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se
-dispersa dans les Champs-Élysées et dans les rues qui y aboutissent. Du
-nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se
-retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un
-fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de
-feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres
-allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se
-réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en
-sentinelle au-dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important
-de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y
-prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre
-pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un
-dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en
-déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un
-coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la
-distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve
-qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à
-distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des
-brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des
-particuliers.
-
-Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles
-insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre
-Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la
-parole pour une communication urgente.
-
---Il a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. Ce n'est pas
-d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a volé au Garde-Meuble les diamants
-et d'autres effets précieux. Deux personnes ont été arrêtées; leurs
-réponses dénotent des gens qui ont reçu de l'éducation et qui tenaient à
-ce qu'on appelait autrefois des personnes au-dessus du commun. J'ai
-donné des ordres relativement à ce vol.
-
-Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les
-grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les
-brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du
-Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on
-songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre
-députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être
-présents à l'information.
-
-La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel
-fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général
-se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on
-n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais
-on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient semées de
-pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes, de perles fines.
-Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs précieuses trouvailles;
-mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient horreur de tout ce qui
-provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur épave dans leur paillasse
-ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas souillés
-par la vue d'un métal impur.
-
-Un pauvre homme, passant dans le faubourg Saint-Martin pour se rendre à
-son travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer
-aux employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la
-barre de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait
-pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms
-seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore
-retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue de Florentin. Mais de
-ces différents traits de probité, le plus éclatant est évidemment
-celui-ci: un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur
-sa cheminée se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle
-avait mis un objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de
-l'arrivée du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet,
-elle le lance par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques
-minutes après; ses yeux collés sur le pavé rencontrent de petites
-étoiles qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité ces
-étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques centaines de pas,
-elle entre chez un orfévre, qui lui apprend que ce sont des diamants.
-Aussitôt elle se rend au comité de sa section, dépose sa trouvaille,
-demande un reçu et va mendier son pain.
-
-Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment
-nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons
-dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur
-firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du
-ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux,
-Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours
-ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur
-courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs
-complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le
-jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les
-idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet
-arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de
-quarante-cinq heures.
-
-«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un
-complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive
-force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix
-déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au
-secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º
-que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17
-septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16
-au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du
-rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les
-croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires,
-d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et
-bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à
-quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de
-fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et
-faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés,
-ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu
-une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés;
-3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus
-d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et
-vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
-mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le
-balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées,
-portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres
-outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
-grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont
-ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que,
-méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et
-J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le
-tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits
-Douligny et Chambon à la peine de mort.»
-
-Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu:
-troublés, pâles, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations
-complètes, si on voulait leur accorder la vie pour récompense. Le
-tribunal ne sut comment répondre à cette proposition: le président leur
-dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande.
-
-Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver,
-très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle
-cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa
-section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan,
-il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
-l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité, qui les avait privés d'une
-capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit
-suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à
-désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement
-de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des
-agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y
-arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient
-au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara
-se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui
-imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été
-fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua
-que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
-engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant
-qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet
-pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait
-cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus
-auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la
-Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il
-avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le
-lendemain, quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la
-cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques
-heures le compagnon de deux nababs déguisés.
-
-Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant
-les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de
-Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des
-faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel.
-
---Mon pauvre vieux, lui dit Douligny devant le président du tribunal
-criminel, il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous
-sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et
-cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es
-dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as
-qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des
-Champs-Élysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès
-que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des
-juges, mais à de vrais amis.
-
-Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver
-qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue
-durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
-ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Élysées avec le
-président.
-
-Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles
-opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000
-francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les
-dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour
-éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du
-tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y
-parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention
-que, depuis vendredi 21, la première section du tribunal s'est occupée
-sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
-Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
-mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils
-m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils
-m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur
-grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une
-pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité,
-je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le
-nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté
-avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit
-où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux
-Champs-Élysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert
-les endroits où il y avait des objets très-précieux. N'est-il pas
-important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec
-les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la
-Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
-respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux
-ordres de l'assemblée.»
-
-Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules
-aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations, ou plutôt de leurs
-dénonciations, produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention
-décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres.
-
-L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux
-juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait
-acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait
-un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant
-intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait
-pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son
-galimatias, le tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit
-au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une
-spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort
-avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la
-voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très-haute et
-très-libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie
-essaya de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les
-victimes à l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif.
-
---Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze
-pardonne à la loi et à mes zouzes.
-
-Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter.
-
-En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu,
-Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils
-étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils
-jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut
-cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit _le Petit-Chasseur_.
-Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir
-été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au
-16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le
-nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait
-remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en
-outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin,
-un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin
-contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le
-personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui,
-afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme
-Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui
-rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
-faite, Picard avait vu _le Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans
-cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour
-l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de
-reconnaître que c'étaient des diamants.
-
-Écrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut
-condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
-avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes
-ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on
-reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
-exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations
-interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures
-par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble
-avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation.
-Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de
-complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets.
-Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le
-spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant
-du Garde-Meuble, _le Petit-Chasseur_ eut beau crier:--Citoyens, je ne
-suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!--Nul ne fut
-accessible à la pitié, et la loi reçut son application.
-
-Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta
-successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la
-peine capitale. Des femmes et même un enfant, Alexandre, dit _le Petit
-Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à peu
-une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la
-commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le
-déplacement du chef du jury, afin que ce dernier allât dans les endroits
-de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener,
-et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce
-qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide.
-
-S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une
-lettre datée de Nice en Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue
-rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des
-principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du
-tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une
-mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le
-trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les
-diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous
-faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée
-législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous
-a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut
-que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession
-de ces richesses.--Amenez-le promptement.
-
-Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent
-se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était
-conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle,
-et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix
-basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne;
-mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque
-vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre?
-ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir
-d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être
-prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je
-vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas,
-monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet
-entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de
-magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous
-savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous
-sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
-que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et
-que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que
-j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que
-j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en
-cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais
-le tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien, soyez tranquille, dit
-Sergent; voyons, que savez-vous des diamants?
-
-Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il
-feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir
-en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
-les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de
-la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y
-promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais,
-je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.
-
-Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de
-confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent
-l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne
-commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme
-Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide
-tout à fait avec le rapport de Vouland, consigné dans _le Moniteur_ du
-11 décembre:--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse de
-faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du
-Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés:
-c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le
-dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher,
-on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou
-d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le recéleur sont arrêtés;
-le diamant, porté au comité de sûreté générale, doit servir de pièce de
-conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de
-décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et
-que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir
-recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à
-l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le
-fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la
-guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que
-devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte rendu
-du tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux
-assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme
-étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_.
-Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer.
-
-Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on
-l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq
-millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de
-l'épée consulaire de Bonaparte.
-
-Mais retournons à la procédure du tribunal criminel. Le ministre de
-l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie, de ce prétendu
-complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était
-complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les
-acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs
-d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser
-à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les
-citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un
-joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure
-suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On
-comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas
-effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur
-les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par
-quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant
-quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de 200,000
-livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait,
-jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou;
-alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la
-justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette
-opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au
-trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres.
-
-Le jour que l'on vint dissoudre le tribunal du 17 août, c'est-à-dire le
-29 novembre 1792, il s'occupait encore de juger un voleur du
-Garde-Meuble. On ne permit pas d'achever l'instruction. Le président fit
-venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny, et il leur
-annonça que le tribunal cessant ses fonctions, il était à craindre pour
-eux que le sursis qu'ils avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il
-leur conseilla de se pourvoir en cassation ou de s'adresser à la
-Convention nationale. Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui
-a terme ne doit rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits
-devant de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de
-fers. Encore a-t-on prétendu que, dans un des mouvements de la
-Révolution, ces misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des
-prisons.
-
-Quelques jours avant la dissolution du tribunal du 17 août, Thomas
-Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de
-la sorte au sein de la Convention: «Il s'est formé entre les brigands
-couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la
-liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à
-croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet
-homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_
-dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de
-vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du
-Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle
-ils appartenaient.»
-
-Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un
-complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du tribunal
-révolutionnaire, prononcée le 12 prairial an II, qui condamne à mort le
-sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de
-l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au
-Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis de la France[10].»
-Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette prévention.
-Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du 29
-pluviôse, 6,000 livres d'indemnité furent accordées à la citoyenne
-Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y a tout
-lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont il est
-question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la commission,
-ajoute _le Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi qu'en ait dit
-autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble n'était lié à
-aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des méditations
-criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la liberté.» C'est
-ce que nous avons posé en commençant.
-
- [10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la
- Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Babeuf, on avait
- condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.
-
-Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était
-loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La
-soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814,
-il en fut restitué pour cinq millions; l'histoire de cette restitution
-est même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un
-employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les
-bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un
-sans-culotte, vint lui remettre une boîte, en le priant de la garder
-jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot
-fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
-l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le
-dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et
-finissant par concevoir des soupçons, il força un jour la serrure du
-petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut
-plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre diable fut
-aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, n'était-ce pas
-s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au moins
-n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison
-préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il
-décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les
-garda.
-
-Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence
-étaient si bornés, que madame Cordonnier, sa soeur, marchande orfévre
-près le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot
-et son penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il
-alla alors occuper une très-petite chambre dans un grenier, où il vécut,
-pour ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de
-sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment
-était un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même,
-lui prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le
-plus complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant
-d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté
-d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces
-diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu
-comme un des voleurs du Garde-Meuble.
-
-La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba
-mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à
-Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup
-d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite
-boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je
-meurs, fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
-boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il
-voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui
-apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de
-briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé
-que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor;
-son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa
-porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
-pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations
-et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien
-membre de l'Assemblée législative, et qui avait été chargé autrefois de
-faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui
-que les susdits diamants étaient la propriété de l'État. Effrayé de
-cette découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme
-avait fait autrefois Charlot.
-
-Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une
-audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui
-remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa
-loyauté, sa fidélité, et le patriotisme pur qui l'avait guidé à
-conserver intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les
-mains de ses légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue,
-Dumontville (il n'était alors qu'un modeste employé des droits réunis)
-reçut le titre de chevalier de la Légion d'honneur et le brevet d'une
-pension de 6,000 francs.
-
-Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard,
-représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette
-procédure romanesque des diamants de la couronne. Je dis _jusqu'à
-présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le
-croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux
-miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont
-Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une
-partie de leur brillant butin; bien des poutres ont été dérangées dans
-les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstinés
-chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés des
-millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à ces
-maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les trésors
-des émigrés?
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
- LE POULET. Chapitre Ier.--La Toilette 1
- II.--L'Opéra 12
- III.--La Petite maison 18
- IV.--Le Dessert 23
- V.--Le Drame 28
- VI.--La Chambre à coucher 33
- VII.--Le Dénoûment 42
-
- LES PETITS JEUX.--Lettre du vieux chevalier de Pinparé, tombé en
- enfance, à sa petite nièce Antoinette 45
-
- LES PASSE-TEMPS DE M. LA POPELINIÈRE 55
-
- BIBLIOTHÈQUE GALANTE 79
- Chap. Ier.--L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère 82
- II.--Mémoires turcs 88
- III.--Grigri 91
- IV.--Thémidore 93
- V.--Mémoires de M. de Volari, ou l'amour volage et puni 99
- VI.--Le Noviciat du marquis de ***, ou l'apprenti devenu
- maître 101
- VII.--Le Grelot, ou les etc., etc., etc. 102
- VIII.--Confession générale du chevalier de Wilfort 103
- IX.--Le Roman du jour 108
- X.--Bibliothèque des petits-maîtres 110
- XI.--Tant-pis pour lui, ou les spectacles nocturnes 118
- XII.--Les Erreurs instructives, ou mémoires du comte
- de *** 120
- XIII.--Le Zinzolin 129
- XIV.--Cléon 131
- XV.--Le Souper des petits-maîtres 134
- XVI.--Les Faiblesses d'une jolie femme, ou mémoires de Mme
- de Vilfranc 137
- XVII.--Les Confidences réciproques, ou anecdotes de Mme de
- B*** 138
- XVIII.--Les Sonnettes, ou mémoires de M. le marquis D*** 139
- XIX.--Félicia, ou mes fredaines 141
- XX.--L'Étourdi 150
- XXI.--Ma jeunesse 151
- XXII.--Monrose, ou le libertin par fatalité 153
- XXIII.--Les Almanachs galants 155
- XXIV.--L'Odalisque 158
- XXV.--Éléonore, ou l'heureuse personne 160
- XXVI.--Les Aphrodites 161
- XXVII.--Le Doctorat impromptu 165
- XXVIII.--La Galerie des femmes 167
- XXIX.--Les Quatre métamorphoses 170
-
- DESFORGES 185
-
- CAZOTTE. Chapitre Ier.--La rose de Fragonard 233
- II.--Une maison en Champagne 245
- III.--Le tribunal du peuple 252
- IV.--Dernier martyre 261
-
- LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE 279
-
-
-D. THIÉRY ET Cie.--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Les amours du temps passé, by Charles Monselet.
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-<body>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les amours du temps passé, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Les amours du temps passé
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: February 5, 2020 [EBook #61318]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>LES AMOURS<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">TEMPS PASSÉ</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">CHARLES MONSELET</span></p>
-
-<div class="c"><img src="images/mlevy.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
-<span class="small">RUE AUBER</span>, 3, <span class="small">PLACE DE L'OPÉRA</span></p>
-
-<p class="c small">LIBRAIRIE NOUVELLE<br />
-<span class="small">BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT</span></p>
-
-<p class="c">1875<br />
-<span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small">MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS</p>
-
-<p class="c">OUVRAGES<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="large">CHARLES MONSELET</span></p>
-
-<p class="c small">Format grand in-18</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="small">LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ.</td>
-<td class="bot">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="small">LES ANNÉES DE GAIETÉ</span> (<i>sous presse</i>).</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="small">L'ARGENT MAUDIT</span> (<i>2<sup>e</sup> édition</i>).</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LA FIN DE L'ORGIE.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">FRANÇOIS SOLEIL.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">M. DE CUPIDON.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">M. LE DUO S'AMUSE.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small">LES SOULIERS DE STERNE.</td>
-<td class="bot">1 &mdash;</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c small gap">D. Thiéry et Cie.&mdash;Imprimerie de Lagny.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c">LES AMOURS<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">TEMPS PASSÉ</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LE POULET</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l1ch1">I<br />
-LA TOILETTE</h3>
-
-
-<p>L'Aurore gantée de rose avait depuis longtemps ouvert
-les portes de l'Orient,&mdash;mais elle n'avait point
-réussi à percer le double rempart de rideaux qui ceignait
-l'alcôve de M. le chevalier de Pimprenelle.
-M. le chevalier avait passé la nuit au pharaon, et il
-avait perdu sur parole; ce qui fait que, vers la pointe
-de midi, le dépit et la fatigue aidant, il ronflait encore
-de façon à faire rougir le vieux Tithon lui-même,&mdash;si
-le vieux Tithon et M. le chevalier n'eussent eu
-déjà toute honte bue.</p>
-
-<p>A deux heures de l'après-dîner cependant, M. de
-Pimprenelle fit un mouvement et étendit le bras hors
-de la couverture. Il agita une petite sonnette placée
-auprès de lui, et dont la voix vibrante alla rappeler
-dans l'antichambre aux devoirs de sa charge un grand
-laquais qui lutinait une camériste.</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier a sonné? demanda le laquais
-en se présentant respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, La Brie, sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier désire quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, La Brie, peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier n'a qu'à parler.</p>
-
-<p>M. de Pimprenelle bâilla à diverses reprises et finit
-par se retourner péniblement.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, drôle,&mdash;dit-il en se mettant sur son
-séant,&mdash;j'ai à vous fustiger d'importance. Depuis un
-mois que vous êtes à mon service, je vous ai toujours
-vêtu du plus beau drap de Lodève et galonné de soie
-nonpareille; je vous donne le plumet et le point d'Espagne;
-enfin j'ai pour vous toutes les indulgences imaginables,&mdash;et
-vous vous comportez, vertubleu!
-comme un grison de dévote ou un laqueton de bourgeois!</p>
-
-<p>La Brie ouvrit de grands yeux et parut ne pas comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Çà,&mdash;poursuivit le chevalier en lui donnant sa
-jambe à chausser,&mdash;que signifie la façon dont vous
-m'aviez accommodé hier? De quelle sorte étais-je
-accoutré? D'où sortaient mes manchettes? de quel
-goût était mon ruban? Savez-vous bien que j'avais
-quasi la prestance d'un écornifleur ou d'un clerc aux
-gabelles, et que mon ami le vicomte d'Ambelot m'en a
-ri au visage pendant une heure de soleil?&mdash;Vertuchoux!
-prenez-y garde, mons La Brie; vous êtes un
-faquin à trente-six carats, et, à la première incartade
-nouvelle, je vous chasse!</p>
-
-<p>Rouge de confusion, La Brie tenta de balbutier quelques
-paroles d'excuses.</p>
-
-<p>&mdash;Je puis attester à monsieur le chevalier que c'est
-M. d'Ambelot qui se trompe&hellip; votre ruban était du
-meilleur air et vos malines sortaient de chez Persac.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un sot en trois lettres. Je vous dis que
-l'on se moque partout de mes étoffes: dans la rue, on
-me défigure comme un sauvage de la foire, et à l'Opéra
-mes senteurs ne portent à la tête de personne. Je suis
-outré!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier m'a tant de fois répété
-qu'il ne voulait point passer pour un petit-maître&hellip;
-que je croyais&hellip; je supposais&hellip;</p>
-
-<p>M. de Pimprenelle sauta à bas du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Cordieu! dit-il, me pensez-vous assez belître,
-par hasard, pour aller m'occuper moi-même de ces
-colifichures? Non, par la sambleu! je ne prétends point
-être un petit-maître, mais je ne veux pas non plus
-faire sauver les gens jusqu'au fond de la Cochinchine.
-Un petit-maître, moi!&hellip; qu'est-ce que cela?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier a parlé? dit La Brie, essoufflé,
-en lui passant sa robe de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande, triple butor, ce que c'est qu'un
-petit-maître? Voilà plus de quinze jours qu'on m'éclabousse
-les oreilles de ce mot.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier veut rire?</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, monsieur La Brie.</p>
-
-<p>&mdash;Un petit-maître&mdash;dame!&mdash;c'est un joli petit
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;Un joli petit homme&hellip; En es-tu bien sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me permettrais pas de mentir à monsieur
-le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'un joli petit homme?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! c'est&hellip; Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! maroufle!&hellip;</p>
-
-<p>Le valet de chambre se hâta d'ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour peu que monsieur le chevalier tienne
-à le savoir, j'ai quelque part un livre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Un livre?</p>
-
-<p>&mdash;Que votre intendant m'a prêté pour y copier des
-bouquets à Chloé.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment! Et que dit ce livre?</p>
-
-<p>La Brie, enchanté de trouver une occasion de rentrer
-en grâce, fouilla dans ses poches&mdash;et en ôta
-un petit volume relié qu'il tendit à son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Pouah! s'écria le chevalier, tire vite, cela sent le
-vieux parchemin.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier ne veut donc plus savoir?</p>
-
-<p>&mdash;Si, morbleu! mais lis toi-même.</p>
-
-<p>La Brie commença:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un joli petit homme est celui qui se pique</div>
-<div class="verse">De chanter le premier les airs de du Bousset,</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Du Bousset?&hellip; chercha le chevalier, c'est sans
-doute comme qui dirait Colasse ou Campra&hellip; Les airs
-de du Bousset&hellip; Tra la, tra la, la.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">&mdash;Qui n'a point d'or dans son gousset,</div>
-<div class="verse">Mais des points, des rubans, autant qu'une boutique;</div>
-<div class="verse">Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets.</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Qui fait pas de ballets&hellip; Tiens, regarde cet entrechat,
-La Brie&hellip; une, deux&hellip; C'est la chaconne.&mdash;Est-ce
-tout? fit-il en s'asseyant sur une duchesse et
-croisant les jambes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&mdash;Toujours parle à l'oreille et vous dit qu'il vous aime;</div>
-<div class="verse i2">Qui vous fait lire des poulets</div>
-<div class="verse i2">Qu'il s'écrit souvent à lui-même;</div>
-<div class="verse">Qui sait&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Arrête! arrête! s'écria le chevalier de Pimprenelle&hellip;
-<i>Qui vous fait lire des poulets qu'il s'écrit
-souvent à lui-même&hellip;</i> Voilà une pensée très-ingénieuse,
-et ce poëte doit être un garçon d'esprit, ou je
-me trompe fort&hellip; <i>Qu'il s'écrit souvent à lui-même</i>,
-c'est charmant!&mdash;Comprends-tu bien, au moins, La
-Brie?</p>
-
-<p>La Brie continua d'un air imperturbable:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&mdash;Qui sait quel grand seigneur a dîné chez Rousseau,</div>
-<div class="verse i2">Quelle femme s'est enivrée;</div>
-<div class="verse">Qui fait bien un ragoût, connaît un bon morceau&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;<i>Qui vous fait lire des poulets&hellip; qu'il s'écrit
-souvent à lui-même</i>;&mdash;qu'il s'écrit souvent à lui-même!
-en vérité cela vaut de l'or.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">&mdash;&hellip; Connaît un bon morceau,</div>
-<div class="verse">Et de toute la cour distingue la livrée;</div>
-<div class="verse">Mieux fourni de tabac qu'on ne l'est au bureau,</div>
-<div class="verse">Donnant le choix du pur ou de la boîte ambrée&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;<i>Des poulets&hellip; qu'il s'écrit à lui-même</i>, c'est
-divin!&mdash;La Brie, tu trouveras cet auteur et tu lui donneras
-cinquante pistoles de ma part.&mdash;Des poulets&hellip;
-qu'il s'écrit!&mdash;La Brie, je veux être aujourd'hui un
-petit-maître.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est facile à monsieur le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Justement le tailleur de monsieur vient de lui apporter
-son superbe habit couleur boue de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère qu'il n'aura pas oublié les points et les
-rubans&hellip; autant qu'une boutique, tu sais. D'abord, je
-veux des manchettes de chez Abricotine et du ruban
-de Cochina, aux <i>Traits Galants</i>. Quant à ma coiffure,
-tu iras chercher Lorry.&mdash;Ah diable! comment prendrai-je
-ma perruque?</p>
-
-<p>&mdash;Si monsieur le chevalier me permettait de lui
-soumettre mon avis, il choisirait une perruque en queue
-de veau ou en nid de pie&hellip; C'est ce qui se porte maintenant
-de plus miraculeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois? Dès demain, j'arbore les ajustements
-de mode, les vestes à franges et en découpures. Je veux
-aussi troquer mon équipage: voilà six mois bientôt
-qu'on me voit la même dormeuse. Il me faut un vis-à-vis
-à sept glaces, avec des chevaux fringants et des
-harnais pomponnés. Alors j'éblouirai la canaille par le
-peuple de mes chiens et de mes coureurs, par le bataillon
-de mes valets et par la forêt de cannes sans laquelle
-je prétends ne plus faire un pas désormais. Pour
-commencer, je congédie Picard et j'achète à Thorigny
-son cocher Ventre-à-Terre, à cause de ses moustaches.</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, pour peu que monsieur le chevalier
-veuille bien se donner la peine de jeter les yeux
-sur ce miroir, il verra que rien n'est comparable à la
-richesse de son habit et surtout à la manière dont il
-est porté.</p>
-
-<p>&mdash;Flatteur! dit M. de Pimprenelle en se carrant
-avec complaisance. Le fait est que je sais donner une
-tournure aux moindres choses, un déhanché élégant,
-un dandinement de bon ton, qui&hellip; là&hellip;&mdash;Est-ce que
-je représente véritablement à tes yeux un petit-maître?</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que cela, répondit La Brie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois donc que je n'aurai point de peine à
-éclipser Verval ou le petit Nérigean? Au fait, cet habit me
-dispensera d'avoir de l'esprit aujourd'hui.&mdash;La Brie, tu
-iras tout de suite prévenir Tonton la danseuse que je
-soupe ce soir avec elle; je tiens à ce qu'elle me voie sous
-les armes, cette pauvre petite. En passant, je recruterai
-quelques amis.&mdash;Voyons, j'ai bien tout retenu, n'est-ce
-pas? Récapitulons. Les airs de du Bousset&hellip; tra la,
-la&hellip;&mdash;Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets&hellip;
-Je marcherai en sautillant, comme cela.&mdash;La boîte
-ambrée, la voilà.&mdash;Qui vous parle à l'oreille&hellip; qui fait
-des ragoûts&hellip; qui donne à lire des billets.&mdash;Ah! mon
-Dieu! et moi qui oubliais cet article: <i>qui vous fait
-lire des poulets qu'il s'écrit souvent à lui-même</i>&hellip;
-étourdi! une idée aussi belle.&mdash;La Brie!</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, monsieur le chevalier?</p>
-
-<p>&mdash;Tu oubliais le plus important&hellip; le poulet!</p>
-
-<p>&mdash;Quel poulet?</p>
-
-<p>&mdash;Voyons; mets-toi à cette table et prends la
-plume.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier va donc dicter?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Mais la fièvre m'étrangle si je sais quoi
-m'écrire! Il faudrait quelque chose dans le genre élégiaque
-et vaporeux. Commençons toujours:&mdash;Monsieur
-le chevalier&hellip; non, c'est trop intime.&mdash;Mon
-cher chevalier, c'est plus bienséant.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon cher chevalier.»</p>
-
-<p>&mdash;Diable! voici l'embarrassant; attends un peu.&mdash;«Mon
-cher chevalier, je&hellip;»&mdash;Barbouille cela en
-pattes de mouche.&mdash;«Je vous attends ce soir&hellip;»
-Ouf!</p>
-
-<p>&mdash;«Ce soir.»</p>
-
-<p>&mdash;Corbacque! tes doigts vont plus vite que ma parole.
-Si nous fourrions un mari là-dedans, qu'en dis-tu,
-La Brie? Cela serait bien plus original&mdash;et plus vraisemblable.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas, en effet, pourquoi monsieur le
-chevalier s'en priverait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste. Va donc pour le mari:&mdash;«Mon
-mari est à la campagne&hellip;»&mdash;Ici, il y aurait besoin
-de quelque métaphore galante, troussée avec esprit et
-relevée en pointe, comme <i>votre rigueur</i>, <i>belle Eglé</i>,
-ou bien <i>douce Philis</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;«Mon mari est à la campagne.»</p>
-
-<p>&mdash;A la campagne, bon. Écris. «L'amour, qui fait
-commettre tant de fautes&hellip;» Jette un pâté à cet endroit;
-cela joue la passion. Y es-tu?&hellip; «L'amour,
-qui fait commettre tant de fautes, me dicte cette nouvelle
-imprudence.» Bien, très-bien!</p>
-
-<p>&mdash;«Imprudence.»</p>
-
-<p>&mdash;«A ce soir! mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»&mdash;Bravo!
-Maintenant, signe.</p>
-
-<p>&mdash;De quel nom?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne sais pas. Invente, forge un nom de
-femme; je m'en rapporte à toi. Surtout n'oublie pas le
-paraphe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fait.</p>
-
-<p>&mdash;A présent, saupoudre de quelques grains d'or,
-plie en quatre, écris mon adresse&hellip; et apporte-moi
-ce poulet ce soir, chez Tonton, au dessert, d'un air
-énormément mystérieux.&mdash;Ah! ah! <i>qui vous fait
-lire des poulets&hellip; qu'il s'écrit à lui-même!</i></p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! vous riez, vous aussi, maître La Brie?</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur le chevalier&hellip; c'est que&hellip;
-c'est plus fort que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! ne te gêne pas, mon garçon, ris tant
-que tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! ah!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch2">II<br />
-L'OPÉRA</h3>
-
-
-<p>M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu
-de la rue.&mdash;Après être descendu chez un baigneur
-renommé, où il se fit ambrer des pieds à la tête, il se
-dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours
-de promenade, en attendant l'heure de l'Opéra. Lorsqu'il
-eut assez longtemps regardé les femmes sous le
-nez, dit des gaillardises aux bouquetières et promené
-son épée dans les jambes des passants, il se disposait
-à sortir du jardin,&mdash;quand il aperçut un petit abbé
-de sa connaissance, qui s'empressa de venir à lui avec
-de grandes démonstrations de tendresse et qui se prit
-à passer familièrement son bras sous le sien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! c'est l'abbé Goguet, s'écria le chevalier; gageons,
-fripon, que vous sortez de chez Belinde ou de
-chez Zenéide?</p>
-
-<p>&mdash;Baste! vous gagneriez doublement; je viens de
-chez toutes les deux.</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé, c'est le ciel qui vous envoie. Comment
-trouvez-vous mon habit?</p>
-
-<p>&mdash;Magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Et mes rubans?</p>
-
-<p>&mdash;Incomparables.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez le goût sûr&hellip; Avez-vous soupé?</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! avant dix heures?</p>
-
-<p>&mdash;Alors je vous emmène: nous souperons ensemble
-avec Tonton, dans ma petite maison du faubourg.</p>
-
-<p>Et ils prirent tous les deux la route de l'Opéra,
-non sans s'être arrêtés à maintes reprises dans les cabarets
-qui se trouvaient sur leur passage, et sans avoir
-rendu tous les coups de coude des sous-traitants et des
-petits robins dont on était alors accablé.&mdash;Une fois
-arrivés, ils allèrent se placer sur un des bancs disposés
-le long des coulisses, l'abbé après avoir essuyé les
-quolibets des comédiens, et le chevalier en s'inclinant
-devant les félicitations sans nombre que lui attirait
-son habit neuf. On jouait ce soir-là les <i>Indes galantes</i>,
-pastorale en quatre entrées, de Fuzelier et de
-Rameau. Une des nymphes subalternes les plus en
-vogue, la petite Tonton, dont avait parlé le chevalier
-de Pimprenelle, remplissait là-dedans le rôle d'une
-jeune vierge péruvienne et devait mimer un pas nouveau
-composé tout exprès pour elle par Despréaux, le
-plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant
-que l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle,
-après avoir fait quelque fracas de leurs lorgnettes et
-de leurs montres, étaient occupés à guigner les femmes
-des loges avancées, sans plus se soucier de la pièce
-qu'on représentait,&mdash;ils se virent accostés par un Mondor
-à la face rubiconde, coiffé d'une perruque volumineuse,
-et qui se carrait d'un air d'importance en s'appuyant
-sur une haute canne de bois des îles. Ce
-personnage les salua avec toute la majesté que comportait
-sa riche encolure et s'assit lourdement à côté
-d'eux, en promenant ses gros yeux effarés sur le groupe
-des danseurs qui remplissait la scène. C'était le protecteur
-actuel et déclaré de Tonton.</p>
-
-<p>Dès qu'il l'aperçut au bord de la rampe, un énorme
-sourire serpenta sur toute la largeur de sa figure; il se
-balança sur son banc d'un air de satisfaction, et fit
-grincer deux ou trois fois sa tabatière, en toussant et
-soufflant de manière à couvrir la musique de l'orchestre.&mdash;A
-ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put
-dissimuler une violente envie de rire, qui lui fit manquer
-un entrechat et excita les murmures des habitués
-du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura
-sans effet sur le public, et ce fut en dépit de la mesure
-qu'elle acheva le pas de caractère où ses partisans l'attendaient
-pour la juger.&mdash;L'acte fini, elle passa, toute
-rouge de colère, au milieu des rangs silencieusement
-moqueurs de ses rivales, et se hâta de remonter dans sa
-loge,&mdash;suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier
-de Pimprenelle, qui traversèrent bruyamment le
-théâtre en emboîtant le pas derrière elle. Tonton étouffait
-de rage; elle gravit quatre à quatre l'escalier étroit,
-sans faire attention à leurs compliments de condoléance.
-Arrivée à la porte de sa loge, elle se retourna vivement,
-et la première chose qu'elle aperçut fut la
-grosse figure du Mondor, dont l'expression de douleur
-comique l'eût peut-être désarmée en toute autre circonstance.
-Mais Tonton avait trop sur le c&oelig;ur sa récente
-humiliation, et, lui attribuant une partie de sa
-défaite,&mdash;elle lui poussa brusquement la porte sur le
-nez.</p>
-
-<p>Le pauvre financier resta deux minutes étourdi.
-Avant qu'il fût remis de son émotion, l'abbé Goguet et
-le chevalier de Pimprenelle avaient fait volte-face et
-descendu quelques marches de l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine
-ce soir, à ce qu'il me semble.</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; je crois que oui&hellip; balbutia piteusement le
-Mondor.</p>
-
-<p>&mdash;Baste! cela ne sera rien, répliqua l'abbé. Il faut
-parlementer, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, parlementez, mon cher.</p>
-
-<p>En conséquence, le Mondor approcha son &oelig;il du
-trou de la serrure, et d'une voix qu'il s'efforça de rendre
-aussi pateline qu'il lui fut possible:</p>
-
-<p>&mdash;Tonton, ma petite Tonton&hellip; il ne faut pas m'en
-vouloir; ouvre-moi, mon bouchon!</p>
-
-<p>Rien ne répondit.</p>
-
-<p>&mdash;Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en
-bas M. le chevalier de Pimprenelle qui nous fait l'honneur
-de nous inviter à souper dans sa petite maison,
-avec l'abbé Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon
-ami?</p>
-
-<p>Même silence.</p>
-
-<p>Le Mondor eut un moment d'hésitation au bout duquel
-il parut faire un effort sur lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;Tonton, mon petit nez&hellip; tu sais cette désobligeante
-que tu désirais tant, avec cette livrée bleu-de-ciel?
-eh bien, tu l'auras demain matin. Hein?</p>
-
-<p>Il n'y eut pas un mouvement.&mdash;Le financier suait
-à grosses gouttes. Au bas de la rampe, le chevalier et
-l'abbé se tenaient les côtes de rire.&mdash;L'abbé, pour se
-donner une contenance, chantonnait entre ses dents
-un couplet qui courait les ruelles:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L'autre jour, près d'Annette,</div>
-<div class="verse i3">Un gros berger joufflu,</div>
-<div class="verse i5">Lurelu,</div>
-<div class="verse i3">La rencontrant seulette,</div>
-<div class="verse i3">En riant l'aborda,</div>
-<div class="verse i5">Lurela&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Tonton&hellip; Tonton, tu m'as demandé hier un de
-mes grands laquais; je te donnerai Saint-Jean&mdash;et
-puis Jasmin&hellip; tu entends?</p>
-
-<p>La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra
-rien. Le Mondor laissa tomber ses bras d'un air
-désespéré.</p>
-
-<p>&mdash;Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras
-plus, Tonton.</p>
-
-<p>Et il se disposait en effet à descendre lentement l'escalier,
-lorsque ses regards tombèrent sur ses deux compagnons
-qui l'examinaient d'un air railleur.</p>
-
-<p>&mdash;Ferme! lui cria le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Encore! dit l'abbé.</p>
-
-<p>Il réfléchit. Puis, armé de résolution, il remonta vers
-la loge; mais cette fois il y frappa avec assurance et
-d'une main de maître.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! se dit-il. Tonton, je t'achèterai une folie
-à Chantilly ou à Meudon. Tu y donneras des fêtes
-toutes les semaines, et tes amies Cléophile et Guimard
-en sécheront de jalousie.&mdash;Partons!</p>
-
-<p>La porte s'était ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Partons! dit la danseuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch3">III<br />
-LA PETITE MAISON</h3>
-
-
-<p>Le carrosse du Mondor brûlait le pavé; au bout
-de dix minutes, il s'arrêta devant une maison dont
-l'architecture n'offrait rien de particulièrement remarquable.&mdash;M.
-le chevalier de Pimprenelle,
-ayant mis pied à terre, s'empressa d'offrir sa main
-à Tonton pour l'introduire dans ce galant séjour.
-L'abbé suivait, donnant le bras au financier.&mdash;Ils
-traversèrent ainsi un vestibule de forme circulaire,
-voûté en calotte, avec des lambris couleur de soufre
-tendre et des dessus de porte peints par Dandrillon.&mdash;Tonton
-regarda l'un d'eux, qui représentait Hercule
-dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour.&mdash;La
-salle à manger qui venait ensuite était carrée et à pans.
-Elle était tendue de gourgouran gros vert et terminée
-dans sa partie supérieure par une corniche d'un profil
-élégant, surmontée d'une campane sculptée enfermant
-une mosaïque en or. Le parquet était de marqueterie
-mêlée de bois de cèdre et d'amarante; les marbres de
-bleu turquin.&mdash;Autour de la salle, douze trophées
-décorés par Falconet représentaient en relief les
-attributs de la chasse, de la pêche, des plaisirs de
-la table et de l'amour. De chacun d'eux sortaient
-autant de torchères portant des girandoles à six branches,
-qui éblouissaient.</p>
-
-<p>Tonton loua beaucoup le goût exquis du chevalier
-de Pimprenelle,&mdash;avec le désir secret de piquer
-l'amour-propre du gros Mondor.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez donc, lui dit-elle, comme ces fleurs font
-admirablement bien dans ces jattes de porcelaine
-bleue, rehaussées d'or. En vérité, il n'y a que M. le
-chevalier de Pimprenelle pour posséder le goût de
-toutes ces choses.</p>
-
-<p>L'épais Turcaret allait sans doute répliquer avec
-quelque aigreur, lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée
-de deux nègres prodigieusement laids qui entrèrent,
-l'aiguillette au bras, et allèrent se placer silencieusement
-de chaque côté de la porte. Le chevalier frappa
-sur un panneau, et, du milieu du plancher s'éleva
-tout à coup une table richement servie, autour de
-laquelle prirent place les conviés.&mdash;Ces féeries gastronomiques,
-comme on le sait, avaient été mises à la
-mode par le régent et s'étaient continuées jusque sous
-le règne de Louis XV.&mdash;Pendant un quart d'heure
-environ, on n'entendit que le tintement des fourchettes
-d'argent et le babil du champagne dans le cristal. Le
-Mondor et l'abbé mangeaient comme quatre, le chevalier
-buvait comme douze; il n'y avait que Tonton
-qui ne buvait ni ne mangeait, parce qu'elle redoutait
-l'embonpoint.</p>
-
-<p>Vers le milieu du repas, alors que les langues commençaient
-à se délier, on entendit du bruit soudain
-dans l'antichambre; et un nègre vint se pencher discrètement
-à l'oreille du chevalier de Pimprenelle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! faites entrer, répondit-il avec insouciance.</p>
-
-<p>&mdash;Ouais!&hellip; qu'est-ce que cela signifie? demanda
-le Mondor en essayant de cligner l'&oelig;il d'un air malin.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ignore. C'est ce maraud de La Brie qui veut
-à toute force me parler.</p>
-
-<p>En ce moment, La Brie parut sur le seuil de la
-salle: il semblait hésiter et n'oser faire un pas. Sa
-main tenait un petit billet qu'il cherchait à dissimuler
-avec une affectation visible et qu'il tendait de loin au
-chevalier. C'était un adroit coquin que ce La Brie!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, que me veux-tu? demanda M. de Pimprenelle
-sans paraître s'apercevoir de rien.</p>
-
-<p>La Brie redoubla sa pantomime.</p>
-
-<p>&mdash;Parle vite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Hein?</p>
-
-<p>&mdash;C'est&hellip; un billet.</p>
-
-<p>&mdash;Un billet? Ventrebleu! y avait-il besoin de tant
-de mystère pour dire cela? Et de qui est-il, ce
-billet?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un laquais cerise qui me l'a remis.</p>
-
-<p>&mdash;Malpeste! Lisez-moi donc un peu cela, l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous voulez que je&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, mon cher, que j'ai la vue basse;
-et puis cela nous égayera davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! dit l'abbé en flairant le papier sur tous les
-côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! voyons! dit Tonton avec impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! voyons, répéta le Mondor, qui ne cessait
-pas de manger.</p>
-
-<p>L'abbé Goguet brisa le cachet et commença la lecture
-à haute voix:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Mon cher chevalier,</p>
-
-<p>«Je vous attends ce soir. Mon mari est à la campagne.&mdash;L'amour,
-qui fait commettre tant de fautes,
-me dicte cette nouvelle imprudence!&mdash;A ce soir,
-mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»</p>
-</blockquote>
-
-<p>&mdash;Très-joli! ravissant! s'écria le Mondor; ce scélérat
-de chevalier est couru de toutes les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Et la signature? demanda Tonton.</p>
-
-<p>&mdash;Recevez nos compliments, ajouta l'abbé.</p>
-
-<p>Le chevalier de Pimprenelle sourit à son jabot avec
-une fatuité complaisante.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, la signature? répéta le Mondor, épanoui.</p>
-
-<p>Une vive expression de surprise anima tout à coup
-les traits de l'abbé, qui balbutia avec quelque embarras:</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; je ne sais si je dois&hellip; s'il convient ici&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! fit le chevalier en haussant les
-épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant&hellip; insista le lecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Si! si! la signature! vociférèrent les trois convives.</p>
-
-<p>Tonton s'était précipitée sur le papier et l'avait enlevé
-rapidement aux mains de l'abbé.</p>
-
-<p>Elle jeta ce nom:</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; «Louise d'Obligny.»</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence, semblable à celui
-qui suit un coup de foudre. Le financier avait bondi
-sur sa chaise: en moins d'une minute, son visage avait
-passé par les tons les plus divers, depuis le pourpre
-jusqu'au violet, depuis le blanc le plus mat jusqu'au
-noir le plus abyssin. Il parvint enfin à se lever de son
-siége, et après des efforts inouïs pour ouvrir la bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme! s'écria-t-il.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch4">IV<br />
-LE DESSERT</h3>
-
-
-<p>Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il
-avait d'abord, sous le coup de sa première stupeur,
-roulé dans sa tête les projets de vengeance les plus
-extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il
-s'était, en idée du moins, baigné dans une mare de
-sang et avait pourfendu à lui seul une demi-douzaine
-de chevaliers. Cette petite débauche d'imagination
-dura peu de minutes,&mdash;le temps de se souvenir des
-deux ou trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il
-n'en fallut pas davantage pour éteindre le beau feu du
-Mondor. Tout à l'heure c'était de la flamme, un moment
-après ce n'était plus que de la braise.</p>
-
-<p>Il retomba sur sa chaise.</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé&hellip; dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi
-à boire.</p>
-
-<p>L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement.
-Le financier but son verre d'un seul trait,
-puis il se mit à regarder en silence le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent
-un peu rassis, c'est donc vous l'heureux mortel
-sur qui madame d'Obligny dispense aujourd'hui ses
-faveurs?</p>
-
-<p>Le chevalier écarquilla les yeux.</p>
-
-<p>Il était resté la bouche béante depuis le commencement
-de cette scène; son premier mouvement avait
-été de se retourner vers La Brie,&mdash;mais le valet de
-chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la
-première fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne
-le connaissait pas de nom. Le chevalier demeura donc
-seul avec lui-même, accablé de ce qui se passait autour
-de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton
-à l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons
-pas cependant l'outrage de croire qu'il avait des
-remords ou des scrupules; mais ce que nous affirmerons
-en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était
-réellement étonné;&mdash;et il y avait si longtemps que
-rien ne l'étonnait plus, qu'il lui fallut quelques instants
-avant de recouvrer l'habitude de cette sensation.</p>
-
-<p>La brusque interpellation du financier le rappela à
-lui. Il examina le poulet qu'il tenait entre les doigts,
-le tourna, le retourna, et, en fin de compte, le tendit à
-M. d'Obligny en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! voyez vous-même&hellip; peut-être reconnaîtrez-vous
-l'écriture de madame d'Obligny.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me
-suis jamais occupé de ces griffonnages-là!&mdash;L'abbé,
-donnez-moi à boire.</p>
-
-<p>L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement.
-Il se vit dans la nécessité de pousser jusqu'au
-bout l'aventure.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon
-vous semblera. Je demeure à vos ordres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous
-empêcher d'achever le repas.&mdash;A moins, poursuivit le
-Mondor en souriant d'un air forcé, que votre belle ne
-s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant
-ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore
-où elle se retire dans ses appartements.&mdash;Et d'ailleurs,
-j'y pense, n'avons-nous pas, parbleu! mon
-carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même
-route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de
-votre destination.</p>
-
-<p>Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura
-l'abbé à l'oreille de Tonton.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement
-bon, répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait
-plus que de travers, chantez-nous quelque chose&hellip;
-mais là, du gai, du drôle; vous savez&hellip; La derideri
-deridera!</p>
-
-<p>&mdash;Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant
-la bouteille de tokay. Attention!</p>
-
-<p>Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement
-enrouée, les couplets amphigouriques suivants, sur
-l'air populaire: <i>Un chanoine de l'Auxerrois</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le vin généreux que j'ai pris</div>
-<div class="verse i2">Vient de ranimer mes esprits;</div>
-<div class="verse i3">Messieurs, point de chicane;</div>
-<div class="verse i2">Turlututu, chapeau pointu,</div>
-<div class="verse i2">Je vais vous faire un impromptu</div>
-<div class="verse i3">Rempli de coq-à-l'âne.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Cupidon s'est fait maréchal,</div>
-<div class="verse i2">Et ce dieu ne s'y prend pas mal:</div>
-<div class="verse i3">Lise est son domicile.</div>
-<div class="verse i2">Il met sa forge dans ses yeux,</div>
-<div class="verse i2">Puis en fait jaillir mille feux</div>
-<div class="verse i3">Qui brû&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Assez! exclama impérieusement le Mondor en
-frappant du poing sur la table, vous faites souffrir
-monsieur le chevalier.&mdash;Fi! la vilaine voix! D'ailleurs,
-ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas,
-chevalier?</p>
-
-<p>Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:</p>
-
-<p>&mdash;Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le
-cocher de M. d'Obligny qu'il ait à nous quérir.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, d'Obligny&hellip; fit l'abbé aviné, sais-tu que
-tu n'es guère honnête, d'Obligny?</p>
-
-<p>Le financier le repoussa violemment.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, passe devant, ivrogne!</p>
-
-<p>L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant,
-précédé par Tonton.</p>
-
-<p>A la porte, il y eut un dernier échange de civilités
-entre le chevalier de Pimprenelle et M. d'Obligny.
-Après quoi, tous les quatre remontèrent en voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch5">V<br />
-LE DRAME</h3>
-
-
-<p>Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages
-emportés par cette voiture était agité de
-pensées si confuses et si incohérentes, qu'il n'aurait su
-que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur
-soudaine d'un réverbère passait,&mdash;illuminant les
-acteurs de cette scène étrange, et les montrant fantastiquement
-groupés dans une ellipse rougeâtre. Assise
-devant lui, la danseuse pinçait les genoux du petit
-collet, qui ronflait à tue-tête et se retournait à chaque
-coup d'ongle avec des soubresauts d'Encelade.&mdash;Tous
-les deux représentaient le côté bouffon de ce drame
-après boire, qui avait commencé dans une loge d'actrice,
-et qui allait se dénouer dans une alcôve conjugale.</p>
-
-<p>La tête doucement renversée sur les coussins du
-carrosse, les jambes croisées, la main dans son gilet,&mdash;le
-chevalier de Pimprenelle réfléchissait au bizarre
-et à l'imprévu de sa situation, sans toutefois songer
-aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire,
-trouver un certain plaisir à s'enfoncer davantage au
-sein des complications qui l'attendaient. Semblable à
-ces malades singuliers qui, par un esprit de contradiction
-inexplicable, s'acharnent à raviver une douleur
-demi-éteinte, et goûtent une sorte de jouissance dans
-l'excès de leurs propres maux,&mdash;il se plongeait et se
-roulait avec délices dans les difficultés qu'il s'était
-créées lui-même. Comment cela finirait-il? Il l'ignorait
-et il voulait l'ignorer. Il était à la fois son acteur et son
-spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il
-se promettait de rire beaucoup de ce qui allait lui
-arriver.</p>
-
-<p>Ce qu'il y avait là-dedans de plus clair pour lui,
-c'est que M. d'Obligny le conduisait chez sa femme.</p>
-
-<p>Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny
-comme d'une personne fort belle et parfaitement
-à la mode. En cela son valet de chambre s'était
-ponctuellement conformé à ses intentions.&mdash;Lui-même
-n'était pas sûr de ne l'avoir point rencontrée
-dans quelque salon; mais ce jour-là elle lui était
-si bien sortie de la mémoire qu'il lui aurait été tout
-à fait impossible de déterminer la nuance de ses cheveux.</p>
-
-<p>Un moment, il eut la pensée de se renseigner auprès
-du mari.</p>
-
-<p>Mais en levant les yeux, il en eut une compassion
-réelle. Ses mains étaient crispées autour de sa haute
-canne; son haleine se dégageait mal de ses poumons
-oppressés; ses gros yeux regardaient sans voir à travers
-la vitre humide de sa respiration. Il était évident
-que le financier se trouvait en proie à l'un de ces
-cauchemars moraux sans exemple jusqu'à présent dans
-son existence alourdie par la sensualité. Non pas que
-madame d'Obligny lui tînt tellement au c&oelig;ur qu'il ne
-pût se défendre à son égard d'un reste de tendresse;
-non pas que sa vertu se fût toujours présentée à ses
-yeux avec des rayonnements également purs; mais il
-y avait dans la façon dont cette nouvelle injure lui
-avait été révélée quelque chose de si spontané et de si
-inattendu, que le mari le plus cuirassé des deux mondes
-en eût été terrifié comme d'une poudre fulminante
-qui serait tout à coup partie sous son nez.</p>
-
-<p>Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa
-devant l'hôtel, le chevalier éprouva-t-il un dernier
-sentiment charitable;&mdash;et au moment où il se levait
-pour descendre, le corps plié en deux par la courbe
-de la voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, financier, si vous voulez m'en croire,
-nous remettrons la partie à un autre jour, et nous
-pousserons jusque chez Tonton pour terminer de sabler
-du champagne; quitte ensuite, demain matin, à nous
-couper réciproquement la gorge, si tel est votre bon
-plaisir.</p>
-
-<p>Le financier eut un frisson. Mais il s'était trop
-avancé.&mdash;Pour unique réponse, il se leva avec effort
-derrière le chevalier, qui se décida à mettre pied à
-terre, disant à part lui:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, advienne que pourra!</p>
-
-<p>Au coup de marteau qui alla ébranler l'hôtel jusque
-dans ses plus intimes profondeurs, un laquais se présenta
-sur le seuil, tenant un flambeau de cire.</p>
-
-<p>&mdash;Où est madame? lui jeta à la figure M. d'Obligny.</p>
-
-<p>&mdash;Madame vient de se retirer dans sa chambre à
-coucher, répondit le laquais.</p>
-
-<p>&mdash;Éclairez-nous.</p>
-
-<p>Puis, ils montèrent l'escalier, de compagnie. A la
-porte de l'antichambre, ils rencontrèrent une soubrette
-qui les regarda d'un air ahuri et fit mine de leur barrer
-le passage.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Céphise, qu'est-ce que c'est? Ta maîtresse
-est-elle donc ce soir tellement agitée par ses
-vapeurs qu'elle ait donné l'ordre de ne laisser pénétrer
-personne auprès d'elle?&mdash;Tu sais bien pourtant
-qu'une telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier
-de Pimprenelle.</p>
-
-<p>La suivante fixa le nouveau venu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, mon enfant, tu feras ton métier d'étonnée
-un autre jour. En attendant, va-t'en prévenir
-madame de notre arrivée,&mdash;entends-tu?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que&hellip; monsieur&hellip; balbutia-t-elle, madame
-vient de renvoyer sa femme de chambre, et j'ignore&hellip;
-je ne sais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience
-en lui jetant une bourse; entre et annonce-nous.</p>
-
-<p>La suivante obéit en poussant un soupir. Elle revint,
-au bout de cinq minutes, introduisant M. d'Obligny et
-M. le chevalier de Pimprenelle.</p>
-
-<p>M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir
-de sa poche,&mdash;et répara du mieux qu'il lui fut possible
-les incongruités que les cahots de la voiture
-avaient occasionnées à sa perruque en queue de
-veau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch6">VI<br />
-LA CHAMBRE A COUCHER</h3>
-
-
-<p>Je passerai sous silence la description de la chambre
-à coucher de madame d'Obligny.&mdash;Il suffira de savoir
-que c'était un réduit délicieux, très-élégamment et
-très-richement orné,&mdash;trop richement peut-être,&mdash;mais
-on ne doit pas perdre de vue que nous sommes
-chez un financier. L'or brillait de toutes parts, amorti
-par le velours. Deux bougies seulement brûlaient,
-odorantes, sur un guéridon.</p>
-
-<p>Madame d'Obligny, en galant déshabillé de nuit,
-lisait, étendue dans une chaise longue et les pieds
-chaussés de ravissantes petites mules satin et argent.
-Un mantelet de mousseline claire enveloppait négligemment
-une taille divine. Un désespoir couleur de
-rose, agréablement noué sous le menton, couronnait
-un battant-l'&oelig;il sous lequel ses regards se faisaient
-plus tendres et moins perçants. Ses mouches et son
-rouge étaient sortis. Ainsi accommodée, au milieu
-du luxe qui resplendissait autour d'elle,&mdash;à cette
-heure nocturne,&mdash;elle était belle à troubler la raison
-d'un saint ou d'un mari. C'était une grande et blonde
-femme, aux yeux langoureux, à la peau blanche,
-au bras irréprochablement sculpté. Sa pose était magnifique,
-quoiqu'un peu molle.</p>
-
-<p>Elle releva doucement le front, au bruit que fit en
-entrant son mari, accompagné du chevalier de Pimprenelle;
-mais elle garda le livre qu'elle tenait à la
-main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien
-sur son gracieux visage ne peignait le moindre trouble,
-n'indiquait la moindre altération.</p>
-
-<p>M. d'Obligny se sentit comme interdit à la vue de
-ce calme parfait,&mdash;de cette solitude parfumée et
-silencieuse. Il promena ses yeux autour de lui. Un
-moment il crut avoir rêvé, et il eut honte de son rêve.
-Par malheur, il réussit à s'arracher à cette illusion
-consolante, et, s'approchant de sa femme:</p>
-
-<p>&mdash;Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il
-tenta de rendre railleuse, si je viens vous déranger de
-votre lecture. Je n'ai pu résister au désir de vous
-amener&mdash;moi-même&mdash;M. le chevalier de Pimprenelle&hellip;
-que voici.</p>
-
-<p>Le chevalier s'inclina respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous bien, madame, continua le financier,
-que c'est au plus mal à vous de nous dérober de la
-sorte vos amis, surtout quand il se fait que ce sont
-précisément les nôtres? Sans le hasard qui m'a livré
-cette heureuse découverte, jamais secret d'État n'eût
-été mieux gardé des deux parts.</p>
-
-<p>Madame d'Obligny contempla tour à tour son
-mari et le chevalier. Puis elle posa le volume sur
-le guéridon, et, croisant les mains, elle dit machinalement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur est un de mes amis?</p>
-
-<p>Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina
-pour la deuxième fois.</p>
-
-<p>&mdash;Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny après une
-pause de muette indignation, la rencontre la plus
-originale, la plus extravagante qu'il soit possible d'imaginer,
-n'est-ce pas, chevalier?&mdash;Nous soupions ce
-soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur
-ma parole, lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand
-maladroit de valet&hellip;&mdash;Comment nommez-vous ce
-butor, chevalier? Est-ce que vous n'allez pas le faire
-bâtonner un peu, en rentrant?</p>
-
-<p>&mdash;Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en
-fermant le poing.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque cette espèce, dis-je, nous remet sans
-crier gare, au milieu de nos brocards et de nos plaisanteries
-indiscrètes, devinez quoi, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne devine pas, monsieur, répondit sèchement
-la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui
-se mordit la lèvre.</p>
-
-<p>&mdash;Votre poulet!</p>
-
-<p>&mdash;Mon poulet?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, madame, le voici encore&mdash;un peu chiffonné,
-il est vrai&mdash;c'est qu'il a passé par plusieurs
-mains avant de me revenir.</p>
-
-<p>Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et
-approcha lentement le papier de la bougie.&mdash;Pendant
-qu'elle en faisait la lecture à voix basse, le financier,
-blême de fureur, l'examinait avec une surprise sans
-pareille. Nulle inquiétude ne s'était manifestée sur le
-visage de sa femme, aucun nuage n'avait passé sur son
-front pur, pas un signe n'avait altéré la parfaite harmonie
-de ses traits. C'était l'impassibilité personnifiée,
-l'immobilité faite chair.&mdash;Quand elle eut fini de lire,
-un sourire erra sur ses lèvres, et elle se prit à regarder
-plus attentivement le chevalier de Pimprenelle.</p>
-
-<p>Le chevalier s'inclina pour la troisième fois.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! madame? s'écria le mari d'un air tragique,
-en essayant,&mdash;mais en vain,&mdash;de croiser ses
-bras sur son énorme poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! monsieur? attendit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Avouez que cette aventure est au moins curieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Très-curieuse, en effet, répéta-t-elle sans détacher
-les yeux de dessus le chevalier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'éclate
-pas comme je devais m'y attendre; qu'est-ce que cela
-cache donc?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, reprit M. d'Obligny,&mdash;en lâchant cette
-fois les guides à sa verve maritale,&mdash;je n'ignorais
-pas que, depuis bientôt trois semaines, un homme
-s'introduisait tous les soirs par la porte dérobée de
-l'hôtel,&mdash;que cet homme, qui avait gagné l'un après
-l'autre tous mes gens, était reçu par vous dans ce même
-appartement où, en cas d'éveil, il pouvait trouver
-un refuge dans ce cabinet de toilette;&mdash;que cet homme
-enfin avait été plusieurs fois aperçu sortant d'ici à la
-pointe du jour&hellip; Mais, par la maugrebleu! madame,
-j'avoue que j'étais loin de songer à M. le chevalier de
-Pimprenelle,&mdash;et que j'eusse plutôt incliné pour mon
-jeune cousin, le vicomte de Trublay!</p>
-
-<p>La jeune femme était devenue, à ces mots, d'une
-pâleur de marbre, et un tremblement nerveux agita son
-corps.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez! permettez! s'écria le chevalier, qui
-avait écouté attentivement, et dont les oreilles tintaient
-au cliquetis de ces dernières paroles;&mdash;qu'est-ce que
-vous dites donc là, s'il vous plaît? Vous confondez&hellip;</p>
-
-<p>Un regard de madame d'Obligny, prompt comme
-l'éclair, vint clouer sur sa bouche la suite de son apostrophe.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda le Mondor.</p>
-
-<p>&mdash;Recommencez-moi mon histoire, mon cher.
-Voyons. D'abord, dites-vous, je m'introduis tous les
-soirs dans votre hôtel par une porte dérobée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Germain m'a tout avoué.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Ensuite, je suis reçu ici par&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le nierez-vous peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip; je ne dis pas, reprit-il après avoir regardé
-madame d'Obligny.&mdash;Et enfin, je me cache, au
-besoin, dans un cabinet attenant sans doute à cette
-chambre, n'est-ce point?</p>
-
-<p>&mdash;Celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce côté;
-je ne suis pas fâché de reconnaître un peu les localités&hellip;</p>
-
-<p>La financière l'avait suivi jusque-là avec une anxiété
-croissante;&mdash;et au moment où, s'approchant d'un
-air curieux, il poussa du doigt le bouton qui ouvrait le
-mystérieux cabinet, elle s'élança vers lui avec un cri
-d'effroi.</p>
-
-<p>Le chevalier referma la porte,&mdash;mais il avait eu le
-temps d'apercevoir dans l'ombre un quatrième personnage.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, madame, dit-il galamment;
-nous n'ignorons pas qu'un cabinet de toilette est comme
-un sanctuaire, où la déesse et ses grands prêtres ont
-seuls le droit de présence.</p>
-
-<p>Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement
-paralysait toutes les facultés:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur, et je
-vois que rien n'échappe à votre &oelig;il vigilant. Il est
-donc inutile d'empêcher plus longtemps le repos de
-madame, qui me permettra de prendre congé d'elle et
-de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, s'écria le Mondor d'un ton désespéré et
-comme pour qu'il ne lui restât plus un seul doute sur
-son malheur;&mdash;ainsi vous avouez, madame, avoir
-écrit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre
-écriture; c'est bien vous qui avez tracé ces lignes coupables?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir
-une exclamation de surprise.&mdash;Il regarda fixement
-la jeune femme, dont une faible rougeur vint
-colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque
-marque de confusion.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye
-pour M. le vicomte de Trublay; c'est là une femme
-d'esprit ou je ne m'y connais pas&mdash;et je m'y connais.</p>
-
-<p>Et il fit quelques pas en arrière pour se retirer.</p>
-
-<p>Le financier, sortant enfin de sa pétrification absolue,
-reprit son chapeau sur l'ottomane où il l'avait
-posé en entrant, passa sa canne de sa main droite dans
-sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la
-gravité dont il était capable:</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, madame, lui dit-il, qu'après le retentissement
-que cette affaire court risque d'avoir sous peu
-de jours, vous comprendrez la nécessité d'aller passer
-quelque temps en Touraine, au sein de votre famille.
-Une rupture à l'amiable et sans bruit nous épargnera
-les tracas toujours inséparables d'une action judiciaire.</p>
-
-<p>Madame d'Obligny,&mdash;bien vite remise de son émotion
-de tout à l'heure,&mdash;n'eut pas un geste, pas un mouvement
-qui trahît sa pensée. Elle resta belle et froide.</p>
-
-<p>&mdash;Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort,
-c'est une affaire à vider sur un autre terrain.
-Nous nous reverrons.</p>
-
-<p>&mdash;A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant
-son jabot.</p>
-
-<p>La financière se leva pour reconduire les deux visiteurs.
-A la porte de sa chambre, elle s'inclina une dernière
-fois devant le chevalier de Pimprenelle en lui
-lançant un éloquent regard qui semblait dire:</p>
-
-<p>&mdash;Comptez sur ma reconnaissance.</p>
-
-<p>A quoi M. le chevalier de Pimprenelle répondit par
-un sourire d'une impertinence victorieuse, et qui pouvait
-se traduire par ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'espère bien.</p>
-
-<p>Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans
-le carrosse qui l'attendait,&mdash;et se fit reconduire chez
-lui, après avoir reconduit la danseuse. Quant à l'abbé
-Goguet, il fut impossible de l'arracher de la place où
-il s'était pelotonné et où il ronflait comme une trompette
-marine. Il passa donc la nuit dans la voiture.</p>
-
-<p>La voiture passa la nuit dans l'écurie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1ch7">VII<br />
-LE DÉNOUMENT</h3>
-
-<div class="r"><blockquote class="exergue">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi nous marier,</div>
-<div class="verse">Quand les femmes des autres</div>
-<div class="verse">Se font si peu prier</div>
-<div class="verse">Pour devenir les nôtres?</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Collé.</span></p>
-
-</blockquote></div>
-
-<p>C'était le lendemain.</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre pour monsieur, dit La Brie.</p>
-
-<p>&mdash;Donne, belître, fit le chevalier de Pimprenelle.</p>
-
-<p>Le chevalier décacheta et lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Mon cher chevalier,</p>
-
-<p>»Je sais tout.&mdash;Ce matin, madame d'Obligny est
-entrée sur la pointe du pied dans mon cabinet. Elle tenait
-à la main ce fameux poulet que vous savez, et elle
-le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une
-plume sur mon pupitre et traça quelques lettres à côté
-de la signature. L'écriture était différente. Je tombai
-de mon haut.</p>
-
-<p>»&mdash;Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que
-c'était une comédie imaginée avec M. le chevalier de
-Pimprenelle pour vous guérir de votre sotte jalousie?</p>
-
-<p>»Savez-vous, mon cher, que vous êtes l'un et l'autre
-de parfaits comédiens? J'en suis encore délicieusement
-étourdi. Acceptez un million d'excuses et venez dîner
-ce soir avec nous.&mdash;Madame d'Obligny vous en prie.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">d'Obligny.</span>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche.</p>
-
-<p>Mais il n'alla pas chez le Mondor&mdash;parce qu'il rencontra
-sur son chemin le vicomte de Trublay qui lui
-proposa un coup d'épée.</p>
-
-<p>M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours
-de lit,&mdash;au bout desquels, par malheur pour la moralité
-de ce conte, il se rendit, sans encombre, à une
-nouvelle invitation du financier&mdash;et de la financière.</p>
-
-<p>Ce conte se passera donc de moralité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 id="l2">LES PETITS JEUX</h2>
-
-<p class="c">LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPARÉ,
-TOMBÉ EN ENFANCE</p>
-
-<p class="c small">A MA PETITE NIÈCE ANTOINETTE</p>
-
-
-<p>Chère petite masque,&mdash;je le répète souvent avec
-regret: on s'ennuie à mourir dans les salons modernes.
-Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents qui ne soient mélancoliques,
-guindés, surveillés, enfin du dernier bourgeois,
-comme nous disions jadis. On en est resté au
-suranné <i>Portier du couvent</i> et à l'éternel <i>Baiser sous
-le chandelier</i>. Çà, qu'on me ramène chez le duc de
-Penthièvre!</p>
-
-<p>Il faut, ma friponne Antoinette, que tu réformes tout
-cela. Et justement je viens de retrouver, au fond de
-mon secrétaire en bois de Sainte-Lucie, un imperceptible
-portefeuille de maroquin ayant appartenu à ta
-grand'mère. Spirituelle et gracieuse mémoire, ombre
-couronnée de fleurs! Ce petit livre était celui où elle
-inscrivait les gages déposés entre ses mains par les
-joueurs de ses mardis et de ses vendredis.</p>
-
-<p>A la première page, je lis:</p>
-
-<p>M. de Champcenetz, une tabatière;</p>
-
-<p>Madame de Breteuil, une agrafe en diamants;</p>
-
-<p>M. Dorat-Cubières, un pois chiche;</p>
-
-<p>M. l'abbé Souchot, un médaillon, un dé à coudre,
-un n&oelig;ud de rubans et une jarretière;</p>
-
-<p>Mademoiselle de Chamorin, un éventail;</p>
-
-<p>M. Mardelles, ses deux montres.</p>
-
-<p>Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante
-ans; j'y ai revu, comme dans un miroir enchanté,
-tous les visages aimés de cette époque lointaine,
-qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru
-en entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent
-les bruits de la mer, des paroles et des chants tels que
-je n'en entends plus&mdash;depuis que j'ai cessé de jouer
-à tous les jeux.</p>
-
-<p>Ceux qu'on nomme les <i>Petits jeux</i> particulièrement
-menacent de disparaître peu à peu; je sais bien que
-les gens sévères ne trouveront pas grand mal à cela;
-moi-même je regretterai médiocrement le <i>Corbillon</i>
-et la <i>Cassette</i>; des questions comme celles-ci ne m'ont
-jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma
-cassette; que voulez-vous qu'on y mette?&mdash;Une noisette,
-une allumette, une assiette, une cuvette, une
-sonnette, etc.»</p>
-
-<p>Je ferai également bon marché du gothique <i>Pied de
-b&oelig;uf</i>: une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit,
-neuf, je tiens mon pied de b&oelig;uf. J'y renoncerai, malgré
-la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je rêvais l'autre jour</div>
-<div class="verse">Qu'avec vous et l'Amour</div>
-<div class="verse">Je jouais sur l'herbette&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Mais j'allais avoir trop de mémoire.</p>
-
-<p>Ce que je voudrais défendre,&mdash;en dehors, bien entendu,
-de certains petits jeux vieux comme le monde
-et qui dureront autant que lui, tels que: les <i>Quatre
-coins</i>, prétexte à tant de charmants tableaux, la <i>Main
-chaude</i>, <i>Petit bonhomme vit encore</i>, <i>Tirez-lâchez</i>;&mdash;ce
-que je demande du moins la permission de regretter
-tout haut, ce sont ces divertissements ingénieux
-qui étaient la joie et le sourire ravissant de nos
-réunions d'il y a&hellip; ne comptons plus; ce sont les jeux
-de l'<i>Avocat</i>, de la <i>Volière</i>, des <i>Métamorphoses</i>, du
-<i>Secrétaire</i>, de cent autres encore vers lesquels mon
-esprit s'est retourné ce matin pendant que je parcourais
-les tablettes de ta grand'mère.</p>
-
-<p>Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et,
-de ma grosse et tremblante écriture, j'y joins quelques
-notes qui t'intéresseront peut-être. Si elles ne t'intéressent
-pas, mon Dieu, je ne regretterai point le temps
-que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou
-trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de
-plus d'un pas attendri le gazon de mon adolescence;
-je me serai donné une dernière fête, comme ce pauvre
-Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans une modeste
-chambre de Calais, allumait chaque soir une
-trentaine de bougies et faisait&mdash;réception imaginaire!&mdash;annoncer
-par son domestique les plus grands noms
-de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et des
-pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles,
-de mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et
-qui se tendent pour subir leur punition, des robes couleur
-du jour que l'on dirait sorties de l'armoire des
-fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements
-qui annoncent des conspirations, et des regards, ah!
-des regards comme on n'en voit plus,&mdash;surtout depuis
-que ma vue est devenue si basse.</p>
-
-<p>Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit
-à la deuxième page, me rappelle un incident qui tourna
-à sa confusion. C'était une personne admirablement
-belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle
-avait une dose de simplicité qui la rendait le plastron
-de nos amusements. Ce soir-là, au nombre de huit ou
-dix personnes, nous jouions à: <i>J'aime mon amant
-par A</i>.</p>
-
-<p>Ta céleste grand'mère avait dit:&mdash;J'aime mon
-amant par A, parce qu'il est affable; je le nourris
-d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais présent
-d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.</p>
-
-<p>Madame de Serrière:&mdash;J'aime mon amant par A,
-parce qu'il est agaçant, je le nourris d'alouettes, je
-l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un anthropophage,
-et je lui donne un bouquet d'absinthe.</p>
-
-<p>Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:&mdash;J'aime
-mon amant par A, parce qu'il est audacieux,
-je le nourris d'abricots, je l'envoie à Antibes, je lui fais
-présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet
-d'aubépine.</p>
-
-<p>Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand,
-voici les paroles qu'elle prononça:&mdash;J'aime
-mon amant par A, parce qu'il est <i>ardi</i>&hellip;</p>
-
-<p>Je te laisse à deviner nos éclats de rire.</p>
-
-<p>Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait
-une revanche éclatante dans la <i>Clef du jardin du roi</i>,
-où elle était servie par une merveilleuse volubilité.
-C'est un exercice de mémoire, qui tire son origine, je
-crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef
-du jardin du roi,» voilà le commencement;&mdash;et voici
-la fin, qui fera comprendre tout le mécanisme du jeu:
-«Je vous vends le seau qui a apporté l'eau qui a éteint
-le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui a
-dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde
-qui tient à la clef du jardin du roi.»</p>
-
-<p>Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche
-comme moi ait gardé le souvenir de ces enfantillages.
-J'ai vu passer bien des événements dont il ne me reste
-plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié les
-noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié
-les serments qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire,
-j'ai oublié des joies, des désespoirs, des heures d'orgueil
-suprême;&mdash;mais jamais je n'ai oublié ce couplet,
-que je peux répéter encore, sans hésitation,
-comme à quinze ans:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira:</div>
-<div class="verse">Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,</div>
-<div class="verse">Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,</div>
-<div class="verse i1">Bois, blond, blanc, barbe grise.</div>
-</div>
-
-<p>Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques,
-guerriers et parlementaires que j'ai traversés,
-c'est le jeu de <i>Berlurette</i>, de <i>Chiquette</i>, de
-<i>Berlingue</i>, du <i>Capucin</i>, de la <i>Pantoufle</i> et du <i>Chnif-chnof-chnorum</i>.
-Le plus clair de mon expérience,
-c'est <i>Vive l'amour, l'as a fait le tour!</i></p>
-
-<p>Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au <i>Colin-Maillard
-à la silhouette</i> avec le jeune M. de Chateaubriand,
-dont la destinée devait être si étonnante.
-Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de
-Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent
-devant lequel chacun passe à son tour en faisant des
-grimaces et des contorsions risibles. Il faut que celui
-qui est placé derrière le rideau devine la personne qui
-passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets
-de femme et des mantelets, pour n'être point reconnus.
-J'ai vu aussi des jeunes gens monter à califourchon l'un
-sur l'autre; cela formait les groupes les plus plaisants
-du monde.&mdash;Le dernier de tous, M. de Chateaubriand
-se dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement
-reconnu. Ce jeune Breton n'avait pas du tout
-l'instinct du <i>Colin-Maillard à la silhouette</i>, mais pas
-du tout.</p>
-
-<p>Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun;
-son enjouement et son esprit faisaient merveille. Au
-jeu des <i>Comparaisons</i>, il s'entendit ainsi interpeller
-par la grasse madame de Chessy:</p>
-
-<p>«&mdash;A quoi me comparez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! se récria l'auditoire.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; la pincette attise le feu&hellip; comme
-madame; voilà pour la ressemblance. La pincette, en
-attisant le feu, s'échauffe&hellip; tandis que madame reste
-toujours froide; voilà la différence.»</p>
-
-<p>Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après
-des noms si fameux, je puis dire que j'excellais particulièrement
-à la <i>Sellette</i>, aux <i>Propos interrompus</i> et
-aux <i>Devises</i>. Mon apprentissage fut assez long toutefois,
-et je me vis dans les premiers temps en butte à
-maintes mystifications. Au <i>Pince sans rire</i> entre autres,
-qui consiste à se présenter à tour de rôle devant
-une personne élue et à se laisser pincer par elle soit le
-menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au
-<i>Pince sans rire</i>, dis-je, je fus bafoué de la plus complète
-façon: mon pinceur, devant qui j'étais le dernier
-à passer, avait frotté deux de ses doigts à un bouchon
-brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me traça de
-grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à
-ma place: toute la compagnie riait, et je riais comme
-toute la compagnie, sans savoir pourquoi. Les choses furent
-poussées si loin qu'on me laissa sortir dans cet état;
-mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant
-à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit
-à la Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de
-finir mes soirées. Là seulement les éclats de rire qui
-m'accueillirent à mon entrée me donnèrent quelque
-soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je
-jeté les yeux que je reculai épouvanté.</p>
-
-<p>Je dois avouer que le jeu du <i>Pince sans rire</i> n'est
-souvent pas du goût de tout le monde.</p>
-
-<p>Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le
-jeu de la <i>Toilette</i>, où chacun représente un objet d'ajustement;
-le jeu de <i>M. le curé</i>, qui met en scène tout
-le personnel d'une paroisse: carillonneur, bedeau,
-chantre, enfant de ch&oelig;ur; celui de <i>Combien vaut
-l'orge?</i> demande à laquelle les joueurs doivent répondre
-successivement, dans un ordre convenu, et
-avec la plus grande prestesse: Comment?&mdash;diable!&mdash;peste!&mdash;vingt sols;&mdash;s'il
-vous plaît?&mdash;c'est
-bien cher, etc.</p>
-
-<p>Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi
-leur intérêt. Que de fois ne m'a-t-on pas fait chercher
-une épingle au son du violon; plus j'approchais de
-l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je m'en
-éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était
-Viotti qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le
-ravissement pendant une demi-heure; j'oubliais de
-chercher l'épingle, et lorsque je l'eus aperçue, je détournai
-vite les yeux, afin de prolonger les accords du
-célèbre artiste.</p>
-
-<p>Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous
-nous faisions passer et dans lequel nous soufflions de
-temps en temps, en chantant:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est passé par ici,</div>
-<div class="verse">Le furet du bois, mesdames;</div>
-<div class="verse">Il est passé par ici,</div>
-<div class="verse">Le furet du bois joli.</div>
-</div>
-
-<p>Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur,
-ce qui n'était pas facile;&mdash;on l'attacha un jour
-derrière M. Petit-Radel, et chacun vint y souffler en
-tapinois. Lui de se retourner brusquement, et nous de
-nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au
-bout desquelles il finit par se donner au diable et par
-nous demander merci.</p>
-
-<p>Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres
-noms, inconnus ou célèbres, tous à demi effacés,
-sur ce portefeuille qui a dormi si longtemps dans les
-tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils s'effacent
-tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de
-l'adorée qui fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes
-yeux profonds et purs; regarde bien alors cette poussière
-du crayon, et si tu la vois s'animer tout à coup
-comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette:
-c'est que l'âme du souvenir aura passé pour
-un instant dans ces pages.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="l3">LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIÈRE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>L'aventure de la cheminée tournante a rendu M. de
-la Popelinière immortel. Son argent, ses relations et
-ses écrits ne l'avaient rendu simplement que fameux.
-Il ne serait peut-être pas facile aujourd'hui de reconstruire
-cette physionomie de financier romanesque,
-pompeux, despote et dévoré surtout par la passion du
-bel esprit. Les points de comparaison avec des types de
-notre époque nous manqueraient presque absolument.</p>
-
-<p>La Popelinière a composé beaucoup de prose et de
-vers. D'abord, c'étaient ses propres comédies qu'il faisait
-représenter sur son théâtre, où naturellement on les
-trouvait fort bien tournées; nous croyons qu'elles sont
-toutes restées manuscrites. Deux ouvrages seulement
-de la Popelinière ont été imprimés, <i>Daïra</i> et les <i>Tableaux
-des M&oelig;urs du temps</i>. Ce sont deux raretés
-bibliographiques.</p>
-
-<p><i>Daïra</i> parut pour la première fois en 1760; c'est
-un volume grand in-8<sup>o</sup>, tiré à très-peu d'exemplaires,
-vingt-cinq, assure-t-on. Les aventures qui y sont racontées
-ne sortent pas du cadre ordinaire des romans
-musulmans; on y rencontre cependant quelques situations
-pathétiques et un certain art de composition. Bien
-que la Popelinière eût alors soixante-huit ans, et que
-sa femme adultère fût morte depuis plusieurs années,
-il ne put s'empêcher, dans les premières lignes de
-<i>Daïra</i>, d'exhaler un reste de colère contre celle qu'il
-avait tant aimée, contre cette petite-fille de Dancourt,
-qui avait hérité de son grand-père l'esprit et la légèreté.</p>
-
-<p>«Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale année de
-ma vie où je me suis vu réduit à quitter mes amis, ma
-famille, ma chère patrie, pour me retirer dans les déserts,
-il faudrait développer les intrigues secrètes, les
-man&oelig;uvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir
-à renverser un homme d'honneur. Mais je suis
-le même homme toujours; et s'il a plu au ciel de terminer
-la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde
-plus sur cette terre que comme la pincée de
-poussière que je serre en mes doigts. Je lui pardonne,
-Dieu m'en est témoin, je lui pardonne tous les maux,
-tous les tourments qu'elle m'a causés; je ne veux pas
-même étendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne
-s'y répandît malgré moi quelques lumières sur des
-événements déjà connus, dont on a toujours profondément
-ignoré les causes, et qui peut-être exciteraient à
-les rechercher&hellip;</p>
-
-<p>»Je préviens donc que si j'emploie le loisir que je
-trouve dans ma retraite à rassembler les choses qu'on
-va lire, ce n'est que parce qu'elles n'ont aucun rapport
-avec moi; je préviens que rien ne m'est plus étranger
-que toute l'histoire que je vais écrire,» etc., etc.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours
-saignante chez le pauvre financier. Cette sensibilité
-sera plus tard une excuse au cynisme et aux
-écarts que nous aurons à reprendre en lui; cela ne
-s'applique pas à <i>Daïra</i>, qui n'a rien de bien galant,
-malgré la réputation que les catalogues lui ont faite, et
-quoique la scène se passe dans le sérail d'Alep. Une
-seconde édition en fut publiée l'année suivante en vue
-du public<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Daïra</i>, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam,
-et se trouve à Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins,
-<i>A l'Image Sainte-Geneviève</i>; 2 vol. petit in-12.</p>
-</div>
-<p>Les <i>Tableaux des M&oelig;urs du temps dans les différents
-âges de la vie</i> sont bien autrement importants.
-La découverte qu'on en fit, après la mort du
-fermier général, excita un scandale assez plaisamment
-raconté dans les <i>Mémoires secrets</i>, à la date du 15
-juillet 1763. Nous citons l'article: «Tout le monde sait
-que M. de la Popelinière visait à la célébrité d'auteur;
-on connaissait de lui des comédies, des romans, des
-chansons, etc.; mais on a découvert depuis quelques
-jours un ouvrage de sa façon qui, quoique imprimé,
-n'avait point paru: c'est un livre intitulé <i>Les M&oelig;urs
-du siècle</i>, en dialogues. Il est dans le goût du <i>Portier
-des Chartreux</i>. Ce vieux libertin s'est délecté à
-faire cette production licencieuse. Il n'y en a que trois
-exemplaires existants. Ils étaient sous les scellés. Un
-d'eux est orné d'estampes en très-grand nombre; elles
-sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le
-plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures,
-toutes très-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant
-pour sa rareté que pour le nombre et la perfection des
-tableaux, plus de vingt mille écus.</p>
-
-<p>«Lorsqu'on fit cette découverte, mademoiselle de
-Vandi, une des héritières, fit un cri effroyable, et dit
-qu'il fallait jeter au feu cette production diabolique.
-Le commissaire lui représenta qu'elle ne pouvait disposer
-seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des
-autres héritiers; qu'il estimait convenable de le remettre
-sous les scellés jusqu'à ce qu'on eût pris un
-parti; ce qui fut fait. Ce commissaire a rendu compte
-de cet événement à M. le lieutenant général de police,
-qui l'a renvoyé à M. de Saint-Florentin. Le ministre a
-expédié un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer
-de cet ouvrage pour Sa Majesté; ce qui a été fait.»</p>
-
-<p>Depuis lors, il s'écoula un assez long espace de
-temps, pendant lequel on n'entendit plus parler de ce
-mystérieux exemplaire. Le <i>Manuel du Libraire</i>, de
-Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le
-catalogue des livres précieux du prince Michel Galitzin,
-<i>Moscou</i>, 1820. «Unique exemplaire (ce sont les termes
-du catalogue), imprimé sous les yeux et par ordre
-de M. de la Popelinière, fermier général, qui en fit
-aussitôt briser les planches; ouvrage érotique, remarquable
-par vingt miniatures de format in-4<sup>o</sup>, dont seize
-en couleur et quatre au lavis, de la plus grande fraîcheur
-et du plus beau faire, représentant des sujets
-libres. M. de la Popelinière est peint sous divers points
-de vue et d'après nature, dans les différents âges de
-la vie. C'est un ouvrage d'un prix infini, par cela même
-qu'il est le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultrà</i> de ce que peuvent produire
-le luxe et une imagination déréglée. Un vol. gr. in-4<sup>o</sup>,
-rel. en mar. r.» Brunet ajoute: «Cinq ans après la
-publication de ce catalogue, les livres précieux du
-prince Galitzin furent envoyés à Paris pour y être
-livrés aux enchères publiques. Les <i>Tableaux des
-M&oelig;urs du temps</i> faisaient partie de cet envoi; mais,
-ayant été vendu à l'amiable et à très-haut prix à un
-amateur français, cet ouvrage n'a pas dû être compris
-dans le catalogue des livres du prince russe, publié
-pour la vente qui s'est faite le 3 mars 1825.»</p>
-
-<p>Il y a six ou sept ans, les <i>Tableaux des M&oelig;urs du
-temps</i> appartenaient à M. J. Pichon, président de la société
-des bibliophiles, qui en avait refusé trois mille
-francs<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Nous sommes loin, comme on voit, de l'estimation
-des <i>Mémoires secrets</i>. On dit que quelques dessins
-ont disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous
-ne savons où ils ont passé; peut-être ont-ils été
-détruits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Les Tableaux des M&oelig;urs du temps</i> sont aujourd'hui la propriété
-d'un Anglais domicilié à Paris, M. Frédéric Hankey, dont
-le cabinet est un des plus somptueux qui existent.</p>
-</div>
-<p>Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de
-la Popelinière, et nous en donnerons des extraits qui,
-sans alarmer la morale, initieront nos lecteurs à quelques-unes
-des habitudes de la vie privée au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-
-
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Les <i>Tableaux</i> comprennent dix-sept dialogues, qui
-donnent l'histoire de la jeunesse et du mariage de mademoiselle
-Thérèse de Se&hellip;, jeune personne du meilleur
-monde.</p>
-
-
-<h4>PREMIER DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Mère Christine, maîtresse
-des novices et des pensionnaires du couvent de ***;
-mademoiselle de Se&hellip;, pensionnaire sous le nom de
-Thérèse.</span></h4>
-
-<p>La mère Christine surprend Thérèse à sa toilette et
-lui reproche sa coquetterie; elle cherche à la retenir
-au couvent, en lui montrant les écueils de la société.</p>
-
-
-<h4>DEUXIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Thérèse, la Gouvernante.</span></h4>
-
-<p>La gouvernante de Thérèse vient lui annoncer qu'on
-la marie avec le comte de ***.&mdash;Le comte de ***!
-s'écrie Thérèse; je n'en ai jamais ouï parler. Comment
-est-il fait?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;La femme de chambre de madame,
-à qui madame dit tout et qui ne me cache rien,
-m'a assuré que c'est un homme de grand mérite.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Ah! je t'entends; c'est un vieux.</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Non; c'est un homme revenu
-de la première jeunesse, et voilà tout.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Où penses-tu qu'il cherche à me voir?
-Je ne voudrais pas que ce fût à l'église; il ne me distinguerait
-jamais dans ce ch&oelig;ur, parmi trente pensionnaires
-que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer
-à ma chère maman de me faire venir dîner chez
-elle? M. le comte pourrait m'y voir à son aise, sans
-faire semblant de rien. Je t'assure bien que, pour moi,
-j'aurai l'air d'être sur tout cela d'une ignorance profonde,
-et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse
-jamais entendu parler de lui.</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;C'est-à-dire qu'il vous verrait
-gambader, sauter au cou de votre maman, avec votre
-gaieté et votre vivacité ordinaires.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Assurément.</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Eh! voilà précisément ce qu'il
-ne faut pas.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Quoi! est-ce que tu veux que je me
-contraigne?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Oui, oui, et beaucoup. Vous ne
-connaissez pas les hommes: ce sont de drôles d'animaux.
-Nous ne les servons jamais si bien qu'en les
-trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart
-des choses tout de travers; et presque tout dépend de
-leur première impression. Un extérieur animé, une
-démarche légère, des yeux qui se laissent aller, ne
-leur plaisent pas à propos de mariage; cela semble
-leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante,
-volage. Mais un maintien composé, un air timide
-et des regards abattus, mettent d'abord un prétendu à
-son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se présente
-ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve
-l'honneur de triompher de sa modestie.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut
-que je m'étudie sur tout cela, jusqu'à ce que le mariage
-soit fait?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Oui, vraiment, mademoiselle.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Mais le lendemain?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Oh! le lendemain, ce sera une
-autre paire de manches; nous verrons cela.</p>
-
-<p>La gouvernante achève de coiffer Thérèse.</p>
-
-
-<h4>TROISIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Madame de Se&hellip;, Thérèse.</span></h4>
-
-<p>Madame de Se&hellip; ne précède que de quelques minutes
-le comte de ***. Elle confirme les paroles de la
-gouvernante et donne à sa fille, sur la fortune de son
-futur, des détails où se trahissent les côtés positifs de
-la Popelinière:&mdash;C'est un homme de bonne maison;
-il n'a que trente-huit ans, il jouit des biens de feu son
-père. Ces biens, dont j'ai vu l'état, consistent en deux
-fort belles terres situées dans le Périgord, en rentes
-sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de
-cinquante mille livres de rente, sans compter une maison
-à lui, bien étoffée, et où rien ne manque.&mdash;Vous
-êtes financier, monsieur Josse!</p>
-
-
-<h4>QUATRIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">M. le Comte de ***,
-madame de S&hellip;, Thérèse.</span></h4>
-
-<p><i>Présentation.</i>&mdash;Tenez, monsieur, voulez-vous
-m'en croire? abrégeons les révérences et surtout les
-compliments, qui vous mettraient tous deux fort mal à
-votre aise. Voilà ma fille que je vous présente au travers
-d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle
-était si belle! Eh bien, voilà pourtant tout ce que c'est.</p>
-
-<p>Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se&hellip;,
-et le comte de riposter de son mieux. Thérèse se laisse
-baiser la main par la fenêtre du parloir, et l'on fixe à
-huitaine le jour des noces.</p>
-
-
-<h4>CINQUIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Auguste, Thérèse.</span></h4>
-
-<p>Jusque-là l'oreille la plus inquiète ne trouverait pas à
-reprendre un mot à ces entretiens. Mais il ne va pas
-en être ainsi désormais, et notre analyse sera maintes
-fois obligée de s'abstenir. Voici, par exemple, mademoiselle
-de Ri&hellip;, appelée Auguste par ses camarades;
-mademoiselle Auguste est une égrillarde, qui
-en sait long sur la vie de couvent; nous ne la suivrons
-pas dans ses révélations indiscrètes. Le bout des
-cornes du satyre commence à percer chez la Popelinière.</p>
-
-
-<h4>SIXIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Le Marquis, Thérèse,
-Auguste.</span></h4>
-
-<p>Le marquis est un petit échappé de collége, cousin
-de mademoiselle Auguste. On tire le verrou, et l'on
-joue à la main chaude. <i lang="la" xml:lang="la">Proh pudor!</i></p>
-
-
-<h4>SEPTIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Thérèse, la Gouvernante.</span></h4>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Enfin, mademoiselle, le voilà,
-ce grand jour! Il faut songer à vous habiller.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de
-toute la nuit. Cela me trouble l'esprit. Je frémis en
-pensant que ce soir même un homme va m'emmener
-chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait
-si j'y serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Vos réflexions ne sont pas hors
-de saison: j'ai appris des particularités&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit?
-Apprends-moi vite!</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;C'est quelque chose qui ne vous
-plaira pas, et qu'il est bon, je crois, pourtant, que vous
-sachiez.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Eh bien? eh bien donc?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;C'est que monsieur le comte
-de *** a une maîtresse.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Une maîtresse! Ah! que dis-tu?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Oui, qu'on dit même être fort
-jolie.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement
-point, et je serai malheureuse!&hellip; Et quelle est
-donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Une demoiselle de l'Opéra, et
-c'est là le fâcheux.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Comment? Explique-toi donc.</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;C'est qu'il fait pour elle de fort
-grosses dépenses; et vous ne savez pas encore que
-des demoiselles de l'Opéra sont des ruine-maisons.</p>
-
-<p><span class="sc">Thérèse.</span>&mdash;Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en
-suis confondue. Quoi! monsieur le comte, qui, depuis
-huit jours, vient au couvent m'assurer de sa tendresse
-et me marquer ses empressements, monsieur le comte
-est un homme à maîtresse?&hellip; Ah! que vais-je devenir?</p>
-
-<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>&mdash;Quelquefois ce n'est pas un si
-grand malheur: c'est suivant le caractère des gens. Il
-y en a qui ont des maîtresses et qui ont le bon esprit
-d'en dédommager leurs femmes par de grands égards
-et de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes
-d'amours ne rendent que plus insupportables dans leur
-domestique. A tout prendre, il en revient toujours une
-petite consolation, parce qu'en général les femmes ont
-beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec
-ceux qui prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage.</p>
-
-
-<h4>HUITIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Madame de Se&hellip;,
-la Comtesse.</span></h4>
-
-<p>Le mariage a eu lieu. Thérèse est devenue la comtesse,
-et c'est sous ce nom qu'elle sera désignée dorénavant.
-Elle fait à sa mère ses confidences de nouvelle
-mariée. La mère rit beaucoup.</p>
-
-
-<h4>NEUVIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Monsieur le Comte de ***,
-Chonchette.</span></h4>
-
-<p>Nous sommes introduits chez cette demoiselle de
-l'Opéra, dont il vient d'être parlé. Il y a un mois que le
-comte ne l'a vue; la scène est très-bien faite. Ce sont
-d'abord des reproches, des menaces, et puis de l'attendrissement.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Nous passions d'heureux moments, avouez!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Il est vrai.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Vous voilà, à cette heure, avec une
-femme; en êtes-vous mieux?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Ma foi, non!</p>
-
-<p>Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et
-pour faire la paix il lui passe un diamant au doigt. En
-outre, il lui donne cinquante louis pour achever de
-payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Attendez donc! vous êtes si pressé
-de me quitter! Tenez, remplissez au moins ma tabatière
-avant de partir; je n'aime de tabac que le vôtre&hellip;
-Ah! petit père, la belle boîte que vous avez là! elle est,
-Dieu me pardonne, de pierre précieuse. Que je la voie
-donc! Qu'elle est bien montée! C'est admirable!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;C'est une pierre d'émeraude; ma mère
-m'en a fait présent l'autre jour.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là
-pour mon usage; on croit toujours que ça
-va se casser. Cependant&hellip; Il me vient une idée: ce
-serait que vous voulussiez bien me la prêter seulement
-pour ce soir, afin de m'en donner des airs à souper.
-Au moins, ne comptez pas que je veuille vous la garder
-plus de vingt-quatre heures, car je n'en ai que faire,
-moi.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Mais, ma petite, puisque tu n'en as
-que faire!</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Ah! c'est-à-dire, monsieur, que
-vous avez peur de me la confier; que vous craignez
-que je ne la casse, ou même que je ne la garde. Vous
-avez raison, monsieur, d'en user de cette manière;
-cela m'apprendra à vivre, je vous le promets.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Tiens, folle, prends-la; garde-la deux
-jours si tu veux.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Non, monsieur, vous êtes dans la défiance.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrassé;
-que dire à ma mère, qui voit que je m'en sers
-depuis qu'elle me l'a donnée? Mais tu la veux pour
-t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Non, monsieur, je suis trop vive et
-trop étourdie; elle se casserait entre mes mains.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Je compte bien que tu y prendras
-garde&hellip; Serre-la dans ta poche.</p>
-
-
-<h4>DIXIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Chonchette, Minutte.</span></h4>
-
-<p>Minutte est une élève de Chonchette, une petite
-niaise que celle-ci s'attache à dégourdir; l'interrogatoire
-qu'elle lui fait subir est assez curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle.</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Mais&hellip; pas trop bien.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;As-tu toujours ce lit de serge?</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Mon Dieu, oui, mademoiselle.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Et cette vilaine tapisserie de Bergame?</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Mon Dieu, oui! Il me promet bien du
-damas; mais ça ne vient pas.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Il faut le quitter; qu'est-ce que ça
-signifie?</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Il dit que son père ne lui donne point
-d'argent.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Belle raison! Il faut qu'il en emprunte.</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout
-ce qu'il voudrait, parce que, dit-il, on n'a point de
-confiance aux jeunes gens.</p>
-
-<p>Chonchette propose à Minutte de prendre du café au
-lait avec elle.</p>
-
-<p><span class="sc">Minutte.</span>&mdash;Très-volontiers.</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Mon laquais est en commission, mais
-n'importe&hellip; Hé! ma mère!&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Mère.</span>&mdash;Eh ben! qu'est-ce qui gnia?</p>
-
-<p><span class="sc">Chonchette.</span>&mdash;Faites-nous du café au lait tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>Nous nous trouvons en présence de cette terrible
-mère de courtisane, la même dans tous les temps, et que
-la Popelinière a dû rencontrer bien des fois, en effet,
-sur le chemin de ses folies amoureuses. Le <i>qu'est-ce
-qui gnia</i> et le café au lait nous rapprochent des caricatures
-de Daumier et des vaudevilles du Palais-Royal.
-Ce n'est qu'une indication, mais elle est précise et
-brûlante.</p>
-
-
-<h4>ONZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Mademoiselle Auguste
-devenue madame de Rastard; madame Dodo.</span></h4>
-
-<p>A présent, c'est au tour de la marchande à la toilette,
-madame Dodo, qui vient proposer à madame de
-Rastard, encore au lit, des pommades de Naples et de
-Florence, avec des essences de cédrat et de bergamote
-à l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions.
-Revendeuse à la toilette, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle on savait
-ce que cela voulait dire; aussi madame Dodo ne tarde-t-elle
-pas à faire connaître le principal objet de sa visite:
-il s'agit d'un rendez-vous à accorder, et madame
-de Rastard, dont nous avons laissé entrevoir les m&oelig;urs
-complaisantes, consent à se rendre le lendemain soir
-dans un petit jardin dont la porte s'entr'ouvrira sur les
-onze heures.</p>
-
-
-<h4>DOUZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Madame de Rastard vêtue
-en garçon, madame Dodo.</span></h4>
-
-<p>Suite du précédent. Dans le jardin.</p>
-
-
-<h4>TREIZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Madame de Rastard, toujours
-vêtue en garçon et couchée sur l'herbe; le
-beau-fils de madame Copen, déguisé avec les habillements
-de sa belle-mère.</span></h4>
-
-<p>Impossible à indiquer.</p>
-
-
-<h4>QUATORZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">La Comtesse de ***,
-Montade.</span></h4>
-
-<p>Nous revenons à Thérèse, c'est-à-dire à madame la
-comtesse; son mari est sorti, et l'ami de la maison arrive.
-Jeune, beau, et suffisamment éloquent pour combattre
-les scrupules d'une pensionnaire à demi émancipée
-par le mariage, M. de Montade n'a pas de
-peine à supplanter le comte de ***, toujours absent,
-toujours courant. Néanmoins, il n'en est encore qu'aux
-menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier
-et de baiser le pied.&mdash;Si vous saviez, dit-il, quand je
-vous entends courir sur votre parquet, combien le bruit
-clair de vos mules est doux à mon oreille! Quand je la
-prends, cette mule, que je vous la mets ou vous l'ôte,
-il me prend une sorte de saisissement presque égal à
-celui que l'on sent quelquefois quand on rencontre,
-sans y penser, du velours sous sa main, ou quand on
-cueille une pêche couverte de son duvet.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit à petit
-emporter par son amour; et, dans une scène habilement
-conduite, plus humaine et plus pratique que les
-scènes de Crébillon fils, il finit par manquer de respect
-à madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend
-le mari frapper à la porte, selon la coutume éternelle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon mari! s'écrie-t-elle; je suis perdue! il nous
-soupçonnera&hellip; Seyez-vous dans ce fauteuil&hellip; ne bougez
-pas&hellip; prenez un livre et lisez tout haut.</p>
-
-
-<h4>QUINZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">Montade,
-le Comte et la Comtesse de ***.</span></h4>
-
-<p>Le comte entre, comme un mari de l'époque et de
-toutes les époques, joyeux, se frottant les mains; il dit
-bonjour à Montade, il s'informe du livre qu'on lit. C'est
-<i>Gulliver</i>.&mdash;Oh! oh! j'en fais cas; il renferme une
-bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.</p>
-
-<p>Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre,
-il trouve que sa femme fait un très-maussade visage
-à Montade; il l'en réprimande durement.&mdash;Madame,
-avez-vous la fièvre chaude? Que veut dire ceci?
-Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous
-le rebuter de venir ici, comme vous avez rebuté
-déjà cinq ou six de mes anciens amis et de mes plus
-intimes?</p>
-
-<p>La querelle se prolonge ainsi pendant un quart
-d'heure; après quoi, avec ce tact particulier aux
-époux, le comte de *** force sa femme à embrasser
-Montade. Tous les trois passent dans la salle à manger,
-où le souper est servi.</p>
-
-
-<h4>SEIZIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">La Comtesse, Montade.</span></h4>
-
-<p>Montade triomphe entièrement de la comtesse.</p>
-
-
-<h4>DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.&mdash;<span class="sc">La Comtesse,
-madame de Rastard.</span></h4>
-
-<p>Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus
-spirituellement observé au point de vue des véritables
-m&oelig;urs du temps. Les deux anciennes amies de couvent
-échangent des confidences sur leur position nouvelle
-et sur leurs relations dans le monde.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, vous savez <i>qu'on vous donne</i> Montade?
-dit madame de Rastard à la comtesse.</p>
-
-<p>Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès;
-et madame de Rastard lui apprend qu'elle figure déjà
-sur <i>des listes</i>.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Comment! sur des listes?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Eh! vraiment, oui. Est-ce
-qu'ils ne font pas tous des listes vraies ou fausses des
-femmes qui leur ont passé par les mains?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Quelle perfidie!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Eh! bons dieux! ne me suis-je
-pas vue, moi, sur celle d'un petit agréable à qui je
-n'avais seulement pas donné ma main à baiser?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Mais sur quoi en faisait-il au moins
-voir l'apparence?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Sur quoi? sur trois ou quatre
-lettres qu'il m'avait écrites, en présence peut-être
-de quelque ami, mais auxquelles pourtant je n'avais
-fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel
-il était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de
-familiarité que je lui passais sans y prendre garde; que
-sais-je? sur quelques soupers où on l'avait vu se faire
-de la maison et servir tout le monde, comme si je
-l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.</p>
-
-<p>Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait
-vainement ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Cela me rappelle que j'ai remarqué
-dernièrement un de ces petits messieurs-là, au balcon
-de l'Opéra, qui ne cessa point de me regarder et de me
-fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en fus
-même embarrassée.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Eh bien, pendant qu'il vous
-faisait cet honneur-là, il en faisait peut-être lorgner une
-autre par son valet de chambre, avec une lettre passionnée
-à cette autre femme, pour lui persuader que
-c'est par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a
-pas osé se faire remarquer en la lorgnant lui-même;
-de façon qu'elle lui sera fort redevable d'avoir été lorgnée
-par son valet.</p>
-
-<p>Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à
-la comtesse si elle a un habit d'homme.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Un habit de cheval? Non, je n'en ai
-point.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Tant pis; il faut vous en
-faire faire incessamment: habit, veste et culotte. Je
-vous enverrai mon tailleur.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Mais je n'aime guère à monter à
-cheval.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Ni moi non plus, mais
-qu'est-ce que cela fait? On s'habille toujours, on fait un
-tour d'allée; c'en est assez pour descendre et pour demeurer
-le reste du jour dans ce déguisement, dont les
-hommes sont fous.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse.</span>&mdash;Mettez-vous cet habit-là souvent?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>&mdash;Sans doute. On en est cent
-fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez
-madame d'E&hellip; dans cet équipage, indolente et langoureuse
-comme vous la voyez dans son état naturel,
-vous ne la reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille
-dégagée, ses cheveux tressés de rubans jaunes, son
-petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une
-femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on
-prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive
-et hardie.</p>
-
-<p>Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la
-comtesse un petit volume intitulé <i>Histoire de Zaïrette</i>.</p>
-
-<p>C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent
-les <i>Tableaux des M&oelig;urs du temps</i>. Il y est
-encore question de l'Orient et des sérails. Zaïrette est
-«fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire d'un
-homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont
-les expressions de la Popelinière; elles nous donnent
-à penser qu'il pourrait bien y avoir quelque petite vengeance
-sous ce récit. S'agirait-il d'une fille de mademoiselle
-Gaussin, la <i>Zaïre</i> de Voltaire?</p>
-
-<p>De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures
-romanesques, se trouve transportée dans
-l'empire du Karakatay pour servir aux amusements de
-l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt ces
-orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne
-saurait concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude
-et le dégoût s'emparent du lecteur et l'empêchent de
-prendre à cette accumulation de fresques licencieuses
-l'intérêt que lui avaient arraché les <i>dialogues</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="l4">BIBLIOTHÈQUE GALANTE</h2>
-
-
-<p>Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant,
-non pour le bibliophile, mais pour le simple amateur,
-pour le public. Ils excitent au plus haut point la curiosité,
-et ils ne la satisfont pas. Ils précisent le titre d'un
-livre, la date de sa publication, ils ajoutent même:
-<i>Fort piquant</i>, ou <i>rarissime</i>, mais c'est tout. De sorte
-que celui à qui, pour une cause ou pour une autre,
-échappe un ouvrage longtemps poursuivi ou convoité,
-peut se trouver pendant des années entières en proie
-aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire
-comprendre comment nous désirerions que fût rédigé
-un catalogue.</p>
-
-<p>L'époque que nous avons choisie est la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons
-le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui
-offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et
-presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné
-aux romans, genre de production voué fatalement à
-tous les caprices de la mode; et surtout aux romans
-anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions,
-souvent aussi des bienséances, décèlent plus que
-tous les autres les courants d'idée d'un siècle. Toute
-cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise
-entre <i>Angola, histoire indienne</i>, et <i>Aline et Valcour,
-roman écrit à la Bastille</i>, nous avons tâché
-de la faire revivre dans la plupart de ses &oelig;uvres satiriques
-et clandestines, mais possibles.</p>
-
-<p>Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un
-homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement. Tout
-ce qui peut s'analyser ou s'extraire d'un ouvrage galant,
-nous l'avons analysé, nous l'avons extrait. Après
-cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en restera
-que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs
-iront bien encore au delà, mais la masse des lecteurs
-n'aura plus à s'inquiéter de ces matières, et ceux que
-tourmentent les titres des livres (il y en a beaucoup)
-seront apaisés.</p>
-
-<p>Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment,
-ou peuvent l'être. Il devenait donc inutile
-de mentionner le <i>Hasard du coin du feu</i>, le <i>Sultan
-Misapouf</i>, le <i>Compère Mathieu</i>, etc. Ce n'est que tout
-autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons
-dans notre <i>Bibliothèque</i>. Nous ne vulgarisons
-pas, nous initions.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch1">I<br />
-L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE</h3>
-
-<p class="c small">Deux parties. A Amsterdam, 1743.</p>
-
-
-<p>«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma
-vie la sage <i>Paméla</i>, qui avait père et mère, ni la prude
-<i>Cécile</i>, qui se console aisément de découvrir l'un et
-l'autre au sein d'une union illustre, mais illégitime; je
-ne prends point pour original ni la <i>Paysanne</i> à vertus
-postiches, ni la <i>Marianne</i> au vernis philosophique; la
-vérité ne me plaît que dans la nudité. Trois femmes du
-faubourg Saint-Marceau, à Paris, se sont disputé entre
-elles la gloire de m'avoir donné le jour. L'une était
-une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de
-son métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux
-maître d'hôtel retiré du service; la dernière enfin, et
-celle qui m'a élevée, était ravaudeuse de profession,
-tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits
-arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle
-<i>corps de garde</i>, mais dont le bel esprit et l'oreille
-délicate ne peuvent souffrir l'expression. Elle s'appelait
-Margot, mais elle était bien mieux connue sous celui
-de <i>madame des Pelotons</i>, qu'elle se donnait.»
-Par ce début, on jugera de l'allure entière de l'ouvrage
-et des m&oelig;urs un peu basses qu'il met en jeu. Néanmoins
-on y remarque une certaine verve d'intrigue,
-beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de
-ton qui est mieux que de la trivialité, qui est peut-être
-de l'observation. En ce qui concerne les expressions,
-elles n'ont rien qui puisse faire sonner l'alarme à la
-pudeur et sont aussi chastes que dans <i>Manon Lescaut</i>.</p>
-
-<p>Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse)
-est une jolie petite personne, blonde sans être
-fade, l'&oelig;il bien ouvert, <i>le nez bien tiré</i>, les dents du
-plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans ses
-ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un <i>cabriolet</i>
-charmant, avec un fichu de gaze, un collier
-de cailloux du Médoc et une paire de mitaines de soie
-à jour, avec les bracelets à boucles pour les retenir
-au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce
-qu'elle ait donné dans l'&oelig;il d'un beau soldat nommé
-<i>l'Amour</i>; cette intrigue serait même poussée grand
-train, s'il ne survenait un heureux changement dans la
-fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs,
-le père supposé de l'héroïne, est nommé sergent de
-compagnie, et il croit de sa nouvelle dignité de tenir à
-la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur et
-d'empire:</p>
-
-<p>«&mdash;Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre;
-je viens de louer un très-bel appartement, au troisième
-étage, dans la rue de la Mortellerie, qui est composé
-de deux chambres et d'un petit cabinet. Je l'ai
-fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai
-trouvée chez les fripiers du faubourg Saint-Antoine;
-l'autre est meublée de ces jolies tapisseries de la Porte;
-ce sera là notre salle de compagnie, et le cabinet attenant
-sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut
-plus parler de parties de guinguette, mais de ces repas
-que l'on fait venir de chez le traiteur; nous ne serons
-pas loin de la <i>Clef d'Argent</i>, où l'on est fort bien
-traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de
-jouer à la boule, à l'<i>as qui court</i> et à tous ces jeux
-qui ne se jouent que dans les maisons obscures; mais
-à la <i>briscambille</i> et au <i>bonhomme</i> au liard la fiche.
-Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en hiver;
-surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent
-pas sur vos talons.»</p>
-
-<p>Cela vaut une harangue de Nestor.</p>
-
-<p>Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons
-s'en va demeurer chez un M. Ruinard, procureur, qu'elle
-gruge à qui mieux mieux. Il y a là, décrites avec une
-science amusante, des ripailles bourgeoises qui sentent la
-fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard
-laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui
-s'envolent de là dans une sphère plus élevée, sinon plus
-pure. Junon fait tant et si bien qu'elle épouse un chevalier
-du Catel; mais la famille du chevalier fait casser
-cette union disparate. Comme un mari est cependant
-indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce
-de galanterie, elle convole en secondes noces avec le
-comte de la Fère, un drôle assez bien représenté dans
-ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait,
-les plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un
-peu à la grenadière, mais qu'un ton un peu soutenu
-déconcertait, filant l'amour à la romanesque, souvent
-entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant de sa
-bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans
-le néant, racontant ses aventures, se croyant aimé des
-femmes, les apostrophant par leur nom, surnom et
-qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un génie
-fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point
-fortuné, traînant son talon rouge dans les boues de
-Paris.»</p>
-
-<p>Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande,
-un séjour au couvent, des scènes de jeu, la police et la
-Conciergerie; vous connaissez le roman aussi bien que
-moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était
-que l'action <i>une</i> et charpentée; Le Sage lui-même ne
-le savait pas; on ne faisait que des récits d'aventures,
-se modelant en cela sur le train réel de la vie. Un détail
-assez original dans <i>L'Enfantement de Jupiter</i> (je
-ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle <i>L'Enfantement
-de Jupiter</i>!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est
-amoureux seulement du coude de Junon, et qui, pour
-se procurer le délice de le voir et de le baiser de temps
-en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq
-mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de
-Junon, ce coude est fort pointu, et que lors de la première
-manifestation des fantaisies du conseiller, elle le
-lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle lui en
-avait ébréché trois ou quatre.</p>
-
-<p>Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre,
-comme je l'ai dit et comme on l'a vu, des parties bien
-traitées, surtout celles qui sont relatives aux gens de
-finance. On se divertit principalement aux façons galantes
-d'un fermier général qui transporte dans une
-déclaration les expressions de ses calculs: «&mdash;Ah!
-million de mon âme! fonds le plus précieux! trésor admirable!
-chiffre charmant! que vos droits de présence
-charment mon c&oelig;ur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant.
-Jamais prise de corps contre nos fraudeurs ne
-m'a tant flatté que me flatterait celle que j'imposerais
-sur votre adorable total!»</p>
-
-<p>D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient
-toujours un dénoûment moral, quelque forcé
-qu'il fût, à leurs productions, et qui prétendaient faire
-ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon, après
-avoir brillé au premier rang des constellations suspectes
-de Paris, se retire définitivement <i>du monde</i> et
-va achever une existence dégagée de soucis dans une
-maison de campagne où elle ne reçoit plus que quelques
-voisins, son avocat et M. le curé.</p>
-
-<p>Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques
-Rousseau sur l'éducation se mêlent étrangement à cet
-ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la Mothe.</p>
-
-<p>Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169,
-n<sup>o</sup> 1263, se trouve mentionné un livre intitulé: «<i>Histoire
-nouvelle de Margot des Pelotons, ou la Galanterie
-naturelle.</i> Genève, 1776; deux parties en un
-vol in-8<sup>o</sup>.» Il est supposable que c'est le même que
-<i>L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch2">II<br />
-MÉMOIRES TURCS</h3>
-
-<p class="drap small">Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient
-la suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du
-Grand Seigneur, pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet,
-bacha à trois queues. Deux parties; à Paris, lus et
-approuvés par l'approbateur général du Grand Seigneur, et
-réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743, titre noir et
-rouge.</p>
-
-
-<p>La première moitié de ces mémoires se passe en
-Turquie, la seconde en France; cette seconde moitié
-est la plus piquante, en ce qu'elle traite de nos usages
-et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité. Citons
-cette sortie contre les <i>paniers</i>:</p>
-
-<p>«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier,
-malgré toute la bonne grâce qu'on prétend que cela
-donne au beau sexe. Comme nous étions à disputer à
-ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces
-entra; cet homme divin nous fut d'un grand secours.
-Il commença par faire le panégyrique des paniers en
-des termes qui engagèrent Zulime à se laisser enfin
-emprisonner dans ce triple cercle.&mdash;Mais il me semble
-que je ne pourrai passer nulle part, disait-elle.&mdash;Vous
-vous tournerez de côté, madame, reprenait l'abbé,
-ou, embrassant votre panier comme une idole, vous le
-ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand
-vous serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce
-sont des messieurs qui se trouvent à vos côtés, vous
-jetterez sans façon votre panier sur leurs genoux, en
-sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir
-d'un même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement
-soit petit, pour lors les paniers se croisent
-et l'on est environ un quart d'heure à les arranger:
-la duchesse couvre la comtesse, la comtesse
-éclipse la marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.»</p>
-
-<p>Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me
-rends pas compte de l'engouement dont les <i>Mémoires
-turcs</i> furent longtemps l'objet. Le nombre des éditions
-s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté d'attribuer
-cette vogue à une <i>Épître dédicatoire à mademoiselle
-Duthé</i>, que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes,
-et qui est effectivement un joli morceau de persiflage.</p>
-
-<p>Un des épisodes de la première partie a fourni à
-Dumaniant le sujet d'une comédie en un acte et en
-vers, représentée en 1787 sur le théâtre du Palais-Royal,
-et intitulée <i>La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris</i>.
-Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair,
-mademoiselle Forest et Dumaniant lui-même.</p>
-
-<p>L'auteur des <i>Mémoires turcs</i> est Godard d'Aucour,
-fermier général.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch3">III<br />
-GRIGRI</h3>
-
-<p class="drap small">Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par Didaque-Hadeczuca,
-compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais
-en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau
-hollandais, dernière édition, moins correcte que les premières.
-Épigraphe: «<span lang="la" xml:lang="la"><i>Ridiculum acri fortius et melius magnas plerumque
-secat res.</i> <span class="sc">Hor.</span> lib. 1, sat. 10.</span>» Deux parties; à Nangazaki,
-de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul imprimeur du
-très-auguste Cubo, l'an du monde 59749.</p>
-
-
-<p>Je ne sais pas si je suis conformé autrement que
-mes lecteurs, mais il me semble que toute l'énorme
-fantaisie déployée dans ce titre est chose bien répugnante,
-bien indigeste. Telles furent pourtant les formules
-adoptées après la vogue des romans turcs et
-chinois de Crébillon le fils, qui lui-même avait donné,
-mais plus sobrement, dans ce système de plaisanterie.
-Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de
-la reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions,
-une fée, sa marraine, lui a fait cadeau d'une montre
-merveilleuse qui sonne toutes les fois qu'il s'apprête à
-dire quelques sottises, et d'un anneau qui lui serre le
-doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire.
-On voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui
-découlent de ce point de départ. <i>Grigri</i> serait d'une
-lecture supportable, si la chasse à l'ingénieux n'y était
-pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit souvent
-qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève
-toute portée aux situations un peu libres que l'auteur a
-prétendu y représenter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch4">IV<br />
-THÉMIDORE</h3>
-
-<p class="c small">La Haye, 1745.</p>
-
-
-<p>Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue
-un jour dans la <i>Revue de Paris</i>, commentée et abrégée
-sous le titre de <i>Rosette</i>. <i>Thémidore</i> est écrit avec
-une plume de véritable gentilhomme, frétillante, parfumée,
-à demi mythologique, effleurant tout et dépassant
-le pastiche à force de bel air et d'impertinente
-individualité. Cela ne se raconte guère; tout au plus
-peut-on déranger quelques colifichets, quelques brins
-de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un
-portrait:</p>
-
-<p>«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge
-du monde, une chaussure fine et une jambe dont elle
-savait tirer mille avantages.&mdash;Le président dort,
-s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été réservé
-pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien.
-Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner,
-à faire partir des bouchons, à casser des verres et
-quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes.
-Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se
-plaisent dans les soupers où l'on fait carillon; elles
-trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une
-table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et
-Argentine firent l'amusement du repas par une infinité
-de chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles
-débitaient à l'envi. Laurette excitait à boire et faisait
-circuler la joie avec la mousse qu'elle excitait dans les
-verres.»</p>
-
-<p>Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte
-jamais six lignes, brillantes, mesurées, faites de
-mots choisis et dont aucun ne sort de la situation, ces
-petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre
-de littérature érotique et de courte haleine dont nous
-nous occupons. L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse,
-ne s'expriment effectivement qu'à petits traits délicats
-et précis; ils fuient la grande période cadencée,
-le tour abondant et orné d'incidentes.</p>
-
-<p>Le lendemain de ce <i>carillon</i>, Thémidore, qui est un
-jeune conseiller au parlement, se fait descendre de
-carrosse à deux pas du Luxembourg, et arrive en
-chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve
-coiffée en négligé, avec un désespoir couleur de feu,
-un corset de satin blanc et une robe brodée des Indes.</p>
-
-<p>Comme il sait qu'elle aime à faire des n&oelig;uds, il lui
-offre une navette garnie d'or; ce cadeau et une cour
-empressée finissent par fléchir Rozette, qui n'est prude
-que par accès. La lune de miel de ces deux amants
-s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles
-le père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir
-rentrer, se décide à mettre la police en mouvement.
-On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, et, sur
-les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive
-après trois jours dans une petite maison à grande porte
-jaune du quartier de l'Estrapade, où Thémidore et Rozette
-oubliaient le cours des heures.</p>
-
-<p>«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur,
-ouvrait dans l'Orient les portes du jour, et les oiseaux
-commençaient leurs concerts amoureux,» lorsqu'un
-commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups
-redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye
-vainement de la résistance; il est ramené par le commissaire
-à la maison paternelle, pendant que l'exempt,
-escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.</p>
-
-<p>On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman
-va tout à coup au larmoyant; mais on est bientôt détrompé.
-Thémidore accorde cependant quelques jours
-à sa douleur; il fait les choses en conscience et va jusqu'à
-repousser la nourriture qu'on lui offre. Après
-quoi, il demande des consolations aux filles de boutique
-de madame Fanfreluche, cour Dauphine; puis
-à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des
-Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion
-même, qui a de l'esprit, du bien, des grâces, et qui
-répand dans tout le Marais la bonne odeur de sa
-charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux sermons
-du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent
-aux extrémités de Paris, et pour lesquels on choisit
-exprès une petite église, afin d'y faire foule.» Thémidore
-se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il affectionne
-le plus particulièrement, c'est le boudoir de la
-dévote. Il y revient sans cesse, et la description qu'il
-en donne justifie pleinement sa prédilection.</p>
-
-<p>«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui
-rendre visite, excusant mon habillement sur la passion
-que j'avais de lui faire ma cour. Elle me reçut à sa
-toilette; les dévotes en ont une moins brillante que
-celle des coquettes du monde, mais mieux composée.
-Les odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas
-fortes et en grande quantité, mais elles répandaient un
-parfum suave qui embaumait légèrement la chambre.
-Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle, était
-travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de
-satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa
-chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait bien
-sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous préparait le
-chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers
-sur ses belles mains.»</p>
-
-<p>On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails.
-Thémidore est un jeune homme qui entre dans la
-vie et qui s'imagine souvent que le plaisir est une découverte
-de son invention. Au milieu de ses occupations,
-il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte
-à un abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une
-soutane, un manteau long, un rabat, et, ainsi déguisé,
-il s'introduit auprès d'elle dans le parloir Saint-Jean.
-La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes réflexions
-sur les conséquences des lunes de miel illicites.
-Il finit par obtenir son élargissement, sous promesse
-de ne plus avoir de relations avec elle. «Depuis ce
-temps, cher marquis, selon que je l'ai promis à mon père,
-je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze premiers
-jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai
-contribué à son arrangement. Comme elle avait une
-douzaine de mille francs, elle s'est établie et a épousé un
-marchand de la rue Saint-Honoré, riche, sans enfants,
-qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée
-à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une
-union de gens qui ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois
-et je suis avec elle comme avec une amie; je l'estime
-même assez pour ne plus lui parler de galanterie.»</p>
-
-<p>Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité
-est entièrement dans les m&oelig;urs du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que
-dans les <i>Mémoires turcs</i>. Le président Dubois, s'étant
-reconnu à quelques traits de <i>Thémidore</i>, fit mettre
-le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant mettre
-l'auteur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch5">V<br />
-MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI</h3>
-
-<p class="c small">Deux parties, à la Haye, 1746.</p>
-
-
-<p>Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette,
-la nièce d'un petit ecclésiastique; après l'avoir rendue
-mère, il la quitte pour une donzelle dont il a fait la
-rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve cette belle
-occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants,
-il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement
-enroulé: «En vérité, madame, vous n'avez
-guère de charité pour votre prochain; l'amour, qui est
-en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de
-ses traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus
-généreuse, et pour ne pas faire des maux que vous ne
-voudriez sans doute pas guérir, profitez de la beauté
-du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade
-hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler
-M. de Volari, il me semble qu'une telle phrase ne doit
-point être facile à prononcer; et, pour ma part, je ne
-m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu
-de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine.</p>
-
-<p>Néanmoins, ce style fait impression sur la <i>belle inconnue</i>,
-qui, après quelques façons, se laisse insensiblement
-conduire dans un petit bois «qui semblait
-avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des
-Amours et des Ris dont M. de Volari espère y trouver
-le cortége, il n'aperçoit qu'un farouche Espagnol, tyran
-de la dame, qui les a suivis en donnant tous les signes
-de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et
-demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent,
-ils se racontent mutuellement leur histoire, et ils se font
-raconter celle des gens avec qui ils nouent connaissance.
-Ce procédé pourrait se continuer à l'infini, il
-faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir restreint
-à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs
-de la piètre invention de ces romans-voyages,
-uniformément coulés dans le même moule; à toutes
-les époques, il se produit sept ou huit ouvrages destinés
-à servir de patron à toute une génération écrivassière.
-Au dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques
-s'appellent <i>Gil Blas</i>, <i>les Lettres persanes</i>, <i>Manon
-Lescaut</i>, <i>Candide</i>, <i>Clarisse Harlowe</i> et <i>le Paysan
-perverti</i>; ils ont engendré tout ce qui s'est produit
-après eux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch6">VI<br />
-LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE</h3>
-
-<p class="c small">Deux parties (titre rouge); à Citer (<i>sic</i>), en l'année 1747;
-avec approbation de Vénus.</p>
-
-
-<p>L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter
-de son existence, s'il ne se trouvait pas en ma
-possession. Ce n'est point un trésor d'ailleurs; sans
-être complétement insignifiant, il a le tort plus grave
-d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans,
-une actrice et une femme du monde se chargent à tour
-de rôle de l'éducation du marquis de ***, qui n'en devient
-pas plus <i>maître</i> pour cela. Un certain mérite de
-pittoresque dans le portrait ne rachète point le manque
-absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles
-n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à
-une troisième, si le mot <i>fin</i> n'était là pour détruire
-toute illusion à cet égard.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch7">VII<br />
-LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.</h3>
-
-<p class="c small">Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent.</p>
-
-
-<p>Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne
-d'un jeune prince de la façon la plus incommode
-et la plus nuisible à ses bonnes fortunes. Sur ce thème
-scabreux sont brodés, d'une main délurée et agile, des
-épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister
-longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque
-toujours prévus. Le <i>Grelot</i> est calqué, quant au style,
-sur <i>Angola</i>; le caractère <i>italique</i>, surabondamment
-employé, sert à indiquer les tours de phrases à la
-mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres.</p>
-
-<p>Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur
-de Cicéron.</p>
-
-<p>Le <i>Grelot</i> a été publié pour la première fois en 1754;
-il a ensuite trouvé place dans la <i>Bibliothèque amusante</i>
-(Londres), format Cazin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch8">VIII<br />
-CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT</h3>
-
-<p class="c small">A Leipsik, 1758; 1 vol.</p>
-
-
-<p>A la manière de tous les romans intitulés <i>Confessions</i>
-ou <i>Mémoires</i>, l'ouvrage débute ainsi: «Tu
-veux donc absolument, charmante amie, que je te fasse
-un récit sincère de toutes mes aventures, avant que
-l'hymen nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes
-folies la plus grande est sans contredit celle de te les
-raconter.» Cette déclaration faite, Wilfort nous apprend
-qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de
-place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne
-heure au collége, il ne le quitta que pour entrer dans
-un régiment de cavalerie où il avait obtenu une lieutenance.
-«Le service n'occupe pas toujours un officier:
-on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes,
-chez les demi-libertines, chez celles qui le sont tout à
-fait; on cherche à tuer le temps. J'avais du goût pour
-la lecture, mais on ne lit pas toujours. Je fis comme faisaient
-les autres.»</p>
-
-<p>Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort
-escalader un couvent de nonnes, porter le trouble dans
-les familles des bourgeois, s'attarder dans les festins,
-casser les lanternes des rues. Une affaire d'honneur
-avec un mari mal commode le force, au milieu de ces
-désordres, à prendre en poste le chemin d'Espagne;
-grâce aux bons offices du secrétaire de l'ambassadeur
-de France, il est reçu chez le duc de Silvia, en qualité
-de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans.
-Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la
-beauté d'Apollon unie aux grâces d'Antinoüs; il ne
-tarde pas à faire une vive impression sur la duchesse,
-et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il s'est
-chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit
-cette éternelle scène que les romans et la vie
-réelle n'ont pas encore épuisée:</p>
-
-<p>«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride
-et qu'elle expliquait cet endroit de <i>Télémaque</i> où
-l'amour d'Eucharis est exprimé avec des traits si naturels,
-j'eus l'imprudence de lui demander si cette lecture
-était de son goût et si elle en apercevait toute la
-délicatesse.&mdash;Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis
-ce livre avec beaucoup de plaisir; depuis que mon
-père me l'a donné, je ne le quitte qu'avec regret et je
-le reprends toujours avec empressement. Dans le couvent
-de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans,
-mais je donne à celui-ci la préférence; il m'a touchée
-plus que les autres.&mdash;Oserai-je, lui dis-je avec émotion,
-vous demander quels sont les endroits qui vous
-frappent le plus? Elle me fit réponse que le morceau
-qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des
-beautés.&mdash;Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il
-est un peu trop tendre et qu'il serait capable d'allumer
-dans un jeune c&oelig;ur un feu qui fait en peu de temps
-beaucoup de progrès?&mdash;Vous m'étonnez, s'écria-t-elle
-en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français
-pût blâmer un livre si bien écrit.&mdash;Pardonnez-moi,
-lui dis-je fort déconcerté, si je me suis mal énoncé;
-loin de blâmer le livre que vous lisez, je pense que
-l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de retenue.&mdash;Ainsi,
-reprit avec un sourire moqueur mon
-écolière, vous avez donc prétendu par votre question
-connaître si mon âme est sensible? Je n'osais parler;
-animé de cette passion que j'étouffais depuis si longtemps,
-je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»</p>
-
-<p>Fénelon! à quoi devais-tu servir!</p>
-
-<p>Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher
-la duchesse de Silvia et Floride d'être jalouses l'une
-de l'autre, Wilfort ne put y réussir; accorder la préférence
-à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la vengeance
-de celle qui se serait crue méprisée. Dans la
-crainte d'une goutte de poison ou d'un coup de poignard,
-cet amant trop favorisé prit le parti de se sauver
-en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le
-passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat
-chez lequel il logeait, une veuve toute confite en piété
-nommée Célie, une autre encore, madame Hortense,
-marchande d'étoffes de soie; mais cette dernière, à laquelle
-il avait eu la gaucherie de promettre le mariage,
-n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance
-cruelle. «Un soir, à dix heures, je fus pris dans
-mon lit, lié comme un criminel, et conduit, après plus
-d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont l'entrée
-me fit trembler. On me mit dans une petite chambre
-où les grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas
-épargnés. Un frère dominicain m'apprit que j'étais prisonnier
-de la sainte Inquisition, m'avertit de prendre
-en patience cette petite affliction et de me soumettre à
-la nécessité.»</p>
-
-<p>Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt
-mois et quatorze jours de captivité, les portes s'ouvrirent
-devant notre galant, qui, se trouvant sans ressources
-(les geôliers l'avaient débarrassé, au moment
-de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient
-dans ses poches) et ne sachant plus où donner de la
-tête, promena son désespoir jusqu'à Florence, où il
-crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec
-les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant
-sa <i>Confession générale</i>, c'est là, ma chère
-Babet, que j'ai eu le bonheur de te voir. Ton père,
-chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans avoir
-auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai
-représenté dans l'<i>Andromaque</i> de Racine. Tu jouais
-le rôle d'Hermione et moi celui de Pyrrhus; je me voulais
-du mal de feindre pour Andromaque une préférence
-que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je
-t'ai plu, cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse
-toutes celles que j'aie jamais ressenties; tu n'as
-pas dédaigné le présent de mon c&oelig;ur. A vingt ans vertueuse,
-ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as
-reçu comme amant, comme époux. Épris des mêmes
-flammes, nés l'un pour l'autre, qui pourrait nous
-désunir et troubler un hymen préparé par les amours
-mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre
-félicité?»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch9">IX<br />
-LE ROMAN DU JOUR</h3>
-
-<p class="c small">Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.</p>
-
-
-<p>Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens
-que les peintures galantes qu'il offre au début sont interrompues
-soudain par des discussions théologiques
-et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure il ne s'agissait
-que de madame Saint-Farre, charmante en robe
-de taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse
-de Liges, en corset de nuit et en jupe de mousseline
-brodée; de madame Damonville, jeune veuve très-sujette
-aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites,
-de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et
-d'Occident, et cela pendant un demi-volume. L'auteur,
-dont le but me paraît difficile à comprendre, si tant
-est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, Paul
-Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son <i>Histoire
-de Bohême</i>, Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la
-<i>Vie de Marcelle</i>, &OElig;colampade, Faustus Socinus, Léon
-l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un savant
-à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire
-un roman gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient
-avec délices à ses études dogmatiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch10">X<br />
-BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES</h3>
-
-<p class="drap small">Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement
-bonne compagnie, avec cette épigraphe: «<i lang="la" xml:lang="la">Quid rides?
-Fabula de te narratur.</i>» Au Palais-Royal, chez la petite Lolo,
-marchande de galanteries, à la Frivolité. 1762.</p>
-
-
-<p>De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau,
-de l'érudition dissimulée avec grâce, du raisonnement:
-voilà ce qui compose ce livre, agréable de tous points.
-Je considère comme un chef-d'&oelig;uvre, et comme le
-spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs,
-la notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine
-le volume.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ange-Rose-Farfadet,</div>
-<div class="verse">Abbé de Pouponville,</div>
-<div class="verse">Le mignon des Grâces,</div>
-<div class="verse">La fleur des Beaux-Esprits,</div>
-<div class="verse">La perle des Petits-Maîtres,</div>
-<div class="verse">La coqueluche des femmes,</div>
-<div class="verse">L'élixir de la galanterie,</div>
-<div class="verse">La quintessence de la gentillesse,</div>
-<div class="verse">La fine crème des compagnies, etc., etc.</div>
-</div>
-
-<p>«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il
-naquit pouponnement dans une coulisse d'une pouponne
-de l'Opéra et du céleste chevalier de Muscoloris, seigneur
-de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça
-ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois,
-qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon
-goût exquis; il tétait si joliment, si mignonnement, que
-c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il pleurait,
-c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une
-espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux
-passait jusqu'au c&oelig;ur. Alors un déluge de pralines et
-de bonbons de toutes sortes l'inondait de toutes parts;
-il était choyé, caressé, dorloté, baisé, léché, presque
-étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses
-commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que
-d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder!
-quels yeux pour languir et brûler! Il fit ses études avec
-une rapidité incroyable: la lecture d'<i>Angola</i>, des <i>Bijoux
-indiscrets</i>, du <i>Sopha</i>, des <i>Matines de Cythère</i>
-et autres livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie
-qu'il en faut pour triompher des c&oelig;urs dans les
-ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer
-toutes les femmes. On ne saurait croire combien un
-petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat
-de la première faiseuse, un teint miraculeux, une
-voix flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur
-à faire envie, un <i>assassin</i> placé dans les règles les
-plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister
-à des armes pareilles?</p>
-
-<p>»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé
-de Pouponville montait dans la chaire de vérité, il
-avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte pris des endroits
-les plus voluptueux du Cantique des cantiques
-annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en
-deux petites parties aussi lestes que divinement bien
-tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon
-ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poëtes
-et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de
-spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché
-et à l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine,
-la Samaritaine, la Femme adultère, <i lang="la" xml:lang="la">amore langueo</i>,
-je languis d'amour. Aussi les petites-maîtresses
-s'écriaient au sortir du sermon:&mdash;Ce Pouponville est
-un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des
-gestes à ravir! un air mouton! un sourire supérieurement
-fin! un persiflage décent, tel qu'il convient aux
-gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer!
-S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les
-spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à
-l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville!</p>
-
-<p>»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des
-belles manières qui les distinguent: la coutume de se
-faire coiffer à double et triple rang de boucles, de
-prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque
-période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré
-qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance
-pour voir l'empressement des femmes à le ramasser;
-de promener amoureusement ses regards sur une assemblée
-brillante de beautés à demi voilées, pour se
-concilier leur attention.</p>
-
-<p>»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé
-pour modèle aux élégants en tout genre. Cependant
-la prédication lui fut très-fatale. Un horrible vent
-coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta
-tout à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut
-à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le
-firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir,
-on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la
-Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande,
-la seule qui pût en avoir de bonne. Ce troisième coup
-le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru
-de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate
-ou Gallien, en habit noir et sans dentelles,
-vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la
-dernière maussaderie; le c&oelig;ur lui souleva, et l'abbé
-de Pouponville rendit son âme mignonne, en demandant
-si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle
-ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui
-trouva ni cervelle ni cervelet. Une légère quantité
-d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait
-lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau
-étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité
-bien au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son c&oelig;ur,
-d'une petitesse extraordinaire, avait les deux branches
-de l'aorte extrêmement étroites; les anatomistes attribuèrent
-à cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait
-notre Adonis à <i>vaporer</i>, s'évanouir, défaillir, périr
-presque à chaque moment. Son sang ressemblait à
-de l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate
-comme celle des Zéphyrs.</p>
-
-<p>»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît
-sa bière de coton parfumé, ce à quoi l'on ne manqua
-pas. Un de ses adeptes lui fit ériger par reconnaissance
-un mausolée élégant: c'était une table de toilette très-richement
-garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes,
-de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc,
-d'éponges et d'eaux de senteur.»</p>
-
-<p>A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature
-des principaux ouvrages composant la bibliothèque
-de l'abbé de Pouponville. Ils sont tout à fait en
-harmonie avec le caractère de leur propriétaire:</p>
-
-<p>«<i>Traité de l'attaque et de la défense des ruelles</i>,
-avec les plans et figures nécessaires pour l'intelligence
-du livre.</p>
-
-<p>»<i>Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime
-du papillonnage, persiflage, rossignolage,
-chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage</i>, etc.,
-par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet;
-100 vol. in-folio.</p>
-
-<p>»<i>Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies
-de brillants.</i> L'auteur, Mouchero-Moucheroni, noble
-Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à Paris seul que
-se font les belles inventions. Son livre est rempli de
-savantes recherches sur les mouches et leur antiquité:
-une mouche que portait Hélène, et qui relevait infiniment
-sa beauté, rendit Pâris amoureux et causa la
-guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la badine,
-la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante,
-le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'&oelig;il,
-à la lèvre, au menton, près de la fossette des grâces.
-Leurs formes: en lune, en comète, en croissant, en
-étoile, en navette. 2 vol. in-12.</p>
-
-<p>»<i>La Raison des femmes</i>, livre blanc, par un célèbre
-<i>rieniste</i> des espaces imaginaires.</p>
-
-<p>»<i>La Toilette ambulante</i>, par le juif Benjamin Fafefifofullina.</p>
-
-<p>»<i>L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands,
-hollandais, russes et chinois</i>, par le petit-maître
-Mignonet, chef de l'ordre, marquis de Plumeblanche,
-Teintmignard, Vermillon, etc., etc.</p>
-
-<p>»<i>Les Berloques, ou les Grelots de la Folie</i>, par la
-marquise de Clicli.</p>
-
-<p>»<i>L'Encyclopédie perruquière</i>, complète depuis
-1740 jusqu'en 1760, ce qui fait 7,300 cahiers. On en
-donne deux chaque jour: celui du matin traite de l'attirail
-de la petite toilette; celui du soir regarde l'accommodage
-en forme. L'infatigable Friso-Cometti en
-est l'auteur. Il fait aussi des sourcils postiches, à l'air
-de chaque visage, et les attache d'une manière invisible.</p>
-
-<p>»<i>Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre
-du tabac, éternuer</i>; avec un <i>Traité du nazillement
-provençal</i>, minauderie de fraîche date.</p>
-
-<p>»<i>Dissertation philosophique sur les 365 sortes
-de poudres</i>, une pour chaque jour de l'année, avec
-leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine Leblanc.</p>
-
-<p>»<i>Les Orgies d'Amathonte</i>, et en général tous les
-opéras comiques jusqu'à 1760. Recueil complet.»</p>
-
-<p>Cet amusant volume est clos par une série de pensées,
-détachées de l'<i>Esprit de M. l'abbé de Pouponville</i>;
-c'était alors la mode de publier l'<i>Esprit</i> de
-monsieur un tel, l'<i>Esprit</i> de madame une telle. L'auteur
-de la <i>Bibliothèque des Petits-Maîtres</i> n'a eu
-garde de laisser passer cette mode sans la railler à sa
-façon, qui est la bonne. Voici une des pensées de son
-abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la renverse
-Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «&mdash;Le médecin
-céleste que Pamoisor! il a guéri ma levrette
-grise et mon perroquet amazone. Je veux lui donner
-un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière
-maîtresse d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch11">XI<br />
-TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES</h3>
-
-<p class="c small">1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.</p>
-
-
-<p>Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents
-barbares dérobent à tous les yeux, fait rencontre,
-au bord d'une fontaine, de la fée Almanzine, qui lui
-offre une ceinture magique destinée à le rendre invisible.
-Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis
-et assiste à diverses scènes tour à tour plaisantes
-et tragiques, qui rappellent, mal à propos pour l'auteur
-anonyme de ce livre, la marche du <i>Diable boiteux</i>.
-Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres,
-les petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa
-flamme&hellip; entre les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine
-avait tout lieu de se croire adorée. «Qu'on
-ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches;
-on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles
-pour qui l'on conserve encore de la tendresse. Je rentrai
-chez moi, je l'ose dire, tranquillement. Heureux
-si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais pu la
-prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même
-et de tout ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à
-des hommes follement épris d'une beauté qu'ils ne
-voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette; et
-alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne
-le seront jamais!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch12">XII<br />
-LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE ***</h3>
-
-<p class="c small">Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard,
-Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.</p>
-
-
-<p>L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D.
-L. S. D'O., explique ainsi la poétique de son &oelig;uvre:
-«L'intérêt peut être excité de deux manières: tantôt
-on laisse voir le but vers lequel tendent les personnages
-principaux, et, au moyen d'incidents amenés
-avec art, on éloigne le dénoûment; tantôt on répand
-l'intérêt sur différents personnages, et alors on ne doit
-être jugé que sur la manière plus ou moins adroite de
-lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est
-celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans
-ce cas d'adopter la première, car l'intérêt qu'il a répandu
-dans les <i>Erreurs instructives</i> est mesuré à des
-doses tellement imperceptibles, que le lecteur n'arrive
-qu'à grand'peine à la fin des trois parties.</p>
-
-<p>Le jeune comte de *** adore une religieuse du <i>couvent
-voisin</i>; après plusieurs mois d'une cour assidue
-au parloir, elle lui glisse un petit billet lui enjoignant
-de se trouver à neuf heures et demie du soir dans un
-chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos.
-«Je m'y rendis. A peine y étais-je arrivé que j'entendis
-marcher assez près de moi. Comme le lieu était
-absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas
-d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange
-tutélaire que je ne connaissais pas, et qui pourtant
-m'intimida beaucoup en me demandant quel nom je
-portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me
-montrant une échelle de corde attachée au mur, et me
-prenant par la main:&mdash;Montez, monsieur, me dit-il,
-montez promptement, pendant que personne ne passe.
-Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui
-il avait appris que je devais franchir le mur, mais il
-me pressa de monter d'un air assez brusque, en me
-disant que je l'apprendrais dans peu. Je fis ce qu'il
-souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa bientôt
-mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre
-garde de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais
-désiré en être bien loin, à l'aspect d'une religieuse
-que je vis assise à quelques pas; je marquai mes
-craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce
-temps, la personne qui m'avait fait monter descendit
-à son tour, de façon que nous nous trouvâmes quatre
-dans le verger des religieuses. Je m'aperçus bientôt
-que l'amour nous y rassemblait tous.»</p>
-
-<p>L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend
-le chemin par où il est venu, en se promettant
-de se revoir le lendemain; une fois dehors, le comte
-de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne,
-mais il est immédiatement interrompu par ces
-paroles:&mdash;Monsieur, parlons bas, ou plutôt ne parlons
-point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous
-ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent
-exposer pour nous leur honneur et leur tranquillité,
-nous devons être jaloux de leur conserver ces
-deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre
-à ces mots, et se contente de saluer. Mais le
-lendemain, il a le bonheur de sauver ce galant homme
-d'un guet-apens que lui avaient tendu trois coquins
-armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à
-se former entre M. de Verzy et le comte de ***.</p>
-
-<p>Le morceau le plus piquant des <i>Erreurs instructives</i>,
-et celui en même temps qui est écrit avec le
-plus de vérité, c'est l'histoire de la journée d'une femme
-capricieuse. Nous allons essayer de le transporter sous
-les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce
-que quelques lacunes laisseront supposer d'immodeste.
-«Un matin, je fus voir une présidente fort jeune, mariée
-à un homme fort vieux:&mdash;Que vous venez à
-propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat.
-M. de N*** vient de partir pour la campagne; il n'y a
-point à reculer: engagé ou non, vous dînerez avec moi
-et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai l'offre,
-mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente
-était de ces femmes qui seraient bien embarrassées de
-dire ce qui leur plaît; de ces femmes qui veulent et
-qui ne veulent plus dans le même instant, qui parlent
-avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles
-viennent de parler.</p>
-
-<p>»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit
-qu'elle allait passer à sa toilette; voyant que je me disposais
-à la suivre:&mdash;Où venez-vous? me dit-elle d'un
-air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en
-votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait
-à le savoir! Et quand il ne le saurait même pas? Lisez,
-amusez-vous; dans une heure au plus tard je reviens.
-Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait
-à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine
-avais-je lu six lignes qu'on vint me dire que madame
-la présidente me demandait:&mdash;J'ai réfléchi, dit-elle
-en me faisant asseoir à côté de sa table, que je pouvais
-vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais
-si j'apprends jamais que vous soyez indiscret&hellip;&mdash;Ah!
-madame, m'écriai-je d'un air touché, pouvez-vous
-avoir un pareil soupçon!</p>
-
-<p>»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement
-découvert; je m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir
-dans l'endroit où il était réfléchi.&mdash;Que faites-vous?
-me dit-elle d'un air embarrassé.&mdash;Je m'amuse
-avec une ombre.&mdash;Finissez, continua-t-elle en posant
-la main sur sa glace, cela me déplaît.&mdash;En vérité,
-madame, vous êtes inconcevable de vouloir me ravir
-jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me l'approprier,
-repris-je en tirant un miroir de poche; ce
-miroir est à moi, et je puis sans vous offenser, je pense,
-regarder ce qu'il représente. En même temps je l'appliquai
-sur sa glace. Ses femmes ne purent s'empêcher
-de rire assez haut; cette innocente liberté irrita
-madame de N***; elle les regarda de travers et leur
-ordonna de se retirer.» Cette scène est ingénieuse et
-très-jolie; Marivaux l'eût signée avec plaisir.</p>
-
-<p>Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse
-si loin la galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de
-sonner. Il porte habilement l'entretien sur le grand
-âge du président, sur ses infirmités, sur sa figure repoussante.
-«N'attaquez pas mon mari, dit-elle en prenant
-ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si
-bien.&mdash;Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je,
-j'ai transporté sur lui tout le respect que je vous dois
-et je n'ai réservé pour vous qu'une tendresse&hellip;&mdash;Vous
-perdez la raison; comment! vous ne me respectez
-pas?&mdash;Il est pour chaque personne des respects
-différents, repris-je; celui qu'on a pour les personnes
-constituées en dignité est un devoir; pour certaines
-autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi
-charmante que vous, c'est un culte, un hommage que
-l'amour nous force de rendre.»</p>
-
-<p>Cette conversation, que nous abrégeons, se tient
-pendant le dîner; la présidente, qui est femme de
-table, verse du vin de Champagne au comte de ***.
-Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé
-semble convier au repos; la présidente s'assied, le
-comte lui fait lecture des <i>Mémoires turcs</i>, qu'il vient
-de trouver sur une chaise. «Quelle froideur! s'écria-t-elle
-après avoir écouté les quinze premières pages;
-passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.»
-Toujours obéissant, le comte saute plusieurs
-feuillets et arrive à un passage singulièrement expressif;
-la dame se renverse sur le canapé, elle feint de
-dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset
-intitulée <i>Les Deux Maîtresses</i>, une situation absolument
-identique; nous y envoyons ceux de nos lecteurs
-qui ne se contentent pas des réticences, et qui veulent
-toujours savoir la fin des choses.</p>
-
-<p>Les boutades de la présidente semblent avoir cessé;
-elle se fait aux petits soins auprès du comte; elle veut
-qu'il soupe avec elle. «Il était juste qu'un excès de
-tendresse récompensât les excès d'impertinence que
-j'avais été obligé de supporter. L'important était de
-trouver les moyens de rentrer la nuit sans être aperçu.
-Madame de N*** me montra une petite porte d'où l'on
-descendait, par un escalier dérobé, dans une salle
-basse dont les fenêtres donnaient sur la rue.&mdash;J'ouvrirai
-moi-même la fenêtre, dit-elle; il ne vous sera
-pas difficile d'y monter; venez-y à onze heures. Je fus
-exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.&mdash;Mon
-cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la
-promesse que je vous avais faite; mais, en vérité, je ne
-puis l'exécuter. Si mon mari allait revenir, où en
-serais-je? Je la donnai au diable de bon c&oelig;ur, et,
-voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai,
-furieux. J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me
-rappela.&mdash;Ne vous en allez pas, me dit-elle, montez;
-mon mari serait arrivé, s'il avait eu intention de revenir;
-mes femmes couchent un peu loin de moi, mon appartement
-est clair, nous laisserons les volets ouverts pour
-être avertis du temps où il faudra vous retirer; montez
-vite.</p>
-
-<p>«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne
-reprît à ce Protée femelle un caprice semblable au premier.
-Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte,
-en descendant; je montais derrière elle en la tenant
-par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se
-rejeta brusquement entre mes bras en s'écriant:&mdash;Je
-vois mon mari dans ma chambre! Nous redescendîmes
-avec précipitation. La présidente tremblait, j'étais interdit;
-enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec
-moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je
-n'entendis aucun bruit dans son appartement; j'eus
-même la hardiesse de monter quelques marches pour
-me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha
-une robe avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus
-qu'elle n'eût pris ses propres habillements pour son
-mari. Mais, quand il fallut la faire monter, ce fut une
-autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était point
-trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en
-robe de chambre et en bonnet de nuit sur le sopha;
-qu'elle le connaissait mieux que moi. J'eus encore une
-seconde comédie, après l'avoir convaincue du contraire
-avec mille peines.&mdash;C'est donc un avertissement, me
-disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit;
-j'ai la tristesse dans le c&oelig;ur, laissez-moi.</p>
-
-<p>«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme,
-et il ne fallait rien moins que sa beauté pour me retenir.
-Cependant, bon gré, mal gré, je la fis monter dans sa
-chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt la
-folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui
-avait donnés en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait
-aucun. Ils étaient dans un petit coffre. Je pris la liberté
-de lui représenter que, dès qu'on n'avait pas enlevé le
-coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait lui tenir
-lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour
-toute réponse que l'on ne pouvait être trop exact à
-remplir ses devoirs; pensée sentimentale placée si à
-propos que je pensai éclater de rire. Après quoi, elle
-changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces
-de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait.
-Je voulus interrompre sa complainte, ce fut inutilement:
-toutes mes ruses, toutes mes caresses n'aboutirent
-à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, enragé
-de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts
-qu'elle fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la
-revoir de ma vie.»</p>
-
-<p>Il faut convenir que cette historiette est narrée avec
-cette bonhomie qui décèle la chose arrivée. On n'invente
-pas aussi bien, ni aussi juste. Malheureusement c'est la
-seule drôlerie des <i>Erreurs instructives</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch13">XIII<br />
-LE ZINZOLIN</h3>
-
-<p class="c small">Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «<i lang="la" xml:lang="la">Ludendo pingimus.</i>»
-A Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.</p>
-
-
-<p>Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une
-couleur charmante, qui, dès son apparition, éclipsa le
-lilas et le vert pomme qui régnaient souverainement
-avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose
-que des étoffes <i>zinzolin</i> et des échelles de ruban
-<i>zinzolin</i>. Plus tard, ce nom fut appliqué à un jeu de
-cartes qui se jouait à quatre personnes, et dont les
-termes principaux étaient: le <i>vertugadin</i>, la <i>rocambole</i>,
-les <i>sigisbés</i>, etc. Il devint de mode alors pour
-les petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec
-une pointe de zezaiement que le mot tendait à introduire:
-«<i>Z'ai fait auzourd'hui un Zinzolin zarmant.</i>»
-Peut-être était-il possible de bâtir sur le
-Zinzolin un roman agréable, ou tout au moins une
-peinture des manies et des ridicules de la société joueuse
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. L'auteur n'en a pas jugé ainsi: il
-s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui
-a toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à
-la galanterie, et qui en est pour toutes ses prétentions.</p>
-
-<p>Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de
-Lormery.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch14">XIV<br />
-CLÉON</h3>
-
-<p class="c small">Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.</p>
-
-
-<p>C'est un ouvrage à <i>clef</i>, comme les <i>Mille et une
-Faveurs</i> du chevalier de Mouhy, comme le <i>Prince
-Apprius</i>. Ces sortes de productions équivalent au jeu
-du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une patience
-toute spéciale pour découvrir, par exemple, que <i>Nasiralo</i>
-signifie la Raison, <i>Mentegiu</i> le Jugement, ainsi de
-suite. Bizarre littérature! Tout est figuré dans <i>Cléon</i>,
-tout prend un corps et un nom, comme dans cette
-description extravagante du visage d'une femme. Le
-morceau est d'un genre unique; nous le donnons en
-entier; mais, plus humain que l'auteur, nous plaçons
-la clef à côté de l'énigme.</p>
-
-<p>«La façade est occupée, au premier étage, par le
-chancelier, grand orateur (<i>la langue</i>), qui porte la
-parole en toute occasion et qui donne les ordres nécessaires.
-L'on aurait une entière confiance en lui, si sa
-trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient
-de justes sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein,
-on a jugé à propos de lui prescrire des bornes qu'il ne
-peut passer; il est environné d'une balustrade d'ivoire
-(<i>les dents</i>) du plus bel aspect; de plus, il a deux voisins
-(<i>les oreilles</i>) qui ne le quittent jamais. Espions
-continuels et attentifs au moindre bruit, ils ramassent
-les nouvelles et les lui rapportent à mesure qu'ils les
-entendent. De peur d'en échapper aucune, ils sont
-toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier
-de leurs portes. Le parfumeur (<i>le nez</i>), à cause de son
-mérite étonnant, a son logement au milieu du deuxième
-étage, dans la saillie à deux ailes soutenue d'une seule
-colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de
-miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps
-(<i>les yeux</i>) sont dans les mansardes, au troisième; on
-les a placés à la partie la plus élevée, pour découvrir
-de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les
-consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont
-de bon augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer
-sa route. Ces gardes savent imprimer des signes
-certains à leur fourrure en demi-cercle sous laquelle
-ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont
-chargés et manifester leurs volontés particulières. Ce
-langage est d'une expression, d'une énergie dont les
-discours du chancelier n'approchent pas.»</p>
-
-<p>On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût.
-<i>Cléon</i> est rare et n'a jamais été réimprimé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch15">XV<br />
-LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES</h3>
-
-<p class="c small">Ouvrage moral en deux parties, à Londres.</p>
-
-
-<p>Cela commence ravissamment: «Il est onze heures
-du matin; un abbé, assez semblable à une poupée de
-quatre pieds de haut, sourit aux dernières épreuves
-d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir
-fait une épître en vers, et se promet de la faire servir
-pour toutes les femmes. Il la relit avec complaisance,
-ordonne à son laquais de voler chez son imprimeur, de
-faire tirer vite quelques exemplaires et de les lui apporter
-au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement
-sa petite bosse dans les plis d'un manteau de
-soie, est content de lui, et se trouve en état de figurer
-au lever de quelque jolie femme.</p>
-
-<p>»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge
-d'eau de senteur, dont tout le quartier est parfumé,
-lui fait lever la tête; il voit avec surprise qu'il
-est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle,
-on l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»</p>
-
-<p>Le <i>Soupé des Petits-Maîtres</i>, on le devine par le
-titre, est une partie fine où chacun raconte son histoire.
-Les personnages s'appellent Persac, Saint-Val,
-le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse,
-etc. Tout cela est gai et mené vivement.</p>
-
-<p>«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes
-la placent au rang des beautés vaporeuses;
-pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne satisfait
-ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille
-du côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans
-son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé
-d'après le caractère et les aventures de la dame,
-va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée
-devant son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire
-est à sa droite, donnant du cor; un petit abbé occupe
-la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-vis,
-jouant de la poche<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. On lit sur le haut du papier de
-musique: <i>Concert à trois</i>. Le lourd Midas, qui avait
-demandé à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie,
-a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais
-deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé et la belle n'ont
-eu garde de l'en instruire.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Pochette</i>, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.</p>
-</div>
-<p>Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux
-du lecteur quelques-unes de ces peintures couleur de
-rose, que l'on dirait touchées par Baudouin; mais on
-comprendra l'impossibilité où nous sommes par les
-titres seuls des chapitres: <i>La Petite maison.</i>&mdash;<i>Le
-Bain.</i>&mdash;<i>Les Vers à soie.</i>&mdash;<i>Deux bonnes fortunes
-manquées; comment?</i>&mdash;<i>L'Actrice de province raconte
-son histoire.</i>&mdash;<i>Attrapez-moi toujours de
-même!</i>&mdash;<i>L'Amour est un futé matois</i>, etc., etc.</p>
-
-<p>Vers le commencement de l'Empire, le <i>Soupé des
-Petits-Maîtres</i> a été réimprimé chez Didot en très-jolie
-petite édition, dont quelques exemplaires sur
-beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch16">XVI<br />
-LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES
-DE MADAME DE VILFRANC</h3>
-
-<p class="c small">Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin,
-libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779.</p>
-
-
-<p>Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire
-d'un malheureux cordon de sonnette engagé par
-hasard sous l'oreiller de madame de Vilfranc, et qui
-fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se
-défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer
-davantage. En dehors de quelques licences timidement
-indiquées, les <i>Faiblesses d'une Jolie Femme</i>
-trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur
-est ce fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir
-fait aucune espèce d'études, s'est livré à tous les genres
-de littérature, et est mort, la plume à la main, à plus
-de quatre-vingts ans.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch17">XVII<br />
-LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES
-DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE B***</h3>
-
-<p class="c small">Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.</p>
-
-
-<p>Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt
-par un air de sentiment, tantôt par un air de libertinage.
-La troisième partie, intitulée <i>Les Faits et gestes
-du vicomte de Nantel</i>, a été réimprimée séparément
-en 1818 sous ce nouveau titre: <i>Ma vie de garçon.</i> Il
-s'agit encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit
-dans un couvent de filles sous l'habit d'une
-s&oelig;ur converse. Le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne sortait pas de là, et
-l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue
-en ligne directe du comte Ory.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch18">XVIII<br />
-LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE
-MARQUIS D***</h3>
-
-<p class="c small">Deux parties, avec frontispice.</p>
-
-
-<p>Les <i>Sonnettes</i> sont tout à fait de la famille du <i>Grelot</i>,
-mais ce dernier leur est infiniment préférable.
-Elles sont dédiées à un M. le D*** (le Dru), serrurier
-de son état, dont une enseigne curieuse par sa naïveté
-fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas
-permis d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court
-les <i>ana</i> et est dans la mémoire de tous les vieillards.
-Quatre ou cinq intrigues dominées par un amour sérieux
-et couronnées par un mariage, il n'y a pas
-d'autres sujets dans les <i>Sonnettes</i>, desquelles on pouvait
-attendre un plus joyeux carillon.</p>
-
-<p>Auteur: Guiart de Servigné.</p>
-
-<p>Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781),
-les <i>Sonnettes</i> sont suivies de l'<i>Histoire d'une comédienne
-qui a quitté le spectacle</i> et de l'<i>Origine des
-bijoux indiscrets</i>, conte.</p>
-
-<p>Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître
-en 1803 <i>les Sonnettes</i> avec ce nouveau titre: <i>Félix,
-ou le Jeune amant et le Vieux libertin.</i> Des noms y
-sont changés; les chapitres y ont des titres ridicules.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch19">XIX<br />
-FÉLICIA, OU MES FREDAINES</h3>
-
-<p class="c small">Avec cette épigraphe: «<i>La faute en est aux dieux qui me firent
-si folle.</i>» Deux volumes, à Amsterdam, 1784.</p>
-
-
-<p>La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous
-empêcher de rendre justice à l'une des plus charmantes
-productions que la décadence du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-ait inspirées, coquette débauche de sentiment et
-d'esprit, esquisse folâtre des dernières ruelles à
-la mode, accentuée plus littérairement que le long
-roman de Louvet. <i>Félicia</i> a été rééditée à l'infini
-et dans tous les formats, avec un grand luxe de
-gravures. Ce sont encore des mémoires, mais des mémoires
-aussi rapides et aussi mutins qu'on peut le
-désirer.</p>
-
-<p>«Je vais passer et repasser mes folies en parade,
-avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler
-son régiment un jour de revue, ou, si vous voulez,
-d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un
-remboursement dont il vient de donner quittance.»</p>
-
-<p>Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots,
-c'est-à-dire qu'elle reçut le jour sur un bâtiment corsaire,
-au milieu des horreurs d'un combat naval. Un
-bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa
-fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous
-un astre brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus
-tendres dispositions, et un petit maître de danse faillit
-lui faire tourner la tête, alors qu'elle n'avait guère plus
-de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait sur elle, lui
-réservait de plus hautes destinées. Le chevalier d'Aiglemont
-parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans,
-d'une taille svelte, que faisait ressortir un uniforme
-d'officier aux gardes. Il arriva un matin, pendant que
-Félicia prenait une leçon de clavecin. La <i>leçon de clavecin</i>!
-Que de fois la peinture et la gravure se sont
-emparées de ce sujet!</p>
-
-<p>«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui
-m'était assez familière; mais la présence du chevalier
-me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point
-l'attention, que je m'embrouillai et mis le maître de
-fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller
-par le talent de son écolière aux yeux d'un homme
-qu'il connaissait pour un excellent amateur de musique.
-Le maître jouait une partie de violon.&mdash;Donnez,
-monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner,
-et vous aiderez mademoiselle à se remettre.
-A peine il tint le violon que cet instrument rendit des
-sons délicieux. Nous reprîmes la sonate du commencement;
-jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont
-accompagnait avec une justesse, une expression, qui
-me mettaient hors de moi. Mon jeu faisait sur lui la
-même impression; je l'entendais de temps en temps
-soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles
-beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa
-figure.»</p>
-
-<p>De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua
-le c&oelig;ur de la jeune Félicia. Ce fut lui qui la forma et
-qui la produisit. Il eut pour successeur un aimable prélat,
-type aujourd'hui disparu, et dont à ce titre le portrait
-doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur
-était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès,
-aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai,
-content et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans
-plus jeune qu'il n'était. Amateur universel, poésies,
-lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs,
-modes, folies, tout était de son ressort.» Le prélat
-emmena dans son diocèse sa nouvelle conquête et lui
-donna une cour de hobereaux. Cette liaison mourut
-avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à
-vue d'&oelig;il, demanda des chevaux pour Paris, et partit;
-mais elle comptait sans une poignée de sacripants qui
-arrêtèrent sa berline sur la grande route, et qui certainement
-lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention
-miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel,
-armé d'une épée, chargea tous ces gueux à la fois, et
-donna ainsi à la maréchaussée le temps d'arriver.</p>
-
-<p>Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose;
-quoique passablement grand, il n'avait pas encore atteint
-son troisième lustre. Il s'était, la veille, échappé
-du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant
-rien de la vie et des <i>orages du c&oelig;ur</i>. Ce fut Félicia
-qui, à son tour, se chargea de cette éducation. «Beautés
-qui rêvez une adoration pure, s'écrie-t-elle, c'est à
-l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si
-vous voulez respirer un moment leur encens délicat;
-un moment, entendez-vous! Car bientôt ces c&oelig;urs si
-francs, si sensibles, participent à la contagion générale,
-et vous devenez les dupes de ceux que vous croyez
-duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil;
-les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous
-demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.»
-Un peu plus loin, elle dévoile tout son système de conduite
-dans ces quelques lignes: «Monrose prononça
-mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la
-passion et du respect. Cependant je me souciais fort
-peu d'être adorée; cela ne m'a jamais flattée, j'ai toujours
-souhaité <span class="small">COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ</span>.» Peut-être
-cette profession de foi est-elle d'une philosophie
-outrée et invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les
-femmes d'alors ne raisonnaient pas avec la froideur de
-Félicia; elles se piquaient toutes au contraire de cette
-exaltation répandue par la <i>Nouvelle Héloïse</i> et les
-romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs
-caprices, conserver cette teinte de sensibilité qui est un
-des caractères les plus distincts de l'époque. On se
-doutait à peine que l'on fût corrompue; on n'aimait
-peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on
-voulait aimer surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi
-je crois que ces mots: <i>Je ne me souciais pas d'être
-adorée, cela ne m'a jamais flattée</i>, sont tout à fait
-hors nature,&mdash;d'autant plus que Félicia les dément à
-chaque instant.</p>
-
-<p>Ses amours avec le beau Monrose remplissent la
-première moitié du second volume; mais bientôt les
-infidélités qu'il accumule avec la plus grande candeur
-du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce
-suppléant est un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux
-comme tous les Anglais et sybarite à la dernière
-puissance. On lit avec étonnement la description
-très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est
-fait arranger au bord de la Seine. D'abord, ce sont
-deux statues qui servent de limites à ses domaines, et
-qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le dos.
-L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente
-la Défiance; elle est debout, élancée, l'&oelig;il furieux; à
-côté d'elle, un dogue semble vouloir se ruer sur les
-passants; sur la table du piédestal on lit: <i lang="la" xml:lang="la">Odi profanum
-vulgus.</i> L'autre statue, qu'on ne voit en face
-qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard
-et son geste témoignent du déplaisir qu'elle a de
-voir partir les hôtes de lord Sidney; un épagneul est
-sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots: <i lang="la" xml:lang="la">Redite
-cari.</i></p>
-
-<p>Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage.
-Le noble lord, qui raffole de tout ce qui est fantastique
-et mystérieux, s'amuse pendant la nuit à faire
-des niches à ceux qui couchent dans son château. Pour
-cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement
-une espèce d'entre-sol ignoré et des dégagements
-autour de chaque alcôve. Des escaliers pratiqués
-dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous
-les étages, où des postes d'observation sont ménagés
-dans des corridors, matelassés de toutes parts et percés
-de petits trous dans les ornements des trumeaux.
-Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il
-n'a qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans
-la perfection; il peut aussi donner la sérénade à ses
-locataires, au moyen de certains tubes qui circulent du
-haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les chevets.
-Ces tubes lui servent également à entendre ce
-qui se dit chez lui, et souvent à y répondre. On sait
-que la plupart de ces inventions pleines de perfidie
-sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait une
-application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a
-pas longtemps encore que Grimod de la Reynière, le
-spirituel gourmand et l'humoriste, les avait réalisées
-à son tour dans son château de Villers-sur-Orge, près
-de Longjumeau.</p>
-
-<p>Le roman de <i>Félicia</i> est tout en épisodes, il fait
-mouvoir une multitude de personnages; nous ne pouvons
-qu'indiquer les jalons principaux. L'élément dramatique
-finit par prendre le dessus, et après des complications
-précipitées, l'héroïne épouse pour la forme
-un vieux comte. Du reste, tout le monde épouse au
-dénoûment: lord Sidney épouse une certaine Zeïla,
-perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont
-des premiers chapitres épouse une petite personne de
-couvent. Il n'y a que Monrose qui n'épouse pas, mais,
-en compensation, il retrouve sa famille et entre dans
-les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir capitaine.</p>
-
-<p>Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres
-ne supportent pas d'analyse, ils comportent du moins
-les citations. Entre plusieurs, nous choisissons la peinture
-très-vivante de deux originaux: un président de
-province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte
-au rendez-vous, je les trouvai tous deux dans la grande
-allée du Palais-Royal; ils m'attendaient, assis et entourés
-d'une jeunesse dés&oelig;uvrée qui se divertissait de
-la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père
-avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap
-pourpre à paniers, orné d'une grande quantité de boutons
-et de boutonnières; cette parure devait avoir été
-de son temps du plus grand effet; la veste était d'une
-riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et
-les bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La
-culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve. Des
-bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière,
-l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras,
-l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin
-complétaient le costume du bon président.&mdash;Le
-sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur
-d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque
-tous ses cheveux, il était coiffé d'une fausse <i>grecque</i>
-huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées
-dont la pommade fondait au soleil. Une petite
-bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une
-nuque allongée meublait le derrière de la tête. L'habit
-était de camelot bleu de ciel, avec un large galon mal
-festonné; la veste en basin, ornée d'une frange trop
-longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte de
-velours noir et des bas de soie couleur de chair, des
-souliers plats décorés d'une antique boucle dont l'éclat
-éblouissait tous les yeux, un petit chapeau avec un
-plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son
-excessive longueur l'extrême petitesse de celle du
-beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer
-pour de l'argent.»</p>
-
-<p>Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures;
-et afin d'achever le portrait de ce président, lequel
-est un homme excellent, très-fort sur la basse de
-viole, nous recommandons ces lignes expressives:
-«Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait
-desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée
-à la française. De grands traits chargés, de gros yeux
-brusques, saillants, bordés de fossés creux, une bouche
-plate, un nez aquilin et un menton pointu, donnaient
-au personnage une physionomie folle, mais spirituelle
-et passablement bonne; et, sans le ridicule frappant
-dont cet honnête président était verni de la tête aux
-pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque
-laideur.»</p>
-
-<p>L'auteur de <i>Félicia</i> est le chevalier de Nercyat, de
-qui nous nous occuperons un jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch20">XX<br />
-L'ÉTOURDI</h3>
-
-<p class="c small">A Lampsaque, 1784.</p>
-
-
-<p>Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier
-l'introduction entière du <i>Soupé des Petits-Maîtres</i>,
-l'aventure des deux religieuses dans la <i>Confession générale
-de Wilfort</i>, une anecdote de lanterne magique
-aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser
-le tout du nom de <i>L'Étourdi</i>. L'audacieux arrangeur
-de cette compilation, qui n'a pu être cependant assez
-crédule pour rêver l'impunité, pousse l'amour-propre
-jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un <i>Almanach
-de Nuit</i> pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir
-eu entre les mains cet almanach, signé du chevalier
-des R.....s, et avoir été rebuté par le ton de sottise qui
-y règne d'un bout à l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch21">XXI<br />
-MA JEUNESSE</h3>
-
-<p>Quatre parties.</p>
-
-
-<p>«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore
-extasié des attitudes légères de nos Terpsichores, mes
-pas me conduisirent au jardin du Palais-Royal, où, bientôt
-après, je vis arriver un objet enchanteur qui depuis
-longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son
-nom de guerre) était parée élégamment; sa taille et
-son maintien frivole ne laissaient rien à souhaiter; ses
-regards volaient de toutes parts et annonçaient le désir
-de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant
-toujours de passer à côté d'elle, mes regards enflammés,
-accompagnés chaque fois d'un sourire, la forcèrent
-de rompre un silence qui lui pesait sans doute
-autant qu'à moi.&mdash;Ai-je donc quelque chose de ridicule,
-me dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer
-de la sorte? Ma réponse fut prompte, en lui disant:&mdash;Le
-sourire, mademoiselle, est presque toujours
-l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne
-se soutient pas longtemps; les amours deviennent
-vulgaires et même mélodramatiques: à Léonore succèdent
-Lise, Ninon, Ursule, Sézine, Victoire, Bibiane. Et
-puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes! avec
-cette différence que le héros, au lieu de se travestir en
-femme ou en abbé, s'habille en médecin, ce qui est
-aussi vieux, mais moins amusant. <i>Ma Jeunesse</i>, dont le
-style est inégal, se fait lire avec impatience; c'est
-trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si
-longtemps, ou bien on l'est davantage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch22">XXII<br />
-MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</h3>
-
-<p class="c small">Suite de <span class="sc">Félicia</span>, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795.</p>
-
-
-<p>De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous
-connaissons recommencent une série d'orgies, pourvue
-du même genre d'attrait que la première. L'abbé de
-Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de
-Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour
-ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose,
-vont passer la saison d'été dans une délicieuse
-terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent
-point de rosières, comme on le pense bien; ils se
-contentent de jouer la comédie,&mdash;<i>Les Fausses Infidélités</i>,
-par exemple,&mdash;et de chasser tout le jour
-dans les bois, souvent même le soir. De temps à autre,
-comme dans <i>Félicia</i>, le drame intervient brusquement
-et se prolonge quelquefois dans une proportion fatigante;
-l'auteur s'en aperçoit, mais seulement vers la
-fin du quatrième volume: «Je conviens avec vous,
-dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures
-n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de
-vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques
-transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au
-remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est
-de nature à vous ballotter peut-être désagréablement,
-si vous avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes
-où chaque acteur conserve son premier masque
-d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes
-personnages sont à moitié purs et à moitié atteints
-d'une corruption dont il est bien difficile de se garantir
-au sein des capitales, quand on y apporte des passions
-et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant
-de disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des
-trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.»</p>
-
-<p>Il faut remarquer dans <i>Monrose</i> un individu italien
-qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour
-son ou sa Zambinella, dans le petit roman de <i>Sarrazine</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch23">XXIII<br />
-LES ALMANACHS GALANTS</h3>
-
-
-<p>C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés
-sur tranche et fermés par un stylet qui servait à écrire
-sur un certain nombre de pages blanches ménagées à
-la fin de chaque volume. Le texte était composé habituellement
-de chansons et de maximes d'amour, avec
-des gravures pour tous les mois. Voici une liste des almanachs
-pour l'année 1789 qui se trouvaient chez le
-libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin du
-Petit-Pont:</p>
-
-<ul>
-<li><i>Le Nanan des curieux.</i></li>
-<li><i>L'Affaire du moment.</i></li>
-<li><i>Le Portefeuille des femmes galantes.</i></li>
-<li><i>L'Almanach bien fait.</i></li>
-<li><i>L'Almanach sans titre.</i></li>
-<li><i>Le Petit Chou-Chou.</i></li>
-<li><i>Les Hymnes de Paphos.</i></li>
-<li><i>On ne veut que celui-là.</i></li>
-<li><i>Pierrot-Gaillard.</i></li>
-<li><i>Merlin-Bavard.</i></li>
-<li><i>Les Fastes de Cythère.</i></li>
-<li><i>La Récolte des petits riens.</i></li>
-<li><i>Le Loto magique.</i></li>
-<li><i>Le Plaisir sans fin.</i></li>
-<li><i>Mon petit savoir-faire.</i></li>
-<li><i>Le Grimoire d'amour.</i></li>
-<li><i>Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs.</i></li>
-</ul>
-<p>Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent
-pas le badinage. La plupart sont d'une ingénuité
-grotesque, comme dans le dialogue suivant, extrait
-des <i>Mois à la mode</i>.</p>
-
-<p>Un batelier conduit deux messieurs et deux dames
-au parc de Saint-Cloud, le jour de la fête.</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="sc">Un monsieur.</span>&mdash;L'air est pur aujourd'hui, et je crois
-que nous ne risquons rien, mesdames, de vous promettre
-une belle journée.</p>
-
-<p><span class="sc">Les dames.</span>&mdash;Le temps paraît assez sûr, mais vous
-savez qu'il est comme les hommes, c'est-à-dire inconstant.</p>
-
-<p><span class="sc">Le monsieur.</span>&mdash;Ah! mesdames, je ne saurais prendre
-cela pour moi.</p>
-
-<p><span class="sc">Une des dames.</span>&mdash;Cependant, s'il ne faisait pas beau
-aujourd'hui, que diriez-vous?</p>
-
-<p><span class="sc">Le monsieur.</span>&mdash;Je dirais, madame, qu'en votre
-compagnie on ne saurait jamais essuyer de mauvais
-temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils puissent être,
-n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient
-leur principal ornement de votre présence.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Air</span>: <i>La plus belle promenade.</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le séjour le plus aimable</div>
-<div class="verse">N'aurait point d'attraits sans vous;</div>
-<div class="verse">L'antre le plus effroyable</div>
-<div class="verse">Plaît par des objets si doux.</div>
-<div class="verse">Triste Paris! tu nous lasses,</div>
-<div class="verse">Et ces lieux plaisent beaucoup</div>
-<div class="verse">Quand on amène les Grâces</div>
-<div class="verse">A la fête de Saint-Cloud.</div>
-</div>
-
-<p>C'est fort innocent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch24">XXIV<br />
-L'ODALISQUE</h3>
-
-<p class="drap small">Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez
-Ibrahim Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée
-de Sainte-Sophie. Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti.
-1796. In-32 de soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre
-gravures avec renvois aux pages correspondantes.</p>
-
-
-<p>Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation
-scandaleuse et des épisodes sans esprit. On
-lit dans un <i>Avis de l'éditeur</i> placé au début:</p>
-
-<p>«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux
-ans. Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire
-intime, ce qui nous autorise à assurer l'authenticité de
-ce que nous annonçons. On verra qu'il nous aurait été
-facile de faire disparaître quelques expressions énergiques,
-mais une froide périphrase n'aurait pas aussi
-bien rendu l'expression du personnage. Au surplus,
-nous pensons qu'il faut respecter un grand homme
-jusque dans les écarts de son imagination.»</p>
-
-<p>Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire;
-l'<i>Odalisque</i> est un récit absolument dépourvu
-d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève pour
-la couche du Sultan; un eunuque, nommé Zulphicara,
-devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de
-sérail, des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose
-que cela.</p>
-
-<p>Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs
-et d'oiseaux, un J, un F et un M majuscules sont entrelacés.
-Ce chiffre nous fait supposer que l'éditeur
-de l'<i>Odalisque</i> pourrait bien être Jean-François Mayeur,
-assez coutumier de ces indignes supercheries.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch25">XXV<br />
-ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE</h3>
-
-<p class="drap small">A Paris, chez les marchands de nouveautés, an <small>VII</small>. Un volume
-in-32 de deux cent dix pages, avec un frontispice et deux
-gravures.</p>
-
-
-<p>Un <i>sylphe</i> accorde à une jeune novice de couvent
-la faculté d'être tour à tour homme et femme, aujourd'hui
-Éléonor et demain Éléonore. Les aventures qui
-en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une
-médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois
-gracieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch26">XXVI<br />
-LES APHRODITES</h3>
-
-<p class="c small">A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8<sup>o</sup> de quatre-vingts
-pages chacun environ. Une gravure à chaque cahier.</p>
-
-
-<p>Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable.
-L'auteur est ce même M. de Nercyat à qui les
-fastes du badinage doivent <i>Félicia</i> et <i>Monrose</i>; mais
-ici le badinage est poussé plus loin que dans ces romans.
-Les <i>Aphrodites</i> sont une association de personnes
-des deux sexes, association qui n'a d'autre but
-que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des
-princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent
-dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
-restreindra nécessairement nos citations. Nous le
-regrettons, au point de vue de l'esprit et du style,
-deux qualités que M. de Nercyat possède à un rare
-degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres
-avouables! Il a surtout une science et une aisance de
-dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se
-sont jamais manifestées plus abondamment que dans
-les <i>Aphrodites</i>. Il jargonne comme les petits-maîtres
-de Marivaux.&mdash;Voici, par exemple, un comte qui
-revient du Manége, et qui, après s'être répandu en
-plaisanteries contre le nouvel <i>ordre de choses</i> et la
-manie des <i>constitutions</i>, demande à déjeuner.</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Que prendrez-vous, monsieur le comte?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Une croûte grillée avec un peu de vin
-d'Espagne.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;On va vous servir à l'instant. (<i>Elle
-disparaît et revient un moment après avec un plateau.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Quoi! c'est vous-même, belle Célestine,
-qui prenez la peine&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Pourquoi pas, monsieur le comte? on
-a toujours du plaisir à servir quelqu'un d'aimable.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Ah! ce joli compliment met le comble
-à vos attentions. (<i>Il la débarrasse du plateau.</i>) Si
-vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner
-devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre
-de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais
-recevoir un baiser.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Voilà qui est d'une galanterie bien
-quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un
-baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt
-deux directement?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>les prenant avec transport</i>.&mdash;En vérité,
-Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici!</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Chut! chut! songez que nous avons
-quelque part certaine duchesse, et&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Bon! Laissons, mon c&oelig;ur, ces subtilités
-de délicatesse. Si vous m'aimiez un peu&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Nous ne nous connaissons point, pourquoi
-vous aimerais-je?&mdash;Vous êtes joli cavalier, pourquoi
-ne vous aimerais-je pas?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte.</span>&mdash;Elle est divine! Il y a un siècle, belle
-enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément
-une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser
-de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas
-s'enfiévrer.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine.</span>&mdash;Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si
-fort? Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne
-un peu pour mon petit mérite, etc., etc.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race.
-Après le dialogue, le portrait. Celui-ci plaira par sa
-minutie charmante:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«<span class="sc">Violette.</span> Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant
-avec un ruban vert autour de ses cheveux à peine
-poudrés, et vêtue d'un peignoir garni de mousseline
-rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande.
-Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front
-à sept pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques;
-larges prunelles noires; sourcils tracés comme
-au pinceau. Fossettes aux joues et au menton; couleurs
-d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un petit
-nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées
-et de l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint.
-Petons et menottes du plus agréable modèle.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il y a dans les <i>Aphrodites</i> quelques parties dramatiques
-et même fantasmagoriques:&mdash;l'histoire d'un
-baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa
-défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;&mdash;les
-jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un
-comte de Schimpfreich;&mdash;mais ce sont des parties
-faibles et hors de leur place. En outre, M. de Nercyat
-ne perd jamais l'occasion de donner son coup de
-griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.</p>
-
-<p>Reliés, les <i>Aphrodites</i> forment deux beaux volumes
-grand in-8<sup>o</sup>, très-soignés d'impression, avec des <i>errata</i>
-à la suite de chaque cahier. Les gravures sont d'une
-exécution supérieure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch27">XXVII<br />
-LE DOCTORAT IN-PROMPTU</h3>
-
-<p class="c small">1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures,
-par le même.</p>
-
-
-<p>Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame,
-nommée Érosie, à son amie Juliette, et datées de Fontainebleau.
-En allant rejoindre à la cour le vieux baron
-de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte
-de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête
-du petit vicomte de Solange, jouvenceau <i>céleste</i>,
-qui voyage accompagné de son pédagogue. Un <i>Avis
-des éditeurs</i> s'exprime de la sorte:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte
-la première de ces lettres, et supposant, d'après le volume,
-qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux,
-la porta chez un jeune homme attaché en sous-ordre
-à l'un des bureaux ministériels. Ce commis,
-abusant de la circonstance, ouvrit le paquet; mais, au
-lieu de secrets d'État, il n'y trouva que des folies, qu'il
-transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a
-circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que
-nous avons imprimé.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Écrit avec légèreté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch28">XXVIII<br />
-LA GALERIE DES FEMMES</h3>
-
-<p class="drap small">Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur.
-Épigraphe: «<i>L'amour est le roman du c&oelig;ur, et le plaisir en est
-l'histoire.</i> Beaumarchais, <i>Folle Journée</i>.» A Hambourg. 1790.
-2 vol in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second
-de cent cinquante-quatre.</p>
-
-
-<p>Ces tableaux ont pour titres: <i>Adèle, ou l'Innocente</i>;
-<i>Elisa, ou la Femme sensible</i>; <i>Eulalie, ou la Coquette</i>;
-<i>Déidamie, ou la Femme savante</i>; etc. Ils
-sont écrits avec une finesse incomparable. Que si vous y
-trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire
-et à ses modes transparentes. Le quatrième tableau
-s'annonce ainsi:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«<span class="sc">Lettre de Zulmé</span> <i>au chevalier d'Arnance</i>.&mdash;J'irai
-ce soir incognito voir <i>Armide</i> et le ballet de
-<i>Psyché</i>. Ma loge sera fermée à tout le monde si le
-chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.»</p>
-
-<p>«<span class="sc">Réponse.</span>&mdash;Quelque opinion modeste qu'on ait de
-soi, il faut bien se compter pour quelque chose lorsqu'on
-a le bonheur d'être aperçu de vous. J'irai voir
-<i>Armide</i> et <i>Psyché</i>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait
-de cette Zulmé offre de jolis traits: «Elle ne faisait
-rien comme les autres: une autre le faisait mieux
-et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle un
-bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait
-qu'elle regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite
-du plaisir, Zulmé n'oubliait rien de ce qui peut le
-rendre plus vif et plus durable. C'est ainsi qu'elle ménageait
-avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce
-sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails
-d'ameublements et de costumes: «Déidamie était vêtue
-d'une légère simarre de crêpe bleu de ciel, nouée
-d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa
-belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et
-rassemblée avec une grâce antique sur le sommet de la
-tête.»</p>
-
-<p>Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que
-la <i>Galerie des Femmes</i> est le début anonyme de M. de
-Jouy, alors jeune et fringant <i>incroyable</i>? Plus tard,
-le diable devait se faire <i>ermite</i>; plus tard aussi, il devait
-faire rechercher et détruire avec le plus grand
-soin les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah!
-mais, nous étions là!&mdash;Quérard n'a pas mentionné
-la <i>Galerie des Femmes</i> dans la <i>France littéraire</i>; on
-ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le
-catalogue de Marc, libraire à Paris (1819).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l4ch29">XXIX<br />
-LES QUATRE MÉTAMORPHOSES</h3>
-
-<p class="c small">Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an <small>VII</small> de la
-République (1799)</p>
-
-
-<p>Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable
-chef-d'&oelig;uvre, dont on a singulièrement exagéré l'immoralité.
-Fruit de la fantaisie païenne du Directoire,
-ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie
-particulière à cette époque; dès les premiers
-vers, il est aisé de s'apercevoir que leur origine remonte
-à la plus pure et à la plus puissante antiquité.
-Les grâces de convention, qui se retrouvent à des
-degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau,
-Bertin (nous faisons quelques réserves à l'égard
-de Parny), et qui sont l'essence même du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-disparaissent d'une façon absolue des <i>Quatre Métamorphoses</i>.
-Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié
-comme il aurait dû l'être; son succès ne lui est venu
-que de la curiosité et du scandale. Les érudits ont souri,
-mais eux aussi se sont arrêtés à la superficie du livre;
-car, il le faut bien avouer, les érudits, ces porte-lumières,
-ces éclaireurs du passé, sont quelquefois
-privés du sens poétique. Ils ont signalé le pastiche,
-mais le côté créateur leur a échappé presque complétement;
-après avoir fait la part à Virgile, à Horace, à
-Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la
-part à l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée,
-digne d'agrafer la ceinture d'une Vénus nouvelle.</p>
-
-<p>Les <i>Quatre Métamorphoses</i> forment un in-quarto
-de soixante-huit pages, papier-carton, caractères de
-toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce novateur
-dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis,
-un <i>chercheur</i>, comme on dirait aujourd'hui, qui a
-cherché et trouvé un beau drame antique, <i>Agamemnon</i>,
-et quelques comédies d'un caractère étrange: <i>Plaute</i>,
-<i>Pinto</i>, <i>Christophe Colomb</i>. Au milieu de sa jeunesse,
-de sa réputation littéraire et de ses succès dans une
-société vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire&mdash;dirai-je
-dans le silence du boudoir?&mdash;le badinage
-des <i>Quatre Métamorphoses</i>. Beaumarchais, à qui Lemercier
-communiqua son manuscrit, s'en enthousiasma
-justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition
-in-quarto.</p>
-
-<p>Publiées sans nom d'auteur, les <i>Quatre Métamorphoses</i>
-ne se retrouvent plus aujourd'hui que dans quelques
-bibliothèques d'amateurs. Par une analyse et des
-extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut
-être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes
-distincts et d'une étendue à peu près égale, rimés en
-alexandrins: <i>Diane</i>, <i>Bacchus</i>, <i>Jupiter</i>, <i>Vulcain</i>. Une
-introduction, que nous donnons tout entière, trahit les
-scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer
-ses torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux
-qu'il groupe en stances aussi spirituelles que paradoxales:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse</div>
-<div class="verse">Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins?</div>
-<div class="verse">As-tu puni Phébus, que charmait leur audace,</div>
-<div class="verse">Et qui joignit son luth à leurs chants libertins?</div>
-<div class="verse">Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne</div>
-<div class="verse">Consacrant Jupiter égaré par l'Amour?</div>
-<div class="verse">L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine</div>
-<div class="verse">Des frères immortels que Léda mit au jour?</div>
-<div class="verse">Le difforme Centaure enlevant Déjanire?</div>
-<div class="verse">Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre?</div>
-<div class="verse">Hermaphrodite épris de son sexe douteux;</div>
-<div class="verse">Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre,</div>
-<div class="verse">Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux?</div>
-<div class="verse">Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle,</div>
-<div class="verse">Et le jeune Alexis au modeste Virgile.</div>
-<div class="verse">Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux?</div>
-<div class="verse">&mdash;Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie</div>
-<div class="verse">Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs;</div>
-<div class="verse">Les transports de l'esprit n'accusent point les c&oelig;urs.</div>
-<div class="verse">Je ris des fictions où se plaît le génie.</div>
-<div class="verse">Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix</div>
-<div class="verse">Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie,</div>
-<div class="verse">Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.</div>
-</div>
-
-<p>Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter
-après cet aimable exorde! Le feuillet est vite tourné,
-et l'on entre dans le premier poëme: <i>Diane</i>. Puisqu'il
-s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin; aussi
-l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes
-de la Carie repose, endormi, comme la peinture nous
-l'a toujours uniformément représenté, dans une grotte
-inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée, Aglaure et
-Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le contempler.
-Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime
-un baiser sur ses cheveux noirs; l'autre prend
-plaisir à l'enchaîner avec des fleurs; la troisième lui
-lance en riant des noisettes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cependant le berger, agité par leurs cris,</div>
-<div class="verse">Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse,</div>
-<div class="verse">Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse.</div>
-</div>
-
-<p>Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans
-trouble, et rappelant à lui son chien et son troupeau:
-«Ménades, laissez-moi, dit-il; cessez vos piéges, et
-retournez vers l'impur satyre!» Les nymphes en fureur
-crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les
-entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est
-puissant; mais Diane multiplie ses métamorphoses
-pour veiller sur Endymion. Non contente de descendre
-vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte pendant
-le jour la forme de la chèvre Amalthée:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'&oelig;il inquiet, la corne en arcs se recourbant,</div>
-<div class="verse">La barbe en double tresse à ses genoux tombant.</div>
-</div>
-
-<p>Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu
-des jardins (nous continuons à ne pas l'appeler par
-son nom) la reconnaît, et, à son tour, il apparaît en
-bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son
-plus haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à
-notre plume d'en suivre les épisodes: ils deviennent
-trop hardis. C'est dommage. Diane est vaincue, voilà
-le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher
-une rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.</p>
-
-<p>Nous aurons notre analyse plus complète et plus
-aisée avec <i>Bacchus</i>, qui représente, selon nous, le
-morceau éclatant de l'ouvrage.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères;</div>
-<div class="verse">Il fuit du Cithéron les rochers solitaires,</div>
-<div class="verse">Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor,</div>
-<div class="verse">De hurlements sacrés retentissent encor.</div>
-<div class="verse">Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes,</div>
-<div class="verse">Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,</div>
-<div class="verse">Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main,</div>
-<div class="verse">De leur foule bruyante inondent le chemin.</div>
-<div class="verse">Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes,</div>
-<div class="verse">Et la flûte sonore aux danses lydiennes;</div>
-<div class="verse">D'autres frappent les airs et les monts reculés</div>
-<div class="verse">Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.</div>
-<div class="verse">Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage</div>
-<div class="verse">Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage,</div>
-<div class="verse">Et des cercles d'airain sous les coups résonnants</div>
-<div class="verse">Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants.</div>
-
-<div class="verse stanza">Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée</div>
-<div class="verse">Montre de doux appas sous une peau tigrée</div>
-<div class="verse">Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents,</div>
-<div class="verse">Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.</div>
-
-<div class="verse stanza">L'onagre appesanti porte le vieux Silène;</div>
-<div class="verse">A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine.</div>
-<div class="verse">Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau,</div>
-<div class="verse">Ombragent de son corps l'immobile fardeau.</div>
-<div class="verse">De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte;</div>
-<div class="verse">Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte</div>
-<div class="verse">En allument les traits, doucement égayés</div>
-<div class="verse">Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.</div>
-</div>
-
-<p>Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger
-au-devant de lui une double file de vierges; elles
-apportent les présents du roi Pandion. La plus belle de
-toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête: elle
-offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain
-par Cécrops, et où l'habile ouvrier a retracé les combats
-de Gnide. Bacchus reçoit le vase, et déjà sa lubricité
-a désigné Érigone pour victime.</p>
-
-<p>Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens
-d'Athènes; le sage Pandion veut présider aux
-fêtes qui se préparent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés,</div>
-<div class="verse">Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés,</div>
-<div class="verse">Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance,</div>
-<div class="verse">Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance,</div>
-<div class="verse">Le frappe de la hache, et le porte, luttant,</div>
-<div class="verse">Aux autels dont le feu le dévore à l'instant.</div>
-<div class="verse">Et de vin et de lait versant un doux mélange:</div>
-<div class="verse">«Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange!</div>
-<div class="verse">»Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins.</div>
-<div class="verse">»De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins,</div>
-<div class="verse">»L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie</div>
-<div class="verse">»Et respire l'audace, et l'amour, et la joie!</div>
-<div class="verse">»Tu règnes au delà des fleuves et des mers;</div>
-<div class="verse">»C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts,</div>
-<div class="verse">»Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes</div>
-<div class="verse">»Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes.</div>
-<div class="verse">»Ami des chants de paix et des cris belliqueux,</div>
-<div class="verse">»Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux;</div>
-<div class="verse">»Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée,</div>
-<div class="verse">»Te reconnut Cerbère à ta corne dorée,</div>
-<div class="verse">»Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux,</div>
-<div class="verse">»Et de sa triple langue il flatta tes genoux.»</div>
-</div>
-
-<p>Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se
-répand dans les bois d'ifs et de pins; les torches s'allument
-aux mains des bacchantes et sèment leurs étincelles
-à travers les branchages. Un enfant blond, coloré
-d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le
-gazon: c'est l'Amour, qu'ont enivré les Thyades.
-Plus loin, un satyre poursuit Euchalie, frappée du
-thyrse et les yeux égarés par les fruits de la vigne;
-elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses,</div>
-<div class="verse">Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.</div>
-</div>
-
-<p>D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres
-du feuillage; formes précises, contours voluptueux
-mais arrêtés. L'une d'elles:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée,</div>
-<div class="verse">Est ombragé des dents dont sa gueule est armée;</div>
-<div class="verse">Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants,</div>
-<div class="verse">Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.</div>
-</div>
-
-<p>La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale
-est conduite avec cette sûreté de verve. Des points
-lumineux, des rimes inattendues, jaillissent à chaque
-instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et les
-épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége
-et l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez
-plutôt ces feuilles, et voyez:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes.</div>
-<div class="verse">Un nectar bu la veille avait enflé ses veines;</div>
-<div class="verse">Sa couronne tombait pendante sur son sein;</div>
-<div class="verse">L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.</div>
-</div>
-
-<p>N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur?
-Les cent détails de cette &oelig;uvre artiste n'en font cependant
-pas perdre de vue le groupe principal: la lutte
-amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la
-métamorphose du dieu en berceau de vigne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Imprudente! elle court, à ses fruits attirée,</div>
-<div class="verse">Et, par sa prompte course et ses feux altérée,</div>
-<div class="verse">S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux&hellip;</div>
-<div class="verse">Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux,</div>
-<div class="verse">Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone,</div>
-<div class="verse">De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.</div>
-</div>
-
-<p><i>Jupiter</i>, le troisième poëme du volume, ne peut
-guère être raconté. En voici l'épigraphe: &hellip; <span lang="la" xml:lang="la"><i>Rapti
-Ganymedis honores</i> (Virgil. <i>Æneid.</i> lib. I, v. 28)</span>.
-L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre
-la chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon
-de Junon, la mélancolie de Narcisse, et finalement
-la métamorphose de Jupiter en aigle, métamorphose
-qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur
-l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé
-que les autres, mais moins fertile en images
-riches et belles.</p>
-
-<p>Les côtés dramatiques de Lemercier se développent
-dans <i>Vulcain</i>; la figure charbonnée et rude de ce
-pauvre dieu est bien rendue. Plus de roses, plus de
-lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de
-rire au détour des bois. A la place, un boiteux, un
-travailleur de nuit et de jour, un butor qui est marié
-et qui est jaloux,&mdash;une vraie nature d'homme enfin,
-au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres.
-Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il
-excite notre pitié, ce Vulcain toujours occupé à plaider
-en adultère, mais non en séparation, et de qui se moque
-continuellement et si injustement une mythologie sans
-c&oelig;ur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel d'opéra,
-la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent
-à manger de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre
-des Troyens contre des Grecs, il pleure ou serre les
-poings. Et comme il est absurde dans ses vengeances!
-comme on sent le martyr jusque dans cette invention
-désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre
-c&oelig;ur; et après Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous
-est une satisfaction de voir l'auteur des <i>Quatre Métamorphoses</i>
-prendre au sérieux ce malheureux forgeron.</p>
-
-<p>Pour début, une description des antres de Lemnos
-nous le montre tout noir de fumée et de cendre, gourmandant
-ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, Stérope aux
-bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle.
-Le marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds
-sont jetés pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la
-guerre, où l'on voit gravées la Fuite, la Peur et la
-Gorgone. Les murs du palais déroulent en merveilleux
-lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente
-dans l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il
-fabriqua pour enchaîner les efforts de Junon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle,</div>
-<div class="verse">Des Calybes fumants il excite le zèle,</div>
-<div class="verse">Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards</div>
-<div class="verse">Restés sur une enclume et sur la terre épars.</div>
-<div class="verse">«Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles?</div>
-<div class="verse">»Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles</div>
-<div class="verse">»Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi,</div>
-<div class="verse">»A trop souvent armé ses charmes contre moi!»</div>
-<div class="verse">Il dit, et jette au loin les flèches détestées.</div>
-</div>
-
-<p>Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes.
-Vulcain apprend les rendez-vous de Vénus et d'Adonis;
-il s'emporte, et cette fois jure de se venger effroyablement:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">&hellip; Dépouillant et sa forme et ses traits,</div>
-<div class="verse">Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts,</div>
-<div class="verse">C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie.</div>
-<div class="verse">Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie,</div>
-<div class="verse">L'opale de son &oelig;il farouche et flamboyant.</div>
-<div class="verse">Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant,</div>
-<div class="verse">Sa rage tout à coup muette ou rugissante,</div>
-<div class="verse">Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.</div>
-</div>
-
-<p>Cette irruption de la passion dans les <i>Quatre Métamorphoses</i>
-fait merveille: le vers se durcit, l'image se
-rougit, le poëte des Atrides se révèle. Vulcain se rue à
-travers les amours bocagères de sa femme; il renverse
-Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté
-n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.</p>
-
-<p>Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame,
-l'auteur termine par ce tableau délicieux:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles,</div>
-<div class="verse">Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles</div>
-<div class="verse">Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards.</div>
-<div class="verse">Ta main a soulevé le voile des brouillards.</div>
-<div class="verse">Des côteaux éclairés tu domines le faîte;</div>
-<div class="verse">Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête,</div>
-<div class="verse">De perles rayonnante, humide encor de pleurs,</div>
-<div class="verse">Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs.</div>
-
-<div class="verse stanza">Enflammez mes esprits d'un aimable délire,</div>
-<div class="verse">Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.</div>
-</div>
-
-<p>Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains
-se sont dressés sur les ergots de la morale.
-Le petit libraire Colnet, dans son mauvais et pédantesque
-volume, <i>les Étrennes de l'Institut national, ou
-la Revue littéraire de l'an <small>VII</small></i>, a déploré vivement
-«cet écart d'un jeune homme qui a donné aux amateurs
-de la scène française les plus belles espérances.»
-A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux les
-plus scabreux.&mdash;L'auteur anonyme du <i>Tribunal
-d'Apollon</i> (an VIII), mal informé, croyons-nous, a attribué
-la publication des <i>Quatre Métamorphoses</i> à la
-<i>nécessité de vivre</i>. «On ne vit pas de gloire, dit-il, on
-ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les
-repas se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore
-lentement une &oelig;uvre dramatique!» Le pamphlétaire
-se trompe: ce petit poëme a coûté plus de temps et de
-soins à Lemercier qu'une longue tragédie.</p>
-
-<p>Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté,
-<i>la Décade philosophique, littéraire et politique</i>,
-trouva des paroles plus sensées dans son numéro
-du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui,
-mettant à part toute considération morale, peut intéresser
-les littérateurs et tend à <i>repoétiser</i> notre langue,
-devenue trop timide.» Le fait est qu'on rencontre
-dans les <i>Quatre Métamorphoses</i> des tours de phrases
-qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire,
-parce qu'ils étaient extraits trop brutalement
-du filon des mines grecque et latine, défrayent aujourd'hui
-le vocabulaire usuel de la réaction païenne.</p>
-
-<p>Nous sommes un peu surpris que l'auteur des <i>Feuilles
-d'automne</i>, qui occupe à l'Académie le fauteuil de
-Lemercier, n'ait pas appuyé davantage, dans son discours
-de réception, sur ce côté très-intéressant des
-mérites de son prédécesseur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="l5">DESFORGES</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Un des plus beaux magasins de Paris était, il y a
-cent ans environ, le magasin de porcelaines situé rue
-du Roule, et ayant pour enseigne: <i>Au Balcon des
-deux Lions blancs</i>. Cette maison, dont le chef jouissait
-d'une réputation de loyauté et de bonhomie incontestable,
-devait donner le jour à l'un des plus aimables
-libertins du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges,
-qui fut un poëte et un romancier toutes les
-fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son histoire
-peut se raconter derrière l'éventail, et ceux de nos
-contemporains qui voudront bien y prêter l'oreille souriront
-peut-être à ce récit considérablement abrégé
-des folies d'un autre âge et d'une autre littérature.</p>
-
-<p>Le temps est loin où nous comparions les femmes
-à des fleurs, et où M. de Saint-Luce se faisait précéder
-par une botte de roses chez Fanchon-la-Vielleuse, tout
-exprès pour avoir l'occasion de lui dire: <i>Je vous rends
-à vous-même.</i> Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez
-d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux
-à la mode qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes,
-d'Hébés et de Vénus, qu'ils plaçaient dans des
-nuages, une harpe à la main, et qu'ils ornaient de flottantes
-écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné
-seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons,
-des rubans volés et gardés sur le c&oelig;ur, des
-lettres aux demi-mots effacés par les larmes, et des
-violettes séchées entre les pages de <i>La Nouvelle
-Héloïse</i>. Une femme était à nos yeux le chef-d'&oelig;uvre
-de la création, et les madrigaux fleurissaient sur nos
-lèvres à son approche. Aujourd'hui que lord Byron, le
-jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont
-remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme
-insolent, il m'a semblé qu'une étude enjouée de la galanterie,
-telle que la comprenaient et la pratiquaient
-nos pères, ne viendrait pas hors de propos.</p>
-
-<p>Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi
-le voulait son étoile. L'honnête marchand de porcelaines,
-dont la cécité en matière conjugale paraît avoir
-toujours été des plus complètes, comptait trop sans les
-amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin
-de sa femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures
-qu'il guérissait. M<sup>me</sup> Desforges n'était pas précisément
-jolie, mais elle était avenante, spirituelle et
-<i>faite au tour</i>, un mot du temps, comme nous en rencontrerons
-beaucoup dans le cours de cet article. Le
-médecin ne put la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la
-voir. Mais notre héros ne s'en appela pas moins Desforges,
-bon gré mal gré. <i lang="la" xml:lang="la">Pater est quem nuptiæ demonstrant.</i></p>
-
-<p>Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable.
-Il fut élevé à dix-sept lieues de Paris, dans un
-village voisin de Chartres, où il eut pour distraction
-première le spectacle des amours de <i>Monsieur Lindor</i>
-et de <i>Mademoiselle Lucile</i>, lesquels étaient, sauf votre
-respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard,
-on le mit au collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais,
-aujourd'hui l'une des rues les plus tristes et
-les plus malpropres de Paris. Au collége, le jeune Desforges
-eut l'avantage de compter au nombre de ses
-professeurs le joli petit abbé Delille, qui s'occupait
-déjà de sa traduction des <i>Géorgiques</i>, et que les écoliers
-avaient surnommé entre eux l'<i>Écureuil</i> ou le
-<i>Sapajou</i>, car il possédait tout à la fois la grâce, la
-gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre.
-L'abbé Delille était fort bien fait, et aimait assez
-un beau bas de soie noire autour de sa jambe fine et
-bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que ses
-élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se
-mettre avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait
-que mieux.</p>
-
-<p>Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands
-progrès dans les langues grecque et latine. Il approchait
-déjà de la <i>fulminante</i> époque des passions, pour
-lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se représente
-un blond un peu châtain, d'une taille moyenne
-mais bien proportionnée, d'une figure fraîche, colorée,
-douce et assez significative; très-svelte, très-vif, très-agile,
-et passablement adroit. Ajoutez à cela une complexion
-vigoureuse et le tempérament sanguin dans
-toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme
-un singe, colère comme un dindon, friand comme un
-chat, étourdi comme un hanneton, paresseux comme
-une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel était
-Desforges à l'âge de quatorze ans.</p>
-
-<p>Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le
-plus touchant, du reste comme presque tous les premiers
-amours; il eut pour objet une jeune fille encore naïve,
-et ne dura que juste le temps qu'il faut pour parfumer
-l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse
-galerie des femmes que nous allons parcourir,
-il nous arrivera de rencontrer bien souvent la passion,
-le caprice, la volupté, mais nous retrouverons rarement
-la grâce et les enchantements du point de départ.
-C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui
-précéderait en un musée les opulences de la peinture
-vénitienne.</p>
-
-<p>On saura que M. Desforges père, homme très-actif
-et d'un caractère très-entreprenant, joignait à son
-brillant commerce de porcelaines un immense magasin
-de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour les
-desserts. Son atelier était composé d'une trentaine
-d'ouvriers, hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient
-des fillettes fort jolies et fort gaies, une surtout,
-mademoiselle Manon, petit ange façonné par les mains
-des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient
-en désordre sur son front blanc et ouvert, qui
-surmontait deux grands yeux bleus d'une sérénité angélique.
-Le nez fin, la bouche petite, le menton à fossette,
-tout cela formait une tête charmante posée sur
-un corps de quinze ans.</p>
-
-<p>Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut,
-heureusement pour elles et pour nous. La Manon de
-Desforges se contentait d'être une mignonne petite
-fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes
-et les peintres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle aient emporté avec eux
-la recette de ces impalpables créatures, toutes calquées
-sur l'Accordée de village, avec des roses sur les joues
-et des bluets dans les yeux, comme on a dit; jolie et
-remuante population de ravaudeuses et de bouquetières
-en belles petites coiffes blanches, en jupons à raies,
-montées sur des mules à hauts talons; monde coquet
-dont Moreau le jeune a dessiné le dernier sourire, et
-dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir.</p>
-
-<p>Manon ne fit que passer dans le c&oelig;ur de Desforges;
-mais c'est égal, j'aime mieux, pour la poésie du récit,
-qu'il ait dû son initiation amoureuse à cette innocente
-en cheveux blonds qu'à une douairière rusée, minotaure
-en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses
-premières sensations ont été franches, et, si plus tard
-la voix des sens doit seule s'élever chez lui, nous
-nous souviendrons que cet homme eut un c&oelig;ur et qu'il
-aima la première fois.</p>
-
-<p>Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances,
-l'espace d'un mois ou deux; puis vint la rentrée des
-classes: Desforges retourna à ses livres, et Manon retourna
-à ses fleurs artificielles. Ce que devint Manon,
-que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre
-première maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre
-dernière? Je crois pourtant que l'on maria Manon et
-que Manon se trouva très-heureuse d'être mariée.</p>
-
-<p>Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été
-mis en éveil par cette première et facile intrigue. Sur
-son petit matelas de collége, il se surprenait à rêver
-de plus hautes et de plus romanesques amours; il
-voyait passer en songe des <i>beautés</i> que le pinceau
-d'un faible mortel ne saurait rendre (toujours style du
-temps); il aspirait après quelque grande dame inconnue;
-il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires intéressantes
-de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si
-bien que son bon génie le prit à la fin en pitié, et lui
-envoya une aventure telle qu'il la souhaitait.</p>
-
-<p>Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté
-sur la cour de récréation et de l'autre sur la rue des
-Carmes. Or, une nuit que le printemps tenait Desforges
-éveillé, il entendit soudainement une voix charmante,&mdash;voix
-de femme!&mdash;qui semblait partir d'une maison
-située précisément vis-à-vis de la fenêtre près de
-laquelle il couchait. Cette voix chantait l'ancien air du
-<i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> sur ces paroles alors en vogue:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon père, je viens devant vous,</div>
-<div class="verse">Avec une âme repentante, etc.</div>
-</div>
-
-<p>Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança
-vers la fenêtre de la rue des Carmes. La nuit était
-trop profonde pour qu'il distinguât quelqu'un. Mais la
-voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour
-donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne
-respira plus que pour ce fantôme invisible, et ce fut
-avec l'impatience d'un esprit de quinze ans qu'il attendit
-le lever de l'aurore, afin de prendre connaissance
-de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses
-pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent
-à peu près, dont le mur, tapissé en certaines parties
-de vigne vierge, s'élevait dans la rue des Carmes à
-une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis,
-qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter
-un grenier. Ces premières observations recueillies,
-Desforges chercha, toute la journée, mille prétextes
-pour aller et venir dans le dortoir, en se flattant de
-l'espérance de voir le mystérieux objet,&mdash;le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-appelait les femmes des <i>objets</i>!&mdash;qui remplissait
-déjà sa pensée tout entière. A l'heure du goûter, seulement,
-il lui fut donné de satisfaire sa curiosité. Étant
-monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face
-une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue
-d'une robe blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient
-négligemment par boucles sur ses épaules et
-étaient rattachés au-dessus du front par un ruban ponceau,
-qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien
-prise, était svelte et déliée, sa démarche aisée et noble.
-Elle se promenait un livre à la main; de temps en
-temps elle lisait, d'autres fois elle levait au ciel des
-yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien
-fait pour troubler la cervelle pétulante de Desforges.
-A un moment où la dame, sans doute bien innocemment,
-dirigeait son regard vers la fenêtre du collége,
-il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en
-rougissant, <i>ce qui la rendit belle comme un ange</i>.
-Par malheur, la cloche sévère vint interrompre cette
-agréable distraction, et Desforges dut rentrer en classe
-pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout le
-temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec
-cette adorable voisine une plus ample connaissance.</p>
-
-<p>Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor
-assez long qui aboutissait à une chambre donnant également
-sur la rue des Carmes. Cette chambre, où les
-élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut
-celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir
-ses batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil
-général. Vers onze heures, une petite toux se fit
-entendre, avant-courrière de la chanson tant désirée;
-et, de même que la veille, les notes argentines et larmoyantes
-du <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> s'élevèrent dans le silence de
-l'ombre. A peine la jeune femme eut-elle achevé son
-dernier couplet, que Desforges, tâchant d'affermir sa
-voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même air:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si j'avais pu, sans m'enflammer,</div>
-<div class="verse">Écouter une voix si tendre;</div>
-<div class="verse">Si j'avais pu, sans vous aimer,</div>
-<div class="verse">Vous entrevoir et vous entendre,</div>
-<div class="verse">Serait-ce, hélas! un si grand tort?</div>
-<div class="verse">Vaudrait-il un <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>?</div>
-</div>
-
-<p>Pour un écolier de quinze ans, ce n'était déjà pas si
-mal trouvé. Le plus grand silence succéda à ces paroles
-qui avaient été chantées à demi-voix, mais de manière
-cependant à pouvoir être entendues. Il tremblait que
-sa hardiesse n'eût été désapprouvée, lorsque la belle,
-sur un ton plus bas, termina par ce couplet consolant:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez en paix, ma fille, allez, etc.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit
-sortir du jardin et fermer les portes derrière
-elle. Le c&oelig;ur délicieusement ému, il regagna son dortoir
-sur la pointe du pied, et, comme la nuit dernière,
-l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empêcher
-de se clore.</p>
-
-<p>Le lendemain, même manége. Mais cette fois il ne
-fut plus question de l'air accoutumé: la jolie voisine
-chanta tout du long, avec un charme inexprimable, la
-romance du <i>Maître en droit</i>, alors dans sa nouveauté
-et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'était l'air si
-adroitement enclavé, longtemps après cette aventure,
-dans <i>Le Barbier de Séville</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout me dit que Lindor est charmant.</div>
-</div>
-
-<p>Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une
-certaine étendue, elle donna le loisir à Desforges de
-chercher une réponse dans le répertoire qu'il connaissait,
-et il s'arrêta à ce morceau de <i>On ne s'avise jamais
-de tout</i>;</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne puis voir l'aimable Lise,</div>
-<div class="verse">En vain mes yeux cherchent les siens.</div>
-<div class="verse">Amour, souris à l'entreprise</div>
-<div class="verse">Qui doit serrer nos doux liens.</div>
-</div>
-
-<p>Une répétition bien marquée du premier vers de la
-romance</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">fut la réponse.</p>
-
-<p>Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on
-se retira, les petits accès de toux qui se manifestèrent,
-et auxquels Desforges répondit en toussant un peu lui-même,
-tout cela persuada à ce dernier que l'affaire
-était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands
-coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il
-écrivit donc, et l'on connaît le prototype de ces sortes
-de lettres: «Qui que vous soyez, ange du ciel, qui
-êtes venu au secours d'un c&oelig;ur né pour la tendresse,
-jetez l'&oelig;il de l'indulgence sur ce c&oelig;ur enivré de vos
-charmes!» Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages
-sur ce rhythme, il s'avisa, pour faire parvenir sa missive,
-d'un moyen tout à fait digne d'un écolier: il décousit
-un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la lettre
-entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire
-à l'heure où son inconnue se promenait, après
-l'avoir saluée d'un air significatif, il fit voler la balle
-dans son jardin. La réponse ne se fit pas attendre. Un
-vieux domestique vint demander à parler à M. Desforges
-et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais
-enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine
-et serrée. On connaît aussi le genre de ces réponses:
-«Qu'avez-vous fait, cruel et trop intéressant jeune
-homme? Pourquoi venir troubler la paix qui commençait
-à renaître dans un c&oelig;ur longtemps malheureux?»</p>
-
-<p>Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue,
-qui eut d'ailleurs, comme toutes les intrigues
-de Choudard-Desforges, le dénoûment heureux qu'elle
-devait avoir. La chanteuse de la rue des Carmes était
-une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de
-K&hellip; La veille du jour où elle et lui convinrent d'un
-rendez-vous, on les entendit chanter en duo avec beaucoup
-d'expression ce joli air de Dorval dans ce même
-opéra de <i>On ne s'avise jamais de tout</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Amour, achève ton ouvrage,</div>
-<div class="verse">Amène Lindor en ces lieux!</div>
-<div class="verse">Sur nos transports jette un nuage</div>
-<div class="verse">Qui les dérobe à tous les yeux&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement
-confondu dans les histoires galantes de
-ce <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle! c'est de voir tous ces petits bonshommes
-encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces
-Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze
-ans, au menton lisse comme des demoiselles, se comporter
-en affaires d'amour avec l'aplomb imperturbable
-des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de
-France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours
-<i>de feu</i>, ni chez quel confiseur ils commandent
-leurs compliments; mais tout cela est horrible d'expérience,
-et ce qui est le pire, c'est que cela réussit toujours!
-En vérité, ces charmants petits scélérats, dont
-on ne trouve plus aujourd'hui le souvenir que dans les
-vaudevilles à travestissements, paraissent avoir été les
-derniers Français de la tradition frivole: tête à l'évent,
-jambe moulée, esprit superficiel, et le reste.</p>
-
-<p>Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête
-en conquête! Quel Don Juan bourgeois que ce jeune
-M. Choudard, l'enfant du marchand de faïence! Notez
-bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai l'attention
-de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres
-certaines aventures avec <i>une dévote</i>, femme d'environ
-trente-six à trente-huit ans, d'un blond fade, mais
-d'un attrayant embonpoint. J'oublie également à dessein
-une demoiselle Juliette, camériste vingt fois plus
-avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante
-coquine au fichu de laquelle manquaient bien
-des épingles. Je vous fais grâce de l'éternelle et inévitable
-histoire de couvent, au rendez-vous donné à la
-grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de
-corde et de la voiture qui attend <i>à vingt pas</i>. Je glisse
-sur de dangereuses leçons de musique données à mademoiselle
-Adélaïde, et sur l'accord parfait qui s'ensuivit.
-Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle
-Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non
-plus que mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse.
-En conscience, il faudrait épaissir trop de gaze autour
-de ces épisodes compromettants, et j'y renonce.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Mais l'auteur? commence-t-on à dire; nous ne voyons
-pas venir l'auteur au milieu de tout cela. Le fait est que
-jusqu'à présent la vocation littéraire de Desforges,&mdash;si
-vocation il y eut,&mdash;ne s'était autrement révélée que
-par quelques bouquets à Chloris et deux ou trois tragédies
-dignes du feu. A sa sortie du collége, on essaya
-d'en faire un médecin; il se laissa faire; mais sur le
-chemin des écoles, et particulièrement dans la rue de
-la Bucherie, il y avait de si agaçants minois aux vitres
-des fenêtres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle
-de M. Bibi, un très-aimable chat qui avait les reins
-fracturés. M. Bibi appartenait à une ravissante Génoise,
-femme d'un consul de France à Alicante.</p>
-
-<p>Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges,
-s'apercevant que leur fils ne serait jamais bien apte à déchiqueter
-des muscles, scier des crânes, injecter des
-artères, le mirent chez le peintre Vien, où il ne tarda
-pas à faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de
-mérite, mais où il ne fit aucune connaissance avec la
-peinture. Il coûta trois mois d'école et ne prit guère
-plus de trois leçons, occupé qu'il était à courir les jeux
-de paume et à hanter les spectacles de société. Son
-père voulut confier à sa canne le soin de lui faire entendre
-raison; Desforges esquiva l'entretien; mais, à
-partir de ce moment, la bourse paternelle lui fut hermétiquement
-fermée. Puis, après la bourse, ce fut la
-maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pavé,
-avec un gros sou dans sa poche pour toute fortune.
-Il donna le gros sou à un pauvre qui l'importunait.</p>
-
-<p>Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à Paris, il était rare qu'un beau garçon
-mourût de faim, et nous avons laissé à entendre
-que Choudard-Desforges aurait pu remplacer l'Antinoüs
-sur son piédestal. Cependant, ce ne fut ni mademoiselle
-Adélaïde, ni mademoiselle Thérèse, ni mademoiselle
-Juliette qui vinrent à son secours; ce fut un brave
-musicien qui lui donna des ariettes à copier. On
-comprend qu'il ne gagna pas gros à ce métier, illustré
-par tant d'infortunes célèbres: aussi fut-il bientôt
-obligé de vendre l'habit de son grand-père maternel, un
-magnifique habit noisette à boutons d'or. Il ne lui resta
-plus que l'habit de son aïeul paternel, c'est-à-dire un
-vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives,
-et un haut-de-chausses cramoisi doublé de peluche de
-soie blanche; la teinture de l'habit était si bonne
-qu'elle gâtait son linge, ses mains, son menton et
-tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau
-se composait de trois chemises, de deux paires de bas
-de soie, d'une demi-douzaine de cols de basin rayé à
-carton, et de deux épées, l'une d'acier et l'autre de
-deuil. Des souliers à boucles et un petit chapeau rond
-bordé, campé crânement sur le bord d'une oreille rubiconde,
-complétaient son ajustement d'une modestie
-à peine suffisante, mais rehaussé par cette assurance
-et cet aplomb que donnent toujours les avantages
-extérieurs.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce mince équipage qu'il s'avisa de courtiser
-la poésie. Costume oblige. Il s'y prit d'abord un
-peu moins bien qu'avec les fillettes, mais enfin il fit ce
-qu'il put, et, dans sa petite chambre à quatre francs
-par mois, rue Saint-Honoré, il rima quelques opéras-comiques
-dont il n'a conservé plus tard que les titres.
-Il y avait déjà près d'un an qu'il vivait de la sorte,
-lorsqu'un matin il fut éveillé en sursaut.&mdash;Qui est
-là? demanda-t-il.&mdash;Ouvre, c'est moi.&mdash;Desforges
-reconnaît la voix de sa mère; il passe à la hâte une
-mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame
-Desforges, dont les yeux fatigués annoncent des larmes
-récentes, tombe sur un siége. Elle garde un morne silence.&mdash;Qu'avez-vous?
-s'écrie-t-il en lui prenant les
-mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.&mdash;Mon
-ami, il y a deux jours que ton père n'a
-mangé.&mdash;Grand Dieu!&mdash;Ses ouvriers, qui ne sont
-point payés depuis longtemps, refusent de travailler.
-Toutes nos ressources sont épuisées. J'ai recours à toi,
-mon enfant.&mdash;Ah! ma mère! ne perdons pas une
-minute&hellip; Desforges s'habille et sort. Où va-t-il? partout,
-chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indifférents;
-il bat la moitié de Paris sans succès: il se désole,
-il s'essouffle, et enfin il revient le c&oelig;ur plein de
-douleur et les mains vides de secours. Accablé de lassitude
-et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue
-des Boucheries, où il prenait ses repas de temps en
-temps.</p>
-
-<p>Une jeune et jolie fille, nommée Louison, y remplissait
-l'office de servante. Jusqu'à ce jour il n'avait existé
-entre elle et Desforges qu'une innocente réciprocité de
-politesses. Elle s'avança vers lui le sourire sur les
-lèvres, mais ce sourire disparut aussitôt qu'elle se fut
-aperçue de sa tristesse.&mdash;Vous ne seriez pas bien dans
-la salle, lui dit-elle; venez dans un cabinet. Il la
-suivit.&mdash;Que voulez-vous pour dîner?&mdash;Je n'ai pas
-faim, Louison. Il mentait; mais comment dîner sans
-argent? La jeune servante lut probablement son embarras
-dans ses regards, car, ne tenant aucun compte
-de sa réponse, elle lui apporta un potage d'un parfum
-délicieux. Pendant qu'il se laissait aller à la tentation,
-elle le questionna avec intérêt. Desforges refusa longtemps
-de répondre; mais enfin, trahi par sa sensibilité,
-il avoua le profond dénûment de son père. Louison
-croisa les mains, pâlit et s'écria:&mdash;Ah! mon Dieu!
-est-il possible? pas mangé depuis deux jours! Et ses
-yeux se remplissent de larmes, elle prend la main de
-Desforges et la presse contre son c&oelig;ur.&mdash;Attendez-moi!
-s'écria-t-elle, comme saisie d'une subite inspiration.
-Et la voilà partie. Quand elle revient, elle est
-toute rouge, toute hésitante; elle pose sur la table un
-gant de peau blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges
-l'arrête.&mdash;Qu'est-ce que c'est, Louison?&mdash;Laissez-moi,
-j'ai affaire.&mdash;Louison!&mdash;Je voudrais être plus
-riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent écus&hellip;
-Cette fois ce fut à Desforges à s'élancer vers la jeune
-servante, à s'emparer de ses deux mains et à les couvrir
-des plus tendres baisers!</p>
-
-<p>Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à
-cette noble et généreuse fille; mais, comme on n'a pas
-de peine à le deviner, un plus doux sentiment remplaça
-bientôt la reconnaissance dans le c&oelig;ur de Choudard-Desforges.
-Tant de dévouement eût-il pu le trouver
-insensible? Cependant une délicatesse que l'on appréciera
-le tenait en respect auprès de Louison, et le service
-même qui avait rapproché leurs âmes était précisément
-ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant
-huit jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée:
-rembourser Louison, afin de pouvoir l'aimer tout à son
-aise et d'en être aimé à c&oelig;ur que veux-tu. Dans ces
-réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui
-vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une
-grande partie s'arrangeait: il manquait un joueur.
-Masson, le voyant arriver, s'écrie:&mdash;Voilà notre
-homme!&mdash;De quoi s'agit-il?&mdash;De primer avec monseigneur
-le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents
-louis. Desforges dit tout bas à Masson:&mdash;Je ne joue
-pas d'argent.&mdash;Allez toujours, et tenez vingt-cinq louis;
-en cas de perte, il ne vous en coûtera rien; si vous gagnez,
-vous aurez un quart dans le pari.&mdash;A la bonne
-heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie
-seconde force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent
-en trois parties deux mille louis qu'ils emportent
-tout de suite, et deux cents louis de pari, parce qu'on
-avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était
-donc cinquante louis qui revenaient à Desforges pour
-son quart. Il était modestement occupé à se chauffer
-dans la chambre des joueurs, lorsqu'un page vint lui
-dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend
-à cette invitation.&mdash;Vous avez parfaitement joué,
-monsieur, lui dit le duc d'Orléans; je serais enchanté
-que vous fussiez de nos parties toutes les fois que vos
-affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant
-d'une table couverte de rouleaux d'or, il en prend un,
-et le lui mettant dans la main:&mdash;Puisque vous m'avez fait
-gagner deux mille louis, ce n'est pas trop, je pense, de
-vous en offrir le vingtième, que je vous prie d'accepter.</p>
-
-<p>La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires.
-Voler chez Louison, et du plus loin qu'il
-l'aperçut lui crier:&mdash;Un cabinet! ce fut l'affaire de
-moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre,
-et le même cabinet de l'autre jour les reçut tous les
-deux; là, sans autre forme de procès, Desforges l'embrassa
-de toutes ses forces, et, vidant ses poches plus
-chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:&mdash;Tiens!
-vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà
-ce que je viens de gagner.&mdash;Pas possible!&mdash;Très-possible!
-Vite, Louison, un bon déjeuner! du mâcon
-vieux, un pâté de Lesage&hellip; tout ce que tu voudras! Je
-t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses
-grands yeux et riait. Desforges fit claquer encore deux
-baisers sur sa joue de pêche, et l'on se mit à table. Oh!
-qu'ils sont jolis, ces déjeuners de tourtereaux! La petite
-nappe blanche resplendissait comme neige, les
-bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille;
-et dans les assiettes coloriées il se faisait un gentil
-remuement de couteaux et de fourchettes, interrompu
-par des regards brillants d'amour. On but à la santé du
-duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau
-temps qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à
-vivre. Un rayon de soleil entré par hasard faisait danser
-dans un coin les atomes d'or du plancher. Gracieux
-tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un verre
-à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à
-de rares intervalles, c'était le verre du bonheur!</p>
-
-<p>Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé
-par être pauvre, puis la pauvreté l'avait cédé à
-la poésie, et enfin la poésie le céda au mariage. La
-gradation était parfaitement observée. Comment ce
-mariage arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il
-est facile de savoir. Mademoiselle Camille, fille d'un
-des premiers secrétaires de la police, était une grande
-brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, très-mince,
-haute en couleurs, peau un peu bise, beaux
-cheveux et belles dents. Desforges l'avait rencontrée
-dans le temps de Pâques au concert spirituel des Associés.
-Elle lui donna dans l'&oelig;il, il lui donna dans le
-c&oelig;ur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés
-l'un pour l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la
-campagne des parents, comme il pouvait y avoir danger
-pour lui à se retirer, on lui fit signer un bout de
-promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la
-nuit sous le même toit que mademoiselle Camille.
-C'était mettre le loup dans la bergerie; mais, ma foi!
-le secrétaire de la police avait quatre filles à marier, et il
-n'était pas fâché de se débarrasser de la plus grande.</p>
-
-<p>Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore
-fallait-il que ce gendre gagnât sa vie et exerçât
-une profession quelconque. En attendant la publication
-des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire
-dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y
-plut considérablement serait aller contre toutes les
-lois de la vérité. Il appela plus que jamais la littérature
-à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans
-son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte,
-qui, commencée à huit heures, fut terminée à midi. Le
-fameux Nicolet arriva en ce moment.&mdash;Tiens, lui dit
-le futur beau-père, prends cette pièce, et joue-moi cela
-tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet
-l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent
-immense; pour Desforges, il n'en eut pas un sou.</p>
-
-<p>Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police,
-comme il s'était dégoûté de la médecine et de la peinture.
-Cependant, il lui fallait absolument un état avant
-d'entrer en ménage, et les parents de sa future le pressaient
-de se décider. Choudard-Desforges se décida
-donc. Confiant dans les bravos qu'il avait obtenus sur
-plusieurs scènes de société, il se fit comédien, et, grâce
-à la protection de M. de Sartine, il obtint du maréchal
-de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi
-de Clairval ou des amoureux, par les rôles de Nouradin
-dans <i>Le Cadi dupé</i>, et de Colin dans <i>La Clochette</i>.
-Il fut accueilli du public avec une bienveillance marquée,
-et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur
-sa véritable vocation. A bien réfléchir, en effet, cet
-homme ne pouvait pas être autre chose qu'un comédien,
-et un comédien de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire un
-Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour
-à mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité.
-Desforges fit sa vie publique de ce qui avait été sa vie
-privée: <i>il aima</i> à appointements fixes; du reste, réunissant
-toutes les qualités de son emploi, il joua souvent
-au naturel et fut doublement récompensé, dans la
-salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été
-d'heureux personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de
-l'esprit et du talent.</p>
-
-<p>Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là;
-et, comme tous ceux de ce temps-là, il mena une
-vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il adora une pâtissière
-de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se
-trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au
-sujet d'une figurante <i>de toute beauté</i>; à Versailles, il
-eut un duel et reçut deux coups d'épée, l'un sur le second
-os du sternum, l'autre le long de la première des
-fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une huitaine
-au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de
-Mongeot, l'amant infortuné de la Lescombat. Mais alors
-on n'était pas bon comédien sans un bout de For-l'Évêque.
-Dans son <i>cachot</i>, Desforges tint table ouverte et
-fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin
-blanc et des huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la
-fille du concierge, c'est que probablement l'ordre de sa
-mise en liberté arriva trop tôt.</p>
-
-<p>Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins,
-en folle et belle compagnie, tantôt sur des
-charrettes de paille, tantôt en voitures de poste, jouant
-à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul,
-à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du <i>Déserteur</i>,
-Colin du <i>Maréchal</i>, ou Dorval de <i>Lucile</i>, gai compagnon
-toujours, c&oelig;ur franc et désintéressé, tête chaude,
-santé robuste. Faut-il dire les noms de toutes celles
-qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade,
-Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises
-affolées, filles imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître
-au milieu de ce prodigieux total. «Supposez un bibliomane,
-écrivait-il plus tard, autrement dit un homme
-fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant
-il en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il
-les feuillette et les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce
-qu'il les sache sur le bout du doigt. Quand il est parvenu
-à cette entière et parfaite connaissance, il ne lit
-plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle
-il les range suivant l'ordre de leur acquisition, de
-leur possession et de leur lecture. Tous ces livres sont
-étiquetés; en outre, il a un petit livret ou catalogue
-qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le bibliomane,
-c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque
-à tant de rayons, c'est le c&oelig;ur, et le catalogue, la mémoire.»</p>
-
-<p>Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet
-infatigable trouveur d'aventures. Dans cette dernière
-ville, le nombre de myrtes qu'il cueillit exaspéra à un
-tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé de résilier
-son engagement, après avoir mis trois ou quatre
-fois l'épée à la main et avoir sollicité vainement la protection
-des magistrats.&mdash;Parbleu, monsieur, lui répondait-on,
-soyez Don Juan tout à votre aise, mais
-alors ne chantez pas l'opéra!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un
-horrible événement arrivé le 28 novembre 1772, et
-dont Choudard-Desforges se trouva le témoin. Par une
-mesure bien peu politique dans une ville bouillante
-comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE
-SUPÉRIEUR, la dix-huitième représentation de
-<i>Zémire et Azor</i>. Or, le public sut, je ne sais comment,
-que c'était la femme d'un magistrat, généralement détestée,
-qui avait demandé ce spectacle; en conséquence,
-les jeunes gens du parterre se promirent une
-petite vengeance pour le lendemain, vengeance qui
-dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va
-voir, et dont les papiers du temps n'ont pu donner un
-récit aussi exact que celui que nous reconstruisons sur
-les renseignements de Desforges lui-même.</p>
-
-<p>Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de
-spectacle était pleine, ainsi que la rue des Carmes, où
-elle était située alors. Si compacte était la foule, que
-Desforges fut obligé de descendre de son logement par
-une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de
-pouvoir aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où
-commence ordinairement le spectacle, l'orchestre joua
-l'ouverture, qui fut écoutée en silence; mais aussitôt
-que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations
-du public commencèrent, et voici quel en était le sens:&mdash;Vous
-ne jouerez point <i>Zémire et Azor</i> aujourd'hui,
-nous ne voulons point de <i>Zémire et Azor</i>! Trois fois
-l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée,
-trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits.
-Enfin, la garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer
-dans le parterre; mais cette mesure fut accueillie par
-une risée unanime, et le parterre chassa doucement la
-garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant,
-le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait
-à vouloir une tragédie, les magistrats à la lui
-refuser. Impatienté de ce débat, qui menace de se prolonger
-trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui
-d'envoyer demander au commandant du château un
-détachement de deux cents hommes en armes. Ils arrivent.
-M. le comte de P***, qui les conduit, les remet
-à l'échevin, en lui disant:&mdash;Vous m'avez demandé
-du secours, en voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos
-enfants. Mais celui-ci l'a écouté à peine: il fait disposer
-cent hommes dans la rue, et fait entrer les cent
-autres dans le parterre par les deux portes.&mdash;Mettez
-les à la consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare
-qu'il leur donne.</p>
-
-<p>Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se
-passait au dehors&hellip;</p>
-
-<p>Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du
-fusil, se sont glissés dans le parterre, sous la voûte des
-premières loges, et l'ont cerné. Soudain, un coup de
-feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et puis d'un
-autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement.
-Le rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se
-trouvaient en scène, les balles leur sifflaient aux
-oreilles. Bientôt, les baïonnettes se joignant au feu, le
-sang coule de tous côtés dans le parterre: un jeune
-homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est
-percé par derrière et tombe mourant aux pieds de son
-bourreau; un autre, franchissant l'orchestre, arrive
-sur le théâtre avec la cuisse fendue depuis le genou
-jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de
-dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup
-de baïonnette dans le flanc et d'une balle qui lui avait
-traversé la mamelle droite et l'omoplate gauche, se
-défendait encore, appuyé contre un des piliers du parterre
-et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le
-percer d'un second coup de baïonnette dans l'aine en
-disant: «Parbleu! voilà bien des façons pour mettre
-un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats, furieux
-sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule
-tremblante et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que
-grâce à l'intrépidité de M. d'Onzembrune, capitaine de
-dragons, qui se précipita, l'épée à la main, de l'amphithéâtre
-dans le parterre, et se jeta au devant des
-grenadiers, à qui imposa son uniforme. Pour prix de
-son héroïsme, M. d'Onzembrune, après avoir été à
-minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de
-s'enfuir une heure après pour aller en chercher un
-plus sûr à Nice.</p>
-
-<p>Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces
-profondes dans l'esprit des Marseillais. On a évalué le
-nombre des blessés à quatre-vingt-dix environ; peut-être
-ce chiffre est-il exagéré; Desforges ne se prononce
-pas là-dessus<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les événements les plus désastreux sont quelquefois accompagnés
-de circonstances burlesques; en voici un exemple. Un
-bon capitaine hollandais qui de sa vie n'était allé à la comédie,
-y vint ce jour-là pour son malheur. Ne se faisant aucune idée
-d'une chose qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte
-auquel il assistait était la comédie elle-même; et il ne
-sortit de son erreur qu'au moment où il reçut un coup de feu qui
-lui cassa la cuisse. Il mourut dans la nuit, jurant, maugréant,
-et ne cessant de dire que s'il avait pu croire que tout ce train
-était sérieux, il aurait tué au moins une douzaine de ces
-forcenés.</p>
-</div>
-<p>Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il
-souvenance d'une certaine demoiselle Camille, à laquelle
-notre héros avait bénévolement signé une promesse
-de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne
-se souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il
-faut croire que les parents de la demoiselle avaient pris
-cette promesse très au sérieux, car dans un voyage
-que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement inquiété
-pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que
-comme une bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun
-moyen de faire entendre raison à ce mauvais sujet, qui
-ne se fit pas même un scrupule de rosser le père de mademoiselle
-Camille, pour lui apprendre à le laisser en
-repos. Ce dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges
-ne fut plus disputé au célibat, et,
-comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui fut permis
-de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement.</p>
-
-<p>Mais cette dernière aventure avait apparemment
-éveillé en lui certaines idées de moralité et d'ordre,
-car, une fois à Nantes, il se maria réellement et publiquement,
-à la grande satisfaction de bien des époux.
-Quatorze ans et trois mois, un bel &oelig;il bleu, une bouche
-si petite que l'envie essayait de lui en faire un défaut;
-des lèvres fraîches, des dents de perles qui laissaient
-passage à un sourire charmant, un menton rond
-et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit
-possible de voir, telle était Angélique Erbennert, telle
-était celle que Desforges avait choisie pour femme. Elle
-jouait les amoureuses et les ingénues dans l'opéra-bouffon
-et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à
-son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par
-suite du caractère ombrageux et jaloux de la jeune Angélique,
-à laquelle il arriva de tomber à coups de canne
-sur une ancienne maîtresse de son mari.</p>
-
-<p>C'est à cette époque,&mdash;24 octobre 1775,&mdash;que les
-bonnes fortunes semblent commencer à abandonner
-Desforges; c'est à cette époque que, par manière de
-compensation, il se ressouvient de la poésie, cette
-ancienne compagne de sa jeune pauvreté. La poésie,
-qui ne garde pas rancune à ses amants infidèles, revint
-vers le <i>Colin en chef</i> du théâtre de Nantes et le consola
-le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il
-avait alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au
-temps où il n'en avait que dix-huit et où il ne possédait
-pour toute fortune que l'habit en peluche bleue de son
-grand-père. Malheureusement sa femme était un peu
-comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf
-Muses pour les neuf maîtresses de son mari. Que de fois
-il lui fallut redescendre de son Olympe pour se mêler aux
-discussions les plus prosaïques et aux tracasseries les
-moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la plupart
-des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est
-celle qui venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent
-de la sorte, cinq années de purgatoire, au bout
-desquelles, après avoir parcouru la moitié de l'Europe
-et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de
-Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours
-à Paris, <i>traînant l'aile et tirant du pied</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur
-lui tous les autans de l'hyménée, Desforges s'assit tristement
-devant sa modeste table de travail, et écrivit
-son chef-d'&oelig;uvre, <i>la Femme jalouse</i>, chef-d'&oelig;uvre
-de chagrin et d'amertume. Cette comédie,&mdash;il avait
-appelé cela une comédie!&mdash;eut un succès considérable
-de pleurs et de sanglots. Desforges la dédia à
-son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait
-jamais quitté de vue. Ce fut le commencement de sa
-réputation littéraire, car nous croyons inutile de parler
-de ses premiers essais, représentés tant en province
-qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite
-à l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons
-affaire ici qu'à un écrivain du deuxième et même du
-troisième ordre.</p>
-
-<p><i>La Femme jalouse</i>, qui, de la Comédie-Italienne
-passa au répertoire du Théâtre-Français, se joue encore
-de loin en loin, et est écoutée avec faveur. Voici, sur
-cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut
-accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle:
-«C'est un drame où <span class="small">IL Y A</span> quelque intérêt, ce
-n'est pas une bonne comédie. I<span class="small">L Y A</span> dans le sujet un
-vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur des
-apparences si fortes et si bien justifiées, qu'<span class="small">IL N'Y A PAS</span>
-moyen de lui en faire un reproche. Ainsi le but moral
-est manqué; mais ces apparences produisent des situations
-qui ont de l'effet au théâtre. Le style est naturel
-et facile, sans déclamation, sans écarts et sans jargon;
-il est vrai qu'<span class="small">IL Y A</span> peu de vers heureux. Les caractères,
-d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce
-marche bien.» Quoique écrites dans ce mauvais style
-qui est particulier à l'auteur du <i>Cours de littérature</i>,
-ces lignes résument assez notre opinion personnelle.</p>
-
-<p>J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais
-ce que je sais parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas
-celle de Desforges. Il l'avait fait débuter aux Italiens et
-recevoir à quart de part quelques mois après ses débuts.
-«Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs
-du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui
-de la comtesse d'Arles dans <i>Euphrosine et Coradin</i>.</p>
-
-<p>Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges
-composa et fit représenter, dans l'espace
-de dix-huit ans, une trentaine de pièces environ.
-Au nombre des drames que l'on peut citer après <i>la
-Femme jalouse</i>, n'oublions pas <i>Tom Jones à Londres</i>,
-qui se fait remarquer par d'intéressantes péripéties
-et une certaine originalité d'allures. Desforges a écrit
-encore une foule d'opéras-comiques, en compagnie de
-Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont:
-<i>Joconde</i>, <i>l'Épreuve villageoise</i>, <i>Griselidis</i>, <i>l'Amitié
-au village</i>, et <i>Jeanne d'Arc à Orléans</i>.</p>
-
-<p>De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame
-par sa pièce intitulée: <i>Novogorod sauvée</i>.
-Voici un compte-rendu que nous trouvons dans un
-recueil périodique: «<i>Novogorod sauvée</i> est un de ces
-ouvrages dont le premier effet est horrible et repoussant,
-et que l'on aime à revoir ensuite, lorsque l'âme,
-revenue du trouble qu'elle a éprouvé, permet à l'esprit
-de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut
-donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta
-les spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on
-sortit du spectacle en frémissant; la curiosité amena
-l'affluence; insensiblement on s'accoutuma à la voir,
-et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que le
-n&oelig;ud pouvait avoir d'atroce&hellip; Les costumes ont été
-exécutés sur les dessins qu'en a fait faire M. Desforges.
-Cet écrivain a demeuré trois ans à Saint-Pétersbourg;
-ainsi, on peut regarder comme un modèle exact ses
-costumes russes.» (<i>Costumes et Annales</i> des grands
-théâtres de Paris, par M. de Charmois; année 1788.)</p>
-
-<p>Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et
-joyeux dans son existence semée de récifs conjugaux,
-c'est cette grande parade du <i>Sourd ou l'Auberge
-pleine</i> qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou
-d'oubli bien certainement. <i>Le Sourd</i>, donné d'abord au
-théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur
-le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française,
-où il eut sa place à côté du <i>Médecin malgré
-lui</i>. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait
-une réputation dans le rôle de <i>M. Dasnières</i>, qui est
-devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet.
-Le moment où M. Dasnières dresse son lit sur une
-table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps avec
-les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle
-avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de
-quolibets grotesques et de calembours triomphants,
-soulevait des trépignements d'hilarité par toute la salle.</p>
-
-<p>Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes
-révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les
-pièces de circonstance auxquelles sa plume ne se refusa
-pas: <i>la Liberté et l'Égalité rendues à la terre</i>,
-<i>Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité</i>, deux opéras
-composés pour la République, et représentés en 1794.
-A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup
-les innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que
-voulez-vous? Sommes-nous bien sûrs que Desforges ne
-cherchait point dans la politique une distraction à ses
-infortunes maritales?</p>
-
-<p>Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le
-pauvre homme ne fût tombé dans le mélodrame le plus
-sombre. Heureusement pour lui que la loi du divorce
-fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un
-des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement
-fut tel, qu'il en composa sur l'heure une comédie intitulée:
-<i>les Époux divorcés</i>, sa dernière comédie. Après
-quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle il <i>soupirait</i>
-depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs,
-lui fit rencontrer dans ce second hymen la paix
-qu'il avait si vainement cherchée.</p>
-
-<p>Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa
-l'acteur Philippe, des Italiens, qui n'avait pas son pareil
-dans l'emploi des tyrans et des <i>tabliers</i>.</p>
-
-<p>Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la
-galanterie revint à Desforges. Il se mit à évoquer ses
-souvenirs, et, se consolant avec des fictions de la perte
-de la réalité, il commença à écrire des romans où, selon
-son expression, il <i>sacrifia à l'autel des Grâces</i>. On sait
-ce que parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour
-Pigault-Lebrun, c'était écrire <i>l'Enfant du carnaval</i>;
-pour le général Lasalle, pour Dorvigny, c'était rivaliser
-d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne
-resta pas au-dessous de ces modèles.</p>
-
-<p>Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers
-et plus hauts rayons, il existe un ouvrage à peu
-près délaissé, intitulé <i>le Poëte</i>. Ce livre, dont la réputation
-n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle,
-rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole
-des lecteurs à deux sous le volume. Semblable à
-un flacon qui, sous une insignifiante étiquette, cache
-un poison des plus dangereux, <i>le Poëte</i> recèle, en ses
-quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire
-enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première
-fois en 1798 (4 vol. in-12), sans nom d'auteur,
-sous la rubrique de Hambourg, il passa presque inaperçu,
-ne pouvant soutenir la concurrence avec tant
-d'autres &oelig;uvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur
-chez les libraires des galeries de bois, au Palais-Royal.
-La vente s'en opéra cependant de manière à en
-permettre, l'année suivante, une deuxième édition, en
-huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le titre,
-peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement
-circonscrit le succès.</p>
-
-<p>Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman,
-renferme, en un cadre évidemment arrangé, les principaux
-événements de sa vie; il a le tort très-grave d'y
-afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, les
-personnes de sa famille, et particulièrement sa s&oelig;ur.
-En cela réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires
-et d'autobiographies; ils se modèlent tous sur
-Jean-Jacques Rousseau et sur <i>les Confessions</i>. Qu'ils se
-mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces
-impudents, que ce n'est pas <i>à cause</i> de ses défauts que
-l'on aime Jean-Jacques, mais <i>malgré</i> ses défauts, ce
-qui est bien différent. Or, pris comme &oelig;uvre littéraire,
-le livre de Desforges n'a qu'une valeur absolument relative
-et toute de curiosité. Son style, d'un abandon
-inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il
-fait un abus extravagant des métaphores en usage chez
-l'école licencieuse: tout est rose, corail, ébène, autel de
-la volupté, calice, coupe. Un amant n'est plus un amant,
-c'est un <i>sacrificateur</i>, un <i>athlète</i>; une amante devient
-une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes,
-ses seins deux globes en marbre, en ivoire ou
-en albâtre; la peau est au moins du satin ou de la
-neige.</p>
-
-<p>Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité
-de scènes qui suffirait à le rendre insupportable,
-s'il n'était odieux. Tout est prévu et bien prévu
-dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt s'évanouit,
-le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un
-appât grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme
-dit Molière, ont <i>la forme enfoncée dans la matière</i>.</p>
-
-<p>Desforges a fait précéder <i>le Poëte</i> d'un avertissement
-en style ambitieux, et dont voici le début:</p>
-
-<p>«<span class="sc">L'auteur a ses contemporains.</span> Minuit sonne, le
-15 septembre expire, ma cinquante-deuxième année
-commence. C'était l'époque que j'avais fixée au travail
-que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle,
-surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé,
-beaucoup senti, on peut parler savamment de la
-vie et l'on n'a plus grand temps à perdre pour écrire la
-sienne.»</p>
-
-<p>Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant
-de contester à ce livre des aspects particuliers,
-un entrain réel, certains détails de costumes et de lieux,
-une franchise vraiment engageante, et çà et là quelques
-figures célèbres assez bien présentées<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La dernière édition du <i>Poëte</i> a été essayée en 1819, par
-M. Émile Babeuf, qui avait annoncé la publication des &oelig;uvres
-complètes de Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient
-un portrait.</p>
-</div>
-<p>Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors
-dans l'air; toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit
-<i>le Poëte</i>, Desforges lança l'année suivante un
-ouvrage de la même humeur et de la même longueur,
-<i>les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales</i>.
-C'était trop se complaire dans cette série de
-peintures. Voici le raisonnement qu'il faisait à ce propos:</p>
-
-<p>«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur
-ses courses et ses naufrages, un homme sensible ses
-peines et ses plaisirs dans la carrière de l'amour.
-Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois
-peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle
-en homme qui l'a parcourue dans toute son étendue,
-est à la fois un champ de bataille et un océan tempêtueux.
-Maintenant que je suis dans un port charmant, à
-l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer
-mon loisir qu'en le consacrant au souvenir de
-mes innombrables aventures<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait
-également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il
-n'existât aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur
-de <i>la Guerre des Dieux</i> et l'auteur du <i>Poëte</i>.</p>
-</div>
-<p>Et ainsi fait-il. <i>Les Mille et un Souvenirs</i> sont l'appendice
-et le complément du <i>Poëte</i>; sous le nom de
-Mélincourt, Desforges raconte à sa seconde femme plusieurs
-anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et
-tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins
-indirectement.</p>
-
-<p>La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges,
-c'est de s'être abstenu de nous raconter ses
-bonnes fortunes en diligence. Après cela, peut-être n'y
-a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa littérature,
-laquelle résume cependant tous les procédés et
-toutes les rengaines de son temps. Un livre badin n'existait
-pas alors sans une aventure en diligence; dans la
-seule légèreté écrite qu'il se soit permise: <i>le Dernier
-Chapitre de mon roman</i>, Charles Nodier lui-même n'a
-pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique.</p>
-
-<p><i>Les Mille et un Souvenirs</i> furent suivis de trois
-autres romans sans aucune valeur; après quoi Desforges
-cessa complétement d'écrire, ou du moins de
-faire imprimer. On était en 1800<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Il convient cependant de remarquer qu'avant d'écrire des
-romans licencieux, Desforges avait essayé de mieux employer
-son talent. Nous avons en notre possession une lettre adressée
-par lui au citoyen Grégoire, représentant du peuple, membre
-du Conseil des Anciens, rue du Colombier, F. G., n<sup>o</sup> 16; c'est
-une demande d'emploi:</p>
-
-
-<p class="date">«17 Brum. an IV républicain.</p>
-
-<p>»Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment où
-mes espérances peuvent se voir réalisées. On s'occupe sans doute
-avec chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me
-serait bien doux de pouvoir enfin payer à ma Patrie mon tribut
-d'utilité dans un genre analogue à mes facultés. Une place de
-professeur de Poésie est celle qui me conviendrait; et comme il
-y en a un certain nombre de désignées spécialement pour cet
-objet, tous mes v&oelig;ux seraient remplis si je pouvais en obtenir une.</p>
-
-<p>»Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route à tenir dans
-cette affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra,
-d'une part, que m'être très-favorable pour le succès de mes vues,
-et, de l'autre, m'élever à la hauteur de mon entreprise par le vif
-désir qu'il m'inspirera de le mériter.</p>
-
-<p>»Un mot de réponse à votre reconnaissant et bien affectionné
-concitoyen.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Desforges.</span></p>
-
-<p>»F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, n<sup>o</sup> 485.»</p>
-
-<p>Écriture belle et ferme.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue,
-immobile, sans regard et sans voix, auprès d'une croisée
-aux rideaux entr'ouverts? Son front penche, couronné
-de mèches rares et blanches; sa main pend,
-sèche et abandonnée; quelquefois un tremblement
-passe dans ses jambes amaigries, et les agite. Une
-femme est auprès de lui, qui brode en silence et qui le
-regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va
-d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les
-danseuses ne font point cortége comme autour du poëte
-décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un libertin de poudre
-et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons et les
-chambrettes, laissant un peu de son c&oelig;ur aux mains de
-toutes les femmes. Maintenant ce vieillard s'en va,
-triste, délaissé, au milieu d'une époque de fanfares et
-de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit d'une pendule
-est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre
-remplie de mélancolie.</p>
-
-<p>Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque
-son cerveau affaibli sent remonter sa mémoire, il se
-surprend à murmurer des noms charmants: Manon,
-Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser,
-vagues et confus, les événements des jours
-anciens; de vieux airs lui reviennent en tête, tels que
-celui du <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>; il se reporte dans cette petite
-chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on
-aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette
-poitrine exténuée, une larme qui brûle tombe et se
-perd dans les rides de cette face morne.</p>
-
-<p>Desforges représente complétement la décadence du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Il est le produit sans ampleur de la Régence,
-et a en lui le sang mélangé du duc de Richelieu
-et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une
-société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut
-une tête sans cervelle, et il traîne très-bas un
-c&oelig;ur généreux. Tous les sentiments ne lui arrivent que
-sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens
-et du curé Meslier; ce qu'il nomme <i>sensibilité</i> n'est
-que la débauche; il a cette candeur dans le vice, qui
-ne voit qu'une faiblesse dans une faute, qu'un oubli
-dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur,
-ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades
-comme Guzman d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue
-Grénetat. Tels étaient et tels devaient être, en effet, ces
-bâtards de la Régence, qui tranchaient à la fois sur la
-bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels
-beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des
-comédiens ou des auteurs de deuxième ordre.</p>
-
-<p>Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses
-&oelig;uvres, c'est que celles-ci découlent évidemment de
-celle-là, qu'elles en sont le fruit direct, et que, dans
-presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté.
-Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer
-en faveur de la vertu, qui n'en a pas besoin, je
-n'ai pu m'empêcher de condamner une littérature
-inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien
-déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les
-goûts licencieux d'une époque frappée de vertige.
-J'aime à me figurer que Desforges n'était que pauvre
-et étourdi.</p>
-
-<p>Desforges expira le 13 août 1806<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage
-posthume de Desforges les <i>Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq
-ans</i>, publié sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond,
-à Hambourg, en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le
-style du <i>Poëte</i> et des <i>Mille et un Souvenirs</i>; ce sont les mêmes
-procédés de narration, le même genre de tableaux, avec une description
-de Nantes, où Desforges a vécu assez longtemps, comme
-on l'a vu.</p>
-
-<p>Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par
-cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque
-Soleinne (appendice au tome troisième):</p>
-
-<p><span class="sc">Desforges</span> (P.-J.-B. Choudard).&mdash;L. A. S., in-4, 12 prairial
-an VI. Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé
-<i>Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse</i>, et il lui donne le sujet
-d'une gravure pour le quatrième volume du <i>Poëte</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="l6">CAZOTTE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l6ch1">I<br />
-LES ROSES DE FRAGONARD</h3>
-
-
-<p>En ce temps-là il y avait, dans un des appartements
-les plus tristes de Paris,&mdash;rue Gît-le-C&oelig;ur, s'il m'en
-souvient,&mdash;un bonhomme de soixante ans qui s'appelait
-Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la
-mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser
-devant lui, et dans le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire
-aux bougies, toute la France galante, depuis
-la France de l'Opéra jusqu'à la France de Trianon,
-les deux confins de la galanterie suprême. Il avait
-été peintre de sourires exclusivement,&mdash;peintre de
-S. M. la Grâce, <i>plus belle encore que la beauté</i>,
-selon le dire du poëte; et il avait fait courir tout le
-long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours
-vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent
-aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est
-vrai qu'alors Fragonard était jeune et joyeux; c'était
-surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas
-rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus
-galant que le dernier numéro des <i>Veillées d'Apollon</i>,
-baisant le bout des doigts à la façon des abbés
-poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.</p>
-
-<p>Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette
-vie brillante et douce que le règne de Louis XV faisait
-à tous les artistes mondains. Il fut grand peintre aussi,
-lui, dans le sens que le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle attachait à ce
-mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de
-Lancret, de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne
-regardaient ni aux rubans ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait
-de costumer la Vérité,&mdash;pléiade ravissante, que
-l'on pourrait appeler les <i>mignons de l'art</i>. Que n'a-t-il
-pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin
-de la faveur qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien
-de chefs-d'&oelig;uvre naquirent sous ce pinceau, fait
-sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de
-Cupidon! Tous les amateurs connaissent <i>le Chiffre
-d'amour</i>, <i>le Sacrifice de la rose</i>, <i>la Fontaine</i>, sujets
-tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours sourire.
-Fragonard inventait cela, j'imagine, dans les soupers
-galants où on le conviait; et les allégories lui
-étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées
-en Éliantes du jour par un coup de la baguette
-dorée de quelques fermiers généraux.</p>
-
-<p>Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée
-et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent
-si rarement du même homme. Il vécut avec
-elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution
-vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient
-de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée.
-La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans les mansardes
-d'où ils étaient descendus, en leur disant:
-«On n'a que faire de vous maintenant; voici venir le
-temps des choses politiques; restez là.» Imprudent
-comme tous les beaux-fils prodigues, le peintre n'écouta
-pas la Révolution. Il crut que les nymphes et
-les dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce
-ciel d'un blanc de poudre en été, dans ces hôtels
-gardés par de si beaux suisses à galons, dans ces
-cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment
-monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants,
-dans ces théâtres toujours remplis d'oisifs. Il
-crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son compère.
-Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à
-son talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez
-un homme qui avait été aussi longtemps à la mode
-que Fragonard. Il continua donc à jeter de tous les
-côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au
-bistre, ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour
-joue le principal rôle;&mdash;amour qui badine et par qui
-on se laisse badiner, flamme d'un quart d'heure qui
-s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers,
-soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons,
-jeux de l'esprit et du c&oelig;ur. O Fragonard! cette
-fois on passa auprès de vos petits chefs-d'&oelig;uvre, non-seulement
-sans les voir, mais même sans vouloir les
-voir.</p>
-
-<p>Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon
-contre les invalides de la Bastille, Fragonard encadrait
-un <i>aveu</i> dans un boudoir lilas, le dernier boudoir
-de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
-gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et
-6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande azurée
-d'un Tircis dansant sur l'herbe au son d'un fluet
-tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! car
-nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises
-et de petits-maîtres, à présent tremblant et
-retiré, n'avait plus le c&oelig;ur aux fantaisies galantes de
-son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées des
-bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait
-que bien peu de chose aux élégances. Fragonard
-avait donc l'air de revenir du déluge avec ses
-tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on
-ne le traitât de contre-révolutionnaire.</p>
-
-<p>Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et
-dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme font
-toutes les réputations chagrines qui ne peuvent travailler
-qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la Révolution,&mdash;qui
-n'a rien fait à demi,&mdash;lui prit sa fortune,
-comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu de
-résister et de se faire emprisonner pour la peine, il se
-retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns de
-ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule
-qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit
-le vieux Fragonard dans une maison renfrognée de
-la rue Gît-le-C&oelig;ur, où il se laissait aller solitairement
-à la mort et à l'oubli.</p>
-
-<p>&mdash;S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois,
-les jours qu'il se hasardait à mettre les yeux
-à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret de
-l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
-chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des
-souliers sans rouge au talon. A peine si quelques-uns
-se font poudrer encore. Les autres vont les cheveux
-plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
-rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une
-corbeille? Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait
-la peine alors d'être peintre!</p>
-
-<p>Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près,
-lorsque, le 16 août au matin, comme il contemplait
-avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après son
-tableau du <i>Serment d'amour</i>, il entendit frapper à sa
-porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que
-l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard. Le
-vieux peintre sentit aux battements de son c&oelig;ur que
-tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir
-et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept
-ans environ; une ample jupe en mousseline
-blanche, un mantelet noir attaché par un n&oelig;ud de
-rubans bleus, un autre n&oelig;ud semblable dans ses cheveux,
-composaient toute sa parure. Elle était suivie
-d'une négresse coiffée d'un madras.</p>
-
-<p>&mdash;M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un
-peu surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition
-charmante; ou plutôt c'était moi&hellip; Que voulez-vous
-à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour vous
-être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?</p>
-
-<p>La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses
-épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute son
-idéale perfection. Son teint jetait de la lumière, et sa
-figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente
-et douce à la fois.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire
-que vous fassiez mon portrait.</p>
-
-<p>Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies
-d'autrefois, il lui était arrivé souvent de rencontrer
-le fantasque auteur du <i>Diable amoureux</i>, cet
-enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié suffisamment.
-Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le
-coin de la cheminée, à l'heure où le poétique rêveur
-se plaisait à écarter de la meilleure foi du monde un
-pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi pour établir
-entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
-durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais
-à Cazotte sans ressentir un petit frisson; cela venait
-de quelques prédictions singulières que l'illuminé des
-salons avait faites au peintre des boudoirs,&mdash;tout en le
-regardant de ce grand &oelig;il, bleu et ouvert, qui était
-bien l'&oelig;il d'un illuminé, en effet.</p>
-
-<p>Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte.
-En la voyant entrer dans sa pauvre cellule, il avait été
-tenté de la prendre tout d'abord pour le spectre adoré
-de madame de Pompadour à quinze ans. Il la fit asseoir,
-et lui dit d'un accent ému:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres
-yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat
-et la suavité d'un temps que je pleure tous les jours
-avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
-attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie
-pour moi. Savez-vous que voilà deux années que je vis
-dans cette solitude de la rue Gît-le-C&oelig;ur, la rue bien
-nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec mes
-rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos
-joues, avec mes paillettes dans votre regard! Vous
-êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!</p>
-
-<p>Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui
-rappela qu'elle était venue pour son portrait:</p>
-
-<p>&mdash;Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà
-fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore
-là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette,
-et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à côté Léda?
-N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et
-quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse
-votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le; jamais
-je n'ai fait mieux.</p>
-
-<p>Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un
-merveilleux petit tableau où une jeune fille était représentée
-attachant un billet doux au cou d'un <i>chien fidèle</i>.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya
-de lui faire comprendre qu'elle désirait être peinte
-dans une attitude plus conforme à ses projets, car c'était
-à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père
-de qui les événements politiques pouvaient un jour la
-séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son front
-s'assombrit et il secoua douloureusement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il;
-c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration
-gracieuse et légère que cette vie de guerre civile!
-Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de
-vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude!
-Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête brisée par
-l'écho des mitraillades de la place du Carrousel? Il y a
-bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié
-mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main
-est devenue tremblante comme mon c&oelig;ur. Je ne suis
-plus un peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Fragonard&hellip; dit la jeune fille, en insistant
-avec un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez donc bien?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain;
-nous essayerons.</p>
-
-<p>Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier
-de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite dimension
-sur laquelle il commença à tracer ses premières
-lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
-adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage,
-d'une expression si brillante, s'obscurcissait sous l'empire
-d'une inquiétude secrète, que ce front limpide
-s'altérait graduellement, que ce regard radieux se
-couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda,
-avec une sollicitude que son âge autorisait, d'où
-venait cette préoccupation chagrine. Mademoiselle Cazotte
-lui apprit que son père était compromis dans les
-événements du 10 août, et que sa correspondance tout
-entière avait été découverte dans les papiers du secrétaire
-de l'intendant de la liste civile. Heureusement
-que Cazotte était en ce moment éloigné de Paris: il
-habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était
-le maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri
-des perquisitions.</p>
-
-<p>&mdash;Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère
-et moi, ainsi que cette bonne négresse qui nous a accompagnées,
-nous retournerons le rejoindre, car il doit
-être bien inquiet!</p>
-
-<p>Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant.
-Il savait que l'orage révolutionnaire franchissait
-les provinces, et il craignait que la justice du
-peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de
-s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se
-garda bien de communiquer ses craintes à la jeune
-fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.&mdash;Mais le
-portrait n'avança guère ce jour-là.</p>
-
-<p>Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte,
-instruite du décret qui ordonnait la formation
-d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans la
-maison de la rue Gît-le-C&oelig;ur. Des pleurs coulaient sur
-ses joues; elle essaya de poser cependant. La même
-désolation opprimait Fragonard.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la
-joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre
-les pleurs. De grâce, faites trêve à votre chagrin.
-Voulez-vous encore des roses autour de vous? j'en sèmerai
-autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me
-faites pas peindre ces pleurs!</p>
-
-<p>A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva
-cependant. Mademoiselle Cazotte était représentée
-assise sous un berceau de roses. Les roses avaient
-toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance,
-mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de
-sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie et
-qui l'était encore, quoiqu'elle eût de grands enfants.
-Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique,
-et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse.
-Quelque chose d'étranger se remarquait aussi dans ses
-vêtements; sa tête était entourée d'une mousseline des
-Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille
-remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne
-s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient
-la route de la Champagne.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.</p>
-
-<p>Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire,
-il ajouta d'un ton de voix fort singulier:</p>
-
-<p>&mdash;Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées
-autour de cette enfant!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l6ch2">II<br />
-UNE MAISON EN CHAMPAGNE</h3>
-
-
-<p>Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village
-de vignobles à une demi-lieue d'Épernay. Il habitait
-une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée et
-de mansardes, et flanquée de deux ailes qui n'existent
-plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres
-et coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes
-de plantes de la Martinique apportées et multipliées
-par madame Cazotte. En haut d'un perron très-élevé,
-un magnifique perroquet blanc se pavanait sur
-un juchoir.&mdash;Tel était l'aspect extérieur de cette maison,
-devenue aujourd'hui, après plusieurs possesseurs
-intermédiaires, la propriété de M. Aubryet, père d'un
-de nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le
-parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux assurément,
-n'ont plus l'étendue d'autrefois.</p>
-
-<p>La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur
-la rue principale de Pierry.</p>
-
-<p>En attendant le retour de sa femme et de sa fille,
-qu'il avait envoyées à Paris pour s'enquérir de la réalité
-des périls qu'il courait, Jacques Cazotte, resté seul
-avec son fils Scévole, passait les jours dans la lecture
-des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze
-ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant,
-les dents belles. Profondément religieux, il savait,
-quand il le voulait, redevenir un homme du monde; et
-son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit
-français, charmait les gens de qualité et les gens
-de science qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par
-ses visions, plus célèbre par ses romans, et entre autres
-par le <i>Diable amoureux</i>, qui est vraiment un
-chef-d'&oelig;uvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité,
-la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce
-qu'un homme peut envier pour couronner le déclin de
-ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si, en face des
-désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et
-précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans
-tous les cas, n'est que le partage de l'égoïsme ou de la
-philosophie,&mdash;deux termes synonymes en temps de
-révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est
-comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme
-impressionnable, généreusement imbue de l'amour de la
-patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes ses douleurs.
-Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu
-voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer
-de les combattre; et de sa plume colorée, toujours
-jeune, emportée et brillante, il avait aidé au
-succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: <i>les
-Folies du mois, journal à deux liards</i>. Pouteau
-était secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de
-la liste civile. Il recevait les articles que Cazotte lui
-envoyait de Pierry.</p>
-
-<p>Cette collaboration, anonyme du reste, comme
-toutes les collaborations à cette époque, n'aurait pas
-suffi à compromettre le maire de Pierry, si, après la
-journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent
-été inventoriés, et si la correspondance tout entière
-de Cazotte ne fût tombée, comme nous l'avons
-dit plus haut, entre les mains de ses ennemis politiques.
-Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa
-fille Élisabeth,&mdash;lettres excessivement remarquables
-par la forme, et dont quelques-unes ont été
-publiées par les journaux d'alors, contenaient l'expression
-sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris!
-s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure
-sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect,
-des portions de gaz fixé que le soleil dore des
-plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.»
-Il appelait les Jacobins les <i>Jacoquins</i> et disait: «Nous
-ne serons malheureusement délivrés de cette vermine
-que par la vapeur de la poudre à canon.»</p>
-
-<p>Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte.
-Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent de retour
-à Pierry, tâchèrent de la lui cacher; mais à leurs
-embrassements mêlés de larmes, à leurs transes continuelles,
-surtout à leurs instances pour l'engager à fuir,
-à s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers
-serviteurs de la royauté, il devina une partie du
-danger qui le menaçait.</p>
-
-<p>Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards,
-il résista à toutes les prières, disant que s'il devait
-mourir, il voulait mourir en France, à son poste
-comme un soldat, à son autel comme un prêtre.</p>
-
-<p>Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à
-sa fille et à sa femme pour le supplier de se rendre à
-leurs v&oelig;ux, il parut un instant ébranlé. Ses yeux se
-promenèrent avec attendrissement sur ces trois fronts
-baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes
-levées vers lui; son c&oelig;ur se prit à battre comme à
-l'heure des grandes décisions. Il allait céder peut-être,
-lorsque tout à coup, s'arrachant à leurs embrassements,
-il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi d'une
-inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce
-passage où le vieil Éléazar repousse les propositions de
-ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la mort.</p>
-
-<p>«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui
-un âge et une vieillesse si vénérables, et ces cheveux
-blancs qui accompagnaient la grandeur de c&oelig;ur qui
-lui était si naturelle, et la vie innocente et sans tache
-qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En
-mourant avec courage, je paraîtrai plus digne de la
-vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un
-exemple de courage et de patience, au lieu de chercher
-à conserver un petit nombre de jours qui ne valent
-plus la peine d'être préservés.»</p>
-
-<p>La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait
-être en présence du vieil Éléazar lui-même; et à
-partir de ce jour, il ne fut plus question de fuite entre
-ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de conduite
-des exemples de l'Écriture.</p>
-
-<p>Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit
-que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent
-les dictionnaires géographiques, il renfermait
-néanmoins assez de mécontents et d'exaltés pour fournir
-un contingent à la révolte populaire. Cazotte était
-bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il
-était honnête homme, mais il aimait le roi et il allait à
-la messe; ces torts prévalurent aux yeux de ses administrés,
-on ne considéra ni son âge ni les services qu'il
-avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris,
-dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort.
-Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.</p>
-
-<p>Un agent de la Commune, gros homme dont le nom
-est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva le matin,
-suivi de quelques gendarmes et d'un commissaire
-d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
-perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait
-auprès d'une fenêtre; un petit chien bichon était
-couché auprès d'elle. L'agent pénétra jusque dans le
-salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son fils, sa
-femme et sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au
-vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit celui-ci.</p>
-
-<p>Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait
-à dissimuler sa présence derrière les gendarmes,
-il le salua d'un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre,
-voici le mandat d'arrêt.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais
-pour mon père!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête
-avec lui.</p>
-
-<p>C'était là tout ce que demandait la noble fille. La
-mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée;
-l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire tant
-d'heureux!</p>
-
-<p>On parcourut la maison, on saisit tous les papiers.
-La cour était encombrée de gens du village qui venaient
-avec une curiosité bête chez les uns, cruelle
-chez les autres, assister à l'arrestation de leur maire.</p>
-
-<p>Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte,
-qui avait réuni Élisabeth, Scévole et sa femme dans
-une suprême et douloureuse étreinte, ordonna à Jacques,
-son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux
-à la voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on
-arriva le lendemain à Paris par la barrière Saint-Martin.
-Conduits immédiatement à l'hôtel de ville, où se
-tenaient les séances permanentes du comité de surveillance,
-le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire
-préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain
-pour y attendre que leur procès fût
-instruit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l6ch3">III<br />
-LE TRIBUNAL DU PEUPLE</h3>
-
-
-<p>Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes
-qui se dressent, semblables à des poteaux, comme
-pour indiquer les trébuchements de la civilisation, et
-qui justifient presque les omissions du père Loriquet.
-Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces
-dates particulières devant lesquelles la peinture, le
-roman et le théâtre reculent épouvantés. Tragédie
-ignoble, dont les actes ne se passent que dans des cachots
-à peine éclairés par la torche et par l'acier,
-l'<i>expédition des prisons</i>, comme on l'a appelée honnêtement,
-est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos
-plus grandes hontes nationales. Vainement ceux qui
-placent la loi politique au-dessus de la loi morale ont
-plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous
-un côté supportable, compréhensible; il y a quelque
-chose en nous qui repousse jusqu'à la simple atténuation
-de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le
-patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.</p>
-
-<p>On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain,
-située rue Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle
-on commença. Après avoir égorgé&mdash;sans jugement&mdash;dans
-la cour dite abbatiale, une vingtaine de prêtres,
-la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina
-d'établir au greffe de l'Abbaye un <i>tribunal du peuple</i>,
-chargé de donner une apparence de justice à ces
-sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu
-président par acclamation; il s'adjoignit douze individus
-pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient
-en tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces
-juges ont été conservés: le fruitier Rativeau, Bernier
-l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier.
-Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en
-outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques
-bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était
-le 2 septembre au soir.</p>
-
-<p>Cent trente victimes environ furent livrées aux
-massacreurs par ce tribunal; quelques détenus furent
-réclamés par leur section; d'autres surent exciter
-la compassion des juges ou réveiller en eux quelques
-sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous
-devons de connaître la physionomie caverneuse du
-tribunal de l'Abbaye et les semblants de formes judiciaires
-qui furent employées à l'égard de quelques-uns.&mdash;M.
-Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a
-tracé un vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir;
-son <i>Agonie de trente-huit heures</i>, qui a eu un nombre
-incalculable d'éditions, est trop connue pour que nous
-en détachions quelques passages; il faut d'ailleurs la
-lire tout entière, en songeant qu'elle fut publiée peu de
-temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut
-l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard et
-celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent également
-d'horribles lueurs sur ces événements. Nous
-n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les
-récits des témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins
-oculaires qu'il convient de se fier en ces monstrueuses
-circonstances.</p>
-
-<p>Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces
-pages à une narration très-émouvante de madame
-d'Hautefeuille (Anna-Marie), rédigée sur les lettres de
-mademoiselle Cazotte elle-même. On se rappelle les
-détails de l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard.
-Sa fille avait obtenu la permission d'être enfermée,
-non avec lui, mais dans la même prison; elle le voyait
-plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des massacres
-et que le tribunal populaire se fut installé au
-greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec anxiété
-les noms des détenus.</p>
-
-<p>Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom
-de Jacques Cazotte.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques Cazotte!</p>
-
-<p>A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un
-cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.</p>
-
-<p>Une jeune fille descend précipitamment les marches
-de l'escalier, elle traverse la foule comme un
-nageur intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle
-glisse à travers les autres, se fraye un passage de gré,
-de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée,
-palpitante, au moment où Maillard, après avoir rapidement
-parcouru l'écrou, venait de dire froidement:</p>
-
-<p>&mdash;A la Force!</p>
-
-<p>On sait que c'était l'expression convenue pour désigner
-les victimes aux assommeurs.</p>
-
-<p>La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte
-et vont l'entraîner au dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est
-mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et, se précipitant vers lui, de ses bras Élisabeth
-étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que, sa
-belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble défier
-leur férocité par un élan sublime.</p>
-
-<p>Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux
-immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on
-s'approcha.</p>
-
-<p>Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour,
-la serrait dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus
-autour d'elle, et puis levait ses yeux au ciel
-comme pour le remercier de lui avoir encore permis
-d'embrasser sa noble fille.</p>
-
-<p>&mdash;Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange
-de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler ta mère;
-va, va, <i>Zabeth</i>, laisse-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là,
-sur ton sein, si je ne puis te sauver!</p>
-
-<p>Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à
-lui, cherchant à le couvrir de son corps.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée;
-emmenez-le.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un vieillard sans force et sans défense! reprit
-la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez
-pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible! Épargnez
-mon père, mon bon père!</p>
-
-<p>Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et
-s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame; il
-semblait incertain.</p>
-
-<p>Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs
-même s'étaient approchés de la porte; ils écoutaient
-cette enfant. Les accents de sa voix remuaient leurs
-c&oelig;urs farouches; son appel à des sentiments qui
-vivaient encore en eux à leur insu les subjuguait.
-Quand elle eut fini de parler, haletante, épuisée, l'un
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi
-leur faire du mal?</p>
-
-<p>Ces mots opérèrent une réaction.</p>
-
-<p>&mdash;Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et
-aux traîtres; il respecte les braves gens! dit l'homme
-au bonnet rouge; citoyen Maillard, un sauf-conduit
-pour ce bon vieux et pour sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce
-sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des
-conspirateurs!</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas
-des affaires; c'est une brave fille qui aime bien son
-vieux père.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous,
-on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez
-son père <i>à la Force</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Non! non!</p>
-
-<p>&mdash;Si!</p>
-
-<p>Élisabeth se sentait mourir en voyant renouveler
-cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau
-sur son père, qui lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! répondit-elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent
-qu'il s'écoula plus de <span class="small">DEUX HEURES</span> dans ces terribles
-débats!&hellip;)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder
-les différents avis:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre
-le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments,
-venez trinquer au salut de la nation et criez avec moi:
-Vive la liberté, l'égalité ou la mort!</p>
-
-<p>De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans
-lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur
-tour.</p>
-
-<p>Élisabeth prit le verre:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les
-yeux.</p>
-
-<p>Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin,
-mais sans cesser d'entourer son père avec son autre
-bras, car elle craignait que cette proposition ne fût une
-ruse pour l'éloigner de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, reprit l'homme, après avoir versé: Vive
-la liberté, l'égalité ou la mort!</p>
-
-<p>&mdash;Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la
-pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres, elle le
-vida d'un seul trait.</p>
-
-<p>Il y eut une acclamation générale; les hommes qui
-l'environnaient s'écrièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les
-honneurs du triomphe!</p>
-
-<p>Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se
-mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux sur
-lesquels on fit asseoir le père et la fille, et l'on choisit
-quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les élevant
-à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de
-la cour de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.</p>
-
-<p>&mdash;Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Honneur à l'innocence et à la beauté!</p>
-
-<p>Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers;
-on y fait monter Cazotte et sa fille; deux hommes
-montent avec eux, et le cortége se met en marche au
-trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans
-relâche:</p>
-
-<p>&mdash;Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres
-et les conspirateurs!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était
-venue loger madame Cazotte. Élisabeth, jusque-là si
-courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras
-de sa mère.</p>
-
-<p>D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement,
-et l'on dut craindre pendant plusieurs jours
-pour sa vie<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> M. Michelet, dans l'étrange patois de son <i>Histoire de la Révolution
-française</i> (t. IV), a raconté différemment cette touchante
-aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante,
-mademoiselle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son
-père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques,
-<i>n'en était pas moins</i> très-aristocrate, et il y avait contre lui et ses
-fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup de
-chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune demoiselle
-<i>la faveur d'assister au jugement et au massacre</i> (la faveur
-d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille courageuse
-en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les
-gagna, les charma, <i>conquit leur c&oelig;ur</i>, et quand son père parut,
-il ne trouva plus personne qui voulût le tuer.»</p>
-
-<p>Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de
-notre histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme
-chez les royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien
-des écoles.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l6ch4">IV<br />
-DERNIER MARTYRE</h3>
-
-
-<p>&mdash;Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient
-écriés, en présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs
-de l'Abbaye. On pouvait croire que c'était aussi la devise
-de la Commune, lorsqu'un ordre signé Pétion,
-Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter
-pour la seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de
-l'Abbaye sans avoir subi son jugement.»</p>
-
-<p>Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle
-tout soupçon de participation aux crimes de septembre,
-et voilà qu'elle se montre plus féroce que les égorgeurs
-eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner
-un septuagénaire devant lequel leurs haches
-rougies s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté
-Cazotte; la Commune le reprit, et le tribunal le reçut
-des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple de
-la violation d'un principe respecté de tous les jurisconsultes.&mdash;Croyaient-ils
-donc, ces juges sans pitié,
-que les deux heures d'angoisses suprêmes subies
-par Jacques Cazotte devant le tribunal de Maillard
-n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes réelles
-ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un
-homme en cheveux blancs quelque chose de honteusement
-cruel qui s'explique à peine; ces raffinements
-inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation débordée.</p>
-
-<p>Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente
-délivrance,&mdash;délivrance presque triomphale,&mdash;il
-avait gardé un pressentiment de sa fin prochaine;
-témoin le trait suivant:</p>
-
-<p>Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter
-en foule; M. de Saint-Charles fut du nombre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, répondit Cazotte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je serai guillotiné sous très-peu de jours.</p>
-
-<p>&mdash;Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris
-de l'air profondément affecté du vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai
-sur l'échafaud.</p>
-
-<p>Et comme on le pressait de questions, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé
-voir un gendarme qui est venu me chercher de la part
-de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. J'ai paru devant
-le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de
-là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en
-suis si convaincu, que j'ai mis ordre à mes affaires.
-Voici des papiers importants pour ma femme; je vous
-charge de les lui faire tenir et de la consoler.</p>
-
-<p>Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments
-de rêveries et ne voulut rien entendre. Il
-quitta Cazotte, persuadé que sa raison avait souffert
-par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
-revint quelques jours après, ce fut pour apprendre
-son arrestation.</p>
-
-<p>Cette fois encore, mais non sans peine, Élisabeth
-obtint de suivre son père jusqu'au tribunal, qui commença
-son audience le matin du 24 pour ne la terminer
-que le lendemain au soir. Une multitude immense,
-composée en partie de femmes, remplissait l'espace
-réservé au public; on remarquait aussi quelques-uns
-des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès
-de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de
-Jacques Cazotte. Celui-ci avait pour défenseur le célèbre
-Julienne. Julienne s'est fait beaucoup connaître
-sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été
-confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit
-dictionnaire biographique publié en 1807, ni le talent
-de Démosthène, ni celui de Cicéron, ni même celui
-de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le sien.
-Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque,
-un peu <i>ivre</i>, si nous pouvons hasarder
-l'expression; son imagination le grise. N'importe; malgré
-ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a dit pour
-arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres,
-il obtiendra un rang distingué parmi les gens de
-lettres.»</p>
-
-<p>&mdash;Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment
-de l'ouverture de l'audience.</p>
-
-<p>Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon
-qu'Élisabeth ne pût l'entendre:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il
-y a trois jours. Je ne regrette pas la vie, je ne regrette
-que ma fille.</p>
-
-<p>On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur
-ses qualités. Après quoi, son défenseur déposa sur le
-bureau une protestation contre la compétence du tribunal.
-Cette protestation était fondée sur ce que Jacques
-Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2
-septembre par le peuple souverain, on ne pouvait, sans
-porter atteinte à la souveraineté de ce même peuple,
-procéder contre Jacques Cazotte à un jugement sur des
-faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite élargi.
-C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts
-des juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges,
-si on ne voulait pas reconnaître leur autorité. «Peuple,
-tu fais ton devoir!» Ces paroles fameuses de Billaud-Varennes
-et la présence de tant de membres de la
-Commune dans les prisons au moment des massacres
-ne consacraient-elles pas les tribunaux souverains?
-Cependant la Commune était la première aujourd'hui à
-infirmer les actes de ses représentants; et quels actes
-encore? les actes de clémence! Elle ne blâmait pas
-les bourreaux pour avoir tué, elle les blâmait pour
-avoir fait grâce.</p>
-
-<p>Le tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation
-et ordonna qu'il serait passé à la lecture de
-l'acte d'accusation, daté du 1<sup>er</sup> septembre, dressé par
-Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, commissaire
-national. Après l'acte d'accusation, il fut donné connaissance
-à haute voix de la correspondance intime de
-Cazotte. Chaque lettre était suivie d'un interrogatoire
-par le président Laveaux.</p>
-
-<p>Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.</p>
-
-<p>La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations
-des jurés et de l'accusateur public, le tribunal
-ordonna que l'inspecteur de la salle ferait disposer
-un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au
-bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès
-des jurés, ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche
-son défenseur.</p>
-
-<p>On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés,
-à laquelle il avait appartenu; ce fut pourquoi
-il demanda <i>si c'était comme visionnaire qu'on lui
-faisait son procès</i>. Quelques auteurs ont insinué que
-Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé
-de la secte des Martinistes, et que des signes
-d'intelligence avaient été échangés entre eux dès les
-premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît
-guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions
-tellement indiscrètes, qu'on ne comprend pas
-qu'elles puissent venir d'un frère d'ordre,&mdash;à moins
-toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les profanes.
-Mais, encore une fois, cela me semble étrange. C'est
-ainsi qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient
-initié dans la secte des Martinistes.</p>
-
-<p>&mdash;Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont
-plus en France; ce sont des gens qui séjournent peu,
-étant continuellement en voyage pour faire les réceptions.
-Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu
-était il y a cinq ans en Angleterre.</p>
-
-<p>Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte
-établit qu'il allait régulièrement à la messe du curé
-constitutionnel de Pierry.</p>
-
-<p>&mdash;Il est singulier, dit le président, que vous alliez
-à la messe d'un prêtre auquel vous ne croyez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en
-ma qualité de maire de Pierry. Il est vrai que je ne
-reconnais pas le curé constitutionnel; mais Judas était
-à la suite de Jésus-Christ et faisait des miracles comme
-les autres apôtres.</p>
-
-<p>Un autre mot qui causa diverses sensations chez les
-auditeurs, ce fut celui-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces
-mots: <i>fanatisme</i> et <i>brigandages</i>, souvent répétés
-dans vos lettres?</p>
-
-<p>&mdash;J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne
-dans tous les partis. Il y a fanatisme dans la liberté
-quand on passe par-dessus toute considération humaine.</p>
-
-<p>On lui demanda encore des choses singulières; par
-exemple, <i>ce qu'il pensait de Louis XVI pendant les
-travaux de la constitution</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé
-dans tout ce qu'il a fait; mais je ne peux dire s'il a
-fait bien ou mal, attendu que je ne suis pas juge du
-roi.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien évident, dit le président, que vous
-étiez en correspondance avec les ennemis du dehors,
-puisque vous assuriez que dans trente-quatre jours
-juste la France serait envahie. Pourriez-vous dire quel
-était le nom de cet officier général qui, entre autres,
-vous avait si bien instruit?</p>
-
-<p>&mdash;Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur
-de quelqu'un? Dussé-je obtenir le prolongement
-de mes vieux jours, jamais je ne consentirai à une
-pareille infamie!</p>
-
-<p>Après quelques autres interrogations, Laveaux,
-qu'embarrassaient quelquefois les réponses du vieillard
-et qu'attendrissaient aussi les regards suppliants de la
-jeune fille, dit à Cazotte:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes peut-être fatigué; le tribunal est prêt
-à vous accorder le temps nécessaire pour prendre du
-repos ou quelque rafraîchissement.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à
-l'attention du tribunal, mais je suis dans le cas de
-soutenir les débats, grâce à la fièvre qui me tient en
-ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, plus tôt
-le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte&hellip;
-ainsi que messieurs les jurés et les juges.</p>
-
-<p>Le procès continua donc.</p>
-
-<p>Une de ses parentes se trouvait désignée dans la
-correspondance avec Pouteau; le président l'interpella
-de déclarer le nom de cette parente.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard,
-je serais bien fâché d'y entraîner ma famille.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-nous du moins ce que vous avez entendu
-par ces mots d'une de vos lettres: «Voilà une occasion
-que le roi doit saisir: il faut qu'il serre les pouces au
-maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de
-piques et ceux qui les soldent.»</p>
-
-<p>&mdash;Les lettres que je recevais m'informaient alors
-qu'il se fabriquait à Paris cent mille piques. Je ne vis
-là-dedans qu'un projet de tourner ces armes contre la
-garde nationale, qui suffisait pour le service et le maintien
-de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient
-transmises par un ami dont les intentions ne m'étaient
-pas suspectes. Il se peut que j'aie été mal informé,
-mais ce n'est pas ma faute.</p>
-
-<p>Lorsque la liste des lettres fut épuisée,&mdash;il y en
-avait une trentaine,&mdash;et que les débats furent clos,
-l'accusateur Réal se leva. Il parla longuement de la
-bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple depuis
-la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour,
-de la perfidie des grands. Il analysa les charges qui
-pesaient sur l'accusé, et, s'adressant à lui:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable
-après soixante-douze années de loyauté et de vertu?
-Pourquoi faut-il que les deux années qui les ont suivies
-aient été employées à méditer des projets d'autant plus
-criminels qu'ils tendaient à rétablir le despotisme et la
-tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La vie
-que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que
-Cazotte s'y était retiré) retraçait les m&oelig;urs patriarcales;
-chéri des habitants, que vous aviez vus naître,
-vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi faut-il
-que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays?
-Il ne suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon
-père, il faut surtout être bon citoyen.</p>
-
-<p>«Pendant ce discours, qui dura une heure entière,
-raconte Desessarts, les yeux de Cazotte ne cessèrent
-pas un instant d'être fixés sur l'accusateur public;
-mais on y cherchait en vain quelque signe d'agitation
-et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était
-peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes
-semblaient recevoir toutes les impressions du discours
-de Réal, et s'aggraver ou s'adoucir en proportion des
-sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle entendit ses
-conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent
-de ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix
-basse qui parurent la calmer.»</p>
-
-<p>Ce fut alors que Julienne commença sa défense. Il
-fut éloquent et sensible, il émut l'auditoire par l'exposé
-touchant de la vie privée de l'accusé; il retraça l'affreuse
-nuit du 2 septembre,&mdash;et il demanda si
-un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à
-exister auprès de ses semblables n'était pas digne de
-trouver grâce aux yeux de la justice après avoir passé
-par des épreuves si cruelles; si celui dont les cheveux
-blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas
-trouver quelque indulgence auprès des magistrats
-qu'inspirait l'humanité.</p>
-
-<p>Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée;
-Jacques Cazotte fut peut-être le seul dont elle ne put
-réussir à entamer le sang-froid presque divin. Sa fille
-reprit quelque courage en s'apercevant de l'effet produit
-par les paroles de Julienne. Avant la délibération
-des jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait
-rien à ajouter. Cazotte argua en peu de mots des
-mêmes moyens présentés par la défense:&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Non
-bis in idem!</i> dit-il; on ne peut être jugé deux fois
-pour le même fait; j'ai été acquitté par jugement du
-peuple.</p>
-
-<p>C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard
-allait être décidé. On fit retirer Élisabeth de la salle
-d'audience et on la conduisit dans une des chambres
-de la Conciergerie, en l'assurant que son père viendrait
-bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour
-la dernière fois. Reconnu coupable sur la déclaration
-des jurés, après vingt-sept heures d'audience, Jacques
-Cazotte fut condamné à la peine de mort. En entendant
-cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses
-biens (d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement
-comme pour bien s'assurer que sa fille n'était
-pas là;&mdash;ce fut le seul moment où l'on remarqua en
-lui quelque inquiétude;&mdash;mais ne la voyant point, la
-sérénité reparut sur son front.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses,
-je mérite la mort. La loi est sévère, mais je la trouve
-juste.</p>
-
-<p>La parole appartenait au président Laveaux; il en
-usa pour prononcer la plus emphatique des exhortations.</p>
-
-<p>&mdash;Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime
-infortunée des préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage!
-toi dont le c&oelig;ur ne fut pas assez grand pour
-sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé,
-par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier
-jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion,
-écoute les dernières paroles de tes juges! puissent-elles
-verser dans ton âme le baume précieux des consolations!
-puissent-elles, en te déterminant à plaindre le sort de ceux
-qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité qui
-doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du
-respect que la loi nous impose à nous-mêmes!&hellip; Tes
-pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au
-moins leur jugement fut pur comme leur conscience;
-au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur
-décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends
-ton courage, rassemble tes forces; envisage
-sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de
-t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un
-homme tel que toi.</p>
-
-<p>A ces mots: <i>Envisage sans crainte le trépas</i>, Cazotte,
-sur qui ce discours n'avait paru produire aucune
-impression, leva les mains vers le ciel et sourit avec
-béatitude.</p>
-
-<p>Laveaux continua:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, avant de te séparer de la vie, avant de
-payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde
-l'attitude imposante de la France, dans le sein de laquelle
-tu ne craignais pas d'appeler à grands cris
-l'ennemi&hellip; que dis-je?&hellip; l'esclave salarié. Vois ton
-ancienne patrie opposer aux attaques de ses vils détracteurs
-autant de courage que tu lui as supposé de
-lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer
-contre un coupable tel que toi, par considération
-pour tes vieux ans, elle ne t'eût pas imposé
-d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère
-quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive
-tombe bientôt de ses mains. Elle gémit même sur la
-perte de ceux qui voulaient la déchirer. Ce qu'elle a
-fait pour les coupables en général, elle le fait particulièrement
-pour toi. Regarde-la verser des larmes sur
-ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au
-moment de ta condamnation; que ce spectacle
-porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard malheureux,
-à profiter du moment qui te sépare encore
-de la mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de
-tes complots par un regret justement senti! Encore un
-mot: tu fus homme, chrétien, philosophe, <i>initié</i>;
-sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;
-c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de
-toi.</p>
-
-<p>On était dans la soirée du 25 septembre.</p>
-
-<p>Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt
-l'exécuteur se présenta pour lui couper les cheveux,
-qu'il avait abondants et flottants.&mdash;Je vous recommande,
-dit Cazotte, de les couper le plus près de la
-tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma
-fille.</p>
-
-<p>Ensuite il passa une heure avec un prêtre.</p>
-
-<p>Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit
-ces mots: «Ma femme, mes enfants, ne me pleurez
-pas, ne m'oubliez pas; mais souvenez-vous de ne jamais
-offenser Dieu.»</p>
-
-<p>Le <i>Moniteur</i>, qui rendit compte dans les plus grands
-détails (numéro du 30 septembre) de l'exécution, commence
-son récit en termes officiellement indignés:
-«Le glaive vient encore d'abattre une tête conspiratrice.
-Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait
-sur le bord de sa tombe la perte et l'asservissement de
-sa patrie. Le ciel était aussi du complot, si on veut
-l'en croire; c'est au nom du ciel et pour la cause du
-despotisme que Jacques Cazotte entretenait une correspondance
-avec les émigrés et des relations avec le
-secrétaire d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste
-civile!» Après cette froide raillerie, le journal-girouette
-est forcé d'ajouter que «l'inaltérable sang-froid
-qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux
-blancs, et plus encore les larmes de sa fille, qui
-ne l'a point quitté, ont intéressé la sensibilité de ceux
-qui les ont vus.»</p>
-
-<p>Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta
-deux fois avant de sortir de la cour du Palais;
-on raconte qu'il tournait ses regards vers le peuple
-dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui
-parler. Même à un certain moment, il se fit un grand
-silence, qui fut rompu tout à coup par ce cri unanime:&mdash;Vive
-la nation! «On ne peut guère que deviner
-les motifs de cette circonstance, écrit le <i>Moniteur</i>;
-peut-être que M. Cazotte, qui avait éprouvé
-combien la vieillesse et le respect qu'elle inspire ont
-de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait l'espoir
-de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir
-échapper à la mort. Mais cette fois le peuple partagea
-l'impassibilité de la loi et ne fit aucun mouvement
-pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle venait de
-prononcer.»</p>
-
-<p>Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint
-presque constamment ses yeux levés vers le ciel;
-toutefois on le vit sourire en apercevant l'échafaud, et
-c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques personnes
-qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a
-pas besoin d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au
-dernier moment son habituelle sérénité. Avant
-de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa à la foule de
-la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'efforça
-d'élever:</p>
-
-<p>&mdash;Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu
-et à mon roi!</p>
-
-<p>Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que
-le <i>Patriote français</i> devait appeler le <i>Marat du
-royalisme</i>,&mdash;horrible injure à laquelle ne s'attendait
-pas ce juste et ce martyr!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables
-au complément de cette douloureuse trilogie
-dont nous avons déroulé les actes en Champagne, au
-fond des cachots et devant le tribunal du 17 août.
-Élisabeth Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie
-par des amis de son père, vécut longtemps dans les
-larmes et dans l'isolement. En 1800, elle épousa
-M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu à Épernay.
-Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner
-de son auréole le front de cette noble femme.
-Un an après son mariage, elle mourut dans les
-douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire
-bénie.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Ce récit a été publié pour la première fois, il y a dix ans,
-dans un journal de Paris. A cette époque, le fils de Cazotte écrivit
-à l'auteur une lettre qui se termine par ces mots:</p>
-
-<p>«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille
-leur touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la
-gratitude du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse
-est entourée. <i>Signé</i>: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi,
-44.»</p>
-
-<p>De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain,
-auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli
-avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur que de se
-voir rendre par les fils la sympathie qu'il a vouée aux pères.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="l7">LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE</h2>
-
-
-<p>Les massacreurs de septembre, en exerçant leur
-fureur dans les prisons de Paris, avaient épargné la
-tourbe entraînée par la misère ou par la perversité.
-Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége
-d'assouvir leur soif sanguinaire, on avait laissé passer
-entre les réseaux de l'accusation un grand nombre
-de détenus ordinaires, considérés comme du menu
-fretin.</p>
-
-<p>N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une
-liberté complète, tant la police était occupée alors à
-déjouer exclusivement les attentats contre-révolutionnaires,
-ces fils adoptifs de la potence cherchaient
-quelque grande occasion de signaler leur adresse et
-d'asseoir leur fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs
-hommes d'un vrai mérite en ce genre s'étaient
-rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs dangereux,
-ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses
-tentatives; ce groupe de malfaiteurs comptait
-parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus:
-l'un Joseph Douligny, originaire de Brescia
-(Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques
-Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de vingt-six
-ans, et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.</p>
-
-<p>Un jour ces deux amis, dignes l'un de l'autre, entendirent
-dans un café du faubourg Saint-Honoré une conversation
-qui leur fit naître la pensée d'un vol gigantesque.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à
-deux habitués qui méditaient avec lui chaque ligne
-d'une gazette, ce ministre Roland est un pauvre
-homme, qui cache sous des dehors d'austérité un c&oelig;ur
-accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa
-maison de véritables scandales, et sous prétexte qu'il
-aime sa femme, il se croit forcé de protéger les gens
-dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste qui ne soit
-occupé par un des favoris de la citoyenne Roland;
-jusqu'à cette place de conservateur du Garde-Meuble
-qui vient d'être donnée à l'un de ces mendiants!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs
-en souriant; on voit bien que tu avais songé à
-demander pour toi-même cette petite position.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai
-jamais demandé aucune faveur, c'est pour cela que je
-suis indigné contre le conservateur du Garde-Meuble,
-un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser;
-qui n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs
-de sa charge. Les trésors qui lui sont confiés
-peuvent devenir la proie de quelque filou entreprenant;
-on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout
-serait dit.</p>
-
-<p>&mdash;Tout beau! mais les surveillants?</p>
-
-<p>&mdash;Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières&hellip;</p>
-
-<p>Chambon et Douligny avaient écouté; et la même
-cause avait produit chez eux le même effet; ils
-échangèrent un regard, et ce regard contenait à
-lui seul tout un projet d'une audace extrême. Ils se
-levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont
-porter le reste de leur sucre à leurs enfants; mais à
-peine furent-ils dans la rue qu'ils se frottèrent le
-nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on
-leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites:
-ils se dirigèrent immédiatement vers la place
-de la Révolution, afin de reconnaître le monument
-contre lequel ils méditaient une attaque.</p>
-
-<p>Particulièrement réservé aux richesses inhérentes
-à la couronne de France, telles que joyaux du vieux
-temps, cadeaux des nations étrangères, présents des
-seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait des
-objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés
-dans trois salles et symétriquement enfermés dans des
-armoires; le public était admis à les visiter tous les
-mardis. On y voyait les armures des anciens rois et
-paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV,
-de Louis XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de
-Casimir de Pologne; et la plus admirable par le fini du
-travail, celle que François I<sup>er</sup> portait à la bataille de
-Pavie.</p>
-
-<p>A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne
-splendeur royale, on remarquait, sombre et
-menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait lorsqu'il
-fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de
-cinq pieds, se montrait, orgueilleuse, à côté de deux
-bonnes petites épées du grand Henri. Deux canons damasquinés
-en argent, montés sur leur affût, représentaient
-la vanité du roi de Siam.&mdash;Dépôt plus précieux
-encore, les diamants de la couronne, contenus dans
-différentes caisses, étaient placés dans les armoires du
-Garde-Meuble. Le <i>Régent</i>, le <i>Sanci</i> et le <i>Hochet du
-Dauphin</i>, formaient les trois astres principaux de ce
-groupe d'étoiles. Des tapisseries, des chefs-d'&oelig;uvre
-d'art en or et en argent, disposés dans les salles, représentaient
-également une valeur de plusieurs millions.</p>
-
-<p>Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails:
-aussi furent-ils pris de fièvre en voyant qu'un tel vol
-n'était pas impossible. Les poteaux des lanternes s'élevaient
-assez près du mur et assez haut pour faciliter
-l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le
-moindre corps de garde duquel on eût à se méfier;
-seulement cette équipée nécessitait le concours de
-quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur
-audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet,
-dit le <i>Petit-Chasseur</i>, qui les exhorta à réunir l'élite
-de la bande, c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus
-pour leur adresse et leur courage.</p>
-
-<p>D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la
-déposition de plusieurs témoins au procès, il paraît
-démontré que le premier assaut tenté contre le Garde-Meuble,
-dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne rapporta
-aux douze associés qu'une parfaite connaissance
-des lieux. Ils ne purent, vu leur petit nombre et le
-manque absolu de pinces et de lanternes, pénétrer par
-la voie qui leur avait semblé praticable; à peine leur
-fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet
-où ils dérobèrent des pierreries de faible valeur.
-La partie fut remise à la nuit suivante; mais cette fois
-Douligny et Chambon décidèrent qu'il fallait convoquer
-le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de
-procéder par des ruses de haute école, quelques fausses
-patrouilles de gardes nationaux circulant autour du
-Garde-Meuble pendant que les assaillants se glisseraient
-vers le trésor, ne leur parurent pas d'une invention
-trop mesquine.</p>
-
-<p>Il fut en outre convenu entre les douze coquins
-qu'on s'adjoindrait vingt-cinq à trente filous du second
-ordre, auquel on promettrait une part du butin; mais
-afin de n'être pas trahis, on convint de ne les instruire
-que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna
-de s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de
-fusils ou de sabres. Le rendez-vous était à l'entrée des
-Champs-Élysées; l'heure était celle de minuit; chacun
-fut exact.</p>
-
-<p>Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent
-de ceux qui étaient revêtus de l'uniforme une
-patrouille chargée de rôder le long des colonnades
-pour donner à croire aux passants que la police se faisait
-exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues
-des surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre
-danger. Comme les deux chefs traversaient la place
-après avoir pris toutes leurs précautions, ils trouvèrent,
-près du piédestal sur lequel avait été la statue de
-Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans,
-qui leur inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent,
-et le firent consentir à rester en sentinelle
-à cet endroit et à pousser des cris pour attirer vers lui
-les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On lui
-promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.</p>
-
-<p>Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le
-long des colonnades, en s'aidant de la corde du réverbère;
-Douligny le suit, ainsi que plusieurs autres. Avec
-un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et
-qui donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les
-voleurs s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble.
-Une lanterne sourde sert à les guider vers les
-armoires, que l'on ouvre avec les fausses clefs et les
-rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on se
-les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la
-colonnade les reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout
-à coup, le signal d'alerte se fait entendre. Les voleurs
-qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui sont en haut
-se laissent glisser le long de la corde du réverbère.
-Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le
-pavé et y reste étendu. Une véritable patrouille, qui
-avait aperçu la lumière que la lanterne sourde répandait
-dans les appartements, avait conçu des soupçons.
-En s'approchant, elle entend tomber quelque chose,
-elle court, trouve Douligny, le relève et s'assure de
-lui. Le commandant de la patrouille, après avoir laissé
-la moitié de son monde en dehors, frappe à la porte du
-Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
-avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au
-moment où il va s'esquiver; on le joint à son compagnon
-et l'on envoie chercher le commissaire.</p>
-
-<p>L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant
-pris en flagrant délit et les poches pleines, avouent
-avec franchise, mais ne dénoncent aucun de leurs compagnons.
-Au même instant, on ramasse sous la colonnade
-le beau vase d'or appelé <i>Présent de la ville de Paris</i>.</p>
-
-<p>La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria: <i>Qui
-vive?</i> n'ayant pas le mot d'ordre, crut prudent d'y
-répondre par la fuite. Elle se dispersa dans les Champs-Élysées
-et dans les rues qui y aboutissent. Du nombre
-des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants,
-deux se retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une
-excavation au fond d'un fossé, y enfouirent leur larcin,
-le recouvrirent de terre et de feuilles, et se retirèrent
-tranquillement chez eux. Plusieurs autres allèrent déposer
-leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre
-se réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un
-des leurs en sentinelle au-dessus du pont, ils s'assirent
-en rond. Le plus important de la bande fit déposer au
-centre les coffres volés; il en ouvrit un, y prit un diamant
-qu'il donna à son voisin de droite, en prit un
-autre pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en
-mettre d'abord un dans sa poche pour lui, et, après
-avoir fait le tour du cercle, d'en déposer un autre pour
-le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un coffre
-était vidé, on passait à un autre. Il était en train de
-faire la distribution du dernier, lorsque la sentinelle
-donna le signal de sauve qui peut. Le distributeur jeta
-dans la Seine le reste des diamants à distribuer, et
-chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant,
-des brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain
-par des particuliers.</p>
-
-<p>Averti des graves événements de la nuit, et comprenant
-quelles insinuations perfides ses ennemis en tireraient
-contre lui, le ministre Roland se rendit à l'Assemblée
-vers dix heures du matin et demanda la parole
-pour une communication urgente.</p>
-
-<p>&mdash;Il a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat.
-Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a
-volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux.
-Deux personnes ont été arrêtées; leurs réponses
-dénotent des gens qui ont reçu de l'éducation et qui
-tenaient à ce qu'on appelait autrefois des personnes
-au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement
-à ce vol.</p>
-
-<p>Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit
-entendre les grondements de sa colère. Le ministre, en
-montrant derrière les brouillards de Coblentz l'armée
-royaliste attendant les trésors du Garde-Meuble pour
-s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on songeât
-au défaut de précautions qui devait retomber sur
-lui. Quatre députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne,
-furent nommés pour être présents à l'information.</p>
-
-<p>La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers
-de Paris: le rappel fut battu; le ministre de l'intérieur,
-le maire et le commandant général se réunirent
-et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais
-on n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits;
-il est vrai que jamais on n'avait vu un vol si
-considérable. Certaines rues étaient semées de pierreries,
-de saphirs, d'émeraudes, de topazes, de perles
-fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs
-précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux,
-qui avaient horreur de tout ce qui provenait
-de l'ancien tyran, enfouirent leur épave dans leur paillasse
-ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux
-ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur.</p>
-
-<p>Un pauvre homme, passant dans le faubourg Saint-Martin
-pour se rendre à son travail, trouva un de ces
-diamants et se hâta d'aller le restituer aux employés
-du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à
-la barre de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que
-le hasard avait pareillement mis entre leurs mains.
-L'Assemblée ordonna que leurs noms seraient inscrits
-au procès-verbal. Des cassettes furent encore retrouvées
-au Gros-Caillou, rue Nationale et rue de Florentin.
-Mais de ces différents traits de probité, le plus éclatant
-est évidemment celui-ci: un commissaire monte chez
-la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée se trouvait
-un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle
-avait mis un objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée
-de l'arrivée du commissaire, n'ayant plus le
-temps de cacher le gobelet, elle le lance par la fenêtre.
-Une vieille mendiante passe quelques minutes après;
-ses yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles
-qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité
-ces étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques
-centaines de pas, elle entre chez un orfévre, qui lui
-apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend
-au comité de sa section, dépose sa trouvaille, demande
-un reçu et va mendier son pain.</p>
-
-<p>Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit
-et surabondamment nantis de pièces de conviction,
-n'essayèrent pas, comme nous l'avons dit, de nier leur
-culpabilité; les premiers interrogatoires que leur firent
-subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures
-du ministre Roland, durent singulièrement flatter
-ces coquins (un d'eux, Douligny, était marqué de la
-lettre V, voleur); pendant quelques jours ils espérèrent
-pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes
-de leur courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement
-nommé leurs complices s'ils n'avaient
-tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le jugement
-rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait
-admis les idées de connivence avec les royalistes; nous
-citons textuellement cet arrêt, qui fut rendu le 23 septembre,
-après une audience continue de quarante-cinq
-heures.</p>
-
-<p>«Vu la déclaration du jury de jugement, portant:
-1<sup>o</sup> qu'il a existé un complot formé par les ennemis de
-la patrie, tendant à enlever de vive force et à main
-armée les bijoux, diamants et autres objets de prix déposés
-au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien
-et au secours des ennemis intérieurs et extérieurs
-conjurés contre elle; 2<sup>o</sup> que ce complot a été
-exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17 septembre
-présent mois, et particulièrement dans la nuit
-du dimanche 16 au lundi 17, par des hommes armés
-qui ont escaladé le balcon du rez-de-chaussée et premier
-étage du Garde-Meuble, en ont forcé les croisées,
-enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires,
-d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants,
-pierres fines et bijoux de prix qui y étaient déposés,
-tandis qu'une troupe de trente à quarante hommes, armés
-de sabres, poignards et pistolets, faisaient de fausses
-patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger
-et faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se
-sont dispersés, ainsi que ceux introduits dans l'intérieur,
-que lorsqu'ils ont aperçu une force publique considérable
-et que deux d'entre eux étaient arrêtés; 3<sup>o</sup> que
-les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont
-convaincus d'avoir été auteurs, fauteurs, complices,
-adhérents desdits complots et vols à main armée, et
-notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
-mois, sous la protection desdites fausses patrouilles,
-escaladé le balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé
-et fracturé les croisées, portes et armoires, à l'aide de
-limes, marteaux, vilebrequins et autres outils, de s'être
-introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
-grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres
-précieuses dont ils ont été trouvés nantis au moment
-de l'arrestation; 4<sup>o</sup> et enfin que, méchamment et à dessein
-de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et J.-J.
-Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits,
-le tribunal, après avoir entendu le commissaire national,
-condamne lesdits Douligny et Chambon à la peine
-de mort.»</p>
-
-<p>Sous le coup de cette sentence, leur caractère se
-produisit à nu: troublés, pâles, ils déclarèrent qu'ils
-feraient des révélations complètes, si on voulait leur
-accorder la vie pour récompense. Le tribunal ne sut
-comment répondre à cette proposition: le président
-leur dit que la Convention seule pouvait statuer sur
-leur demande.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue
-à retrouver, très-incomplètes encore, quelques
-traces des coupables qu'elle cherchait. Un citoyen du
-nom de Duplain avait déposé au comité de sa section
-que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de
-Rohan, il avait entendu deux hommes se quereller au
-sujet d'un vol de diamants: l'un reprochait à l'autre sa
-pusillanimité, qui les avait privés d'une capture importante;
-il se consolait néanmoins, espérant, la nuit suivante,
-réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus
-rien à désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain
-ajouta le signalement de l'un des deux hommes, celui
-qu'il avait pu le mieux voir. On mit des agents en embuscade
-dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour,
-on y arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie
-se rapportaient au signalement donné. Amené
-au comité de surveillance, cet homme déclara se nommer
-Badarel et être natif de Turin; il nia les propos
-qu'on lui imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux;
-mais ayant été fouillé, il fut trouvé détenteur
-de plusieurs pierres. Alors il avoua que le 15 septembre,
-deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
-engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV,
-lui disant qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement
-qu'il fît le guet pendant un quart d'heure. Ces
-messieurs étaient si honnêtes qu'il avait cru servir des
-amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus
-auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans
-sa chambre, rue de la Mortellerie, près l'hôtel de Sens.
-Là, que s'était-il passé tandis qu'il avait été chercher
-des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le lendemain,
-quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur
-la cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant
-quelques heures le compagnon de deux nababs
-déguisés.</p>
-
-<p>Cette histoire, richement brodée comme on voit,
-n'abusa pas un instant les juges instructeurs. Ils mirent
-Badarel en présence de Douligny et de Chambon;
-ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce
-sur des faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître
-Badarel.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre vieux, lui dit Douligny devant le
-président du tribunal criminel, il n'y a plus à vouloir
-rester blanc comme un agneau; nous sommes pris, nous
-n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et
-cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre
-sincérité. Tu es dans un très-mauvais cas; veux-tu
-obtenir ta grâce d'avance? tu n'as qu'à te rendre avec
-le citoyen président sous cet arbre des Champs-Élysées
-au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès
-que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir
-affaire à des juges, mais à de vrais amis.</p>
-
-<p>Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les
-diables et de prouver qu'il ne le connaissait pas, mais
-sa résistance ne put être de longue durée. Douligny
-l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
-ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Élysées
-avec le président.</p>
-
-<p>Ce transport de justice eut des résultats considérables;
-les fouilles opérées d'après les indications de
-Badarel firent découvrir 1,200,000 francs de diamants.
-La procédure recommença avec plus d'acharnement;
-les dépositions de Douligny et de Chambon furent
-jugées si utiles pour éclairer les recherches et confondre
-les accusés, que le président du tribunal criminel se
-rendit en personne à la barre de la Convention et y
-parla en ces termes:&mdash;Je crois de mon devoir de
-prévenir la Convention que, depuis vendredi 21, la
-première section du tribunal s'est occupée sans désemparer
-de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
-Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu
-donner aucun renseignement; mais hier, lorsque la
-peine de mort a été prononcée contre eux, ils m'ont
-fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes;
-ils m'ont demandé ma parole d'honneur que,
-pour prix de ces aveux, leur grâce leur serait accordée.
-Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une pareille
-promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la
-vérité, je porterais leur demande auprès de la Convention
-nationale; alors le nommé Douligny m'a révélé
-toute la trame du complot; il a été confronté avec un
-de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer
-l'endroit où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je
-me suis transporté aux Champs-Élysées, dans l'allée
-des Veuves; là le co-accusé m'a découvert les endroits
-où il y avait des objets très-précieux. N'est-il pas important
-de garder ces deux condamnés pour les confronter
-encore avec les autres complices? Mais le peuple
-demande leurs têtes. Que la Convention rende un
-décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
-respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète
-soumission aux ordres de l'assemblée.»</p>
-
-<p>Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût
-été tuer deux poules aux &oelig;ufs d'or; chacune de leurs
-déclarations, ou plutôt de leurs dénonciations, produisait
-quelques nouvelles découvertes. La Convention décida
-qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les
-autres.</p>
-
-<p>L'un des premiers complices dont ils révélèrent le
-nom fut le malheureux juif Louis Lyre; il n'avait pas
-aidé à commettre le vol, mais il avait acheté à vil prix
-une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait
-un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les
-juges. Ayant intégralement payé ses petites acquisitions,
-disait-il, il ne comprenait pas qu'on lui réclamât encore
-quelque chose. Après s'être égayé de son galimatias,
-le tribunal le condamna à la peine de mort. On le
-conduisit au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne
-concevant pas qu'une spéculation heureuse fût considérée
-comme un crime, il marcha à la mort avec le
-courage que donne la paix de la conscience. Monté
-dans la voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une
-voix très-haute et très-libre:&mdash;Fife la nazion! Il
-voulut parler au peuple; la cavalerie essaya de s'y
-opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les
-victimes à l'échafaud était souveraine; elle accorda la
-parole au juif.</p>
-
-<p>&mdash;Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis
-point volour, ze pardonne à la loi et à mes zouzes.</p>
-
-<p>Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de
-se hâter.</p>
-
-<p>En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant
-que peu à peu, Douligny et Chambon espérèrent échapper
-à la mort, protégés qu'ils étaient maintenant par la
-Convention. Conformément à ces calculs, ils jetèrent
-quelques jours après une nouvelle proie à la justice.
-Ce fut cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit <i>le
-Petit-Chasseur</i>. Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce
-dernier fut convaincu d'avoir été le sergent recruteur
-des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au 16 septembre,
-il s'était rendu en costume de garde national
-chez le nommé Retour, chez Gallois, dit <i>Matelot</i>, et
-chez Meyran; il leur avait remis des pistolets destinés
-à protéger l'entreprise. On lui prouva, en outre, qu'il
-avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un
-témoin, un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas
-à changer son rôle de témoin contre celui d'accusé,
-vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le personnage
-connu sous le nom de <i>Petit-Chasseur</i> s'était
-rendu chez lui, afin d'acheter une paire de bottes. Le
-marché conclu avec la femme Picard, l'acheteur l'avait
-engagée à aller chercher du vin et à lui rapporter en
-même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
-faite, Picard avait vu <i>le Petit-Chasseur</i> glisser
-quelque chose dans cette eau-forte; mais les commissaires
-venant au même instant pour l'arrêter, il jeta
-le tout dans la rue. Alors il fut facile de reconnaître
-que c'étaient des diamants.</p>
-
-<p>Écrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior
-Cottet fut condamné à la peine de mort. Voyant
-par quels moyens Douligny et Chambon avaient obtenu
-un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes
-ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices.
-Mais on reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un
-but: retarder le jour de son exécution. On refusa de
-prêter davantage l'oreille à ses déclarations interminables.
-Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore
-deux heures par une dernière supercherie. Il demanda
-à se rendre au Garde-Meuble avec un magistrat, disant
-qu'il y allait de la fortune de la nation. Monté dans les
-salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de
-complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous
-les secrets. Mais à la fin la foule impatientée refusa
-d'attendre plus longtemps le spectacle qui avait été
-promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant du
-Garde-Meuble, <i>le Petit-Chasseur</i> eut beau crier:&mdash;Citoyens,
-je ne suis pas coupable; intercédez pour
-moi, intercédez pour moi!&mdash;Nul ne fut accessible à
-la pitié, et la loi reçut son application.</p>
-
-<p>Grâce aux renseignements fournis par Douligny et
-Chambon, on arrêta successivement leurs principaux
-complices, qui furent condamnés à la peine capitale.
-Des femmes et même un enfant, Alexandre, dit <i>le Petit
-Cardinal</i>, se virent impliqués dans cette affaire, qui
-prit peu à peu une telle dimension, que le député
-Thuriot, l'un des membres de la commission de surveillance,
-proposa à la Convention d'autoriser le déplacement
-du chef du jury, afin que ce dernier allât
-dans les endroits de la France qu'il croirait nécessaires,
-décernât des mandats d'amener, et fît des
-visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée,
-parce qu'elle n'assurait pas au procès une marche
-assez rapide.</p>
-
-<p>S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées
-dans une lettre datée de Nice en Piémont,
-du 5 juin 1834, et adressée à la <i>Revue rétrospective</i>,
-ce serait à lui qu'on devrait la découverte des principaux
-diamants de la couronne. Il raconte que pendant
-les débats du tribunal criminel, alors qu'il était administrateur
-de la police, une mulâtresse, habituée de
-la tribune publique des Jacobins, vint le trouver dans
-son cabinet.&mdash;Que direz-vous, si je vous fais trouver
-les diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a
-une révélation à vous faire. Je voulais le conduire au
-comité des recherches de l'assemblée législative, mais
-il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous a,
-dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance
-qu'il veut que ce soit à vous que la patrie doive
-d'être rentrée dans la possession de ces richesses.&mdash;Amenez-le
-promptement.</p>
-
-<p>Une heure après, on introduisit dans un des salons
-du maire, où Sergent se trouvait seul, un quidam vêtu
-proprement en garde national; il était conduit par la
-mulâtresse.&mdash;Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle,
-et elle s'éloigna.&mdash;Monsieur l'administrateur, dit
-cet homme d'une voix basse, je puis vous faire reprendre
-tous les diamants de la couronne; mais il me
-faut votre parole que vous ne me perdrez pas.&mdash;Quoi!
-lorsque vous allez rendre un service aussi important,
-que devez-vous craindre? ne méritez-vous
-pas au contraire une récompense?&mdash;Je ne puis en
-avoir d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire,
-mon nom ne peut être prononcé sans risquer de la
-perdre.&mdash;Parlez, dit Sergent surpris, je vous promets
-toute ma discrétion.&mdash;Vous ne me reconnaissez pas,
-monsieur?&mdash;Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant
-cet entretien.&mdash;Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi
-votre parole de magistrat que vous ne me
-livrerez point!&mdash;Quel mystère! Révélez, si vous savez
-quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je
-vous sauverai&hellip;&mdash;Non, monsieur, reprit cet homme,
-je suis ***, le prisonnier que vous avez visité à la
-Conciergerie vers la fin du mois d'août, et que vous
-avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous
-savez que j'étais condamné à mort pour fabrication de
-faux assignats, et que j'attendais alors, quoique sans
-espoir, l'issue de mon pourvoi en cassation. Les juges
-populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais
-le tribunal peut me faire reprendre.&mdash;Eh bien,
-soyez tranquille, dit Sergent; voyons, que savez-vous
-des diamants?</p>
-
-<p>Le quidam entra dans les détails les plus étendus.
-Une nuit qu'il feignait de dormir, il avait entendu auprès
-de lui des gens s'entretenir en argot du vol fameux.
-Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
-les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une
-grosse poutre de la charpente du grenier d'une maison
-de la rue de &hellip;&mdash;Envoyez-y promptement, ajouta-t-il;
-ils ne doivent pas être encore enlevés; mais,
-je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.</p>
-
-<p>Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein
-de trouble et de confusion, surtout à l'endroit des
-dates; nous avons dû souvent l'élucider. A cette
-époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne
-commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était
-préoccupé, comme Barère, que du soin de sa réhabilitation.
-Cependant sa version coïncide tout à fait avec
-le rapport de Vouland, consigné dans <i>le Moniteur</i>
-du 11 décembre:&mdash;Votre comité de sûreté générale,
-dit Vouland, ne cesse de faire des recherches sur les
-auteurs et complices du vol du Garde-Meuble; il a découvert
-hier le plus précieux des effets volés: c'est le
-diamant connu sous le nom de <i>Pitt</i> ou <i>Régent</i>, qui,
-dans le dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze
-millions. Pour le cacher, on avait pratiqué, dans une
-pièce de charpente d'un grenier, un trou d'un pouce
-et demi de diamètre. Le voleur et le recéleur sont arrêtés;
-le diamant, porté au comité de sûreté générale,
-doit servir de pièce de conviction contre les voleurs. Je
-vous propose, au nom du comité, de décréter que ce
-diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et
-que les commissaires de cet établissement seront tenus
-de le venir recevoir séance tenante.» Ces propositions
-furent décrétées. Quant à l'homme dont parle
-Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le fit
-partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre
-de la guerre, il entra avec un grade dans un
-régiment de la ligne. Que devint-il? Nous l'ignorons.
-Seulement, plus tard, dans un compte rendu du tribunal
-en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès
-de faux assignats, on trouve parmi les accusés un
-nommé Durand, désigné comme étant celui aux indications
-duquel on doit la découverte du <i>Régent</i>. Est-ce
-l'homme de Sergent? On peut le supposer.</p>
-
-<p>Le sort de ce <i>Régent</i> fut assez singulier: au mois
-d'avril 1796, on l'envoya en Prusse pour servir de
-cautionnement à un prêt de cinq millions. Retiré ensuite
-des mains des banquiers, il orna la garde de
-l'épée consulaire de Bonaparte.</p>
-
-<p>Mais retournons à la procédure du tribunal criminel.
-Le ministre de l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une
-grande énergie, de ce prétendu complot; il dut bientôt
-s'apercevoir que l'esprit politique y était complétement
-étranger, car il devenait de plus en plus évident que
-les acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous
-des malfaiteurs d'antécédents connus, et qu'ils avaient
-immédiatement cherché à réaliser à leur profit leur
-part du vol. Le ministre recevait lui-même les citoyens
-qui avaient des communications à lui faire à ce
-sujet. Un joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre
-qu'un homme d'allure suspecte lui avait offert de lui
-vendre une bonne partie de diamants. On comprend
-avec quel empressement M. Roland pria Gervais de
-ne pas effaroucher ce mystérieux client; une somme
-de 15,000 livres, prise sur les fonds secrets, fut remise
-au joaillier, afin qu'il alléchât par quelques avances le
-vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant
-quelques centaines de louis, le voleur apporta pour
-plus de 200,000 livres de joyaux. Le marchand se
-montra de plus en plus satisfait, jusqu'à l'heure où il
-n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou; alors la
-comédie fut terminée et notre homme mis entre les
-mains de la justice. Grâce à l'habileté avec laquelle
-M. Roland avait dirigé cette opération par l'intermédiaire
-de Gervais, cette seule capture valut au trésor
-un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres.</p>
-
-<p>Le jour que l'on vint dissoudre le tribunal du
-17 août, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il s'occupait
-encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On
-ne permit pas d'achever l'instruction. Le président fit
-venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny,
-et il leur annonça que le tribunal cessant ses
-fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis
-qu'ils avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur
-conseilla de se pourvoir en cassation ou de s'adresser
-à la Convention nationale. Singulière preuve de la
-vérité de cet axiome: <i>Qui a terme ne doit rien!</i>
-Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant
-de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques
-années de fers. Encore a-t-on prétendu que, dans
-un des mouvements de la Révolution, ces misérables
-trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.</p>
-
-<p>Quelques jours avant la dissolution du tribunal du
-17 août, Thomas Payne, comparant Louis XVI à Chambon
-et à Douligny, s'était exprimé de la sorte au sein
-de la Convention: «Il s'est formé entre les brigands
-couronnés de l'Europe une conspiration qui menace
-non-seulement la liberté française, mais encore celle
-de toutes les nations: tout porte à croire que Louis XVI
-fait partie de cette conspiration; vous avez cet homme
-en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le <i>seul de sa
-bande</i> dont on se soit assuré. <i>Je considère Louis XVI
-sous le même point de vue que les deux premiers
-voleurs arrêtés dans l'affaire du Garde-Meuble</i>:
-leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle
-ils appartenaient.»</p>
-
-<p>Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans
-le vol des diamants un complot politique, à en juger
-par la teneur d'une sentence du tribunal révolutionnaire,
-prononcée le 12 prairial an II, qui condamne à
-mort le sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien
-commis au bureau de l'extraordinaire, «pour avoir aidé
-ou facilité le vol fait, en 1792, au Garde-Meuble, afin de
-fournir des secours aux ennemis de la France<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Ce
-ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette
-prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise
-dans la séance du 29 pluviôse, 6,000 livres d'indemnité
-furent accordées à la citoyenne Corbin, première
-dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y
-a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la
-mulâtresse dont il est question dans le récit de Sergent.
-«Les recherches de la commission, ajoute <i>le
-Moniteur</i>, ont mis à même de juger que, quoi qu'en
-ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble
-n'était lié à aucune combinaison politique, et
-qu'il fut le résultat des méditations criminelles des scélérats
-à qui le 2 septembre rendit la liberté.» C'est ce
-que nous avons posé en commençant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la Révolution.
-La veille du jour où l'on arrêta Babeuf, on avait condamné
-aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.</p>
-</div>
-<p>Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol
-homérique était loin d'être terminée. Même aujourd'hui
-elle ne l'est pas encore. La soustraction des diamants
-a été évaluée à <span class="small">TRENTE-SIX MILLIONS</span>. En 1814,
-il en fut restitué pour cinq millions; l'histoire de cette
-restitution est même des plus intéressantes. Il y avait
-autrefois au Garde-Meuble un employé subalterne du
-nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les bijoux.
-Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses
-amis, un sans-culotte, vint lui remettre une boîte, en
-le priant de la garder jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre
-lui-même. Peu de temps après, Charlot fut renvoyé,
-ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
-l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour.
-Il emporta le dépôt du sans-culotte, qui ne reparut
-plus. Lassé de l'attendre et finissant par concevoir
-des soupçons, il força un jour la serrure du petit
-coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut
-plusieurs diamants de la couronne. L'embarras
-de ce pauvre diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir;
-les rapporter, n'était-ce pas s'exposer à être
-pris lui-même pour le voleur, ou tout au moins n'était-ce
-pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison
-préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien,
-ou plutôt il décida qu'il attendrait les événements; il
-cacha les diamants et les garda.</p>
-
-<p>Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses
-moyens d'existence étaient si bornés, que madame Cordonnier,
-sa s&oelig;ur, marchande orfévre près le marché
-au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot
-et son penchant à l'ivrognerie obligèrent sa s&oelig;ur à le
-renvoyer. Il alla alors occuper une très-petite chambre
-dans un grenier, où il vécut, pour ainsi dire, des secours
-que lui accordaient plusieurs personnes de sa
-connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment
-était un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique
-fort peu aisé lui-même, lui prêtait souvent de petites
-sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus
-complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un
-négociant d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la
-faim et du froid à côté d'une cassette renfermant cinq
-millions de diamants. Il est vrai que ces diamants,
-Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être
-reconnu comme un des voleurs du Garde-Meuble.</p>
-
-<p>La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au
-point qu'il en tomba mortellement malade. Sentant sa
-fin très-prochaine, il dit un jour à Dumontville, qui
-n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup d'intérêt:&mdash;Ouvre
-le tiroir de cette table; il y a dedans une
-petite boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps;
-prends-la, et si je meurs, fais-en l'usage que tu voudras.
-Dumontville s'en alla avec la boîte qui était fermée
-par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il
-voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses
-nouvelles, on lui apprit qu'il venait d'expirer. Rien
-n'empêchait plus Dumontville de briser le papier cacheté:
-il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé
-que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne
-de son trésor; son seul plaisir était, dans un
-beau jour, après avoir verrouillé sa porte, de prendre
-les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
-pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien
-des hésitations et des réticences, par s'ouvrir à un de
-ses parents, M. Delattre, ancien membre de l'Assemblée
-législative, et qui avait été chargé autrefois de
-faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble;
-il apprit de lui que les susdits diamants étaient la
-propriété de l'État. Effrayé de cette découverte, Dumontville
-jugea opportun de garder le silence, comme
-avait fait autrefois Charlot.</p>
-
-<p>Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda
-à solliciter une audience de M. le comte de Blacas,
-ministre de Louis XVIII, et à lui remettre la précieuse
-cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement
-sa loyauté, sa fidélité, et le patriotisme pur qui l'avait
-guidé à conserver intact ce trésor national pour ne le
-déposer qu'entre les mains de ses légitimes possesseurs.
-Quelques mois après cette entrevue, Dumontville
-(il n'était alors qu'un modeste employé des droits
-réunis) reçut le titre de chevalier de la Légion d'honneur
-et le brevet d'une pension de 6,000 francs.</p>
-
-<p>Cette aventure, qui est racontée longuement par
-l'abbé de Montgaillard, représente, jusqu'à présent du
-moins, le dernier chapitre de cette procédure romanesque
-des diamants de la couronne. Je dis <i>jusqu'à
-présent</i>, car de nos jours plusieurs gens se bercent
-encore (le croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns
-de ces cailloux miraculeux; bien des plongeons
-ont été faits dans la Seine sous le pont Louis XVI,
-à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une
-partie de leur brillant butin; bien des poutres ont
-été dérangées dans les greniers des faubourgs. Mais ne
-peut-on pas comparer ces obstinés chercheurs d'or à ces
-pauvres croyants sans cesse préoccupés des millions de
-Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore
-à ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour
-découvrir les trésors des émigrés?</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td colspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="num small">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">LE POULET. <span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>.&mdash;La Toilette</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">II.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Opéra</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch2">12</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">III.</td>
-<td class="drap">&mdash;La Petite maison</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch3">18</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">IV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Dessert</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch4">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">V.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Drame</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch5">28</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">VI.</td>
-<td class="drap">&mdash;La Chambre à coucher</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch6">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">VII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Dénoûment</td>
-<td class="num"><a href="#l1ch7">42</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">LES PETITS JEUX.&mdash;Lettre du vieux chevalier de Pinparé,
-tombé en enfance, à sa petite nièce Antoinette</td>
-<td class="num"><a href="#l2">45</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">LES PASSE-TEMPS DE M. LA POPELINIÈRE</td>
-<td class="num"><a href="#l3">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">BIBLIOTHÈQUE GALANTE</td>
-<td class="num"><a href="#l4">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r"><span class="sc">Chap. I</span><sup>er</sup>.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans
-mère</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch1">82</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">II.</td>
-<td class="drap">&mdash;Mémoires turcs</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch2">88</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">III.</td>
-<td class="drap">&mdash;Grigri</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch3">91</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">IV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Thémidore</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch4">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">V.</td>
-<td class="drap">&mdash;Mémoires de M. de Volari, ou l'amour volage
-et puni</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch5">99</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">VI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Noviciat du marquis de ***, ou l'apprenti
-devenu maître</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch6">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">VII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Grelot, ou les etc., etc., etc.</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch7">102</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">VIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Confession générale du chevalier de Wilfort</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch8">103</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">IX.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Roman du jour</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch9">108</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">X.</td>
-<td class="drap">&mdash;Bibliothèque des petits-maîtres</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch10">110</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Tant-pis pour lui, ou les spectacles nocturnes</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch11">118</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Erreurs instructives, ou mémoires du
-comte de ***</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch12">120</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Zinzolin</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch13">129</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XIV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Cléon</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch14">131</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Souper des petits-maîtres</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch15">134</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XVI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Faiblesses d'une jolie femme, ou mémoires
-de M<sup>me</sup> de Vilfranc</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch16">137</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XVII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Confidences réciproques, ou anecdotes
-de M<sup>me</sup> de B***</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch17">138</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XVIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Sonnettes, ou mémoires de M. le marquis
-D***</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch18">139</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XIX.</td>
-<td class="drap">&mdash;Félicia, ou mes fredaines</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch19">141</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XX.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Étourdi</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch20">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Ma jeunesse</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch21">151</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Monrose, ou le libertin par fatalité</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch22">153</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Almanachs galants</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch23">155</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXIV.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Odalisque</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch24">158</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Éléonore, ou l'heureuse personne</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch25">160</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXVI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Aphrodites</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch26">161</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXVII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Doctorat impromptu</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch27">165</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXVIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;La Galerie des femmes</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch28">167</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">XXIX.</td>
-<td class="drap">&mdash;Les Quatre métamorphoses</td>
-<td class="num"><a href="#l4ch29">170</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">DESFORGES</td>
-<td class="num"><a href="#l5">185</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">CAZOTTE.
-<span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>.&mdash;La rose de Fragonard</td>
-<td class="num"><a href="#l6ch1">233</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">II.</td>
-<td class="drap">&mdash;Une maison en Champagne</td>
-<td class="num"><a href="#l6ch2">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">III.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le tribunal du peuple</td>
-<td class="num"><a href="#l6ch3">252</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">IV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Dernier martyre</td>
-<td class="num"><a href="#l6ch4">261</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE</td>
-<td class="num"><a href="#l7">279</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">D. THIÉRY ET C<sup>ie</sup>.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les amours du temps passé, by Charles Monselet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ ***
-
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