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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du temps passé - -Author: Charles Monselet - -Release Date: February 5, 2020 [EBook #61318] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - LES AMOURS - DU - TEMPS PASSÉ - - PAR - CHARLES MONSELET - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS - RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA - - LIBRAIRIE NOUVELLE - BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT - - 1875 - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS - -OUVRAGES - -DE - -CHARLES MONSELET - -Format grand in-18 - - - LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ. 1 vol. - LES ANNÉES DE GAIETÉ (_sous presse_). 1 -- - L'ARGENT MAUDIT (_2e édition_). 1 -- - LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES. 1 -- - LA FIN DE L'ORGIE. 1 -- - LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES. 1 -- - FRANÇOIS SOLEIL. 1 -- - M. DE CUPIDON. 1 -- - M. LE DUO S'AMUSE. 1 -- - LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES. 1 -- - LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER. 1 -- - LES SOULIERS DE STERNE. 1 -- - - -D. Thiéry et Cie.--Imprimerie de Lagny. - - - - -LES AMOURS - -DU - -TEMPS PASSÉ - - - - -LE POULET - - - - -I - -LA TOILETTE - - -L'Aurore gantée de rose avait depuis longtemps ouvert les portes de -l'Orient,--mais elle n'avait point réussi à percer le double rempart de -rideaux qui ceignait l'alcôve de M. le chevalier de Pimprenelle. M. le -chevalier avait passé la nuit au pharaon, et il avait perdu sur parole; -ce qui fait que, vers la pointe de midi, le dépit et la fatigue aidant, -il ronflait encore de façon à faire rougir le vieux Tithon lui-même,--si -le vieux Tithon et M. le chevalier n'eussent eu déjà toute honte bue. - -A deux heures de l'après-dîner cependant, M. de Pimprenelle fit un -mouvement et étendit le bras hors de la couverture. Il agita une petite -sonnette placée auprès de lui, et dont la voix vibrante alla rappeler -dans l'antichambre aux devoirs de sa charge un grand laquais qui -lutinait une camériste. - -La porte s'ouvrit aussitôt. - ---Monsieur le chevalier a sonné? demanda le laquais en se présentant -respectueusement. - ---Sans doute, La Brie, sans doute. - ---Monsieur le chevalier désire quelque chose? - ---Peut-être, La Brie, peut-être. - ---Monsieur le chevalier n'a qu'à parler. - -M. de Pimprenelle bâilla à diverses reprises et finit par se retourner -péniblement. - ---D'abord, drôle,--dit-il en se mettant sur son séant,--j'ai à vous -fustiger d'importance. Depuis un mois que vous êtes à mon service, je -vous ai toujours vêtu du plus beau drap de Lodève et galonné de soie -nonpareille; je vous donne le plumet et le point d'Espagne; enfin j'ai -pour vous toutes les indulgences imaginables,--et vous vous comportez, -vertubleu! comme un grison de dévote ou un laqueton de bourgeois! - -La Brie ouvrit de grands yeux et parut ne pas comprendre. - ---Çà,--poursuivit le chevalier en lui donnant sa jambe à chausser,--que -signifie la façon dont vous m'aviez accommodé hier? De quelle sorte -étais-je accoutré? D'où sortaient mes manchettes? de quel goût était mon -ruban? Savez-vous bien que j'avais quasi la prestance d'un écornifleur -ou d'un clerc aux gabelles, et que mon ami le vicomte d'Ambelot m'en a -ri au visage pendant une heure de soleil?--Vertuchoux! prenez-y garde, -mons La Brie; vous êtes un faquin à trente-six carats, et, à la première -incartade nouvelle, je vous chasse! - -Rouge de confusion, La Brie tenta de balbutier quelques paroles -d'excuses. - ---Je puis attester à monsieur le chevalier que c'est M. d'Ambelot qui se -trompe... votre ruban était du meilleur air et vos malines sortaient de -chez Persac. - ---Vous êtes un sot en trois lettres. Je vous dis que l'on se moque -partout de mes étoffes: dans la rue, on me défigure comme un sauvage de -la foire, et à l'Opéra mes senteurs ne portent à la tête de personne. Je -suis outré! - ---Monsieur le chevalier m'a tant de fois répété qu'il ne voulait point -passer pour un petit-maître... que je croyais... je supposais... - -M. de Pimprenelle sauta à bas du lit. - ---Cordieu! dit-il, me pensez-vous assez belître, par hasard, pour aller -m'occuper moi-même de ces colifichures? Non, par la sambleu! je ne -prétends point être un petit-maître, mais je ne veux pas non plus faire -sauver les gens jusqu'au fond de la Cochinchine. Un petit-maître, -moi!... qu'est-ce que cela? - ---Monsieur le chevalier a parlé? dit La Brie, essoufflé, en lui passant -sa robe de chambre. - ---Je te demande, triple butor, ce que c'est qu'un petit-maître? Voilà -plus de quinze jours qu'on m'éclabousse les oreilles de ce mot. - ---Monsieur le chevalier veut rire? - ---C'est possible, monsieur La Brie. - ---Un petit-maître--dame!--c'est un joli petit homme. - ---Un joli petit homme... En es-tu bien sûr? - ---Je ne me permettrais pas de mentir à monsieur le chevalier. - ---Et qu'est-ce qu'un joli petit homme? - ---Oh! oh! c'est... Je ne sais pas. - ---Comment! maroufle!... - -Le valet de chambre se hâta d'ajouter: - ---Mais pour peu que monsieur le chevalier tienne à le savoir, j'ai -quelque part un livre... - ---Un livre? - ---Que votre intendant m'a prêté pour y copier des bouquets à Chloé. - ---Vraiment! Et que dit ce livre? - -La Brie, enchanté de trouver une occasion de rentrer en grâce, fouilla -dans ses poches--et en ôta un petit volume relié qu'il tendit à son -maître. - ---Pouah! s'écria le chevalier, tire vite, cela sent le vieux parchemin. - ---Monsieur le chevalier ne veut donc plus savoir? - ---Si, morbleu! mais lis toi-même. - -La Brie commença: - - Un joli petit homme est celui qui se pique - De chanter le premier les airs de du Bousset, - ---Du Bousset?... chercha le chevalier, c'est sans doute comme qui dirait -Colasse ou Campra... Les airs de du Bousset... Tra la, tra la, la. - - --Qui n'a point d'or dans son gousset, - Mais des points, des rubans, autant qu'une boutique; - Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets. - ---Qui fait pas de ballets... Tiens, regarde cet entrechat, La Brie... -une, deux... C'est la chaconne.--Est-ce tout? fit-il en s'asseyant sur -une duchesse et croisant les jambes. - - --Toujours parle à l'oreille et vous dit qu'il vous aime; - Qui vous fait lire des poulets - Qu'il s'écrit souvent à lui-même; - Qui sait... - ---Arrête! arrête! s'écria le chevalier de Pimprenelle... _Qui vous fait -lire des poulets qu'il s'écrit souvent à lui-même..._ Voilà une pensée -très-ingénieuse, et ce poëte doit être un garçon d'esprit, ou je me -trompe fort... _Qu'il s'écrit souvent à lui-même_, c'est -charmant!--Comprends-tu bien, au moins, La Brie? - -La Brie continua d'un air imperturbable: - - --Qui sait quel grand seigneur a dîné chez Rousseau, - Quelle femme s'est enivrée; - Qui fait bien un ragoût, connaît un bon morceau... - ---_Qui vous fait lire des poulets... qu'il s'écrit souvent à -lui-même_;--qu'il s'écrit souvent à lui-même! en vérité cela vaut de -l'or. - - --... Connaît un bon morceau, - Et de toute la cour distingue la livrée; - Mieux fourni de tabac qu'on ne l'est au bureau, - Donnant le choix du pur ou de la boîte ambrée... - ---_Des poulets... qu'il s'écrit à lui-même_, c'est divin!--La Brie, tu -trouveras cet auteur et tu lui donneras cinquante pistoles de ma -part.--Des poulets... qu'il s'écrit!--La Brie, je veux être aujourd'hui -un petit-maître. - ---Cela est facile à monsieur le chevalier. - ---N'est-il pas vrai? - ---Justement le tailleur de monsieur vient de lui apporter son superbe -habit couleur boue de Paris. - ---J'espère qu'il n'aura pas oublié les points et les rubans... autant -qu'une boutique, tu sais. D'abord, je veux des manchettes de chez -Abricotine et du ruban de Cochina, aux _Traits Galants_. Quant à ma -coiffure, tu iras chercher Lorry.--Ah diable! comment prendrai-je ma -perruque? - ---Si monsieur le chevalier me permettait de lui soumettre mon avis, il -choisirait une perruque en queue de veau ou en nid de pie... C'est ce -qui se porte maintenant de plus miraculeux. - ---Tu crois? Dès demain, j'arbore les ajustements de mode, les vestes à -franges et en découpures. Je veux aussi troquer mon équipage: voilà six -mois bientôt qu'on me voit la même dormeuse. Il me faut un vis-à-vis à -sept glaces, avec des chevaux fringants et des harnais pomponnés. Alors -j'éblouirai la canaille par le peuple de mes chiens et de mes coureurs, -par le bataillon de mes valets et par la forêt de cannes sans laquelle -je prétends ne plus faire un pas désormais. Pour commencer, je congédie -Picard et j'achète à Thorigny son cocher Ventre-à-Terre, à cause de ses -moustaches. - ---En attendant, pour peu que monsieur le chevalier veuille bien se -donner la peine de jeter les yeux sur ce miroir, il verra que rien n'est -comparable à la richesse de son habit et surtout à la manière dont il -est porté. - ---Flatteur! dit M. de Pimprenelle en se carrant avec complaisance. Le -fait est que je sais donner une tournure aux moindres choses, un -déhanché élégant, un dandinement de bon ton, qui... là...--Est-ce que je -représente véritablement à tes yeux un petit-maître? - ---Mieux que cela, répondit La Brie. - ---Tu crois donc que je n'aurai point de peine à éclipser Verval ou le -petit Nérigean? Au fait, cet habit me dispensera d'avoir de l'esprit -aujourd'hui.--La Brie, tu iras tout de suite prévenir Tonton la danseuse -que je soupe ce soir avec elle; je tiens à ce qu'elle me voie sous les -armes, cette pauvre petite. En passant, je recruterai quelques -amis.--Voyons, j'ai bien tout retenu, n'est-ce pas? Récapitulons. Les -airs de du Bousset... tra la, la...--Bien peigné, bien chaussé, qui fait -pas de ballets... Je marcherai en sautillant, comme cela.--La boîte -ambrée, la voilà.--Qui vous parle à l'oreille... qui fait des ragoûts... -qui donne à lire des billets.--Ah! mon Dieu! et moi qui oubliais cet -article: _qui vous fait lire des poulets qu'il s'écrit souvent à -lui-même_... étourdi! une idée aussi belle.--La Brie! - ---Plaît-il, monsieur le chevalier? - ---Tu oubliais le plus important... le poulet! - ---Quel poulet? - ---Voyons; mets-toi à cette table et prends la plume. - ---Monsieur le chevalier va donc dicter? - ---Sans doute. Mais la fièvre m'étrangle si je sais quoi m'écrire! Il -faudrait quelque chose dans le genre élégiaque et vaporeux. Commençons -toujours:--Monsieur le chevalier... non, c'est trop intime.--Mon cher -chevalier, c'est plus bienséant. - ---«Mon cher chevalier.» - ---Diable! voici l'embarrassant; attends un peu.--«Mon cher chevalier, -je...»--Barbouille cela en pattes de mouche.--«Je vous attends ce -soir...» Ouf! - ---«Ce soir.» - ---Corbacque! tes doigts vont plus vite que ma parole. Si nous fourrions -un mari là-dedans, qu'en dis-tu, La Brie? Cela serait bien plus -original--et plus vraisemblable. - ---Je ne vois pas, en effet, pourquoi monsieur le chevalier s'en -priverait. - ---C'est juste. Va donc pour le mari:--«Mon mari est à la -campagne...»--Ici, il y aurait besoin de quelque métaphore galante, -troussée avec esprit et relevée en pointe, comme _votre rigueur_, _belle -Eglé_, ou bien _douce Philis_... - ---«Mon mari est à la campagne.» - ---A la campagne, bon. Écris. «L'amour, qui fait commettre tant de -fautes...» Jette un pâté à cet endroit; cela joue la passion. Y -es-tu?... «L'amour, qui fait commettre tant de fautes, me dicte cette -nouvelle imprudence.» Bien, très-bien! - ---«Imprudence.» - ---«A ce soir! mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»--Bravo! Maintenant, -signe. - ---De quel nom? - ---Ma foi, je ne sais pas. Invente, forge un nom de femme; je m'en -rapporte à toi. Surtout n'oublie pas le paraphe. - ---C'est fait. - ---A présent, saupoudre de quelques grains d'or, plie en quatre, écris -mon adresse... et apporte-moi ce poulet ce soir, chez Tonton, au -dessert, d'un air énormément mystérieux.--Ah! ah! _qui vous fait lire -des poulets... qu'il s'écrit à lui-même!_ - ---Ah! ah! - ---Tiens! vous riez, vous aussi, maître La Brie? - ---Excusez-moi, monsieur le chevalier... c'est que... c'est plus fort que -moi. - ---Mon Dieu! ne te gêne pas, mon garçon, ris tant que tu voudras. - ---Ah! ah! ah! - ---Ah! ah! ah! - - - - -II - -L'OPÉRA - - -M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu de la rue.--Après -être descendu chez un baigneur renommé, où il se fit ambrer des pieds à -la tête, il se dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours -de promenade, en attendant l'heure de l'Opéra. Lorsqu'il eut assez -longtemps regardé les femmes sous le nez, dit des gaillardises aux -bouquetières et promené son épée dans les jambes des passants, il se -disposait à sortir du jardin,--quand il aperçut un petit abbé de sa -connaissance, qui s'empressa de venir à lui avec de grandes -démonstrations de tendresse et qui se prit à passer familièrement son -bras sous le sien. - ---Eh! c'est l'abbé Goguet, s'écria le chevalier; gageons, fripon, que -vous sortez de chez Belinde ou de chez Zenéide? - ---Baste! vous gagneriez doublement; je viens de chez toutes les deux. - ---L'abbé, c'est le ciel qui vous envoie. Comment trouvez-vous mon habit? - ---Magnifique. - ---Et mes rubans? - ---Incomparables. - ---Vous avez le goût sûr... Avez-vous soupé? - ---Fi donc! avant dix heures? - ---Alors je vous emmène: nous souperons ensemble avec Tonton, dans ma -petite maison du faubourg. - -Et ils prirent tous les deux la route de l'Opéra, non sans s'être -arrêtés à maintes reprises dans les cabarets qui se trouvaient sur leur -passage, et sans avoir rendu tous les coups de coude des sous-traitants -et des petits robins dont on était alors accablé.--Une fois arrivés, ils -allèrent se placer sur un des bancs disposés le long des coulisses, -l'abbé après avoir essuyé les quolibets des comédiens, et le chevalier -en s'inclinant devant les félicitations sans nombre que lui attirait son -habit neuf. On jouait ce soir-là les _Indes galantes_, pastorale en -quatre entrées, de Fuzelier et de Rameau. Une des nymphes subalternes -les plus en vogue, la petite Tonton, dont avait parlé le chevalier de -Pimprenelle, remplissait là-dedans le rôle d'une jeune vierge péruvienne -et devait mimer un pas nouveau composé tout exprès pour elle par -Despréaux, le plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant que -l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle, après avoir fait quelque -fracas de leurs lorgnettes et de leurs montres, étaient occupés à -guigner les femmes des loges avancées, sans plus se soucier de la pièce -qu'on représentait,--ils se virent accostés par un Mondor à la face -rubiconde, coiffé d'une perruque volumineuse, et qui se carrait d'un air -d'importance en s'appuyant sur une haute canne de bois des îles. Ce -personnage les salua avec toute la majesté que comportait sa riche -encolure et s'assit lourdement à côté d'eux, en promenant ses gros yeux -effarés sur le groupe des danseurs qui remplissait la scène. C'était le -protecteur actuel et déclaré de Tonton. - -Dès qu'il l'aperçut au bord de la rampe, un énorme sourire serpenta sur -toute la largeur de sa figure; il se balança sur son banc d'un air de -satisfaction, et fit grincer deux ou trois fois sa tabatière, en -toussant et soufflant de manière à couvrir la musique de l'orchestre.--A -ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put dissimuler une violente -envie de rire, qui lui fit manquer un entrechat et excita les murmures -des habitués du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura sans -effet sur le public, et ce fut en dépit de la mesure qu'elle acheva le -pas de caractère où ses partisans l'attendaient pour la juger.--L'acte -fini, elle passa, toute rouge de colère, au milieu des rangs -silencieusement moqueurs de ses rivales, et se hâta de remonter dans sa -loge,--suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier de Pimprenelle, -qui traversèrent bruyamment le théâtre en emboîtant le pas derrière -elle. Tonton étouffait de rage; elle gravit quatre à quatre l'escalier -étroit, sans faire attention à leurs compliments de condoléance. Arrivée -à la porte de sa loge, elle se retourna vivement, et la première chose -qu'elle aperçut fut la grosse figure du Mondor, dont l'expression de -douleur comique l'eût peut-être désarmée en toute autre circonstance. -Mais Tonton avait trop sur le coeur sa récente humiliation, et, lui -attribuant une partie de sa défaite,--elle lui poussa brusquement la -porte sur le nez. - -Le pauvre financier resta deux minutes étourdi. Avant qu'il fût remis de -son émotion, l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle avaient fait -volte-face et descendu quelques marches de l'escalier. - ---Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine ce soir, à ce qu'il -me semble. - ---Mais... je crois que oui... balbutia piteusement le Mondor. - ---Baste! cela ne sera rien, répliqua l'abbé. Il faut parlementer, voilà -tout. - ---C'est cela, parlementez, mon cher. - -En conséquence, le Mondor approcha son oeil du trou de la serrure, et -d'une voix qu'il s'efforça de rendre aussi pateline qu'il lui fut -possible: - ---Tonton, ma petite Tonton... il ne faut pas m'en vouloir; ouvre-moi, -mon bouchon! - -Rien ne répondit. - ---Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en bas M. le chevalier -de Pimprenelle qui nous fait l'honneur de nous inviter à souper dans sa -petite maison, avec l'abbé Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon ami? - -Même silence. - -Le Mondor eut un moment d'hésitation au bout duquel il parut faire un -effort sur lui-même: - ---Tonton, mon petit nez... tu sais cette désobligeante que tu désirais -tant, avec cette livrée bleu-de-ciel? eh bien, tu l'auras demain matin. -Hein? - -Il n'y eut pas un mouvement.--Le financier suait à grosses gouttes. Au -bas de la rampe, le chevalier et l'abbé se tenaient les côtes de -rire.--L'abbé, pour se donner une contenance, chantonnait entre ses -dents un couplet qui courait les ruelles: - - L'autre jour, près d'Annette, - Un gros berger joufflu, - Lurelu, - La rencontrant seulette, - En riant l'aborda, - Lurela... - ---Tonton... Tonton, tu m'as demandé hier un de mes grands laquais; je te -donnerai Saint-Jean--et puis Jasmin... tu entends? - -La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra rien. Le Mondor -laissa tomber ses bras d'un air désespéré. - ---Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras plus, Tonton. - -Et il se disposait en effet à descendre lentement l'escalier, lorsque -ses regards tombèrent sur ses deux compagnons qui l'examinaient d'un air -railleur. - ---Ferme! lui cria le chevalier. - ---Encore! dit l'abbé. - -Il réfléchit. Puis, armé de résolution, il remonta vers la loge; mais -cette fois il y frappa avec assurance et d'une main de maître. - ---Allons! se dit-il. Tonton, je t'achèterai une folie à Chantilly ou à -Meudon. Tu y donneras des fêtes toutes les semaines, et tes amies -Cléophile et Guimard en sécheront de jalousie.--Partons! - -La porte s'était ouverte. - ---Partons! dit la danseuse. - - - - -III - -LA PETITE MAISON - - -Le carrosse du Mondor brûlait le pavé; au bout de dix minutes, il -s'arrêta devant une maison dont l'architecture n'offrait rien de -particulièrement remarquable.--M. le chevalier de Pimprenelle, ayant mis -pied à terre, s'empressa d'offrir sa main à Tonton pour l'introduire -dans ce galant séjour. L'abbé suivait, donnant le bras au -financier.--Ils traversèrent ainsi un vestibule de forme circulaire, -voûté en calotte, avec des lambris couleur de soufre tendre et des -dessus de porte peints par Dandrillon.--Tonton regarda l'un d'eux, qui -représentait Hercule dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour.--La -salle à manger qui venait ensuite était carrée et à pans. Elle était -tendue de gourgouran gros vert et terminée dans sa partie supérieure par -une corniche d'un profil élégant, surmontée d'une campane sculptée -enfermant une mosaïque en or. Le parquet était de marqueterie mêlée de -bois de cèdre et d'amarante; les marbres de bleu turquin.--Autour de la -salle, douze trophées décorés par Falconet représentaient en relief les -attributs de la chasse, de la pêche, des plaisirs de la table et de -l'amour. De chacun d'eux sortaient autant de torchères portant des -girandoles à six branches, qui éblouissaient. - -Tonton loua beaucoup le goût exquis du chevalier de Pimprenelle,--avec -le désir secret de piquer l'amour-propre du gros Mondor. - ---Voyez donc, lui dit-elle, comme ces fleurs font admirablement bien -dans ces jattes de porcelaine bleue, rehaussées d'or. En vérité, il n'y -a que M. le chevalier de Pimprenelle pour posséder le goût de toutes ces -choses. - -L'épais Turcaret allait sans doute répliquer avec quelque aigreur, -lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée de deux nègres prodigieusement -laids qui entrèrent, l'aiguillette au bras, et allèrent se placer -silencieusement de chaque côté de la porte. Le chevalier frappa sur un -panneau, et, du milieu du plancher s'éleva tout à coup une table -richement servie, autour de laquelle prirent place les conviés.--Ces -féeries gastronomiques, comme on le sait, avaient été mises à la mode -par le régent et s'étaient continuées jusque sous le règne de Louis -XV.--Pendant un quart d'heure environ, on n'entendit que le tintement -des fourchettes d'argent et le babil du champagne dans le cristal. Le -Mondor et l'abbé mangeaient comme quatre, le chevalier buvait comme -douze; il n'y avait que Tonton qui ne buvait ni ne mangeait, parce -qu'elle redoutait l'embonpoint. - -Vers le milieu du repas, alors que les langues commençaient à se délier, -on entendit du bruit soudain dans l'antichambre; et un nègre vint se -pencher discrètement à l'oreille du chevalier de Pimprenelle. - ---Eh bien! faites entrer, répondit-il avec insouciance. - ---Ouais!... qu'est-ce que cela signifie? demanda le Mondor en essayant -de cligner l'oeil d'un air malin. - ---Je l'ignore. C'est ce maraud de La Brie qui veut à toute force me -parler. - -En ce moment, La Brie parut sur le seuil de la salle: il semblait -hésiter et n'oser faire un pas. Sa main tenait un petit billet qu'il -cherchait à dissimuler avec une affectation visible et qu'il tendait de -loin au chevalier. C'était un adroit coquin que ce La Brie! - ---Allons, que me veux-tu? demanda M. de Pimprenelle sans paraître -s'apercevoir de rien. - -La Brie redoubla sa pantomime. - ---Parle vite. - ---C'est que... - ---Hein? - ---C'est... un billet. - ---Un billet? Ventrebleu! y avait-il besoin de tant de mystère pour dire -cela? Et de qui est-il, ce billet? - ---C'est un laquais cerise qui me l'a remis. - ---Malpeste! Lisez-moi donc un peu cela, l'abbé. - ---Comment, vous voulez que je... - ---Vous savez bien, mon cher, que j'ai la vue basse; et puis cela nous -égayera davantage. - ---Hum! dit l'abbé en flairant le papier sur tous les côtés. - ---Voyons! voyons! dit Tonton avec impatience. - ---Ah oui! voyons, répéta le Mondor, qui ne cessait pas de manger. - -L'abbé Goguet brisa le cachet et commença la lecture à haute voix: - - «Mon cher chevalier, - - «Je vous attends ce soir. Mon mari est à la campagne.--L'amour, qui - fait commettre tant de fautes, me dicte cette nouvelle imprudence!--A - ce soir, mon Pimprenelle adoré, à ce soir!» - ---Très-joli! ravissant! s'écria le Mondor; ce scélérat de chevalier est -couru de toutes les femmes. - ---Et la signature? demanda Tonton. - ---Recevez nos compliments, ajouta l'abbé. - -Le chevalier de Pimprenelle sourit à son jabot avec une fatuité -complaisante. - ---Au fait, la signature? répéta le Mondor, épanoui. - -Une vive expression de surprise anima tout à coup les traits de l'abbé, -qui balbutia avec quelque embarras: - ---Mais... je ne sais si je dois... s'il convient ici... - ---Allons donc! fit le chevalier en haussant les épaules. - ---Pourtant... insista le lecteur. - ---Si! si! la signature! vociférèrent les trois convives. - -Tonton s'était précipitée sur le papier et l'avait enlevé rapidement aux -mains de l'abbé. - -Elle jeta ce nom: - ---... «Louise d'Obligny.» - -Il y eut un moment de silence, semblable à celui qui suit un coup de -foudre. Le financier avait bondi sur sa chaise: en moins d'une minute, -son visage avait passé par les tons les plus divers, depuis le pourpre -jusqu'au violet, depuis le blanc le plus mat jusqu'au noir le plus -abyssin. Il parvint enfin à se lever de son siége, et après des efforts -inouïs pour ouvrir la bouche: - ---Ma femme! s'écria-t-il. - - - - -IV - -LE DESSERT - - -Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il avait d'abord, sous le -coup de sa première stupeur, roulé dans sa tête les projets de vengeance -les plus extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il s'était, -en idée du moins, baigné dans une mare de sang et avait pourfendu à lui -seul une demi-douzaine de chevaliers. Cette petite débauche -d'imagination dura peu de minutes,--le temps de se souvenir des deux ou -trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il n'en fallut pas davantage -pour éteindre le beau feu du Mondor. Tout à l'heure c'était de la -flamme, un moment après ce n'était plus que de la braise. - -Il retomba sur sa chaise. - ---L'abbé... dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi à boire. - -L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement. Le financier -but son verre d'un seul trait, puis il se mit à regarder en silence le -chevalier. - ---Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent un peu rassis, -c'est donc vous l'heureux mortel sur qui madame d'Obligny dispense -aujourd'hui ses faveurs? - -Le chevalier écarquilla les yeux. - -Il était resté la bouche béante depuis le commencement de cette scène; -son premier mouvement avait été de se retourner vers La Brie,--mais le -valet de chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la première -fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne le connaissait pas de -nom. Le chevalier demeura donc seul avec lui-même, accablé de ce qui se -passait autour de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton à -l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons pas cependant -l'outrage de croire qu'il avait des remords ou des scrupules; mais ce -que nous affirmerons en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était -réellement étonné;--et il y avait si longtemps que rien ne l'étonnait -plus, qu'il lui fallut quelques instants avant de recouvrer l'habitude -de cette sensation. - -La brusque interpellation du financier le rappela à lui. Il examina le -poulet qu'il tenait entre les doigts, le tourna, le retourna, et, en fin -de compte, le tendit à M. d'Obligny en lui disant: - ---Ma foi! voyez vous-même... peut-être reconnaîtrez-vous l'écriture de -madame d'Obligny. - ---Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me suis jamais occupé -de ces griffonnages-là!--L'abbé, donnez-moi à boire. - -L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement. Il se vit -dans la nécessité de pousser jusqu'au bout l'aventure. - ---Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon vous semblera. Je -demeure à vos ordres. - ---C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous empêcher d'achever le -repas.--A moins, poursuivit le Mondor en souriant d'un air forcé, que -votre belle ne s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant -ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore où elle se -retire dans ses appartements.--Et d'ailleurs, j'y pense, n'avons-nous -pas, parbleu! mon carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même -route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de votre destination. - -Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre. - ---Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura l'abbé à -l'oreille de Tonton. - ---Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement bon, -répondit-elle. - ---Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait plus que de travers, -chantez-nous quelque chose... mais là, du gai, du drôle; vous savez... -La derideri deridera! - ---Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant la bouteille de tokay. -Attention! - -Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement enrouée, les couplets -amphigouriques suivants, sur l'air populaire: _Un chanoine de -l'Auxerrois_. - - Le vin généreux que j'ai pris - Vient de ranimer mes esprits; - Messieurs, point de chicane; - Turlututu, chapeau pointu, - Je vais vous faire un impromptu - Rempli de coq-à-l'âne. - - Cupidon s'est fait maréchal, - Et ce dieu ne s'y prend pas mal: - Lise est son domicile. - Il met sa forge dans ses yeux, - Puis en fait jaillir mille feux - Qui brû... - ---Assez! exclama impérieusement le Mondor en frappant du poing sur la -table, vous faites souffrir monsieur le chevalier.--Fi! la vilaine voix! -D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas, -chevalier? - -Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence: - ---Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le cocher de M. d'Obligny -qu'il ait à nous quérir. - ---Dis donc, d'Obligny... fit l'abbé aviné, sais-tu que tu n'es guère -honnête, d'Obligny? - -Le financier le repoussa violemment. - ---Allons, passe devant, ivrogne! - -L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant, précédé par Tonton. - -A la porte, il y eut un dernier échange de civilités entre le chevalier -de Pimprenelle et M. d'Obligny. Après quoi, tous les quatre remontèrent -en voiture. - ---Chez ma femme! cria le Mondor au cocher. - - - - -V - -LE DRAME - - -Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages emportés -par cette voiture était agité de pensées si confuses et si incohérentes, -qu'il n'aurait su que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur -soudaine d'un réverbère passait,--illuminant les acteurs de cette scène -étrange, et les montrant fantastiquement groupés dans une ellipse -rougeâtre. Assise devant lui, la danseuse pinçait les genoux du petit -collet, qui ronflait à tue-tête et se retournait à chaque coup d'ongle -avec des soubresauts d'Encelade.--Tous les deux représentaient le côté -bouffon de ce drame après boire, qui avait commencé dans une loge -d'actrice, et qui allait se dénouer dans une alcôve conjugale. - -La tête doucement renversée sur les coussins du carrosse, les jambes -croisées, la main dans son gilet,--le chevalier de Pimprenelle -réfléchissait au bizarre et à l'imprévu de sa situation, sans toutefois -songer aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire, trouver un -certain plaisir à s'enfoncer davantage au sein des complications qui -l'attendaient. Semblable à ces malades singuliers qui, par un esprit de -contradiction inexplicable, s'acharnent à raviver une douleur -demi-éteinte, et goûtent une sorte de jouissance dans l'excès de leurs -propres maux,--il se plongeait et se roulait avec délices dans les -difficultés qu'il s'était créées lui-même. Comment cela finirait-il? Il -l'ignorait et il voulait l'ignorer. Il était à la fois son acteur et son -spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il se promettait -de rire beaucoup de ce qui allait lui arriver. - -Ce qu'il y avait là-dedans de plus clair pour lui, c'est que M. -d'Obligny le conduisait chez sa femme. - -Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny comme d'une -personne fort belle et parfaitement à la mode. En cela son valet de -chambre s'était ponctuellement conformé à ses intentions.--Lui-même -n'était pas sûr de ne l'avoir point rencontrée dans quelque salon; mais -ce jour-là elle lui était si bien sortie de la mémoire qu'il lui aurait -été tout à fait impossible de déterminer la nuance de ses cheveux. - -Un moment, il eut la pensée de se renseigner auprès du mari. - -Mais en levant les yeux, il en eut une compassion réelle. Ses mains -étaient crispées autour de sa haute canne; son haleine se dégageait mal -de ses poumons oppressés; ses gros yeux regardaient sans voir à travers -la vitre humide de sa respiration. Il était évident que le financier se -trouvait en proie à l'un de ces cauchemars moraux sans exemple jusqu'à -présent dans son existence alourdie par la sensualité. Non pas que -madame d'Obligny lui tînt tellement au coeur qu'il ne pût se défendre à -son égard d'un reste de tendresse; non pas que sa vertu se fût toujours -présentée à ses yeux avec des rayonnements également purs; mais il y -avait dans la façon dont cette nouvelle injure lui avait été révélée -quelque chose de si spontané et de si inattendu, que le mari le plus -cuirassé des deux mondes en eût été terrifié comme d'une poudre -fulminante qui serait tout à coup partie sous son nez. - -Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa devant l'hôtel, le -chevalier éprouva-t-il un dernier sentiment charitable;--et au moment où -il se levait pour descendre, le corps plié en deux par la courbe de la -voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit: - ---Tenez, financier, si vous voulez m'en croire, nous remettrons la -partie à un autre jour, et nous pousserons jusque chez Tonton pour -terminer de sabler du champagne; quitte ensuite, demain matin, à nous -couper réciproquement la gorge, si tel est votre bon plaisir. - -Le financier eut un frisson. Mais il s'était trop avancé.--Pour unique -réponse, il se leva avec effort derrière le chevalier, qui se décida à -mettre pied à terre, disant à part lui: - ---Maintenant, advienne que pourra! - -Au coup de marteau qui alla ébranler l'hôtel jusque dans ses plus -intimes profondeurs, un laquais se présenta sur le seuil, tenant un -flambeau de cire. - ---Où est madame? lui jeta à la figure M. d'Obligny. - ---Madame vient de se retirer dans sa chambre à coucher, répondit le -laquais. - ---Éclairez-nous. - -Puis, ils montèrent l'escalier, de compagnie. A la porte de -l'antichambre, ils rencontrèrent une soubrette qui les regarda d'un air -ahuri et fit mine de leur barrer le passage. - ---Eh bien! Céphise, qu'est-ce que c'est? Ta maîtresse est-elle donc ce -soir tellement agitée par ses vapeurs qu'elle ait donné l'ordre de ne -laisser pénétrer personne auprès d'elle?--Tu sais bien pourtant qu'une -telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier de Pimprenelle. - -La suivante fixa le nouveau venu. - ---C'est bon, mon enfant, tu feras ton métier d'étonnée un autre jour. En -attendant, va-t'en prévenir madame de notre arrivée,--entends-tu? - ---C'est que... monsieur... balbutia-t-elle, madame vient de renvoyer sa -femme de chambre, et j'ignore... je ne sais... - ---Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience en lui jetant une -bourse; entre et annonce-nous. - -La suivante obéit en poussant un soupir. Elle revint, au bout de cinq -minutes, introduisant M. d'Obligny et M. le chevalier de Pimprenelle. - -M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir de sa poche,--et -répara du mieux qu'il lui fut possible les incongruités que les cahots -de la voiture avaient occasionnées à sa perruque en queue de veau. - - - - -VI - -LA CHAMBRE A COUCHER - - -Je passerai sous silence la description de la chambre à coucher de -madame d'Obligny.--Il suffira de savoir que c'était un réduit délicieux, -très-élégamment et très-richement orné,--trop richement peut-être,--mais -on ne doit pas perdre de vue que nous sommes chez un financier. L'or -brillait de toutes parts, amorti par le velours. Deux bougies seulement -brûlaient, odorantes, sur un guéridon. - -Madame d'Obligny, en galant déshabillé de nuit, lisait, étendue dans une -chaise longue et les pieds chaussés de ravissantes petites mules satin -et argent. Un mantelet de mousseline claire enveloppait négligemment une -taille divine. Un désespoir couleur de rose, agréablement noué sous le -menton, couronnait un battant-l'oeil sous lequel ses regards se -faisaient plus tendres et moins perçants. Ses mouches et son rouge -étaient sortis. Ainsi accommodée, au milieu du luxe qui resplendissait -autour d'elle,--à cette heure nocturne,--elle était belle à troubler la -raison d'un saint ou d'un mari. C'était une grande et blonde femme, aux -yeux langoureux, à la peau blanche, au bras irréprochablement sculpté. -Sa pose était magnifique, quoiqu'un peu molle. - -Elle releva doucement le front, au bruit que fit en entrant son mari, -accompagné du chevalier de Pimprenelle; mais elle garda le livre qu'elle -tenait à la main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien sur son -gracieux visage ne peignait le moindre trouble, n'indiquait la moindre -altération. - -M. d'Obligny se sentit comme interdit à la vue de ce calme parfait,--de -cette solitude parfumée et silencieuse. Il promena ses yeux autour de -lui. Un moment il crut avoir rêvé, et il eut honte de son rêve. Par -malheur, il réussit à s'arracher à cette illusion consolante, et, -s'approchant de sa femme: - ---Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il tenta de rendre -railleuse, si je viens vous déranger de votre lecture. Je n'ai pu -résister au désir de vous amener--moi-même--M. le chevalier de -Pimprenelle... que voici. - -Le chevalier s'inclina respectueusement. - ---Savez-vous bien, madame, continua le financier, que c'est au plus mal -à vous de nous dérober de la sorte vos amis, surtout quand il se fait -que ce sont précisément les nôtres? Sans le hasard qui m'a livré cette -heureuse découverte, jamais secret d'État n'eût été mieux gardé des deux -parts. - -Madame d'Obligny contempla tour à tour son mari et le chevalier. Puis -elle posa le volume sur le guéridon, et, croisant les mains, elle dit -machinalement: - ---Ah! monsieur est un de mes amis? - -Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina pour la deuxième -fois. - ---Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny après une pause de muette -indignation, la rencontre la plus originale, la plus extravagante qu'il -soit possible d'imaginer, n'est-ce pas, chevalier?--Nous soupions ce -soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur ma parole, -lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand maladroit de -valet...--Comment nommez-vous ce butor, chevalier? Est-ce que vous -n'allez pas le faire bâtonner un peu, en rentrant? - ---Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en fermant le poing. - ---Lorsque cette espèce, dis-je, nous remet sans crier gare, au milieu de -nos brocards et de nos plaisanteries indiscrètes, devinez quoi, madame? - ---Je ne devine pas, monsieur, répondit sèchement la jeune femme. - ---Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui se mordit la lèvre. - ---Votre poulet! - ---Mon poulet?... - ---Tenez, madame, le voici encore--un peu chiffonné, il est vrai--c'est -qu'il a passé par plusieurs mains avant de me revenir. - -Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et approcha lentement le -papier de la bougie.--Pendant qu'elle en faisait la lecture à voix -basse, le financier, blême de fureur, l'examinait avec une surprise sans -pareille. Nulle inquiétude ne s'était manifestée sur le visage de sa -femme, aucun nuage n'avait passé sur son front pur, pas un signe n'avait -altéré la parfaite harmonie de ses traits. C'était l'impassibilité -personnifiée, l'immobilité faite chair.--Quand elle eut fini de lire, un -sourire erra sur ses lèvres, et elle se prit à regarder plus -attentivement le chevalier de Pimprenelle. - -Le chevalier s'inclina pour la troisième fois. - ---Eh bien! madame? s'écria le mari d'un air tragique, en essayant,--mais -en vain,--de croiser ses bras sur son énorme poitrine. - ---Eh bien! monsieur? attendit-elle. - ---Avouez que cette aventure est au moins curieuse. - ---Très-curieuse, en effet, répéta-t-elle sans détacher les yeux de -dessus le chevalier. - ---C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'éclate pas comme je devais -m'y attendre; qu'est-ce que cela cache donc? - ---Certes, reprit M. d'Obligny,--en lâchant cette fois les guides à sa -verve maritale,--je n'ignorais pas que, depuis bientôt trois semaines, -un homme s'introduisait tous les soirs par la porte dérobée de -l'hôtel,--que cet homme, qui avait gagné l'un après l'autre tous mes -gens, était reçu par vous dans ce même appartement où, en cas d'éveil, -il pouvait trouver un refuge dans ce cabinet de toilette;--que cet homme -enfin avait été plusieurs fois aperçu sortant d'ici à la pointe du -jour... Mais, par la maugrebleu! madame, j'avoue que j'étais loin de -songer à M. le chevalier de Pimprenelle,--et que j'eusse plutôt incliné -pour mon jeune cousin, le vicomte de Trublay! - -La jeune femme était devenue, à ces mots, d'une pâleur de marbre, et un -tremblement nerveux agita son corps. - ---Permettez! permettez! s'écria le chevalier, qui avait écouté -attentivement, et dont les oreilles tintaient au cliquetis de ces -dernières paroles;--qu'est-ce que vous dites donc là, s'il vous plaît? -Vous confondez... - -Un regard de madame d'Obligny, prompt comme l'éclair, vint clouer sur sa -bouche la suite de son apostrophe. - ---Que voulez-vous dire? demanda le Mondor. - ---Recommencez-moi mon histoire, mon cher. Voyons. D'abord, dites-vous, -je m'introduis tous les soirs dans votre hôtel par une porte dérobée. - ---Oui. Germain m'a tout avoué. - ---Bon. Ensuite, je suis reçu ici par... - ---Le nierez-vous peut-être? - ---Mais... je ne dis pas, reprit-il après avoir regardé madame -d'Obligny.--Et enfin, je me cache, au besoin, dans un cabinet attenant -sans doute à cette chambre, n'est-ce point? - ---Celui-ci. - ---Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce côté; je ne suis pas -fâché de reconnaître un peu les localités... - -La financière l'avait suivi jusque-là avec une anxiété croissante;--et -au moment où, s'approchant d'un air curieux, il poussa du doigt le -bouton qui ouvrait le mystérieux cabinet, elle s'élança vers lui avec un -cri d'effroi. - -Le chevalier referma la porte,--mais il avait eu le temps d'apercevoir -dans l'ombre un quatrième personnage. - ---Ne craignez rien, madame, dit-il galamment; nous n'ignorons pas qu'un -cabinet de toilette est comme un sanctuaire, où la déesse et ses grands -prêtres ont seuls le droit de présence. - -Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement paralysait -toutes les facultés: - ---Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur, et je vois que rien -n'échappe à votre oeil vigilant. Il est donc inutile d'empêcher plus -longtemps le repos de madame, qui me permettra de prendre congé d'elle -et de vous. - ---Ainsi, s'écria le Mondor d'un ton désespéré et comme pour qu'il ne lui -restât plus un seul doute sur son malheur;--ainsi vous avouez, madame, -avoir écrit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre écriture; -c'est bien vous qui avez tracé ces lignes coupables?... - ---Oui, monsieur. - -A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir une exclamation -de surprise.--Il regarda fixement la jeune femme, dont une faible -rougeur vint colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque -marque de confusion. - ---Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye pour M. le vicomte -de Trublay; c'est là une femme d'esprit ou je ne m'y connais pas--et je -m'y connais. - -Et il fit quelques pas en arrière pour se retirer. - -Le financier, sortant enfin de sa pétrification absolue, reprit son -chapeau sur l'ottomane où il l'avait posé en entrant, passa sa canne de -sa main droite dans sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la -gravité dont il était capable: - ---J'espère, madame, lui dit-il, qu'après le retentissement que cette -affaire court risque d'avoir sous peu de jours, vous comprendrez la -nécessité d'aller passer quelque temps en Touraine, au sein de votre -famille. Une rupture à l'amiable et sans bruit nous épargnera les tracas -toujours inséparables d'une action judiciaire. - -Madame d'Obligny,--bien vite remise de son émotion de tout à -l'heure,--n'eut pas un geste, pas un mouvement qui trahît sa pensée. -Elle resta belle et froide. - ---Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort, c'est une affaire -à vider sur un autre terrain. Nous nous reverrons. - ---A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant son jabot. - -La financière se leva pour reconduire les deux visiteurs. A la porte de -sa chambre, elle s'inclina une dernière fois devant le chevalier de -Pimprenelle en lui lançant un éloquent regard qui semblait dire: - ---Comptez sur ma reconnaissance. - -A quoi M. le chevalier de Pimprenelle répondit par un sourire d'une -impertinence victorieuse, et qui pouvait se traduire par ces mots: - ---Je l'espère bien. - -Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans le carrosse qui -l'attendait,--et se fit reconduire chez lui, après avoir reconduit la -danseuse. Quant à l'abbé Goguet, il fut impossible de l'arracher de la -place où il s'était pelotonné et où il ronflait comme une trompette -marine. Il passa donc la nuit dans la voiture. - -La voiture passa la nuit dans l'écurie. - - - - -VII - -LE DÉNOUMENT - - Pourquoi nous marier, - Quand les femmes des autres - Se font si peu prier - Pour devenir les nôtres? - - COLLÉ. - - -C'était le lendemain. - ---Une lettre pour monsieur, dit La Brie. - ---Donne, belître, fit le chevalier de Pimprenelle. - -Le chevalier décacheta et lut ce qui suit: - - «Mon cher chevalier, - - »Je sais tout.--Ce matin, madame d'Obligny est entrée sur la pointe du - pied dans mon cabinet. Elle tenait à la main ce fameux poulet que vous - savez, et elle le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une - plume sur mon pupitre et traça quelques lettres à côté de la - signature. L'écriture était différente. Je tombai de mon haut. - - »--Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que c'était une - comédie imaginée avec M. le chevalier de Pimprenelle pour vous guérir - de votre sotte jalousie? - - »Savez-vous, mon cher, que vous êtes l'un et l'autre de parfaits - comédiens? J'en suis encore délicieusement étourdi. Acceptez un - million d'excuses et venez dîner ce soir avec nous.--Madame d'Obligny - vous en prie. - - »D'OBLIGNY.» - -Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche. - -Mais il n'alla pas chez le Mondor--parce qu'il rencontra sur son chemin -le vicomte de Trublay qui lui proposa un coup d'épée. - -M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours de lit,--au bout -desquels, par malheur pour la moralité de ce conte, il se rendit, sans -encombre, à une nouvelle invitation du financier--et de la financière. - -Ce conte se passera donc de moralité. - - - - -LES PETITS JEUX - -LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPARÉ, TOMBÉ EN ENFANCE - -A MA PETITE NIÈCE ANTOINETTE - - -Chère petite masque,--je le répète souvent avec regret: on s'ennuie à -mourir dans les salons modernes. Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents -qui ne soient mélancoliques, guindés, surveillés, enfin du dernier -bourgeois, comme nous disions jadis. On en est resté au suranné _Portier -du couvent_ et à l'éternel _Baiser sous le chandelier_. Çà, qu'on me -ramène chez le duc de Penthièvre! - -Il faut, ma friponne Antoinette, que tu réformes tout cela. Et justement -je viens de retrouver, au fond de mon secrétaire en bois de -Sainte-Lucie, un imperceptible portefeuille de maroquin ayant appartenu -à ta grand'mère. Spirituelle et gracieuse mémoire, ombre couronnée de -fleurs! Ce petit livre était celui où elle inscrivait les gages déposés -entre ses mains par les joueurs de ses mardis et de ses vendredis. - -A la première page, je lis: - -M. de Champcenetz, une tabatière; - -Madame de Breteuil, une agrafe en diamants; - -M. Dorat-Cubières, un pois chiche; - -M. l'abbé Souchot, un médaillon, un dé à coudre, un noeud de rubans et -une jarretière; - -Mademoiselle de Chamorin, un éventail; - -M. Mardelles, ses deux montres. - -Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante ans; j'y ai -revu, comme dans un miroir enchanté, tous les visages aimés de cette -époque lointaine, qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru en -entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent les bruits de la -mer, des paroles et des chants tels que je n'en entends plus--depuis que -j'ai cessé de jouer à tous les jeux. - -Ceux qu'on nomme les _Petits jeux_ particulièrement menacent de -disparaître peu à peu; je sais bien que les gens sévères ne trouveront -pas grand mal à cela; moi-même je regretterai médiocrement le -_Corbillon_ et la _Cassette_; des questions comme celles-ci ne m'ont -jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma cassette; que -voulez-vous qu'on y mette?--Une noisette, une allumette, une assiette, -une cuvette, une sonnette, etc.» - -Je ferai également bon marché du gothique _Pied de boeuf_: une, deux, -trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de boeuf. -J'y renoncerai, malgré la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard: - - Je rêvais l'autre jour - Qu'avec vous et l'Amour - Je jouais sur l'herbette... - -Mais j'allais avoir trop de mémoire. - -Ce que je voudrais défendre,--en dehors, bien entendu, de certains -petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels -que: les _Quatre coins_, prétexte à tant de charmants tableaux, la _Main -chaude_, _Petit bonhomme vit encore_, _Tirez-lâchez_;--ce que je demande -du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces -divertissements ingénieux qui étaient la joie et le sourire ravissant de -nos réunions d'il y a... ne comptons plus; ce sont les jeux de -l'_Avocat_, de la _Volière_, des _Métamorphoses_, du _Secrétaire_, de -cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourné ce matin -pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mère. - -Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, de ma grosse et -tremblante écriture, j'y joins quelques notes qui t'intéresseront -peut-être. Si elles ne t'intéressent pas, mon Dieu, je ne regretterai -point le temps que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou -trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de plus d'un pas -attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donné une dernière -fête, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans -une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de -bougies et faisait--réception imaginaire!--annoncer par son domestique -les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et -des pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, de -mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et qui se tendent pour -subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties -de l'armoire des fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements -qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme -on n'en voit plus,--surtout depuis que ma vue est devenue si basse. - -Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit à la deuxième page, -me rappelle un incident qui tourna à sa confusion. C'était une personne -admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait -une dose de simplicité qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce -soir-là, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions à: _J'aime mon -amant par A_. - -Ta céleste grand'mère avait dit:--J'aime mon amant par A, parce qu'il -est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais -présent d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones. - -Madame de Serrière:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaçant, je -le nourris d'alouettes, je l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un -anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe. - -Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:--J'aime mon amant par -A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie à -Antibes, je lui fais présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet -d'aubépine. - -Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les -paroles qu'elle prononça:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est -_ardi_... - -Je te laisse à deviner nos éclats de rire. - -Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait une revanche -éclatante dans la _Clef du jardin du roi_, où elle était servie par une -merveilleuse volubilité. C'est un exercice de mémoire, qui tire son -origine, je crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef du -jardin du roi,» voilà le commencement;--et voici la fin, qui fera -comprendre tout le mécanisme du jeu: «Je vous vends le seau qui a -apporté l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le -chien qui a dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui -tient à la clef du jardin du roi.» - -Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche comme moi ait gardé -le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des événements -dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié -les noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié les serments -qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oublié des joies, des -désespoirs, des heures d'orgueil suprême;--mais jamais je n'ai oublié ce -couplet, que je peux répéter encore, sans hésitation, comme à quinze -ans: - - Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira: - Blanc, blond, bois, barbe grise, bois, - Blond, bois, blanc, barbe grise, bois, - Bois, blond, blanc, barbe grise. - -Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et -parlementaires que j'ai traversés, c'est le jeu de _Berlurette_, de -_Chiquette_, de _Berlingue_, du _Capucin_, de la _Pantoufle_ et du -_Chnif-chnof-chnorum_. Le plus clair de mon expérience, c'est _Vive -l'amour, l'as a fait le tour!_ - -Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au _Colin-Maillard à la -silhouette_ avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destinée devait -être si étonnante. Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de -Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel -chacun passe à son tour en faisant des grimaces et des contorsions -risibles. Il faut que celui qui est placé derrière le rideau devine la -personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme -et des mantelets, pour n'être point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes -gens monter à califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes -les plus plaisants du monde.--Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se -dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement reconnu. Ce -jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du _Colin-Maillard à la -silhouette_, mais pas du tout. - -Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; son enjouement et son -esprit faisaient merveille. Au jeu des _Comparaisons_, il s'entendit -ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy: - -«--A quoi me comparez-vous? - ---Je vous compare à une pincette, lui répondit-il. - ---Oh! oh! se récria l'auditoire. - ---Sans doute; la pincette attise le feu... comme madame; voilà pour la -ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'échauffe... tandis que -madame reste toujours froide; voilà la différence.» - -Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après des noms si fameux, -je puis dire que j'excellais particulièrement à la _Sellette_, aux -_Propos interrompus_ et aux _Devises_. Mon apprentissage fut assez long -toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte à maintes -mystifications. Au _Pince sans rire_ entre autres, qui consiste à se -présenter à tour de rôle devant une personne élue et à se laisser pincer -par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au -_Pince sans rire_, dis-je, je fus bafoué de la plus complète façon: mon -pinceur, devant qui j'étais le dernier à passer, avait frotté deux de -ses doigts à un bouchon brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me -traça de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à ma place: -toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans -savoir pourquoi. Les choses furent poussées si loin qu'on me laissa -sortir dans cet état; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant -à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit à la -Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de finir mes soirées. Là -seulement les éclats de rire qui m'accueillirent à mon entrée me -donnèrent quelque soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je -jeté les yeux que je reculai épouvanté. - -Je dois avouer que le jeu du _Pince sans rire_ n'est souvent pas du goût -de tout le monde. - -Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le jeu de la -_Toilette_, où chacun représente un objet d'ajustement; le jeu de _M. le -curé_, qui met en scène tout le personnel d'une paroisse: carillonneur, -bedeau, chantre, enfant de choeur; celui de _Combien vaut l'orge?_ -demande à laquelle les joueurs doivent répondre successivement, -dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse: -Comment?--diable!--peste!--vingt sols;--s'il vous plaît?--c'est bien -cher, etc. - -Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi leur intérêt. Que -de fois ne m'a-t-on pas fait chercher une épingle au son du violon; plus -j'approchais de l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je -m'en éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était Viotti -qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le ravissement pendant une -demi-heure; j'oubliais de chercher l'épingle, et lorsque je l'eus -aperçue, je détournai vite les yeux, afin de prolonger les accords du -célèbre artiste. - -Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous nous faisions passer -et dans lequel nous soufflions de temps en temps, en chantant: - - Il est passé par ici, - Le furet du bois, mesdames; - Il est passé par ici, - Le furet du bois joli. - -Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, ce qui -n'était pas facile;--on l'attacha un jour derrière M. Petit-Radel, et -chacun vint y souffler en tapinois. Lui de se retourner brusquement, et -nous de nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au bout -desquelles il finit par se donner au diable et par nous demander merci. - -Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres noms, inconnus -ou célèbres, tous à demi effacés, sur ce portefeuille qui a dormi si -longtemps dans les tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils -s'effacent tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de l'adorée qui -fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes yeux profonds et purs; regarde -bien alors cette poussière du crayon, et si tu la vois s'animer tout à -coup comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette: c'est -que l'âme du souvenir aura passé pour un instant dans ces pages. - - - - -LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIÈRE - - - - -I - - -L'aventure de la cheminée tournante a rendu M. de la Popelinière -immortel. Son argent, ses relations et ses écrits ne l'avaient rendu -simplement que fameux. Il ne serait peut-être pas facile aujourd'hui de -reconstruire cette physionomie de financier romanesque, pompeux, despote -et dévoré surtout par la passion du bel esprit. Les points de -comparaison avec des types de notre époque nous manqueraient presque -absolument. - -La Popelinière a composé beaucoup de prose et de vers. D'abord, -c'étaient ses propres comédies qu'il faisait représenter sur son -théâtre, où naturellement on les trouvait fort bien tournées; nous -croyons qu'elles sont toutes restées manuscrites. Deux ouvrages -seulement de la Popelinière ont été imprimés, _Daïra_ et les _Tableaux -des Moeurs du temps_. Ce sont deux raretés bibliographiques. - -_Daïra_ parut pour la première fois en 1760; c'est un volume grand -in-8º, tiré à très-peu d'exemplaires, vingt-cinq, assure-t-on. Les -aventures qui y sont racontées ne sortent pas du cadre ordinaire des -romans musulmans; on y rencontre cependant quelques situations -pathétiques et un certain art de composition. Bien que la Popelinière -eût alors soixante-huit ans, et que sa femme adultère fût morte depuis -plusieurs années, il ne put s'empêcher, dans les premières lignes de -_Daïra_, d'exhaler un reste de colère contre celle qu'il avait tant -aimée, contre cette petite-fille de Dancourt, qui avait hérité de son -grand-père l'esprit et la légèreté. - -«Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale année de ma vie où je me -suis vu réduit à quitter mes amis, ma famille, ma chère patrie, pour me -retirer dans les déserts, il faudrait développer les intrigues secrètes, -les manoeuvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir à renverser -un homme d'honneur. Mais je suis le même homme toujours; et s'il a plu -au ciel de terminer la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde -plus sur cette terre que comme la pincée de poussière que je serre en -mes doigts. Je lui pardonne, Dieu m'en est témoin, je lui pardonne tous -les maux, tous les tourments qu'elle m'a causés; je ne veux pas même -étendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne s'y répandît malgré moi -quelques lumières sur des événements déjà connus, dont on a toujours -profondément ignoré les causes, et qui peut-être exciteraient à les -rechercher... - -»Je préviens donc que si j'emploie le loisir que je trouve dans ma -retraite à rassembler les choses qu'on va lire, ce n'est que parce -qu'elles n'ont aucun rapport avec moi; je préviens que rien ne m'est -plus étranger que toute l'histoire que je vais écrire,» etc., etc. - -Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours saignante chez -le pauvre financier. Cette sensibilité sera plus tard une excuse au -cynisme et aux écarts que nous aurons à reprendre en lui; cela ne -s'applique pas à _Daïra_, qui n'a rien de bien galant, malgré la -réputation que les catalogues lui ont faite, et quoique la scène se -passe dans le sérail d'Alep. Une seconde édition en fut publiée l'année -suivante en vue du public[1]. - - [1] _Daïra_, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam, et se - trouve à Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins, _A - l'Image Sainte-Geneviève_; 2 vol. petit in-12. - -Les _Tableaux des Moeurs du temps dans les différents âges de la vie_ -sont bien autrement importants. La découverte qu'on en fit, après la -mort du fermier général, excita un scandale assez plaisamment raconté -dans les _Mémoires secrets_, à la date du 15 juillet 1763. Nous citons -l'article: «Tout le monde sait que M. de la Popelinière visait à la -célébrité d'auteur; on connaissait de lui des comédies, des romans, des -chansons, etc.; mais on a découvert depuis quelques jours un ouvrage de -sa façon qui, quoique imprimé, n'avait point paru: c'est un livre -intitulé _Les Moeurs du siècle_, en dialogues. Il est dans le goût du -_Portier des Chartreux_. Ce vieux libertin s'est délecté à faire cette -production licencieuse. Il n'y en a que trois exemplaires existants. Ils -étaient sous les scellés. Un d'eux est orné d'estampes en très-grand -nombre; elles sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le -plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, toutes -très-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant pour sa rareté que pour -le nombre et la perfection des tableaux, plus de vingt mille écus. - -«Lorsqu'on fit cette découverte, mademoiselle de Vandi, une des -héritières, fit un cri effroyable, et dit qu'il fallait jeter au feu -cette production diabolique. Le commissaire lui représenta qu'elle ne -pouvait disposer seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des -autres héritiers; qu'il estimait convenable de le remettre sous les -scellés jusqu'à ce qu'on eût pris un parti; ce qui fut fait. Ce -commissaire a rendu compte de cet événement à M. le lieutenant général -de police, qui l'a renvoyé à M. de Saint-Florentin. Le ministre a -expédié un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer de cet ouvrage -pour Sa Majesté; ce qui a été fait.» - -Depuis lors, il s'écoula un assez long espace de temps, pendant lequel -on n'entendit plus parler de ce mystérieux exemplaire. Le _Manuel du -Libraire_, de Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le -catalogue des livres précieux du prince Michel Galitzin, _Moscou_, 1820. -«Unique exemplaire (ce sont les termes du catalogue), imprimé sous les -yeux et par ordre de M. de la Popelinière, fermier général, qui en fit -aussitôt briser les planches; ouvrage érotique, remarquable par vingt -miniatures de format in-4º, dont seize en couleur et quatre au lavis, de -la plus grande fraîcheur et du plus beau faire, représentant des sujets -libres. M. de la Popelinière est peint sous divers points de vue et -d'après nature, dans les différents âges de la vie. C'est un ouvrage -d'un prix infini, par cela même qu'il est le _nec plus ultrà_ de ce que -peuvent produire le luxe et une imagination déréglée. Un vol. gr. in-4º, -rel. en mar. r.» Brunet ajoute: «Cinq ans après la publication de ce -catalogue, les livres précieux du prince Galitzin furent envoyés à Paris -pour y être livrés aux enchères publiques. Les _Tableaux des Moeurs du -temps_ faisaient partie de cet envoi; mais, ayant été vendu à l'amiable -et à très-haut prix à un amateur français, cet ouvrage n'a pas dû être -compris dans le catalogue des livres du prince russe, publié pour la -vente qui s'est faite le 3 mars 1825.» - -Il y a six ou sept ans, les _Tableaux des Moeurs du temps_ appartenaient -à M. J. Pichon, président de la société des bibliophiles, qui en avait -refusé trois mille francs[2]. Nous sommes loin, comme on voit, de -l'estimation des _Mémoires secrets_. On dit que quelques dessins ont -disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous ne savons où ils ont -passé; peut-être ont-ils été détruits. - - [2] _Les Tableaux des Moeurs du temps_ sont aujourd'hui la propriété - d'un Anglais domicilié à Paris, M. Frédéric Hankey, dont le cabinet - est un des plus somptueux qui existent. - -Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de la Popelinière, et -nous en donnerons des extraits qui, sans alarmer la morale, initieront -nos lecteurs à quelques-unes des habitudes de la vie privée au XVIIIe -siècle. - - - - -II - - -Les _Tableaux_ comprennent dix-sept dialogues, qui donnent l'histoire de -la jeunesse et du mariage de mademoiselle Thérèse de Se..., jeune -personne du meilleur monde. - - -PREMIER DIALOGUE.--MÈRE CHRISTINE, MAÎTRESSE DES NOVICES ET DES -PENSIONNAIRES DU COUVENT DE ***; MADEMOISELLE DE SE..., PENSIONNAIRE -SOUS LE NOM DE THÉRÈSE. - -La mère Christine surprend Thérèse à sa toilette et lui reproche sa -coquetterie; elle cherche à la retenir au couvent, en lui montrant les -écueils de la société. - - -DEUXIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE. - -La gouvernante de Thérèse vient lui annoncer qu'on la marie avec le -comte de ***.--Le comte de ***! s'écrie Thérèse; je n'en ai jamais ouï -parler. Comment est-il fait? - -LA GOUVERNANTE.--La femme de chambre de madame, à qui madame dit tout et -qui ne me cache rien, m'a assuré que c'est un homme de grand mérite. - -THÉRÈSE.--Ah! je t'entends; c'est un vieux. - -LA GOUVERNANTE.--Non; c'est un homme revenu de la première jeunesse, et -voilà tout. - -THÉRÈSE.--Où penses-tu qu'il cherche à me voir? Je ne voudrais pas que -ce fût à l'église; il ne me distinguerait jamais dans ce choeur, parmi -trente pensionnaires que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer -à ma chère maman de me faire venir dîner chez elle? M. le comte pourrait -m'y voir à son aise, sans faire semblant de rien. Je t'assure bien que, -pour moi, j'aurai l'air d'être sur tout cela d'une ignorance profonde, -et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse jamais entendu parler -de lui. - -LA GOUVERNANTE.--C'est-à-dire qu'il vous verrait gambader, sauter au cou -de votre maman, avec votre gaieté et votre vivacité ordinaires. - -THÉRÈSE.--Assurément. - -LA GOUVERNANTE.--Eh! voilà précisément ce qu'il ne faut pas. - -THÉRÈSE.--Quoi! est-ce que tu veux que je me contraigne? - -LA GOUVERNANTE.--Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les -hommes: ce sont de drôles d'animaux. Nous ne les servons jamais si bien -qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des -choses tout de travers; et presque tout dépend de leur première -impression. Un extérieur animé, une démarche légère, des yeux qui se -laissent aller, ne leur plaisent pas à propos de mariage; cela semble -leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante, volage. Mais un -maintien composé, un air timide et des regards abattus, mettent d'abord -un prétendu à son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se -présente ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve l'honneur de -triompher de sa modestie. - -THÉRÈSE.--C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut que je m'étudie sur -tout cela, jusqu'à ce que le mariage soit fait? - -LA GOUVERNANTE.--Oui, vraiment, mademoiselle. - -THÉRÈSE.--Mais le lendemain? - -LA GOUVERNANTE.--Oh! le lendemain, ce sera une autre paire de manches; -nous verrons cela. - -La gouvernante achève de coiffer Thérèse. - - -TROISIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., THÉRÈSE. - -Madame de Se... ne précède que de quelques minutes le comte de ***. Elle -confirme les paroles de la gouvernante et donne à sa fille, sur la -fortune de son futur, des détails où se trahissent les côtés positifs de -la Popelinière:--C'est un homme de bonne maison; il n'a que trente-huit -ans, il jouit des biens de feu son père. Ces biens, dont j'ai vu l'état, -consistent en deux fort belles terres situées dans le Périgord, en -rentes sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de -cinquante mille livres de rente, sans compter une maison à lui, bien -étoffée, et où rien ne manque.--Vous êtes financier, monsieur Josse! - - -QUATRIÈME DIALOGUE.--M. LE COMTE DE ***, MADAME DE S..., THÉRÈSE. - -_Présentation._--Tenez, monsieur, voulez-vous m'en croire? abrégeons les -révérences et surtout les compliments, qui vous mettraient tous deux -fort mal à votre aise. Voilà ma fille que je vous présente au travers -d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle était si belle! Eh -bien, voilà pourtant tout ce que c'est. - -Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se..., et le comte de riposter -de son mieux. Thérèse se laisse baiser la main par la fenêtre du -parloir, et l'on fixe à huitaine le jour des noces. - - -CINQUIÈME DIALOGUE.--AUGUSTE, THÉRÈSE. - -Jusque-là l'oreille la plus inquiète ne trouverait pas à reprendre un -mot à ces entretiens. Mais il ne va pas en être ainsi désormais, et -notre analyse sera maintes fois obligée de s'abstenir. Voici, par -exemple, mademoiselle de Ri..., appelée Auguste par ses camarades; -mademoiselle Auguste est une égrillarde, qui en sait long sur la vie de -couvent; nous ne la suivrons pas dans ses révélations indiscrètes. Le -bout des cornes du satyre commence à percer chez la Popelinière. - - -SIXIÈME DIALOGUE.--LE MARQUIS, THÉRÈSE, AUGUSTE. - -Le marquis est un petit échappé de collége, cousin de mademoiselle -Auguste. On tire le verrou, et l'on joue à la main chaude. _Proh pudor!_ - - -SEPTIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE. - -LA GOUVERNANTE.--Enfin, mademoiselle, le voilà, ce grand jour! Il faut -songer à vous habiller. - -THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit. Cela me -trouble l'esprit. Je frémis en pensant que ce soir même un homme va -m'emmener chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait si j'y -serai bien ou mal, et comment les choses tourneront! - -LA GOUVERNANTE.--Vos réflexions ne sont pas hors de saison: j'ai appris -des particularités... - -THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vite! - -LA GOUVERNANTE.--C'est quelque chose qui ne vous plaira pas, et qu'il -est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez. - -THÉRÈSE.--Eh bien? eh bien donc? - -LA GOUVERNANTE.--C'est que monsieur le comte de *** a une maîtresse. - -THÉRÈSE.--Une maîtresse! Ah! que dis-tu? - -LA GOUVERNANTE.--Oui, qu'on dit même être fort jolie. - -THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement point, et je serai -malheureuse!... Et quelle est donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie? - -LA GOUVERNANTE.--Une demoiselle de l'Opéra, et c'est là le fâcheux. - -THÉRÈSE.--Comment? Explique-toi donc. - -LA GOUVERNANTE.--C'est qu'il fait pour elle de fort grosses dépenses; et -vous ne savez pas encore que des demoiselles de l'Opéra sont des -ruine-maisons. - -THÉRÈSE.--Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi! -monsieur le comte, qui, depuis huit jours, vient au couvent m'assurer de -sa tendresse et me marquer ses empressements, monsieur le comte est un -homme à maîtresse?... Ah! que vais-je devenir? - -LA GOUVERNANTE.--Quelquefois ce n'est pas un si grand malheur: c'est -suivant le caractère des gens. Il y en a qui ont des maîtresses et qui -ont le bon esprit d'en dédommager leurs femmes par de grands égards et -de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes d'amours ne -rendent que plus insupportables dans leur domestique. A tout prendre, il -en revient toujours une petite consolation, parce qu'en général les -femmes ont beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec ceux qui -prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage. - - -HUITIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., LA COMTESSE. - -Le mariage a eu lieu. Thérèse est devenue la comtesse, et c'est sous ce -nom qu'elle sera désignée dorénavant. Elle fait à sa mère ses -confidences de nouvelle mariée. La mère rit beaucoup. - - -NEUVIÈME DIALOGUE.--MONSIEUR LE COMTE DE ***, CHONCHETTE. - -Nous sommes introduits chez cette demoiselle de l'Opéra, dont il vient -d'être parlé. Il y a un mois que le comte ne l'a vue; la scène est -très-bien faite. Ce sont d'abord des reproches, des menaces, et puis de -l'attendrissement. - -CHONCHETTE.--Nous passions d'heureux moments, avouez! - -LE COMTE.--Il est vrai. - -CHONCHETTE.--Vous voilà, à cette heure, avec une femme; en êtes-vous -mieux? - -LE COMTE.--Ma foi, non! - -Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et pour faire la paix -il lui passe un diamant au doigt. En outre, il lui donne cinquante louis -pour achever de payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout. - -CHONCHETTE.--Attendez donc! vous êtes si pressé de me quitter! Tenez, -remplissez au moins ma tabatière avant de partir; je n'aime de tabac que -le vôtre... Ah! petit père, la belle boîte que vous avez là! elle est, -Dieu me pardonne, de pierre précieuse. Que je la voie donc! Qu'elle est -bien montée! C'est admirable! - -LE COMTE.--C'est une pierre d'émeraude; ma mère m'en a fait présent -l'autre jour. - -CHONCHETTE.--Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là pour mon -usage; on croit toujours que ça va se casser. Cependant... Il me vient -une idée: ce serait que vous voulussiez bien me la prêter seulement pour -ce soir, afin de m'en donner des airs à souper. Au moins, ne comptez pas -que je veuille vous la garder plus de vingt-quatre heures, car je n'en -ai que faire, moi. - -LE COMTE.--Mais, ma petite, puisque tu n'en as que faire! - -CHONCHETTE.--Ah! c'est-à-dire, monsieur, que vous avez peur de me la -confier; que vous craignez que je ne la casse, ou même que je ne la -garde. Vous avez raison, monsieur, d'en user de cette manière; cela -m'apprendra à vivre, je vous le promets. - -LE COMTE.--Tiens, folle, prends-la; garde-la deux jours si tu veux. - -CHONCHETTE.--Non, monsieur, vous êtes dans la défiance. - -LE COMTE.--Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrassé; que dire à -ma mère, qui voit que je m'en sers depuis qu'elle me l'a donnée? Mais tu -la veux pour t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon -coeur. - -CHONCHETTE.--Non, monsieur, je suis trop vive et trop étourdie; elle se -casserait entre mes mains. - -LE COMTE.--Je compte bien que tu y prendras garde... Serre-la dans ta -poche. - - -DIXIÈME DIALOGUE.--CHONCHETTE, MINUTTE. - -Minutte est une élève de Chonchette, une petite niaise que celle-ci -s'attache à dégourdir; l'interrogatoire qu'elle lui fait subir est assez -curieux. - ---Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle. - -MINUTTE.--Mais... pas trop bien. - -CHONCHETTE.--As-tu toujours ce lit de serge? - -MINUTTE.--Mon Dieu, oui, mademoiselle. - -CHONCHETTE.--Et cette vilaine tapisserie de Bergame? - -MINUTTE.--Mon Dieu, oui! Il me promet bien du damas; mais ça ne vient -pas. - -CHONCHETTE.--Il faut le quitter; qu'est-ce que ça signifie? - -MINUTTE.--Il dit que son père ne lui donne point d'argent. - -CHONCHETTE.--Belle raison! Il faut qu'il en emprunte. - -MINUTTE.--Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout ce qu'il voudrait, -parce que, dit-il, on n'a point de confiance aux jeunes gens. - -Chonchette propose à Minutte de prendre du café au lait avec elle. - -MINUTTE.--Très-volontiers. - -CHONCHETTE.--Mon laquais est en commission, mais n'importe... Hé! ma -mère!... - -LA MÈRE.--Eh ben! qu'est-ce qui gnia? - -CHONCHETTE.--Faites-nous du café au lait tout à l'heure. - -Nous nous trouvons en présence de cette terrible mère de courtisane, la -même dans tous les temps, et que la Popelinière a dû rencontrer bien des -fois, en effet, sur le chemin de ses folies amoureuses. Le _qu'est-ce -qui gnia_ et le café au lait nous rapprochent des caricatures de Daumier -et des vaudevilles du Palais-Royal. Ce n'est qu'une indication, mais -elle est précise et brûlante. - - -ONZIÈME DIALOGUE.--MADEMOISELLE AUGUSTE DEVENUE MADAME DE RASTARD; -MADAME DODO. - -A présent, c'est au tour de la marchande à la toilette, madame Dodo, qui -vient proposer à madame de Rastard, encore au lit, des pommades de -Naples et de Florence, avec des essences de cédrat et de bergamote à -l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions. Revendeuse à la -toilette, au XVIIIe siècle on savait ce que cela voulait dire; aussi -madame Dodo ne tarde-t-elle pas à faire connaître le principal objet de -sa visite: il s'agit d'un rendez-vous à accorder, et madame de Rastard, -dont nous avons laissé entrevoir les moeurs complaisantes, consent à se -rendre le lendemain soir dans un petit jardin dont la porte -s'entr'ouvrira sur les onze heures. - - -DOUZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD VÊTUE EN GARÇON, MADAME DODO. - -Suite du précédent. Dans le jardin. - - -TREIZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD, TOUJOURS VÊTUE EN GARÇON ET -COUCHÉE SUR L'HERBE; LE BEAU-FILS DE MADAME COPEN, DÉGUISÉ AVEC LES -HABILLEMENTS DE SA BELLE-MÈRE. - -Impossible à indiquer. - - -QUATORZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE DE ***, MONTADE. - -Nous revenons à Thérèse, c'est-à-dire à madame la comtesse; son mari est -sorti, et l'ami de la maison arrive. Jeune, beau, et suffisamment -éloquent pour combattre les scrupules d'une pensionnaire à demi -émancipée par le mariage, M. de Montade n'a pas de peine à supplanter le -comte de ***, toujours absent, toujours courant. Néanmoins, il n'en est -encore qu'aux menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier et de -baiser le pied.--Si vous saviez, dit-il, quand je vous entends courir -sur votre parquet, combien le bruit clair de vos mules est doux à mon -oreille! Quand je la prends, cette mule, que je vous la mets ou vous -l'ôte, il me prend une sorte de saisissement presque égal à celui que -l'on sent quelquefois quand on rencontre, sans y penser, du velours sous -sa main, ou quand on cueille une pêche couverte de son duvet. - -Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit à petit emporter par son -amour; et, dans une scène habilement conduite, plus humaine et plus -pratique que les scènes de Crébillon fils, il finit par manquer de -respect à madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend le mari -frapper à la porte, selon la coutume éternelle. - ---Mon mari! s'écrie-t-elle; je suis perdue! il nous soupçonnera... -Seyez-vous dans ce fauteuil... ne bougez pas... prenez un livre et lisez -tout haut. - - -QUINZIÈME DIALOGUE.--MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE ***. - -Le comte entre, comme un mari de l'époque et de toutes les époques, -joyeux, se frottant les mains; il dit bonjour à Montade, il s'informe du -livre qu'on lit. C'est _Gulliver_.--Oh! oh! j'en fais cas; il renferme -une bonne philosophie et déguisée fort plaisamment. - -Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre, il trouve que sa -femme fait un très-maussade visage à Montade; il l'en réprimande -durement.--Madame, avez-vous la fièvre chaude? Que veut dire ceci? -Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous le rebuter de venir -ici, comme vous avez rebuté déjà cinq ou six de mes anciens amis et de -mes plus intimes? - -La querelle se prolonge ainsi pendant un quart d'heure; après quoi, avec -ce tact particulier aux époux, le comte de *** force sa femme à -embrasser Montade. Tous les trois passent dans la salle à manger, où le -souper est servi. - - -SEIZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MONTADE. - -Montade triomphe entièrement de la comtesse. - - -DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MADAME DE RASTARD. - -Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus spirituellement -observé au point de vue des véritables moeurs du temps. Les deux -anciennes amies de couvent échangent des confidences sur leur position -nouvelle et sur leurs relations dans le monde. - ---A propos, vous savez _qu'on vous donne_ Montade? dit madame de Rastard -à la comtesse. - -Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès; et madame de Rastard -lui apprend qu'elle figure déjà sur _des listes_. - -LA COMTESSE.--Comment! sur des listes? - -MADAME DE RASTARD.--Eh! vraiment, oui. Est-ce qu'ils ne font pas tous -des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les -mains? - -LA COMTESSE.--Quelle perfidie! - -MADAME DE RASTARD.--Eh! bons dieux! ne me suis-je pas vue, moi, sur -celle d'un petit agréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à -baiser? - -LA COMTESSE.--Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence? - -MADAME DE RASTARD.--Sur quoi? sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait -écrites, en présence peut-être de quelque ami, mais auxquelles pourtant -je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il -était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarité que je -lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où -on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde, comme si je -l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table. - -Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait vainement -ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière. - -LA COMTESSE.--Cela me rappelle que j'ai remarqué dernièrement un de ces -petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me -regarder et de me fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en -fus même embarrassée. - -MADAME DE RASTARD.--Eh bien, pendant qu'il vous faisait cet honneur-là, -il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, avec -une lettre passionnée à cette autre femme, pour lui persuader que c'est -par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire -remarquer en la lorgnant lui-même; de façon qu'elle lui sera fort -redevable d'avoir été lorgnée par son valet. - -Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à la comtesse si elle a -un habit d'homme. - -LA COMTESSE.--Un habit de cheval? Non, je n'en ai point. - -MADAME DE RASTARD.--Tant pis; il faut vous en faire faire incessamment: -habit, veste et culotte. Je vous enverrai mon tailleur. - -LA COMTESSE.--Mais je n'aime guère à monter à cheval. - -MADAME DE RASTARD.--Ni moi non plus, mais qu'est-ce que cela fait? On -s'habille toujours, on fait un tour d'allée; c'en est assez pour -descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont -les hommes sont fous. - -LA COMTESSE.--Mettez-vous cet habit-là souvent? - -MADAME DE RASTARD.--Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus -piquante. Si vous rencontriez madame d'E... dans cet équipage, indolente -et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la -reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés -de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une -femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on prendrait pour un -petit vicieux, tant elle devient vive et hardie. - -Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la comtesse un petit -volume intitulé _Histoire de Zaïrette_. - -C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent les _Tableaux -des Moeurs du temps_. Il y est encore question de l'Orient et des -sérails. Zaïrette est «fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire -d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont les expressions -de la Popelinière; elles nous donnent à penser qu'il pourrait bien y -avoir quelque petite vengeance sous ce récit. S'agirait-il d'une fille -de mademoiselle Gaussin, la _Zaïre_ de Voltaire? - -De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures -romanesques, se trouve transportée dans l'empire du Karakatay pour -servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt -ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait -concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude et le dégoût s'emparent -du lecteur et l'empêchent de prendre à cette accumulation de fresques -licencieuses l'intérêt que lui avaient arraché les _dialogues_. - - - - -BIBLIOTHÈQUE GALANTE - - -Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le -bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent -au plus haut point la curiosité, et ils ne la satisfont pas. Ils -précisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent -même: _Fort piquant_, ou _rarissime_, mais c'est tout. De sorte que -celui à qui, pour une cause ou pour une autre, échappe un ouvrage -longtemps poursuivi ou convoité, peut se trouver pendant des années -entières en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire -comprendre comment nous désirerions que fût rédigé un catalogue. - -L'époque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe siècle, d'abord -parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que -c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et -presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de -production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout -aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, -souvent aussi des bienséances, décèlent plus que tous les autres les -courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et -d'esprit, comprise entre _Angola, histoire indienne_, et _Aline et -Valcour, roman écrit à la Bastille_, nous avons tâché de la faire -revivre dans la plupart de ses oeuvres satiriques et clandestines, mais -possibles. - -Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle -qu'elle soit, se perde entièrement. Tout ce qui peut s'analyser ou -s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analysé, nous l'avons -extrait. Après cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en -restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien -encore au delà, mais la masse des lecteurs n'aura plus à s'inquiéter de -ces matières, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a -beaucoup) seront apaisés. - -Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou -peuvent l'être. Il devenait donc inutile de mentionner le _Hasard du -coin du feu_, le _Sultan Misapouf_, le _Compère Mathieu_, etc. Ce n'est -que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans -notre _Bibliothèque_. Nous ne vulgarisons pas, nous initions. - - - - -I - -L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE - -Deux parties. A Amsterdam, 1743. - - -«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma vie la sage -_Paméla_, qui avait père et mère, ni la prude _Cécile_, qui se console -aisément de découvrir l'un et l'autre au sein d'une union illustre, mais -illégitime; je ne prends point pour original ni la _Paysanne_ à vertus -postiches, ni la _Marianne_ au vernis philosophique; la vérité ne me -plaît que dans la nudité. Trois femmes du faubourg Saint-Marceau, à -Paris, se sont disputé entre elles la gloire de m'avoir donné le jour. -L'une était une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de son -métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux maître d'hôtel retiré -du service; la dernière enfin, et celle qui m'a élevée, était ravaudeuse -de profession, tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits -arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle _corps de garde_, -mais dont le bel esprit et l'oreille délicate ne peuvent souffrir -l'expression. Elle s'appelait Margot, mais elle était bien mieux connue -sous celui de _madame des Pelotons_, qu'elle se donnait.» Par ce début, -on jugera de l'allure entière de l'ouvrage et des moeurs un peu basses -qu'il met en jeu. Néanmoins on y remarque une certaine verve d'intrigue, -beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de ton qui est mieux -que de la trivialité, qui est peut-être de l'observation. En ce qui -concerne les expressions, elles n'ont rien qui puisse faire sonner -l'alarme à la pudeur et sont aussi chastes que dans _Manon Lescaut_. - -Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) est une jolie -petite personne, blonde sans être fade, l'oeil bien ouvert, _le nez bien -tiré_, les dents du plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans -ses ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un _cabriolet_ -charmant, avec un fichu de gaze, un collier de cailloux du Médoc et une -paire de mitaines de soie à jour, avec les bracelets à boucles pour les -retenir au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'elle ait donné -dans l'oeil d'un beau soldat nommé _l'Amour_; cette intrigue serait même -poussée grand train, s'il ne survenait un heureux changement dans la -fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, le père supposé de -l'héroïne, est nommé sergent de compagnie, et il croit de sa nouvelle -dignité de tenir à la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur -et d'empire: - -«--Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre; je viens de louer -un très-bel appartement, au troisième étage, dans la rue de la -Mortellerie, qui est composé de deux chambres et d'un petit cabinet. Je -l'ai fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai trouvée chez -les fripiers du faubourg Saint-Antoine; l'autre est meublée de ces -jolies tapisseries de la Porte; ce sera là notre salle de compagnie, et -le cabinet attenant sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut plus -parler de parties de guinguette, mais de ces repas que l'on fait venir -de chez le traiteur; nous ne serons pas loin de la _Clef d'Argent_, où -l'on est fort bien traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de -jouer à la boule, à l'_as qui court_ et à tous ces jeux qui ne se jouent -que dans les maisons obscures; mais à la _briscambille_ et au _bonhomme_ -au liard la fiche. Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en -hiver; surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent pas sur -vos talons.» - -Cela vaut une harangue de Nestor. - -Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons s'en va demeurer chez -un M. Ruinard, procureur, qu'elle gruge à qui mieux mieux. Il y a là, -décrites avec une science amusante, des ripailles bourgeoises qui -sentent la fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard -laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui s'envolent de -là dans une sphère plus élevée, sinon plus pure. Junon fait tant et si -bien qu'elle épouse un chevalier du Catel; mais la famille du chevalier -fait casser cette union disparate. Comme un mari est cependant -indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce de galanterie, elle -convole en secondes noces avec le comte de la Fère, un drôle assez bien -représenté dans ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait, les -plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un peu à la grenadière, -mais qu'un ton un peu soutenu déconcertait, filant l'amour à la -romanesque, souvent entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant -de sa bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans le néant, -racontant ses aventures, se croyant aimé des femmes, les apostrophant -par leur nom, surnom et qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un -génie fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point fortuné, -traînant son talon rouge dans les boues de Paris.» - -Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande, un séjour au couvent, -des scènes de jeu, la police et la Conciergerie; vous connaissez le -roman aussi bien que moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était -que l'action _une_ et charpentée; Le Sage lui-même ne le savait pas; on -ne faisait que des récits d'aventures, se modelant en cela sur le train -réel de la vie. Un détail assez original dans _L'Enfantement de Jupiter_ -(je ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle _L'Enfantement de -Jupiter_!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est amoureux seulement -du coude de Junon, et qui, pour se procurer le délice de le voir et de -le baiser de temps en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq -mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de Junon, ce coude -est fort pointu, et que lors de la première manifestation des fantaisies -du conseiller, elle le lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle -lui en avait ébréché trois ou quatre. - -Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, comme je l'ai dit et -comme on l'a vu, des parties bien traitées, surtout celles qui sont -relatives aux gens de finance. On se divertit principalement aux façons -galantes d'un fermier général qui transporte dans une déclaration les -expressions de ses calculs: «--Ah! million de mon âme! fonds le plus -précieux! trésor admirable! chiffre charmant! que vos droits de présence -charment mon coeur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant. Jamais prise de -corps contre nos fraudeurs ne m'a tant flatté que me flatterait celle -que j'imposerais sur votre adorable total!» - -D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient toujours un -dénoûment moral, quelque forcé qu'il fût, à leurs productions, et qui -prétendaient faire ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon, -après avoir brillé au premier rang des constellations suspectes de -Paris, se retire définitivement _du monde_ et va achever une existence -dégagée de soucis dans une maison de campagne où elle ne reçoit plus que -quelques voisins, son avocat et M. le curé. - -Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation -se mêlent étrangement à cet ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la -Mothe. - -Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169, nº 1263, se trouve -mentionné un livre intitulé: «_Histoire nouvelle de Margot des Pelotons, -ou la Galanterie naturelle._ Genève, 1776; deux parties en un vol -in-8º.» Il est supposable que c'est le même que _L'Enfantement de -Jupiter, ou la Fille sans mère_. - - - - -II - -MÉMOIRES TURCS - -Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient la -suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur, -pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet, bacha à trois -queues. Deux parties; à Paris, lus et approuvés par l'approbateur -général du Grand Seigneur, et réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743, -titre noir et rouge. - - -La première moitié de ces mémoires se passe en Turquie, la seconde en -France; cette seconde moitié est la plus piquante, en ce qu'elle traite -de nos usages et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité. -Citons cette sortie contre les _paniers_: - -«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier, malgré toute la bonne -grâce qu'on prétend que cela donne au beau sexe. Comme nous étions à -disputer à ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces entra; -cet homme divin nous fut d'un grand secours. Il commença par faire le -panégyrique des paniers en des termes qui engagèrent Zulime à se laisser -enfin emprisonner dans ce triple cercle.--Mais il me semble que je ne -pourrai passer nulle part, disait-elle.--Vous vous tournerez de côté, -madame, reprenait l'abbé, ou, embrassant votre panier comme une idole, -vous le ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand vous -serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce sont des messieurs qui -se trouvent à vos côtés, vous jetterez sans façon votre panier sur leurs -genoux, en sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir d'un -même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement soit petit, pour -lors les paniers se croisent et l'on est environ un quart d'heure à les -arranger: la duchesse couvre la comtesse, la comtesse éclipse la -marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.» - -Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me rends pas compte de -l'engouement dont les _Mémoires turcs_ furent longtemps l'objet. Le -nombre des éditions s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté -d'attribuer cette vogue à une _Épître dédicatoire à mademoiselle Duthé_, -que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes, et qui est effectivement -un joli morceau de persiflage. - -Un des épisodes de la première partie a fourni à Dumaniant le sujet -d'une comédie en un acte et en vers, représentée en 1787 sur le théâtre -du Palais-Royal, et intitulée _La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris_. -Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair, mademoiselle -Forest et Dumaniant lui-même. - -L'auteur des _Mémoires turcs_ est Godard d'Aucour, fermier général. - - - - -III - -GRIGRI - -Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par -Didaque-Hadeczuca, compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais -en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau hollandais, dernière -édition, moins correcte que les premières. Épigraphe: «_Ridiculum acri -fortius et melius magnas plerumque secat res._ HOR. lib. 1, sat. 10.» -Deux parties; à Nangazaki, de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul -imprimeur du très-auguste Cubo, l'an du monde 59749. - - -Je ne sais pas si je suis conformé autrement que mes lecteurs, mais il -me semble que toute l'énorme fantaisie déployée dans ce titre est chose -bien répugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules -adoptées après la vogue des romans turcs et chinois de Crébillon le -fils, qui lui-même avait donné, mais plus sobrement, dans ce système de -plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la -reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, une fée, sa -marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes -les fois qu'il s'apprête à dire quelques sottises, et d'un anneau qui -lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On -voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui découlent de ce point -de départ. _Grigri_ serait d'une lecture supportable, si la chasse à -l'ingénieux n'y était pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit -souvent qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève toute portée -aux situations un peu libres que l'auteur a prétendu y représenter. - - - - -IV - -THÉMIDORE - -La Haye, 1745. - - -Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la -_Revue de Paris_, commentée et abrégée sous le titre de _Rosette_. -_Thémidore_ est écrit avec une plume de véritable gentilhomme, -frétillante, parfumée, à demi mythologique, effleurant tout et dépassant -le pastiche à force de bel air et d'impertinente individualité. Cela ne -se raconte guère; tout au plus peut-on déranger quelques colifichets, -quelques brins de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un -portrait: - -«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une -chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.--Le -président dort, s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été -réservé pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. Nous suivîmes -son avis. Une heure se passa à badiner, à faire partir des bouchons, à -casser des verres et quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes. -Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se plaisent dans les -soupers où l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini à briser -un miroir ou une table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et -Argentine firent l'amusement du repas par une infinité de chansons plus -jolies les unes que les autres, qu'elles débitaient à l'envi. Laurette -excitait à boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle -excitait dans les verres.» - -Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte jamais six lignes, -brillantes, mesurées, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la -situation, ces petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre -de littérature érotique et de courte haleine dont nous nous occupons. -L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement -qu'à petits traits délicats et précis; ils fuient la grande période -cadencée, le tour abondant et orné d'incidentes. - -Le lendemain de ce _carillon_, Thémidore, qui est un jeune conseiller au -parlement, se fait descendre de carrosse à deux pas du Luxembourg, et -arrive en chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffée -en négligé, avec un désespoir couleur de feu, un corset de satin blanc -et une robe brodée des Indes. - -Comme il sait qu'elle aime à faire des noeuds, il lui offre une navette -garnie d'or; ce cadeau et une cour empressée finissent par fléchir -Rozette, qui n'est prude que par accès. La lune de miel de ces deux -amants s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le -père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se décide à mettre -la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, -et, sur les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive après -trois jours dans une petite maison à grande porte jaune du quartier de -l'Estrapade, où Thémidore et Rozette oubliaient le cours des heures. - -«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans -l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commençaient leurs concerts -amoureux,» lorsqu'un commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups -redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye vainement de la -résistance; il est ramené par le commissaire à la maison paternelle, -pendant que l'exempt, escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie. - -On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman va tout à coup au -larmoyant; mais on est bientôt détrompé. Thémidore accorde cependant -quelques jours à sa douleur; il fait les choses en conscience et va -jusqu'à repousser la nourriture qu'on lui offre. Après quoi, il demande -des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour -Dauphine; puis à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des -Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion même, qui a de -l'esprit, du bien, des grâces, et qui répand dans tout le Marais la -bonne odeur de sa charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux -sermons du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent aux extrémités -de Paris, et pour lesquels on choisit exprès une petite église, afin d'y -faire foule.» Thémidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il -affectionne le plus particulièrement, c'est le boudoir de la dévote. Il -y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie -pleinement sa prédilection. - -«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui rendre visite, -excusant mon habillement sur la passion que j'avais de lui faire ma -cour. Elle me reçut à sa toilette; les dévotes en ont une moins -brillante que celle des coquettes du monde, mais mieux composée. Les -odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas fortes et en grande -quantité, mais elles répandaient un parfum suave qui embaumait -légèrement la chambre. Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle, -était travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de satin piqué, -ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure, enfin tout son -déshabillé accompagnait bien sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous -préparait le chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers -sur ses belles mains.» - -On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails. Thémidore est -un jeune homme qui entre dans la vie et qui s'imagine souvent que le -plaisir est une découverte de son invention. Au milieu de ses -occupations, il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte à un -abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une soutane, un manteau long, un -rabat, et, ainsi déguisé, il s'introduit auprès d'elle dans le parloir -Saint-Jean. La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes -réflexions sur les conséquences des lunes de miel illicites. Il finit -par obtenir son élargissement, sous promesse de ne plus avoir de -relations avec elle. «Depuis ce temps, cher marquis, selon que je l'ai -promis à mon père, je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze -premiers jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai contribué à -son arrangement. Comme elle avait une douzaine de mille francs, elle -s'est établie et a épousé un marchand de la rue Saint-Honoré, riche, -sans enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée -à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une union de gens qui -ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois et je suis avec elle -comme avec une amie; je l'estime même assez pour ne plus lui parler de -galanterie.» - -Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité est -entièrement dans les moeurs du XVIIIe siècle. - -L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que dans les _Mémoires -turcs_. Le président Dubois, s'étant reconnu à quelques traits de -_Thémidore_, fit mettre le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant -mettre l'auteur. - - - - -V - -MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI - -Deux parties, à la Haye, 1746. - - -Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette, la nièce d'un petit -ecclésiastique; après l'avoir rendue mère, il la quitte pour une -donzelle dont il a fait la rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve -cette belle occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants, -il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement enroulé: «En -vérité, madame, vous n'avez guère de charité pour votre prochain; -l'amour, qui est en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de ses -traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus généreuse, et pour ne -pas faire des maux que vous ne voudriez sans doute pas guérir, profitez -de la beauté du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade -hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler M. de Volari, il me -semble qu'une telle phrase ne doit point être facile à prononcer; et, -pour ma part, je ne m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu -de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine. - -Néanmoins, ce style fait impression sur la _belle inconnue_, qui, après -quelques façons, se laisse insensiblement conduire dans un petit bois -«qui semblait avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des Amours -et des Ris dont M. de Volari espère y trouver le cortége, il n'aperçoit -qu'un farouche Espagnol, tyran de la dame, qui les a suivis en donnant -tous les signes de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et -demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent, ils se racontent -mutuellement leur histoire, et ils se font raconter celle des gens avec -qui ils nouent connaissance. Ce procédé pourrait se continuer à -l'infini, il faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir -restreint à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs de la -piètre invention de ces romans-voyages, uniformément coulés dans le même -moule; à toutes les époques, il se produit sept ou huit ouvrages -destinés à servir de patron à toute une génération écrivassière. Au -dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques s'appellent _Gil Blas_, _les -Lettres persanes_, _Manon Lescaut_, _Candide_, _Clarisse Harlowe_ et _le -Paysan perverti_; ils ont engendré tout ce qui s'est produit après eux. - - - - -VI - -LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE - -Deux parties (titre rouge); à Citer (_sic_), en l'année 1747; avec -approbation de Vénus. - - -L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter de son -existence, s'il ne se trouvait pas en ma possession. Ce n'est point un -trésor d'ailleurs; sans être complétement insignifiant, il a le tort -plus grave d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, une -actrice et une femme du monde se chargent à tour de rôle de l'éducation -du marquis de ***, qui n'en devient pas plus _maître_ pour cela. Un -certain mérite de pittoresque dans le portrait ne rachète point le -manque absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles -n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à une troisième, si le mot -_fin_ n'était là pour détruire toute illusion à cet égard. - - - - -VII - -LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC. - -Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent. - - -Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne d'un jeune -prince de la façon la plus incommode et la plus nuisible à ses bonnes -fortunes. Sur ce thème scabreux sont brodés, d'une main délurée et -agile, des épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister -longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque toujours prévus. Le -_Grelot_ est calqué, quant au style, sur _Angola_; le caractère -_italique_, surabondamment employé, sert à indiquer les tours de phrases -à la mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres. - -Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur de Cicéron. - -Le _Grelot_ a été publié pour la première fois en 1754; il a ensuite -trouvé place dans la _Bibliothèque amusante_ (Londres), format Cazin. - - - - -VIII - -CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT - -A Leipsik, 1758; 1 vol. - - -A la manière de tous les romans intitulés _Confessions_ ou _Mémoires_, -l'ouvrage débute ainsi: «Tu veux donc absolument, charmante amie, que je -te fasse un récit sincère de toutes mes aventures, avant que l'hymen -nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes folies la plus grande est -sans contredit celle de te les raconter.» Cette déclaration faite, -Wilfort nous apprend qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de -place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne heure au collége, il -ne le quitta que pour entrer dans un régiment de cavalerie où il avait -obtenu une lieutenance. «Le service n'occupe pas toujours un officier: -on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, chez les -demi-libertines, chez celles qui le sont tout à fait; on cherche à tuer -le temps. J'avais du goût pour la lecture, mais on ne lit pas toujours. -Je fis comme faisaient les autres.» - -Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort escalader un -couvent de nonnes, porter le trouble dans les familles des bourgeois, -s'attarder dans les festins, casser les lanternes des rues. Une affaire -d'honneur avec un mari mal commode le force, au milieu de ces désordres, -à prendre en poste le chemin d'Espagne; grâce aux bons offices du -secrétaire de l'ambassadeur de France, il est reçu chez le duc de -Silvia, en qualité de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans. -Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la beauté d'Apollon -unie aux grâces d'Antinoüs; il ne tarde pas à faire une vive impression -sur la duchesse, et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il -s'est chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit cette -éternelle scène que les romans et la vie réelle n'ont pas encore -épuisée: - -«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle -expliquait cet endroit de _Télémaque_ où l'amour d'Eucharis est exprimé -avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette -lecture était de son goût et si elle en apercevait toute la -délicatesse.--Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis ce livre avec -beaucoup de plaisir; depuis que mon père me l'a donné, je ne le quitte -qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le -couvent de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne -à celui-ci la préférence; il m'a touchée plus que les -autres.--Oserai-je, lui dis-je avec émotion, vous demander quels sont -les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit réponse que le -morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des -beautés.--Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop -tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune coeur un feu qui -fait en peu de temps beaucoup de progrès?--Vous m'étonnez, -s'écria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français -pût blâmer un livre si bien écrit.--Pardonnez-moi, lui dis-je fort -déconcerté, si je me suis mal énoncé; loin de blâmer le livre que vous -lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de -retenue.--Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon écolière, vous avez -donc prétendu par votre question connaître si mon âme est sensible? Je -n'osais parler; animé de cette passion que j'étouffais depuis si -longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.» - -Fénelon! à quoi devais-tu servir! - -Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher la duchesse de Silvia -et Floride d'être jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y réussir; -accorder la préférence à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la -vengeance de celle qui se serait crue méprisée. Dans la crainte d'une -goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favorisé prit -le parti de se sauver en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le -passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il -logeait, une veuve toute confite en piété nommée Célie, une autre -encore, madame Hortense, marchande d'étoffes de soie; mais cette -dernière, à laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage, -n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance cruelle. «Un -soir, à dix heures, je fus pris dans mon lit, lié comme un criminel, et -conduit, après plus d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont -l'entrée me fit trembler. On me mit dans une petite chambre où les -grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas épargnés. Un frère -dominicain m'apprit que j'étais prisonnier de la sainte Inquisition, -m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me -soumettre à la nécessité.» - -Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt mois et quatorze -jours de captivité, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se -trouvant sans ressources (les geôliers l'avaient débarrassé, au moment -de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient dans ses poches) -et ne sachant plus où donner de la tête, promena son désespoir jusqu'à -Florence, où il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec -les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant sa -_Confession générale_, c'est là, ma chère Babet, que j'ai eu le bonheur -de te voir. Ton père, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans -avoir auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai représenté -dans l'_Andromaque_ de Racine. Tu jouais le rôle d'Hermione et moi celui -de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une -préférence que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je t'ai plu, -cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie -jamais ressenties; tu n'as pas dédaigné le présent de mon coeur. A vingt -ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reçu -comme amant, comme époux. Épris des mêmes flammes, nés l'un pour -l'autre, qui pourrait nous désunir et troubler un hymen préparé par les -amours mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre félicité?» - - - - -IX - -LE ROMAN DU JOUR - -Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754. - - -Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens que les peintures -galantes qu'il offre au début sont interrompues soudain par des -discussions théologiques et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure -il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de -taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset -de nuit et en jupe de mousseline brodée; de madame Damonville, jeune -veuve très-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites, -de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela -pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me paraît difficile à -comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, -Paul Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son _Histoire de Bohême_, -Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la _Vie de Marcelle_, OEcolampade, -Faustus Socinus, Léon l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un -savant à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire un roman -gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient avec délices à ses études -dogmatiques. - - - - -X - -BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES - -Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne -compagnie, avec cette épigraphe: «_Quid rides? Fabula de te narratur._» -Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la -Frivolité. 1762. - - -De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, de l'érudition -dissimulée avec grâce, du raisonnement: voilà ce qui compose ce livre, -agréable de tous points. Je considère comme un chef-d'oeuvre, et comme -le spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, la -notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine le volume. - - Ange-Rose-Farfadet, - Abbé de Pouponville, - Le mignon des Grâces, - La fleur des Beaux-Esprits, - La perle des Petits-Maîtres, - La coqueluche des femmes, - L'élixir de la galanterie, - La quintessence de la gentillesse, - La fine crème des compagnies, etc., etc. - -«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il naquit pouponnement -dans une coulisse d'une pouponne de l'Opéra et du céleste chevalier de -Muscoloris, seigneur de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça ce -qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà -dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tétait si joliment, si -mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il -pleurait, c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une -espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au -coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes -l'inondait de toutes parts; il était choyé, caressé, dorloté, baisé, -léché, presque étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses -commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que d'agréments! quelle -bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Il -fit ses études avec une rapidité incroyable: la lecture d'_Angola_, des -_Bijoux indiscrets_, du _Sopha_, des _Matines de Cythère_ et autres -livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie qu'il en faut pour -triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en -possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien -un petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat de la -première faiseuse, un teint miraculeux, une voix flûtée, des lèvres d'un -incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un _assassin_ placé dans les -règles les plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister à -des armes pareilles? - -»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé de Pouponville montait -dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte -pris des endroits les plus voluptueux du Cantique des cantiques -annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en deux petites -parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de -toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle -des poëtes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de -spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché et à -l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine, la Samaritaine, -la Femme adultère, _amore langueo_, je languis d'amour. Aussi les -petites-maîtresses s'écriaient au sortir du sermon:--Ce Pouponville est -un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des gestes à ravir! un -air mouton! un sourire supérieurement fin! un persiflage décent, tel -qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer! -S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, -je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet -aimable Pouponville! - -»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui -les distinguent: la coutume de se faire coiffer à double et triple rang -de boucles, de prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque -période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au -moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le -ramasser; de promener amoureusement ses regards sur une assemblée -brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention. - -»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux -élégants en tout genre. Cependant la prédication lui fut très-fatale. Un -horrible vent coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout -à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui -donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: -pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de -la Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui pût -en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble -de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être -Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter -le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le -coeur lui souleva, et l'abbé de Pouponville rendit son âme mignonne, en -demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle -ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui trouva ni cervelle ni -cervelet. Une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au -moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du -cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien -au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, d'une petitesse -extraordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites; -les anatomistes attribuèrent à cette contraction la facilité prodigieuse -qu'avait notre Adonis à _vaporer_, s'évanouir, défaillir, périr presque -à chaque moment. Son sang ressemblait à de l'eau rose, et sa chair était -tendre et délicate comme celle des Zéphyrs. - -»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît sa bière de coton -parfumé, ce à quoi l'on ne manqua pas. Un de ses adeptes lui fit ériger -par reconnaissance un mausolée élégant: c'était une table de toilette -très-richement garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de -pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges et d'eaux de senteur.» - -A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature des -principaux ouvrages composant la bibliothèque de l'abbé de Pouponville. -Ils sont tout à fait en harmonie avec le caractère de leur propriétaire: - -«_Traité de l'attaque et de la défense des ruelles_, avec les plans et -figures nécessaires pour l'intelligence du livre. - -»_Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime du papillonnage, -persiflage, rossignolage, chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage_, -etc., par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet; 100 vol. -in-folio. - -»_Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies de brillants._ L'auteur, -Mouchero-Moucheroni, noble Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à -Paris seul que se font les belles inventions. Son livre est rempli de -savantes recherches sur les mouches et leur antiquité: une mouche que -portait Hélène, et qui relevait infiniment sa beauté, rendit Pâris -amoureux et causa la guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la -badine, la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante, -le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'oeil, à la lèvre, au -menton, près de la fossette des grâces. Leurs formes: en lune, en -comète, en croissant, en étoile, en navette. 2 vol. in-12. - -»_La Raison des femmes_, livre blanc, par un célèbre _rieniste_ des -espaces imaginaires. - -»_La Toilette ambulante_, par le juif Benjamin Fafefifofullina. - -»_L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands, hollandais, -russes et chinois_, par le petit-maître Mignonet, chef de l'ordre, -marquis de Plumeblanche, Teintmignard, Vermillon, etc., etc. - -»_Les Berloques, ou les Grelots de la Folie_, par la marquise de Clicli. - -»_L'Encyclopédie perruquière_, complète depuis 1740 jusqu'en 1760, ce -qui fait 7,300 cahiers. On en donne deux chaque jour: celui du matin -traite de l'attirail de la petite toilette; celui du soir regarde -l'accommodage en forme. L'infatigable Friso-Cometti en est l'auteur. Il -fait aussi des sourcils postiches, à l'air de chaque visage, et les -attache d'une manière invisible. - -»_Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre du tabac, éternuer_; -avec un _Traité du nazillement provençal_, minauderie de fraîche date. - -»_Dissertation philosophique sur les 365 sortes de poudres_, une pour -chaque jour de l'année, avec leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine -Leblanc. - -»_Les Orgies d'Amathonte_, et en général tous les opéras comiques -jusqu'à 1760. Recueil complet.» - -Cet amusant volume est clos par une série de pensées, détachées de -l'_Esprit de M. l'abbé de Pouponville_; c'était alors la mode de publier -l'_Esprit_ de monsieur un tel, l'_Esprit_ de madame une telle. L'auteur -de la _Bibliothèque des Petits-Maîtres_ n'a eu garde de laisser passer -cette mode sans la railler à sa façon, qui est la bonne. Voici une des -pensées de son abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la -renverse Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «--Le médecin céleste que -Pamoisor! il a guéri ma levrette grise et mon perroquet amazone. Je veux -lui donner un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière maîtresse -d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?» - - - - -XI - -TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES - -1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie. - - -Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents barbares -dérobent à tous les yeux, fait rencontre, au bord d'une fontaine, de la -fée Almanzine, qui lui offre une ceinture magique destinée à le rendre -invisible. Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis et assiste -à diverses scènes tour à tour plaisantes et tragiques, qui rappellent, -mal à propos pour l'auteur anonyme de ce livre, la marche du _Diable -boiteux_. Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres, les -petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa flamme... entre -les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine avait tout lieu de se croire -adorée. «Qu'on ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches; -on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles pour qui l'on conserve -encore de la tendresse. Je rentrai chez moi, je l'ose dire, -tranquillement. Heureux si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais -pu la prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même et de tout -ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à des hommes follement épris -d'une beauté qu'ils ne voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette; -et alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne le seront -jamais!» - - - - -XII - -LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE *** - -Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard, -Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765. - - -L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D. L. S. D'O., explique -ainsi la poétique de son oeuvre: «L'intérêt peut être excité de deux -manières: tantôt on laisse voir le but vers lequel tendent les -personnages principaux, et, au moyen d'incidents amenés avec art, on -éloigne le dénoûment; tantôt on répand l'intérêt sur différents -personnages, et alors on ne doit être jugé que sur la manière plus ou -moins adroite de lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est -celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans ce cas d'adopter -la première, car l'intérêt qu'il a répandu dans les _Erreurs -instructives_ est mesuré à des doses tellement imperceptibles, que le -lecteur n'arrive qu'à grand'peine à la fin des trois parties. - -Le jeune comte de *** adore une religieuse du _couvent voisin_; après -plusieurs mois d'une cour assidue au parloir, elle lui glisse un petit -billet lui enjoignant de se trouver à neuf heures et demie du soir dans -un chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos. «Je m'y rendis. A -peine y étais-je arrivé que j'entendis marcher assez près de moi. Comme -le lieu était absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas -d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange tutélaire que je ne -connaissais pas, et qui pourtant m'intimida beaucoup en me demandant -quel nom je portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me -montrant une échelle de corde attachée au mur, et me prenant par la -main:--Montez, monsieur, me dit-il, montez promptement, pendant que -personne ne passe. Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui -il avait appris que je devais franchir le mur, mais il me pressa de -monter d'un air assez brusque, en me disant que je l'apprendrais dans -peu. Je fis ce qu'il souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa -bientôt mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre garde -de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais désiré en être bien -loin, à l'aspect d'une religieuse que je vis assise à quelques pas; je -marquai mes craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce temps, -la personne qui m'avait fait monter descendit à son tour, de façon que -nous nous trouvâmes quatre dans le verger des religieuses. Je m'aperçus -bientôt que l'amour nous y rassemblait tous.» - -L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend le chemin par où il -est venu, en se promettant de se revoir le lendemain; une fois dehors, -le comte de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, mais -il est immédiatement interrompu par ces paroles:--Monsieur, parlons bas, -ou plutôt ne parlons point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous -ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent exposer pour -nous leur honneur et leur tranquillité, nous devons être jaloux de leur -conserver ces deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre à -ces mots, et se contente de saluer. Mais le lendemain, il a le bonheur -de sauver ce galant homme d'un guet-apens que lui avaient tendu trois -coquins armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à se former -entre M. de Verzy et le comte de ***. - -Le morceau le plus piquant des _Erreurs instructives_, et celui en même -temps qui est écrit avec le plus de vérité, c'est l'histoire de la -journée d'une femme capricieuse. Nous allons essayer de le transporter -sous les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce que quelques -lacunes laisseront supposer d'immodeste. «Un matin, je fus voir une -présidente fort jeune, mariée à un homme fort vieux:--Que vous venez à -propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. M. de N*** vient de -partir pour la campagne; il n'y a point à reculer: engagé ou non, vous -dînerez avec moi et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai -l'offre, mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente était -de ces femmes qui seraient bien embarrassées de dire ce qui leur plaît; -de ces femmes qui veulent et qui ne veulent plus dans le même instant, -qui parlent avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles -viennent de parler. - -»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit qu'elle allait passer à -sa toilette; voyant que je me disposais à la suivre:--Où venez-vous? me -dit-elle d'un air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en -votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait à le savoir! Et quand -il ne le saurait même pas? Lisez, amusez-vous; dans une heure au plus -tard je reviens. Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait -à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine avais-je lu six -lignes qu'on vint me dire que madame la présidente me demandait:--J'ai -réfléchi, dit-elle en me faisant asseoir à côté de sa table, que je -pouvais vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais si j'apprends -jamais que vous soyez indiscret...--Ah! madame, m'écriai-je d'un air -touché, pouvez-vous avoir un pareil soupçon! - -»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement découvert; je -m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir dans l'endroit où il était -réfléchi.--Que faites-vous? me dit-elle d'un air embarrassé.--Je m'amuse -avec une ombre.--Finissez, continua-t-elle en posant la main sur sa -glace, cela me déplaît.--En vérité, madame, vous êtes inconcevable de -vouloir me ravir jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me -l'approprier, repris-je en tirant un miroir de poche; ce miroir est à -moi, et je puis sans vous offenser, je pense, regarder ce qu'il -représente. En même temps je l'appliquai sur sa glace. Ses femmes ne -purent s'empêcher de rire assez haut; cette innocente liberté irrita -madame de N***; elle les regarda de travers et leur ordonna de se -retirer.» Cette scène est ingénieuse et très-jolie; Marivaux l'eût -signée avec plaisir. - -Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse si loin la -galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de sonner. Il porte -habilement l'entretien sur le grand âge du président, sur ses -infirmités, sur sa figure repoussante. «N'attaquez pas mon mari, -dit-elle en prenant ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si -bien.--Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je, j'ai transporté sur -lui tout le respect que je vous dois et je n'ai réservé pour vous qu'une -tendresse...--Vous perdez la raison; comment! vous ne me respectez -pas?--Il est pour chaque personne des respects différents, repris-je; -celui qu'on a pour les personnes constituées en dignité est un devoir; -pour certaines autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi -charmante que vous, c'est un culte, un hommage que l'amour nous force de -rendre.» - -Cette conversation, que nous abrégeons, se tient pendant le dîner; la -présidente, qui est femme de table, verse du vin de Champagne au comte -de ***. Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé semble -convier au repos; la présidente s'assied, le comte lui fait lecture des -_Mémoires turcs_, qu'il vient de trouver sur une chaise. «Quelle -froideur! s'écria-t-elle après avoir écouté les quinze premières pages; -passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.» Toujours -obéissant, le comte saute plusieurs feuillets et arrive à un passage -singulièrement expressif; la dame se renverse sur le canapé, elle feint -de dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset intitulée _Les -Deux Maîtresses_, une situation absolument identique; nous y envoyons -ceux de nos lecteurs qui ne se contentent pas des réticences, et qui -veulent toujours savoir la fin des choses. - -Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; elle se fait aux -petits soins auprès du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. «Il était -juste qu'un excès de tendresse récompensât les excès d'impertinence que -j'avais été obligé de supporter. L'important était de trouver les moyens -de rentrer la nuit sans être aperçu. Madame de N*** me montra une petite -porte d'où l'on descendait, par un escalier dérobé, dans une salle basse -dont les fenêtres donnaient sur la rue.--J'ouvrirai moi-même la fenêtre, -dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y à onze -heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.--Mon -cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la promesse que je -vous avais faite; mais, en vérité, je ne puis l'exécuter. Si mon mari -allait revenir, où en serais-je? Je la donnai au diable de bon coeur, -et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, furieux. -J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me rappela.--Ne vous en -allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arrivé, s'il avait eu -intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon -appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour être -avertis du temps où il faudra vous retirer; montez vite. - -«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprît à ce Protée -femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laissé la porte de -sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrière elle en la tenant -par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se rejeta -brusquement entre mes bras en s'écriant:--Je vois mon mari dans ma -chambre! Nous redescendîmes avec précipitation. La présidente tremblait, -j'étais interdit; enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec -moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun -bruit dans son appartement; j'eus même la hardiesse de monter quelques -marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe -avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'eût pris ses -propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire -monter, ce fut une autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était -point trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en robe de -chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux -que moi. J'eus encore une seconde comédie, après l'avoir convaincue du -contraire avec mille peines.--C'est donc un avertissement, me -disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la -tristesse dans le coeur, laissez-moi. - -«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait -rien moins que sa beauté pour me retenir. Cependant, bon gré, mal gré, -je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt -la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donnés -en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils étaient dans un -petit coffre. Je pris la liberté de lui représenter que, dès qu'on -n'avait pas enlevé le coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait -lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute -réponse que l'on ne pouvait être trop exact à remplir ses devoirs; -pensée sentimentale placée si à propos que je pensai éclater de rire. -Après quoi, elle changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces -de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. Je voulus -interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes -mes caresses n'aboutirent à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, -enragé de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts qu'elle -fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la revoir de ma vie.» - -Il faut convenir que cette historiette est narrée avec cette bonhomie -qui décèle la chose arrivée. On n'invente pas aussi bien, ni aussi -juste. Malheureusement c'est la seule drôlerie des _Erreurs -instructives_. - - - - -XIII - -LE ZINZOLIN - -Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «_Ludendo pingimus._» A -Amsterdam, chez les libraires associés, 1769. - - -Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une couleur charmante, -qui, dès son apparition, éclipsa le lilas et le vert pomme qui régnaient -souverainement avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose -que des étoffes _zinzolin_ et des échelles de ruban _zinzolin_. Plus -tard, ce nom fut appliqué à un jeu de cartes qui se jouait à quatre -personnes, et dont les termes principaux étaient: le _vertugadin_, la -_rocambole_, les _sigisbés_, etc. Il devint de mode alors pour les -petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec une pointe de -zezaiement que le mot tendait à introduire: «_Z'ai fait auzourd'hui un -Zinzolin zarmant._» Peut-être était-il possible de bâtir sur le Zinzolin -un roman agréable, ou tout au moins une peinture des manies et des -ridicules de la société joueuse du XVIIIe siècle. L'auteur n'en a pas -jugé ainsi: il s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui a -toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à la galanterie, et -qui en est pour toutes ses prétentions. - -Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de Lormery. - - - - -XIV - -CLÉON - -Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770. - - -C'est un ouvrage à _clef_, comme les _Mille et une Faveurs_ du chevalier -de Mouhy, comme le _Prince Apprius_. Ces sortes de productions -équivalent au jeu du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une -patience toute spéciale pour découvrir, par exemple, que _Nasiralo_ -signifie la Raison, _Mentegiu_ le Jugement, ainsi de suite. Bizarre -littérature! Tout est figuré dans _Cléon_, tout prend un corps et un -nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le -morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus -humain que l'auteur, nous plaçons la clef à côté de l'énigme. - -«La façade est occupée, au premier étage, par le chancelier, grand -orateur (_la langue_), qui porte la parole en toute occasion et qui -donne les ordres nécessaires. L'on aurait une entière confiance en lui, -si sa trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient de justes -sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, on a jugé à propos de lui -prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environné d'une -balustrade d'ivoire (_les dents_) du plus bel aspect; de plus, il a deux -voisins (_les oreilles_) qui ne le quittent jamais. Espions continuels -et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui -rapportent à mesure qu'ils les entendent. De peur d'en échapper aucune, -ils sont toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier de -leurs portes. Le parfumeur (_le nez_), à cause de son mérite étonnant, a -son logement au milieu du deuxième étage, dans la saillie à deux ailes -soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de -miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (_les yeux_) sont dans -les mansardes, au troisième; on les a placés à la partie la plus élevée, -pour découvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les -consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont de bon -augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer sa route. Ces gardes -savent imprimer des signes certains à leur fourrure en demi-cercle sous -laquelle ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargés -et manifester leurs volontés particulières. Ce langage est d'une -expression, d'une énergie dont les discours du chancelier n'approchent -pas.» - -On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. _Cléon_ est rare et -n'a jamais été réimprimé. - - - - -XV - -LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES - -Ouvrage moral en deux parties, à Londres. - - -Cela commence ravissamment: «Il est onze heures du matin; un abbé, assez -semblable à une poupée de quatre pieds de haut, sourit aux dernières -épreuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait -une épître en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les -femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne à son laquais de voler -chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les -lui apporter au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement -sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui, -et se trouve en état de figurer au lever de quelque jolie femme. - -»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge d'eau de senteur, -dont tout le quartier est parfumé, lui fait lever la tête; il voit avec -surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on -l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.» - -Le _Soupé des Petits-Maîtres_, on le devine par le titre, est une partie -fine où chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac, -Saint-Val, le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, etc. -Tout cela est gai et mené vivement. - -«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang -des beautés vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne -satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du -côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le -peintre a malignement imaginé d'après le caractère et les aventures de -la dame, va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée devant -son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire est à sa droite, -donnant du cor; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un -financier est vis-à-vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du -papier de musique: _Concert à trois_. Le lourd Midas, qui avait demandé -à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement -celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé -et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.» - - [3] _Pochette_, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots. - -Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur -quelques-unes de ces peintures couleur de rose, que l'on dirait touchées -par Baudouin; mais on comprendra l'impossibilité où nous sommes par les -titres seuls des chapitres: _La Petite maison._--_Le Bain._--_Les Vers à -soie._--_Deux bonnes fortunes manquées; comment?_--_L'Actrice de -province raconte son histoire._--_Attrapez-moi toujours de -même!_--_L'Amour est un futé matois_, etc., etc. - -Vers le commencement de l'Empire, le _Soupé des Petits-Maîtres_ a été -réimprimé chez Didot en très-jolie petite édition, dont quelques -exemplaires sur beau papier de Hollande ont paru dans les ventes. - - - - -XVI - -LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES DE MADAME DE VILFRANC - -Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin, libraire, -rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779. - - -Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire d'un malheureux -cordon de sonnette engagé par hasard sous l'oreiller de madame de -Vilfranc, et qui fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se -défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer davantage. En -dehors de quelques licences timidement indiquées, les _Faiblesses d'une -Jolie Femme_ trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur est ce -fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir fait aucune espèce -d'études, s'est livré à tous les genres de littérature, et est mort, la -plume à la main, à plus de quatre-vingts ans. - - - - -XVII - -LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE -B*** - -Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date. - - -Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt par un air de -sentiment, tantôt par un air de libertinage. La troisième partie, -intitulée _Les Faits et gestes du vicomte de Nantel_, a été réimprimée -séparément en 1818 sous ce nouveau titre: _Ma vie de garçon._ Il s'agit -encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit dans un couvent de -filles sous l'habit d'une soeur converse. Le XVIIIe siècle ne sortait -pas de là, et l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue en -ligne directe du comte Ory. - - - - -XVIII - -LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE MARQUIS D*** - -Deux parties, avec frontispice. - - -Les _Sonnettes_ sont tout à fait de la famille du _Grelot_, mais ce -dernier leur est infiniment préférable. Elles sont dédiées à un M. le -D*** (le Dru), serrurier de son état, dont une enseigne curieuse par sa -naïveté fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas permis -d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court les _ana_ et est dans la -mémoire de tous les vieillards. Quatre ou cinq intrigues dominées par un -amour sérieux et couronnées par un mariage, il n'y a pas d'autres sujets -dans les _Sonnettes_, desquelles on pouvait attendre un plus joyeux -carillon. - -Auteur: Guiart de Servigné. - -Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781), les _Sonnettes_ sont -suivies de l'_Histoire d'une comédienne qui a quitté le spectacle_ et de -l'_Origine des bijoux indiscrets_, conte. - -Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître en 1803 _les -Sonnettes_ avec ce nouveau titre: _Félix, ou le Jeune amant et le Vieux -libertin._ Des noms y sont changés; les chapitres y ont des titres -ridicules. - - - - -XIX - -FÉLICIA, OU MES FREDAINES - -Avec cette épigraphe: «_La faute en est aux dieux qui me firent si -folle._» Deux volumes, à Amsterdam, 1784. - - -La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous empêcher de rendre -justice à l'une des plus charmantes productions que la décadence du -XVIIIe siècle ait inspirées, coquette débauche de sentiment et d'esprit, -esquisse folâtre des dernières ruelles à la mode, accentuée plus -littérairement que le long roman de Louvet. _Félicia_ a été rééditée à -l'infini et dans tous les formats, avec un grand luxe de gravures. Ce -sont encore des mémoires, mais des mémoires aussi rapides et aussi -mutins qu'on peut le désirer. - -«Je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction -d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue, ou, -si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un -remboursement dont il vient de donner quittance.» - -Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots, c'est-à-dire qu'elle -reçut le jour sur un bâtiment corsaire, au milieu des horreurs d'un -combat naval. Un bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa -fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous un astre -brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus tendres dispositions, et -un petit maître de danse faillit lui faire tourner la tête, alors -qu'elle n'avait guère plus de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait -sur elle, lui réservait de plus hautes destinées. Le chevalier -d'Aiglemont parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans, d'une taille -svelte, que faisait ressortir un uniforme d'officier aux gardes. Il -arriva un matin, pendant que Félicia prenait une leçon de clavecin. La -_leçon de clavecin_! Que de fois la peinture et la gravure se sont -emparées de ce sujet! - -«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui m'était assez -familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si -grand, je perdis à tel point l'attention, que je m'embrouillai et mis le -maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le -talent de son écolière aux yeux d'un homme qu'il connaissait pour un -excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de -violon.--Donnez, monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais -accompagner, et vous aiderez mademoiselle à se remettre. A peine il tint -le violon que cet instrument rendit des sons délicieux. Nous reprîmes la -sonate du commencement; jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont -accompagnait avec une justesse, une expression, qui me mettaient hors de -moi. Mon jeu faisait sur lui la même impression; je l'entendais de temps -en temps soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à -son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.» - -De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua le coeur de la jeune -Félicia. Ce fut lui qui la forma et qui la produisit. Il eut pour -successeur un aimable prélat, type aujourd'hui disparu, et dont à ce -titre le portrait doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur était -d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, aussi pétulant que -lorsqu'il était officier, toujours gai, content et bouillant d'esprit; -il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. Amateur universel, -poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, -folies, tout était de son ressort.» Le prélat emmena dans son diocèse sa -nouvelle conquête et lui donna une cour de hobereaux. Cette liaison -mourut avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à vue d'oeil, -demanda des chevaux pour Paris, et partit; mais elle comptait sans une -poignée de sacripants qui arrêtèrent sa berline sur la grande route, et -qui certainement lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention -miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, armé d'une épée, chargea -tous ces gueux à la fois, et donna ainsi à la maréchaussée le temps -d'arriver. - -Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose; quoique passablement -grand, il n'avait pas encore atteint son troisième lustre. Il s'était, -la veille, échappé du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant -rien de la vie et des _orages du coeur_. Ce fut Félicia qui, à son tour, -se chargea de cette éducation. «Beautés qui rêvez une adoration pure, -s'écrie-t-elle, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, -si vous voulez respirer un moment leur encens délicat; un moment, -entendez-vous! Car bientôt ces coeurs si francs, si sensibles, -participent à la contagion générale, et vous devenez les dupes de ceux -que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre -orgueil; les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous demeurez rongées -de regrets et couvertes de ridicule.» Un peu plus loin, elle dévoile -tout son système de conduite dans ces quelques lignes: «Monrose prononça -mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la passion et du -respect. Cependant je me souciais fort peu d'être adorée; cela ne m'a -jamais flattée, j'ai toujours souhaité COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ.» -Peut-être cette profession de foi est-elle d'une philosophie outrée et -invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les femmes d'alors ne -raisonnaient pas avec la froideur de Félicia; elles se piquaient toutes -au contraire de cette exaltation répandue par la _Nouvelle Héloïse_ et -les romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs caprices, -conserver cette teinte de sensibilité qui est un des caractères les plus -distincts de l'époque. On se doutait à peine que l'on fût corrompue; on -n'aimait peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on voulait aimer -surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi je crois que ces mots: _Je ne -me souciais pas d'être adorée, cela ne m'a jamais flattée_, sont tout à -fait hors nature,--d'autant plus que Félicia les dément à chaque -instant. - -Ses amours avec le beau Monrose remplissent la première moitié du second -volume; mais bientôt les infidélités qu'il accumule avec la plus grande -candeur du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce suppléant est -un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux comme tous les Anglais et -sybarite à la dernière puissance. On lit avec étonnement la description -très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est fait arranger au -bord de la Seine. D'abord, ce sont deux statues qui servent de limites à -ses domaines, et qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le -dos. L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente la -Défiance; elle est debout, élancée, l'oeil furieux; à côté d'elle, un -dogue semble vouloir se ruer sur les passants; sur la table du piédestal -on lit: _Odi profanum vulgus._ L'autre statue, qu'on ne voit en face -qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard et son geste -témoignent du déplaisir qu'elle a de voir partir les hôtes de lord -Sidney; un épagneul est sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots: -_Redite cari._ - -Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. Le noble lord, -qui raffole de tout ce qui est fantastique et mystérieux, s'amuse -pendant la nuit à faire des niches à ceux qui couchent dans son château. -Pour cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement une espèce -d'entre-sol ignoré et des dégagements autour de chaque alcôve. Des -escaliers pratiqués dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous -les étages, où des postes d'observation sont ménagés dans des corridors, -matelassés de toutes parts et percés de petits trous dans les ornements -des trumeaux. Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il n'a -qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans la perfection; il peut -aussi donner la sérénade à ses locataires, au moyen de certains tubes -qui circulent du haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les -chevets. Ces tubes lui servent également à entendre ce qui se dit chez -lui, et souvent à y répondre. On sait que la plupart de ces inventions -pleines de perfidie sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait -une application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a pas -longtemps encore que Grimod de la Reynière, le spirituel gourmand et -l'humoriste, les avait réalisées à son tour dans son château de -Villers-sur-Orge, près de Longjumeau. - -Le roman de _Félicia_ est tout en épisodes, il fait mouvoir une -multitude de personnages; nous ne pouvons qu'indiquer les jalons -principaux. L'élément dramatique finit par prendre le dessus, et après -des complications précipitées, l'héroïne épouse pour la forme un vieux -comte. Du reste, tout le monde épouse au dénoûment: lord Sidney épouse -une certaine Zeïla, perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont -des premiers chapitres épouse une petite personne de couvent. Il n'y a -que Monrose qui n'épouse pas, mais, en compensation, il retrouve sa -famille et entre dans les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir -capitaine. - -Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres ne supportent pas -d'analyse, ils comportent du moins les citations. Entre plusieurs, nous -choisissons la peinture très-vivante de deux originaux: un président de -province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte au rendez-vous, -je les trouvai tous deux dans la grande allée du Palais-Royal; ils -m'attendaient, assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée qui se -divertissait de la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père -avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à -paniers, orné d'une grande quantité de boutons et de boutonnières; cette -parure devait avoir été de son temps du plus grand effet; la veste était -d'une riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et les -bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La culotte, pareille à -l'habit, était un peu plus neuve. Des bas roulés, de vastes souliers, la -perruque à la brigadière, l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras, -l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le -costume du bon président.--Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas -l'honneur d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque tous ses -cheveux, il était coiffé d'une fausse _grecque_ huppée, placée de -travers, et de deux boucles empâtées dont la pommade fondait au soleil. -Une petite bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque -allongée meublait le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu -de ciel, avec un large galon mal festonné; la veste en basin, ornée -d'une frange trop longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte -de velours noir et des bas de soie couleur de chair, des souliers plats -décorés d'une antique boucle dont l'éclat éblouissait tous les yeux, un -petit chapeau avec un plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son -excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, -ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent.» - -Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; et afin -d'achever le portrait de ce président, lequel est un homme excellent, -très-fort sur la basse de viole, nous recommandons ces lignes -expressives: «Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait -desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De -grands traits chargés, de gros yeux brusques, saillants, bordés de -fossés creux, une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, -donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et -passablement bonne; et, sans le ridicule frappant dont cet honnête -président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé -volontiers à sa pittoresque laideur.» - -L'auteur de _Félicia_ est le chevalier de Nercyat, de qui nous nous -occuperons un jour. - - - - -XX - -L'ÉTOURDI - -A Lampsaque, 1784. - - -Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier l'introduction -entière du _Soupé des Petits-Maîtres_, l'aventure des deux religieuses -dans la _Confession générale de Wilfort_, une anecdote de lanterne -magique aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser le -tout du nom de _L'Étourdi_. L'audacieux arrangeur de cette compilation, -qui n'a pu être cependant assez crédule pour rêver l'impunité, pousse -l'amour-propre jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un _Almanach -de Nuit_ pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir eu entre les mains -cet almanach, signé du chevalier des R.....s, et avoir été rebuté par le -ton de sottise qui y règne d'un bout à l'autre. - - - - -XXI - -MA JEUNESSE - -Quatre parties. - - -«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore extasié des attitudes -légères de nos Terpsichores, mes pas me conduisirent au jardin du -Palais-Royal, où, bientôt après, je vis arriver un objet enchanteur qui -depuis longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son nom de guerre) -était parée élégamment; sa taille et son maintien frivole ne laissaient -rien à souhaiter; ses regards volaient de toutes parts et annonçaient le -désir de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant toujours de -passer à côté d'elle, mes regards enflammés, accompagnés chaque fois -d'un sourire, la forcèrent de rompre un silence qui lui pesait sans -doute autant qu'à moi.--Ai-je donc quelque chose de ridicule, me -dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer de la sorte? Ma -réponse fut prompte, en lui disant:--Le sourire, mademoiselle, est -presque toujours l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne se -soutient pas longtemps; les amours deviennent vulgaires et même -mélodramatiques: à Léonore succèdent Lise, Ninon, Ursule, Sézine, -Victoire, Bibiane. Et puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes! -avec cette différence que le héros, au lieu de se travestir en femme ou -en abbé, s'habille en médecin, ce qui est aussi vieux, mais moins -amusant. _Ma Jeunesse_, dont le style est inégal, se fait lire avec -impatience; c'est trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si -longtemps, ou bien on l'est davantage. - - - - -XXII - -MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ - -Suite de FÉLICIA, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795. - - -De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons recommencent -une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première. -L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de -Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous -le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été -dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y -couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent -de jouer la comédie,--_Les Fausses Infidélités_, par exemple,--et de -chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir. De temps à -autre, comme dans _Félicia_, le drame intervient brusquement et se -prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; l'auteur s'en -aperçoit, mais seulement vers la fin du quatrième volume: «Je conviens -avec vous, dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures -n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de -sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au -plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, tout -cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous -avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur -conserve son premier masque d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart -de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d'une -corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des -capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de -les satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est -celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.» - -Il faut remarquer dans _Monrose_ un individu italien qui pourrait bien -avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit -roman de _Sarrazine_. - - - - -XXIII - -LES ALMANACHS GALANTS - - -C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés sur tranche et -fermés par un stylet qui servait à écrire sur un certain nombre de pages -blanches ménagées à la fin de chaque volume. Le texte était composé -habituellement de chansons et de maximes d'amour, avec des gravures pour -tous les mois. Voici une liste des almanachs pour l'année 1789 qui se -trouvaient chez le libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin -du Petit-Pont: - - _Le Nanan des curieux._ - _L'Affaire du moment._ - _Le Portefeuille des femmes galantes._ - _L'Almanach bien fait._ - _L'Almanach sans titre._ - _Le Petit Chou-Chou._ - _Les Hymnes de Paphos._ - _On ne veut que celui-là._ - _Pierrot-Gaillard._ - _Merlin-Bavard._ - _Les Fastes de Cythère._ - _La Récolte des petits riens._ - _Le Loto magique._ - _Le Plaisir sans fin._ - _Mon petit savoir-faire._ - _Le Grimoire d'amour._ - _Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs._ - -Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent pas le -badinage. La plupart sont d'une ingénuité grotesque, comme dans le -dialogue suivant, extrait des _Mois à la mode_. - -Un batelier conduit deux messieurs et deux dames au parc de Saint-Cloud, -le jour de la fête. - - UN MONSIEUR.--L'air est pur aujourd'hui, et je crois que nous ne - risquons rien, mesdames, de vous promettre une belle journée. - - LES DAMES.--Le temps paraît assez sûr, mais vous savez qu'il est comme - les hommes, c'est-à-dire inconstant. - - LE MONSIEUR.--Ah! mesdames, je ne saurais prendre cela pour moi. - - UNE DES DAMES.--Cependant, s'il ne faisait pas beau aujourd'hui, que - diriez-vous? - - LE MONSIEUR.--Je dirais, madame, qu'en votre compagnie on ne saurait - jamais essuyer de mauvais temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils - puissent être, n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient - leur principal ornement de votre présence. - - -AIR: _La plus belle promenade._ - - Le séjour le plus aimable - N'aurait point d'attraits sans vous; - L'antre le plus effroyable - Plaît par des objets si doux. - Triste Paris! tu nous lasses, - Et ces lieux plaisent beaucoup - Quand on amène les Grâces - A la fête de Saint-Cloud. - -C'est fort innocent. - - - - -XXIV - -L'ODALISQUE - -Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez Ibrahim -Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée de Sainte-Sophie. -Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti. 1796. In-32 de -soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre gravures avec renvois aux -pages correspondantes. - - -Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation scandaleuse et des -épisodes sans esprit. On lit dans un _Avis de l'éditeur_ placé au début: - -«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit -nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à -assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous -aurait été facile de faire disparaître quelques expressions énergiques, -mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du -personnage. Au surplus, nous pensons qu'il faut respecter un grand homme -jusque dans les écarts de son imagination.» - -Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire; -l'_Odalisque_ est un récit absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une -petite fille que l'on élève pour la couche du Sultan; un eunuque, nommé -Zulphicara, devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail, -des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela. - -Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J, -un F et un M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer -que l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur, -assez coutumier de ces indignes supercheries. - - - - -XXV - -ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE - -A Paris, chez les marchands de nouveautés, an VII. Un volume in-32 de -deux cent dix pages, avec un frontispice et deux gravures. - - -Un _sylphe_ accorde à une jeune novice de couvent la faculté d'être tour -à tour homme et femme, aujourd'hui Éléonor et demain Éléonore. Les -aventures qui en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une -médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois gracieux. - - - - -XXVI - -LES APHRODITES - -A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8º de quatre-vingts pages -chacun environ. Une gravure à chaque cahier. - - -Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce -même M. de Nercyat à qui les fastes du badinage doivent _Félicia_ et -_Monrose_; mais ici le badinage est poussé plus loin que dans ces -romans. Les _Aphrodites_ sont une association de personnes des deux -sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la -cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, -paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive -restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point -de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nercyat possède -à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! -Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus -remarquables, et qui ne se sont jamais manifestées plus abondamment que -dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits-maîtres de -Marivaux.--Voici, par exemple, un comte qui revient du Manége, et qui, -après s'être répandu en plaisanteries contre le nouvel _ordre de choses_ -et la manie des _constitutions_, demande à déjeuner. - - CÉLESTINE.--Que prendrez-vous, monsieur le comte? - - LE COMTE.--Une croûte grillée avec un peu de vin d'Espagne. - - CÉLESTINE.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît et revient - un moment après avec un plateau._) - - LE COMTE.--Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la - peine... - - CÉLESTINE.--Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir - à servir quelqu'un d'aimable. - - LE COMTE.--Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (_Il - la débarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Célestine, que - ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de - vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un - baiser. - - CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! - Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis - vous en donner plutôt deux directement? - - LE COMTE, _les prenant avec transport_.--En vérité, Célestine, vous - surpassez tout ce qui vient ici! - - CÉLESTINE.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine - duchesse, et... - - LE COMTE.--Bon! Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Si - vous m'aimiez un peu... - - CÉLESTINE.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous - aimerais-je?--Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je - pas? - - LE COMTE.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me - trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de - mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne - veut pas s'enfiévrer. - - CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort? Sachez que - j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite, - etc., etc. - -Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. Après le dialogue, -le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante: - - «VIOLETTE. Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant avec un ruban - vert autour de ses cheveux à peine poudrés, et vêtue d'un peignoir - garni de mousseline rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande. - Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front à sept - pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles - noires; sourcils tracés comme au pinceau. Fossettes aux joues et au - menton; couleurs d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un - petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées et de - l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. Petons et menottes du - plus agréable modèle.» - -Il y a dans les _Aphrodites_ quelques parties dramatiques et même -fantasmagoriques:--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout -de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les -jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de -Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors de leur place. -En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de -griffe aux événements et aux hommes de la Révolution. - -Reliés, les _Aphrodites_ forment deux beaux volumes grand in-8º, -très-soignés d'impression, avec des _errata_ à la suite de chaque -cahier. Les gravures sont d'une exécution supérieure. - - - - -XXVII - -LE DOCTORAT IN-PROMPTU - -1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, par le -même. - - -Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame, nommée Érosie, à son -amie Juliette, et datées de Fontainebleau. En allant rejoindre à la cour -le vieux baron de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte -de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête du petit vicomte -de Solange, jouvenceau _céleste_, qui voyage accompagné de son -pédagogue. Un _Avis des éditeurs_ s'exprime de la sorte: - - «Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces - lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir - quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché en - sous-ordre à l'un des bureaux ministériels. Ce commis, abusant de la - circonstance, ouvrit le paquet; mais, au lieu de secrets d'État, il - n'y trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. Cette - copie, qui a circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que - nous avons imprimé.» - -Écrit avec légèreté. - - - - -XXVIII - -LA GALERIE DES FEMMES - -Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur. -Épigraphe: «_L'amour est le roman du coeur, et le plaisir en est -l'histoire._ Beaumarchais, _Folle Journée_.» A Hambourg. 1790. 2 vol -in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second de cent -cinquante-quatre. - - -Ces tableaux ont pour titres: _Adèle, ou l'Innocente_; _Elisa, ou la -Femme sensible_; _Eulalie, ou la Coquette_; _Déidamie, ou la Femme -savante_; etc. Ils sont écrits avec une finesse incomparable. Que si -vous y trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire et à ses -modes transparentes. Le quatrième tableau s'annonce ainsi: - - «LETTRE DE ZULMÉ _au chevalier d'Arnance_.--J'irai ce soir incognito - voir _Armide_ et le ballet de _Psyché_. Ma loge sera fermée à tout le - monde si le chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.» - - «RÉPONSE.--Quelque opinion modeste qu'on ait de soi, il faut bien se - compter pour quelque chose lorsqu'on a le bonheur d'être aperçu de - vous. J'irai voir _Armide_ et _Psyché_.» - -C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait de cette Zulmé -offre de jolis traits: «Elle ne faisait rien comme les autres: une autre -le faisait mieux et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle -un bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait qu'elle -regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite du plaisir, Zulmé -n'oubliait rien de ce qui peut le rendre plus vif et plus durable. C'est -ainsi qu'elle ménageait avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce -sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails d'ameublements -et de costumes: «Déidamie était vêtue d'une légère simarre de crêpe bleu -de ciel, nouée d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa -belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et rassemblée avec une -grâce antique sur le sommet de la tête.» - -Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que la _Galerie des Femmes_ -est le début anonyme de M. de Jouy, alors jeune et fringant -_incroyable_? Plus tard, le diable devait se faire _ermite_; plus tard -aussi, il devait faire rechercher et détruire avec le plus grand soin -les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah! mais, nous étions -là!--Quérard n'a pas mentionné la _Galerie des Femmes_ dans la _France -littéraire_; on ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le -catalogue de Marc, libraire à Paris (1819). - - - - -XXIX - -LES QUATRE MÉTAMORPHOSES - -Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an VII de la République -(1799) - - -Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable chef-d'oeuvre, dont on -a singulièrement exagéré l'immoralité. Fruit de la fantaisie païenne du -Directoire, ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie -particulière à cette époque; dès les premiers vers, il est aisé de -s'apercevoir que leur origine remonte à la plus pure et à la plus -puissante antiquité. Les grâces de convention, qui se retrouvent à des -degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau, Bertin (nous -faisons quelques réserves à l'égard de Parny), et qui sont l'essence -même du XVIIIe siècle, disparaissent d'une façon absolue des _Quatre -Métamorphoses_. Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié comme il -aurait dû l'être; son succès ne lui est venu que de la curiosité et du -scandale. Les érudits ont souri, mais eux aussi se sont arrêtés à la -superficie du livre; car, il le faut bien avouer, les érudits, ces -porte-lumières, ces éclaireurs du passé, sont quelquefois privés du sens -poétique. Ils ont signalé le pastiche, mais le côté créateur leur a -échappé presque complétement; après avoir fait la part à Virgile, à -Horace, à Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la part à -l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée, digne d'agrafer la -ceinture d'une Vénus nouvelle. - -Les _Quatre Métamorphoses_ forment un in-quarto de soixante-huit pages, -papier-carton, caractères de toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce -novateur dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, un -_chercheur_, comme on dirait aujourd'hui, qui a cherché et trouvé un -beau drame antique, _Agamemnon_, et quelques comédies d'un caractère -étrange: _Plaute_, _Pinto_, _Christophe Colomb_. Au milieu de sa -jeunesse, de sa réputation littéraire et de ses succès dans une société -vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire--dirai-je dans le -silence du boudoir?--le badinage des _Quatre Métamorphoses_. -Beaumarchais, à qui Lemercier communiqua son manuscrit, s'en -enthousiasma justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition -in-quarto. - -Publiées sans nom d'auteur, les _Quatre Métamorphoses_ ne se retrouvent -plus aujourd'hui que dans quelques bibliothèques d'amateurs. Par une -analyse et des extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut -être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes distincts et d'une -étendue à peu près égale, rimés en alexandrins: _Diane_, _Bacchus_, -_Jupiter_, _Vulcain_. Une introduction, que nous donnons tout entière, -trahit les scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer ses -torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux qu'il groupe en -stances aussi spirituelles que paradoxales: - - Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse - Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins? - As-tu puni Phébus, que charmait leur audace, - Et qui joignit son luth à leurs chants libertins? - Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne - Consacrant Jupiter égaré par l'Amour? - L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine - Des frères immortels que Léda mit au jour? - Le difforme Centaure enlevant Déjanire? - Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre? - Hermaphrodite épris de son sexe douteux; - Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre, - Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux? - Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle, - Et le jeune Alexis au modeste Virgile. - Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux? - --Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie - Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs; - Les transports de l'esprit n'accusent point les coeurs. - Je ris des fictions où se plaît le génie. - Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix - Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie, - Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois. - -Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter après cet aimable -exorde! Le feuillet est vite tourné, et l'on entre dans le premier -poëme: _Diane_. Puisqu'il s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin; -aussi l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes de la -Carie repose, endormi, comme la peinture nous l'a toujours uniformément -représenté, dans une grotte inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée, -Aglaure et Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le -contempler. Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime un baiser -sur ses cheveux noirs; l'autre prend plaisir à l'enchaîner avec des -fleurs; la troisième lui lance en riant des noisettes. - - Cependant le berger, agité par leurs cris, - Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse, - Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse. - -Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans trouble, et -rappelant à lui son chien et son troupeau: «Ménades, laissez-moi, -dit-il; cessez vos piéges, et retournez vers l'impur satyre!» Les -nymphes en fureur crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les -entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est puissant; mais -Diane multiplie ses métamorphoses pour veiller sur Endymion. Non -contente de descendre vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte -pendant le jour la forme de la chèvre Amalthée: - - L'oeil inquiet, la corne en arcs se recourbant, - La barbe en double tresse à ses genoux tombant. - -Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu des jardins (nous -continuons à ne pas l'appeler par son nom) la reconnaît, et, à son tour, -il apparaît en bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son plus -haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à notre plume d'en suivre -les épisodes: ils deviennent trop hardis. C'est dommage. Diane est -vaincue, voilà le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher une -rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret. - -Nous aurons notre analyse plus complète et plus aisée avec _Bacchus_, -qui représente, selon nous, le morceau éclatant de l'ouvrage. - - Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères; - Il fuit du Cithéron les rochers solitaires, - Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor, - De hurlements sacrés retentissent encor. - Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes, - Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes, - Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main, - De leur foule bruyante inondent le chemin. - Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes, - Et la flûte sonore aux danses lydiennes; - D'autres frappent les airs et les monts reculés - Du son des chalumeaux à leur haleine enflés. - Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage - Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage, - Et des cercles d'airain sous les coups résonnants - Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants. - - Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée - Montre de doux appas sous une peau tigrée - Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents, - Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants. - - L'onagre appesanti porte le vieux Silène; - A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine. - Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau, - Ombragent de son corps l'immobile fardeau. - De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte; - Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte - En allument les traits, doucement égayés - Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés. - -Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger au-devant de lui -une double file de vierges; elles apportent les présents du roi Pandion. -La plus belle de toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête: -elle offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain par Cécrops, -et où l'habile ouvrier a retracé les combats de Gnide. Bacchus reçoit le -vase, et déjà sa lubricité a désigné Érigone pour victime. - -Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens d'Athènes; le -sage Pandion veut présider aux fêtes qui se préparent. - - Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés, - Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés, - Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance, - Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance, - Le frappe de la hache, et le porte, luttant, - Aux autels dont le feu le dévore à l'instant. - Et de vin et de lait versant un doux mélange: - «Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange! - »Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins. - »De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins, - »L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie - »Et respire l'audace, et l'amour, et la joie! - »Tu règnes au delà des fleuves et des mers; - »C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts, - »Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes - »Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes. - »Ami des chants de paix et des cris belliqueux, - »Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux; - »Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée, - »Te reconnut Cerbère à ta corne dorée, - »Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux, - »Et de sa triple langue il flatta tes genoux.» - -Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se répand dans les bois -d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et -sèment leurs étincelles à travers les branchages. Un enfant blond, -coloré d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le gazon: c'est -l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit -Euchalie, frappée du thyrse et les yeux égarés par les fruits de la -vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage: - - Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses, - Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses. - -D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage; -formes précises, contours voluptueux mais arrêtés. L'une d'elles: - - Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée, - Est ombragé des dents dont sa gueule est armée; - Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants, - Relèvent la douceur de ses yeux ravissants. - -La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec -cette sûreté de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues, -jaillissent à chaque instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et -les épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége et -l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et -voyez: - - Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes. - Un nectar bu la veille avait enflé ses veines; - Sa couronne tombait pendante sur son sein; - L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main. - -N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent détails de -cette oeuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe -principal: la lutte amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la -métamorphose du dieu en berceau de vigne. - - Imprudente! elle court, à ses fruits attirée, - Et, par sa prompte course et ses feux altérée, - S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux... - Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux, - Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone, - De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne. - -_Jupiter_, le troisième poëme du volume, ne peut guère être raconté. En -voici l'épigraphe: ... _Rapti Ganymedis honores_ (Virgil. _Æneid._ lib. -I, v. 28). L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre la -chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mélancolie de -Narcisse, et finalement la métamorphose de Jupiter en aigle, -métamorphose qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur -l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé que les -autres, mais moins fertile en images riches et belles. - -Les côtés dramatiques de Lemercier se développent dans _Vulcain_; la -figure charbonnée et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de -roses, plus de lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de rire -au détour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de -jour, un butor qui est marié et qui est jaloux,--une vraie nature -d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres. -Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il excite notre pitié, -ce Vulcain toujours occupé à plaider en adultère, mais non en -séparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une -mythologie sans coeur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel -d'opéra, la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent à manger -de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre des Troyens contre des Grecs, -il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses -vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention -désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre coeur; et après -Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous est une satisfaction de voir -l'auteur des _Quatre Métamorphoses_ prendre au sérieux ce malheureux -forgeron. - -Pour début, une description des antres de Lemnos nous le montre tout -noir de fumée et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, -Stérope aux bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. Le -marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds sont jetés -pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la guerre, où l'on voit gravées -la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais déroulent en -merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans -l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour -enchaîner les efforts de Junon. - - Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle, - Des Calybes fumants il excite le zèle, - Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards - Restés sur une enclume et sur la terre épars. - «Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles? - »Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles - »Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi, - »A trop souvent armé ses charmes contre moi!» - Il dit, et jette au loin les flèches détestées. - -Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. Vulcain apprend -les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure -de se venger effroyablement: - - ... Dépouillant et sa forme et ses traits, - Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts, - C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie. - Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie, - L'opale de son oeil farouche et flamboyant. - Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant, - Sa rage tout à coup muette ou rugissante, - Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante. - -Cette irruption de la passion dans les _Quatre Métamorphoses_ fait -merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le poëte des Atrides se -révèle. Vulcain se rue à travers les amours bocagères de sa femme; il -renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté -n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier. - -Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par -ce tableau délicieux: - - Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles, - Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles - Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards. - Ta main a soulevé le voile des brouillards. - Des côteaux éclairés tu domines le faîte; - Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête, - De perles rayonnante, humide encor de pleurs, - Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs. - - Enflammez mes esprits d'un aimable délire, - Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre. - -Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont -dressés sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son -mauvais et pédantesque volume, _les Étrennes de l'Institut national, ou -la Revue littéraire de l'an VII_, a déploré vivement «cet écart d'un -jeune homme qui a donné aux amateurs de la scène française les plus -belles espérances.» A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux -les plus scabreux.--L'auteur anonyme du _Tribunal d'Apollon_ (an VIII), -mal informé, croyons-nous, a attribué la publication des _Quatre -Métamorphoses_ à la _nécessité de vivre_. «On ne vit pas de gloire, -dit-il, on ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les repas -se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore lentement une oeuvre -dramatique!» Le pamphlétaire se trompe: ce petit poëme a coûté plus de -temps et de soins à Lemercier qu'une longue tragédie. - -Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté, _la Décade -philosophique, littéraire et politique_, trouva des paroles plus sensées -dans son numéro du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui, -mettant à part toute considération morale, peut intéresser les -littérateurs et tend à _repoétiser_ notre langue, devenue trop timide.» -Le fait est qu'on rencontre dans les _Quatre Métamorphoses_ des tours de -phrases qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire, parce -qu'ils étaient extraits trop brutalement du filon des mines grecque et -latine, défrayent aujourd'hui le vocabulaire usuel de la réaction -païenne. - -Nous sommes un peu surpris que l'auteur des _Feuilles d'automne_, qui -occupe à l'Académie le fauteuil de Lemercier, n'ait pas appuyé -davantage, dans son discours de réception, sur ce côté très-intéressant -des mérites de son prédécesseur. - - - - -DESFORGES - - - - -I - - -Un des plus beaux magasins de Paris était, il y a cent ans environ, le -magasin de porcelaines situé rue du Roule, et ayant pour enseigne: _Au -Balcon des deux Lions blancs_. Cette maison, dont le chef jouissait -d'une réputation de loyauté et de bonhomie incontestable, devait donner -le jour à l'un des plus aimables libertins du XVIIIe siècle, -Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges, qui fut un poëte et un -romancier toutes les fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son -histoire peut se raconter derrière l'éventail, et ceux de nos -contemporains qui voudront bien y prêter l'oreille souriront peut-être à -ce récit considérablement abrégé des folies d'un autre âge et d'une -autre littérature. - -Le temps est loin où nous comparions les femmes à des fleurs, et où M. -de Saint-Luce se faisait précéder par une botte de roses chez -Fanchon-la-Vielleuse, tout exprès pour avoir l'occasion de lui dire: _Je -vous rends à vous-même._ Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez -d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux à la mode -qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes, d'Hébés et de Vénus, -qu'ils plaçaient dans des nuages, une harpe à la main, et qu'ils -ornaient de flottantes écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné -seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons, des rubans -volés et gardés sur le coeur, des lettres aux demi-mots effacés par les -larmes, et des violettes séchées entre les pages de _La Nouvelle -Héloïse_. Une femme était à nos yeux le chef-d'oeuvre de la création, et -les madrigaux fleurissaient sur nos lèvres à son approche. Aujourd'hui -que lord Byron, le jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont -remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme insolent, il m'a -semblé qu'une étude enjouée de la galanterie, telle que la comprenaient -et la pratiquaient nos pères, ne viendrait pas hors de propos. - -Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi le voulait son -étoile. L'honnête marchand de porcelaines, dont la cécité en matière -conjugale paraît avoir toujours été des plus complètes, comptait trop -sans les amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin de sa -femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures qu'il guérissait. -Mme Desforges n'était pas précisément jolie, mais elle était avenante, -spirituelle et _faite au tour_, un mot du temps, comme nous en -rencontrerons beaucoup dans le cours de cet article. Le médecin ne put -la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la voir. Mais notre héros ne s'en -appela pas moins Desforges, bon gré mal gré. _Pater est quem nuptiæ -demonstrant._ - -Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable. Il fut élevé -à dix-sept lieues de Paris, dans un village voisin de Chartres, où il -eut pour distraction première le spectacle des amours de _Monsieur -Lindor_ et de _Mademoiselle Lucile_, lesquels étaient, sauf votre -respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, on le mit au -collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, aujourd'hui l'une des -rues les plus tristes et les plus malpropres de Paris. Au collége, le -jeune Desforges eut l'avantage de compter au nombre de ses professeurs -le joli petit abbé Delille, qui s'occupait déjà de sa traduction des -_Géorgiques_, et que les écoliers avaient surnommé entre eux -l'_Écureuil_ ou le _Sapajou_, car il possédait tout à la fois la grâce, -la gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre. L'abbé -Delille était fort bien fait, et aimait assez un beau bas de soie noire -autour de sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant -que ses élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se mettre -avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait que mieux. - -Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands progrès dans les -langues grecque et latine. Il approchait déjà de la _fulminante_ époque -des passions, pour lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se -représente un blond un peu châtain, d'une taille moyenne mais bien -proportionnée, d'une figure fraîche, colorée, douce et assez -significative; très-svelte, très-vif, très-agile, et passablement -adroit. Ajoutez à cela une complexion vigoureuse et le tempérament -sanguin dans toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme un -singe, colère comme un dindon, friand comme un chat, étourdi comme un -hanneton, paresseux comme une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel -était Desforges à l'âge de quatorze ans. - -Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le plus touchant, -du reste comme presque tous les premiers amours; il eut pour objet une -jeune fille encore naïve, et ne dura que juste le temps qu'il faut pour -parfumer l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse -galerie des femmes que nous allons parcourir, il nous arrivera de -rencontrer bien souvent la passion, le caprice, la volupté, mais nous -retrouverons rarement la grâce et les enchantements du point de départ. -C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui précéderait en un -musée les opulences de la peinture vénitienne. - -On saura que M. Desforges père, homme très-actif et d'un caractère -très-entreprenant, joignait à son brillant commerce de porcelaines un -immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour -les desserts. Son atelier était composé d'une trentaine d'ouvriers, -hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient des fillettes fort jolies -et fort gaies, une surtout, mademoiselle Manon, petit ange façonné par -les mains des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient en -désordre sur son front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux -bleus d'une sérénité angélique. Le nez fin, la bouche petite, le menton -à fossette, tout cela formait une tête charmante posée sur un corps de -quinze ans. - -Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, heureusement pour elles -et pour nous. La Manon de Desforges se contentait d'être une mignonne -petite fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes et les -peintres du XVIIIe siècle aient emporté avec eux la recette de ces -impalpables créatures, toutes calquées sur l'Accordée de village, avec -des roses sur les joues et des bluets dans les yeux, comme on a dit; -jolie et remuante population de ravaudeuses et de bouquetières en belles -petites coiffes blanches, en jupons à raies, montées sur des mules à -hauts talons; monde coquet dont Moreau le jeune a dessiné le dernier -sourire, et dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir. - -Manon ne fit que passer dans le coeur de Desforges; mais c'est égal, -j'aime mieux, pour la poésie du récit, qu'il ait dû son initiation -amoureuse à cette innocente en cheveux blonds qu'à une douairière rusée, -minotaure en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses premières -sensations ont été franches, et, si plus tard la voix des sens doit -seule s'élever chez lui, nous nous souviendrons que cet homme eut un -coeur et qu'il aima la première fois. - -Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, l'espace d'un mois -ou deux; puis vint la rentrée des classes: Desforges retourna à ses -livres, et Manon retourna à ses fleurs artificielles. Ce que devint -Manon, que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre première -maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre dernière? Je crois -pourtant que l'on maria Manon et que Manon se trouva très-heureuse -d'être mariée. - -Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été mis en éveil par -cette première et facile intrigue. Sur son petit matelas de collége, il -se surprenait à rêver de plus hautes et de plus romanesques amours; il -voyait passer en songe des _beautés_ que le pinceau d'un faible mortel -ne saurait rendre (toujours style du temps); il aspirait après quelque -grande dame inconnue; il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires -intéressantes de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si bien que son -bon génie le prit à la fin en pitié, et lui envoya une aventure telle -qu'il la souhaitait. - -Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté sur la cour de -récréation et de l'autre sur la rue des Carmes. Or, une nuit que le -printemps tenait Desforges éveillé, il entendit soudainement une voix -charmante,--voix de femme!--qui semblait partir d'une maison située -précisément vis-à-vis de la fenêtre près de laquelle il couchait. Cette -voix chantait l'ancien air du _Confiteor_ sur ces paroles alors en -vogue: - - Mon père, je viens devant vous, - Avec une âme repentante, etc. - -Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança vers la fenêtre de -la rue des Carmes. La nuit était trop profonde pour qu'il distinguât -quelqu'un. Mais la voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour -donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne respira plus que -pour ce fantôme invisible, et ce fut avec l'impatience d'un esprit de -quinze ans qu'il attendit le lever de l'aurore, afin de prendre -connaissance de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses -pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent à peu près, dont -le mur, tapissé en certaines parties de vigne vierge, s'élevait dans la -rue des Carmes à une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis, -qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter un grenier. -Ces premières observations recueillies, Desforges chercha, toute la -journée, mille prétextes pour aller et venir dans le dortoir, en se -flattant de l'espérance de voir le mystérieux objet,--le XVIIIe siècle -appelait les femmes des _objets_!--qui remplissait déjà sa pensée tout -entière. A l'heure du goûter, seulement, il lui fut donné de satisfaire -sa curiosité. Étant monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face -une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue d'une robe -blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient négligemment par boucles -sur ses épaules et étaient rattachés au-dessus du front par un ruban -ponceau, qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien prise, était -svelte et déliée, sa démarche aisée et noble. Elle se promenait un livre -à la main; de temps en temps elle lisait, d'autres fois elle levait au -ciel des yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien fait -pour troubler la cervelle pétulante de Desforges. A un moment où la -dame, sans doute bien innocemment, dirigeait son regard vers la fenêtre -du collége, il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en -rougissant, _ce qui la rendit belle comme un ange_. Par malheur, la -cloche sévère vint interrompre cette agréable distraction, et Desforges -dut rentrer en classe pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout -le temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec cette adorable -voisine une plus ample connaissance. - -Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor assez long qui -aboutissait à une chambre donnant également sur la rue des Carmes. Cette -chambre, où les élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut -celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir ses -batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil général. Vers onze -heures, une petite toux se fit entendre, avant-courrière de la chanson -tant désirée; et, de même que la veille, les notes argentines et -larmoyantes du _Confiteor_ s'élevèrent dans le silence de l'ombre. A -peine la jeune femme eut-elle achevé son dernier couplet, que Desforges, -tâchant d'affermir sa voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même -air: - - Si j'avais pu, sans m'enflammer, - Écouter une voix si tendre; - Si j'avais pu, sans vous aimer, - Vous entrevoir et vous entendre, - Serait-ce, hélas! un si grand tort? - Vaudrait-il un _Confiteor_? - -Pour un écolier de quinze ans, ce n'était déjà pas si mal trouvé. Le -plus grand silence succéda à ces paroles qui avaient été chantées à -demi-voix, mais de manière cependant à pouvoir être entendues. Il -tremblait que sa hardiesse n'eût été désapprouvée, lorsque la belle, sur -un ton plus bas, termina par ce couplet consolant: - - Allez en paix, ma fille, allez, etc. - -Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit sortir du -jardin et fermer les portes derrière elle. Le coeur délicieusement ému, -il regagna son dortoir sur la pointe du pied, et, comme la nuit -dernière, l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empêcher de -se clore. - -Le lendemain, même manége. Mais cette fois il ne fut plus question de -l'air accoutumé: la jolie voisine chanta tout du long, avec un charme -inexprimable, la romance du _Maître en droit_, alors dans sa nouveauté -et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'était l'air si adroitement -enclavé, longtemps après cette aventure, dans _Le Barbier de Séville_: - - Tout me dit que Lindor est charmant. - -Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une certaine étendue, elle -donna le loisir à Desforges de chercher une réponse dans le répertoire -qu'il connaissait, et il s'arrêta à ce morceau de _On ne s'avise jamais -de tout_; - - Je ne puis voir l'aimable Lise, - En vain mes yeux cherchent les siens. - Amour, souris à l'entreprise - Qui doit serrer nos doux liens. - -Une répétition bien marquée du premier vers de la romance - - Tout me dit que Lindor est charmant, etc., - -fut la réponse. - -Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on se retira, les -petits accès de toux qui se manifestèrent, et auxquels Desforges -répondit en toussant un peu lui-même, tout cela persuada à ce dernier -que l'affaire était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands -coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il écrivit donc, et -l'on connaît le prototype de ces sortes de lettres: «Qui que vous soyez, -ange du ciel, qui êtes venu au secours d'un coeur né pour la tendresse, -jetez l'oeil de l'indulgence sur ce coeur enivré de vos charmes!» -Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages sur ce rhythme, il s'avisa, -pour faire parvenir sa missive, d'un moyen tout à fait digne d'un -écolier: il décousit un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la -lettre entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire à -l'heure où son inconnue se promenait, après l'avoir saluée d'un air -significatif, il fit voler la balle dans son jardin. La réponse ne se -fit pas attendre. Un vieux domestique vint demander à parler à M. -Desforges et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais -enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine et serrée. On -connaît aussi le genre de ces réponses: «Qu'avez-vous fait, cruel et -trop intéressant jeune homme? Pourquoi venir troubler la paix qui -commençait à renaître dans un coeur longtemps malheureux?» - -Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, qui eut -d'ailleurs, comme toutes les intrigues de Choudard-Desforges, le -dénoûment heureux qu'elle devait avoir. La chanteuse de la rue des -Carmes était une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de K... La -veille du jour où elle et lui convinrent d'un rendez-vous, on les -entendit chanter en duo avec beaucoup d'expression ce joli air de Dorval -dans ce même opéra de _On ne s'avise jamais de tout_: - - Amour, achève ton ouvrage, - Amène Lindor en ces lieux! - Sur nos transports jette un nuage - Qui les dérobe à tous les yeux... - -Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement confondu -dans les histoires galantes de ce XVIIIe siècle! c'est de voir tous ces -petits bonshommes encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces -Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze ans, au menton -lisse comme des demoiselles, se comporter en affaires d'amour avec -l'aplomb imperturbable des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de -France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours _de feu_, ni -chez quel confiseur ils commandent leurs compliments; mais tout cela est -horrible d'expérience, et ce qui est le pire, c'est que cela réussit -toujours! En vérité, ces charmants petits scélérats, dont on ne trouve -plus aujourd'hui le souvenir que dans les vaudevilles à -travestissements, paraissent avoir été les derniers Français de la -tradition frivole: tête à l'évent, jambe moulée, esprit superficiel, et -le reste. - -Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête en conquête! Quel -Don Juan bourgeois que ce jeune M. Choudard, l'enfant du marchand de -faïence! Notez bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai -l'attention de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres -certaines aventures avec _une dévote_, femme d'environ trente-six à -trente-huit ans, d'un blond fade, mais d'un attrayant embonpoint. -J'oublie également à dessein une demoiselle Juliette, camériste vingt -fois plus avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante -coquine au fichu de laquelle manquaient bien des épingles. Je vous fais -grâce de l'éternelle et inévitable histoire de couvent, au rendez-vous -donné à la grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de corde -et de la voiture qui attend _à vingt pas_. Je glisse sur de dangereuses -leçons de musique données à mademoiselle Adélaïde, et sur l'accord -parfait qui s'ensuivit. Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle -Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non plus que -mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. En conscience, il faudrait -épaissir trop de gaze autour de ces épisodes compromettants, et j'y -renonce. - - - - -II - - -Mais l'auteur? commence-t-on à dire; nous ne voyons pas venir l'auteur -au milieu de tout cela. Le fait est que jusqu'à présent la vocation -littéraire de Desforges,--si vocation il y eut,--ne s'était autrement -révélée que par quelques bouquets à Chloris et deux ou trois tragédies -dignes du feu. A sa sortie du collége, on essaya d'en faire un médecin; -il se laissa faire; mais sur le chemin des écoles, et particulièrement -dans la rue de la Bucherie, il y avait de si agaçants minois aux vitres -des fenêtres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle de M. Bibi, -un très-aimable chat qui avait les reins fracturés. M. Bibi appartenait -à une ravissante Génoise, femme d'un consul de France à Alicante. - -Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges, s'apercevant que leur -fils ne serait jamais bien apte à déchiqueter des muscles, scier des -crânes, injecter des artères, le mirent chez le peintre Vien, où il ne -tarda pas à faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de mérite, -mais où il ne fit aucune connaissance avec la peinture. Il coûta trois -mois d'école et ne prit guère plus de trois leçons, occupé qu'il était à -courir les jeux de paume et à hanter les spectacles de société. Son père -voulut confier à sa canne le soin de lui faire entendre raison; -Desforges esquiva l'entretien; mais, à partir de ce moment, la bourse -paternelle lui fut hermétiquement fermée. Puis, après la bourse, ce fut -la maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pavé, avec un gros -sou dans sa poche pour toute fortune. Il donna le gros sou à un pauvre -qui l'importunait. - -Au XVIIIe siècle, à Paris, il était rare qu'un beau garçon mourût de -faim, et nous avons laissé à entendre que Choudard-Desforges aurait pu -remplacer l'Antinoüs sur son piédestal. Cependant, ce ne fut ni -mademoiselle Adélaïde, ni mademoiselle Thérèse, ni mademoiselle Juliette -qui vinrent à son secours; ce fut un brave musicien qui lui donna des -ariettes à copier. On comprend qu'il ne gagna pas gros à ce métier, -illustré par tant d'infortunes célèbres: aussi fut-il bientôt obligé de -vendre l'habit de son grand-père maternel, un magnifique habit noisette -à boutons d'or. Il ne lui resta plus que l'habit de son aïeul paternel, -c'est-à-dire un vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives, -et un haut-de-chausses cramoisi doublé de peluche de soie blanche; la -teinture de l'habit était si bonne qu'elle gâtait son linge, ses mains, -son menton et tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau se -composait de trois chemises, de deux paires de bas de soie, d'une -demi-douzaine de cols de basin rayé à carton, et de deux épées, l'une -d'acier et l'autre de deuil. Des souliers à boucles et un petit chapeau -rond bordé, campé crânement sur le bord d'une oreille rubiconde, -complétaient son ajustement d'une modestie à peine suffisante, mais -rehaussé par cette assurance et cet aplomb que donnent toujours les -avantages extérieurs. - -Ce fut dans ce mince équipage qu'il s'avisa de courtiser la poésie. -Costume oblige. Il s'y prit d'abord un peu moins bien qu'avec les -fillettes, mais enfin il fit ce qu'il put, et, dans sa petite chambre à -quatre francs par mois, rue Saint-Honoré, il rima quelques -opéras-comiques dont il n'a conservé plus tard que les titres. Il y -avait déjà près d'un an qu'il vivait de la sorte, lorsqu'un matin il fut -éveillé en sursaut.--Qui est là? demanda-t-il.--Ouvre, c'est -moi.--Desforges reconnaît la voix de sa mère; il passe à la hâte une -mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame Desforges, dont les -yeux fatigués annoncent des larmes récentes, tombe sur un siége. Elle -garde un morne silence.--Qu'avez-vous? s'écrie-t-il en lui prenant les -mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.--Mon ami, il y -a deux jours que ton père n'a mangé.--Grand Dieu!--Ses ouvriers, qui ne -sont point payés depuis longtemps, refusent de travailler. Toutes nos -ressources sont épuisées. J'ai recours à toi, mon enfant.--Ah! ma mère! -ne perdons pas une minute... Desforges s'habille et sort. Où va-t-il? -partout, chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indifférents; il bat -la moitié de Paris sans succès: il se désole, il s'essouffle, et enfin -il revient le coeur plein de douleur et les mains vides de secours. -Accablé de lassitude et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue -des Boucheries, où il prenait ses repas de temps en temps. - -Une jeune et jolie fille, nommée Louison, y remplissait l'office de -servante. Jusqu'à ce jour il n'avait existé entre elle et Desforges -qu'une innocente réciprocité de politesses. Elle s'avança vers lui le -sourire sur les lèvres, mais ce sourire disparut aussitôt qu'elle se fut -aperçue de sa tristesse.--Vous ne seriez pas bien dans la salle, lui -dit-elle; venez dans un cabinet. Il la suivit.--Que voulez-vous pour -dîner?--Je n'ai pas faim, Louison. Il mentait; mais comment dîner sans -argent? La jeune servante lut probablement son embarras dans ses -regards, car, ne tenant aucun compte de sa réponse, elle lui apporta un -potage d'un parfum délicieux. Pendant qu'il se laissait aller à la -tentation, elle le questionna avec intérêt. Desforges refusa longtemps -de répondre; mais enfin, trahi par sa sensibilité, il avoua le profond -dénûment de son père. Louison croisa les mains, pâlit et s'écria:--Ah! -mon Dieu! est-il possible? pas mangé depuis deux jours! Et ses yeux se -remplissent de larmes, elle prend la main de Desforges et la presse -contre son coeur.--Attendez-moi! s'écria-t-elle, comme saisie d'une -subite inspiration. Et la voilà partie. Quand elle revient, elle est -toute rouge, toute hésitante; elle pose sur la table un gant de peau -blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges l'arrête.--Qu'est-ce que -c'est, Louison?--Laissez-moi, j'ai affaire.--Louison!--Je voudrais être -plus riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent écus... Cette fois ce -fut à Desforges à s'élancer vers la jeune servante, à s'emparer de ses -deux mains et à les couvrir des plus tendres baisers! - -Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à cette noble et généreuse -fille; mais, comme on n'a pas de peine à le deviner, un plus doux -sentiment remplaça bientôt la reconnaissance dans le coeur de -Choudard-Desforges. Tant de dévouement eût-il pu le trouver insensible? -Cependant une délicatesse que l'on appréciera le tenait en respect -auprès de Louison, et le service même qui avait rapproché leurs âmes -était précisément ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant huit -jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée: rembourser Louison, afin -de pouvoir l'aimer tout à son aise et d'en être aimé à coeur que -veux-tu. Dans ces réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui -vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une grande partie -s'arrangeait: il manquait un joueur. Masson, le voyant arriver, -s'écrie:--Voilà notre homme!--De quoi s'agit-il?--De primer avec -monseigneur le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents louis. -Desforges dit tout bas à Masson:--Je ne joue pas d'argent.--Allez -toujours, et tenez vingt-cinq louis; en cas de perte, il ne vous en -coûtera rien; si vous gagnez, vous aurez un quart dans le pari.--A la -bonne heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie seconde -force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent en trois parties deux -mille louis qu'ils emportent tout de suite, et deux cents louis de pari, -parce qu'on avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était donc -cinquante louis qui revenaient à Desforges pour son quart. Il était -modestement occupé à se chauffer dans la chambre des joueurs, lorsqu'un -page vint lui dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend à -cette invitation.--Vous avez parfaitement joué, monsieur, lui dit le duc -d'Orléans; je serais enchanté que vous fussiez de nos parties toutes les -fois que vos affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant d'une -table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, et le lui mettant dans -la main:--Puisque vous m'avez fait gagner deux mille louis, ce n'est pas -trop, je pense, de vous en offrir le vingtième, que je vous prie -d'accepter. - -La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires. Voler chez -Louison, et du plus loin qu'il l'aperçut lui crier:--Un cabinet! ce fut -l'affaire de moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre, et le -même cabinet de l'autre jour les reçut tous les deux; là, sans autre -forme de procès, Desforges l'embrassa de toutes ses forces, et, vidant -ses poches plus chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:--Tiens! -vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà ce que je viens de -gagner.--Pas possible!--Très-possible! Vite, Louison, un bon déjeuner! -du mâcon vieux, un pâté de Lesage... tout ce que tu voudras! Je -t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses grands yeux et -riait. Desforges fit claquer encore deux baisers sur sa joue de pêche, -et l'on se mit à table. Oh! qu'ils sont jolis, ces déjeuners de -tourtereaux! La petite nappe blanche resplendissait comme neige, les -bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille; et dans les -assiettes coloriées il se faisait un gentil remuement de couteaux et de -fourchettes, interrompu par des regards brillants d'amour. On but à la -santé du duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau temps -qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à vivre. Un rayon de -soleil entré par hasard faisait danser dans un coin les atomes d'or du -plancher. Gracieux tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un -verre à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à de rares -intervalles, c'était le verre du bonheur! - -Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé par être pauvre, -puis la pauvreté l'avait cédé à la poésie, et enfin la poésie le céda au -mariage. La gradation était parfaitement observée. Comment ce mariage -arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir. -Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrétaires de la police, -était une grande brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, -très-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles -dents. Desforges l'avait rencontrée dans le temps de Pâques au concert -spirituel des Associés. Elle lui donna dans l'oeil, il lui donna dans le -coeur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés l'un pour -l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la campagne des parents, -comme il pouvait y avoir danger pour lui à se retirer, on lui fit signer -un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit -sous le même toit que mademoiselle Camille. C'était mettre le loup dans -la bergerie; mais, ma foi! le secrétaire de la police avait quatre -filles à marier, et il n'était pas fâché de se débarrasser de la plus -grande. - -Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce -gendre gagnât sa vie et exerçât une profession quelconque. En attendant -la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire -dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considérablement -serait aller contre toutes les lois de la vérité. Il appela plus que -jamais la littérature à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans -son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, qui, commencée à -huit heures, fut terminée à midi. Le fameux Nicolet arriva en ce -moment.--Tiens, lui dit le futur beau-père, prends cette pièce, et -joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet -l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour -Desforges, il n'en eut pas un sou. - -Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, comme il s'était -dégoûté de la médecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait -absolument un état avant d'entrer en ménage, et les parents de sa future -le pressaient de se décider. Choudard-Desforges se décida donc. Confiant -dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scènes de société, il -se fit comédien, et, grâce à la protection de M. de Sartine, il obtint -du maréchal de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne. - - - - -III - - -Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des -amoureux, par les rôles de Nouradin dans _Le Cadi dupé_, et de Colin -dans _La Clochette_. Il fut accueilli du public avec une bienveillance -marquée, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa véritable -vocation. A bien réfléchir, en effet, cet homme ne pouvait pas être -autre chose qu'un comédien, et un comédien de la Comédie-Italienne, -c'est-à-dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour à -mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. Desforges fit -sa vie publique de ce qui avait été sa vie privée: _il aima_ à -appointements fixes; du reste, réunissant toutes les qualités de son -emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement récompensé, dans la -salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été d'heureux -personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent. - -Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; et, comme tous -ceux de ce temps-là, il mena une vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il -adora une pâtissière de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se -trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au sujet d'une -figurante _de toute beauté_; à Versailles, il eut un duel et reçut deux -coups d'épée, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la -première des fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une -huitaine au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant -infortuné de la Lescombat. Mais alors on n'était pas bon comédien sans -un bout de For-l'Évêque. Dans son _cachot_, Desforges tint table ouverte -et fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des -huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la fille du concierge, c'est -que probablement l'ordre de sa mise en liberté arriva trop tôt. - -Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et -belle compagnie, tantôt sur des charrettes de paille, tantôt en voitures -de poste, jouant à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul, -à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du _Déserteur_, Colin du -_Maréchal_, ou Dorval de _Lucile_, gai compagnon toujours, coeur franc -et désintéressé, tête chaude, santé robuste. Faut-il dire les noms de -toutes celles qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade, -Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises affolées, filles -imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître au milieu de ce prodigieux -total. «Supposez un bibliomane, écrivait-il plus tard, autrement dit un -homme fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant il -en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et -les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce qu'il les sache sur le bout du -doigt. Quand il est parvenu à cette entière et parfaite connaissance, il -ne lit plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle il -les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de -leur lecture. Tous ces livres sont étiquetés; en outre, il a un petit -livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le -bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque à -tant de rayons, c'est le coeur, et le catalogue, la mémoire.» - -Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet infatigable trouveur -d'aventures. Dans cette dernière ville, le nombre de myrtes qu'il -cueillit exaspéra à un tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé -de résilier son engagement, après avoir mis trois ou quatre fois l'épée -à la main et avoir sollicité vainement la protection des -magistrats.--Parbleu, monsieur, lui répondait-on, soyez Don Juan tout à -votre aise, mais alors ne chantez pas l'opéra! - - - - -IV - - -On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un horrible événement -arrivé le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le -témoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante -comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE SUPÉRIEUR, la -dix-huitième représentation de _Zémire et Azor_. Or, le public sut, je -ne sais comment, que c'était la femme d'un magistrat, généralement -détestée, qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, les jeunes -gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain, -vengeance qui dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va voir, et -dont les papiers du temps n'ont pu donner un récit aussi exact que celui -que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-même. - -Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de spectacle était -pleine, ainsi que la rue des Carmes, où elle était située alors. Si -compacte était la foule, que Desforges fut obligé de descendre de son -logement par une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de pouvoir -aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où commence ordinairement -le spectacle, l'orchestre joua l'ouverture, qui fut écoutée en silence; -mais aussitôt que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations du -public commencèrent, et voici quel en était le sens:--Vous ne jouerez -point _Zémire et Azor_ aujourd'hui, nous ne voulons point de _Zémire et -Azor_! Trois fois l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée, -trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits. Enfin, la -garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer dans le parterre; mais cette -mesure fut accueillie par une risée unanime, et le parterre chassa -doucement la garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant, -le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait à vouloir une -tragédie, les magistrats à la lui refuser. Impatienté de ce débat, qui -menace de se prolonger trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui -d'envoyer demander au commandant du château un détachement de deux cents -hommes en armes. Ils arrivent. M. le comte de P***, qui les conduit, les -remet à l'échevin, en lui disant:--Vous m'avez demandé du secours, en -voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos enfants. Mais celui-ci l'a -écouté à peine: il fait disposer cent hommes dans la rue, et fait entrer -les cent autres dans le parterre par les deux portes.--Mettez les à la -consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare qu'il leur donne. - -Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se passait au dehors... - -Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du fusil, se sont glissés -dans le parterre, sous la voûte des premières loges, et l'ont cerné. -Soudain, un coup de feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et -puis d'un autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement. Le -rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se trouvaient en -scène, les balles leur sifflaient aux oreilles. Bientôt, les baïonnettes -se joignant au feu, le sang coule de tous côtés dans le parterre: un -jeune homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est percé par -derrière et tombe mourant aux pieds de son bourreau; un autre, -franchissant l'orchestre, arrive sur le théâtre avec la cuisse fendue -depuis le genou jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de -dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup de baïonnette dans -le flanc et d'une balle qui lui avait traversé la mamelle droite et -l'omoplate gauche, se défendait encore, appuyé contre un des piliers du -parterre et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le percer d'un -second coup de baïonnette dans l'aine en disant: «Parbleu! voilà bien -des façons pour mettre un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats, -furieux sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule tremblante -et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que grâce à l'intrépidité de M. -d'Onzembrune, capitaine de dragons, qui se précipita, l'épée à la main, -de l'amphithéâtre dans le parterre, et se jeta au devant des grenadiers, -à qui imposa son uniforme. Pour prix de son héroïsme, M. d'Onzembrune, -après avoir été à minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de -s'enfuir une heure après pour aller en chercher un plus sûr à Nice. - -Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces profondes dans -l'esprit des Marseillais. On a évalué le nombre des blessés à -quatre-vingt-dix environ; peut-être ce chiffre est-il exagéré; Desforges -ne se prononce pas là-dessus[4]. - - [4] Les événements les plus désastreux sont quelquefois accompagnés de - circonstances burlesques; en voici un exemple. Un bon capitaine - hollandais qui de sa vie n'était allé à la comédie, y vint ce - jour-là pour son malheur. Ne se faisant aucune idée d'une chose - qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte auquel il - assistait était la comédie elle-même; et il ne sortit de son erreur - qu'au moment où il reçut un coup de feu qui lui cassa la cuisse. Il - mourut dans la nuit, jurant, maugréant, et ne cessant de dire que - s'il avait pu croire que tout ce train était sérieux, il aurait tué - au moins une douzaine de ces forcenés. - -Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il souvenance d'une -certaine demoiselle Camille, à laquelle notre héros avait bénévolement -signé une promesse de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne se -souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il faut croire que les -parents de la demoiselle avaient pris cette promesse très au sérieux, -car dans un voyage que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement -inquiété pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que comme une -bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun moyen de faire entendre raison à -ce mauvais sujet, qui ne se fit pas même un scrupule de rosser le père -de mademoiselle Camille, pour lui apprendre à le laisser en repos. Ce -dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges ne fut plus -disputé au célibat, et, comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui -fut permis de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement. - -Mais cette dernière aventure avait apparemment éveillé en lui certaines -idées de moralité et d'ordre, car, une fois à Nantes, il se maria -réellement et publiquement, à la grande satisfaction de bien des époux. -Quatorze ans et trois mois, un bel oeil bleu, une bouche si petite que -l'envie essayait de lui en faire un défaut; des lèvres fraîches, des -dents de perles qui laissaient passage à un sourire charmant, un menton -rond et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit possible de -voir, telle était Angélique Erbennert, telle était celle que Desforges -avait choisie pour femme. Elle jouait les amoureuses et les ingénues -dans l'opéra-bouffon et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à -son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par suite du caractère -ombrageux et jaloux de la jeune Angélique, à laquelle il arriva de -tomber à coups de canne sur une ancienne maîtresse de son mari. - -C'est à cette époque,--24 octobre 1775,--que les bonnes fortunes -semblent commencer à abandonner Desforges; c'est à cette époque que, par -manière de compensation, il se ressouvient de la poésie, cette ancienne -compagne de sa jeune pauvreté. La poésie, qui ne garde pas rancune à ses -amants infidèles, revint vers le _Colin en chef_ du théâtre de Nantes et -le consola le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il avait -alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au temps où il n'en avait -que dix-huit et où il ne possédait pour toute fortune que l'habit en -peluche bleue de son grand-père. Malheureusement sa femme était un peu -comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf Muses pour les neuf -maîtresses de son mari. Que de fois il lui fallut redescendre de son -Olympe pour se mêler aux discussions les plus prosaïques et aux -tracasseries les moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la -plupart des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est celle qui -venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent de la sorte, cinq -années de purgatoire, au bout desquelles, après avoir parcouru la moitié -de l'Europe et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de -Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours à Paris, -_traînant l'aile et tirant du pied_. - - - - -V - - -Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur lui tous les autans de -l'hyménée, Desforges s'assit tristement devant sa modeste table de -travail, et écrivit son chef-d'oeuvre, _la Femme jalouse_, chef-d'oeuvre -de chagrin et d'amertume. Cette comédie,--il avait appelé cela une -comédie!--eut un succès considérable de pleurs et de sanglots. Desforges -la dédia à son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait jamais -quitté de vue. Ce fut le commencement de sa réputation littéraire, car -nous croyons inutile de parler de ses premiers essais, représentés tant -en province qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite à -l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons affaire ici qu'à un -écrivain du deuxième et même du troisième ordre. - -_La Femme jalouse_, qui, de la Comédie-Italienne passa au répertoire du -Théâtre-Français, se joue encore de loin en loin, et est écoutée avec -faveur. Voici, sur cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut -accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: «C'est un -drame où IL Y A quelque intérêt, ce n'est pas une bonne comédie. IL Y A -dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur -des apparences si fortes et si bien justifiées, qu'IL N'Y A PAS moyen de -lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqué; mais ces -apparences produisent des situations qui ont de l'effet au théâtre. Le -style est naturel et facile, sans déclamation, sans écarts et sans -jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractères, -d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce marche bien.» Quoique -écrites dans ce mauvais style qui est particulier à l'auteur du _Cours -de littérature_, ces lignes résument assez notre opinion personnelle. - -J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais -parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait -fait débuter aux Italiens et recevoir à quart de part quelques mois -après ses débuts. «Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs -du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui de la comtesse -d'Arles dans _Euphrosine et Coradin_. - -Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges -composa et fit représenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine -de pièces environ. Au nombre des drames que l'on peut citer après _la -Femme jalouse_, n'oublions pas _Tom Jones à Londres_, qui se fait -remarquer par d'intéressantes péripéties et une certaine originalité -d'allures. Desforges a écrit encore une foule d'opéras-comiques, en -compagnie de Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont: -_Joconde_, _l'Épreuve villageoise_, _Griselidis_, _l'Amitié au village_, -et _Jeanne d'Arc à Orléans_. - -De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame par sa pièce -intitulée: _Novogorod sauvée_. Voici un compte-rendu que nous trouvons -dans un recueil périodique: «_Novogorod sauvée_ est un de ces ouvrages -dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime à -revoir ensuite, lorsque l'âme, revenue du trouble qu'elle a éprouvé, -permet à l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut -donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta les -spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on sortit du spectacle en -frémissant; la curiosité amena l'affluence; insensiblement on -s'accoutuma à la voir, et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que -le noeud pouvait avoir d'atroce... Les costumes ont été exécutés sur les -dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet écrivain a demeuré trois -ans à Saint-Pétersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modèle exact -ses costumes russes.» (_Costumes et Annales_ des grands théâtres de -Paris, par M. de Charmois; année 1788.) - -Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son -existence semée de récifs conjugaux, c'est cette grande parade du _Sourd -ou l'Auberge pleine_ qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou -d'oubli bien certainement. _Le Sourd_, donné d'abord au théâtre de -mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour -arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du -_Médecin malgré lui_. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait -une réputation dans le rôle de _M. Dasnières_, qui est devenu un type -comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment où M. Dasnières dresse -son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps -avec les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle -avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de quolibets grotesques -et de calembours triomphants, soulevait des trépignements d'hilarité par -toute la salle. - -Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes -révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pièces de -circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: _la Liberté et -l'Égalité rendues à la terre_, _Alisbelle, ou les Crimes de la -féodalité_, deux opéras composés pour la République, et représentés en -1794. A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup les -innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que voulez-vous? Sommes-nous -bien sûrs que Desforges ne cherchait point dans la politique une -distraction à ses infortunes maritales? - -Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne -fût tombé dans le mélodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la -loi du divorce fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un -des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il -en composa sur l'heure une comédie intitulée: _les Époux divorcés_, sa -dernière comédie. Après quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle -il _soupirait_ depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, lui -fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement -cherchée. - -Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa l'acteur Philippe, des -Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des -_tabliers_. - -Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint à -Desforges. Il se mit à évoquer ses souvenirs, et, se consolant avec des -fictions de la perte de la réalité, il commença à écrire des romans où, -selon son expression, il _sacrifia à l'autel des Grâces_. On sait ce que -parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour Pigault-Lebrun, c'était -écrire _l'Enfant du carnaval_; pour le général Lasalle, pour Dorvigny, -c'était rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne -resta pas au-dessous de ces modèles. - -Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts -rayons, il existe un ouvrage à peu près délaissé, intitulé _le Poëte_. -Ce livre, dont la réputation n'est pas arrivée jusqu'à la génération -actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des -lecteurs à deux sous le volume. Semblable à un flacon qui, sous une -insignifiante étiquette, cache un poison des plus dangereux, _le Poëte_ -recèle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire -enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première fois en 1798 -(4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il -passa presque inaperçu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant -d'autres oeuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur chez les -libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opéra -cependant de manière à en permettre, l'année suivante, une deuxième -édition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le -titre, peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement -circonscrit le succès. - -Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un -cadre évidemment arrangé, les principaux événements de sa vie; il a le -tort très-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, -les personnes de sa famille, et particulièrement sa soeur. En cela -réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires et d'autobiographies; -ils se modèlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur _les Confessions_. -Qu'ils se mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces -impudents, que ce n'est pas _à cause_ de ses défauts que l'on aime -Jean-Jacques, mais _malgré_ ses défauts, ce qui est bien différent. Or, -pris comme oeuvre littéraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur -absolument relative et toute de curiosité. Son style, d'un abandon -inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il fait un abus -extravagant des métaphores en usage chez l'école licencieuse: tout est -rose, corail, ébène, autel de la volupté, calice, coupe. Un amant n'est -plus un amant, c'est un _sacrificateur_, un _athlète_; une amante -devient une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses -seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albâtre; la peau est au -moins du satin ou de la neige. - -Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité de scènes qui -suffirait à le rendre insupportable, s'il n'était odieux. Tout est prévu -et bien prévu dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt -s'évanouit, le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un appât -grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molière, ont _la -forme enfoncée dans la matière_. - -Desforges a fait précéder _le Poëte_ d'un avertissement en style -ambitieux, et dont voici le début: - -«L'AUTEUR A SES CONTEMPORAINS. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma -cinquante-deuxième année commence. C'était l'époque que j'avais fixée au -travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle, -surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on -peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps à perdre -pour écrire la sienne.» - -Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de -contester à ce livre des aspects particuliers, un entrain réel, certains -détails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et -çà et là quelques figures célèbres assez bien présentées[5]. - - [5] La dernière édition du _Poëte_ a été essayée en 1819, par M. Émile - Babeuf, qui avait annoncé la publication des oeuvres complètes de - Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient un portrait. - -Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air; -toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit _le Poëte_, Desforges -lança l'année suivante un ouvrage de la même humeur et de la même -longueur, _les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales_. -C'était trop se complaire dans cette série de peintures. Voici le -raisonnement qu'il faisait à ce propos: - -«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses -naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrière -de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois -peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle en homme qui l'a -parcourue dans toute son étendue, est à la fois un champ de bataille et -un océan tempêtueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, à -l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir -qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6].» - - [6] Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait - également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il n'existât - aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur de _la - Guerre des Dieux_ et l'auteur du _Poëte_. - -Et ainsi fait-il. _Les Mille et un Souvenirs_ sont l'appendice et le -complément du _Poëte_; sous le nom de Mélincourt, Desforges raconte à sa -seconde femme plusieurs anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et -tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins indirectement. - -La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges, c'est de s'être -abstenu de nous raconter ses bonnes fortunes en diligence. Après cela, -peut-être n'y a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa -littérature, laquelle résume cependant tous les procédés et toutes les -rengaines de son temps. Un livre badin n'existait pas alors sans une -aventure en diligence; dans la seule légèreté écrite qu'il se soit -permise: _le Dernier Chapitre de mon roman_, Charles Nodier lui-même n'a -pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique. - -_Les Mille et un Souvenirs_ furent suivis de trois autres romans sans -aucune valeur; après quoi Desforges cessa complétement d'écrire, ou du -moins de faire imprimer. On était en 1800[7]. - - [7] Il convient cependant de remarquer qu'avant d'écrire des romans - licencieux, Desforges avait essayé de mieux employer son talent. - Nous avons en notre possession une lettre adressée par lui au - citoyen Grégoire, représentant du peuple, membre du Conseil des - Anciens, rue du Colombier, F. G., nº 16; c'est une demande d'emploi: - - - «17 Brum. an IV républicain. - - »Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment où mes - espérances peuvent se voir réalisées. On s'occupe sans doute avec - chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me serait - bien doux de pouvoir enfin payer à ma Patrie mon tribut d'utilité - dans un genre analogue à mes facultés. Une place de professeur de - Poésie est celle qui me conviendrait; et comme il y en a un certain - nombre de désignées spécialement pour cet objet, tous mes voeux - seraient remplis si je pouvais en obtenir une. - - »Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route à tenir dans cette - affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra, d'une part, - que m'être très-favorable pour le succès de mes vues, et, de - l'autre, m'élever à la hauteur de mon entreprise par le vif désir - qu'il m'inspirera de le mériter. - - »Un mot de réponse à votre reconnaissant et bien affectionné - concitoyen. - - DESFORGES. - - »F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, nº 485.» - - Écriture belle et ferme. - - - - -VI - - -Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, immobile, sans -regard et sans voix, auprès d'une croisée aux rideaux entr'ouverts? Son -front penche, couronné de mèches rares et blanches; sa main pend, sèche -et abandonnée; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes -amaigries, et les agite. Une femme est auprès de lui, qui brode en -silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va -d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point -cortége comme autour du poëte décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un -libertin de poudre et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons -et les chambrettes, laissant un peu de son coeur aux mains de toutes les -femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, délaissé, au milieu -d'une époque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit -d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre -remplie de mélancolie. - -Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque son cerveau affaibli -sent remonter sa mémoire, il se surprend à murmurer des noms charmants: -Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser, -vagues et confus, les événements des jours anciens; de vieux airs lui -reviennent en tête, tels que celui du _Confiteor_; il se reporte dans -cette petite chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on -aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine -exténuée, une larme qui brûle tombe et se perd dans les rides de cette -face morne. - -Desforges représente complétement la décadence du XVIIIe siècle. Il est -le produit sans ampleur de la Régence, et a en lui le sang mélangé du -duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une -société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut une tête sans -cervelle, et il traîne très-bas un coeur généreux. Tous les sentiments -ne lui arrivent que sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens -et du curé Meslier; ce qu'il nomme _sensibilité_ n'est que la débauche; -il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une -faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur, -ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades comme Guzman -d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue Grénetat. Tels étaient et tels -devaient être, en effet, ces bâtards de la Régence, qui tranchaient à la -fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels -beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des comédiens ou des -auteurs de deuxième ordre. - -Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses oeuvres, c'est que -celles-ci découlent évidemment de celle-là, qu'elles en sont le fruit -direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté. -Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la -vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empêcher de condamner une -littérature inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien -déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les goûts licencieux d'une -époque frappée de vertige. J'aime à me figurer que Desforges n'était que -pauvre et étourdi. - -Desforges expira le 13 août 1806[8]. - - [8] Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage posthume de - Desforges les _Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq ans_, publié - sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond, à Hambourg, - en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le style du _Poëte_ et des - _Mille et un Souvenirs_; ce sont les mêmes procédés de narration, le - même genre de tableaux, avec une description de Nantes, où Desforges - a vécu assez longtemps, comme on l'a vu. - - Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par - cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque - Soleinne (appendice au tome troisième): - - DESFORGES (P.-J.-B. Choudard).--L. A. S., in-4, 12 prairial an VI. - Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé - _Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse_, et il lui donne le - sujet d'une gravure pour le quatrième volume du _Poëte_. - - - - -CAZOTTE - - - - -I - -LES ROSES DE FRAGONARD - - -En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de -Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante -ans qui s'appelait Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la -mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans -le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la -France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de -Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre -de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle -encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir -tout le long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours vêtus à la -mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui dans les -vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Fragonard était jeune et -joyeux; c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas -rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus galant que le -dernier numéro des _Veillées d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la -façon des abbés poupins et pirouettant comme un militaire de paravent. - -Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et -douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il -fut grand peintre aussi, lui, dans le sens que le XVIIIe siècle -attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret, -de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni -aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade -ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'art_. Que -n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur -qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent -sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de -Cupidon! Tous les amateurs connaissent _le Chiffre d'amour_, _le -Sacrifice de la rose_, _la Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine -rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, -dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui -étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Éliantes du -jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers généraux. - -Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée et la richesse, -ces deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut -avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution vint -faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou -écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là, -dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant: «On n'a -que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses -politiques; restez là.» Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, -le peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les nymphes et les -dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de -poudre en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, -dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment -monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres -toujours remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, -son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son -talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait -été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de -tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre, -ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal -rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un -quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, -soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de -l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos -petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans -vouloir les voir. - -Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les -invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir -lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les -gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre, -Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis dansant sur -l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! -car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de -petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux -fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées -des bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait que bien -peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du -déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne -le traitât de contre-révolutionnaire. - -Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il -laissa de côté sa palette, comme font toutes les réputations chagrines -qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la -Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle -lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner -pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns -de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût -supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans -une maison renfrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller -solitairement à la mort et à l'oubli. - ---S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours -qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le -grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des -chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge -au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres -vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me -rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une corbeille? -Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait la peine alors d'être -peintre! - -Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque, le 16 août au -matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite -d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte -d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé -ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de -son coeur que tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir -et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une -ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud -de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient -toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un madras. - ---M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de -l'aspect mélancolique de cette chambre. - ---C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou -plutôt c'était moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui -êtes-vous pour vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes? - -La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi -dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint -jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression -ardente et douce à la fois. - ---Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire que vous -fassiez mon portrait. - -Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, -il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable -amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié -suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la -cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la -meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi -pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois -durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans -ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions -singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des -boudoirs,--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui -était bien l'oeil d'un illuminé, en effet. - -Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant -entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout -d'abord pour le spectre adoré de madame de Pompadour à quinze ans. Il la -fit asseoir, et lui dit d'un accent ému: - ---Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue, -vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure -tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous -attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous -que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue -Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec -mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes -paillettes dans votre regard! Vous êtes la muse de Fragonard autant que -la fille de Cazotte! - -Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle -était venue pour son portrait: - ---Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà fait cent fois! -Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore là (il montrait ses toiles -accrochées au mur): ici Colinette, et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à -côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et -quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait? -le voilà tout fait, emportez-le; jamais je n'ai fait mieux. - -Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit -tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au -cou d'un _chien fidèle_. - -Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya de lui faire -comprendre qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme -à ses projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à -son père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer. -Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua -douloureusement la tête. - ---Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie -pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre -civile! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de vos -fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, -n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du -Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié -mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main est devenue -tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre. - ---Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un -sourire. - ---Vous le voulez donc bien? - ---C'est pour mon père. - ---Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain; nous essayerons. - -Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il -avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à -tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son -adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression -si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète, -que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se -couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, avec une -sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation -chagrine. Mademoiselle Cazotte lui apprit que son père était compromis -dans les événements du 10 août, et que sa correspondance tout entière -avait été découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la -liste civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de -Paris: il habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était le -maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des -perquisitions. - ---Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que -cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le -rejoindre, car il doit être bien inquiet! - -Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant. Il savait que -l'orage révolutionnaire franchissait les provinces, et il craignait que -la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de -s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de -communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de -la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là. - -Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, instruite du -décret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut -épouvantée dans la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient -sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La même désolation -opprimait Fragonard. - ---Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le -plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce, -faites trêve à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de -vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me -faites pas peindre ces pleurs! - -A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant. -Mademoiselle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. -Les roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, -mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole -qui avait été parfaitement jolie et qui l'était encore, quoiqu'elle eût -de grands enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la -Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque -chose d'étranger se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était -entourée d'une mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La -mère et la fille remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne -s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient la -route de la Champagne. - ---Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard. - -Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un -ton de voix fort singulier: - ---Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de -cette enfant! - - - - -II - -UNE MAISON EN CHAMPAGNE - - -Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une -demi-lieue d'Épernay. Il habitait une grande maison, composée d'un -rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui -n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et -coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes de plantes de la -Martinique apportées et multipliées par madame Cazotte. En haut d'un -perron très-élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un -juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue -aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de -M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les -jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux -assurément, n'ont plus l'étendue d'autrefois. - -La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de -Pierry. - -En attendant le retour de sa femme et de sa fille, qu'il avait envoyées -à Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques -Cazotte, resté seul avec son fils Scévole, passait les jours dans la -lecture des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze -ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. -Profondément religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un -homme du monde; et son langage, trempé aux plus pures sources de -l'esprit français, charmait les gens de qualité et les gens de science -qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre -par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est -vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la -curiosité, la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme -peut envier pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux -vieillard, si, en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce -rare et précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, -n'est que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes -synonymes en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur -(c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, -généreusement imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses -gloires et à toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il -n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de -les combattre; et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et -brillante, il avait aidé au succès du journal de son ami Pouteau, -intitulé: _les Folies du mois, journal à deux liards_. Pouteau était -secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile. Il -recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry. - -Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à -cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si, -après la journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent -été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût -tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis -politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille -Élisabeth,--lettres excessivement remarquables par la forme, et dont -quelques-unes ont été publiées par les journaux d'alors, contenaient -l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris! -s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit -quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fixé que -le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.» -Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: «Nous ne serons -malheureusement délivrés de cette vermine que par la vapeur de la poudre -à canon.» - -Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa -femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui -cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes -continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à -s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la -royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait. - -Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à -toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en -France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre. - -Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa -femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant -ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois -fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées -vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes -décisions. Il allait céder peut-être, lorsque tout à coup, s'arrachant à -leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi -d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage -où le vieil Éléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui -veulent le soustraire à la mort. - -«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui un âge et une -vieillesse si vénérables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la -grandeur de coeur qui lui était si naturelle, et la vie innocente et -sans tache qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En mourant -avec courage, je paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je -laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu -de chercher à conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la -peine d'être préservés.» - -La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en -présence du vieil Éléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut -plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur -règle de conduite des exemples de l'Écriture. - -Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village, -si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires -géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés -pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était -bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête -homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts -prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni -les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris, -dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. Il attendait le -malheur, le malheur ne se fit pas attendre. - -Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut -envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un -commissaire d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le -perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une -fenêtre; un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent -pénétra jusque dans le salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son -fils, sa femme et sa fille. - ---Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard. - ---Oui, monsieur, répondit celui-ci. - -Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait à dissimuler sa -présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire. - ---C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, voici le mandat -d'arrêt. - ---Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père! - ---Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui. - -C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la -même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas -venu pour faire tant d'heureux! - -On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était -encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez -les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur -maire. - -Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni -Élisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte, -ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la -voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain -à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à l'hôtel -de ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de -surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire -préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain pour y -attendre que leur procès fût instruit. - - - - -III - -LE TRIBUNAL DU PEUPLE - - -Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se -dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les -trébuchements de la civilisation, et qui justifient presque les -omissions du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à -ces dates particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le -théâtre reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se -passent que dans des cachots à peine éclairés par la torche et par -l'acier, l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, -est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes -nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la -loi morale ont plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous un -côté supportable, compréhensible; il y a quelque chose en nous qui -repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité -disparaît, le patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot. - -On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, située rue -Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on commença. Après avoir -égorgé--sans jugement--dans la cour dite abbatiale, une vingtaine de -prêtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir -au greffe de l'Abbaye un _tribunal du peuple_, chargé de donner une -apparence de justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier -Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit douze -individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient en -tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont été -conservés: le fruitier Rativeau, Bernier l'aubergiste, Bouvier, -compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent à une table sur laquelle on -fit apporter, en outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques -bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était le 2 septembre -au soir. - -Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce -tribunal; quelques détenus furent réclamés par leur section; d'autres -surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux quelques -sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons de -connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les -semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de -quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un -vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de -trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est -trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut -d'ailleurs la lire tout entière, en songeant qu'elle fut publiée peu de -temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de -Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de -Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements. -Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des -témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient -de se fier en ces monstrueuses circonstances. - -Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration -très-émouvante de madame d'Hautefeuille (Anna-Marie), rédigée sur les -lettres de mademoiselle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de -l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu -la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison; -elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des -massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle -se mit aux aguets, écoutant avec anxiété les noms des détenus. - -Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques -Cazotte. - ---Jacques Cazotte! - -A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a -retenti dans les cloîtres supérieurs. - -Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle -traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse -les uns, elle glisse à travers les autres, se fraye un passage de gré, -de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au -moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de -dire froidement: - ---A la Force! - -On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes aux -assommeurs. - -La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont -l'entraîner au dehors. - ---Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous -n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur. - -Et, se précipitant vers lui, de ses bras Élisabeth étreint le vieillard -et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les -bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime. - -Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils écoutaient -avec surprise et curiosité. - ---Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha. - -Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans -ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis -levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore -permis d'embrasser sa noble fille. - ---Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers -jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi. - ---Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si je -ne puis te sauver! - -Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant à -le couvrir de son corps. - ---C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le. - ---C'est un vieillard sans force et sans défense! reprit la jeune fille; -voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, -c'est impossible! Épargnez mon père, mon bon père! - -Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poignée -en faisant ployer la lame; il semblait incertain. - -Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient -approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa -voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui -vivaient encore en eux à leur insu les subjuguait. Quand elle eut fini -de parler, haletante, épuisée, l'un dit: - ---Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal? - -Ces mots opérèrent une réaction. - ---Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il -respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, -un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille. - ---Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des -aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs! - ---Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est -une brave fille qui aime bien son vieux père. - ---Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait -pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_. - ---Non! non! - ---Si! - -Élisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante -discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait: - ---Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi. - ---Jamais! répondit-elle. - - * * * * * - -(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus -de DEUX HEURES dans ces terribles débats!...) - - * * * * * - -Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents -avis: - ---Écoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du -civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez -avec moi: Vive la liberté, l'égalité ou la mort! - -De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs -se désaltéraient chacun à leur tour. - -Élisabeth prit le verre: - ---Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux. - -Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser -d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette -proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui. - ---Allons, reprit l'homme, après avoir versé: Vive la liberté, l'égalité -ou la mort! - ---Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et -portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait. - -Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient -s'écrièrent: - ---Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du triomphe! - -Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; -on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la -fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les -élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour -de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes. - ---Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un. - ---Honneur à l'innocence et à la beauté! - -Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter -Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux, et le cortége se met -en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans -relâche: - ---Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les -conspirateurs! - - * * * * * - -Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger madame -Cazotte. Élisabeth, jusque-là si courageuse et si forte, tomba évanouie -dans les bras de sa mère. - -D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut -craindre pendant plusieurs jours pour sa vie[9]... - - [9] M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la - Révolution française_ (t. IV), a raconté différemment cette - touchante aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille - charmante, mademoiselle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son - père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques, - _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y avait contre lui et - ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup - de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune - demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la - faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille - courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les - gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il - ne trouva plus personne qui voulût le tuer.» - - Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre - histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les - royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des - écoles. - - - - -IV - -DERNIER MARTYRE - - ---Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en -présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait -croire que c'était aussi la devise de la Commune, lorsqu'un ordre signé -Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la -seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye sans avoir subi son -jugement.» - -Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle tout soupçon de -participation aux crimes de septembre, et voilà qu'elle se montre plus -féroce que les égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et -emprisonner un septuagénaire devant lequel leurs haches rougies -s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le -reprit, et le tribunal le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi -l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les -jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux -heures d'angoisses suprêmes subies par Jacques Cazotte devant le -tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes -réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en -cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à -peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation -débordée. - -Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente -délivrance,--délivrance presque triomphale,--il avait gardé un -pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant: - -Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M. -de Saint-Charles fut du nombre. - ---Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant. - ---Je ne crois pas, répondit Cazotte. - ---Comment cela? - ---Je serai guillotiné sous très-peu de jours. - ---Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air -profondément affecté du vieillard. - ---Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud. - -Et comme on le pressait de questions, il ajouta: - ---Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est -venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. -J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de -là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu, -que j'ai mis ordre à mes affaires. Voici des papiers importants pour ma -femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler. - -Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries -et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison -avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il -revint quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation. - -Cette fois encore, mais non sans peine, Élisabeth obtint de suivre son -père jusqu'au tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne -la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en -partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait -aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès -de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte. -Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne. Julienne s'est fait -beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été -confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire -biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthène, ni celui de -Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le -sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un -peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le -grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a -dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il -obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.» - ---Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de -l'audience. - -Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Élisabeth ne pût -l'entendre: - ---Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je -ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille. - -On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après -quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la -compétence du tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que -Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par -le peuple souverain, on ne pouvait, sans porter atteinte à la -souveraineté de ce même peuple, procéder contre Jacques Cazotte à un -jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite -élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des -juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas -reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles -fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la -Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles -pas les tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première -aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes -encore? les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour -avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce. - -Le tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna -qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er -septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, -commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné -connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque -lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux. - -Cazotte répondait avec simplicité et avec précision. - -La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de -l'accusateur public, le tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle -ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au -bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés, -ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur. - -On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il -avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme -visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué -que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte -des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés -entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît -guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement -indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère -d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les -profanes. Mais, encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi -qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte -des Martinistes. - ---Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce -sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour -faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu -était il y a cinq ans en Angleterre. - -Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait -régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry. - ---Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un -prêtre auquel vous ne croyez pas. - ---Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire -de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel; -mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait des miracles -comme les autres apôtres. - -Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut -celui-ci: - ---Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et -_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres? - ---J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis. -Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute -considération humaine. - -On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il -pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution_. - ---Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a -fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne -suis pas juge du roi. - ---Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en -correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que -dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez-vous -dire quel était le nom de cet officier général qui, entre autres, vous -avait si bien instruit? - ---Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un? -Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne -consentirai à une pareille infamie! - -Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient -quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les -regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte: - ---Vous êtes peut-être fatigué; le tribunal est prêt à vous accorder le -temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement. - ---Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du -tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la -fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, -plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que -messieurs les jurés et les juges. - -Le procès continua donc. - -Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec -Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente. - ---Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien -fâché d'y entraîner ma famille. - ---Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos -lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre -les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de -piques et ceux qui les soldent.» - ---Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à -Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces -armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le -maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises -par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut -que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute. - -Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une -trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Réal se leva. Il -parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple -depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la -perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé, -et, s'adressant à lui: - ---Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable après -soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi faut-il que les -deux années qui les ont suivies aient été employées à méditer des -projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir le -despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La -vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y -était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants, -que vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi -faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne -suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout -être bon citoyen. - -«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts, -les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur -l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelque signe -d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était -peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient -recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou -s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle -entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de -ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent -la calmer.» - -Ce fut alors que Julienne commença sa défense. Il fut éloquent et -sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de -l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si -un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de -ses semblables n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la justice -après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont les -cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas trouver -quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait l'humanité. - -Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte -fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid -presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de -l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des -jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter. -Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la -défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour -le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple. - -C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé. -On fit retirer Élisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans -une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père -viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière -fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept -heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En -entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens -(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour -bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où -l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la -sérénité reparut sur son front. - ---Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort. -La loi est sévère, mais je la trouve juste. - -La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la -plus emphatique des exhortations. - ---Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des -préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! toi dont le coeur ne fut -pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as -prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à -ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières -paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume -précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant à plaindre -le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité -qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que -la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs -t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur -conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur -décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage, -rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a -pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un -homme tel que toi. - -A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce -discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le -ciel et sourit avec béatitude. - -Laveaux continua: - ---Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut -de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le -sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi... -que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux -attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé -de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre -un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne -t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de -ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la -déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait -particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux -blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta -condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, -vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la -mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un -regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, -philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; -c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi. - -On était dans la soirée du 25 septembre. - -Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se -présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et -flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près -de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille. - -Ensuite il passa une heure avec un prêtre. - -Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma -femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais -souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.» - -Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du -30 septembre) de l'exécution, commence son récit en termes -officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête -conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord -de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était -aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour -la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une -correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire -d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile!» Après cette froide -raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable -sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs, -et plus encore les larmes de sa fille, qui ne l'a point quitté, ont -intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.» - -Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant -de sortir de la cour du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards -vers le peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui -parler. Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut -rompu tout à coup par ce cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère -que deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_; -peut-être que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le -respect qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, -nourrissait l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de -pouvoir échapper à la mort. Mais cette fois le peuple partagea -l'impassibilité de la loi et ne fit aucun mouvement pour arrêter -l'exécution de l'arrêt qu'elle venait de prononcer.» - -Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment -ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant -l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques -personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin -d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son -habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa -à la foule de la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'efforça -d'élever: - ---Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon roi! - -Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote -français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à -laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr! - - * * * * * - -Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de -cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en -Champagne, au fond des cachots et devant le tribunal du 17 août. -Élisabeth Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son -père, vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. En 1800, elle -épousa M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu à Épernay. Mais le -bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le front de -cette noble femme. Un an après son mariage, elle mourut dans les -douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie. - - Ce récit a été publié pour la première fois, il y a dix ans, dans un - journal de Paris. A cette époque, le fils de Cazotte écrivit à - l'auteur une lettre qui se termine par ces mots: - - «En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur - touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude - du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est - entourée. _Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.» - - De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel - ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; - et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils - la sympathie qu'il a vouée aux pères. - - - - -LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE - - -Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons -de Paris, avaient épargné la tourbe entraînée par la misère ou par la -perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége -d'assouvir leur soif sanguinaire, on avait laissé passer entre les -réseaux de l'accusation un grand nombre de détenus ordinaires, -considérés comme du menu fretin. - -N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète, -tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats -contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient -quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur -fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en -ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs -dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses -tentatives; ce groupe de malfaiteurs comptait parmi ses fortes têtes -deux meneurs inventifs et résolus: l'un Joseph Douligny, originaire de -Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques Chambon, -né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de vingt-six ans, et ancien valet de la -maison Rohan-Rochefort. - -Un jour ces deux amis, dignes l'un de l'autre, entendirent dans un café -du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la pensée -d'un vol gigantesque. - ---Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui -méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette, ce ministre Roland est -un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur -accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de -véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit -forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste -qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à -cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à -l'un de ces mendiants! - ---Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit -bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position. - ---Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune -faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du -Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser; qui -n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les -trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou -entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait -dit. - ---Tout beau! mais les surveillants? - ---Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières... - -Chambon et Douligny avaient écouté; et la même cause avait produit chez -eux le même effet; ils échangèrent un regard, et ce regard contenait à -lui seul tout un projet d'une audace extrême. Ils se levèrent -tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste de leur sucre à -leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue qu'ils se frottèrent -le nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on leur ait parlé, il -en est de même des voleurs émérites: ils se dirigèrent immédiatement -vers la place de la Révolution, afin de reconnaître le monument contre -lequel ils méditaient une attaque. - -Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de -France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations -étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait -des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois -salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était -admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens -rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis -XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la -plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à -la bataille de Pavie. - -A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale, -on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait -lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds, -se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand -Henri. Deux canons damasquinés en argent, montés sur leur affût, -représentaient la vanité du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore, -les diamants de la couronne, contenus dans différentes caisses, étaient -placés dans les armoires du Garde-Meuble. Le _Régent_, le _Sanci_ et le -_Hochet du Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe -d'étoiles. Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent, -disposés dans les salles, représentaient également une valeur de -plusieurs millions. - -Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris -de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux -des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter -l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre corps de -garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée nécessitait le -concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur -audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit le -_Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande, -c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur -courage. - -D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de -plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut -tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne -rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils -ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de -lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à -peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où -ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à -la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il -fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de -procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de -gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les -assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une -invention trop mesquine. - -Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait -vingt-cinq à trente filous du second ordre, auquel on promettrait une -part du butin; mais afin de n'être pas trahis, on convint de ne les -instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de -s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres. -Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Élysées; l'heure était celle -de minuit; chacun fut exact. - -Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui -étaient revêtus de l'uniforme une patrouille chargée de rôder le long -des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se -faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des -surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les -deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs -précautions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la -statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur -inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent -consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris -pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On -lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition. - -Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en -s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs -autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui -donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs -s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne -sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les -fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on -se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade les -reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout à coup, le signal d'alerte se -fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui -sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère. -Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste -étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la -lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des -soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court, -trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la -patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe -à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements -avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va -s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le -commissaire. - -L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en -flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne -dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant, on ramasse sous la -colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_. - -La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria: _Qui vive?_ n'ayant -pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se -dispersa dans les Champs-Élysées et dans les rues qui y aboutissent. Du -nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se -retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un -fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de -feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres -allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se -réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en -sentinelle au-dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important -de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y -prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre -pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un -dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en -déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un -coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la -distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve -qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à -distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des -brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des -particuliers. - -Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles -insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre -Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la -parole pour une communication urgente. - ---Il a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. Ce n'est pas -d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a volé au Garde-Meuble les diamants -et d'autres effets précieux. Deux personnes ont été arrêtées; leurs -réponses dénotent des gens qui ont reçu de l'éducation et qui tenaient à -ce qu'on appelait autrefois des personnes au-dessus du commun. J'ai -donné des ordres relativement à ce vol. - -Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les -grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les -brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du -Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on -songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre -députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être -présents à l'information. - -La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel -fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général -se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on -n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais -on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient semées de -pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes, de perles fines. -Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs précieuses trouvailles; -mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient horreur de tout ce qui -provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur épave dans leur paillasse -ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas souillés -par la vue d'un métal impur. - -Un pauvre homme, passant dans le faubourg Saint-Martin pour se rendre à -son travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer -aux employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la -barre de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait -pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms -seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore -retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue de Florentin. Mais de -ces différents traits de probité, le plus éclatant est évidemment -celui-ci: un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur -sa cheminée se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle -avait mis un objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de -l'arrivée du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, -elle le lance par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques -minutes après; ses yeux collés sur le pavé rencontrent de petites -étoiles qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité ces -étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques centaines de pas, -elle entre chez un orfévre, qui lui apprend que ce sont des diamants. -Aussitôt elle se rend au comité de sa section, dépose sa trouvaille, -demande un reçu et va mendier son pain. - -Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment -nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons -dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur -firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du -ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux, -Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours -ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur -courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs -complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le -jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les -idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet -arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de -quarante-cinq heures. - -«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un -complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive -force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix -déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au -secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º -que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17 -septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16 -au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du -rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les -croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires, -d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et -bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à -quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de -fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et -faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés, -ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu -une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés; -3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus -d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et -vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce -mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le -balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées, -portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres -outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une -grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont -ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que, -méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et -J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le -tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits -Douligny et Chambon à la peine de mort.» - -Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu: -troublés, pâles, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations -complètes, si on voulait leur accorder la vie pour récompense. Le -tribunal ne sut comment répondre à cette proposition: le président leur -dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande. - -Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver, -très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle -cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa -section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan, -il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants: -l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité, qui les avait privés d'une -capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit -suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à -désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement -de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des -agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y -arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient -au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara -se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui -imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été -fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua -que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient -engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant -qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet -pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait -cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus -auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la -Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il -avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le -lendemain, quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la -cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques -heures le compagnon de deux nababs déguisés. - -Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant -les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de -Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des -faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel. - ---Mon pauvre vieux, lui dit Douligny devant le président du tribunal -criminel, il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous -sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et -cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es -dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as -qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des -Champs-Élysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès -que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des -juges, mais à de vrais amis. - -Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver -qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue -durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin -ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Élysées avec le -président. - -Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles -opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000 -francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les -dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour -éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du -tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y -parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention -que, depuis vendredi 21, la première section du tribunal s'est occupée -sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble. -Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement; -mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils -m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils -m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur -grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une -pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité, -je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le -nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté -avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit -où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux -Champs-Élysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert -les endroits où il y avait des objets très-précieux. N'est-il pas -important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec -les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la -Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la -respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux -ordres de l'assemblée.» - -Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules -aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations, ou plutôt de leurs -dénonciations, produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention -décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres. - -L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux -juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait -acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait -un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant -intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait -pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son -galimatias, le tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit -au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une -spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort -avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la -voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très-haute et -très-libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie -essaya de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les -victimes à l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif. - ---Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze -pardonne à la loi et à mes zouzes. - -Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter. - -En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu, -Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils -étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils -jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut -cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit _le Petit-Chasseur_. -Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir -été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au -16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le -nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait -remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en -outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin, -un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin -contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le -personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui, -afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme -Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui -rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission -faite, Picard avait vu _le Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans -cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour -l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de -reconnaître que c'étaient des diamants. - -Écrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut -condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon -avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes -ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on -reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son -exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations -interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures -par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble -avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation. -Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de -complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets. -Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le -spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant -du Garde-Meuble, _le Petit-Chasseur_ eut beau crier:--Citoyens, je ne -suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!--Nul ne fut -accessible à la pitié, et la loi reçut son application. - -Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta -successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la -peine capitale. Des femmes et même un enfant, Alexandre, dit _le Petit -Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à peu -une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la -commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le -déplacement du chef du jury, afin que ce dernier allât dans les endroits -de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener, -et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce -qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide. - -S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une -lettre datée de Nice en Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue -rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des -principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du -tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une -mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le -trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les -diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous -faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée -législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous -a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut -que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession -de ces richesses.--Amenez-le promptement. - -Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent -se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était -conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle, -et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix -basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne; -mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque -vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre? -ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir -d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être -prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je -vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas, -monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet -entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de -magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous -savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous -sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier -que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et -que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que -j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que -j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en -cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais -le tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien, soyez tranquille, dit -Sergent; voyons, que savez-vous des diamants? - -Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il -feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir -en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que -les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de -la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y -promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais, -je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux. - -Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de -confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent -l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne -commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme -Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide -tout à fait avec le rapport de Vouland, consigné dans _le Moniteur_ du -11 décembre:--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse de -faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du -Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés: -c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le -dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher, -on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou -d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le recéleur sont arrêtés; -le diamant, porté au comité de sûreté générale, doit servir de pièce de -conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de -décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et -que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir -recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à -l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le -fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la -guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que -devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte rendu -du tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux -assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme -étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_. -Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer. - -Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on -l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq -millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de -l'épée consulaire de Bonaparte. - -Mais retournons à la procédure du tribunal criminel. Le ministre de -l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie, de ce prétendu -complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était -complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les -acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs -d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser -à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les -citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un -joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure -suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On -comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas -effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur -les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par -quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant -quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de 200,000 -livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait, -jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou; -alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la -justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette -opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au -trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres. - -Le jour que l'on vint dissoudre le tribunal du 17 août, c'est-à-dire le -29 novembre 1792, il s'occupait encore de juger un voleur du -Garde-Meuble. On ne permit pas d'achever l'instruction. Le président fit -venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny, et il leur -annonça que le tribunal cessant ses fonctions, il était à craindre pour -eux que le sursis qu'ils avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il -leur conseilla de se pourvoir en cassation ou de s'adresser à la -Convention nationale. Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui -a terme ne doit rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits -devant de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de -fers. Encore a-t-on prétendu que, dans un des mouvements de la -Révolution, ces misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des -prisons. - -Quelques jours avant la dissolution du tribunal du 17 août, Thomas -Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de -la sorte au sein de la Convention: «Il s'est formé entre les brigands -couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la -liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à -croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet -homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_ -dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de -vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du -Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle -ils appartenaient.» - -Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un -complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du tribunal -révolutionnaire, prononcée le 12 prairial an II, qui condamne à mort le -sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de -l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au -Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis de la France[10].» -Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette prévention. -Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du 29 -pluviôse, 6,000 livres d'indemnité furent accordées à la citoyenne -Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y a tout -lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont il est -question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la commission, -ajoute _le Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi qu'en ait dit -autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble n'était lié à -aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des méditations -criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la liberté.» C'est -ce que nous avons posé en commençant. - - [10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la - Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Babeuf, on avait - condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble. - -Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était -loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La -soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814, -il en fut restitué pour cinq millions; l'histoire de cette restitution -est même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un -employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les -bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un -sans-culotte, vint lui remettre une boîte, en le priant de la garder -jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot -fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de -l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le -dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et -finissant par concevoir des soupçons, il força un jour la serrure du -petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut -plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre diable fut -aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, n'était-ce pas -s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au moins -n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison -préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il -décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les -garda. - -Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence -étaient si bornés, que madame Cordonnier, sa soeur, marchande orfévre -près le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot -et son penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il -alla alors occuper une très-petite chambre dans un grenier, où il vécut, -pour ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de -sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment -était un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même, -lui prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le -plus complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant -d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté -d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces -diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu -comme un des voleurs du Garde-Meuble. - -La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba -mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à -Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup -d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite -boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je -meurs, fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la -boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il -voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui -apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de -briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé -que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor; -son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa -porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil -pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations -et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien -membre de l'Assemblée législative, et qui avait été chargé autrefois de -faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui -que les susdits diamants étaient la propriété de l'État. Effrayé de -cette découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme -avait fait autrefois Charlot. - -Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une -audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui -remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa -loyauté, sa fidélité, et le patriotisme pur qui l'avait guidé à -conserver intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les -mains de ses légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, -Dumontville (il n'était alors qu'un modeste employé des droits réunis) -reçut le titre de chevalier de la Légion d'honneur et le brevet d'une -pension de 6,000 francs. - -Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard, -représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette -procédure romanesque des diamants de la couronne. Je dis _jusqu'à -présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le -croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux -miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont -Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une -partie de leur brillant butin; bien des poutres ont été dérangées dans -les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstinés -chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés des -millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à ces -maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les trésors -des émigrés? - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - LE POULET. Chapitre Ier.--La Toilette 1 - II.--L'Opéra 12 - III.--La Petite maison 18 - IV.--Le Dessert 23 - V.--Le Drame 28 - VI.--La Chambre à coucher 33 - VII.--Le Dénoûment 42 - - LES PETITS JEUX.--Lettre du vieux chevalier de Pinparé, tombé en - enfance, à sa petite nièce Antoinette 45 - - LES PASSE-TEMPS DE M. LA POPELINIÈRE 55 - - BIBLIOTHÈQUE GALANTE 79 - Chap. Ier.--L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère 82 - II.--Mémoires turcs 88 - III.--Grigri 91 - IV.--Thémidore 93 - V.--Mémoires de M. de Volari, ou l'amour volage et puni 99 - VI.--Le Noviciat du marquis de ***, ou l'apprenti devenu - maître 101 - VII.--Le Grelot, ou les etc., etc., etc. 102 - VIII.--Confession générale du chevalier de Wilfort 103 - IX.--Le Roman du jour 108 - X.--Bibliothèque des petits-maîtres 110 - XI.--Tant-pis pour lui, ou les spectacles nocturnes 118 - XII.--Les Erreurs instructives, ou mémoires du comte - de *** 120 - XIII.--Le Zinzolin 129 - XIV.--Cléon 131 - XV.--Le Souper des petits-maîtres 134 - XVI.--Les Faiblesses d'une jolie femme, ou mémoires de Mme - de Vilfranc 137 - XVII.--Les Confidences réciproques, ou anecdotes de Mme de - B*** 138 - XVIII.--Les Sonnettes, ou mémoires de M. le marquis D*** 139 - XIX.--Félicia, ou mes fredaines 141 - XX.--L'Étourdi 150 - XXI.--Ma jeunesse 151 - XXII.--Monrose, ou le libertin par fatalité 153 - XXIII.--Les Almanachs galants 155 - XXIV.--L'Odalisque 158 - XXV.--Éléonore, ou l'heureuse personne 160 - XXVI.--Les Aphrodites 161 - XXVII.--Le Doctorat impromptu 165 - XXVIII.--La Galerie des femmes 167 - XXIX.--Les Quatre métamorphoses 170 - - DESFORGES 185 - - CAZOTTE. Chapitre Ier.--La rose de Fragonard 233 - II.--Une maison en Champagne 245 - III.--Le tribunal du peuple 252 - IV.--Dernier martyre 261 - - LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE 279 - - -D. THIÉRY ET Cie.--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les amours du temps passé, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ *** - -***** This file should be named 61318-8.txt or 61318-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61318/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/61318-8.zip b/old/61318-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index efdcf4c..0000000 --- a/old/61318-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61318-h.zip b/old/61318-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 53bf6b1..0000000 --- a/old/61318-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61318-h/61318-h.htm b/old/61318-h/61318-h.htm deleted file mode 100644 index 1996ba8..0000000 --- a/old/61318-h/61318-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9032 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Les amours du temps passé, by Charles Monselet. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } -h4 { text-align: center; font-weight: normal; margin: 2em 0 1em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small, small { font-size: 90%; } -.xsmall { font-size: 70%; } - -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; margin-bottom: 1em; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i1 { margin-left: 5%; } -.i2 { margin-left: 10% } -.i3 { margin-left: 15% } -.i5 { margin-left: 25% } -.i6 { margin-left: 30% } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.r { text-align: right; } -.date { margin: 1em 5% 1em 0; text-align: right; } -.attr { margin: .5em 5% .5em 0; text-align: right; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 0; text-align: right; } - -div.r { margin: 1em 0 1em 20%; text-align: right; } -blockquote.exergue { margin: 0; font-size: 90%; text-align: left; min-width: 70%; display: inline-block; - } -blockquote.exergue div.poetry { margin: .5em 0; max-width: 30em; } -blockquote.exergue p { max-width: 30em; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; } -td.r { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: justify; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 25%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 5em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Les amours du temps passé, by Charles Monselet - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du temps passé - -Author: Charles Monselet - -Release Date: February 5, 2020 [EBook #61318] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<h1>LES AMOURS<br /> -<span class="xsmall">DU</span><br /> -<span class="large">TEMPS PASSÉ</span></h1> - -<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="large">CHARLES MONSELET</span></p> - -<div class="c"><img src="images/mlevy.png" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS -<span class="small">RUE AUBER</span>, 3, <span class="small">PLACE DE L'OPÉRA</span></p> - -<p class="c small">LIBRAIRIE NOUVELLE<br /> -<span class="small">BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT</span></p> - -<p class="c">1875<br /> -<span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c small">MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS</p> - -<p class="c">OUVRAGES<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="large">CHARLES MONSELET</span></p> - -<p class="c small">Format grand in-18</p> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="small">LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ.</td> -<td class="bot">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td><span class="small">LES ANNÉES DE GAIETÉ</span> (<i>sous presse</i>).</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td><span class="small">L'ARGENT MAUDIT</span> (<i>2<sup>e</sup> édition</i>).</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LA FIN DE L'ORGIE.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">FRANÇOIS SOLEIL.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">M. DE CUPIDON.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">M. LE DUO S'AMUSE.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -<tr> -<td class="small">LES SOULIERS DE STERNE.</td> -<td class="bot">1 —</td> -</tr> -</table> - -<p class="c small gap">D. Thiéry et Cie.—Imprimerie de Lagny.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c">LES AMOURS<br /> -<span class="xsmall">DU</span><br /> -<span class="large">TEMPS PASSÉ</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak">LE POULET</h2> - - - - -<h3 id="l1ch1">I<br /> -LA TOILETTE</h3> - - -<p>L'Aurore gantée de rose avait depuis longtemps ouvert -les portes de l'Orient,—mais elle n'avait point -réussi à percer le double rempart de rideaux qui ceignait -l'alcôve de M. le chevalier de Pimprenelle. -M. le chevalier avait passé la nuit au pharaon, et il -avait perdu sur parole; ce qui fait que, vers la pointe -de midi, le dépit et la fatigue aidant, il ronflait encore -de façon à faire rougir le vieux Tithon lui-même,—si -le vieux Tithon et M. le chevalier n'eussent eu -déjà toute honte bue.</p> - -<p>A deux heures de l'après-dîner cependant, M. de -Pimprenelle fit un mouvement et étendit le bras hors -de la couverture. Il agita une petite sonnette placée -auprès de lui, et dont la voix vibrante alla rappeler -dans l'antichambre aux devoirs de sa charge un grand -laquais qui lutinait une camériste.</p> - -<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier a sonné? demanda le laquais -en se présentant respectueusement.</p> - -<p>—Sans doute, La Brie, sans doute.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier désire quelque chose?</p> - -<p>—Peut-être, La Brie, peut-être.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier n'a qu'à parler.</p> - -<p>M. de Pimprenelle bâilla à diverses reprises et finit -par se retourner péniblement.</p> - -<p>—D'abord, drôle,—dit-il en se mettant sur son -séant,—j'ai à vous fustiger d'importance. Depuis un -mois que vous êtes à mon service, je vous ai toujours -vêtu du plus beau drap de Lodève et galonné de soie -nonpareille; je vous donne le plumet et le point d'Espagne; -enfin j'ai pour vous toutes les indulgences imaginables,—et -vous vous comportez, vertubleu! -comme un grison de dévote ou un laqueton de bourgeois!</p> - -<p>La Brie ouvrit de grands yeux et parut ne pas comprendre.</p> - -<p>—Çà,—poursuivit le chevalier en lui donnant sa -jambe à chausser,—que signifie la façon dont vous -m'aviez accommodé hier? De quelle sorte étais-je -accoutré? D'où sortaient mes manchettes? de quel -goût était mon ruban? Savez-vous bien que j'avais -quasi la prestance d'un écornifleur ou d'un clerc aux -gabelles, et que mon ami le vicomte d'Ambelot m'en a -ri au visage pendant une heure de soleil?—Vertuchoux! -prenez-y garde, mons La Brie; vous êtes un -faquin à trente-six carats, et, à la première incartade -nouvelle, je vous chasse!</p> - -<p>Rouge de confusion, La Brie tenta de balbutier quelques -paroles d'excuses.</p> - -<p>—Je puis attester à monsieur le chevalier que c'est -M. d'Ambelot qui se trompe… votre ruban était du -meilleur air et vos malines sortaient de chez Persac.</p> - -<p>—Vous êtes un sot en trois lettres. Je vous dis que -l'on se moque partout de mes étoffes: dans la rue, on -me défigure comme un sauvage de la foire, et à l'Opéra -mes senteurs ne portent à la tête de personne. Je suis -outré!</p> - -<p>—Monsieur le chevalier m'a tant de fois répété -qu'il ne voulait point passer pour un petit-maître… -que je croyais… je supposais…</p> - -<p>M. de Pimprenelle sauta à bas du lit.</p> - -<p>—Cordieu! dit-il, me pensez-vous assez belître, -par hasard, pour aller m'occuper moi-même de ces -colifichures? Non, par la sambleu! je ne prétends point -être un petit-maître, mais je ne veux pas non plus -faire sauver les gens jusqu'au fond de la Cochinchine. -Un petit-maître, moi!… qu'est-ce que cela?</p> - -<p>—Monsieur le chevalier a parlé? dit La Brie, essoufflé, -en lui passant sa robe de chambre.</p> - -<p>—Je te demande, triple butor, ce que c'est qu'un -petit-maître? Voilà plus de quinze jours qu'on m'éclabousse -les oreilles de ce mot.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier veut rire?</p> - -<p>—C'est possible, monsieur La Brie.</p> - -<p>—Un petit-maître—dame!—c'est un joli petit -homme.</p> - -<p>—Un joli petit homme… En es-tu bien sûr?</p> - -<p>—Je ne me permettrais pas de mentir à monsieur -le chevalier.</p> - -<p>—Et qu'est-ce qu'un joli petit homme?</p> - -<p>—Oh! oh! c'est… Je ne sais pas.</p> - -<p>—Comment! maroufle!…</p> - -<p>Le valet de chambre se hâta d'ajouter:</p> - -<p>—Mais pour peu que monsieur le chevalier tienne -à le savoir, j'ai quelque part un livre…</p> - -<p>—Un livre?</p> - -<p>—Que votre intendant m'a prêté pour y copier des -bouquets à Chloé.</p> - -<p>—Vraiment! Et que dit ce livre?</p> - -<p>La Brie, enchanté de trouver une occasion de rentrer -en grâce, fouilla dans ses poches—et en ôta -un petit volume relié qu'il tendit à son maître.</p> - -<p>—Pouah! s'écria le chevalier, tire vite, cela sent le -vieux parchemin.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier ne veut donc plus savoir?</p> - -<p>—Si, morbleu! mais lis toi-même.</p> - -<p>La Brie commença:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un joli petit homme est celui qui se pique</div> -<div class="verse">De chanter le premier les airs de du Bousset,</div> -</div> - -<p>—Du Bousset?… chercha le chevalier, c'est sans -doute comme qui dirait Colasse ou Campra… Les airs -de du Bousset… Tra la, tra la, la.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">—Qui n'a point d'or dans son gousset,</div> -<div class="verse">Mais des points, des rubans, autant qu'une boutique;</div> -<div class="verse">Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets.</div> -</div> - -<p>—Qui fait pas de ballets… Tiens, regarde cet entrechat, -La Brie… une, deux… C'est la chaconne.—Est-ce -tout? fit-il en s'asseyant sur une duchesse et -croisant les jambes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">—Toujours parle à l'oreille et vous dit qu'il vous aime;</div> -<div class="verse i2">Qui vous fait lire des poulets</div> -<div class="verse i2">Qu'il s'écrit souvent à lui-même;</div> -<div class="verse">Qui sait…</div> -</div> - -<p>—Arrête! arrête! s'écria le chevalier de Pimprenelle… -<i>Qui vous fait lire des poulets qu'il s'écrit -souvent à lui-même…</i> Voilà une pensée très-ingénieuse, -et ce poëte doit être un garçon d'esprit, ou je -me trompe fort… <i>Qu'il s'écrit souvent à lui-même</i>, -c'est charmant!—Comprends-tu bien, au moins, La -Brie?</p> - -<p>La Brie continua d'un air imperturbable:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">—Qui sait quel grand seigneur a dîné chez Rousseau,</div> -<div class="verse i2">Quelle femme s'est enivrée;</div> -<div class="verse">Qui fait bien un ragoût, connaît un bon morceau…</div> -</div> - -<p>—<i>Qui vous fait lire des poulets… qu'il s'écrit -souvent à lui-même</i>;—qu'il s'écrit souvent à lui-même! -en vérité cela vaut de l'or.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">—… Connaît un bon morceau,</div> -<div class="verse">Et de toute la cour distingue la livrée;</div> -<div class="verse">Mieux fourni de tabac qu'on ne l'est au bureau,</div> -<div class="verse">Donnant le choix du pur ou de la boîte ambrée…</div> -</div> - -<p>—<i>Des poulets… qu'il s'écrit à lui-même</i>, c'est -divin!—La Brie, tu trouveras cet auteur et tu lui donneras -cinquante pistoles de ma part.—Des poulets… -qu'il s'écrit!—La Brie, je veux être aujourd'hui un -petit-maître.</p> - -<p>—Cela est facile à monsieur le chevalier.</p> - -<p>—N'est-il pas vrai?</p> - -<p>—Justement le tailleur de monsieur vient de lui apporter -son superbe habit couleur boue de Paris.</p> - -<p>—J'espère qu'il n'aura pas oublié les points et les -rubans… autant qu'une boutique, tu sais. D'abord, je -veux des manchettes de chez Abricotine et du ruban -de Cochina, aux <i>Traits Galants</i>. Quant à ma coiffure, -tu iras chercher Lorry.—Ah diable! comment prendrai-je -ma perruque?</p> - -<p>—Si monsieur le chevalier me permettait de lui -soumettre mon avis, il choisirait une perruque en queue -de veau ou en nid de pie… C'est ce qui se porte maintenant -de plus miraculeux.</p> - -<p>—Tu crois? Dès demain, j'arbore les ajustements -de mode, les vestes à franges et en découpures. Je veux -aussi troquer mon équipage: voilà six mois bientôt -qu'on me voit la même dormeuse. Il me faut un vis-à-vis -à sept glaces, avec des chevaux fringants et des -harnais pomponnés. Alors j'éblouirai la canaille par le -peuple de mes chiens et de mes coureurs, par le bataillon -de mes valets et par la forêt de cannes sans laquelle -je prétends ne plus faire un pas désormais. Pour -commencer, je congédie Picard et j'achète à Thorigny -son cocher Ventre-à-Terre, à cause de ses moustaches.</p> - -<p>—En attendant, pour peu que monsieur le chevalier -veuille bien se donner la peine de jeter les yeux -sur ce miroir, il verra que rien n'est comparable à la -richesse de son habit et surtout à la manière dont il -est porté.</p> - -<p>—Flatteur! dit M. de Pimprenelle en se carrant -avec complaisance. Le fait est que je sais donner une -tournure aux moindres choses, un déhanché élégant, -un dandinement de bon ton, qui… là…—Est-ce que -je représente véritablement à tes yeux un petit-maître?</p> - -<p>—Mieux que cela, répondit La Brie.</p> - -<p>—Tu crois donc que je n'aurai point de peine à -éclipser Verval ou le petit Nérigean? Au fait, cet habit me -dispensera d'avoir de l'esprit aujourd'hui.—La Brie, tu -iras tout de suite prévenir Tonton la danseuse que je -soupe ce soir avec elle; je tiens à ce qu'elle me voie sous -les armes, cette pauvre petite. En passant, je recruterai -quelques amis.—Voyons, j'ai bien tout retenu, n'est-ce -pas? Récapitulons. Les airs de du Bousset… tra la, -la…—Bien peigné, bien chaussé, qui fait pas de ballets… -Je marcherai en sautillant, comme cela.—La boîte -ambrée, la voilà.—Qui vous parle à l'oreille… qui fait -des ragoûts… qui donne à lire des billets.—Ah! mon -Dieu! et moi qui oubliais cet article: <i>qui vous fait -lire des poulets qu'il s'écrit souvent à lui-même</i>… -étourdi! une idée aussi belle.—La Brie!</p> - -<p>—Plaît-il, monsieur le chevalier?</p> - -<p>—Tu oubliais le plus important… le poulet!</p> - -<p>—Quel poulet?</p> - -<p>—Voyons; mets-toi à cette table et prends la -plume.</p> - -<p>—Monsieur le chevalier va donc dicter?</p> - -<p>—Sans doute. Mais la fièvre m'étrangle si je sais quoi -m'écrire! Il faudrait quelque chose dans le genre élégiaque -et vaporeux. Commençons toujours:—Monsieur -le chevalier… non, c'est trop intime.—Mon -cher chevalier, c'est plus bienséant.</p> - -<p>—«Mon cher chevalier.»</p> - -<p>—Diable! voici l'embarrassant; attends un peu.—«Mon -cher chevalier, je…»—Barbouille cela en -pattes de mouche.—«Je vous attends ce soir…» -Ouf!</p> - -<p>—«Ce soir.»</p> - -<p>—Corbacque! tes doigts vont plus vite que ma parole. -Si nous fourrions un mari là-dedans, qu'en dis-tu, -La Brie? Cela serait bien plus original—et plus vraisemblable.</p> - -<p>—Je ne vois pas, en effet, pourquoi monsieur le -chevalier s'en priverait.</p> - -<p>—C'est juste. Va donc pour le mari:—«Mon -mari est à la campagne…»—Ici, il y aurait besoin -de quelque métaphore galante, troussée avec esprit et -relevée en pointe, comme <i>votre rigueur</i>, <i>belle Eglé</i>, -ou bien <i>douce Philis</i>…</p> - -<p>—«Mon mari est à la campagne.»</p> - -<p>—A la campagne, bon. Écris. «L'amour, qui fait -commettre tant de fautes…» Jette un pâté à cet endroit; -cela joue la passion. Y es-tu?… «L'amour, -qui fait commettre tant de fautes, me dicte cette nouvelle -imprudence.» Bien, très-bien!</p> - -<p>—«Imprudence.»</p> - -<p>—«A ce soir! mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»—Bravo! -Maintenant, signe.</p> - -<p>—De quel nom?</p> - -<p>—Ma foi, je ne sais pas. Invente, forge un nom de -femme; je m'en rapporte à toi. Surtout n'oublie pas le -paraphe.</p> - -<p>—C'est fait.</p> - -<p>—A présent, saupoudre de quelques grains d'or, -plie en quatre, écris mon adresse… et apporte-moi -ce poulet ce soir, chez Tonton, au dessert, d'un air -énormément mystérieux.—Ah! ah! <i>qui vous fait -lire des poulets… qu'il s'écrit à lui-même!</i></p> - -<p>—Ah! ah!</p> - -<p>—Tiens! vous riez, vous aussi, maître La Brie?</p> - -<p>—Excusez-moi, monsieur le chevalier… c'est que… -c'est plus fort que moi.</p> - -<p>—Mon Dieu! ne te gêne pas, mon garçon, ris tant -que tu voudras.</p> - -<p>—Ah! ah! ah!</p> - -<p>—Ah! ah! ah!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch2">II<br /> -L'OPÉRA</h3> - - -<p>M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu -de la rue.—Après être descendu chez un baigneur -renommé, où il se fit ambrer des pieds à la tête, il se -dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours -de promenade, en attendant l'heure de l'Opéra. Lorsqu'il -eut assez longtemps regardé les femmes sous le -nez, dit des gaillardises aux bouquetières et promené -son épée dans les jambes des passants, il se disposait -à sortir du jardin,—quand il aperçut un petit abbé -de sa connaissance, qui s'empressa de venir à lui avec -de grandes démonstrations de tendresse et qui se prit -à passer familièrement son bras sous le sien.</p> - -<p>—Eh! c'est l'abbé Goguet, s'écria le chevalier; gageons, -fripon, que vous sortez de chez Belinde ou de -chez Zenéide?</p> - -<p>—Baste! vous gagneriez doublement; je viens de -chez toutes les deux.</p> - -<p>—L'abbé, c'est le ciel qui vous envoie. Comment -trouvez-vous mon habit?</p> - -<p>—Magnifique.</p> - -<p>—Et mes rubans?</p> - -<p>—Incomparables.</p> - -<p>—Vous avez le goût sûr… Avez-vous soupé?</p> - -<p>—Fi donc! avant dix heures?</p> - -<p>—Alors je vous emmène: nous souperons ensemble -avec Tonton, dans ma petite maison du faubourg.</p> - -<p>Et ils prirent tous les deux la route de l'Opéra, -non sans s'être arrêtés à maintes reprises dans les cabarets -qui se trouvaient sur leur passage, et sans avoir -rendu tous les coups de coude des sous-traitants et des -petits robins dont on était alors accablé.—Une fois -arrivés, ils allèrent se placer sur un des bancs disposés -le long des coulisses, l'abbé après avoir essuyé les -quolibets des comédiens, et le chevalier en s'inclinant -devant les félicitations sans nombre que lui attirait -son habit neuf. On jouait ce soir-là les <i>Indes galantes</i>, -pastorale en quatre entrées, de Fuzelier et de -Rameau. Une des nymphes subalternes les plus en -vogue, la petite Tonton, dont avait parlé le chevalier -de Pimprenelle, remplissait là-dedans le rôle d'une -jeune vierge péruvienne et devait mimer un pas nouveau -composé tout exprès pour elle par Despréaux, le -plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant -que l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle, -après avoir fait quelque fracas de leurs lorgnettes et -de leurs montres, étaient occupés à guigner les femmes -des loges avancées, sans plus se soucier de la pièce -qu'on représentait,—ils se virent accostés par un Mondor -à la face rubiconde, coiffé d'une perruque volumineuse, -et qui se carrait d'un air d'importance en s'appuyant -sur une haute canne de bois des îles. Ce -personnage les salua avec toute la majesté que comportait -sa riche encolure et s'assit lourdement à côté -d'eux, en promenant ses gros yeux effarés sur le groupe -des danseurs qui remplissait la scène. C'était le protecteur -actuel et déclaré de Tonton.</p> - -<p>Dès qu'il l'aperçut au bord de la rampe, un énorme -sourire serpenta sur toute la largeur de sa figure; il se -balança sur son banc d'un air de satisfaction, et fit -grincer deux ou trois fois sa tabatière, en toussant et -soufflant de manière à couvrir la musique de l'orchestre.—A -ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put -dissimuler une violente envie de rire, qui lui fit manquer -un entrechat et excita les murmures des habitués -du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura -sans effet sur le public, et ce fut en dépit de la mesure -qu'elle acheva le pas de caractère où ses partisans l'attendaient -pour la juger.—L'acte fini, elle passa, toute -rouge de colère, au milieu des rangs silencieusement -moqueurs de ses rivales, et se hâta de remonter dans sa -loge,—suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier -de Pimprenelle, qui traversèrent bruyamment le -théâtre en emboîtant le pas derrière elle. Tonton étouffait -de rage; elle gravit quatre à quatre l'escalier étroit, -sans faire attention à leurs compliments de condoléance. -Arrivée à la porte de sa loge, elle se retourna vivement, -et la première chose qu'elle aperçut fut la -grosse figure du Mondor, dont l'expression de douleur -comique l'eût peut-être désarmée en toute autre circonstance. -Mais Tonton avait trop sur le cœur sa récente -humiliation, et, lui attribuant une partie de sa -défaite,—elle lui poussa brusquement la porte sur le -nez.</p> - -<p>Le pauvre financier resta deux minutes étourdi. -Avant qu'il fût remis de son émotion, l'abbé Goguet et -le chevalier de Pimprenelle avaient fait volte-face et -descendu quelques marches de l'escalier.</p> - -<p>—Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine -ce soir, à ce qu'il me semble.</p> - -<p>—Mais… je crois que oui… balbutia piteusement le -Mondor.</p> - -<p>—Baste! cela ne sera rien, répliqua l'abbé. Il faut -parlementer, voilà tout.</p> - -<p>—C'est cela, parlementez, mon cher.</p> - -<p>En conséquence, le Mondor approcha son œil du -trou de la serrure, et d'une voix qu'il s'efforça de rendre -aussi pateline qu'il lui fut possible:</p> - -<p>—Tonton, ma petite Tonton… il ne faut pas m'en -vouloir; ouvre-moi, mon bouchon!</p> - -<p>Rien ne répondit.</p> - -<p>—Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en -bas M. le chevalier de Pimprenelle qui nous fait l'honneur -de nous inviter à souper dans sa petite maison, -avec l'abbé Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon -ami?</p> - -<p>Même silence.</p> - -<p>Le Mondor eut un moment d'hésitation au bout duquel -il parut faire un effort sur lui-même:</p> - -<p>—Tonton, mon petit nez… tu sais cette désobligeante -que tu désirais tant, avec cette livrée bleu-de-ciel? -eh bien, tu l'auras demain matin. Hein?</p> - -<p>Il n'y eut pas un mouvement.—Le financier suait -à grosses gouttes. Au bas de la rampe, le chevalier et -l'abbé se tenaient les côtes de rire.—L'abbé, pour se -donner une contenance, chantonnait entre ses dents -un couplet qui courait les ruelles:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">L'autre jour, près d'Annette,</div> -<div class="verse i3">Un gros berger joufflu,</div> -<div class="verse i5">Lurelu,</div> -<div class="verse i3">La rencontrant seulette,</div> -<div class="verse i3">En riant l'aborda,</div> -<div class="verse i5">Lurela…</div> -</div> - -<p>—Tonton… Tonton, tu m'as demandé hier un de -mes grands laquais; je te donnerai Saint-Jean—et -puis Jasmin… tu entends?</p> - -<p>La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra -rien. Le Mondor laissa tomber ses bras d'un air -désespéré.</p> - -<p>—Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras -plus, Tonton.</p> - -<p>Et il se disposait en effet à descendre lentement l'escalier, -lorsque ses regards tombèrent sur ses deux compagnons -qui l'examinaient d'un air railleur.</p> - -<p>—Ferme! lui cria le chevalier.</p> - -<p>—Encore! dit l'abbé.</p> - -<p>Il réfléchit. Puis, armé de résolution, il remonta vers -la loge; mais cette fois il y frappa avec assurance et -d'une main de maître.</p> - -<p>—Allons! se dit-il. Tonton, je t'achèterai une folie -à Chantilly ou à Meudon. Tu y donneras des fêtes -toutes les semaines, et tes amies Cléophile et Guimard -en sécheront de jalousie.—Partons!</p> - -<p>La porte s'était ouverte.</p> - -<p>—Partons! dit la danseuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch3">III<br /> -LA PETITE MAISON</h3> - - -<p>Le carrosse du Mondor brûlait le pavé; au bout -de dix minutes, il s'arrêta devant une maison dont -l'architecture n'offrait rien de particulièrement remarquable.—M. -le chevalier de Pimprenelle, -ayant mis pied à terre, s'empressa d'offrir sa main -à Tonton pour l'introduire dans ce galant séjour. -L'abbé suivait, donnant le bras au financier.—Ils -traversèrent ainsi un vestibule de forme circulaire, -voûté en calotte, avec des lambris couleur de soufre -tendre et des dessus de porte peints par Dandrillon.—Tonton -regarda l'un d'eux, qui représentait Hercule -dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour.—La -salle à manger qui venait ensuite était carrée et à pans. -Elle était tendue de gourgouran gros vert et terminée -dans sa partie supérieure par une corniche d'un profil -élégant, surmontée d'une campane sculptée enfermant -une mosaïque en or. Le parquet était de marqueterie -mêlée de bois de cèdre et d'amarante; les marbres de -bleu turquin.—Autour de la salle, douze trophées -décorés par Falconet représentaient en relief les -attributs de la chasse, de la pêche, des plaisirs de -la table et de l'amour. De chacun d'eux sortaient -autant de torchères portant des girandoles à six branches, -qui éblouissaient.</p> - -<p>Tonton loua beaucoup le goût exquis du chevalier -de Pimprenelle,—avec le désir secret de piquer -l'amour-propre du gros Mondor.</p> - -<p>—Voyez donc, lui dit-elle, comme ces fleurs font -admirablement bien dans ces jattes de porcelaine -bleue, rehaussées d'or. En vérité, il n'y a que M. le -chevalier de Pimprenelle pour posséder le goût de -toutes ces choses.</p> - -<p>L'épais Turcaret allait sans doute répliquer avec -quelque aigreur, lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée -de deux nègres prodigieusement laids qui entrèrent, -l'aiguillette au bras, et allèrent se placer silencieusement -de chaque côté de la porte. Le chevalier frappa -sur un panneau, et, du milieu du plancher s'éleva -tout à coup une table richement servie, autour de -laquelle prirent place les conviés.—Ces féeries gastronomiques, -comme on le sait, avaient été mises à la -mode par le régent et s'étaient continuées jusque sous -le règne de Louis XV.—Pendant un quart d'heure -environ, on n'entendit que le tintement des fourchettes -d'argent et le babil du champagne dans le cristal. Le -Mondor et l'abbé mangeaient comme quatre, le chevalier -buvait comme douze; il n'y avait que Tonton -qui ne buvait ni ne mangeait, parce qu'elle redoutait -l'embonpoint.</p> - -<p>Vers le milieu du repas, alors que les langues commençaient -à se délier, on entendit du bruit soudain -dans l'antichambre; et un nègre vint se pencher discrètement -à l'oreille du chevalier de Pimprenelle.</p> - -<p>—Eh bien! faites entrer, répondit-il avec insouciance.</p> - -<p>—Ouais!… qu'est-ce que cela signifie? demanda -le Mondor en essayant de cligner l'œil d'un air malin.</p> - -<p>—Je l'ignore. C'est ce maraud de La Brie qui veut -à toute force me parler.</p> - -<p>En ce moment, La Brie parut sur le seuil de la -salle: il semblait hésiter et n'oser faire un pas. Sa -main tenait un petit billet qu'il cherchait à dissimuler -avec une affectation visible et qu'il tendait de loin au -chevalier. C'était un adroit coquin que ce La Brie!</p> - -<p>—Allons, que me veux-tu? demanda M. de Pimprenelle -sans paraître s'apercevoir de rien.</p> - -<p>La Brie redoubla sa pantomime.</p> - -<p>—Parle vite.</p> - -<p>—C'est que…</p> - -<p>—Hein?</p> - -<p>—C'est… un billet.</p> - -<p>—Un billet? Ventrebleu! y avait-il besoin de tant -de mystère pour dire cela? Et de qui est-il, ce -billet?</p> - -<p>—C'est un laquais cerise qui me l'a remis.</p> - -<p>—Malpeste! Lisez-moi donc un peu cela, l'abbé.</p> - -<p>—Comment, vous voulez que je…</p> - -<p>—Vous savez bien, mon cher, que j'ai la vue basse; -et puis cela nous égayera davantage.</p> - -<p>—Hum! dit l'abbé en flairant le papier sur tous les -côtés.</p> - -<p>—Voyons! voyons! dit Tonton avec impatience.</p> - -<p>—Ah oui! voyons, répéta le Mondor, qui ne cessait -pas de manger.</p> - -<p>L'abbé Goguet brisa le cachet et commença la lecture -à haute voix:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Mon cher chevalier,</p> - -<p>«Je vous attends ce soir. Mon mari est à la campagne.—L'amour, -qui fait commettre tant de fautes, -me dicte cette nouvelle imprudence!—A ce soir, -mon Pimprenelle adoré, à ce soir!»</p> -</blockquote> - -<p>—Très-joli! ravissant! s'écria le Mondor; ce scélérat -de chevalier est couru de toutes les femmes.</p> - -<p>—Et la signature? demanda Tonton.</p> - -<p>—Recevez nos compliments, ajouta l'abbé.</p> - -<p>Le chevalier de Pimprenelle sourit à son jabot avec -une fatuité complaisante.</p> - -<p>—Au fait, la signature? répéta le Mondor, épanoui.</p> - -<p>Une vive expression de surprise anima tout à coup -les traits de l'abbé, qui balbutia avec quelque embarras:</p> - -<p>—Mais… je ne sais si je dois… s'il convient ici…</p> - -<p>—Allons donc! fit le chevalier en haussant les -épaules.</p> - -<p>—Pourtant… insista le lecteur.</p> - -<p>—Si! si! la signature! vociférèrent les trois convives.</p> - -<p>Tonton s'était précipitée sur le papier et l'avait enlevé -rapidement aux mains de l'abbé.</p> - -<p>Elle jeta ce nom:</p> - -<p>—… «Louise d'Obligny.»</p> - -<p>Il y eut un moment de silence, semblable à celui -qui suit un coup de foudre. Le financier avait bondi -sur sa chaise: en moins d'une minute, son visage avait -passé par les tons les plus divers, depuis le pourpre -jusqu'au violet, depuis le blanc le plus mat jusqu'au -noir le plus abyssin. Il parvint enfin à se lever de son -siége, et après des efforts inouïs pour ouvrir la bouche:</p> - -<p>—Ma femme! s'écria-t-il.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch4">IV<br /> -LE DESSERT</h3> - - -<p>Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il -avait d'abord, sous le coup de sa première stupeur, -roulé dans sa tête les projets de vengeance les plus -extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il -s'était, en idée du moins, baigné dans une mare de -sang et avait pourfendu à lui seul une demi-douzaine -de chevaliers. Cette petite débauche d'imagination -dura peu de minutes,—le temps de se souvenir des -deux ou trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il -n'en fallut pas davantage pour éteindre le beau feu du -Mondor. Tout à l'heure c'était de la flamme, un moment -après ce n'était plus que de la braise.</p> - -<p>Il retomba sur sa chaise.</p> - -<p>—L'abbé… dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi -à boire.</p> - -<p>L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement. -Le financier but son verre d'un seul trait, -puis il se mit à regarder en silence le chevalier.</p> - -<p>—Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent -un peu rassis, c'est donc vous l'heureux mortel -sur qui madame d'Obligny dispense aujourd'hui ses -faveurs?</p> - -<p>Le chevalier écarquilla les yeux.</p> - -<p>Il était resté la bouche béante depuis le commencement -de cette scène; son premier mouvement avait -été de se retourner vers La Brie,—mais le valet de -chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la -première fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne -le connaissait pas de nom. Le chevalier demeura donc -seul avec lui-même, accablé de ce qui se passait autour -de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton -à l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons -pas cependant l'outrage de croire qu'il avait des -remords ou des scrupules; mais ce que nous affirmerons -en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était -réellement étonné;—et il y avait si longtemps que -rien ne l'étonnait plus, qu'il lui fallut quelques instants -avant de recouvrer l'habitude de cette sensation.</p> - -<p>La brusque interpellation du financier le rappela à -lui. Il examina le poulet qu'il tenait entre les doigts, -le tourna, le retourna, et, en fin de compte, le tendit à -M. d'Obligny en lui disant:</p> - -<p>—Ma foi! voyez vous-même… peut-être reconnaîtrez-vous -l'écriture de madame d'Obligny.</p> - -<p>—Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me -suis jamais occupé de ces griffonnages-là!—L'abbé, -donnez-moi à boire.</p> - -<p>L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement. -Il se vit dans la nécessité de pousser jusqu'au -bout l'aventure.</p> - -<p>—Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon -vous semblera. Je demeure à vos ordres.</p> - -<p>—C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous -empêcher d'achever le repas.—A moins, poursuivit le -Mondor en souriant d'un air forcé, que votre belle ne -s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant -ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore -où elle se retire dans ses appartements.—Et d'ailleurs, -j'y pense, n'avons-nous pas, parbleu! mon -carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même -route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de -votre destination.</p> - -<p>Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre.</p> - -<p>—Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura -l'abbé à l'oreille de Tonton.</p> - -<p>—Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement -bon, répondit-elle.</p> - -<p>—Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait -plus que de travers, chantez-nous quelque chose… -mais là, du gai, du drôle; vous savez… La derideri -deridera!</p> - -<p>—Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant -la bouteille de tokay. Attention!</p> - -<p>Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement -enrouée, les couplets amphigouriques suivants, sur -l'air populaire: <i>Un chanoine de l'Auxerrois</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le vin généreux que j'ai pris</div> -<div class="verse i2">Vient de ranimer mes esprits;</div> -<div class="verse i3">Messieurs, point de chicane;</div> -<div class="verse i2">Turlututu, chapeau pointu,</div> -<div class="verse i2">Je vais vous faire un impromptu</div> -<div class="verse i3">Rempli de coq-à-l'âne.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Cupidon s'est fait maréchal,</div> -<div class="verse i2">Et ce dieu ne s'y prend pas mal:</div> -<div class="verse i3">Lise est son domicile.</div> -<div class="verse i2">Il met sa forge dans ses yeux,</div> -<div class="verse i2">Puis en fait jaillir mille feux</div> -<div class="verse i3">Qui brû…</div> -</div> - -<p>—Assez! exclama impérieusement le Mondor en -frappant du poing sur la table, vous faites souffrir -monsieur le chevalier.—Fi! la vilaine voix! D'ailleurs, -ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas, -chevalier?</p> - -<p>Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:</p> - -<p>—Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le -cocher de M. d'Obligny qu'il ait à nous quérir.</p> - -<p>—Dis donc, d'Obligny… fit l'abbé aviné, sais-tu que -tu n'es guère honnête, d'Obligny?</p> - -<p>Le financier le repoussa violemment.</p> - -<p>—Allons, passe devant, ivrogne!</p> - -<p>L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant, -précédé par Tonton.</p> - -<p>A la porte, il y eut un dernier échange de civilités -entre le chevalier de Pimprenelle et M. d'Obligny. -Après quoi, tous les quatre remontèrent en voiture.</p> - -<p>—Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch5">V<br /> -LE DRAME</h3> - - -<p>Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages -emportés par cette voiture était agité de -pensées si confuses et si incohérentes, qu'il n'aurait su -que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur -soudaine d'un réverbère passait,—illuminant les -acteurs de cette scène étrange, et les montrant fantastiquement -groupés dans une ellipse rougeâtre. Assise -devant lui, la danseuse pinçait les genoux du petit -collet, qui ronflait à tue-tête et se retournait à chaque -coup d'ongle avec des soubresauts d'Encelade.—Tous -les deux représentaient le côté bouffon de ce drame -après boire, qui avait commencé dans une loge d'actrice, -et qui allait se dénouer dans une alcôve conjugale.</p> - -<p>La tête doucement renversée sur les coussins du -carrosse, les jambes croisées, la main dans son gilet,—le -chevalier de Pimprenelle réfléchissait au bizarre -et à l'imprévu de sa situation, sans toutefois songer -aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire, -trouver un certain plaisir à s'enfoncer davantage au -sein des complications qui l'attendaient. Semblable à -ces malades singuliers qui, par un esprit de contradiction -inexplicable, s'acharnent à raviver une douleur -demi-éteinte, et goûtent une sorte de jouissance dans -l'excès de leurs propres maux,—il se plongeait et se -roulait avec délices dans les difficultés qu'il s'était -créées lui-même. Comment cela finirait-il? Il l'ignorait -et il voulait l'ignorer. Il était à la fois son acteur et son -spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il -se promettait de rire beaucoup de ce qui allait lui -arriver.</p> - -<p>Ce qu'il y avait là-dedans de plus clair pour lui, -c'est que M. d'Obligny le conduisait chez sa femme.</p> - -<p>Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny -comme d'une personne fort belle et parfaitement -à la mode. En cela son valet de chambre s'était -ponctuellement conformé à ses intentions.—Lui-même -n'était pas sûr de ne l'avoir point rencontrée -dans quelque salon; mais ce jour-là elle lui était -si bien sortie de la mémoire qu'il lui aurait été tout -à fait impossible de déterminer la nuance de ses cheveux.</p> - -<p>Un moment, il eut la pensée de se renseigner auprès -du mari.</p> - -<p>Mais en levant les yeux, il en eut une compassion -réelle. Ses mains étaient crispées autour de sa haute -canne; son haleine se dégageait mal de ses poumons -oppressés; ses gros yeux regardaient sans voir à travers -la vitre humide de sa respiration. Il était évident -que le financier se trouvait en proie à l'un de ces -cauchemars moraux sans exemple jusqu'à présent dans -son existence alourdie par la sensualité. Non pas que -madame d'Obligny lui tînt tellement au cœur qu'il ne -pût se défendre à son égard d'un reste de tendresse; -non pas que sa vertu se fût toujours présentée à ses -yeux avec des rayonnements également purs; mais il -y avait dans la façon dont cette nouvelle injure lui -avait été révélée quelque chose de si spontané et de si -inattendu, que le mari le plus cuirassé des deux mondes -en eût été terrifié comme d'une poudre fulminante -qui serait tout à coup partie sous son nez.</p> - -<p>Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa -devant l'hôtel, le chevalier éprouva-t-il un dernier -sentiment charitable;—et au moment où il se levait -pour descendre, le corps plié en deux par la courbe -de la voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit:</p> - -<p>—Tenez, financier, si vous voulez m'en croire, -nous remettrons la partie à un autre jour, et nous -pousserons jusque chez Tonton pour terminer de sabler -du champagne; quitte ensuite, demain matin, à nous -couper réciproquement la gorge, si tel est votre bon -plaisir.</p> - -<p>Le financier eut un frisson. Mais il s'était trop -avancé.—Pour unique réponse, il se leva avec effort -derrière le chevalier, qui se décida à mettre pied à -terre, disant à part lui:</p> - -<p>—Maintenant, advienne que pourra!</p> - -<p>Au coup de marteau qui alla ébranler l'hôtel jusque -dans ses plus intimes profondeurs, un laquais se présenta -sur le seuil, tenant un flambeau de cire.</p> - -<p>—Où est madame? lui jeta à la figure M. d'Obligny.</p> - -<p>—Madame vient de se retirer dans sa chambre à -coucher, répondit le laquais.</p> - -<p>—Éclairez-nous.</p> - -<p>Puis, ils montèrent l'escalier, de compagnie. A la -porte de l'antichambre, ils rencontrèrent une soubrette -qui les regarda d'un air ahuri et fit mine de leur barrer -le passage.</p> - -<p>—Eh bien! Céphise, qu'est-ce que c'est? Ta maîtresse -est-elle donc ce soir tellement agitée par ses -vapeurs qu'elle ait donné l'ordre de ne laisser pénétrer -personne auprès d'elle?—Tu sais bien pourtant -qu'une telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier -de Pimprenelle.</p> - -<p>La suivante fixa le nouveau venu.</p> - -<p>—C'est bon, mon enfant, tu feras ton métier d'étonnée -un autre jour. En attendant, va-t'en prévenir -madame de notre arrivée,—entends-tu?</p> - -<p>—C'est que… monsieur… balbutia-t-elle, madame -vient de renvoyer sa femme de chambre, et j'ignore… -je ne sais…</p> - -<p>—Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience -en lui jetant une bourse; entre et annonce-nous.</p> - -<p>La suivante obéit en poussant un soupir. Elle revint, -au bout de cinq minutes, introduisant M. d'Obligny et -M. le chevalier de Pimprenelle.</p> - -<p>M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir -de sa poche,—et répara du mieux qu'il lui fut possible -les incongruités que les cahots de la voiture -avaient occasionnées à sa perruque en queue de -veau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch6">VI<br /> -LA CHAMBRE A COUCHER</h3> - - -<p>Je passerai sous silence la description de la chambre -à coucher de madame d'Obligny.—Il suffira de savoir -que c'était un réduit délicieux, très-élégamment et -très-richement orné,—trop richement peut-être,—mais -on ne doit pas perdre de vue que nous sommes -chez un financier. L'or brillait de toutes parts, amorti -par le velours. Deux bougies seulement brûlaient, -odorantes, sur un guéridon.</p> - -<p>Madame d'Obligny, en galant déshabillé de nuit, -lisait, étendue dans une chaise longue et les pieds -chaussés de ravissantes petites mules satin et argent. -Un mantelet de mousseline claire enveloppait négligemment -une taille divine. Un désespoir couleur de -rose, agréablement noué sous le menton, couronnait -un battant-l'œil sous lequel ses regards se faisaient -plus tendres et moins perçants. Ses mouches et son -rouge étaient sortis. Ainsi accommodée, au milieu -du luxe qui resplendissait autour d'elle,—à cette -heure nocturne,—elle était belle à troubler la raison -d'un saint ou d'un mari. C'était une grande et blonde -femme, aux yeux langoureux, à la peau blanche, -au bras irréprochablement sculpté. Sa pose était magnifique, -quoiqu'un peu molle.</p> - -<p>Elle releva doucement le front, au bruit que fit en -entrant son mari, accompagné du chevalier de Pimprenelle; -mais elle garda le livre qu'elle tenait à la -main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien -sur son gracieux visage ne peignait le moindre trouble, -n'indiquait la moindre altération.</p> - -<p>M. d'Obligny se sentit comme interdit à la vue de -ce calme parfait,—de cette solitude parfumée et -silencieuse. Il promena ses yeux autour de lui. Un -moment il crut avoir rêvé, et il eut honte de son rêve. -Par malheur, il réussit à s'arracher à cette illusion -consolante, et, s'approchant de sa femme:</p> - -<p>—Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il -tenta de rendre railleuse, si je viens vous déranger de -votre lecture. Je n'ai pu résister au désir de vous -amener—moi-même—M. le chevalier de Pimprenelle… -que voici.</p> - -<p>Le chevalier s'inclina respectueusement.</p> - -<p>—Savez-vous bien, madame, continua le financier, -que c'est au plus mal à vous de nous dérober de la -sorte vos amis, surtout quand il se fait que ce sont -précisément les nôtres? Sans le hasard qui m'a livré -cette heureuse découverte, jamais secret d'État n'eût -été mieux gardé des deux parts.</p> - -<p>Madame d'Obligny contempla tour à tour son -mari et le chevalier. Puis elle posa le volume sur -le guéridon, et, croisant les mains, elle dit machinalement:</p> - -<p>—Ah! monsieur est un de mes amis?</p> - -<p>Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina -pour la deuxième fois.</p> - -<p>—Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny après une -pause de muette indignation, la rencontre la plus -originale, la plus extravagante qu'il soit possible d'imaginer, -n'est-ce pas, chevalier?—Nous soupions ce -soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur -ma parole, lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand -maladroit de valet…—Comment nommez-vous ce -butor, chevalier? Est-ce que vous n'allez pas le faire -bâtonner un peu, en rentrant?</p> - -<p>—Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en -fermant le poing.</p> - -<p>—Lorsque cette espèce, dis-je, nous remet sans -crier gare, au milieu de nos brocards et de nos plaisanteries -indiscrètes, devinez quoi, madame?</p> - -<p>—Je ne devine pas, monsieur, répondit sèchement -la jeune femme.</p> - -<p>—Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui -se mordit la lèvre.</p> - -<p>—Votre poulet!</p> - -<p>—Mon poulet?…</p> - -<p>—Tenez, madame, le voici encore—un peu chiffonné, -il est vrai—c'est qu'il a passé par plusieurs -mains avant de me revenir.</p> - -<p>Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et -approcha lentement le papier de la bougie.—Pendant -qu'elle en faisait la lecture à voix basse, le financier, -blême de fureur, l'examinait avec une surprise sans -pareille. Nulle inquiétude ne s'était manifestée sur le -visage de sa femme, aucun nuage n'avait passé sur son -front pur, pas un signe n'avait altéré la parfaite harmonie -de ses traits. C'était l'impassibilité personnifiée, -l'immobilité faite chair.—Quand elle eut fini de lire, -un sourire erra sur ses lèvres, et elle se prit à regarder -plus attentivement le chevalier de Pimprenelle.</p> - -<p>Le chevalier s'inclina pour la troisième fois.</p> - -<p>—Eh bien! madame? s'écria le mari d'un air tragique, -en essayant,—mais en vain,—de croiser ses -bras sur son énorme poitrine.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur? attendit-elle.</p> - -<p>—Avouez que cette aventure est au moins curieuse.</p> - -<p>—Très-curieuse, en effet, répéta-t-elle sans détacher -les yeux de dessus le chevalier.</p> - -<p>—C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'éclate -pas comme je devais m'y attendre; qu'est-ce que cela -cache donc?</p> - -<p>—Certes, reprit M. d'Obligny,—en lâchant cette -fois les guides à sa verve maritale,—je n'ignorais -pas que, depuis bientôt trois semaines, un homme -s'introduisait tous les soirs par la porte dérobée de -l'hôtel,—que cet homme, qui avait gagné l'un après -l'autre tous mes gens, était reçu par vous dans ce même -appartement où, en cas d'éveil, il pouvait trouver -un refuge dans ce cabinet de toilette;—que cet homme -enfin avait été plusieurs fois aperçu sortant d'ici à la -pointe du jour… Mais, par la maugrebleu! madame, -j'avoue que j'étais loin de songer à M. le chevalier de -Pimprenelle,—et que j'eusse plutôt incliné pour mon -jeune cousin, le vicomte de Trublay!</p> - -<p>La jeune femme était devenue, à ces mots, d'une -pâleur de marbre, et un tremblement nerveux agita son -corps.</p> - -<p>—Permettez! permettez! s'écria le chevalier, qui -avait écouté attentivement, et dont les oreilles tintaient -au cliquetis de ces dernières paroles;—qu'est-ce que -vous dites donc là, s'il vous plaît? Vous confondez…</p> - -<p>Un regard de madame d'Obligny, prompt comme -l'éclair, vint clouer sur sa bouche la suite de son apostrophe.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? demanda le Mondor.</p> - -<p>—Recommencez-moi mon histoire, mon cher. -Voyons. D'abord, dites-vous, je m'introduis tous les -soirs dans votre hôtel par une porte dérobée.</p> - -<p>—Oui. Germain m'a tout avoué.</p> - -<p>—Bon. Ensuite, je suis reçu ici par…</p> - -<p>—Le nierez-vous peut-être?</p> - -<p>—Mais… je ne dis pas, reprit-il après avoir regardé -madame d'Obligny.—Et enfin, je me cache, au -besoin, dans un cabinet attenant sans doute à cette -chambre, n'est-ce point?</p> - -<p>—Celui-ci.</p> - -<p>—Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce côté; -je ne suis pas fâché de reconnaître un peu les localités…</p> - -<p>La financière l'avait suivi jusque-là avec une anxiété -croissante;—et au moment où, s'approchant d'un -air curieux, il poussa du doigt le bouton qui ouvrait le -mystérieux cabinet, elle s'élança vers lui avec un cri -d'effroi.</p> - -<p>Le chevalier referma la porte,—mais il avait eu le -temps d'apercevoir dans l'ombre un quatrième personnage.</p> - -<p>—Ne craignez rien, madame, dit-il galamment; -nous n'ignorons pas qu'un cabinet de toilette est comme -un sanctuaire, où la déesse et ses grands prêtres ont -seuls le droit de présence.</p> - -<p>Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement -paralysait toutes les facultés:</p> - -<p>—Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur, et je -vois que rien n'échappe à votre œil vigilant. Il est -donc inutile d'empêcher plus longtemps le repos de -madame, qui me permettra de prendre congé d'elle et -de vous.</p> - -<p>—Ainsi, s'écria le Mondor d'un ton désespéré et -comme pour qu'il ne lui restât plus un seul doute sur -son malheur;—ainsi vous avouez, madame, avoir -écrit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre -écriture; c'est bien vous qui avez tracé ces lignes coupables?…</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir -une exclamation de surprise.—Il regarda fixement -la jeune femme, dont une faible rougeur vint -colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque -marque de confusion.</p> - -<p>—Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye -pour M. le vicomte de Trublay; c'est là une femme -d'esprit ou je ne m'y connais pas—et je m'y connais.</p> - -<p>Et il fit quelques pas en arrière pour se retirer.</p> - -<p>Le financier, sortant enfin de sa pétrification absolue, -reprit son chapeau sur l'ottomane où il l'avait -posé en entrant, passa sa canne de sa main droite dans -sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la -gravité dont il était capable:</p> - -<p>—J'espère, madame, lui dit-il, qu'après le retentissement -que cette affaire court risque d'avoir sous peu -de jours, vous comprendrez la nécessité d'aller passer -quelque temps en Touraine, au sein de votre famille. -Une rupture à l'amiable et sans bruit nous épargnera -les tracas toujours inséparables d'une action judiciaire.</p> - -<p>Madame d'Obligny,—bien vite remise de son émotion -de tout à l'heure,—n'eut pas un geste, pas un mouvement -qui trahît sa pensée. Elle resta belle et froide.</p> - -<p>—Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort, -c'est une affaire à vider sur un autre terrain. -Nous nous reverrons.</p> - -<p>—A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant -son jabot.</p> - -<p>La financière se leva pour reconduire les deux visiteurs. -A la porte de sa chambre, elle s'inclina une dernière -fois devant le chevalier de Pimprenelle en lui -lançant un éloquent regard qui semblait dire:</p> - -<p>—Comptez sur ma reconnaissance.</p> - -<p>A quoi M. le chevalier de Pimprenelle répondit par -un sourire d'une impertinence victorieuse, et qui pouvait -se traduire par ces mots:</p> - -<p>—Je l'espère bien.</p> - -<p>Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans -le carrosse qui l'attendait,—et se fit reconduire chez -lui, après avoir reconduit la danseuse. Quant à l'abbé -Goguet, il fut impossible de l'arracher de la place où -il s'était pelotonné et où il ronflait comme une trompette -marine. Il passa donc la nuit dans la voiture.</p> - -<p>La voiture passa la nuit dans l'écurie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1ch7">VII<br /> -LE DÉNOUMENT</h3> - -<div class="r"><blockquote class="exergue"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi nous marier,</div> -<div class="verse">Quand les femmes des autres</div> -<div class="verse">Se font si peu prier</div> -<div class="verse">Pour devenir les nôtres?</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Collé.</span></p> - -</blockquote></div> - -<p>C'était le lendemain.</p> - -<p>—Une lettre pour monsieur, dit La Brie.</p> - -<p>—Donne, belître, fit le chevalier de Pimprenelle.</p> - -<p>Le chevalier décacheta et lut ce qui suit:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Mon cher chevalier,</p> - -<p>»Je sais tout.—Ce matin, madame d'Obligny est -entrée sur la pointe du pied dans mon cabinet. Elle tenait -à la main ce fameux poulet que vous savez, et elle -le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une -plume sur mon pupitre et traça quelques lettres à côté -de la signature. L'écriture était différente. Je tombai -de mon haut.</p> - -<p>»—Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que -c'était une comédie imaginée avec M. le chevalier de -Pimprenelle pour vous guérir de votre sotte jalousie?</p> - -<p>»Savez-vous, mon cher, que vous êtes l'un et l'autre -de parfaits comédiens? J'en suis encore délicieusement -étourdi. Acceptez un million d'excuses et venez dîner -ce soir avec nous.—Madame d'Obligny vous en prie.</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">d'Obligny.</span>»</p> -</blockquote> - -<p>Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche.</p> - -<p>Mais il n'alla pas chez le Mondor—parce qu'il rencontra -sur son chemin le vicomte de Trublay qui lui -proposa un coup d'épée.</p> - -<p>M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours -de lit,—au bout desquels, par malheur pour la moralité -de ce conte, il se rendit, sans encombre, à une -nouvelle invitation du financier—et de la financière.</p> - -<p>Ce conte se passera donc de moralité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 id="l2">LES PETITS JEUX</h2> - -<p class="c">LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPARÉ, -TOMBÉ EN ENFANCE</p> - -<p class="c small">A MA PETITE NIÈCE ANTOINETTE</p> - - -<p>Chère petite masque,—je le répète souvent avec -regret: on s'ennuie à mourir dans les salons modernes. -Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents qui ne soient mélancoliques, -guindés, surveillés, enfin du dernier bourgeois, -comme nous disions jadis. On en est resté au -suranné <i>Portier du couvent</i> et à l'éternel <i>Baiser sous -le chandelier</i>. Çà, qu'on me ramène chez le duc de -Penthièvre!</p> - -<p>Il faut, ma friponne Antoinette, que tu réformes tout -cela. Et justement je viens de retrouver, au fond de -mon secrétaire en bois de Sainte-Lucie, un imperceptible -portefeuille de maroquin ayant appartenu à ta -grand'mère. Spirituelle et gracieuse mémoire, ombre -couronnée de fleurs! Ce petit livre était celui où elle -inscrivait les gages déposés entre ses mains par les -joueurs de ses mardis et de ses vendredis.</p> - -<p>A la première page, je lis:</p> - -<p>M. de Champcenetz, une tabatière;</p> - -<p>Madame de Breteuil, une agrafe en diamants;</p> - -<p>M. Dorat-Cubières, un pois chiche;</p> - -<p>M. l'abbé Souchot, un médaillon, un dé à coudre, -un nœud de rubans et une jarretière;</p> - -<p>Mademoiselle de Chamorin, un éventail;</p> - -<p>M. Mardelles, ses deux montres.</p> - -<p>Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante -ans; j'y ai revu, comme dans un miroir enchanté, -tous les visages aimés de cette époque lointaine, -qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru -en entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent -les bruits de la mer, des paroles et des chants tels que -je n'en entends plus—depuis que j'ai cessé de jouer -à tous les jeux.</p> - -<p>Ceux qu'on nomme les <i>Petits jeux</i> particulièrement -menacent de disparaître peu à peu; je sais bien que -les gens sévères ne trouveront pas grand mal à cela; -moi-même je regretterai médiocrement le <i>Corbillon</i> -et la <i>Cassette</i>; des questions comme celles-ci ne m'ont -jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma -cassette; que voulez-vous qu'on y mette?—Une noisette, -une allumette, une assiette, une cuvette, une -sonnette, etc.»</p> - -<p>Je ferai également bon marché du gothique <i>Pied de -bœuf</i>: une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, -neuf, je tiens mon pied de bœuf. J'y renoncerai, malgré -la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je rêvais l'autre jour</div> -<div class="verse">Qu'avec vous et l'Amour</div> -<div class="verse">Je jouais sur l'herbette…</div> -</div> - -<p>Mais j'allais avoir trop de mémoire.</p> - -<p>Ce que je voudrais défendre,—en dehors, bien entendu, -de certains petits jeux vieux comme le monde -et qui dureront autant que lui, tels que: les <i>Quatre -coins</i>, prétexte à tant de charmants tableaux, la <i>Main -chaude</i>, <i>Petit bonhomme vit encore</i>, <i>Tirez-lâchez</i>;—ce -que je demande du moins la permission de regretter -tout haut, ce sont ces divertissements ingénieux -qui étaient la joie et le sourire ravissant de nos -réunions d'il y a… ne comptons plus; ce sont les jeux -de l'<i>Avocat</i>, de la <i>Volière</i>, des <i>Métamorphoses</i>, du -<i>Secrétaire</i>, de cent autres encore vers lesquels mon -esprit s'est retourné ce matin pendant que je parcourais -les tablettes de ta grand'mère.</p> - -<p>Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, -de ma grosse et tremblante écriture, j'y joins quelques -notes qui t'intéresseront peut-être. Si elles ne t'intéressent -pas, mon Dieu, je ne regretterai point le temps -que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou -trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de -plus d'un pas attendri le gazon de mon adolescence; -je me serai donné une dernière fête, comme ce pauvre -Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans une modeste -chambre de Calais, allumait chaque soir une -trentaine de bougies et faisait—réception imaginaire!—annoncer -par son domestique les plus grands noms -de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et des -pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, -de mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et -qui se tendent pour subir leur punition, des robes couleur -du jour que l'on dirait sorties de l'armoire des -fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements -qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! -des regards comme on n'en voit plus,—surtout depuis -que ma vue est devenue si basse.</p> - -<p>Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit -à la deuxième page, me rappelle un incident qui tourna -à sa confusion. C'était une personne admirablement -belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle -avait une dose de simplicité qui la rendait le plastron -de nos amusements. Ce soir-là, au nombre de huit ou -dix personnes, nous jouions à: <i>J'aime mon amant -par A</i>.</p> - -<p>Ta céleste grand'mère avait dit:—J'aime mon -amant par A, parce qu'il est affable; je le nourris -d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais présent -d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.</p> - -<p>Madame de Serrière:—J'aime mon amant par A, -parce qu'il est agaçant, je le nourris d'alouettes, je -l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un anthropophage, -et je lui donne un bouquet d'absinthe.</p> - -<p>Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:—J'aime -mon amant par A, parce qu'il est audacieux, -je le nourris d'abricots, je l'envoie à Antibes, je lui fais -présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet -d'aubépine.</p> - -<p>Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, -voici les paroles qu'elle prononça:—J'aime -mon amant par A, parce qu'il est <i>ardi</i>…</p> - -<p>Je te laisse à deviner nos éclats de rire.</p> - -<p>Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait -une revanche éclatante dans la <i>Clef du jardin du roi</i>, -où elle était servie par une merveilleuse volubilité. -C'est un exercice de mémoire, qui tire son origine, je -crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef -du jardin du roi,» voilà le commencement;—et voici -la fin, qui fera comprendre tout le mécanisme du jeu: -«Je vous vends le seau qui a apporté l'eau qui a éteint -le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui a -dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde -qui tient à la clef du jardin du roi.»</p> - -<p>Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche -comme moi ait gardé le souvenir de ces enfantillages. -J'ai vu passer bien des événements dont il ne me reste -plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié les -noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié -les serments qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, -j'ai oublié des joies, des désespoirs, des heures d'orgueil -suprême;—mais jamais je n'ai oublié ce couplet, -que je peux répéter encore, sans hésitation, -comme à quinze ans:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira:</div> -<div class="verse">Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,</div> -<div class="verse">Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,</div> -<div class="verse i1">Bois, blond, blanc, barbe grise.</div> -</div> - -<p>Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, -guerriers et parlementaires que j'ai traversés, -c'est le jeu de <i>Berlurette</i>, de <i>Chiquette</i>, de -<i>Berlingue</i>, du <i>Capucin</i>, de la <i>Pantoufle</i> et du <i>Chnif-chnof-chnorum</i>. -Le plus clair de mon expérience, -c'est <i>Vive l'amour, l'as a fait le tour!</i></p> - -<p>Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au <i>Colin-Maillard -à la silhouette</i> avec le jeune M. de Chateaubriand, -dont la destinée devait être si étonnante. -Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de -Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent -devant lequel chacun passe à son tour en faisant des -grimaces et des contorsions risibles. Il faut que celui -qui est placé derrière le rideau devine la personne qui -passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets -de femme et des mantelets, pour n'être point reconnus. -J'ai vu aussi des jeunes gens monter à califourchon l'un -sur l'autre; cela formait les groupes les plus plaisants -du monde.—Le dernier de tous, M. de Chateaubriand -se dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement -reconnu. Ce jeune Breton n'avait pas du tout -l'instinct du <i>Colin-Maillard à la silhouette</i>, mais pas -du tout.</p> - -<p>Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; -son enjouement et son esprit faisaient merveille. Au -jeu des <i>Comparaisons</i>, il s'entendit ainsi interpeller -par la grasse madame de Chessy:</p> - -<p>«—A quoi me comparez-vous?</p> - -<p>—Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.</p> - -<p>—Oh! oh! se récria l'auditoire.</p> - -<p>—Sans doute; la pincette attise le feu… comme -madame; voilà pour la ressemblance. La pincette, en -attisant le feu, s'échauffe… tandis que madame reste -toujours froide; voilà la différence.»</p> - -<p>Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après -des noms si fameux, je puis dire que j'excellais particulièrement -à la <i>Sellette</i>, aux <i>Propos interrompus</i> et -aux <i>Devises</i>. Mon apprentissage fut assez long toutefois, -et je me vis dans les premiers temps en butte à -maintes mystifications. Au <i>Pince sans rire</i> entre autres, -qui consiste à se présenter à tour de rôle devant -une personne élue et à se laisser pincer par elle soit le -menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au -<i>Pince sans rire</i>, dis-je, je fus bafoué de la plus complète -façon: mon pinceur, devant qui j'étais le dernier -à passer, avait frotté deux de ses doigts à un bouchon -brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me traça de -grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à -ma place: toute la compagnie riait, et je riais comme -toute la compagnie, sans savoir pourquoi. Les choses furent -poussées si loin qu'on me laissa sortir dans cet état; -mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant -à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit -à la Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de -finir mes soirées. Là seulement les éclats de rire qui -m'accueillirent à mon entrée me donnèrent quelque -soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je -jeté les yeux que je reculai épouvanté.</p> - -<p>Je dois avouer que le jeu du <i>Pince sans rire</i> n'est -souvent pas du goût de tout le monde.</p> - -<p>Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le -jeu de la <i>Toilette</i>, où chacun représente un objet d'ajustement; -le jeu de <i>M. le curé</i>, qui met en scène tout -le personnel d'une paroisse: carillonneur, bedeau, -chantre, enfant de chœur; celui de <i>Combien vaut -l'orge?</i> demande à laquelle les joueurs doivent répondre -successivement, dans un ordre convenu, et -avec la plus grande prestesse: Comment?—diable!—peste!—vingt sols;—s'il -vous plaît?—c'est -bien cher, etc.</p> - -<p>Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi -leur intérêt. Que de fois ne m'a-t-on pas fait chercher -une épingle au son du violon; plus j'approchais de -l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je m'en -éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était -Viotti qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le -ravissement pendant une demi-heure; j'oubliais de -chercher l'épingle, et lorsque je l'eus aperçue, je détournai -vite les yeux, afin de prolonger les accords du -célèbre artiste.</p> - -<p>Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous -nous faisions passer et dans lequel nous soufflions de -temps en temps, en chantant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est passé par ici,</div> -<div class="verse">Le furet du bois, mesdames;</div> -<div class="verse">Il est passé par ici,</div> -<div class="verse">Le furet du bois joli.</div> -</div> - -<p>Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, -ce qui n'était pas facile;—on l'attacha un jour -derrière M. Petit-Radel, et chacun vint y souffler en -tapinois. Lui de se retourner brusquement, et nous de -nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au -bout desquelles il finit par se donner au diable et par -nous demander merci.</p> - -<p>Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres -noms, inconnus ou célèbres, tous à demi effacés, -sur ce portefeuille qui a dormi si longtemps dans les -tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils s'effacent -tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de -l'adorée qui fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes -yeux profonds et purs; regarde bien alors cette poussière -du crayon, et si tu la vois s'animer tout à coup -comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette: -c'est que l'âme du souvenir aura passé pour -un instant dans ces pages.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="l3">LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIÈRE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>L'aventure de la cheminée tournante a rendu M. de -la Popelinière immortel. Son argent, ses relations et -ses écrits ne l'avaient rendu simplement que fameux. -Il ne serait peut-être pas facile aujourd'hui de reconstruire -cette physionomie de financier romanesque, -pompeux, despote et dévoré surtout par la passion du -bel esprit. Les points de comparaison avec des types de -notre époque nous manqueraient presque absolument.</p> - -<p>La Popelinière a composé beaucoup de prose et de -vers. D'abord, c'étaient ses propres comédies qu'il faisait -représenter sur son théâtre, où naturellement on les -trouvait fort bien tournées; nous croyons qu'elles sont -toutes restées manuscrites. Deux ouvrages seulement -de la Popelinière ont été imprimés, <i>Daïra</i> et les <i>Tableaux -des Mœurs du temps</i>. Ce sont deux raretés -bibliographiques.</p> - -<p><i>Daïra</i> parut pour la première fois en 1760; c'est -un volume grand in-8<sup>o</sup>, tiré à très-peu d'exemplaires, -vingt-cinq, assure-t-on. Les aventures qui y sont racontées -ne sortent pas du cadre ordinaire des romans -musulmans; on y rencontre cependant quelques situations -pathétiques et un certain art de composition. Bien -que la Popelinière eût alors soixante-huit ans, et que -sa femme adultère fût morte depuis plusieurs années, -il ne put s'empêcher, dans les premières lignes de -<i>Daïra</i>, d'exhaler un reste de colère contre celle qu'il -avait tant aimée, contre cette petite-fille de Dancourt, -qui avait hérité de son grand-père l'esprit et la légèreté.</p> - -<p>«Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale année de -ma vie où je me suis vu réduit à quitter mes amis, ma -famille, ma chère patrie, pour me retirer dans les déserts, -il faudrait développer les intrigues secrètes, les -manœuvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir -à renverser un homme d'honneur. Mais je suis -le même homme toujours; et s'il a plu au ciel de terminer -la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde -plus sur cette terre que comme la pincée de -poussière que je serre en mes doigts. Je lui pardonne, -Dieu m'en est témoin, je lui pardonne tous les maux, -tous les tourments qu'elle m'a causés; je ne veux pas -même étendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne -s'y répandît malgré moi quelques lumières sur des -événements déjà connus, dont on a toujours profondément -ignoré les causes, et qui peut-être exciteraient à -les rechercher…</p> - -<p>»Je préviens donc que si j'emploie le loisir que je -trouve dans ma retraite à rassembler les choses qu'on -va lire, ce n'est que parce qu'elles n'ont aucun rapport -avec moi; je préviens que rien ne m'est plus étranger -que toute l'histoire que je vais écrire,» etc., etc.</p> - -<p>Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours -saignante chez le pauvre financier. Cette sensibilité -sera plus tard une excuse au cynisme et aux -écarts que nous aurons à reprendre en lui; cela ne -s'applique pas à <i>Daïra</i>, qui n'a rien de bien galant, -malgré la réputation que les catalogues lui ont faite, et -quoique la scène se passe dans le sérail d'Alep. Une -seconde édition en fut publiée l'année suivante en vue -du public<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Daïra</i>, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam, -et se trouve à Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins, -<i>A l'Image Sainte-Geneviève</i>; 2 vol. petit in-12.</p> -</div> -<p>Les <i>Tableaux des Mœurs du temps dans les différents -âges de la vie</i> sont bien autrement importants. -La découverte qu'on en fit, après la mort du -fermier général, excita un scandale assez plaisamment -raconté dans les <i>Mémoires secrets</i>, à la date du 15 -juillet 1763. Nous citons l'article: «Tout le monde sait -que M. de la Popelinière visait à la célébrité d'auteur; -on connaissait de lui des comédies, des romans, des -chansons, etc.; mais on a découvert depuis quelques -jours un ouvrage de sa façon qui, quoique imprimé, -n'avait point paru: c'est un livre intitulé <i>Les Mœurs -du siècle</i>, en dialogues. Il est dans le goût du <i>Portier -des Chartreux</i>. Ce vieux libertin s'est délecté à -faire cette production licencieuse. Il n'y en a que trois -exemplaires existants. Ils étaient sous les scellés. Un -d'eux est orné d'estampes en très-grand nombre; elles -sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le -plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, -toutes très-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant -pour sa rareté que pour le nombre et la perfection des -tableaux, plus de vingt mille écus.</p> - -<p>«Lorsqu'on fit cette découverte, mademoiselle de -Vandi, une des héritières, fit un cri effroyable, et dit -qu'il fallait jeter au feu cette production diabolique. -Le commissaire lui représenta qu'elle ne pouvait disposer -seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des -autres héritiers; qu'il estimait convenable de le remettre -sous les scellés jusqu'à ce qu'on eût pris un -parti; ce qui fut fait. Ce commissaire a rendu compte -de cet événement à M. le lieutenant général de police, -qui l'a renvoyé à M. de Saint-Florentin. Le ministre a -expédié un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer -de cet ouvrage pour Sa Majesté; ce qui a été fait.»</p> - -<p>Depuis lors, il s'écoula un assez long espace de -temps, pendant lequel on n'entendit plus parler de ce -mystérieux exemplaire. Le <i>Manuel du Libraire</i>, de -Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le -catalogue des livres précieux du prince Michel Galitzin, -<i>Moscou</i>, 1820. «Unique exemplaire (ce sont les termes -du catalogue), imprimé sous les yeux et par ordre -de M. de la Popelinière, fermier général, qui en fit -aussitôt briser les planches; ouvrage érotique, remarquable -par vingt miniatures de format in-4<sup>o</sup>, dont seize -en couleur et quatre au lavis, de la plus grande fraîcheur -et du plus beau faire, représentant des sujets -libres. M. de la Popelinière est peint sous divers points -de vue et d'après nature, dans les différents âges de -la vie. C'est un ouvrage d'un prix infini, par cela même -qu'il est le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultrà</i> de ce que peuvent produire -le luxe et une imagination déréglée. Un vol. gr. in-4<sup>o</sup>, -rel. en mar. r.» Brunet ajoute: «Cinq ans après la -publication de ce catalogue, les livres précieux du -prince Galitzin furent envoyés à Paris pour y être -livrés aux enchères publiques. Les <i>Tableaux des -Mœurs du temps</i> faisaient partie de cet envoi; mais, -ayant été vendu à l'amiable et à très-haut prix à un -amateur français, cet ouvrage n'a pas dû être compris -dans le catalogue des livres du prince russe, publié -pour la vente qui s'est faite le 3 mars 1825.»</p> - -<p>Il y a six ou sept ans, les <i>Tableaux des Mœurs du -temps</i> appartenaient à M. J. Pichon, président de la société -des bibliophiles, qui en avait refusé trois mille -francs<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Nous sommes loin, comme on voit, de l'estimation -des <i>Mémoires secrets</i>. On dit que quelques dessins -ont disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous -ne savons où ils ont passé; peut-être ont-ils été -détruits.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Les Tableaux des Mœurs du temps</i> sont aujourd'hui la propriété -d'un Anglais domicilié à Paris, M. Frédéric Hankey, dont -le cabinet est un des plus somptueux qui existent.</p> -</div> -<p>Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de -la Popelinière, et nous en donnerons des extraits qui, -sans alarmer la morale, initieront nos lecteurs à quelques-unes -des habitudes de la vie privée au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - - - - -<h3>II</h3> - - -<p>Les <i>Tableaux</i> comprennent dix-sept dialogues, qui -donnent l'histoire de la jeunesse et du mariage de mademoiselle -Thérèse de Se…, jeune personne du meilleur -monde.</p> - - -<h4>PREMIER DIALOGUE.—<span class="sc">Mère Christine, maîtresse -des novices et des pensionnaires du couvent de ***; -mademoiselle de Se…, pensionnaire sous le nom de -Thérèse.</span></h4> - -<p>La mère Christine surprend Thérèse à sa toilette et -lui reproche sa coquetterie; elle cherche à la retenir -au couvent, en lui montrant les écueils de la société.</p> - - -<h4>DEUXIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Thérèse, la Gouvernante.</span></h4> - -<p>La gouvernante de Thérèse vient lui annoncer qu'on -la marie avec le comte de ***.—Le comte de ***! -s'écrie Thérèse; je n'en ai jamais ouï parler. Comment -est-il fait?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—La femme de chambre de madame, -à qui madame dit tout et qui ne me cache rien, -m'a assuré que c'est un homme de grand mérite.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Ah! je t'entends; c'est un vieux.</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Non; c'est un homme revenu -de la première jeunesse, et voilà tout.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Où penses-tu qu'il cherche à me voir? -Je ne voudrais pas que ce fût à l'église; il ne me distinguerait -jamais dans ce chœur, parmi trente pensionnaires -que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer -à ma chère maman de me faire venir dîner chez -elle? M. le comte pourrait m'y voir à son aise, sans -faire semblant de rien. Je t'assure bien que, pour moi, -j'aurai l'air d'être sur tout cela d'une ignorance profonde, -et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse -jamais entendu parler de lui.</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—C'est-à-dire qu'il vous verrait -gambader, sauter au cou de votre maman, avec votre -gaieté et votre vivacité ordinaires.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Assurément.</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Eh! voilà précisément ce qu'il -ne faut pas.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Quoi! est-ce que tu veux que je me -contraigne?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Oui, oui, et beaucoup. Vous ne -connaissez pas les hommes: ce sont de drôles d'animaux. -Nous ne les servons jamais si bien qu'en les -trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart -des choses tout de travers; et presque tout dépend de -leur première impression. Un extérieur animé, une -démarche légère, des yeux qui se laissent aller, ne -leur plaisent pas à propos de mariage; cela semble -leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante, -volage. Mais un maintien composé, un air timide -et des regards abattus, mettent d'abord un prétendu à -son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se présente -ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve -l'honneur de triompher de sa modestie.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut -que je m'étudie sur tout cela, jusqu'à ce que le mariage -soit fait?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Oui, vraiment, mademoiselle.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Mais le lendemain?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Oh! le lendemain, ce sera une -autre paire de manches; nous verrons cela.</p> - -<p>La gouvernante achève de coiffer Thérèse.</p> - - -<h4>TROISIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Madame de Se…, Thérèse.</span></h4> - -<p>Madame de Se… ne précède que de quelques minutes -le comte de ***. Elle confirme les paroles de la -gouvernante et donne à sa fille, sur la fortune de son -futur, des détails où se trahissent les côtés positifs de -la Popelinière:—C'est un homme de bonne maison; -il n'a que trente-huit ans, il jouit des biens de feu son -père. Ces biens, dont j'ai vu l'état, consistent en deux -fort belles terres situées dans le Périgord, en rentes -sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de -cinquante mille livres de rente, sans compter une maison -à lui, bien étoffée, et où rien ne manque.—Vous -êtes financier, monsieur Josse!</p> - - -<h4>QUATRIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">M. le Comte de ***, -madame de S…, Thérèse.</span></h4> - -<p><i>Présentation.</i>—Tenez, monsieur, voulez-vous -m'en croire? abrégeons les révérences et surtout les -compliments, qui vous mettraient tous deux fort mal à -votre aise. Voilà ma fille que je vous présente au travers -d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle -était si belle! Eh bien, voilà pourtant tout ce que c'est.</p> - -<p>Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se…, -et le comte de riposter de son mieux. Thérèse se laisse -baiser la main par la fenêtre du parloir, et l'on fixe à -huitaine le jour des noces.</p> - - -<h4>CINQUIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Auguste, Thérèse.</span></h4> - -<p>Jusque-là l'oreille la plus inquiète ne trouverait pas à -reprendre un mot à ces entretiens. Mais il ne va pas -en être ainsi désormais, et notre analyse sera maintes -fois obligée de s'abstenir. Voici, par exemple, mademoiselle -de Ri…, appelée Auguste par ses camarades; -mademoiselle Auguste est une égrillarde, qui -en sait long sur la vie de couvent; nous ne la suivrons -pas dans ses révélations indiscrètes. Le bout des -cornes du satyre commence à percer chez la Popelinière.</p> - - -<h4>SIXIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Le Marquis, Thérèse, -Auguste.</span></h4> - -<p>Le marquis est un petit échappé de collége, cousin -de mademoiselle Auguste. On tire le verrou, et l'on -joue à la main chaude. <i lang="la" xml:lang="la">Proh pudor!</i></p> - - -<h4>SEPTIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Thérèse, la Gouvernante.</span></h4> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Enfin, mademoiselle, le voilà, -ce grand jour! Il faut songer à vous habiller.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de -toute la nuit. Cela me trouble l'esprit. Je frémis en -pensant que ce soir même un homme va m'emmener -chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait -si j'y serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Vos réflexions ne sont pas hors -de saison: j'ai appris des particularités…</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? -Apprends-moi vite!</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—C'est quelque chose qui ne vous -plaira pas, et qu'il est bon, je crois, pourtant, que vous -sachiez.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Eh bien? eh bien donc?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—C'est que monsieur le comte -de *** a une maîtresse.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Une maîtresse! Ah! que dis-tu?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Oui, qu'on dit même être fort -jolie.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement -point, et je serai malheureuse!… Et quelle est -donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Une demoiselle de l'Opéra, et -c'est là le fâcheux.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Comment? Explique-toi donc.</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—C'est qu'il fait pour elle de fort -grosses dépenses; et vous ne savez pas encore que -des demoiselles de l'Opéra sont des ruine-maisons.</p> - -<p><span class="sc">Thérèse.</span>—Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en -suis confondue. Quoi! monsieur le comte, qui, depuis -huit jours, vient au couvent m'assurer de sa tendresse -et me marquer ses empressements, monsieur le comte -est un homme à maîtresse?… Ah! que vais-je devenir?</p> - -<p><span class="sc">La Gouvernante.</span>—Quelquefois ce n'est pas un si -grand malheur: c'est suivant le caractère des gens. Il -y en a qui ont des maîtresses et qui ont le bon esprit -d'en dédommager leurs femmes par de grands égards -et de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes -d'amours ne rendent que plus insupportables dans leur -domestique. A tout prendre, il en revient toujours une -petite consolation, parce qu'en général les femmes ont -beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec -ceux qui prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage.</p> - - -<h4>HUITIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Madame de Se…, -la Comtesse.</span></h4> - -<p>Le mariage a eu lieu. Thérèse est devenue la comtesse, -et c'est sous ce nom qu'elle sera désignée dorénavant. -Elle fait à sa mère ses confidences de nouvelle -mariée. La mère rit beaucoup.</p> - - -<h4>NEUVIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Monsieur le Comte de ***, -Chonchette.</span></h4> - -<p>Nous sommes introduits chez cette demoiselle de -l'Opéra, dont il vient d'être parlé. Il y a un mois que le -comte ne l'a vue; la scène est très-bien faite. Ce sont -d'abord des reproches, des menaces, et puis de l'attendrissement.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Nous passions d'heureux moments, avouez!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Il est vrai.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Vous voilà, à cette heure, avec une -femme; en êtes-vous mieux?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Ma foi, non!</p> - -<p>Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et -pour faire la paix il lui passe un diamant au doigt. En -outre, il lui donne cinquante louis pour achever de -payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Attendez donc! vous êtes si pressé -de me quitter! Tenez, remplissez au moins ma tabatière -avant de partir; je n'aime de tabac que le vôtre… -Ah! petit père, la belle boîte que vous avez là! elle est, -Dieu me pardonne, de pierre précieuse. Que je la voie -donc! Qu'elle est bien montée! C'est admirable!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—C'est une pierre d'émeraude; ma mère -m'en a fait présent l'autre jour.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là -pour mon usage; on croit toujours que ça -va se casser. Cependant… Il me vient une idée: ce -serait que vous voulussiez bien me la prêter seulement -pour ce soir, afin de m'en donner des airs à souper. -Au moins, ne comptez pas que je veuille vous la garder -plus de vingt-quatre heures, car je n'en ai que faire, -moi.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Mais, ma petite, puisque tu n'en as -que faire!</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Ah! c'est-à-dire, monsieur, que -vous avez peur de me la confier; que vous craignez -que je ne la casse, ou même que je ne la garde. Vous -avez raison, monsieur, d'en user de cette manière; -cela m'apprendra à vivre, je vous le promets.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Tiens, folle, prends-la; garde-la deux -jours si tu veux.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Non, monsieur, vous êtes dans la défiance.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrassé; -que dire à ma mère, qui voit que je m'en sers -depuis qu'elle me l'a donnée? Mais tu la veux pour -t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon cœur.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Non, monsieur, je suis trop vive et -trop étourdie; elle se casserait entre mes mains.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Je compte bien que tu y prendras -garde… Serre-la dans ta poche.</p> - - -<h4>DIXIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Chonchette, Minutte.</span></h4> - -<p>Minutte est une élève de Chonchette, une petite -niaise que celle-ci s'attache à dégourdir; l'interrogatoire -qu'elle lui fait subir est assez curieux.</p> - -<p>—Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle.</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Mais… pas trop bien.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—As-tu toujours ce lit de serge?</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Mon Dieu, oui, mademoiselle.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Et cette vilaine tapisserie de Bergame?</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Mon Dieu, oui! Il me promet bien du -damas; mais ça ne vient pas.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Il faut le quitter; qu'est-ce que ça -signifie?</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Il dit que son père ne lui donne point -d'argent.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Belle raison! Il faut qu'il en emprunte.</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout -ce qu'il voudrait, parce que, dit-il, on n'a point de -confiance aux jeunes gens.</p> - -<p>Chonchette propose à Minutte de prendre du café au -lait avec elle.</p> - -<p><span class="sc">Minutte.</span>—Très-volontiers.</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Mon laquais est en commission, mais -n'importe… Hé! ma mère!…</p> - -<p><span class="sc">La Mère.</span>—Eh ben! qu'est-ce qui gnia?</p> - -<p><span class="sc">Chonchette.</span>—Faites-nous du café au lait tout à -l'heure.</p> - -<p>Nous nous trouvons en présence de cette terrible -mère de courtisane, la même dans tous les temps, et que -la Popelinière a dû rencontrer bien des fois, en effet, -sur le chemin de ses folies amoureuses. Le <i>qu'est-ce -qui gnia</i> et le café au lait nous rapprochent des caricatures -de Daumier et des vaudevilles du Palais-Royal. -Ce n'est qu'une indication, mais elle est précise et -brûlante.</p> - - -<h4>ONZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Mademoiselle Auguste -devenue madame de Rastard; madame Dodo.</span></h4> - -<p>A présent, c'est au tour de la marchande à la toilette, -madame Dodo, qui vient proposer à madame de -Rastard, encore au lit, des pommades de Naples et de -Florence, avec des essences de cédrat et de bergamote -à l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions. -Revendeuse à la toilette, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle on savait -ce que cela voulait dire; aussi madame Dodo ne tarde-t-elle -pas à faire connaître le principal objet de sa visite: -il s'agit d'un rendez-vous à accorder, et madame -de Rastard, dont nous avons laissé entrevoir les mœurs -complaisantes, consent à se rendre le lendemain soir -dans un petit jardin dont la porte s'entr'ouvrira sur les -onze heures.</p> - - -<h4>DOUZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Madame de Rastard vêtue -en garçon, madame Dodo.</span></h4> - -<p>Suite du précédent. Dans le jardin.</p> - - -<h4>TREIZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Madame de Rastard, toujours -vêtue en garçon et couchée sur l'herbe; le -beau-fils de madame Copen, déguisé avec les habillements -de sa belle-mère.</span></h4> - -<p>Impossible à indiquer.</p> - - -<h4>QUATORZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">La Comtesse de ***, -Montade.</span></h4> - -<p>Nous revenons à Thérèse, c'est-à-dire à madame la -comtesse; son mari est sorti, et l'ami de la maison arrive. -Jeune, beau, et suffisamment éloquent pour combattre -les scrupules d'une pensionnaire à demi émancipée -par le mariage, M. de Montade n'a pas de -peine à supplanter le comte de ***, toujours absent, -toujours courant. Néanmoins, il n'en est encore qu'aux -menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier -et de baiser le pied.—Si vous saviez, dit-il, quand je -vous entends courir sur votre parquet, combien le bruit -clair de vos mules est doux à mon oreille! Quand je la -prends, cette mule, que je vous la mets ou vous l'ôte, -il me prend une sorte de saisissement presque égal à -celui que l'on sent quelquefois quand on rencontre, -sans y penser, du velours sous sa main, ou quand on -cueille une pêche couverte de son duvet.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit à petit -emporter par son amour; et, dans une scène habilement -conduite, plus humaine et plus pratique que les -scènes de Crébillon fils, il finit par manquer de respect -à madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend -le mari frapper à la porte, selon la coutume éternelle.</p> - -<p>—Mon mari! s'écrie-t-elle; je suis perdue! il nous -soupçonnera… Seyez-vous dans ce fauteuil… ne bougez -pas… prenez un livre et lisez tout haut.</p> - - -<h4>QUINZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">Montade, -le Comte et la Comtesse de ***.</span></h4> - -<p>Le comte entre, comme un mari de l'époque et de -toutes les époques, joyeux, se frottant les mains; il dit -bonjour à Montade, il s'informe du livre qu'on lit. C'est -<i>Gulliver</i>.—Oh! oh! j'en fais cas; il renferme une -bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.</p> - -<p>Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre, -il trouve que sa femme fait un très-maussade visage -à Montade; il l'en réprimande durement.—Madame, -avez-vous la fièvre chaude? Que veut dire ceci? -Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous -le rebuter de venir ici, comme vous avez rebuté -déjà cinq ou six de mes anciens amis et de mes plus -intimes?</p> - -<p>La querelle se prolonge ainsi pendant un quart -d'heure; après quoi, avec ce tact particulier aux -époux, le comte de *** force sa femme à embrasser -Montade. Tous les trois passent dans la salle à manger, -où le souper est servi.</p> - - -<h4>SEIZIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">La Comtesse, Montade.</span></h4> - -<p>Montade triomphe entièrement de la comtesse.</p> - - -<h4>DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.—<span class="sc">La Comtesse, -madame de Rastard.</span></h4> - -<p>Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus -spirituellement observé au point de vue des véritables -mœurs du temps. Les deux anciennes amies de couvent -échangent des confidences sur leur position nouvelle -et sur leurs relations dans le monde.</p> - -<p>—A propos, vous savez <i>qu'on vous donne</i> Montade? -dit madame de Rastard à la comtesse.</p> - -<p>Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès; -et madame de Rastard lui apprend qu'elle figure déjà -sur <i>des listes</i>.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Comment! sur des listes?</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Eh! vraiment, oui. Est-ce -qu'ils ne font pas tous des listes vraies ou fausses des -femmes qui leur ont passé par les mains?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Quelle perfidie!</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Eh! bons dieux! ne me suis-je -pas vue, moi, sur celle d'un petit agréable à qui je -n'avais seulement pas donné ma main à baiser?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Mais sur quoi en faisait-il au moins -voir l'apparence?</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Sur quoi? sur trois ou quatre -lettres qu'il m'avait écrites, en présence peut-être -de quelque ami, mais auxquelles pourtant je n'avais -fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel -il était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de -familiarité que je lui passais sans y prendre garde; que -sais-je? sur quelques soupers où on l'avait vu se faire -de la maison et servir tout le monde, comme si je -l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.</p> - -<p>Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait -vainement ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Cela me rappelle que j'ai remarqué -dernièrement un de ces petits messieurs-là, au balcon -de l'Opéra, qui ne cessa point de me regarder et de me -fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en fus -même embarrassée.</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Eh bien, pendant qu'il vous -faisait cet honneur-là, il en faisait peut-être lorgner une -autre par son valet de chambre, avec une lettre passionnée -à cette autre femme, pour lui persuader que -c'est par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a -pas osé se faire remarquer en la lorgnant lui-même; -de façon qu'elle lui sera fort redevable d'avoir été lorgnée -par son valet.</p> - -<p>Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à -la comtesse si elle a un habit d'homme.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Un habit de cheval? Non, je n'en ai -point.</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Tant pis; il faut vous en -faire faire incessamment: habit, veste et culotte. Je -vous enverrai mon tailleur.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Mais je n'aime guère à monter à -cheval.</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Ni moi non plus, mais -qu'est-ce que cela fait? On s'habille toujours, on fait un -tour d'allée; c'en est assez pour descendre et pour demeurer -le reste du jour dans ce déguisement, dont les -hommes sont fous.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse.</span>—Mettez-vous cet habit-là souvent?</p> - -<p><span class="sc">Madame de Rastard.</span>—Sans doute. On en est cent -fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez -madame d'E… dans cet équipage, indolente et langoureuse -comme vous la voyez dans son état naturel, -vous ne la reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille -dégagée, ses cheveux tressés de rubans jaunes, son -petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une -femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on -prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive -et hardie.</p> - -<p>Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la -comtesse un petit volume intitulé <i>Histoire de Zaïrette</i>.</p> - -<p>C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent -les <i>Tableaux des Mœurs du temps</i>. Il y est -encore question de l'Orient et des sérails. Zaïrette est -«fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire d'un -homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont -les expressions de la Popelinière; elles nous donnent -à penser qu'il pourrait bien y avoir quelque petite vengeance -sous ce récit. S'agirait-il d'une fille de mademoiselle -Gaussin, la <i>Zaïre</i> de Voltaire?</p> - -<p>De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures -romanesques, se trouve transportée dans -l'empire du Karakatay pour servir aux amusements de -l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt ces -orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne -saurait concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude -et le dégoût s'emparent du lecteur et l'empêchent de -prendre à cette accumulation de fresques licencieuses -l'intérêt que lui avaient arraché les <i>dialogues</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="l4">BIBLIOTHÈQUE GALANTE</h2> - - -<p>Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, -non pour le bibliophile, mais pour le simple amateur, -pour le public. Ils excitent au plus haut point la curiosité, -et ils ne la satisfont pas. Ils précisent le titre d'un -livre, la date de sa publication, ils ajoutent même: -<i>Fort piquant</i>, ou <i>rarissime</i>, mais c'est tout. De sorte -que celui à qui, pour une cause ou pour une autre, -échappe un ouvrage longtemps poursuivi ou convoité, -peut se trouver pendant des années entières en proie -aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire -comprendre comment nous désirerions que fût rédigé -un catalogue.</p> - -<p>L'époque que nous avons choisie est la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons -le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui -offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et -presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné -aux romans, genre de production voué fatalement à -tous les caprices de la mode; et surtout aux romans -anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, -souvent aussi des bienséances, décèlent plus que -tous les autres les courants d'idée d'un siècle. Toute -cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise -entre <i>Angola, histoire indienne</i>, et <i>Aline et Valcour, -roman écrit à la Bastille</i>, nous avons tâché -de la faire revivre dans la plupart de ses œuvres satiriques -et clandestines, mais possibles.</p> - -<p>Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un -homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement. Tout -ce qui peut s'analyser ou s'extraire d'un ouvrage galant, -nous l'avons analysé, nous l'avons extrait. Après -cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en restera -que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs -iront bien encore au delà, mais la masse des lecteurs -n'aura plus à s'inquiéter de ces matières, et ceux que -tourmentent les titres des livres (il y en a beaucoup) -seront apaisés.</p> - -<p>Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, -ou peuvent l'être. Il devenait donc inutile -de mentionner le <i>Hasard du coin du feu</i>, le <i>Sultan -Misapouf</i>, le <i>Compère Mathieu</i>, etc. Ce n'est que tout -autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons -dans notre <i>Bibliothèque</i>. Nous ne vulgarisons -pas, nous initions.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch1">I<br /> -L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE</h3> - -<p class="c small">Deux parties. A Amsterdam, 1743.</p> - - -<p>«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma -vie la sage <i>Paméla</i>, qui avait père et mère, ni la prude -<i>Cécile</i>, qui se console aisément de découvrir l'un et -l'autre au sein d'une union illustre, mais illégitime; je -ne prends point pour original ni la <i>Paysanne</i> à vertus -postiches, ni la <i>Marianne</i> au vernis philosophique; la -vérité ne me plaît que dans la nudité. Trois femmes du -faubourg Saint-Marceau, à Paris, se sont disputé entre -elles la gloire de m'avoir donné le jour. L'une était -une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de -son métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux -maître d'hôtel retiré du service; la dernière enfin, et -celle qui m'a élevée, était ravaudeuse de profession, -tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits -arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle -<i>corps de garde</i>, mais dont le bel esprit et l'oreille -délicate ne peuvent souffrir l'expression. Elle s'appelait -Margot, mais elle était bien mieux connue sous celui -de <i>madame des Pelotons</i>, qu'elle se donnait.» -Par ce début, on jugera de l'allure entière de l'ouvrage -et des mœurs un peu basses qu'il met en jeu. Néanmoins -on y remarque une certaine verve d'intrigue, -beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de -ton qui est mieux que de la trivialité, qui est peut-être -de l'observation. En ce qui concerne les expressions, -elles n'ont rien qui puisse faire sonner l'alarme à la -pudeur et sont aussi chastes que dans <i>Manon Lescaut</i>.</p> - -<p>Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) -est une jolie petite personne, blonde sans être -fade, l'œil bien ouvert, <i>le nez bien tiré</i>, les dents du -plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans ses -ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un <i>cabriolet</i> -charmant, avec un fichu de gaze, un collier -de cailloux du Médoc et une paire de mitaines de soie -à jour, avec les bracelets à boucles pour les retenir -au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce -qu'elle ait donné dans l'œil d'un beau soldat nommé -<i>l'Amour</i>; cette intrigue serait même poussée grand -train, s'il ne survenait un heureux changement dans la -fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, -le père supposé de l'héroïne, est nommé sergent de -compagnie, et il croit de sa nouvelle dignité de tenir à -la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur et -d'empire:</p> - -<p>«—Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre; -je viens de louer un très-bel appartement, au troisième -étage, dans la rue de la Mortellerie, qui est composé -de deux chambres et d'un petit cabinet. Je l'ai -fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai -trouvée chez les fripiers du faubourg Saint-Antoine; -l'autre est meublée de ces jolies tapisseries de la Porte; -ce sera là notre salle de compagnie, et le cabinet attenant -sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut -plus parler de parties de guinguette, mais de ces repas -que l'on fait venir de chez le traiteur; nous ne serons -pas loin de la <i>Clef d'Argent</i>, où l'on est fort bien -traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de -jouer à la boule, à l'<i>as qui court</i> et à tous ces jeux -qui ne se jouent que dans les maisons obscures; mais -à la <i>briscambille</i> et au <i>bonhomme</i> au liard la fiche. -Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en hiver; -surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent -pas sur vos talons.»</p> - -<p>Cela vaut une harangue de Nestor.</p> - -<p>Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons -s'en va demeurer chez un M. Ruinard, procureur, qu'elle -gruge à qui mieux mieux. Il y a là, décrites avec une -science amusante, des ripailles bourgeoises qui sentent la -fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard -laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui -s'envolent de là dans une sphère plus élevée, sinon plus -pure. Junon fait tant et si bien qu'elle épouse un chevalier -du Catel; mais la famille du chevalier fait casser -cette union disparate. Comme un mari est cependant -indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce -de galanterie, elle convole en secondes noces avec le -comte de la Fère, un drôle assez bien représenté dans -ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait, -les plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un -peu à la grenadière, mais qu'un ton un peu soutenu -déconcertait, filant l'amour à la romanesque, souvent -entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant de sa -bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans -le néant, racontant ses aventures, se croyant aimé des -femmes, les apostrophant par leur nom, surnom et -qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un génie -fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point -fortuné, traînant son talon rouge dans les boues de -Paris.»</p> - -<p>Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande, -un séjour au couvent, des scènes de jeu, la police et la -Conciergerie; vous connaissez le roman aussi bien que -moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était -que l'action <i>une</i> et charpentée; Le Sage lui-même ne -le savait pas; on ne faisait que des récits d'aventures, -se modelant en cela sur le train réel de la vie. Un détail -assez original dans <i>L'Enfantement de Jupiter</i> (je -ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle <i>L'Enfantement -de Jupiter</i>!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est -amoureux seulement du coude de Junon, et qui, pour -se procurer le délice de le voir et de le baiser de temps -en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq -mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de -Junon, ce coude est fort pointu, et que lors de la première -manifestation des fantaisies du conseiller, elle le -lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle lui en -avait ébréché trois ou quatre.</p> - -<p>Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, -comme je l'ai dit et comme on l'a vu, des parties bien -traitées, surtout celles qui sont relatives aux gens de -finance. On se divertit principalement aux façons galantes -d'un fermier général qui transporte dans une -déclaration les expressions de ses calculs: «—Ah! -million de mon âme! fonds le plus précieux! trésor admirable! -chiffre charmant! que vos droits de présence -charment mon cœur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant. -Jamais prise de corps contre nos fraudeurs ne -m'a tant flatté que me flatterait celle que j'imposerais -sur votre adorable total!»</p> - -<p>D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient -toujours un dénoûment moral, quelque forcé -qu'il fût, à leurs productions, et qui prétendaient faire -ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon, après -avoir brillé au premier rang des constellations suspectes -de Paris, se retire définitivement <i>du monde</i> et -va achever une existence dégagée de soucis dans une -maison de campagne où elle ne reçoit plus que quelques -voisins, son avocat et M. le curé.</p> - -<p>Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques -Rousseau sur l'éducation se mêlent étrangement à cet -ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la Mothe.</p> - -<p>Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169, -n<sup>o</sup> 1263, se trouve mentionné un livre intitulé: «<i>Histoire -nouvelle de Margot des Pelotons, ou la Galanterie -naturelle.</i> Genève, 1776; deux parties en un -vol in-8<sup>o</sup>.» Il est supposable que c'est le même que -<i>L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch2">II<br /> -MÉMOIRES TURCS</h3> - -<p class="drap small">Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient -la suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du -Grand Seigneur, pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet, -bacha à trois queues. Deux parties; à Paris, lus et -approuvés par l'approbateur général du Grand Seigneur, et -réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743, titre noir et -rouge.</p> - - -<p>La première moitié de ces mémoires se passe en -Turquie, la seconde en France; cette seconde moitié -est la plus piquante, en ce qu'elle traite de nos usages -et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité. Citons -cette sortie contre les <i>paniers</i>:</p> - -<p>«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier, -malgré toute la bonne grâce qu'on prétend que cela -donne au beau sexe. Comme nous étions à disputer à -ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces -entra; cet homme divin nous fut d'un grand secours. -Il commença par faire le panégyrique des paniers en -des termes qui engagèrent Zulime à se laisser enfin -emprisonner dans ce triple cercle.—Mais il me semble -que je ne pourrai passer nulle part, disait-elle.—Vous -vous tournerez de côté, madame, reprenait l'abbé, -ou, embrassant votre panier comme une idole, vous le -ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand -vous serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce -sont des messieurs qui se trouvent à vos côtés, vous -jetterez sans façon votre panier sur leurs genoux, en -sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir -d'un même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement -soit petit, pour lors les paniers se croisent -et l'on est environ un quart d'heure à les arranger: -la duchesse couvre la comtesse, la comtesse -éclipse la marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.»</p> - -<p>Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me -rends pas compte de l'engouement dont les <i>Mémoires -turcs</i> furent longtemps l'objet. Le nombre des éditions -s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté d'attribuer -cette vogue à une <i>Épître dédicatoire à mademoiselle -Duthé</i>, que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes, -et qui est effectivement un joli morceau de persiflage.</p> - -<p>Un des épisodes de la première partie a fourni à -Dumaniant le sujet d'une comédie en un acte et en -vers, représentée en 1787 sur le théâtre du Palais-Royal, -et intitulée <i>La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris</i>. -Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair, -mademoiselle Forest et Dumaniant lui-même.</p> - -<p>L'auteur des <i>Mémoires turcs</i> est Godard d'Aucour, -fermier général.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch3">III<br /> -GRIGRI</h3> - -<p class="drap small">Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par Didaque-Hadeczuca, -compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais -en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau -hollandais, dernière édition, moins correcte que les premières. -Épigraphe: «<span lang="la" xml:lang="la"><i>Ridiculum acri fortius et melius magnas plerumque -secat res.</i> <span class="sc">Hor.</span> lib. 1, sat. 10.</span>» Deux parties; à Nangazaki, -de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul imprimeur du -très-auguste Cubo, l'an du monde 59749.</p> - - -<p>Je ne sais pas si je suis conformé autrement que -mes lecteurs, mais il me semble que toute l'énorme -fantaisie déployée dans ce titre est chose bien répugnante, -bien indigeste. Telles furent pourtant les formules -adoptées après la vogue des romans turcs et -chinois de Crébillon le fils, qui lui-même avait donné, -mais plus sobrement, dans ce système de plaisanterie. -Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de -la reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, -une fée, sa marraine, lui a fait cadeau d'une montre -merveilleuse qui sonne toutes les fois qu'il s'apprête à -dire quelques sottises, et d'un anneau qui lui serre le -doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. -On voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui -découlent de ce point de départ. <i>Grigri</i> serait d'une -lecture supportable, si la chasse à l'ingénieux n'y était -pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit souvent -qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève -toute portée aux situations un peu libres que l'auteur a -prétendu y représenter.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch4">IV<br /> -THÉMIDORE</h3> - -<p class="c small">La Haye, 1745.</p> - - -<p>Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue -un jour dans la <i>Revue de Paris</i>, commentée et abrégée -sous le titre de <i>Rosette</i>. <i>Thémidore</i> est écrit avec -une plume de véritable gentilhomme, frétillante, parfumée, -à demi mythologique, effleurant tout et dépassant -le pastiche à force de bel air et d'impertinente -individualité. Cela ne se raconte guère; tout au plus -peut-on déranger quelques colifichets, quelques brins -de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un -portrait:</p> - -<p>«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge -du monde, une chaussure fine et une jambe dont elle -savait tirer mille avantages.—Le président dort, -s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été réservé -pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. -Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, -à faire partir des bouchons, à casser des verres et -quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes. -Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se -plaisent dans les soupers où l'on fait carillon; elles -trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une -table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et -Argentine firent l'amusement du repas par une infinité -de chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles -débitaient à l'envi. Laurette excitait à boire et faisait -circuler la joie avec la mousse qu'elle excitait dans les -verres.»</p> - -<p>Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte -jamais six lignes, brillantes, mesurées, faites de -mots choisis et dont aucun ne sort de la situation, ces -petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre -de littérature érotique et de courte haleine dont nous -nous occupons. L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, -ne s'expriment effectivement qu'à petits traits délicats -et précis; ils fuient la grande période cadencée, -le tour abondant et orné d'incidentes.</p> - -<p>Le lendemain de ce <i>carillon</i>, Thémidore, qui est un -jeune conseiller au parlement, se fait descendre de -carrosse à deux pas du Luxembourg, et arrive en -chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve -coiffée en négligé, avec un désespoir couleur de feu, -un corset de satin blanc et une robe brodée des Indes.</p> - -<p>Comme il sait qu'elle aime à faire des nœuds, il lui -offre une navette garnie d'or; ce cadeau et une cour -empressée finissent par fléchir Rozette, qui n'est prude -que par accès. La lune de miel de ces deux amants -s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles -le père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir -rentrer, se décide à mettre la police en mouvement. -On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, et, sur -les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive -après trois jours dans une petite maison à grande porte -jaune du quartier de l'Estrapade, où Thémidore et Rozette -oubliaient le cours des heures.</p> - -<p>«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, -ouvrait dans l'Orient les portes du jour, et les oiseaux -commençaient leurs concerts amoureux,» lorsqu'un -commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups -redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye -vainement de la résistance; il est ramené par le commissaire -à la maison paternelle, pendant que l'exempt, -escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.</p> - -<p>On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman -va tout à coup au larmoyant; mais on est bientôt détrompé. -Thémidore accorde cependant quelques jours -à sa douleur; il fait les choses en conscience et va jusqu'à -repousser la nourriture qu'on lui offre. Après -quoi, il demande des consolations aux filles de boutique -de madame Fanfreluche, cour Dauphine; puis -à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des -Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion -même, qui a de l'esprit, du bien, des grâces, et qui -répand dans tout le Marais la bonne odeur de sa -charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux sermons -du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent -aux extrémités de Paris, et pour lesquels on choisit -exprès une petite église, afin d'y faire foule.» Thémidore -se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il affectionne -le plus particulièrement, c'est le boudoir de la -dévote. Il y revient sans cesse, et la description qu'il -en donne justifie pleinement sa prédilection.</p> - -<p>«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui -rendre visite, excusant mon habillement sur la passion -que j'avais de lui faire ma cour. Elle me reçut à sa -toilette; les dévotes en ont une moins brillante que -celle des coquettes du monde, mais mieux composée. -Les odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas -fortes et en grande quantité, mais elles répandaient un -parfum suave qui embaumait légèrement la chambre. -Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle, était -travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de -satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa -chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait bien -sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous préparait le -chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers -sur ses belles mains.»</p> - -<p>On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails. -Thémidore est un jeune homme qui entre dans la -vie et qui s'imagine souvent que le plaisir est une découverte -de son invention. Au milieu de ses occupations, -il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte -à un abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une -soutane, un manteau long, un rabat, et, ainsi déguisé, -il s'introduit auprès d'elle dans le parloir Saint-Jean. -La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes réflexions -sur les conséquences des lunes de miel illicites. -Il finit par obtenir son élargissement, sous promesse -de ne plus avoir de relations avec elle. «Depuis ce -temps, cher marquis, selon que je l'ai promis à mon père, -je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze premiers -jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai -contribué à son arrangement. Comme elle avait une -douzaine de mille francs, elle s'est établie et a épousé un -marchand de la rue Saint-Honoré, riche, sans enfants, -qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée -à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une -union de gens qui ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois -et je suis avec elle comme avec une amie; je l'estime -même assez pour ne plus lui parler de galanterie.»</p> - -<p>Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité -est entièrement dans les mœurs du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que -dans les <i>Mémoires turcs</i>. Le président Dubois, s'étant -reconnu à quelques traits de <i>Thémidore</i>, fit mettre -le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant mettre -l'auteur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch5">V<br /> -MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI</h3> - -<p class="c small">Deux parties, à la Haye, 1746.</p> - - -<p>Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette, -la nièce d'un petit ecclésiastique; après l'avoir rendue -mère, il la quitte pour une donzelle dont il a fait la -rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve cette belle -occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants, -il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement -enroulé: «En vérité, madame, vous n'avez -guère de charité pour votre prochain; l'amour, qui est -en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de -ses traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus -généreuse, et pour ne pas faire des maux que vous ne -voudriez sans doute pas guérir, profitez de la beauté -du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade -hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler -M. de Volari, il me semble qu'une telle phrase ne doit -point être facile à prononcer; et, pour ma part, je ne -m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu -de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine.</p> - -<p>Néanmoins, ce style fait impression sur la <i>belle inconnue</i>, -qui, après quelques façons, se laisse insensiblement -conduire dans un petit bois «qui semblait -avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des -Amours et des Ris dont M. de Volari espère y trouver -le cortége, il n'aperçoit qu'un farouche Espagnol, tyran -de la dame, qui les a suivis en donnant tous les signes -de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et -demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent, -ils se racontent mutuellement leur histoire, et ils se font -raconter celle des gens avec qui ils nouent connaissance. -Ce procédé pourrait se continuer à l'infini, il -faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir restreint -à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs -de la piètre invention de ces romans-voyages, -uniformément coulés dans le même moule; à toutes -les époques, il se produit sept ou huit ouvrages destinés -à servir de patron à toute une génération écrivassière. -Au dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques -s'appellent <i>Gil Blas</i>, <i>les Lettres persanes</i>, <i>Manon -Lescaut</i>, <i>Candide</i>, <i>Clarisse Harlowe</i> et <i>le Paysan -perverti</i>; ils ont engendré tout ce qui s'est produit -après eux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch6">VI<br /> -LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE</h3> - -<p class="c small">Deux parties (titre rouge); à Citer (<i>sic</i>), en l'année 1747; -avec approbation de Vénus.</p> - - -<p>L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter -de son existence, s'il ne se trouvait pas en ma -possession. Ce n'est point un trésor d'ailleurs; sans -être complétement insignifiant, il a le tort plus grave -d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, -une actrice et une femme du monde se chargent à tour -de rôle de l'éducation du marquis de ***, qui n'en devient -pas plus <i>maître</i> pour cela. Un certain mérite de -pittoresque dans le portrait ne rachète point le manque -absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles -n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à -une troisième, si le mot <i>fin</i> n'était là pour détruire -toute illusion à cet égard.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch7">VII<br /> -LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.</h3> - -<p class="c small">Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent.</p> - - -<p>Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne -d'un jeune prince de la façon la plus incommode -et la plus nuisible à ses bonnes fortunes. Sur ce thème -scabreux sont brodés, d'une main délurée et agile, des -épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister -longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque -toujours prévus. Le <i>Grelot</i> est calqué, quant au style, -sur <i>Angola</i>; le caractère <i>italique</i>, surabondamment -employé, sert à indiquer les tours de phrases à la -mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres.</p> - -<p>Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur -de Cicéron.</p> - -<p>Le <i>Grelot</i> a été publié pour la première fois en 1754; -il a ensuite trouvé place dans la <i>Bibliothèque amusante</i> -(Londres), format Cazin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch8">VIII<br /> -CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT</h3> - -<p class="c small">A Leipsik, 1758; 1 vol.</p> - - -<p>A la manière de tous les romans intitulés <i>Confessions</i> -ou <i>Mémoires</i>, l'ouvrage débute ainsi: «Tu -veux donc absolument, charmante amie, que je te fasse -un récit sincère de toutes mes aventures, avant que -l'hymen nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes -folies la plus grande est sans contredit celle de te les -raconter.» Cette déclaration faite, Wilfort nous apprend -qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de -place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne -heure au collége, il ne le quitta que pour entrer dans -un régiment de cavalerie où il avait obtenu une lieutenance. -«Le service n'occupe pas toujours un officier: -on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, -chez les demi-libertines, chez celles qui le sont tout à -fait; on cherche à tuer le temps. J'avais du goût pour -la lecture, mais on ne lit pas toujours. Je fis comme faisaient -les autres.»</p> - -<p>Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort -escalader un couvent de nonnes, porter le trouble dans -les familles des bourgeois, s'attarder dans les festins, -casser les lanternes des rues. Une affaire d'honneur -avec un mari mal commode le force, au milieu de ces -désordres, à prendre en poste le chemin d'Espagne; -grâce aux bons offices du secrétaire de l'ambassadeur -de France, il est reçu chez le duc de Silvia, en qualité -de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans. -Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la -beauté d'Apollon unie aux grâces d'Antinoüs; il ne -tarde pas à faire une vive impression sur la duchesse, -et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il s'est -chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit -cette éternelle scène que les romans et la vie -réelle n'ont pas encore épuisée:</p> - -<p>«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride -et qu'elle expliquait cet endroit de <i>Télémaque</i> où -l'amour d'Eucharis est exprimé avec des traits si naturels, -j'eus l'imprudence de lui demander si cette lecture -était de son goût et si elle en apercevait toute la -délicatesse.—Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis -ce livre avec beaucoup de plaisir; depuis que mon -père me l'a donné, je ne le quitte qu'avec regret et je -le reprends toujours avec empressement. Dans le couvent -de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, -mais je donne à celui-ci la préférence; il m'a touchée -plus que les autres.—Oserai-je, lui dis-je avec émotion, -vous demander quels sont les endroits qui vous -frappent le plus? Elle me fit réponse que le morceau -qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des -beautés.—Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il -est un peu trop tendre et qu'il serait capable d'allumer -dans un jeune cœur un feu qui fait en peu de temps -beaucoup de progrès?—Vous m'étonnez, s'écria-t-elle -en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français -pût blâmer un livre si bien écrit.—Pardonnez-moi, -lui dis-je fort déconcerté, si je me suis mal énoncé; -loin de blâmer le livre que vous lisez, je pense que -l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de retenue.—Ainsi, -reprit avec un sourire moqueur mon -écolière, vous avez donc prétendu par votre question -connaître si mon âme est sensible? Je n'osais parler; -animé de cette passion que j'étouffais depuis si longtemps, -je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»</p> - -<p>Fénelon! à quoi devais-tu servir!</p> - -<p>Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher -la duchesse de Silvia et Floride d'être jalouses l'une -de l'autre, Wilfort ne put y réussir; accorder la préférence -à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la vengeance -de celle qui se serait crue méprisée. Dans la -crainte d'une goutte de poison ou d'un coup de poignard, -cet amant trop favorisé prit le parti de se sauver -en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le -passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat -chez lequel il logeait, une veuve toute confite en piété -nommée Célie, une autre encore, madame Hortense, -marchande d'étoffes de soie; mais cette dernière, à laquelle -il avait eu la gaucherie de promettre le mariage, -n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance -cruelle. «Un soir, à dix heures, je fus pris dans -mon lit, lié comme un criminel, et conduit, après plus -d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont l'entrée -me fit trembler. On me mit dans une petite chambre -où les grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas -épargnés. Un frère dominicain m'apprit que j'étais prisonnier -de la sainte Inquisition, m'avertit de prendre -en patience cette petite affliction et de me soumettre à -la nécessité.»</p> - -<p>Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt -mois et quatorze jours de captivité, les portes s'ouvrirent -devant notre galant, qui, se trouvant sans ressources -(les geôliers l'avaient débarrassé, au moment -de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient -dans ses poches) et ne sachant plus où donner de la -tête, promena son désespoir jusqu'à Florence, où il -crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec -les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant -sa <i>Confession générale</i>, c'est là, ma chère -Babet, que j'ai eu le bonheur de te voir. Ton père, -chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans avoir -auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai -représenté dans l'<i>Andromaque</i> de Racine. Tu jouais -le rôle d'Hermione et moi celui de Pyrrhus; je me voulais -du mal de feindre pour Andromaque une préférence -que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je -t'ai plu, cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse -toutes celles que j'aie jamais ressenties; tu n'as -pas dédaigné le présent de mon cœur. A vingt ans vertueuse, -ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as -reçu comme amant, comme époux. Épris des mêmes -flammes, nés l'un pour l'autre, qui pourrait nous -désunir et troubler un hymen préparé par les amours -mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre -félicité?»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch9">IX<br /> -LE ROMAN DU JOUR</h3> - -<p class="c small">Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.</p> - - -<p>Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens -que les peintures galantes qu'il offre au début sont interrompues -soudain par des discussions théologiques -et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure il ne s'agissait -que de madame Saint-Farre, charmante en robe -de taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse -de Liges, en corset de nuit et en jupe de mousseline -brodée; de madame Damonville, jeune veuve très-sujette -aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites, -de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et -d'Occident, et cela pendant un demi-volume. L'auteur, -dont le but me paraît difficile à comprendre, si tant -est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, Paul -Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son <i>Histoire -de Bohême</i>, Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la -<i>Vie de Marcelle</i>, Œcolampade, Faustus Socinus, Léon -l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un savant -à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire -un roman gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient -avec délices à ses études dogmatiques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch10">X<br /> -BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES</h3> - -<p class="drap small">Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement -bonne compagnie, avec cette épigraphe: «<i lang="la" xml:lang="la">Quid rides? -Fabula de te narratur.</i>» Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, -marchande de galanteries, à la Frivolité. 1762.</p> - - -<p>De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, -de l'érudition dissimulée avec grâce, du raisonnement: -voilà ce qui compose ce livre, agréable de tous points. -Je considère comme un chef-d'œuvre, et comme le -spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, -la notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine -le volume.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ange-Rose-Farfadet,</div> -<div class="verse">Abbé de Pouponville,</div> -<div class="verse">Le mignon des Grâces,</div> -<div class="verse">La fleur des Beaux-Esprits,</div> -<div class="verse">La perle des Petits-Maîtres,</div> -<div class="verse">La coqueluche des femmes,</div> -<div class="verse">L'élixir de la galanterie,</div> -<div class="verse">La quintessence de la gentillesse,</div> -<div class="verse">La fine crème des compagnies, etc., etc.</div> -</div> - -<p>«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il -naquit pouponnement dans une coulisse d'une pouponne -de l'Opéra et du céleste chevalier de Muscoloris, seigneur -de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça -ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, -qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon -goût exquis; il tétait si joliment, si mignonnement, que -c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il pleurait, -c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une -espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux -passait jusqu'au cœur. Alors un déluge de pralines et -de bonbons de toutes sortes l'inondait de toutes parts; -il était choyé, caressé, dorloté, baisé, léché, presque -étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses -commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que -d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! -quels yeux pour languir et brûler! Il fit ses études avec -une rapidité incroyable: la lecture d'<i>Angola</i>, des <i>Bijoux -indiscrets</i>, du <i>Sopha</i>, des <i>Matines de Cythère</i> -et autres livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie -qu'il en faut pour triompher des cœurs dans les -ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer -toutes les femmes. On ne saurait croire combien un -petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat -de la première faiseuse, un teint miraculeux, une -voix flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur -à faire envie, un <i>assassin</i> placé dans les règles les -plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister -à des armes pareilles?</p> - -<p>»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé -de Pouponville montait dans la chaire de vérité, il -avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte pris des endroits -les plus voluptueux du Cantique des cantiques -annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en -deux petites parties aussi lestes que divinement bien -tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon -ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poëtes -et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de -spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché -et à l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine, -la Samaritaine, la Femme adultère, <i lang="la" xml:lang="la">amore langueo</i>, -je languis d'amour. Aussi les petites-maîtresses -s'écriaient au sortir du sermon:—Ce Pouponville est -un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des -gestes à ravir! un air mouton! un sourire supérieurement -fin! un persiflage décent, tel qu'il convient aux -gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer! -S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les -spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à -l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville!</p> - -<p>»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des -belles manières qui les distinguent: la coutume de se -faire coiffer à double et triple rang de boucles, de -prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque -période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré -qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance -pour voir l'empressement des femmes à le ramasser; -de promener amoureusement ses regards sur une assemblée -brillante de beautés à demi voilées, pour se -concilier leur attention.</p> - -<p>»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé -pour modèle aux élégants en tout genre. Cependant -la prédication lui fut très-fatale. Un horrible vent -coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta -tout à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut -à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le -firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, -on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la -Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, -la seule qui pût en avoir de bonne. Ce troisième coup -le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru -de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate -ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, -vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la -dernière maussaderie; le cœur lui souleva, et l'abbé -de Pouponville rendit son âme mignonne, en demandant -si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle -ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui -trouva ni cervelle ni cervelet. Une légère quantité -d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait -lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau -étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité -bien au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son cœur, -d'une petitesse extraordinaire, avait les deux branches -de l'aorte extrêmement étroites; les anatomistes attribuèrent -à cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait -notre Adonis à <i>vaporer</i>, s'évanouir, défaillir, périr -presque à chaque moment. Son sang ressemblait à -de l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate -comme celle des Zéphyrs.</p> - -<p>»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît -sa bière de coton parfumé, ce à quoi l'on ne manqua -pas. Un de ses adeptes lui fit ériger par reconnaissance -un mausolée élégant: c'était une table de toilette très-richement -garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, -de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, -d'éponges et d'eaux de senteur.»</p> - -<p>A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature -des principaux ouvrages composant la bibliothèque -de l'abbé de Pouponville. Ils sont tout à fait en -harmonie avec le caractère de leur propriétaire:</p> - -<p>«<i>Traité de l'attaque et de la défense des ruelles</i>, -avec les plans et figures nécessaires pour l'intelligence -du livre.</p> - -<p>»<i>Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime -du papillonnage, persiflage, rossignolage, -chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage</i>, etc., -par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet; -100 vol. in-folio.</p> - -<p>»<i>Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies -de brillants.</i> L'auteur, Mouchero-Moucheroni, noble -Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à Paris seul que -se font les belles inventions. Son livre est rempli de -savantes recherches sur les mouches et leur antiquité: -une mouche que portait Hélène, et qui relevait infiniment -sa beauté, rendit Pâris amoureux et causa la -guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la badine, -la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante, -le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'œil, -à la lèvre, au menton, près de la fossette des grâces. -Leurs formes: en lune, en comète, en croissant, en -étoile, en navette. 2 vol. in-12.</p> - -<p>»<i>La Raison des femmes</i>, livre blanc, par un célèbre -<i>rieniste</i> des espaces imaginaires.</p> - -<p>»<i>La Toilette ambulante</i>, par le juif Benjamin Fafefifofullina.</p> - -<p>»<i>L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands, -hollandais, russes et chinois</i>, par le petit-maître -Mignonet, chef de l'ordre, marquis de Plumeblanche, -Teintmignard, Vermillon, etc., etc.</p> - -<p>»<i>Les Berloques, ou les Grelots de la Folie</i>, par la -marquise de Clicli.</p> - -<p>»<i>L'Encyclopédie perruquière</i>, complète depuis -1740 jusqu'en 1760, ce qui fait 7,300 cahiers. On en -donne deux chaque jour: celui du matin traite de l'attirail -de la petite toilette; celui du soir regarde l'accommodage -en forme. L'infatigable Friso-Cometti en -est l'auteur. Il fait aussi des sourcils postiches, à l'air -de chaque visage, et les attache d'une manière invisible.</p> - -<p>»<i>Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre -du tabac, éternuer</i>; avec un <i>Traité du nazillement -provençal</i>, minauderie de fraîche date.</p> - -<p>»<i>Dissertation philosophique sur les 365 sortes -de poudres</i>, une pour chaque jour de l'année, avec -leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine Leblanc.</p> - -<p>»<i>Les Orgies d'Amathonte</i>, et en général tous les -opéras comiques jusqu'à 1760. Recueil complet.»</p> - -<p>Cet amusant volume est clos par une série de pensées, -détachées de l'<i>Esprit de M. l'abbé de Pouponville</i>; -c'était alors la mode de publier l'<i>Esprit</i> de -monsieur un tel, l'<i>Esprit</i> de madame une telle. L'auteur -de la <i>Bibliothèque des Petits-Maîtres</i> n'a eu -garde de laisser passer cette mode sans la railler à sa -façon, qui est la bonne. Voici une des pensées de son -abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la renverse -Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «—Le médecin -céleste que Pamoisor! il a guéri ma levrette -grise et mon perroquet amazone. Je veux lui donner -un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière -maîtresse d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch11">XI<br /> -TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES</h3> - -<p class="c small">1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.</p> - - -<p>Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents -barbares dérobent à tous les yeux, fait rencontre, -au bord d'une fontaine, de la fée Almanzine, qui lui -offre une ceinture magique destinée à le rendre invisible. -Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis -et assiste à diverses scènes tour à tour plaisantes -et tragiques, qui rappellent, mal à propos pour l'auteur -anonyme de ce livre, la marche du <i>Diable boiteux</i>. -Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres, -les petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa -flamme… entre les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine -avait tout lieu de se croire adorée. «Qu'on -ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches; -on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles -pour qui l'on conserve encore de la tendresse. Je rentrai -chez moi, je l'ose dire, tranquillement. Heureux -si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais pu la -prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même -et de tout ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à -des hommes follement épris d'une beauté qu'ils ne -voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette; et -alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne -le seront jamais!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch12">XII<br /> -LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE ***</h3> - -<p class="c small">Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard, -Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.</p> - - -<p>L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D. -L. S. D'O., explique ainsi la poétique de son œuvre: -«L'intérêt peut être excité de deux manières: tantôt -on laisse voir le but vers lequel tendent les personnages -principaux, et, au moyen d'incidents amenés -avec art, on éloigne le dénoûment; tantôt on répand -l'intérêt sur différents personnages, et alors on ne doit -être jugé que sur la manière plus ou moins adroite de -lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est -celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans -ce cas d'adopter la première, car l'intérêt qu'il a répandu -dans les <i>Erreurs instructives</i> est mesuré à des -doses tellement imperceptibles, que le lecteur n'arrive -qu'à grand'peine à la fin des trois parties.</p> - -<p>Le jeune comte de *** adore une religieuse du <i>couvent -voisin</i>; après plusieurs mois d'une cour assidue -au parloir, elle lui glisse un petit billet lui enjoignant -de se trouver à neuf heures et demie du soir dans un -chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos. -«Je m'y rendis. A peine y étais-je arrivé que j'entendis -marcher assez près de moi. Comme le lieu était -absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas -d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange -tutélaire que je ne connaissais pas, et qui pourtant -m'intimida beaucoup en me demandant quel nom je -portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me -montrant une échelle de corde attachée au mur, et me -prenant par la main:—Montez, monsieur, me dit-il, -montez promptement, pendant que personne ne passe. -Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui -il avait appris que je devais franchir le mur, mais il -me pressa de monter d'un air assez brusque, en me -disant que je l'apprendrais dans peu. Je fis ce qu'il -souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa bientôt -mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre -garde de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais -désiré en être bien loin, à l'aspect d'une religieuse -que je vis assise à quelques pas; je marquai mes -craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce -temps, la personne qui m'avait fait monter descendit -à son tour, de façon que nous nous trouvâmes quatre -dans le verger des religieuses. Je m'aperçus bientôt -que l'amour nous y rassemblait tous.»</p> - -<p>L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend -le chemin par où il est venu, en se promettant -de se revoir le lendemain; une fois dehors, le comte -de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, -mais il est immédiatement interrompu par ces -paroles:—Monsieur, parlons bas, ou plutôt ne parlons -point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous -ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent -exposer pour nous leur honneur et leur tranquillité, -nous devons être jaloux de leur conserver ces -deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre -à ces mots, et se contente de saluer. Mais le -lendemain, il a le bonheur de sauver ce galant homme -d'un guet-apens que lui avaient tendu trois coquins -armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à -se former entre M. de Verzy et le comte de ***.</p> - -<p>Le morceau le plus piquant des <i>Erreurs instructives</i>, -et celui en même temps qui est écrit avec le -plus de vérité, c'est l'histoire de la journée d'une femme -capricieuse. Nous allons essayer de le transporter sous -les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce -que quelques lacunes laisseront supposer d'immodeste. -«Un matin, je fus voir une présidente fort jeune, mariée -à un homme fort vieux:—Que vous venez à -propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. -M. de N*** vient de partir pour la campagne; il n'y a -point à reculer: engagé ou non, vous dînerez avec moi -et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai l'offre, -mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente -était de ces femmes qui seraient bien embarrassées de -dire ce qui leur plaît; de ces femmes qui veulent et -qui ne veulent plus dans le même instant, qui parlent -avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles -viennent de parler.</p> - -<p>»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit -qu'elle allait passer à sa toilette; voyant que je me disposais -à la suivre:—Où venez-vous? me dit-elle d'un -air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en -votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait -à le savoir! Et quand il ne le saurait même pas? Lisez, -amusez-vous; dans une heure au plus tard je reviens. -Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait -à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine -avais-je lu six lignes qu'on vint me dire que madame -la présidente me demandait:—J'ai réfléchi, dit-elle -en me faisant asseoir à côté de sa table, que je pouvais -vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais -si j'apprends jamais que vous soyez indiscret…—Ah! -madame, m'écriai-je d'un air touché, pouvez-vous -avoir un pareil soupçon!</p> - -<p>»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement -découvert; je m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir -dans l'endroit où il était réfléchi.—Que faites-vous? -me dit-elle d'un air embarrassé.—Je m'amuse -avec une ombre.—Finissez, continua-t-elle en posant -la main sur sa glace, cela me déplaît.—En vérité, -madame, vous êtes inconcevable de vouloir me ravir -jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me l'approprier, -repris-je en tirant un miroir de poche; ce -miroir est à moi, et je puis sans vous offenser, je pense, -regarder ce qu'il représente. En même temps je l'appliquai -sur sa glace. Ses femmes ne purent s'empêcher -de rire assez haut; cette innocente liberté irrita -madame de N***; elle les regarda de travers et leur -ordonna de se retirer.» Cette scène est ingénieuse et -très-jolie; Marivaux l'eût signée avec plaisir.</p> - -<p>Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse -si loin la galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de -sonner. Il porte habilement l'entretien sur le grand -âge du président, sur ses infirmités, sur sa figure repoussante. -«N'attaquez pas mon mari, dit-elle en prenant -ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si -bien.—Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je, -j'ai transporté sur lui tout le respect que je vous dois -et je n'ai réservé pour vous qu'une tendresse…—Vous -perdez la raison; comment! vous ne me respectez -pas?—Il est pour chaque personne des respects -différents, repris-je; celui qu'on a pour les personnes -constituées en dignité est un devoir; pour certaines -autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi -charmante que vous, c'est un culte, un hommage que -l'amour nous force de rendre.»</p> - -<p>Cette conversation, que nous abrégeons, se tient -pendant le dîner; la présidente, qui est femme de -table, verse du vin de Champagne au comte de ***. -Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé -semble convier au repos; la présidente s'assied, le -comte lui fait lecture des <i>Mémoires turcs</i>, qu'il vient -de trouver sur une chaise. «Quelle froideur! s'écria-t-elle -après avoir écouté les quinze premières pages; -passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.» -Toujours obéissant, le comte saute plusieurs -feuillets et arrive à un passage singulièrement expressif; -la dame se renverse sur le canapé, elle feint de -dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset -intitulée <i>Les Deux Maîtresses</i>, une situation absolument -identique; nous y envoyons ceux de nos lecteurs -qui ne se contentent pas des réticences, et qui veulent -toujours savoir la fin des choses.</p> - -<p>Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; -elle se fait aux petits soins auprès du comte; elle veut -qu'il soupe avec elle. «Il était juste qu'un excès de -tendresse récompensât les excès d'impertinence que -j'avais été obligé de supporter. L'important était de -trouver les moyens de rentrer la nuit sans être aperçu. -Madame de N*** me montra une petite porte d'où l'on -descendait, par un escalier dérobé, dans une salle -basse dont les fenêtres donnaient sur la rue.—J'ouvrirai -moi-même la fenêtre, dit-elle; il ne vous sera -pas difficile d'y monter; venez-y à onze heures. Je fus -exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.—Mon -cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la -promesse que je vous avais faite; mais, en vérité, je ne -puis l'exécuter. Si mon mari allait revenir, où en -serais-je? Je la donnai au diable de bon cœur, et, -voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, -furieux. J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me -rappela.—Ne vous en allez pas, me dit-elle, montez; -mon mari serait arrivé, s'il avait eu intention de revenir; -mes femmes couchent un peu loin de moi, mon appartement -est clair, nous laisserons les volets ouverts pour -être avertis du temps où il faudra vous retirer; montez -vite.</p> - -<p>«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne -reprît à ce Protée femelle un caprice semblable au premier. -Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte, -en descendant; je montais derrière elle en la tenant -par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se -rejeta brusquement entre mes bras en s'écriant:—Je -vois mon mari dans ma chambre! Nous redescendîmes -avec précipitation. La présidente tremblait, j'étais interdit; -enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec -moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je -n'entendis aucun bruit dans son appartement; j'eus -même la hardiesse de monter quelques marches pour -me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha -une robe avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus -qu'elle n'eût pris ses propres habillements pour son -mari. Mais, quand il fallut la faire monter, ce fut une -autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était point -trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en -robe de chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; -qu'elle le connaissait mieux que moi. J'eus encore une -seconde comédie, après l'avoir convaincue du contraire -avec mille peines.—C'est donc un avertissement, me -disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; -j'ai la tristesse dans le cœur, laissez-moi.</p> - -<p>«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, -et il ne fallait rien moins que sa beauté pour me retenir. -Cependant, bon gré, mal gré, je la fis monter dans sa -chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt la -folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui -avait donnés en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait -aucun. Ils étaient dans un petit coffre. Je pris la liberté -de lui représenter que, dès qu'on n'avait pas enlevé le -coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait lui tenir -lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour -toute réponse que l'on ne pouvait être trop exact à -remplir ses devoirs; pensée sentimentale placée si à -propos que je pensai éclater de rire. Après quoi, elle -changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces -de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. -Je voulus interrompre sa complainte, ce fut inutilement: -toutes mes ruses, toutes mes caresses n'aboutirent -à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, enragé -de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts -qu'elle fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la -revoir de ma vie.»</p> - -<p>Il faut convenir que cette historiette est narrée avec -cette bonhomie qui décèle la chose arrivée. On n'invente -pas aussi bien, ni aussi juste. Malheureusement c'est la -seule drôlerie des <i>Erreurs instructives</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch13">XIII<br /> -LE ZINZOLIN</h3> - -<p class="c small">Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «<i lang="la" xml:lang="la">Ludendo pingimus.</i>» -A Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.</p> - - -<p>Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une -couleur charmante, qui, dès son apparition, éclipsa le -lilas et le vert pomme qui régnaient souverainement -avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose -que des étoffes <i>zinzolin</i> et des échelles de ruban -<i>zinzolin</i>. Plus tard, ce nom fut appliqué à un jeu de -cartes qui se jouait à quatre personnes, et dont les -termes principaux étaient: le <i>vertugadin</i>, la <i>rocambole</i>, -les <i>sigisbés</i>, etc. Il devint de mode alors pour -les petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec -une pointe de zezaiement que le mot tendait à introduire: -«<i>Z'ai fait auzourd'hui un Zinzolin zarmant.</i>» -Peut-être était-il possible de bâtir sur le -Zinzolin un roman agréable, ou tout au moins une -peinture des manies et des ridicules de la société joueuse -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. L'auteur n'en a pas jugé ainsi: il -s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui -a toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à -la galanterie, et qui en est pour toutes ses prétentions.</p> - -<p>Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de -Lormery.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch14">XIV<br /> -CLÉON</h3> - -<p class="c small">Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.</p> - - -<p>C'est un ouvrage à <i>clef</i>, comme les <i>Mille et une -Faveurs</i> du chevalier de Mouhy, comme le <i>Prince -Apprius</i>. Ces sortes de productions équivalent au jeu -du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une patience -toute spéciale pour découvrir, par exemple, que <i>Nasiralo</i> -signifie la Raison, <i>Mentegiu</i> le Jugement, ainsi de -suite. Bizarre littérature! Tout est figuré dans <i>Cléon</i>, -tout prend un corps et un nom, comme dans cette -description extravagante du visage d'une femme. Le -morceau est d'un genre unique; nous le donnons en -entier; mais, plus humain que l'auteur, nous plaçons -la clef à côté de l'énigme.</p> - -<p>«La façade est occupée, au premier étage, par le -chancelier, grand orateur (<i>la langue</i>), qui porte la -parole en toute occasion et qui donne les ordres nécessaires. -L'on aurait une entière confiance en lui, si sa -trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient -de justes sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, -on a jugé à propos de lui prescrire des bornes qu'il ne -peut passer; il est environné d'une balustrade d'ivoire -(<i>les dents</i>) du plus bel aspect; de plus, il a deux voisins -(<i>les oreilles</i>) qui ne le quittent jamais. Espions -continuels et attentifs au moindre bruit, ils ramassent -les nouvelles et les lui rapportent à mesure qu'ils les -entendent. De peur d'en échapper aucune, ils sont -toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier -de leurs portes. Le parfumeur (<i>le nez</i>), à cause de son -mérite étonnant, a son logement au milieu du deuxième -étage, dans la saillie à deux ailes soutenue d'une seule -colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de -miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps -(<i>les yeux</i>) sont dans les mansardes, au troisième; on -les a placés à la partie la plus élevée, pour découvrir -de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les -consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont -de bon augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer -sa route. Ces gardes savent imprimer des signes -certains à leur fourrure en demi-cercle sous laquelle -ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont -chargés et manifester leurs volontés particulières. Ce -langage est d'une expression, d'une énergie dont les -discours du chancelier n'approchent pas.»</p> - -<p>On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. -<i>Cléon</i> est rare et n'a jamais été réimprimé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch15">XV<br /> -LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES</h3> - -<p class="c small">Ouvrage moral en deux parties, à Londres.</p> - - -<p>Cela commence ravissamment: «Il est onze heures -du matin; un abbé, assez semblable à une poupée de -quatre pieds de haut, sourit aux dernières épreuves -d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir -fait une épître en vers, et se promet de la faire servir -pour toutes les femmes. Il la relit avec complaisance, -ordonne à son laquais de voler chez son imprimeur, de -faire tirer vite quelques exemplaires et de les lui apporter -au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement -sa petite bosse dans les plis d'un manteau de -soie, est content de lui, et se trouve en état de figurer -au lever de quelque jolie femme.</p> - -<p>»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge -d'eau de senteur, dont tout le quartier est parfumé, -lui fait lever la tête; il voit avec surprise qu'il -est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, -on l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»</p> - -<p>Le <i>Soupé des Petits-Maîtres</i>, on le devine par le -titre, est une partie fine où chacun raconte son histoire. -Les personnages s'appellent Persac, Saint-Val, -le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, -etc. Tout cela est gai et mené vivement.</p> - -<p>«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes -la placent au rang des beautés vaporeuses; -pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne satisfait -ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille -du côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans -son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé -d'après le caractère et les aventures de la dame, -va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée -devant son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire -est à sa droite, donnant du cor; un petit abbé occupe -la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-vis, -jouant de la poche<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. On lit sur le haut du papier de -musique: <i>Concert à trois</i>. Le lourd Midas, qui avait -demandé à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, -a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais -deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé et la belle n'ont -eu garde de l'en instruire.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Pochette</i>, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.</p> -</div> -<p>Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux -du lecteur quelques-unes de ces peintures couleur de -rose, que l'on dirait touchées par Baudouin; mais on -comprendra l'impossibilité où nous sommes par les -titres seuls des chapitres: <i>La Petite maison.</i>—<i>Le -Bain.</i>—<i>Les Vers à soie.</i>—<i>Deux bonnes fortunes -manquées; comment?</i>—<i>L'Actrice de province raconte -son histoire.</i>—<i>Attrapez-moi toujours de -même!</i>—<i>L'Amour est un futé matois</i>, etc., etc.</p> - -<p>Vers le commencement de l'Empire, le <i>Soupé des -Petits-Maîtres</i> a été réimprimé chez Didot en très-jolie -petite édition, dont quelques exemplaires sur -beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch16">XVI<br /> -LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES -DE MADAME DE VILFRANC</h3> - -<p class="c small">Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin, -libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779.</p> - - -<p>Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire -d'un malheureux cordon de sonnette engagé par -hasard sous l'oreiller de madame de Vilfranc, et qui -fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se -défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer -davantage. En dehors de quelques licences timidement -indiquées, les <i>Faiblesses d'une Jolie Femme</i> -trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur -est ce fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir -fait aucune espèce d'études, s'est livré à tous les genres -de littérature, et est mort, la plume à la main, à plus -de quatre-vingts ans.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch17">XVII<br /> -LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES -DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE B***</h3> - -<p class="c small">Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.</p> - - -<p>Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt -par un air de sentiment, tantôt par un air de libertinage. -La troisième partie, intitulée <i>Les Faits et gestes -du vicomte de Nantel</i>, a été réimprimée séparément -en 1818 sous ce nouveau titre: <i>Ma vie de garçon.</i> Il -s'agit encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit -dans un couvent de filles sous l'habit d'une -sœur converse. Le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne sortait pas de là, et -l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue -en ligne directe du comte Ory.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch18">XVIII<br /> -LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE -MARQUIS D***</h3> - -<p class="c small">Deux parties, avec frontispice.</p> - - -<p>Les <i>Sonnettes</i> sont tout à fait de la famille du <i>Grelot</i>, -mais ce dernier leur est infiniment préférable. -Elles sont dédiées à un M. le D*** (le Dru), serrurier -de son état, dont une enseigne curieuse par sa naïveté -fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas -permis d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court -les <i>ana</i> et est dans la mémoire de tous les vieillards. -Quatre ou cinq intrigues dominées par un amour sérieux -et couronnées par un mariage, il n'y a pas -d'autres sujets dans les <i>Sonnettes</i>, desquelles on pouvait -attendre un plus joyeux carillon.</p> - -<p>Auteur: Guiart de Servigné.</p> - -<p>Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781), -les <i>Sonnettes</i> sont suivies de l'<i>Histoire d'une comédienne -qui a quitté le spectacle</i> et de l'<i>Origine des -bijoux indiscrets</i>, conte.</p> - -<p>Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître -en 1803 <i>les Sonnettes</i> avec ce nouveau titre: <i>Félix, -ou le Jeune amant et le Vieux libertin.</i> Des noms y -sont changés; les chapitres y ont des titres ridicules.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch19">XIX<br /> -FÉLICIA, OU MES FREDAINES</h3> - -<p class="c small">Avec cette épigraphe: «<i>La faute en est aux dieux qui me firent -si folle.</i>» Deux volumes, à Amsterdam, 1784.</p> - - -<p>La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous -empêcher de rendre justice à l'une des plus charmantes -productions que la décadence du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -ait inspirées, coquette débauche de sentiment et -d'esprit, esquisse folâtre des dernières ruelles à -la mode, accentuée plus littérairement que le long -roman de Louvet. <i>Félicia</i> a été rééditée à l'infini -et dans tous les formats, avec un grand luxe de -gravures. Ce sont encore des mémoires, mais des mémoires -aussi rapides et aussi mutins qu'on peut le -désirer.</p> - -<p>«Je vais passer et repasser mes folies en parade, -avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler -son régiment un jour de revue, ou, si vous voulez, -d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un -remboursement dont il vient de donner quittance.»</p> - -<p>Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots, -c'est-à-dire qu'elle reçut le jour sur un bâtiment corsaire, -au milieu des horreurs d'un combat naval. Un -bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa -fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous -un astre brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus -tendres dispositions, et un petit maître de danse faillit -lui faire tourner la tête, alors qu'elle n'avait guère plus -de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait sur elle, lui -réservait de plus hautes destinées. Le chevalier d'Aiglemont -parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans, -d'une taille svelte, que faisait ressortir un uniforme -d'officier aux gardes. Il arriva un matin, pendant que -Félicia prenait une leçon de clavecin. La <i>leçon de clavecin</i>! -Que de fois la peinture et la gravure se sont -emparées de ce sujet!</p> - -<p>«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui -m'était assez familière; mais la présence du chevalier -me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point -l'attention, que je m'embrouillai et mis le maître de -fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller -par le talent de son écolière aux yeux d'un homme -qu'il connaissait pour un excellent amateur de musique. -Le maître jouait une partie de violon.—Donnez, -monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner, -et vous aiderez mademoiselle à se remettre. -A peine il tint le violon que cet instrument rendit des -sons délicieux. Nous reprîmes la sonate du commencement; -jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont -accompagnait avec une justesse, une expression, qui -me mettaient hors de moi. Mon jeu faisait sur lui la -même impression; je l'entendais de temps en temps -soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles -beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa -figure.»</p> - -<p>De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua -le cœur de la jeune Félicia. Ce fut lui qui la forma et -qui la produisit. Il eut pour successeur un aimable prélat, -type aujourd'hui disparu, et dont à ce titre le portrait -doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur -était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, -aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, -content et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans -plus jeune qu'il n'était. Amateur universel, poésies, -lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, -modes, folies, tout était de son ressort.» Le prélat -emmena dans son diocèse sa nouvelle conquête et lui -donna une cour de hobereaux. Cette liaison mourut -avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à -vue d'œil, demanda des chevaux pour Paris, et partit; -mais elle comptait sans une poignée de sacripants qui -arrêtèrent sa berline sur la grande route, et qui certainement -lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention -miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, -armé d'une épée, chargea tous ces gueux à la fois, et -donna ainsi à la maréchaussée le temps d'arriver.</p> - -<p>Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose; -quoique passablement grand, il n'avait pas encore atteint -son troisième lustre. Il s'était, la veille, échappé -du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant -rien de la vie et des <i>orages du cœur</i>. Ce fut Félicia -qui, à son tour, se chargea de cette éducation. «Beautés -qui rêvez une adoration pure, s'écrie-t-elle, c'est à -l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si -vous voulez respirer un moment leur encens délicat; -un moment, entendez-vous! Car bientôt ces cœurs si -francs, si sensibles, participent à la contagion générale, -et vous devenez les dupes de ceux que vous croyez -duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil; -les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous -demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.» -Un peu plus loin, elle dévoile tout son système de conduite -dans ces quelques lignes: «Monrose prononça -mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la -passion et du respect. Cependant je me souciais fort -peu d'être adorée; cela ne m'a jamais flattée, j'ai toujours -souhaité <span class="small">COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ</span>.» Peut-être -cette profession de foi est-elle d'une philosophie -outrée et invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les -femmes d'alors ne raisonnaient pas avec la froideur de -Félicia; elles se piquaient toutes au contraire de cette -exaltation répandue par la <i>Nouvelle Héloïse</i> et les -romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs -caprices, conserver cette teinte de sensibilité qui est un -des caractères les plus distincts de l'époque. On se -doutait à peine que l'on fût corrompue; on n'aimait -peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on -voulait aimer surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi -je crois que ces mots: <i>Je ne me souciais pas d'être -adorée, cela ne m'a jamais flattée</i>, sont tout à fait -hors nature,—d'autant plus que Félicia les dément à -chaque instant.</p> - -<p>Ses amours avec le beau Monrose remplissent la -première moitié du second volume; mais bientôt les -infidélités qu'il accumule avec la plus grande candeur -du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce -suppléant est un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux -comme tous les Anglais et sybarite à la dernière -puissance. On lit avec étonnement la description -très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est -fait arranger au bord de la Seine. D'abord, ce sont -deux statues qui servent de limites à ses domaines, et -qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le dos. -L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente -la Défiance; elle est debout, élancée, l'œil furieux; à -côté d'elle, un dogue semble vouloir se ruer sur les -passants; sur la table du piédestal on lit: <i lang="la" xml:lang="la">Odi profanum -vulgus.</i> L'autre statue, qu'on ne voit en face -qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard -et son geste témoignent du déplaisir qu'elle a de -voir partir les hôtes de lord Sidney; un épagneul est -sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots: <i lang="la" xml:lang="la">Redite -cari.</i></p> - -<p>Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. -Le noble lord, qui raffole de tout ce qui est fantastique -et mystérieux, s'amuse pendant la nuit à faire -des niches à ceux qui couchent dans son château. Pour -cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement -une espèce d'entre-sol ignoré et des dégagements -autour de chaque alcôve. Des escaliers pratiqués -dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous -les étages, où des postes d'observation sont ménagés -dans des corridors, matelassés de toutes parts et percés -de petits trous dans les ornements des trumeaux. -Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il -n'a qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans -la perfection; il peut aussi donner la sérénade à ses -locataires, au moyen de certains tubes qui circulent du -haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les chevets. -Ces tubes lui servent également à entendre ce -qui se dit chez lui, et souvent à y répondre. On sait -que la plupart de ces inventions pleines de perfidie -sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait une -application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a -pas longtemps encore que Grimod de la Reynière, le -spirituel gourmand et l'humoriste, les avait réalisées -à son tour dans son château de Villers-sur-Orge, près -de Longjumeau.</p> - -<p>Le roman de <i>Félicia</i> est tout en épisodes, il fait -mouvoir une multitude de personnages; nous ne pouvons -qu'indiquer les jalons principaux. L'élément dramatique -finit par prendre le dessus, et après des complications -précipitées, l'héroïne épouse pour la forme -un vieux comte. Du reste, tout le monde épouse au -dénoûment: lord Sidney épouse une certaine Zeïla, -perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont -des premiers chapitres épouse une petite personne de -couvent. Il n'y a que Monrose qui n'épouse pas, mais, -en compensation, il retrouve sa famille et entre dans -les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir capitaine.</p> - -<p>Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres -ne supportent pas d'analyse, ils comportent du moins -les citations. Entre plusieurs, nous choisissons la peinture -très-vivante de deux originaux: un président de -province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte -au rendez-vous, je les trouvai tous deux dans la grande -allée du Palais-Royal; ils m'attendaient, assis et entourés -d'une jeunesse désœuvrée qui se divertissait de -la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père -avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap -pourpre à paniers, orné d'une grande quantité de boutons -et de boutonnières; cette parure devait avoir été -de son temps du plus grand effet; la veste était d'une -riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et -les bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La -culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve. Des -bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière, -l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras, -l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin -complétaient le costume du bon président.—Le -sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur -d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque -tous ses cheveux, il était coiffé d'une fausse <i>grecque</i> -huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées -dont la pommade fondait au soleil. Une petite -bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une -nuque allongée meublait le derrière de la tête. L'habit -était de camelot bleu de ciel, avec un large galon mal -festonné; la veste en basin, ornée d'une frange trop -longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte de -velours noir et des bas de soie couleur de chair, des -souliers plats décorés d'une antique boucle dont l'éclat -éblouissait tous les yeux, un petit chapeau avec un -plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son -excessive longueur l'extrême petitesse de celle du -beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer -pour de l'argent.»</p> - -<p>Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; -et afin d'achever le portrait de ce président, lequel -est un homme excellent, très-fort sur la basse de -viole, nous recommandons ces lignes expressives: -«Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait -desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée -à la française. De grands traits chargés, de gros yeux -brusques, saillants, bordés de fossés creux, une bouche -plate, un nez aquilin et un menton pointu, donnaient -au personnage une physionomie folle, mais spirituelle -et passablement bonne; et, sans le ridicule frappant -dont cet honnête président était verni de la tête aux -pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque -laideur.»</p> - -<p>L'auteur de <i>Félicia</i> est le chevalier de Nercyat, de -qui nous nous occuperons un jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch20">XX<br /> -L'ÉTOURDI</h3> - -<p class="c small">A Lampsaque, 1784.</p> - - -<p>Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier -l'introduction entière du <i>Soupé des Petits-Maîtres</i>, -l'aventure des deux religieuses dans la <i>Confession générale -de Wilfort</i>, une anecdote de lanterne magique -aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser -le tout du nom de <i>L'Étourdi</i>. L'audacieux arrangeur -de cette compilation, qui n'a pu être cependant assez -crédule pour rêver l'impunité, pousse l'amour-propre -jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un <i>Almanach -de Nuit</i> pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir -eu entre les mains cet almanach, signé du chevalier -des R.....s, et avoir été rebuté par le ton de sottise qui -y règne d'un bout à l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch21">XXI<br /> -MA JEUNESSE</h3> - -<p>Quatre parties.</p> - - -<p>«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore -extasié des attitudes légères de nos Terpsichores, mes -pas me conduisirent au jardin du Palais-Royal, où, bientôt -après, je vis arriver un objet enchanteur qui depuis -longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son -nom de guerre) était parée élégamment; sa taille et -son maintien frivole ne laissaient rien à souhaiter; ses -regards volaient de toutes parts et annonçaient le désir -de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant -toujours de passer à côté d'elle, mes regards enflammés, -accompagnés chaque fois d'un sourire, la forcèrent -de rompre un silence qui lui pesait sans doute -autant qu'à moi.—Ai-je donc quelque chose de ridicule, -me dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer -de la sorte? Ma réponse fut prompte, en lui disant:—Le -sourire, mademoiselle, est presque toujours -l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne -se soutient pas longtemps; les amours deviennent -vulgaires et même mélodramatiques: à Léonore succèdent -Lise, Ninon, Ursule, Sézine, Victoire, Bibiane. Et -puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes! avec -cette différence que le héros, au lieu de se travestir en -femme ou en abbé, s'habille en médecin, ce qui est -aussi vieux, mais moins amusant. <i>Ma Jeunesse</i>, dont le -style est inégal, se fait lire avec impatience; c'est -trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si -longtemps, ou bien on l'est davantage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch22">XXII<br /> -MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</h3> - -<p class="c small">Suite de <span class="sc">Félicia</span>, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795.</p> - - -<p>De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous -connaissons recommencent une série d'orgies, pourvue -du même genre d'attrait que la première. L'abbé de -Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de -Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour -ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, -vont passer la saison d'été dans une délicieuse -terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent -point de rosières, comme on le pense bien; ils se -contentent de jouer la comédie,—<i>Les Fausses Infidélités</i>, -par exemple,—et de chasser tout le jour -dans les bois, souvent même le soir. De temps à autre, -comme dans <i>Félicia</i>, le drame intervient brusquement -et se prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; -l'auteur s'en aperçoit, mais seulement vers la -fin du quatrième volume: «Je conviens avec vous, -dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures -n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de -vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques -transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au -remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est -de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, -si vous avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes -où chaque acteur conserve son premier masque -d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes -personnages sont à moitié purs et à moitié atteints -d'une corruption dont il est bien difficile de se garantir -au sein des capitales, quand on y apporte des passions -et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant -de disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des -trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.»</p> - -<p>Il faut remarquer dans <i>Monrose</i> un individu italien -qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour -son ou sa Zambinella, dans le petit roman de <i>Sarrazine</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch23">XXIII<br /> -LES ALMANACHS GALANTS</h3> - - -<p>C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés -sur tranche et fermés par un stylet qui servait à écrire -sur un certain nombre de pages blanches ménagées à -la fin de chaque volume. Le texte était composé habituellement -de chansons et de maximes d'amour, avec -des gravures pour tous les mois. Voici une liste des almanachs -pour l'année 1789 qui se trouvaient chez le -libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin du -Petit-Pont:</p> - -<ul> -<li><i>Le Nanan des curieux.</i></li> -<li><i>L'Affaire du moment.</i></li> -<li><i>Le Portefeuille des femmes galantes.</i></li> -<li><i>L'Almanach bien fait.</i></li> -<li><i>L'Almanach sans titre.</i></li> -<li><i>Le Petit Chou-Chou.</i></li> -<li><i>Les Hymnes de Paphos.</i></li> -<li><i>On ne veut que celui-là.</i></li> -<li><i>Pierrot-Gaillard.</i></li> -<li><i>Merlin-Bavard.</i></li> -<li><i>Les Fastes de Cythère.</i></li> -<li><i>La Récolte des petits riens.</i></li> -<li><i>Le Loto magique.</i></li> -<li><i>Le Plaisir sans fin.</i></li> -<li><i>Mon petit savoir-faire.</i></li> -<li><i>Le Grimoire d'amour.</i></li> -<li><i>Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs.</i></li> -</ul> -<p>Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent -pas le badinage. La plupart sont d'une ingénuité -grotesque, comme dans le dialogue suivant, extrait -des <i>Mois à la mode</i>.</p> - -<p>Un batelier conduit deux messieurs et deux dames -au parc de Saint-Cloud, le jour de la fête.</p> - -<blockquote> -<p><span class="sc">Un monsieur.</span>—L'air est pur aujourd'hui, et je crois -que nous ne risquons rien, mesdames, de vous promettre -une belle journée.</p> - -<p><span class="sc">Les dames.</span>—Le temps paraît assez sûr, mais vous -savez qu'il est comme les hommes, c'est-à-dire inconstant.</p> - -<p><span class="sc">Le monsieur.</span>—Ah! mesdames, je ne saurais prendre -cela pour moi.</p> - -<p><span class="sc">Une des dames.</span>—Cependant, s'il ne faisait pas beau -aujourd'hui, que diriez-vous?</p> - -<p><span class="sc">Le monsieur.</span>—Je dirais, madame, qu'en votre -compagnie on ne saurait jamais essuyer de mauvais -temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils puissent être, -n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient -leur principal ornement de votre présence.</p> -</blockquote> - - -<p class="c"><span class="sc">Air</span>: <i>La plus belle promenade.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le séjour le plus aimable</div> -<div class="verse">N'aurait point d'attraits sans vous;</div> -<div class="verse">L'antre le plus effroyable</div> -<div class="verse">Plaît par des objets si doux.</div> -<div class="verse">Triste Paris! tu nous lasses,</div> -<div class="verse">Et ces lieux plaisent beaucoup</div> -<div class="verse">Quand on amène les Grâces</div> -<div class="verse">A la fête de Saint-Cloud.</div> -</div> - -<p>C'est fort innocent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch24">XXIV<br /> -L'ODALISQUE</h3> - -<p class="drap small">Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez -Ibrahim Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée -de Sainte-Sophie. Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti. -1796. In-32 de soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre -gravures avec renvois aux pages correspondantes.</p> - - -<p>Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation -scandaleuse et des épisodes sans esprit. On -lit dans un <i>Avis de l'éditeur</i> placé au début:</p> - -<p>«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux -ans. Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire -intime, ce qui nous autorise à assurer l'authenticité de -ce que nous annonçons. On verra qu'il nous aurait été -facile de faire disparaître quelques expressions énergiques, -mais une froide périphrase n'aurait pas aussi -bien rendu l'expression du personnage. Au surplus, -nous pensons qu'il faut respecter un grand homme -jusque dans les écarts de son imagination.»</p> - -<p>Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire; -l'<i>Odalisque</i> est un récit absolument dépourvu -d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève pour -la couche du Sultan; un eunuque, nommé Zulphicara, -devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de -sérail, des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose -que cela.</p> - -<p>Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs -et d'oiseaux, un J, un F et un M majuscules sont entrelacés. -Ce chiffre nous fait supposer que l'éditeur -de l'<i>Odalisque</i> pourrait bien être Jean-François Mayeur, -assez coutumier de ces indignes supercheries.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch25">XXV<br /> -ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE</h3> - -<p class="drap small">A Paris, chez les marchands de nouveautés, an <small>VII</small>. Un volume -in-32 de deux cent dix pages, avec un frontispice et deux -gravures.</p> - - -<p>Un <i>sylphe</i> accorde à une jeune novice de couvent -la faculté d'être tour à tour homme et femme, aujourd'hui -Éléonor et demain Éléonore. Les aventures qui -en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une -médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois -gracieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch26">XXVI<br /> -LES APHRODITES</h3> - -<p class="c small">A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8<sup>o</sup> de quatre-vingts -pages chacun environ. Une gravure à chaque cahier.</p> - - -<p>Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. -L'auteur est ce même M. de Nercyat à qui les -fastes du badinage doivent <i>Félicia</i> et <i>Monrose</i>; mais -ici le badinage est poussé plus loin que dans ces romans. -Les <i>Aphrodites</i> sont une association de personnes -des deux sexes, association qui n'a d'autre but -que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des -princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent -dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive -restreindra nécessairement nos citations. Nous le -regrettons, au point de vue de l'esprit et du style, -deux qualités que M. de Nercyat possède à un rare -degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres -avouables! Il a surtout une science et une aisance de -dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se -sont jamais manifestées plus abondamment que dans -les <i>Aphrodites</i>. Il jargonne comme les petits-maîtres -de Marivaux.—Voici, par exemple, un comte qui -revient du Manége, et qui, après s'être répandu en -plaisanteries contre le nouvel <i>ordre de choses</i> et la -manie des <i>constitutions</i>, demande à déjeuner.</p> - -<blockquote> -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Que prendrez-vous, monsieur le comte?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Une croûte grillée avec un peu de vin -d'Espagne.</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—On va vous servir à l'instant. (<i>Elle -disparaît et revient un moment après avec un plateau.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, -qui prenez la peine…</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Pourquoi pas, monsieur le comte? on -a toujours du plaisir à servir quelqu'un d'aimable.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Ah! ce joli compliment met le comble -à vos attentions. (<i>Il la débarrasse du plateau.</i>) Si -vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner -devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre -de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais -recevoir un baiser.</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Voilà qui est d'une galanterie bien -quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un -baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt -deux directement?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>les prenant avec transport</i>.—En vérité, -Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici!</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Chut! chut! songez que nous avons -quelque part certaine duchesse, et…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Bon! Laissons, mon cœur, ces subtilités -de délicatesse. Si vous m'aimiez un peu…</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Nous ne nous connaissons point, pourquoi -vous aimerais-je?—Vous êtes joli cavalier, pourquoi -ne vous aimerais-je pas?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte.</span>—Elle est divine! Il y a un siècle, belle -enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément -une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser -de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas -s'enfiévrer.</p> - -<p><span class="sc">Célestine.</span>—Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si -fort? Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne -un peu pour mon petit mérite, etc., etc.</p> -</blockquote> - -<p>Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. -Après le dialogue, le portrait. Celui-ci plaira par sa -minutie charmante:</p> - -<blockquote> -<p>«<span class="sc">Violette.</span> Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant -avec un ruban vert autour de ses cheveux à peine -poudrés, et vêtue d'un peignoir garni de mousseline -rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande. -Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front -à sept pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; -larges prunelles noires; sourcils tracés comme -au pinceau. Fossettes aux joues et au menton; couleurs -d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un petit -nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées -et de l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. -Petons et menottes du plus agréable modèle.»</p> -</blockquote> - -<p>Il y a dans les <i>Aphrodites</i> quelques parties dramatiques -et même fantasmagoriques:—l'histoire d'un -baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa -défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;—les -jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un -comte de Schimpfreich;—mais ce sont des parties -faibles et hors de leur place. En outre, M. de Nercyat -ne perd jamais l'occasion de donner son coup de -griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.</p> - -<p>Reliés, les <i>Aphrodites</i> forment deux beaux volumes -grand in-8<sup>o</sup>, très-soignés d'impression, avec des <i>errata</i> -à la suite de chaque cahier. Les gravures sont d'une -exécution supérieure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch27">XXVII<br /> -LE DOCTORAT IN-PROMPTU</h3> - -<p class="c small">1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, -par le même.</p> - - -<p>Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame, -nommée Érosie, à son amie Juliette, et datées de Fontainebleau. -En allant rejoindre à la cour le vieux baron -de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte -de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête -du petit vicomte de Solange, jouvenceau <i>céleste</i>, -qui voyage accompagné de son pédagogue. Un <i>Avis -des éditeurs</i> s'exprime de la sorte:</p> - -<blockquote> -<p>«Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte -la première de ces lettres, et supposant, d'après le volume, -qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux, -la porta chez un jeune homme attaché en sous-ordre -à l'un des bureaux ministériels. Ce commis, -abusant de la circonstance, ouvrit le paquet; mais, au -lieu de secrets d'État, il n'y trouva que des folies, qu'il -transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a -circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que -nous avons imprimé.»</p> -</blockquote> - -<p>Écrit avec légèreté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch28">XXVIII<br /> -LA GALERIE DES FEMMES</h3> - -<p class="drap small">Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur. -Épigraphe: «<i>L'amour est le roman du cœur, et le plaisir en est -l'histoire.</i> Beaumarchais, <i>Folle Journée</i>.» A Hambourg. 1790. -2 vol in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second -de cent cinquante-quatre.</p> - - -<p>Ces tableaux ont pour titres: <i>Adèle, ou l'Innocente</i>; -<i>Elisa, ou la Femme sensible</i>; <i>Eulalie, ou la Coquette</i>; -<i>Déidamie, ou la Femme savante</i>; etc. Ils -sont écrits avec une finesse incomparable. Que si vous y -trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire -et à ses modes transparentes. Le quatrième tableau -s'annonce ainsi:</p> - -<blockquote> -<p>«<span class="sc">Lettre de Zulmé</span> <i>au chevalier d'Arnance</i>.—J'irai -ce soir incognito voir <i>Armide</i> et le ballet de -<i>Psyché</i>. Ma loge sera fermée à tout le monde si le -chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.»</p> - -<p>«<span class="sc">Réponse.</span>—Quelque opinion modeste qu'on ait de -soi, il faut bien se compter pour quelque chose lorsqu'on -a le bonheur d'être aperçu de vous. J'irai voir -<i>Armide</i> et <i>Psyché</i>.»</p> -</blockquote> - -<p>C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait -de cette Zulmé offre de jolis traits: «Elle ne faisait -rien comme les autres: une autre le faisait mieux -et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle un -bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait -qu'elle regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite -du plaisir, Zulmé n'oubliait rien de ce qui peut le -rendre plus vif et plus durable. C'est ainsi qu'elle ménageait -avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce -sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails -d'ameublements et de costumes: «Déidamie était vêtue -d'une légère simarre de crêpe bleu de ciel, nouée -d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa -belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et -rassemblée avec une grâce antique sur le sommet de la -tête.»</p> - -<p>Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que -la <i>Galerie des Femmes</i> est le début anonyme de M. de -Jouy, alors jeune et fringant <i>incroyable</i>? Plus tard, -le diable devait se faire <i>ermite</i>; plus tard aussi, il devait -faire rechercher et détruire avec le plus grand -soin les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah! -mais, nous étions là!—Quérard n'a pas mentionné -la <i>Galerie des Femmes</i> dans la <i>France littéraire</i>; on -ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le -catalogue de Marc, libraire à Paris (1819).</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l4ch29">XXIX<br /> -LES QUATRE MÉTAMORPHOSES</h3> - -<p class="c small">Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an <small>VII</small> de la -République (1799)</p> - - -<p>Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable -chef-d'œuvre, dont on a singulièrement exagéré l'immoralité. -Fruit de la fantaisie païenne du Directoire, -ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie -particulière à cette époque; dès les premiers -vers, il est aisé de s'apercevoir que leur origine remonte -à la plus pure et à la plus puissante antiquité. -Les grâces de convention, qui se retrouvent à des -degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau, -Bertin (nous faisons quelques réserves à l'égard -de Parny), et qui sont l'essence même du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, -disparaissent d'une façon absolue des <i>Quatre Métamorphoses</i>. -Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié -comme il aurait dû l'être; son succès ne lui est venu -que de la curiosité et du scandale. Les érudits ont souri, -mais eux aussi se sont arrêtés à la superficie du livre; -car, il le faut bien avouer, les érudits, ces porte-lumières, -ces éclaireurs du passé, sont quelquefois -privés du sens poétique. Ils ont signalé le pastiche, -mais le côté créateur leur a échappé presque complétement; -après avoir fait la part à Virgile, à Horace, à -Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la -part à l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée, -digne d'agrafer la ceinture d'une Vénus nouvelle.</p> - -<p>Les <i>Quatre Métamorphoses</i> forment un in-quarto -de soixante-huit pages, papier-carton, caractères de -toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce novateur -dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, -un <i>chercheur</i>, comme on dirait aujourd'hui, qui a -cherché et trouvé un beau drame antique, <i>Agamemnon</i>, -et quelques comédies d'un caractère étrange: <i>Plaute</i>, -<i>Pinto</i>, <i>Christophe Colomb</i>. Au milieu de sa jeunesse, -de sa réputation littéraire et de ses succès dans une -société vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire—dirai-je -dans le silence du boudoir?—le badinage -des <i>Quatre Métamorphoses</i>. Beaumarchais, à qui Lemercier -communiqua son manuscrit, s'en enthousiasma -justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition -in-quarto.</p> - -<p>Publiées sans nom d'auteur, les <i>Quatre Métamorphoses</i> -ne se retrouvent plus aujourd'hui que dans quelques -bibliothèques d'amateurs. Par une analyse et des -extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut -être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes -distincts et d'une étendue à peu près égale, rimés en -alexandrins: <i>Diane</i>, <i>Bacchus</i>, <i>Jupiter</i>, <i>Vulcain</i>. Une -introduction, que nous donnons tout entière, trahit les -scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer -ses torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux -qu'il groupe en stances aussi spirituelles que paradoxales:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse</div> -<div class="verse">Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins?</div> -<div class="verse">As-tu puni Phébus, que charmait leur audace,</div> -<div class="verse">Et qui joignit son luth à leurs chants libertins?</div> -<div class="verse">Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne</div> -<div class="verse">Consacrant Jupiter égaré par l'Amour?</div> -<div class="verse">L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine</div> -<div class="verse">Des frères immortels que Léda mit au jour?</div> -<div class="verse">Le difforme Centaure enlevant Déjanire?</div> -<div class="verse">Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre?</div> -<div class="verse">Hermaphrodite épris de son sexe douteux;</div> -<div class="verse">Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre,</div> -<div class="verse">Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux?</div> -<div class="verse">Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle,</div> -<div class="verse">Et le jeune Alexis au modeste Virgile.</div> -<div class="verse">Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux?</div> -<div class="verse">—Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie</div> -<div class="verse">Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs;</div> -<div class="verse">Les transports de l'esprit n'accusent point les cœurs.</div> -<div class="verse">Je ris des fictions où se plaît le génie.</div> -<div class="verse">Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix</div> -<div class="verse">Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie,</div> -<div class="verse">Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.</div> -</div> - -<p>Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter -après cet aimable exorde! Le feuillet est vite tourné, -et l'on entre dans le premier poëme: <i>Diane</i>. Puisqu'il -s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin; aussi -l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes -de la Carie repose, endormi, comme la peinture nous -l'a toujours uniformément représenté, dans une grotte -inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée, Aglaure et -Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le contempler. -Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime -un baiser sur ses cheveux noirs; l'autre prend -plaisir à l'enchaîner avec des fleurs; la troisième lui -lance en riant des noisettes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cependant le berger, agité par leurs cris,</div> -<div class="verse">Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse,</div> -<div class="verse">Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse.</div> -</div> - -<p>Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans -trouble, et rappelant à lui son chien et son troupeau: -«Ménades, laissez-moi, dit-il; cessez vos piéges, et -retournez vers l'impur satyre!» Les nymphes en fureur -crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les -entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est -puissant; mais Diane multiplie ses métamorphoses -pour veiller sur Endymion. Non contente de descendre -vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte pendant -le jour la forme de la chèvre Amalthée:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'œil inquiet, la corne en arcs se recourbant,</div> -<div class="verse">La barbe en double tresse à ses genoux tombant.</div> -</div> - -<p>Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu -des jardins (nous continuons à ne pas l'appeler par -son nom) la reconnaît, et, à son tour, il apparaît en -bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son -plus haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à -notre plume d'en suivre les épisodes: ils deviennent -trop hardis. C'est dommage. Diane est vaincue, voilà -le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher -une rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.</p> - -<p>Nous aurons notre analyse plus complète et plus -aisée avec <i>Bacchus</i>, qui représente, selon nous, le -morceau éclatant de l'ouvrage.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères;</div> -<div class="verse">Il fuit du Cithéron les rochers solitaires,</div> -<div class="verse">Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor,</div> -<div class="verse">De hurlements sacrés retentissent encor.</div> -<div class="verse">Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes,</div> -<div class="verse">Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,</div> -<div class="verse">Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main,</div> -<div class="verse">De leur foule bruyante inondent le chemin.</div> -<div class="verse">Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes,</div> -<div class="verse">Et la flûte sonore aux danses lydiennes;</div> -<div class="verse">D'autres frappent les airs et les monts reculés</div> -<div class="verse">Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.</div> -<div class="verse">Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage</div> -<div class="verse">Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage,</div> -<div class="verse">Et des cercles d'airain sous les coups résonnants</div> -<div class="verse">Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants.</div> - -<div class="verse stanza">Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée</div> -<div class="verse">Montre de doux appas sous une peau tigrée</div> -<div class="verse">Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents,</div> -<div class="verse">Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.</div> - -<div class="verse stanza">L'onagre appesanti porte le vieux Silène;</div> -<div class="verse">A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine.</div> -<div class="verse">Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau,</div> -<div class="verse">Ombragent de son corps l'immobile fardeau.</div> -<div class="verse">De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte;</div> -<div class="verse">Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte</div> -<div class="verse">En allument les traits, doucement égayés</div> -<div class="verse">Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.</div> -</div> - -<p>Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger -au-devant de lui une double file de vierges; elles -apportent les présents du roi Pandion. La plus belle de -toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête: elle -offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain -par Cécrops, et où l'habile ouvrier a retracé les combats -de Gnide. Bacchus reçoit le vase, et déjà sa lubricité -a désigné Érigone pour victime.</p> - -<p>Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens -d'Athènes; le sage Pandion veut présider aux -fêtes qui se préparent.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés,</div> -<div class="verse">Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés,</div> -<div class="verse">Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance,</div> -<div class="verse">Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance,</div> -<div class="verse">Le frappe de la hache, et le porte, luttant,</div> -<div class="verse">Aux autels dont le feu le dévore à l'instant.</div> -<div class="verse">Et de vin et de lait versant un doux mélange:</div> -<div class="verse">«Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange!</div> -<div class="verse">»Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins.</div> -<div class="verse">»De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins,</div> -<div class="verse">»L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie</div> -<div class="verse">»Et respire l'audace, et l'amour, et la joie!</div> -<div class="verse">»Tu règnes au delà des fleuves et des mers;</div> -<div class="verse">»C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts,</div> -<div class="verse">»Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes</div> -<div class="verse">»Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes.</div> -<div class="verse">»Ami des chants de paix et des cris belliqueux,</div> -<div class="verse">»Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux;</div> -<div class="verse">»Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée,</div> -<div class="verse">»Te reconnut Cerbère à ta corne dorée,</div> -<div class="verse">»Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux,</div> -<div class="verse">»Et de sa triple langue il flatta tes genoux.»</div> -</div> - -<p>Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se -répand dans les bois d'ifs et de pins; les torches s'allument -aux mains des bacchantes et sèment leurs étincelles -à travers les branchages. Un enfant blond, coloré -d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le -gazon: c'est l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. -Plus loin, un satyre poursuit Euchalie, frappée du -thyrse et les yeux égarés par les fruits de la vigne; -elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses,</div> -<div class="verse">Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.</div> -</div> - -<p>D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres -du feuillage; formes précises, contours voluptueux -mais arrêtés. L'une d'elles:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée,</div> -<div class="verse">Est ombragé des dents dont sa gueule est armée;</div> -<div class="verse">Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants,</div> -<div class="verse">Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.</div> -</div> - -<p>La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale -est conduite avec cette sûreté de verve. Des points -lumineux, des rimes inattendues, jaillissent à chaque -instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et les -épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége -et l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez -plutôt ces feuilles, et voyez:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes.</div> -<div class="verse">Un nectar bu la veille avait enflé ses veines;</div> -<div class="verse">Sa couronne tombait pendante sur son sein;</div> -<div class="verse">L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.</div> -</div> - -<p>N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? -Les cent détails de cette œuvre artiste n'en font cependant -pas perdre de vue le groupe principal: la lutte -amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la -métamorphose du dieu en berceau de vigne.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Imprudente! elle court, à ses fruits attirée,</div> -<div class="verse">Et, par sa prompte course et ses feux altérée,</div> -<div class="verse">S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux…</div> -<div class="verse">Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux,</div> -<div class="verse">Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone,</div> -<div class="verse">De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.</div> -</div> - -<p><i>Jupiter</i>, le troisième poëme du volume, ne peut -guère être raconté. En voici l'épigraphe: … <span lang="la" xml:lang="la"><i>Rapti -Ganymedis honores</i> (Virgil. <i>Æneid.</i> lib. I, v. 28)</span>. -L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre -la chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon -de Junon, la mélancolie de Narcisse, et finalement -la métamorphose de Jupiter en aigle, métamorphose -qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur -l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé -que les autres, mais moins fertile en images -riches et belles.</p> - -<p>Les côtés dramatiques de Lemercier se développent -dans <i>Vulcain</i>; la figure charbonnée et rude de ce -pauvre dieu est bien rendue. Plus de roses, plus de -lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de -rire au détour des bois. A la place, un boiteux, un -travailleur de nuit et de jour, un butor qui est marié -et qui est jaloux,—une vraie nature d'homme enfin, -au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres. -Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il -excite notre pitié, ce Vulcain toujours occupé à plaider -en adultère, mais non en séparation, et de qui se moque -continuellement et si injustement une mythologie sans -cœur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel d'opéra, -la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent -à manger de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre -des Troyens contre des Grecs, il pleure ou serre les -poings. Et comme il est absurde dans ses vengeances! -comme on sent le martyr jusque dans cette invention -désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre -cœur; et après Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous -est une satisfaction de voir l'auteur des <i>Quatre Métamorphoses</i> -prendre au sérieux ce malheureux forgeron.</p> - -<p>Pour début, une description des antres de Lemnos -nous le montre tout noir de fumée et de cendre, gourmandant -ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, Stérope aux -bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. -Le marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds -sont jetés pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la -guerre, où l'on voit gravées la Fuite, la Peur et la -Gorgone. Les murs du palais déroulent en merveilleux -lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente -dans l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il -fabriqua pour enchaîner les efforts de Junon.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle,</div> -<div class="verse">Des Calybes fumants il excite le zèle,</div> -<div class="verse">Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards</div> -<div class="verse">Restés sur une enclume et sur la terre épars.</div> -<div class="verse">«Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles?</div> -<div class="verse">»Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles</div> -<div class="verse">»Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi,</div> -<div class="verse">»A trop souvent armé ses charmes contre moi!»</div> -<div class="verse">Il dit, et jette au loin les flèches détestées.</div> -</div> - -<p>Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. -Vulcain apprend les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; -il s'emporte, et cette fois jure de se venger effroyablement:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">… Dépouillant et sa forme et ses traits,</div> -<div class="verse">Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts,</div> -<div class="verse">C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie.</div> -<div class="verse">Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie,</div> -<div class="verse">L'opale de son œil farouche et flamboyant.</div> -<div class="verse">Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant,</div> -<div class="verse">Sa rage tout à coup muette ou rugissante,</div> -<div class="verse">Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.</div> -</div> - -<p>Cette irruption de la passion dans les <i>Quatre Métamorphoses</i> -fait merveille: le vers se durcit, l'image se -rougit, le poëte des Atrides se révèle. Vulcain se rue à -travers les amours bocagères de sa femme; il renverse -Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté -n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.</p> - -<p>Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, -l'auteur termine par ce tableau délicieux:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles,</div> -<div class="verse">Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles</div> -<div class="verse">Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards.</div> -<div class="verse">Ta main a soulevé le voile des brouillards.</div> -<div class="verse">Des côteaux éclairés tu domines le faîte;</div> -<div class="verse">Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête,</div> -<div class="verse">De perles rayonnante, humide encor de pleurs,</div> -<div class="verse">Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs.</div> - -<div class="verse stanza">Enflammez mes esprits d'un aimable délire,</div> -<div class="verse">Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.</div> -</div> - -<p>Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains -se sont dressés sur les ergots de la morale. -Le petit libraire Colnet, dans son mauvais et pédantesque -volume, <i>les Étrennes de l'Institut national, ou -la Revue littéraire de l'an <small>VII</small></i>, a déploré vivement -«cet écart d'un jeune homme qui a donné aux amateurs -de la scène française les plus belles espérances.» -A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux les -plus scabreux.—L'auteur anonyme du <i>Tribunal -d'Apollon</i> (an VIII), mal informé, croyons-nous, a attribué -la publication des <i>Quatre Métamorphoses</i> à la -<i>nécessité de vivre</i>. «On ne vit pas de gloire, dit-il, on -ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les -repas se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore -lentement une œuvre dramatique!» Le pamphlétaire -se trompe: ce petit poëme a coûté plus de temps et de -soins à Lemercier qu'une longue tragédie.</p> - -<p>Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté, -<i>la Décade philosophique, littéraire et politique</i>, -trouva des paroles plus sensées dans son numéro -du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui, -mettant à part toute considération morale, peut intéresser -les littérateurs et tend à <i>repoétiser</i> notre langue, -devenue trop timide.» Le fait est qu'on rencontre -dans les <i>Quatre Métamorphoses</i> des tours de phrases -qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire, -parce qu'ils étaient extraits trop brutalement -du filon des mines grecque et latine, défrayent aujourd'hui -le vocabulaire usuel de la réaction païenne.</p> - -<p>Nous sommes un peu surpris que l'auteur des <i>Feuilles -d'automne</i>, qui occupe à l'Académie le fauteuil de -Lemercier, n'ait pas appuyé davantage, dans son discours -de réception, sur ce côté très-intéressant des -mérites de son prédécesseur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="l5">DESFORGES</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Un des plus beaux magasins de Paris était, il y a -cent ans environ, le magasin de porcelaines situé rue -du Roule, et ayant pour enseigne: <i>Au Balcon des -deux Lions blancs</i>. Cette maison, dont le chef jouissait -d'une réputation de loyauté et de bonhomie incontestable, -devait donner le jour à l'un des plus aimables -libertins du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges, -qui fut un poëte et un romancier toutes les -fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son histoire -peut se raconter derrière l'éventail, et ceux de nos -contemporains qui voudront bien y prêter l'oreille souriront -peut-être à ce récit considérablement abrégé -des folies d'un autre âge et d'une autre littérature.</p> - -<p>Le temps est loin où nous comparions les femmes -à des fleurs, et où M. de Saint-Luce se faisait précéder -par une botte de roses chez Fanchon-la-Vielleuse, tout -exprès pour avoir l'occasion de lui dire: <i>Je vous rends -à vous-même.</i> Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez -d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux -à la mode qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes, -d'Hébés et de Vénus, qu'ils plaçaient dans des -nuages, une harpe à la main, et qu'ils ornaient de flottantes -écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné -seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons, -des rubans volés et gardés sur le cœur, des -lettres aux demi-mots effacés par les larmes, et des -violettes séchées entre les pages de <i>La Nouvelle -Héloïse</i>. Une femme était à nos yeux le chef-d'œuvre -de la création, et les madrigaux fleurissaient sur nos -lèvres à son approche. Aujourd'hui que lord Byron, le -jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont -remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme -insolent, il m'a semblé qu'une étude enjouée de la galanterie, -telle que la comprenaient et la pratiquaient -nos pères, ne viendrait pas hors de propos.</p> - -<p>Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi -le voulait son étoile. L'honnête marchand de porcelaines, -dont la cécité en matière conjugale paraît avoir -toujours été des plus complètes, comptait trop sans les -amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin -de sa femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures -qu'il guérissait. M<sup>me</sup> Desforges n'était pas précisément -jolie, mais elle était avenante, spirituelle et -<i>faite au tour</i>, un mot du temps, comme nous en rencontrerons -beaucoup dans le cours de cet article. Le -médecin ne put la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la -voir. Mais notre héros ne s'en appela pas moins Desforges, -bon gré mal gré. <i lang="la" xml:lang="la">Pater est quem nuptiæ demonstrant.</i></p> - -<p>Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable. -Il fut élevé à dix-sept lieues de Paris, dans un -village voisin de Chartres, où il eut pour distraction -première le spectacle des amours de <i>Monsieur Lindor</i> -et de <i>Mademoiselle Lucile</i>, lesquels étaient, sauf votre -respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, -on le mit au collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, -aujourd'hui l'une des rues les plus tristes et -les plus malpropres de Paris. Au collége, le jeune Desforges -eut l'avantage de compter au nombre de ses -professeurs le joli petit abbé Delille, qui s'occupait -déjà de sa traduction des <i>Géorgiques</i>, et que les écoliers -avaient surnommé entre eux l'<i>Écureuil</i> ou le -<i>Sapajou</i>, car il possédait tout à la fois la grâce, la -gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre. -L'abbé Delille était fort bien fait, et aimait assez -un beau bas de soie noire autour de sa jambe fine et -bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que ses -élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se -mettre avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait -que mieux.</p> - -<p>Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands -progrès dans les langues grecque et latine. Il approchait -déjà de la <i>fulminante</i> époque des passions, pour -lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se représente -un blond un peu châtain, d'une taille moyenne -mais bien proportionnée, d'une figure fraîche, colorée, -douce et assez significative; très-svelte, très-vif, très-agile, -et passablement adroit. Ajoutez à cela une complexion -vigoureuse et le tempérament sanguin dans -toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme -un singe, colère comme un dindon, friand comme un -chat, étourdi comme un hanneton, paresseux comme -une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel était -Desforges à l'âge de quatorze ans.</p> - -<p>Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le -plus touchant, du reste comme presque tous les premiers -amours; il eut pour objet une jeune fille encore naïve, -et ne dura que juste le temps qu'il faut pour parfumer -l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse -galerie des femmes que nous allons parcourir, -il nous arrivera de rencontrer bien souvent la passion, -le caprice, la volupté, mais nous retrouverons rarement -la grâce et les enchantements du point de départ. -C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui -précéderait en un musée les opulences de la peinture -vénitienne.</p> - -<p>On saura que M. Desforges père, homme très-actif -et d'un caractère très-entreprenant, joignait à son -brillant commerce de porcelaines un immense magasin -de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour les -desserts. Son atelier était composé d'une trentaine -d'ouvriers, hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient -des fillettes fort jolies et fort gaies, une surtout, -mademoiselle Manon, petit ange façonné par les mains -des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient -en désordre sur son front blanc et ouvert, qui -surmontait deux grands yeux bleus d'une sérénité angélique. -Le nez fin, la bouche petite, le menton à fossette, -tout cela formait une tête charmante posée sur -un corps de quinze ans.</p> - -<p>Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, -heureusement pour elles et pour nous. La Manon de -Desforges se contentait d'être une mignonne petite -fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes -et les peintres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle aient emporté avec eux -la recette de ces impalpables créatures, toutes calquées -sur l'Accordée de village, avec des roses sur les joues -et des bluets dans les yeux, comme on a dit; jolie et -remuante population de ravaudeuses et de bouquetières -en belles petites coiffes blanches, en jupons à raies, -montées sur des mules à hauts talons; monde coquet -dont Moreau le jeune a dessiné le dernier sourire, et -dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir.</p> - -<p>Manon ne fit que passer dans le cœur de Desforges; -mais c'est égal, j'aime mieux, pour la poésie du récit, -qu'il ait dû son initiation amoureuse à cette innocente -en cheveux blonds qu'à une douairière rusée, minotaure -en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses -premières sensations ont été franches, et, si plus tard -la voix des sens doit seule s'élever chez lui, nous -nous souviendrons que cet homme eut un cœur et qu'il -aima la première fois.</p> - -<p>Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, -l'espace d'un mois ou deux; puis vint la rentrée des -classes: Desforges retourna à ses livres, et Manon retourna -à ses fleurs artificielles. Ce que devint Manon, -que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre -première maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre -dernière? Je crois pourtant que l'on maria Manon et -que Manon se trouva très-heureuse d'être mariée.</p> - -<p>Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été -mis en éveil par cette première et facile intrigue. Sur -son petit matelas de collége, il se surprenait à rêver -de plus hautes et de plus romanesques amours; il -voyait passer en songe des <i>beautés</i> que le pinceau -d'un faible mortel ne saurait rendre (toujours style du -temps); il aspirait après quelque grande dame inconnue; -il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires intéressantes -de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si -bien que son bon génie le prit à la fin en pitié, et lui -envoya une aventure telle qu'il la souhaitait.</p> - -<p>Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté -sur la cour de récréation et de l'autre sur la rue des -Carmes. Or, une nuit que le printemps tenait Desforges -éveillé, il entendit soudainement une voix charmante,—voix -de femme!—qui semblait partir d'une maison -située précisément vis-à-vis de la fenêtre près de -laquelle il couchait. Cette voix chantait l'ancien air du -<i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> sur ces paroles alors en vogue:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon père, je viens devant vous,</div> -<div class="verse">Avec une âme repentante, etc.</div> -</div> - -<p>Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança -vers la fenêtre de la rue des Carmes. La nuit était -trop profonde pour qu'il distinguât quelqu'un. Mais la -voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour -donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne -respira plus que pour ce fantôme invisible, et ce fut -avec l'impatience d'un esprit de quinze ans qu'il attendit -le lever de l'aurore, afin de prendre connaissance -de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses -pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent -à peu près, dont le mur, tapissé en certaines parties -de vigne vierge, s'élevait dans la rue des Carmes à -une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis, -qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter -un grenier. Ces premières observations recueillies, -Desforges chercha, toute la journée, mille prétextes -pour aller et venir dans le dortoir, en se flattant de -l'espérance de voir le mystérieux objet,—le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -appelait les femmes des <i>objets</i>!—qui remplissait -déjà sa pensée tout entière. A l'heure du goûter, seulement, -il lui fut donné de satisfaire sa curiosité. Étant -monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face -une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue -d'une robe blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient -négligemment par boucles sur ses épaules et -étaient rattachés au-dessus du front par un ruban ponceau, -qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien -prise, était svelte et déliée, sa démarche aisée et noble. -Elle se promenait un livre à la main; de temps en -temps elle lisait, d'autres fois elle levait au ciel des -yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien -fait pour troubler la cervelle pétulante de Desforges. -A un moment où la dame, sans doute bien innocemment, -dirigeait son regard vers la fenêtre du collége, -il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en -rougissant, <i>ce qui la rendit belle comme un ange</i>. -Par malheur, la cloche sévère vint interrompre cette -agréable distraction, et Desforges dut rentrer en classe -pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout le -temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec -cette adorable voisine une plus ample connaissance.</p> - -<p>Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor -assez long qui aboutissait à une chambre donnant également -sur la rue des Carmes. Cette chambre, où les -élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut -celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir -ses batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil -général. Vers onze heures, une petite toux se fit -entendre, avant-courrière de la chanson tant désirée; -et, de même que la veille, les notes argentines et larmoyantes -du <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> s'élevèrent dans le silence de -l'ombre. A peine la jeune femme eut-elle achevé son -dernier couplet, que Desforges, tâchant d'affermir sa -voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même air:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si j'avais pu, sans m'enflammer,</div> -<div class="verse">Écouter une voix si tendre;</div> -<div class="verse">Si j'avais pu, sans vous aimer,</div> -<div class="verse">Vous entrevoir et vous entendre,</div> -<div class="verse">Serait-ce, hélas! un si grand tort?</div> -<div class="verse">Vaudrait-il un <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>?</div> -</div> - -<p>Pour un écolier de quinze ans, ce n'était déjà pas si -mal trouvé. Le plus grand silence succéda à ces paroles -qui avaient été chantées à demi-voix, mais de manière -cependant à pouvoir être entendues. Il tremblait que -sa hardiesse n'eût été désapprouvée, lorsque la belle, -sur un ton plus bas, termina par ce couplet consolant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Allez en paix, ma fille, allez, etc.</div> -</div> - -<p class="noindent">Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit -sortir du jardin et fermer les portes derrière -elle. Le cœur délicieusement ému, il regagna son dortoir -sur la pointe du pied, et, comme la nuit dernière, -l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empêcher -de se clore.</p> - -<p>Le lendemain, même manége. Mais cette fois il ne -fut plus question de l'air accoutumé: la jolie voisine -chanta tout du long, avec un charme inexprimable, la -romance du <i>Maître en droit</i>, alors dans sa nouveauté -et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'était l'air si -adroitement enclavé, longtemps après cette aventure, -dans <i>Le Barbier de Séville</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout me dit que Lindor est charmant.</div> -</div> - -<p>Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une -certaine étendue, elle donna le loisir à Desforges de -chercher une réponse dans le répertoire qu'il connaissait, -et il s'arrêta à ce morceau de <i>On ne s'avise jamais -de tout</i>;</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je ne puis voir l'aimable Lise,</div> -<div class="verse">En vain mes yeux cherchent les siens.</div> -<div class="verse">Amour, souris à l'entreprise</div> -<div class="verse">Qui doit serrer nos doux liens.</div> -</div> - -<p>Une répétition bien marquée du premier vers de la -romance</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,</div> -</div> - -<p class="noindent">fut la réponse.</p> - -<p>Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on -se retira, les petits accès de toux qui se manifestèrent, -et auxquels Desforges répondit en toussant un peu lui-même, -tout cela persuada à ce dernier que l'affaire -était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands -coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il -écrivit donc, et l'on connaît le prototype de ces sortes -de lettres: «Qui que vous soyez, ange du ciel, qui -êtes venu au secours d'un cœur né pour la tendresse, -jetez l'œil de l'indulgence sur ce cœur enivré de vos -charmes!» Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages -sur ce rhythme, il s'avisa, pour faire parvenir sa missive, -d'un moyen tout à fait digne d'un écolier: il décousit -un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la lettre -entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire -à l'heure où son inconnue se promenait, après -l'avoir saluée d'un air significatif, il fit voler la balle -dans son jardin. La réponse ne se fit pas attendre. Un -vieux domestique vint demander à parler à M. Desforges -et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais -enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine -et serrée. On connaît aussi le genre de ces réponses: -«Qu'avez-vous fait, cruel et trop intéressant jeune -homme? Pourquoi venir troubler la paix qui commençait -à renaître dans un cœur longtemps malheureux?»</p> - -<p>Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, -qui eut d'ailleurs, comme toutes les intrigues -de Choudard-Desforges, le dénoûment heureux qu'elle -devait avoir. La chanteuse de la rue des Carmes était -une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de -K… La veille du jour où elle et lui convinrent d'un -rendez-vous, on les entendit chanter en duo avec beaucoup -d'expression ce joli air de Dorval dans ce même -opéra de <i>On ne s'avise jamais de tout</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Amour, achève ton ouvrage,</div> -<div class="verse">Amène Lindor en ces lieux!</div> -<div class="verse">Sur nos transports jette un nuage</div> -<div class="verse">Qui les dérobe à tous les yeux…</div> -</div> - -<p>Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement -confondu dans les histoires galantes de -ce <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle! c'est de voir tous ces petits bonshommes -encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces -Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze -ans, au menton lisse comme des demoiselles, se comporter -en affaires d'amour avec l'aplomb imperturbable -des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de -France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours -<i>de feu</i>, ni chez quel confiseur ils commandent -leurs compliments; mais tout cela est horrible d'expérience, -et ce qui est le pire, c'est que cela réussit toujours! -En vérité, ces charmants petits scélérats, dont -on ne trouve plus aujourd'hui le souvenir que dans les -vaudevilles à travestissements, paraissent avoir été les -derniers Français de la tradition frivole: tête à l'évent, -jambe moulée, esprit superficiel, et le reste.</p> - -<p>Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête -en conquête! Quel Don Juan bourgeois que ce jeune -M. Choudard, l'enfant du marchand de faïence! Notez -bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai l'attention -de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres -certaines aventures avec <i>une dévote</i>, femme d'environ -trente-six à trente-huit ans, d'un blond fade, mais -d'un attrayant embonpoint. J'oublie également à dessein -une demoiselle Juliette, camériste vingt fois plus -avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante -coquine au fichu de laquelle manquaient bien -des épingles. Je vous fais grâce de l'éternelle et inévitable -histoire de couvent, au rendez-vous donné à la -grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de -corde et de la voiture qui attend <i>à vingt pas</i>. Je glisse -sur de dangereuses leçons de musique données à mademoiselle -Adélaïde, et sur l'accord parfait qui s'ensuivit. -Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle -Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non -plus que mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. -En conscience, il faudrait épaissir trop de gaze autour -de ces épisodes compromettants, et j'y renonce.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Mais l'auteur? commence-t-on à dire; nous ne voyons -pas venir l'auteur au milieu de tout cela. Le fait est que -jusqu'à présent la vocation littéraire de Desforges,—si -vocation il y eut,—ne s'était autrement révélée que -par quelques bouquets à Chloris et deux ou trois tragédies -dignes du feu. A sa sortie du collége, on essaya -d'en faire un médecin; il se laissa faire; mais sur le -chemin des écoles, et particulièrement dans la rue de -la Bucherie, il y avait de si agaçants minois aux vitres -des fenêtres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle -de M. Bibi, un très-aimable chat qui avait les reins -fracturés. M. Bibi appartenait à une ravissante Génoise, -femme d'un consul de France à Alicante.</p> - -<p>Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges, -s'apercevant que leur fils ne serait jamais bien apte à déchiqueter -des muscles, scier des crânes, injecter des -artères, le mirent chez le peintre Vien, où il ne tarda -pas à faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de -mérite, mais où il ne fit aucune connaissance avec la -peinture. Il coûta trois mois d'école et ne prit guère -plus de trois leçons, occupé qu'il était à courir les jeux -de paume et à hanter les spectacles de société. Son -père voulut confier à sa canne le soin de lui faire entendre -raison; Desforges esquiva l'entretien; mais, à -partir de ce moment, la bourse paternelle lui fut hermétiquement -fermée. Puis, après la bourse, ce fut la -maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pavé, -avec un gros sou dans sa poche pour toute fortune. -Il donna le gros sou à un pauvre qui l'importunait.</p> - -<p>Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à Paris, il était rare qu'un beau garçon -mourût de faim, et nous avons laissé à entendre -que Choudard-Desforges aurait pu remplacer l'Antinoüs -sur son piédestal. Cependant, ce ne fut ni mademoiselle -Adélaïde, ni mademoiselle Thérèse, ni mademoiselle -Juliette qui vinrent à son secours; ce fut un brave -musicien qui lui donna des ariettes à copier. On -comprend qu'il ne gagna pas gros à ce métier, illustré -par tant d'infortunes célèbres: aussi fut-il bientôt -obligé de vendre l'habit de son grand-père maternel, un -magnifique habit noisette à boutons d'or. Il ne lui resta -plus que l'habit de son aïeul paternel, c'est-à-dire un -vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives, -et un haut-de-chausses cramoisi doublé de peluche de -soie blanche; la teinture de l'habit était si bonne -qu'elle gâtait son linge, ses mains, son menton et -tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau -se composait de trois chemises, de deux paires de bas -de soie, d'une demi-douzaine de cols de basin rayé à -carton, et de deux épées, l'une d'acier et l'autre de -deuil. Des souliers à boucles et un petit chapeau rond -bordé, campé crânement sur le bord d'une oreille rubiconde, -complétaient son ajustement d'une modestie -à peine suffisante, mais rehaussé par cette assurance -et cet aplomb que donnent toujours les avantages -extérieurs.</p> - -<p>Ce fut dans ce mince équipage qu'il s'avisa de courtiser -la poésie. Costume oblige. Il s'y prit d'abord un -peu moins bien qu'avec les fillettes, mais enfin il fit ce -qu'il put, et, dans sa petite chambre à quatre francs -par mois, rue Saint-Honoré, il rima quelques opéras-comiques -dont il n'a conservé plus tard que les titres. -Il y avait déjà près d'un an qu'il vivait de la sorte, -lorsqu'un matin il fut éveillé en sursaut.—Qui est -là? demanda-t-il.—Ouvre, c'est moi.—Desforges -reconnaît la voix de sa mère; il passe à la hâte une -mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame -Desforges, dont les yeux fatigués annoncent des larmes -récentes, tombe sur un siége. Elle garde un morne silence.—Qu'avez-vous? -s'écrie-t-il en lui prenant les -mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.—Mon -ami, il y a deux jours que ton père n'a -mangé.—Grand Dieu!—Ses ouvriers, qui ne sont -point payés depuis longtemps, refusent de travailler. -Toutes nos ressources sont épuisées. J'ai recours à toi, -mon enfant.—Ah! ma mère! ne perdons pas une -minute… Desforges s'habille et sort. Où va-t-il? partout, -chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indifférents; -il bat la moitié de Paris sans succès: il se désole, -il s'essouffle, et enfin il revient le cœur plein de -douleur et les mains vides de secours. Accablé de lassitude -et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue -des Boucheries, où il prenait ses repas de temps en -temps.</p> - -<p>Une jeune et jolie fille, nommée Louison, y remplissait -l'office de servante. Jusqu'à ce jour il n'avait existé -entre elle et Desforges qu'une innocente réciprocité de -politesses. Elle s'avança vers lui le sourire sur les -lèvres, mais ce sourire disparut aussitôt qu'elle se fut -aperçue de sa tristesse.—Vous ne seriez pas bien dans -la salle, lui dit-elle; venez dans un cabinet. Il la -suivit.—Que voulez-vous pour dîner?—Je n'ai pas -faim, Louison. Il mentait; mais comment dîner sans -argent? La jeune servante lut probablement son embarras -dans ses regards, car, ne tenant aucun compte -de sa réponse, elle lui apporta un potage d'un parfum -délicieux. Pendant qu'il se laissait aller à la tentation, -elle le questionna avec intérêt. Desforges refusa longtemps -de répondre; mais enfin, trahi par sa sensibilité, -il avoua le profond dénûment de son père. Louison -croisa les mains, pâlit et s'écria:—Ah! mon Dieu! -est-il possible? pas mangé depuis deux jours! Et ses -yeux se remplissent de larmes, elle prend la main de -Desforges et la presse contre son cœur.—Attendez-moi! -s'écria-t-elle, comme saisie d'une subite inspiration. -Et la voilà partie. Quand elle revient, elle est -toute rouge, toute hésitante; elle pose sur la table un -gant de peau blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges -l'arrête.—Qu'est-ce que c'est, Louison?—Laissez-moi, -j'ai affaire.—Louison!—Je voudrais être plus -riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent écus… -Cette fois ce fut à Desforges à s'élancer vers la jeune -servante, à s'emparer de ses deux mains et à les couvrir -des plus tendres baisers!</p> - -<p>Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à -cette noble et généreuse fille; mais, comme on n'a pas -de peine à le deviner, un plus doux sentiment remplaça -bientôt la reconnaissance dans le cœur de Choudard-Desforges. -Tant de dévouement eût-il pu le trouver -insensible? Cependant une délicatesse que l'on appréciera -le tenait en respect auprès de Louison, et le service -même qui avait rapproché leurs âmes était précisément -ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant -huit jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée: -rembourser Louison, afin de pouvoir l'aimer tout à son -aise et d'en être aimé à cœur que veux-tu. Dans ces -réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui -vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une -grande partie s'arrangeait: il manquait un joueur. -Masson, le voyant arriver, s'écrie:—Voilà notre -homme!—De quoi s'agit-il?—De primer avec monseigneur -le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents -louis. Desforges dit tout bas à Masson:—Je ne joue -pas d'argent.—Allez toujours, et tenez vingt-cinq louis; -en cas de perte, il ne vous en coûtera rien; si vous gagnez, -vous aurez un quart dans le pari.—A la bonne -heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie -seconde force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent -en trois parties deux mille louis qu'ils emportent -tout de suite, et deux cents louis de pari, parce qu'on -avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était -donc cinquante louis qui revenaient à Desforges pour -son quart. Il était modestement occupé à se chauffer -dans la chambre des joueurs, lorsqu'un page vint lui -dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend -à cette invitation.—Vous avez parfaitement joué, -monsieur, lui dit le duc d'Orléans; je serais enchanté -que vous fussiez de nos parties toutes les fois que vos -affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant -d'une table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, -et le lui mettant dans la main:—Puisque vous m'avez fait -gagner deux mille louis, ce n'est pas trop, je pense, de -vous en offrir le vingtième, que je vous prie d'accepter.</p> - -<p>La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires. -Voler chez Louison, et du plus loin qu'il -l'aperçut lui crier:—Un cabinet! ce fut l'affaire de -moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre, -et le même cabinet de l'autre jour les reçut tous les -deux; là, sans autre forme de procès, Desforges l'embrassa -de toutes ses forces, et, vidant ses poches plus -chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:—Tiens! -vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà -ce que je viens de gagner.—Pas possible!—Très-possible! -Vite, Louison, un bon déjeuner! du mâcon -vieux, un pâté de Lesage… tout ce que tu voudras! Je -t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses -grands yeux et riait. Desforges fit claquer encore deux -baisers sur sa joue de pêche, et l'on se mit à table. Oh! -qu'ils sont jolis, ces déjeuners de tourtereaux! La petite -nappe blanche resplendissait comme neige, les -bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille; -et dans les assiettes coloriées il se faisait un gentil -remuement de couteaux et de fourchettes, interrompu -par des regards brillants d'amour. On but à la santé du -duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau -temps qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à -vivre. Un rayon de soleil entré par hasard faisait danser -dans un coin les atomes d'or du plancher. Gracieux -tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un verre -à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à -de rares intervalles, c'était le verre du bonheur!</p> - -<p>Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé -par être pauvre, puis la pauvreté l'avait cédé à -la poésie, et enfin la poésie le céda au mariage. La -gradation était parfaitement observée. Comment ce -mariage arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il -est facile de savoir. Mademoiselle Camille, fille d'un -des premiers secrétaires de la police, était une grande -brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, très-mince, -haute en couleurs, peau un peu bise, beaux -cheveux et belles dents. Desforges l'avait rencontrée -dans le temps de Pâques au concert spirituel des Associés. -Elle lui donna dans l'œil, il lui donna dans le -cœur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés -l'un pour l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la -campagne des parents, comme il pouvait y avoir danger -pour lui à se retirer, on lui fit signer un bout de -promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la -nuit sous le même toit que mademoiselle Camille. -C'était mettre le loup dans la bergerie; mais, ma foi! -le secrétaire de la police avait quatre filles à marier, et il -n'était pas fâché de se débarrasser de la plus grande.</p> - -<p>Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore -fallait-il que ce gendre gagnât sa vie et exerçât -une profession quelconque. En attendant la publication -des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire -dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y -plut considérablement serait aller contre toutes les -lois de la vérité. Il appela plus que jamais la littérature -à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans -son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, -qui, commencée à huit heures, fut terminée à midi. Le -fameux Nicolet arriva en ce moment.—Tiens, lui dit -le futur beau-père, prends cette pièce, et joue-moi cela -tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet -l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent -immense; pour Desforges, il n'en eut pas un sou.</p> - -<p>Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, -comme il s'était dégoûté de la médecine et de la peinture. -Cependant, il lui fallait absolument un état avant -d'entrer en ménage, et les parents de sa future le pressaient -de se décider. Choudard-Desforges se décida -donc. Confiant dans les bravos qu'il avait obtenus sur -plusieurs scènes de société, il se fit comédien, et, grâce -à la protection de M. de Sartine, il obtint du maréchal -de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi -de Clairval ou des amoureux, par les rôles de Nouradin -dans <i>Le Cadi dupé</i>, et de Colin dans <i>La Clochette</i>. -Il fut accueilli du public avec une bienveillance marquée, -et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur -sa véritable vocation. A bien réfléchir, en effet, cet -homme ne pouvait pas être autre chose qu'un comédien, -et un comédien de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire un -Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour -à mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. -Desforges fit sa vie publique de ce qui avait été sa vie -privée: <i>il aima</i> à appointements fixes; du reste, réunissant -toutes les qualités de son emploi, il joua souvent -au naturel et fut doublement récompensé, dans la -salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été -d'heureux personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de -l'esprit et du talent.</p> - -<p>Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; -et, comme tous ceux de ce temps-là, il mena une -vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il adora une pâtissière -de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se -trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au -sujet d'une figurante <i>de toute beauté</i>; à Versailles, il -eut un duel et reçut deux coups d'épée, l'un sur le second -os du sternum, l'autre le long de la première des -fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une huitaine -au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de -Mongeot, l'amant infortuné de la Lescombat. Mais alors -on n'était pas bon comédien sans un bout de For-l'Évêque. -Dans son <i>cachot</i>, Desforges tint table ouverte et -fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin -blanc et des huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la -fille du concierge, c'est que probablement l'ordre de sa -mise en liberté arriva trop tôt.</p> - -<p>Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, -en folle et belle compagnie, tantôt sur des -charrettes de paille, tantôt en voitures de poste, jouant -à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul, -à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du <i>Déserteur</i>, -Colin du <i>Maréchal</i>, ou Dorval de <i>Lucile</i>, gai compagnon -toujours, cœur franc et désintéressé, tête chaude, -santé robuste. Faut-il dire les noms de toutes celles -qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade, -Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises -affolées, filles imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître -au milieu de ce prodigieux total. «Supposez un bibliomane, -écrivait-il plus tard, autrement dit un homme -fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant -il en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il -les feuillette et les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce -qu'il les sache sur le bout du doigt. Quand il est parvenu -à cette entière et parfaite connaissance, il ne lit -plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle -il les range suivant l'ordre de leur acquisition, de -leur possession et de leur lecture. Tous ces livres sont -étiquetés; en outre, il a un petit livret ou catalogue -qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le bibliomane, -c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque -à tant de rayons, c'est le cœur, et le catalogue, la mémoire.»</p> - -<p>Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet -infatigable trouveur d'aventures. Dans cette dernière -ville, le nombre de myrtes qu'il cueillit exaspéra à un -tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé de résilier -son engagement, après avoir mis trois ou quatre -fois l'épée à la main et avoir sollicité vainement la protection -des magistrats.—Parbleu, monsieur, lui répondait-on, -soyez Don Juan tout à votre aise, mais -alors ne chantez pas l'opéra!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un -horrible événement arrivé le 28 novembre 1772, et -dont Choudard-Desforges se trouva le témoin. Par une -mesure bien peu politique dans une ville bouillante -comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE -SUPÉRIEUR, la dix-huitième représentation de -<i>Zémire et Azor</i>. Or, le public sut, je ne sais comment, -que c'était la femme d'un magistrat, généralement détestée, -qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, -les jeunes gens du parterre se promirent une -petite vengeance pour le lendemain, vengeance qui -dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va -voir, et dont les papiers du temps n'ont pu donner un -récit aussi exact que celui que nous reconstruisons sur -les renseignements de Desforges lui-même.</p> - -<p>Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de -spectacle était pleine, ainsi que la rue des Carmes, où -elle était située alors. Si compacte était la foule, que -Desforges fut obligé de descendre de son logement par -une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de -pouvoir aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où -commence ordinairement le spectacle, l'orchestre joua -l'ouverture, qui fut écoutée en silence; mais aussitôt -que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations -du public commencèrent, et voici quel en était le sens:—Vous -ne jouerez point <i>Zémire et Azor</i> aujourd'hui, -nous ne voulons point de <i>Zémire et Azor</i>! Trois fois -l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée, -trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits. -Enfin, la garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer -dans le parterre; mais cette mesure fut accueillie par -une risée unanime, et le parterre chassa doucement la -garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant, -le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait -à vouloir une tragédie, les magistrats à la lui -refuser. Impatienté de ce débat, qui menace de se prolonger -trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui -d'envoyer demander au commandant du château un -détachement de deux cents hommes en armes. Ils arrivent. -M. le comte de P***, qui les conduit, les remet -à l'échevin, en lui disant:—Vous m'avez demandé -du secours, en voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos -enfants. Mais celui-ci l'a écouté à peine: il fait disposer -cent hommes dans la rue, et fait entrer les cent -autres dans le parterre par les deux portes.—Mettez -les à la consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare -qu'il leur donne.</p> - -<p>Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se -passait au dehors…</p> - -<p>Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du -fusil, se sont glissés dans le parterre, sous la voûte des -premières loges, et l'ont cerné. Soudain, un coup de -feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et puis d'un -autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement. -Le rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se -trouvaient en scène, les balles leur sifflaient aux -oreilles. Bientôt, les baïonnettes se joignant au feu, le -sang coule de tous côtés dans le parterre: un jeune -homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est -percé par derrière et tombe mourant aux pieds de son -bourreau; un autre, franchissant l'orchestre, arrive -sur le théâtre avec la cuisse fendue depuis le genou -jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de -dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup -de baïonnette dans le flanc et d'une balle qui lui avait -traversé la mamelle droite et l'omoplate gauche, se -défendait encore, appuyé contre un des piliers du parterre -et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le -percer d'un second coup de baïonnette dans l'aine en -disant: «Parbleu! voilà bien des façons pour mettre -un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats, furieux -sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule -tremblante et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que -grâce à l'intrépidité de M. d'Onzembrune, capitaine de -dragons, qui se précipita, l'épée à la main, de l'amphithéâtre -dans le parterre, et se jeta au devant des -grenadiers, à qui imposa son uniforme. Pour prix de -son héroïsme, M. d'Onzembrune, après avoir été à -minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de -s'enfuir une heure après pour aller en chercher un -plus sûr à Nice.</p> - -<p>Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces -profondes dans l'esprit des Marseillais. On a évalué le -nombre des blessés à quatre-vingt-dix environ; peut-être -ce chiffre est-il exagéré; Desforges ne se prononce -pas là-dessus<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les événements les plus désastreux sont quelquefois accompagnés -de circonstances burlesques; en voici un exemple. Un -bon capitaine hollandais qui de sa vie n'était allé à la comédie, -y vint ce jour-là pour son malheur. Ne se faisant aucune idée -d'une chose qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte -auquel il assistait était la comédie elle-même; et il ne -sortit de son erreur qu'au moment où il reçut un coup de feu qui -lui cassa la cuisse. Il mourut dans la nuit, jurant, maugréant, -et ne cessant de dire que s'il avait pu croire que tout ce train -était sérieux, il aurait tué au moins une douzaine de ces -forcenés.</p> -</div> -<p>Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il -souvenance d'une certaine demoiselle Camille, à laquelle -notre héros avait bénévolement signé une promesse -de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne -se souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il -faut croire que les parents de la demoiselle avaient pris -cette promesse très au sérieux, car dans un voyage -que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement inquiété -pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que -comme une bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun -moyen de faire entendre raison à ce mauvais sujet, qui -ne se fit pas même un scrupule de rosser le père de mademoiselle -Camille, pour lui apprendre à le laisser en -repos. Ce dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges -ne fut plus disputé au célibat, et, -comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui fut permis -de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement.</p> - -<p>Mais cette dernière aventure avait apparemment -éveillé en lui certaines idées de moralité et d'ordre, -car, une fois à Nantes, il se maria réellement et publiquement, -à la grande satisfaction de bien des époux. -Quatorze ans et trois mois, un bel œil bleu, une bouche -si petite que l'envie essayait de lui en faire un défaut; -des lèvres fraîches, des dents de perles qui laissaient -passage à un sourire charmant, un menton rond -et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit -possible de voir, telle était Angélique Erbennert, telle -était celle que Desforges avait choisie pour femme. Elle -jouait les amoureuses et les ingénues dans l'opéra-bouffon -et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à -son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par -suite du caractère ombrageux et jaloux de la jeune Angélique, -à laquelle il arriva de tomber à coups de canne -sur une ancienne maîtresse de son mari.</p> - -<p>C'est à cette époque,—24 octobre 1775,—que les -bonnes fortunes semblent commencer à abandonner -Desforges; c'est à cette époque que, par manière de -compensation, il se ressouvient de la poésie, cette -ancienne compagne de sa jeune pauvreté. La poésie, -qui ne garde pas rancune à ses amants infidèles, revint -vers le <i>Colin en chef</i> du théâtre de Nantes et le consola -le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il -avait alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au -temps où il n'en avait que dix-huit et où il ne possédait -pour toute fortune que l'habit en peluche bleue de son -grand-père. Malheureusement sa femme était un peu -comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf -Muses pour les neuf maîtresses de son mari. Que de fois -il lui fallut redescendre de son Olympe pour se mêler aux -discussions les plus prosaïques et aux tracasseries les -moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la plupart -des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est -celle qui venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent -de la sorte, cinq années de purgatoire, au bout -desquelles, après avoir parcouru la moitié de l'Europe -et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de -Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours -à Paris, <i>traînant l'aile et tirant du pied</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur -lui tous les autans de l'hyménée, Desforges s'assit tristement -devant sa modeste table de travail, et écrivit -son chef-d'œuvre, <i>la Femme jalouse</i>, chef-d'œuvre -de chagrin et d'amertume. Cette comédie,—il avait -appelé cela une comédie!—eut un succès considérable -de pleurs et de sanglots. Desforges la dédia à -son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait -jamais quitté de vue. Ce fut le commencement de sa -réputation littéraire, car nous croyons inutile de parler -de ses premiers essais, représentés tant en province -qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite -à l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons -affaire ici qu'à un écrivain du deuxième et même du -troisième ordre.</p> - -<p><i>La Femme jalouse</i>, qui, de la Comédie-Italienne -passa au répertoire du Théâtre-Français, se joue encore -de loin en loin, et est écoutée avec faveur. Voici, sur -cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut -accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: -«C'est un drame où <span class="small">IL Y A</span> quelque intérêt, ce -n'est pas une bonne comédie. I<span class="small">L Y A</span> dans le sujet un -vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur des -apparences si fortes et si bien justifiées, qu'<span class="small">IL N'Y A PAS</span> -moyen de lui en faire un reproche. Ainsi le but moral -est manqué; mais ces apparences produisent des situations -qui ont de l'effet au théâtre. Le style est naturel -et facile, sans déclamation, sans écarts et sans jargon; -il est vrai qu'<span class="small">IL Y A</span> peu de vers heureux. Les caractères, -d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce -marche bien.» Quoique écrites dans ce mauvais style -qui est particulier à l'auteur du <i>Cours de littérature</i>, -ces lignes résument assez notre opinion personnelle.</p> - -<p>J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais -ce que je sais parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas -celle de Desforges. Il l'avait fait débuter aux Italiens et -recevoir à quart de part quelques mois après ses débuts. -«Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs -du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui -de la comtesse d'Arles dans <i>Euphrosine et Coradin</i>.</p> - -<p>Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges -composa et fit représenter, dans l'espace -de dix-huit ans, une trentaine de pièces environ. -Au nombre des drames que l'on peut citer après <i>la -Femme jalouse</i>, n'oublions pas <i>Tom Jones à Londres</i>, -qui se fait remarquer par d'intéressantes péripéties -et une certaine originalité d'allures. Desforges a écrit -encore une foule d'opéras-comiques, en compagnie de -Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont: -<i>Joconde</i>, <i>l'Épreuve villageoise</i>, <i>Griselidis</i>, <i>l'Amitié -au village</i>, et <i>Jeanne d'Arc à Orléans</i>.</p> - -<p>De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame -par sa pièce intitulée: <i>Novogorod sauvée</i>. -Voici un compte-rendu que nous trouvons dans un -recueil périodique: «<i>Novogorod sauvée</i> est un de ces -ouvrages dont le premier effet est horrible et repoussant, -et que l'on aime à revoir ensuite, lorsque l'âme, -revenue du trouble qu'elle a éprouvé, permet à l'esprit -de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut -donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta -les spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on -sortit du spectacle en frémissant; la curiosité amena -l'affluence; insensiblement on s'accoutuma à la voir, -et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que le -nœud pouvait avoir d'atroce… Les costumes ont été -exécutés sur les dessins qu'en a fait faire M. Desforges. -Cet écrivain a demeuré trois ans à Saint-Pétersbourg; -ainsi, on peut regarder comme un modèle exact ses -costumes russes.» (<i>Costumes et Annales</i> des grands -théâtres de Paris, par M. de Charmois; année 1788.)</p> - -<p>Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et -joyeux dans son existence semée de récifs conjugaux, -c'est cette grande parade du <i>Sourd ou l'Auberge -pleine</i> qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou -d'oubli bien certainement. <i>Le Sourd</i>, donné d'abord au -théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur -le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française, -où il eut sa place à côté du <i>Médecin malgré -lui</i>. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait -une réputation dans le rôle de <i>M. Dasnières</i>, qui est -devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. -Le moment où M. Dasnières dresse son lit sur une -table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps avec -les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle -avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de -quolibets grotesques et de calembours triomphants, -soulevait des trépignements d'hilarité par toute la salle.</p> - -<p>Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes -révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les -pièces de circonstance auxquelles sa plume ne se refusa -pas: <i>la Liberté et l'Égalité rendues à la terre</i>, -<i>Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité</i>, deux opéras -composés pour la République, et représentés en 1794. -A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup -les innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que -voulez-vous? Sommes-nous bien sûrs que Desforges ne -cherchait point dans la politique une distraction à ses -infortunes maritales?</p> - -<p>Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le -pauvre homme ne fût tombé dans le mélodrame le plus -sombre. Heureusement pour lui que la loi du divorce -fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un -des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement -fut tel, qu'il en composa sur l'heure une comédie intitulée: -<i>les Époux divorcés</i>, sa dernière comédie. Après -quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle il <i>soupirait</i> -depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, -lui fit rencontrer dans ce second hymen la paix -qu'il avait si vainement cherchée.</p> - -<p>Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa -l'acteur Philippe, des Italiens, qui n'avait pas son pareil -dans l'emploi des tyrans et des <i>tabliers</i>.</p> - -<p>Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la -galanterie revint à Desforges. Il se mit à évoquer ses -souvenirs, et, se consolant avec des fictions de la perte -de la réalité, il commença à écrire des romans où, selon -son expression, il <i>sacrifia à l'autel des Grâces</i>. On sait -ce que parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour -Pigault-Lebrun, c'était écrire <i>l'Enfant du carnaval</i>; -pour le général Lasalle, pour Dorvigny, c'était rivaliser -d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne -resta pas au-dessous de ces modèles.</p> - -<p>Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers -et plus hauts rayons, il existe un ouvrage à peu -près délaissé, intitulé <i>le Poëte</i>. Ce livre, dont la réputation -n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle, -rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole -des lecteurs à deux sous le volume. Semblable à -un flacon qui, sous une insignifiante étiquette, cache -un poison des plus dangereux, <i>le Poëte</i> recèle, en ses -quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire -enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première -fois en 1798 (4 vol. in-12), sans nom d'auteur, -sous la rubrique de Hambourg, il passa presque inaperçu, -ne pouvant soutenir la concurrence avec tant -d'autres œuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur -chez les libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. -La vente s'en opéra cependant de manière à en -permettre, l'année suivante, une deuxième édition, en -huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le titre, -peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement -circonscrit le succès.</p> - -<p>Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, -renferme, en un cadre évidemment arrangé, les principaux -événements de sa vie; il a le tort très-grave d'y -afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, les -personnes de sa famille, et particulièrement sa sœur. -En cela réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires -et d'autobiographies; ils se modèlent tous sur -Jean-Jacques Rousseau et sur <i>les Confessions</i>. Qu'ils se -mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces -impudents, que ce n'est pas <i>à cause</i> de ses défauts que -l'on aime Jean-Jacques, mais <i>malgré</i> ses défauts, ce -qui est bien différent. Or, pris comme œuvre littéraire, -le livre de Desforges n'a qu'une valeur absolument relative -et toute de curiosité. Son style, d'un abandon -inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il -fait un abus extravagant des métaphores en usage chez -l'école licencieuse: tout est rose, corail, ébène, autel de -la volupté, calice, coupe. Un amant n'est plus un amant, -c'est un <i>sacrificateur</i>, un <i>athlète</i>; une amante devient -une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, -ses seins deux globes en marbre, en ivoire ou -en albâtre; la peau est au moins du satin ou de la -neige.</p> - -<p>Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité -de scènes qui suffirait à le rendre insupportable, -s'il n'était odieux. Tout est prévu et bien prévu -dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt s'évanouit, -le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un -appât grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme -dit Molière, ont <i>la forme enfoncée dans la matière</i>.</p> - -<p>Desforges a fait précéder <i>le Poëte</i> d'un avertissement -en style ambitieux, et dont voici le début:</p> - -<p>«<span class="sc">L'auteur a ses contemporains.</span> Minuit sonne, le -15 septembre expire, ma cinquante-deuxième année -commence. C'était l'époque que j'avais fixée au travail -que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle, -surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, -beaucoup senti, on peut parler savamment de la -vie et l'on n'a plus grand temps à perdre pour écrire la -sienne.»</p> - -<p>Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant -de contester à ce livre des aspects particuliers, -un entrain réel, certains détails de costumes et de lieux, -une franchise vraiment engageante, et çà et là quelques -figures célèbres assez bien présentées<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La dernière édition du <i>Poëte</i> a été essayée en 1819, par -M. Émile Babeuf, qui avait annoncé la publication des œuvres -complètes de Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient -un portrait.</p> -</div> -<p>Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors -dans l'air; toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit -<i>le Poëte</i>, Desforges lança l'année suivante un -ouvrage de la même humeur et de la même longueur, -<i>les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales</i>. -C'était trop se complaire dans cette série de -peintures. Voici le raisonnement qu'il faisait à ce propos:</p> - -<p>«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur -ses courses et ses naufrages, un homme sensible ses -peines et ses plaisirs dans la carrière de l'amour. -Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois -peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle -en homme qui l'a parcourue dans toute son étendue, -est à la fois un champ de bataille et un océan tempêtueux. -Maintenant que je suis dans un port charmant, à -l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer -mon loisir qu'en le consacrant au souvenir de -mes innombrables aventures<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait -également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il -n'existât aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur -de <i>la Guerre des Dieux</i> et l'auteur du <i>Poëte</i>.</p> -</div> -<p>Et ainsi fait-il. <i>Les Mille et un Souvenirs</i> sont l'appendice -et le complément du <i>Poëte</i>; sous le nom de -Mélincourt, Desforges raconte à sa seconde femme plusieurs -anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et -tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins -indirectement.</p> - -<p>La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges, -c'est de s'être abstenu de nous raconter ses -bonnes fortunes en diligence. Après cela, peut-être n'y -a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa littérature, -laquelle résume cependant tous les procédés et -toutes les rengaines de son temps. Un livre badin n'existait -pas alors sans une aventure en diligence; dans la -seule légèreté écrite qu'il se soit permise: <i>le Dernier -Chapitre de mon roman</i>, Charles Nodier lui-même n'a -pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique.</p> - -<p><i>Les Mille et un Souvenirs</i> furent suivis de trois -autres romans sans aucune valeur; après quoi Desforges -cessa complétement d'écrire, ou du moins de -faire imprimer. On était en 1800<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Il convient cependant de remarquer qu'avant d'écrire des -romans licencieux, Desforges avait essayé de mieux employer -son talent. Nous avons en notre possession une lettre adressée -par lui au citoyen Grégoire, représentant du peuple, membre -du Conseil des Anciens, rue du Colombier, F. G., n<sup>o</sup> 16; c'est -une demande d'emploi:</p> - - -<p class="date">«17 Brum. an IV républicain.</p> - -<p>»Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment où -mes espérances peuvent se voir réalisées. On s'occupe sans doute -avec chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me -serait bien doux de pouvoir enfin payer à ma Patrie mon tribut -d'utilité dans un genre analogue à mes facultés. Une place de -professeur de Poésie est celle qui me conviendrait; et comme il -y en a un certain nombre de désignées spécialement pour cet -objet, tous mes vœux seraient remplis si je pouvais en obtenir une.</p> - -<p>»Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route à tenir dans -cette affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra, -d'une part, que m'être très-favorable pour le succès de mes vues, -et, de l'autre, m'élever à la hauteur de mon entreprise par le vif -désir qu'il m'inspirera de le mériter.</p> - -<p>»Un mot de réponse à votre reconnaissant et bien affectionné -concitoyen.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Desforges.</span></p> - -<p>»F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, n<sup>o</sup> 485.»</p> - -<p>Écriture belle et ferme.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, -immobile, sans regard et sans voix, auprès d'une croisée -aux rideaux entr'ouverts? Son front penche, couronné -de mèches rares et blanches; sa main pend, -sèche et abandonnée; quelquefois un tremblement -passe dans ses jambes amaigries, et les agite. Une -femme est auprès de lui, qui brode en silence et qui le -regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va -d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les -danseuses ne font point cortége comme autour du poëte -décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un libertin de poudre -et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons et les -chambrettes, laissant un peu de son cœur aux mains de -toutes les femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, -triste, délaissé, au milieu d'une époque de fanfares et -de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit d'une pendule -est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre -remplie de mélancolie.</p> - -<p>Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque -son cerveau affaibli sent remonter sa mémoire, il se -surprend à murmurer des noms charmants: Manon, -Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser, -vagues et confus, les événements des jours -anciens; de vieux airs lui reviennent en tête, tels que -celui du <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>; il se reporte dans cette petite -chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on -aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette -poitrine exténuée, une larme qui brûle tombe et se -perd dans les rides de cette face morne.</p> - -<p>Desforges représente complétement la décadence du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Il est le produit sans ampleur de la Régence, -et a en lui le sang mélangé du duc de Richelieu -et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une -société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut -une tête sans cervelle, et il traîne très-bas un -cœur généreux. Tous les sentiments ne lui arrivent que -sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens -et du curé Meslier; ce qu'il nomme <i>sensibilité</i> n'est -que la débauche; il a cette candeur dans le vice, qui -ne voit qu'une faiblesse dans une faute, qu'un oubli -dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur, -ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades -comme Guzman d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue -Grénetat. Tels étaient et tels devaient être, en effet, ces -bâtards de la Régence, qui tranchaient à la fois sur la -bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels -beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des -comédiens ou des auteurs de deuxième ordre.</p> - -<p>Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses -œuvres, c'est que celles-ci découlent évidemment de -celle-là, qu'elles en sont le fruit direct, et que, dans -presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté. -Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer -en faveur de la vertu, qui n'en a pas besoin, je -n'ai pu m'empêcher de condamner une littérature -inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien -déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les -goûts licencieux d'une époque frappée de vertige. -J'aime à me figurer que Desforges n'était que pauvre -et étourdi.</p> - -<p>Desforges expira le 13 août 1806<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage -posthume de Desforges les <i>Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq -ans</i>, publié sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond, -à Hambourg, en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le -style du <i>Poëte</i> et des <i>Mille et un Souvenirs</i>; ce sont les mêmes -procédés de narration, le même genre de tableaux, avec une description -de Nantes, où Desforges a vécu assez longtemps, comme -on l'a vu.</p> - -<p>Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par -cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque -Soleinne (appendice au tome troisième):</p> - -<p><span class="sc">Desforges</span> (P.-J.-B. Choudard).—L. A. S., in-4, 12 prairial -an VI. Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé -<i>Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse</i>, et il lui donne le sujet -d'une gravure pour le quatrième volume du <i>Poëte</i>.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="l6">CAZOTTE</h2> - - - - -<h3 id="l6ch1">I<br /> -LES ROSES DE FRAGONARD</h3> - - -<p>En ce temps-là il y avait, dans un des appartements -les plus tristes de Paris,—rue Gît-le-Cœur, s'il m'en -souvient,—un bonhomme de soixante ans qui s'appelait -Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la -mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser -devant lui, et dans le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire -aux bougies, toute la France galante, depuis -la France de l'Opéra jusqu'à la France de Trianon, -les deux confins de la galanterie suprême. Il avait -été peintre de sourires exclusivement,—peintre de -S. M. la Grâce, <i>plus belle encore que la beauté</i>, -selon le dire du poëte; et il avait fait courir tout le -long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours -vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent -aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est -vrai qu'alors Fragonard était jeune et joyeux; c'était -surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas -rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus -galant que le dernier numéro des <i>Veillées d'Apollon</i>, -baisant le bout des doigts à la façon des abbés -poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.</p> - -<p>Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette -vie brillante et douce que le règne de Louis XV faisait -à tous les artistes mondains. Il fut grand peintre aussi, -lui, dans le sens que le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle attachait à ce -mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de -Lancret, de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne -regardaient ni aux rubans ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait -de costumer la Vérité,—pléiade ravissante, que -l'on pourrait appeler les <i>mignons de l'art</i>. Que n'a-t-il -pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin -de la faveur qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien -de chefs-d'œuvre naquirent sous ce pinceau, fait -sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de -Cupidon! Tous les amateurs connaissent <i>le Chiffre -d'amour</i>, <i>le Sacrifice de la rose</i>, <i>la Fontaine</i>, sujets -tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours sourire. -Fragonard inventait cela, j'imagine, dans les soupers -galants où on le conviait; et les allégories lui -étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées -en Éliantes du jour par un coup de la baguette -dorée de quelques fermiers généraux.</p> - -<p>Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée -et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent -si rarement du même homme. Il vécut avec -elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution -vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient -de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée. -La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans les mansardes -d'où ils étaient descendus, en leur disant: -«On n'a que faire de vous maintenant; voici venir le -temps des choses politiques; restez là.» Imprudent -comme tous les beaux-fils prodigues, le peintre n'écouta -pas la Révolution. Il crut que les nymphes et -les dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce -ciel d'un blanc de poudre en été, dans ces hôtels -gardés par de si beaux suisses à galons, dans ces -cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment -monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, -dans ces théâtres toujours remplis d'oisifs. Il -crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son compère. -Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à -son talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez -un homme qui avait été aussi longtemps à la mode -que Fragonard. Il continua donc à jeter de tous les -côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au -bistre, ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour -joue le principal rôle;—amour qui badine et par qui -on se laisse badiner, flamme d'un quart d'heure qui -s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, -soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, -jeux de l'esprit et du cœur. O Fragonard! cette -fois on passa auprès de vos petits chefs-d'œuvre, non-seulement -sans les voir, mais même sans vouloir les -voir.</p> - -<p>Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon -contre les invalides de la Bastille, Fragonard encadrait -un <i>aveu</i> dans un boudoir lilas, le dernier boudoir -de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les -gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et -6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande azurée -d'un Tircis dansant sur l'herbe au son d'un fluet -tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! car -nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises -et de petits-maîtres, à présent tremblant et -retiré, n'avait plus le cœur aux fantaisies galantes de -son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées des -bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait -que bien peu de chose aux élégances. Fragonard -avait donc l'air de revenir du déluge avec ses -tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on -ne le traitât de contre-révolutionnaire.</p> - -<p>Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et -dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme font -toutes les réputations chagrines qui ne peuvent travailler -qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la Révolution,—qui -n'a rien fait à demi,—lui prit sa fortune, -comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu de -résister et de se faire emprisonner pour la peine, il se -retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns de -ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule -qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit -le vieux Fragonard dans une maison renfrognée de -la rue Gît-le-Cœur, où il se laissait aller solitairement -à la mort et à l'oubli.</p> - -<p>—S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, -les jours qu'il se hasardait à mettre les yeux -à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret de -l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des -chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des -souliers sans rouge au talon. A peine si quelques-uns -se font poudrer encore. Les autres vont les cheveux -plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me -rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une -corbeille? Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait -la peine alors d'être peintre!</p> - -<p>Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, -lorsque, le 16 août au matin, comme il contemplait -avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après son -tableau du <i>Serment d'amour</i>, il entendit frapper à sa -porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que -l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard. Le -vieux peintre sentit aux battements de son cœur que -tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir -et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept -ans environ; une ample jupe en mousseline -blanche, un mantelet noir attaché par un nœud de -rubans bleus, un autre nœud semblable dans ses cheveux, -composaient toute sa parure. Elle était suivie -d'une négresse coiffée d'un madras.</p> - -<p>—M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un -peu surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.</p> - -<p>—C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition -charmante; ou plutôt c'était moi… Que voulez-vous -à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour vous -être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?</p> - -<p>La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses -épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute son -idéale perfection. Son teint jetait de la lumière, et sa -figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente -et douce à la fois.</p> - -<p>—Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire -que vous fassiez mon portrait.</p> - -<p>Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies -d'autrefois, il lui était arrivé souvent de rencontrer -le fantasque auteur du <i>Diable amoureux</i>, cet -enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié suffisamment. -Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le -coin de la cheminée, à l'heure où le poétique rêveur -se plaisait à écarter de la meilleure foi du monde un -pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi pour établir -entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois -durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais -à Cazotte sans ressentir un petit frisson; cela venait -de quelques prédictions singulières que l'illuminé des -salons avait faites au peintre des boudoirs,—tout en le -regardant de ce grand œil, bleu et ouvert, qui était -bien l'œil d'un illuminé, en effet.</p> - -<p>Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. -En la voyant entrer dans sa pauvre cellule, il avait été -tenté de la prendre tout d'abord pour le spectre adoré -de madame de Pompadour à quinze ans. Il la fit asseoir, -et lui dit d'un accent ému:</p> - -<p>—Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres -yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat -et la suavité d'un temps que je pleure tous les jours -avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous -attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie -pour moi. Savez-vous que voilà deux années que je vis -dans cette solitude de la rue Gît-le-Cœur, la rue bien -nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec mes -rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos -joues, avec mes paillettes dans votre regard! Vous -êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!</p> - -<p>Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui -rappela qu'elle était venue pour son portrait:</p> - -<p>—Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà -fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore -là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette, -et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à côté Léda? -N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et -quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse -votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le; jamais -je n'ai fait mieux.</p> - -<p>Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un -merveilleux petit tableau où une jeune fille était représentée -attachant un billet doux au cou d'un <i>chien fidèle</i>.</p> - -<p>Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya -de lui faire comprendre qu'elle désirait être peinte -dans une attitude plus conforme à ses projets, car c'était -à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père -de qui les événements politiques pouvaient un jour la -séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son front -s'assombrit et il secoua douloureusement la tête.</p> - -<p>—Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; -c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration -gracieuse et légère que cette vie de guerre civile! -Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de -vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! -Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête brisée par -l'écho des mitraillades de la place du Carrousel? Il y a -bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié -mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main -est devenue tremblante comme mon cœur. Je ne suis -plus un peintre.</p> - -<p>—Monsieur Fragonard… dit la jeune fille, en insistant -avec un sourire.</p> - -<p>—Vous le voulez donc bien?</p> - -<p>—C'est pour mon père.</p> - -<p>—Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain; -nous essayerons.</p> - -<p>Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier -de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite dimension -sur laquelle il commença à tracer ses premières -lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son -adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, -d'une expression si brillante, s'obscurcissait sous l'empire -d'une inquiétude secrète, que ce front limpide -s'altérait graduellement, que ce regard radieux se -couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, -avec une sollicitude que son âge autorisait, d'où -venait cette préoccupation chagrine. Mademoiselle Cazotte -lui apprit que son père était compromis dans les -événements du 10 août, et que sa correspondance tout -entière avait été découverte dans les papiers du secrétaire -de l'intendant de la liste civile. Heureusement -que Cazotte était en ce moment éloigné de Paris: il -habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était -le maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri -des perquisitions.</p> - -<p>—Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère -et moi, ainsi que cette bonne négresse qui nous a accompagnées, -nous retournerons le rejoindre, car il doit -être bien inquiet!</p> - -<p>Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant. -Il savait que l'orage révolutionnaire franchissait -les provinces, et il craignait que la justice du -peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de -s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se -garda bien de communiquer ses craintes à la jeune -fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.—Mais le -portrait n'avança guère ce jour-là.</p> - -<p>Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, -instruite du décret qui ordonnait la formation -d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans la -maison de la rue Gît-le-Cœur. Des pleurs coulaient sur -ses joues; elle essaya de poser cependant. La même -désolation opprimait Fragonard.</p> - -<p>—Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la -joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre -les pleurs. De grâce, faites trêve à votre chagrin. -Voulez-vous encore des roses autour de vous? j'en sèmerai -autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me -faites pas peindre ces pleurs!</p> - -<p>A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva -cependant. Mademoiselle Cazotte était représentée -assise sous un berceau de roses. Les roses avaient -toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, -mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de -sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie et -qui l'était encore, quoiqu'elle eût de grands enfants. -Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, -et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. -Quelque chose d'étranger se remarquait aussi dans ses -vêtements; sa tête était entourée d'une mousseline des -Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille -remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne -s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient -la route de la Champagne.</p> - -<p>—Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.</p> - -<p>Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, -il ajouta d'un ton de voix fort singulier:</p> - -<p>—Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées -autour de cette enfant!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l6ch2">II<br /> -UNE MAISON EN CHAMPAGNE</h3> - - -<p>Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village -de vignobles à une demi-lieue d'Épernay. Il habitait -une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée et -de mansardes, et flanquée de deux ailes qui n'existent -plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres -et coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes -de plantes de la Martinique apportées et multipliées -par madame Cazotte. En haut d'un perron très-élevé, -un magnifique perroquet blanc se pavanait sur -un juchoir.—Tel était l'aspect extérieur de cette maison, -devenue aujourd'hui, après plusieurs possesseurs -intermédiaires, la propriété de M. Aubryet, père d'un -de nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le -parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux assurément, -n'ont plus l'étendue d'autrefois.</p> - -<p>La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur -la rue principale de Pierry.</p> - -<p>En attendant le retour de sa femme et de sa fille, -qu'il avait envoyées à Paris pour s'enquérir de la réalité -des périls qu'il courait, Jacques Cazotte, resté seul -avec son fils Scévole, passait les jours dans la lecture -des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze -ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, -les dents belles. Profondément religieux, il savait, -quand il le voulait, redevenir un homme du monde; et -son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit -français, charmait les gens de qualité et les gens -de science qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par -ses visions, plus célèbre par ses romans, et entre autres -par le <i>Diable amoureux</i>, qui est vraiment un -chef-d'œuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, -la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce -qu'un homme peut envier pour couronner le déclin de -ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si, en face des -désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et -précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans -tous les cas, n'est que le partage de l'égoïsme ou de la -philosophie,—deux termes synonymes en temps de -révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est -comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme -impressionnable, généreusement imbue de l'amour de la -patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes ses douleurs. -Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu -voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer -de les combattre; et de sa plume colorée, toujours -jeune, emportée et brillante, il avait aidé au -succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: <i>les -Folies du mois, journal à deux liards</i>. Pouteau -était secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de -la liste civile. Il recevait les articles que Cazotte lui -envoyait de Pierry.</p> - -<p>Cette collaboration, anonyme du reste, comme -toutes les collaborations à cette époque, n'aurait pas -suffi à compromettre le maire de Pierry, si, après la -journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent -été inventoriés, et si la correspondance tout entière -de Cazotte ne fût tombée, comme nous l'avons -dit plus haut, entre les mains de ses ennemis politiques. -Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa -fille Élisabeth,—lettres excessivement remarquables -par la forme, et dont quelques-unes ont été -publiées par les journaux d'alors, contenaient l'expression -sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris! -s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure -sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, -des portions de gaz fixé que le soleil dore des -plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.» -Il appelait les Jacobins les <i>Jacoquins</i> et disait: «Nous -ne serons malheureusement délivrés de cette vermine -que par la vapeur de la poudre à canon.»</p> - -<p>Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. -Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent de retour -à Pierry, tâchèrent de la lui cacher; mais à leurs -embrassements mêlés de larmes, à leurs transes continuelles, -surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, -à s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers -serviteurs de la royauté, il devina une partie du -danger qui le menaçait.</p> - -<p>Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, -il résista à toutes les prières, disant que s'il devait -mourir, il voulait mourir en France, à son poste -comme un soldat, à son autel comme un prêtre.</p> - -<p>Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à -sa fille et à sa femme pour le supplier de se rendre à -leurs vœux, il parut un instant ébranlé. Ses yeux se -promenèrent avec attendrissement sur ces trois fronts -baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes -levées vers lui; son cœur se prit à battre comme à -l'heure des grandes décisions. Il allait céder peut-être, -lorsque tout à coup, s'arrachant à leurs embrassements, -il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi d'une -inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce -passage où le vieil Éléazar repousse les propositions de -ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la mort.</p> - -<p>«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui -un âge et une vieillesse si vénérables, et ces cheveux -blancs qui accompagnaient la grandeur de cœur qui -lui était si naturelle, et la vie innocente et sans tache -qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En -mourant avec courage, je paraîtrai plus digne de la -vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un -exemple de courage et de patience, au lieu de chercher -à conserver un petit nombre de jours qui ne valent -plus la peine d'être préservés.»</p> - -<p>La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait -être en présence du vieil Éléazar lui-même; et à -partir de ce jour, il ne fut plus question de fuite entre -ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de conduite -des exemples de l'Écriture.</p> - -<p>Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit -que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent -les dictionnaires géographiques, il renfermait -néanmoins assez de mécontents et d'exaltés pour fournir -un contingent à la révolte populaire. Cazotte était -bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il -était honnête homme, mais il aimait le roi et il allait à -la messe; ces torts prévalurent aux yeux de ses administrés, -on ne considéra ni son âge ni les services qu'il -avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris, -dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. -Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.</p> - -<p>Un agent de la Commune, gros homme dont le nom -est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva le matin, -suivi de quelques gendarmes et d'un commissaire -d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le -perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait -auprès d'une fenêtre; un petit chien bichon était -couché auprès d'elle. L'agent pénétra jusque dans le -salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son fils, sa -femme et sa fille.</p> - -<p>—Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au -vieillard.</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit celui-ci.</p> - -<p>Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait -à dissimuler sa présence derrière les gendarmes, -il le salua d'un sourire.</p> - -<p>—C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, -voici le mandat d'arrêt.</p> - -<p>—Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais -pour mon père!</p> - -<p>—Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête -avec lui.</p> - -<p>C'était là tout ce que demandait la noble fille. La -mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée; -l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire tant -d'heureux!</p> - -<p>On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. -La cour était encombrée de gens du village qui venaient -avec une curiosité bête chez les uns, cruelle -chez les autres, assister à l'arrestation de leur maire.</p> - -<p>Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, -qui avait réuni Élisabeth, Scévole et sa femme dans -une suprême et douloureuse étreinte, ordonna à Jacques, -son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux -à la voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on -arriva le lendemain à Paris par la barrière Saint-Martin. -Conduits immédiatement à l'hôtel de ville, où se -tenaient les séances permanentes du comité de surveillance, -le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire -préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain -pour y attendre que leur procès fût -instruit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l6ch3">III<br /> -LE TRIBUNAL DU PEUPLE</h3> - - -<p>Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes -qui se dressent, semblables à des poteaux, comme -pour indiquer les trébuchements de la civilisation, et -qui justifient presque les omissions du père Loriquet. -Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces -dates particulières devant lesquelles la peinture, le -roman et le théâtre reculent épouvantés. Tragédie -ignoble, dont les actes ne se passent que dans des cachots -à peine éclairés par la torche et par l'acier, -l'<i>expédition des prisons</i>, comme on l'a appelée honnêtement, -est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos -plus grandes hontes nationales. Vainement ceux qui -placent la loi politique au-dessus de la loi morale ont -plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous -un côté supportable, compréhensible; il y a quelque -chose en nous qui repousse jusqu'à la simple atténuation -de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le -patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.</p> - -<p>On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, -située rue Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle -on commença. Après avoir égorgé—sans jugement—dans -la cour dite abbatiale, une vingtaine de prêtres, -la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina -d'établir au greffe de l'Abbaye un <i>tribunal du peuple</i>, -chargé de donner une apparence de justice à ces -sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu -président par acclamation; il s'adjoignit douze individus -pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient -en tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces -juges ont été conservés: le fruitier Rativeau, Bernier -l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. -Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en -outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques -bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était -le 2 septembre au soir.</p> - -<p>Cent trente victimes environ furent livrées aux -massacreurs par ce tribunal; quelques détenus furent -réclamés par leur section; d'autres surent exciter -la compassion des juges ou réveiller en eux quelques -sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous -devons de connaître la physionomie caverneuse du -tribunal de l'Abbaye et les semblants de formes judiciaires -qui furent employées à l'égard de quelques-uns.—M. -Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a -tracé un vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; -son <i>Agonie de trente-huit heures</i>, qui a eu un nombre -incalculable d'éditions, est trop connue pour que nous -en détachions quelques passages; il faut d'ailleurs la -lire tout entière, en songeant qu'elle fut publiée peu de -temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut -l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard et -celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent également -d'horribles lueurs sur ces événements. Nous -n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les -récits des témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins -oculaires qu'il convient de se fier en ces monstrueuses -circonstances.</p> - -<p>Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces -pages à une narration très-émouvante de madame -d'Hautefeuille (Anna-Marie), rédigée sur les lettres de -mademoiselle Cazotte elle-même. On se rappelle les -détails de l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. -Sa fille avait obtenu la permission d'être enfermée, -non avec lui, mais dans la même prison; elle le voyait -plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des massacres -et que le tribunal populaire se fut installé au -greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec anxiété -les noms des détenus.</p> - -<p>Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom -de Jacques Cazotte.</p> - -<p>—Jacques Cazotte!</p> - -<p>A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un -cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.</p> - -<p>Une jeune fille descend précipitamment les marches -de l'escalier, elle traverse la foule comme un -nageur intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle -glisse à travers les autres, se fraye un passage de gré, -de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, -palpitante, au moment où Maillard, après avoir rapidement -parcouru l'écrou, venait de dire froidement:</p> - -<p>—A la Force!</p> - -<p>On sait que c'était l'expression convenue pour désigner -les victimes aux assommeurs.</p> - -<p>La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte -et vont l'entraîner au dehors.</p> - -<p>—Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est -mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé -le cœur.</p> - -<p>Et, se précipitant vers lui, de ses bras Élisabeth -étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que, sa -belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble défier -leur férocité par un élan sublime.</p> - -<p>Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux -immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.</p> - -<p>—Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on -s'approcha.</p> - -<p>Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, -la serrait dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus -autour d'elle, et puis levait ses yeux au ciel -comme pour le remercier de lui avoir encore permis -d'embrasser sa noble fille.</p> - -<p>—Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange -de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; -va, va, <i>Zabeth</i>, laisse-moi.</p> - -<p>—Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, -sur ton sein, si je ne puis te sauver!</p> - -<p>Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à -lui, cherchant à le couvrir de son corps.</p> - -<p>—C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; -emmenez-le.</p> - -<p>—C'est un vieillard sans force et sans défense! reprit -la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez -pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible! Épargnez -mon père, mon bon père!</p> - -<p>Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et -s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame; il -semblait incertain.</p> - -<p>Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs -même s'étaient approchés de la porte; ils écoutaient -cette enfant. Les accents de sa voix remuaient leurs -cœurs farouches; son appel à des sentiments qui -vivaient encore en eux à leur insu les subjuguait. -Quand elle eut fini de parler, haletante, épuisée, l'un -dit:</p> - -<p>—Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi -leur faire du mal?</p> - -<p>Ces mots opérèrent une réaction.</p> - -<p>—Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et -aux traîtres; il respecte les braves gens! dit l'homme -au bonnet rouge; citoyen Maillard, un sauf-conduit -pour ce bon vieux et pour sa fille.</p> - -<p>—Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce -sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des -conspirateurs!</p> - -<p>—Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas -des affaires; c'est une brave fille qui aime bien son -vieux père.</p> - -<p>—Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, -on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez -son père <i>à la Force</i>.</p> - -<p>—Non! non!</p> - -<p>—Si!</p> - -<p>Élisabeth se sentait mourir en voyant renouveler -cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau -sur son père, qui lui disait:</p> - -<p>—Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.</p> - -<p>—Jamais! répondit-elle.</p> - -<hr /> - - -<p>(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent -qu'il s'écoula plus de <span class="small">DEUX HEURES</span> dans ces terribles -débats!…)</p> - -<hr /> - - -<p>Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder -les différents avis:</p> - -<p>—Écoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre -le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments, -venez trinquer au salut de la nation et criez avec moi: -Vive la liberté, l'égalité ou la mort!</p> - -<p>De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans -lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur -tour.</p> - -<p>Élisabeth prit le verre:</p> - -<p>—Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les -yeux.</p> - -<p>Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, -mais sans cesser d'entourer son père avec son autre -bras, car elle craignait que cette proposition ne fût une -ruse pour l'éloigner de lui.</p> - -<p>—Allons, reprit l'homme, après avoir versé: Vive -la liberté, l'égalité ou la mort!</p> - -<p>—Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la -pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres, elle le -vida d'un seul trait.</p> - -<p>Il y eut une acclamation générale; les hommes qui -l'environnaient s'écrièrent:</p> - -<p>—Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les -honneurs du triomphe!</p> - -<p>Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se -mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux sur -lesquels on fit asseoir le père et la fille, et l'on choisit -quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les élevant -à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de -la cour de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.</p> - -<p>—Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.</p> - -<p>—Honneur à l'innocence et à la beauté!</p> - -<p>Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; -on y fait monter Cazotte et sa fille; deux hommes -montent avec eux, et le cortége se met en marche au -trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans -relâche:</p> - -<p>—Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres -et les conspirateurs!</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était -venue loger madame Cazotte. Élisabeth, jusque-là si -courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras -de sa mère.</p> - -<p>D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, -et l'on dut craindre pendant plusieurs jours -pour sa vie<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> M. Michelet, dans l'étrange patois de son <i>Histoire de la Révolution -française</i> (t. IV), a raconté différemment cette touchante -aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, -mademoiselle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son -père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques, -<i>n'en était pas moins</i> très-aristocrate, et il y avait contre lui et ses -fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup de -chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune demoiselle -<i>la faveur d'assister au jugement et au massacre</i> (la faveur -d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille courageuse -en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les -gagna, les charma, <i>conquit leur cœur</i>, et quand son père parut, -il ne trouva plus personne qui voulût le tuer.»</p> - -<p>Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de -notre histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme -chez les royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien -des écoles.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l6ch4">IV<br /> -DERNIER MARTYRE</h3> - - -<p>—Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient -écriés, en présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs -de l'Abbaye. On pouvait croire que c'était aussi la devise -de la Commune, lorsqu'un ordre signé Pétion, -Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter -pour la seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de -l'Abbaye sans avoir subi son jugement.»</p> - -<p>Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle -tout soupçon de participation aux crimes de septembre, -et voilà qu'elle se montre plus féroce que les égorgeurs -eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner -un septuagénaire devant lequel leurs haches -rougies s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté -Cazotte; la Commune le reprit, et le tribunal le reçut -des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple de -la violation d'un principe respecté de tous les jurisconsultes.—Croyaient-ils -donc, ces juges sans pitié, -que les deux heures d'angoisses suprêmes subies -par Jacques Cazotte devant le tribunal de Maillard -n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes réelles -ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un -homme en cheveux blancs quelque chose de honteusement -cruel qui s'explique à peine; ces raffinements -inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation débordée.</p> - -<p>Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente -délivrance,—délivrance presque triomphale,—il -avait gardé un pressentiment de sa fin prochaine; -témoin le trait suivant:</p> - -<p>Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter -en foule; M. de Saint-Charles fut du nombre.</p> - -<p>—Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.</p> - -<p>—Je ne crois pas, répondit Cazotte.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Je serai guillotiné sous très-peu de jours.</p> - -<p>—Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris -de l'air profondément affecté du vieillard.</p> - -<p>—Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai -sur l'échafaud.</p> - -<p>Et comme on le pressait de questions, il ajouta:</p> - -<p>—Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé -voir un gendarme qui est venu me chercher de la part -de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. J'ai paru devant -le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de -là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en -suis si convaincu, que j'ai mis ordre à mes affaires. -Voici des papiers importants pour ma femme; je vous -charge de les lui faire tenir et de la consoler.</p> - -<p>Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments -de rêveries et ne voulut rien entendre. Il -quitta Cazotte, persuadé que sa raison avait souffert -par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il -revint quelques jours après, ce fut pour apprendre -son arrestation.</p> - -<p>Cette fois encore, mais non sans peine, Élisabeth -obtint de suivre son père jusqu'au tribunal, qui commença -son audience le matin du 24 pour ne la terminer -que le lendemain au soir. Une multitude immense, -composée en partie de femmes, remplissait l'espace -réservé au public; on remarquait aussi quelques-uns -des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès -de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de -Jacques Cazotte. Celui-ci avait pour défenseur le célèbre -Julienne. Julienne s'est fait beaucoup connaître -sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été -confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit -dictionnaire biographique publié en 1807, ni le talent -de Démosthène, ni celui de Cicéron, ni même celui -de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le sien. -Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, -un peu <i>ivre</i>, si nous pouvons hasarder -l'expression; son imagination le grise. N'importe; malgré -ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a dit pour -arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, -il obtiendra un rang distingué parmi les gens de -lettres.»</p> - -<p>—Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment -de l'ouverture de l'audience.</p> - -<p>Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon -qu'Élisabeth ne pût l'entendre:</p> - -<p>—Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il -y a trois jours. Je ne regrette pas la vie, je ne regrette -que ma fille.</p> - -<p>On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur -ses qualités. Après quoi, son défenseur déposa sur le -bureau une protestation contre la compétence du tribunal. -Cette protestation était fondée sur ce que Jacques -Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 -septembre par le peuple souverain, on ne pouvait, sans -porter atteinte à la souveraineté de ce même peuple, -procéder contre Jacques Cazotte à un jugement sur des -faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite élargi. -C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts -des juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, -si on ne voulait pas reconnaître leur autorité. «Peuple, -tu fais ton devoir!» Ces paroles fameuses de Billaud-Varennes -et la présence de tant de membres de la -Commune dans les prisons au moment des massacres -ne consacraient-elles pas les tribunaux souverains? -Cependant la Commune était la première aujourd'hui à -infirmer les actes de ses représentants; et quels actes -encore? les actes de clémence! Elle ne blâmait pas -les bourreaux pour avoir tué, elle les blâmait pour -avoir fait grâce.</p> - -<p>Le tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation -et ordonna qu'il serait passé à la lecture de -l'acte d'accusation, daté du 1<sup>er</sup> septembre, dressé par -Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, commissaire -national. Après l'acte d'accusation, il fut donné connaissance -à haute voix de la correspondance intime de -Cazotte. Chaque lettre était suivie d'un interrogatoire -par le président Laveaux.</p> - -<p>Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.</p> - -<p>La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations -des jurés et de l'accusateur public, le tribunal -ordonna que l'inspecteur de la salle ferait disposer -un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au -bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès -des jurés, ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche -son défenseur.</p> - -<p>On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, -à laquelle il avait appartenu; ce fut pourquoi -il demanda <i>si c'était comme visionnaire qu'on lui -faisait son procès</i>. Quelques auteurs ont insinué que -Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé -de la secte des Martinistes, et que des signes -d'intelligence avaient été échangés entre eux dès les -premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît -guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions -tellement indiscrètes, qu'on ne comprend pas -qu'elles puissent venir d'un frère d'ordre,—à moins -toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les profanes. -Mais, encore une fois, cela me semble étrange. C'est -ainsi qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient -initié dans la secte des Martinistes.</p> - -<p>—Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont -plus en France; ce sont des gens qui séjournent peu, -étant continuellement en voyage pour faire les réceptions. -Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu -était il y a cinq ans en Angleterre.</p> - -<p>Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte -établit qu'il allait régulièrement à la messe du curé -constitutionnel de Pierry.</p> - -<p>—Il est singulier, dit le président, que vous alliez -à la messe d'un prêtre auquel vous ne croyez pas.</p> - -<p>—Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en -ma qualité de maire de Pierry. Il est vrai que je ne -reconnais pas le curé constitutionnel; mais Judas était -à la suite de Jésus-Christ et faisait des miracles comme -les autres apôtres.</p> - -<p>Un autre mot qui causa diverses sensations chez les -auditeurs, ce fut celui-ci:</p> - -<p>—Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces -mots: <i>fanatisme</i> et <i>brigandages</i>, souvent répétés -dans vos lettres?</p> - -<p>—J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne -dans tous les partis. Il y a fanatisme dans la liberté -quand on passe par-dessus toute considération humaine.</p> - -<p>On lui demanda encore des choses singulières; par -exemple, <i>ce qu'il pensait de Louis XVI pendant les -travaux de la constitution</i>.</p> - -<p>—Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé -dans tout ce qu'il a fait; mais je ne peux dire s'il a -fait bien ou mal, attendu que je ne suis pas juge du -roi.</p> - -<p>—Il est bien évident, dit le président, que vous -étiez en correspondance avec les ennemis du dehors, -puisque vous assuriez que dans trente-quatre jours -juste la France serait envahie. Pourriez-vous dire quel -était le nom de cet officier général qui, entre autres, -vous avait si bien instruit?</p> - -<p>—Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur -de quelqu'un? Dussé-je obtenir le prolongement -de mes vieux jours, jamais je ne consentirai à une -pareille infamie!</p> - -<p>Après quelques autres interrogations, Laveaux, -qu'embarrassaient quelquefois les réponses du vieillard -et qu'attendrissaient aussi les regards suppliants de la -jeune fille, dit à Cazotte:</p> - -<p>—Vous êtes peut-être fatigué; le tribunal est prêt -à vous accorder le temps nécessaire pour prendre du -repos ou quelque rafraîchissement.</p> - -<p>—Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à -l'attention du tribunal, mais je suis dans le cas de -soutenir les débats, grâce à la fièvre qui me tient en -ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, plus tôt -le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte… -ainsi que messieurs les jurés et les juges.</p> - -<p>Le procès continua donc.</p> - -<p>Une de ses parentes se trouvait désignée dans la -correspondance avec Pouteau; le président l'interpella -de déclarer le nom de cette parente.</p> - -<p>—Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, -je serais bien fâché d'y entraîner ma famille.</p> - -<p>—Dites-nous du moins ce que vous avez entendu -par ces mots d'une de vos lettres: «Voilà une occasion -que le roi doit saisir: il faut qu'il serre les pouces au -maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de -piques et ceux qui les soldent.»</p> - -<p>—Les lettres que je recevais m'informaient alors -qu'il se fabriquait à Paris cent mille piques. Je ne vis -là-dedans qu'un projet de tourner ces armes contre la -garde nationale, qui suffisait pour le service et le maintien -de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient -transmises par un ami dont les intentions ne m'étaient -pas suspectes. Il se peut que j'aie été mal informé, -mais ce n'est pas ma faute.</p> - -<p>Lorsque la liste des lettres fut épuisée,—il y en -avait une trentaine,—et que les débats furent clos, -l'accusateur Réal se leva. Il parla longuement de la -bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple depuis -la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, -de la perfidie des grands. Il analysa les charges qui -pesaient sur l'accusé, et, s'adressant à lui:</p> - -<p>—Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable -après soixante-douze années de loyauté et de vertu? -Pourquoi faut-il que les deux années qui les ont suivies -aient été employées à méditer des projets d'autant plus -criminels qu'ils tendaient à rétablir le despotisme et la -tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La vie -que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que -Cazotte s'y était retiré) retraçait les mœurs patriarcales; -chéri des habitants, que vous aviez vus naître, -vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi faut-il -que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? -Il ne suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon -père, il faut surtout être bon citoyen.</p> - -<p>«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, -raconte Desessarts, les yeux de Cazotte ne cessèrent -pas un instant d'être fixés sur l'accusateur public; -mais on y cherchait en vain quelque signe d'agitation -et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était -peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes -semblaient recevoir toutes les impressions du discours -de Réal, et s'aggraver ou s'adoucir en proportion des -sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle entendit ses -conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent -de ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix -basse qui parurent la calmer.»</p> - -<p>Ce fut alors que Julienne commença sa défense. Il -fut éloquent et sensible, il émut l'auditoire par l'exposé -touchant de la vie privée de l'accusé; il retraça l'affreuse -nuit du 2 septembre,—et il demanda si -un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à -exister auprès de ses semblables n'était pas digne de -trouver grâce aux yeux de la justice après avoir passé -par des épreuves si cruelles; si celui dont les cheveux -blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas -trouver quelque indulgence auprès des magistrats -qu'inspirait l'humanité.</p> - -<p>Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; -Jacques Cazotte fut peut-être le seul dont elle ne put -réussir à entamer le sang-froid presque divin. Sa fille -reprit quelque courage en s'apercevant de l'effet produit -par les paroles de Julienne. Avant la délibération -des jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait -rien à ajouter. Cazotte argua en peu de mots des -mêmes moyens présentés par la défense:—<i lang="la" xml:lang="la">Non -bis in idem!</i> dit-il; on ne peut être jugé deux fois -pour le même fait; j'ai été acquitté par jugement du -peuple.</p> - -<p>C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard -allait être décidé. On fit retirer Élisabeth de la salle -d'audience et on la conduisit dans une des chambres -de la Conciergerie, en l'assurant que son père viendrait -bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour -la dernière fois. Reconnu coupable sur la déclaration -des jurés, après vingt-sept heures d'audience, Jacques -Cazotte fut condamné à la peine de mort. En entendant -cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses -biens (d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement -comme pour bien s'assurer que sa fille n'était -pas là;—ce fut le seul moment où l'on remarqua en -lui quelque inquiétude;—mais ne la voyant point, la -sérénité reparut sur son front.</p> - -<p>—Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, -je mérite la mort. La loi est sévère, mais je la trouve -juste.</p> - -<p>La parole appartenait au président Laveaux; il en -usa pour prononcer la plus emphatique des exhortations.</p> - -<p>—Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime -infortunée des préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! -toi dont le cœur ne fut pas assez grand pour -sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé, -par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier -jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, -écoute les dernières paroles de tes juges! puissent-elles -verser dans ton âme le baume précieux des consolations! -puissent-elles, en te déterminant à plaindre le sort de ceux -qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité qui -doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du -respect que la loi nous impose à nous-mêmes!… Tes -pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au -moins leur jugement fut pur comme leur conscience; -au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur -décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends -ton courage, rassemble tes forces; envisage -sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de -t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un -homme tel que toi.</p> - -<p>A ces mots: <i>Envisage sans crainte le trépas</i>, Cazotte, -sur qui ce discours n'avait paru produire aucune -impression, leva les mains vers le ciel et sourit avec -béatitude.</p> - -<p>Laveaux continua:</p> - -<p>—Mais, avant de te séparer de la vie, avant de -payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde -l'attitude imposante de la France, dans le sein de laquelle -tu ne craignais pas d'appeler à grands cris -l'ennemi… que dis-je?… l'esclave salarié. Vois ton -ancienne patrie opposer aux attaques de ses vils détracteurs -autant de courage que tu lui as supposé de -lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer -contre un coupable tel que toi, par considération -pour tes vieux ans, elle ne t'eût pas imposé -d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive -tombe bientôt de ses mains. Elle gémit même sur la -perte de ceux qui voulaient la déchirer. Ce qu'elle a -fait pour les coupables en général, elle le fait particulièrement -pour toi. Regarde-la verser des larmes sur -ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au -moment de ta condamnation; que ce spectacle -porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard malheureux, -à profiter du moment qui te sépare encore -de la mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de -tes complots par un regret justement senti! Encore un -mot: tu fus homme, chrétien, philosophe, <i>initié</i>; -sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; -c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de -toi.</p> - -<p>On était dans la soirée du 25 septembre.</p> - -<p>Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt -l'exécuteur se présenta pour lui couper les cheveux, -qu'il avait abondants et flottants.—Je vous recommande, -dit Cazotte, de les couper le plus près de la -tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma -fille.</p> - -<p>Ensuite il passa une heure avec un prêtre.</p> - -<p>Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit -ces mots: «Ma femme, mes enfants, ne me pleurez -pas, ne m'oubliez pas; mais souvenez-vous de ne jamais -offenser Dieu.»</p> - -<p>Le <i>Moniteur</i>, qui rendit compte dans les plus grands -détails (numéro du 30 septembre) de l'exécution, commence -son récit en termes officiellement indignés: -«Le glaive vient encore d'abattre une tête conspiratrice. -Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait -sur le bord de sa tombe la perte et l'asservissement de -sa patrie. Le ciel était aussi du complot, si on veut -l'en croire; c'est au nom du ciel et pour la cause du -despotisme que Jacques Cazotte entretenait une correspondance -avec les émigrés et des relations avec le -secrétaire d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste -civile!» Après cette froide raillerie, le journal-girouette -est forcé d'ajouter que «l'inaltérable sang-froid -qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux -blancs, et plus encore les larmes de sa fille, qui -ne l'a point quitté, ont intéressé la sensibilité de ceux -qui les ont vus.»</p> - -<p>Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta -deux fois avant de sortir de la cour du Palais; -on raconte qu'il tournait ses regards vers le peuple -dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui -parler. Même à un certain moment, il se fit un grand -silence, qui fut rompu tout à coup par ce cri unanime:—Vive -la nation! «On ne peut guère que deviner -les motifs de cette circonstance, écrit le <i>Moniteur</i>; -peut-être que M. Cazotte, qui avait éprouvé -combien la vieillesse et le respect qu'elle inspire ont -de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait l'espoir -de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir -échapper à la mort. Mais cette fois le peuple partagea -l'impassibilité de la loi et ne fit aucun mouvement -pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle venait de -prononcer.»</p> - -<p>Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint -presque constamment ses yeux levés vers le ciel; -toutefois on le vit sourire en apercevant l'échafaud, et -c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques personnes -qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a -pas besoin d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au -dernier moment son habituelle sérénité. Avant -de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa à la foule de -la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'efforça -d'élever:</p> - -<p>—Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu -et à mon roi!</p> - -<p>Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que -le <i>Patriote français</i> devait appeler le <i>Marat du -royalisme</i>,—horrible injure à laquelle ne s'attendait -pas ce juste et ce martyr!</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables -au complément de cette douloureuse trilogie -dont nous avons déroulé les actes en Champagne, au -fond des cachots et devant le tribunal du 17 août. -Élisabeth Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie -par des amis de son père, vécut longtemps dans les -larmes et dans l'isolement. En 1800, elle épousa -M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu à Épernay. -Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner -de son auréole le front de cette noble femme. -Un an après son mariage, elle mourut dans les -douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire -bénie.</p> - -<blockquote> -<p>Ce récit a été publié pour la première fois, il y a dix ans, -dans un journal de Paris. A cette époque, le fils de Cazotte écrivit -à l'auteur une lettre qui se termine par ces mots:</p> - -<p>«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille -leur touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la -gratitude du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse -est entourée. <i>Signé</i>: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, -44.»</p> - -<p>De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, -auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli -avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur que de se -voir rendre par les fils la sympathie qu'il a vouée aux pères.</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="l7">LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE</h2> - - -<p>Les massacreurs de septembre, en exerçant leur -fureur dans les prisons de Paris, avaient épargné la -tourbe entraînée par la misère ou par la perversité. -Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége -d'assouvir leur soif sanguinaire, on avait laissé passer -entre les réseaux de l'accusation un grand nombre -de détenus ordinaires, considérés comme du menu -fretin.</p> - -<p>N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une -liberté complète, tant la police était occupée alors à -déjouer exclusivement les attentats contre-révolutionnaires, -ces fils adoptifs de la potence cherchaient -quelque grande occasion de signaler leur adresse et -d'asseoir leur fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs -hommes d'un vrai mérite en ce genre s'étaient -rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs dangereux, -ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses -tentatives; ce groupe de malfaiteurs comptait -parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: -l'un Joseph Douligny, originaire de Brescia -(Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques -Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de vingt-six -ans, et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.</p> - -<p>Un jour ces deux amis, dignes l'un de l'autre, entendirent -dans un café du faubourg Saint-Honoré une conversation -qui leur fit naître la pensée d'un vol gigantesque.</p> - -<p>—Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à -deux habitués qui méditaient avec lui chaque ligne -d'une gazette, ce ministre Roland est un pauvre -homme, qui cache sous des dehors d'austérité un cœur -accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa -maison de véritables scandales, et sous prétexte qu'il -aime sa femme, il se croit forcé de protéger les gens -dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste qui ne soit -occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; -jusqu'à cette place de conservateur du Garde-Meuble -qui vient d'être donnée à l'un de ces mendiants!</p> - -<p>—Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs -en souriant; on voit bien que tu avais songé à -demander pour toi-même cette petite position.</p> - -<p>—Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai -jamais demandé aucune faveur, c'est pour cela que je -suis indigné contre le conservateur du Garde-Meuble, -un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser; -qui n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs -de sa charge. Les trésors qui lui sont confiés -peuvent devenir la proie de quelque filou entreprenant; -on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout -serait dit.</p> - -<p>—Tout beau! mais les surveillants?</p> - -<p>—Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières…</p> - -<p>Chambon et Douligny avaient écouté; et la même -cause avait produit chez eux le même effet; ils -échangèrent un regard, et ce regard contenait à -lui seul tout un projet d'une audace extrême. Ils se -levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont -porter le reste de leur sucre à leurs enfants; mais à -peine furent-ils dans la rue qu'ils se frottèrent le -nez. Les diplomates habiles entendent avant qu'on -leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites: -ils se dirigèrent immédiatement vers la place -de la Révolution, afin de reconnaître le monument -contre lequel ils méditaient une attaque.</p> - -<p>Particulièrement réservé aux richesses inhérentes -à la couronne de France, telles que joyaux du vieux -temps, cadeaux des nations étrangères, présents des -seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait des -objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés -dans trois salles et symétriquement enfermés dans des -armoires; le public était admis à les visiter tous les -mardis. On y voyait les armures des anciens rois et -paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, -de Louis XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de -Casimir de Pologne; et la plus admirable par le fini du -travail, celle que François I<sup>er</sup> portait à la bataille de -Pavie.</p> - -<p>A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne -splendeur royale, on remarquait, sombre et -menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait lorsqu'il -fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de -cinq pieds, se montrait, orgueilleuse, à côté de deux -bonnes petites épées du grand Henri. Deux canons damasquinés -en argent, montés sur leur affût, représentaient -la vanité du roi de Siam.—Dépôt plus précieux -encore, les diamants de la couronne, contenus dans -différentes caisses, étaient placés dans les armoires du -Garde-Meuble. Le <i>Régent</i>, le <i>Sanci</i> et le <i>Hochet du -Dauphin</i>, formaient les trois astres principaux de ce -groupe d'étoiles. Des tapisseries, des chefs-d'œuvre -d'art en or et en argent, disposés dans les salles, représentaient -également une valeur de plusieurs millions.</p> - -<p>Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: -aussi furent-ils pris de fièvre en voyant qu'un tel vol -n'était pas impossible. Les poteaux des lanternes s'élevaient -assez près du mur et assez haut pour faciliter -l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le -moindre corps de garde duquel on eût à se méfier; -seulement cette équipée nécessitait le concours de -quelques amis. Le premier auquel ils firent part de leur -audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, -dit le <i>Petit-Chasseur</i>, qui les exhorta à réunir l'élite -de la bande, c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus -pour leur adresse et leur courage.</p> - -<p>D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la -déposition de plusieurs témoins au procès, il paraît -démontré que le premier assaut tenté contre le Garde-Meuble, -dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne rapporta -aux douze associés qu'une parfaite connaissance -des lieux. Ils ne purent, vu leur petit nombre et le -manque absolu de pinces et de lanternes, pénétrer par -la voie qui leur avait semblé praticable; à peine leur -fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet -où ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. -La partie fut remise à la nuit suivante; mais cette fois -Douligny et Chambon décidèrent qu'il fallait convoquer -le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de -procéder par des ruses de haute école, quelques fausses -patrouilles de gardes nationaux circulant autour du -Garde-Meuble pendant que les assaillants se glisseraient -vers le trésor, ne leur parurent pas d'une invention -trop mesquine.</p> - -<p>Il fut en outre convenu entre les douze coquins -qu'on s'adjoindrait vingt-cinq à trente filous du second -ordre, auquel on promettrait une part du butin; mais -afin de n'être pas trahis, on convint de ne les instruire -que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna -de s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de -fusils ou de sabres. Le rendez-vous était à l'entrée des -Champs-Élysées; l'heure était celle de minuit; chacun -fut exact.</p> - -<p>Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent -de ceux qui étaient revêtus de l'uniforme une -patrouille chargée de rôder le long des colonnades -pour donner à croire aux passants que la police se faisait -exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues -des surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre -danger. Comme les deux chefs traversaient la place -après avoir pris toutes leurs précautions, ils trouvèrent, -près du piédestal sur lequel avait été la statue de -Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, -qui leur inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, -et le firent consentir à rester en sentinelle -à cet endroit et à pousser des cris pour attirer vers lui -les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On lui -promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.</p> - -<p>Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le -long des colonnades, en s'aidant de la corde du réverbère; -Douligny le suit, ainsi que plusieurs autres. Avec -un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et -qui donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les -voleurs s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. -Une lanterne sourde sert à les guider vers les -armoires, que l'on ouvre avec les fausses clefs et les -rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on se -les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la -colonnade les reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout -à coup, le signal d'alerte se fait entendre. Les voleurs -qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui sont en haut -se laissent glisser le long de la corde du réverbère. -Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le -pavé et y reste étendu. Une véritable patrouille, qui -avait aperçu la lumière que la lanterne sourde répandait -dans les appartements, avait conçu des soupçons. -En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, -elle court, trouve Douligny, le relève et s'assure de -lui. Le commandant de la patrouille, après avoir laissé -la moitié de son monde en dehors, frappe à la porte du -Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements -avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au -moment où il va s'esquiver; on le joint à son compagnon -et l'on envoie chercher le commissaire.</p> - -<p>L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant -pris en flagrant délit et les poches pleines, avouent -avec franchise, mais ne dénoncent aucun de leurs compagnons. -Au même instant, on ramasse sous la colonnade -le beau vase d'or appelé <i>Présent de la ville de Paris</i>.</p> - -<p>La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria: <i>Qui -vive?</i> n'ayant pas le mot d'ordre, crut prudent d'y -répondre par la fuite. Elle se dispersa dans les Champs-Élysées -et dans les rues qui y aboutissent. Du nombre -des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, -deux se retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une -excavation au fond d'un fossé, y enfouirent leur larcin, -le recouvrirent de terre et de feuilles, et se retirèrent -tranquillement chez eux. Plusieurs autres allèrent déposer -leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre -se réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un -des leurs en sentinelle au-dessus du pont, ils s'assirent -en rond. Le plus important de la bande fit déposer au -centre les coffres volés; il en ouvrit un, y prit un diamant -qu'il donna à son voisin de droite, en prit un -autre pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en -mettre d'abord un dans sa poche pour lui, et, après -avoir fait le tour du cercle, d'en déposer un autre pour -le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un coffre -était vidé, on passait à un autre. Il était en train de -faire la distribution du dernier, lorsque la sentinelle -donna le signal de sauve qui peut. Le distributeur jeta -dans la Seine le reste des diamants à distribuer, et -chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, -des brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain -par des particuliers.</p> - -<p>Averti des graves événements de la nuit, et comprenant -quelles insinuations perfides ses ennemis en tireraient -contre lui, le ministre Roland se rendit à l'Assemblée -vers dix heures du matin et demanda la parole -pour une communication urgente.</p> - -<p>—Il a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. -Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a -volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux. -Deux personnes ont été arrêtées; leurs réponses -dénotent des gens qui ont reçu de l'éducation et qui -tenaient à ce qu'on appelait autrefois des personnes -au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement -à ce vol.</p> - -<p>Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit -entendre les grondements de sa colère. Le ministre, en -montrant derrière les brouillards de Coblentz l'armée -royaliste attendant les trésors du Garde-Meuble pour -s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on songeât -au défaut de précautions qui devait retomber sur -lui. Quatre députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, -furent nommés pour être présents à l'information.</p> - -<p>La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers -de Paris: le rappel fut battu; le ministre de l'intérieur, -le maire et le commandant général se réunirent -et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais -on n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; -il est vrai que jamais on n'avait vu un vol si -considérable. Certaines rues étaient semées de pierreries, -de saphirs, d'émeraudes, de topazes, de perles -fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs -précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, -qui avaient horreur de tout ce qui provenait -de l'ancien tyran, enfouirent leur épave dans leur paillasse -ou au fond de leur commode, afin que leurs yeux -ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur.</p> - -<p>Un pauvre homme, passant dans le faubourg Saint-Martin -pour se rendre à son travail, trouva un de ces -diamants et se hâta d'aller le restituer aux employés -du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à -la barre de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que -le hasard avait pareillement mis entre leurs mains. -L'Assemblée ordonna que leurs noms seraient inscrits -au procès-verbal. Des cassettes furent encore retrouvées -au Gros-Caillou, rue Nationale et rue de Florentin. -Mais de ces différents traits de probité, le plus éclatant -est évidemment celui-ci: un commissaire monte chez -la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée se trouvait -un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle -avait mis un objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée -de l'arrivée du commissaire, n'ayant plus le -temps de cacher le gobelet, elle le lance par la fenêtre. -Une vieille mendiante passe quelques minutes après; -ses yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles -qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité -ces étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques -centaines de pas, elle entre chez un orfévre, qui lui -apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend -au comité de sa section, dépose sa trouvaille, demande -un reçu et va mendier son pain.</p> - -<p>Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit -et surabondamment nantis de pièces de conviction, -n'essayèrent pas, comme nous l'avons dit, de nier leur -culpabilité; les premiers interrogatoires que leur firent -subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures -du ministre Roland, durent singulièrement flatter -ces coquins (un d'eux, Douligny, était marqué de la -lettre V, voleur); pendant quelques jours ils espérèrent -pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes -de leur courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement -nommé leurs complices s'ils n'avaient -tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le jugement -rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait -admis les idées de connivence avec les royalistes; nous -citons textuellement cet arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, -après une audience continue de quarante-cinq -heures.</p> - -<p>«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: -1<sup>o</sup> qu'il a existé un complot formé par les ennemis de -la patrie, tendant à enlever de vive force et à main -armée les bijoux, diamants et autres objets de prix déposés -au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien -et au secours des ennemis intérieurs et extérieurs -conjurés contre elle; 2<sup>o</sup> que ce complot a été -exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17 septembre -présent mois, et particulièrement dans la nuit -du dimanche 16 au lundi 17, par des hommes armés -qui ont escaladé le balcon du rez-de-chaussée et premier -étage du Garde-Meuble, en ont forcé les croisées, -enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires, -d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, -pierres fines et bijoux de prix qui y étaient déposés, -tandis qu'une troupe de trente à quarante hommes, armés -de sabres, poignards et pistolets, faisaient de fausses -patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger -et faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se -sont dispersés, ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, -que lorsqu'ils ont aperçu une force publique considérable -et que deux d'entre eux étaient arrêtés; 3<sup>o</sup> que -les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont -convaincus d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, -adhérents desdits complots et vols à main armée, et -notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce -mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, -escaladé le balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé -et fracturé les croisées, portes et armoires, à l'aide de -limes, marteaux, vilebrequins et autres outils, de s'être -introduits dans les appartements et d'y avoir pris une -grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres -précieuses dont ils ont été trouvés nantis au moment -de l'arrestation; 4<sup>o</sup> et enfin que, méchamment et à dessein -de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et J.-J. -Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, -le tribunal, après avoir entendu le commissaire national, -condamne lesdits Douligny et Chambon à la peine -de mort.»</p> - -<p>Sous le coup de cette sentence, leur caractère se -produisit à nu: troublés, pâles, ils déclarèrent qu'ils -feraient des révélations complètes, si on voulait leur -accorder la vie pour récompense. Le tribunal ne sut -comment répondre à cette proposition: le président -leur dit que la Convention seule pouvait statuer sur -leur demande.</p> - -<p>Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue -à retrouver, très-incomplètes encore, quelques -traces des coupables qu'elle cherchait. Un citoyen du -nom de Duplain avait déposé au comité de sa section -que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de -Rohan, il avait entendu deux hommes se quereller au -sujet d'un vol de diamants: l'un reprochait à l'autre sa -pusillanimité, qui les avait privés d'une capture importante; -il se consolait néanmoins, espérant, la nuit suivante, -réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus -rien à désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain -ajouta le signalement de l'un des deux hommes, celui -qu'il avait pu le mieux voir. On mit des agents en embuscade -dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, -on y arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie -se rapportaient au signalement donné. Amené -au comité de surveillance, cet homme déclara se nommer -Badarel et être natif de Turin; il nia les propos -qu'on lui imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; -mais ayant été fouillé, il fut trouvé détenteur -de plusieurs pierres. Alors il avoua que le 15 septembre, -deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient -engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, -lui disant qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement -qu'il fît le guet pendant un quart d'heure. Ces -messieurs étaient si honnêtes qu'il avait cru servir des -amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus -auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans -sa chambre, rue de la Mortellerie, près l'hôtel de Sens. -Là, que s'était-il passé tandis qu'il avait été chercher -des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le lendemain, -quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur -la cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant -quelques heures le compagnon de deux nababs -déguisés.</p> - -<p>Cette histoire, richement brodée comme on voit, -n'abusa pas un instant les juges instructeurs. Ils mirent -Badarel en présence de Douligny et de Chambon; -ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce -sur des faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître -Badarel.</p> - -<p>—Mon pauvre vieux, lui dit Douligny devant le -président du tribunal criminel, il n'y a plus à vouloir -rester blanc comme un agneau; nous sommes pris, nous -n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et -cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre -sincérité. Tu es dans un très-mauvais cas; veux-tu -obtenir ta grâce d'avance? tu n'as qu'à te rendre avec -le citoyen président sous cet arbre des Champs-Élysées -au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès -que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir -affaire à des juges, mais à de vrais amis.</p> - -<p>Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les -diables et de prouver qu'il ne le connaissait pas, mais -sa résistance ne put être de longue durée. Douligny -l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin -ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Élysées -avec le président.</p> - -<p>Ce transport de justice eut des résultats considérables; -les fouilles opérées d'après les indications de -Badarel firent découvrir 1,200,000 francs de diamants. -La procédure recommença avec plus d'acharnement; -les dépositions de Douligny et de Chambon furent -jugées si utiles pour éclairer les recherches et confondre -les accusés, que le président du tribunal criminel se -rendit en personne à la barre de la Convention et y -parla en ces termes:—Je crois de mon devoir de -prévenir la Convention que, depuis vendredi 21, la -première section du tribunal s'est occupée sans désemparer -de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble. -Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu -donner aucun renseignement; mais hier, lorsque la -peine de mort a été prononcée contre eux, ils m'ont -fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; -ils m'ont demandé ma parole d'honneur que, -pour prix de ces aveux, leur grâce leur serait accordée. -Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une pareille -promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la -vérité, je porterais leur demande auprès de la Convention -nationale; alors le nommé Douligny m'a révélé -toute la trame du complot; il a été confronté avec un -de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer -l'endroit où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je -me suis transporté aux Champs-Élysées, dans l'allée -des Veuves; là le co-accusé m'a découvert les endroits -où il y avait des objets très-précieux. N'est-il pas important -de garder ces deux condamnés pour les confronter -encore avec les autres complices? Mais le peuple -demande leurs têtes. Que la Convention rende un -décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la -respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète -soumission aux ordres de l'assemblée.»</p> - -<p>Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût -été tuer deux poules aux œufs d'or; chacune de leurs -déclarations, ou plutôt de leurs dénonciations, produisait -quelques nouvelles découvertes. La Convention décida -qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les -autres.</p> - -<p>L'un des premiers complices dont ils révélèrent le -nom fut le malheureux juif Louis Lyre; il n'avait pas -aidé à commettre le vol, mais il avait acheté à vil prix -une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait -un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les -juges. Ayant intégralement payé ses petites acquisitions, -disait-il, il ne comprenait pas qu'on lui réclamât encore -quelque chose. Après s'être égayé de son galimatias, -le tribunal le condamna à la peine de mort. On le -conduisit au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne -concevant pas qu'une spéculation heureuse fût considérée -comme un crime, il marcha à la mort avec le -courage que donne la paix de la conscience. Monté -dans la voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une -voix très-haute et très-libre:—Fife la nazion! Il -voulut parler au peuple; la cavalerie essaya de s'y -opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les -victimes à l'échafaud était souveraine; elle accorda la -parole au juif.</p> - -<p>—Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis -point volour, ze pardonne à la loi et à mes zouzes.</p> - -<p>Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de -se hâter.</p> - -<p>En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant -que peu à peu, Douligny et Chambon espérèrent échapper -à la mort, protégés qu'ils étaient maintenant par la -Convention. Conformément à ces calculs, ils jetèrent -quelques jours après une nouvelle proie à la justice. -Ce fut cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit <i>le -Petit-Chasseur</i>. Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce -dernier fut convaincu d'avoir été le sergent recruteur -des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, -il s'était rendu en costume de garde national -chez le nommé Retour, chez Gallois, dit <i>Matelot</i>, et -chez Meyran; il leur avait remis des pistolets destinés -à protéger l'entreprise. On lui prouva, en outre, qu'il -avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un -témoin, un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas -à changer son rôle de témoin contre celui d'accusé, -vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le personnage -connu sous le nom de <i>Petit-Chasseur</i> s'était -rendu chez lui, afin d'acheter une paire de bottes. Le -marché conclu avec la femme Picard, l'acheteur l'avait -engagée à aller chercher du vin et à lui rapporter en -même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission -faite, Picard avait vu <i>le Petit-Chasseur</i> glisser -quelque chose dans cette eau-forte; mais les commissaires -venant au même instant pour l'arrêter, il jeta -le tout dans la rue. Alors il fut facile de reconnaître -que c'étaient des diamants.</p> - -<p>Écrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior -Cottet fut condamné à la peine de mort. Voyant -par quels moyens Douligny et Chambon avaient obtenu -un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes -ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. -Mais on reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un -but: retarder le jour de son exécution. On refusa de -prêter davantage l'oreille à ses déclarations interminables. -Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore -deux heures par une dernière supercherie. Il demanda -à se rendre au Garde-Meuble avec un magistrat, disant -qu'il y allait de la fortune de la nation. Monté dans les -salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de -complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous -les secrets. Mais à la fin la foule impatientée refusa -d'attendre plus longtemps le spectacle qui avait été -promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant du -Garde-Meuble, <i>le Petit-Chasseur</i> eut beau crier:—Citoyens, -je ne suis pas coupable; intercédez pour -moi, intercédez pour moi!—Nul ne fut accessible à -la pitié, et la loi reçut son application.</p> - -<p>Grâce aux renseignements fournis par Douligny et -Chambon, on arrêta successivement leurs principaux -complices, qui furent condamnés à la peine capitale. -Des femmes et même un enfant, Alexandre, dit <i>le Petit -Cardinal</i>, se virent impliqués dans cette affaire, qui -prit peu à peu une telle dimension, que le député -Thuriot, l'un des membres de la commission de surveillance, -proposa à la Convention d'autoriser le déplacement -du chef du jury, afin que ce dernier allât -dans les endroits de la France qu'il croirait nécessaires, -décernât des mandats d'amener, et fît des -visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, -parce qu'elle n'assurait pas au procès une marche -assez rapide.</p> - -<p>S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées -dans une lettre datée de Nice en Piémont, -du 5 juin 1834, et adressée à la <i>Revue rétrospective</i>, -ce serait à lui qu'on devrait la découverte des principaux -diamants de la couronne. Il raconte que pendant -les débats du tribunal criminel, alors qu'il était administrateur -de la police, une mulâtresse, habituée de -la tribune publique des Jacobins, vint le trouver dans -son cabinet.—Que direz-vous, si je vous fais trouver -les diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a -une révélation à vous faire. Je voulais le conduire au -comité des recherches de l'assemblée législative, mais -il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous a, -dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance -qu'il veut que ce soit à vous que la patrie doive -d'être rentrée dans la possession de ces richesses.—Amenez-le -promptement.</p> - -<p>Une heure après, on introduisit dans un des salons -du maire, où Sergent se trouvait seul, un quidam vêtu -proprement en garde national; il était conduit par la -mulâtresse.—Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle, -et elle s'éloigna.—Monsieur l'administrateur, dit -cet homme d'une voix basse, je puis vous faire reprendre -tous les diamants de la couronne; mais il me -faut votre parole que vous ne me perdrez pas.—Quoi! -lorsque vous allez rendre un service aussi important, -que devez-vous craindre? ne méritez-vous -pas au contraire une récompense?—Je ne puis en -avoir d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, -mon nom ne peut être prononcé sans risquer de la -perdre.—Parlez, dit Sergent surpris, je vous promets -toute ma discrétion.—Vous ne me reconnaissez pas, -monsieur?—Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant -cet entretien.—Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi -votre parole de magistrat que vous ne me -livrerez point!—Quel mystère! Révélez, si vous savez -quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je -vous sauverai…—Non, monsieur, reprit cet homme, -je suis ***, le prisonnier que vous avez visité à la -Conciergerie vers la fin du mois d'août, et que vous -avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous -savez que j'étais condamné à mort pour fabrication de -faux assignats, et que j'attendais alors, quoique sans -espoir, l'issue de mon pourvoi en cassation. Les juges -populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais -le tribunal peut me faire reprendre.—Eh bien, -soyez tranquille, dit Sergent; voyons, que savez-vous -des diamants?</p> - -<p>Le quidam entra dans les détails les plus étendus. -Une nuit qu'il feignait de dormir, il avait entendu auprès -de lui des gens s'entretenir en argot du vol fameux. -Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que -les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une -grosse poutre de la charpente du grenier d'une maison -de la rue de …—Envoyez-y promptement, ajouta-t-il; -ils ne doivent pas être encore enlevés; mais, -je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.</p> - -<p>Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein -de trouble et de confusion, surtout à l'endroit des -dates; nous avons dû souvent l'élucider. A cette -époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne -commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était -préoccupé, comme Barère, que du soin de sa réhabilitation. -Cependant sa version coïncide tout à fait avec -le rapport de Vouland, consigné dans <i>le Moniteur</i> -du 11 décembre:—Votre comité de sûreté générale, -dit Vouland, ne cesse de faire des recherches sur les -auteurs et complices du vol du Garde-Meuble; il a découvert -hier le plus précieux des effets volés: c'est le -diamant connu sous le nom de <i>Pitt</i> ou <i>Régent</i>, qui, -dans le dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze -millions. Pour le cacher, on avait pratiqué, dans une -pièce de charpente d'un grenier, un trou d'un pouce -et demi de diamètre. Le voleur et le recéleur sont arrêtés; -le diamant, porté au comité de sûreté générale, -doit servir de pièce de conviction contre les voleurs. Je -vous propose, au nom du comité, de décréter que ce -diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et -que les commissaires de cet établissement seront tenus -de le venir recevoir séance tenante.» Ces propositions -furent décrétées. Quant à l'homme dont parle -Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le fit -partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre -de la guerre, il entra avec un grade dans un -régiment de la ligne. Que devint-il? Nous l'ignorons. -Seulement, plus tard, dans un compte rendu du tribunal -en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès -de faux assignats, on trouve parmi les accusés un -nommé Durand, désigné comme étant celui aux indications -duquel on doit la découverte du <i>Régent</i>. Est-ce -l'homme de Sergent? On peut le supposer.</p> - -<p>Le sort de ce <i>Régent</i> fut assez singulier: au mois -d'avril 1796, on l'envoya en Prusse pour servir de -cautionnement à un prêt de cinq millions. Retiré ensuite -des mains des banquiers, il orna la garde de -l'épée consulaire de Bonaparte.</p> - -<p>Mais retournons à la procédure du tribunal criminel. -Le ministre de l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une -grande énergie, de ce prétendu complot; il dut bientôt -s'apercevoir que l'esprit politique y était complétement -étranger, car il devenait de plus en plus évident que -les acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous -des malfaiteurs d'antécédents connus, et qu'ils avaient -immédiatement cherché à réaliser à leur profit leur -part du vol. Le ministre recevait lui-même les citoyens -qui avaient des communications à lui faire à ce -sujet. Un joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre -qu'un homme d'allure suspecte lui avait offert de lui -vendre une bonne partie de diamants. On comprend -avec quel empressement M. Roland pria Gervais de -ne pas effaroucher ce mystérieux client; une somme -de 15,000 livres, prise sur les fonds secrets, fut remise -au joaillier, afin qu'il alléchât par quelques avances le -vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant -quelques centaines de louis, le voleur apporta pour -plus de 200,000 livres de joyaux. Le marchand se -montra de plus en plus satisfait, jusqu'à l'heure où il -n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou; alors la -comédie fut terminée et notre homme mis entre les -mains de la justice. Grâce à l'habileté avec laquelle -M. Roland avait dirigé cette opération par l'intermédiaire -de Gervais, cette seule capture valut au trésor -un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres.</p> - -<p>Le jour que l'on vint dissoudre le tribunal du -17 août, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il s'occupait -encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On -ne permit pas d'achever l'instruction. Le président fit -venir les deux principaux coupables, Chambon et Douligny, -et il leur annonça que le tribunal cessant ses -fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis -qu'ils avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur -conseilla de se pourvoir en cassation ou de s'adresser -à la Convention nationale. Singulière preuve de la -vérité de cet axiome: <i>Qui a terme ne doit rien!</i> -Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant -de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques -années de fers. Encore a-t-on prétendu que, dans -un des mouvements de la Révolution, ces misérables -trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.</p> - -<p>Quelques jours avant la dissolution du tribunal du -17 août, Thomas Payne, comparant Louis XVI à Chambon -et à Douligny, s'était exprimé de la sorte au sein -de la Convention: «Il s'est formé entre les brigands -couronnés de l'Europe une conspiration qui menace -non-seulement la liberté française, mais encore celle -de toutes les nations: tout porte à croire que Louis XVI -fait partie de cette conspiration; vous avez cet homme -en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le <i>seul de sa -bande</i> dont on se soit assuré. <i>Je considère Louis XVI -sous le même point de vue que les deux premiers -voleurs arrêtés dans l'affaire du Garde-Meuble</i>: -leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle -ils appartenaient.»</p> - -<p>Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans -le vol des diamants un complot politique, à en juger -par la teneur d'une sentence du tribunal révolutionnaire, -prononcée le 12 prairial an II, qui condamne à -mort le sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien -commis au bureau de l'extraordinaire, «pour avoir aidé -ou facilité le vol fait, en 1792, au Garde-Meuble, afin de -fournir des secours aux ennemis de la France<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Ce -ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette -prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise -dans la séance du 29 pluviôse, 6,000 livres d'indemnité -furent accordées à la citoyenne Corbin, première -dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il y -a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la -mulâtresse dont il est question dans le récit de Sergent. -«Les recherches de la commission, ajoute <i>le -Moniteur</i>, ont mis à même de juger que, quoi qu'en -ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble -n'était lié à aucune combinaison politique, et -qu'il fut le résultat des méditations criminelles des scélérats -à qui le 2 septembre rendit la liberté.» C'est ce -que nous avons posé en commençant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la Révolution. -La veille du jour où l'on arrêta Babeuf, on avait condamné -aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol -homérique était loin d'être terminée. Même aujourd'hui -elle ne l'est pas encore. La soustraction des diamants -a été évaluée à <span class="small">TRENTE-SIX MILLIONS</span>. En 1814, -il en fut restitué pour cinq millions; l'histoire de cette -restitution est même des plus intéressantes. Il y avait -autrefois au Garde-Meuble un employé subalterne du -nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les bijoux. -Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses -amis, un sans-culotte, vint lui remettre une boîte, en -le priant de la garder jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre -lui-même. Peu de temps après, Charlot fut renvoyé, -ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de -l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. -Il emporta le dépôt du sans-culotte, qui ne reparut -plus. Lassé de l'attendre et finissant par concevoir -des soupçons, il força un jour la serrure du petit -coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut -plusieurs diamants de la couronne. L'embarras -de ce pauvre diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; -les rapporter, n'était-ce pas s'exposer à être -pris lui-même pour le voleur, ou tout au moins n'était-ce -pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison -préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, -ou plutôt il décida qu'il attendrait les événements; il -cacha les diamants et les garda.</p> - -<p>Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses -moyens d'existence étaient si bornés, que madame Cordonnier, -sa sœur, marchande orfévre près le marché -au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot -et son penchant à l'ivrognerie obligèrent sa sœur à le -renvoyer. Il alla alors occuper une très-petite chambre -dans un grenier, où il vécut, pour ainsi dire, des secours -que lui accordaient plusieurs personnes de sa -connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment -était un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique -fort peu aisé lui-même, lui prêtait souvent de petites -sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus -complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un -négociant d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la -faim et du froid à côté d'une cassette renfermant cinq -millions de diamants. Il est vrai que ces diamants, -Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être -reconnu comme un des voleurs du Garde-Meuble.</p> - -<p>La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au -point qu'il en tomba mortellement malade. Sentant sa -fin très-prochaine, il dit un jour à Dumontville, qui -n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup d'intérêt:—Ouvre -le tiroir de cette table; il y a dedans une -petite boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; -prends-la, et si je meurs, fais-en l'usage que tu voudras. -Dumontville s'en alla avec la boîte qui était fermée -par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il -voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses -nouvelles, on lui apprit qu'il venait d'expirer. Rien -n'empêchait plus Dumontville de briser le papier cacheté: -il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé -que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne -de son trésor; son seul plaisir était, dans un -beau jour, après avoir verrouillé sa porte, de prendre -les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil -pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien -des hésitations et des réticences, par s'ouvrir à un de -ses parents, M. Delattre, ancien membre de l'Assemblée -législative, et qui avait été chargé autrefois de -faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; -il apprit de lui que les susdits diamants étaient la -propriété de l'État. Effrayé de cette découverte, Dumontville -jugea opportun de garder le silence, comme -avait fait autrefois Charlot.</p> - -<p>Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda -à solliciter une audience de M. le comte de Blacas, -ministre de Louis XVIII, et à lui remettre la précieuse -cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement -sa loyauté, sa fidélité, et le patriotisme pur qui l'avait -guidé à conserver intact ce trésor national pour ne le -déposer qu'entre les mains de ses légitimes possesseurs. -Quelques mois après cette entrevue, Dumontville -(il n'était alors qu'un modeste employé des droits -réunis) reçut le titre de chevalier de la Légion d'honneur -et le brevet d'une pension de 6,000 francs.</p> - -<p>Cette aventure, qui est racontée longuement par -l'abbé de Montgaillard, représente, jusqu'à présent du -moins, le dernier chapitre de cette procédure romanesque -des diamants de la couronne. Je dis <i>jusqu'à -présent</i>, car de nos jours plusieurs gens se bercent -encore (le croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns -de ces cailloux miraculeux; bien des plongeons -ont été faits dans la Seine sous le pont Louis XVI, -à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une -partie de leur brillant butin; bien des poutres ont -été dérangées dans les greniers des faubourgs. Mais ne -peut-on pas comparer ces obstinés chercheurs d'or à ces -pauvres croyants sans cesse préoccupés des millions de -Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore -à ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour -découvrir les trésors des émigrés?</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td colspan="2"> </td> -<td class="num small">Pages</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">LE POULET. <span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>.—La Toilette</td> -<td class="num"><a href="#l1ch1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">II.</td> -<td class="drap">—L'Opéra</td> -<td class="num"><a href="#l1ch2">12</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">III.</td> -<td class="drap">—La Petite maison</td> -<td class="num"><a href="#l1ch3">18</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">IV.</td> -<td class="drap">—Le Dessert</td> -<td class="num"><a href="#l1ch4">23</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">V.</td> -<td class="drap">—Le Drame</td> -<td class="num"><a href="#l1ch5">28</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">VI.</td> -<td class="drap">—La Chambre à coucher</td> -<td class="num"><a href="#l1ch6">33</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">VII.</td> -<td class="drap">—Le Dénoûment</td> -<td class="num"><a href="#l1ch7">42</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">LES PETITS JEUX.—Lettre du vieux chevalier de Pinparé, -tombé en enfance, à sa petite nièce Antoinette</td> -<td class="num"><a href="#l2">45</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">LES PASSE-TEMPS DE M. LA POPELINIÈRE</td> -<td class="num"><a href="#l3">55</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">BIBLIOTHÈQUE GALANTE</td> -<td class="num"><a href="#l4">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r"><span class="sc">Chap. I</span><sup>er</sup>.</td> -<td class="drap">—L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans -mère</td> -<td class="num"><a href="#l4ch1">82</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">II.</td> -<td class="drap">—Mémoires turcs</td> -<td class="num"><a href="#l4ch2">88</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">III.</td> -<td class="drap">—Grigri</td> -<td class="num"><a href="#l4ch3">91</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">IV.</td> -<td class="drap">—Thémidore</td> -<td class="num"><a href="#l4ch4">93</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">V.</td> -<td class="drap">—Mémoires de M. de Volari, ou l'amour volage -et puni</td> -<td class="num"><a href="#l4ch5">99</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">VI.</td> -<td class="drap">—Le Noviciat du marquis de ***, ou l'apprenti -devenu maître</td> -<td class="num"><a href="#l4ch6">101</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">VII.</td> -<td class="drap">—Le Grelot, ou les etc., etc., etc.</td> -<td class="num"><a href="#l4ch7">102</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">VIII.</td> -<td class="drap">—Confession générale du chevalier de Wilfort</td> -<td class="num"><a href="#l4ch8">103</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">IX.</td> -<td class="drap">—Le Roman du jour</td> -<td class="num"><a href="#l4ch9">108</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">X.</td> -<td class="drap">—Bibliothèque des petits-maîtres</td> -<td class="num"><a href="#l4ch10">110</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XI.</td> -<td class="drap">—Tant-pis pour lui, ou les spectacles nocturnes</td> -<td class="num"><a href="#l4ch11">118</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XII.</td> -<td class="drap">—Les Erreurs instructives, ou mémoires du -comte de ***</td> -<td class="num"><a href="#l4ch12">120</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XIII.</td> -<td class="drap">—Le Zinzolin</td> -<td class="num"><a href="#l4ch13">129</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XIV.</td> -<td class="drap">—Cléon</td> -<td class="num"><a href="#l4ch14">131</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XV.</td> -<td class="drap">—Le Souper des petits-maîtres</td> -<td class="num"><a href="#l4ch15">134</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XVI.</td> -<td class="drap">—Les Faiblesses d'une jolie femme, ou mémoires -de M<sup>me</sup> de Vilfranc</td> -<td class="num"><a href="#l4ch16">137</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XVII.</td> -<td class="drap">—Les Confidences réciproques, ou anecdotes -de M<sup>me</sup> de B***</td> -<td class="num"><a href="#l4ch17">138</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XVIII.</td> -<td class="drap">—Les Sonnettes, ou mémoires de M. le marquis -D***</td> -<td class="num"><a href="#l4ch18">139</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XIX.</td> -<td class="drap">—Félicia, ou mes fredaines</td> -<td class="num"><a href="#l4ch19">141</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XX.</td> -<td class="drap">—L'Étourdi</td> -<td class="num"><a href="#l4ch20">150</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXI.</td> -<td class="drap">—Ma jeunesse</td> -<td class="num"><a href="#l4ch21">151</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXII.</td> -<td class="drap">—Monrose, ou le libertin par fatalité</td> -<td class="num"><a href="#l4ch22">153</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXIII.</td> -<td class="drap">—Les Almanachs galants</td> -<td class="num"><a href="#l4ch23">155</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXIV.</td> -<td class="drap">—L'Odalisque</td> -<td class="num"><a href="#l4ch24">158</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXV.</td> -<td class="drap">—Éléonore, ou l'heureuse personne</td> -<td class="num"><a href="#l4ch25">160</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXVI.</td> -<td class="drap">—Les Aphrodites</td> -<td class="num"><a href="#l4ch26">161</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXVII.</td> -<td class="drap">—Le Doctorat impromptu</td> -<td class="num"><a href="#l4ch27">165</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXVIII.</td> -<td class="drap">—La Galerie des femmes</td> -<td class="num"><a href="#l4ch28">167</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">XXIX.</td> -<td class="drap">—Les Quatre métamorphoses</td> -<td class="num"><a href="#l4ch29">170</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">DESFORGES</td> -<td class="num"><a href="#l5">185</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">CAZOTTE. -<span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>.—La rose de Fragonard</td> -<td class="num"><a href="#l6ch1">233</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">II.</td> -<td class="drap">—Une maison en Champagne</td> -<td class="num"><a href="#l6ch2">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">III.</td> -<td class="drap">—Le tribunal du peuple</td> -<td class="num"><a href="#l6ch3">252</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="r">IV.</td> -<td class="drap">—Dernier martyre</td> -<td class="num"><a href="#l6ch4">261</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="drap">LES DIAMANTS DU GARDE-MEUBLE</td> -<td class="num"><a href="#l7">279</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">D. THIÉRY ET C<sup>ie</sup>.—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Les amours du temps passé, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU TEMPS PASSÉ *** - -***** This file should be named 61318-h.htm or 61318-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61318/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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