summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/61091-8.txt9362
-rw-r--r--old/61091-8.zipbin205010 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h.zipbin526726 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/61091-h.htm10985
-rw-r--r--old/61091-h/images/cover.jpgbin53511 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu1.jpgbin40715 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu2.jpgbin42855 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu3.jpgbin45597 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu4.jpgbin42796 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu5.jpgbin44595 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61091-h/images/illu6.jpgbin44603 -> 0 bytes
14 files changed, 17 insertions, 20347 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..19d8de4
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #61091 (https://www.gutenberg.org/ebooks/61091)
diff --git a/old/61091-8.txt b/old/61091-8.txt
deleted file mode 100644
index 72fd579..0000000
--- a/old/61091-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9362 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny
-Hill, femme de plaisir, by John Cleland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir
- Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire
-
-Author: John Cleland
-
-Commentator: Guillaume Apollinaire
-
-Illustrator: William Hogarth
-
-Release Date: January 3, 2020 [EBook #61091]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***
-
-
-
-
-Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- LES MAITRES DE L'AMOUR
-
- L'OEuvre
- de
- John Cleland
-
- Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir
-
- _Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle,
- et notamment la Vie galante d'après les SÉRAILS DE LONDRES_
-
- INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
- PAR
- GUILLAUME APOLLINAIRE
-
- Ouvrage orné de six compositions d'après la suite gravée par
- WILLIAM HOGARTH:
- La Destinée d'une Courtisane
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
- MCMXIV
-
-
-
-
- = _Il a été tiré de cet ouvrage_ =
- 10 exemplaires sur Japon Impérial
- ============ (1 à 10) ============
- 25 exemplaires sur papier d'Arches
- ============ (11 à 25) ===========
-
-
- Droits de reproduction réservés
- pour tous pays, y compris la
- Suède, la Norvège et le Danemark
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-Les six gravures de William Hogarth, dont nous publions en hors texte la
-reproduction, nous ont paru être le commentaire le plus vivant de
-l'oeuvre de John Cleland. Gravées en 1734, elles présentent, à vrai
-dire, avec une agréable truculence, les étapes de la vie d'une
-courtisane anglaise au XVIIIe siècle, depuis le jour où, simple fille de
-campagne, elle est débauchée par une éloquente entremetteuse, jusqu'à
-celui de ses funérailles.
-
-Nos reproductions ont été faites d'après les gravures figurant dans les
-collections de la Bibliothèque nationale, où elles sont accompagnées de
-quelques explications, traduction ou plutôt interprétation des légendes
-en anglais figurant au-dessous des gravures originales. Nous publions le
-texte de ces explications, pour aider à la compréhension de certains
-détails typiques.
-
-
-Les Progrès d'une Garce
-
-_d'après les dessins de M. Hogarth._
-
-
-I. L'INNOCENTE TRAHIE
-
-Voyez cette fille de campagne: que ses regards sont innocents! que ses
-habits sont propres quoique unis! N'êtes-vous pas indigné de voir la
-maquerelle qui n'oublie rien pour la débaucher? Elle couvre ses desseins
-sous le voile de la piété et ne parle que de prières et de dévotions,
-jusqu'à ce que la pauvrette soit vendue et livrée à Francisque.
-
-Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne la belle: il est l'emblème
-véritable d'un satyre impudique.
-
-Le curé de campagne arrive à la ville avec une méchante rosse. Jugez ce
-qui l'amène: moins à faire et mieux payé.
-
-
-II. UN JUIF L'ENTRETIENT SOMPTUEUSEMENT
-
-Débauchée d'abord et chassée ensuite, c'est le sort de toutes les
-putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptême
-comme Margot) est obligée de battre du plâtre jusqu'à ce qu'elle
-rencontre un juif opulent.
-
-Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur.
-
-Elle a un singe et un Maure qui la suit.
-
-Qu'un homme est sot de s'imaginer jouir seul d'une femme! Car malgré
-tout ce qu'il pourra lui donner, elle ne perdra pas une occasion
-favorable pour baiser avec d'autres.
-
-Polly donc avait son amant dans le lit quand l'Hébreu arriva sans être
-attendu. Pour le faire évader, elle querelle le juif, donne un coup de
-pied à la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir le galant.
-
-
-III. ELLE EST RÉDUITE À LA MISÈRE DANS SON LOGEMENT DE DRURY-LANE
-
-Margot, renvoyée pour la deuxième fois, se loge dans l'allée de
-Drury-Lane (célèbre à Londres par le grand nombre de filles de moyenne
-sorte), tient boutique pour son compte et commerce avec toute la ville.
-Pendant qu'on verse le thé, mademoiselle est occupée à regarder une
-montre qu'elle avait prise par subtilité à son galant pendant la nuit.
-On met sur une petite table, devant elle, du beurre enveloppé d'un
-mandement de Monseigneur, une soucoupe, un couteau et du pain.
-
-Sa cape est derrière elle, sur le dos d'une chaise; la chandelle est
-fichée dans le trou d'une bouteille qui est auprès de la chaise percée.
-
-Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers pour
-mener mademoiselle et sa suivante à l'hôpital, pour y battre du chanvre?
-
-Au haut est écrit: «Boette à perruque de Jacques Datton».
-
-
-IV. DANS LA MAISON DE CORRECTION À BATTRE LE CHANVRE
-
-Si vous voulez voir la pauvre Margot, il faut aller à l'hôpital où elle
-bat du ciment, sans que personne s'intéresse pour elle. L'inspecteur,
-avec un regard de travers, lui lâche de temps en temps quelques coups de
-bâton quand elle veut reposer.
-
-Une vilaine garce, qui la voit en brocart, et avec une dentelle de
-Flandres, lui tire la langue et lui fait la moue en clignotant des yeux.
-Une autre salope, qui n'a que la moitié du nez, trousse sa méchante
-jupe, se moque de son habit de travail et du regard sévère de celui qui
-la fait travailler. Cator tue des poux.
-
-Le chevalier Jean est dessiné sur un volet.
-
-Au-dessus de celui qui fait travailler est écrit: «Il vaut mieux
-travailler que se tenir ainsi.»
-
-
-V. ELLE MEURT EN PASSANT PAR LE «GRAND REMÈDE»
-
-Sortie de l'hôpital, Margot recommence de nouveau ses intrigues et ses
-galanteries. Mais en connaissez-vous une seule d'entre ces créatures qui
-ait échappé à la vérole?
-
-Notre Margot avait mal sur mal; les élixirs, les pilules et l'émétique
-l'avaient si fatiguée qu'elle était lasse de vivre.
-
-Bref, elle crève dans la salivation; sa suivante, la voyant expirer, se
-met à crier de toutes ses forces.
-
-Les médecins se blâment l'un et l'autre. Meagre (nom d'un des médecins)
-s'emporte de rage et de fureur, renverse la table et traite son camarade
-de fou.--Ce sont vos pilules de Squab (nom de l'autre médecin) qui l'ont
-tuée, et non mon élixir.
-
-Pendant qu'ils se chamaillent, une vilaine garce fouille le coffre de
-Margot.
-
-
-VI. POMPE DE SES FUNÉRAILLES
-
-La communauté de Drury-Lane s'assemble autour du cercueil. Mlle Priss
-lève le couvercle pour dire adieu à la défunte. Cator, abattue de
-chagrin, boit. Margot ferme ses poings et baisse la vue. Babet essuie
-ses yeux, et Janeton s'ajuste devant le miroir.
-
-La maquerelle, ruinée, ne fait que crier et boire. Madgee remplit les
-verres, et le petit garçon ne songe qu'à faire aller sa toupie.
-
-Le gantier a la vue attachée sur Suky en essayant ses gants; la belle,
-l'ayant remarqué, lui prend ce qu'il a dans ses poches.
-
-Le curé lorgne Nanette; auprès de laquelle il se campe, et laisse
-répandre son vin, pendant qu'il a une main cachée quelque part.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Le célèbre auteur des _Memoirs of a woman of pleasure_ naquit en 1707 ou
-en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d'accord sur ce point, ne
-peuvent indiquer le lieu où il vit le jour.
-
-Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb,
-figure parmi les membres du _Spectator Club_, imaginé par Steele et
-Addison.
-
-Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le jeune John
-Cleland reçut une bonne éducation à l'École de Westminster. Ses études
-terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra
-au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut
-pas pour longtemps, car, à la suite d'une affaire qu'on ignore, il fut
-destitué et revint en Angleterre.
-
-C'est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne
-en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées.
-
- * * * * *
-
-A cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous
-et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La
-jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses
-sommes à courir les tavernes, les _Bagnios_ et les _Seraglios_ que l'on
-venait d'ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens
-que l'on a appelés des _Temples d'Amour_.
-
- * * * * *
-
-Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles
-fréquentées par les misérables et les prostituées de bas étage. Dans
-d'autres, au contraire, la Noblesse s'enivrait, jurait et faisait tapage
-de la façon la plus grossière. La plupart des repas fins se donnaient à
-la taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils faisaient
-une honorable exception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu'une
-taverne en annonçait, il n'était point rare que les consommateurs
-vinssent faire queue à la porte.
-
- * * * * *
-
-Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que faisaient les
-Anglais de son temps.
-
-Voici la description d'un fin dîner anglais au mois de juin.
-
-Un repas de cette sorte durait généralement plus de quatre heures, et le
-plus souvent les convives étaient silencieux.
-
-Pour le premier service, d'un côté, la table ronde était chargée d'un
-jambon rôti, reposant mollement sur des fèves de marais. Un énorme
-rosbif était de l'autre côté. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu
-de la table, flanqué de deux saucières, l'une de beurre, l'autre d'une
-sauce au gingembre et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se
-trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se
-pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait.
-
-Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans
-sauce, cuits dans l'eau bouillante, à découvert, pour conserver leur
-couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourrée de groseilles à
-maquereau.
-
-Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des
-pots d'argent pour la bière, une assiette, une fourchette de fer à deux
-branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de
-cuiller. Les serviettes étaient inconnues.
-
-Après le second service, la nappe enlevée, on servait le dessert: des
-fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On
-apportait alors les verres à la française et l'on portait les santés, en
-commençant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames.
-
-On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec des tartines de
-beurre.
-
-Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun se soulageait
-sans vergogne, et comme l'on tenait le plus souvent les fenêtres
-fermées, les vapeurs de l'urine, se mêlant aux vapeurs de l'alcool et du
-vin, rendaient l'atmosphère irrespirable pour d'autres que des Anglais.
-
- * * * * *
-
-A propos du sans-gêne qu'apportaient les Anglais dans la satisfaction de
-leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapporté par
-Casanova, qui visita Londres quelques années après la publication du
-livre de Cleland:
-
-«Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, j'aperçus à ma gauche
-cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin
-impérieux et qui tournaient le derrière aux passants. Cette position me
-parut d'une indécence révoltante et j'en témoignai mon dégoût à
-Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au moins tourner
-leur face aux passants.
-
-«--Nullement, s'écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait peut-être, et
-à coup sûr on les regarderait; tandis qu'en exposant leur postérieur,
-ils ne courent point le danger d'être connus, et qu'en outre ils forcent
-les gens tant soit peu délicats à se détourner.
-
-«--J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez
-naturel que cela révolte un étranger.
-
-«--Sans doute, car les usages s'enracinent comme des préjugés. Vous
-aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher
-ses écluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une allée, se
-coller contre une porte ou s'abriter contre une borne?
-
-«--Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue; mais s'ils
-évitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont
-dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela
-n'est pas bien.
-
-«--Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture à regarder là?
-
-«--C'est encore vrai.»
-
- * * * * *
-
-Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n'était pas
-une règle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son
-train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les
-Damnations, les Futitions, les Malédictions, le Ciel et l'Enfer
-formaient dans ces exclamations irritées les plus étranges alliances de
-mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffiné et
-témoignant d'une profonde culture.
-
-Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens polis eux-mêmes
-s'abordaient delà façon suivante:
-
-«_Damn ye, I am glad to see you._ (_Soyez damné, je suis bien aise de
-vous voir._)»
-
-Ou bien:
-
-«_Damn ye, you dog, how do you do?_ (_Soyez damné, chien, comment vous
-portez-vous?_)»
-
-Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps, on lui disait:
-
-«_You son of a whore, where have you been?_ (_Fils d'une putain, où
-avez-vous été?_)»
-
-Et les _damned_ revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et
-les choses.
-
- * * * * *
-
-Il serait trop long d'énumérer toutes les tavernes où l'on rencontrait
-les prostituées ou bien où l'on pouvait les faire venir en chaise.
-
-Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la _Tête de Turc_
-à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, où il
-existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous
-les soirs.
-
-Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux tables et les
-nappes y étaient clouées. Les filous y observaient un certain décorum.
-Ils avaient des règlements et des chefs qui les appliquaient. On y
-buvait et fumait, on y échangeait, on y vendait ce qui avait été
-escamoté pendant la journée.
-
-Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. Sur la
-grande table, on lisait l'inscription que voici:
-
-_Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get
-straw for nothing._
-
-(Ici on peut se saouler pour un _penny_, tomber ivre-mort pour deux
-_pence_ et avoir de la paille par-dessus le marché.)
-
-En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus dans les
-caves, où on les étendait sur de la paille.
-
-Une société mêlée fréquentait encore le _Lion Blanc_, une des dernières
-des cent tavernes de Drury, si célèbres sous Charles II. La police
-voulut une fois intervenir dans une orgie qui s'y faisait et l'on
-trouva, mêlées à des filles de la plus basse catégorie, des dames de
-qualité qui furent laissées en liberté, tandis que les autres étaient
-menées en prison.
-
-A la _Cave au Cidre_, près de Maiden Lane, on rencontrait de jolies
-femmes et des gens d'esprit, des écrivains, des acteurs.
-
-La _Rose Tavern_, dans Russel Street, n'était fréquentée que par les
-membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y enivrer en soupant avec des
-femmes.
-
-Mais l'établissement le plus élégant et le plus cher était celui à la
-_Tête de Shakespeare_ et les courtisanes tenaient à honneur de figurer
-sur la liste que Jack Harris, le gérant, tenait à la disposition des
-gentlemen, ses clients.
-
-C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel
-écervelé, s'étant enivré, rencontra une fille qui lui plut au point
-qu'il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter
-qu'elle avait le pied bien fait et fort petit.
-
-Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut manger le soulier
-et le fit accommoder sur-le-champ.
-
-La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle en hachis,
-et les talons de bois, coupés en lamelles fines, furent frits au beurre
-et servirent à garnir le plat, qui fut savouré amoureusement.
-
-Cette folie fut renouvelée au XIXe siècle, à Saint-Pétersbourg, en
-l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dévorèrent les
-chaussons de danse.
-
-Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à bière (_Ale
-houses_), où l'on ne voyait guère de femmes et où on ne donnait pas de
-verres, toutes les personnes de la même compagnie buvant au même pot.
-Quand le maître du cabaret servait lui-même, on l'invitait ordinairement
-à boire le premier et il acceptait toujours, disant:
-
-«_Your healths, gentlemen._ (_A vos santés, gentlemen_).»
-
-Il enfonçait alors son nez dans l'écume qui s'élevait au-dessus du pot
-et s'essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bière de
-droite à gauche. Et celui qui aurait témoigné de la répugnance à boire
-après son voisin aurait été regardé de travers.
-
-Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafés
-où les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces établissements
-étaient semblables au café de Tom King.
-
-Dans cette baraque en planches, accotée au marché, en face de Tavistock
-Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et
-jeunes, mais bizarrement attifées et trop fardée, les yeux cernés à
-l'encre de Chine, parées de colliers en verroteries de toutes couleurs,
-de boucles d'oreilles, et dont le langage précieux et grossier était
-mêlé de termes d'argot, de mythologie et de mots marins.
-
- * * * * *
-
-Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses
-notes touchant la vie anglaise.
-
- «Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste de l'Europe;
- la terre même a une nuance différente, et l'eau de la Tamise a un goût
- qu'on ne trouve à aucune autre rivière; tout Albion porte un caractère
- particulier; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes
- et les femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas
- étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à
- celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait
- principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil national qui les
- fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut
- cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations;
- chacune se met en première ligne, et au fait il n'y a que le second
- rang qui soit difficile à déterminer.
-
- «Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté générale, la
- beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la
- nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la
- justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un
- morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu'ils
- n'aillent jamais qu'au trot, enfin la construction de leurs villes, de
- Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très
- populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car
- elles sont extrêmement longues et n'ont presque point de largeur.»
-
-Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à
-Londres:
-
- «Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant beaucoup de
- monde dans un café, j'y entrai. C'était le café le plus mal famé de
- Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l'Italie
- qui venaient à passer la Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je
- m'étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard,
- qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous
- voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je
- n'y suis plus allé.
-
- «Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu
- vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une
- gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d'un
- crayon, s'occupait à effacer certaines lettres et mettait la
- correction en marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une
- oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis qu'il
- corrigeait le mot _ancora_, mettant un _h_ en marge, comme voulant
- faire imprimer anchora. Cette barbarie m'irritant, je lui dis que
- depuis quatre siècles on écrivait _ancora_ sans _h_.
-
- «--D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans les citations il
- faut être exact.
-
- «--Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois que vous êtes
- homme de lettres.
-
- «--De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli.
-
- «--Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous
- connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de
- Calsabigi, qui m'a parlé de vous. J'ai lu quelques-unes de vos
- satires.
-
- «--Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
-
- «--Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du
- _Décaméron?_
-
- «--J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre de mes
- souscripteurs.
-
- «--Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.
-
- «--Vous me faites honneur.
-
- «Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une guinée, je lui
- en pris quatre, puis, me levant pour m'en aller, je lui dis que
- j'espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me
- le dit, étonné que je l'ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui
- disant que je n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une
- heure.
-
- «--Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous;
- permettez-moi de vous accompagner.
-
- «Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m'avait
- conduit au café d'Orange, le plus décrié de Londres.
-
- «--Mais vous y allez!
-
- «--Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal:
-
- Cantabit vacuus coram latrone viator.
-
- Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils me
- connaissent; nous ne nous parlons point.»
-
-S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut connaître toutes
-les tavernes.
-
- «J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me
- faire aux moeurs de ces insulaires si grands et si petits.»
-
-C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses amis.
-
- «A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut
- à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c'est
- l'habitude, mais non à sa propre table. Je fus un jour invité, au parc
- Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et
- à boire une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne
- il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en
- bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont
- les moeurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais
- que je mangeais chez moi, parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la
- soupe:--Êtes-vous malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que
- pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore; il ne
- mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu'il épargne
- la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m'a fait dire que le
- dîner anglais n'a ni commencement ni fin. La soupe est considérée
- comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne
- voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le
- bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour être donné
- au chien. Au fait, le boeuf salé qui leur en tient lieu est excellent.
- Il n'en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible
- de m'accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce
- qui contribua peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents
- de France que mon marchand de vin me fournissait; ils étaient très
- purs, mais très chers.»
-
-Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:
-
- «... J'allai dîner à Star-tavern, où l'on m'avait dit que l'on
- trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres.
- C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; il y allait
- fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet
- particulier, et le maître, s'apercevant que je ne parlais pas
- l'anglais, vint me tenir compagnie, m'aborda en français, ordonna ce
- que je voulais et m'étonna, par ses manières nobles, graves et
- décentes, au point que je n'eus pas le courage de lui dire que je
- désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des
- détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke
- m'avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus
- jolies filles de Londres.
-
- «--Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous
- pouvez en avoir à souhait.
-
- «--Je suis venu dans cette intention.
-
- «Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il lui ordonna
- de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu'il lui
- aurait dit de m'apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme
- sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes
- herculéennes.
-
- «--Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me revient pas.
-
- «--Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas
- de façons à Londres, monsieur.
-
- «Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on donnât un shilling
- et qu'on m'en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la
- première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la
- suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me
- tenait toujours compagnie.
-
- «--Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que bien dîner.
- Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de moi pour faire plaisir
- aux porteurs.
-
- «--C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand
- on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l'on veut.»
-
-Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure:
-
- «Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à Star-tavern
- j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans m'accommoder d'aucune, et
- qu'il était la cause de mon désappointement.
-
- «--Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie chercher, et
- j'ai eu tort.
-
- «--Oui, vous auriez dû me le dire.
-
- «--Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car
- elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les
- payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.
-
- «--Pourrai-je aussi les avoir ici?
-
- «--A votre choix.
-
- «--Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez
- la préférence à celles qui parlent français.
-
- «--Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.
-
- «--Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous nous
- comprendrons.»
-
- «Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées; une seule
- était marquée douze.
-
- «--Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.
-
- «--Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair
- de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui n'en use qu'une ou deux
- fois par mois.
-
- «... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe[1] chez l'une
- des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant
- dire que c'était pour dîner tête à tête avec elle.
-
- [1] Le domestique nègre de Casanova.
-
- «Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver aimable, je
- ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne
- devait pas s'attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait
- gagner; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la
- main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain; elle
- avait été fort jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste
- et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire
- déshabiller.
-
- «Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un
- troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant trouvé face à
- face d'une jeune personne attrayante, je l'abordai en français, en lui
- demandant si elle voulait venir souper avec moi.
-
- «--Que me donnerez-vous au dessert?
-
- «--Trois guinées.
-
- «--Je suis à vos ordres.
-
- «Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle
- me tint tête comme je l'aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui
- demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que
- c'était l'une de celles que lord Pembroke m'avait taxées à six
- guinées. Je jugeai qu'il fallait faire ses affaires par soi-même ou
- n'avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me
- procurèrent que des objets à peine dignes d'attention.
-
- «La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais réservée pour la
- bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas
- digne d'un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble
- lord qui l'entretenait.»
-
-Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent
-parfois de véritables orgies, et voici le récit d'une de ces folies,
-mais le célèbre aventurier ne fit qu'y figurer, triste qu'il était des
-misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie
-du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait
-se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, _jeune Anglais,
-aimable, riche_, qui le sauva:
-
- «--Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; après la promenade
- nous irons au _Canon_. Je vais faire prévenir une jeune fille qui
- devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune
- Française charmante, et nous ferons partie carrée.
-
- «Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au _Canon_...
-
- «Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver...
-
- «Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me
- tenait ce jeune homme me faisaient du bien; je commençais à le sentir,
- quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur
- charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la
- nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs
- dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice
- qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil auquel elles
- étaient accoutumées...
-
- «Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans l'essentiel, sans
- soupe; aussi je n'avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves
- délicieux; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir
- Edgard occuper habilement les deux nymphes.
-
- «Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise de danser
- le _Rompaipe_ en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu
- que nous prissions le costume du père Adam et que l'on trouvât les
- musiciens aveugles...
-
- «On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à
- sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres.
- Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les
- toilettes s'étant faites pendant que les artistes accordaient leurs
- instruments, l'orgie commença.
-
- «Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu beaucoup de
- vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de l'amour sont
- l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous mes yeux trois corps
- superbes, admirables de fraîcheur et de régularité; leurs mouvements,
- leur grâce, leurs gestes et jusqu'à la musique, tout était ravissant,
- séduisant; mais aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse
- sensible. Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la danse,
- et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience sur moi-même.
- Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l'une à l'autre
- jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût rendu inhabile en le forçant au
- repos. La Française vint s'assurer si je donnais quelque signe de vie;
- mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.
-
- «L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la
- Française et de payer les frais, n'ayant que peu d'argent sur moi.»
-
- * * * * *
-
-Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios.
-
-Les _bagnios_ avaient été d'abord de véritables établissements de bains.
-
-C'est dans un _bagnio_ que Tillotson, qui fut dans le XVIIe siècle le
-plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la
-Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, qui montre qu'il pouvait aussi
-prétendre au titre d'homme le plus distrait de l'Angleterre.
-
-Ayant donc été dans un _bagnio_, il s'y baigna, enfoncé dans ses
-méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et
-sortit gravement dans la rue.
-
-Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d'enfants
-le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui
-causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion,
-Tillotson envoya chercher la culotte.
-
-C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une
-mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin
-qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer,
-continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait
-pas l'obstination de cette mouche qui le perçait jusqu'au sang...
-
- * * * * *
-
-Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu'au
-plaisir.
-
-Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe siècle,
-étaient montées avec magnificence. Ce n'étaient que tapis précieux,
-meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens,
-dont aucun n'avait été oublié. Les Anglais s'y livraient à la débauche
-la plus dispendieuse.
-
-Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais mis les pieds à
-Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d'une fortune de
-40,000 livres sterling.
-
-Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il
-descendit dans un _bagnio_ dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés
-à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du _bagnio_
-résolurent de plumer le pigeon. On l'entoura de _good companions_, de
-filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus
-spirituelles. A ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où
-les vins les plus chers n'étaient pas épargnés. Cette orgie durait
-depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un ami qu'il avait
-à Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il prît part à ses débauches.
-Mais l'ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le
-séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu.
-
-Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s'élevait à 12,000
-livres sterling (environ 296,000 francs).
-
-L'ami du provincial s'opposa à ce qu'on le dépouillât. On plaida, et le
-tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne
-valaient que 2,000 livres sterling, que l'habitant de Southampton fut
-condamné à payer.
-
- * * * * *
-
-Le plus réputé parmi les _bagnios_ était celui de Molly King, au milieu
-de Covent-Garden.
-
-Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de _Mère
-Cole_ et que Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite
-Foote dans sa fameuse comédie, _la Bouquetière de Bath_.
-
-Ses traits ont été fixés par Hogarth. C'était une femme maniérée,
-rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C'est encore elle qui inventa
-la capeline.
-
-Le _bagnio_ de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les
-liqueurs qu'on y servait.
-
-Mrs. Stanhope tenait un _bagnio_ également fameux et connu sous le nom
-de _Hellfire Stanhope_. Cette procureuse était la maîtresse du président
-de l'_Hellfire-Club_ ou Club du feu d'enfer, où l'on se livrait aux
-orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c'était
-chez elle que l'on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le
-_Saint-James-Bagnio_ et le _Key-Bagnio_.
-
-Casanova ne manqua pas de visiter les _bagnios_.
-
- «Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les
- bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec
- une catin de bon ton, espèce qui n'est pas rare à Londres. C'est une
- partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées.
- L'économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l'économie qui
- gâte les plaisirs n'était pas de mon fait.»
-
-Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu'il ne
-connut les _bagnios_ que plus tard et qu'il y fut mené par lord Pembroke
-longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la
-Charpillon.
-
- «Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit connaître
- le _bagnio_ à l'anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que
- je ne m'arrêterai pas à décrire, parce qu'elle est connue de tous ceux
- qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance.
- Nous eûmes, dans cette partie, deux soeurs fort jolies qu'on appelait
- les Garich.»
-
- * * * * *
-
-Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l'on trouvait deux
-ou trois filles. Mais le premier _seraglio_ venait à peine d'être ouvert
-par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C'est elle
-qui donna à son établissement le nom de _seraglio_. Elle avait un grand
-nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les
-soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du
-lait d'amandes. Les clients ne venaient guère qu'après la fermeture des
-théâtres.
-
-Les _seraglios_ se multiplièrent vite.
-
- * * * * *
-
-Voici réimprimées d'après un ouvrage rare, _Les Sérails de Londres_,
-livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux de prostitution à
-Londres, au XVIIIe siècle:
-
-«Ce siècle d'avancement[2] et de perfection dans les arts, les sciences,
-le goût, l'élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice,
-devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies
-usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris.
-
- [2] _Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant les
- scènes qui y sont journellement représentées, les portraits et la
- description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères de
- ceux qui les fréquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801._ Ce
- livre, publié chez Barba, relate l'état de la galanterie londonienne
- bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons
- de débauche de Londres, à peu près à partir de l'époque où parut le
- roman de John Cleland.
-
-«Nos pères connaissaient si peu ce que l'on appelle aujourd'hui le _ton_
-qu'ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse; les
-saillies même de la jeunesse étaient inexcusables; il fallait, avant le
-voeu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus
-parfait célibat. L'adultère était alors jugé un des plus grands crimes
-que l'on pût commettre; et lorsqu'une femme s'en rendait coupable,
-fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société; ses
-parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd'hui, la
-véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du
-_savoir-vivre_, a pris la place de ces notions gothiques: la galanterie
-s'est introduite graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son
-présent degré de perfection.
-
-«Ce fut sous le règne de _Charles II_ qu'elle commença à prendre
-naissance. Ce monarque en établit l'exemple dans le choix et le nombre
-de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets; mais dès que
-_Jacques_, ce prince moine et bigot (qui, comme l'avait observé _Louis
-XIV_, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la
-galanterie fut alors bannie de ces royaumes.
-
-«A l'avènement de _George Ier_, les dames reprirent leur pouvoir. La
-gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il
-n'y avait point de partie complète sans les dames; ces parties devinrent
-ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants.
-L'intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais
-avait favorisée; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se
-retirèrent dans les boudoirs.
-
-«Sous le règne de _George II_, la galanterie se purifia; elle devint une
-science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes
-eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la
-maîtresse d'un homme puissant qu'au premier ministre, et les dignitaires
-de l'Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs
-d'une Laïs favorite.
-
-«Le règne présent est celui où la galanterie et l'intrigue sont
-parvenues au plus haut degré de perfection.
-
-«Les divorces ne furent jamais si multipliés qu'ils le sont de nos
-jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionnés par aucune
-affection réelle de l'une ou l'autre des parties, car si elles se sont
-unies par l'intérêt ou l'alliance, de même elles se désunissent par
-l'intérêt ou le caprice d'un autre mariage.
-
-«Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l'on peut se
-procurer pour une somme stipulée. Avant l'institution des sérails, le
-théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de
-_Covent-Garden_. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui
-doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de _Moll-king_, au
-centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle
-général des prostituées et libertines de tous les rangs. A cette époque,
-il y avait sous le marché un jeu public appelé _lord Mordington_.
-Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association; elle était
-souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans
-cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l'espérance de s'y
-enrichir; mais il était entouré de tant d'escrocs qui, par leurs
-artifices, le trompaient si adroitement que c'était un miracle lorsqu'il
-retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement
-infernal, le joueur ruiné qui n'avait pas un schelling pour se procurer
-un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit;
-si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent,
-tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre sexe
-remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de
-la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de
-ses disciples.
-
-«Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec
-une fortune très considérable, qu'elle avait amassée par les folies, les
-vices et le libertinage du siècle.
-
-«Vers le même temps, _la mère Douglas_, mieux connue sous le nom de
-_mère Cole_, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa
-maison que des libertins du premier rang; les princes et les pairs la
-fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités; les
-femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le
-plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que,
-tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé,
-son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente.
-
-«Il y avait à cette époque, à l'entour de Covent-Garden, d'autres
-endroits de marque inférieure. _Mme Gould_ fut la première en vogue,
-après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité; elle méprisait
-les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait
-pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques
-consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d'aller à la
-campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu'au
-lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui était possible; ses
-liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et
-ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la
-personne d'un certain notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle
-avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses
-grandes capacités.
-
-«Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une
-dame connue sous le nom de _Helle-Fire-Stanhope_; on l'appelait ainsi à
-cause de la liaison intime qu'elle avait eue avec un gentilhomme à qui
-on avait donné ce sobriquet, parce qu'il avait été président du _club de
-Helle-Fire_. _Mme Stanhope_ passait pour une femme aimable et
-spirituelle; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes
-de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la
-bonne compagnie.
-
- * * * * *
-
-«Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et
-infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de
-_Weatherby_ et de _Margeram_.
-
-«Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les
-débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l'origine,
-établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la
-retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu'un
-grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis
-la maîtresse entretenue jusqu'à la barboteuse, se rendirent dans la
-maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet
-endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de
-faim, tandis qu'elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en
-entrant dans cet infâme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la
-régalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bière; et, s'il avait un
-peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et
-l'engageait à passer le reste de la nuit avec elle.
-
-«_Lucy Cooper_ avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de
-prostitution: non qu'elle eût l'intention de disposer de ses charmes à
-un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu'elle y fût conduite
-par la nécessité; car elle était alors élégamment entretenue par feu le
-baronnet _Orlando Br...n_, un vieux débauché, qui était si enchanté de
-ses reparties qu'il l'aurait épousée si elle n'eût pas eu la générosité
-de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur.
-Quoiqu'il ne lui laissât manquer de rien et qu'il eût pour elle tous les
-soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre
-heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D'après ce
-récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à
-fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son
-hôtel. La dissipation était sa devise; elle haïssait le baronnet, et
-chez Weatherby elle était sûre d'y rencontrer _Palmer_ l'acteur, _Bet
-Weyms_, _Alexandre Stevens_, _Derrick_ et autres esprits dont la
-compagnie lui était agréable.
-
-«A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une
-tournure bien différente; elle ne donna plus de dîners au beau _Tracey_
-ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a
-compté plus d'une fois les arbres du parc pour un repas; mais si quelque
-connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait
-pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de
-Lucy ou de _Charlotte Hayes_. A cette époque, cette dernière dame était
-entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par
-rapport au beau sexe; il avait cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille
-était celle d'un Hercule et sa contenance tout à fait agréable;
-l'extravagance de sa parure lui avait fait donner l'étiquette de beau
-_Tracey_. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c'était un homme
-au-dessus du médiocre pour le bon sens et l'instruction; il était
-écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il
-aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait
-ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en
-cette occasion «que tandis qu'on embellissait l'extérieur de sa tête, il
-polissait toujours la région intérieure». Il serait à désirer que les
-jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque
-judicieuse d'un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui,
-quoiqu'il fût d'une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa
-santé avant d'avoir atteint sa trentième année; mais nos élégants du
-jour n'ont que l'extérieur; ils n'ont d'expressions dans leur contenance
-que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.
-
-«La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu'il n'avait ni
-souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café
-Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple
-Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque
-minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de
-contenance. Le docteur _Smollet_ était présent; il aperçut son embarras
-et lui dit: «Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si
-souvent au cabinet.» Comme il n'y avait point d'étrangers dans le café,
-Derrick pensa qu'il pourrait tirer avantage de l'observation et se
-procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa
-pauvreté: «Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est
-dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir.»--«Sur mon honneur,
-Derrick, reprit Smollet, je l'avais jugé de même, car vos pieds sentent
-mauvais.» Le malheur fut que l'observation se trouva juste. Cependant le
-docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie,
-l'emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit
-une guinée pour se procurer des bas et des souliers.
-
-«Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres
-personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa
-célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt
-après, elle n'eut plus la même vogue; les disputes et les rixes qui
-toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point
-le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la
-loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret.
-
-«La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à
-celle de Weartherby; elle était établie sur le même pied; on la
-regardait comme la petite pièce d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on
-s'y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh,
-c'est-à-dire que dès que l'on se trouvait fatigué des amusements d'un
-endroit, on allait à l'autre et on y restait toute la soirée. Ce
-rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l'autre.
-
-«Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l'intrigue,
-de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements,
-nous arrivons à l'époque où ces amusements nocturnes furent établis à
-l'extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus
-agréable et sous la dénomination d'Institution des Sérails.
-
-«Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans
-sa maison de _Berwick-Street, Soho_. Elle avait voyagé en France et
-avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la
-direction des dames _Pâris_ et _Montigny_, deux anciennes abbesses qui
-connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur
-profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus
-belles prostituées de cette ville; elles étaient de différents pays et
-de différentes religions; mais elles étaient toutes unies par la même
-doctrine que l'on appelait la croyance de Paphos; elle consistait en peu
-d'articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse,
-dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible;
-le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de
-la déesse de Cypris, l'attention la plus stricte à satisfaire leurs
-admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à
-prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs;
-enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu'elles
-pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu
-de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur
-constitution. Enfin, c'était un crime impardonnable de cacher à la mère
-abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu'elles
-recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très
-modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres
-dépenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi à défrayer une
-de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres
-ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne
-mousseux et autres dépenses de la maison.
-
-«Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu'au
-soir dans un grand salon; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis
-que d'autres les accompagnaient de la voix; il y en avait qui brodaient
-au tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des liqueurs,
-excepté l'orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes,
-afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu'elles
-observassent le plus strict décorum.
-
-«L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou
-l'opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la
-sultane favorite de la nuit; si elle le ramassait, c'était une preuve
-qu'elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail; elle ne
-voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit.
-
-«Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements
-amoureux et à les établir d'après le système parisien: elle meubla une
-maison dans le goût le plus élégant; elle engagea les filles de joie de
-Londres les plus accréditées; elle prit un chirurgien pour examiner leur
-salubrité et n'en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse.
-Ayant apporté avec elle une grande quantité d'étoffes de soie et de
-dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d'habiller
-ses vestales dans le goût le plus recherché; elle y employa donc tous
-ses soins; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux
-articles qu'elle n'observa point, l'économie des prix et l'abolition des
-liqueurs jusqu'au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les
-bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune,
-dont les bourses s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de
-satisfaire leurs passions, et à l'extravagance desquelles elle
-proportionnait toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps
-une fortune considérable; elle acheta des terres et elle devint, par la
-suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation.
-
- * * * * *
-
-«Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs
-personnes à l'imiter dans son plan. _Charlotte Hayes_, femme bien connue
-par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple; elle loua une
-maison dans _King's-Place, Pall-mall_, elle la meubla magnifiquement et
-parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.
-
-«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et _Nancy Jones_ sortirent vers ce temps
-de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits
-publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre
-Nancy Jones, elle fut seulement le météore d'une heure; elle était une
-des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole,
-cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était
-impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait plus alors la moindre
-prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses
-connaissances et l'empêchait d'entrer dans les séminaires amoureux,
-comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner
-pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture élégante ni
-habillements magnifiques, qu'elle était, en un mot, dans la plus grande
-détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l'espoir
-de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui
-pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière
-choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d'aller à
-l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature.
-
-«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent
-une tournure très désagréable; elle avait, par son intempérance et sa
-débauche, bien affaibli sa constitution; sa figure vive et tout à fait
-agréable était bien changée, elle n'avait plus les charmes suffisants
-pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de
-splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que
-_Fett...ace_ la secourut autant qu'il le put, mais ses affaires étaient
-tellement dérangées que, pour éviter l'impertinence de ses créanciers,
-il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous
-côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes
-pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au
-moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité.
-
-«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de
-nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour
-le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l'aidèrent à
-établir un séminaire à l'extrémité de _Bow-Street_, où elle fit assez
-bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses
-débauches la réduisirent au tombeau.
-
-«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey qu'il faisait ce
-qu'elle lui commandait; nous avons déjà observé qu'il était devenu, par
-la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes; aussi
-Charlotte le trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en
-faire de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un homme
-dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à
-la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux
-dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons;
-mais lorsqu'il croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou
-cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou
-quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait un moyen
-ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait avec élégance et volupté,
-elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand
-embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par
-des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé
-ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus, à moins qu'il ne lui
-donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir
-de sa compagnie; elle ne restait pas avec lui plus d'une heure, mais
-s'il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre
-guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer ses
-courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de
-l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses
-affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre.
-
-«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de
-se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui
-n'était pas facile à rencontrer; mais, après une variété de
-vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle
-fit la connaissance particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa
-liberté, lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son
-établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des marchandises
-choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première
-classe; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte
-de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle
-savait aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui d'une
-montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres menus bijoux. Elle
-l'établissait en proportion de la nourriture, du logement et du
-blanchissage des personnes; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes,
-elle se les assurait; lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper,
-elle les renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers
-elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à
-l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu'elles
-possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel
-elle avait établi sa maison.
-
- * * * * *
-
-«Les visiteurs du sérail de _Charlotte_ étaient des pairs débiles, qui
-comptaient plus sur l'art et les effets des charmes femelles que sur la
-nature; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les
-appeler telles; et ils étaient obligés d'avoir recours, non seulement à
-la pharmacie, mais encore à l'aide factice de l'invention femelle; des
-Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s'imaginaient que
-leurs capacités amoureuses n'étaient pas en décadence, tandis qu'ils
-manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs
-dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles
-pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges,
-oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse
-et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par
-leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable.
-_Kitty Young_ et _Nancy Feathers_ étaient de nouvelles figures que l'on
-ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation,
-pouvaient aisément passer pour des vierges; elles jouèrent donc le rôle
-de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs
-immaculées virginités.
-
-«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix et demandes
-de ce sérail:
-
-«_Dimanche, 9 janvier._
-
- «Une jeune fille pour l'Alderman _Drybones_.--_Nell
- Blossom_, âgée d'environ dix-neuf ans, qui, depuis
- quatre jours, n'a fréquenté personne et est dans son
- état de virginité. 20 guinées.
-
- «Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le
- baronnet _Harry Flagellam_.--_Nell Hardy_, de Bow-Street.
- --_Bet-Flourish_, de Berners-Street,--ou _Miss Birch_,
- elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées.
-
- «Une bonne réjouie pour _lord Spasm_.--_Black Moll_,
- de Hedge Lane, jouissant d'une santé vigoureuse. 5 guinées.
-
- «_Colonel Tearall_, une femme modeste.--La servante de
- _Mme Mitchell_, arrivant du pays et n'ayant point encore
- paru dans le monde. 10 guinées.
-
- «_Doctor Frettext_, après l'office, une jeune personne
- complaisante, affable, d'une peau blanche et ayant la
- main douce.--_Poll Nimblewrist_, d'Oxford Market ou
- _Jenny Speedydhand_ de May-Fair. 2 guinées.
-
- «_Lady Loveit_, arrivant des eaux de Bath, trompée dans
- ses amours avec _lord Alto_, désire de rencontrer mieux
- et d'être bien montée cette soirée avant de se rendre sur
- la route de la duchesse de _Basto_.--Le capitaine
- _O'Thunder_ ou _Sawney Rawbone_. 50 guinées.
-
- «Son Excellence le comte _Alto_,--une femme à la mode,
- pour la bagatelle seulement pendant une heure, _Mme
- O'Smirk_, arrivant de Dunkerque, ou _Miss Graeful_, de
- Paddington. 10 guinées.
-
- «_Lord Pyebald_, pour jouer une partie de piquet, prendre
- les tétons et autre chose, sans en venir à d'autre fin
- qu'à la politesse.--_Mme Tredrille_, de Chelsea. 5 guinées.
-
-«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte
-conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment
-elle s'y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses
-pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à
-leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de
-sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs
-prix. Le _Doctor_ fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la
-chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; l'Alderman
-_Drybones_, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante
-et ne servait que pour ces sortes de cérémonies; le baronnet _Harry
-Flagellum_, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce
-qui était nécessaire à cet effet; _Lord Spasm_, la chambre française à
-coucher; le _Colonel_ passa dans le parloir; le _Comte_ alla dans le
-salon de chasteté, et _lord Pyebald_ dans la salle de jeu. Tandis que
-Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par
-l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à
-qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il
-entra avec sa gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de
-vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec
-lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce moment très occupée,
-elle espérait qu'il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté
-deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du
-séminaire, il dit à Charlotte qu'il venait pour une affaire très
-importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai,
-la nuit dernière, chez _Arthur_, et, par un malheur inexprimable, je fus
-enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au
-lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait
-une certaine maladie à la mode.
-
-«--Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette
-affaire?
-
-«--Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance, mon rival a une
-liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir,
-une personne qui ait grandement cette maladie, afin que je sois
-complètement en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la
-bonne fortune de mon rival.
-
-«--Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait l'insulter et
-jeter du discrédit sur sa maison. Vous m'étonnez, milord, et me traitez
-bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je
-ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce.»
-
-«Il était temps pour milord d'en venir à une explication plus
-particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son
-portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres
-sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire:
-elle l'écouta avec plus d'attention, et promit de lui procurer un objet
-conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse
-s'ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu
-que la double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré.
-Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public; milord lui
-demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement afin de ne pas
-entrer en discussion sur cette affaire.
-
-«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de
-s'engager; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis
-longtemps ne l'étaient plus; des femelles disposées à satisfaire de
-toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair; des
-maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus
-sensibles à la garantie d'une minute près.
-
-«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son
-monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu'une des servantes,
-en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue
-ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la
-taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la
-chambre des postes: le capitaine O'Thunder, par un oubli national, avait
-oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir
-pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha
-O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement livrée à
-ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis.
-Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se
-retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s'écria avec
-extase; «C'est un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais,
-était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni que faire; à
-la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre ainsi les gens
-dans leurs amusements particuliers.» En disant ces mots, il saute en bas
-du sopha, il saisit Toper par le col et l'assomme d'une grêle de coups
-de poing. La dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort
-avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court ou plutôt
-roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa
-chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à
-moitié relevés; l'alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui
-ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise
-en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien réglée.» Le
-lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié
-d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne jouât rien. Le colonel Tearall,
-avec sa modeste dame, paraissent presque _in puris naturalibus_, croyant
-que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille,
-et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre
-Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady
-Loveit ne souffrent de ce scandale.
-
-«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper
-serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l'on l'y
-forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi s'il en était nécessaire;
-mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se
-retirer.
-
- * * * * *
-
-«Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène dans la maison
-de Madame Mitchell; son principal commerce était moins avec la noblesse
-qu'avec les bourgeois et souvent avec leurs épouses; elle avait le plus
-grand soin de leur donner des marchandises choisies; elle considérait
-que la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance; elle
-était constamment à l'affût des jeunes personnes qui se dégoûtaient de
-la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irréparable, se
-réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chasteté
-pour prendre le chemin de la destruction...
-
- * * * * *
-
-«_Sam Foote_ (le fameux comédien), _Chace Price_ et _George Sel...n_,
-étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu'il venait de lui
-tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte
-Hayes et que, s'ils voulaient, il leur en ferait la lecture.»
-Volontiers», s'écrièrent _Samuel_ et _George_. Il lut comme il suit:
-
-«--Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.
-
-«--Plusieurs institutions importantes et louables sont ignorées par
-l'effet d'une timidité qui accompagne toujours la vertu et la modestie,
-tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandées à
-l'attention du public par l'impudence et la présomption; car c'est
-ordinairement en proportion du mérite supposé des candidats que l'on en
-impose.
-
-«--Il est de mon devoir de devenir le défenseur d'une institution qui a
-ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront
-plus en peine d'envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents
-de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu'ils seront assurés de trouver ici tous
-les avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire fondé
-par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agréable de la
-capitale. On n'y adopte point les préjugés ni les erreurs étrangères, et
-tandis que l'on inspirera à ce sexe aimable les sentiments de la liberté
-anglaise, nos trésors alors ne sortiront point de notre île et ne
-passeront point dans d'autres royaumes. Cette institution est
-actuellement en activité et est située près de Pall-mall.
-
-«--Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe encore et dont
-il porte le nom. A en juger par les miracles qu'elle a déjà opérés et
-qu'elle fait, journellement, il n'y a point de doute qu'elle ne soit
-incessamment canonisée et que son nom ne soit inséré dans le calendrier,
-ce dont le lecteur conviendra d'après la lecture suivante:
-
-«--Liste des miracles opérés et faits journellement par sainte
-Charlotte:
-
-«--Elle change en un instant les guinées en vins de champagne, de
-Bourgogne ou punch.
-
-«--Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise le coeur le
-plus sauvage.
-
-«--Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des
-grâces à celles qui n'en ont point.
-
-«--Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la
-jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.
-
-«--Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son
-mari et à faire un prompt divorce.
-
-«--Elle administre l'absolution dans les cas les plus désespérés, sans
-confession.
-
-«--Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses
-visiteurs, elle change _la forme la plus grossière_ en _l'or le plus
-pur_, par un procédé aussi vif qu'inexprimable, lequel a échappé à la
-découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.
-
-«--Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de
-droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons
-maintenant parler des lois, constitution, règlements et moeurs de ce
-séminaire.
-
-«--Toute soeur qui prend le voile doit être ou jeune ou belle; si elle
-réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux
-considéré par la _déesse Vénus_, à qui cette institution est dédiée.
-Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n'y a pas eu de
-grande intimité, l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des
-candidates.
-
-«--Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori; si par
-hasard il lui restait dans le coeur quelque tendre attachement, elle
-doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d'en obtenir
-une parfaite guérison.
-
-«--Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs
-soeurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le
-dessein de les convertir et d'apporter du soulagement à leur âme, de
-même les soeurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et
-ne rien cacher à ces dignes frères.
-
-«--Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l'attention des
-dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne,
-sainte Charlotte, s'approprie, à cet effet, tous les présents, dons et
-possessions des soeurs, d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne
-pouvoir exciter en elles la vanité ou l'ambition.
-
-«--Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux,
-ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n'en admet aucun dans le
-couvent; elle n'aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire
-du vin; elle en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants
-où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés, par la
-communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en
-lettres rouges dans le calendrier du séminaire.
-
-«--Sa sévérité ne s'étend point à priver les soeurs de la jouissance des
-plaisirs raisonnables et innocents; sous ce rapport, elle considère les
-représentations dramatiques de toute espèce; elle leur permet de visiter
-souvent les théâtres et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans
-chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de
-séminaire de _Sainte-Charlotte_. Comme les jésuites irlandais et autres
-prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces
-prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit
-particulièrement les soeurs de ne point se confesser à aucun des frères
-de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif
-d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire
-l'instruction dans son couvent.
-
-«--Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande
-attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être
-détournées par leurs autres soeurs, ni par les domestiques de la maison.
-
-«--Si quelque frère essayait d'enlever quelque soeur du couvent, il doit
-aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être
-chassé à perpétuité du séminaire.
-
-«--Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la
-société que les soeurs ne communiquent point avec celles des autres
-communautés.
-
-«--Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté
-sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et
-leurs vertueuses dispositions; ces lettres doivent être écrites par les
-personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à
-ce séminaire.
-
-«--Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire à la
-santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort
-souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes.
-Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie
-monastique; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable
-contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui,
-édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est
-la prêtresse.
-
-«--Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort
-toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant
-équipage appartenant au couvent, afin d'attirer constamment l'attention
-des passants.
-
-«--Les heures des soeurs pour le coucher et le lever sont différentes;
-elles sont relatives aux vigiles qu'elles doivent observer et au nombre
-des saints qu'elles doivent fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte
-est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de
-rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le
-décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se trouvent
-toutes réunies aux heures réglées du couvent.
-
-«--Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal
-établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande
-satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque soeur cette
-ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre; mais
-comme l'approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions,
-généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres
-présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu'elle
-reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur
-le sein.
-
-«--Comme cette institution n'est pas trop rigide et qu'on n'y envisage
-que l'éducation agréable du sexe, on n'y interdit point la musique et la
-danse; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui
-enseignent ces deux arts, dont la plupart des soeurs ont tiré le plus
-grand avantage: on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute
-des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans
-pareille.
-
-«--Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l'occasion, agit
-doublement comme médecin et confesseur; il ne prend point d'honoraires.
-
-«--En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie agréable et la
-félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n'a rien
-de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers.»
-
-«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant
-l'auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu'il
-lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d'aller, le soir même, faire
-une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas
-d'accompagner les trois Génies dans le séminaire.
-
- * * * * *
-
-«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de
-Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les
-compliments de part et d'autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses
-amis et lui étaient venus d'après la lecture qu'on leur avait faite des
-règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement
-judicieuses et heureusement calculées pour l'avancement de la décence,
-du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment de son
-honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses
-nonnes, elle lui dit que _Clara Ha.w.d_ finissait sa toilette et allait
-paraître dans le moment; que _Miss Sh...ly_ avait prié avec tant
-d'ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du
-repos; que _Miss Sh..d.m_ était en ce moment confessée par un vieux
-baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que
-_Miss W..ls_ et _Miss Sc..tt_ étaient allées à la comédie; mais que si
-elles n'y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient
-aussitôt que la pièce serait achevée...
-
-«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment satisfait
-sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha..yv..d de
-chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction générale de toute la
-compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice; Foote
-la pria de lui réciter quelques morceaux; après quelque hésitation, elle
-déclama avec tant d'art une scène de la _Belle Pénitente_ que _Samuel_,
-surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur son théâtre
-si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c'était une
-pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une
-révérence; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de
-Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la
-recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les
-applaudissements les plus avantageux.
-
-«_Miss Sh..d..m_ descendit: on la pria de chanter; elle répondit qu'elle
-était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu'elle
-demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. «J'ai été,
-dit-elle, deux grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire
-passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que
-nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de toutes les
-mules des Alpes.»
-
-«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination de
-Charlotte n'eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes
-d'oeuvres pieuses; qu'il lui était venu dans l'idée d'en construire une
-dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour
-raser cent personnes à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on
-pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de
-quarante Flagellums.
-
-«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage national,
-il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de
-patentes et qu'attendu le rapport énorme qu'en retireraient les
-propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit
-considérable sur chacune de ces machines.
-
-«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des nonnes. L'alderman
-_Portsoken_ l'avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu'il avait
-passé la nuit d'auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne
-véritablement vierge, mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment
-l'_hymen_ pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était
-continuellement livré.
-
-«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne agissant en ce
-moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de
-soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très
-injudicieusement:--Que son opinion était qu'une femme pouvait perdre sa
-virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le _Dr
-O'Patrick_ l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la
-même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait éprouvé elle-même
-et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne mille fois et qu'elle eût été ce
-matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge
-aussi bonne qu'une vestale. Que, quant à l'_hymen_, elle avait toujours
-entendu dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait
-point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait donc de dire
-qu'elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu'il
-en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des
-communes par-dessus le marché; qu'elle avait une personne, nommée _Miss
-Su..y_, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller _Pliant_,
-qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité;
-que _Miss Su..y_, étant la fille d'un libraire et ayant travaillé sous
-l'inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles.»
-
-«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un
-composé d'ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un
-verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à
-ses amis de se retirer; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé;
-il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin de
-l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies prirent congé de
-Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à _Bedford-arms_.
-
- * * * * *
-
-«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir
-parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner
-quelques notions sur celui de sa voisine.
-
-«Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la
-première dame abbesse qui, pour s'attirer des chalands, en leur
-recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine
-au-dessus de sa porte; sur une plaque de cuivre était inscrit:
-
-«_In medio tutissimus_.
-
-«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques;
-elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de
-leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes _Miss
-Émilie C..lth..st_. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit
-dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa
-vie.
-
-«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly; elle était un
-jour dans la boutique lorsque le comte de L...n y vint pour acheter
-différentes marchandises: le lord fut grandement frappé des charmes
-d'Émilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il
-informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de
-l'impression que cette jeune personne avait faite sur lui; il lui promit
-une récompense considérable s'il pouvait la lui procurer: l'appât était
-très séduisant; il lui répondit qu'il allait tout employer pour
-l'accomplissement de ses souhaits; il commença son attaque par lui
-adresser une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent
-contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était flatté de pouvoir
-vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait qu'il lui était impossible
-de lui cacher plus longtemps son amour; qu'il se jetait à ses pieds et
-implorait sa miséricorde; que son destin était entre ses mains et qu'il
-la conjurait de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la mort
-à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l'aimable Émilie
-pouvait seule adoucir.» La jeune personne lut cette épître avec émotion;
-d'un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la
-conquête d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin de
-son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à
-plaindre son tourment: elle consulta donc une dame en qui elle avait
-confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille
-circonstance. Le valet de chambre du lord L...n n'était pas à mépriser;
-il était le grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la
-maison que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord par-dessus
-le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Émilie ne
-doutait point qu'il ne procurât un fort bon emploi à son valet de
-chambre: dans tous les événements, elle serait bien mariée et c'était la
-principale des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit,
-en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez
-d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu'il ne
-manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle une femme qu'il faisait
-passer pour sa soeur et qu'Émilie regardait déjà comme la sienne propre;
-elle lui ouvrit donc les secrets de son coeur qui furent aussitôt
-rapportés au frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et
-comme la soeur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne vit
-point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du
-spectacle jusqu'à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou
-plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba
-avec une force si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une
-voiture; il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de se
-rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce que la pluie
-cessât ou que l'on pût se procurer une voiture. Émilie frémit d'abord au
-nom de taverne, mais elle n'eut plus de scrupules lorsque sa compagne
-lui représenta qu'en pareille circonstance sa délicatesse était hors de
-saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de
-vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la
-ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié de préparer son hameçon,
-ni d'introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée
-d'eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d'un
-endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire
-de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on
-passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux
-d'Émilie étaient plus animés que jamais; cette agréable boisson ajoutait
-à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et
-point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du
-valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il infusa
-adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but. L'effet n'en fut pas
-long, car Morphée s'empara aussitôt de ses sens. Émilie étant ainsi
-livrée au sommeil, le valet de chambre et la soeur prétendue se
-retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine
-l'issue de l'affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à
-ses désirs brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de
-sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était perdue.
-Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était
-si forte qu'il n'était plus le maître de sa raison, qu'il l'adorait,
-l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte blanche sur les conditions qu'elle
-lui imposerait pour vivre avec lui; une voiture, une maison élégante,
-cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu
-de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa
-faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit
-aussitôt en possession de ce qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la
-satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous
-ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut que sa
-passion était bien diminuée; sous le prétexte de la jalousie, il lui
-chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.
-
-«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes
-d'Émilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et
-amasser pour l'avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure
-aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux
-les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle
-bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur régularité et leur
-blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, dis-je, une telle personne
-et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle
-avait de justes prétentions à la conquête universelle; que si milord
-l'avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage
-à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l'idée
-d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de cette vie sont si
-extraordinaires et si peu attendues qu'elle se trouva, en peu de temps,
-dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses
-bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses
-ajustements; elle ne trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin
-forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité
-contraint souvent le sexe; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation
-l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu'elle y serait
-regardée comme une amie. Émilie avait paru avec éclat dans le grand
-monde, et elle était appelée le _Phaéton femelle_ par rapport à un
-accident qui lui arriva au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au
-théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à
-celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet
-accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames qui étaient dans
-la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si
-_M. Gl...n_ ne fût venu galamment à son secours et n'eût éteint le feu.
-Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements
-d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans
-King's-Place.
-
-«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son
-caractère qu'elle peut exiger la somme qu'elle désire; elle a refusé
-plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce
-qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain
-juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui
-proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; mais comme
-elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa
-demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas très délicat
-dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un
-riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit qu'elle
-soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu'elle
-craignît qu'il eût l'intention de la traiter comme sa première épouse,
-elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt
-beaucoup. En général, Émilie est une _fille de joie_, mais elle n'en a
-point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux soeurs de la
-communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice de leur
-profession.
-
- * * * * *
-
-«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes restés assez
-longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street,
-May-Fair. Dans cet endroit demeurait _Mme B...nks_, femme intelligente,
-assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre
-qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs,
-résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait
-accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes
-personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance
-des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne
-désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son
-agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne
-manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur
-connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l'indigence et
-qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle
-avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands
-des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait
-été longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage
-régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les
-connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important;
-en un mot, _B...nks_, ayant amassé une somme d'argent dans sa louable
-vocation, pensa qu'il était temps pour elle de fonder, à son tour, une
-abbaye; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans
-Curzon-Street. _Clara Ha....d_ fit son premier noviciat public dans ce
-séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui de Charlotte.
-_Miss M...d...s_ fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses
-nonnes; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui
-étaient si puissants qu'ils captivèrent le savant Dr. B...nks. Miss
-Sally _H...ds..n_ était la troisième en date; elle fut si prudente et si
-économe qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une
-abbesse. La turbulente Mme _C...x_ était aussi inscrite sur la liste de
-Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui
-donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais
-elle n'écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins
-de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre
-gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s'est
-distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que Mme C...x était
-l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientôt rectifiée,
-lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses pensées et
-régnait en impératrice sur son coeur, malgré son visage hommasse et sa
-figure commune; il disait à cette occasion qu'elle avait ce _je ne sais
-quoi_, auquel tout homme sensible ne peut résister. _Miss Betsey
-St..n..s..n_ exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand
-courant d'affaires et que toutes les autres soeurs se trouvent en
-exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne
-point le forcer d'aller dans un séminaire; mais sa vocation générale est
-celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la
-plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce
-double emploi, l'oblige généralement à prendre les eaux dans la saison
-du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme
-_W..ls.n_ a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui
-ont donné; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent
-toujours l'admiration. Mme _Br....n_, généralement connue sous la
-dénomination de _The Constable_, étant un excellent moule pour les
-grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter
-les forces de Sa Majesté. Mme _F..gs..n_, la dernière sur la liste, a
-une main très utile et de très bon accord avec tout le monde; soyez
-chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit,
-elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger;
-mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de
-balances pour peser l'or: malgré le grand nombre d'admirateurs de
-différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions
-amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l'attester un
-certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est
-vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne
-peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui
-(pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses
-bras l'homme qu'elle aime, _s'abandonne tout à fait_. Marie Br...n a été
-pareillement engagée dans ce séminaire...
-
- * * * * *
-
-«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte
-King's-Place; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du
-commerce de faire quelques coups d'éclat, elle commença d'abord par
-recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes
-fraîches pour son séminaire; la première, par la visite des registres
-d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers
-publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.
-
-«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, par sa mise
-et son maintien, à la femme d'un honnête négociant, elle alla dans les
-différents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville,
-demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le
-principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au
-premier étage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa
-locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la
-rendait vaporeuse; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du
-prix ordinaire. Afin d'amener son plan à exécution, elle prit des
-logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les
-différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son
-séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage,
-n'eût donné de l'alarme et n'eût empêché l'accomplissement de son
-dessein. Lorsque quelque fille honnête, d'une figure jolie et annonçant
-la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame
-qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle ne pouvait
-pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante couchât
-auprès d'elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu'il était
-important qu'elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la
-veiller.
-
-«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes vont
-généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille
-innocente, qui s'était présentée à elle, fut conduite dans une chambre
-très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste
-état qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumière. A dix heures, toute
-la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil;
-mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda
-à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec
-_Mme Charlotte_; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer
-qu'elle serait bien traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les
-esprits de _Nancy_ étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui
-était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand,
-hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil
-entre les bras du lord _C...n_, du lord _B...ke_ ou du colonel _L..._,
-elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent
-aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu'il lui est inévitable
-d'échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle
-se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d'avoir une
-nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie
-noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de grandes difficultés de l'engager
-à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans
-King's-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être
-sacrifiée de la même manière.
-
-«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de
-Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insérer
-dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet désiré et
-lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes
-innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d'une
-nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes
-qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la
-vérité, de la sincérité et le témoignage dl la bonté du lieu;
-quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que
-l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications
-badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un
-avertissement qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle
-adressa à George S...n:
-
-«--On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une
-bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n'ait, en aucune
-manière, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains à
-toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile
-et très expérimenté; elle doit entendre le repassage et connaître la
-boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte;
-elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le
-fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle
-devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions
-qui lui seront faites pour son avantage.»
-
-«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit
-néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes
-personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et
-qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.
-
-«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son
-séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines;
-elle commença d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre
-d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après
-leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine,
-leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à
-ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:
-
-«--Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord ...; elle prend
-la liberté de l'informer que demain soir, à sept heures précises, une
-douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la
-santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles
-qu'elles sont pratiquées à _Otaïti_, d'après l'instruction et sous la
-conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra.»
-
-«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs
-exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de
-Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth:
-
-«--Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies religieuses
-exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit: «Nos Indiens
-jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d'une manière toute
-différente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille
-d'environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant
-plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans
-se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait
-d'après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre
-des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang supérieur,
-particulièrement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes
-leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les
-instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où
-elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte.»
-
-«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur
-Hawkesworth sur l'exécution de ces cérémonies, d'autant qu'elles sont
-plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit:
-
- «--Cet événement n'est pas mentionné comme un objet de curiosité
- oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré et de déterminer
- ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui
- accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues
- être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée
- par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque
- générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa
- source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de
- découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les
- moeurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»
-
- «_Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128_.
-
-«Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention
-toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion
-«était seulement cachée par la coutume». Ayant donc assez de philosophie
-naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement
-d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu'elles
-sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l'invention,
-imagination et caprice de l'_Arétin_. C'était donc à cet effet que dans
-les répétitions qu'elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle
-avait assigné à chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels
-elles étaient déjà très expérimentées.
-
-«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la
-première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des
-Communes.
-
-«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença.
-Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme
-athlétique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux
-servaient de modèles dans l'Académie royale, et les autres avaient les
-mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le
-carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles
-nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs
-et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système
-de l'Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur
-maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des
-présents reçus en pareilles occasions par les dames d'Otaïti qui
-donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils
-commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité
-par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot
-d'ordre de _santa Charlotta_, en conservant le temps le plus régulier au
-contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de
-quelques-uns d'eux fut tellement transportée qu'ils ne purent attendre
-la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête
-cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs
-applaudissements de l'assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa
-troupe qu'il n'y eut pas une manoeuvre qui ne fût exécutée avec la plus
-grande exactitude et la plus grande habileté.
-
-«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une
-souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué
-leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent; la
-plupart d'elles répétèrent la partie qu'elles avaient si habilement
-exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se séparât, le
-vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les
-spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la
-soirée.
-
-«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d'un
-sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se
-jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce
-dont elle était si grande maîtresse en théorie.
-
-«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, attendu que
-les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire
-du sommeil jusqu'à ce moment.
-
- * * * * *
-
-«... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement être regardée
-plutôt comme une maison d'intrigue qu'un séminaire. Les plus belles
-femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme
-Hamilton n'avait point le caractère mercenaire des autres mères
-abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et
-amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et
-ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent
-qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et
-aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune
-passion lascive que pour jouir du plaisir d'être dans une bonne
-compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.
-
- [3] Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de Mme Hamilton.
-
-«D'après ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur
-est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs
-dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle
-est la région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus
-sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un
-homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est la favorite d'un homme de
-grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne
-voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que
-Pénélope: non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de
-Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la
-dignité d'une femme honnête...
-
- * * * * *
-
-«... Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie,
-fut considérée comme une beauté du plus grand mérite; elle céda à la fin
-à l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine
-_W....n_ qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant
-rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui
-laissa prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; mais
-lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution
-était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et
-par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta
-alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu'il serait
-prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom
-et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit chez un
-tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et l'expérience
-qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et
-d'après l'étude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie
-réelle et d'une variété de vocations qu'il avait poursuivies, que le
-plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus
-grande réussite.
-
-«Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils louèrent une
-maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street,
-qu'ils arrangèrent en très peu de temps et qu'ils meublèrent de la
-manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se
-procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises
-dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que
-Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin
-s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles étaient toutes des
-filles très agréables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans
-la ville pendant un assez long temps; il était alors urgent de se
-pourvoir de religieuses pour le service présent; mais comme Mme Nelson
-se proposait d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait
-toutes les jeunes personnes qui se présentaient.
-
-«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres
-circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le
-séminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un
-nombre considérable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le
-lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le
-lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la
-voir; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises
-n'étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée
-d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce
-qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le
-crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant
-donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui
-était fertile dans l'art de la séduction, pour obtenir de véritables
-vierges dont elle pourrait demander un prix considérable; elle alla donc
-visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans
-les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures
-publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous
-prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres
-demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli
-assortiment des marchandises les plus fraîches que l'on pût trouver dans
-Londres.
-
-«Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son
-particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'établir son
-séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de
-l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie
-provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de présenter à
-ses convives lors de la rentrée du Parlement.
-
-«Mme Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que
-cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son coeur l'émulation
-la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois
-de plus son génie imaginatif en marche; elle avait une légère
-connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse
-à travailler à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un
-avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles,
-elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi,
-et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son
-dessein n'était pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya
-point d'améliorer l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant
-les bonnes moeurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre leur esprit
-en leur parlant des plaisirs agréables que l'on goûtait dans les
-caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que
-c'était folie et préjugé de croire qu'il y avait du crime à céder à
-leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains
-tous les livres qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination
-lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les
-_Mémoires d'une fille de joie_ et autres productions du même genre leur
-furent secrètement communiqués; elles les lisaient avec avidité. Quand
-elle vit qu'elle avait suffisamment animé leurs passions et qu'elle
-avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme
-amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit
-avec deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située dans
-Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient _Miss
-W...ms_ et _Miss J..nes_, étaient âgées d'environ seize à dix-sept ans
-et appartenaient à de très bonnes familles.
-
-«Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord _B..._ et _M. G..._ de
-se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas
-plus tôt entrées dans cette maison qu'elles trouvèrent une collation
-servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson
-informa les jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes
-et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en
-conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur appétit avec
-beaucoup de satisfaction; on les engagea à boire un ou deux verres de
-vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il était temps
-d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la
-maison, un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans
-l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils causaient; les
-jeunes demoiselles furent d'abord alarmées mais la politesse des
-gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement
-de différentes choses.
-
-«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en
-quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la
-pension, qui était au-delà de Kensington; lorsque l'on fit entrer la
-musique et que l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de
-la danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps
-qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles
-continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant ce temps, on leur fit
-boire différentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur
-passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir
-leur danger et presque leur destruction prochaine.
-
-«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent pour se
-coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne purent s'empêcher
-de parler de la tournure, de l'élégance, de la conduite honnête de leurs
-danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le
-lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait
-complètement heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; les
-amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur
-chambre, en disant qu'il était impossible de refuser des invitations
-aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, après
-avoir entendu de pareilles déclarations, ils n'offraient pas leurs
-services.
-
-«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se
-mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vêtements que
-leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la
-porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord
-B..... maître de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop
-avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.
-
-«Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi
-heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils goûtèrent jusqu'au
-lendemain un bonheur sans mélange.
-
-«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? comment excuser leur
-absence? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et
-de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur; elles la
-supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme
-Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes entre les
-mains; elle en avait déjà joué un _sans prendre_ et avait gagné deux
-cents guinées; elle espérait avec de telles dames en avoir encore
-quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes
-demoiselles apprirent l'endroit où elles étaient retenues; ils obtinrent
-du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre
-Mme Nelson.
-
- * * * * *
-
-«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss
-J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent
-de décamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea
-plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et
-si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait
-probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier
-la populace de ne pas la régaler d'oeufs durs.
-
-«Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu'il n'y avait point de
-poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street,
-Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu'elle
-avait joué dans Wardour-Street; dans cet endroit, elle avait été trop
-loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors
-qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de joie sur
-le haut ton.
-
-«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient _Mme
-Marsh...l_, _Mme Sm...th_, _Mme B...ker_, _Mlle Fisher_ et _Mlle
-H...met_.
-
-«La première de ces dames était la fille d'un chapelain qui lui donna
-une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier son esprit par les
-sentiments de la religion et de la morale. Elle est d'une figure
-agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus
-grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel _W...n_, et
-elle résigna sa vertu et non pas son coeur à ces propositions; au
-colonel succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle découvrit
-trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après
-il la quitta; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses
-besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à
-_Mme W...ston_, à Mme Nelson et dans les autres séminaires.
-
-«Mme Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement
-belle; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur
-ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec
-lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de
-correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique
-toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots
-tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; étant
-donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné
-une somme considérable d'argent, et maintenant elle figure avec éclat au
-Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.
-
-«Mme B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au
-théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici dans le caractère d'une
-déesse, nous ne pensons pas qu'elle ait quitté les planches; elle a de
-justes prétentions à ce titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte
-_H...g_; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses
-affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé
-de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B..ker, elle visite
-maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire
-et pour se mettre au-dessus du besoin; elle va également dans les
-mascarades et autres endroits publics.
-
-«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine ressembler beaucoup
-à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du
-bon ton la plus admirée; on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de
-rapport entre elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la
-présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de
-Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs
-admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier
-rang.
-
-«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente de Mme
-Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire; il est
-certain qu'il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles,
-elle imite cette dame autant qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss
-H...met est très vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à
-un des théâtres.
-
-«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le jeûne et la
-débauche, la religion et le vice dans un degré d'hypocrisie dont il y a
-peu d'exemples. _Mme P......_ est ou prétend être la femme d'un
-prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de
-la justice; elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un
-péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche; mais
-nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi complètement que de ne jamais
-en goûter d'une autre manière et aussi abondamment et aussi
-voluptueusement que possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le
-titre de _système végétal_... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle
-doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique que l'on
-puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection pour ne pas éprouver
-la vigueur de son camarade de lit; mais aussitôt qu'elle entend la
-cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à
-bas du lit, elle s'habille promptement et elle vole à l'église ou à la
-chapelle pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son
-cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever
-les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant commencées; cette
-conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un
-sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai
-chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour
-empêcher le progrès de son voyage céleste.
-
-«Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de
-satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs.
-Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien? Mme M...rshall peut
-disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des
-écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la
-personne de Mme Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle
-s'est toujours appliquée est celle d'une agréable courtisane. Mme B..ker
-peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle est presque une
-déesse, comme elle l'était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et
-l'affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d'un adorateur, Miss
-Fisher peut prendre tous les airs d'une femme de qualité du plus haut
-ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages
-furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant de grâce
-qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l'esprit
-de la chair, Mme P... jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu'il
-le désirera, _excepté au lit_.
-
-«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent
-de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu'au méthodiste
-qui accable ses paroissiens d'une abondance de damnation pour l'autre
-monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de
-cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.
-
-«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage à Mme Nelson,
-nous jugeons qu'il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes
-amies de King's-Place.
-
- * * * * *
-
-«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, de plaisir et de
-bonheur, au célèbre _sanctum sanctorum_, ou King's-Place. Pendant nos
-dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une
-révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se
-retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais,
-extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses
-domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry,
-nous allons présentement parler d'elle comme d'un caractère
-extraordinaire.
-
-«_État présent et exact des séminaires dans King's-Place, donné d'après
-les meilleures autorités:_
-
-«_Mme Adams._
-
-«_Mme Dubéry._
-
-«_Mme Pendergast._
-
-«_Mme Windsor._
-
-«_Mme Mathews._
-
-«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner
-une petite description de la négresse _Harriot_, tandis qu'elle demeure
-encore dans un de ces endroits voluptueux.
-
-«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement jeune
-lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée
-là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée
-par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on
-découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la
-classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par
-l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; il prit
-en elle une confiance particulière et il la fit l'intendante de ses
-négresses; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de
-tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était
-veuf, il l'admettait très souvent dans son lit; cet honneur était
-toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était
-sa favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant
-lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent alors en
-Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette
-île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité
-l'objet chéri de ses désirs, et cela n'était pas en quelque sorte
-extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que
-celui des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes qui
-ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s'adonne
-à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses
-intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point
-souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an
-quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot était très
-attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son
-séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons
-ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté
-plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait
-par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis
-un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.
-
-«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement
-pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n'avait jamais eu la
-petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il
-paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle
-garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si
-généreuse et si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas
-amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle eût pu,
-aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.
-
-«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une table splendide,
-elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance
-n'aurait pas duré longtemps si elle n'eût pas avisé aux moyens de venir
-promptement au secours de ses finances presque épuisées.
-
-«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces
-scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle
-ordinairement la chasteté et ce que d'autres nomment la vertu. Les
-filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent
-rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea
-toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis de
-morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un parti avantageux
-de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa à _Lovejoy_, pour qu'il
-la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens
-du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait
-phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au
-lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de _Miss R...y_ pour voler
-dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la
-nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait
-pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui
-donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling.
-
-«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits
-suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un
-connaisseur aussi profond que l'était milord dans le mérite femelle,
-elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle
-conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait
-toujours commander le prix.
-
-«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses
-admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se
-présentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appelé communément
-billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling,
-outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux
-ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. Un de ses amis lui
-conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se présentait à elle
-de succéder à _Mme Johnson_ dans King's-Place; elle écouta cet avis et
-employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.
-
-«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris
-un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye
-pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre
-adorateur; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons
-de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand
-déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec
-ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, à qui elle avait laissé
-la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence: ils
-augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit
-dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent
-plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut
-pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la scène de sa ruine, car
-Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.
-
-«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres
-abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l'extrémité septentrionale
-de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable
-Émily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.
-
-«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous avons déjà parlé,
-mais Émily R..berts, qui descendait d'une famille toute différente. Son
-père était un rémouleur très fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont
-eu autant de réputation que lui; cependant, malgré son état et la
-considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily aucune
-fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se
-plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps
-dans l'état de l'innocence. A la fin, le fils de son maître la débaucha,
-les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se
-vit forcée d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au monde le
-gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination pour le service.
-Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se
-persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d'aisance, de
-dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement
-portée. Il faut avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de
-King's-Place, une très bonne marchandise; il est impossible d'être plus
-aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans l'humble état de
-rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Émily n'a pas
-avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté
-son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires
-de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.
-
-«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de
-ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille fort gentille et très
-agréable; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans
-Bond-Street et elle fut séduite par le lord P...., qui bientôt
-l'abandonna et la mit dans la nécessité d'aller exposer ses charmes dans
-ce marché général de la beauté.
-
-«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses
-reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être le premier sur la
-liste de ses adorateurs; elle fut la dupe d'un avertissement qu'il lui
-adressa au sujet de sa belle figure théâtrale; en conséquence de cet
-avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de
-lui enseigner l'art dramatique et de la présenter au directeur du
-théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en peu de
-temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un traitement
-considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques; mais dans une
-des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu'elle fut forcée de
-reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu'elle réalisa
-les descriptions les plus amoureuses de nos poètes.
-
- * * * * *
-
-«Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l'équinoxe et
-nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant,
-nous entrâmes dans la baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très
-bien ravitaillés et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs
-nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de
-King's-Place.
-
-«Mme Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle n'ait jamais lu les
-_Lettres de Chesterfield_, elle peut découper une pièce avec autant
-d'adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne
-fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d'élégance
-qu'elle. Quoiqu'elle ait reçu une éducation d'école et que ses moeurs
-furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des
-_Bijoux indiscrets_, ses manières sont si polies qu'elle paraît en
-quelque sorte une femme de ton; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et
-ne se sert jamais d'expressions qui choquent la bienséance; elle a
-quelque teinture de la langue française; elle parle un peu italien, et,
-par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs
-étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour cette raison
-que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent
-toute la satisfaction qu'ils désirent.
-
-Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de D......, le
-comte de M...... et le comte H... conviennent tous que les traités de
-cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le
-département du Nord vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et Mme
-Dubery n'est pas sans les plus grandes espérances que le département
-méridional suivra bientôt leur exemple.
-
-«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de Mme Dubery
-étaient tous des membres du corps diplomatique; non, assurément...
-
- * * * * *
-
-«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast,
-qui, après la maison de Mme Dubery, est le plus voisin dans
-King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation que nous avons reçue
-de nous rendre chez la célèbre _Mme W...rs_; une dame entièrement sur le
-haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les _femmes galantes_
-et les _beaux garçons_ de classe supérieure et qui s'est acquis une
-grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes; aussi, par
-ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant
-équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de
-presque chaque dénomination.
-
-«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes,
-des musiciens et des chanteurs. A notre première entrée, le groupe était
-formé du lord P...y, du colonel Bo...den, de M. A...ns..d et de M.
-C...b...d. Les dames étaient Mme H...n, Mme P...y, la marquise de C...n,
-Mme Gr...r et Mmes J...s... Il vint bientôt après d'autres visiteurs des
-deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le
-plus agréable, d'autant que l'esprit et la beauté y régnaient à plus
-d'un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de
-jouer aux cartes, on fit deux quadrilles...
-
-«... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manière la plus
-agréable au désir de la compagnie; son ami l'accompagna de la flûte, et
-ils reçurent les applaudissements qu'ils méritaient.
-
-«Le lord _P.f.t._, ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la
-compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique;
-il nous dit: «Je suis disciple de _Pythagoras_, et je crois fermement à
-la métempsycose. Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle
-serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes;
-je pensais que celle de Lady H...s passerait dans le corps d'une chèvre
-de l'espèce la plus vicieuse; que celle de Mme P...y animerait peut-être
-un hoche-queue; que celle de la marquise de _C...n_ pourrait, comme un
-serpent, se plier et se replier dans la figure d'un _B...h_ orgueilleux;
-que celle de _Mme Gr......_ occuperait certainement le corps petit, mais
-chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on assure que cet animal est de
-toutes les créatures vivantes le plus long dans l'acte de coïtion; que
-celle de la pauvre _Mme H...x_, que je plains de tout mon coeur, se
-réfugierait dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une
-victime; quant à celles de _Mmes J..._, je pense que rien ne pourrait
-mieux leur convenir que les corps d'une vipère, d'un crapaud ou d'un
-serpent à sonnettes.» Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à
-son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu
-par M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus
-sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés
-de toute la compagnie.
-
- * * * * *
-
-«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre une visite
-amicale à une ancienne connaissance, dans _Queen-Anne's-Street_. Nous
-serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous
-aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Br...dshaw. Nous
-aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait
-est que nous n'étions par informé, du moins en partie, des anecdotes
-suivantes.
-
-«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la
-généalogie de _Miss Fanny Herbert_. Cette dame, que nous avons
-rencontrée d'abord dans un séminaire, dans Bow...-Street, commença,
-bientôt après cette époque, à travailler pour son compte et tint une
-maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue,
-où elle demeura longtemps.
-
-«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des
-yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières.
-Nous croyons qu'elle n'avait point recours à l'art supplémentaire
-qu'emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était
-élégamment meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent
-séduisait l'oeil de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient des
-marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu
-et peut-être le principal soutien de sa maison; mais quoiqu'elle ne fût
-pas prodigue de ses faveurs, elle n'était pas insensible à la rhétorique
-persuasive d'un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et
-très bien taillé. Le capitaine _H...._, _M. B......_, _M. W....._ et
-plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard
-furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie
-particulière; il faut cependant avouer qu'elle n'avait point l'âme
-mercenaire: par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous _beaux
-garçons de profession_, au lieu d'augmenter ses revenus, contribuaient
-plutôt à les diminuer, d'autant que la plus grande partie d'entre eux se
-trouvaient ruinés.
-
-«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune considérable qui fut
-si passionné de ses charmes qu'il pensa que le seul moyen de la
-posséder, à lui tout seul, était de l'épouser; il lui offrit donc sa
-main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa
-proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans
-Queen-Anne's-Street (où elle demeure actuellement); il la fit meubler
-d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais il tomba
-subitement malade; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se
-rendre aux eaux de _Bath_; il y fut à peine rendu qu'il y paya, avant la
-célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss
-Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans
-Queen-Anne's-Street, y ayant pris son nom, l'a toujours porté depuis.
-
-«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un
-embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre.
-Comme elle n'avait point entièrement abandonné sa maison dans
-Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution
-variée; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa
-maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de
-Queen-Anne's-Street.
-
-«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour
-l'intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se
-comportait avec plus d'honnêteté que Fanny; elle a l'esprit enjoué et
-emploie à propos l'équivoque; à cet égard, on peut la regarder comme une
-seconde Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois sans
-succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et
-quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, elle n'en est pas moins une
-personne digne encore de recherches.
-
-«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l'agréable _Miss M..n_,
-la capricieuse _Mme W......n_ et l'aimable _Miss T....h_. Ces dames
-fréquentent alternativement King's-Place et les autres séminaires. Mais
-elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme
-à leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.
-
-«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier
-_P...o_ et _M. M...r_, Portugais. _M. Pis....ni_, résident vénitien, a
-pris un caprice pour Mme W...n. Quant à Miss T.....h, elle est devenue
-l'intime amie de _M. d'Ag...o_, ministre de Genève.
-
-«Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br...dsh..w
-tout le corps diplomatique du département méridional, à l'exception de
-l'ambassadeur espagnol; nous allons prendre congé de ces messieurs, pour
-parler d'un nouveau visiteur, le lord Champêtre...
-
- * * * * *
-
-«Ce fut chez Mme Br...dsh..w que le lord Champêtre vit d'abord Mme
-Armst..d. C'est l'opinion générale que le lord eut un tendre penchant
-pour Fanny et qu'il passa dans ses bras de doux moments; mais il est
-certain qu'il rendait de fréquentes visites particulières à Mme
-Br...dsh..w, toutes les fois qu'il n'avait point d'autre objet
-ostensible d'attachement, et que l'on a vu cette dame se promener dans
-sa voiture dans les environs de la ville et sur les différents chemins
-qui conduisent à _Richmond_, _Putney_ et _Hampstead_. Il dirigea bientôt
-sa chaude artillerie sur Mme Armst..d qui venait souvent chez Mme
-Br...dsh..w; il la pressa de si près qu'elle céda bientôt, d'après une
-_carte blanche_ qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui
-accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle céda _tambour
-battant, mèche allumée_. Nous prions le lecteur de ne pas mal
-interpréter cette dernière expression et de croire qu'il n'y avait point
-la moindre raison de soupçonner _un tison_ de l'un ou de l'autre côté.
-
-«Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d'avoir un
-tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle ait presque cinquante ans et
-qu'il partage ses affections entre elle et Mme Armst..d. Que ce soit
-assuré ou non, il n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le
-plus parfait accord et qu'il ne paraît pas y avoir entre elles la
-moindre apparence de jalousie.
-
-«Comme nous avons donné un détail particulier de la conduite de Fanny
-jusques et y compris sa situation présente, nous allons avoir la même
-attention pour Mme Armst..d.
-
-«Nous sommes informés que Mme Armst..d n'est point d'une famille
-illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier; qu'étant abandonnée de
-ses parents et que n'ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de
-mettre ses charmes à prix, et que l'excellente négociatrice, Mme Goadby,
-ayant entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif. Il
-paraît qu'à cette époque elle avait tout au plus quinze ans; elle était
-bien faite, ses traits étaient parfaits et sa physionomie était tout à
-fait agréable. Il est prouvé que le lord L....n fut, après le juif, le
-second admirateur à qui Mme Goadby la présenta: mais comme les finances
-du lord n'étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu'il
-aurait pu le désirer, Mme Armst..d trouva que ses moyens pécuniaires
-n'étaient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors
-convenable d'accorder sa compagnie au duc de _A..._, mais leur
-correspondance ne dura que quelques mois, parce qu'il découvrit bientôt
-son infidélité; quelque temps après, elle passa dans les bras du noble
-_Cr...kter_; cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future
-avec lady Champêtre; mais on peut dire, en cette occasion, que le duc et
-le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon.
-
-«Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme
-Armst..d; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead;
-cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l'été dernier
-dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se
-promener dans les endroits voisins.
-
-«Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le
-moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu'il y a raison
-de croire qu'elle durera longtemps; il est successivement occupé à
-satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny _He..be..t_ et
-de Mme Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est
-fréquemment favorisée de la compagnie du colonel _B...._, du baronnet
-_Thomas L...._, du lord _B...._ et de plusieurs des membres de chez
-_Arthur_ et de _Bootle_. Les dames qui fréquentaient ordinairement la
-maison de Mme Br...dsh..w étaient _Charlotte Sp...r_, qui prit ce nom de
-sa liaison avec le lord _Sd....r_, _Miss G...lle_, _Miss Mas...n_, _Mme
-T....r_ et _Mme L...ne_.
-
-«La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la
-liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle soit toujours dans son
-printemps et qu'elle soit de la figure la plus agréable, elle est très
-difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs,
-elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord
-B... est très amoureux de Charlotte, malgré qu'il la connaisse depuis
-six ans passés. Le lord n'est plus actuellement le gai, _le beau garçon_
-de vingt-deux ans, comme l'était _Ned H..._ quand il fit la conquête
-d'une certaine duchesse à _Tunbridge_; il trouve qu'il y a plus de peine
-à attacher un friand morceau que d'en venir à une action avec une dame
-d'expérience qui est libre d'accès et disposée à soutenir le siège,
-quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c'était une
-attaque de jeunesse.
-
-«Comme l'aventure du lord B.... à Tunbridge fut à la fois heureuse et
-bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d'en trouver ici
-le détail. A cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient
-loués par _M. Toy_, qui, sur le récit d'une hésitation dans sa voix et
-commençant tous ses mots par _Tit Tit_ (n'importe l'interprétation que
-l'on donne à ce premier mot), fut surnommé _Tit Tit_[4]. Mme la duchesse
-de M.... était dans cette saison à prendre les eaux; se promenant un
-jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante
-sensitive qui lui parut si extraordinaire qu'après l'avoir bien
-remarquée elle la reconnut pour être celle d'un _Tit Tit_. Elle fut si
-frappée de sa longueur et de sa grosseur qu'elle résolut d'en avoir la
-possession; dans ce dessein, elle alla jusqu'à offrir sa main au Toy;
-mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter
-l'honneur qui lui était proposé; cependant Toy s'intéressant au vif
-désir de Son Altesse et s'étant aperçu aussitôt qu'elle avait envisagé
-avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à
-son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M.... que ce gentilhomme
-possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son
-Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu'en peu de temps Ned fut
-en pleine possession de sa... _fortune_.
-
- [4] «N'ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune
- expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la
- traduction de ce premier mot.»
-
- (_Note du traducteur_.)
-
-«Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles
-de Mme Br...dsh..w, est grande et d'une figure agréable; elle a tout au
-plus dix-huit ans; sa contenance douce et expressive indique la bonté
-naturelle de son caractère: elle est la fille d'un chapelain qui mourut
-pendant qu'elle était très jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien
-qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation
-des fils et des filles des ecclésiastiques; elle fut donc, par les fonds
-de cet établissement, placée apprentie chez une couturière; elle demeura
-chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un
-avocat lui fit la cour; elle l'écouta favorablement, s'imaginant que ses
-desseins étaient honorables; elle consentit de passer avec lui en
-Écosse. Lorsqu'ils furent en route, le clerc employa si bien la
-rhétorique amoureuse qu'il lui persuada d'antidater la cérémonie. Après
-deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors
-obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée
-d'avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de
-gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et
-étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les
-avis de cette dame; elle commença alors un nouvel apprentissage dans
-cette maison.
-
-«Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au delà de ses revenus et
-qui s'imaginait qu'il n'était point nécessaire de lui amasser une dot,
-d'autant qu'elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants
-pour se procurer un mari de rang et de fortune; mais, hélas! les hommes
-de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle
-est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple
-frappant de la vérité de cette observation.
-
-«Mme Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui, à sa mort, lui
-laissa une fortune assez considérable; elle vécut pendant quelque temps
-dans l'abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M.
-Tur..r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui
-avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu'il en
-usa avec cette dame) qui lui offrit de l'épouser; elle céda en peu de
-temps à ses tendres sollicitations: les noces se firent. A peine le
-premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur..r décampa, après
-s'être emparé de l'argent comptant, des billets de banque et effets
-précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possédait; elle
-apprit, mais trop tard, qu'avant de l'épouser il avait au moins une
-demi-douzaine de femmes existantes qu'il avait également traitées. Dans
-son désespoir, elle résolut d'user de représailles envers tout le sexe
-masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui
-s'adresseraient à elle; elle a si bien réussi à cet égard qu'après avoir
-travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs
-elle a réalisé une somme de 1,500 livres sterling.
-
-«Mme L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très
-expressifs et de superbes cheveux; elle est âgée d'environ vingt-cinq
-ans; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, nº
-10. Nous avouons que nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie,
-mais nous croyons qu'elle a été pendant quelque temps chez une marchande
-de modes, près de Leicester-Fields. Elle n'a point l'âme mercenaire,
-mais elle est très voluptueuse et très agréable.
-
-«Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw,
-de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue
-visite.
-
- * * * * *
-
-«La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King's-Place
-et a, jusqu'à présent, conservé sa dignité, d'après les règlements de
-cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la
-dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont
-contribué aux plaisirs de la première noblesse...
-
- * * * * *
-
-«... Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne
-demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de
-ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d'après les bruits
-qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline
-à un vice qui révolte la nature humaine et dont l'idée seule fait
-frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et
-ses visiteurs n'imputassent plus à sa maison un pareil genre
-d'amusements.
-
-«Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre
-desquelles _Betsy K...g_, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans,
-que l'on peut regarder comme la Laïs la plus attrayante qui soit dans
-les séminaires aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa
-personne à son caractère qui est complètement aimable; et si l'on
-pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est forcée par la nécessité de
-prostituer sa douce personne, on s'imaginerait voir en elle un ange.
-Betsy K...ng fut séduite, étant à l'école, par la négresse Harriot qui
-était dans ce temps dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle
-n'employa pas envers elle les mêmes artifices dont _Santa Charlotta_ se
-servit à l'égard de Miss M....e, de B....L...., ou Mme Nelson à l'égard
-de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut
-la négociatrice du traité entre Betsy K...g et le lord B....e; mais il
-faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car
-elle déclara qu'elle était fatiguée d'être à moitié innocente, puisque
-d'après les pratiques de ses camarades d'école, elle avait acquis une
-telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle satisfaisait
-ses passions presque à l'excès; mais ce moyen, au lieu de lui faire
-négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer
-avec plus d'empressement la véritable jouissance d'un bon compagnon. Le
-lord B....e lui fut présenté dans ce point de vue; comme il possédait de
-toutes les manières tout ce qu'il faut pour rendre une femme
-complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses
-embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'école. Lorsque son oncle,
-qui était son plus proche parent existant, découvrit qu'elle était
-débauchée et qu'elle résidait dans un des séminaires de King's-Place
-(pour nous servir d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit
-qu'elle ne lui était plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas
-duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses
-charmes et d'admettre en sa compagnie une variété d'amants.
-
-«Miss N..w..m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor.
-Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs;
-elle a les plus beaux cheveux du monde qui n'exigent d'autres arts que
-de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite
-fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une
-aisance honnête; mais l'ambition de briller et un goût insatiable pour
-la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie
-qu'elle méprise et qui, quelquefois, lui devient à charge: mais comme
-l'argent est pour Mme N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut
-pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il se trouve
-dans sa route un _Soubise_ ou le petit _Isaac_ de _Saint-Mary Axe_, elle
-se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu'elle ne voit pas plus
-de péché à céder à un maure ou à un juif qu'à un chrétien, ou à toute
-autre personne, n'importe sa croyance.
-
-«Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de
-_Miss Mere..th_, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le
-baronnet _V..tk..ns_, le baronnet _W....w_, le lord _B....y_ et la
-plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à
-Londres; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes
-Bretonnes; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont
-modelées différemment des dames anglaises et qu'elles vous procurent un
-degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n'ont
-encore pu atteindre...
-
- * * * * *
-
-«Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme
-R..ds..n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le _bon
-ton_ au suprême degré; elle n'admet point dans sa maison les femmes qui
-fréquentent les séminaires, ni celles que l'on peut se procurer à la
-minute par un messager de _Bedford Arms_ ou de _Maltby_. Ses amies
-femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui
-viennent, incognito, s'amuser avec un _beau garçon_ et gagner, par leurs
-exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front
-de leurs chers, doux et impotents maris...
-
-«... Mme R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des
-parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais
-elle a été quelquefois fautive d'erreur dans son jugement (comme il est
-arrivé à l'infortuné _Byng_); et quoiqu'elle ait reçu mille compliments
-avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d'abus de
-la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s'en tirer avec
-avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses
-erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement.
-
-«Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce
-séminaire; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de
-capituler sur leurs conditions; ils se trouvèrent tous trompés dans leur
-attente; ils se retirèrent, à l'exception d'un seul qui crut qu'en leur
-absence il pourrait vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et
-qui, au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cédé à aucun
-homme, malgré qu'elle fréquentât la maison de Mme R..ds..n. Il commença
-d'abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu'il voulait la
-convaincre qu'il n'y avait rien de moins réel dans le monde femelle que
-la chasteté; il assura qu'il avait scrupuleusement étudié le sexe
-pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes,
-affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin de
-raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de
-travail et d'assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du
-sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait
-de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il
-n'en doutait point, son approbation et ses remerciements; en disant
-cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé:
-
-
-«_Échelle d'incontinence et de continence femelle._
-
-«Nous supposerons le plus haut degré être un _trente et un_ et lorsque
-le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être
-ainsi trouvé:
-
- 1 _Furor uterinus_ 31 2 en 100
- 2 Un pouce au-dessous de _Furor_ 30 4 en 100
- 3 Pour être complètement satisfaite 29 6 en 40
- 4 Passions extravagantes 28 10 en 50
- 5 Désirs insurmontables 27 12 en 60
- 6 Palpitations enchanteresses 26 6 en 20
- 7 Chatouillement déréglé 25 8 en 30
- 8 Frénésies d'occasion 24 9 en 17
- 9 Langueurs perpétuelles 23 5 en 18
- 10 Affections violentes 22 3 en 12
- 11 Appétits incontestables 21 6 en 25
- 12 Démangeaisons lubriques 20 1 en 3
- 13 Désirs déréglés 19 3 en 4
- 14 Sensations voluptueuses 18 1 en 1
- 15 Caprices vicieux et opiniâtres 17 4 en 11
- 16 Idées séduisantes 16 4 en 5
- 17 Émissions involontaires et secrètes 15 2 en 4
- 18 Jeunes filles frustrées et agitées
- des pâles couleurs 14 1 en 100
- 19 Masturbation dans les écoles 13 12 en 13
- 20 Jouissances en perspective 12 toutes.
- 21 Sur le bord de la consommation 11 14 en 15
- 22 Lenteur fatale 10 1 en 11
- 23 Espérances séduisantes 9 1 en 2
- 24 Mûre pour la jouissance 8 toutes
- au-dessus de 14.
- 25 Penchant de jeunesse 7 toute demois.
- à tout âge.
- 26 Plaisirs antidatés 6 4 en 5
- 27 Espérances flatteuses et attentes agitées 5 3 en 9
- 28 Lubricité temporaire 4 3 en 4
- 29 Pruderie judicieuse 3 1 en 20
- 30 Chasteté à contrôler 2 4 en 1000
- 31 [5] Insensibilité glaciale et froide 1 1 en 10000
-
- [5] «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du haut
- en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque
- particularité.»
-
- * * * * *
-
-«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de Soho square,
-débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette
-époque par un major des _Black-guards_ qui l'enleva et la tint pendant
-quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le
-tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa
-rupture avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les bras
-de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui
-avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. A Londres,
-elle mena joyeuse vie; elle ne négligea aucun des plaisirs capables
-d'assouvir les différentes passions de son âme; préférant donc les
-plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres
-avantageuses qu'on lui faisait journellement; elle se forma une société
-de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses
-désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur
-de la volupté; elle traitait avec la plus grande magnificence les
-favoris de ses plaisirs; elle récompensait le zèle de ceux qui n'étaient
-pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W..p..le contribuait
-beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait
-dans des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer les
-dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours dépenser et ne
-rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner; elle résolut donc de
-réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses
-plaisirs; elle forma alors le dessein d'établir un sérail dans un genre
-différent des autres séminaires; elle fit part de son projet à Mme
-W..p..le, qui l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre
-son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. Elle
-loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se touchaient les unes
-aux autres; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant; les
-appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés
-les objets; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour
-passer d'une maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les
-temples de l'_Aurore_, de _Flore_ et du _Mystère_. L'entrée principale
-du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du milieu, que l'on
-intitule le temple de Flore; la maison à gauche est le temple de
-l'Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.
-
-«Le _Temple de l'Aurore_ est composé de douze jeunes filles, depuis
-l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles entrent dans leur seizième
-année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant
-cette époque; celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées
-sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans,
-afin de ne pas faire de passe-droit; de manière que cette maison, que
-Miss Fa..kl..d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours
-composée du même nombre de nonnes.
-
-«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries; elles
-ont deux gouvernantes qui ont soin d'elles et ne les quittent point. On
-leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à
-festonner et à broder au tambour; elles ont un maître de danse pour
-donner à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également à
-leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre
-desquels sont _La Fille de joie_ et autres ouvrages de ce genre, qu'on
-leur fait lire principalement, afin d'enflammer de bonne heure leurs
-sens; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une
-sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les
-plaisirs qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers
-amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur
-défend entre elles la masturbation; les gouvernantes les surveillent
-strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise
-habitude que l'on contracte malheureusement dans les écoles; elles ne
-sortent jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans
-cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à ce célibat, mais
-elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu'elles ne songent pas à
-la privation de leur liberté.
-
-«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss
-Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; elle s'assure, par cet
-arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu'elles ont atteint
-l'âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui
-produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont
-quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état de
-préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit dans ce noviciat
-que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour y être admis, plus de
-soixante ans ou faire preuve d'impuissance. Le lord Cornw..is, le lord
-Buck...am, l'alderman B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus
-fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître
-d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes; pendant
-le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d'aller faire
-des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et
-aux écolières, afin d'observer si ces paroissiens paillards
-n'outrepassent pas les règles de l'ordre. Il est expressément défendu
-aux nonnes qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de
-leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les
-présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et
-leur éducation.
-
-«_Le Temple de Flore_ est composé du même nombre de nonnes, qui sont
-toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison
-porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous
-charme; mais dans le tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une
-gaieté, d'une complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont
-également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs
-sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent ensemble de bonne
-union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d pour entretenir entre elles la
-meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des
-autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi
-fondamentale de leur ordre d'apporter en bourse commune les
-gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu,
-lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées
-ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles,
-par portions égales, le premier de chaque mois; si par hasard l'une
-d'entre elles (ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue
-d'avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait
-été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa..kl..d, et
-tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le moment où elle est entrée
-dans ce temple jusqu'à cette époque lui seraient confisqués par Miss
-Fa..kl..d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi
-rigoureuse qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de
-remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus
-sincère et les exempte de reproches et explications de préférence
-qu'elles pourraient continuellement se faire.
-
-«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu'il leur
-plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur égard, la règle commune des
-autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur
-entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement,
-leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les forcent même de
-demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles se soient acquittées de leur
-dépense. Miss Fa..kl..d les exempte de toute charge quelconque; elle
-pousse le désintéressement jusqu'à faire don à celles qui ont été
-élevées dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont elles
-sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui abandonnent la maison
-ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si
-bien traitées par Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller;
-d'ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu'elles
-sont assurées de s'amasser, en plusieurs années, une petite fortune.
-
-«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses égards, son
-attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes
-qu'elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus
-grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire
-religieuses de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir
-toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune,
-à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses
-nonnes ne s'en aillent d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres,
-mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.
-
-«Des douze nonnes destinées au service du temple de Flore, six ont été
-élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce
-séminaire depuis l'âge de onze ans, nous n'en donnerons aucun détail;
-les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss
-Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph.
-
-«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la
-fille d'un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé,
-avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux
-ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très
-désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en
-vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément de se
-conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à
-l'intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme;
-elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour
-ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le
-père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait
-qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, à qui elle la
-recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l'établissement de
-son sérail; elle la reçut avec affection et l'initia aussitôt dans les
-mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une
-ferveur surprenante.
-
-«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de
-dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour même que Miss
-Edw..d. Elle perdit son père dans l'âge le plus tendre; sa mère est
-revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à
-raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa
-mère achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser,
-le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son
-veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille.
-M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère.
-Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa
-chambre, qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de
-planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte de chercher
-quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait;
-elle retournait ensuite auprès de son compère; elle jasait avec lui;
-leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était
-tellement accompagnée d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse
-d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune coeur prenait déjà part,
-sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement,
-s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille
-de la muraille planchéiée, afin d'entendre plus distinctement le sujet
-sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne
-rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils
-étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part
-et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses
-sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir,
-la même scène se répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne
-pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement
-ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou
-imperceptible à la muraille; elle découvrit alors le motif de leurs
-ébats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la
-jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte
-(elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne
-rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison.
-M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; Miss
-Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée; elle
-l'engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut
-enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas
-naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de
-plus près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en
-badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il
-l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la même ardeur et
-comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces
-caresses et brûlant d'avoir avec sa filleule la même conversation qu'il
-avait journellement avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir
-avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion.
-Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le préambule de son
-discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa
-promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule
-avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien
-d'interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte
-et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; elle alla même,
-dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui pousser trois arguments de
-suite auxquels il lui fallut répondre; elle avait tant à coeur de
-prendre la défense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un
-quatrième argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables
-à lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un
-baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre
-le lendemain, à l'insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa
-filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa
-fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la
-bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait
-s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de
-son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu
-tant envie de causer; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement,
-d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se
-passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se
-promit bien d'empêcher le lendemain son parrain d'avoir une grande
-conférence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit
-hors d'état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement
-sa mère qu'elle crut qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme
-Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son
-compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son égard: elle
-remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait
-bien des courses à faire le lendemain; ses questions réitérées et les
-prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y
-avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre;
-pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle
-sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses à
-faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la
-filleule se regardèrent d'un oeil de satisfaction, ce qui la confirma
-dans ses soupçons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle
-l'avait annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café peu
-éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle vit bientôt M.
-James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de
-minutes après ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement
-dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers
-avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de
-chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue,
-Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de
-malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement
-de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss
-Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle
-rencontra Mme Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le
-sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d.
-
-«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus
-intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le plus tendre;
-elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa
-fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à
-peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d'elle. M.
-Roberts, non satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui
-était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses
-fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour
-les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui
-rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l'attachement
-simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses
-prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir
-l'honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas
-plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal ouvert sous ses
-pieds; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d'infamie,
-accablé de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au
-glaive de la justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla
-donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans
-fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui
-elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons
-donner la description, puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée
-avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après
-les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs
-dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y
-entrer avec elle; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui
-était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu'elle
-voulut: elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes,
-qui les présenta à Miss Fa...kl..d.
-
-«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra
-avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans
-et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus
-enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants
-du monde avaient plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible,
-envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'épargner
-l'embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils
-épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les
-divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La
-misère et les infirmités, suite ordinaire d'une pareille existence, les
-accablèrent de leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les
-chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, et
-ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la
-nature. Miss Ben...et venait à peine de retourner à la maison paternelle
-lorsqu'elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée
-de fortune, elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à la
-marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa...kl..d.
-Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que,
-portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce
-séminaire et engagea Miss Edw...d à y venir avec elle.
-
-«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; toute sa personne
-est un assemblage de volupté; elle est la fille d'une femme entretenue
-qui, dépensant d'un côté tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait
-sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour
-captiver les coeurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que
-de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à
-peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant point à ses désirs,
-elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss
-J...ne se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison; ayant
-entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se
-présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.
-
-«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa
-naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan
-et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure
-courir avec les enfants: elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse
-d'école qu'ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle
-s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, qui, suivant
-elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant
-d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit obligée, à l'âge de quinze
-ans, de quitter son père qui la maltraitait; elle se réfugia chez une
-sage-femme qui, après l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant
-qu'elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda
-à Miss Fa...kl..d.
-
-«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord
-Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh,
-Sh..l..k, W...son, etc.
-
-«Le _Temple du Mystère_ n'est consacré qu'aux intrigues secrètes. Les
-nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n'y sont
-point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant
-d'adresse, d'honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations
-qu'elles retirent un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne
-voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de
-nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec
-affluence...»
-
- * * * * *
-
-Dans ces _bagnios_, dans ces _seraglios_, on n'ignorait pas la
-flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux
-ouvrage intitulé _The Cries of London_, dont il a été donné une
-réimpression accompagnée d'une traduction parfois insuffisante sous le
-titre: _Les Cris de Londres au XVIIIe siècle_ (Paris, 1893), nous montre
-un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant: «_Come buy
-my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a half penny a
-piece._ (_Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites
-verges; je ne les vends qu'un demi-penny pièce_.)» Le mot _Tartars_ est
-sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les
-Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on
-a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que
-l'on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui
-servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux
-moeurs corrompues.
-
-Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des _seraglios_ aménagés
-en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par
-_Miss Collett_, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans
-les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street,
-Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de
-cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à
-flagellation appelé _Berkeley-Horse_ et, paraît-il, encore en usage.
-
- * * * * *
-
-Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant
-sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le
-visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues
-aux fenêtres. Mais il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette
-époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le
-début des _Memoirs_ rappelle le premier tableau du _Harlot's Progress_,
-de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la
-campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou
-modiste, vient de descendre de la diligence d'York devant l'auberge de
-la _Cloche_, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre
-fille ne sait pas la vie misérable qui l'attend dans les _Cavernes
-d'iniquité_ du quartier de _Flesh-Market_, où logent les prostituées...
-
-Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans
-les rues populeuses, observant les moeurs, écoutant les refrains
-populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains
-de chansons connues:
-
-«_Gentle shepherd tell me where, where, where, where_, etc. (_Gentil
-berger, dites-moi où, où, où, où_, etc.)»
-
-Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant
-la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l'animation de
-la ville. C'est à peine s'il nous parle de l'impression que les belles
-boutiques produisent sur les campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect
-pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient
-la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa
-meule en chantant: _Knives to grind, razors or scissors to grind!_
-C'est-à-dire: _Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser!_
-
-Le marchand de paillassons criait: _Buy a mat; a door mat or a bed mat!_
-(_Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une
-descente de lit!_)
-
-Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse:
-_Buy a roasting Jack!_ (_Achetez un tourne-broche!_)
-
-Le chaudronnier chantait: _Any pots, or pans, or kettles to mend? Any
-work for the tinker?_ (_Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des
-bouilloires à raccommoder? Avez-vous de l'ouvrage pour le
-chaudronnier?_)
-
-La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés
-_dumplings_, les annonçait bizarrement: _Diddle, diddle, diddle,
-dumplings, o! hot! hot!_ et les petits garçons qui couraient après elle
-pour en acheter répétaient en l'imitant: _Diddle, diddle, diddle
-dumplings! tout chauds, tout chauds_.
-
-Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en poussant leur appel
-lamentable: _Old clothes to sell? Any shoes, hats or old clothes?_
-(_Vieux habits à vendre? Chaussures, chapeaux ou vieux habits?_)
-
-Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait: _Sand o! sand o,
-any sand below, maids?_ (_Du sable, oh! du sable, oh! vous faut-il du
-sable, servantes?_)
-
-Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de
-brioches que l'on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était
-dessinée, les annonçait: _One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns_
-(_Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!_)
-
-Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri de celui qui les
-réparait retentît: _Bellows to mend; maids your bellows to mend?_
-(_Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer?_)
-
-L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau: _Ready-pick'd
-green gooseberries, eight pence a gallon!_ (_Groseilles vertes, fraîches
-cueillies, huit pence le gallon._) Les ménagères en achetaient souvent
-pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de
-groseilles, de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte.
-
-Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: _Small coal; maids, do you
-want, any small coal?_ (_Charbon de bois! Servantes, vous faut-il du
-charbon de bois?_)
-
-En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères; _Primroses,
-primroses! Buy my spring flowers._ (_Primevères, primevères? Achetez-moi
-des fleurs de printemps._) Ou bien: _Cowflips and spring flowers, a
-half-penny a bunch!_ (_Primevères, fleurs de printemps, un demi-penny le
-bouquet._)
-
-Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui
-vendait les _pigs_ ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il
-criait: _A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce?_ (_Un
-cochon et de la compote de pruneaux, qui m'achète du cochon et de la
-compote de prunes?_)
-
-Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l'on estimait
-surtout les _rowley powlies_. Les Anglais préparaient les pois en les
-faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on
-posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était
-long: _Green Hastings, hastings, O! come here's your large rowley
-powlies, no more than six pence a peck!_ (_Pois verts nouveaux, pois
-verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le
-peck!)_
-
-Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà,
-sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les
-servantes entendaient: _Hare skins, or rabbit skins!_ (_Peaux de
-lièvres, peaux de lapins à vendre!_) elles se hâtaient de porter à la
-marchande les dépouilles des rongeurs qu'elles avaient soigneusement
-mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de
-lièvre huit pence.
-
-Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix de tête: _Buy a
-lobster, a large live lobster_. (_Achetez-moi un homard, un gros homard
-vivant._) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s'en faisait une
-grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de
-vinaigre, de sel et de poivre.
-
-Voici un cri particulièrement mélodieux: _Ground ivy, ground ivy, come
-buy my ground ivy; come buy my water cresses._ (_Lierre terrestre,
-lierre terrestre, venez m'acheter du lierre terrestre, venez m'acheter
-du cresson._)
-
-La marchande d'allumettes chantonnait: _Matches, maids! my picked
-pointed matches!_ (_Allumettes, servantes! mes allumettes bien
-pointues!_)
-
-Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu'il annonçait
-ainsi: _Buy a mouse trap, or a trap for you rats_. (_Achetez une trappe
-à souris ou une trappe pour prendre vos rats._)
-
-En automne, on vendait des noisettes: _Jaw-work, jaw-work, a whole pot
-for a half-penny, hazelnuts!_ (_Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour
-mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes!_)
-
-Les crabes s'annonçaient brièvement: _Crab! Crab! Will you crab?_
-(_Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?_)
-
-Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de
-bouteilles, les demandait humblement: _Any fluit glass or broken bottles
-for a poor man today?_ (_Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées
-pour un pauvre homme aujourd'hui?_)
-
-C'étaient encore les fèves vantées allégrement: _Windsor beans: a groat
-a peck, broad Windsors._ (_Fèves de Windsor, un groat le peck, les
-belles fèves de Windsor._)
-
-D'autres marchands de fruits annonçaient: _Nice peaches or nectarines;
-rare ripe plums_ (_Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de
-qualité rare_), ou encore: _A groat a pound large Filberts, a groat a
-pound, full weight, a groat a pound_. (_Un groat la livre de belles
-avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre._) Ou bien:
-_Wheh you will for a half-penny, golden rennets._ (_Choisissez celle que
-vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées_.)
-
-De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs
-légumes: _Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys_.
-(_Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan
-extraordinaires!_)
-
-Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en
-criant: _Rabbits, o! a fine Rabbit._ (_Lapins! Oh! un beau lapin!_)
-
-Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands,
-et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice que l'on vendait chaud
-dans les rues: _Hot spice gingerbread, all hot!_ (_Du pain d'épice
-chaud, tout chaud!_) Le plus renommé était débité par un marchand qui se
-tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un
-petit four en fer-blanc.
-
-Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se
-rendant à l'école: _Hot bak'd Pippins, nice and hot!_ (_Pommes cuites et
-chaudes, belles et chaudes!_)
-
-Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: _Buy a chicken, or a
-fine fat fowl!_ (_Achetez, un poulet ou une belle poule grasse!_)
-
-Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les
-ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le
-cri bien connu: _Any brickdust below, maids? Maids, do you want any
-brickdust?_ (_Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les
-servantes? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique?_)
-
-Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands
-et c'est pour eux que l'on criait: _Nice green cucumbers! O! two for
-three halfpence!_ (_De beaux concombres verts! Oh! deux pour trois
-demi-pences!_)
-
-Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu'ils
-préfèrent: _Buy my found liver or lights for your cat!_ (_Achetez-moi du
-foie bien frais ou du mou pour votre chat!_)
-
-Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise: _Buy a jack-line or
-a clothesline!_ (_Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre
-le linge!_)
-
-Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, étaient un fruit
-fort apprécié: _China oranges; one a penny, two a penny, nice China!_
-(_Oranges de Chine; une pour un penny, deux pour un penny, les belles
-oranges de Chine!_)
-
-La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la
-journée elle marchait, criant de rue en rue: _Sprats, o! Sprats, o!
-Fresh live sprats!_ (_Les éperlans, oh! Les éperlans frais vivants!_)
-
-Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient souvent la
-table. On les mangeait trempées dans un verre de vin; aussi était-il
-prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en
-criant: _Walnuts, nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!_
-(_Les noix, les belles noix; dix pour un penny, les belles noix
-croquantes!_)
-
-Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, en ventant la
-qualité de sa marchandise multicolore: _Long and strong, long and
-strong; come buy my garters and laces, long and strong!_ (_Longs et
-solides, longs et solides, venez m'acheter des jarretières et des lacets
-longs et solides!_)
-
-Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son
-gibier: _Buy a wild duck, or a wild fowl!_ (_Achetez un canard sauvage
-ou une poule sauvage!_)
-
-Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une
-place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons: _New
-mackerel, nice mackerel!_ (_Le maquereau nouveau, le beau maquereau!_)
-
-Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient,
-on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur
-lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises: courte-queue,
-cerises de Kent ou bigarreaux: _A half-penny a stick, Duke cherries;
-round and found, no more than a half-penny a stick!_ (_Un demi-penny le
-bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny le bâton
-seulement!_)
-
-Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: _Old chairs to
-mend; any old chairs to mend?_ (_Vieilles chaises à réparer, avez-vous
-des vieilles chaises à réparer?_)
-
-Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres
-de Colchester, de Wainfleet, de Melton: _Oysters, o! Fine Wainfleet
-oysters!_ (_Des huîtres, oh! de belles huîtres de Wainfleet!_)
-
-Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: _Nice
-strawberries, or hautboys!_ (_Les belles fraises, les grosses fraises!_)
-
-Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient de leurs
-trilles leur marchand qui chantait: _Buy my singing, singing birds!_
-(_Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs!_)
-
-Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l'utilité
-de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait par les rues en faisant
-des jeux de mots dans le genre du suivant: _My old soul, will you buy a
-bowl?_ Cela rime en anglais, mais non plus en français: _Ma vieille âme,
-voulez-vous m'acheter une boule?_
-
-Le tonnelier criait: _Any work for the cooper?_ (_Avez vous de l'ouvrage
-pour le tonnelier?_)
-
-Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui
-consistait à errer le jour et même le soir en criant: _Buy a fire-stone,
-cheeks for you stoves!_ (_Achetez une pierre de foyer, des briques pour
-vos fourneaux._)
-
-Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou
-carrelets dans un panier sur la tête en chantant: _Buy my flounders,
-live flounders!_ (_Achetez-moi des flondes, des flondes vives!_)
-
-Le cireur se promenait, un petit panier à la main: _Black your shoes,
-Your Honour! Black, sir! black, sir!_ (_Faites noircir vos souliers,
-Votre Honneur! Noircir, monsieur! noircir, monsieur!_)
-
-Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les
-allées malpropres où les _beaux_ ne s'aventuraient pas sans se salir.
-
-A ce propos Casanova remarque:
-
- «Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied dans les rues de
- Londres sans s'exposer à être couvert de boue par une vile populace,
- et les gentlemen lui riraient au nez.»
-
-Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait une origine
-irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le
-pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage
-anglais qui n'est connu en France que depuis la moitié du XIXe siècle.
-Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de
-surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des
-logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement
-l'adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle
-de Mme Cole, dans le roman de Cleland.
-
-La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable
-où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell
-jusqu'au Strand en criant: _Buy my eels; a groat a pound live eels!_
-(_Achetez-moi des anguilles; un groat la livre d'anguilles vives!_)
-
-Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les
-poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui
-parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient
-les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des
-poissons chers et estimés: _Buy my maids, and fresh soles!_
-(_Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!_)
-
-De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches
-dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en
-était encombré et retentissait de leurs cris: _Any milk below, maids?_
-(_Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes?_)
-
-La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et sa chaise
-au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les
-ramoneurs se délectaient de la friandise qu'elle leur servait dans une
-tasse sale avec une cuillère plus sale encore: _Hot rice milk!_ (_Du riz
-au lait tout chaud!_)
-
-La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en criant: _New
-almanacks, news! Some lies, and some true. Buy a new almanack!_
-(Almanachs nouveaux, nouveaux! Il y en a qui mentent, d'autres qui
-disent vrai. Achetez un almanach nouveau!)
-
-L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, des
-prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de
-la lune, la table pour calculer l'intérêt, la liste des rois, l'époque
-où commencent et finissent les termes, etc.
-
-Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la
-nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils
-dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se
-passaient le plus souvent de viande. A Londres même, les pommes de terre
-coûtaient bon marché. _Potatoes! o! Two pound a penny! five pound two
-pence!_ (_Les pommes de terre! oh! Deux livres pour un penny! cinq
-livres pour deux pence!_) Mais ce mets était réputé grossier et réservé
-aux gens du commun.
-
-Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des
-peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des
-chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui
-criaient; _Any kitchenstuff?_ (_Avez-vous des restes de graisse à
-vendre?_) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait
-toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d'aller trouver
-telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant
-elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur
-fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de vieux
-gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de
-servantes devenues des grandes dames pour l'avoir écoutée, et elle se
-retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l'effet de
-ses paroles habiles dans l'âme des jeunes filles innocentes et naïves.
-
-Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé
-à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la
-Cité donnait à sa maîtresse l'illusion de cette promenade en achetant un
-pain de White-Conduit qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger
-dans une taverne. _A hot loaf! A White-Conduit loaf!_ (_Un pain tout
-chaud! un pain de White-Conduit!_) L'abus du thé était déjà un sujet de
-railleries de la part des écrivains de l'époque. White-Conduit était un
-de ces jardins publics, nommés _tea-gardens_, parce qu'on y prenait
-surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la
-débauche londonienne au XVIIIe siècle furent ceux de _Vauxhall_ et de
-_Ranelagh_, qui étaient situés hors des barrières de Londres.
-
-Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La
-plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts
-pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c'était surtout,
-ainsi que le dit une description du temps, «de petite bourgeoisie,
-d'ouvriers et d'ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles,
-_toutes filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»_
-
-On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se
-bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans
-des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps? On
-allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au
-demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les
-plus fréquentés était le _Dog' and Duck_, situé dans _Saint-George's
-fields_, à portée des trois ponts. On allait aussi à _White-Conduit
-Hill_, à _Bagnigge Wels_, au Belvédère, à _Bermondsey Spas_, au
-_Cromwell_, au _New Tumbridge_, à la _Florida_, au _Rumbolo_, à
-_Hihgbury barn_.
-
-Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall
-attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée
-où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de
-mauvaise vie.
-
-Voici la description du _Ranelagh_, d'après un ouvrage du temps:
-_Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans
-cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait à Londres_ par M. D. S. D.
-L.
-
- «_Ranelagh_ est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux
- milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus
- à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu'on y
- trouve les soirées du printemps et partie de l'été. Afin que
- _Ranelagh_ continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie,
- on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui
- est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.
-
- «On paie à la porte une demi-_crown_ (un petit écu). En traversant le
- bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais,
- dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la
- rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l'abri de
- l'inclémence des saisons.
-
- «_Ranelagh-House_ appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut
- acheté par des particuliers dans l'intention d'en faire une place
- d'amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de
- la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente _rotonde_ ou
- _amphithéâtre_. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire
- en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et
- sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie en 1740.
-
- «Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon
- de Rome. L'architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le
- diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur
- de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux
- autres; ils sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique.
- Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie
- au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre
- dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont
- les croisées.»
-
-A l'époque où parut _Fanny Hill_, l'orchestre était élevé au centre de
-la rotonde.
-
-Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le
-concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la
-rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur
-laquelle on servait le thé et le café _gratis_. Les loges avaient
-chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir
-sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade,
-qui contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune son
-escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la
-pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus
-tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus
-élevée que les jardins. Reprenons la description de _Londres et ses
-environs_:
-
- «La partie de derrière est entourée d'une allée sablée, éclairée avec
- des lampes, et l'extrémité de cette espèce de terrasse est plantée
- d'arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon,
- de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des
- ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes,
- qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable
- vues au travers des arbres.
-
- «Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au
- sud de _Ranelagh-House_ et qui conduit au fond du jardin: c'est une
- allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs
- et éclairée par vingt lampes.
-
- «Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du
- dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est sur le dôme; il est
- peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.
-
- «A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte.
- Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. A droite
- sont deux allées: la plus près de l'eau a douze lampes; et l'autre,
- qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très
- grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois
- arches triomphales et offrent un charmant coup d'oeil le soir.
-
- «Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un
- édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes
- vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde; il n'en
- coûte qu'un schelling.»
-
-Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce
-qu'était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des moeurs
-des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là:
-
- «Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai
- que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je
- pris une voiture et, seul, sans domestique, je m'y rendis dans le
- dessein de m'y amuser jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté
- qui me plût.
-
- «La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du thé, j'y dansai
- quelques minutes; mais point de connaissances; quoique j'y visse
- plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n'osais en
- attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était
- près de minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que
- je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort
- embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant
- sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me dit en français que, si
- je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma
- porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j'accepte
- avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière
- et, s'appuyant sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté
- d'elle et ordonne qu'on arrête devant chez moi.
-
- «Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions de
- reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que
- j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la dernière assemblée de
- Soho-Square.
-
- «--Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath
- aujourd'hui.
-
- «Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée, je couvre
- ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la joue, et, ne
- trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de
- l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la
- réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la
- plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait inspirée.
-
- «Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais trouvée
- douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour
- lui faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais
- passer à Londres; mais elle me dit: «Nous nous reverrons encore et
- soyez discret.» Je le lui jurai et ne la pressai pas. L'instant
- d'après la voiture s'arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi
- fort satisfait de cette bonne fortune.
-
- «Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la retrouvai
- dans une maison où lady Harington m'avait dit d'aller me présenter à
- la maîtresse de sa part. C'était une lady Betty Germen, vieille femme
- illustre. Elle n'était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu
- de temps et je fus introduit au salon pour l'attendre. Je fus
- agréablement surpris en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh,
- occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la prier de me
- présenter. Je m'avance vers elle et à la question que je lui fais, si
- elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d'un air poli
- qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas l'honneur de me connaître.
-
- «--Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas?
-
- «--Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un titre de
- connaissance.
-
- «Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit
- tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa plus la parole
- jusqu'à l'arrivée de lady Germen.
-
- «Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire
- le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec
- beaucoup de politesse lorsque l'à-propos me permettait de lui adresser
- la parole. C'était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres
- d'une belle réputation.»
-
-On trouve aussi dans _Londres et ses environs_ une description détaillée
-des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.
-
- «Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux
- milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du
- soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu'à la fin d'août;
- l'admission est d'un schelling.
-
- «En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est
- une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d'ormes qui
- forment une arche, à l'extrémité de laquelle on a le plus beau
- paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit
- escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont
- peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription:
-
- Spectator
- Fastidiosus
- Sibi Molestus
-
- «En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté
- en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très
- orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes
- blanches qui sont les armes des princes de _Wales_. Tout cet édifice
- est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en
- _plaistic_, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de
- _Paris_, mais qui n'est connue que de l'architecte. Les beaux jours,
- la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour
- la partie vocale qu'instrumentale, sont bien choisis. Le concert
- commence à huit heures et finit à onze.
-
- «Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on appelle _The
- Day-Scene_. On l'ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte
- en transparent, dont l'effet est très brillant. Il est curieux de voir
- comment toute la compagnie court en foule, au son d'une cloche qui
- sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est
- visible. On la recouvre au bout de dix minutes.
-
- «Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont placés
- quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l'ordre
- composite, qui fut construit pour le dernier prince de _Wales_, dans
- lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte
- dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est
- supporté par des pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont
- trois petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent trois
- lustres.
-
- «Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par _M. Hayman_, tirés
- des pièces historiques de _Shakespeare_. Ils sont admirés
- généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l'expression.
-
- «Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la
- tempête dans la tragédie de _Lear_.
-
- «Le second est le moment de la tragédie d'_Hamlet_, où le roi, la
- reine de _Danemark_, au milieu de leur cour, donnent audience.
-
- «Le troisième est la scène d'_Henri V_, qui précède la fameuse
- bataille d'_Azincourt_: elle se passe devant la tente du roi; son
- armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d'un
- trompette, vient lui demander s'il veut composer pour sa rançon.
-
- «Le dernier est la scène de _la Tempête_ où _Miranda_ aperçoit, pour
- la première fois, _Ferdinand_: elle est à lire sous un arbre; le livre
- lui tombe des mains; _Ferdinand_ est à ses genoux et exprime
- l'agréable surprise qu'il éprouve. _Prospero_, dans sa robe magique,
- affecte de la colère...
-
- «... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous
- général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre le chant.
- Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le
- bosquet est illuminé par 2,000 lampes qui font un charmant effet au
- milieu des arbres. Sur la face de l'orchestre, elles forment trois
- arches triomphales; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.
-
- «Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande
- salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre...
-
- «... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée
- de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité que contracte le
- sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d'allées
- sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de
- peintures, d'après les dessins de _MM. Hayman_ et _Hogarth_. Chaque
- pavillon a une table et peut tenir huit personnes...
-
- «... Les peintures des pavillons sont:
-
- «1º Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de
- ces lieux;
-
- «2º Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le
- bois;
-
- «3º La nouvelle rivière d'_Islington_ avec une famille qui se promène;
- une vache qu'on trait et des cornes fixées sur la tête du mari;
-
- «4º Une partie de quadrille et un service de thé;
-
- «5º Un concert;
-
- «6º Des enfants faisant des châteaux de cartes;
-
- «7º Une scène du _Médecin malgré lui_;
-
- «8º Un paysage;
-
- «9º Une contredanse de villageois autour d'un mai;
-
- «10º Enfilez mon aiguille;
-
- «11º Un vol de cerf-volant;
-
- «12º Le moment du roman de _Paméla_, où elle annonce à la femme de
- charge le désir qu'elle a de retourner chez ses parents;
-
- «13º Une scène du _Diable à payer_ entre _Jobson Nell_ et le sorcier;
-
- «14º Des enfants jouant à la cachette;
-
- «15º Une chasse;
-
- «16º _Paméla_ sautant par la fenêtre pour s'échapper de chez lady
- _Davers_;
-
- «17º La scène des _Merry Wives de Windsor_ où _Sir John Falstaff_ est
- mis dans la corbeille au linge sale;
-
- «18º Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;
-
- «Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent et
- conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur, dans la forme
- d'un demi-cercle...
-
- «Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres pavillons qui
- mènent dans la grande allée.
-
- «Dans le dernier de ces pavillons est peinte _Suzanne aux yeux
- pochés_, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux _William_, qui est à
- bord de la flotte qui va partir...
-
- «En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre ont les
- peintures suivantes:
-
- «1º Difficile à plaire;
-
- «2º Des glisseurs sur la glace;
-
- «3º Des joueurs de musette et de hautbois;
-
- «4º Un feu de joie à _Charing-Cross_ et autres réjouissances. Le coche
- de _Salisbury_ versé;
-
- «5º Le jeu de _Colin-Maillard_;
-
- «6º Le jeu des lèvres de grenouilles;
-
- «7º Une hôtesse de _Wapping_, avec des matelots qui débarquent;
-
- «8º Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui
- enfonce des épingles dans le menton.»
-
-La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées,
-les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle
-«prairie défendue par un _haha_ pour empêcher qu'on n'y entre».
-
-A la fin on donne:
-
- «le prix des denrées qu'on peut avoir dans ces jardins.
-
- Schelling Pence
- Une bouteille de bourgogne 7 6
- Une de champagne 10 6
- De Frontignac 7 0
- De Claret[6] 7 0
- De vieux _hock_ 6 0
- De madère 5 0
- Du Rhin 3 0
- De Sheres[7] 3 6
- De Montagne 3 0
- De Port[8] 2 6
- De Lisbonne 2 6
- Une bouteille de cidre 1 0
- Une d'arrack 8 0
- Deux livres de glace 1 0
- La petite bière 0 6
- Un poulet 3 0
- Un plat de jambon 1 0
- Un de boeuf 1 0
- Un de boeuf roulé 1 0
- Un pigeon préservé dans le beurre 1 0
- Une laitue 0 6
- Une petite mesure d'huile 0 5
- Un citron 0 3
- Une tranche de pain 0 1
- Un petit pain de beurre 0 2
- Un biscuit 0 1
- Une tranche de fromage 0 2
- Une tarte 1 0
- Une custard[9] 0 4
- Un gâteau de fromage 0 4
- Un plat d'anchois 1 0
- Un d'olives 1 0
- Un concombre 0 6
- Une gelée 0 6
- Les bougies 1 4»
-
- [6] Vin de Bordeaux.
-
- [7] Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry.
-
- [8] Vin de Porto.
-
- [9] Pot de crème.
-
-L'entrée au Vauxhall coûtait un schelling.
-
-Casanova observe:
-
- «Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l'entrée
- du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s'y procurer les plaisirs les
- plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et
- solitaires, allées garnies de mille lampions, et l'on y trouvait
- pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres, depuis le plus
- haut jusqu'au plus bas étage.»
-
- * * * * *
-
-Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est pour se
-libérer que, sur la proposition d'un libraire, il écrivit les _Memoirs
-of a woman of pleasure_, autrement _Fanny Hill_, oeuvre remarquable;
-libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées.
-
-On ne sait pas bien si la première édition des _Memoirs_ parut en 1747,
-1748, 1749 ou 1750. On pense que l'éditeur en fut le libraire Griffiths,
-qui publiait _The Monthly Review_. Cela paraît probable, car dès 1760
-Griffith publia, sous le titre de _Memoirs of Fanny Hill_, une édition
-publique, mais très adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le _Monthly
-Review_ fit l'éloge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le
-texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent 10,000 guinées.
-
-Poursuivi pour l'avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse,
-et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit
-une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de
-ne plus écrire d'ouvrages libres. Cleland observa cette condition et
-toucha sa pension jusqu'à la fin de sa vie. Il vécut dans l'étude, à
-l'écart de la société qui ne lui pardonnait pas d'avoir écrit les
-_Memoirs_. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait
-dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait par son
-érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de
-livres rares et précieux.
-
-Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.
-
- * * * * *
-
-Cleland écrivit, outre les _Memoirs of a woman of pleasure_, plusieurs
-romans qui ne manquent pas d'intérêt:
-
-_The Memoirs of a Coxcomb_ (1767, in-18) ou _Mémoires d'un fat_;
-_Surprises of Love_ ou _Surprises d'amour_ (Londres, 1765, in-12); _The
-Man of Honour_ ou _l'Homme d'honneur_ (Londres, 3 vol. in-12).
-
-Il composa des pièces: _Titus Vespasian_, 1755 (in-8º), drame; _Timbo
-Chiqui or the american Savage_, 1758 (in-8º), drame en 3 actes.
-
-On lui doit quelques essais de philologie _celtomaniaque_ sans grande
-valeur: _The way to thing by words, and to words by thing_, et en 1768,
-_Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the
-analytic method, to retrieve the antient Celtic_, ouvrage auquel il
-donna l'année suivante un supplément sous le titre d'_Additionnal
-articles to the Specimen_, etc.
-
-Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le
-_Public Advertiser_, où il signa tantôt _Modestus_ et tantôt _A.
-Briton_.
-
- * * * * *
-
-Gay, dans la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l'amour_,
-etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l'_Essai
-sur l'homme_, de Pope), intitulé _Essay on woman_ ou _Essai sur la
-femme_, et qui est de John Wilkes: «D'après une note insérée dans un
-catalogue d'autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le
-véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l'auteur de _The woman of
-pleasure_.»
-
-Dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (mars 1861), M. Charles Nodier releva
-vivement cette assertion:
-
-«Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France,
-et il est probable même qu'elle a dû être signalée depuis longtemps en
-Angleterre.
-
-«Wilkes est bien le véritable auteur de l'_Essai sur la femme_; il n'est
-permis à aucun égard de le révoquer en doute...»
-
- * * * * *
-
-Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland, c'est le
-roman de Fanny Hill, la soeur anglaise de Manon Lescaut, mais moins
-malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des
-récits que faisait Chéhérazade.
-
-G. A.
-
-
-
-
-ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
-
-
-_Memoirs of ********** ** ***********._ Vol. I. [II] London: Printed for
-G. FENTON, in the Strand.
-
- 2 vol. in-12, 228-252 pages [s. d.]. Cette édition a paru en 1747 ou
- 1748.
-
-_Memoirs of a woman of pleasure._ Vol. I., [II] London: Printed for G.
-Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.
-
- 2 vol. in-12, 227-266 pages.
-
-_Memoires of a woman of pleasure_: London, printed for G. Fenton, in the
-Strand, M. DCC. XLIX.
-
- 2 vol. in-12, 172-187 pages. Cette édition est ornée de gravures, dont
- quelques-unes ne se rapportent pas au sujet.
-
-_Memoirs of Fanny Hill..._
-
- In-12 publié en 1760 par le libraire Griffiths, éditeur de la _Monthly
- Review_. Cette édition expurgée des _Memoirs of a woman of pleasure_,
- fut annoncée avec éloge dans la _Monthly Review_. Les _Memoirs of
- Fanny Hill_, reliés en veau, se vendaient 3 shillings. On suppose que
- le même Griffiths a également publié les premières éditions des
- _Memoirs of a woman of pleasure_.
-
-_Memoirs of a woman of pleasure_, from the original corrected edition,
-with a set of elegant engravings.
-
- 2 vol. in-8º (s. l. n. d.), 152-162 pages. Édition signalée par
- Pisanus Fraxi: «Bien qu'ancienne sans aucun doute, écrit ce
- bibliographe, cette édition n'est évidemment pas la première; elle est
- d'ailleurs complète et contient un passage qui n'existe pas dans les
- éditions de 1749 ou de 1784, ni, en fait, dans aucune des
- réimpressions subséquentes que j'ai eu l'occasion d'examiner.» Ce
- passage, formé de deux paragraphes, forme la conclusion de l'aventure
- dans laquelle Fanny eut l'occasion d'assister à des badinages lascifs
- entre deux jeunes gens. A ce propos, Isidore Liseux fait cette
- remarque: «Ces deux paragraphes sont probablement une interpolation,
- étrangère à Cleland.»
-
-_Memoirs of Fanny Hill by John Cleland._ A new and genuine édition from
-the original text (London, 1749). [Marque de Liseux.] Paris, Isidore
-Liseux, 19, passage Choiseul, 1888.
-
- In-8º, XI-325 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée
- porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les
- premières pages sont consacrées à une _Notice of Cleland_ qui est
- d'Isidore Liseux.
-
-_Memoirs of a woman of pleasure (Fanny Hill)_, by John Cleland. A new
-and genuine édition (from the original text London, 1749). [Marque de
-Liseux.] Paris, Isidore Liseux, 19, rue Radziwill, 1890.
-
- In-8º, VII-319 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée
- porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les
- premières pages sont consacrées à une _Notice of Cleland_ qui est
- d'Isidore Liseux. Il y a une contrefaçon parue en 1894, _Paris, chez
- tous les libraires_. Elle comporte aussi la notice et a été divisée en
- deux volumes.
-
- Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_ (London, 1877,
- signale «une suite d'illustrations pour Fanny Hill par quelqu'un de
- peut-être aussi grand que Hogarth». Ces illustrations se
- trouvent-elles dans une édition de nous inconnue ou ont-elles été
- tirées à part, Pisanus Fraxi ne s'explique point là-dessus, du moins
- dans son _Index_. Au rapport de Liseux, Pisanus Fraxi s'est étendu sur
- la bibliographie des _Memoirs of a woman of pleasure_: «La
- bibliographie d'un ouvrage de ce genre, dont les impressions sont
- souvent sans date, ou antidatées, ou contrefaites, est toujours
- obscure et presque impossible: celle de _Fanny_ existe cependant,
- aussi étendue qu'on peut le désirer, dans le dernier recueil de
- Pisanus Fraxi: _Catena librorum tacendorum_, London, 1885, in-4º. On y
- trouvera, en outre des éditions anglaises, l'indication des prétendues
- traductions françaises. Ces traductions, toutes du siècle dernier,
- sont tellement abrégées qu'elles font l'effet de simples analyses et
- n'ont d'autre valeur que celle des gravures bonnes ou mauvaises qui
- les accompagnent.»
-
-_La Fille de joye_, ouvrage quintessencié de l'anglais. A Lampsaque,
-1751.
-
- In-8º, 1 page de titre et 172 pages. Titre rouge et noir, avec une
- marque formée de lettres entrelacées. C'est une traduction abrégée par
- Lambert, fils d'un banquier de Paris.
-
-_Apologie de la fine galanterie de Mlle Françoise de la Montagne_,
-traduit de l'anglais. A Todion, chez Barnabas Condomine, 1756.
-
- Pet. in-8º. A partir de la page 97, le titre courant est: _La fille de
- joie_. C'est une réimpression, avec un titre différent, de l'ouvrage
- précédent.
-
-_La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par elle-même._ A
-Paris, chez Madame Gourdan. MDCCLXXXVI.
-
- In-8º, 235 pages, plus 2 feuillets pr titre et faux titre, et 33
- planches libres. Belle édition.
-
-_Nouvelle traduction de «Woman of pleasure ou Fille de Joie». Par M.
-Cleland, contenant les Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits par
-elle-même._ Avec figures. Première [Seconde] partie. A Londres, chez G.
-Fenton, dans le Strand. M. DCC. LXXVI.
-
- 2 vol. in-16. 119-131 pages plus 5 planches pour la 1re partie et 9
- pour la 2e.
-
-_La Fille de joie ou Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits par
-elle-même._ Nouvelle édition, avec figures. Tome premier. [Second.] A
-Londres, 1790.
-
- 2 vol. in-16, 2 f. titre et faux titre et 143 pp. pr le tome premier.
- 2 f. titre et faux titre et 142 pages pr le tome second. Les gravures
- sont contrefaites de celles qui accompagnent la traduction de M. DCC.
- LXXVI.
-
-_La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par elle-même._ Tome
-Premier. [Deux.] Londres, Imprimerie de la Société cosmopolite,
-MDCCCLXXX.
-
- In-8º; 2 tomes en 1 vol., titre en rouge et noir, papier vergé, 230
- pages.
-
-_Mémoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe siècle). Entièrement
-traduits de l'anglais pour la première fois par Isidore Liseux. [Marque
-de Liseux]. Imprimé à cent soixante-cinq exemplaires pour Isidore Liseux
-et ses amis, Paris, 1887.
-
- In-8º, X-327 pages. Titre en noir et rouge. Couverture mobile,
- imprimée en noir, contenant sur le premier plat le titre, plus un
- _Avis aux libraires_, sur le second plat l'indication d'imprimerie:
- _Typ. Ch. Unsinger_; le dos est aussi imprimé. Les premières pages
- sont remplies par une _Notice sur Cleland_, par Isidore Liseux.
-
-_Mémoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe siècle). Entièrement
-traduits de l'anglais par Isidore Liseux. Tome I [II]. Réimpression
-textuelle de l'édition de Paris, 1887. MIMVI.
-
- Petit in-4º illustré de 12 héliogravures libres hors texte (il y a
- deux éditions faites par un éditeur, H.....; dans la première, les
- gravures sont plus petites. Un médaillon donne le portrait de Cleland.
- Il existe aussi une contrefaçon du second tirage avec les grandes
- héliogravures, mais sans le portrait.)
-
- Tome I, 6 f. titre et faux titre, 157 p. et 4 f.
-
- Tome II, -- -- -- 166 p. et 4 f.
-
- Couverture bleue repliée, papier de soie pour, garantir les gravures.
-
- Cette édition est la première qui contienne la traduction des deux
- paragraphes interpolés dans l'édition signalée par Pisanus Fraxi,
- reproduits en anglais et en note par Liseux.
-
-Il y a des traductions italiennes et une adaptation sous le titre _La
-Meretrice_ (Cosmopoli) publiée à Venise vers 1764 et attribuée par le
-marquis de Paulmy au comte Carlo Gozzi, dernier défenseur de la
-_Commedia dell' Arte_.
-
-On connaît une traduction allemande dans le 1er vol. des _Priapische
-Romane_.
-
-
-
-
-MÉMOIRES D'UNE FEMME DE PLAISIR
-
-
-LETTRE PREMIÈRE
-
-MADAME,
-
-Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à
-satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche
-que vous m'imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les
-périodes scandaleuses d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée
-heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer
-l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs encore assez
-jeune pour en goûter le prix et pour cultiver un esprit qui
-naturellement n'était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où
-je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les
-moeurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux
-personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de toute
-réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les remords qu'un
-retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs coeurs.
-
-Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne
-vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; je dois seulement vous
-avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je
-les ai commises.
-
-La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas
-la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons; je peindrai les
-choses d'après nature, sans crainte de violer les lois de la décence,
-qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que
-nous. D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs
-réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n'ignorez pas que les
-gens d'esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs
-cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu'ils ont
-de blesser l'oeil et les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les
-exposer dans leurs salons.
-
- * * * * *
-
-Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, Frances Hill[10].
-Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool,
-dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois
-pieusement, très honnêtes.
-
- [10] _Frances_, Françoise; le diminutif de _Frances_ est _Fanny_,
- c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette; _Hill_ signifie colline, et
- l'édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des _Memoirs
- of a woman of pleasure_ est intitulée _Apologie de la fine
- galanterie de Mlle Françoise de la Montagne_. Mais les traducteurs
- ne francisent plus les noms propres.
-
-Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de
-la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance,
-que ma mère n'augmentait guère en tenant une petite école de filles dans
-le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule
-en vie.
-
-Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait été des plus
-communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait
-tout mon savoir. A l'égard de mes principes de vertu, ils consistaient
-dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de
-timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où
-les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; mais alors nous ne
-guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence,
-lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une
-bête féroce prête à nous dévorer.
-
-Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des
-petits embarras du ménage qu'elle n'avait employé que bien peu de temps
-à m'instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en
-état de me donner des leçons qui pussent m'en garantir.
-
-J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et
-regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques
-jours l'un de l'autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère
-dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline
-sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent,
-s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de
-cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; je fus bientôt hors de
-danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en
-restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction
-où cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse
-n'en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse
-époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut
-l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller à Londres
-chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans
-notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en
-service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses
-avis et de son crédit pour me faire placer.
-
-Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je
-deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de
-mes parents m'encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai
-sans hésiter l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y
-tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste
-qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, émigrés de leur
-province.
-
-J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait de Londres;
-il me tardait d'y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la
-Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin
-toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses
-agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la
-tête.
-
-Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée
-d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les
-habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et
-des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin
-luisant, ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans aux
-vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, pensions-nous,
-poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans
-ma détermination d'y aller afin d'en prendre ma part.
-
-Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant
-le voyage était d'avoir en route la société d'une compatriote. Nous
-allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec
-ses gestes:
-
-«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne
-conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles _vartueuses_
-ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse.
-On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance
-fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres.»
-
-Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie
-d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un
-village où j'étais née, il est vrai, mais où je n'avais personne à
-regretter; un endroit qui m'était devenu insupportable, depuis qu'à des
-témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité,
-dans la maison même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et
-protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit
-argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et
-les frais d'enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir: huit
-guinées et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans
-une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je
-n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il fût
-possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel trésor était si
-réelle que je fis très peu d'attention à une infinité de bons avis qui
-me furent donnés, par surcroît.
-
-Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite
-scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma
-conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi
-elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle
-fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si
-c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail insignifiant de ce
-qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un oeil
-humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des
-voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice
-Esther.
-
- * * * * *
-
-Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes à la ville,
-dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux.
-Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge,
-le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce
-nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait
-à la fois.
-
-Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos bagages furent
-descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que
-jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance:
-
-«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m'en vais vite
-dans ma place; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous
-pourrez; n'appréhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici
-plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement.
-Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai
-avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous
-souhaite beaucoup de bonheur... J'espère que vous serez toujours brave
-fille et ne ferez point tort à vos parents.»
-
-Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit
-congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi
-légèrement que je lui avais été confiée.
-
-Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle
-n'eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea
-un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras
-où je me trouvais. Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble
-à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui
-répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un
-logement pour cette nuit. L'hôtesse parut et me dit sèchement, sans être
-touchée de l'état où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un
-schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville
-(ce qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir
-le lendemain matin.
-
-Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage et résolus
-d'aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m'avait
-donné l'adresse sur le revers d'une chanson.
-
-J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place convenable
-pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d'épargner le
-peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther
-m'avait souvent répété qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si
-affectée que je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter
-sur elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire qu'elle
-avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal jugé d'abord,
-c'était par ignorance de la vie.
-
-L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution me rendit
-matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant
-l'hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m'en fus droit au bureau
-qui me fut indiqué.
-
-Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une
-table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre
-alphabétique un nombre infini d'adresses.
-
-J'approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement
-baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous
-rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de
-révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.
-
-Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d'un petit
-ministre d'État, et m'ayant toisée de l'oeil, elle me répondit, après
-m'avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour
-femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère
-propre aux ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son
-livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait
-expédié quelques-unes de ses pratiques.
-
-Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de
-cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de
-promener mes regards sur l'honorable cohue dont je faisais partie, et
-parmi laquelle j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je
-la crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d'environ
-cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au coeur de l'été, tête
-nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût
-voulu me dévorer. Je me trouvai d'abord un peu déconcertée et je rougis,
-mais un sentiment secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose
-en ma faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le
-plus à mon avantage qu'il me fût possible. Enfin, après m'avoir bien
-examinée tout son saoul, elle s'approcha d'un air extrêmement composé et
-me demanda si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui,
-avec une profonde révérence.
-
-«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher une
-fille... Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie
-n'a pas besoin de répondant... Au moins, ma chère enfant, il faut bien
-prendre garde; Londres est un abominable séjour... Ce que je vous
-recommande, c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout la
-mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus
-que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait
-trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir
-affaire à une dame fort respectable.
-
-Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord
-s'était passé, me souriait de façon que je m'imaginai sottement qu'elle
-me congratulait sur ma bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les
-deux gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette honnête
-maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait
-souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était
-si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta
-immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon
-auberge, nous fûmes à une boutique dans _Saint-Paul's-Churchyard_, où
-elle acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous fit
-conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street!
-
-Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes d'histoires plus
-croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe
-d'où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards,
-j'étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas
-dire la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce bas
-monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse,
-me promettant, aussitôt installée, d'informer Esther Davis de ma rare
-bonne fortune.
-
-L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent
-rien de la bonne opinion que j'avais conçue de ma place. Le salon où je
-fus introduite me parut magnifiquement meublé; car, en fait de salon, je
-ne connaissais encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma
-route; il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques
-pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai pas que
-je ne fusse dans une maison des mieux famées.
-
-Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son
-dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu'elle
-m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que,
-si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une
-véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois
-ridicules révérences:
-
-«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»
-
-Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut:
-
-«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette jeune personne
-pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous
-ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même; car je vous
-avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je
-serais capable de faire pour elle.»
-
-Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me
-salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre
-sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager,
-à ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress
-Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère
-maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien tombée;
-qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je
-fusse née coiffée; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent
-hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce,
-capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre
-expérience.
-
-On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus introduite dans
-une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors
-avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison
-roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce
-plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.
-
-Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma
-tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J'eus
-l'honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les
-empressements alternatifs me ravissaient l'âme, et, simple que j'étais,
-je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa _Seigneurie_.
-
-Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait des
-habits convenables à l'état que je devais tenir auprès de ma maîtresse;
-mais ce n'était qu'un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que
-personne de ses clients ou de ses _biches_, comme elle appelait les
-filles de sa maison, me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour
-ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au
-service de Sa _Seigneurie_.
-
-Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite d'être
-rapporté. Après souper, l'heure de la retraite étant arrivée, nous
-montâmes chacune à notre appartement. Miss Phoebe, qui s'aperçut que
-j'avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m'enleva dans la
-minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir
-ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère
-ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phoebe avait environ
-vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants
-services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait réduite au métier
-d'appareilleuse avant le temps.
-
-L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle m'embrassa avec une
-ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre; mais
-l'imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le
-plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit
-succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements
-m'émurent et me surprirent davantage qu'ils me scandalisèrent.
-
-Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à
-me gagner; ne connaissant point le mal, je n'en craignais aucun,
-d'autant plus qu'elle m'avait démontré qu'elle était femme en portant
-mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume
-était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes,
-surtout pour moi qui n'en connaissais point d'autre.
-
-Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses privautés ne
-faisant naître dans mon coeur que l'émotion d'un plaisir, d'autant plus
-vif et plus pénétrant que je l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil
-se glissa dans mes veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma
-gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs,
-l'amusèrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible
-trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui
-promettait d'ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses
-sensations, mais qui jusqu'alors avait été le séjour de la plus
-insensible innocence. Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les
-tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître
-autant pour l'ornement que pour l'utilité.
-
-Mais, non contente de ces préludes, Phoebe tenta le point principal, en
-insinuant par gradations son index jusqu'au vif, ce qui m'aurait sans
-doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s'y était
-pas prise aussi doucement qu'elle le fit.
-
-Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui
-s'était principalement concentré dans le point central, où des mains
-étrangères s'égarèrent pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt
-me caressant, jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à
-Phoebe qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait
-une entrée plus libre.
-
-Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce
-d'anéantissement si délectable que j'aurais souhaité qu'il ne cessât
-jamais.
-
-«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable
-enfant!... quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme!...
-Dieu! que ne suis-je homme!...»
-
-Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus
-brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus de ma vie...
-
-J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je
-serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m'échappèrent
-dans la vivacité du plaisir, n'eussent en quelque manière calmé le feu
-dont je me sentais dévorée.
-
-Phoebe, l'impudique Phoebe, à qui tous les genres et toutes les formes
-de plaisirs étaient connus, avait pris, selon toute apparence ce goût
-bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle
-eût de l'aversion pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe,
-mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre
-indistinctement, de quelque façon qu'ils se présentassent. Rien, en un
-mot, n'étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au
-pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que
-j'eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma
-brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant
-la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa
-pleine lumière sur tout mon corps.
-
-«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me
-dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien
-que le toucher... je veux dévorer des yeux cette gorge naissante...
-Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considérée... Que je la
-baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle
-blancheur!... Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... De
-grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus...
-Il faut, il faut...»
-
-Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que l'on sait.
-Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! Une épaisse et
-forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je
-m'y perdrais tout entière. Cependant, après s'être bien démenée, son
-ardeur se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours
-étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers
-redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées
-ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté,
-éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.
-
-J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je goûtai
-cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature; que les
-premières idées de la corruption s'emparèrent de mon coeur et que
-j'éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas
-moins fatale à l'innocence que la séduction des hommes. Mais,
-continuons... Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu'elle
-goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda
-artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intérêt de sa
-vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et
-par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.
-
-Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même;
-si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j'avais souffertes,
-je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les
-feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine
-inférieurs pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de
-veille.
-
-Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée.
-Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux
-scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je
-m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant,
-je tremblais qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au
-contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les
-plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit
-à m'équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un
-des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible.
-Imaginez combien mon coeur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas
-blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d'un
-chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à
-l'avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l'on
-prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais
-d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds
-cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la
-peau était d'un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré
-avaient de la délicatesse et de la régularité; j'avais de grands yeux
-noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines
-occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton
-une fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes dents,
-desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et
-blanches; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la
-promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant
-peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions
-le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du
-moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision de nos souverains
-juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement
-en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un
-caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d'autres
-me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m'enlever ce que
-j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voilà trop, je
-l'avoue, beaucoup trop, en fait d'éloge de moi-même; mais je serais
-ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si
-extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si
-j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.
-
-Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me
-présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui,
-après m'avoir saluée, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais
-volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus
-désagréable figure. Que l'on se représente un homme de soixante ans
-passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de
-boeuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois
-défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre
-dont le seul aspect faisait horreur.
-
-C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse,
-me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant
-lui, me tourna tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, et, détachant mon
-mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de
-ma gorge.
-
-Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes
-charmes, Phoebe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte,
-elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un
-aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre
-de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement
-que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix
-à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les
-_beaux gentlemen_ étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.
-
-Tandis que Phoebe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur,
-Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire depuis, l'avait taxé à cinquante
-guinées pour la seule permission d'avoir un entretien préliminaire avec
-moi, et à cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses
-désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à
-propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit qu'on lui livrât la
-marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n'étais pas
-encore préparée à une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de
-m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme
-je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de
-précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut
-qu'il patienterait jusqu'au soir.
-
-Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d'exalter le
-merveilleux cousin:
-
-«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue... il
-me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter
-mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais
-au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me
-promener...»
-
-Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables
-de tourner la tête d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion
-insurmontable que j'avais pour lui n'eût rendu leur babil sans effet. La
-bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un
-auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se
-préparait.
-
-La séance fut si longue qu'il était environ sept heures quand nous
-sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le thé fut bientôt servi;
-notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre.
-L'introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle
-me dit qu'une affaire de la dernière importance la forçait de nous
-quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir
-compagnie à son cher cousin jusqu'à son retour.
-
-«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos
-bonnes manières, à vous rendre digne de l'affection de cette aimable
-enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.»
-
-En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de
-l'escalier. Je m'attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai
-sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et
-voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors,
-profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement la gorge,
-qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé
-par cet heureux début, l'infâme m'étendit de mon long et eut l'audace de
-glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me
-rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant
-en larmes, de ne me faire aucune insulte.
-
-«--Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas mon
-intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous
-aime? que je suis dans le dessein de...»
-
-«--Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous
-aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, laissez-moi... Oui, je
-vous aimerai de tout mon coeur si vous voulez me laisser et vous en
-aller.»
-
-C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer
-davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes
-jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme
-un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation
-involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes
-les horreurs imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur de
-s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher
-un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de
-campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donné mon pucelage à
-quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la
-ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indifférence
-que je me flattais de n'avoir rien à redouter de ses brutales
-entreprises.
-
-Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon
-bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre
-attendrissant où j'étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me
-dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille
-revînt, il me rendrait son affection; en même temps il se mit en devoir
-de m'embrasser et de porter la main à mon sein; mais, la crainte et la
-haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence
-extrême, et m'étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la
-servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque
-chose.
-
-Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce,
-elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l'étais sans
-émotion. De sorte qu'elle le pria immédiatement de descendre et de me
-laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe
-rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu
-pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier
-elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait
-pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait
-inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra
-de son abominable figure.
-
-Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j'étais, que
-j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence quelques gouttes
-d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte
-que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant,
-Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif
-chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir déplu à Mistress
-Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni
-la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la défense que
-j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait
-inspirée la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.
-
-Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le
-récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à
-mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me
-rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que
-ce n'était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard
-le restant du marché; mais heureusement je n'eus que la peur. Le
-lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, que l'homme en
-question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus
-considérables, venait d'être arrêté par ordre du roi, sous l'inculpation
-de s'être indûment approprié près de quarante mille livres par des
-opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si
-désespérées que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen de
-poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il
-n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. Mistress Brown,
-persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu'il fallait,
-avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur
-sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions
-d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément à
-ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.
-
-En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur
-étourderie, me gagnèrent tellement le coeur, qu'il me tardait d'être
-agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de moeurs
-que j'avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie
-comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.
-
-Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu'à
-l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce
-joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donné pour rien au
-premier crocheteur qui aurait voulu m'en débarrasser; car dans le court
-espace que j'avais été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne
-théoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs
-leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu que des
-discours; je brûlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet
-article lorsque je m'y attendais le moins.
-
-Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe obscure,
-séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j'entendis
-je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement
-et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue.
-C'était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune
-grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un
-héros dans les joyeux ébats.
-
-Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer,
-par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intéressant; mais la
-paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet présent pour que
-toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur
-le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas un
-coup d'oeil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait
-l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans
-cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur
-les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir
-patinées quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient
-valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses
-cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se
-débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus
-énormes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas aisé de
-définir. Qu'on se représente une paire de cuisses courtes et grosses,
-d'un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure,
-hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en aura encore
-qu'une idée imparfaite.
-
-Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au
-grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m'avait été inconnue
-jusqu'alors et dont le coup d'oeil sympathique me fit sentir des
-chatouillements presque aussi délectables que si j'eusse dû réellement
-en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les
-secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels
-m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.
-
-La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.
-
-Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma chemise,
-j'enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup
-dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble
-se confondre et s'anéantir.
-
-Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la
-fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son
-grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses
-caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain
-mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus
-tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie
-essentielle de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses
-dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste
-gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes
-transports, qui ne firent que s'accroître par l'aspect des plaisirs d'un
-second combat, que ma position me fit voir distinctement.
-
-Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre
-pièces de monnaie dans la main.
-
-Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison.
-
-Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu'il n'eût pas
-la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui mes prémices étaient
-destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit
-d'aubaine.
-
-Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre, où, m'étant
-enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu'avait fait
-naître en mon coeur le spectacle dont je venais d'être témoin. Je me
-jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant
-résister au feu qui me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du
-manuel des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée par
-l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre jusqu'à ce que Phoebe
-m'eût donné là-dessus de plus amples instructions.
-
-Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un récit
-fidèle de ce que j'avais vu.
-
-Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai
-naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu'une
-chose m'embarrassait beaucoup.
-
-«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?
-
-«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible
-qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous
-savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt?... A l'égard
-du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs
-dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en
-soit le plaisir, je crains d'en faire l'essai.»
-
-Phoebe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne se
-plaindre qu'un semblable instrument eût jamais fait de blessures
-mortelles en ces endroits-là et qu'elle en connaissait d'aussi jeunes et
-d'aussi délicates que moi qui n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité
-nos bijoux n'étaient pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain
-âge, après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un gant;
-qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait un d'une
-taille moins monstrueuse.
-
-«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un jeune marchand
-génois l'entretient ici. L'oncle du jeune homme est immensément riche et
-très bon pour lui. Il l'a envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais,
-son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour
-complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le monde. Il a
-rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et
-il la traite assez bien pour mériter qu'elle s'attache à lui. Il vient
-la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet
-clair du premier étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce
-qui se passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress
-Brown et de moi.»
-
-Le jour suivant, Phoebe, ponctuelle à remplir sa promesse, me conduisit
-par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où l'on mettait en réserve
-de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d'où nous pouvions
-voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles
-embrassades de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos,
-en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit du
-vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, après quelques
-questions qu'il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu'à la
-chemise; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence
-possible. Alors, comme s'il eût été jaloux du linge qui la couvrait
-encore, il la mit en un clin d'oeil toute nue et exposa à nos regards
-les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible
-de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce
-procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je
-pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée
-et flottante sur un cou et des épaules d'une blancheur éblouissante,
-tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement
-un ton de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le
-poli de sa peau.
-
-Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage étaient
-réguliers, délicats et doux, sa gorge était blanche comme la neige,
-parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d'elle-même sans
-aucun secours artificiel; deux charmants boutons de corail, distants
-l'un de l'autre, pointés en sens divers, en faisaient remarquer la
-séparation.
-
-Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée par une
-section à peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait
-entre deux cuisses potelées et charnues; une riche fourrure de zibeline
-la recouvrait; en un mot, Polly était un vrai modèle de peintre et le
-triomphe des nudités.
-
-Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la
-contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la parcouraient en
-tous sens. En même temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de
-la condition des choses qu'on ne voyait pas: mais il les montra bientôt
-dans tout leur brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les
-cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans;
-il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans être beau, d'une
-figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux
-étaient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui
-avait bien sa grâce; car il était de complexion très brune, non de cette
-couleur foncée et sombre qui exclut l'idée de fraîcheur, mais de ce
-teint clair d'un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa
-puissance et qui, s'il éblouit moins que la blancheur, plaît cependant
-davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour
-être noués, tombaient sur son cou en boucles petites et légères; aux
-environs des seins apparaissaient quelques brindilles d'une végétation
-qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilité. Son compagnon
-sortait avec pompe d'un taillis frisé; ses dimensions me firent
-frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir
-ses brusques assauts; car il avait déjà jeté la victime sur le lit et
-l'avait placée de façon que je voyais tout à mon aise le centre
-délectable, dont le pinceau du Guide[11] n'aurait pu imiter le coloris
-vermeil.
-
- [11] Il faut noter que les traducteurs français du XVIIIe siècle ont
- toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens.
-
-Alors Phoebe me poussa doucement et me demanda si je croyais l'avoir
-plus petit. Mais j'étais trop attentive à ce que je voyais pour être
-capable de lui répondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s'approchait
-du but, ne menaçait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui
-souriait et semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après
-quelques saccades l'aimable Polly laissa échapper un profond soupir, qui
-n'était rien moins qu'occasionné par la douleur. Le héros pousse, elle
-répond en cadence à ses mouvements; mais bientôt leurs transports
-réciproques augmentent à un tel degré de violence qu'ils n'observent
-plus aucune mesure. Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives,
-leurs baisers trop ardents pour que la nature y pût suffire; ils étaient
-confondus, anéantis l'un dans l'autre.
-
-«Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'évanouis...
-j'expire... je meurs...» C'étaient les expressions entrecoupées qu'ils
-lâchaient mutuellement dans cette agonie de délices. Le champion, en un
-mot, faisant ses derniers efforts, annonça, par une langueur subite
-répandue dans tous ses membres, qu'il touchait au plus délicieux moment.
-La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses bras avec
-fureur de côté et d'autre, les yeux fermés avec une sorte de soupir
-sangloté à faire croire qu'elle expirait.
-
-Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore sans
-mouvements... Elle sortit à la fin de son évanouissement et, sautant au
-cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui
-prodigua, que l'essai qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait
-point déplu.
-
-Je n'entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant cette scène,
-mais de cet instant adieu mes craintes, et j'étais si pressée de mes
-désirs que j'aurais tiré par la manche le premier homme qui se serait
-présenté, pour le supplier de me débarrasser d'un brimborion qui m'était
-désormais insupportable.
-
-Phoebe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables fêtes, ne put
-être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me tira doucement de ma
-place d'observation et me conduisit du côté de la porte. Là, faute de
-chaise et de lit, elle m'adossa contre le mur et alla reconnaître cette
-partie où je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi
-prompt que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revînmes à notre
-poste.
-
-Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous; Polly,
-assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême blancheur de
-sa peau, contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son
-amant, leurs langues enflammées, collées l'une contre l'autre,
-semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure.
-
-Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie.
-Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le
-serrait.
-
-Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes
-les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la
-tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son
-attitude. Mais bientôt l'aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau,
-ce ne fut plus qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés.
-
-Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la
-respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe
-de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle.
-
-J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: cette dernière
-scène m'avait tellement mise hors de moi-même, que j'en étais devenue
-furieuse. Je saisis Phoebe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire.
-Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous
-retirâmes dans notre chambre.
-
-La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit; ma compagne s'y
-étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l'humeur
-guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis
-qu'en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit
-où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs; mais, ne
-trouvant qu'un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement
-si je n'avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son
-caprice et lui laissai faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi
-je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais
-pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress
-Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu'il me serait difficile
-de différer jusqu'à l'arrivée de mylord B..., quoiqu'on l'attendît
-incessamment. Par bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses
-dépens; l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa de
-mon sort.
-
-Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par hasard, plus
-matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis
-pour prendre le frais dans un petit jardin dont l'entrée m'était
-interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement
-surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui
-dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons
-l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient retirés chacun en
-compagnie d'une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch
-et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie
-nocturne. Je m'approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir
-sa physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible
-d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non,
-cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n'oublierai jamais
-cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première
-fois... Il me semble que je te revois encore dans la même attitude.
-
-Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la
-tête inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épais en boucles
-légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur
-et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon coeur:
-la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de
-la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une
-indicible douceur aux plus beaux traits qu'on pût imaginer; ses yeux
-clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières
-réunies, délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs, tels
-que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son
-front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de lèvres vermillonnées,
-saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer,
-semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que
-j'allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les
-deux sexes d'une véritable passion n'avaient arrêté ce premier
-mouvement.
-
-Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte,
-plus blanche qu'une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut
-pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d'une santé
-qui devenait tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait
-timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et
-l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en me regardant d'un
-air égaré; mais, après m'avoir considérée, il me demanda quelle heure il
-était. Je le lui dis et j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât
-en restant ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui
-répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne
-fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui
-offrir mes services. Néanmoins, soit qu'il craignît de m'offenser, soit
-que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il
-me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit
-que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas lieu de m'en
-repentir. Quoique mon amour naissant m'y invitât, la crainte d'être
-surprise par les gens de la maison me retenait.
-
-Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir de lui
-expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que
-peut-être je ne le reverrais de mes jours; ce que je ne pus proférer
-sans laisser échapper un soupir du fond du coeur. Mon conquérant, qui, à
-ce qu'il m'a avoué depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que
-moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu'il
-m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre sur-le-champ et
-payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu'il y eût à
-accepter une pareille offre de la part d'un inconnu, qui était trop
-jeune pour qu'on pût avec prudence se lier à ses promesses, le violent
-amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de
-délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses
-bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit qu'il fût sincère ou non.
-Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais
-hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convînt; ma bonne
-fortune voulut qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions
-immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont
-il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.
-
-Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa figure, de quoi
-tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les
-considérations pour le plaisir de suivre un amant.
-
-En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient
-réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse,
-une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le
-distinguait encore davantage; ses yeux étaient vifs et pleins
-d'intelligence; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la
-fois et d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs de la
-rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le
-prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie,
-d'être lymphatique et mou, qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens
-d'un blond aussi prononcé qu'était le sien.
-
-Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant, vers les sept
-heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où
-trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m'attendrait
-dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner à
-connaître qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir.
-Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je
-m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phoebe
-dormait encore; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le
-coeur rempli de joie et d'inquiétude.
-
-Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit
-toutes mes craintes. Mon âme était tellement occupée de cet adorable
-objet que j'aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un
-instant. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui,
-je me serais, crue trop heureuse de mourir d'une main si chère.
-
-Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une
-éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d'avancer la pendule,
-comme si ma main eût pu en hâter le temps? Je suis surprise que les gens
-de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en
-moi, surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui
-avait déjeuné au logis:
-
-«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, doux et
-poli!»
-
-Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de
-pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins
-l'agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis
-assez bien jusqu'à cinq heures du matin; je me glissai incontinent hors
-du lit, et m'étant habillée en un clin d'oeil, j'attendis avec autant
-d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il
-arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l'amour, je
-descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j'avais
-escamoté la clef à Phoebe.
-
-Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui
-m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me
-jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit
-qu'un.
-
-Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de ma vie, coula
-immédiatement de mes yeux. Mon coeur était à peine capable de contenir
-la joie que je ressentais de me voir entre les bras d'un si beau jeune
-homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus
-passionnés, qu'il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche
-où il m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans cette
-démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait fait faire?
-
-En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien pour moi), nous
-descendîmes à Chelsea[12], dans une fameuse taverne réputée pour les
-parties fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était
-un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il nous dit
-d'un ton gai et en me regardant malicieusement qu'il nous souhaitait une
-satisfaction entière; que, sur sa foi, nous étions bien appariés; que
-grand nombre de _gentlemen_ et de _ladies_ fréquentaient sa maison, mais
-qu'il n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que j'étais
-du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu'en
-un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique
-grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte
-que j'avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau
-souverain; crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur. Je
-souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule avec lui, je
-serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi
-je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de
-passions différentes, ce combat entre l'amour et la modestie me firent
-pleurer de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes
-pour de vrais amants!
-
- [12] Faubourg qui est à l'ouest de Londres et situé sur la rive gauche
- de la Tamise.
-
-Après le déjeuner, Charles (c'était le nom du précieux objet de mes
-adorations), avec un sourire mystérieux, me prit par la main et me dit
-qu'il me voulait montrer une chambre d'où l'on découvrait la plus belle
-vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le
-premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une
-reine.
-
-Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la
-bouche collée sur la mienne, m'étendit, toute tremblante de plaisir et
-d'effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit
-pas de me déshabiller! il se contenta de me délacer et de m'ôter mon
-mouchoir.
-
-Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrassée et mes soupirs
-brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux seins fermes et durs
-tels qu'on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans,
-nouvellement arrivée de la campagne et qui n'avait jamais connu
-d'hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n'étant
-pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes
-jupes, et il découvrit le centre d'attraction. Cependant, après une
-petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du champ de
-bataille.
-
-Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les façons
-qu'exige la bienséance, il s'imagina que je n'étais rien moins qu'une
-novice et que je ne possédais plus ce frivole joyau que les hommes ont
-la folie de rechercher avec tant d'ardeur.
-
-Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point son empressement;
-il tira l'engin ordinaire de ces sortes d'assauts et le poussa de toutes
-ses forces, croyant le lancer dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut
-sa surprise quand, après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent
-une douleur des plus aiguës, il vit qu'il ne faisait pas le moindre
-progrès.
-
-«Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir... Non, en vérité,
-je ne le puis... il me blesse... il me tue.»
-
-Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait de sa
-dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport)
-et que peut-être n'avais-je pas eu affaire à personne aussi fortement
-outillé que lui: quant à se douter que ma fleur virginale était intacte,
-c'était chose qui ne pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre
-son temps et ses paroles s'il m'avait questionnée là-dessus; car il ne
-pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.
-
-Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus d'angoisses
-qu'auparavant; mais, de peur de lui déplaire, j'étouffais mes plaintes
-de mon mieux. Enfin, ayant essuyé plusieurs semblables assauts sans
-succès, il s'étendit à côté de moi hors d'haleine, et séchant mes larmes
-par mille baisers brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne
-l'avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis d'un
-ton de simplicité persuasive qu'il était le premier homme que j'eusse
-jamais connu. Charles, déjà disposé à me croire par ce qu'il venait
-d'éprouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l'amour,
-d'avoir un peu de patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible
-pour ne point me faire de mal.
-
-Hélas! c'était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir à
-tout avec joie, quelque douleur que je prévisse qu'il me fît souffrir.
-
-Il revint donc à la charge; mais il mit auparavant une couple
-d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'élévation au but où il
-voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa visée, et s'élançant
-tout à coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l'union de cette
-tendre partie et pénètre justement à l'entrée. Alors, s'apercevant du
-petit progrès, il force le détroit, ce qui me causa une douleur si
-cuisante que j'aurais crié au meurtre si je n'avais appréhendé de le
-fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je
-les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. A la fin, les
-barrières délicates ayant cédé à de violents efforts, il pénétra plus
-avant. Le cruel, en cet instant, ne se possédant plus, se précipite avec
-ivresse; il déchire, il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et
-fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière... J'avoue
-qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'eût égorgée et
-perdis entièrement connaissance.
-
-Quelques moments après, quand j'eus repris mes sens, je me trouvai au
-lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai
-languissamment et lui demandai, par manière de reproche, si c'était là
-la récompense de mon amour. Charles, à qui j'étais devenue plus chère
-par le triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si
-touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais
-effaça, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir de mes souffrances.
-
-L'accablement où je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous
-dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d'assez
-bon appétit, et deux ou trois verres de vin me remirent en état de
-supporter une nouvelle épreuve. Mon ami ne tarda pas à s'en apercevoir,
-par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai à ses
-embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi dans tous les plis
-et replis où nos corps pouvaient s'enlacer, incapable de refréner la
-fureur de ses nouveaux désirs, lâche la bride de son coursier et
-couvrant ma bouche de baisers humides et brûlants, il me livra un nouvel
-assaut; poussant, perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces
-tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup
-souffrir; mais j'étouffai mes cris et supportai l'opération en véritable
-héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui échappèrent,
-ses joues d'un rouge plus foncé, ses yeux convulsés comme dans
-l'ivresse, un doux frisson qui le prit, m'annoncèrent qu'il touchait au
-souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empêchait de
-partager.
-
-Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur
-d'amour qui me fit passer de l'excès des douleurs au comble de la
-félicité. Je commençai alors à partager ces plaisirs suprêmes, à goûter
-ces transports délicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes
-pour qu'on puisse y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu,
-par ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement
-universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et l'épanchement de
-la liqueur divine.
-
-C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes l'heure du souper.
-Nous mangeâmes à proportion du fatigant exercice que nous avions fait.
-Pour moi, j'étais si transportée de joie, en comparant mon bonheur
-actuel avec l'insipide genre de vie que j'avais mené ci-devant, que je
-n'aurais pas cru l'avoir acheté trop cher quand sa durée n'eût été que
-d'un moment. La jouissance présente était tout ce qui remplissait ma
-petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de réparation, nous
-ayant invités au repos, nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d'autant
-plus délectable que je le passai dans les bras de mon amant.
-
-Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait
-encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me
-rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m'assis au bord du lit
-pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa
-chemise roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour jouir
-pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je vous peindre sa
-figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon
-imagination enchantée! Le type parfait de la beauté masculine en pleine
-évidence! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute
-l'efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté
-n'a pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure
-commençait-il à faire distinguer le sien.
-
-L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait
-exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: ah! quelle violence
-ne dus-je pas me faire pour m'abstenir d'un baiser si tentant!
-
-Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et sur les côtés une
-chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps
-de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture; toute
-la force de la virilité s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la
-délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de
-sa chair.
-
-La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de
-viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque
-mamelon, l'idée d'une rose prête à fleurir.
-
-La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette symétrie de ses
-membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là
-où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches;
-où sa peau luisante, soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait
-sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se
-plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se
-poser, glissait sur la surface de l'ivoire le plus poli.
-
-Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante et lustrée,
-s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers
-dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans
-quelque reste de terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur
-l'effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de
-douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait
-languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des
-cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la perspective et formait
-sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment
-supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou
-d'autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces
-objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par les rares
-connaisseurs doués d'une imagination de feu, qu'un jugement sain porte à
-l'admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables
-créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse
-ne saurait payer à leur prix.
-
-Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence qu'il y a
-entre une vierge et une femme.
-
-Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen, Charles s'éveilla
-et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m'étais
-reposée; et, sans attendre la réponse, il m'imprima sur la bouche un
-baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu'à la
-ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se
-donner la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses yeux
-et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité et la dureté
-de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de
-ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l'harmonie de mes
-membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de
-son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu'il
-avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de ses mains le
-centre de son attaque: il glisse sous moi un oreiller et me place dans
-une position favorable à ce singulier examen. Oh! alors, qui pourrait
-exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains!
-Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de
-compliments tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son athlète,
-levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. Il le considère
-un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main;
-d'abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre;
-mais mon inclination était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse
-augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La
-corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant
-plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit
-où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si
-convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre.
-
-La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable; et
-prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l'orage à
-l'endroit où je l'attendais presque impatiemment et où il était sûr de
-toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui
-désormais, il me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement
-suffoquée, presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades! Oh!
-les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie inexprimable et
-cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore.
-Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la
-matinée, que force nous fut de ne faire qu'un du déjeuner et du dîner.
-
-L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous
-mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement qu'il était né d'un
-père qui, occupant un modeste emploi dans l'administration, dépensait
-quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien
-médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession et son
-père se proposait seulement de lui acheter une commission d'enseigne
-dans l'armée, à cette condition toutefois qu'il pût en réaliser l'argent
-ou trouver à l'emprunter; ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus
-à souhaiter qu'à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur
-lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à l'âge
-d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait jamais eu la pensée
-de prendre aucun parti. De plus, il n'avait jamais eu la pensée de le
-prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les
-dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à
-la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une
-maîtresse; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas
-d'argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher
-quand il lui plaisait; la moindre excuse était suffisante et ses
-réprimandes même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une
-sorte de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse de
-contrôle ou de répression.
-
-Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère du côté
-maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance
-aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d'un revenu
-considérable et économisait schelling à schelling pour ce cher enfant,
-fournissait amplement à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en
-état de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui avait des
-passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait de satisfaire,
-était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils,
-qu'il résolut de s'en venger et n'y réussit que trop, comme vous le
-verrez bientôt.
-
-Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble,
-me quitta l'après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa
-connaissance, des moyens d'empêcher Mistress Brown de nous inquiéter.
-Sur le récit qu'il lui fit de la manière dont elle m'avait séduite, le
-jurisconsulte trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en
-exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette
-mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et
-croyaient qu'il leur amenait quelqu'un à plumer, le reçurent avec toutes
-les démonstrations de civilité requises en pareil cas; mais elles
-changèrent bientôt de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara
-qu'il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une
-affaire à régler.
-
-Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent.
-Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle n'avait pas connu, ou, pour
-mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de
-la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n'était
-pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout
-quand les termes de justice de paix _newgate_, de old Bayley[13] de
-pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une maison mal famée, de
-promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour
-abréger l'histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur
-remettant en main ma boîte et mes petits effets, non sans leur offrir
-gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus
-attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.
-
- [13] Prisons de Londres.
-
-Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès, revint
-entre mes bras recevoir la récompense des peines qu'il s'était données.
-
-Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me
-loua un appartement garni, composé de deux chambres et d'un cabinet
-moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D...-Street,
-quartier de Saint-James[14]. La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous
-y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en
-expliqua toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous
-servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité avaient logé
-chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa femme occupaient le
-premier..., que je paraissais une lady bien aimable...»
-
- [14] Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de
- Londres.
-
-Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous
-étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait guère,
-pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce mot de _lady_ me fit rougir
-de vanité.
-
-Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c'était une femme
-d'environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures
-triviales que l'on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa
-jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante
-livres sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et
-qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement
-à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son fonds à quelque prix que
-ce fût, elle s'était jetée dans les affaires privées; en quoi, grâce à
-son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d'excellents
-hasards; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour
-de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses gages,
-receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les fonds une grosse
-somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu'elle
-écorniflait à ses logeurs.
-
-Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa
-pas échapper une seule petite occasion de nous tondre; ce que Charles,
-par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine
-de déloger.
-
-Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux
-moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé; je trouvais en sa
-compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait à la
-comédie, au bal, à l'opéra, aux mascarades; mais dans ces brillantes et
-tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et
-tout ce qui n'était pas lui n'était rien pour moi.
-
-Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler tout
-sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me
-fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur
-d'un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m'en
-préoccuper. L'occasion, du reste, ne s'en présenta pas; car si je vous
-racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia
-des femmes beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre
-allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je pourrais,
-en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance; mais,
-alors, ne m'accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui
-devrait être depuis longtemps satisfaite?
-
-Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs,
-Charles s'en faisait un de m'instruire selon l'étendue de ses
-connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui
-sortaient de son adorable bouche et j'en gravais dans mon coeur
-jusqu'aux moindres syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas
-me refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un
-souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie.
-
-Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je
-perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant
-il est vrai qu'il n'est pas de meilleur maître que l'amour et le désir
-de plaire.
-
-Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout ce qu'il
-recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait mettre dans mon
-bureau; s'il me donnait de la toilette, je l'acceptais uniquement pour
-lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition.
-Je me serais fait un plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes
-doigts jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je
-pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de
-ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon coeur,
-que Charles ne pouvait manquer de s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas
-autant que je l'aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos
-tendres discussions), il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la
-satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus
-aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était.
-
-Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus
-souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La
-pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions
-frustré l'Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux
-desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle
-avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit de me
-débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.
-
-Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j'étais
-grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre
-séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont
-le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.
-
-J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de
-ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui
-n'avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième
-jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je
-n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la
-suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au
-plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui pouvait seul me la
-conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un _Public-House_ du
-voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont
-je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui
-rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones
-lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père,
-pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu'il
-n'était lui-même, l'avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud,
-héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il
-venait de recevoir l'avis.
-
-Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien
-concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du
-navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à
-personne.
-
-La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil
-maître causerait la mort de sa grand'mère, ce qui se vérifia en effet,
-car la vieille dame ne survécut pas d'un mois à la fatale nouvelle, et,
-comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à
-son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant
-de mourir.
-
-L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard
-dans le sein, en me disant qu'il était parti pour un voyage de quatre
-ans et que je ne devais pas m'attendre à le revoir jamais. Avant qu'elle
-eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie
-de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant,
-l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je
-me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de calamités et de
-douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, on me conserva une
-odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j'avais
-joui jusqu'alors, ne m'offrit tout à coup que des horreurs et de la
-misère.
-
-Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours.
-Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le
-dessus; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui
-faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à
-petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.
-
-Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que
-je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition à
-pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux
-rétablissement en ces termes:
-
-«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise à présent.
-Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous
-savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps; mais,
-franchement, j'ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans
-différer.»
-
-Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour
-logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois
-livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui
-connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas
-payer; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais
-prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu
-de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme,
-j'espérais qu'elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon
-malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement
-que, quoi qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune,
-l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de
-m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je
-fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu'un criminel à la
-vue du lieu de son exécution.
-
-Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses
-desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me
-dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables
-extrémités, mais que l'on pouvait trouver un honnête homme dans le
-monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction
-mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman cette
-après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de
-me rendre ce service.
-
-A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant
-ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à
-mes réflexions. Je demeurai près d'une heure abîmée dans les idées les
-plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent
-causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de
-mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au gentleman,
-qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer
-d'embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou
-non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle
-avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée
-pourvoyeuse.
-
-Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi
-froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités de quelqu'un
-qu'on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les
-honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit
-une pour elle-même; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un
-regard stupide et effaré était l'interprète de la surprise où m'avait
-jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin,
-ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence:
-
-«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et
-d'un ton d'autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point
-détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin
-ne doit pas être éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable
-gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire
-plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous
-piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que
-vous le pouvez.»
-
-Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente harangue était
-moins propre à me persuader qu'à m'irriter, lui fit signe de se taire.
-Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincèrement
-mon affliction; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur
-sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi;
-mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les
-avait respectés aux dépens de son repos, jusqu'à ce que la nouvelle de
-mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l'avait enhardi à
-venir m'offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû
-se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule
-faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis
-qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un
-homme d'environ quarante ans, vêtu d'un costume simple et uni, avec un
-gros diamant à l'un de ses doigts, dont l'éclat frappait mes yeux
-lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée
-de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle
-communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa
-naissance et à sa condition.
-
-Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un
-bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais
-que lui dire.
-
-Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa
-jusqu'au fond du coeur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans
-différer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones.
-Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette
-infâme racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous
-laissa seuls.
-
-Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf dans de
-pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son
-mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; après quoi il
-s'aventura à me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la
-moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui
-était dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement il
-me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances,
-il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité
-sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent
-et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle
-je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les
-mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'eût
-dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles,
-j'aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas! notre vertu
-et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où
-nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par
-un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus
-grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien
-délicates; et sans chercher à m'excuser, il n'en est guère qui pût
-répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste,
-comme il n'y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus
-en droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. Suivant
-cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.
-
-Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition
-d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que machinalement et par un
-sentiment de gratitude. Content de s'être assuré ma jouissance, il
-voulut désormais s'en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir
-rien à la violence.
-
-La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j'appris avec
-joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu insupportable, ne serait
-pas des nôtres.
-
-Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de
-bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir
-employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse
-suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frère du
-comte de L..., que mon hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant
-trouvée extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma
-connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose eût
-réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais
-sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui.
-
-Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes de perdrix et
-bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y eût mêlé quelque
-drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes
-sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder
-M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de
-semblables circonstances, eût été le même pour moi.
-
-Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être
-éternelles. Mon coeur, accablé jusqu'alors sous le poids des chagrins,
-se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon de contentement. Je
-répandis quelques larmes, elles me soulagèrent; je soupirai, mes soupirs
-me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans être gaie, un air
-serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop
-expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula
-adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima
-vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance
-qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant
-avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la
-jarretière, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps
-auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais
-pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille
-qu'il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de
-sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me
-mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure
-et qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. Quoique
-je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition lui fit
-connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de
-lui obéir.
-
-Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta un bol en
-argent plein de ce qu'elle appelait une «potion nuptiale». Je l'eus à
-peine avalée qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brûlais, peu
-s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il fût.
-
-La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en
-robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il
-ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien à le revoir, sa
-rentrée me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied,
-tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe,
-il s'approche du lit, m'enlève en un clin d'oeil et me renverse nue sur
-un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe quelque temps à
-parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la
-jouissance n'avait pas encore altérée; de là, passant à une taille
-élégante, à une chute de reins merveilleuse; chaque contour était baisé
-tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui,
-ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs
-que mon coeur désavouait.
-
-Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que
-produit la jouissance d'un amour mutuel où l'âme, confondue avec les
-sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté!
-
-Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'à
-la pointe du jour, où nous nous endormîmes d'un profond sommeil.
-
-Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages,
-que son expérience en ces sortes d'affaires lui avaient appris à
-préparer en perfection. M. H..., qui s'était aperçu que j'avais changé
-de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu'elle nous eût quittés, que pour
-me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me
-changer de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à son
-retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une bourse contenant
-vingt-deux guinées, en attendant mieux.
-
-Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis
-la conséquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car
-mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai
-comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le
-rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit
-réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière
-interrompu mes chagrins, et si mon coeur n'eût point été engagé, M. H...
-l'aurait vraisemblablement possédé tout entier; mais la place étant
-occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes
-conjectures où le sort m'avait réduite.
-
-Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau
-logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la
-dévotion de M. H... Il lui louait le premier étage, très galamment
-meublé, pour deux guinées par semaine, et j'y fus aussitôt installée
-avec une fille pour me servir.
-
-M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous apporta d'une
-taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille
-me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré
-les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les
-honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux
-bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses
-libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de
-perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, au moins me
-forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l'amitié la plus
-reconnaissante.
-
-Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de
-bons appointements, et nippée comme une princesse.
-
-Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de
-mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait fréquemment de
-petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi
-lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce
-que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur et de
-modestie.
-
-Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites
-de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur
-temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon
-nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs
-relations avec elles), j'en connusse à peine une seule qui ne détestât
-parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule
-de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore,
-quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.
-
-Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord
-du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis
-quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers
-le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H...
-chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi
-gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:
-
-«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me tourmentez point.
-Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma
-maîtresse allait venir!... Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au
-moins je vous avertis, je m'en vais crier.»
-
-Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber sur le lit de
-repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire
-une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses
-mouvements nonchalants qu'il se trouvait logé plus à l'aise qu'il ne
-s'en était flatté. Cette belle opération finie, M. H... lui donna
-quelque monnaie et la congédia.
-
-Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scène et
-tapage; mais mon coeur n'y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en
-souffrît, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir
-jusqu'à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du
-pied et remontai à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même.
-J'entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en
-sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était rien passé.
-J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma
-dupe en croyant que j'étais la sienne. La grosse récréation qu'il venait
-de prendre l'avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires
-pour n'être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit
-incontinent après.
-
-A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de l'associer à mes
-travaux, au premier sujet de mécontentement qu'elle me donna, je la mis
-à la porte.
-
-Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront que M. H...
-m'avait fait, je résolus de m'en venger de la même façon. Je ne tardai
-pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son
-service, le fils d'un de ses fermiers. C'était un jeune garçon de
-dix-huit à dix-neuf ans, d'une physionomie fraîche et appétissante,
-vigoureux et bien fait. Son maître l'avait créé le messager de nos
-correspondances. Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa
-timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement
-lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe,
-parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu'il s'en
-doutât.
-
-Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j'étais encore
-au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde,
-tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu
-de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais
-petit à petit par des familiarités.
-
-«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?... est-elle
-plus jolie que moi?... Sentirais-tu de l'amour pour une femme qui me
-ressemblerait?».
-
-Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton niais et honnête,
-selon mes désirs.
-
-Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il venait, à son
-ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J'étais alors
-couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H... et de ma servante, dans
-un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de
-corset, pas de cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de
-moi par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante, sa
-chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles
-naturelles et se resserrait par derrière dans un noeud élégant; sa
-culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe
-d'une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de
-dentelles, des noeuds d'épaule, tout cela complétait le coquet
-personnage... Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits
-coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des dames. En même
-temps je me saisis d'une de ses mains, que je serrai contre mes seins,
-qui tressaillaient et s'élevaient comme s'ils eussent recherché ses
-attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair.
-Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux; ses
-joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et
-la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité de ses regards, son
-émotion parlèrent assez pour m'apprendre que je n'avais pas perdu mon
-étalage; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter
-de les baiser, le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors,
-portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j'y remarquai
-très distinctement de la turgescence et de l'émoi; et comme j'étais trop
-avancée pour m'arrêter en si beau chemin, comme d'ailleurs il m'était
-impossible de me contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa
-modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis semblant de
-jouer avec ses boutons, que la force active de l'intérieur était sur le
-point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent
-facilement prise et _le voici_ à l'air... non pas une babiole d'enfant,
-ni le membre commun d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille
-qu'on l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux meuble me
-fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu'il y avait de
-surprenant, c'est que le propriétaire d'un si noble joyau ne savait pas
-la manière de s'en servir, tellement que c'était mon affaire de le
-guider au cas que j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve;
-mais il n'y avait plus à reculer.
-
-Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura, par instinct
-naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace,
-il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus
-tôt senti que ma crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre.
-Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le plus
-avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son
-cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis
-dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant,
-quoiqu'un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je
-parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos, en
-fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt un mélange de
-plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu'il ne me
-tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni
-dedans ni dehors. Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur
-et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce
-timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret
-de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger d'une place dont la
-douce chaleur lui avait donné l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait
-d'envie de satisfaire.
-
-Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant ménagée et que
-mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je le caressai pour
-l'encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à
-tout événement. Il l'insinua de nouveau, ayant l'intention de modérer
-ses coups. Petit à petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à
-moitié. Mais tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit,
-et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais
-m'empêcha de l'attendre.
-
-Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune,
-cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant
-de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef.
-Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le
-terrain et nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les
-ravissantes agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent
-insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à
-demi clos, qu'il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d'y
-arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux
-dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans
-aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos
-âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement
-concentrées.
-
-La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux
-instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d'ailleurs,
-l'idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de
-ravages que s'il avait triomphé d'une seconde virginité.
-
-C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il
-me remerciait de l'avoir initié à de si agréables mystères. Il n'avait
-jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je
-devinai bientôt, par l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il
-brûlait de connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il
-voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la
-chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude la plus favorable pour
-exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d'oeil luxuriant
-du voisinage. Extasié à la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il
-n'abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant
-ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses
-ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si
-vive qu'il n'y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante
-arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l'embrasement.
-
-J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable
-séance, que je n'avais pas la force de remuer.
-
-Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en
-goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l'eusse
-averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et,
-lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse
-de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.
-
-Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j'étais encore
-couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par
-tous mes membres, m'applaudissant de m'être ainsi vengée sans réserve,
-d'une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure
-m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la moindre
-préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre
-reproche d'avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que
-délaissée. J'aurais cru être ingrate envers le plaisir que j'avais reçu
-si je m'en étais repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il
-me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout
-sentiment de honte ou de réflexion.
-
-A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière agréable dont je
-venais d'employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d'éclat
-et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais;
-aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne
-découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus
-quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et,
-refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me
-tranquilliser.
-
-Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de
-fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'égayai si bien
-que j'en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d'esprit. Je me
-couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine
-du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé.
-Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen
-sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus
-reconnu que ni le duvet, ni l'intérieur même n'offraient aucun vestige
-des assauts qui s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur
-naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de
-l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de savoir que
-je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai
-doublement par la revanche que j'avais prise et par les délices que
-j'avais éprouvées.
-
-L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je
-m'étendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un
-message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation,
-s'approcha de mon lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse,
-et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une
-main que je lui avais abandonnée.
-
-Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'était
-paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir
-de plaire ne pouvait m'être indifférent, puisque c'était une preuve que
-je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'était pas
-au-dessous de mon ambition.
-
-Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne
-figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour
-une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j'aurais tenu pour
-tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert
-par la nature à une gourmande de plaisir.
-
-Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet
-être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels,
-d'une sincérité qui se lisait dans ses yeux; avec cette fraîcheur et
-cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang
-coloré; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un
-charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était de condition trop
-basse pour mériter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre
-condition, à bien considérer, était-elle donc d'un cran plus élevée, ou
-bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté
-qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à
-l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer,
-d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien,
-en proportion de l'agrément qu'ils y trouvent; mais à mon âge, avec mon
-goût pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait doué une
-jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec
-ses qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de
-sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie
-dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon je me trouvais à
-l'aise sur le pied d'égalité, et c'est ce que l'amour préfère. Je
-pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle
-fantaisie qui me viendrait dans la tête.
-
-Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'était
-pas assez; après quelques questions et réponses souvent interrompues par
-de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et
-entre mes draps le peu de temps qu'il avait à rester? C'était demander à
-un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta
-ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.
-
-Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants,
-qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent
-jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui
-équivaut à une éternité.
-
-Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me
-baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à
-présent ronds et potelés, s'enhardit à me mettre dans la main sa vigueur
-elle-même; sa tension, sa roideur étaient étonnantes; c'était un
-inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage
-de riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai,
-augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.
-
-Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune
-homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et
-dans la position la plus avantageuse, j'offris à Will le séjour des
-béatitudes où il s'insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors
-mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que
-nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par l'autre et
-qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse
-position, Will eut bientôt atteint le moment suprême; je me ranimai donc
-pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la
-nature put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je
-m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce
-réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet
-instantané: je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de
-cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me
-noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une
-langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A la fin je me
-débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l'heure de sa retraite
-était venue; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de
-temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore
-des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait vue
-que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il
-avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s'acheter une montre
-en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde; il l'accepta
-enfin, comme un souvenir qu'il aurait soin de garder de mon affection.
-Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette
-tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature.
-
-Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail de choses qui
-firent sur ma mémoire une si forte impression; mais, outre que cette
-intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique
-m'interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il
-serait injuste d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai
-trouvé dans un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit
-en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu'au milieu
-de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir
-et tromper leur orgueil. Les grands! Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent
-le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en
-sont eux-mêmes? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne
-tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir
-de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans
-distinction de naissance ou de position.
-
-L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable
-garçon et la vengeance avait cessé d'en avoir une. Le seul attrait de la
-jouissance était maintenant le lien qui m'attachait à lui: car, bien que
-la nature l'eût si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui
-manquait néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. Will avait
-assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable et par-dessus tout
-reconnaissant; silencieux, même à l'excès, parlant très peu, mais avec
-chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre
-raison de me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés que
-je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc
-une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car c'était réellement
-un trésor, un morceau pour la _bonne bouche_[15] d'une duchesse, et à
-dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu'il fallait y
-regarder de fort près pour décider que je ne l'aimais pas.
-
- [15] En français dans le texte.
-
-Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une
-imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour
-toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer
-avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une nouvelle
-posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du
-fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser.
-J'avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne
-l'était qu'à demi, M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit
-précisément au plus intéressant de la scène.
-
-Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme
-frappé d'un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu'un mort.
-M. H... nous regarda quelque temps l'un et l'autre, avec un visage où la
-colère, le mépris et l'indignation paraissaient dans leur plus haut
-degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute
-troublée que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour.
-
-Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon infidélité agonisait
-de frayeur, et j'étais obligée d'employer le peu de courage qui me
-restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le
-rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le
-baisais, je le serrais dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu
-insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.
-
-M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il
-me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire
-pour justifier l'affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui
-répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux
-d'une courtisane effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui
-manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière, donné
-l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés avec ma
-servante; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la
-sienne; qu'au contraire, j'avouais que mon offense était de nature à ne
-pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était
-moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin,
-j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu'il voudrait
-ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît point l'innocent et le
-coupable.
-
-Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure de ma
-servante; mais, s'étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces
-termes:
-
-«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai
-que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux
-pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours
-pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous.
-Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera
-une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que
-vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui
-où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en
-prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»
-
-Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:
-
-«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour
-l'amour de votre père. La ville n'est pas un séjour qui convient à un
-pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez à la campagne.»
-
-A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le
-retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins il suivit son chemin,
-emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s'estimait fort heureux
-d'en être quitte à si bon marché.
-
-Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je
-n'étais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant
-la semaine qu'il m'avait accordée pour chercher un logis ne purent
-l'engager à me revoir une seule fois.
-
-Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après,
-une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l'épousa: il y avait
-tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils
-vécussent heureux ensemble.
-
-J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H... avait
-prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement,
-j'aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n'aurais
-épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le
-garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait être
-aisément détruite ni remplacée; quant à mon coeur, il était hors de
-question; toutefois, j'étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé,
-et, en fait, d'après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait
-lui arriver rien de meilleur.
-
-Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de convenance
-j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, j'étais assez légère,
-assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que
-je ne l'aurais dû. Mais, comme je ne l'avais jamais aimé et que sa
-rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet
-de mes voeux, je fus promptement réconfortée; et me flattant qu'avec le
-fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais dans les affaires je ne
-pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu'avec la
-moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter
-là-dessus pour tenter fortune.
-
-Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je
-connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me
-prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart
-enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient;
-et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le
-même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile
-pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret
-plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu'il
-ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du coeur humain et
-qui n'est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.
-
-Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis
-que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence,
-Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j'avais connue
-par une des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais,
-vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais
-toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n'en
-fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D'après ce qui en
-résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en
-meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut
-pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder ses
-clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche qu'elle ne
-prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus
-qu'elle l'expérience du libertinage de la ville n'était mieux placé pour
-me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession.
-Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son
-industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans
-rien partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une femme
-bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée
-dans cette industrie, qu'elle continuait, moitié par nécessité, moitié
-par goût; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et
-n'en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était,
-sans contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des
-clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait
-constamment un bon stock de ses _filles_: ainsi appelait-elle les jeunes
-personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son
-adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils,
-réussirent très bien dans le monde.
-
-Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais, avait ses
-raisons, relativement à M. H..., pour ne point paraître s'occuper trop
-de mes affaires; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour
-mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez
-un brossier de _R...-Street_, Covent-Garden, juste à côté de sa propre
-maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement
-s'étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le
-propriétaire était familiarisé avec leurs allures; et pourvu qu'on payât
-le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les
-commodités qu'on pouvait désirer.
-
-Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors de notre
-rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets d'habillement et tout ce
-qui m'appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les
-y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa
-famille. Je n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité
-suffisant pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait seul que
-c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une
-lettre de remerciements pour M. H..., que je croyais à tout jamais perdu
-pour moi, comme il l'était en effet.
-
-J'avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la
-tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais d'avoir été pour
-quelque chose dans sa découverte; elle s'était peut-être vengée de ce
-que je ne lui avais pas confié mon intrigue.
-
-Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement
-meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi
-confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles,
-descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où
-m'attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous
-les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une locataire sur
-qui l'on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer: elle
-m'aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n'eût pas eu la
-moitié du poids de cette recommandation toute seule.
-
-J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule
-conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer ou surnager, suivant
-que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les
-conséquences, et quelles aventures m'arrivèrent dans l'exercice de ma
-nouvelle profession, c'est ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car
-il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci.
-
-Je suis, Madame,
-
-Votre, etc., etc.,
-
-XXX.
-
-
-
-
-LETTRE DEUXIÈME
-
-
-MADAME,
-
-Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement pour me
-permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je l'avoue, qu'au lieu
-de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée de poursuivre une
-confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à
-souffrir.
-
-Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de
-l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable d'un sujet de
-cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement
-le même: quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de
-modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter
-entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes
-expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute encore cet inconvénient,
-que les mots de _jouissance_, _ardeur_, _transport_, _extase_ et le
-reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la _pratique du
-plaisir_, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur
-énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette
-pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en
-conséquence, m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que
-j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre
-sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter remède là où mes
-descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra
-instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l'autre
-donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent
-usage.
-
-Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de l'extrême
-difficulté d'écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût,
-aussi éloigné du cynisme d'expressions grossières et vulgaires que du
-ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est
-non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une
-grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être
-satisfaite qu'à mes dépens.
-
-Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant ma précédente
-lettre. La soirée était assez avancée lorsque j'arrivai à mon nouveau
-logement, et Mme Cole, après m'avoir aidée à ranger mes affaires, passa
-tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes
-ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions
-concernant cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais
-maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir publique; il
-fallait me perfectionner en conséquence et m'entourer de tout ce qui
-pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intérêt soit pour le
-plaisir, soit pour les deux ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle,
-«comme j'étais une nouvelle figure dans la ville, c'était une règle
-établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et
-de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans
-préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer
-dans l'intérim, car il n'y avait personne qui détestât plus qu'elle de
-perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et
-se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien
-accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter
-puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant
-d'avantages que s'il s'agissait d'un véritable.»
-
-Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette époque, le
-trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma honte que j'acceptai un
-peu trop vite cette proposition; elle répugnait sans doute à ma candeur
-et mon ingénuité; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions
-d'une personne à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma conduite.
-Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces
-inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les
-liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine
-et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes
-traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait
-perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif pour me
-porter une si vive affection. C'était possible: il existe ainsi de
-frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font
-souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient
-fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que,
-sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites,
-quand je vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette
-qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je
-m'étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la
-respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, pour lui rendre justice,
-je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincère tendresse et un soin de
-mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa
-profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur
-tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et
-m'emmena chez elle pour la première fois.
-
-Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie
-et d'ordre.
-
-Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique étaient
-assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de
-mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était
-difficile de voir trois plus belles créatures: deux d'entre elles
-étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la
-troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux
-noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui
-laissaient rien à envier à ses blondes compagnes; leurs toilettes
-étaient d'autant plus recherchées qu'elles paraissaient moins l'être,
-grâce à leur cachet de propreté correcte et d'élégante simplicité.
-Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme
-Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée
-la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets
-par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison
-aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et
-refusât d'en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une
-petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte
-dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de décence
-extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole,
-qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur
-beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.
-
-Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait d'ailleurs
-prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement
-admise dans toutes les intimités de la maison; sur quoi ces charmantes
-filles m'accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur
-leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais
-guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement
-dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans
-l'intérêt commun; elles me considéraient comme une associée qui
-apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison.
-Elles s'empressèrent autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et,
-comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l'occasion d'une
-petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de parade. Mme Cole, après
-quelques recommandations spéciales, m'abandonna à leurs caresses et
-sortit pour ses affaires.
-
-La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa bientôt entre
-nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous
-connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs
-appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et,
-surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se
-réunissait d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient
-avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence; la crainte,
-la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites; c'était,
-en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en
-fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour
-les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la
-volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution
-pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les
-restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que
-de voir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de
-honte.
-
-Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie fit son
-ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se
-livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l'intérêt, et il
-convient d'observer que tout représentant du sexe mâle n'était pas
-indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé
-d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison galante
-de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus
-confortable; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât
-en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces
-plaisirs, les familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si
-rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la
-délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la
-plus prononcée.
-
-Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de
-mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole,
-qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces
-filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour
-et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni
-réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans
-affectation, joyeux et libre.
-
-Après le dîner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes demoiselles, me
-prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour
-la cérémonie de ma réception dans la confrérie: sous réserve de mon
-pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un
-amateur, il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en
-étaient sûres, ne me déplairait pas.
-
-Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction de mes
-compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur d'une proposition
-quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir
-celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, _carte blanche_[16], et je
-reçus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et
-mon bon caractère: «J'étais une aimable fille... je prenais les choses
-de bonne grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de la
-maison...», etc.
-
- [16] En français dans le texte.
-
-Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et
-m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que «je serais présentée, ce
-soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les
-coutumes de la maison, aurait le privilège de m'engager dans la première
-partie de plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient tous
-de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous
-tous les rapports; qu'unis d'amitié et liés ensemble par la communauté
-des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se
-montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les
-amusaient: de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les
-patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines
-occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes;
-mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire
-passer pour pucelle: ils étaient d'abord trop connaisseurs, trop au fait
-de la ville pour mordre à un tel hameçon; puis ils étaient si généreux
-pour elle qu'elle eût été impardonnable de vouloir les tromper».
-
-Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, car c'est
-ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour
-affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à
-la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je
-ferais peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au
-début une meilleure impression.
-
-Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen auxquels je
-devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort
-loin d'être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont
-certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire
-ressortir; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus
-profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix
-et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse
-et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair; que, pour
-ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne
-rien demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente
-occasion, la meilleure toilette était de n'en pas avoir.
-
-Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas
-m'imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très
-énergiques, la doctrine de l'obéissance passive et de la complaisance
-pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des
-raffinements et les autres des dépravations; en décider n'était pas
-l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle n'avait qu'à s'y
-conformer.
-
-Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le
-thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.
-
-Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une d'elles,
-observant que l'heure de l'assemblée était encore assez éloignée,
-proposa que chacune de nous fît à la compagnie l'historique de cette
-période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de
-fille devenue femme.
-
-Mme Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât à cause de ma
-prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât elle-même à cause de son
-âge. La chose ainsi réglée, on pria Émily de commencer. C'était une
-fille blonde à l'excès et dont les membres étaient, si c'est possible,
-trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette
-délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté; ses
-yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de
-plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents
-parfaitement blanches et égales.
-
-«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez
-considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l'envie de
-vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je
-crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse
-pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de
-déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux
-guinées, que je tenais de ma grand'mère, de quelques schellings, d'une
-paire de boucles de souliers en argent et d'un dé de même métal. Les
-hardes que j'avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai,
-chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de
-carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher
-fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet
-au bout d'un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l'un de
-l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de
-faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous
-mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous
-répondrions en cas qu'on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la
-difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord
-fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à pied.
-Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes
-en tête à tête. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'eûmes
-ni l'un ni l'autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce
-qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué que
-moi pour trouver le moyen de coucher seul.
-
-«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout
-d'une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la
-suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge,
-où il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise
-de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente que je ne pensais
-pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu'avec une de nos
-servantes, et peut-être n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées,
-jusqu'à ce que l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en
-soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement
-déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et
-la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison
-commençait à être froide. Mais que l'instinct de la nature est
-admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra
-contre moi, comme si c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud.
-Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que
-je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se
-hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans
-penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me
-fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec
-surprise, ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et
-n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me
-trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j'ignorais la
-cause que je le laissai faire en paix jusqu'à ce qu'il m'arrachât les
-hauts cris; mais il n'y avait plus à reculer, le maquignon était trop
-bien en selle pour le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis
-ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le
-plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous
-ennuyer par un plus long récit; c'est assez que vous sachiez que nous
-vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la
-profession.»
-
-Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous faire son
-histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais vues avant et depuis
-elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'égaler les siennes:
-elles n'étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant
-avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés.
-Sa complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore plus blonde
-grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à son visage plus de
-vivacité que n'en comportait sa couleur; un léger coloris animait ses
-joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur
-générale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner
-un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à
-l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. Pressée de
-parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes:
-
-«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère
-peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes
-tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou
-ménagère chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec
-toute la tendresse possible.
-
-«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres
-accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur
-amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui
-tiennent à l'union des coeurs, quand la nature et la liberté, d'accord
-avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa
-méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt il me
-dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. Heureux moments!
-
-«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l'amour, je
-perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile à
-garder, et voici comment: j'étais accoutumée, lorsque ma bonne tante
-faisait sa méridienne, de m'aller récréer en travaillant sous un berceau
-que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable
-pendant les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon habitude,
-je m'étais placée sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre à ce
-dessein dans le cabinet, la tranquillité de l'air, l'ardeur
-assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui
-m'attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma
-tête me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les
-commodités du luxe.
-
-Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit assez
-fort, qui se faisait dans la rivière dont j'ai parlé plus haut, dérangea
-mon sommeil et m'éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque
-j'aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans
-l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l'ai su
-depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'était inconnu
-jusqu'alors.
-
-«Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu
-furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais
-esquivée, si une modestie fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais
-gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée
-par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me
-trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte à appréhender. La
-curiosité anima cependant à la fin mes regards; je me mis à contempler
-par un trou de la cloison le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La
-blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant
-insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place
-couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais
-un objet rond et souple, qui m'était inconnu et se jouait en tous sens
-au moindre mouvement de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus
-détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des
-désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la
-nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son
-germe; et je connus pour la première fois que j'étais fille.
-
-«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait
-maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du
-modelé le plus parfait qui se pût imaginer; ses cheveux noirs et
-flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient
-délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de
-la chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit où
-les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau
-ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.
-
-«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon
-jeune coeur, la vue toujours fixée sur l'aimable baigneur, je le vis se
-plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais
-souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les
-nageurs ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait
-occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de l'amour le
-plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche,
-vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne
-voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui
-doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur
-aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que pour me voir,
-non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement
-prise, qu'il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien
-que je n'eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au
-secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans
-parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et
-prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de ce qui venait de m'arriver,
-le jeune gentleman voyant l'état pitoyable où il m'avait réduite, se
-jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui
-pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu'il
-serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces
-l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la
-plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait
-récompensé mon ardeur à le sauver; quoique à la vérité il ignorât ma
-bonne volonté à cet égard.
-
-«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point d'un sentiment à
-un autre? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes
-pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et
-qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma
-modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la
-contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colère s'était
-tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant.
-Cependant je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils
-étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume et mes
-yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l'amour qu'il ne
-put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se
-lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint
-facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur
-mes lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.
-
-«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon
-désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait de l'eau, couchée sur le
-gazon, il crut que je pouvais m'être endormie là, sans quelque dessein
-prémédité. S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce
-qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre
-ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le
-cabinet, dont la porte était entr'ouverte. Là, il essaya, selon qu'il me
-le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais
-sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement de
-tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brûlait, et les
-tentations plus qu'humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient
-qu'accroître l'animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré
-et disposa de moi à sa fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon
-assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste
-de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant
-dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me
-pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les
-plus flatteuses et l'espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant
-ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du
-forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il
-procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se
-ranimèrent dans mon coeur; une seconde fois, je goûtai pleinement les
-délices de cet instant fortuné.
-
-«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je
-ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps
-des transports de mon amant, jusqu'à ce que des raisons de famille
-l'éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie
-publique. J'ai donc fini.»
-
-Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici
-les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie:
-
-«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la
-noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu'à l'amour le plus
-tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs
-de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un
-garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un
-ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort
-pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu'à ce que
-ma mère, qui s'était retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me
-fît venir comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir perdu
-quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la
-maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans que je perdis ce père
-adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa
-façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de
-s'embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant
-engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma
-mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait,
-tant elle avait soin de m'éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu.
-Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son
-coeur que les traits de son visage.
-
-«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes
-sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature.
-Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J'avais à
-peine douze ans que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire
-ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture
-merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la
-pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa
-croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et
-les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez
-comprendre que c'était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me
-faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me
-faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de
-mes voeux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goûter, du moins en
-idées, les délices après lesquelles je soupirais.
-
-«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître mon tourment et
-augmenter le feu qui me consumait. C'était bien pis encore lorsque,
-cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais
-de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me
-jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu'à
-ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux
-consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs,
-par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me
-laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup
-gagné lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon
-souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de
-douleur, car je me déflorais autant qu'il était en mon pouvoir, et j'y
-allais de si bon coeur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit,
-dans une véritable pâmoison amoureuse.
-
-«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait seul ce qui
-pouvait me guérir de cette maladie; cependant, gardée à vue de la
-manière que je l'étais, comment tromper la vigilance de ma mère et
-comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter
-une volupté délicieuse et inconnue jusqu'alors à mes sens?
-
-«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais désiré si
-longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec
-une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d'aller à
-Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal
-de tête que je n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une
-vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la
-maison.
-
-«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j'allais me
-reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n'étant pas
-dressé, et que, n'ayant besoin que d'un peu de repos pour me remettre,
-je la priais de ne point venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la
-chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me
-livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de mon
-tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours que je ne
-pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu'ils
-représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu'à ce
-que, assoupie par mes agitations, je m'endormis légèrement pour jouir
-d'un rêve qui, sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les
-plus séduisantes.
-
-«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d'un jeune
-homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon
-de sa hardiesse. Il me dit qu'il était le fils de la dame qui occupait
-la chambre; qu'il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et
-que, m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de
-retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un pouvoir
-irrésistible.
-
-«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte furent
-d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais de cette
-aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu du ciel à dessein; car
-il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n'en demandais;
-l'homme était ce que mon coeur désirait de connaître. Je crus ne devoir
-ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager à
-répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère
-ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa
-part; mais je vis bientôt que je n'avais pas besoin de l'encourager et
-qu'il n'était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si
-j'avais connu ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa
-violence qu'à craindre de son respect.
-
-«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main n'étaient pas
-dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il
-me remplit d'un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui
-avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines
-simagrées; mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale,
-pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque, avec
-une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise.
-Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles
-s'évanouir, je n'écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la
-timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance; une
-rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne
-connaissais que l'impatience de voir combler mes désirs.
-
-«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui m'avaient paru
-propres à soulager mes tourments; mais quelle différence de ces
-attouchements à mon insipide manuélisation!
-
-«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui
-palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse,
-et montre à mes regards avides l'objet de tous mes soupirs, de tous mes
-rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais
-bientôt je l'accueillis avec ravissement.
-
-«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j'allais goûter,
-de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât le plaisir, je joignis
-mes secousses à celles de mon athlète. A peine poussai-je quelques
-tendres plaintes.
-
-«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai
-quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.
-
-«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents désirs et que je
-perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d'épines; un
-accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune
-gentleman arrivait à l'instant du collège et venait familièrement dans
-la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été
-souvent autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne nous
-connussions que d'ouï-dire.
-
-«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que
-j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément d'être
-surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d'un tempérament
-que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la
-jouissance préférables à ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des
-indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité
-d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si
-la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge.»
-
-A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit que la
-compagnie était réunie et nous attendait.
-
-Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire
-d'encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous
-éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.
-
-Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman,
-extrêmement bien mis et d'une jolie figure: c'était lui qui devait le
-premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup
-de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon,
-dont le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier
-voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus
-raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une clarté à peine
-inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand
-jour.
-
-A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure
-d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait
-maintenant de quatre gentlemen, y compris mon _particulier_ (c'était le
-terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle
-ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la
-maîtresse de l'académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des
-baisers tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, dans la
-chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.
-
-Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, caressée et
-courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet
-air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait
-leurs caresses.
-
-Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si ce n'est que
-j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: ma modestie. Cela
-pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce
-piment; mais pour eux, c'était une impertinente mixture qui empoisonnait
-la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme
-leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la
-rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats qui suivirent.
-
-Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on
-servit un élégant souper; mon galant du jour s'assit à côté de moi, et
-les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère
-et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation
-devint aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans
-la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en
-compromettre l'impression et la laisser évaporer avec des mots, avant
-d'en venir à l'action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en
-temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il
-n'était pas scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient
-à l'oeuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des
-deux côtés en vinrent à ce point que mon _particulier_ ayant proposé de
-commencer les _danses villageoises_, l'assentiment fut immédiat et
-unanime: il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient
-bien au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante
-Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; n'étant
-plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir réglé l'ordre de
-bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à
-discrétion.
-
-Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur
-l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. Mon _particulier_, à qui
-j'en demandai le motif, m'expliqua que, «cette soirée étant spécialement
-donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de
-satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin
-de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de
-modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien qu'à l'occasion
-ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes,
-ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires: et il
-leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les
-jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui
-montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle
-ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice,
-les anciens devaient donner l'exemple, et il espérait que je le suivrais
-volontiers, puisque c'était à lui que j'étais dévolue pour la première
-expérience. Toutefois, j'étais parfaitement libre de refuser: c'était,
-dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de
-toute violence et de toute contrainte».
-
-Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon
-acquiescement. J'étais embarquée désormais et parfaitement décidée à
-suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure:
-
-Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à
-cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa.
-Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse
-et s'y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse
-impatience. Louisa s'était placée le plus avantageusement possible; sa
-tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son
-amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses
-jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux
-tournées qu'on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise
-l'avenue la plus engageante bordée et surmontée d'une agréable toison
-qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits
-de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et
-prête à combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette
-agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en
-véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une
-constitution plus heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans
-l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du
-plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonnée par
-l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec
-tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle
-de la jouissance qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur
-si étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant
-des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de
-tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu'elle
-échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils
-arrivèrent l'un et l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante
-et hors d'haleine, criait par mots entrecoupés:
-
-«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous prie... ne
-m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!... ah!...»
-
-Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce monologue et
-l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu'elle
-n'aurait voulu.
-
-Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me donna un
-baiser et me tira près de la table, où l'on me fit boire un verre de
-vin, accompagné d'un toast honnêtement facétieux de l'invention de
-Louisa.
-
-Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice; c'étaient un
-jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m'en
-avertir et me conduisit vers le lieu de la scène.
-
-Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant lorsqu'elle me
-vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action qu'elle allait
-commettre et qu'elle ne pouvait éviter.
-
-Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied du sopha et,
-passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers
-savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît
-tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha
-sur elle. Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et
-lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion
-amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits, ronds, fermes et d'une
-éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher
-et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose!
-Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres
-de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se
-mit en devoir de descendre plus bas.
-
-Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle parade
-que l'indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie
-qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes,
-ne put s'empêcher d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie
-de l'aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables
-étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si
-délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou un peu moins de chair,
-elles eussent dévié de ce point de perfection qu'on leur voyait. Et le
-gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de
-délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature
-ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage
-épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots
-seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer.
-
-Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces beautés,
-s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa
-taille méritait le titre de héros aux yeux d'une femme. Il se plaça et
-nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir; les yeux humides et
-perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur
-auquel elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile,
-jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point
-central, elle ne pût retenir davantage ses transports; ses mouvements,
-d'accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s'accroître; les
-clignotements de leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches
-et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à
-l'assemblée contemplative l'extase suprême.
-
-L'aimable couple garda dans le silence cette dernière situation, jusqu'à
-ce qu'enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et
-la joie du héros qui venait de vaincre.
-
-Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son
-côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant son visage
-sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée,
-jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu'elle se fût
-restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que
-le sien rajustait ses affaires.
-
-Cependant le partenaire d'Émily l'avait invitée à prendre part à la
-danse; la toute blonde et accommodante créature se leva aussitôt. Si une
-complexion à faire honte aux lis et aux roses, des traits d'une extrême
-finesse et cette fleur de santé qui donne tant de charme aux
-villageoises pouvaient la faire passer pour une beauté, elle l'était
-assurément et l'une des plus éclatantes parmi les blondes.
-
-Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle était debout, de dégager ses
-seins et de leur rendre la liberté, ce qui n'était pas difficile, car
-ils n'étaient retenus que par le corsage. A peine se montrèrent-ils que
-la salle nous parut éclairée d'une nouvelle lumière, tant leur blancheur
-avait d'éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu'on eût
-dit de la chair solidifiée en marbre; ils en avaient le poli et le
-lustré, mais le marbre le plus blanc n'eût pas égalé les teintes vives
-et claires de leur peau, nuancée dans sa blancheur de veines bleuâtres.
-Comment se défendre de séductions aussi pressantes? Il toucha légèrement
-ces deux globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa
-sur la surface; il les comprima, et la chair élastique qui les
-remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, effaçant
-aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, la consistance
-de tout son corps, dans ces parties principalement où la plénitude de la
-chair constitue cette belle fermeté qui est si attrayante au toucher.
-
-Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva la jupe et la
-chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte qu'ainsi troussée elle
-était nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de
-rougeur, et ses yeux, baissés vers le sol, semblaient demander grâce
-quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s'enorgueillir de
-tous les trésors de jeunesse et de beauté qu'elle étalait si
-victorieusement. Ses jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu'elle
-tenait serrées, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches
-en chair, que rien n'était plus capable de provoquer l'attouchement.
-Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, écartant doucement sa main, qui
-dans le premier mouvement d'une modestie naturelle s'était portée là, il
-nous fit entrevoir ce mignon défilé qui descendait et se perdait entre
-ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'était
-au-dessus la luxuriante crépine de boucles d'un brun clair, dont la
-teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s'en trouvait
-elle-même rehaussée. Il la conduisit au pied du sopha, et là, approchant
-un oreiller, il lui inclina doucement la tête qu'elle y appuya sur ses
-mains croisées, si bien que, le corps en saillie, elle présentait une
-pleine vue d'arrière de sa personne nue jusqu'à la ceinture. Son
-postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double et luxuriante
-nappe de neige animée qui remplissait glorieusement l'oeil et suivant la
-pente de ses blanches collines, dans l'étroite vallée qui les séparait,
-s'arrêtait et s'absorbait dans la cavité inférieure; celle-ci, qui
-terminait ce délicieux tableau, s'entr'ouvrait légèrement, grâce à la
-posture penchée, de sorte que l'agréable vermillon de l'intérieur se
-laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout autour,
-donnait en quelque sorte l'idée d'un oeillet rose découpé dans un satin
-blanc et lustré.
-
-Le galant, qui était un gentleman d'environ trente ans et quelque peu
-affecté d'un embonpoint qui n'avait rien de désagréable, choisit cette
-situation pour exécuter son projet. Il la plaça donc à son gré, et
-l'encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction
-convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en
-jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez elle,
-levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles
-joues, teintes d'un écarlate foncé, et sa bouche, exprimant le sourire
-du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant
-alors, elle s'enfonça de nouveau dans son coussin, et resta dans une
-situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le désirer.
-Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y restèrent encore
-quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupté.
-
-Aussitôt qu'Émily fut libre, nous l'entourâmes pour la féliciter sur sa
-victoire; car il est à remarquer que, quoique toute modestie fût bannie
-de notre société, l'on y observait néanmoins les bonnes manières et la
-politesse; il n'était pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de
-faire aucuns reproches désobligeants sur la condescendance des filles
-pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu'ils
-se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent à leur
-plaire.
-
-La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour étant venu de me
-soumettre à la discrétion de mon amant et à celle de l'assemblée, le
-premier m'aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu'il espérait
-que je voudrais bien favoriser ses voeux; mais que si les exemples que
-je venais de voir n'avaient pas encore disposé mon coeur en sa faveur,
-il aimerait mieux se priver de ma possession que d'être en aucune façon
-l'instrument de mon chagrin.
-
-Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace que si
-même je n'avais pas contracté un engagement formel avec lui, l'exemple
-d'aussi aimables compagnes suffirait pour me déterminer; que la seule
-chose que je craignais était le désavantage que j'aurais après la vue
-des beautés que j'avais admirées, et qu'il pouvait compter que je le
-pensais comme je venais de le dire.
-
-La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant reçut les
-compliments de félicitations de toute la compagnie.
-
-Mme Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune
-gentleman qu'elle m'avait procuré; car indépendamment de sa naissance et
-de ses grands biens, il était d'une figure des plus agréables et de la
-taille la mieux prise; enfin il était ce que les femmes nomment un fort
-joli garçon.
-
-Il me mena vers l'autel où devait se consommer notre mariage de
-conscience et, comme je n'avais qu'un petit négligé blanc, je fus
-bientôt mise en jupon et en chemise qui, d'accord aux voeux de toute la
-compagnie, me furent encore ôtés par mon amant; il défit de même ma
-coiffure et dénoua mes cheveux, que j'avais, sans vanité, fort beaux.
-
-Je restai donc devant mes juges; dans l'état de pure nature et je dois
-sans doute leur avoir offert un spectacle assez agréable, n'ayant alors
-qu'environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l'état de nudité est une
-chose essentielle, n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse
-plénitude, ils conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou
-de tout autre support qui incitait à les palper. J'étais d'une taille
-grande et déliée, sans être dépourvue d'une chair nécessaire. Je n'avais
-point abandonné tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une
-horrible confusion de me voir dans cet état; mais la bande joyeuse
-m'entoura et, me comblant de mille politesses et de témoignages
-d'admiration, ne me donna pas le temps d'y réfléchir beaucoup; j'étais
-trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir été honorée de l'approbation des
-connaisseurs.
-
-Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de la
-compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse du point
-capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes aventures
-n'avaient fait là qu'une brèche insignifiante. Les traces d'une trop
-grande distension étaient vite disparues à mon âge et puis la nature
-m'avait faite étroite. Mon antagoniste, animé d'une noble fureur, défit
-tout à coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au
-grand jour mon ennemi. Il était d'une grandeur médiocre, préférable à
-cette taille gigantesque qui dénote ordinairement une défaillance
-prématurée. Collé contre mon sein, il fit entrer son idole dans la
-niche. Alors, fixé sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et
-nous fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y ayant
-déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes bientôt la
-période délicieuse, mais comme mon feu n'était éteint qu'à demi, je
-tâchai de recommencer; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous
-plongeâmes dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont
-j'avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même en ce
-moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prête à le
-désarçonner par les mouvements violents que je me donnai. Après être
-resté quelque temps dans une langueur délectable, jusqu'à ce que la
-force du plaisir fût un peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non
-sans m'avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers et
-mille protestations d'un amour éternel.
-
-La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un profond
-silence, m'aida à remettre mes habits et me complimenta de l'hommage que
-mes charmes avaient reçu, comme elle le disait, par la double décharge
-que j'avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna
-tout son contentement et les filles me félicitèrent d'avoir été initiée
-dans les tendres mystères de leur société.
-
-C'était une loi inviolable, dans cette société, de s'en tenir chacun à
-la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des
-parties, afin d'éviter le dégoût que ce changement pouvait causer.
-
-Il était nécessaire de se rafraîchir; on prit une collation de biscuits
-et de vin, de thé, de chocolat; ensuite la compagnie se sépara à une
-heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait
-préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous
-passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières
-différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et
-comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse
-de guinées, que j'étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui
-fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous; mais
-elle me pressa de garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait
-payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la
-veille et me fit connaître qu'elle avait tout vu par une cloison, faite
-exprès, qu'elle me montra.
-
-A peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et
-renouvela ses caresses à mon égard; j'observai avec plaisir que les
-fatigues de la nuit précédente n'avaient en aucune façon altéré la
-fraîcheur de leur teint; ce qui venait, à ce qu'elles me dirent, des
-soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles
-descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me
-dorloter jusqu'à l'heure du dîner.
-
-Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me
-mettre quelques moments sur mon lit. M'étant couchée avec mes habits et
-ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint,
-et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le
-derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes
-vêtements, il mit au jour l'arrière-avenue de l'agréable recoin des
-délices. Il m'investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle,
-qui m'éveilla en sursaut; mais ayant vu qui c'était, je voulus me
-tourner vers lui, lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais.
-Après que j'eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à
-m'impatienter et à me démener, à quoi mon ami m'aida de si bon coeur que
-nous finîmes bientôt.
-
-Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu'à ce que des
-intérêts de famille et une riche héritière qu'il épousa, en Irlande,
-l'obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois
-ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s'était insensiblement
-séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques
-que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me
-consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour
-vierge; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre
-pourvoyeuse sur ce point.
-
-J'avais passé un mois dans l'inaction, aimée de mes compagnes et chérie
-de leurs galants, dont j'éludais toujours les poursuites (je dois dire
-ici que ceci ne s'applique pas au baronnet qui était bientôt parti
-emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir,
-chez une fruitière dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante.
-
-Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais besoin, je
-remarquai que j'étais suivie par un jeune gentleman habillé très
-richement, mais qui, au reste, n'avait rien de remarquable, étant d'une
-figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m'avoir contemplée
-quelque temps, il s'approcha du panier où j'étais et fit semblant de
-marchander quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je
-gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition
-dont j'étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur
-sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu'il lui fut
-plus que jamais impossible de juger de la vérité; ce qui fait bien voir
-qu'il y a une sorte de prévention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne juge
-que par les premières idées, le mène souvent d'erreur en erreur, sans
-que sa grande sagesse s'en aperçoive. Parmi les questions qu'il me fit,
-il me demanda si j'étais mariée. Je répondis que j'étais trop jeune pour
-y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que
-dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j'avais
-été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement
-j'exerçais le même métier à Londres. Après qu'il eut satisfait avec
-adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu'il eut appris mon nom
-et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put trouver
-et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.
-
-Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l'aventure
-que j'avais eue; d'où elle conclut sagement que s'il ne venait point me
-trouver il n'y avait aucun mal; mais que s'il passait chez elle, il
-faudrait examiner si l'oiseau valait bien les filets.
-
-Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par
-Mme Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais fait une trop vive
-impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi,
-j'affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après
-qu'il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce
-qu'il venait d'acheter, il retourna dans son carrosse.
-
-J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que Mr. Norbert,
-d'une fortune considérable, mais d'une constitution très faible, et
-lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s'était mis à
-courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu'un tel
-caractère était une juste proie pour elle; que ce serait un péché de
-n'en point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi n'était que
-trop bonne pour lui.
-
-Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel du quartier
-de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement riche et
-luxurieux de ses appartements et s'être plainte de l'ingratitude de son
-métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi.
-Alors, s'armant de toutes les apparences d'une vertu rigide, louant
-surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner
-l'espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas,
-disait-elle, tirer à conséquence.
-
-Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent,
-ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit
-semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières,
-mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.
-
-Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des
-difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage, elle acquiesça enfin
-à sa demande, à condition qu'elle ne parût entrer pour rien dans
-l'affaire qu'on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement
-assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville,
-mais sa passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au
-point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et
-cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu'elle
-avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être
-comptée claire et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui
-lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques
-moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous
-parlâmes chez la fruitière, du moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il
-est singulier combien peu j'avais eu à forcer mon air de modestie
-naturelle pour avoir l'air d'une véritable vierge.
-
-Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et
-ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu'à livrer ma
-personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser
-sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous,
-quoiqu'elle n'aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le
-disait, que ses gens en sussent quelque chose--sa bonne renommée serait
-perdue pour jamais et sa maison diffamée.
-
-La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de notre héros,
-Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec
-honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux.
-La nature m'avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer
-de tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si aisément
-par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore fourni pour le besoin
-un spécifique qu'elle avait toujours trouvé infaillible.
-
-Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures
-de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J'étais
-couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec
-toute la crainte que mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une
-confusion si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon galant. Je dis
-galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l'homme dont
-la faiblesse fait souvent notre gloire.
-
-Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait,
-eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr.
-Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m'étais cachée sous les
-draps et où je me défendis quelque temps avant qu'il pût parvenir à me
-donner un baiser, tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable
-de résistance qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut
-venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour le repousser; si
-bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.
-
-Au premier coup d'oeil que je jetai sur sa personne, je m'aperçus
-bientôt qu'il n'était point de la figure ni de la vigueur que l'assaut
-d'un pucelage exige.
-
-Quoiqu'il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce
-vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait
-très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel,
-excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne
-lui laissaient au printemps de l'âge que le feu et l'imagination de la
-jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort
-prématurée.
-
-Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à
-sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre secret des voluptés,
-il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la
-tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui
-montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute
-l'appréhension et tout l'étonnement qu'on peut supposer à une fille
-parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit
-avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu'il
-trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait le désirer, mais
-lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut me sonder avec son doigt, je
-me plaignis de sa façon d'agir:
-
-«J'étais perdue.--J'avais ignoré ce que j'avais fait.--Je me lèverais,
-je crierais au secours.»
-
-Au même moment, je serrai tellement les jambes qu'il lui fut impossible
-de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion
-comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant
-enfin qu'il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par
-m'argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie «que j'avais
-peur qu'il ne me tuât,--que je ne voulais pas cela, que de mes jours je
-n'avais été traitée de la sorte,--que je m'étonnais de ce qu'il ne
-rougissait pas pour lui et pour moi».
-
-C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai
-enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire
-entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri,
-disant qu'il m'avait percée jusqu'au coeur, si bien qu'il se trouva
-désarçonné par le contre-coup qu'il avait reçu de ma douleur simulée et
-avant d'être entré. Touché du mal qu'il crut m'avoir fait, il tâcha de
-me calmer par de bonnes paroles et me pria d'avoir patience. Étant donc
-remonté en selle, il recommença ses manoeuvres, mais il n'eut pas plus
-tôt touché l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.
-
-«--Il me blessait,--il me tuait,--j'en devais mourir.»
-
-Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après plusieurs
-tentatives réitérées, qui ne l'avançaient en rien, le plaisir gagna
-tellement le dessus qu'il fit un dernier effort qui lui donna assez
-d'entrée pour que je sentisse qu'il avait connu le bonheur à la porte du
-paradis et j'eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet
-endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme
-si j'étais transportée par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte
-que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement pas goûté si
-j'avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il
-m'encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet,
-de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les
-parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses
-caresses me l'annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et
-je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si faiblement que
-quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il n'y serait pas entré; mais il
-me crut si peu instruite des choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le
-tins le reste de la nuit si bien en haleine qu'il était déjà jour
-lorsqu'il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que
-je criais toujours qu'il m'écorchait et que sa vigueur m'était
-insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me
-recommanda le repos et s'endormit profondément. Alors je suivis le
-conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de
-ma virginité.
-
-Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si
-artificieusement construit qu'il était impossible de le discerner et qui
-s'ouvrait par un ressort caché. C'était là que se trouvaient des fioles
-remplies d'un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de
-liquide coloré qu'il n'en fallait pour sauver l'honneur d'une fille.
-J'usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne
-pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m'aurait
-couverte de honte et de confusion.
-
-Étant à l'aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de
-m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir. Mon gentleman
-s'éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le
-sommeil que j'affectais, il voulut me préparer à l'entière consommation
-de notre affaire. Je lui répondis en soupirant «que j'étais certaine
-qu'il m'avait blessée et fendue,--qu'il était si méchant!»
-
-En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il
-vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de
-virginité ravie; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait
-égaler sa joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre
-idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant
-donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu'il m'avait
-causée, me disant que le pire était passé, je n'aurais plus que des
-voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l'aisance
-de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et
-je ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce à pouce.
-Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu'à la garde,
-et donnant, comme il le disait, _le coup de grâce_[17] à ma virginité,
-je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq
-qui bat de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit
-faiblement sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une
-langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.
-
- [17] En français dans le texte.
-
-Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous
-assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans les derniers moments où
-j'étais échauffée par une passion mécanique que m'avait causée ma longue
-résistance, car au commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et
-ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était
-attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de
-m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n'étaient
-point de mon goût.
-
-A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses
-continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté,
-dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu'il m'était
-impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu'il m'avait accablée de
-douleur et de plaisir. Il m'accorda donc généreusement une suspension
-d'armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda Mme Cole, à
-qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit,
-ajoutant qu'elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit
-où le combat s'était donné.
-
-Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une femme de la
-trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses
-exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point: elle
-me félicitait surtout de ce que l'affaire se fût passée si heureusement;
-et c'est en quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit
-aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un
-homme était passée, il valait mieux que j'allasse chez notre ami pour ne
-point causer de scandale à sa maison; mais ce n'était réellement que
-parce qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît
-aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers à sa proposition,
-puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et de liberté sur moi.
-
-Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j'avais besoin,
-Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus
-éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d'agir, et refusa
-généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui,
-jointes à ce que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire
-une petite fortune honnête.
-
-J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue et j'allais
-ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu'il
-me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de
-recevoir à la porte pour qu'il ne vît jamais ce qui pouvait se passer
-dans l'intérieur de la maison.
-
-Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de filles mieux
-payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes
-vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d'user de
-l'amour, assurés qu'une femme doit être satisfaite d'un côté ou de
-l'autre; ils ont mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni
-présents pour remédier autant qu'il est possible au point capital. Mais
-le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir essayé les
-raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir
-accomplir l'affaire, ils ont tellement échauffé l'objet de leur passion
-qu'il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède
-satisfaisant au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur
-ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, quoi que
-l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous
-permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le
-fait.
-
-Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car quoiqu'il cherchât
-tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but,
-sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m'étaient
-aussi désagréables qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un
-tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me
-faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois même ses
-attouchements étaient si particulièrement lascifs qu'ils me
-remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait jamais calmer, car
-même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle
-s'anéantissait d'abord par lente distillation, ou une effusion
-prématurée qui ne faisaient qu'accroître mon tourment.
-
-Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que
-je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai,
-en tournant la rue, un jeune matelot. J'étais mise de manière à ne point
-être accrochée par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me
-jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée
-au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant regardé et voyant qu'il
-était d'une figure qui promettait quelque vigueur, d'ailleurs bien fait
-et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il
-voulait. Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un verre
-de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation plus
-tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la chair parlait, et
-la curiosité d'éprouver sa force et de me voir traitée comme une
-coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le
-bras et me conduisit familièrement dans la première _taverne_ où l'on
-nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on
-nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l'air mes seins
-qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne trouvant que les trois
-vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me
-planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité
-qu'un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d'attitude
-et me courbant sur la table, il allait passer à côté de la bonne porte
-et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie:
-
-«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.»
-
-Cependant il changea de direction et prit celle qu'il fallait avec un
-entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais,
-j'appréciai au point de prendre l'avance sur lui.
-
-Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je
-commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait
-me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt
-possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air
-si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses
-mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que
-j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me
-prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit
-sans doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.
-
-Lorsque j'eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon
-indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me
-valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier
-venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques
-jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées;
-je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse
-de lui faire ici réparation.
-
-J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des
-plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon
-entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour
-lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher
-d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans ses
-plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait à devenir
-plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé
-qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le
-coeur d'une si vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma
-fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.
-
-La soeur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande
-affection, le pria de l'accompagner à Bath, où elle comptait passer
-quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit
-congé de moi, le coeur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse
-considérable, quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville.
-Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient.
-Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si
-copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'éprouvai donc de
-nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de
-plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté
-de Mme Cole.
-
-Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la confidente de
-ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur
-suivi qu'elle goûtait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement,
-lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un
-de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui
-procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté
-un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter
-les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait très peu de
-filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et
-acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu'il
-faisait. Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était
-jeune; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se
-mettre en train que par les dures titillations que le manège excite.
-
-Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi
-subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans
-ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à
-l'expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de
-courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une
-proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.
-
-Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole,
-dans un simple déshabillé convenable à la scène que j'allais jouer: tout
-en linge fin et d'une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et
-pantoufles de satin, comme une victime qu'on mène au sacrifice. Ma
-chevelure, d'un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles
-flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec
-celle du reste de la toilette.
-
-Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et étonnement,
-et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi
-délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux
-souffrances qu'il était accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il
-fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez
-tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément avec
-une jeune novice.
-
-Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec curiosité la
-figure d'un homme qui, au printemps de l'âge, s'amusait d'un exercice
-qu'on ne connaît que dans les écoles.
-
-C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte
-et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu'on
-ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de
-l'incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l'auraient fait
-prendre pour un _Bacchus_, si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût
-opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais
-fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un goût bizarre
-que d'une sordide avarice.
-
-Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage
-commença à se dérider. J'appris par la suite, lorsque je connus mieux
-son caractère, qu'il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne
-pouvoir goûter les plaisirs de l'amour avant que de s'être préparé par
-des moyens extraordinaires et douloureux.
-
-Après m'avoir disposée à la constance par des apologies et des
-promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j'allais prendre
-dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de
-petites verges de bouleau liées ensemble, qu'il mania avec autant de
-plaisir qu'elles me causaient de terreur.
-
-Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et
-me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses
-hanches; ce que je fis en jetant un regard sur l'instrument pour lequel
-cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour
-ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa
-tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec
-hors de l'herbe.
-
-Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna, afin que
-je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance qui n'était
-nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu'il
-s'était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc
-avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j'abattis sa
-culotte jusque sur ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues
-et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.
-
-Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai,
-suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras
-put fournir; ce qui ne fit pas plus d'effet sur lui que la piqûre d'une
-mouche n'en fait sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec
-étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le
-sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans
-qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir.
-
-Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de
-mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le
-reste; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu'à ce
-que, le voyant se démener contre le coussin, d'une manière qui ne
-dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai
-doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien
-changées à mon grand étonnement; ce que je croyais impalpable avait pris
-une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la
-grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de
-continuer vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le
-dernier stage du plaisir.
-
-Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de plus belle, quand
-après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu'il
-restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au
-plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la
-manière cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine
-pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon coeur.
-
-J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son
-paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme s'il avait été honteux de
-montrer sa tête, ne voulant céder qu'à la fustigation de ses voisines
-postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.
-
-Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en
-tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu'il pût
-s'y appuyer même légèrement.
-
-Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de lui donner,
-et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si
-je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette
-satisfaction; mais que si j'étais assez complaisante pour cela, il ne
-manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de
-ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la promesse que
-j'avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l'ignorais point, voyait tout
-par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la
-fustigation.
-
-J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon
-imagination plutôt que de mon coeur; je le priai même de ne point
-tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d'idée.
-
-Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu'il fit;
-lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha
-sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J'attendais qu'il me
-liât, et j'étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet; il
-me dit qu'il ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais
-me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.
-
-Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci; il se
-plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta
-à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais
-abandonnées; puis, s'élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres
-baisers; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur
-ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si
-durement que le sang perla en plus d'un endroit. A cette vue, se
-précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce
-qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux,
-de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la
-souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire
-mille contorsions variées, dont la vue le ravissait.
-
-Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de
-mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m'exposer à des
-caprices aussi étranges.
-
-Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de
-chair furent réduits: écorchés, meurtris et sanglants, sans d'ailleurs
-que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l'auteur de mes
-peines me fît mille compliments et mille caresses.
-
-Dès que j'eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper
-qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal, sans compter les vins
-généreux qui l'accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète
-abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution
-nécessaire pour ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la
-bonne chère.
-
-Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder
-d'un autre oeil un homme qui venait de me traiter si rudement, et
-mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu'il me
-lançait de temps en temps.
-
-Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d'une si
-terrible démangeaison et de titillations si fortes qu'il me fut pour
-ainsi dire impossible de me contenir; la douleur des coups de verges
-s'était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me
-tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit
-où s'étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.
-
-Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et qui, par
-expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table,
-essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent
-pas céder à ses instances: sa machine était comme ces toupies qui ne
-tiennent debout qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges,
-dont j'usai de bon coeur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta
-de m'en donner les bénéfices.
-
-Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr.
-Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une
-chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne
-pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors?
-Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le
-plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un
-coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça
-mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par
-la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout
-agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon
-coeur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus
-ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque
-rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.
-
-J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n'avais osé
-l'espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville
-donna à ma constance et du présent magnifique qu'il me fit, sans compter
-la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.
-
-Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients
-pour surexciter la nature; leur action, je le conçois, se rapproche de
-celle des mouches cantharides; mais j'avais plutôt besoin d'une bride
-pour retenir mon tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de
-feu.
-
-Mme Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère que jamais,
-redoubla d'attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer
-bientôt une bonne pratique.
-
-C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très solennel, dont
-le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme
-j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous
-les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent
-plus d'une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres
-droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me
-faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la
-fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des
-doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un rhume, le forçant à garder la
-chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus
-parler de lui.
-
-Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me
-tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient encore souffert
-aucune altération. Louisa et Émily n'en usaient pas si modérément; et
-quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient
-néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille
-s'est une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où elle
-ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux
-aventures pleines de singularité, et je commencerai par l'une dont Emily
-fut l'héroïne.
-
-Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de
-bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées avant leur départ,
-et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu'Emily, blonde et bien
-faite comme elle était. Elles étaient restées ensemble quelque temps,
-lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très
-cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de
-son habit de garçon, ce qui n'était guère, et de sa propre discrétion,
-ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra
-quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de
-la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla
-au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant
-domino, qui l'accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une
-courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité
-plus que d'esprit, parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu
-vers des banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de
-lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit
-compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le
-tout avec un certain air d'étrangeté que la pauvre Emily, n'en
-comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son
-déguisement. Comme elle n'était pas des plus cruelles de sa profession,
-elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais
-c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce
-qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son
-côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant,
-s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient à elle en sa qualité de
-femme; tandis qu'elle les devait précisément à ce qu'il ne la croyait
-pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point
-qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction,
-d'après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas,
-échauffée aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les
-caresses qu'il lui avait prodiguées, se laissa persuader d'aller au bain
-avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se
-remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre
-n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé
-par l'excessive simplicité d'Emily qu'il ne l'eût été par les ruses les
-plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conquête d'un
-petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon
-entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et
-entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y
-monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait
-un lit; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le
-dire, n'ayant parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et
-que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de
-découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait
-peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement
-dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation: «Ciel!
-une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si
-stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s'il voulait revenir sur
-son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser;
-mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien
-fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même dut s'en
-apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des
-prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger; un excès
-de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait
-tellement à sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le
-temps de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une si
-grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le costume où elle
-était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une
-bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'étaient
-pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la
-faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça
-de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures
-lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait même dans la mauvaise
-direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage
-auquel elle n'avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance
-douce, mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la
-réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la
-bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans
-doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans
-grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit
-lui-même, et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois
-rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement
-inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée
-aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.
-
-Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans
-montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la
-crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit
-remarquer que cette indiscrétion procédant d'une facilité
-constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce
-n'est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en
-peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non
-seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à
-satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience que j'avais des
-choses, il n'était pas dans la nature de concilier de si énormes
-disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne
-dit rien pour me détromper: il me fallut pour cela une démonstration
-oculaire qu'un très singulier accident me fournit quelques mois après.
-Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable
-sujet.
-
-Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à
-Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de
-m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée
-de partir seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu se
-rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une
-auberge d'assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la
-diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, décidée à
-l'attendre plutôt que de perdre la course que j'avais déjà faite, je me
-fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier
-étage, dont je pris possession pour le temps que j'avais à rester, avec
-toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la
-maison.
-
-Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury
-s'arrêta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, à
-ce qu'il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se
-rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt
-pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre
-voisine où ils furent introduits et promptement servis; aussitôt après,
-j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient à l'intérieur.
-
-Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, car je ne
-sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j'eusse aucun
-soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu'ils
-étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres
-étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à
-l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule et accommoder
-ainsi une nombreuse société; et, si attentives que fussent mes
-recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par où je puisse
-regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas échappé à mes voisins,
-car il leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, je
-découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je
-soupçonnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle était si haut
-que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que
-je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de
-tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y
-collant un oeil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir
-mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l'un l'autre en
-des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.
-
-Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf
-ans; c'était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine
-blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à noeuds.
-
-Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était blond, coloré,
-parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent; à
-sa mise aussi on voyait qu'il était de la campagne: c'était un frac de
-peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas
-blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et
-flottants en boucles naturelles.
-
-Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre un regard de
-circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu'il pût
-apercevoir la petite ouverture où j'étais postée, d'autant plus qu'elle
-était haute et que mon oeil, en s'y collant, interceptait le jour qui
-aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la
-face des choses changea aussitôt.
-
-En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l'étreindre et
-à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin
-des signes si manifestes d'amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait
-être, selon moi, qu'une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature
-aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet
-masculin.
-
-Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils étaient d'accomplir
-leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences,
-car il n'y avait rien d'improbable à ce qu'ils fussent découverts, ils
-en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce
-qu'ils étaient[18].
-
- [18] Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à
- 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'oeuvre de
- Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par
- Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de
- la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne
- ici une traduction:
-
- _«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le
- caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre
- opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante
- qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur lui même
- et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité.
- Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le
- Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon
- démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paraître,
- et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter
- un moment qu'il pût parvenir à ses fins._
-
- _«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et
- découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les
- Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas
- sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et
- je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais
- encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement
- murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières
- difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté
- ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour
- de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci,
- s'il ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père
- par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre
- il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se
- penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de
- boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un
- baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante._»
-
-La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience de l'observer
-jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et
-plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En
-conséquence, lorsqu'ils se furent rajustés et qu'ils se préparaient à
-partir, enflammée comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai
-à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans
-ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque
-autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte
-que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt
-à mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit
-de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie.
-Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hâte que personne ne
-pouvait s'expliquer; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis
-connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais été témoin.
-
-De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit,
-avec beaucoup de sens, «que ces mécréants seraient un jour ou l'autre,
-sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu'ils échappassent
-pour le moment; que si j'avais été l'instrument temporel de cette
-punition, j'aurais eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion
-que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux était de n'en
-rien dire. Mais au risque d'être suspecte de partialité, attendu que
-cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en
-question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle
-protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la
-déclaration que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu
-avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres contrées,
-c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre
-atmosphère et notre climat, qu'il y avait une tache, une flétrissure
-imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout
-au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du
-moins universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, à
-peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous
-les rapports, absolument vil et méprisable; privés de toutes les vertus
-de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre;
-enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse
-inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en
-même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs
-afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu'à ces
-demoiselles mâles ou plutôt sans sexe.»
-
-Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où
-je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa,
-car j'y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d'ailleurs à la
-relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de
-plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que
-lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans la licence
-qu'elle ne soit capable de franchir.
-
-Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes
-entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre
-garçon était insensé et si bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On
-l'appelait dans le quartier «_Dick le Bon_», parce qu'il n'avait pas
-l'esprit d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en
-faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa
-personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante
-pour tenter quiconque n'aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et
-les guenilles.
-
-Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion; mais
-Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses
-bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick,
-qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à
-entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si
-grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je
-te paierai.» En même temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua,
-chemin faisant, qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la
-nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps,
-de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La
-scrupuleuse modestie n'ayant jamais été mon vice, loin de m'opposer à
-une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas
-moins empressée qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité
-de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant
-cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l'attaque en
-lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables
-de l'émouvoir. Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses
-regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas; mais
-je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis
-insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir
-que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où
-il était, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire
-tout ce que je voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à
-travers maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation,
-saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le
-moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une
-espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de
-chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue
-et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de
-plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut
-degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs
-malheureuse de l'idiot et qui a donné lieu au dicton populaire:
-«_Marotte de fou, amusement de femme._» Aussi ma lascive compagne, ravie
-en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta
-brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers
-le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le
-guida où elle voulait. L'innocent y fut à peine introduit que l'instinct
-lui apprit le reste. L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la
-pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier
-agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux
-qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu,
-ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; tout son corps, agité par
-une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature
-opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à
-bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il
-rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose à son
-passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours et fait mille efforts
-pour se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son
-haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter
-dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus elle
-accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la
-partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié
-féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus
-patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y
-ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place à celui du
-plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et
-seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout
-tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et
-l'autre d'une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la
-luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si la crise
-délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n'eût
-arrêté le combat.
-
- [19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).
-
-C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la
-fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il
-paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt,
-d'un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant
-sur sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un oeil triste et hagard
-Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phénomène.
-Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut
-de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes
-tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de
-sa peine, de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre
-générosité.
-
-Louisa s'esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune
-homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reçu de
-ses nouvelles.
-
-Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la
-connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie
-obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de
-plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le
-comté de Surrey[20] et qui leur appartenait.
-
- [20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.
-
-Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le
-rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à
-terre près d'un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par
-nos cavaliers et rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la
-fraîcheur de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient
-le prix.
-
-Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant fort chaud
-mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble
-un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où
-personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.
-
-Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la
-folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc
-d'abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée
-sur l'eau, de façon qu'elle nous garantissait de l'ardeur du soleil et
-des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un
-fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels, de
-la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces
-remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l'oeil un charmant effet
-de quelque côté qu'on se tournât.
-
-Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à l'aise; mais
-autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s'habiller
-ou enfin pour d'autres usages que le bain n'exige pas. Là se trouvait
-une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles
-de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de
-l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant des menus
-plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien oublié de tout ce qui peut
-servir au goût et au besoin.
-
-Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de
-la liberté eurent été réglés de part et d'autre, l'on cria: «Bas les
-habits!» Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans
-l'état de pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage de
-la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette posture,
-nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir
-d'eux, ce que nous fîmes de bon coeur.
-
-Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire
-éprouver sa force; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le
-priai de suspendre l'affaire et donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une
-continence qu'ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à
-main dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l'air et
-me remplit d'une volupté amoureuse.
-
-Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon
-compagnon, laissant à Emily le soin d'en agir avec le sien à sa
-discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l'eau
-jusqu'aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à
-jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les _et
-cætera_ si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous
-n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put manier à son aise cette
-partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda
-pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas,
-parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j'y
-goûtasse du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de
-voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant, qui en
-étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à
-l'épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait
-sentir la différence qu'il y a du badinage au sérieux.
-
-Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui
-montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement,
-afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.
-
-Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau
-était à peu près d'une même blancheur, on pouvait à peine distinguer
-leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion
-s'était pourtant, à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces
-raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable
-d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis
-qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait elle devait céder à son
-fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale?
-Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l'engagement étant
-devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle
-n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en
-tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître,
-par un profond soupir, par l'extension de ses membres et par le trouble
-de ses yeux, qu'elle avait atteint la volupté suprême.
-
-Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec une patience
-bien calme; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux
-annonçaient la situation de mon coeur. Il m'entendit et me montra son
-membre de telle raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le
-recevoir, c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son
-jus, tandis que le remède était si près.
-
-Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient à notre
-bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous étions favorisés d'un
-vent admirable. A la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de
-Cythère. Mais comme l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je
-vous en épargnerai la description.
-
-Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis
-servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé que pour un sujet qui est
-si propre à la poésie qu'il semble être la poésie même, tant par les
-imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins
-qu'il procure.
-
-Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille
-plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole
-par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l'agréable
-compagnie que nous leur avions faite.
-
-Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours
-après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils
-unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils
-n'examinèrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une
-si longue absence.
-
-Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de
-sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si aimable que si on ne
-l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa
-faiblesse qu'à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la
-rendait l'esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de
-bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur
-d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de mariage qu'elle
-contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant
-avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'eût
-jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.
-
-Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole
-qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule à qui il ne reste
-plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la priât sérieusement de recruter
-son corps, ses infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à
-la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue de mon
-côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un peu plus du monde et
-de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.
-
-Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; car, outre
-qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en
-aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes,
-se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier,
-dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui
-convenir et qu'elle préservait soigneusement de la misère et des
-maladies où la vie publique mène pour l'ordinaire.
-
-A la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à
-Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je
-vivotais à mon aise des huit cents livres que j'avais épargnées.
-
- [21] Banlieue ouest de Londres.
-
-Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari était en mer. Je
-m'étais d'ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me
-permettait de jouir ou d'épargner selon que mes idées en disposeraient,
-manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme
-Cole.
-
-A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me
-promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me
-divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux
-violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très
-bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant
-le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les observations que j'avais
-faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos,
-ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec emphase du service que
-je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit
-naturellement naître une conversation, dans laquelle il m'apprit sa
-demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.
-
-Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins
-plus de soixante, ce qui venait d'une couleur fraîche et d'une
-excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père,
-qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins de la
-paroisse, d'où il s'était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son
-active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis
-des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne
-put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été
-obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une
-opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il
-connaissait parfaitement les détours.
-
-Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la
-connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici
-qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour
-obvier à la surprise que cette aventure vous causera.
-
-Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa
-peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un
-air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l'enjouement et toute la
-complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur
-du vrai plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes
-ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître
-ordinairement.
-
-Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant
-huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques
-d'amour et de respect qu'il pouvait prétendre; ce qui me l'attacha de
-telle sorte que, mourant peu de temps après d'un froid qu'il gagna en
-courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et
-exécutrice de ses dernières volontés.
-
-Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai
-sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais
-de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon coeur.
-
-Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais riche. De
-tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire
-quiconque les possède; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je
-voyais mon bonheur sans pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez Mme
-Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes
-regrets et banni de mon coeur le souvenir de ma première passion. Mais
-dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me
-prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme; son image
-adorable me suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma
-félicité, s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être
-heureuse. J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père
-était mort et que ce précieux objet de ma tendre affection devait
-revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère
-amie, vous qui connaissez ce que c'est que le véritable amour, avec quel
-excès de joie je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience
-j'attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme
-je l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille; aussi,
-pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un
-voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis,
-qui avait fait courir le bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je
-partis, accompagnée d'une femme convenable et discrète, avec tout
-l'attirail d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant surprise
-à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m'arrêter dans
-l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J'étais à
-peine descendue de carrosse qu'un cavalier, contraint comme moi de
-chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En
-mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de
-quoi changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô! destin
-trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de
-quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l'envisageai! Une
-large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand
-chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs
-années d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment
-aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse échapper aux regards
-pénétrants de l'amour? L'émotion où j'étais me faisant oublier toute
-retenue, je m'élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les
-miens au cou, et l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je
-m'évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que: «Mon
-âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus revenue à moi-même, je me
-trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet
-événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant
-les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où
-régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta
-quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces
-expressions sortirent de sa divine bouche: «Est-ce bien vous, mon
-aimable, ma chère Fanny? après un si long espace de temps!... après une
-si longue absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce
-point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports, il me
-dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre par les baisers
-qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état
-si ravissant, que j'étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que
-ce ne fût un songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême,
-je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher de m'échapper
-de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je... Comment... comment
-pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous toujours mon amant?... M'aimez-vous
-toujours?... Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai
-souffertes en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et
-de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient
-d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du coeur et que le seul
-sentiment nous les dictait.
-
-Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos
-âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse apporta des hardes à
-Charles; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l'aider de
-mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours
-vivace de son corps.
-
-Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit qu'il avait fait
-naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui causait son désespoir
-c'était l'impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais
-me faire aucun bien. L'aveu naïf de son infortune m'attendrit et
-m'arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir
-secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.
-
-Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette
-nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j'avais projeté dans la
-province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à
-Londres.
-
-Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me
-sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de
-vie où j'avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné
-qu'il en fût comme moi-même, il n'en était que peu surpris, eu égard aux
-circonstances dans lesquelles il m'avait laissée.
-
-Je lui fis ensuite connaître l'état de ma fortune, avec cette sincérité
-qui, dans mes rapports avec lui, m'était si naturelle et en le priant de
-l'accepter aux conditions qu'il fixerait lui-même. Je vous semblerais
-peut-être trop partiale envers ma passion si j'essayais de vous vanter
-sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu'il refusa
-catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui
-offrais avec instance; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut
-pour cela rien de moins que l'absolue autorité dont l'amour
-l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance que
-je lui avais très sérieusement faite: à savoir qu'il se dégraderait et
-encourrait le reproche, si injuste fût-il, d'avoir, pour un intérêt
-d'argent, sali son honneur dans l'infamie et la prostitution, en faisant
-sa femme légitime d'une créature qui devait se trouver trop honorée
-d'être simplement sa maîtresse.
-
- * * * * *
-
-L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement
-gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la
-sincérité dans mon coeur toujours ouvert pour lui, m'obligea à recevoir
-sa main. J'avais, de la sorte, parmi tant d'autres bonheurs, celui
-d'assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus,
-fruits de la plus heureuse des unions.
-
-C'est ainsi qu'enfin j'étais arrivée au port. Là, dans le sein de la
-vertu, je savourais les seules incorruptibles délices; regardant
-derrière moi la carrière du vice que j'avais parcourue, je comparais ses
-infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l'innocence;
-et je ne pouvais me retenir d'un sentiment de pitié, même au point de
-vue du goût, pour ces esclaves d'une sensualité grossière, insensibles
-aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais
-qui n'en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance
-élève les hommes au-dessus des passions, l'intempérance les y asservit;
-l'une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la
-vie; l'autre n'enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de
-soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l'humaine nature.
-
- * * * * *
-
-Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité,
-après des expériences comparées; vous le trouvez sans doute en désaccord
-avec mon caractère; peut-être aussi le considérez-vous comme une
-misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un
-lambeau de voile impunément arraché de l'autel de la Vertu; je
-ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait
-complètement déguisée, parce qu'elle aurait, sans plus changer de
-costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un
-écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté,
-parce qu'il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais,
-outre que vous avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon
-sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu'une
-telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour
-moi-même; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer
-que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la
-vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien!
-qu'on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous
-verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières,
-combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non
-seulement ne dédaigne pas d'assaisonner le plaisir des sens, mais elle
-l'assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui
-infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois
-semés de roses, mais toujours aussi infestés d'épines et de vers
-rongeurs; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses
-ne se fanent jamais.
-
-Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit
-de brûler de l'encens pour la vertu. Si j'ai peint le vice sous ses
-couleurs les plus gaies, si je l'ai enguirlandé de fleurs, ce n'a été
-que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu.
-
- * * * * *
-
-Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune, son
-mérite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du
-moins, avait tort lorsque, préoccupé de l'éducation morale de son fils
-et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et
-raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à
-le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la
-ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si
-propres à révolter le bon goût? L'expérience, direz-vous, est
-dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous sont-ils dignes de tant
-d'attention?
-
-Je vous verrai bientôt; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi
-pour toujours,
-
-Madame,
-
-Votre, etc., etc.
-
-XXX.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de
-Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***
-
-***** This file should be named 61091-8.txt or 61091-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/0/9/61091/
-
-Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/61091-8.zip b/old/61091-8.zip
deleted file mode 100644
index c52a7ab..0000000
--- a/old/61091-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h.zip b/old/61091-h.zip
deleted file mode 100644
index 857ff86..0000000
--- a/old/61091-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/61091-h.htm b/old/61091-h/61091-h.htm
deleted file mode 100644
index 287e7be..0000000
--- a/old/61091-h/61091-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,10985 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; margin: .3em 0; text-indent: 1.5em; padding: 0; }
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; font-weight: normal; margin: 1em 0 1em 0; }
-h2 { text-align: center; font-weight: bold; margin: 4em 0 2em 0; }
-h3 { text-align: center; font-weight: normal; font-style: italic;
- margin: 2em 0 1em 0; }
-h3:first-line { font-style: normal; line-height: 2em; }
-
-hr { margin: 1.5em 40%; width: 20%; }
-
-
-sup, .fnanchor { font-size: .7em; vertical-align: top; font-style: normal;
- font-weight: normal; font-variant: normal; }
-i sup { padding-left: .25em; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-i .sc { font-style: normal; }
-.small { font-size: 90%; }
-small { font-size: 80%; }
-.xsmall { font-size: 75%; }
-.large { font-size: 120%; }
-.xlarge { font-size: 160%; }
-.xxlarge { font-size: 200%; }
-.red { color: red; }
-
-.footnote { margin: 1em 0 1em 20%; font-size: 90%; }
-.label { }
-
-.blk { display: inline-block; }
-.width50pc { width: 60%; }
-.left { text-align: left; }
-
-.ind { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; }
-.attr { text-align: right; text-indent: 0; font-size: 90%; margin: 1em 10% 1em 20%; }
-
-.sign { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 5% 1em 20%; }
-.right { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 10% 1em 20%; }
-.right15 { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 15% 1em 20%; }
-.right20 { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 20% 1em 20%; }
-p.c, div.c { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; line-height: 1.5em; }
-p.ctight, div.ctight { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; }
-
-.poetry { font-size: 90%; margin: 1em 5%; }
-.verse { text-indent: -3em; padding-left: 3em; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-table.w100 { width: 100%; }
-td { text-align: left; vertical-align: top; padding: 0 .2em; }
-td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; }
-td.bot { vertical-align: bottom; }
-td.left05em { padding-left: 0.5em; }
-td.c { text-align: center; }
-td.r { text-align: right; }
-td.vert-c { vertical-align: middle; }
-td.text-indent { text-indent: 1.5em; padding: .3em 0; }
-
-
-.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 5em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { margin: 0 auto; width: 80%; max-width: 40em; }
-}
-
-@media handheld {
- body { margin: 0 0; width: 100%; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny
-Hill, femme de plaisir, by John Cleland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir
- Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire
-
-Author: John Cleland
-
-Commentator: Guillaume Apollinaire
-
-Illustrator: William Hogarth
-
-Release Date: January 3, 2020 [EBook #61091]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***
-
-
-
-
-Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p>
-
-<p class="c red"><b class="xlarge">L'&OElig;uvre</b><br />
-de<br />
-<b class="xxlarge">John Cleland</b></p>
-
-<h1>Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir</h1>
-
-<p class="c"><i>Avec des documents sur la vie à Londres
-au XVIII<sup>e</sup> siècle,<br />
-et notamment la Vie galante d'après les <span class="sc">Sérails de Londres</span></i></p>
-
-<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<b class="large">GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p>
-
-<p class="c">Ouvrage orné de six compositions d'après la suite gravée par<br />
-<span class="sc">William Hogarth</span>:<br />
-<b>La Destinée d'une Courtisane</b></p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<b class="red">BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br />
-4, <span class="small">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p>
-
-<p class="c small">MCMXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="left top4em">
-<div class="blk c"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-10 exemplaires sur Japon Impérial<br />
-(1 à 10)<br />
-25 exemplaires sur papier d'Arches<br />
-(11 à 25)</div></div>
-
-<div class="right gap"><div class="blk width50pc">
-Droits de reproduction réservés
-pour tous pays, y compris la
-Suède, la Norvège et le Danemark
-</div></div>
-<div class="break"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT</h2>
-
-
-<p>Les six gravures de William Hogarth, dont nous publions en hors
-texte la reproduction, nous ont paru être le commentaire le plus
-vivant de l'&oelig;uvre de John Cleland. Gravées en 1734, elles présentent,
-à vrai dire, avec une agréable truculence, les étapes de la vie d'une
-courtisane anglaise au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, depuis le jour où, simple fille de
-campagne, elle est débauchée par une éloquente entremetteuse,
-jusqu'à celui de ses funérailles.</p>
-
-<p>Nos reproductions ont été faites d'après les gravures figurant dans
-les collections de la Bibliothèque nationale, où elles sont accompagnées
-de quelques explications, traduction ou plutôt interprétation
-des légendes en anglais figurant au-dessous des gravures originales.
-Nous publions le texte de ces explications, pour aider à la compréhension
-de certains détails typiques.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c large gap">Les Progrès d'une Garce<br />
-<i>d'après les dessins de M. Hogarth.</i></p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">I. <span class="sc">L'Innocente trahie</span></p>
-
-<p>Voyez cette fille de campagne: que ses regards sont innocents!
-que ses habits sont propres quoique unis! N'êtes-vous pas indigné
-de voir la maquerelle qui n'oublie rien pour la débaucher? Elle
-couvre ses desseins sous le voile de la piété et ne parle que de
-prières et de dévotions, jusqu'à ce que la pauvrette soit vendue et
-livrée à Francisque.</p>
-
-<p>Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne la belle: il est l'emblème
-véritable d'un satyre impudique.</p>
-
-<p>Le curé de campagne arrive à la ville avec une méchante rosse.
-Jugez ce qui l'amène: moins à faire et mieux payé.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">II. <span class="sc">Un juif l'entretient somptueusement</span></p>
-
-<p>Débauchée d'abord et chassée ensuite, c'est le sort de toutes les
-putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptême
-comme Margot) est obligée de battre du plâtre jusqu'à ce
-qu'elle rencontre un juif opulent.</p>
-
-<p>Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur.</p>
-
-<p>Elle a un singe et un Maure qui la suit.</p>
-
-<p>Qu'un homme est sot de s'imaginer jouir seul d'une femme! Car
-malgré tout ce qu'il pourra lui donner, elle ne perdra pas une
-occasion favorable pour baiser avec d'autres.</p>
-
-<p>Polly donc avait son amant dans le lit quand l'Hébreu arriva sans
-être attendu. Pour le faire évader, elle querelle le juif, donne un
-coup de pied à la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir
-le galant.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">III. <span class="sc">Elle est réduite à la misère dans son logement de Drury-Lane</span></p>
-
-<p>Margot, renvoyée pour la deuxième fois, se loge dans l'allée de
-Drury-Lane (célèbre à Londres par le grand nombre de filles de
-moyenne sorte), tient boutique pour son compte et commerce
-avec toute la ville. Pendant qu'on verse le thé, mademoiselle est
-occupée à regarder une montre qu'elle avait prise par subtilité à
-son galant pendant la nuit. On met sur une petite table, devant
-elle, du beurre enveloppé d'un mandement de Monseigneur, une
-soucoupe, un couteau et du pain.</p>
-
-<p>Sa cape est derrière elle, sur le dos d'une chaise; la chandelle est
-fichée dans le trou d'une bouteille qui est auprès de la chaise percée.</p>
-
-<p>Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers
-pour mener mademoiselle et sa suivante à l'hôpital, pour y battre du
-chanvre?</p>
-
-<p>Au haut est écrit: «Boette à perruque de Jacques Datton».</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">IV. <span class="sc">Dans la maison de correction à battre le chanvre</span></p>
-
-<p>Si vous voulez voir la pauvre Margot, il faut aller à l'hôpital où
-elle bat du ciment, sans que personne s'intéresse pour elle. L'inspecteur,
-avec un regard de travers, lui lâche de temps en temps
-quelques coups de bâton quand elle veut reposer.</p>
-
-<p>Une vilaine garce, qui la voit en brocart, et avec une dentelle de
-Flandres, lui tire la langue et lui fait la moue en clignotant des yeux.
-Une autre salope, qui n'a que la moitié du nez, trousse sa méchante
-jupe, se moque de son habit de travail et du regard sévère de celui
-qui la fait travailler. Cator tue des poux.</p>
-
-<p>Le chevalier Jean est dessiné sur un volet.</p>
-
-<p>Au-dessus de celui qui fait travailler est écrit: «Il vaut mieux
-travailler que se tenir ainsi.»</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">V. <span class="sc">Elle meurt en passant par le «grand remède»</span></p>
-
-<p>Sortie de l'hôpital, Margot recommence de nouveau ses intrigues
-et ses galanteries. Mais en connaissez-vous une seule d'entre ces
-créatures qui ait échappé à la vérole?</p>
-
-<p>Notre Margot avait mal sur mal; les élixirs, les pilules et l'émétique
-l'avaient si fatiguée qu'elle était lasse de vivre.</p>
-
-<p>Bref, elle crève dans la salivation; sa suivante, la voyant expirer,
-se met à crier de toutes ses forces.</p>
-
-<p>Les médecins se blâment l'un et l'autre. Meagre (nom d'un des médecins)
-s'emporte de rage et de fureur, renverse la table et traite
-son camarade de fou.&mdash;Ce sont vos pilules de Squab (nom de
-l'autre médecin) qui l'ont tuée, et non mon élixir.</p>
-
-<p>Pendant qu'ils se chamaillent, une vilaine garce fouille le coffre
-de Margot.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/illu6.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c large">VI. <span class="sc">Pompe de ses funérailles</span></p>
-
-<p>La communauté de Drury-Lane s'assemble autour du cercueil.
-M<sup>lle</sup> Priss lève le couvercle pour dire adieu à la défunte. Cator,
-abattue de chagrin, boit. Margot ferme ses poings et baisse la vue.
-Babet essuie ses yeux, et Janeton s'ajuste devant le miroir.</p>
-
-<p>La maquerelle, ruinée, ne fait que crier et boire. Madgee remplit
-les verres, et le petit garçon ne songe qu'à faire aller sa toupie.</p>
-
-<p>Le gantier a la vue attachée sur Suky en essayant ses gants; la
-belle, l'ayant remarqué, lui prend ce qu'il a dans ses poches.</p>
-
-<p>Le curé lorgne Nanette; auprès de laquelle il se campe, et laisse
-répandre son vin, pendant qu'il a une main cachée quelque part.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">INTRODUCTION</h2>
-
-
-<p>Le célèbre auteur des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>
-naquit en 1707 ou en 1709. Les biographes, qui ne sont
-pas d'accord sur ce point, ne peuvent indiquer le lieu où il
-vit le jour.</p>
-
-<p>Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will
-Honeycomb, figure parmi les membres du <i lang="en" xml:lang="en">Spectator Club</i>,
-imaginé par Steele et Addison.</p>
-
-<p>Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le
-jeune John Cleland reçut une bonne éducation à l'École de
-Westminster. Ses études terminées, il fut, après 1722,
-nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la
-Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut
-pas pour longtemps, car, à la suite d'une affaire qu'on
-ignore, il fut destitué et revint en Angleterre.</p>
-
-<p>C'est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant
-de taverne en taverne, au milieu des débauchés et des
-prostituées.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A cette époque, les rues de Londres étaient, le soir,
-pleines de filous et de filles. La dépravation des Londoniens
-était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse et de
-la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir les
-tavernes, les <i>Bagnios</i> et les <i>Seraglios</i> que l'on venait
-d'ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements
-parisiens que l'on a appelés des <i>Temples d'Amour</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de
-fort ignobles fréquentées par les misérables et les prostituées
-de bas étage. Dans d'autres, au contraire, la Noblesse
-s'enivrait, jurait et faisait tapage de la façon la plus
-grossière. La plupart des repas fins se donnaient à la
-taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils
-faisaient une honorable exception en faveur de la Soupe
-à la Tortue. Lorsqu'une taverne en annonçait, il n'était
-point rare que les consommateurs vinssent faire queue à la
-porte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que
-faisaient les Anglais de son temps.</p>
-
-<p>Voici la description d'un fin dîner anglais au mois
-de juin.</p>
-
-<p>Un repas de cette sorte durait généralement plus de
-quatre heures, et le plus souvent les convives étaient silencieux.</p>
-
-<p>Pour le premier service, d'un côté, la table ronde était
-chargée d'un jambon rôti, reposant mollement sur des fèves
-de marais. Un énorme rosbif était de l'autre côté. Un plat
-de choux-fleurs ornait le milieu de la table, flanqué de deux
-saucières, l'une de beurre, l'autre d'une sauce au gingembre
-et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se
-trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat
-dans lequel se pressaient quelques poulets que le beurre
-surbaignait.</p>
-
-<p>Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits
-pois sans sauce, cuits dans l'eau bouillante, à découvert,
-pour conserver leur couleur verte, et une sorte de tarte croquante
-bourrée de groseilles à maquereau.</p>
-
-<p>Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le
-vin commun et des pots d'argent pour la bière, une assiette,
-une fourchette de fer à deux branches, un couteau en sabre,
-arrondi par le bout pour servir de cuiller. Les serviettes
-étaient inconnues.</p>
-
-<p>Après le second service, la nappe enlevée, on servait le
-dessert: des fraises, du melon, du fromage et cinq ou six
-sortes de vins. On apportait alors les verres à la française et
-l'on portait les santés, en commençant par celle du Roi. On
-continuait par celle des Dames.</p>
-
-<p>On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec
-des tartines de beurre.</p>
-
-<p>Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun
-se soulageait sans vergogne, et comme l'on tenait le plus
-souvent les fenêtres fermées, les vapeurs de l'urine, se
-mêlant aux vapeurs de l'alcool et du vin, rendaient l'atmosphère
-irrespirable pour d'autres que des Anglais.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A propos du sans-gêne qu'apportaient les Anglais dans la
-satisfaction de leurs besoins naturels, il convient de citer
-un trait rapporté par Casanova, qui visita Londres quelques
-années après la publication du livre de Cleland:</p>
-
-<p>«Tout à coup, aux environs de Buckingham-House,
-j'aperçus à ma gauche cinq ou six personnes dans les broussailles
-qui satisfaisaient un besoin impérieux et qui tournaient
-le derrière aux passants. Cette position me parut
-d'une indécence révoltante et j'en témoignai mon dégoût à
-Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au
-moins tourner leur face aux passants.</p>
-
-<p>«&mdash;Nullement, s'écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait
-peut-être, et à coup sûr on les regarderait; tandis qu'en
-exposant leur postérieur, ils ne courent point le danger
-d'être connus, et qu'en outre ils forcent les gens tant soit
-peu délicats à se détourner.</p>
-
-<p>«&mdash;J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais
-vous trouverez naturel que cela révolte un étranger.</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, car les usages s'enracinent comme des
-préjugés. Vous aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans
-la rue, a besoin de lâcher ses écluses ne va pas, comme chez
-nous, se cacher dans une allée, se coller contre une porte ou
-s'abriter contre une borne?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la
-rue; mais s'ils évitent ainsi la vue des gens qui passent sur
-le trottoir ou qui sont dans les boutiques, ils sont vus de
-ceux qui passent en voiture, et cela n'est pas bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture
-à regarder là?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est encore vrai.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce
-n'était pas une règle, et, dans les bonnes compagnies, la
-conversation allait son train. Faut-il ajouter que les hommes
-juraient volontiers et que les Damnations, les Futitions, les
-Malédictions, le Ciel et l'Enfer formaient dans ces exclamations
-irritées les plus étranges alliances de mots qui contrastaient
-souvent avec un langage fort raffiné et témoignant
-d'une profonde culture.</p>
-
-<p>Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens
-polis eux-mêmes s'abordaient delà façon suivante:</p>
-
-<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Damn ye, I am glad to see you.</i> (<i>Soyez damné, je suis
-bien aise de vous voir.</i>)»</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Damn ye, you dog, how do you do?</i> (<i>Soyez damné, chien,
-comment vous portez-vous?</i>)»</p>
-
-<p>Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps,
-on lui disait:</p>
-
-<p>«<i lang="en" xml:lang="en">You son of a whore, where have you been?</i> (<i>Fils d'une
-putain, où avez-vous été?</i>)»</p>
-
-<p>Et les <i lang="en" xml:lang="en">damned</i> revenaient sans cesse, envoyant au diable
-les hommes et les choses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il serait trop long d'énumérer toutes les tavernes où l'on
-rencontrait les prostituées ou bien où l'on pouvait les faire
-venir en chaise.</p>
-
-<p>Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la
-<i>Tête de Turc</i> à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse
-Saint-Gilles, où il existait une taverne fameuse par le club
-que les filous y tenaient tous les soirs.</p>
-
-<p>Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux
-tables et les nappes y étaient clouées. Les filous y observaient
-un certain décorum. Ils avaient des règlements
-et des chefs qui les appliquaient. On y buvait et fumait, on
-y échangeait, on y vendait ce qui avait été escamoté pendant
-la journée.</p>
-
-<p>Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie.
-Sur la grande table, on lisait l'inscription que
-voici:</p>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two
-pence, and get straw for nothing.</i></p>
-
-<p>(Ici on peut se saouler pour un <i lang="en" xml:lang="en">penny</i>, tomber ivre-mort
-pour deux <i lang="en" xml:lang="en">pence</i> et avoir de la paille par-dessus le
-marché.)</p>
-
-<p>En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus
-dans les caves, où on les étendait sur de la paille.</p>
-
-<p>Une société mêlée fréquentait encore le <i>Lion Blanc</i>, une
-des dernières des cent tavernes de Drury, si célèbres sous
-Charles II. La police voulut une fois intervenir dans une
-orgie qui s'y faisait et l'on trouva, mêlées à des filles de la
-plus basse catégorie, des dames de qualité qui furent
-laissées en liberté, tandis que les autres étaient menées en
-prison.</p>
-
-<p>A la <i>Cave au Cidre</i>, près de Maiden Lane, on rencontrait
-de jolies femmes et des gens d'esprit, des écrivains, des
-acteurs.</p>
-
-<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Rose Tavern</i>, dans Russel Street, n'était fréquentée
-que par les membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y
-enivrer en soupant avec des femmes.</p>
-
-<p>Mais l'établissement le plus élégant et le plus cher
-était celui à la <i>Tête de Shakespeare</i> et les courtisanes
-tenaient à honneur de figurer sur la liste que Jack
-Harris, le gérant, tenait à la disposition des gentlemen, ses
-clients.</p>
-
-<p>C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne
-sais plus quel écervelé, s'étant enivré, rencontra une fille
-qui lui plut au point qu'il voulut boire du champagne dans
-son soulier, et il faut ajouter qu'elle avait le pied bien fait
-et fort petit.</p>
-
-<p>Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut
-manger le soulier et le fit accommoder sur-le-champ.</p>
-
-<p>La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle
-en hachis, et les talons de bois, coupés en lamelles
-fines, furent frits au beurre et servirent à garnir le plat,
-qui fut savouré amoureusement.</p>
-
-<p>Cette folie fut renouvelée au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, à Saint-Pétersbourg,
-en l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs
-dévorèrent les chaussons de danse.</p>
-
-<p>Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à
-bière (<i lang="en" xml:lang="en">Ale houses</i>), où l'on ne voyait guère de femmes et où
-on ne donnait pas de verres, toutes les personnes de la
-même compagnie buvant au même pot. Quand le maître du
-cabaret servait lui-même, on l'invitait ordinairement à
-boire le premier et il acceptait toujours, disant:</p>
-
-<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Your healths, gentlemen.</i> (<i>A vos santés, gentlemen</i>).»</p>
-
-<p>Il enfonçait alors son nez dans l'écume qui s'élevait au-dessus
-du pot et s'essuyait ensuite du revers de la main en
-faisant passer la bière de droite à gauche. Et celui qui aurait
-témoigné de la répugnance à boire après son voisin
-aurait été regardé de travers.</p>
-
-<p>Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes
-quelques cafés où les femmes allaient la nuit. Les
-plus nombreux de ces établissements étaient semblables au
-café de Tom King.</p>
-
-<p>Dans cette baraque en planches, accotée au marché,
-en face de Tavistock Row, on trouvait toute la nuit de
-pauvres filles, parfois belles et jeunes, mais bizarrement
-attifées et trop fardée, les yeux cernés à l'encre de Chine,
-parées de colliers en verroteries de toutes couleurs, de
-boucles d'oreilles, et dont le langage précieux et grossier
-était mêlé de termes d'argot, de mythologie et de mots
-marins.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand
-nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste
-de l'Europe; la terre même a une nuance différente, et
-l'eau de la Tamise a un goût qu'on ne trouve à aucune autre
-rivière; tout Albion porte un caractère particulier; les
-poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes et les
-femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas
-étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble
-en rien à celle des autres peuples, et surtout leur cuisine.
-Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil
-national qui les fait se mettre fort au-dessus de tous
-les autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut
-est commun à toutes les nations; chacune se met en première
-ligne, et au fait il n'y a que le second rang qui soit
-difficile à déterminer.</p>
-
-<p>«Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté
-générale, la beauté de la campagne et de la bonne culture,
-la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celle des
-voitures de poste, la justesse des prix des courses, la facilité
-de les payer avec un morceau de papier, la rapidité de
-leurs chevaux de trait, quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au
-trot, enfin la construction de leurs villes, de Douvres à
-Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes
-très populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes
-boyaux, car elles sont extrêmement longues et n'ont presque
-point de largeur.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son
-arrivée à Londres:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant
-beaucoup de monde dans un café, j'y entrai. C'était le café
-le plus mal famé de Londres, celui où se réunissait la lie
-des mauvais sujets de l'Italie qui venaient à passer la
-Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je m'étais fortement
-proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard,
-qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche
-quand nous voulons aller à droite, me joua ce
-mauvais tour, bien à mon insu. Je n'y suis plus allé.</p>
-
-<p>«Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade,
-un inconnu vint se placer près de moi, pour profiter
-de la lumière, et lire une gazette que je reconnus être imprimée
-en italien. Cet homme, muni d'un crayon, s'occupait
-à effacer certaines lettres et mettait la correction en
-marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une
-oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis
-qu'il corrigeait le mot <i>ancora</i>, mettant un <i>h</i> en marge,
-comme voulant faire imprimer anchora. Cette barbarie
-m'irritant, je lui dis que depuis quatre siècles on écrivait
-<i>ancora</i> sans <i>h</i>.</p>
-
-<p>«&mdash;D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans
-les citations il faut être exact.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois
-que vous êtes homme de lettres.</p>
-
-<p>«&mdash;De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli.</p>
-
-<p>«&mdash;Alors vous êtes de la grande et non de la petite
-espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne me
-trompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m'a parlé de
-vous. J'ai lu quelques-unes de vos satires.</p>
-
-<p>«&mdash;Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de
-parler?</p>
-
-<p>«&mdash;Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition
-du <i>Décaméron?</i></p>
-
-<p>«&mdash;J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre
-de mes souscripteurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du
-nombre.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous me faites honneur.</p>
-
-<p>«Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une
-guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pour m'en
-aller, je lui dis que j'espérais le revoir au même café, dont
-je lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l'ignorasse.
-Je fis cesser son étonnement en lui disant que je
-n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une
-heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez
-vous; permettez-moi de vous accompagner.</p>
-
-<p>«Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard
-m'avait conduit au café d'Orange, le plus décrié de
-Londres.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous y allez!</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><span lang="la" xml:lang="la">Cantabit vacuus coram latrone viator</span>.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils
-me connaissent; nous ne nous parlons point.»</p></blockquote>
-
-<p>S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut
-connaître toutes les tavernes.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais
-ton pour me faire aux m&oelig;urs de ces insulaires si grands et
-si petits.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses
-amis.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un
-homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne,
-où il paye son écot, c'est l'habitude, mais non à sa propre
-table. Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un
-cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et à boire
-une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne
-il commanda des huîtres et une bouteille de
-champagne. Mais nous en bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la
-seconde. Telles sont les m&oelig;urs au delà de la Manche. On
-me riait au nez quand je disais que je mangeais chez moi,
-parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la soupe:&mdash;Êtes-vous
-malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que
-pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore;
-il ne mange presque pas de pain et se prétend économe,
-parce qu'il épargne la dépense de la soupe et du
-dessert, ce qui m'a fait dire que le dîner anglais n'a ni
-commencement ni fin. La soupe est considérée comme une
-grande dépense, parce que les gens de service même ne
-voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire
-le bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour
-être donné au chien. Au fait, le b&oelig;uf salé qui leur en tient
-lieu est excellent. Il n'en est pas de même de leur bière, à
-laquelle il me fut impossible de m'accoutumer, son amertume
-me paraissant insoutenable. Au reste, ce qui contribua
-peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents
-de France que mon marchand de vin me fournissait; ils
-étaient très purs, mais très chers.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«... J'allai dîner à <span lang="en" xml:lang="en">Star-tavern</span>, où l'on m'avait dit que
-l'on trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de
-Londres. C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle;
-il y allait fort souvent. En arrivant à la taverne, je
-demande un cabinet particulier, et le maître, s'apercevant
-que je ne parlais pas l'anglais, vint me tenir compagnie,
-m'aborda en français, ordonna ce que je voulais et m'étonna,
-par ses manières nobles, graves et décentes, au point que je
-n'eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec
-une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours très
-respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m'avait
-trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les
-plus jolies filles de Londres.</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en
-désirez, vous pouvez en avoir à souhait.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis venu dans cette intention.</p>
-
-<p>«Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il
-lui ordonna de faire venir une fille pour mon service, du
-même ton qu'il lui aurait dit de m'apporter une bouteille
-de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutes
-après je vois entrer une fille aux formes herculéennes.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me
-revient pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la,
-On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.</p>
-
-<p>«Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on
-donnât un shilling et qu'on m'en amenât une autre plus
-jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyai
-ainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir
-que mon goût difficile amusait le maître, qui me tenait toujours
-compagnie.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que
-bien dîner. Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de
-moi pour faire plaisir aux porteurs.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive
-souvent, quand on ne leur donne pas le nom et la demeure
-de la fille que l'on veut.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à
-Star-tavern j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans
-m'accommoder d'aucune, et qu'il était la cause de mon désappointement.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie
-chercher, et j'ai eu tort.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, vous auriez dû me le dire.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas
-venues, car elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur.
-Promettez-moi de les payer comme moi, et je vous donnerai
-des billets qui les feront venir.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourrai-je aussi les avoir ici?</p>
-
-<p>«&mdash;A votre choix.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des
-billets et donnez la préférence à celles qui parlent français.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.</p>
-
-<p>«&mdash;Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous
-nous comprendrons.»</p>
-
-<p>«Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées;
-une seule était marquée douze.</p>
-
-<p>«&mdash;Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu
-un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui
-n'en use qu'une ou deux fois par mois.</p>
-
-<p>«... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
-chez l'une des belles que Pembroke avait taxées à quatre
-guinées, en lui faisant dire que c'était pour dîner tête à tête
-avec elle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le domestique nègre de Casanova.</p>
-</div>
-<p>«Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver
-aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant
-après dîner. Elle ne devait pas s'attendre à quatre guinées que
-je ne lui avais pas fait gagner; aussi je la renvoyai fort
-contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au
-même taux, soupa avec moi le lendemain; elle avait été fort
-jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste et trop
-passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller.</p>
-
-<p>«Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un
-troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant
-trouvé face à face d'une jeune personne attrayante, je
-l'abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir
-souper avec moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Que me donnerez-vous au dessert?</p>
-
-<p>«&mdash;Trois guinées.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis à vos ordres.</p>
-
-<p>«Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour
-deux, et elle me tint tête comme je l'aimais. Quand nous
-eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort
-surpris quand je trouvai que c'était l'une de celles que lord
-Pembroke m'avait taxées à six guinées. Je jugeai qu'il
-fallait faire ses affaires par soi-même ou n'avoir pas de
-grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent
-que des objets à peine dignes d'attention.</p>
-
-<p>«La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais
-réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le
-moins. Je ne la trouvai pas digne d'un sacrifice et je ne
-me souciai point de cocufier le noble lord qui l'entretenait.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes
-furent parfois de véritables orgies, et voici le récit
-d'une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu'y
-figurer, triste qu'il était des misères que lui faisait subir
-cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de
-Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait
-se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, <i>jeune
-Anglais, aimable, riche</i>, qui le sauva:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&mdash;Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas;
-après la promenade nous irons au <i>Canon</i>. Je vais faire prévenir
-une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de
-venir nous y joindre avec une jeune Française charmante,
-et nous ferons partie carrée.</p>
-
-<p>«Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au <i>Canon</i>...</p>
-
-<p>«Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver...</p>
-
-<p>«Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance
-que me tenait ce jeune homme me faisaient du
-bien; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes
-folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie.
-Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les
-avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs
-dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la
-justice qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil
-auquel elles étaient accoutumées...</p>
-
-<p>«Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans
-l'essentiel, sans soupe; aussi je n'avalai que quelques
-huîtres avec du vin de Graves délicieux; mais je me sentais
-bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement
-les deux nymphes.</p>
-
-<p>«Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise
-de danser le <i>Rompaipe</i> en costume de la mère Ève, et elle y
-consentit, pourvu que nous prissions le costume du père
-Adam et que l'on trouvât les musiciens aveugles...</p>
-
-<p>«On me dispensa des frais de toilette, à condition que si
-je venais à sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais
-comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles,
-on ferma les portes, et les toilettes s'étant faites pendant
-que les artistes accordaient leurs instruments, l'orgie commença.</p>
-
-<p>«Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu
-beaucoup de vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de
-l'amour sont l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous
-mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et
-de régularité; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et
-jusqu'à la musique, tout était ravissant, séduisant; mais
-aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse sensible.
-Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la
-danse, et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience
-sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles,
-allant de l'une à l'autre jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût
-rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint
-s'assurer si je donnais quelque signe de vie; mais sentant
-mon néant, elle me déclara invalide.</p>
-
-<p>«L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre
-guinées à la Française et de payer les frais, n'ayant que peu
-d'argent sur moi.»</p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient
-les bagnios.</p>
-
-<p>Les <i>bagnios</i> avaient été d'abord de véritables établissements
-de bains.</p>
-
-<p>C'est dans un <i>bagnio</i> que Tillotson, qui fut dans le
-<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle le plus profond théologien et le prédicateur le
-plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante,
-qui montre qu'il pouvait aussi prétendre au titre
-d'homme le plus distrait de l'Angleterre.</p>
-
-<p>Ayant donc été dans un <i>bagnio</i>, il s'y baigna, enfoncé
-dans ses méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de
-mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.</p>
-
-<p>Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une
-troupe d'enfants le suivit. Finalement, il entra dans une
-boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On
-lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya
-chercher la culotte.</p>
-
-<p>C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques
-savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mit
-à gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson,
-qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la
-jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait pas
-l'obstination de cette mouche qui le perçait jusqu'au sang...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés
-qu'au plaisir.</p>
-
-<p>Ces maisons, qui existaient encore au commencement du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, étaient montées avec magnificence. Ce n'étaient
-que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait tout
-ce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n'avait été oublié.
-Les Anglais s'y livraient à la débauche la plus dispendieuse.</p>
-
-<p>Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais
-mis les pieds à Londres, vint à perdre son père, qui le
-laissa maître d'une fortune de 40,000 livres sterling.</p>
-
-<p>Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à
-Londres, il descendit dans un <i>bagnio</i> dont il ne voulut plus
-sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussi prodigues,
-les tenanciers du <i>bagnio</i> résolurent de plumer le pigeon. On
-l'entoura de <i lang="en" xml:lang="en">good companions</i>, de filles choisies parmi les
-plus jeunes, les plus belles et les plus spirituelles. A ses
-frais, on lui donna de la musique, des banquets où les vins
-les plus chers n'étaient pas épargnés. Cette orgie durait
-depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un
-ami qu'il avait à Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il
-prît part à ses débauches. Mais l'ami était un homme
-sérieux qui, non sans peine, décida le séquestré volontaire
-à sortir du mauvais lieu.</p>
-
-<p>Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s'élevait
-à 12,000 livres sterling (environ 296,000 francs).</p>
-
-<p>L'ami du provincial s'opposa à ce qu'on le dépouillât. On
-plaida, et le tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants
-dans un bagnio ne valaient que 2,000 livres sterling,
-que l'habitant de Southampton fut condamné à payer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le plus réputé parmi les <i>bagnios</i> était celui de Molly
-King, au milieu de Covent-Garden.</p>
-
-<p>Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le
-nom de <i>Mère Cole</i> et que Cleland a dépeinte sous ce nom,
-ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameuse comédie, <i>la
-Bouquetière de Bath</i>.</p>
-
-<p>Ses traits ont été fixés par Hogarth. C'était une femme
-maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C'est
-encore elle qui inventa la capeline.</p>
-
-<p>Le <i>bagnio</i> de Mrs. Gould était un des plus élégants et
-renommé pour les liqueurs qu'on y servait.</p>
-
-<p>Mrs. Stanhope tenait un <i>bagnio</i> également fameux et connu
-sous le nom de <i lang="en" xml:lang="en">Hellfire Stanhope</i>. Cette procureuse était la
-maîtresse du président de l'<i lang="en" xml:lang="en">Hellfire-Club</i> ou Club du feu
-d'enfer, où l'on se livrait aux orgies cruelles et sataniques.
-Mrs. Stanhope était riche, et c'était chez elle que l'on trouvait
-les plus belles filles. Il y avait encore le <i>Saint-James-Bagnio</i>
-et le <i>Key-Bagnio</i>.</p>
-
-<p>Casanova ne manqua pas de visiter les <i>bagnios</i>.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître
-les bains choisis, où un homme riche va souper, coucher
-et se baigner avec une catin de bon ton, espèce qui
-n'est pas rare à Londres. C'est une partie de débauche
-magnifique et qui ne coûte que six guinées. L'économie
-peut réduire la dépense à cent francs, mais l'économie qui
-gâte les plaisirs n'était pas de mon fait.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il
-semble qu'il ne connut les <i>bagnios</i> que plus tard et qu'il y
-fut mené par lord Pembroke longtemps après son arrivée à
-Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit
-connaître le <i>bagnio</i> à l'anglaise, partie de plaisir qui coûte
-fort cher et que je ne m'arrêterai pas à décrire, parce qu'elle
-est connue de tous ceux qui ont voulu dépenser six guinées
-pour se procurer cette jouissance. Nous eûmes, dans cette
-partie, deux s&oelig;urs fort jolies qu'on appelait les Garich.»</p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l'on
-trouvait deux ou trois filles. Mais le premier <i lang="it" xml:lang="it">seraglio</i> venait
-à peine d'être ouvert par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom
-de la grande Goadby. C'est elle qui donna à son établissement
-le nom de <i lang="it" xml:lang="it">seraglio</i>. Elle avait un grand nombre
-de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec
-les soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare
-en buvant du lait d'amandes. Les clients ne venaient guère
-qu'après la fermeture des théâtres.</p>
-
-<p>Les <i lang="it" xml:lang="it">seraglios</i> se multiplièrent vite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici réimprimées d'après un ouvrage rare, <i>Les Sérails de
-Londres</i>, livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux
-de prostitution à Londres, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle:</p>
-
-<p>«Ce siècle d'avancement<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et de perfection dans les arts,
-les sciences, le goût, l'élégance, la politesse, le luxe, la
-débauche et même le vice, devait être particulièrement distingué
-par le mode et les cérémonies usités dans le culte
-rendu à la déesse de Cypris.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant
-les scènes qui y sont journellement représentées, les portraits
-et la description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères
-de ceux qui les fréquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801.</i> Ce
-livre, publié chez Barba, relate l'état de la galanterie londonienne
-bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons de
-débauche de Londres, à peu près à partir de l'époque où parut le
-roman de John Cleland.</p>
-</div>
-<p>«Nos pères connaissaient si peu ce que l'on appelle
-aujourd'hui le <i>ton</i> qu'ils regardaient infâme tout homme
-qui entretenait une maîtresse; les saillies même de la jeunesse
-étaient inexcusables; il fallait, avant le v&oelig;u matrimonial,
-observer très religieusement, des deux côtés, le plus
-parfait célibat. L'adultère était alors jugé un des plus grands
-crimes que l'on pût commettre; et lorsqu'une femme s'en
-rendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on la
-bannissait de la société; ses parents et ses amis ne la regardaient
-même pas. Aujourd'hui, la véritable politesse, établie
-sur les principes les plus libéraux du <i>savoir-vivre</i>, a
-pris la place de ces notions gothiques: la galanterie s'est
-introduite graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son
-présent degré de perfection.</p>
-
-<p>«Ce fut sous le règne de <i>Charles II</i> qu'elle commença à
-prendre naissance. Ce monarque en établit l'exemple dans
-le choix et le nombre de ses maîtresses pour ses courtisans
-et ses sujets; mais dès que <i>Jacques</i>, ce prince moine et
-bigot (qui, comme l'avait observé <i>Louis XIV</i>, perdit trois
-royaumes pour une messe), parvint au trône, la galanterie
-fut alors bannie de ces royaumes.</p>
-
-<p>«A l'avènement de <i>George I<sup>er</sup></i>, les dames reprirent leur
-pouvoir. La gaieté et la familiarité établirent un commerce
-entre les deux sexes. Il n'y avait point de partie complète
-sans les dames; ces parties devinrent ensuite plus particulières
-et favorisèrent les desseins des amants. L'intrigue
-commença alors à éviter les regards de la cour que le palais
-avait favorisée; et les courtisans, pour mieux suivre leur
-passion, se retirèrent dans les boudoirs.</p>
-
-<p>«Sous le règne de <i>George II</i>, la galanterie se purifia; elle
-devint une science pour ceux qui voulurent intriguer avec
-dignité. Les femmes eurent alors tout pouvoir à Saint-James.
-On faisait plus sa cour à la maîtresse d'un homme puissant
-qu'au premier ministre, et les dignitaires de l'Église ne se
-croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs d'une Laïs
-favorite.</p>
-
-<p>«Le règne présent est celui où la galanterie et l'intrigue
-sont parvenues au plus haut degré de perfection.</p>
-
-<p>«Les divorces ne furent jamais si multipliés qu'ils le sont
-de nos jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionnés
-par aucune affection réelle de l'une ou l'autre des parties,
-car si elles se sont unies par l'intérêt ou l'alliance, de
-même elles se désunissent par l'intérêt ou le caprice d'un
-autre mariage.</p>
-
-<p>«Des femmes entretenues, nous passerons à celles que
-l'on peut se procurer pour une somme stipulée. Avant l'institution
-des sérails, le théâtre principal des plaisirs lascifs
-était dans le voisinage de <i lang="en" xml:lang="en">Covent-Garden</i>. Il existe encore
-quelques libertines de ce temps qui doivent se ressouvenir
-des amusements nocturnes de <i lang="en" xml:lang="en">Moll-king</i>, au centre du marché
-de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle
-général des prostituées et libertines de tous les rangs. A
-cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelé
-<i>lord Mordington</i>. Plusieurs familles ont dû leur ruine à
-cette association; elle était souvent la dernière ressource du
-négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec la propriété
-de ses créanciers, dans l'espérance de s'y enrichir;
-mais il était entouré de tant d'escrocs qui, par leurs artifices,
-le trompaient si adroitement que c'était un miracle
-lorsqu'il retournait chez lui avec une guinée dans sa poche.
-De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n'avait
-pas un schelling pour se procurer un logement se rendait
-chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit; si par
-hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent,
-tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre
-sexe remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime
-malheureuse de la fortune devenait alors une victime plus
-malheureuse de Mercure et de ses disciples.</p>
-
-<p>«Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes,
-elle se retira avec une fortune très considérable, qu'elle avait
-amassée par les folies, les vices et le libertinage du siècle.</p>
-
-<p>«Vers le même temps, <i>la mère Douglas</i>, mieux connue
-sous le nom de <i>mère Cole</i>, avait la plus grande réputation.
-Elle ne recevait dans sa maison que des libertins du premier
-rang; les princes et les pairs la fréquentaient, et elle les
-traitait en proportion de leurs dignités; les femmes de la
-première distinction y venaient fréquemment incognito, le
-plus grand secret était strictement observé, et il arrivait
-souvent que, tandis que milord jouissait dans une chambre
-des embrassements de Chloé, son épouse lui rendait la
-chance dans la pièce adjacente.</p>
-
-<p>«Il y avait à cette époque, à l'entour de Covent-Garden,
-d'autres endroits de marque inférieure. <i>M<sup>me</sup> Gould</i> fut la
-première en vogue, après la mère Douglas. Elle jouait la
-dame de qualité; elle méprisait les femmes qui juraient ou
-parlaient indécemment, et elle ne recevait pas celles qui
-étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques consistaient
-en citoyens riches qui, sous le prétexte d'aller à la campagne,
-venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient
-jusqu'au lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui
-était possible; ses liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes
-très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plus
-élégant. Elle avait un cher ami dans la personne d'un certain
-notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle avait
-un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de
-ses grandes capacités.</p>
-
-<p>«Près de cet endroit était une autre maison de plaisir,
-tenue par une dame connue sous le nom de <i>Helle-Fire-Stanhope</i>;
-on l'appelait ainsi à cause de la liaison intime
-qu'elle avait eue avec un gentilhomme à qui on avait donné
-ce sobriquet, parce qu'il avait été président du <i>club de Helle-Fire</i>.
-<i>M<sup>me</sup> Stanhope</i> passait pour une femme aimable et spirituelle;
-elle avait généralement chez elle les plus belles
-personnes de Covent-Garden et elle ne recevait que celles
-qui avaient le ton de la bonne compagnie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Commençons ce chapitre en donnant une description
-de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vous
-nocturnes connus sous le nom de <i>Weatherby</i> et de <i>Margeram</i>.</p>
-
-<p>«Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons,
-les débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs,
-fut, dans l'origine, établi, il y a environ trente ans, par
-Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king.
-Son institution ne fut pas plus tôt connue qu'un grand nombre
-de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions,
-depuis la maîtresse entretenue jusqu'à la barboteuse, se
-rendirent dans la maison. Un méchant déshabillé était un
-passeport suffisant pour cet endroit de libertinage et de dissipation.
-La malheureuse qui mourait de faim, tandis qu'elle
-lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en entrant dans
-cet infâme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la
-régalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bière; et,
-s'il avait un peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit
-sols de punch et l'engageait à passer le reste de la nuit avec
-elle.</p>
-
-<p>«<i>Lucy Cooper</i> avait coutume de venir fréquemment dans
-ce séjour de prostitution: non qu'elle eût l'intention de
-disposer de ses charmes à un prix aussi vil que celui de cet
-endroit, ni qu'elle y fût conduite par la nécessité; car elle
-était alors élégamment entretenue par feu le baronnet
-<i>Orlando Br...n</i>, un vieux débauché, qui était si enchanté de
-ses reparties qu'il l'aurait épousée si elle n'eût pas eu la
-générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir sa
-famille de déshonneur. Quoiqu'il ne lui laissât manquer de
-rien et qu'il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture
-de Lucy était souvent pendant vingt-quatre heures, et
-quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D'après
-ce récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la
-portait à fréquenter cette maison de débauche, plutôt que
-de rester dans son hôtel. La dissipation était sa devise; elle
-haïssait le baronnet, et chez Weatherby elle était sûre d'y
-rencontrer <i>Palmer</i> l'acteur, <i>Bet Weyms</i>, <i>Alexandre Stevens</i>,
-<i>Derrick</i> et autres esprits dont la compagnie lui était
-agréable.</p>
-
-<p>«A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy
-prirent une tournure bien différente; elle ne donna plus de
-dîners au beau <i>Tracey</i> ni au roi Derrick qui était dans la
-plus grande misère. Sa Majesté a compté plus d'une fois les
-arbres du parc pour un repas; mais si quelque connaissance
-amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait
-pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la
-cuisine de Lucy ou de <i>Charlotte Hayes</i>. A cette époque, cette
-dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes
-les plus dissipés du siècle par rapport au beau sexe; il avait
-cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille était celle d'un
-Hercule et sa contenance tout à fait agréable; l'extravagance
-de sa parure lui avait fait donner l'étiquette de beau <i>Tracey</i>.
-Abstraction de ses qualités pour les femmes, c'était un
-homme au-dessus du médiocre pour le bon sens et l'instruction;
-il était écolier supportable, il avait une bibliothèque
-assez bien composée, il aimait tellement les livres
-que, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il
-lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en
-cette occasion «que tandis qu'on embellissait l'extérieur de
-sa tête, il polissait toujours la région intérieure». Il serait
-à désirer que les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir
-suivissent la remarque judicieuse d'un homme adonné à la
-dissipation et à la débauche, et qui, quoiqu'il fût d'une
-forte constitution, détruisit, par ses vices, sa santé avant
-d'avoir atteint sa trentième année; mais nos élégants du
-jour n'ont que l'extérieur; ils n'ont d'expressions dans leur
-contenance que celles que leur donnent leurs perruquiers et
-leurs parures.</p>
-
-<p>«La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande
-qu'il n'avait ni souliers ni bas. Se trouvant un jour dans
-cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, il se retira
-plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajuster ses
-bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des
-trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance.
-Le docteur <i>Smollet</i> était présent; il aperçut son embarras
-et lui dit: «Il faut, Derrick, que vous soyez bien
-relâché pour aller si souvent au cabinet.» Comme il n'y
-avait point d'étrangers dans le café, Derrick pensa qu'il
-pourrait tirer avantage de l'observation et se procurer une
-bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa
-pauvreté: «Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le
-relâchement est dans mes talons, comme vous pouvez aisément
-le voir.»&mdash;«Sur mon honneur, Derrick, reprit
-Smollet, je l'avais jugé de même, car vos pieds sentent mauvais.»
-Le malheur fut que l'observation se trouva juste.
-Cependant le docteur, pour lui faire réparation de la sévérité
-de sa raillerie, l'emmena chez lui, lui donna un bon
-dîner et, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer
-des bas et des souliers.</p>
-
-<p>«Nous avons donné la description des amis de Lucy
-Cooper et des autres personnes qui fréquentaient la maison
-Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivre
-historicalement notre narration. Bientôt après, elle n'eut
-plus la même vogue; les disputes et les rixes qui toutes les
-nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le
-voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux
-peines de la loi, fut emprisonnée et exposée sur le
-tabouret.</p>
-
-<p>«La maison de Margeram était dans la même rue,
-directement opposée à celle de Weartherby; elle était établie
-sur le même pied; on la regardait comme la petite pièce
-d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on s'y rendait comme
-on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c'est-à-dire
-que dès que l'on se trouvait fatigué des amusements d'un
-endroit, on allait à l'autre et on y restait toute la soirée. Ce
-rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de
-l'autre.</p>
-
-<p>«Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès
-de l'intrigue, de la galanterie et du libertinage dans ses différents
-établissements, nous arrivons à l'époque où ces amusements
-nocturnes furent établis à l'extrémité méridionale
-de la ville, sous une forme plus honnête et plus agréable et
-sous la dénomination d'Institution des Sérails.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de
-couvents, dans sa maison de <i>Berwick-Street, Soho</i>. Elle avait
-voyagé en France et avait été initiée dans les sérails des
-boulevards de Paris, sous la direction des dames <i>Pâris</i> et
-<i>Montigny</i>, deux anciennes abbesses qui connaissaient parfaitement
-tous les mystères et les secrets de leur profession.
-Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus
-belles prostituées de cette ville; elles étaient de différents
-pays et de différentes religions; mais elles étaient toutes
-unies par la même doctrine que l'on appelait la croyance de
-Paphos; elle consistait en peu d'articles. Le premier, la
-plus grande soumission à la mère abbesse, dont les décrets
-étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible; le
-second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies
-de la déesse de Cypris, l'attention la plus stricte à
-satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices
-et extravagances, et à prévenir, par leurs soins
-assidus, leurs souhaits et leurs désirs; enfin, à éviter les
-excès de la boisson et de la débauche, afin qu'elles pussent
-toujours avoir un air de modestie et de décence, même au
-milieu de leurs amusements. Ces articles et quelques autres
-formaient leur constitution. Enfin, c'était un crime impardonnable
-de cacher à la mère abbesse les présents et autres
-gratifications pécuniaires qu'elles recevaient au delà des
-prix fixés du sérail, lesquels étaient très modérés. Une nuit
-de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres
-dépenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi à
-défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sans
-compter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner
-le souper, le vin de champagne mousseux et autres
-dépenses de la maison.</p>
-
-<p>«Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur
-après-dîner jusqu'au soir dans un grand salon; quelques-unes
-pinçaient de la guitare, tandis que d'autres les accompagnaient
-de la voix; il y en avait qui brodaient au
-tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des
-liqueurs, excepté l'orgeat, le sirop capillaire et autres
-boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent point
-échauffés et qu'elles observassent le plus strict décorum.</p>
-
-<p>«L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant
-la comédie ou l'opéra, et, semblable au grand seigneur, il
-jetait son mouchoir à la sultane favorite de la nuit; si elle
-le ramassait, c'était une preuve qu'elle acceptait le défi, et
-conformément aux lois du sérail; elle ne voyait personne et
-elle lui était fidèle pour cette nuit.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Goadby, à son retour de France, commença à raffiner
-nos amusements amoureux et à les établir d'après le
-système parisien: elle meubla une maison dans le goût le
-plus élégant; elle engagea les filles de joie de Londres les
-plus accréditées; elle prit un chirurgien pour examiner
-leur salubrité et n'en recevait aucune qui, à cet égard,
-paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande
-quantité d'étoffes de soie et de dentelles des manufactures
-françaises, elle se trouva en état d'habiller ses vestales dans
-le goût le plus recherché; elle y employa donc tous ses
-soins; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut
-deux articles qu'elle n'observa point, l'économie des prix et
-l'abolition des liqueurs jusqu'au temps du souper.
-M<sup>me</sup> Goadby ne recevait point les bourgeois dans son sérail,
-mais les personnes de rang et de fortune, dont les bourses
-s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de satisfaire leurs
-passions, et à l'extravagance desquelles elle proportionnait
-toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps
-une fortune considérable; elle acheta des terres et elle
-devint, par la suite, une femme vertueuse de caractère et de
-réputation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Le succès de M<sup>me</sup> Goadby dans sa nouvelle entreprise
-engagea plusieurs personnes à l'imiter dans son plan.
-<i>Charlotte Hayes</i>, femme bien connue par sa galanterie et ses
-intrigues, suivit son exemple; elle loua une maison dans
-<i>King's-Place, Pall-mall</i>, elle la meubla magnifiquement et
-parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.</p>
-
-<p>«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et <i>Nancy Jones</i> sortirent
-vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage
-dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du
-caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut
-seulement le météore d'une heure; elle était une des plus
-jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole,
-cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était
-impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait
-plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure
-hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l'empêchait
-d'entrer dans les séminaires amoureux, comme elle
-avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire
-soigner pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture
-élégante ni habillements magnifiques, qu'elle était, en un
-mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte
-à parcourir les rues dans l'espoir de rencontrer
-quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui
-pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette
-carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui
-la força d'aller à l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la
-nature.</p>
-
-<p>«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet
-Orlando, prirent une tournure très désagréable; elle avait,
-par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa
-constitution; sa figure vive et tout à fait agréable était bien
-changée, elle n'avait plus les charmes suffisants pour captiver
-un homme, au point de la placer dans le même état
-de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il
-est vrai que <i>Fett...ace</i> la secourut autant qu'il le put, mais
-ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter
-l'impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour
-le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir
-disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre,
-fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au
-moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité.</p>
-
-<p>«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de
-recommencer de nouveau son état dans un temps où elle
-aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle
-trouva cependant des amis qui l'aidèrent à établir un séminaire
-à l'extrémité de <i>Bow-Street</i>, où elle fit assez bien ses
-affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses
-débauches la réduisirent au tombeau.</p>
-
-<p>«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey
-qu'il faisait ce qu'elle lui commandait; nous avons déjà
-observé qu'il était devenu, par la suite de ses débauches,
-un homme très faible pour les femmes; aussi Charlotte le
-trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en faire
-de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un
-homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous
-à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la
-manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui
-avait donné crédit dans ces deux maisons; mais lorsqu'il
-croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou
-cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente
-ou quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait
-un moyen ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait
-avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait
-être dans le plus grand embarras pour aller à la
-comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices
-bien connus aux femmes de cette caste, elle avait
-émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus,
-à moins qu'il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait
-de bonne grâce pour jouir de sa compagnie; elle ne
-restait pas avec lui plus d'une heure, mais s'il voulait jouir
-une autre heure de la même faveur, encore une autre
-guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer
-ses courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus
-grande fortune de l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva
-quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le
-plus grand désordre.</p>
-
-<p>«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey.
-Elle tâcha de se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants
-que lui, ce qui n'était pas facile à rencontrer;
-mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée
-pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance
-particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa liberté,
-lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son
-établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des
-marchandises choisies (telle était son expression). Ses
-nonnes étaient de la première classe; elle leur apprenait les
-instructions nécessaires pour le culte de la déesse de
-Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait
-aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui
-d'une montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres
-menus bijoux. Elle l'établissait en proportion de la nourriture,
-du logement et du blanchissage des personnes; en
-surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait;
-lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper, elle les
-renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers
-elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou
-cédaient à l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot,
-tout ce qu'elles possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel
-était le pied sur lequel elle avait établi sa maison.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Les visiteurs du sérail de <i>Charlotte</i> étaient des pairs
-débiles, qui comptaient plus sur l'art et les effets des
-charmes femelles que sur la nature; ils avaient usé leurs
-passions régulières, si on peut les appeler telles; et ils
-étaient obligés d'avoir recours, non seulement à la pharmacie,
-mais encore à l'aide factice de l'invention femelle;
-des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui
-s'imaginaient que leurs capacités amoureuses n'étaient pas
-en décadence, tandis qu'ils manquaient de force et de zèle
-pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers
-la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques
-comme des amis choisis, qui, pour posséder des
-vierges, oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux
-visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un
-magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents,
-leur procuraient un plaisir inexprimable. <i>Kitty Young</i>
-et <i>Nancy Feathers</i> étaient de nouvelles figures que l'on ne
-connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation,
-pouvaient aisément passer pour des vierges; elles
-jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant
-plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités.</p>
-
-<p>«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix
-et demandes de ce sérail:</p>
-
-<p class="c">«<i>Dimanche, 9 janvier.</i></p>
-
-<table class="w100" summary="">
-<tr>
-<td class="text-indent">«Une jeune fille pour l'Alderman <i>Drybones</i>.&mdash;<i>Nell
-Blossom</i>, âgée d'environ dix-neuf ans,
-qui, depuis quatre jours, n'a fréquenté personne
-et est dans son état de virginité.</td>
-<td class="c vert-c">20 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée,
-pour le baronnet <i>Harry Flagellam</i>.&mdash;<i>Nell Hardy</i>,
-de Bow-Street.&mdash;<i>Bet-Flourish</i>, de Berners-Street,&mdash;ou
-<i>Miss Birch</i>, elle-même, de Chapel-Street.</td>
-<td class="c vert-c">10 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«Une bonne réjouie pour <i>lord Spasm</i>.&mdash;<i>Black
-Moll</i>, de Hedge Lane, jouissant d'une
-santé vigoureuse.</td>
-<td class="c vert-c">5 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«<i>Colonel Tearall</i>, une femme modeste.&mdash;La
-servante de <i>M<sup>me</sup> Mitchell</i>, arrivant du pays
-et n'ayant point encore paru dans le monde.</td>
-<td class="c vert-c">10 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«<i>Doctor Frettext</i>, après l'office, une jeune
-personne complaisante, affable, d'une peau
-blanche et ayant la main douce.&mdash;<i>Poll
-Nimblewrist</i>, d'Oxford Market ou <i>Jenny Speedydhand</i>
-de May-Fair.</td>
-<td class="c vert-c">2 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«<i>Lady Loveit</i>, arrivant des eaux de Bath,
-trompée dans ses amours avec <i>lord Alto</i>, désire
-de rencontrer mieux et d'être bien montée cette
-soirée avant de se rendre sur la route de la
-duchesse de <i>Basto</i>.&mdash;Le capitaine <i>O'Thunder</i>
-ou <i>Sawney Rawbone</i>.</td>
-<td class="c vert-c">50 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«Son Excellence le comte <i>Alto</i>,&mdash;une femme
-à la mode, pour la bagatelle seulement
-pendant une heure, <i>M<sup>me</sup> O'Smirk</i>, arrivant de Dunkerque,
-ou <i>Miss Graeful</i>, de Paddington.</td>
-<td class="c vert-c">10 guinées.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="text-indent">«<i>Lord Pyebald</i>, pour jouer une partie de
-piquet, prendre les tétons et autre chose, sans
-en venir à d'autre fin qu'à la politesse.&mdash;<i>M<sup>me</sup>
-Tredrille</i>, de Chelsea.</td>
-<td class="c vert-c">5 guinées.</td>
-</tr>
-</table>
-<p>«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière
-dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être
-embarrassé de savoir comment elle s'y prit pour procurer,
-dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un
-appartement suffisant pour les satisfaire conformément
-à leurs différents amusements favoris. Elle était trop
-bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne
-fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le <i>Doctor</i>
-fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la chambre
-dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp;
-l'Alderman <i>Drybones</i>, la chambre des épreuves, qui, quoique
-petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes
-de cérémonies; le baronnet <i>Harry Flagellum</i>, la salle
-des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était
-nécessaire à cet effet; <i>Lord Spasm</i>, la chambre française à
-coucher; le <i>Colonel</i> passa dans le parloir; le <i>Comte</i> alla dans
-le salon de chasteté, et <i>lord Pyebald</i> dans la salle de jeu.
-Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut
-interrompue par l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui
-venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la
-plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa
-gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de
-vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de
-boire avec lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce
-moment très occupée, elle espérait qu'il ne la retiendrait pas
-longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles,
-conformément à la charte du séminaire, il dit à
-Charlotte qu'il venait pour une affaire très importante, dans
-laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai, la nuit
-dernière, chez <i>Arthur</i>, et, par un malheur inexprimable, je
-fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux
-au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que,
-dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je
-vous aider dans cette affaire?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance,
-mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi
-donc, pour demain soir, une personne qui ait
-grandement cette maladie, afin que je sois complètement
-en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la
-bonne fortune de mon rival.</p>
-
-<p>«&mdash;Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait
-l'insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous
-m'étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours
-pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais
-point et ne reçois point chez moi de cette espèce.»</p>
-
-<p>«Il était temps pour milord d'en venir à une explication
-plus particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de
-sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque
-de trente livres sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte
-son effet ordinaire: elle l'écouta avec plus d'attention,
-et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits.
-Le lendemain, la consommation heureuse s'ensuivit, et, au
-bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la
-double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré.
-Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public;
-milord lui demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement
-afin de ne pas entrer en discussion sur cette
-affaire.</p>
-
-<p>«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte
-était obligée de s'engager; elle était nécessitée de produire
-des vierges qui, depuis longtemps ne l'étaient plus; des
-femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles
-le caprice imaginaire de la chair; des maîtres de poste
-pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles
-à la garantie d'une minute près.</p>
-
-<p>«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir
-arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon
-souper, lorsqu'une des servantes, en allant chercher de la
-bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le
-capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la
-taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre
-la porte de la chambre des postes: le capitaine O'Thunder,
-par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et
-Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille
-bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha
-O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement
-livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup
-à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir
-entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement
-les charmes de la dame et s'écria avec extase; «C'est
-un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais,
-était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni
-que faire; à la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre
-ainsi les gens dans leurs amusements particuliers.»
-En disant ces mots, il saute en bas du sopha, il saisit Toper
-par le col et l'assomme d'une grêle de coups de poing. La
-dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort
-avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court
-ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié
-déboutonnée et sa chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist,
-sans fichu et ses jupons à moitié relevés; l'alderman
-Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de
-son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise
-en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien
-réglée.» Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main,
-grandement mortifié d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne
-jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent
-presque <i lang="la" xml:lang="la">in puris naturalibus</i>, croyant que le feu est
-dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille,
-et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre
-Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la
-réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.</p>
-
-<p>«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine
-Toper serait invité de sortir et, dans le cas de refus,
-que l'on l'y forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi
-s'il en était nécessaire; mais le capitaine Toper, qui était
-roué de coups, ne balança pas à se retirer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène
-dans la maison de Madame Mitchell; son principal commerce
-était moins avec la noblesse qu'avec les bourgeois et
-souvent avec leurs épouses; elle avait le plus grand soin de
-leur donner des marchandises choisies; elle considérait que
-la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance;
-elle était constamment à l'affût des jeunes personnes qui se
-dégoûtaient de la rigueur de leurs parents ou qui, par un
-faux pas irréparable, se réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient
-le sentier de la chasteté pour prendre le
-chemin de la destruction...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«<i>Sam Foote</i> (le fameux comédien), <i>Chace Price</i> et <i>George
-Sel...n</i>, étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu'il
-venait de lui tomber entre les mains une relation curieuse
-du couvent de Charlotte Hayes et que, s'ils voulaient, il
-leur en ferait la lecture.» Volontiers», s'écrièrent <i>Samuel</i>
-et <i>George</i>. Il lut comme il suit:</p>
-
-<p>«&mdash;Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.</p>
-
-<p>«&mdash;Plusieurs institutions importantes et louables sont
-ignorées par l'effet d'une timidité qui accompagne toujours
-la vertu et la modestie, tandis que des entreprises de moindre
-importance sont recommandées à l'attention du public
-par l'impudence et la présomption; car c'est ordinairement
-en proportion du mérite supposé des candidats que l'on en
-impose.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est de mon devoir de devenir le défenseur d'une
-institution qui a ses avantages politiques et civils. Les
-parents et les tuteurs ne seront plus en peine d'envoyer leurs
-filles ou leurs pupilles dans les couvents de Saint-Omer
-ou de Lille, lorsqu'ils seront assurés de trouver ici tous les
-avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire
-fondé par une de nos compatriotes, dans la partie la
-plus agréable de la capitale. On n'y adopte point les préjugés
-ni les erreurs étrangères, et tandis que l'on inspirera à
-ce sexe aimable les sentiments de la liberté anglaise, nos
-trésors alors ne sortiront point de notre île et ne passeront point
-dans d'autres royaumes. Cette institution est actuellement
-en activité et est située près de Pall-mall.</p>
-
-<p>«&mdash;Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe
-encore et dont il porte le nom. A en juger par les miracles
-qu'elle a déjà opérés et qu'elle fait, journellement, il n'y a
-point de doute qu'elle ne soit incessamment canonisée et
-que son nom ne soit inséré dans le calendrier, ce dont le
-lecteur conviendra d'après la lecture suivante:</p>
-
-<p>«&mdash;Liste des miracles opérés et faits journellement par
-sainte Charlotte:</p>
-
-<p>«&mdash;Elle change en un instant les guinées en vins de
-champagne, de Bourgogne ou punch.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise
-le c&oelig;ur le plus sauvage.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle fait passer la beauté des dames et donne de la
-beauté et des grâces à celles qui n'en ont point.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle donne aux vieillards qui se croient gais la
-vigueur de la jeunesse et elle change les jeunes gens en
-vieillards.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle a un spécifique particulier pour porter une
-femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle administre l'absolution dans les cas les plus
-désespérés, sans confession.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle possède la pierre philosophale et, au grand
-étonnement de ses visiteurs, elle change <i>la forme la plus
-grossière</i> en <i>l'or le plus pur</i>, par un procédé aussi vif qu'inexprimable,
-lequel a échappé à la découverte de tous nos
-chimistes, alchimistes, etc.</p>
-
-<p>«&mdash;Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui
-lui donnent tant de droits pour être rangée au nombre des
-saints modernes, nous allons maintenant parler des lois,
-constitution, règlements et m&oelig;urs de ce séminaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Toute s&oelig;ur qui prend le voile doit être ou jeune ou
-belle; si elle réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne
-en est mieux considéré par la <i>déesse Vénus</i>, à qui
-cette institution est dédiée. Elle ne doit pas beaucoup connaître
-le monde et si elle n'y a pas eu de grande intimité,
-l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des candidates.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant
-favori; si par hasard il lui restait dans le c&oelig;ur quelque
-tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettre à la
-touche miraculeuse, afin d'en obtenir une parfaite guérison.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme les frères des séminaires adjacents viennent
-visiter leurs s&oelig;urs de la manière amicale qui convient à
-leurs caractères, dans le dessein de les convertir et d'apporter
-du soulagement à leur âme, de même les s&oelig;urs, en pareilles
-occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher
-à ces dignes frères.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme les richesses de ce monde sont au-dessous
-de l'attention des dévotes qui se sont séquestrées dans ce
-cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s'approprie, à
-cet effet, tous les présents, dons et possessions des s&oelig;urs,
-d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter
-en elles la vanité ou l'ambition.</p>
-
-<p>«&mdash;Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux
-et vertueux, ayant en horreur les infidèles et leurs
-lois, n'en admet aucun dans le couvent; elle n'aime point
-les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin; elle
-en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants
-où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés,
-par la communauté, comme des jours de fêtes qui
-doivent être distingués en lettres rouges dans le calendrier
-du séminaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Sa sévérité ne s'étend point à priver les s&oelig;urs de la
-jouissance des plaisirs raisonnables et innocents; sous ce
-rapport, elle considère les représentations dramatiques de
-toute espèce; elle leur permet de visiter souvent les théâtres
-et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans chacun de ces
-endroits, une loge particulière, sous la dénomination de
-séminaire de <i>Sainte-Charlotte</i>. Comme les jésuites irlandais
-et autres prêtres de ce pays sont en grand nombre dans
-cette capitale et que ces prêtres sont connus pour être
-pauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les
-s&oelig;urs de ne point se confesser à aucun des frères de
-ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif
-d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières,
-faire l'instruction dans son couvent.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet
-de la plus grande attention, elles ne doivent, sous aucun
-prétexte quelconque, en être détournées par leurs autres
-s&oelig;urs, ni par les domestiques de la maison.</p>
-
-<p>«&mdash;Si quelque frère essayait d'enlever quelque s&oelig;ur du
-couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le
-plus exemplaire et être chassé à perpétuité du séminaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement
-de la société que les s&oelig;urs ne communiquent point
-avec celles des autres communautés.</p>
-
-<p>«&mdash;Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise
-dans la communauté sans avoir des lettres de recommandation
-sur leur chaste moralité et leurs vertueuses dispositions;
-ces lettres doivent être écrites par les personnes qui
-ont donné des preuves incontestables de leur attachement à
-ce séminaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire
-à la santé, visite fréquemment les endroits publics et
-se promène fort souvent dans les rues de la capitale avec
-deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauté naissante,
-dévouée à la vertu et à la vie monastique; la satisfaction
-et la gaieté exprimées dans leur aimable contenance lui
-procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées
-de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle
-est la prêtresse.</p>
-
-<p>«&mdash;Lorsque le temps ne permet pas les promenades à
-pied, alors elle sort toujours accompagnée de quelques-unes
-de ses vestales, dans un brillant équipage appartenant
-au couvent, afin d'attirer constamment l'attention des passants.</p>
-
-<p>«&mdash;Les heures des s&oelig;urs pour le coucher et le lever
-sont différentes; elles sont relatives aux vigiles qu'elles
-doivent observer et au nombre des saints qu'elles doivent
-fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte est très rigide et
-dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de rémission.
-Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et
-le décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se
-trouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces vigiles et ces prières étant considérées comme
-le principal établissement de cette institution, rien ne peut
-donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotte que de
-trouver dans chaque s&oelig;ur cette ferveur et dévotion qui caractérisent
-particulièrement cet ordre; mais comme l'approbation
-de leurs confesseurs est, dans ces occasions, généralement
-témoignée par une croix en diamants ou quelques
-autres présents de prix, alors il est permis à chacune des
-nonnes, tant qu'elle reste dans le séminaire, de porter ces
-croix, en forme de collier, sur le sein.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme cette institution n'est pas trop rigide et
-qu'on n'y envisage que l'éducation agréable du sexe, on n'y
-interdit point la musique et la danse; au contraire, il y a
-des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deux
-arts, dont la plupart des s&oelig;urs ont tiré le plus grand avantage:
-on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute
-des cotillons et même le menuet de la cour avec une
-réputation sans pareille.</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant
-l'occasion, agit doublement comme médecin et confesseur;
-il ne prend point d'honoraires.</p>
-
-<p>«&mdash;En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie
-agréable et la félicité sociale règnent, sans mélange, dans
-ce séminaire qui n'a rien de cette austérité ni rigueur monacale
-des couvents étrangers.»</p>
-
-<p>«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie,
-le croyant l'auteur de cette composition facétieuse, le
-remercia du plaisir qu'il lui avait procuré. Il fut ensuite résolu
-d'aller, le soir même, faire une visite à sainte Charlotte
-et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas d'accompagner
-les trois Génies dans le séminaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit
-dans la maison de Charlotte qui les reçut avec beaucoup de
-politesse. Après les compliments de part et d'autre, Samuel
-Foote dit à Mme Hayes que ses amis et lui étaient venus
-d'après la lecture qu'on leur avait faite des règles et lois de
-son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses
-et heureusement calculées pour l'avancement de la décence,
-du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment
-de son honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à
-voir quelques-unes de ses nonnes, elle lui dit que <i>Clara
-Ha.w.d</i> finissait sa toilette et allait paraître dans le moment;
-que <i>Miss Sh...ly</i> avait prié avec tant d'ardeur ce
-matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du
-repos; que <i>Miss Sh..d.m</i> était en ce moment confessée par
-un vieux baronnet qui, constamment, la visitait deux fois
-par semaine, et que <i>Miss W..ls</i> et <i>Miss Sc..tt</i> étaient allées
-à la comédie; mais que si elles n'y rencontraient pas quelques
-frères, elles reviendraient aussitôt que la pièce serait
-achevée...</p>
-
-<p>«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment
-satisfait sa curiosité, la conversation changea. On
-pria donc Miss Ha..yv..d de chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction
-générale de toute la compagnie. M<sup>me</sup> Hayes dit que
-Clara était une excellente actrice; Foote la pria de lui réciter
-quelques morceaux; après quelque hésitation, elle déclama
-avec tant d'art une scène de la <i>Belle Pénitente</i> que <i>Samuel</i>,
-surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur
-son théâtre si cette proposition lui paraissait agréable. Clara
-crut que c'était une pure raillerie de sa part, et elle ne lui
-répondit que par une révérence; mais peu de temps après,
-elle fut engagée au théâtre de Hay-Market, où elle eut le
-plus grand succès, et passa ensuite, à la recommandation
-de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les applaudissements
-les plus avantageux.</p>
-
-<p>«<i>Miss Sh..d..m</i> descendit: on la pria de chanter; elle
-répondit qu'elle était si fatiguée de son opération avec Sir
-Harry Flagellum qu'elle demandait un petit moment de
-répit pour remettre ses esprits. «J'ai été, dit-elle, deux
-grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire passer
-dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse
-que nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de
-toutes les mules des Alpes.»</p>
-
-<p>«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination
-de Charlotte n'eût pas encore inventé une machine
-propice à ces sortes d'&oelig;uvres pieuses; qu'il lui était venu
-dans l'idée d'en construire une dans le genre de celle qui
-fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnes
-à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on pourrait
-satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de
-quarante Flagellums.</p>
-
-<p>«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage
-national, il pensa que ces machines devraient être
-construites par autorisation de patentes et qu'attendu le
-rapport énorme qu'en retireraient les propriétaires, il jugeait
-nécessaire que le Parlement mît un droit considérable
-sur chacune de ces machines.</p>
-
-<p>«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des
-nonnes. L'alderman <i>Portsoken</i> l'avait assuré hier, à la Taverne
-de Londres, qu'il avait passé la nuit d'auparavant au
-couvent de Charlotte avec une nonne véritablement vierge,
-mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment l'<i>hymen</i> pouvait
-être préservé des assauts perpétuels auxquels il était
-continuellement livré.</p>
-
-<p>«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne
-agissant en ce moment avec beaucoup de force sur sa personne,
-elle crut convenable de soutenir la dignité de sa
-maison et elle lui répliqua très injudicieusement:&mdash;Que son
-opinion était qu'une femme pouvait perdre sa virginité
-cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le <i>D<sup>r</sup> O'Patrick</i>
-l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de
-la même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait
-éprouvé elle-même et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne
-mille fois et qu'elle eût été ce matin même sous la direction
-du docteur, elle se croyait une vierge aussi bonne qu'une
-vestale. Que, quant à l'<i>hymen</i>, elle avait toujours entendu
-dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait
-point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait
-donc de dire qu'elle avait maintenant dans son séminaire
-autant de virginités qu'il en fallait pour contenter toute la
-cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessus
-le marché; qu'elle avait une personne, nommée <i>Miss
-Su..y</i>, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller
-<i>Pliant</i>, qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de
-virginalité; que <i>Miss Su..y</i>, étant la fille d'un libraire et
-ayant travaillé sous l'inspection de son père, connaissait la
-valeur des éditions nouvelles.»</p>
-
-<p>«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse,
-qui était un composé d'ignorance, de sophismes irlandais
-et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afin de
-remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de se retirer;
-il paya le mémoire, qui était assez bien chargé; il donna un
-rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin
-de l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies
-prirent congé de Mme Charlotte et se rendirent joyeusement
-à <i>Bedford-arms</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte
-et après avoir parlé avantageusement de son couvent, nous
-allons maintenant donner quelques notions sur celui de sa
-voisine.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut
-probablement la première dame abbesse qui, pour s'attirer
-des chalands, en leur recommandant la bonté de ses marchandises,
-mit une devise latine au-dessus de sa porte; sur
-une plaque de cuivre était inscrit:</p>
-
-<p class="c">«<i>In medio tutissimus</i>.</p>
-
-<p>«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux
-de pratiques; elle ne manquait pas de leur procurer
-les meilleures marchandises et de leur prouver la vérité
-de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes <i>Miss Émilie C..lth..st</i>.
-Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit dans le
-monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne
-et sa vie.</p>
-
-<p>«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly;
-elle était un jour dans la boutique lorsque le comte
-de L...n y vint pour acheter différentes marchandises: le
-lord fut grandement frappé des charmes d'Émilie. De retour
-chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il informa
-son valet de chambre, qui était son confident et son mercure,
-de l'impression que cette jeune personne avait faite
-sur lui; il lui promit une récompense considérable s'il
-pouvait la lui procurer: l'appât était très séduisant; il lui
-répondit qu'il allait tout employer pour l'accomplissement
-de ses souhaits; il commença son attaque par lui adresser
-une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent
-contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était
-flatté de pouvoir vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait
-qu'il lui était impossible de lui cacher plus longtemps son
-amour; qu'il se jetait à ses pieds et implorait sa miséricorde;
-que son destin était entre ses mains et qu'il la conjurait
-de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la
-mort à une vie de tourments perpétuels, que la belle main
-de l'aimable Émilie pouvait seule adoucir.» La jeune personne
-lut cette épître avec émotion; d'un côté, sa vanité
-était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la conquête
-d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin
-de son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion
-la portaient à plaindre son tourment: elle consulta donc
-une dame en qui elle avait confiance pour savoir comment
-elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valet de
-chambre du lord L...n n'était pas à mépriser; il était le
-grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la maison
-que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord
-par-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de
-crédit à la cour, Émilie ne doutait point qu'il ne procurât
-un fort bon emploi à son valet de chambre: dans tous les
-événements, elle serait bien mariée et c'était la principale
-des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, en
-conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait
-assez d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès,
-ce qu'il ne manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle
-une femme qu'il faisait passer pour sa s&oelig;ur et qu'Émilie
-regardait déjà comme la sienne propre; elle lui ouvrit donc
-les secrets de son c&oelig;ur qui furent aussitôt rapportés au
-frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et comme
-la s&oelig;ur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne
-vit point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut
-très satisfait du spectacle jusqu'à la conclusion du drame,
-lorsque malheureusement, ou plutôt heureusement pour le
-valet de chambre de milord, la pluie tomba avec une force
-si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une voiture;
-il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de
-se rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce
-que la pluie cessât ou que l'on pût se procurer une voiture.
-Émilie frémit d'abord au nom de taverne, mais elle n'eut
-plus de scrupules lorsque sa compagne lui représenta qu'en
-pareille circonstance sa délicatesse était hors de saison,
-surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille
-de vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt,
-on but à la ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié
-de préparer son hameçon, ni d'introduire une bouteille de
-vin de champagne bien renforcée d'eau-de-vie. La soirée
-était très humide, et, comme on sortait d'un endroit extrêmement
-chaud, un autre verre de vin ne pouvait point
-faire de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et
-du second on passa au troisième et ainsi de suite. Pendant
-ce temps, les yeux d'Émilie étaient plus animés que jamais;
-cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sa gaieté.
-Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point de voiture.
-Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valet
-de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il
-infusa adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but.
-L'effet n'en fut pas long, car Morphée s'empara aussitôt de
-ses sens. Émilie étant ainsi livrée au sommeil, le valet de
-chambre et la s&oelig;ur prétendue se retirèrent, lorsque milord,
-qui attendait dans une chambre voisine l'issue de l'affaire,
-entra et se livra sans beaucoup de difficultés à ses désirs
-brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de
-sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était
-perdue. Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion
-pour elle était si forte qu'il n'était plus le maître de sa
-raison, qu'il l'adorait, l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte
-blanche sur les conditions qu'elle lui imposerait pour vivre
-avec lui; une voiture, une maison élégante, cinq cents
-livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu
-de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent
-tellement en sa faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement
-à sa discrétion. Il la mit aussitôt en possession de ce
-qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la satiété des complaisances
-répétées du même objet fort souvent nous ennuie.
-Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut
-que sa passion était bien diminuée; sous le prétexte de la
-jalousie, il lui chercha donc une querelle qui rompit leur
-liaison.</p>
-
-<p>«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et
-ayant les charmes d'Émilie a rarement la prudence suffisante
-pour profiter du présent et amasser pour l'avenir.
-Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable
-et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux
-les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une
-belle bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur
-régularité et leur blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous,
-dis-je, une telle personne et ne vous étonnez pas si le
-miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle avait de justes prétentions
-à la conquête universelle; que si milord l'avait adorée,
-les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage
-à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle
-se former l'idée d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de
-cette vie sont si extraordinaires et si peu attendues qu'elle se
-trouva, en peu de temps, dans cette situation. Elle se vit contrainte,
-pour vivre, de vendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants
-et la plus grande partie de ses ajustements; elle ne
-trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin forcée de se
-soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité contraint
-souvent le sexe; enfin M<sup>me</sup> Mitchell ayant appris sa
-situation l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada
-qu'elle y serait regardée comme une amie. Émilie avait
-paru avec éclat dans le grand monde, et elle était appelée
-le <i>Phaéton femelle</i> par rapport à un accident qui lui arriva
-au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au théâtre de Hay-Market,
-la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à
-celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que
-cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames
-qui étaient dans la même loge et qui craignaient le même
-événement pour leurs têtes, si <i>M. Gl...n</i> ne fût venu galamment
-à son secours et n'eût éteint le feu. Il préserva, au
-risque de sa personne, les charmes et les ajustements
-d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite
-dans King's-Place.</p>
-
-<p>«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la
-douceur de son caractère qu'elle peut exiger la somme
-qu'elle désire; elle a refusé plus d'une fois un billet de
-banque de vingt livres sterling, parce qu'elle n'aimait
-point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif
-très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne,
-lui proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement;
-mais comme elle avait la plus grande aversion pour
-la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant
-de marine, qui n'est pas très délicat dans ses attachements
-pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un
-riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit
-qu'elle soupçonnât que sa première femme était encore
-vivante, soit qu'elle craignît qu'il eût l'intention de la traiter
-comme sa première épouse, elle refusa le mariage,
-quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En
-général, Émilie est une <i>fille de joie</i>, mais elle n'en a point
-les sentiments; elle peut servir d'exemple aux s&oelig;urs de la
-communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice
-de leur profession.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes
-restés assez longtemps, et nous allons faire une petite
-excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit
-demeurait <i>M<sup>me</sup> B...nks</i>, femme intelligente, assidue et polie,
-qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu'elle
-n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs,
-résolut de tourner à son avantage les talents que la
-nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les
-attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue,
-elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la
-ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire
-leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de
-trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient
-jamais de donner les preuves les plus convaincantes
-de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient
-dans l'indigence et qui se trouvaient forcées de faire un
-métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un
-magasin constant des meilleurs marchands des alentours de
-Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été
-longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage
-régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à
-acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état
-critique et important; en un mot, <i>B...nks</i>, ayant amassé
-une somme d'argent dans sa louable vocation, pensa qu'il
-était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye;
-en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans
-Curzon-Street. <i>Clara Ha....d</i> fit son premier noviciat public
-dans ce séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui
-de Charlotte. <i>Miss M...d...s</i> fut la seconde qui fut enregistrée
-sur la liste de ses nonnes; elle se rendit célèbre par ses
-charmes transcendants, qui étaient si puissants qu'ils captivèrent
-le savant Dr. B...nks. Miss Sally <i>H...ds..n</i> était la
-troisième en date; elle fut si prudente et si économe qu'elle
-amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une
-abbesse. La turbulente M<sup>me</sup> <i>C...x</i> était aussi inscrite sur la
-liste de M<sup>me</sup> B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils
-de Mars, lui donnent le droit, sous d'autres rapports, de
-choisir sa compagnie; mais elle n'écoute point les propositions
-de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il
-vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme
-calédonien qui, par des questions politiques, s'est
-distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que
-M<sup>me</sup> C...x était l'objet de ses attentions; mais cette erreur
-fut bientôt rectifiée, lorsqu'on vit clairement que M<sup>me</sup> B...nks
-occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son
-c&oelig;ur, malgré son visage hommasse et sa figure commune;
-il disait à cette occasion qu'elle avait ce <i>je ne sais quoi</i>,
-auquel tout homme sensible ne peut résister. <i>Miss Betsey
-St..n..s..n</i> exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un
-trop grand courant d'affaires et que toutes les autres s&oelig;urs
-se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter
-un visiteur et de ne point le forcer d'aller dans un
-séminaire; mais sa vocation générale est celle d'assister
-M<sup>me</sup> B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la plus
-grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action,
-dans ce double emploi, l'oblige généralement à prendre les
-eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement
-à sa constitution. M<sup>me</sup> <i>W..ls.n</i> a un embonpoint
-désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné; mais
-ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours
-l'admiration. M<sup>me</sup> <i>Br....n</i>, généralement connue sous la
-dénomination de <i>The Constable</i>, étant un excellent moule
-pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement
-pour recruter les forces de Sa Majesté. M<sup>me</sup> <i>F..gs..n</i>,
-la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon
-accord avec tout le monde; soyez chrétien ou païen, brun
-ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s'en
-met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger;
-mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment
-une paire de balances pour peser l'or: malgré le grand
-nombre d'admirateurs de différentes complexions et nations
-que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore
-absorbées, comme peut l'attester un certain gentilhomme
-irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé
-de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent
-disconvenir les personnes qui connaissent M<sup>me</sup> F..gs..n..
-qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle
-tient dans ses bras l'homme qu'elle aime, <i>s'abandonne tout
-à fait</i>. Marie Br...n a été pareillement engagée dans ce
-séminaire...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant
-qu'elle ne quitte King's-Place; cependant, comme elle était
-résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques
-coups d'éclat, elle commença d'abord par recruter de deux
-manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches
-pour son séminaire; la première, par la visite des registres
-d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les
-papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux
-opérations.</p>
-
-<p>«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant,
-par sa mise et son maintien, à la femme d'un honnête
-négociant, elle alla dans les différents bureaux des
-registres d'offices, aux alentours de la ville, demandant une
-jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont
-le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait
-chez elle au premier étage; quelquefois elle jugeait convenable
-de rendre sa locataire malade au point de garder le
-lit; d'autres fois, elle la rendait vaporeuse; mais les gages
-étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d'amener
-son plan à exécution, elle prit des logements et
-même des petites maisons agréablement meublées dans les
-différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère
-de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements
-dans le voisinage, n'eût donné de l'alarme et n'eût
-empêché l'accomplissement de son dessein. Lorsque quelque
-fille honnête, d'une figure jolie et annonçant la santé,
-se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame
-qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle
-ne pouvait pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la
-servante couchât auprès d'elle, parce que ses infirmités
-étaient si grandes qu'il était important qu'elle eût, pendant
-toute la nuit, une personne pour la veiller.</p>
-
-<p>«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes
-vont généralement le soir prendre possession de
-leurs places, la fille innocente, qui s'était présentée à elle,
-fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les
-yeux de la dame étaient dans un si triste état qu'ils ne pouvaient
-pas supporter la lumière. A dix heures, toute la maison
-était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil;
-mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon
-souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit,
-la permission de souper avec <i>M<sup>me</sup> Charlotte</i>; on lui donna
-de la forte bière et, pour lui montrer qu'elle serait bien
-traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les esprits de
-<i>Nancy</i> étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui
-était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée.
-Quand, hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son
-premier sommeil entre les bras du lord <i>C...n</i>, du lord
-<i>B...ke</i> ou du colonel <i>L...</i>, elle se plaint de la supercherie;
-les cris qu'elle jette n'apportent aucun soulagement à sa
-situation, et, voyant qu'il lui est inévitable d'échapper à son
-sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle
-se trouve seule avec quelques guinées et la perspective
-d'avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et
-un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de
-grandes difficultés de l'engager à quitter cette maison et de
-se rendre dans le séminaire établi dans King's-Place, afin de
-faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la
-même manière.</p>
-
-<p>«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment
-les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements
-qu'elle faisait insérer dans les papiers du jour,
-qui souvent lui produisaient l'effet désiré et lui procuraient,
-pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes
-innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements
-étaient d'une nature sérieuse et portaient avec eux, pour
-toutes les jeunes personnes qui se proposaient d'entrer en
-service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et
-le témoignage dl la bonté du lieu; quelquefois Charlotte
-enjolivait son style en donnant à entendre que l'on serait
-chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications badines
-elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un avertissement
-qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle
-adressa à George S...n:</p>
-
-<p>«&mdash;On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout
-au plus, d'une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et
-qui n'ait, en aucune manière, servi dans la capitale; elle
-doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu'on se
-propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté;
-elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie,
-ou du moins en savoir assez pour faire soulever la
-pâte; elle doit avoir également assez de connaissances pour
-conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de
-grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit
-facilement et profite des instructions qui lui seront
-faites pour son avantage.»</p>
-
-<p>«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit
-néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine
-de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent
-pour entrer au service et qui profitèrent bientôt
-des instructions qui leur étaient données.</p>
-
-<p>«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de
-son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes
-et saines; elle commença d'abord par leur faire
-apprendre un nouveau genre d'amusement pour divertir ses
-nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir,
-deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices,
-elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à
-ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:</p>
-
-<p>«&mdash;M<sup>me</sup> Hayes présente ses compliments respectueux à
-lord ...; elle prend la liberté de l'informer que demain
-soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes,
-vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la
-nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles
-qu'elles sont pratiquées à <i>Otaïti</i>, d'après l'instruction et
-sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle
-M<sup>me</sup> Hayes paraîtra.»</p>
-
-<p>«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente
-de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante,
-tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur
-Hawkesworth:</p>
-
-<p>«&mdash;Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies
-religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens,
-il dit: «Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs
-vêpres d'une manière toute différente: un jeune homme de
-six pieds de haut et une petite fille d'environ onze à douze
-ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes
-de leur pays et un grand nombre de leur nation,
-sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme
-il le paraissait d'après la conformité parfaite de la coutume
-de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient
-plusieurs femmes d'un rang supérieur, particulièrement
-Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies,
-car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions
-nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps
-où elle était trop jeune pour connaître les importances de
-ce culte.»</p>
-
-<p>«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire
-du docteur Hawkesworth sur l'exécution de ces
-cérémonies, d'autant qu'elles sont plus que curieuses et
-vraiment philosophiques. Il dit:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&mdash;Cet événement n'est pas mentionné comme un objet
-de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré
-et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en
-philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions,
-qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes
-innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la
-coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque
-générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa
-source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile
-de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce
-peuple dans les m&oelig;urs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»</p>
-
-<p>«<i>Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128</i>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Hayes avait certainement consulté ce passage avec
-une attention toute particulière, et elle conclut que la honte
-en pareille occasion «était seulement cachée par la coutume».
-Ayant donc assez de philosophie naturelle pour
-surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement
-d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus
-telles qu'elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter
-de l'invention, imagination et caprice de l'<i>Arétin</i>.
-C'était donc à cet effet que dans les répétitions qu'elle avait
-fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune
-d'elles les gestes et postures dans lesquels elles
-étaient déjà très expérimentées.</p>
-
-<p>«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs,
-de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages
-de la Chambre des Communes.</p>
-
-<p>«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la
-fête commença. M<sup>me</sup> Hayes avait engagé douze jeunes gens
-les mieux taillés dans la forme athlétique qu'elle avait pu
-se procurer: quelques-uns d'entre eux servaient de modèles
-dans l'Académie royale, et les autres avaient les mêmes
-qualités requises pour le divertissement. On avait étendu
-sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la
-scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes
-dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus
-devaient paraître, conformément au système de l'Arétin.
-Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur
-maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur,
-en imitation des présents reçus en pareilles occasions par
-les dames d'Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence
-à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions
-et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes
-les différentes évolutions des rites, relativement au mot
-d'ordre de <i>santa Charlotta</i>, en conservant le temps le plus
-régulier au contentement universel des spectateurs lascifs,
-dont l'imagination de quelques-uns d'eux fut tellement
-transportée qu'ils ne purent attendre la fin de la scène pour
-exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne,
-qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements
-de l'assemblée. M<sup>me</sup> Hayes avait si bien dirigé sa
-troupe qu'il n'y eut pas une man&oelig;uvre qui ne fût exécutée
-avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.</p>
-
-<p>«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation
-et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices
-qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis,
-les actrices restèrent; la plupart d'elles répétèrent la partie
-qu'elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des
-spectateurs. Avant que l'on se séparât, le vin de champagne
-ruissela avec abondance. Les présents faits par les
-spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté
-de la soirée.</p>
-
-<p>«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée
-d'un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt
-après, Charlotte se jeta dans les bras du comte... pour
-mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande
-maîtresse en théorie.</p>
-
-<p>«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner,
-attendu que les fatigues de la soirée doivent leur
-avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu'à ce
-moment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«... La maison de M<sup>me</sup> Hamilton...<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> peut proprement
-être regardée plutôt comme une maison d'intrigue qu'un
-séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale
-la fréquentent très souvent. M<sup>me</sup> Hamilton n'avait point le
-caractère mercenaire des autres mères abbesses: elle aimait
-mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et amusante
-que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et
-ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion
-de l'argent qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais,
-divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison,
-moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir
-du plaisir d'être dans une bonne compagnie et pour passer
-quelques heures dans une agréable société.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de M<sup>me</sup> Hamilton.</p>
-</div>
-<p>«D'après ce genre d'amis et de connaissances de
-M<sup>me</sup> Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée
-du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison; en parlant
-ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle est la
-région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes
-plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est
-vrai qu'elle a un homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est
-la favorite d'un homme de grands moyens et qui a des liaisons
-avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer
-que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope:
-non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de
-Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir
-la dignité d'une femme honnête...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«... M<sup>me</sup> Nelson est une dame qui, dans les premières années
-de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand
-mérite; elle céda à la fin à l'influence de ses passions et se
-jeta dans les bras du capitaine <i>W....n</i> qui lui fut constant
-pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une
-autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa
-prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu;
-mais lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que
-sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités
-de sa conduite et par les visites trop fréquentes
-auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson,
-qui lui donna à entendre qu'il serait prudent pour elle
-de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de
-devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit
-chez un tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et
-l'expérience qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de
-sa profession, et d'après l'étude et le jugement approfondi
-qu'il avait faits de la vie réelle et d'une variété de vocations
-qu'il avait poursuivies, que le plan était non seulement
-très praticable, mais pouvait avoir la plus grande
-réussite.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils
-louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho,
-au coin de Holland-Street, qu'ils arrangèrent en très peu de
-temps et qu'ils meublèrent de la manière la plus élégante.
-Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment
-nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans
-les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt
-que Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte
-M...rtin s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles
-étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes
-d'elles eussent paru dans la ville pendant un assez long
-temps; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses
-pour le service présent; mais comme M<sup>me</sup> Nelson se proposait
-d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait
-toutes les jeunes personnes qui se présentaient.</p>
-
-<p>«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à
-écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui
-étaient connus pour visiter le séminaire de M<sup>me</sup> Goadby,
-etc., etc., ce qui procura à M<sup>me</sup> Nelson un nombre considérable
-de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le lord
-B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le
-lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes
-vinrent la voir; mais, en général, ils se plaignirent
-tous que les marchandises n'étaient pas de fraîche date, de
-sorte quelle était fréquemment obligée d'envoyer chercher
-d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait
-beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le
-crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. M<sup>me</sup> Nelson,
-voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se
-servit de son génie, qui était fertile dans l'art de la séduction,
-pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait
-demander un prix considérable; elle alla donc visiter constamment
-tous les registres d'offices; elle se rendit dans les
-auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures
-publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations
-adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes
-filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient
-de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises
-les plus fraîches que l'on pût trouver dans
-Londres.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Nelson triompha alors de ses rivales. M<sup>me</sup> Goadby,
-en son particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein
-d'établir son séminaire sur le même pied que celui de
-M<sup>me</sup> Nelson, elle fit le tour de l'Angleterre et fut assez heureuse
-pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles
-marchandises, qu'elle se proposa de présenter à ses convives
-lors de la rentrée du Parlement.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ
-de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita
-dans son c&oelig;ur l'émulation la plus forte de surpasser les
-projets de M<sup>me</sup> Goadby; elle mit une fois de plus son génie
-imaginatif en marche; elle avait une légère connaissance de
-la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler
-à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un avertissement
-pour être gouvernante dans une école de jeunes
-filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires
-pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle
-en obtint la place. Comme son dessein n'était pas d'exercer
-longtemps cette fonction, elle n'essaya point d'améliorer
-l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les
-bonnes m&oelig;urs; au contraire, elle s'efforça de corrompre
-leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l'on
-goûtait dans les caresses d'un beau jeune homme, et en
-leur donnant à entendre que c'était folie et préjugé de croire
-qu'il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles.
-Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres
-qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive
-et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les <i>Mémoires
-d'une fille de joie</i> et autres productions du même
-genre leur furent secrètement communiqués; elles les
-lisaient avec avidité. Quand elle vit qu'elle avait suffisamment
-animé leurs passions et qu'elle avait fait passer dans
-leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un
-jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit avec
-deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située
-dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui
-s'appelaient <i>Miss W...ms</i> et <i>Miss J..nes</i>, étaient âgées d'environ
-seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes
-familles.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Nelson avait antérieurement prévenu le lord <i>B...</i> et
-<i>M. G...</i> de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes.
-Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison
-qu'elles trouvèrent une collation servie; il y avait des fruits
-et des confitures en abondance. M<sup>me</sup> Nelson informa les
-jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes
-et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en
-conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur
-appétit avec beaucoup de satisfaction; on les engagea à
-boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit.
-M<sup>me</sup> Nelson jugea alors qu'il était temps d'introduire les
-gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la maison,
-un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans
-l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils
-causaient; les jeunes demoiselles furent d'abord alarmées
-mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs
-craintes, et on parla agréablement de différentes choses.</p>
-
-<p>«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes
-étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment
-elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de
-Kensington; lorsque l'on fit entrer la musique et que
-l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de la
-danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le
-temps qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un
-mot, elles continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant
-ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter
-l'effervescence de leur passion. Les assiduités de
-leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et
-presque leur destruction prochaine.</p>
-
-<p>«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent
-pour se coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne
-purent s'empêcher de parler de la tournure, de l'élégance,
-de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W...ms
-avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le lord B.....
-dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait complètement
-heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle;
-les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ
-dans leur chambre, en disant qu'il était impossible de refuser
-des invitations aussi tendres et qu'ils se croiraient plus
-que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations,
-ils n'offraient pas leurs services.</p>
-
-<p>«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le
-point de se mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment
-d'autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G..., prenant
-Miss J..nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était
-dans une chambre adjacente, et laissa le lord B..... maître
-de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop avancées
-pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.</p>
-
-<p>«Nous supposons que les amants et les belles nymphes
-furent aussi heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils
-goûtèrent jusqu'au lendemain un bonheur sans mélange.</p>
-
-<p>«Mais le lendemain, comment retourner à leur école?
-comment excuser leur absence? Elles prièrent M<sup>me</sup> Nelson
-de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même
-quelque raison plausible en leur faveur; elles la supplièrent,
-les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de
-M<sup>me</sup> Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes
-entre les mains; elle en avait déjà joué un <i>sans prendre</i> et
-avait gagné deux cents guinées; elle espérait avec de telles
-dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de
-temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l'endroit
-où elles étaient retenues; ils obtinrent du juge voisin
-un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre M<sup>me</sup>
-Nelson.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss
-W...ms et de Miss J..nes prirent envers M<sup>me</sup> Nelson pour
-la citer en justice la forcèrent de décamper: le bruit que
-cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins
-à porter plainte contre cette maison de débauche, et si
-M<sup>me</sup> Nelson eût continué plus longtemps son commerce,
-elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour
-prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler
-d'&oelig;ufs durs.</p>
-
-<p>«Au bout de quelques mois M<sup>me</sup> Nelson, ayant vu qu'il
-n'y avait point de poursuite contre elle, prit un autre séminaire
-dans Bolton-Street, Piccadilly. Elle résolut de jouer à
-un jeu plus assuré que celui qu'elle avait joué dans Wardour-Street;
-dans cet endroit, elle avait été trop loin, avait
-trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors
-qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de
-joie sur le haut ton.</p>
-
-<p>«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe,
-étaient <i>M<sup>me</sup> Marsh...l</i>, <i>M<sup>me</sup> Sm...th</i>, <i>M<sup>me</sup> B...ker</i>,
-<i>M<sup>lle</sup> Fisher</i>
-et <i>M<sup>lle</sup> H...met</i>.</p>
-
-<p>«La première de ces dames était la fille d'un chapelain
-qui lui donna une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier
-son esprit par les sentiments de la religion et de la morale.
-Elle est d'une figure agréable et bien faite. Se trouvant
-par la mort de son père dans la plus grande détresse, elle
-écouta les sollicitations du colonel <i>W...n</i>, et elle résigna sa
-vertu et non pas son c&oelig;ur à ces propositions; au colonel
-succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle
-découvrit trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et
-peu de semaines après il la quitta; elle fut donc alors forcée
-de rôder pour pourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant
-les occasions, elle rend des visites à <i>M<sup>me</sup> W...ston</i>, à
-M<sup>me</sup> Nelson et dans les autres séminaires.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement
-belle; elle est très ignorante, et elle fut
-trompée par un acteur ambulant, dont elle a adopté le nom.
-Pour ne point mourir de faim avec lui dans un grenier, ou
-pour ne pas être envoyée à la maison de correction comme
-une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute
-sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les
-mots tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes;
-étant donc entrée chez M<sup>me</sup> Nelson comme une nouvelle
-figure, elle y a gagné une somme considérable d'argent,
-et maintenant elle figure avec éclat au Ranelagh, à
-Carlisle-House et au Panthéon.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a
-été très connue au théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici
-dans le caractère d'une déesse, nous ne pensons pas qu'elle
-ait quitté les planches; elle a de justes prétentions à ce
-titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte <i>H...g</i>;
-mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que
-ses affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence
-refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires de
-M<sup>me</sup> B..ker, elle visite maintenant les séminaires pour y
-rencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre
-au-dessus du besoin; elle va également dans les mascarades
-et autres endroits publics.</p>
-
-<p>«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine
-ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il
-y a quelques années, la Laïs du bon ton la plus admirée;
-on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de rapport entre
-elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la présente
-Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles
-de Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a
-plusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des
-personnes du premier rang.</p>
-
-<p>«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente
-de M<sup>me</sup> Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité
-est imaginaire; il est certain qu'il y a quelque légère ressemblance
-de traits entre elles, elle imite cette dame autant
-qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss H...met est très
-vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à un des
-théâtres.</p>
-
-<p>«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le
-jeûne et la débauche, la religion et le vice dans un degré
-d'hypocrisie dont il y a peu d'exemples. <i>M<sup>me</sup> P......</i> est ou
-prétend être la femme d'un prédicateur ambulant qui, depuis
-quelque temps, est enfermé par ordre de la justice;
-elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un
-péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans
-sa bouche; mais nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi
-complètement que de ne jamais en goûter d'une autre manière
-et aussi abondamment et aussi voluptueusement que
-possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de
-<i>système végétal</i>... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle
-doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique
-que l'on puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection
-pour ne pas éprouver la vigueur de son camarade de lit;
-mais aussitôt qu'elle entend la cloche de sept heures, qui
-appelle à la prière, elle se jette alors à bas du lit, elle s'habille
-promptement et elle vole à l'église ou à la chapelle
-pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son
-cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour
-achever les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant
-commencées; cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte
-abstinence de la chair dans un sens ou à son système végétal,
-doit certainement la placer dans le vrai chemin du ciel dans
-lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour empêcher le
-progrès de son voyage céleste.</p>
-
-<p>«Par ces secours agréables et religieux, M<sup>me</sup> Nelson
-trouve les moyens de satisfaire le goût et les dispositions de
-chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien?
-M<sup>me</sup> M...rshall peut disputer des sciences occultes
-avec le logicien le plus subtil des écoles. Le vrai sensualiste
-trouvera une ample gratification dans la personne de M<sup>me</sup>
-Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle s'est toujours
-appliquée est celle d'une agréable courtisane. M<sup>me</sup>
-B..ker peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle
-est presque une déesse, comme elle l'était autrefois sur le
-théâtre. Si la pompe et l'affection doivent avoir quelques
-charmes aux yeux d'un adorateur, Miss Fisher peut prendre
-tous les airs d'une femme de qualité du plus haut ton. Si un
-amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages
-furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant
-de grâce qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît
-animé de l'esprit de la chair, M<sup>me</sup> P... jeûnera et priera
-avec lui aussi longtemps qu'il le désirera, <i>excepté au lit</i>.</p>
-
-<p>«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de
-M<sup>me</sup> Nelson fussent de tous les rangs et dénominations,
-depuis le duc jusqu'au méthodiste qui accable ses paroissiens
-d'une abondance de damnation pour l'autre monde, afin de
-pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de cette
-sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.</p>
-
-<p>«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste
-hommage à M<sup>me</sup> Nelson, nous jugeons qu'il est temps de
-renouveler nos visites à nos anciennes amies de King's-Place.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour,
-de plaisir et de bonheur, au célèbre <i lang="la" xml:lang="la">sanctum sanctorum</i>, ou
-King's-Place. Pendant nos dernières excursions à May-Fair et
-à Newman-Street, il arriva une révolution très considérable
-dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira du commerce.
-M<sup>me</sup> Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, extrêmement
-riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par
-ses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame
-chez M<sup>me</sup> Dubéry, nous allons présentement parler d'elle
-comme d'un caractère extraordinaire.</p>
-
-<p>«<i>État présent et exact des séminaires dans King's-Place,
-donné d'après les meilleures autorités:</i></p>
-
-<p>«<i>M<sup>me</sup> Adams.</i></p>
-
-<p>«<i>M<sup>me</sup> Dubéry.</i></p>
-
-<p>«<i>M<sup>me</sup> Pendergast.</i></p>
-
-<p>«<i>M<sup>me</sup> Windsor.</i></p>
-
-<p>«<i>M<sup>me</sup> Mathews.</i></p>
-
-<p>«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires,
-nous allons donner une petite description de la négresse
-<i>Harriot</i>, tandis qu'elle demeure encore dans un de ces endroits
-voluptueux.</p>
-
-<p>«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement
-jeune lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves
-à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant
-la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de
-Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on découvrit en
-elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe
-ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par
-l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades;
-il prit en elle une confiance particulière et il la fit
-l'intendante de ses négresses; il lui fit apprendre à lire, à
-écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses
-comptes domestiques. Comme il était veuf, il l'admettait
-très souvent dans son lit; cet honneur était toujours accompagné
-de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était sa
-favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant
-lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent
-alors en Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré
-les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle
-demeura constamment et sans rivalité l'objet chéri de ses
-désirs, et cela n'était pas en quelque sorte extraordinaire,
-car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui
-des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes
-qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde
-femelle qui s'adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à
-son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte
-dans ses comptes, et elle n'aurait point souffert que personne
-le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an
-quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot
-était très attrayante; elle était grande, bien faite et gentille.
-Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit
-par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de
-son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables
-et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement
-perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré
-de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.</p>
-
-<p>«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais,
-malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami,
-qui n'avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie,
-qui lui devint si fatale qu'il paya le tribut de la nature.
-Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques
-bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si généreuse et
-si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas
-amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle
-eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse
-de mille louis.</p>
-
-<p>«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une
-table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance,
-et même cette pitance n'aurait pas duré longtemps si
-elle n'eût pas avisé aux moyens de venir promptement au
-secours de ses finances presque épuisées.</p>
-
-<p>«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns
-de ces scrupules délicats et consciencieux qui
-constituent ce que l'on appelle ordinairement la chasteté et
-ce que d'autres nomment la vertu. Les filles de l'Europe,
-aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent rarement
-la signification dans leur état naturel. La nature dirigea
-toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis
-de morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un
-parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa
-à <i>Lovejoy</i>, pour qu'il la produisît convenablement en compagnie.
-Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout
-à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son
-espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au
-lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de <i>Miss R...y</i> pour
-voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement
-frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot,
-auxquels il ne s'attendait pas, qu'il la visita plusieurs jours
-de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un
-billet de banque de vingt livres sterling.</p>
-
-<p>«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle
-avait des attraits suffisants pour s'attirer la recommandation
-et l'applaudissement d'un connaisseur aussi profond que
-l'était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre
-ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que
-le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait
-toujours commander le prix.</p>
-
-<p>«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur
-la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante
-membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez
-elle qu'avec un doux papier appelé communément billet de
-banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling,
-outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent,
-les beaux ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés.
-Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l'occasion favorable
-qui se présentait à elle de succéder à <i>M<sup>me</sup> Johnson</i> dans
-King's-Place; elle écouta cet avis et employa presque sa petite
-fortune à ce nouvel établissement.</p>
-
-<p>«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux,
-mais ayant pris un caprice pour un certain officier
-des gardes qui n'avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa
-d'accepter les offres de tout autre adorateur; étant
-donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa
-bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un
-grand déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison
-dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques,
-à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa
-maison, profitèrent de son absence: ils augmentèrent non
-seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans
-toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent
-plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle
-ne voulut pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la
-scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée
-pour dettes.</p>
-
-<p>«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite
-aux autres abbesses. Nous commencerons par M<sup>me</sup>
-Adams, à l'extrémité septentrionale de la constellation des
-séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable Émily, les
-beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.</p>
-
-<p>«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous
-avons déjà parlé, mais Émily R..berts, qui descendait d'une
-famille toute différente. Son père était un rémouleur très
-fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont eu autant de
-réputation que lui; cependant, malgré son état et la considération
-dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily
-aucune fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au
-service; elle se plaça donc chez un marchand respectable et
-vécut pendant quelque temps dans l'état de l'innocence. A
-la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur
-correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée
-d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au
-monde le gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination
-pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc
-démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la
-maintiendraient dans cet état d'aisance, de dissipation et de
-plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut
-avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de King's-Place,
-une très bonne marchandise; il est impossible d'être
-plus aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans
-l'humble état de rémouleur ambulant, comme successeur
-de son père. Mais si Émily n'a pas avancé son frère dans
-quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit
-commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires
-de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours
-de sa vocation.</p>
-
-<p>«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et
-la vivacité de ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille
-fort gentille et très agréable; elle fut mise en apprentissage
-chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le
-lord P...., qui bientôt l'abandonna et la mit dans la nécessité
-d'aller exposer ses charmes dans ce marché général de
-la beauté.</p>
-
-<p>«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité
-et ses reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être
-le premier sur la liste de ses adorateurs; elle fut la dupe
-d'un avertissement qu'il lui adressa au sujet de sa belle
-figure théâtrale; en conséquence de cet avertissement, elle
-eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de lui enseigner
-l'art dramatique et de la présenter au directeur du
-théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en
-peu de temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un
-traitement considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques;
-mais dans une des scènes tendres, il joua si bien
-son rôle qu'elle fut forcée de reconnaître ses talents et de
-céder à ses conseils, et qu'elle réalisa les descriptions les
-plus amoureuses de nos poètes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Après avoir pris congé de M<sup>me</sup> Adams, nous approchâmes
-de l'équinoxe et nous fîmes voile vers le midi, où,
-après avoir touché le port suivant, nous entrâmes dans la
-baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très bien ravitaillés
-et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs nécessaires
-pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de
-King's-Place.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle
-n'ait jamais lu les <i>Lettres de Chesterfield</i>, elle peut découper
-une pièce avec autant d'adresse et de dextérité que milord
-lui-même. En effet, aucune femme ne fait les honneurs de
-la table avec autant de propreté et d'élégance qu'elle. Quoiqu'elle
-ait reçu une éducation d'école et que ses m&oelig;urs
-furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la
-lecture des <i>Bijoux indiscrets</i>, ses manières sont si polies
-qu'elle paraît en quelque sorte une femme de ton; elle
-abhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d'expressions
-qui choquent la bienséance; elle a quelque teinture de
-la langue française; elle parle un peu italien, et, par le
-secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs
-étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour
-cette raison que les ministres étrangers visitent souvent son
-séminaire et trouvent toute la satisfaction qu'ils désirent.</p>
-
-<p>Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de
-D......, le comte de M...... et le comte H... conviennent
-tous que les traités de cette maison sont dignes du corps
-diplomatique. En un mot, tout le département du Nord
-vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et M<sup>me</sup> Dubery
-n'est pas sans les plus grandes espérances que le département
-méridional suivra bientôt leur exemple.</p>
-
-<p>«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de
-M<sup>me</sup> Dubery étaient tous des membres du corps diplomatique;
-non, assurément...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire
-de M<sup>me</sup> Pendergast, qui, après la maison de M<sup>me</sup> Dubery, est
-le plus voisin dans King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation
-que nous avons reçue de nous rendre chez la célèbre
-<i>M<sup>me</sup> W...rs</i>; une dame entièrement sur le haut ton, qui
-tient une maison de rendez-vous pour les <i>femmes galantes</i>
-et les <i>beaux garçons</i> de classe supérieure et qui s'est acquis
-une grande réputation par sa capacité à accoupler les deux
-sexes; aussi, par ces moyens honorables et industrieux,
-elle roule dans un brillant équipage et soutient une maison
-considérable, consistant en personnes de presque chaque
-dénomination.</p>
-
-<p>«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs,
-des artistes, des musiciens et des chanteurs. A notre première
-entrée, le groupe était formé du lord P...y, du colonel
-Bo...den, de M. A...ns..d et de M. C...b...d. Les dames
-étaient M<sup>me</sup> H...n, M<sup>me</sup> P...y, la marquise de C...n,
-M<sup>me</sup> Gr...r et M<sup>mes</sup> J...s... Il vint bientôt après d'autres
-visiteurs des deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable
-compagnie le plaisir le plus agréable, d'autant que
-l'esprit et la beauté y régnaient à plus d'un titre. Comme il
-est ordinaire dans les compagnies mélangées de jouer aux
-cartes, on fit deux quadrilles...</p>
-
-<p>«... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manière
-la plus agréable au désir de la compagnie; son ami
-l'accompagna de la flûte, et ils reçurent les applaudissements
-qu'ils méritaient.</p>
-
-<p>«Le lord <i>P.f.t.</i>, ayant tiré à part notre petit cercle du
-reste de la compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière
-à sa veine sarcastique; il nous dit: «Je suis disciple
-de <i>Pythagoras</i>, et je crois fermement à la métempsycose.
-Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle serait la
-transmigration la plus probable des âmes des dames présentes;
-je pensais que celle de Lady H...s passerait dans
-le corps d'une chèvre de l'espèce la plus vicieuse; que celle
-de M<sup>me</sup> P...y animerait peut-être un hoche-queue; que
-celle de la marquise de <i>C...n</i> pourrait, comme un serpent,
-se plier et se replier dans la figure d'un <i>B...h</i> orgueilleux;
-que celle de <i>M<sup>me</sup> Gr......</i> occuperait certainement le corps
-petit, mais chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on
-assure que cet animal est de toutes les créatures vivantes le
-plus long dans l'acte de coïtion; que celle de la pauvre
-<i>M<sup>me</sup> H...x</i>, que je plains de tout mon c&oelig;ur, se réfugierait
-dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une
-victime; quant à celles de <i>M<sup>mes</sup> J...</i>, je pense que rien ne
-pourrait mieux leur convenir que les corps d'une vipère,
-d'un crapaud ou d'un serpent à sonnettes.» Le lord, après
-avoir ainsi donné un libre essor à son imagination sur la
-transmigration des âmes des dames, fut interrompu par
-M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la
-plus sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements
-réitérés de toute la compagnie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre
-une visite amicale à une ancienne connaissance, dans <i>Queen-Anne's-Street</i>.
-Nous serions en effet inexcusables de ne pas
-nous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui
-nous est assigné par M<sup>me</sup> Br...dshaw. Nous aurions dû, à la
-vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est
-que nous n'étions par informé, du moins en partie, des
-anecdotes suivantes.</p>
-
-<p>«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique
-la généalogie de <i>Miss Fanny Herbert</i>. Cette dame,
-que nous avons rencontrée d'abord dans un séminaire, dans
-Bow...-Street, commença, bientôt après cette époque, à
-travailler pour son compte et tint une maison très renommée
-au coin du passage de la Comédie, dans la même rue,
-où elle demeura longtemps.</p>
-
-<p>«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un
-beau teint, des yeux vifs et expressifs et les dents très
-blanches et très régulières. Nous croyons qu'elle n'avait
-point recours à l'art supplémentaire qu'emploient presque
-toutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégamment
-meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent séduisait
-l'&oelig;il de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient
-des marchandises supportables. Un riche citoyen était son
-ami le plus assidu et peut-être le principal soutien de sa
-maison; mais quoiqu'elle ne fût pas prodigue de ses faveurs,
-elle n'était pas insensible à la rhétorique persuasive d'un
-beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très
-bien taillé. Le capitaine <i>H....</i>, <i>M. B......</i>, <i>M. W.....</i> et plusieurs
-autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard
-furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans
-la compagnie particulière; il faut cependant avouer qu'elle
-n'avait point l'âme mercenaire: par conséquent, ces messieurs,
-qui étaient tous <i>beaux garçons de profession</i>, au lieu
-d'augmenter ses revenus, contribuaient plutôt à les diminuer,
-d'autant que la plus grande partie d'entre eux se
-trouvaient ruinés.</p>
-
-<p>«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune
-considérable qui fut si passionné de ses charmes qu'il pensa
-que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul, était de
-l'épouser; il lui offrit donc sa main, dans une intention
-honorable, et pour la convaincre que sa proposition était
-sérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne's-Street
-(où elle demeure actuellement); il la fit meubler
-d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais
-il tomba subitement malade; ses médecins lui conseillèrent,
-pour sa santé, de se rendre aux eaux de <i>Bath</i>; il y fut à
-peine rendu qu'il y paya, avant la célébration de leurs
-épousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert,
-en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans Queen-Anne's-Street,
-y ayant pris son nom, l'a toujours
-porté depuis.</p>
-
-<p>«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue
-dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelque
-temps, quel parti prendre. Comme elle n'avait point
-entièrement abandonné sa maison dans Bow-Street, elle
-continua toujours son ancien train de prostitution variée;
-bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa
-maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle
-de Queen-Anne's-Street.</p>
-
-<p>«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés
-pour l'intrigue élégante, car aucune femme, quand
-elle le voulait, ne se comportait avec plus d'honnêteté que
-Fanny; elle a l'esprit enjoué et emploie à propos l'équivoque;
-à cet égard, on peut la regarder comme une seconde
-Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois
-sans succès, mais en général, elle est une compagne vive et
-agréable, et quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps,
-elle n'en est pas moins une personne digne encore de
-recherches.</p>
-
-<p>«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison
-l'agréable <i>Miss M..n</i>, la capricieuse <i>M<sup>me</sup> W......n</i> et l'aimable
-<i>Miss T....h</i>. Ces dames fréquentent alternativement
-King's-Place et les autres séminaires. Mais elles ne trouvent
-dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme à
-leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.</p>
-
-<p>«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le
-chevalier <i>P...o</i> et <i>M. M...r</i>, Portugais. <i>M. Pis....ni</i>, résident
-vénitien, a pris un caprice pour M<sup>me</sup> W...n. Quant à Miss
-T.....h, elle est devenue l'intime amie de <i>M. d'Ag...o</i>, ministre
-de Genève.</p>
-
-<p>«Nous pouvons pareillement introduire dans la maison
-de M<sup>me</sup> Br...dsh..w tout le corps diplomatique du département
-méridional, à l'exception de l'ambassadeur espagnol;
-nous allons prendre congé de ces messieurs, pour parler
-d'un nouveau visiteur, le lord Champêtre...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Ce fut chez M<sup>me</sup> Br...dsh..w que le lord Champêtre vit
-d'abord M<sup>me</sup> Armst..d. C'est l'opinion générale que le lord
-eut un tendre penchant pour Fanny et qu'il passa dans ses
-bras de doux moments; mais il est certain qu'il rendait de
-fréquentes visites particulières à M<sup>me</sup> Br...dsh..w, toutes les
-fois qu'il n'avait point d'autre objet ostensible d'attachement,
-et que l'on a vu cette dame se promener dans sa voiture
-dans les environs de la ville et sur les différents chemins
-qui conduisent à <i>Richmond</i>, <i>Putney</i> et <i>Hampstead</i>. Il
-dirigea bientôt sa chaude artillerie sur M<sup>me</sup> Armst..d
-qui venait souvent chez M<sup>me</sup> Br...dsh..w; il la pressa
-de si près qu'elle céda bientôt, d'après une <i>carte blanche</i>
-qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui
-accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et
-elle céda <i>tambour battant, mèche allumée</i>. Nous prions le
-lecteur de ne pas mal interpréter cette dernière expression
-et de croire qu'il n'y avait point la moindre raison de soupçonner
-<i>un tison</i> de l'un ou de l'autre côté.</p>
-
-<p>«Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours
-d'avoir un tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle
-ait presque cinquante ans et qu'il partage ses affections
-entre elle et M<sup>me</sup> Armst..d. Que ce soit assuré ou non, il
-n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le plus
-parfait accord et qu'il ne paraît pas y avoir entre elles la
-moindre apparence de jalousie.</p>
-
-<p>«Comme nous avons donné un détail particulier de la
-conduite de Fanny jusques et y compris sa situation
-présente, nous allons avoir la même attention pour
-M<sup>me</sup> Armst..d.</p>
-
-<p>«Nous sommes informés que M<sup>me</sup> Armst..d n'est point
-d'une famille illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier;
-qu'étant abandonnée de ses parents et que n'ayant aucun
-moyen de vivre, elle jugea prudent de mettre ses charmes
-à prix, et que l'excellente négociatrice, M<sup>me</sup> Goadby, ayant
-entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif.
-Il paraît qu'à cette époque elle avait tout au plus quinze
-ans; elle était bien faite, ses traits étaient parfaits et sa
-physionomie était tout à fait agréable. Il est prouvé que le
-lord L....n fut, après le juif, le second admirateur à qui
-M<sup>me</sup> Goadby la présenta: mais comme les finances du lord
-n'étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu'il
-aurait pu le désirer, M<sup>me</sup> Armst..d trouva que ses moyens
-pécuniaires n'étaient pas pour elle une connaissance
-avantageuse, et elle crut alors convenable d'accorder sa
-compagnie au duc de <i>A...</i>, mais leur correspondance ne
-dura que quelques mois, parce qu'il découvrit bientôt son
-infidélité; quelque temps après, elle passa dans les bras du
-noble <i>Cr...kter</i>; cela paraîtra singulier en considérant sa
-liaison future avec lady Champêtre; mais on peut dire, en
-cette occasion, que le duc et le lord changèrent de danseuses
-dans le même cotillon.</p>
-
-<p>«Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance
-avec M<sup>me</sup> Armst..d; il lui loua une petite maison
-de campagne près de Hampstead; cette dame et Fanny
-passèrent la plus grande partie de l'été dernier dans cette
-retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener
-dans les endroits voisins.</p>
-
-<p>«Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord
-garde si peu le moindre secret de son attachement pour ses
-deux dames qu'il y a raison de croire qu'elle durera longtemps;
-il est successivement occupé à satisfaire ses passions
-amoureuses dans les bras de Fanny <i>He..be..t</i> et de
-M<sup>me</sup> Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre,
-est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel <i>B....</i>,
-du baronnet <i>Thomas L....</i>, du lord <i>B....</i> et de plusieurs des
-membres de chez <i>Arthur</i> et de <i>Bootle</i>. Les dames qui fréquentaient
-ordinairement la maison de M<sup>me</sup> Br...dsh..w
-étaient <i>Charlotte Sp...r</i>, qui prit ce nom de sa liaison avec
-le lord <i>Sd....r</i>, <i>Miss G...lle</i>, <i>Miss Mas...n</i>, <i>M<sup>me</sup> T....r</i> et
-<i>M<sup>me</sup> L...ne</i>.</p>
-
-<p>«La première de ces dames a, pendant quelques années,
-figuré sur la liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle
-soit toujours dans son printemps et qu'elle soit de la figure
-la plus agréable, elle est très difficile dans le choix de ses
-amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs, elle préfère toujours
-ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord
-B... est très amoureux de Charlotte, malgré qu'il la connaisse
-depuis six ans passés. Le lord n'est plus actuellement
-le gai, <i>le beau garçon</i> de vingt-deux ans, comme l'était
-<i>Ned H...</i> quand il fit la conquête d'une certaine duchesse à
-<i>Tunbridge</i>; il trouve qu'il y a plus de peine à attacher un
-friand morceau que d'en venir à une action avec une dame
-d'expérience qui est libre d'accès et disposée à soutenir le
-siège, quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si
-c'était une attaque de jeunesse.</p>
-
-<p>«Comme l'aventure du lord B.... à Tunbridge fut à la
-fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur ne
-sera pas fâché d'en trouver ici le détail. A cette époque, les
-appartements, dans cet endroit, étaient loués par <i>M. Toy</i>,
-qui, sur le récit d'une hésitation dans sa voix et commençant
-tous ses mots par <i>Tit Tit</i> (n'importe l'interprétation
-que l'on donne à ce premier mot), fut surnommé <i>Tit Tit</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
-M<sup>me</sup> la duchesse de M.... était dans cette saison à prendre
-les eaux; se promenant un jour dans les jardins, elle aperçut,
-à travers un buisson, une plante sensitive qui lui
-parut si extraordinaire qu'après l'avoir bien remarquée elle
-la reconnut pour être celle d'un <i>Tit Tit</i>. Elle fut si frappée
-de sa longueur et de sa grosseur qu'elle résolut d'en avoir la
-possession; dans ce dessein, elle alla jusqu'à offrir sa main
-au Toy; mais malheureusement il se trouvait engagé et ne
-pouvait pas accepter l'honneur qui lui était proposé; cependant
-Toy s'intéressant au vif désir de Son Altesse et s'étant
-aperçu aussitôt qu'elle avait envisagé avec transport la
-plante sensitive, voulant en outre rendre service à son
-ami Ned, il informa M<sup>me</sup> la duchesse de M.... que ce gentilhomme
-possédait une plante encore plus belle et plus sensitive
-que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet
-avis qu'en peu de temps Ned fut en pleine possession de
-sa... <i>fortune</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> «N'ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune
-expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la traduction
-de ce premier mot.»</p>
-
-<div class="attr">(<i>Note du traducteur</i>.)</div></div>
-<p>«Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs
-femelles de M<sup>me</sup> Br...dsh..w, est grande et d'une
-figure agréable; elle a tout au plus dix-huit ans; sa contenance
-douce et expressive indique la bonté naturelle de son
-caractère: elle est la fille d'un chapelain qui mourut pendant
-qu'elle était très jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien
-qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien
-et éducation des fils et des filles des ecclésiastiques;
-elle fut donc, par les fonds de cet établissement, placée
-apprentie chez une couturière; elle demeura chez cette
-dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un
-avocat lui fit la cour; elle l'écouta favorablement, s'imaginant
-que ses desseins étaient honorables; elle consentit de
-passer avec lui en Écosse. Lorsqu'ils furent en route, le
-clerc employa si bien la rhétorique amoureuse qu'il lui
-persuada d'antidater la cérémonie. Après deux nuits de
-pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors obligée de
-revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée
-d'avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit
-de gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions
-à la chasteté et étant présentée chez M<sup>me</sup> Nelson,
-on lui persuada aisément de suivre les avis de cette dame;
-elle commença alors un nouvel apprentissage dans cette
-maison.</p>
-
-<p>«Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au delà de
-ses revenus et qui s'imaginait qu'il n'était point nécessaire
-de lui amasser une dot, d'autant qu'elle avait, aux yeux de
-ses parents, des charmes suffisants pour se procurer un
-mari de rang et de fortune; mais, hélas! les hommes de ce
-siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée
-quand elle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune
-personne est un exemple frappant de la vérité de cette
-observation.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui,
-à sa mort, lui laissa une fortune assez considérable; elle
-vécut pendant quelque temps dans l'abondance, mais malheureusement
-elle fit la connaissance de M. Tur..r (qui
-était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui
-avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même
-manière qu'il en usa avec cette dame) qui lui offrit de
-l'épouser; elle céda en peu de temps à ses tendres sollicitations:
-les noces se firent. A peine le premier mois de
-mariage était-il écoulé que M. Tur..r décampa, après s'être
-emparé de l'argent comptant, des billets de banque et effets
-précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possédait;
-elle apprit, mais trop tard, qu'avant de l'épouser il
-avait au moins une demi-douzaine de femmes existantes
-qu'il avait également traitées. Dans son désespoir, elle
-résolut d'user de représailles envers tout le sexe masculin et
-de lever des contributions sur toutes les personnes qui
-s'adresseraient à elle; elle a si bien réussi à cet égard qu'après
-avoir travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit
-mois consécutifs elle a réalisé une somme de 1,500
-livres sterling.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux
-noirs très expressifs et de superbes cheveux; elle est âgée
-d'environ vingt-cinq ans; elle a demeuré pendant quelque
-temps dans New-Compton-Street, n<sup>o</sup> 10. Nous avouons que
-nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais
-nous croyons qu'elle a été pendant quelque temps chez une
-marchande de modes, près de Leicester-Fields. Elle n'a
-point l'âme mercenaire, mais elle est très voluptueuse et
-très agréable.</p>
-
-<p>«Telles sont les principales personnes qui viennent chez
-M<sup>me</sup> Bradshaw, de laquelle nous prenons congé, après lui
-avoir fait une aussi longue visite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«La maison de M<sup>me</sup> Pendergast est située dans le centre
-de King's-Place et a, jusqu'à présent, conservé sa dignité,
-d'après les règlements de cette abbesse judicieuse. La plupart
-des belles nymphes, sous la dénomination de filles de
-joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué aux plaisirs
-de la première noblesse...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«... Une ressemblance de nom entre M<sup>me</sup> Windsor et une
-autre dame, qui ne demeure pas à un mille de Wardour-Street,
-Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bien pensants,
-de venir dans son séminaire, d'après les bruits qui
-avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était
-encline à un vice qui révolte la nature humaine et dont l'idée
-seule fait frémir. M<sup>me</sup> Windsor ferait bien de changer de
-nom, afin que ses amis et ses visiteurs n'imputassent plus
-à sa maison un pareil genre d'amusements.</p>
-
-<p>«Nous trouvons chez M<sup>me</sup> Windsor plusieurs belles personnes,
-au nombre desquelles <i>Betsy K...g</i>, une belle et
-rayonnante fille de dix-neuf ans, que l'on peut regarder
-comme la Laïs la plus attrayante qui soit dans les séminaires
-aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa
-personne à son caractère qui est complètement aimable; et
-si l'on pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est forcée
-par la nécessité de prostituer sa douce personne, on s'imaginerait
-voir en elle un ange. Betsy K...ng fut séduite, étant
-à l'école, par la négresse Harriot qui était dans ce temps
-dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle n'employa
-pas envers elle les mêmes artifices dont <i>Santa Charlotta</i> se
-servit à l'égard de Miss M....e, de B....L...., ou M<sup>me</sup> Nelson
-à l'égard de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la
-négresse Harriot fut la négociatrice du traité entre Betsy
-K...g et le lord B....e; mais il faut convenir aussi que Betsy
-fit presque la moitié des avances, car elle déclara qu'elle
-était fatiguée d'être à moitié innocente, puisque d'après les
-pratiques de ses camarades d'école, elle avait acquis une
-telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle
-satisfaisait ses passions presque à l'excès; mais ce moyen,
-au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, la
-portait au contraire à désirer avec plus d'empressement la
-véritable jouissance d'un bon compagnon. Le lord B....e lui
-fut présenté dans ce point de vue; comme il possédait de
-toutes les manières tout ce qu'il faut pour rendre une femme
-complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à
-ses embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'école.
-Lorsque son oncle, qui était son plus proche parent existant,
-découvrit qu'elle était débauchée et qu'elle résidait
-dans un des séminaires de King's-Place (pour nous servir
-d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu'elle ne
-lui était plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas
-duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer
-ses charmes et d'admettre en sa compagnie une variété
-d'amants.</p>
-
-<p>«Miss N..w..m est une autre Laïs favorite du séminaire
-de M<sup>me</sup> Windsor. Cette jeune dame est grande et gentille,
-ses yeux sont très expressifs; elle a les plus beaux cheveux
-du monde qui n'exigent d'autres arts que de les arranger à
-son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite fréquemment
-et lui donne un assez joli revenu qui peut lui
-procurer une aisance honnête; mais l'ambition de briller et
-un goût insatiable pour la parure et les amusements à la
-mode la jettent dans une compagnie qu'elle méprise et qui,
-quelquefois, lui devient à charge: mais comme l'argent est
-pour M<sup>me</sup> N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut
-pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il
-se trouve dans sa route un <i>Soubise</i> ou le petit <i>Isaac</i> de
-<i>Saint-Mary Axe</i>, elle se rend aussitôt à leur apparition et
-elle dit qu'elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure
-ou à un juif qu'à un chrétien, ou à toute autre personne,
-n'importe sa croyance.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Windsor a fait dernièrement une très grande perte
-en la personne de <i>Miss Mere..th</i>, une jeune dame gauloise
-qui attirait chez elle le baronnet <i>V..tk..ns</i>, le baronnet
-<i>W....w</i>, le lord <i>B....y</i> et la plupart des gentilshommes gaulois
-qui venaient passer quelque temps à Londres; elle était
-entièrement formée dans le genre des anciennes Bretonnes;
-et il est généralement reconnu que les dames de ce pays
-sont modelées différemment des dames anglaises et qu'elles
-vous procurent un degré supérieur de jouissances auquel
-nos compatriotes femelles n'ont encore pu atteindre...</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire
-de M<sup>me</sup> R..ds..n, près de Bolton-Street, Piccadilly.
-Cette dame joue le <i>bon ton</i> au suprême degré; elle n'admet
-point dans sa maison les femmes qui fréquentent les séminaires,
-ni celles que l'on peut se procurer à la minute par
-un messager de <i>Bedford Arms</i> ou de <i>Maltby</i>. Ses amies
-femelles sont des dames grandement entretenues ou des
-femmes mariées qui viennent, incognito, s'amuser avec un
-<i>beau garçon</i> et gagner, par leurs exploits multipliés, des
-couronnes de laurier pour en ceindre le front de leurs chers,
-doux et impotents maris...</p>
-
-<p>«... M<sup>me</sup> R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler
-chez elle des parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes
-aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautive
-d'erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l'infortuné
-<i>Byng</i>); et quoiqu'elle ait reçu mille compliments avantageux
-du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et
-d'abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur
-de s'en tirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévères
-mortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font
-essuyer journellement.</p>
-
-<p>«Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis
-dans ce séminaire; ils pensèrent que les dames devaient
-être contraintes de capituler sur leurs conditions; ils se
-trouvèrent tous trompés dans leur attente; ils se retirèrent,
-à l'exception d'un seul qui crut qu'en leur absence il pourrait
-vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et qui,
-au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cédé à
-aucun homme, malgré qu'elle fréquentât la maison de
-M<sup>me</sup> R..ds..n. Il commença d'abord par railler sa prétendue
-modestie et lui dit qu'il voulait la convaincre qu'il n'y
-avait rien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté;
-il assura qu'il avait scrupuleusement étudié le sexe
-pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes,
-affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin
-de raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup
-de travail et d'assiduité, formé une échelle des passions
-amoureuses du sexe femelle et de leur continence
-prétendue, laquelle il se proposait de présenter à la Société
-royale et pour laquelle il recevrait, comme il n'en doutait
-point, son approbation et ses remerciements; en disant
-cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé:</p>
-
-
-<p class="c">«<i>Échelle d'incontinence et de continence femelle.</i></p>
-
-<p>«Nous supposerons le plus haut degré être un <i>trente et un</i> et
-lorsque le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le
-calcul doit être ainsi trouvé:</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="left">1</td> <td><i lang="la" xml:lang="la">Furor uterinus</i></td>
-<td class="num">31</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">2</td> <td>Un pouce au-dessous de <i lang="la" xml:lang="la">Furor</i></td>
-<td class="num">30</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">3</td> <td>Pour être complètement satisfaite</td>
-<td class="num">29</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">40</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">4</td> <td>Passions extravagantes</td>
-<td class="num">28</td> <td class="num">10</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">5</td> <td>Désirs insurmontables</td>
-<td class="num">27</td> <td class="num">12</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">60</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">6</td> <td>Palpitations enchanteresses</td>
-<td class="num">26</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">20</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">7</td> <td>Chatouillement déréglé</td>
-<td class="num">25</td> <td class="num">8</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">30</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">8</td> <td>Frénésies d'occasion</td>
-<td class="num">24</td> <td class="num">9</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">17</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">9</td> <td>Langueurs perpétuelles</td>
-<td class="num">23</td> <td class="num">5</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">18</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">10</td> <td>Affections violentes</td>
-<td class="num">22</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">12</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">11</td> <td>Appétits incontestables</td>
-<td class="num">21</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">25</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">12</td> <td>Démangeaisons lubriques</td>
-<td class="num">20</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">3</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">13</td> <td>Désirs déréglés</td>
-<td class="num">19</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">14</td> <td>Sensations voluptueuses</td>
-<td class="num">18</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">1</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">15</td> <td>Caprices vicieux et opiniâtres</td>
-<td class="num">17</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">11</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">16</td> <td>Idées séduisantes</td>
-<td class="num">16</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">5</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">17</td> <td>Émissions involontaires et secrètes</td>
-<td class="num">15</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">18</td>
-<td>Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs</td>
-<td class="num">14</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">19</td> <td>Masturbation dans les écoles</td>
-<td class="num">13</td> <td class="num">12</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">13</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">20</td> <td>Jouissances en perspective</td>
-<td class="num">12</td> <td class="bot left05em" colspan="3">toutes.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">21</td> <td>Sur le bord de la consommation</td>
-<td class="num">11</td> <td class="num">14</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">15</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">22</td> <td>Lenteur fatale</td>
-<td class="num">10</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">11</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">23</td> <td>Espérances séduisantes</td>
-<td class="num">9</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">2</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">24</td> <td>Mûre pour la jouissance</td>
-<td class="num">8</td>
-<td colspan="3" class="bot left05em">toutes au-dessus de 14.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">25</td> <td>Penchant de jeunesse</td>
-<td class="num">7</td>
-<td colspan="3" class="bot left05em">toute demois. à tout âge.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">26</td> <td>Plaisirs antidatés</td>
-<td class="num">6</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">5</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">27</td> <td>Espérances flatteuses et attentes agitées</td>
-<td class="num">5</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">9</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">28</td> <td>Lubricité temporaire</td>
-<td class="num">4</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">29</td> <td>Pruderie judicieuse</td>
-<td class="num">3</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">20</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">30</td> <td>Chasteté à contrôler</td>
-<td class="num">2</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">1000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left">31</td> <td><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> Insensibilité glaciale et froide</td>
-<td class="num">1</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">10000</td>
-</tr>
-</table>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du
-haut en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque
-particularité.»</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de
-Soho square, débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans.
-Elle fut remarquée à cette époque par un major des <i>Black-guards</i>
-qui l'enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière
-dans son château du Somershire. Mais le tempérament
-de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture
-avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les
-bras de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres,
-non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter
-son silence. A Londres, elle mena joyeuse vie; elle ne
-négligea aucun des plaisirs capables d'assouvir les différentes
-passions de son âme; préférant donc les plaisirs de Cypris
-aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu'on
-lui faisait journellement; elle se forma une société de
-jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses
-désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais
-enchanteur de la volupté; elle traitait avec la plus grande
-magnificence les favoris de ses plaisirs; elle récompensait le
-zèle de ceux qui n'étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle,
-auquel M<sup>me</sup> W..p..le contribuait beaucoup par la
-gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait dans
-des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer
-les dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours
-dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se
-ruiner; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances,
-sans cependant renoncer à ses plaisirs; elle forma alors le
-dessein d'établir un sérail dans un genre différent des autres
-séminaires; elle fit part de son projet à M<sup>me</sup> W..p..le, qui
-l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre
-son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux.
-Elle loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se
-touchaient les unes aux autres; elle les fit meubler dans le
-goût le plus élégant; les appartements étaient ornés de
-glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets; elle fit
-pratiquer des escaliers de communication pour passer d'une
-maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les
-temples de l'<i>Aurore</i>, de <i>Flore</i> et du <i>Mystère</i>. L'entrée principale
-du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du
-milieu, que l'on intitule le temple de Flore; la maison à
-gauche est le temple de l'Aurore, et celle à droite se nomme
-le temple du Mystère.</p>
-
-<p>«Le <i>Temple de l'Aurore</i> est composé de douze jeunes
-filles, depuis l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles
-entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt
-dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque;
-celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées
-sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées
-de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit; de manière
-que cette maison, que Miss Fa..kl..d appelle le premier
-noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre
-de nonnes.</p>
-
-<p>«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et
-bien nourries; elles ont deux gouvernantes qui ont soin
-d'elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à
-écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à festonner et à
-broder au tambour; elles ont un maître de danse pour donner
-à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également
-à leur disposition une bibliothèque de livres agréables,
-au nombre desquels sont <i>La Fille de joie</i> et autres ouvrages
-de ce genre, qu'on leur fait lire principalement, afin d'enflammer
-de bonne heure leurs sens; les gouvernantes sont
-même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère,
-pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs
-qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers amusements
-dont il est fait mention dans ces sortes de livres.
-On leur défend entre elles la masturbation; les gouvernantes
-les surveillent strictement à cet égard et les empêchent
-de se livrer à cette mauvaise habitude que l'on contracte
-malheureusement dans les écoles; elles ne sortent
-jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer
-dans cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à
-ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées
-qu'elles ne songent pas à la privation de leur liberté.</p>
-
-<p>«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup
-coûté à Miss Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport;
-elle s'assure, par cet arrangement, des jeunes personnes
-vierges qui, lorsqu'elles ont atteint l'âge prescrit
-pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent
-un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont
-quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état
-de préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit
-dans ce noviciat que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour
-y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d'impuissance.
-Le lord Cornw..is, le lord Buck...am, l'alderman
-B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus fervents
-de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître
-d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes;
-pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont
-seules le droit d'aller faire des visites dans les appartements
-qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d'observer
-si ces paroissiens paillards n'outrepassent pas les
-règles de l'ordre. Il est expressément défendu aux nonnes
-qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de
-leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les
-présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien
-et leur éducation.</p>
-
-<p>«<i>Le Temple de Flore</i> est composé du même nombre de
-nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la
-déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier
-abord un air de décence qui vous charme; mais dans le
-tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une gaieté, d'une
-complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont
-également si affables, si spirituelles et si enjouées que les
-visiteurs sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent
-ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d
-pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour
-ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus
-ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale
-de leur ordre d'apporter en bourse commune les
-gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix
-convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur
-un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet
-usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier
-de chaque mois; si par hasard l'une d'entre elles
-(ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d'avoir
-frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui
-aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par
-Miss Fa..kl..d, et tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le
-moment où elle est entrée dans ce temple jusqu'à cette
-époque lui seraient confisqués par Miss Fa..kl..d et partagés,
-sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse
-qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail,
-de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise
-la plus sincère et les exempte de reproches et explications
-de préférence qu'elles pourraient continuellement se
-faire.</p>
-
-<p>«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail
-lorsqu'il leur plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur
-égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires,
-qui leur font payer les frais de leur entretien, de
-leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement,
-leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les
-forcent même de demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles
-se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa..kl..d les
-exempte de toute charge quelconque; elle pousse le désintéressement
-jusqu'à faire don à celles qui ont été élevées
-dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont
-elles sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui
-abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous
-aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par
-Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller; d'ailleurs,
-les bénéfices de cette maison sont si considérables
-qu'elles sont assurées de s'amasser, en plusieurs années,
-une petite fortune.</p>
-
-<p>«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses
-égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement
-envers ses nonnes qu'elle reçoit perpétuellement la
-visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se
-présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses
-de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir
-toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en
-renvoyer aucune, à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte
-par de grands motifs ou que ses nonnes ne s'en aillent
-d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres, mais elle
-les enregistre dans le cas de place vacante.</p>
-
-<p>«Des douze nonnes destinées au service du temple de
-Flore, six ont été élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes
-personnes étant dans ce séminaire depuis l'âge de onze ans,
-nous n'en donnerons aucun détail; les six autres s'appellent
-Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Johns..n,
-Miss Bur..et et Miss Bid..ph.</p>
-
-<p>«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans;
-elle est la fille d'un bon marchand. Son père, homme très
-rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à
-un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la
-vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un
-esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en
-vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément
-de se conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se
-voyant sacrifiée à l'intérêt, résolut de se soustraire à une
-union qui révoltait son âme; elle s'en alla de la maison
-paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia
-chez sa marchande de modes qui, craignant que le père
-de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait
-qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d,
-à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait
-l'établissement de son sérail; elle la reçut avec
-affection et l'initia aussitôt dans les mystères de son séminaire
-auxquels elle se livre aujourd'hui avec une ferveur
-surprenante.</p>
-
-<p>«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse,
-âgée de dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d
-le jour même que Miss Edw..d. Elle perdit son père dans
-l'âge le plus tendre; sa mère est revendeuse à la toilette.
-Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les
-dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère
-achetait d'occasion dans les ventes. M<sup>me</sup> Butler, pour se
-délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait
-de son veuvage avec M. James, qui était son compère
-et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de
-venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas,
-M<sup>me</sup> Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre,
-qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de
-planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte
-de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour
-examiner si elle dormait; elle retournait ensuite auprès de
-son compère; elle jasait avec lui; leur conversation devenait
-alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée
-d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse
-d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune c&oelig;ur prenait
-déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se
-levait doucement, s'approchait sur la pointe du pied de la
-cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée,
-afin d'entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se
-disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne rien
-voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont
-ils étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs
-poussés de part et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations,
-portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle
-cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se
-répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne pouvant
-résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement
-ce qui se passait entre sa mère et son parrain,
-elle fit un trou imperceptible à la muraille; elle découvrit
-alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations; elle
-soupira, elle envia la jouissance d'une pareille conversation.
-Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa
-seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne rentrerait que le
-soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison.
-M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère;
-Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement
-de la journée; elle l'engagea à se reposer, elle lui fit mille
-prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui
-depuis quelque temps convoitait les appas naissants de
-sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de plus
-près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en
-badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre
-ses bras, il l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la
-même ardeur et comme par forme de reconnaissance.
-M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d'avoir
-avec sa filleule la même conversation qu'il avait journellement
-avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir
-avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande
-discrétion. Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le
-préambule de son discours, lui jura le plus grand secret.
-M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires
-de sa harangue à laquelle sa filleule avait l'air de prendre la
-plus vive attention et qu'elle se gardait bien d'interrompre,
-poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte
-et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique;
-elle alla même, dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui
-pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut
-répondre; elle avait tant à c&oelig;ur de prendre la défense d'un
-sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un quatrième argument;
-mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables à
-lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement
-par un baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se
-proposa de reprendre le lendemain, à l'insu de sa mère.
-M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son
-heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut
-couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la
-bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre,
-il ne pouvait s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut
-d'autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s'attendait
-pas, qu'elle n'avait jamais eu tant envie de causer; elle
-fut donc obligée, à son grand mécontentement, d'abandonner
-la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se
-passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de
-parler, se promit bien d'empêcher le lendemain son parrain
-d'avoir une grande conférence avec elle; en effet, elle s'y prit
-si bien qu'elle le mit hors d'état de soutenir le moindre
-argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu'elle crut
-qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, M<sup>me</sup> Butler,
-ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son
-compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son
-égard: elle remarqua que M. James lui demandait depuis
-quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain;
-ses questions réitérées et les prévenances de sa fille
-pour son parrain lui firent augurer qu'il y avait de l'intelligence
-entre eux; elle voulut donc s'en convaincre; pour
-cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle
-sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de
-grandes courses à faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle,
-le parrain et la filleule se regardèrent d'un
-&oelig;il de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons.
-M<sup>me</sup> Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle l'avait
-annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café
-peu éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle
-vit bientôt M. James qui, d'un air joyeux, se rendait chez
-elle; elle suivit peu de minutes après ses pas; elle ouvrit
-doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de
-sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son
-parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec
-tant de chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette
-dame. A cette vue, M<sup>me</sup> Butler se jeta avec rage sur sa fille;
-elle l'accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux
-et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut
-prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout
-éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle rencontra
-M<sup>me</sup> Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui
-demanda le sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez
-Miss Fa...kl..d.</p>
-
-<p>«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la
-plus intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le
-plus tendre; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui,
-ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de
-la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son
-oncle devint éperdument amoureux d'elle. M. Roberts, non
-satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui
-était considérable, jura la perte de son innocence. Pour
-venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses
-qu'elle prenait pour les marques sincères de son amitié et
-que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention.
-Au lieu de respecter l'attachement simple et naturel de
-cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses
-attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir l'honneur
-de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas
-plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal
-ouvert sous ses pieds; sans argent, sans crédit, perdu de
-réputation, couvert d'infamie, accablé de dettes et de
-remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au glaive de la
-justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla
-donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents,
-sans fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils
-d'une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension.
-Cette amie, dont nous allons donner la description,
-puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande
-de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après
-les récits de ladite marchande de modes, les agréments et
-les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame;
-elle l'engagea d'y entrer avec elle; Miss Roberts, qui était
-dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver
-avec son amie, consentit à ce qu'elle voulut: elles se
-rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui
-les présenta à Miss Fa...kl..d.</p>
-
-<p>«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d
-et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d;
-elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille; il n'est
-point de figure plus enchanteresse que la sienne; ses
-parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient
-plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible,
-envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de
-s'épargner l'embarras de son éducation. Entièrement livrés
-à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la
-plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent
-leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités,
-suite ordinaire d'une pareille existence, les accablèrent de
-leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les
-chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence,
-et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le
-terme de leur dette à la nature. Miss Ben...et venait à peine
-de retourner à la maison paternelle lorsqu'elle perdit, dans
-le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune,
-elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à
-la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de
-Miss Fa...kl..d. Cette femme lui vanta tant les
-agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux
-plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea
-Miss Edw...d à y venir avec elle.</p>
-
-<p>«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans;
-toute sa personne est un assemblage de volupté; elle est la
-fille d'une femme entretenue qui, dépensant d'un côté tout
-ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait sans cesse dans le
-besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour captiver
-les c&oelig;urs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que
-de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui
-avait à peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant
-point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être
-enfermée pour dettes. Miss J...ne se vit alors contrainte à
-se placer dans quelque maison; ayant entendu parler du
-nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se présenta chez
-cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.</p>
-
-<p>«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans.
-Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère.
-Son père, qui est un artisan et qui n'a point d'attachement
-pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants:
-elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d'école qu'ennuyée
-à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle
-s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens,
-qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses.
-Elle gagna tant d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit
-obligée, à l'âge de quinze ans, de quitter son père qui la
-maltraitait; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après
-l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu'elle
-ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda
-à Miss Fa...kl..d.</p>
-
-<p>«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord
-Sh..ri..an, le lord Gr...y, le lord Hamil.on, le lord
-Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh, Sh..l..k, W...son, etc.</p>
-
-<p>«Le <i>Temple du Mystère</i> n'est consacré qu'aux intrigues
-secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des
-autres séminaires, n'y sont point admises. Miss Fa..kl..d et
-son amie M<sup>me</sup> Walp..e mettent tant d'adresse, d'honnêteté
-et de réserve dans ces sortes de négociations qu'elles retirent
-un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne voulant
-point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons
-de nommer les personnes que le zèle de la dévotion
-y attire avec affluence...»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans ces <i lang="it" xml:lang="it">bagnios</i>, dans ces <i lang="it" xml:lang="it">seraglios</i>, on n'ignorait pas la
-flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez
-eux. Le curieux ouvrage intitulé <i lang="en" xml:lang="en">The Cries of London</i>, dont
-il a été donné une réimpression accompagnée d'une traduction
-parfois insuffisante sous le titre: <i>Les Cris de Londres
-au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i> (Paris, 1893), nous montre un petit marchand
-de verges parcourant les rues, en criant: «<i lang="en" xml:lang="en">Come buy
-my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a
-half penny a piece.</i> (<i>Venez, achetez-moi mes petites cannes,
-mes jolies petites verges; je ne les vends qu'un demi-penny
-pièce</i>.)» Le mot <i lang="en" xml:lang="en">Tartars</i> est sans doute une allusion aux
-Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont
-toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on
-a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes
-et de verges que l'on ne destinait pas toujours à corriger les
-méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins
-de gentlemen aux sens égarés et aux m&oelig;urs corrompues.</p>
-
-<p>Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des <i>seraglios</i>
-aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé
-sous George IV, par <i>Miss Collett</i>, à Tavistock-Court, Covent-Garden.
-Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place
-et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle
-mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de cette profession,
-Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation
-appelé <i lang="en" xml:lang="en">Berkeley-Horse</i> et, paraît-il, encore en usage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre
-acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées
-qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues
-en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais
-il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il
-nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le
-début des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i> rappelle le premier tableau du <i lang="en" xml:lang="en">Harlot's
-Progress</i>, de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une
-jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres
-pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la
-diligence d'York devant l'auberge de la <i>Cloche</i>, à Wood-Street,
-dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne
-sait pas la vie misérable qui l'attend dans les <i>Cavernes
-d'iniquité</i> du quartier de <i lang="en" xml:lang="en">Flesh-Market</i>, où logent les prostituées...</p>
-
-<p>Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il
-errait dans les rues populeuses, observant les m&oelig;urs, écoutant
-les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient
-les servantes, des refrains de chansons connues:</p>
-
-<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Gentle shepherd tell me where, where, where, where</i>, etc.
-(<i>Gentil berger, dites-moi où, où, où, où</i>, etc.)»</p>
-
-<p>Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant
-que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description
-de l'animation de la ville. C'est à peine s'il nous parle
-de l'impression que les belles boutiques produisent sur les
-campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect pittoresque des petits
-artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale
-en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa
-meule en chantant: <i lang="en" xml:lang="en">Knives to grind, razors or scissors to
-grind!</i> C'est-à-dire: <i>Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux
-à repasser!</i></p>
-
-<p>Le marchand de paillassons criait: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a mat; a door
-mat or a bed mat!</i> (<i>Achetez un paillasson, un paillasson
-pour devant de porte ou une descente de lit!</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait
-sans cesse: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a roasting Jack!</i> (<i>Achetez un tourne-broche!</i>)</p>
-
-<p>Le chaudronnier chantait: <i lang="en" xml:lang="en">Any pots, or pans, or kettles
-to mend? Any work for the tinker?</i> (<i>Avez-vous des chaudrons,
-des casseroles, des bouilloires à raccommoder? Avez-vous
-de l'ouvrage pour le chaudronnier?</i>)</p>
-
-<p>La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins
-secs, appelés <i lang="en" xml:lang="en">dumplings</i>, les annonçait bizarrement:
-<i lang="en" xml:lang="en">Diddle, diddle, diddle, dumplings, o! hot! hot!</i> et les petits
-garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient
-en l'imitant: <i lang="en" xml:lang="en">Diddle, diddle, diddle dumplings!</i> <i>tout chauds,
-tout chauds</i>.</p>
-
-<p>Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en
-poussant leur appel lamentable: <i lang="en" xml:lang="en">Old clothes to sell? Any
-shoes, hats or old clothes?</i> (<i>Vieux habits à vendre? Chaussures,
-chapeaux ou vieux habits?</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait:
-<i lang="en" xml:lang="en">Sand o! sand o, any sand below, maids?</i> (<i>Du sable, oh! du
-sable, oh! vous faut-il du sable, servantes?</i>)</p>
-
-<p>Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross
-Buns, sortes de brioches que l'on mangeait chaudes et sur
-lesquelles une croix était dessinée, les annonçait: <i lang="en" xml:lang="en">One a
-penny, two a penny, Hot-Cross Buns</i> (<i>Une pour un penny,
-deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!</i>)</p>
-
-<p>Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri
-de celui qui les réparait retentît: <i lang="en" xml:lang="en">Bellows to mend; maids
-your bellows to mend?</i> (<i>Soufflets à réparer, servantes, avez-vous
-des soufflets à réparer?</i>)</p>
-
-<p>L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau:
-<i lang="en" xml:lang="en">Ready-pick'd green gooseberries, eight pence a gallon!</i>
-(<i>Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon.</i>) Les
-ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte
-de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles,
-de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte.</p>
-
-<p>Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: <i lang="en" xml:lang="en">Small coal;
-maids, do you want, any small coal?</i> (<i>Charbon de bois! Servantes,
-vous faut-il du charbon de bois?</i>)</p>
-
-<p>En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères;
-<i lang="en" xml:lang="en">Primroses, primroses! Buy my spring flowers.</i> (<i>Primevères,
-primevères? Achetez-moi des fleurs de printemps.</i>) Ou bien:
-<i lang="en" xml:lang="en">Cowflips and spring flowers, a half-penny a bunch!</i> (<i>Primevères,
-fleurs de printemps, un demi-penny le bouquet.</i>)</p>
-
-<p>Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était
-celui qui vendait les <i lang="en" xml:lang="en">pigs</i> ou cochons, gâteaux emplis de
-compote de pruneaux. Il criait: <i lang="en" xml:lang="en">A pig and plum sauce. Who
-buys my pig an plum sauce?</i> (<i>Un cochon et de la compote de
-pruneaux, qui m'achète du cochon et de la compote de
-prunes?</i>)</p>
-
-<p>Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et
-l'on estimait surtout les <i lang="en" xml:lang="en">rowley powlies</i>. Les Anglais préparaient
-les pois en les faisant bouillir et en versant dessus
-du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard
-fumé. Le cri du marchand de petits pois était long: <i lang="en" xml:lang="en">Green
-Hastings, hastings, O! come here's your large rowley powlies,
-no more than six pence a peck!</i> (<i>Pois verts nouveaux,
-pois verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends
-que six pence le peck!)</i></p>
-
-<p>Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de
-nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses.
-Lorsque les servantes entendaient: <i lang="en" xml:lang="en">Hare skins, or
-rabbit skins!</i> (<i>Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre!</i>)
-elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles
-des rongeurs qu'elles avaient soigneusement mises de côté.
-Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de
-lièvre huit pence.</p>
-
-<p>Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix
-de tête: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a lobster, a large live lobster</i>. (<i>Achetez-moi un
-homard, un gros homard vivant.</i>) Ces crustacés coûtaient
-bon marché et il s'en faisait une grande consommation. On
-les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de vinaigre, de
-sel et de poivre.</p>
-
-<p>Voici un cri particulièrement mélodieux: <i lang="en" xml:lang="en">Ground ivy,
-ground ivy, come buy my ground ivy; come buy my water
-cresses.</i> (<i>Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m'acheter du
-lierre terrestre, venez m'acheter du cresson.</i>)</p>
-
-<p>La marchande d'allumettes chantonnait: <i lang="en" xml:lang="en">Matches, maids!
-my picked pointed matches!</i> (<i>Allumettes, servantes! mes allumettes
-bien pointues!</i>)</p>
-
-<p>Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment
-qu'il annonçait ainsi: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a mouse trap, or a trap for you
-rats</i>. (<i>Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre
-vos rats.</i>)</p>
-
-<p>En automne, on vendait des noisettes: <i lang="en" xml:lang="en">Jaw-work, jaw-work,
-a whole pot for a half-penny, hazelnuts!</i> (<i>Ouvrage pour
-mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour
-un demi-penny, noisettes!</i>)</p>
-
-<p>Les crabes s'annonçaient brièvement: <i lang="en" xml:lang="en">Crab! Crab! Will
-you crab?</i> (<i>Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?</i>)</p>
-
-<p>Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les
-tessons de bouteilles, les demandait humblement: <i lang="en" xml:lang="en">Any
-fluit glass or broken bottles for a poor man today?</i>
-(<i>Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme
-aujourd'hui?</i>)</p>
-
-<p>C'étaient encore les fèves vantées allégrement: <i lang="en" xml:lang="en">Windsor
-beans: a groat a peck, broad Windsors.</i> (<i>Fèves de Windsor,
-un groat le peck, les belles fèves de Windsor.</i>)</p>
-
-<p>D'autres marchands de fruits annonçaient: <i lang="en" xml:lang="en">Nice peaches
-or nectarines; rare ripe plums</i> (<i>Belles pêches, beaux brugnons,
-prunes mûres et de qualité rare</i>), ou encore: <i lang="en" xml:lang="en">A groat
-a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat
-a pound</i>. (<i>Un groat la livre de belles avelines, un groat la
-livre, bonne mesure, un groat la livre.</i>) Ou bien: <i lang="en" xml:lang="en">Wheh you
-will for a half-penny, golden rennets.</i> (<i>Choisissez celle que
-vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées</i>.)</p>
-
-<p>De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient
-leurs légumes: <i lang="en" xml:lang="en">Carotts, cabbages, fine Savoys,
-nice curious Savoys</i>. (<i>Carottes, choux, beaux choux de Milan,
-choux de Milan extraordinaires!</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à
-une perche, en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Rabbits, o! a fine Rabbit.</i>
-(<i>Lapins! Oh! un beau lapin!</i>)</p>
-
-<p>Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient
-très friands, et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice
-que l'on vendait chaud dans les rues: <i lang="en" xml:lang="en">Hot spice gingerbread,
-all hot!</i> (<i>Du pain d'épice chaud, tout chaud!</i>) Le plus renommé
-était débité par un marchand qui se tenait
-aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un
-petit four en fer-blanc.</p>
-
-<p>Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en
-achetaient en se rendant à l'école: <i lang="en" xml:lang="en">Hot bak'd Pippins, nice
-and hot!</i> (<i>Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes!</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: <i lang="en" xml:lang="en">Buy
-a chicken, or a fine fat fowl!</i> (<i>Achetez, un poulet ou une belle
-poule grasse!</i>)</p>
-
-<p>Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les
-bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient
-lorsque retentissait le cri bien connu: <i lang="en" xml:lang="en">Any brickdust
-below, maids? Maids, do you want any brickdust?</i>
-(<i>Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les servantes? Servantes,
-avez-vous besoin de poudre de brique?</i>)</p>
-
-<p>Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait
-ses gourmands et c'est pour eux que l'on criait: <i lang="en" xml:lang="en">Nice green
-cucumbers! O! two for three halfpence!</i> (<i>De beaux concombres
-verts! Oh! deux pour trois demi-pences!</i>)</p>
-
-<p>Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments
-qu'ils préfèrent: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my found liver or lights for your cat!</i>
-(<i>Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat!</i>)</p>
-
-<p>Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise:
-<i lang="en" xml:lang="en">Buy a jack-line or a clothesline!</i> (<i>Achetez une corde pour le
-tournebroche ou pour étendre le linge!</i>)</p>
-
-<p>Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine,
-étaient un fruit fort apprécié: <i lang="en" xml:lang="en">China oranges; one a penny,
-two a penny, nice China!</i> (<i>Oranges de Chine; une pour un
-penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine!</i>)</p>
-
-<p>La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate
-et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue:
-<i lang="en" xml:lang="en">Sprats, o! Sprats, o! Fresh live sprats!</i> (<i>Les éperlans, oh!
-Les éperlans frais vivants!</i>)</p>
-
-<p>Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient
-souvent la table. On les mangeait trempées dans un
-verre de vin; aussi était-il prospère le commerce de la petite
-marchande qui poussait sa brouette en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Walnuts,
-nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!</i> (<i>Les noix,
-les belles noix; dix pour un penny, les belles noix croquantes!</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche,
-en ventant la qualité de sa marchandise multicolore: <i lang="en" xml:lang="en">Long
-and strong, long and strong; come buy my garters and laces,
-long and strong!</i> (<i>Longs et solides, longs et solides, venez
-m'acheter des jarretières et des lacets longs et solides!</i>)</p>
-
-<p>Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux
-chalands pour son gibier: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a wild duck, or a wild fowl!</i>
-(<i>Achetez un canard sauvage ou une poule sauvage!</i>)</p>
-
-<p>Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient
-à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé
-roi des poissons: <i lang="en" xml:lang="en">New mackerel, nice mackerel!</i>
-(<i>Le maquereau nouveau, le beau maquereau!</i>)</p>
-
-<p>Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières
-apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui
-vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une
-demi-douzaine de cerises: courte-queue, cerises de Kent
-ou bigarreaux: <i lang="en" xml:lang="en">A half-penny a stick, Duke cherries; round
-and found, no more than a half-penny a stick!</i> (<i>Un
-demi-penny le bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny
-le bâton seulement!</i>)</p>
-
-<p>Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: <i lang="en" xml:lang="en">Old
-chairs to mend; any old chairs to mend?</i> (<i>Vieilles chaises à
-réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer?</i>)</p>
-
-<p>Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les
-bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton:
-<i lang="en" xml:lang="en">Oysters, o! Fine Wainfleet oysters!</i> (<i>Des huîtres, oh! de
-belles huîtres de Wainfleet!</i>)</p>
-
-<p>Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs:
-<i lang="en" xml:lang="en">Nice strawberries, or hautboys!</i> (<i>Les belles fraises, les
-grosses fraises!</i>)</p>
-
-<p>Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient
-de leurs trilles leur marchand qui chantait: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my singing,
-singing birds!</i> (<i>Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les
-oiseaux chanteurs!</i>)</p>
-
-<p>Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature
-et l'utilité de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait
-par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du
-suivant: <i lang="en" xml:lang="en">My old soul, will you buy a bowl?</i> Cela rime en
-anglais, mais non plus en français: <i>Ma vieille âme, voulez-vous
-m'acheter une boule?</i></p>
-
-<p>Le tonnelier criait: <i lang="en" xml:lang="en">Any work for the cooper?</i> (<i>Avez vous
-de l'ouvrage pour le tonnelier?</i>)</p>
-
-<p>Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs
-était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en
-criant: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a fire-stone, cheeks for you stoves!</i> (<i>Achetez une
-pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux.</i>)</p>
-
-<p>Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons,
-flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant:
-<i lang="en" xml:lang="en">Buy my flounders, live flounders!</i> (<i>Achetez-moi des flondes,
-des flondes vives!</i>)</p>
-
-<p>Le cireur se promenait, un petit panier à la main: <i>Black
-your shoes, Your Honour! Black, sir! black, sir!</i>
-(<i>Faites noircir vos souliers, Votre Honneur! Noircir, monsieur!
-noircir, monsieur!</i>)</p>
-
-<p>Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence
-les allées malpropres où les <i>beaux</i> ne s'aventuraient pas
-sans se salir.</p>
-
-<p>A ce propos Casanova remarque:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied
-dans les rues de Londres sans s'exposer à être couvert de
-boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au
-nez.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait
-une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un
-trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges
-et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n'est connu en
-France que depuis la moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Il faut ajouter
-que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller
-les prostituées pour le compte des maquerelles ou des
-logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient
-discrètement l'adresse de quelque maison fournie de jolies
-femmes comme était celle de M<sup>me</sup> Cole, dans le roman de
-Cleland.</p>
-
-<p>La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet
-plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi
-depuis Old-Shadwell jusqu'au Strand en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my
-eels; a groat a pound live eels!</i> (<i>Achetez-moi des anguilles;
-un groat la livre d'anguilles vives!</i>)</p>
-
-<p>Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en
-Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux
-des petits marchands qui parcourent les rues de
-Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs
-pour la marine au seuil des cabarets vendaient des
-poissons chers et estimés: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my maids, and fresh soles!</i>
-(<i>Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!</i>)</p>
-
-<p>De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de
-leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers.
-King-Street surtout en était encombré et retentissait de
-leurs cris: <i lang="en" xml:lang="en">Any milk below, maids?</i> (<i>Vous faut-il du lait, là
-en bas, les servantes?</i>)</p>
-
-<p>La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et
-sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres,
-les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise
-qu'elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère
-plus sale encore: <i lang="en" xml:lang="en">Hot rice milk!</i> (<i>Du riz au lait tout chaud!</i>)</p>
-
-<p>La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en
-criant: <i lang="en" xml:lang="en">New almanacks, news! Some lies, and some true.
-Buy a new almanack!</i> (Almanachs nouveaux, nouveaux! Il
-y en a qui mentent, d'autres qui disent vrai. Achetez un almanach
-nouveau!)</p>
-
-<p>L'almanach contenait les renseignements les plus utiles,
-des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les
-changements de la lune, la table pour calculer l'intérêt, la
-liste des rois, l'époque où commencent et finissent les
-termes, etc.</p>
-
-<p>Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment
-la base de la nourriture des pauvres gens; dans le Connaught,
-dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les
-pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent
-de viande. A Londres même, les pommes de terre coûtaient
-bon marché. <i lang="en" xml:lang="en">Potatoes! o! Two pound a penny! five
-pound two pence!</i> (<i>Les pommes de terre! oh! Deux livres
-pour un penny! cinq livres pour deux pence!</i>) Mais ce mets
-était réputé grossier et réservé aux gens du commun.</p>
-
-<p>Les servantes avaient comme petits profits le produit de
-la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif
-qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux
-vieilles femmes qui criaient; <i lang="en" xml:lang="en">Any kitchenstuff?</i> (<i>Avez-vous
-des restes de graisse à vendre?</i>) Quand ces servantes étaient
-jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils
-à leur donner, comme d'aller trouver telle dame, dans
-telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle
-était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur
-fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de
-vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des
-noms de servantes devenues des grandes dames pour l'avoir
-écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir
-bientôt afin de connaître l'effet de ses paroles habiles dans l'âme des
-jeunes filles innocentes et naïves.</p>
-
-<p>Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait
-aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit,
-le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l'illusion
-de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit
-qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger
-dans une taverne. <i lang="en" xml:lang="en">A hot loaf! A White-Conduit loaf!</i>
-(<i>Un pain tout chaud! un pain de White-Conduit!</i>) L'abus du thé
-était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de
-l'époque. White-Conduit était un de ces jardins publics,
-nommés <i lang="en" xml:lang="en">tea-gardens</i>, parce qu'on y prenait surtout du thé.
-Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche
-londonienne au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle furent ceux de <i>Vauxhall</i> et de
-<i>Ranelagh</i>, qui étaient situés hors des barrières de Londres.</p>
-
-<p>Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était
-mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés.
-Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins
-le dimanche, et c'était surtout, ainsi que le dit une description
-du temps, «de petite bourgeoisie, d'ouvriers et d'ouvrières,
-de servantes requinquées et de demoiselles, <i>toutes
-filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»</i></p>
-
-<p>On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les
-visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière
-ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du
-jardin. Faisait-il mauvais temps? On allait dans les salles du
-café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant,
-on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins
-les plus fréquentés était le <i lang="en" xml:lang="en">Dog' and Duck</i>, situé dans <i lang="en" xml:lang="en">Saint-George's
-fields</i>, à portée des trois ponts. On allait aussi à
-<i lang="en" xml:lang="en">White-Conduit Hill</i>, à <i lang="en" xml:lang="en">Bagnigge Wels</i>, au Belvédère,
-à <i lang="en" xml:lang="en">Bermondsey
-Spas</i>, au <i lang="en" xml:lang="en">Cromwell</i>, au <i lang="en" xml:lang="en">New Tumbridge</i>, à la <i>Florida</i>,
-au <i lang="en" xml:lang="en">Rumbolo</i>, à <i lang="en" xml:lang="en">Hihgbury barn</i>.</p>
-
-<p>Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de
-Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de
-cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés,
-ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.</p>
-
-<p>Voici la description du <i>Ranelagh</i>, d'après un ouvrage du
-temps: <i>Londres et ses environs ou Guide des voyageurs
-curieux et amateurs dans cette partie de l'Angleterre...
-ouvrage fait à Londres</i> par M. D. S. D. L.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«<i>Ranelagh</i> est agréablement situé sur les bords de la
-Tamise, à deux milles de Londres; c'est un des endroits
-d'amusements publics les plus à la mode, tant pour la
-beauté que pour la grande compagnie qu'on y trouve les
-soirées du printemps et partie de l'été. Afin que <i>Ranelagh</i>
-continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie,
-on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en
-juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent
-pour leurs terres.</p>
-
-<p>«On paie à la porte une demi-<i lang="en" xml:lang="en">crown</i> (un petit écu). En
-traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit
-dans les jardins; mais, dans les temps froids ou pluvieux,
-on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert,
-bien éclairé, qui met à l'abri de l'inclémence des saisons.</p>
-
-<p>«<i>Ranelagh-House</i> appartenait au comte de Ranelagh. A
-sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l'intention
-d'en faire une place d'amusements publics. En conséquence,
-M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes,
-dessina le plan de la présente <i>rotonde</i> ou <i>amphithéâtre</i>.
-Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en
-pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois
-et sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie
-en 1740.</p>
-
-<p>«Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance
-avec le Panthéon de Rome. L'architecture du dedans est
-analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent
-quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur de cent cinquante. On
-y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres; ils
-sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique.
-Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie
-au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie
-entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus
-de laquelle sont les croisées.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>A l'époque où parut <i>Fanny Hill</i>, l'orchestre était élevé au
-centre de la rotonde.</p>
-
-<p>Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien
-choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à
-dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges
-ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le
-café <i>gratis</i>. Les loges avaient chacune un escalier menant
-dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes.
-Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui
-contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune
-son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille
-royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait
-des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par
-un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que
-les jardins. Reprenons la description de <i>Londres et ses
-environs</i>:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«La partie de derrière est entourée d'une allée sablée,
-éclairée avec des lampes, et l'extrémité de cette espèce de
-terrasse est plantée d'arbustes en massifs. De là, on descend
-sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par
-une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On
-entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont
-éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable
-vues au travers des arbres.</p>
-
-<p>«Mais la promenade la plus généralement admirée est
-celle qui est au sud de <i lang="en" xml:lang="en">Ranelagh-House</i> et qui conduit au
-fond du jardin: c'est une allée sablée bordée de deux tapis
-de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs et éclairée par vingt
-lampes.</p>
-
-<p>«Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple
-circulaire du dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est
-sur le dôme; il est peint en blanc et le dôme est supporté
-par huit piliers.</p>
-
-<p>«A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a
-une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par
-douze lampes. A droite sont deux allées: la plus près de
-l'eau a douze lampes; et l'autre, qui est très longue, en a
-trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de
-cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches
-triomphales et offrent un charmant coup d'&oelig;il le soir.</p>
-
-<p>«Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au
-bout est un édifice avec un fronton supporté par dix
-colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin.
-On voit aussi la rotonde; il n'en coûte qu'un schelling.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui
-montre bien ce qu'était ce fameux jardin et nous fait juger
-de la liberté des m&oelig;urs des dames anglaises du bon ton, en
-ce temps-là:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je
-me rappelai que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître
-cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique,
-je m'y rendis dans le dessein de m'y amuser
-jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté qui me plût.</p>
-
-<p>«La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du
-thé, j'y dansai quelques minutes; mais point de connaissances;
-quoique j'y visse plusieurs filles et femmes fort
-polies, de but en blanc je n'osais en attaquer aucune.
-Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était près de
-minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que
-je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort
-embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en
-attendant sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me
-dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall,
-elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui
-ayant dit où je demeurais, j'accepte avec reconnaissance. Sa
-voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s'appuyant
-sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté d'elle
-et ordonne qu'on arrête devant chez moi.</p>
-
-<p>«Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions
-de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai
-le regret que j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la
-dernière assemblée de Soho-Square.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue
-de Bath aujourd'hui.</p>
-
-<p>«Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée,
-je couvre ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la
-joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et
-le sourire de l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et,
-sentant la réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai
-donné la marque la plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait
-inspirée.</p>
-
-<p>«Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais
-trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais
-aller pour lui faire une cour assidue pendant tout le
-temps que je comptais passer à Londres; mais elle me dit:
-«Nous nous reverrons encore et soyez discret.» Je le lui
-jurai et ne la pressai pas. L'instant d'après la voiture s'arrête,
-je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de
-cette bonne fortune.</p>
-
-<p>«Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la
-retrouvai dans une maison où lady Harington m'avait dit
-d'aller me présenter à la maîtresse de sa part. C'était une
-lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n'était pas
-au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus
-introduit au salon pour l'attendre. Je fus agréablement surpris
-en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh,
-occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la
-prier de me présenter. Je m'avance vers elle et à la question
-que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice,
-elle répond d'un air poli qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas
-l'honneur de me connaître.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous
-ne me remettez pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un
-titre de connaissance.</p>
-
-<p>«Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle
-se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa
-plus la parole jusqu'à l'arrivée de lady Germen.</p>
-
-<p>«Cette belle philosophe passa deux heures en conversation,
-sans faire le moindre semblant de me connaître, me
-parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l'à-propos
-me permettait de lui adresser la parole. C'était une
-lady de haut parage et qui jouissait à Londres d'une belle
-réputation.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>On trouve aussi dans <i>Londres et ses environs</i> une description
-détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts
-en 1732.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth,
-à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins
-tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche,
-depuis mai jusqu'à la fin d'août; l'admission est d'un
-schelling.</p>
-
-<p>«En entrant par la grande porte, le premier objet qui se
-présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des
-deux côtés d'ormes qui forment une arche, à l'extrémité de
-laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque
-gothique où on monte par un petit escalier. La base
-est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des
-esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription:</p>
-
-<div class="ctight"><span lang="la" xml:lang="la">Spectator<br />
-Fastidiosus<br />
-Sibi Molestus</span></div>
-<p>«En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle
-planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de
-construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc.
-Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les
-armes des princes de <i>Wales</i>. Tout cet édifice est en bois
-peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en
-<i>plaistic</i>, composition particulière qui ressemble un peu au
-plâtre de <i>Paris</i>, mais qui n'est connue que de l'architecte.
-Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont
-les musiciens, tant pour la partie vocale qu'instrumentale,
-sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et
-finit à onze.</p>
-
-<p>«Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on
-appelle <i lang="en" xml:lang="en">The Day-Scene</i>. On l'ôte à la chute du jour pour
-découvrir une cataracte en transparent, dont l'effet est très
-brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie
-court en foule, au son d'une cloche qui sonne à neuf heures
-pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la
-recouvre au bout de dix minutes.</p>
-
-<p>«Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont
-placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon
-de l'ordre composite, qui fut construit pour le dernier
-prince de <i>Wales</i>, dans lequel son petit-fils a soupé souvent
-les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier
-double à balustrades. Le front est supporté par des
-pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont trois
-petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent
-trois lustres.</p>
-
-<p>«Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par <i>M. Hayman</i>,
-tirés des pièces historiques de <i lang="en" xml:lang="en">Shakespeare</i>. Ils sont
-admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris
-et l'expression.</p>
-
-<p>«Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation
-de la tempête dans la tragédie de <i lang="en" xml:lang="en">Lear</i>.</p>
-
-<p>«Le second est le moment de la tragédie d'<i lang="en" xml:lang="en">Hamlet</i>, où
-le roi, la reine de <i>Danemark</i>, au milieu de leur cour, donnent
-audience.</p>
-
-<p>«Le troisième est la scène d'<i>Henri V</i>, qui précède la fameuse
-bataille d'<i>Azincourt</i>: elle se passe devant la tente du
-roi; son armée est à quelque distance, et le héraut français,
-accompagné d'un trompette, vient lui demander s'il veut
-composer pour sa rançon.</p>
-
-<p>«Le dernier est la scène de <i>la Tempête</i> où <i>Miranda</i> aperçoit,
-pour la première fois, <i>Ferdinand</i>: elle est à lire sous
-un arbre; le livre lui tombe des mains; <i>Ferdinand</i> est à ses
-genoux et exprime l'agréable surprise qu'il éprouve. <i>Prospero</i>,
-dans sa robe magique, affecte de la colère...</p>
-
-<p>«... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous
-général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre
-le chant. Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse
-dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2,000 lampes
-qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face
-de l'orchestre, elles forment trois arches triomphales; le
-tout est allumé avec une rapidité surprenante.</p>
-
-<p>«Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne
-dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre...</p>
-
-<p>«... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde,
-est pavée de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité
-que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet
-est entouré d'allées sablées. Il y a une quantité de pavillons
-ou alcôves décorées de peintures, d'après les dessins de
-<i>MM. Hayman</i> et <i>Hogarth</i>. Chaque pavillon a une table et
-peut tenir huit personnes...</p>
-
-<p>«... Les peintures des pavillons sont:</p>
-
-<p>«1<sup>o</sup> Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes
-les beautés de ces lieux;</p>
-
-<p>«2<sup>o</sup> Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère
-dans le bois;</p>
-
-<p>«3<sup>o</sup> La nouvelle rivière d'<i>Islington</i> avec une famille qui
-se promène; une vache qu'on trait et des cornes fixées sur
-la tête du mari;</p>
-
-<p>«4<sup>o</sup> Une partie de quadrille et un service de thé;</p>
-
-<p>«5<sup>o</sup> Un concert;</p>
-
-<p>«6<sup>o</sup> Des enfants faisant des châteaux de cartes;</p>
-
-<p>«7<sup>o</sup> Une scène du <i>Médecin malgré lui</i>;</p>
-
-<p>«8<sup>o</sup> Un paysage;</p>
-
-<p>«9<sup>o</sup> Une contredanse de villageois autour d'un mai;</p>
-
-<p>«10<sup>o</sup> Enfilez mon aiguille;</p>
-
-<p>«11<sup>o</sup> Un vol de cerf-volant;</p>
-
-<p>«12<sup>o</sup> Le moment du roman de <i>Paméla</i>, où elle annonce à
-la femme de charge le désir qu'elle a de retourner chez ses
-parents;</p>
-
-<p>«13<sup>o</sup> Une scène du <i>Diable à payer</i> entre <i>Jobson Nell</i> et le
-sorcier;</p>
-
-<p>«14<sup>o</sup> Des enfants jouant à la cachette;</p>
-
-<p>«15<sup>o</sup> Une chasse;</p>
-
-<p>«16<sup>o</sup> <i>Paméla</i> sautant par la fenêtre pour s'échapper de
-chez lady <i>Davers</i>;</p>
-
-<p>«17<sup>o</sup> La scène des <i>Merry Wives de Windsor</i> où <i>Sir John
-Falstaff</i> est mis dans la corbeille au linge sale;</p>
-
-<p>«18<sup>o</sup> Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;</p>
-
-<p>«Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent
-et conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur,
-dans la forme d'un demi-cercle...</p>
-
-<p>«Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres
-pavillons qui mènent dans la grande allée.</p>
-
-<p>«Dans le dernier de ces pavillons est peinte <i>Suzanne aux
-yeux pochés</i>, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux <i>William</i>,
-qui est à bord de la flotte qui va partir...</p>
-
-<p>«En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre
-ont les peintures suivantes:</p>
-
-<p>«1<sup>o</sup> Difficile à plaire;</p>
-
-<p>«2<sup>o</sup> Des glisseurs sur la glace;</p>
-
-<p>«3<sup>o</sup> Des joueurs de musette et de hautbois;</p>
-
-<p>«4<sup>o</sup> Un feu de joie à <i>Charing-Cross</i> et autres réjouissances.
-Le coche de <i>Salisbury</i> versé;</p>
-
-<p>«5<sup>o</sup> Le jeu de <i>Colin-Maillard</i>;</p>
-
-<p>«6<sup>o</sup> Le jeu des lèvres de grenouilles;</p>
-
-<p>«7<sup>o</sup> Une hôtesse de <i>Wapping</i>, avec des matelots qui débarquent;</p>
-
-<p>«8<sup>o</sup> Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme
-qui lui enfonce des épingles dans le menton.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La description continue, énumérant longuement les peintures,
-les allées, les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres,
-les tulipiers et la belle «prairie défendue par un <i>haha</i> pour
-empêcher qu'on n'y entre».</p>
-
-<p>A la fin on donne:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«le prix des denrées qu'on peut avoir dans ces jardins.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="r" colspan="2">Schelling</td> <td>Pence</td></tr>
-<tr><td>Une bouteille de bourgogne</td> <td class="num">7</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Une de champagne</td> <td class="num">10</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>De Frontignac</td> <td class="num">7</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>De Claret<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></td> <td class="num">7</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>De vieux <i>hock</i></td> <td class="num">6</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>De madère</td> <td class="num">5</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Du Rhin</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>De Sheres<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></td> <td class="num">3</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>De Montagne</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>De Port<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></td> <td class="num">2</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>De Lisbonne</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Une bouteille de cidre</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Une d'arrack</td> <td class="num">8</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Deux livres de glace</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>La petite bière</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Un poulet</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un plat de jambon</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un de b&oelig;uf</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un de b&oelig;uf roulé</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un pigeon préservé dans le beurre</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Une laitue</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Une petite mesure d'huile</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">5</td></tr>
-<tr><td>Un citron</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">3</td></tr>
-<tr><td>Une tranche de pain</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td>Un petit pain de beurre</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">2</td></tr>
-<tr><td>Un biscuit</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td>Une tranche de fromage</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">2</td></tr>
-<tr><td>Une tarte</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Une custard<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></td> <td class="num">0</td> <td class="bot">4</td></tr>
-<tr><td>Un gâteau de fromage</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">4</td></tr>
-<tr><td>Un plat d'anchois</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un d'olives</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr>
-<tr><td>Un concombre</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Une gelée</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr>
-<tr><td>Les bougies</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">4»</td></tr>
-</table></blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Vin de Bordeaux.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Vin de Porto.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Pot de crème.</p>
-</div>
-<p>L'entrée au Vauxhall coûtait un schelling.</p>
-
-<p class="gap">Casanova observe:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que
-pour l'entrée du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s'y
-procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonne chère,
-musique, promenades obscures et solitaires, allées garnies
-de mille lampions, et l'on y trouvait pêle-mêle les beautés
-les plus fameuses de Londres, depuis le plus haut jusqu'au
-plus bas étage.»</p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<p>Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est
-pour se libérer que, sur la proposition d'un libraire, il écrivit
-les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>, autrement <i>Fanny
-Hill</i>, &oelig;uvre remarquable; libre, mais délicate. Elle lui fut
-payée 20 guinées.</p>
-
-<p>On ne sait pas bien si la première édition des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i>
-parut en 1747, 1748, 1749 ou 1750. On pense que l'éditeur
-en fut le libraire Griffiths, qui publiait <i lang="en" xml:lang="en">The Monthly Review</i>.
-Cela paraît probable, car dès 1760 Griffith publia, sous le
-titre de <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill</i>, une édition publique, mais
-très adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le <i lang="en" xml:lang="en">Monthly Review</i> fit
-l'éloge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le
-texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent
-10,000 guinées.</p>
-
-<p>Poursuivi pour l'avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté
-comme excuse, et le Président qui le jugeait et qui était le
-comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterling
-par an. La seule condition était de ne plus écrire d'ouvrages
-libres. Cleland observa cette condition et toucha sa pension
-jusqu'à la fin de sa vie. Il vécut dans l'étude, à l'écart de la
-société qui ne lui pardonnait pas d'avoir écrit les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i>.
-Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait
-dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait
-par son érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque
-pleine de livres rares et précieux.</p>
-
-<p>Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cleland écrivit, outre les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of
-pleasure</i>, plusieurs romans qui ne manquent pas d'intérêt:</p>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">The Memoirs of a Coxcomb</i> (1767, in-18) ou <i>Mémoires d'un
-fat</i>; <i lang="en" xml:lang="en">Surprises of Love</i> ou <i>Surprises d'amour</i> (Londres,
-1765, in-12); <i lang="en" xml:lang="en">The Man of Honour</i> ou <i>l'Homme d'honneur</i>
-(Londres, 3 vol. in-12).</p>
-
-<p>Il composa des pièces: <i>Titus Vespasian</i>, 1755 (in-8<sup>o</sup>),
-drame; <i lang="en" xml:lang="en">Timbo Chiqui or the american Savage</i>, 1758 (in-8<sup>o</sup>),
-drame en 3 actes.</p>
-
-<p>On lui doit quelques essais de philologie <i>celtomaniaque</i>
-sans grande valeur: <i lang="en" xml:lang="en">The way to thing by words, and to words
-by thing</i>, et en 1768, <i lang="en" xml:lang="en">Specimen of an etimological vocabulary,
-or essay, by means of the analytic method, to retrieve the
-antient Celtic</i>, ouvrage auquel il donna l'année suivante un
-supplément sous le titre d'<i lang="en" xml:lang="en">Additionnal articles to the Specimen</i>,
-etc.</p>
-
-<p>Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels
-que le <i lang="en" xml:lang="en">Public Advertiser</i>, où il signa tantôt <i lang="la" xml:lang="la">Modestus</i> et tantôt
-<i>A. Briton</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Gay, dans la <i>Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à
-l'amour</i>, etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers
-(parodie de l'<i>Essai sur l'homme</i>, de Pope), intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Essay on
-woman</i> ou <i>Essai sur la femme</i>, et qui est de John Wilkes:
-«D'après une note insérée dans un catalogue d'autographes
-vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le véritable auteur
-de cet Essai serait Cleland, l'auteur de <i lang="en" xml:lang="en">The woman of
-pleasure</i>.»</p>
-
-<p>Dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (mars 1861), M. Charles
-Nodier releva vivement cette assertion:</p>
-
-<p>«Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur
-en France, et il est probable même qu'elle a dû être signalée
-depuis longtemps en Angleterre.</p>
-
-<p>«Wilkes est bien le véritable auteur de l'<i>Essai sur la
-femme</i>; il n'est permis à aucun égard de le révoquer en
-doute...»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland,
-c'est le roman de Fanny Hill, la s&oelig;ur anglaise de
-Manon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle
-paraît a la saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.</p>
-
-<div class="sign">G. A.</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</h2>
-
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of ********** ** ***********.</i> Vol. I. [II] <span lang="en" xml:lang="en">London:
-Printed for G. FENTON, in the Strand.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-12, 228-252 pages [s. d.]. Cette édition a paru en 1747
-ou 1748.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure.</i> Vol. I., [II] <span lang="en" xml:lang="en">London:
-Printed for G. Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-12, 227-266 pages.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoires of a woman of pleasure</i>: <span lang="en" xml:lang="en">London, printed for
-G. Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-12, 172-187 pages. Cette édition est ornée de gravures,
-dont quelques-unes ne se rapportent pas au sujet.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill...</i></p>
-
-<blockquote>
-<p>In-12 publié en 1760 par le libraire Griffiths,
-éditeur de la <i lang="en" xml:lang="en">Monthly
-Review</i>. Cette édition expurgée des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>,
-fut annoncée avec éloge dans la <i lang="en" xml:lang="en">Monthly Review</i>. Les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of
-Fanny Hill</i>, reliés en veau, se vendaient 3 shillings. On suppose que
-le même Griffiths a également publié les premières éditions des
-<i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>, <span lang="en" xml:lang="en">from the original corrected
-edition, with a set of elegant engravings.</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-8<sup>o</sup> (s. l. n. d.), 152-162 pages. Édition signalée par Pisanus
-Fraxi: «Bien qu'ancienne sans aucun doute, écrit ce bibliographe,
-cette édition n'est évidemment pas la première; elle est d'ailleurs
-complète et contient un passage qui n'existe pas dans les éditions de
-1749 ou de 1784, ni, en fait, dans aucune des réimpressions subséquentes
-que j'ai eu l'occasion d'examiner.» Ce passage, formé de
-deux paragraphes, forme la conclusion de l'aventure dans laquelle
-Fanny eut l'occasion d'assister à des badinages lascifs entre deux
-jeunes gens. A ce propos, Isidore Liseux fait cette remarque: «Ces
-deux paragraphes sont probablement une interpolation, étrangère à
-Cleland.»</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill by John Cleland.</i> <span lang="en" xml:lang="en">A new and
-genuine édition from the original text (London, 1749).</span>
-[Marque de Liseux.] Paris, Isidore Liseux, 19, passage Choiseul,
-1888.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>, <small>XI</small>-325 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée
-porte seulement sur le premier plat et au dos le mot <i>Cleland</i>. Les
-premières pages sont consacrées à une <i lang="en" xml:lang="en">Notice of Cleland</i> qui est
-d'Isidore Liseux.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure (Fanny Hill)</i>, <span lang="en" xml:lang="en">by John
-Cleland. A new and genuine édition (from the original text
-London, 1749).</span> [Marque de Liseux.] Paris, Isidore Liseux,
-19, rue Radziwill, 1890.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>, <small>VII</small>-319 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée
-porte seulement sur le premier plat et au dos le mot <i>Cleland</i>. Les
-premières pages sont consacrées à une <i lang="en" xml:lang="en">Notice of Cleland</i> qui est
-d'Isidore Liseux. Il y a une contrefaçon parue en 1894, <i>Paris, chez
-tous les libraires</i>. Elle comporte aussi la notice et a été divisée en
-deux volumes.</p>
-
-<p>Pisanus Fraxi, dans son <i lang="la" xml:lang="la">Index librorum prohibitorum</i> (London,
-1877, signale «une suite d'illustrations pour Fanny Hill par quelqu'un
-de peut-être aussi grand que Hogarth». Ces illustrations se
-trouvent-elles dans une édition de nous inconnue ou ont-elles été
-tirées à part, Pisanus Fraxi ne s'explique point là-dessus, du moins
-dans son <i lang="la" xml:lang="la">Index</i>. Au rapport de Liseux, Pisanus Fraxi s'est étendu
-sur la bibliographie des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>: «La
-bibliographie d'un ouvrage de ce genre, dont les impressions sont
-souvent sans date, ou antidatées, ou contrefaites, est toujours obscure
-et presque impossible: celle de <i>Fanny</i> existe cependant, aussi étendue
-qu'on peut le désirer, dans le dernier recueil de Pisanus Fraxi:
-<i lang="la" xml:lang="la">Catena librorum tacendorum</i>, London, 1885, in-4<sup>o</sup>. On y trouvera, en
-outre des éditions anglaises, l'indication des prétendues traductions
-françaises. Ces traductions, toutes du siècle dernier, sont tellement
-abrégées qu'elles font l'effet de simples analyses et n'ont d'autre
-valeur que celle des gravures bonnes ou mauvaises qui les accompagnent.»</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>La Fille de joye</i>, ouvrage quintessencié de l'anglais. A
-Lampsaque, 1751.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>, 1 page de titre et 172 pages. Titre rouge et noir, avec une
-marque formée de lettres entrelacées. C'est une traduction abrégée
-par Lambert, fils d'un banquier de Paris.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>Apologie de la fine galanterie de M<sup>lle</sup> Françoise de la Montagne</i>,
-traduit de l'anglais. A Todion, chez Barnabas Condomine,
-1756.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Pet. in-8<sup>o</sup>. A partir de la page 97, le titre courant est: <i>La fille de
-joie</i>. C'est une réimpression, avec un titre différent, de l'ouvrage
-précédent.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par
-elle-même.</i> A Paris, chez Madame Gourdan. MDCCLXXXVI.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>, 235 pages, plus 2 feuillets p<sup>r</sup> titre et faux titre, et 33 planches
-libres. Belle édition.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>Nouvelle traduction de «<span lang="en" xml:lang="en">Woman of pleasure</span> ou Fille de
-Joie». Par M. Cleland, contenant les Mémoires de Mademoiselle
-Fanny, écrits par elle-même.</i> Avec figures. Première
-[Seconde] partie. A Londres, chez G. Fenton, dans le Strand.
-M. DCC. LXXVI.</p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-16. 119-131 pages plus 5 planches pour la 1<sup>re</sup> partie et 9
-pour la 2<sup>e</sup>.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits
-par elle-même.</i> Nouvelle édition, avec figures. Tome premier.
-[Second.] A Londres, 1790.</p>
-
-<blockquote>
-<p>2 vol. in-16, 2 f. titre et faux titre et 143 pp. p<sup>r</sup> le tome premier.
-2 f. titre et faux titre et 142 pages p<sup>r</sup> le tome second. Les gravures
-sont contrefaites de celles qui accompagnent la traduction de
-M. DCC. LXXVI.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par
-elle-même.</i> Tome Premier. [Deux.] Londres, Imprimerie de
-la Société cosmopolite, MDCCCLXXX.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>; 2 tomes en 1 vol., titre en rouge et noir, papier vergé,
-230 pages.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>Mémoires de Fanny Hill</i>, par John Cleland (<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle).
-Entièrement traduits de l'anglais pour la première fois par
-Isidore Liseux. [Marque de Liseux]. Imprimé à cent
-soixante-cinq exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis,
-Paris, 1887.</p>
-
-<blockquote>
-<p>In-8<sup>o</sup>, <small>X</small>-327 pages. Titre en noir et rouge. Couverture mobile,
-imprimée en noir, contenant sur le premier plat le titre, plus un <i>Avis
-aux libraires</i>, sur le second plat l'indication d'imprimerie: <i>Typ.
-Ch. Unsinger</i>; le dos est aussi imprimé. Les premières pages sont
-remplies par une <i>Notice sur Cleland</i>, par Isidore Liseux.</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>Mémoires de Fanny Hill</i>, par John Cleland (<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle).
-Entièrement traduits de l'anglais par Isidore Liseux. Tome I
-[II]. Réimpression textuelle de l'édition de Paris, 1887.
-MIMVI.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Petit in-4<sup>o</sup> illustré de 12 héliogravures libres hors texte (il y a
-deux éditions faites par un éditeur, H.....; dans la première, les
-gravures sont plus petites. Un médaillon donne le portrait de Cleland.
-Il existe aussi une contrefaçon du second tirage avec les
-grandes héliogravures, mais sans le portrait.)</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td>Tome I, 6 f.</td>
-<td>titre</td>
-<td>et faux titre,</td>
-<td>157 p. et 4 f.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Tome II, &mdash;</td>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>166 p. et 4 f.</td>
-</tr>
-</table>
-<p>Couverture bleue repliée, papier de soie pour, garantir les gravures.</p>
-
-<p>Cette édition est la première qui contienne la traduction des deux
-paragraphes interpolés dans l'édition signalée par Pisanus Fraxi,
-reproduits en anglais et en note par Liseux.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il y a des traductions italiennes et une adaptation sous le titre
-<i lang="it" xml:lang="it">La Meretrice</i> (Cosmopoli) publiée à Venise vers 1764 et attribuée
-par le marquis de Paulmy au comte Carlo Gozzi, dernier défenseur
-de la <i lang="it" xml:lang="it">Commedia dell' Arte</i>.</p>
-
-<p>On connaît une traduction allemande dans le 1<sup>er</sup> vol. des <i lang="de" xml:lang="de">Priapische
-Romane</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">MÉMOIRES D'UNE FEMME DE PLAISIR</h2>
-
-
-<h3>LETTRE PREMIÈRE</h3>
-
-<div class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</div>
-<p>Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance
-à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que
-puisse être la tâche que vous m'imposez, je me ferai un
-devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses
-d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement,
-pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer
-l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs
-encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver
-un esprit qui naturellement n'était pas dépravé, qui, même
-parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa
-point de former des observations sur les m&oelig;urs et sur les caractères
-des hommes, observations peu communes aux
-personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de
-toute réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les
-remords qu'un retour sur elles-mêmes ferait naître dans
-leurs c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface
-inutile, je ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux;
-je dois seulement vous avertir que je retracerai
-toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.</p>
-
-<p>La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne
-prendrai même pas la peine de couvrir de la plus légère
-gaze mes crayons; je peindrai les choses d'après nature,
-sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas
-faites pour des personnes aussi intimement amies que nous.
-D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des
-plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous
-n'ignorez pas que les gens d'esprit et de goût ne se font nul
-scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce,
-quoique, par la crainte qu'ils ont de blesser l'&oelig;il et
-les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les exposer
-dans leurs salons.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant,
-Frances Hill<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Je suis née de parents pauvres, dans un
-petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents
-extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très
-honnêtes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Frances</i>, Françoise; le diminutif de
-<i lang="en" xml:lang="en">Frances</i> est <i lang="en" xml:lang="en">Fanny</i>, c'est-à-dire
-Fanchonon, Fanchonette; <i lang="en" xml:lang="en">Hill</i> signifie colline, et
-l'édition de 1756 de la traduction abrégée par
-Lambert des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman
-of pleasure</i> est intitulée <i>Apologie de
-la fine galanterie de M<sup>lle</sup> Françoise de la Montagne</i>.
-Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.</p>
-</div>
-<p>Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux
-gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets,
-une très médiocre subsistance, que ma mère n'augmentait
-guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage.
-Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule en
-vie.</p>
-
-<p>Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait
-été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et
-coudre assez mal, faisait tout mon savoir. A l'égard de mes
-principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance
-du vice et dans une sorte de retenue et de timidité
-naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie,
-où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté;
-mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux
-dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons
-peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une bête féroce
-prête à nous dévorer.</p>
-
-<p>Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de
-son école et des petits embarras du ménage qu'elle n'avait
-employé que bien peu de temps à m'instruire. Au reste,
-elle était trop ignorante du mal pour être en état de me
-donner des leçons qui pussent m'en garantir.</p>
-
-<p>J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers
-et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite
-vérole, à quelques jours l'un de l'autre. Mon père mourut
-le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai,
-par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources
-et sans amis, car mon père, qui était du comté de
-Kent, s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi
-attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement;
-je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j'ignorais
-alors la valeur) sans qu'il m'en restât aucune marque. Je
-passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me
-plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse n'en
-effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse
-époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier,
-ce fut l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller
-à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée
-Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner
-incessamment à Londres, où elle était en service; elle me
-proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses avis et
-de son crédit pour me faire placer.</p>
-
-<p>Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en
-peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait
-pris soin de moi après la mort de mes parents m'encourageait
-plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai sans hésiter
-l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y
-tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus
-funeste qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre
-sexe, émigrés de leur province.</p>
-
-<p>J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait
-de Londres; il me tardait d'y être pour voir les Lions
-de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de
-Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin toutes les jolies
-choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables
-récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement
-la tête.</p>
-
-<p>Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration,
-mêlée d'une pointe d'envie, avec laquelle nous
-autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient
-tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d'indienne,
-nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant,
-ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans
-aux vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui,
-pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui
-entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d'y aller
-afin d'en prendre ma part.</p>
-
-<p>Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger
-de moi pendant le voyage était d'avoir en route la société
-d'une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme
-elle me disait dans son langage et avec ses gestes:</p>
-
-<p>«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen,
-par leur bonne conduite, de s'enrichir elles et les leurs.
-Bien des filles <i>vartueuses</i> ont épousé leurs maîtres, qui les
-font aujourd'hui rouler en carrosse. On en connaît même
-quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait
-tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les
-autres.»</p>
-
-<p>Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie
-d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter
-d'ailleurs? un village où j'étais née, il est vrai, mais où je
-n'avais personne à regretter; un endroit qui m'était devenu
-insupportable, depuis qu'à des témoignages de tendresse
-avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison
-même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins
-et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement.
-Elle fit argent des petites choses qui me restaient et
-me remit, les dettes et les frais d'enterrement acquittés,
-toute ma fortune, à savoir: huit guinées et dix-sept schellings.
-J'empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte
-à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je
-n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir
-qu'il fût possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel
-trésor était si réelle que je fis très peu d'attention à une infinité
-de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.</p>
-
-<p>Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté
-la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de
-chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant
-la route, en considération de quoi elle jugea à propos
-de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle fit, à
-la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse
-comme si c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail
-insignifiant de ce qui m'arriva en route, comme, par
-exemple, les regards que d'un &oelig;il humide de liqueur me
-lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à
-mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes
-à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par
-deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes
-rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le
-tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle
-des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait
-à la fois.</p>
-
-<p>Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos
-bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection
-de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une
-froide harangue dont voici la substance:</p>
-
-<p>«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je
-m'en vais vite dans ma place; songez à vous mettre en service
-le plus tôt que vous pourrez; n'appréhendez pas que
-les places vous manquent; il y en a ici plus que de
-paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement.
-Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en
-donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre
-une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur...
-J'espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point
-tort à vos parents.»</p>
-
-<p>Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence
-et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire
-confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été
-confiée.</p>
-
-<p>Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de
-son procédé. Elle n'eut pas les talons tournés que je fondis
-en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez
-pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras où je me trouvais.
-Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble
-à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de
-rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le
-priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L'hôtesse
-parut et me dit sèchement, sans être touchée de l'état
-où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un schelling, et
-que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville (ce
-qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me
-pourvoir le lendemain matin.</p>
-
-<p>Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage
-et résolus d'aller, le jour suivant, au bureau de placement
-dont Esther m'avait donné l'adresse sur le revers d'une
-chanson.</p>
-
-<p>J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place
-convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me
-permettrait d'épargner le peu que je possédais. Quant à un
-certificat de bonne conduite, Esther m'avait souvent répété
-qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si affectée que
-je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter sur
-elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire
-qu'elle avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal
-jugé d'abord, c'était par ignorance de la vie.</p>
-
-<p>L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution
-me rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours
-de village, et laissant l'hôtesse dépositaire de ma petite
-malle, je m'en fus droit au bureau qui me fut indiqué.</p>
-
-<p>Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise
-devant une table avec un gros registre, où paraissait griffonné
-par ordre alphabétique un nombre infini d'adresses.</p>
-
-<p>J'approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement
-baissés, passant à travers une foule prodigieuse
-de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui lis
-une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant
-ma très humble requête.</p>
-
-<p>Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux
-d'un petit ministre d'État, et m'ayant toisée de l'&oelig;il, elle
-me répondit, après m'avoir fait au préalable lâcher un schelling,
-que les conditions pour femmes étaient fort rares, et
-surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux
-ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son
-livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle
-aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.</p>
-
-<p>Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de
-la réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me
-distraire, je hasardai de promener mes regards sur l'honorable
-cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle
-j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je la
-crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée,
-d'environ cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au
-c&oelig;ur de l'été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement
-sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai
-d'abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment
-secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose en ma
-faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de
-paraître le plus à mon avantage qu'il me fût possible.
-Enfin, après m'avoir bien examinée tout son saoul, elle
-s'approcha d'un air extrêmement composé et me demanda
-si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui,
-avec une profonde révérence.</p>
-
-<p>«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher
-une fille... Je crois que vous pourrez faire mon
-affaire, votre physionomie n'a pas besoin de répondant...
-Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde;
-Londres est un abominable séjour... Ce que je vous recommande,
-c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout
-la mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte
-autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente
-campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver
-une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une
-dame fort respectable.</p>
-
-<p>Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui
-notre accord s'était passé, me souriait de façon que je
-m'imaginai sottement qu'elle me congratulait sur ma
-bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les deux
-gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette
-honnête maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma
-maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder
-ses chalands. Elle était si contente que, de peur que
-je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse,
-et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous
-fûmes à une boutique dans <i lang="en" xml:lang="en">Saint-Paul's-Churchyard</i>, où elle
-acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous
-fit conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street!</p>
-
-<p>Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes
-d'histoires plus croyables les unes que les autres, sans
-laisser échapper une syllabe d'où je pusse rien conclure,
-sinon que, par le plus heureux des hasards, j'étais tombée
-dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire
-la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce
-bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante
-et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d'informer
-Esther Davis de ma rare bonne fortune.</p>
-
-<p>L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles
-ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j'avais conçue
-de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement
-meublé; car, en fait de salon, je ne connaissais
-encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma route;
-il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques
-pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai
-pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.</p>
-
-<p>Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par
-me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement
-ensemble, qu'elle m'avait prise moins pour la servir
-que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être
-bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une véritable mère.
-A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules
-révérences:</p>
-
-<p>«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»</p>
-
-<p>Un moment après elle sonna et une grande dégingandée
-de fille parut:</p>
-
-<p>«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette
-jeune personne pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui
-sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder
-comme une autre moi-même; car je vous avoue que sa
-figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais
-capable de faire pour elle.»</p>
-
-<p>Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au
-métier, me salua respectueusement et me conduisit au
-second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait
-un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu'elle m'apprit,
-avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown.
-Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère
-maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien
-tombée; qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il
-fallait que je fusse née coiffée; que je pouvais me vanter
-d'avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent
-autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir
-les yeux si j'avais eu la moindre expérience.</p>
-
-<p>On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus
-introduite dans une salle où la table était dressée pour trois.
-Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur
-qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait
-être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu
-que nous coucherions ensemble.</p>
-
-<p>Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Ph&oelig;be
-Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de
-son goût. J'eus l'honneur de dîner entre ces deux dames,
-dont les attentions et les empressements alternatifs me
-ravissaient l'âme, et, simple que j'étais, je ne cessais d'appeler
-Mistress Brown Sa <i>Seigneurie</i>.</p>
-
-<p>Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on
-me ferait des habits convenables à l'état que je devais tenir
-auprès de ma maîtresse; mais ce n'était qu'un prétexte.
-Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients
-ou de ses <i>biches</i>, comme elle appelait les filles de sa maison,
-me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour ma virginité,
-trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au
-service de Sa <i>Seigneurie</i>.</p>
-
-<p>Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite
-d'être rapporté. Après souper, l'heure de la retraite
-étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement.
-Miss Ph&oelig;be, qui s'aperçut que j'avais de la honte à me
-déshabiller en sa présence, m'enleva dans la minute mouchoir
-de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir
-ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps,
-où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats.
-Ph&oelig;be avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de
-plus par ses longs et fatigants services et l'usage des eaux
-chaudes; ce qui l'avait réduite au métier d'appareilleuse
-avant le temps.</p>
-
-<p>L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle
-m'embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège
-aussi nouveau que bizarre; mais l'imputant à la seule
-amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment
-du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce
-petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses
-attouchements m'émurent et me surprirent davantage qu'ils
-me scandalisèrent.</p>
-
-<p>Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses
-contribuèrent à me gagner; ne connaissant point le mal, je
-n'en craignais aucun, d'autant plus qu'elle m'avait démontré
-qu'elle était femme en portant mes mains sur une paire
-de seins flasques et pendants dont le volume était plus que
-suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout
-pour moi qui n'en connaissais point d'autre.</p>
-
-<p>Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses
-privautés ne faisant naître dans mon c&oelig;ur que l'émotion
-d'un plaisir, d'autant plus vif et plus pénétrant que je
-l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil se glissa dans mes
-veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma
-gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses
-désirs, l'amusèrent un moment, puis Ph&oelig;be porta la main
-sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos
-depuis quelques mois et qui promettait d'ombrager un jour
-le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu'alors
-avait été le séjour de la plus insensible innocence.
-Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les tendres
-scions de cette charmante mousse, que la nature a fait
-croître autant pour l'ornement que pour l'utilité.</p>
-
-<p>Mais, non contente de ces préludes, Ph&oelig;be tenta le point
-principal, en insinuant par gradations son index jusqu'au
-vif, ce qui m'aurait sans doute fait sauter hors du lit
-et crier au secours si elle ne s'y était pas prise aussi
-doucement qu'elle le fit.</p>
-
-<p>Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps
-un feu nouveau, qui s'était principalement concentré dans
-le point central, où des mains étrangères s'égarèrent
-pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant,
-jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à Ph&oelig;be
-qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait
-une entrée plus libre.</p>
-
-<p>Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras
-dans une espèce d'anéantissement si délectable que j'aurais
-souhaité qu'il ne cessât jamais.</p>
-
-<p>«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu
-es une aimable enfant!... quel sera le mortel assez heureux
-pour te rendre femme!... Dieu! que ne suis-je homme!...»</p>
-
-<p>Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les
-baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus
-de ma vie...</p>
-
-<p>J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus,
-que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses,
-qui m'échappèrent dans la vivacité du plaisir, n'eussent
-en quelque manière calmé le feu dont je me sentais
-dévorée.</p>
-
-<p>Ph&oelig;be, l'impudique Ph&oelig;be, à qui tous les genres et
-toutes les formes de plaisirs étaient connus, avait pris,
-selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de
-jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle eût de l'aversion
-pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe,
-mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui
-faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu'ils se
-présentassent. Rien, en un mot, n'étant capable de la rassasier,
-elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me
-trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j'eusse
-la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma
-brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie.
-Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr,
-non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon
-corps.</p>
-
-<p>«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas
-songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse
-ma vue aussi bien que le toucher... je veux dévorer
-des yeux cette gorge naissante... Laisse-la-moi baiser... Je
-ne l'ai point assez considérée... Que je la baise encore une
-fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle blancheur!...
-Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!...
-De grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je
-n'en puis plus... Il faut, il faut...»</p>
-
-<p>Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que
-l'on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes!
-Une épaisse et forte toison couvrait une énorme
-solution de continuité. Je crus que je m'y perdrais tout
-entière. Cependant, après s'être bien démenée, son ardeur
-se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours
-étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par
-ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes
-et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement
-prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira
-sur nous la couverture.</p>
-
-<p>J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que
-je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de
-la nature; que les premières idées de la corruption s'emparèrent
-de mon c&oelig;ur et que j'éprouvai, en outre, que la
-mauvaise compagnie d'une femme n'est pas moins fatale à
-l'innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons...
-Lorsque la passion de Ph&oelig;be fut assouvie et qu'elle
-goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me
-sonda artificieusement sur tous les points qu'elle crut de
-l'intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses,
-par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament,
-les espérances les plus flatteuses.</p>
-
-<p>Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me
-laissa à moi-même; si bien que, fatiguée par les violentes
-émotions que j'avais souffertes, je m'endormis sur-le-champ,
-et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir
-font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs
-pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de veille.</p>
-
-<p>Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement
-reposée. Ph&oelig;be, debout avant moi, eut soin de ne
-faire aucune allusion aux scènes de la nuit. A ce moment,
-la servante apporta le thé et je m'empressai de m'habiller.
-Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais
-qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au
-contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses
-du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à
-peine desservi, on se mit à m'équiper promptement pour
-me faire paraître avec décence devant un des chalands de la
-maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez
-combien mon c&oelig;ur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas
-blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un
-nettoyage, d'un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines
-brodées, et le reste à l'avenant. Je puis dire sans
-vanité que, malgré tous les soins que l'on prit à me parer,
-la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais d'une
-taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds
-cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles
-naturelles; la peau était d'un blanc à éblouir, les traits du
-visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la
-régularité; j'avais de grands yeux noirs pleins de langueur
-plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines occasions où,
-disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton une
-fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes
-dents, desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient
-petites, égales et blanches; ma poitrine était haute et bien
-attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la
-réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier
-cette promesse. En un mot, toutes les conditions le
-plus généralement requises pour la beauté, je les possédais,
-ou, du moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision
-de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma
-connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur.
-Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un caractère
-trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que
-d'autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant
-de m'enlever ce que j'avais de mieux dans ma personne et
-sur mon visage... En voilà trop, je l'avoue, beaucoup trop,
-en fait d'éloge de moi-même; mais je serais ingrate envers
-la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires
-avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j'omettais,
-par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.</p>
-
-<p>Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress
-Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre
-création, un gentleman, qui, après m'avoir saluée, m'appuya
-sur la bouche un baiser dont je l'aurais volontiers dispensé.
-En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable
-figure. Que l'on se représente un homme de soixante
-ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec
-de gros yeux de b&oelig;uf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles,
-garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une
-haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect
-faisait horreur.</p>
-
-<p>C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne
-pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me
-fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d'une façon,
-tantôt de l'autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit
-remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma
-gorge.</p>
-
-<p>Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet
-échantillon de mes charmes, Ph&oelig;be me reconduisit à ma
-chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement
-si je ne serais pas bien aise d'avoir un aussi
-beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le
-titre de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je
-répondis naïvement que je ne songeais point au mariage,
-mais que si jamais j'avais un choix à faire ce serait parmi
-les gens de ma sorte, me figurant que tous les <i>beaux gentlemen</i>
-étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.</p>
-
-<p>Tandis que Ph&oelig;be employait sa rhétorique à me persuader
-en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire
-depuis, l'avait taxé à cinquante guinées pour la seule
-permission d'avoir un entretien préliminaire avec moi, et à
-cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses
-désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le
-jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit
-qu'on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut
-beau lui représenter que je n'étais pas encore préparée à
-une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de m'apprivoiser
-avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme
-je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter
-par trop de précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on
-put obtenir de lui fut qu'il patienterait jusqu'au soir.</p>
-
-<p>Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent
-d'exalter le merveilleux cousin:</p>
-
-<p>«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la
-première vue... il me ferait ma fortune si je voulais être bonne
-fille et ne point écouter mes caprices... que je
-pouvais compter sur son honneur... que je serais au niveau
-des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me promener...»</p>
-
-<p>Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres
-bêtises capables de tourner la tête d'une pauvre innocente
-telle que moi, si l'aversion insurmontable que j'avais pour
-lui n'eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi
-allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire
-dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se
-préparait.</p>
-
-<p>La séance fut si longue qu'il était environ sept heures
-quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le
-thé fut bientôt servi; notre vénérable maîtresse entra,
-escortée de mon effroyable satyre. L'introduction faite, on
-prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle me dit qu'une
-affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter,
-que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie
-à son cher cousin jusqu'à son retour.</p>
-
-<p>«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos
-attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de
-l'affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez
-point.»</p>
-
-<p>En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà
-presque au bas de l'escalier. Je m'attendais si peu à ce
-départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée.
-Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut
-m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors,
-profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement
-la gorge, qu'il profana de ses regards et de ses attouchements
-impurs. Encouragé par cet heureux début, l'infâme
-m'étendit de mon long et eut l'audace de glisser une de ses
-mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me rappela
-à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai,
-fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce
-n'est pas mon intention; est-ce que la vieille madame ne
-vous a pas appris que je vous aime? que je suis dans le dessein
-de...»</p>
-
-<p>«&mdash;Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne
-saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce,
-laissez-moi... Oui, je vous aimerai de tout mon c&oelig;ur si
-vous voulez me laisser et vous en aller.»</p>
-
-<p>C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer
-davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé
-et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain
-fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts
-qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel
-exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs
-imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur
-de s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle
-pouvait chercher un autre pigeon..., qu'il ne serait
-plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde...; qu'il
-pensait bien que j'avais donné mon pucelage à quelque
-manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait
-à la ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus
-d'indifférence que je me flattais de n'avoir rien à redouter
-de ses brutales entreprises.</p>
-
-<p>Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes
-cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma
-gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j'étais,
-ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je
-voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt,
-il me rendrait son affection; en même temps il se mit en
-devoir de m'embrasser et de porter la main à mon sein;
-mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le
-repoussai avec une violence extrême, et m'étant saisie de la
-sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce
-qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.</p>
-
-<p>Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux
-scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et
-chiffonnée comme je l'étais sans émotion. De sorte qu'elle
-le pria immédiatement de descendre et de me laisser
-reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et
-Ph&oelig;be rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y
-aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre
-petite... qu'en son particulier elle ne savait que penser de
-tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait pas que sa maîtresse
-ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait
-inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et
-me délivra de son abominable figure.</p>
-
-<p>Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où
-j'étais, que j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence
-quelques gouttes d'ammoniaque et de me mettre
-au lit; ce que je refusai par la crainte que me donnait le
-retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant,
-Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au
-plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir
-déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était
-grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie
-n'avaient eu aucune part dans la défense que j'avais faite:
-elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait inspirée
-la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.</p>
-
-<p>Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir,
-et sur le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux
-du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent
-tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser
-l'esprit. Cependant elles se flattaient que ce n'était que
-partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le
-restant du marché; mais heureusement je n'eus que la
-peur. Le lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême,
-que l'homme en question, nommé M<sup>r</sup> Crofts, et qui était
-un marchand des plus considérables, venait d'être arrêté
-par ordre du roi, sous l'inculpation de s'être indûment
-approprié près de quarante mille livres par des opérations
-de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées
-que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen
-de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en
-prison et il n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt.
-Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette
-première épreuve qu'il fallait, avant de faire de nouvelles
-tentatives, essayer d'adoucir mon humeur sauvage, crut
-que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions
-d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément
-à ce beau projet, elles eurent toute liberté de
-me voir.</p>
-
-<p>En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté,
-leur étourderie, me gagnèrent tellement le c&oelig;ur, qu'il me
-tardait d'être agrégée parmi elles. La timide retenue, la
-modestie, la pureté de m&oelig;urs que j'avais apportées de mon
-village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du
-matin disparaît aux rayons du soleil.</p>
-
-<p>Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses
-yeux jusqu'à l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle
-devait trafiquer de ce joyau frivole qu'on prise tant et que
-j'aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait
-voulu m'en débarrasser; car dans le court espace que j'avais
-été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne théoricienne
-qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre
-leurs leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu
-que des discours; je brûlais de voir des choses; le hasard
-me satisfit sur cet article lorsque je m'y attendais le moins.</p>
-
-<p>Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe
-obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une
-porte vitrée, j'entendis je ne sais quel bruit qui excita ma
-curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle
-façon que je pouvais tout voir sans être vue. C'était notre
-Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune grenadier
-à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences,
-un héros dans les joyeux ébats.</p>
-
-<p>Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de
-peur de manquer, par mon imprudence, l'occasion d'un
-spectacle fort intéressant; mais la paillarde avait l'imagination
-trop pleine de son objet présent pour que toute autre
-chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur le
-pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas
-un coup d'&oelig;il de ses monstrueux et flasques appas. Son
-champion avait l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif.
-En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les
-effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes
-calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques
-instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient
-valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit
-de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis
-que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire
-la revue des plus énormes choses qu'il soit possible de voir
-et qu'il n'est pas aisé de définir. Qu'on se représente une
-paire de cuisses courtes et grosses, d'un volume inconcevable,
-terminée en haut par une horrible échancrure,
-hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en
-aura encore qu'une idée imparfaite.</p>
-
-<p>Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros
-produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce
-qui m'avait été inconnue jusqu'alors et dont le coup d'&oelig;il
-sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi
-délectables que si j'eusse dû réellement en jouir. Puis le
-drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses
-du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels
-m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.</p>
-
-<p>La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à
-mon innocence.</p>
-
-<p>Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma
-chemise, j'enflammai le point central de ma sensibilité et
-je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la
-nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s'anéantir.</p>
-
-<p>Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au
-reste de la fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme
-une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus
-rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d'un cordial
-qu'elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui
-rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus tout le loisir
-de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle
-de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses
-dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint
-au vaste gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention
-et augmenta mes transports, qui ne firent que s'accroître
-par l'aspect des plaisirs d'un second combat, que ma position
-me fit voir distinctement.</p>
-
-<p>Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois
-ou quatre pièces de monnaie dans la main.</p>
-
-<p>Le drôle était non seulement son favori, mais celui de
-toute la maison.</p>
-
-<p>Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte
-qu'il n'eût pas la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui
-mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point
-avisé de lui disputer son droit d'aubaine.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre,
-où, m'étant enfermée, je me livrai intérieurement aux douces
-émotions qu'avait fait naître en mon c&oelig;ur le spectacle dont
-je venais d'être témoin. Je me jetai sur mon lit dans une
-agitation insupportable, et ne pouvant résister au feu qui
-me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du manuel
-des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée
-par l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre
-jusqu'à ce que Ph&oelig;be m'eût donné là-dessus de plus amples
-instructions.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en
-faisant un récit fidèle de ce que j'avais vu.</p>
-
-<p>Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je
-lui avouai naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus
-violents, mais qu'une chose m'embarrassait beaucoup.</p>
-
-<p>«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?</p>
-
-<p>«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment
-est-il possible qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de
-douleur, puisque vous savez bien que je ne saurais y souffrir
-que le petit doigt?... A l'égard du bijou de ma maîtresse et
-du vôtre, je conçois aisément, par leurs dimensions, que
-vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en soit
-le plaisir, je crains d'en faire l'essai.»</p>
-
-<p>Ph&oelig;be me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne
-se plaindre qu'un semblable instrument eût jamais
-fait de blessures mortelles en ces endroits-là et qu'elle en
-connaissait d'aussi jeunes et d'aussi délicates que moi qui
-n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité nos bijoux n'étaient
-pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain âge,
-après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un
-gant; qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait
-un d'une taille moins monstrueuse.</p>
-
-<p>«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un
-jeune marchand génois l'entretient ici. L'oncle du jeune
-homme est immensément riche et très bon pour lui. Il l'a
-envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais, son
-ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour
-complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le
-monde. Il a rencontré Polly par hasard dans une société, en
-est devenu amoureux, et il la traite assez bien pour mériter
-qu'elle s'attache à lui. Il vient la voir deux ou trois fois par
-semaine. Elle le reçoit dans le cabinet clair du premier
-étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce qui se
-passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress
-Brown et de moi.»</p>
-
-<p>Le jour suivant, Ph&oelig;be, ponctuelle à remplir sa promesse,
-me conduisit par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où
-l'on mettait en réserve de vieux meubles et quelques caisses
-de liqueurs et d'où nous pouvions voir sans être vues. Les
-acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles embrassades
-de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos,
-en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit
-du vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis,
-après quelques questions qu'il fit en mauvais anglais, il la
-déshabilla jusqu'à la chemise; Polly, à son exemple, en fit
-autant avec toute la diligence possible. Alors, comme s'il
-eût été jaloux du linge qui la couvrait encore, il la mit en
-un clin d'&oelig;il toute nue et exposa à nos regards les membres
-les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible
-de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée
-à ce procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même
-lorsque je pus la contempler debout et toute nue, avec
-sa chevelure noire dénouée et flottante sur un cou et des
-épaules d'une blancheur éblouissante, tandis que la carnation
-plus foncée de ses joues prenait graduellement un ton
-de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le poli
-de sa peau.</p>
-
-<p>Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son
-visage étaient réguliers, délicats et doux, sa gorge était
-blanche comme la neige, parfaitement ronde et assez ferme
-pour se soutenir d'elle-même sans aucun secours artificiel;
-deux charmants boutons de corail, distants l'un de l'autre,
-pointés en sens divers, en faisaient remarquer la séparation.</p>
-
-<p>Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée
-par une section à peine perceptible qui semblait fuir par
-modestie et se cachait entre deux cuisses potelées et charnues;
-une riche fourrure de zibeline la recouvrait; en un mot, Polly
-était un vrai modèle de peintre et le triomphe des nudités.</p>
-
-<p>Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser
-de la contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la
-parcouraient en tous sens. En même temps, le gonflement
-de sa chemise faisait juger de la condition des choses qu'on
-ne voyait pas: mais il les montra bientôt dans tout leur
-brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les
-cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux
-ans; il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans
-être beau, d'une figure fort avenante. Son nez inclinait du
-Romain, ses grands yeux étaient noirs et brillants et sur ses
-joues un incarnat paraissait qui avait bien sa grâce; car il
-était de complexion très brune, non de cette couleur foncée
-et sombre qui exclut l'idée de fraîcheur, mais de ce teint
-clair d'un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa
-puissance et qui, s'il éblouit moins que la blancheur, plaît
-cependant davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux,
-trop courts pour être noués, tombaient sur son cou en
-boucles petites et légères; aux environs des seins apparaissaient
-quelques brindilles d'une végétation qui ornait sa poitrine,
-indice de force et de virilité. Son compagnon sortait
-avec pompe d'un taillis frisé; ses dimensions me firent frissonner
-de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir
-ses brusques assauts; car il avait déjà jeté la victime sur
-le lit et l'avait placée de façon que je voyais tout à mon aise
-le centre délectable, dont le pinceau du Guide<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> n'aurait
-pu imiter le coloris vermeil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Il faut noter que les traducteurs français du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle ont toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens.</p>
-</div>
-<p>Alors Ph&oelig;be me poussa doucement et me demanda si je
-croyais l'avoir plus petit. Mais j'étais trop attentive à ce que
-je voyais pour être capable de lui répondre. Le jeune gentleman,
-en ce moment, s'approchait du but, ne menaçait pas
-moins que de fendre la charmante enfant, qui lui souriait et
-semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après
-quelques saccades l'aimable Polly laissa échapper un profond
-soupir, qui n'était rien moins qu'occasionné par la douleur.
-Le héros pousse, elle répond en cadence à ses mouvements;
-mais bientôt leurs transports réciproques augmentent à un
-tel degré de violence qu'ils n'observent plus aucune mesure.
-Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives, leurs baisers
-trop ardents pour que la nature y pût suffire; ils étaient
-confondus, anéantis l'un dans l'autre.</p>
-
-<p>«Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'évanouis...
-j'expire... je meurs...» C'étaient les expressions
-entrecoupées qu'ils lâchaient mutuellement dans cette agonie
-de délices. Le champion, en un mot, faisant ses derniers
-efforts, annonça, par une langueur subite répandue dans
-tous ses membres, qu'il touchait au plus délicieux moment.
-La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses
-bras avec fureur de côté et d'autre, les yeux fermés avec
-une sorte de soupir sangloté à faire croire qu'elle expirait.</p>
-
-<p>Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore
-sans mouvements... Elle sortit à la fin de son évanouissement
-et, sautant au cou de son ami, il parut, par les nouvelles
-caresses que la friponne lui prodigua, que l'essai
-qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait point
-déplu.</p>
-
-<p>Je n'entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant
-cette scène, mais de cet instant adieu mes craintes, et j'étais
-si pressée de mes désirs que j'aurais tiré par la manche le
-premier homme qui se serait présenté, pour le supplier de
-me débarrasser d'un brimborion qui m'était désormais
-insupportable.</p>
-
-<p>Ph&oelig;be, quoique plus accoutumée que moi à de semblables
-fêtes, ne put être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me
-tira doucement de ma place d'observation et me conduisit
-du côté de la porte. Là, faute de chaise et de lit, elle
-m'adossa contre le mur et alla reconnaître cette partie où je
-sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi prompt
-que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revînmes à
-notre poste.</p>
-
-<p>Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous;
-Polly, assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême
-blancheur de sa peau, contrastait délicieusement
-avec le brun doux et lustré de son amant, leurs langues
-enflammées, collées l'une contre l'autre, semblaient vouloir
-pomper le plaisir dans sa source la plus pure.</p>
-
-<p>Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une
-nouvelle vie. Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le
-pressait et le serrait.</p>
-
-<p>Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la
-caressant, toutes les ressources de la luxure, se jeta tout à
-coup à la renverse et la tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques
-instants, jouissant de son attitude. Mais bientôt l'aiguillon
-du plaisir les embrasant de nouveau, ce ne fut plus
-qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés.</p>
-
-<p>Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans
-les siens, la respiration leur manque et ils restent tous deux
-sans donner aucun signe de vie, plongés et absorbés dans
-une extase mutuelle.</p>
-
-<p>J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage:
-cette dernière scène m'avait tellement mise hors de moi-même,
-que j'en étais devenue furieuse. Je saisis Ph&oelig;be
-comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. Elle eut pitié
-de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous retirâmes
-dans notre chambre.</p>
-
-<p>La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit;
-ma compagne s'y étant mise aussi me demanda si je me
-sentais maintenant l'humeur guerrière, ayant eu le temps
-de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis qu'en soupirant.
-Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit
-où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes
-désirs; mais, ne trouvant qu'un terrain plat et creux, je me
-serais retirée brusquement si je n'avais pas craint de la
-désobliger. Je me prêtai donc à son caprice et lui laissai
-faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi je languissais
-désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais
-pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides,
-si Mistress Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même
-qu'il me serait difficile de différer jusqu'à l'arrivée
-de mylord B..., quoiqu'on l'attendît incessamment. Par
-bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses dépens;
-l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa
-de mon sort.</p>
-
-<p>Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par
-hasard, plus matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant
-encore, je descendis pour prendre le frais dans un
-petit jardin dont l'entrée m'était interdite quand il y avait
-des chalands au logis. Je fus extrêmement surprise, en voulant
-traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui dormait
-profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons
-l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient
-retirés chacun en compagnie d'une maîtresse. Sur la table
-restaient encore le bol de punch et les verres, dans tout le
-désordre imaginable après une orgie nocturne. Je m'approchai,
-par un mouvement naturel aux femmes, pour voir sa
-physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible
-d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette
-charmante vue. Non, cher et doux objet de mes tendres
-inclinations, je n'oublierai jamais cet instant fortuné où
-mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première fois... Il
-me semble que je te revois encore dans la même attitude.</p>
-
-<p>Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit
-à dix-neuf ans, la tête inclinée sur un coin du fauteuil, les
-cheveux épais en boucles légères ombrageant à demi un
-visage où la jeunesse dans toute sa fleur et les grâces viriles
-se réunissaient pour fixer mes yeux et mon c&oelig;ur: la langueur
-même et la pâleur de ce visage, où, par suite des
-excès de la nuit, le lys triomphait momentanément sur la
-rose, imprimaient une indicible douceur aux plus beaux
-traits qu'on pût imaginer; ses yeux clos de sommeil ne
-laissaient voir que les tranches de leurs paupières réunies,
-délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs,
-tels que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers,
-ornaient son front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de
-lèvres vermillonnées, saillantes et gonflées comme si une
-abeille venait de les piquer, semblaient me porter, au nom
-de ce charmant dormeur, un défi que j'allais accepter, si la
-modestie et le respect inséparables dans les deux sexes d'une
-véritable passion n'avaient arrêté ce premier mouvement.</p>
-
-<p>Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine
-découverte, plus blanche qu'une nappe de neige, le
-plaisir de la contempler ne fut pas assez puissant pour me
-le faire prolonger, aux risques d'une santé qui devenait
-tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait
-timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la
-main et l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en
-me regardant d'un air égaré; mais, après m'avoir considérée,
-il me demanda quelle heure il était. Je le lui dis et
-j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât en restant
-ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui
-répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait
-pas que je ne fusse une des pensionnaires du bercail et que
-je ne vinsse pour lui offrir mes services. Néanmoins, soit
-qu'il craignît de m'offenser, soit que sa politesse naturelle
-le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il me parla le plus
-civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit
-que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas
-lieu de m'en repentir. Quoique mon amour naissant m'y
-invitât, la crainte d'être surprise par les gens de la maison
-me retenait.</p>
-
-<p>Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir
-de lui expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa
-compagnie et que peut-être je ne le reverrais de mes jours;
-ce que je ne pus proférer sans laisser échapper un soupir
-du fond du c&oelig;ur. Mon conquérant, qui, à ce qu'il m'a avoué
-depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que moi
-de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais
-qu'il m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre
-sur-le-champ et payerait ce que je devais dans la maison.
-Quelque folie qu'il y eût à accepter une pareille offre de la
-part d'un inconnu, qui était trop jeune pour qu'on pût avec
-prudence se lier à ses promesses, le violent amour dont je
-me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de délibérer.
-Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais
-entre ses bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit
-qu'il fût sincère ou non. Il y avait déjà quelque temps que,
-pour ne pas courir les mauvais hasards de la ville, il cherchait
-une fille qui lui convînt; ma bonne fortune voulut
-qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions immédiatement
-le marché qui fut scellé par un échange de baisers,
-dont il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.</p>
-
-<p>Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa
-figure, de quoi tourner la tête à une fille et lui faire passer
-par-dessus toutes les considérations pour le plaisir de
-suivre un amant.</p>
-
-<p>En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui
-se trouvaient réunies dans sa personne, il ajoutait un air de
-bon ton et de noblesse, une certaine élégance dans la
-manière de porter sa tête, qui le distinguait encore davantage;
-ses yeux étaient vifs et pleins d'intelligence; ses
-regards avaient en eux quelque chose de doux à la fois et
-d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs
-de la rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable,
-le prémunissait victorieusement contre le
-reproche de manquer de vie, d'être lymphatique et mou,
-qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens d'un blond
-aussi prononcé qu'était le sien.</p>
-
-<p>Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant,
-vers les sept heures du matin (chose que je pouvais promettre,
-car je savais où trouver la clef de la porte donnant
-sur la rue), et lui m'attendrait dans un carrosse au bout de
-la rue. Je lui recommandai ne pas donner à connaître
-qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir.
-Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion,
-je m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à
-ma chambre. Ph&oelig;be dormait encore; je me déshabillai
-promptement et me remis au lit, le c&oelig;ur rempli de joie
-et d'inquiétude.</p>
-
-<p>Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa
-petit à petit toutes mes craintes. Mon âme était tellement
-occupée de cet adorable objet que j'aurais versé tout mon
-sang pour le voir et jouir de lui un instant. Il pouvait faire
-de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui, je me serais,
-crue trop heureuse de mourir d'une main si chère.</p>
-
-<p>Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me
-parut une éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie
-d'avancer la pendule, comme si ma main eût pu en hâter le
-temps? Je suis surprise que les gens de la maison ne
-remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en moi,
-surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel
-qui avait déjeuné au logis:</p>
-
-<p>«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant,
-doux et poli!»</p>
-
-<p>Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à
-penser si de pareils discours diminuaient le feu qui me consumait.
-Néanmoins l'agitation où je fus toute la journée
-produisit un bon effet. Je dormis assez bien jusqu'à cinq
-heures du matin; je me glissai incontinent hors du lit, et
-m'étant habillée en un clin d'&oelig;il, j'attendis avec autant
-d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance.
-Il arriva enfin, ce délicieux moment. Alors,
-encouragée par l'amour, je descendis sur la pointe des pieds et
-gagnai la porte, dont j'avais escamoté la clef à Ph&oelig;be.</p>
-
-<p>Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire,
-qui m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter
-dans le carrosse, me jeter au cou de mon ravisseur, et
-fouette cocher, tout cela ne fit qu'un.</p>
-
-<p>Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de
-ma vie, coula immédiatement de mes yeux. Mon c&oelig;ur était
-à peine capable de contenir la joie que je ressentais de me
-voir entre les bras d'un si beau jeune homme. Il me jurait,
-chemin faisant, dans les termes les plus passionnés, qu'il
-ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche où il
-m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans
-cette démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait
-fait faire?</p>
-
-<p>En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien
-pour moi), nous descendîmes à Chelsea<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, dans une
-fameuse taverne réputée pour les parties fines. Nous y
-déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était un
-réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il
-nous dit d'un ton gai et en me regardant malicieusement
-qu'il nous souhaitait une satisfaction entière; que, sur sa
-foi, nous étions bien appariés; que grand nombre de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>
-et de <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i> fréquentaient sa maison, mais qu'il
-n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que
-j'étais du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si
-innocente, et qu'en un mot mon compagnon était un heureux
-mortel. Ces éloges, quoique grossiers, me plurent infiniment
-et contribuèrent à dissiper la crainte que j'avais de
-me trouver seule à la discrétion de mon nouveau souverain;
-crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur.
-Je souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule
-avec lui, je serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne
-sais comment ni pourquoi je craignais le point capital de
-mes plus ardents désirs. Ce conflit de passions différentes,
-ce combat entre l'amour et la modestie me firent pleurer
-de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes
-pour de vrais amants!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Faubourg qui est à l'ouest de Londres et situé sur la rive
-gauche de la Tamise.</p>
-</div>
-<p>Après le déjeuner, Charles (c'était le nom du précieux
-objet de mes adorations), avec un sourire mystérieux, me
-prit par la main et me dit qu'il me voulait montrer une
-chambre d'où l'on découvrait la plus belle vue du monde.
-Je me laissai conduire dans un appartement, dont le premier
-meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni
-pour une reine.</p>
-
-<p>Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre
-ses bras et, la bouche collée sur la mienne, m'étendit, toute
-tremblante de plaisir et d'effroi, sur cette pompeuse couche.
-Son ardeur impatiente ne lui permit pas de me déshabiller!
-il se contenta de me délacer et de m'ôter mon mouchoir.</p>
-
-<p>Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrassée et
-mes soupirs brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux
-seins fermes et durs tels qu'on se les peut figurer chez une
-fille de moins de seize ans, nouvellement arrivée de la campagne
-et qui n'avait jamais connu d'hommes. Leur rondeur
-parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n'étant pas capables
-de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes jupes,
-et il découvrit le centre d'attraction. Cependant, après une
-petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du
-champ de bataille.</p>
-
-<p>Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes
-les façons qu'exige la bienséance, il s'imagina que je n'étais
-rien moins qu'une novice et que je ne possédais plus ce frivole
-joyau que les hommes ont la folie de rechercher avec
-tant d'ardeur.</p>
-
-<p>Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point
-son empressement; il tira l'engin ordinaire de ces sortes
-d'assauts et le poussa de toutes ses forces, croyant le lancer
-dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut sa surprise quand,
-après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent une
-douleur des plus aiguës, il vit qu'il ne faisait pas le moindre
-progrès.</p>
-
-<p>«Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir...
-Non, en vérité, je ne le puis... il me blesse... il me tue.»</p>
-
-<p>Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait
-de sa dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec
-lui sous ce rapport) et que peut-être n'avais-je pas eu affaire
-à personne aussi fortement outillé que lui: quant à se douter
-que ma fleur virginale était intacte, c'était chose qui ne
-pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre son temps
-et ses paroles s'il m'avait questionnée là-dessus; car il
-ne pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.</p>
-
-<p>Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus
-d'angoisses qu'auparavant; mais, de peur de lui déplaire,
-j'étouffais mes plaintes de mon mieux. Enfin, ayant essuyé
-plusieurs semblables assauts sans succès, il s'étendit à côté
-de moi hors d'haleine, et séchant mes larmes par mille baisers
-brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne l'avais
-pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis
-d'un ton de simplicité persuasive qu'il était le premier
-homme que j'eusse jamais connu. Charles, déjà disposé à
-me croire par ce qu'il venait d'éprouver, me mangea de
-caresses, me supplia, au nom de l'amour, d'avoir un peu de
-patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible pour ne
-point me faire de mal.</p>
-
-<p>Hélas! c'était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir
-à tout avec joie, quelque douleur que je prévisse
-qu'il me fît souffrir.</p>
-
-<p>Il revint donc à la charge; mais il mit auparavant une
-couple d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'élévation
-au but où il voulait frapper. Ensuite, il marque du
-doigt sa visée, et s'élançant tout à coup avec furie, sa prodigieuse
-raideur brise l'union de cette tendre partie et pénètre
-justement à l'entrée. Alors, s'apercevant du petit progrès, il
-force le détroit, ce qui me causa une douleur si cuisante
-que j'aurais crié au meurtre si je n'avais appréhendé de le
-fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre
-mes dents, je les mordais pour faire diversion au mal que
-je souffrais. A la fin, les barrières délicates ayant cédé à de
-violents efforts, il pénétra plus avant. Le cruel, en cet instant,
-ne se possédant plus, se précipite avec ivresse; il déchire,
-il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et fumant
-de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière... J'avoue
-qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'eût
-égorgée et perdis entièrement connaissance.</p>
-
-<p>Quelques moments après, quand j'eus repris mes sens, je
-me trouvai au lit toute nue entre les bras de mon adorable
-meurtrier. Je le regardai languissamment et lui demandai,
-par manière de reproche, si c'était là la récompense de mon
-amour. Charles, à qui j'étais devenue plus chère par le
-triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si
-touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui
-appartenais effaça, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir
-de mes souffrances.</p>
-
-<p>L'accablement où je me trouvais ne me permettant pas
-de me lever, nous dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de
-poulet, que je mangeai d'assez bon appétit, et deux ou trois
-verres de vin me remirent en état de supporter une nouvelle
-épreuve. Mon ami ne tarda pas à s'en apercevoir, par
-les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai
-à ses embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi
-dans tous les plis et replis où nos corps pouvaient s'enlacer,
-incapable de refréner la fureur de ses nouveaux désirs, lâche
-la bride de son coursier et couvrant ma bouche de baisers
-humides et brûlants, il me livra un nouvel assaut; poussant,
-perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces
-tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup
-souffrir; mais j'étouffai mes cris et supportai l'opération
-en véritable héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants
-qui lui échappèrent, ses joues d'un rouge plus
-foncé, ses yeux convulsés comme dans l'ivresse, un doux
-frisson qui le prit, m'annoncèrent qu'il touchait au souverain
-plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empêchait
-de partager.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement
-le bonheur d'amour qui me fit passer de l'excès des douleurs
-au comble de la félicité. Je commençai alors à partager
-ces plaisirs suprêmes, à goûter ces transports délicieux,
-ces sensations trop vives et trop ardentes pour qu'on puisse
-y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu, par
-ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement
-universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et
-l'épanchement de la liqueur divine.</p>
-
-<p>C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes
-l'heure du souper. Nous mangeâmes à proportion du fatigant
-exercice que nous avions fait. Pour moi, j'étais si
-transportée de joie, en comparant mon bonheur actuel avec
-l'insipide genre de vie que j'avais mené ci-devant, que je
-n'aurais pas cru l'avoir acheté trop cher quand sa durée
-n'eût été que d'un moment. La jouissance présente était
-tout ce qui remplissait ma petite cervelle. Enfin la nature,
-qui avait besoin de réparation, nous ayant invités au repos,
-nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d'autant plus
-délectable que je le passai dans les bras de mon amant.</p>
-
-<p>Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard,
-Charles dormait encore profondément. Je me levai le plus
-doucement que je pus et me rajustai de mon mieux. Ma
-toilette achevée, je m'assis au bord du lit pour me repaître
-du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa chemise
-roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour
-jouir pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je
-vous peindre sa figure, telle que je la revois en ce moment,
-présente encore à mon imagination enchantée! Le type parfait
-de la beauté masculine en pleine évidence! Imaginez-vous
-un visage sans défaut, brillant de toute l'efflorescence,
-de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté n'a
-pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure
-commençait-il à faire distinguer le sien.</p>
-
-<p>L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis)
-semblait exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait:
-ah! quelle violence ne dus-je pas me faire pour m'abstenir
-d'un baiser si tentant!</p>
-
-<p>Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et
-sur les côtés une chevelure flottante en boucles naturelles,
-attachait sa tête à un corps de la forme la plus parfaite et
-de la plus vigoureuse contexture; toute la force de la virilité
-s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la délicatesse
-de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de
-sa chair.</p>
-
-<p>La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige,
-déployée dans de viriles proportions, présentait, au sommet
-vermillonné de chaque mamelon, l'idée d'une rose prête à
-fleurir.</p>
-
-<p>La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette
-symétrie de ses membres, cette régularité de sa taille dans
-sa chute vers les reins, là où finit la ceinture et où commence
-le renflement arrondi des hanches; où sa peau luisante,
-soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait
-sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait
-et se plissait à la moindre pression et sur laquelle le
-doigt, incapable de se poser, glissait sur la surface de
-l'ivoire le plus poli.</p>
-
-<p>Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante
-et lustrée, s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et
-semblaient deux piliers dignes de supporter un si bel édifice.
-Ce ne fut pas sans émotion, sans quelque reste de
-terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur l'effrayant
-engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de
-douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait
-languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable
-des cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la
-perspective et formait sans conteste le plus intéressant
-tableau qui fût au monde, infiniment supérieur, à coup
-sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou d'autres
-arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces
-objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par
-les rares connaisseurs doués d'une imagination de feu,
-qu'un jugement sain porte à l'admiration des sources, des
-originaux de beauté, incomparables créations de la nature
-que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse ne saurait
-payer à leur prix.</p>
-
-<p>Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence
-qu'il y a entre une vierge et une femme.</p>
-
-<p>Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen,
-Charles s'éveilla et, se tournant vers moi, me demanda avec
-douceur comment je m'étais reposée; et, sans attendre la
-réponse, il m'imprima sur la bouche un baiser tout de feu.
-Incontinent après, il me troussa jusqu'à la ceinture, pour se
-récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se donner
-la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses
-yeux et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité
-et la dureté de mes seins naissants et non encore mûrs,
-la blancheur et la fermeté de ma chair, la fraîcheur et la
-régularité de mes traits, l'harmonie de mes membres, tout
-paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de son
-acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage
-qu'il avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de
-ses mains le centre de son attaque: il glisse sous moi un
-oreiller et me place dans une position favorable à ce singulier
-examen. Oh! alors, qui pourrait exprimer le feu dont
-brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains! Des soupirs
-de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de compliments
-tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son
-athlète, levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat.
-Il le considère un instant avec complaisance, ensuite il veut
-me le mettre en main; d'abord un reste de honte me fit
-faire quelque difficulté de le prendre; mais mon inclination
-était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse augmentait
-à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La
-corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours
-cependant plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me
-guida ensuite à cet endroit où la nature et le plaisir prennent
-de concert leurs magasins, si convenablement attachés à la
-fortune de leur premier ministre.</p>
-
-<p>La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant
-intraitable; et prenant avantage de ma commode position,
-il fit tomber l'orage à l'endroit où je l'attendais presque
-impatiemment et où il était sûr de toucher le but. Je ne
-sentis presque plus de douleur. Bien chez lui désormais, il
-me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement suffoquée,
-presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades!
-Oh! les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie
-inexprimable et cette joie se perdait dans une mer de délices
-plus enivrantes encore. Ces folâtreries, cependant, ces joyeux
-ébats avaient si bien pris la matinée, que force nous fut de
-ne faire qu'un du déjeuner et du dîner.</p>
-
-<p>L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports,
-nous nous mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement
-qu'il était né d'un père qui, occupant un modeste
-emploi dans l'administration, dépensait quelque peu au delà
-de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien
-médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession
-et son père se proposait seulement de lui acheter une
-commission d'enseigne dans l'armée, à cette condition toutefois
-qu'il pût en réaliser l'argent ou trouver à l'emprunter;
-ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus à souhaiter qu'à
-espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur lequel
-comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à
-l'âge d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait
-jamais eu la pensée de prendre aucun parti. De plus, il
-n'avait jamais eu la pensée de le prémunir par les plus
-simples avis contre les vices de la ville et les dangers
-qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait
-à la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même
-entretenait une maîtresse; quant au surplus, pourvu que
-Charles ne lui demandât pas d'argent, il avait pour lui une
-grande indulgence. Il pouvait découcher quand il lui plaisait;
-la moindre excuse était suffisante et ses réprimandes
-même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une sorte
-de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse
-de contrôle ou de répression.</p>
-
-<p>Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère
-du côté maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive,
-par une complaisance aveugle pour ses fantaisies. La bonne
-femme jouissait d'un revenu considérable et économisait
-schelling à schelling pour ce cher enfant, fournissait amplement
-à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en état
-de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui
-avait des passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait
-de satisfaire, était si jaloux du bien que cette tendre
-parente faisait à son fils, qu'il résolut de s'en venger et n'y
-réussit que trop, comme vous le verrez bientôt.</p>
-
-<p>Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec
-moi sans trouble, me quitta l'après-dîner pour aller concerter,
-avec un avocat de sa connaissance, des moyens d'empêcher
-Mistress Brown de nous inquiéter. Sur le récit qu'il lui
-fit de la manière dont elle m'avait séduite, le jurisconsulte
-trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en
-exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent
-chez cette mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient
-Charles et croyaient qu'il leur amenait quelqu'un
-à plumer, le reçurent avec toutes les démonstrations de
-civilité requises en pareil cas; mais elles changèrent bientôt
-de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara qu'il voulait
-parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une affaire
-à régler.</p>
-
-<p>Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se
-retirèrent. Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle
-n'avait pas connu, ou, pour mieux dire, trompé une jeune
-fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de la louer en qualité
-de servante. La Brown, dont la conscience n'était pas des
-plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout
-quand les termes de justice de paix <i lang="en" xml:lang="en">newgate</i>, de old
-Bayley<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> de pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une
-maison mal famée, de promenade en tombereau, etc., frappèrent
-son oreille. Enfin, pour abréger l'histoire, elle crut
-en être quitte à bon marché en leur remettant en main ma
-boîte et mes petits effets, non sans leur offrir gratuitement
-un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus
-attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Prisons de Londres.</p>
-</div>
-<p>Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès,
-revint entre mes bras recevoir la récompense des peines
-qu'il s'était données.</p>
-
-<p>Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et
-ensuite il me loua un appartement garni, composé de deux
-chambres et d'un cabinet moyennant une demi-guinée par
-semaine et situé dans D...-Street, quartier de Saint-James<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.
-La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous y reçut, et, avec
-une grande volubilité de langue étonnante, nous en expliqua
-toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous
-servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité
-avaient logé chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa
-femme occupaient le premier..., que je paraissais une lady
-bien aimable...»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de
-Londres.</p>
-</div>
-<p>Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde
-que nous étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait
-guère, pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce
-mot de <i lang="en" xml:lang="en">lady</i> me fit rougir de vanité.</p>
-
-<p>Pour vous donner une légère esquisse de son portrait,
-c'était une femme d'environ quarante-six ans, grande,
-maigre, rousse, de ces figures triviales que l'on rencontre
-partout. Elle avait été entretenue dans sa jeunesse par un
-gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante livres
-sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et
-qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente
-naturellement à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son
-fonds à quelque prix que ce fût, elle s'était jetée dans les
-affaires privées; en quoi, grâce à son extérieur modeste et
-décent, elle avait fait souvent d'excellents hasards; il lui
-était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour
-de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses
-gages, receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les
-fonds une grosse somme, elle se refusait le nécessaire et ne
-subsistait que de ce qu'elle écorniflait à ses logeurs.</p>
-
-<p>Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie,
-elle ne laissa pas échapper une seule petite occasion de nous
-tondre; ce que Charles, par son indolence naturelle, aima
-mieux souffrir que de prendre la peine de déloger.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus
-délicieux moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé;
-je trouvais en sa compagnie tout ce que mon c&oelig;ur pouvait
-souhaiter. Il me menait à la comédie, au bal, à l'opéra, aux
-mascarades; mais dans ces brillantes et tumultueuses assemblées,
-je ne voyais que lui. Il était mon univers et tout ce
-qui n'était pas lui n'était rien pour moi.</p>
-
-<p>Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler
-tout sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première
-idée de ce genre me fit, en effet, si cruellement souffrir que,
-par amour-propre et de peur d'un accident pire que la mort,
-je renonçai pour toujours à m'en préoccuper. L'occasion, du
-reste, ne s'en présenta pas; car si je vous racontais plusieurs
-circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia des femmes
-beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre
-allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je
-pourrais, en vérité, vous donner une preuve convaincante
-de sa constance; mais, alors, ne m'accuseriez-vous pas de
-caresser de nouveau une vanité qui devrait être depuis longtemps
-satisfaite?</p>
-
-<p>Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de
-nos plaisirs, Charles s'en faisait un de m'instruire selon
-l'étendue de ses connaissances. Je recevais comme des
-oracles toutes les paroles qui sortaient de son adorable
-bouche et j'en gravais dans mon c&oelig;ur jusqu'aux moindres
-syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas me
-refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un
-souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie.</p>
-
-<p>Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas
-infructueux. Je perdis en moins de rien mon air campagnard
-et mon mauvais accent, tant il est vrai qu'il n'est pas
-de meilleur maître que l'amour et le désir de plaire.</p>
-
-<p>Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout
-ce qu'il recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait
-mettre dans mon bureau; s'il me donnait de la toilette, je
-l'acceptais uniquement pour lui plaire, pour être plus à son
-goût, et telle était ma seule ambition. Je me serais fait un
-plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes doigts
-jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je
-pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement
-de ma part était si peu affecté, il partait si directement
-de mon c&oelig;ur, que Charles ne pouvait manquer de
-s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas autant que je l'aimais
-(ce qui était le constant et unique sujet de nos tendres discussions),
-il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la
-satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait
-être plus aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était.</p>
-
-<p>Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je
-restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes
-visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps
-à découvrir que nous avions frustré l'Église de ses
-droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins
-qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle
-avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit
-de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout
-prix.</p>
-
-<p>Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon
-âme et j'étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu
-de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur
-ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et
-me glace le sang.</p>
-
-<p>J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans
-entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui
-n'existais qu'en lui et qui n'avais jamais passé vingt-quatre
-heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et
-mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n'y pus
-tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de M<sup>me</sup> Jones, la
-suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en
-tâchant au plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui
-pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans
-un <i lang="en" xml:lang="en">Public-House</i> du voisinage, où il demeurait, et envoya
-chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom
-et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur
-Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et M<sup>me</sup> Jones
-lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que
-son père, pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs
-termes qu'il n'était lui-même, l'avait envoyé dans un
-comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand,
-son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir
-l'avis.</p>
-
-<p>Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau,
-avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux,
-étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme
-un criminel, sans pouvoir écrire à personne.</p>
-
-<p>La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son
-jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand'mère, ce
-qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas
-d'un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était
-en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à son petit-fils
-chéri, mais elle refusa absolument de voir son père
-avant de mourir.</p>
-
-<p>L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger
-le poignard dans le sein, en me disant qu'il était parti pour
-un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m'attendre
-à le revoir jamais. Avant qu'elle eût proféré ces dernières
-paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions
-si terribles que je perdis avant terme, en me débattant,
-l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois
-pas, quand je me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de
-calamités et de douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins,
-on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité
-inexprimable dont j'avais joui jusqu'alors, ne m'offrit
-tout à coup que des horreurs et de la misère.</p>
-
-<p>Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à
-mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament
-robuste prirent insensiblement le dessus; mais je tombai
-dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire
-que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit
-à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.</p>
-
-<p>Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet
-intervalle, que je ne manquasse de rien; et quand elle
-me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses
-vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces
-termes:</p>
-
-<p>«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise
-à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi
-tant qu'il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien
-demandé depuis longtemps; mais, franchement, j'ai une
-dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer.»</p>
-
-<p>Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté
-de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc.,
-somme totale: vingt-trois livres sterling dix-sept schellings
-et six pence; ce que la perfide, qui connaissait le fond de
-ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer; en
-même temps elle me demanda quels arrangements je voulais
-prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais
-vendre le peu de hardes que j'avais et que si je ne pouvais
-faire toute la somme, j'espérais qu'elle aurait la bonté de
-me donner du temps. Mais mon malheur favorisant ses
-lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoi
-qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune,
-l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle
-nécessité de m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout
-mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je
-devins aussi pâle qu'un criminel à la vue du lieu de son exécution.</p>
-
-<p>Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne
-ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença
-à se radoucir et me dit que ce serait ma propre
-faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que
-l'on pouvait trouver un honnête homme dans le monde,
-assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction
-mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman
-cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui
-sûrement serait fort aise de me rendre ce service.</p>
-
-<p>A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant,
-M<sup>me</sup> Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de
-ma laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai
-près d'une heure abîmée dans les idées les plus horribles
-que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer.
-La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de
-mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au
-gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens
-de me tirer d'embarras. Après quoi, sans se mettre en
-peine que je l'approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement,
-suivie du gentleman, dont elle avait été en
-mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée pourvoyeuse.</p>
-
-<p>Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis
-aussi froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités
-de quelqu'un qu'on ne connaît point. M<sup>me</sup> Jones, prenant
-sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui
-présenta une chaise et en prit une pour elle-même; cependant
-pas un mot ni de part ni d'autre. Un regard stupide et
-effaré était l'interprète de la surprise où m'avait jetée cette
-étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne
-voulant pas perdre son temps, rompit le silence:</p>
-
-<p>«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude
-que familier et d'un ton d'autorité, levez la tête, mon
-enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par
-le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être
-éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable gentleman
-qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous
-faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et,
-sans vous piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un
-bon marché tandis que vous le pouvez.»</p>
-
-<p>Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente
-harangue était moins propre à me persuader qu'à m'irriter,
-lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit
-qu'il partageait bien sincèrement mon affliction; que ma
-jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort; qu'il
-ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi;
-mais que, connaissant mes engagements secrets avec un
-autre, il les avait respectés aux dépens de son repos,
-jusqu'à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant
-son respectueux amour, l'avait enhardi à venir m'offrir ses
-services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre
-pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule
-faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer.
-Tandis qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner.
-Il me parut un homme d'environ quarante ans, vêtu d'un
-costume simple et uni, avec un gros diamant à l'un de ses
-doigts, dont l'éclat frappait mes yeux lorsqu'il agitait sa
-main en parlant et me donnait une plus haute idée de son
-importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle
-communément un bel homme brun, avec un air de distinction
-naturel à sa naissance et à sa condition.</p>
-
-<p>Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et
-ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent
-ma voix, car je ne savais que lui dire.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit
-le frappa jusqu'au fond du c&oelig;ur. Il tira précipitamment sa
-bourse et paya, sans différer, jusqu'au dernier farthing,
-tout ce que je devais à M<sup>me</sup> Jones. Il en prit une quittance
-en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette infâme
-racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous
-laissa seuls.</p>
-
-<p>Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf
-dans de pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du
-coin de son mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient
-le visage; après quoi il s'aventura à me donner un
-baiser. Je n'eus pas le courage de faire la moindre résistance,
-me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était
-dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement
-il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de
-ses espérances, il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il
-eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable
-condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis
-(trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais
-de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les
-mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un
-m'eût dit quelques instants auparavant que je serais
-infidèle à Charles, j'aurais été capable de lui cracher au
-visage. Mais, hélas! notre vertu et notre fragilité ne
-dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous
-trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par
-un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des
-plus grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des
-conjonctures bien délicates; et sans chercher à m'excuser,
-il n'en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la
-même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n'y a
-que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus en
-droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé.
-Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.</p>
-
-<p>Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt
-la répétition d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que
-machinalement et par un sentiment de gratitude. Content
-de s'être assuré ma jouissance, il voulut désormais s'en
-rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la
-violence.</p>
-
-<p>La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et
-j'appris avec joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu
-insupportable, ne serait pas des nôtres.</p>
-
-<p>Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille
-de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman,
-après avoir employé les discours les plus persuasifs
-que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis,
-me dit qu'il s'appelait H..., frère du comte de L..., que mon
-hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant trouvée
-extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma
-connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la
-chose eût réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que
-je n'aurais jamais sujet de me repentir des complaisances
-que j'aurais pour lui.</p>
-
-<p>Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes
-de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit
-qu'on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative
-eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à
-mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H... avec
-tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables
-circonstances, eût été le même pour moi.</p>
-
-<p>Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être
-éternelles. Mon c&oelig;ur, accablé jusqu'alors sous le poids des
-chagrins, se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon
-de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me
-soulagèrent; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration
-plus libre; je pris, sans être gaie, un air serein, une
-contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop
-expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il
-recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la
-mienne, il m'imprima vingt baisers sur la bouche et sur la
-gorge. Je fis si peu de résistance qu'il crut pouvoir tenter
-davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une
-de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la jarretière,
-essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps
-auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne
-me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser.
-Comme il vit à merveille qu'il y avait dans ma prière plus
-de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à
-en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit
-sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure et
-qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable.
-Quoique je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition
-lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma
-maîtresse pour refuser de lui obéir.</p>
-
-<p>Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta
-un bol en argent plein de ce qu'elle appelait une «potion
-nuptiale». Je l'eus à peine avalée qu'un feu subtil se glissa
-dans mes veines; je brûlais, peu s'en fallait que je ne
-demandasse un homme quel qu'il fût.</p>
-
-<p>La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H...
-rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de
-deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique
-je m'attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque
-frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer
-par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il
-s'approche du lit, m'enlève en un clin d'&oelig;il et me renverse
-nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe
-quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge
-ferme, élastique et que la jouissance n'avait pas encore altérée;
-de là, passant à une taille élégante, à une chute de
-reins merveilleuse; chaque contour était baisé tour à tour,
-puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant
-mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs
-que mon c&oelig;ur désavouait.</p>
-
-<p>Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques
-à ceux que produit la jouissance d'un amour mutuel
-où l'âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire
-dans une mer de volupté!</p>
-
-<p>Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de
-sa vigueur qu'à la pointe du jour, où nous nous endormîmes
-d'un profond sommeil.</p>
-
-<p>Vers les onze heures, M<sup>me</sup> Jones nous apporta deux excellents
-potages, que son expérience en ces sortes d'affaires lui
-avaient appris à préparer en perfection. M. H..., qui s'était
-aperçu que j'avais changé de couleur à son arrivée, me dit,
-lorsqu'elle nous eût quittés, que pour me donner une première
-preuve de son tendre attachement, il voulait me changer
-de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à
-son retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une
-bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle
-et sentis la conséquence du premier pas que l'on fait dans le
-chemin du vice; car mon amour pour Charles ne m'avait
-jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu'un qui
-est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage.
-Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit
-réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en
-quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon c&oelig;ur
-n'eût point été engagé, M. H... l'aurait vraisemblablement
-possédé tout entier; mais la place étant occupée, il ne devait
-la jouissance de mes charmes qu'aux tristes conjectures où
-le sort m'avait réduite.</p>
-
-<p>Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans
-un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt,
-était entièrement à la dévotion de M. H... Il lui louait le
-premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées
-par semaine, et j'y fus aussitôt installée avec une fille pour
-me servir.</p>
-
-<p>M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous
-apporta d'une taverne voisine un souper succulent, et quand
-nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt
-suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la
-veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de
-mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux
-bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et
-ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers
-de perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour,
-au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime
-et l'amitié la plus reconnaissante.</p>
-
-<p>Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues,
-bien logée, de bons appointements, et nippée comme une
-princesse.</p>
-
-<p>Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois
-des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser,
-donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses
-amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un
-cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce
-que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur
-et de modestie.</p>
-
-<p>Nous nous rendions les unes chez les autres et singions
-dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne
-savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces
-femmes entretenues (et j'en connaissais un bon nombre,
-sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de
-leurs relations avec elles), j'en connusse à peine une seule
-qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement,
-eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le
-pouvait sans risques. Je n'avais encore, quant à moi, aucune
-idée de faire du tort au mien.</p>
-
-<p>Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du
-meilleur accord du monde, lorsqu'un jour, revenant de
-faire une visite, j'entendis quelque rumeur dans
-ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure.
-Le premier objet qui me frappa fut M. H... chiffonnant
-ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi
-gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:</p>
-
-<p>«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me
-tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n'est point
-faite pour vous. Seigneur! si ma maîtresse allait venir!...
-Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au moins je vous
-avertis, je m'en vais crier.»</p>
-
-<p>Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber
-sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons,
-elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta
-dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu'il se
-trouvait logé plus à l'aise qu'il ne s'en était flatté. Cette belle
-opération finie, M. H... lui donna quelque monnaie et la
-congédia.</p>
-
-<p>Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu
-la scène et tapage; mais mon c&oelig;ur n'y prenant aucun intérêt,
-quoique ma vanité en souffrît, j'eus assez de sang-froid
-pour me contenir et tout voir jusqu'à la conclusion. Je descendis
-cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai
-à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même. J'entrai
-dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant
-en sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était
-rien passé. J'affectai d'abord un air si serein et si gai que
-l'hypocrite fut ma dupe en croyant que j'étais la sienne. La
-grosse récréation qu'il venait de prendre l'avait sans doute
-fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n'être pas
-obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent
-après.</p>
-
-<p>A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de
-l'associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement
-qu'elle me donna, je la mis à la porte.</p>
-
-<p>Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront
-que M. H... m'avait fait, je résolus de m'en venger de la
-même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis
-environ quinze jours, à son service, le fils d'un de ses fermiers.
-C'était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans,
-d'une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien
-fait. Son maître l'avait créé le messager de nos correspondances.
-Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa
-timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement
-lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait
-le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du
-monde, sans qu'il s'en doutât.</p>
-
-<p>Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque
-j'étais encore au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir,
-comme par mégarde, tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure
-de la jambe, quelquefois un peu de ma jambe, en
-mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais petit à
-petit par des familiarités.</p>
-
-<p>«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?...
-est-elle plus jolie que moi?... Sentirais-tu de
-l'amour pour une femme qui me ressemblerait?».</p>
-
-<p>Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton
-niais et honnête, selon mes désirs.</p>
-
-<p>Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il
-venait, à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en
-dedans. J'étais alors couchée sur le théâtre des plaisirs de
-M. H... et de ma servante, dans un déshabillé fait pour inspirer
-des tentations à un anachorète, pas de corset, pas de
-cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de moi
-par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante,
-sa chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses
-tempes en boucles naturelles et se resserrait par derrière
-dans un n&oelig;ud élégant; sa culotte de peau de bouc, parfaitement
-collante, laissait voir le galbe d'une cuisse dodue et
-bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de dentelles,
-des n&oelig;uds d'épaule, tout cela complétait le coquet personnage...
-Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits
-coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des
-dames. En même temps je me saisis d'une de ses mains,
-que je serrai contre mes seins, qui tressaillaient et s'élevaient
-comme s'ils eussent recherché ses attouchements. Ils
-étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. Bientôt,
-tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux;
-ses joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le
-ravissement et la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité
-de ses regards, son émotion parlèrent assez pour m'apprendre
-que je n'avais pas perdu mon étalage; mes lèvres,
-que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter de les baiser,
-le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors,
-portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume,
-j'y remarquai très distinctement de la turgescence et de
-l'émoi; et comme j'étais trop avancée pour m'arrêter en si
-beau chemin, comme d'ailleurs il m'était impossible de me
-contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa
-modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis
-semblant de jouer avec ses boutons, que la force active de
-l'intérieur était sur le point de faire sauter. Ceux de la ceinture
-et du pont lâchèrent facilement prise et <i>le voici</i> à
-l'air... non pas une babiole d'enfant, ni le membre commun
-d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille qu'on
-l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux
-meuble me fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir.
-Ce qu'il y avait de surprenant, c'est que le propriétaire
-d'un si noble joyau ne savait pas la manière de s'en servir,
-tellement que c'était mon affaire de le guider au cas que
-j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve; mais il
-n'y avait plus à reculer.</p>
-
-<p>Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura,
-par instinct naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux
-le pardon de son audace, il gagna au hasard le centre
-inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus tôt senti que ma
-crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre. Alors la
-châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le
-plus avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir,
-mais borgne, son cyclope se dirigeait seul, frappant
-toujours à faux. Je le conduisis dextrement et lui donnai la
-première leçon de plaisir. Cependant, quoiqu'un tel
-monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je parvins
-à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos,
-en fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt
-un mélange de plaisir et de douleur indéfinissable. Je
-tremblais à la fois qu'il ne me tuât en allant plus avant ou
-en se retirant, ne pouvant le souffrir ni dedans ni dehors.
-Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur et de
-rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce
-timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré
-du regret de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger
-d'une place dont la douce chaleur lui avait donné
-l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait d'envie de satisfaire.</p>
-
-<p>Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant
-ménagée et que mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je
-le caressai pour l'encourager à la charge et me mis en posture
-de le recevoir encore à tout événement. Il l'insinua de
-nouveau, ayant l'intention de modérer ses coups. Petit à
-petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à moitié. Mais
-tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit, et,
-malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais
-m'empêcha de l'attendre.</p>
-
-<p>Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma
-bonne fortune, cela n'arriva point. L'aimable jeune homme,
-plein de santé et regorgeant de suc, fit une courte pause,
-après quoi il se mit à piquer derechef. Alors, favorisé par
-mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le terrain et
-nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les ravissantes
-agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent
-insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée,
-à ses yeux à demi clos, qu'il approchait du suprême
-instant. Je me dépêchai d'y arriver avec lui. Nous nous
-rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux dans un abîme
-de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans
-aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la
-nature où nos âmes, notre vie et toutes nos sensations
-étaient alors entièrement concentrées.</p>
-
-<p>La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira
-ce délicieux instrument de sa vengeance à laquelle je ne
-songeais plus d'ailleurs, l'idée en ayant été noyée dans le
-plaisir. Il avait fait autant de ravages que s'il avait triomphé
-d'une seconde virginité.</p>
-
-<p>C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels
-transports il me remerciait de l'avoir initié à de si agréables
-mystères. Il n'avait jamais eu la moindre idée de la
-marque distinctive de notre sexe. Je devinai bientôt, par
-l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il brûlait de
-connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il
-voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les
-jupes et la chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude
-la plus favorable pour exposer à ses regards le centre des
-voluptés et le coup d'&oelig;il luxuriant du voisinage. Extasié à
-la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il n'abusa cependant
-pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant
-ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui
-décore de ses ombrages la région des béatitudes. Je sentis
-derechef une émotion si vive qu'il n'y avait que la pluie
-salutaire dont la nature bienfaisante arrose ces climats favorisés
-qui pût me sauver de l'embrasement.</p>
-
-<p>J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une
-semblable séance, que je n'avais pas la force de remuer.</p>
-
-<p>Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi
-dire qu'entrer en goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de
-bataille si je ne l'eusse averti qu'il fallait battre en retraite.
-Je l'embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée
-dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès
-que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.</p>
-
-<p>Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits,
-j'étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse
-langueur répandue par tous mes membres, m'applaudissant
-de m'être ainsi vengée sans réserve, d'une façon
-si absolument conforme à celle dont la prétendue injure
-m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la
-moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais
-pas le moindre reproche d'avoir ainsi débuté dans une
-profession plus décriée que délaissée. J'aurais cru être
-ingrate envers le plaisir que j'avais reçu si je m'en étais
-repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il me semblait,
-en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout
-sentiment de honte ou de réflexion.</p>
-
-<p>A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière
-agréable dont je venais d'employer le temps depuis mon
-lever avait répandu tant d'éclat et de feu sur ma physionomie
-qu'il me trouva plus belle que jamais; aussi me fit-il
-des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne découvrît
-le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus
-quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau,
-et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me
-recommandant de me tranquilliser.</p>
-
-<p>Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud,
-composé de fines herbes aromatiques, dans lequel je me
-lavai, et m'égayai si bien que j'en sortis voluptueusement
-rafraîchie de corps et d'esprit. Je me couchai d'abord et
-m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine du
-dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait
-avoir causé. Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier
-soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais
-quelle fut ma joie lorsque j'eus reconnu que ni le duvet, ni
-l'intérieur même n'offraient aucun vestige des assauts qui
-s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du
-bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de
-l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de
-savoir que je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux
-fourni, je triomphai doublement par la revanche que j'avais
-prise et par les délices que j'avais éprouvées.</p>
-
-<p>L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de
-jouissance, je m'étendais mollement sur mon lit; Will,
-mon cher Will, entra avec un message de la part de son
-maître, ferma la porte à mon invitation, s'approcha de mon
-lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les
-yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois
-une main que je lui avais abandonnée.</p>
-
-<p>Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune
-mignon s'était paré avec autant de recherche que le permettait
-sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m'être indifférent,
-puisque c'était une preuve que je lui plaisais, et ce
-dernier point, je vous l'assure, n'était pas au-dessous de
-mon ambition.</p>
-
-<p>Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et
-surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et
-bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau
-du monde à croquer, et j'aurais tenu pour tout à fait
-sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert
-par la nature à une gourmande de plaisir.</p>
-
-<p>Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait
-éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses
-mouvements si naturels, d'une sincérité qui se lisait dans
-ses yeux; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau
-qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré; avec
-même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas
-d'un charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était
-de condition trop basse pour mériter tant d'attentions!
-D'accord, mais ma propre condition, à bien considérer,
-était-elle donc d'un cran plus élevée, ou bien, en supposant
-que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu'il
-avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à
-l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres
-d'aimer, d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du
-statuaire, du musicien, en proportion de l'agrément qu'ils
-y trouvent; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir,
-l'art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne
-était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec ses
-qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de
-sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de
-l'harmonie dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon
-je me trouvais à l'aise sur le pied d'égalité, et c'est
-ce que l'amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte
-folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait
-dans la tête.</p>
-
-<p>Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses;
-ce n'était pas assez; après quelques questions et réponses
-souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai
-s'il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu
-de temps qu'il avait à rester? C'était demander à un hydropique
-s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta
-ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le
-recevoir.</p>
-
-<p>Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes
-intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses,
-dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation
-à courir à cet instant précieux qui équivaut à une
-éternité.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance
-en me baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman,
-maniant mes seins à présent ronds et potelés, s'enhardit à
-me mettre dans la main sa vigueur elle-même; sa tension,
-sa roideur étaient étonnantes; c'était un inestimable coffret
-de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage de
-riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai,
-augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.</p>
-
-<p>Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de
-mon jeune homme, de placer sous moi un coussin qui servit
-à élever mes reins, et dans la position la plus avantageuse,
-j'offris à Will le séjour des béatitudes où il s'insinua.
-Notre ardeur croissant, je lui passai alors mes deux jambes
-autour des reins et le serrai de mes bras de façon que nos
-deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par
-l'autre et qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui.
-Dans cette luxurieuse position, Will eut bientôt atteint le
-moment suprême; je me ranimai donc pour parvenir au
-même but et me servis de tous les expédients que la nature
-put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je
-m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de
-ce réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement
-eut son effet instantané: je sentis aussitôt les symptômes
-de cette douce agonie, de cette crise de dissolution où le
-plaisir meurt par le plaisir, et je me noyai dans des flots
-de délices. Nous passâmes quelques moments dans une
-langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A
-la fin je me débarrassai de ce cher enfant et lui dis que
-l'heure de sa retraite était venue; il reprit en conséquence
-ses habits, non sans me donner de temps en temps les baisers
-les plus tendres et sans me parcourir encore des yeux
-et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait
-vue que pour la première fois. Avant de le congédier, je le
-forçai (car il avait assez de tact pour refuser) à prendre de
-quoi s'acheter une montre en argent, ce grand article de
-luxe pour le petit monde; il l'accepta enfin, comme un souvenir
-qu'il aurait soin de garder de mon affection. Ensuite
-il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette tranquillité
-qui suit les plaisirs sacrés de la nature.</p>
-
-<p>Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail
-de choses qui firent sur ma mémoire une si forte impression;
-mais, outre que cette intrigue occasionna dans ma vie une
-révolution que la vérité historique m'interdit de vous cacher,
-ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il serait injuste
-d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai trouvé dans
-un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit
-en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué,
-qu'au milieu de ces faux et ridicules raffinements dont les
-grands laissent nourrir et tromper leur orgueil. Les grands!
-Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent le vulgaire, beaucoup de
-gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en sont eux-mêmes?
-La plupart, au contraire, laissent de côté ce
-qui ne tient pas à la nature même du plaisir et leur objet
-capital est de jouir de la beauté partout où ils trouvent
-ce don inestimable, sans distinction de naissance ou de
-position.</p>
-
-<p>L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce
-avec cet aimable garçon et la vengeance avait cessé d'en
-avoir une. Le seul attrait de la jouissance était maintenant
-le lien qui m'attachait à lui: car, bien que la nature l'eût
-si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui manquait
-néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour.
-Will avait assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable
-et par-dessus tout reconnaissant; silencieux, même à
-l'excès, parlant très peu, mais avec chaleur, et, pour lui
-rendre justice, jamais il ne me donna la moindre raison de
-me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés
-que je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer.
-Il y a donc une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car
-c'était réellement un trésor, un morceau pour la <i>bonne bouche</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>
-d'une duchesse, et à dire le vrai, mon goût pour lui
-était si extrême qu'il fallait y regarder de fort près pour
-décider que je ne l'aimais pas.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> En français dans le texte.</p>
-</div>
-<p>Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de
-longue durée. Une imprudence interrompit bientôt un si
-tendre commerce et nous sépara pour toujours lorsque
-nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer avec
-lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une
-nouvelle posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe
-de-là sur les bras du fauteuil, lui présentant à découvert la
-marque où il devait viser. J'avais oublié de fermer la porte
-de ma chambre et celle du cabinet ne l'était qu'à demi,
-M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit précisément
-au plus intéressant de la scène.</p>
-
-<p>Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre
-Will, comme frappé d'un coup de foudre, demeura interdit
-et aussi pâle qu'un mort. M. H... nous regarda quelque
-temps l'un et l'autre, avec un visage où la colère, le mépris
-et l'indignation paraissaient dans leur plus haut degré, et,
-reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute troublée
-que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon
-infidélité agonisait de frayeur, et j'étais obligée d'employer
-le peu de courage qui me restait pour le rassurer. La disgrâce
-que je venais de lui causer me le rendait plus cher. Je lui
-baignais le visage de mes pleurs, je le baisais, je le serrais
-dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu insensible à
-mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.</p>
-
-<p>M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir
-devant lui, il me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer
-ce que je pouvais dire pour justifier l'affront humiliant
-que je venais de lui faire. Je lui répondis en pleurant,
-sans aggraver mon crime par le style audacieux d'une courtisane
-effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui
-manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière,
-donné l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés
-avec ma servante; que toutefois je ne prétendais pas
-excuser ma faute par la sienne; qu'au contraire, j'avouais
-que mon offense était de nature à ne pas mériter
-de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était
-moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance.
-Enfin, j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce
-qu'il voudrait ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît
-point l'innocent et le coupable.</p>
-
-<p>Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure
-de ma servante; mais, s'étant remis bientôt, il me
-répondit à peu près en ces termes:</p>
-
-<p>«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien
-rendu et que je n'ai que ce que je mérite. Nous nous sommes
-cependant trop offensés tous deux pour continuer à
-vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour
-chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à
-vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées
-et vous délivrera une quittance générale de tout ce que
-vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne
-vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai
-prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en
-prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»</p>
-
-<p>Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:</p>
-
-<p>«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre
-personne pour l'amour de votre père. La ville n'est pas un
-séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous; demain
-vous retournerez à la campagne.»</p>
-
-<p>A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour
-tâcher de le retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins
-il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune
-valet, qui sûrement s'estimait fort heureux d'en être quitte
-à si bon marché.</p>
-
-<p>Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par
-un homme dont je n'étais pas digne; et toutes les sollicitations
-que j'employai pendant la semaine qu'il m'avait accordée
-pour chercher un logis ne purent l'engager à me
-revoir une seule fois.</p>
-
-<p>Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques
-mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne
-hôtellerie, l'épousa: il y avait tout au moins, je puis le
-jurer, une excellente raison pour qu'ils vécussent heureux
-ensemble.</p>
-
-<p>J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais
-M. H... avait prescrit certaines mesures qui rendaient la
-chose impossible. Autrement, j'aurais sans aucun doute
-essayé de le retenir en ville, et je n'aurais épargné ni offres
-ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder
-avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait
-être aisément détruite ni remplacée; quant à mon c&oelig;ur, il
-était hors de question; toutefois, j'étais contente que rien
-de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d'après la tournure
-que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de
-meilleur.</p>
-
-<p>Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de
-convenance j'eusse d'abord cherché à regagner son affection,
-j'étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de
-mon accident un peu plus vite que je ne l'aurais dû. Mais,
-comme je ne l'avais jamais aimé et que sa rupture me donnait
-une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet de mes
-v&oelig;ux, je fus promptement réconfortée; et me flattant
-qu'avec le fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais
-dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce
-fut plutôt avec plaisir qu'avec la moindre idée de découragement
-que je me vis contrainte à compter là-dessus pour
-tenter fortune.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que
-je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue,
-accoururent me prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations.
-La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la
-splendeur qui m'environnaient; et quoique, parmi elles, il
-y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui,
-tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de
-remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret
-plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de
-ce qu'il ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice
-du c&oelig;ur humain et qui n'est pas confinée à la classe dont
-ces femmes faisaient partie.</p>
-
-<p>Mais le temps approchait où il me fallait prendre une
-résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je
-pourrais bien fixer ma résidence, M<sup>me</sup> Cole, une sorte de
-femme discrète et de moyen âge que j'avais connue par une
-des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais,
-vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme
-je l'avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances
-féminines, je n'en fus que mieux disposée à écouter ses propositions.
-D'après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber,
-dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains; en
-pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut pas de raffinements
-de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder
-ses clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche
-qu'elle ne prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne
-n'ayant plus qu'elle l'expérience du libertinage de la
-ville n'était mieux placé pour me conseiller et me préserver
-des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare
-parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse
-assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans rien
-partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une
-femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune
-avaient lancée dans cette industrie, qu'elle continuait,
-moitié par nécessité, moitié par goût; car jamais femme ne
-se montra si active dans son commerce et n'en comprit
-mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans
-contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des
-clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait
-constamment un bon stock de ses <i>filles</i>: ainsi appelait-elle
-les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes
-recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son
-appui et à ses conseils, réussirent très bien dans le monde.</p>
-
-<p>Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais,
-avait ses raisons, relativement à M. H..., pour ne
-point paraître s'occuper trop de mes affaires; aussi envoya-t-elle
-une de ses amies, le jour fixé pour mon déménagement,
-me prendre et me conduire à mon nouveau logement,
-chez un brossier de <i lang="en" xml:lang="en">R...-Street</i>, Covent-Garden, juste à côté
-de sa propre maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir
-elle-même. Ce logement s'étant trouvé occupé depuis longtemps
-par des femmes galantes, le propriétaire était familiarisé
-avec leurs allures; et pourvu qu'on payât le loyer, on
-avait pour le reste toutes les aises et toutes les commodités
-qu'on pouvait désirer.</p>
-
-<p>Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors
-de notre rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets
-d'habillement et tout ce qui m'appartenait emballés et
-chargés sur une voiture de louage, je les y suivis bientôt,
-après avoir pris congé du propriétaire et de sa famille. Je
-n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité suffisant
-pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait
-seul que c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je
-laissai aussi une lettre de remerciements pour M. H..., que
-je croyais à tout jamais perdu pour moi, comme il l'était en
-effet.</p>
-
-<p>J'avais congédié ma servante la veille, non seulement
-parce que je la tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais
-d'avoir été pour quelque chose dans sa découverte;
-elle s'était peut-être vengée de ce que je ne lui avais pas
-confié mon intrigue.</p>
-
-<p>Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être
-aussi richement meublé ni aussi beau que le précédent,
-était, en somme, aussi confortable et à moitié prix, quoique
-au premier étage. Mes malles, descendues en bon état,
-furent déposées dans mon appartement, où m'attendaient
-M<sup>me</sup> Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous
-les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une
-locataire sur qui l'on pouvait compter pour le payement régulier
-de son loyer: elle m'aurait attribué toutes les vertus
-cardinales, que cela n'eût pas eu la moitié du poids de
-cette recommandation toute seule.</p>
-
-<p>J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à
-ma seule conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer
-ou surnager, suivant que je saurais man&oelig;uvrer avec le courant.
-Quelles en furent les conséquences, et quelles aventures
-m'arrivèrent dans l'exercice de ma nouvelle profession, c'est
-ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car il est bien temps,
-je le crois, de mettre un point à celle-ci.</p>
-
-<p>Je suis, Madame,</p>
-
-<div class="right15">Votre, etc., etc.,</div>
-<div class="right20">XXX.</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE DEUXIÈME</h3>
-
-
-<div class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</div>
-<p>Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement
-pour me permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je
-l'avoue, qu'au lieu de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée
-de poursuivre une confession au cours de laquelle
-mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.</p>
-
-<p>Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et
-fatiguée de l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable
-d'un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature
-des choses est éternellement le même: quelle que puisse
-être, en effet, la variété de formes et de modes dont les
-situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter entièrement
-la répétition des mêmes images, des mêmes figures,
-des mêmes expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute
-encore cet inconvénient, que les mots de <i>jouissance</i>, <i>ardeur</i>,
-<i>transport</i>, <i>extase</i> et le reste de ces termes pathétiques si utilisés
-dans la <i>pratique du plaisir</i>, s'affadissent et perdent
-beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi
-fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique
-forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en conséquence,
-m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage
-que j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination,
-à votre sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter
-remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de
-coloris: l'une vous mettra instantanément sous les yeux
-les tableaux que je vous présente, l'autre donnera de la vie
-aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent
-usage.</p>
-
-<p>Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de
-l'extrême difficulté d'écrire un si long récit dans un style
-tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d'expressions
-grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées
-et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable
-que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une
-grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne
-saurait être satisfaite qu'à mes dépens.</p>
-
-<p>Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant
-ma précédente lettre. La soirée était assez avancée lorsque
-j'arrivai à mon nouveau logement, et M<sup>me</sup> Cole, après m'avoir
-aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps
-avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble.
-Elle me donna alors d'excellents avis et instructions concernant
-cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais
-maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir
-publique; il fallait me perfectionner en conséquence et
-m'entourer de tout ce qui pouvait faire valoir ma personne,
-soit pour l'intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux
-ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle, «comme j'étais une
-nouvelle figure dans la ville, c'était une règle établie, un
-secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et
-de me présenter comme telle à la première bonne occasion,
-sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais
-rencontrer dans l'intérim, car il n'y avait personne qui
-détestât plus qu'elle de perdre du temps. Elle ferait de son
-mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger
-cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide
-et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter puisque, en
-perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant d'avantages
-que s'il s'agissait d'un véritable.»</p>
-
-<p>Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette
-époque, le trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma
-honte que j'acceptai un peu trop vite cette proposition; elle
-répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité; mais
-pas assez pour me faire contrarier les intentions d'une personne
-à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma
-conduite. M<sup>me</sup> Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être
-par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui
-n'en forment pas moins les liens les plus solides, surtout
-entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession.
-De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une
-ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait
-perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif
-pour me porter une si vive affection. C'était possible: il
-existe ainsi de frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant
-par l'habitude, font souvent des amitiés plus solides
-et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses
-raisons. Mais je sais une chose: c'est que, sans avoir eu
-avec elle d'autres relations que lors de ses visites, quand je
-vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette
-qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance
-que je m'étais aveuglément mise dans ses mains et en
-étais venue à la respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et,
-pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu'une
-sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement
-rares chez les personnes de sa profession. Nous nous
-séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur tous les
-points et, le lendemain matin, M<sup>me</sup> Cole vint me prendre et
-m'emmena chez elle pour la première fois.</p>
-
-<p>Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence,
-de modestie et d'ordre.</p>
-
-<p>Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la
-boutique étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement
-occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de
-choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois
-plus belles créatures: deux d'entre elles étaient extrêmement
-blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la
-troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante
-dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite
-harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes
-compagnes; leurs toilettes étaient d'autant plus recherchées
-qu'elles paraissaient moins l'être, grâce à leur cachet de propreté
-correcte et d'élégante simplicité. Telles étaient les
-filles composant le petit troupeau domestique que M<sup>me</sup> Cole
-régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant
-donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont
-jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle
-n'en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain
-noviciat, se montrât intraitable, et refusât d'en observer les
-règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille
-d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte
-dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de
-décence extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée
-que M<sup>me</sup> Cole, qui les avaient choisies autant pour leur
-caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à
-son propre contentement et au leur.</p>
-
-<p>Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait
-d'ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui
-allait être immédiatement admise dans toutes les intimités
-de la maison; sur quoi ces charmantes filles m'accueillirent
-à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait
-parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais
-guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient
-réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition
-de charmes, dans l'intérêt commun; elles me considéraient
-comme une associée qui apportait un bon stock de
-marchandises dans le commerce de la maison. Elles s'empressèrent
-autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et,
-comme mon admission dans cette joyeuse troupe était
-l'occasion d'une petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de
-parade. M<sup>me</sup> Cole, après quelques recommandations spéciales,
-m'abandonna à leurs caresses et sortit pour ses
-affaires.</p>
-
-<p>La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa
-bientôt entre nous une familiarité et une intimité aussi
-grandes que si nous nous connaissions depuis des années.
-Elles me firent voir la maison, leurs appartements respectifs
-remplis de meubles confortables et luxueux et, surtout,
-un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se réunissait
-d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient
-avec leurs galants, laissant libre carrière à leur
-licence; la crainte, la modestie, la jalousie leur étaient
-formellement interdites; c'était, en effet, un des principes
-de la société que ce qui pouvait manquer en fait de plaisir
-de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour
-les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de
-la volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution
-pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se
-proclamer les restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité
-de plaisir, plutôt que de voir leur innocence si injustement
-flétrie des mots de crime et de honte.</p>
-
-<p>Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie
-fit son ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque
-de fausse modestie, se livrèrent à leurs galants respectifs
-pour le plaisir ou l'intérêt, et il convient d'observer que
-tout représentant du sexe mâle n'était pas indistinctement
-admis, mais seulement ceux dont M<sup>me</sup> Cole avait éprouvé
-d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison
-galante de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même
-temps, la plus confortable; tout y était conduit de telle
-sorte que la décence ne gênât en rien les plaisirs les
-plus libertins, et, dans la pratique de ces plaisirs, les
-familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si rare et si
-difficile de concilier les raffinements du goût et de la délicatesse
-avec les exercices de la sensualité la plus franche et
-la plus prononcée.</p>
-
-<p>Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses
-et aux leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table
-pour dîner, et alors M<sup>me</sup> Cole, qui présidait, me donna
-la première idée de son adresse à diriger ces filles et à leur
-inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour et de
-respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni
-réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans
-affectation, joyeux et libre.</p>
-
-<p>Après le dîner, M<sup>me</sup> Cole, avec l'assistance des jeunes
-demoiselles, me prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre
-à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception
-dans la confrérie: sous réserve de mon pucelage qui devait,
-à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur,
-il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en
-étaient sûres, ne me déplairait pas.</p>
-
-<p>Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction
-de mes compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur
-d'une proposition quelconque qu'elles me pouvaient faire,
-pour hésiter à accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence,
-<i>carte blanche</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, et je reçus d'elles toutes force baisers
-et compliments pour ma docilité et mon bon caractère:
-«J'étais une aimable fille... je prenais les choses de bonne
-grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de
-la maison...», etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> En français dans le texte.</p>
-</div>
-<p>Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent M<sup>me</sup> Cole me
-parler et m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que
-«je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs
-amis, l'un desquels, suivant les coutumes de la maison,
-aurait le privilège de m'engager dans la première partie de
-plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient
-tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et
-irréprochables sous tous les rapports; qu'unis d'amitié et
-liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient
-le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux
-envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient:
-de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les
-patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines
-occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins
-de formes; mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas
-moyen de me faire passer pour pucelle: ils étaient d'abord
-trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un
-tel hameçon; puis ils étaient si généreux pour elle qu'elle
-eût été impardonnable de vouloir les tromper».</p>
-
-<p>Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir,
-car c'est ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai
-assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon
-à me donner le mérite de céder à la pression de ma
-patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais
-peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au
-début une meilleure impression.</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen
-auxquels je devais être présentée étaient, par leur
-éducation et leur goût, fort loin d'être sensibles à cet apparat
-de toilettes et de parures dont certaines femmes peu
-sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir; que
-ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus
-profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient
-seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une
-duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée,
-saine et ferme en chair; que, pour ma part, la nature
-avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien
-demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente
-occasion, la meilleure toilette était de n'en pas
-avoir.</p>
-
-<p>Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces
-matières pour ne pas m'imposer son opinion. Elle me
-prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine
-de l'obéissance passive et de la complaisance pour tous ces
-goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements
-et les autres des dépravations; en décider n'était
-pas l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle
-n'avait qu'à s'y conformer.</p>
-
-<p>Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons,
-on servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous
-tenir compagnie.</p>
-
-<p>Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une
-d'elles, observant que l'heure de l'assemblée était encore
-assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie
-l'historique de cette période critique de sa vie où elle
-était, pour la première fois, de fille devenue femme.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât
-à cause de ma prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât
-elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on
-pria Émily de commencer. C'était une fille blonde à l'excès
-et dont les membres étaient, si c'est possible, trop bien
-faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette
-délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la
-beauté; ses yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur,
-et il n'y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui
-se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales.</p>
-
-<p>«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez
-considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma
-part, l'envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma
-mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante
-milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et
-leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de
-déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds
-était de deux guinées, que je tenais de ma grand'mère, de
-quelques schellings, d'une paire de boucles de souliers en
-argent et d'un dé de même métal. Les hardes que j'avais
-sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin
-faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud
-de carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait
-aussi chercher fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière
-moi, avec un paquet au bout d'un bâton. Nous marchâmes
-quelque temps à la queue l'un de l'autre sans nous
-rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire
-la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer
-à nous mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de
-savoir ce que nous répondrions en cas qu'on vînt nous
-questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant
-de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait,
-nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à
-pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se
-trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut
-l'heure de nous retirer, nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le
-courage de détromper les gens de la maison, et ce qu'il y
-avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué
-que moi pour trouver le moyen de coucher seul.</p>
-
-<p>«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous
-conduisit au bout d'une longue cour, à un appartement
-séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler
-mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n'y
-avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une
-chaise de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente
-que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant
-avec un garçon qu'avec une de nos servantes, et peut-être
-n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées, jusqu'à ce que
-l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en soit,
-il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement
-déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était
-déjà et la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir
-que la saison commençait à être froide. Mais que l'instinct
-de la nature est admirable! Le jeune homme me passant
-un bras sous les reins se serra contre moi, comme si
-c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud. Je sentis
-fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu
-que je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par
-ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je
-lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence.
-Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce
-que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise,
-ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et
-n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur
-moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir
-dont j'ignorais la cause que je le laissai faire en paix
-jusqu'à ce qu'il m'arrachât les hauts cris; mais il n'y avait
-plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour
-le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent
-que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes
-le plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile
-de vous ennuyer par un plus long récit; c'est assez que
-vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère
-nous sépara et me fit embrasser la profession.»</p>
-
-<p>Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous
-faire son histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais
-vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se
-flatter d'égaler les siennes: elles n'étaient pas délicates,
-mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie
-ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa
-complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore
-plus blonde grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à
-son visage plus de vivacité que n'en comportait sa couleur;
-un léger coloris animait ses joues pâles et diminuait insensiblement
-pour se fondre dans la blancheur générale. Ses
-traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner
-un air de douceur que ne démentait pas son caractère,
-porté à l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour.
-Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en
-ces termes:</p>
-
-<p>«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York,
-ayant perdu ma mère peu de temps après ma naissance,
-confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve
-sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère
-chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec
-toute la tendresse possible.</p>
-
-<p>«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois
-lustres accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient
-de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs
-frivoles. J'ignorais encore ceux qui tiennent à l'union des
-c&oelig;urs, quand la nature et la liberté, d'accord avec le penchant,
-les voient éclore. Si le tempérament me laissa
-méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt
-il me dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré.
-Heureux moments!</p>
-
-<p>«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par
-l'amour, je perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce
-joyau si difficile à garder, et voici comment: j'étais accoutumée,
-lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de
-m'aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait
-une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant
-les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon
-habitude, je m'étais placée sur une couche de roseau, que
-j'avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité
-de l'air, l'ardeur assoupissante du soleil, et, plus que
-tout cela peut-être, le danger qui m'attendait, me livrèrent
-aux douceurs du sommeil; un panier sous ma tête me servait
-d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités
-du luxe.</p>
-
-<p>Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais,
-quand un bruit assez fort, qui se faisait dans la rivière dont
-j'ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m'éveilla en
-sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j'aperçus un
-beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait
-dans l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était,
-comme je l'ai su depuis, le fils d'un gentleman du voisinage,
-qui m'était inconnu jusqu'alors.</p>
-
-<p>«Les premières émotions que me causa la vue de ce
-jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise; et je
-vous assure que je me serais esquivée, si une modestie
-fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais gagner la
-maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée
-par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet
-où je me trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte
-à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes
-regards; je me mis à contempler par un trou de la cloison
-le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La blancheur de
-sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant insensiblement
-tout son corps, je parvins à discerner une certaine
-place couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de
-laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m'était
-inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement
-de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes
-regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs
-et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la
-nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer
-son germe; et je connus pour la première fois que
-j'étais fille.</p>
-
-<p>«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il
-nageait maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses
-jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût
-imaginer; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son
-cou et ses épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la
-blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la
-chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit
-où les cuisses prennent naissance, formait, sous la
-transparence de l'eau ensoleillée, un tableau tout à fait
-éblouissant.</p>
-
-<p>«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments
-qui agitaient mon jeune c&oelig;ur, la vue toujours fixée sur l'aimable
-baigneur, je le vis se plonger au fond de l'eau aussi
-rapidement qu'une pierre. Comme j'avais souvent entendu
-parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs
-ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait occasionné
-sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de
-l'amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion
-sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours
-pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du
-jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir
-duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur
-aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que
-pour me voir, non seulement entre les bras de l'objet de
-mes craintes, mais tellement prise, qu'il avait complètement
-pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n'eus
-ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours.
-Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile,
-sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de
-faire couler et prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de
-ce qui venait de m'arriver, le jeune gentleman voyant l'état
-pitoyable où il m'avait réduite, se jeta à mes genoux, les
-yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et
-en me promettant de me donner toute la réparation qu'il
-serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes
-forces l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée
-à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la
-manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver;
-quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard.</p>
-
-<p>«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point
-d'un sentiment à un autre? Je ne pus voir sans émotion
-mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de
-larmes une main que je lui avais abandonnée et qu'il couvrait
-de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma
-modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter
-désormais la contemplation du plus beau corps qu'on
-puisse voir, et ma colère s'était tellement apaisée que je
-crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant
-je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils
-étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume
-et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse
-de l'amour qu'il ne put douter longtemps de son
-pardon; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui
-eus promis d'oublier son forfait; il obtint facilement sa
-demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur mes
-lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.</p>
-
-<p>«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le
-mystère de mon désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait
-de l'eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais
-m'être endormie là, sans quelque dessein prémédité.
-S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce
-qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout
-hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui
-se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr'ouverte.
-Là, il essaya, selon qu'il me le protesta, tous les moyens
-possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le
-moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement
-de tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont
-il brûlait, et les tentations plus qu'humaines que la solitude
-et la sécurité ne faisaient qu'accroître l'animant de plus en
-plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa
-fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon assoupissement par
-la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste de son
-triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant
-dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la
-plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en
-me donnant les consolations les plus flatteuses et l'espérance
-des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes
-yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du forfait,
-et son possesseur employa tant de précautions tendres,
-il procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les
-feux du désir se ranimèrent dans mon c&oelig;ur; une seconde
-fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné.</p>
-
-<p>«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à
-mon discours, je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter
-que je jouis encore quelque temps des transports de mon
-amant, jusqu'à ce que des raisons de famille l'éloignèrent
-de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie
-publique. J'ai donc fini.»</p>
-
-<p>Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile
-de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire
-la compagnie:</p>
-
-<p>«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai
-point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la
-vie qu'à l'amour le plus tendre, sans que les liens du
-mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je
-fus la rare production du premier coup d'essai d'un garçon
-ébéniste avec la servante de son maître dont les suites
-furent un ventre en tambour et la perte de sa condition.
-Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice
-chez une campagnarde jusqu'à ce que ma mère, qui s'était
-retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me fît venir
-comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir
-perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus
-admise dans la maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans
-que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un
-état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde
-mon père naturel, il avait pris le parti de s'embarquer pour
-les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant engagé que
-comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux
-de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas
-qu'elle avait fait, tant elle avait soin de m'éloigner de tout
-ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu'il est aussi
-impossible de changer les passions de son c&oelig;ur que les
-traits de son visage.</p>
-
-<p>«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement
-sur mes sens qu'il me fut impossible de ne point
-suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la
-vigilante précaution de ma mère. J'avais à peine douze ans
-que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire ignorer
-l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse
-avait même déjà donné des signes de sa précocité
-par la pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait
-pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations
-délicates et les chatouillements que je sentais souvent
-m'avaient fait assez comprendre que c'était là le centre
-du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec
-impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait
-fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de
-mes v&oelig;ux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y
-goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je
-soupirais.</p>
-
-<p>«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître
-mon tourment et augmenter le feu qui me consumait.
-C'était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables
-qui me tourmentaient, je tentais de les guérir.
-Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me
-jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré,
-jusqu'à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais
-aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la
-cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et
-ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour
-aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné
-lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon
-souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée
-de douleur, car je me déflorais autant qu'il était en
-mon pouvoir, et j'y allais de si bon c&oelig;ur que je me trouvais
-souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison
-amoureuse.</p>
-
-<p>«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait
-seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie; cependant,
-gardée à vue de la manière que je l'étais, comment tromper
-la vigilance de ma mère et comment me procurer le plaisir
-de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse
-et inconnue jusqu'alors à mes sens?</p>
-
-<p>«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais
-désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions
-chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier,
-ma mère fut obligée d'aller à Greenwich. La partie étant
-faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je
-n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille
-servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans
-la maison.</p>
-
-<p>«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que
-j'allais me reposer sur le lit de la dame qui logeait chez
-nous, le mien n'étant pas dressé, et que, n'ayant besoin que
-d'un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point
-venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me
-délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de
-nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de
-mon tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours
-que je ne pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de
-rage, de ce qu'ils représentaient si mal la seule chose qui
-pût me satisfaire, jusqu'à ce que, assoupie par mes agitations,
-je m'endormis légèrement pour jouir d'un rêve qui,
-sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les plus
-séduisantes.</p>
-
-<p>«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans
-celle d'un jeune homme qui se tenait à genoux devant mon
-lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit
-qu'il était le fils de la dame qui occupait la chambre; qu'il
-était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que,
-m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été
-de retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un
-pouvoir irrésistible.</p>
-
-<p>«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte
-furent d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais
-de cette aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu
-du ciel à dessein; car il était jeune et bien tourné, ce
-qui était plus que je n'en demandais; l'homme était ce que
-mon c&oelig;ur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager
-ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager
-à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui
-dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous
-ne devions rien craindre de sa part; mais je vis bientôt que
-je n'avais pas besoin de l'encourager et qu'il n'était pas si
-novice que je le croyais, car il me dit que si j'avais connu
-ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa violence qu'à
-craindre de son respect.</p>
-
-<p>«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main
-n'étaient pas dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur
-mes lèvres brûlantes, il me remplit d'un feu si vif que je
-tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments
-étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées;
-mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale,
-pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque,
-avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes
-jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à
-mesure que je voyais les obstacles s'évanouir, je n'écoutai ni
-pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence,
-je ne respirai plus que les feux de la jouissance;
-une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la
-honte, je ne connaissais que l'impatience de voir combler
-mes désirs.</p>
-
-<p>«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui
-m'avaient paru propres à soulager mes tourments; mais
-quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation!</p>
-
-<p>«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite
-fente, qui palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et
-son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l'objet
-de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon
-amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais bientôt
-je l'accueillis avec ravissement.</p>
-
-<p>«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que
-j'allais goûter, de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât
-le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon
-athlète. A peine poussai-je quelques tendres plaintes.</p>
-
-<p>«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis
-je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.</p>
-
-<p>«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents
-désirs et que je perdis cette babiole dont la garde est semée
-de tant d'épines; un accident heureux et inopiné me procura
-cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l'instant du
-collège et venait familièrement dans la chambre de sa
-mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent
-autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne
-nous connussions que d'ouï-dire.</p>
-
-<p>«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs
-autres, que j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément
-d'être surprise dans mes fréquents exercices. Mais
-la force d'un tempérament que je ne pouvais réprimer, et
-qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à
-ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des indiscrétions
-fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité
-d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma
-perte, si la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et
-agréable refuge.»</p>
-
-<p>A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit
-que la compagnie était réunie et nous attendait.</p>
-
-<p>Là-dessus, M<sup>me</sup> Cole, me prenant par la main, avec un
-sourire d'encouragement, me conduisit en haut précédée de
-Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque
-main.</p>
-
-<p>Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un
-jeune gentleman, extrêmement bien mis et d'une jolie
-figure: c'était lui qui devait le premier m'initier aux plaisirs
-de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et,
-me prenant par la main, m'introduisit dans le salon, dont
-le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier
-voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure
-la plus raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une
-clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au
-plaisir que celle du grand jour.</p>
-
-<p>A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un
-murmure d'approbation courir dans toute la compagnie, qui
-se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris
-mon <i>particulier</i> (c'était le terme usité dans la maison pour
-désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois
-jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l'académie
-et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers
-tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir,
-dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction
-des sexes.</p>
-
-<p>Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée,
-caressée et courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ
-m'approprier cet air joyeux et de belle humeur qui
-dictait leurs compliments et animait leurs caresses.</p>
-
-<p>Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si
-ce n'est que j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger:
-ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si
-l'on avait besoin de ce piment; mais pour eux, c'était une
-impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir.
-En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur
-ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils
-la rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats
-qui suivirent.</p>
-
-<p>Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse
-bande, on servit un élégant souper; mon galant du jour
-s'assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans
-ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux
-ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint
-aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois
-dans la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop
-avisés pour en compromettre l'impression et la laisser évaporer
-avec des mots, avant d'en venir à l'action. Des
-baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir
-autour du cou interposait sa faible barrière, il n'était pas
-scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient
-à l'&oelig;uvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les
-provocations des deux côtés en vinrent à ce point que mon
-<i>particulier</i> ayant proposé de commencer les <i>danses villageoises</i>,
-l'assentiment fut immédiat et unanime: il présumait,
-ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien
-au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante
-M<sup>me</sup> Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître;
-n'étant plus apte au service personnel et satisfaite
-d'avoir réglé l'ordre de bataille, elle nous laissait le champ
-libre pour y combattre à discrétion.</p>
-
-<p>Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de
-la salle sur l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha.
-Mon <i>particulier</i>, à qui j'en demandai le motif, m'expliqua
-que, «cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur,
-les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur
-goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de
-leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et
-de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien
-qu'à l'occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément
-à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser
-systématiquement en missionnaires: et il leur suffisait
-d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les jolies
-femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et
-qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme
-une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante
-pour une jeune novice, les anciens devaient donner l'exemple,
-et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c'était à
-lui que j'étais dévolue pour la première expérience. Toutefois,
-j'étais parfaitement libre de refuser: c'était, dans son
-essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de
-toute violence et de toute contrainte».</p>
-
-<p>Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon
-silence mon acquiescement. J'étais embarquée désormais et
-parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n'importe
-quelle aventure:</p>
-
-<p>Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon
-des gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la
-voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha,
-où il la fit tomber à la renverse et s'y étendit avec un air de
-vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa
-s'était placée le plus avantageusement possible; sa tête,
-mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de
-son amant et notre présence paraissait être le moindre de
-ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent
-les jambes les mieux tournées qu'on pût voir et nous
-pouvions contempler à notre aise l'avenue la plus engageante
-bordée et surmontée d'une agréable toison qui se séparait
-sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de
-dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de
-puissance et prête à combattre; mais, sans nous donner le
-temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son
-aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est
-vrai que jamais fille n'eut comme elle une constitution plus
-heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans l'expression
-de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le
-feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut
-aiguillonnée par l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les
-irritations redoublèrent avec tant d'effervescence qu'elle
-perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance
-qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur si
-étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire,
-entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements
-et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et
-inoffensives morsures qu'elle échangeait avec son amant,
-dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l'un et
-l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors
-d'haleine, criait par mots entrecoupés:</p>
-
-<p>«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous
-prie... ne m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!...
-ah!...»</p>
-
-<p>Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce
-monologue et l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt
-sans doute qu'elle n'aurait voulu.</p>
-
-<p>Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi,
-me donna un baiser et me tira près de la table, où l'on me
-fit boire un verre de vin, accompagné d'un toast honnêtement
-facétieux de l'invention de Louisa.</p>
-
-<p>Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice;
-c'étaient un jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil
-écuyer vint m'en avertir et me conduisit vers le lieu de la
-scène.</p>
-
-<p>Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant
-lorsqu'elle me vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action
-qu'elle allait commettre et qu'elle ne pouvait éviter.</p>
-
-<p>Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied
-du sopha et, passant ses bras autour de son cou, préluda par
-lui donner des baisers savoureusement appliqués sur ses
-belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît tomber doucement sur
-un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha sur elle.
-Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et
-lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion
-amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits,
-ronds, fermes et d'une éclatante blancheur, le grain de la
-peau si doux, si agréable au toucher et leurs tétins, qui les
-couronnaient, de véritables boutons de rose! Après avoir
-régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres
-de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux
-jumeaux, il se mit en devoir de descendre plus bas.</p>
-
-<p>Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus
-belle parade que l'indulgente nature ait accordée
-à notre sexe. Toute la compagnie qui, moi seule exceptée, avait eu
-souvent le spectacle de ces charmes, ne put s'empêcher
-d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie de l'aimable
-Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables
-étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes
-étaient si délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou
-un peu moins de chair, elles eussent dévié de ce point de
-perfection qu'on leur voyait. Et le gentil sillon central était
-chez cette fille en égale symétrie de délicatesse et de miniature
-avec le reste de son corps. Non, la nature ne pouvait
-rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage
-épais répandait sur ce point du paysage un air de fini
-que les mots seraient impuissants à rendre et la pensée
-même à se figurer.</p>
-
-<p>Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces
-beautés, s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le
-montra qui par sa taille méritait le titre de héros aux yeux
-d'une femme. Il se plaça et nous aperçûmes toutes les gradations
-du plaisir; les yeux humides et perlés de la belle
-Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur auquel
-elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile,
-jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant
-vers le point central, elle ne pût retenir davantage ses transports;
-ses mouvements, d'accord avec ceux de son vainqueur,
-ne faisaient que s'accroître; les clignotements de
-leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches et la
-molle extension de tous les membres firent enfin connaître
-à l'assemblée contemplative l'extase suprême.</p>
-
-<p>L'aimable couple garda dans le silence cette dernière
-situation, jusqu'à ce qu'enfin un baiser langoureux donné
-et repris marqua le triomphe et la joie du héros qui venait
-de vaincre.</p>
-
-<p>Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai
-à son côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant
-son visage sur mon sein, pour cacher la honte que lui
-donnait la scène passée, jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à
-peu sa hardiesse et qu'elle se fût restaurée par un verre de
-vin, que mon galant lui présenta pendant que le sien rajustait
-ses affaires.</p>
-
-<p>Cependant le partenaire d'Émily l'avait invitée à prendre
-part à la danse; la toute blonde et accommodante créature
-se leva aussitôt. Si une complexion à faire honte aux lis et
-aux roses, des traits d'une extrême finesse et cette fleur de
-santé qui donne tant de charme aux villageoises pouvaient
-la faire passer pour une beauté, elle l'était assurément et
-l'une des plus éclatantes parmi les blondes.</p>
-
-<p>Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle était debout,
-de dégager ses seins et de leur rendre la liberté, ce qui
-n'était pas difficile, car ils n'étaient retenus que par le corsage.
-A peine se montrèrent-ils que la salle nous parut
-éclairée d'une nouvelle lumière, tant leur blancheur avait
-d'éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu'on
-eût dit de la chair solidifiée en marbre; ils en avaient le
-poli et le lustré, mais le marbre le plus blanc n'eût pas
-égalé les teintes vives et claires de leur peau, nuancée dans
-sa blancheur de veines bleuâtres. Comment se défendre de
-séductions aussi pressantes? Il toucha légèrement ces deux
-globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa
-sur la surface; il les comprima, et la chair élastique qui
-les remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main,
-effaçant aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste,
-la consistance de tout son corps, dans ces parties principalement
-où la plénitude de la chair constitue cette belle
-fermeté qui est si attrayante au toucher.</p>
-
-<p>Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva
-la jupe et la chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte
-qu'ainsi troussée elle était nue de toute part. Son charmant
-visage se couvrit alors de rougeur, et ses yeux, baissés vers
-le sol, semblaient demander grâce quand elle avait, au contraire,
-tant de raisons de s'enorgueillir de tous les trésors de
-jeunesse et de beauté qu'elle étalait si victorieusement. Ses
-jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu'elle tenait serrées,
-si blanches, si rondes, si substantielles et si riches en
-chair, que rien n'était plus capable de provoquer l'attouchement.
-Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, écartant
-doucement sa main, qui dans le premier mouvement d'une
-modestie naturelle s'était portée là, il nous fit entrevoir ce
-mignon défilé qui descendait et se perdait entre ses cuisses.
-Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'était
-au-dessus la luxuriante crépine de boucles d'un brun clair,
-dont la teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs
-et s'en trouvait elle-même rehaussée. Il la conduisit au
-pied du sopha, et là, approchant un oreiller, il lui inclina
-doucement la tête qu'elle y appuya sur ses mains croisées,
-si bien que, le corps en saillie, elle présentait une pleine
-vue d'arrière de sa personne nue jusqu'à la ceinture. Son
-postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double
-et luxuriante nappe de neige animée qui remplissait glorieusement
-l'&oelig;il et suivant la pente de ses blanches collines,
-dans l'étroite vallée qui les séparait, s'arrêtait et s'absorbait
-dans la cavité inférieure; celle-ci, qui terminait ce délicieux
-tableau, s'entr'ouvrait légèrement, grâce à la posture penchée,
-de sorte que l'agréable vermillon de l'intérieur se
-laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout
-autour, donnait en quelque sorte l'idée d'un &oelig;illet
-rose découpé dans un satin blanc et lustré.</p>
-
-<p>Le galant, qui était un gentleman d'environ trente ans et
-quelque peu affecté d'un embonpoint qui n'avait rien de
-désagréable, choisit cette situation pour exécuter son projet.
-Il la plaça donc à son gré, et l'encourageant par des
-baisers et des caresses, il choisit une direction convenable,
-et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en
-jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez
-elle, levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit
-voir ses belles joues, teintes d'un écarlate foncé, et sa
-bouche, exprimant le sourire du bonheur, sur laquelle il
-appliqua un baiser de feu. Se retournant alors, elle s'enfonça
-de nouveau dans son coussin, et resta dans une
-situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le
-désirer. Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y
-restèrent encore quelque temps, et dans la plus pure extase
-de la volupté.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'Émily fut libre, nous l'entourâmes pour la
-féliciter sur sa victoire; car il est à remarquer que, quoique
-toute modestie fût bannie de notre société, l'on y observait
-néanmoins les bonnes manières et la politesse; il n'était
-pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de faire aucuns
-reproches désobligeants sur la condescendance des filles
-pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le
-tort qu'ils se font en ne respectant pas assez les personnes
-qui cherchent à leur plaire.</p>
-
-<p>La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour
-étant venu de me soumettre à la discrétion de mon amant
-et à celle de l'assemblée, le premier m'aborda et me dit, en
-me saluant avec tendresse, qu'il espérait que je voudrais
-bien favoriser ses v&oelig;ux; mais que si les exemples que je
-venais de voir n'avaient pas encore disposé mon c&oelig;ur en sa
-faveur, il aimerait mieux se priver de ma possession que
-d'être en aucune façon l'instrument de mon chagrin.</p>
-
-<p>Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace
-que si même je n'avais pas contracté un engagement
-formel avec lui, l'exemple d'aussi aimables compagnes suffirait
-pour me déterminer; que la seule chose que je craignais
-était le désavantage que j'aurais après la vue des
-beautés que j'avais admirées, et qu'il pouvait compter que
-je le pensais comme je venais de le dire.</p>
-
-<p>La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant
-reçut les compliments de félicitations de toute la compagnie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable
-que le jeune gentleman qu'elle m'avait procuré; car
-indépendamment de sa naissance et de ses grands biens, il
-était d'une figure des plus agréables et de la taille la mieux
-prise; enfin il était ce que les femmes nomment un fort
-joli garçon.</p>
-
-<p>Il me mena vers l'autel où devait se consommer notre
-mariage de conscience et, comme je n'avais qu'un petit
-négligé blanc, je fus bientôt mise en jupon et en chemise
-qui, d'accord aux v&oelig;ux de toute la compagnie, me furent
-encore ôtés par mon amant; il défit de même ma coiffure
-et dénoua mes cheveux, que j'avais, sans vanité, fort beaux.</p>
-
-<p>Je restai donc devant mes juges; dans l'état de pure
-nature et je dois sans doute leur avoir offert un spectacle
-assez agréable, n'ayant alors qu'environ dix-huit ans. Mes
-seins, ce qui dans l'état de nudité est une chose essentielle,
-n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse plénitude, ils
-conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou de
-tout autre support qui incitait à les palper. J'étais d'une
-taille grande et déliée, sans être dépourvue d'une chair
-nécessaire. Je n'avais point abandonné tellement la pudeur
-naturelle, que je ne souffrisse une horrible confusion de me
-voir dans cet état; mais la bande joyeuse m'entoura et, me
-comblant de mille politesses et de témoignages d'admiration,
-ne me donna pas le temps d'y réfléchir beaucoup;
-j'étais trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir été honorée de
-l'approbation des connaisseurs.</p>
-
-<p>Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de
-la compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse
-du point capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes
-aventures n'avaient fait là qu'une brèche insignifiante.
-Les traces d'une trop grande distension étaient vite
-disparues à mon âge et puis la nature m'avait faite étroite.
-Mon antagoniste, animé d'une noble fureur, défit tout à
-coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant
-au grand jour mon ennemi. Il était d'une grandeur
-médiocre, préférable à cette taille gigantesque qui dénote
-ordinairement une défaillance prématurée. Collé contre
-mon sein, il fit entrer son idole dans la niche. Alors, fixé
-sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et nous
-fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y
-ayant déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes
-bientôt la période délicieuse, mais comme mon feu
-n'était éteint qu'à demi, je tâchai de recommencer; mon
-antagoniste me seconda si bien que nous nous plongeâmes
-dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont
-j'avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même
-en ce moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus
-prête à le désarçonner par les mouvements violents que je
-me donnai. Après être resté quelque temps dans une langueur
-délectable, jusqu'à ce que la force du plaisir fût un
-peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non sans
-m'avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers
-et mille protestations d'un amour éternel.</p>
-
-<p>La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un
-profond silence, m'aida à remettre mes habits et me complimenta
-de l'hommage que mes charmes avaient reçu,
-comme elle le disait, par la double décharge que j'avais
-subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna
-tout son contentement et les filles me félicitèrent d'avoir été
-initiée dans les tendres mystères de leur société.</p>
-
-<p>C'était une loi inviolable, dans cette société, de s'en tenir
-chacun à la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût
-du consentement des parties, afin d'éviter le dégoût que ce
-changement pouvait causer.</p>
-
-<p>Il était nécessaire de se rafraîchir; on prit une collation
-de biscuits et de vin, de thé, de chocolat; ensuite la compagnie
-se sépara à une heure après minuit et descendit deux
-à deux. M<sup>me</sup> Cole avait fait préparer pour mon galant et
-pour moi un lit de campagne, où nous passâmes la nuit
-dans des plaisirs répétés de mille manières différentes. Le
-matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et
-comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches
-une bonne bourse de guinées, que j'étais occupée à compter
-quand M<sup>me</sup> Cole entra. Je lui fis part de cette aubaine et lui
-offris de la partager entre nous; mais elle me pressa de
-garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait payée
-fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes
-de la veille et me fit connaître qu'elle avait tout vu par une
-cloison, faite exprès, qu'elle me montra.</p>
-
-<p>A peine M<sup>me</sup> Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des
-filles entra et renouvela ses caresses à mon égard; j'observai
-avec plaisir que les fatigues de la nuit précédente n'avaient
-en aucune façon altéré la fraîcheur de leur teint; ce qui
-venait, à ce qu'elles me dirent, des soins et des conseils que
-notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles descendirent
-dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à
-me dorloter jusqu'à l'heure du dîner.</p>
-
-<p>Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit
-résoudre à me mettre quelques moments sur mon lit.
-M'étant couchée avec mes habits et ayant goûté environ une
-heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, et me
-voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le
-derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis
-levant mes vêtements, il mit au jour l'arrière-avenue de
-l'agréable recoin des délices. Il m'investit ainsi derrière et
-je sentis sa chaleur naturelle, qui m'éveilla en sursaut;
-mais ayant vu qui c'était, je voulus me tourner vers lui,
-lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais. Après
-que j'eus resté quelque temps dans cette position, je commençai
-à m'impatienter et à me démener, à quoi mon ami
-m'aida de si bon c&oelig;ur que nous finîmes bientôt.</p>
-
-<p>Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu'à
-ce que des intérêts de famille et une riche héritière qu'il
-épousa, en Irlande, l'obligèrent à me quitter. Nous avions
-vécu à peu près quatre mois ensemble, pendant lesquels
-notre petit conclave s'était insensiblement séparé. Néanmoins
-M<sup>me</sup> Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques
-que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son
-négoce. Pour me consoler de mon veuvage, M<sup>me</sup> Cole imagina
-de me faire passer pour vierge; mais je fus destinée,
-comme il le semble, à être ma propre pourvoyeuse sur ce
-point.</p>
-
-<p>J'avais passé un mois dans l'inaction, aimée de mes compagnes
-et chérie de leurs galants, dont j'éludais toujours les
-poursuites (je dois dire ici que ceci ne s'applique pas au
-baronnet qui était bientôt parti emmenant Harriett),
-lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, chez une
-fruitière dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante.</p>
-
-<p>Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais
-besoin, je remarquai que j'étais suivie par un jeune gentleman
-habillé très richement, mais qui, au reste, n'avait rien
-de remarquable, étant d'une figure fort exténuée et fort
-pâle de visage. Après m'avoir contemplée quelque temps, il
-s'approcha du panier où j'étais et fit semblant de marchander
-quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je
-gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner
-la condition dont j'étais. Il me parla enfin, ce qui jeta
-un rouge apparent de pudeur sur mes joues, et je répondis si
-sottement à ses demandes qu'il lui fut plus que jamais
-impossible de juger de la vérité; ce qui fait bien voir qu'il
-y a une sorte de prévention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne
-juge que par les premières idées, le mène souvent d'erreur
-en erreur, sans que sa grande sagesse s'en aperçoive.
-Parmi les questions qu'il me fit, il me demanda si j'étais
-mariée. Je répondis que j'étais trop jeune pour y penser
-encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner
-que dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je
-lui dis que j'avais été à Preston, dans une boutique de
-modes, et que présentement j'exerçais le même métier à
-Londres. Après qu'il eut satisfait avec adresse, comme il le
-pensait, à sa curiosité et qu'il eut appris mon nom et ma
-demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put
-trouver et partit fort content, sans doute, de cette heureuse
-rencontre.</p>
-
-<p>Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à M<sup>me</sup> Cole
-de l'aventure que j'avais eue; d'où elle conclut sagement
-que s'il ne venait point me trouver il n'y avait aucun mal;
-mais que s'il passait chez elle, il faudrait examiner si l'oiseau
-valait bien les filets.</p>
-
-<p>Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture
-et fut reçu par M<sup>me</sup> Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais
-fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de
-le perdre, car, pour moi, j'affectais de tenir la tête baissée
-et semblais redouter sa vue. Après qu'il eut donné son
-adresse à M<sup>me</sup> Cole et payé fort libéralement ce qu'il venait
-d'acheter, il retourna dans son carrosse.</p>
-
-<p>J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que
-Mr. Norbert, d'une fortune considérable, mais d'une constitution
-très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les
-débauches possibles, s'était mis à courir les petites filles.
-M<sup>me</sup> Cole conclut de ces prémisses qu'un tel caractère était
-une juste proie pour elle; que ce serait un péché de n'en
-point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi
-n'était que trop bonne pour lui.</p>
-
-<p>Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel
-du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement
-riche et luxurieux de ses appartements et s'être
-plainte de l'ingratitude de son métier, elle fit que la conversation
-tomba insensiblement sur moi. Alors, s'armant de
-toutes les apparences d'une vertu rigide, louant surtout mes
-charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l'espérance
-de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant
-pas, disait-elle, tirer à conséquence.</p>
-
-<p>Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne
-le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît
-éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner
-par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par
-la somme considérable que cela lui vaudrait.</p>
-
-<p>Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations
-des difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage,
-elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu'elle ne
-parût entrer pour rien dans l'affaire qu'on tramait contre
-moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et
-connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa
-passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant
-au point désiré, M<sup>me</sup> Cole lui demanda trois cents guinées
-pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses
-scrupules de conscience qu'elle avait dû vaincre avec bien
-de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire
-et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui lui
-avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant
-quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice,
-que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du
-moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il est singulier combien
-peu j'avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour
-avoir l'air d'une véritable vierge.</p>
-
-<p>Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement
-conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta
-plus qu'à livrer ma personne à sa disposition. Mais M<sup>me</sup> Cole
-fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit
-que la scène se passât chez nous, quoiqu'elle n'aurait point
-voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses
-gens en sussent quelque chose&mdash;sa bonne renommée serait
-perdue pour jamais et sa maison diffamée.</p>
-
-<p>La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de
-notre héros, M<sup>me</sup> Cole ne négligea ni soins ni conseils pour
-que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue
-virginité ne tombât point à faux. La nature m'avait
-formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de
-tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si
-aisément par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore
-fourni pour le besoin un spécifique qu'elle avait toujours
-trouvé infaillible.</p>
-
-<p>Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma
-chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout
-le mystère nécessaires. J'étais couchée sur le lit de M<sup>me</sup> Cole,
-dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que
-mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une confusion
-si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon
-galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop
-cruel envers l'homme dont la faiblesse fait souvent notre
-gloire.</p>
-
-<p>Aussitôt que M<sup>me</sup> Cole, après les singeries que cette scène
-demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à
-la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où
-je m'étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque
-temps avant qu'il pût parvenir à me donner un baiser,
-tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable de résistance
-qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut
-venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour
-le repousser; si bien que, fatigué du combat, il défit ses
-habits et se mit à mes côtés.</p>
-
-<p>Au premier coup d'&oelig;il que je jetai sur sa personne, je
-m'aperçus bientôt qu'il n'était point de la figure ni de la
-vigueur que l'assaut d'un pucelage exige.</p>
-
-<p>Quoiqu'il eût à peine trente ans, il étalait cependant
-déjà sa précoce vieillesse et se voyait réduit à des stimulants
-que la nature secondait très peu. Son corps était usé
-par les excès répétés du plaisir charnel, excès qui avaient
-imprimé sur son front les marques du temps et qui ne lui
-laissaient au printemps de l'âge que le feu et l'imagination
-de la jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait
-vers une mort prématurée.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai
-exposée à sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre
-secret des voluptés, il la déchira du haut en bas, mais en
-usa du reste avec toute la tendresse et tous les égards possibles,
-tandis que de mon côté je ne lui montrai que de la
-crainte et de la retenue, affectant toute l'appréhension et
-tout l'étonnement qu'on peut supposer à une fille parfaitement
-innocente et qui se trouve pour la première fois au
-lit avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de
-mes seins qu'il trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait
-le désirer, mais lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut
-me sonder avec son doigt, je me plaignis de sa façon d'agir:</p>
-
-<p>«J'étais perdue.&mdash;J'avais ignoré ce que j'avais fait.&mdash;Je
-me lèverais, je crierais au secours.»</p>
-
-<p>Au même moment, je serrai tellement les jambes qu'il
-lui fut impossible de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages
-et maîtresse de sa passion comme de la mienne, je le
-menai par gradations où je voulus. Voyant enfin qu'il ne
-pouvait vaincre ma résistance, il commença par m'argumenter,
-à quoi je répondis avec un ton de modestie «que j'avais
-peur qu'il ne me tuât,&mdash;que je ne voulais pas cela, que de
-mes jours je n'avais été traitée de la sorte,&mdash;que je m'étonnais
-de ce qu'il ne rougissait pas pour lui et pour moi».</p>
-
-<p>C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu
-à peu je séparai enfin mes jambes. Cependant, comme il se
-fatiguait vainement pour faire entrer, je donnai un coup de
-reins et je jetai en même temps un cri, disant qu'il m'avait
-percée jusqu'au c&oelig;ur, si bien qu'il se trouva désarçonné
-par le contre-coup qu'il avait reçu de ma douleur simulée
-et avant d'être entré. Touché du mal qu'il crut m'avoir fait,
-il tâcha de me calmer par de bonnes paroles et me pria
-d'avoir patience. Étant donc remonté en selle, il recommença
-ses man&oelig;uvres, mais il n'eut pas plus tôt touché
-l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me blessait,&mdash;il me tuait,&mdash;j'en devais mourir.»</p>
-
-<p>Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après
-plusieurs tentatives réitérées, qui ne l'avançaient en rien, le
-plaisir gagna tellement le dessus qu'il fit un dernier effort
-qui lui donna assez d'entrée pour que je sentisse qu'il avait
-connu le bonheur à la porte du paradis et j'eus la cruauté
-de ne pas lui laisser achever en cet endroit, le jetant de nouveau
-bas, non sans pousser un grand cri, comme si j'étais
-transportée par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte
-que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement
-pas goûté si j'avais été réellement vierge. Calmé par cette
-première détente, il m'encouragea à soutenir une seconde
-tentative et tâcha, pour cet effet, de rassembler toutes ses
-forces en examinant avec soin toutes les parties de mon
-corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses caresses
-me l'annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas
-sitôt, et je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si
-faiblement que quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il
-n'y serait pas entré; mais il me crut si peu instruite des
-choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le tins le reste de la
-nuit si bien en haleine qu'il était déjà jour lorsqu'il se
-liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que je
-criais toujours qu'il m'écorchait et que sa vigueur m'était
-insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna
-un baiser, me recommanda le repos et s'endormit profondément.
-Alors je suivis le conseil de la bonne M<sup>me</sup> Cole et
-donnai aux draps les prétendus signes de ma virginité.</p>
-
-<p>Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si artificieusement
-construit qu'il était impossible de le discerner
-et qui s'ouvrait par un ressort caché. C'était là que se trouvaient
-des fioles remplies d'un sang liquide et des éponges,
-qui fournissaient plus de liquide coloré qu'il n'en fallait
-pour sauver l'honneur d'une fille. J'usai donc avec dextérité
-de ce remède et je fus assez heureuse pour ne pas être surprise
-dans mon opération, ce qui certainement m'aurait
-couverte de honte et de confusion.</p>
-
-<p>Étant à l'aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je
-tâchai de m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir.
-Mon gentleman s'éveilla une demi-heure après, et, ne
-respectant pas longtemps le sommeil que j'affectais, il voulut
-me préparer à l'entière consommation de notre affaire.
-Je lui répondis en soupirant «que j'étais certaine qu'il
-m'avait blessée et fendue,&mdash;qu'il était si méchant!»</p>
-
-<p>En même temps je me découvris et, lui montrant le
-champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise
-teints de la prétendue marque de virginité ravie; il
-en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa
-joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre
-idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne.
-Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de
-la douleur qu'il m'avait causée, me disant que le pire était
-passé, je n'aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu
-je le souffris, ce qui lui donna l'aisance de pénétrer plus
-avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je
-ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce
-à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis
-entrer jusqu'à la garde, et donnant, comme il le disait, <i>le
-coup de grâce</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> à ma virginité, je poussai un soupir douloureux,
-tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat
-de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit faiblement
-sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une langoureuse
-ivresse en me plaignant de ne plus être fille.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> En français dans le texte.</p>
-</div>
-<p>Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir.
-Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans
-les derniers moments où j'étais échauffée par une passion
-mécanique que m'avait causée ma longue résistance, car au
-commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et ne
-consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui
-y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine
-et de m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries
-qui n'étaient point de mon goût.</p>
-
-<p>A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les
-caresses continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai
-alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son
-orgueil, disant qu'il m'était impossible de souffrir une nouvelle
-attaque, qu'il m'avait accablée de douleur et de plaisir.
-Il m'accorda donc généreusement une suspension d'armes
-et, comme la matinée était fort avancée, il demanda
-M<sup>me</sup> Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les
-prouesses de la nuit, ajoutant qu'elle en verrait les marques
-sanglantes sur les draps du lit où le combat s'était donné.</p>
-
-<p>Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une
-femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu
-dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de
-compassion ne finirent point: elle me félicitait surtout de
-ce que l'affaire se fût passée si heureusement; et c'est en
-quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit
-aussi comprendre que, comme ma première peur de me
-trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux
-que j'allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale
-à sa maison; mais ce n'était réellement que parce
-qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se
-découvrît aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers
-à sa proposition, puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et
-de liberté sur moi.</p>
-
-<p>Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont
-j'avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être
-aperçu. Après que je me fus éveillée, M<sup>me</sup> Cole vint me louer
-de ma bonne manière d'agir, et refusa généreusement la part
-que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce
-que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire
-une petite fortune honnête.</p>
-
-<p>J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue
-et j'allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre,
-toutes les fois qu'il me le faisait dire par son laquais, que
-nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu'il
-ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l'intérieur de la
-maison.</p>
-
-<p>Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de
-filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont
-entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés
-qui sont le moins en état d'user de l'amour, assurés qu'une
-femme doit être satisfaite d'un côté ou de l'autre; ils ont
-mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni présents
-pour remédier autant qu'il est possible au point capital.
-Mais le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir
-essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en
-train, sans pouvoir accomplir l'affaire, ils ont tellement
-échauffé l'objet de leur passion qu'il se voit obligé de chercher
-dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant
-au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces
-chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car,
-quoi que l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante,
-qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles
-et de prendre la volonté pour le fait.</p>
-
-<p>Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car
-quoiqu'il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait
-cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les
-préparations nécessaires, qui m'étaient aussi désagréables
-qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis,
-près du feu, où il me contemplait des heures entières et me
-faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois
-même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs
-qu'ils me remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait
-jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait
-atteint une certaine érection, elle s'anéantissait d'abord par
-lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient
-qu'accroître mon tourment.</p>
-
-<p>Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire),
-un soir que je retournais de chez lui, remplie du
-désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune
-matelot. J'étais mise de manière à ne point être accrochée
-par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me jetant
-les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus
-fâchée au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant
-regardé et voyant qu'il était d'une figure qui promettait
-quelque vigueur, d'ailleurs bien fait et fort proprement
-mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il voulait.
-Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un
-verre de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation
-plus tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la
-chair parlait, et la curiosité d'éprouver sa force et de me
-voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le
-suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement
-dans la première <i>taverne</i> où l'on nous donna une
-petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on
-nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à
-l'air mes seins qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne
-trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient
-supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur
-et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité qu'un
-long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant
-d'attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côté
-de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise,
-je me récrie:</p>
-
-<p>«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.»</p>
-
-<p>Cependant il changea de direction et prit celle qu'il
-fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition
-où je me trouvais, j'appréciai au point de prendre
-l'avance sur lui.</p>
-
-<p>Après que tout se fut passé et que je fus devenue un
-peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes
-que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en
-conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon
-inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air si
-déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me
-tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis
-de revenir dès que j'aurais fait une commission pressante
-chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une
-fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit sans
-doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.</p>
-
-<p>Lorsque j'eus conté mon aventure à M<sup>me</sup> Cole, elle me
-gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir
-douloureux qu'elle pourrait me valoir, me conseillant de ne
-pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort
-sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur
-ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées;
-je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi
-je suis heureuse de lui faire ici réparation.</p>
-
-<p>J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes
-jours dans des plaisirs variés chez M<sup>me</sup> Cole et dans des
-soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement
-les complaisances que j'avais pour lui et qui fut si
-satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher d'autre
-amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans
-ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait
-à devenir plus délicat dans la jouissance et à
-reprendre une vigueur et une santé qu'il semblait avoir perdues
-pour jamais; ce qui lui avait rempli le c&oelig;ur d'une si
-vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma fortune,
-lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.</p>
-
-<p>La s&oelig;ur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait
-une grande affection, le pria de l'accompagner à Bath, où
-elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put
-refuser cette faveur et prit congé de moi, le c&oelig;ur fort gros
-de me quitter, en me donnant une bourse considérable,
-quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il
-me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne
-revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns
-de ses amis, il but si copieusement qu'il en mourut au bout
-de quatre jours. J'éprouvai donc de nouveau les révolutions
-qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je
-retournai en quelque manière dans le sein de la communauté
-de M<sup>me</sup> Cole.</p>
-
-<p>Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la
-confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir
-et me contait le bonheur suivi qu'elle goûtait avec son
-baronnet, qui l'aimait tendrement, lorsqu'un jour M<sup>me</sup> Cole
-me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients,
-nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui procurer
-une compagne convenable, parce que ce gentleman
-avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire
-fouetter et à fouetter les autres jusqu'au sang; ce qui faisait
-qu'il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur
-postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur
-peau, les présents considérables qu'il faisait. Mais le plus
-étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était jeune; car
-passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se
-mettre en train que par les dures titillations que le manège
-excite.</p>
-
-<p>Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à
-tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi
-déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis
-et proposai même de me soumettre à l'expérience, soit par
-caprice, soit par une vaine ostentation de courage. M<sup>me</sup> Cole,
-surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition
-qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.</p>
-
-<p>Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par
-M<sup>me</sup> Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène
-que j'allais jouer: tout en linge fin et d'une blancheur
-éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme
-une victime qu'on mène au sacrifice. Ma chevelure, d'un
-blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes
-sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur
-avec celle du reste de la toilette.</p>
-
-<p>Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect
-et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une
-créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien
-se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu'il était
-accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il fallait, et
-lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez tôt,
-elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément
-avec une jeune novice.</p>
-
-<p>Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec
-curiosité la figure d'un homme qui, au printemps de l'âge,
-s'amusait d'un exercice qu'on ne connaît que dans les
-écoles.</p>
-
-<p>C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond,
-taille courte et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois
-ans, quoiqu'on ne lui en eût donné que vingt, à cause
-de la blancheur de sa peau et de l'incarnat de son teint qui,
-joints à sa rondeur, l'auraient fait prendre pour un <i>Bacchus</i>,
-si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût opposé à
-la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais
-fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un
-goût bizarre que d'une sordide avarice.</p>
-
-<p>Dès que M<sup>me</sup> Cole fut sortie, il se plaça près de moi et
-son visage commença à se dérider. J'appris par la suite,
-lorsque je connus mieux son caractère, qu'il était réduit, par
-sa constitution naturelle, à ne pouvoir goûter les plaisirs de
-l'amour avant que de s'être préparé par des moyens extraordinaires
-et douloureux.</p>
-
-<p>Après m'avoir disposée à la constance par des apologies
-et des promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis
-que j'allais prendre dans une armoire voisine les instruments
-de discipline, composés de petites verges de bouleau
-liées ensemble, qu'il mania avec autant de plaisir qu'elles
-me causaient de terreur.</p>
-
-<p>Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta
-ses habits, et me pria de déboutonner sa culotte et de rouler
-sa chemise par-dessus ses hanches; ce que je fis en
-jetant un regard sur l'instrument pour lequel cette préparation
-se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour ainsi
-dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de
-sa tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui
-élève le bec hors de l'herbe.</p>
-
-<p>Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna,
-afin que je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance
-qui n'était nécessaire, comme je le suppose, que pour
-augmenter la farce qu'il s'était prescrite. Je le plaçai alors
-sur son ventre, le long du banc avec un oreiller sous lui, je
-lui liai pieds et poings et j'abattis sa culotte jusque sur
-ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues et
-fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les
-hanches.</p>
-
-<p>Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient
-et lui donnai, suivant ses ordres, dix coups appliqués de
-toute la force que mon bras put fournir; ce qui ne fit pas
-plus d'effet sur lui que la piqûre d'une mouche n'en fait
-sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec étonnement sa
-dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le sang
-était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois
-sans qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir.</p>
-
-<p>Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me
-repentais déjà de mon entreprise et que je me serais volontiers
-dispensée de faire le reste; mais il me pria de continuer
-mon office, ce que je fis jusqu'à ce que, le voyant se
-démener contre le coussin, d'une manière qui ne dénotait
-aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai
-doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai
-les choses bien changées à mon grand étonnement; ce que
-je croyais impalpable avait pris une consistance surprenante
-et des dimensions démesurées quant à la grosseur, car pour
-la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de continuer
-vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le dernier
-stage du plaisir.</p>
-
-<p>Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de
-plus belle, quand après quelques violentes émotions et deux
-ou trois soupirs, je vis qu'il restait sans mouvement. Il me
-pria alors de le délier, ce que je fis au plus vite, surprise
-de la force passive dont il venait de jouir et de la manière
-cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine
-pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je
-vis que son paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme
-s'il avait été honteux de montrer sa tête, ne voulant céder
-qu'à la fustigation de ses voisines postérieures, qui ainsi
-souffraient seules de son caprice.</p>
-
-<p>Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement
-près de moi, en tenant hors du coussin une de ses
-fesses trop meurtrie pour qu'il pût s'y appuyer même légèrement.</p>
-
-<p>Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de
-lui donner, et voyant quelques marques de terreur sur mon
-visage, il me dit que si je craignais de me soumettre à sa
-discipline, il se passerait de cette satisfaction; mais que si
-j'étais assez complaisante pour cela, il ne manquerait pas
-de considérer la différence du sexe et la délicatesse de ma
-peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la
-promesse que j'avais faite à M<sup>me</sup> Cole, qui, comme je ne
-l'ignorais point, voyait tout par le trou pratiqué pour cet
-effet, je ne pus me défendre de subir la fustigation.</p>
-
-<p>J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait
-de mon imagination plutôt que de mon c&oelig;ur; je le priai
-même de ne point tarder, craignant que la réflexion ne me
-fît changer d'idée.</p>
-
-<p>Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce
-qu'il fit; lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement,
-puis me coucha sur la banquette, posa ma tête sur
-le coussin. J'attendais qu'il me liât, et j'étendais même
-déjà en tremblant les mains pour cet effet; il me dit qu'il
-ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais
-me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.</p>
-
-<p>Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa
-merci; il se plaça au commencement à une petite distance
-de ma personne et se délecta à parcourir des yeux les
-secrètes richesses que je lui avais abandonnées; puis, s'élançant
-vers moi, il les couvrit de mille tendres baisers;
-prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement
-sur ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me
-fustigea si durement que le sang perla en plus d'un endroit.
-A cette vue, se précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes,
-en les suçant, ce qui soulagea un peu ma douleur.
-Il me fit poser ensuite sur mes genoux, de façon à montrer
-cette tendre partie, région du plaisir et de la souffrance, sur
-laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire mille
-contorsions variées, dont la vue le ravissait.</p>
-
-<p>Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune
-marque de mécontentement, bien résolue néanmoins à ne
-plus m'exposer à des caprices aussi étranges.</p>
-
-<p>Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes
-pauvres coussins de chair furent réduits: écorchés, meurtris
-et sanglants, sans d'ailleurs que je sentisse la moindre
-idée de plaisir, quoique l'auteur de mes peines me fît mille
-compliments et mille caresses.</p>
-
-<p>Dès que j'eus repris mes habits, M<sup>me</sup> Cole apporta elle-même
-un souper qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal,
-sans compter les vins généreux qui l'accompagnèrent.
-Après nous avoir servi, notre discrète abbesse sortit sans
-dire un mot ni sans avoir souri, précaution nécessaire pour
-ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la
-bonne chère.</p>
-
-<p>Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible
-de regarder d'un autre &oelig;il un homme qui venait de
-me traiter si rudement, et mangeai quelque temps en
-silence, fort piquée des sourires qu'il me lançait de temps
-en temps.</p>
-
-<p>Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée
-d'une si terrible démangeaison et de titillations si fortes
-qu'il me fut pour ainsi dire impossible de me contenir; la
-douleur des coups de verges s'était changée en un feu qui
-me dévorait et qui me remuait et me tortillait sur ma
-chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit où s'étaient
-concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon
-corps.</p>
-
-<p>Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et
-qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il
-tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer,
-mais ils ne voulurent pas céder à ses instances: sa
-machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout
-qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont
-j'usai de bon c&oelig;ur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta
-de m'en donner les bénéfices.</p>
-
-<p>Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc
-sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour
-me placer la tête sur une chaise; cette posture nouvelle fut
-encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact
-avec la partie meurtrie. Que faire alors? Nous haletions tous
-deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est
-inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un
-coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il
-entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne
-touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette
-posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était
-si échauffée et il y allait de si bon c&oelig;ur qu'il me fit oublier
-ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de
-ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque rendue
-folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.</p>
-
-<p>J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je
-n'avais osé l'espérer et je fus surtout fort contente des
-louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent
-magnifique qu'il me fit, sans compter la généreuse
-récompense que M<sup>me</sup> Cole en obtint.</p>
-
-<p>Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt
-ces expédients pour surexciter la nature; leur action, je
-le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides;
-mais j'avais plutôt besoin d'une bride pour retenir mon
-tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de feu.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère
-que jamais, redoubla d'attention à mon égard et se fit un
-plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.</p>
-
-<p>C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très
-solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses
-de cheveux. Comme j'avais une tête bien garnie de ce côté-là,
-il venait régulièrement tous les matins à ma toilette,
-pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d'une heure
-à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres droits sur
-ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me
-faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau
-blanc, à la fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à
-en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un
-rhume, le forçant à garder la chambre, m'enleva cet insipide
-baguenaudier, et je n'entendis plus parler de lui.</p>
-
-<p>Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien
-su me tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient
-encore souffert aucune altération. Louisa et Émily n'en
-usaient pas si modérément; et quoiqu'elles fussent loin de
-se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la
-débauche à un excès qui prouve que quand une fille s'est
-une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où
-elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter
-ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai
-par l'une dont Emily fut l'héroïne.</p>
-
-<p>Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en
-costume de bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées
-avant leur départ, et l'on ne pouvait imaginer un plus
-joli garçon qu'Emily, blonde et bien faite comme elle était.
-Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque
-Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très
-cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la
-protection de son habit de garçon, ce qui n'était guère, et
-de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore
-moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes
-sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de la fraîcheur,
-ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et
-alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en
-très élégant domino, qui l'accosta et se mit à causer avec
-elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit
-montre de bonne humeur et de facilité plus que d'esprit,
-parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu vers des
-banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui,
-et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment
-et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa
-complexion: le tout avec un certain air d'étrangeté que
-la pauvre Emily, n'en comprenant pas le mystère, attribuait
-au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle
-n'était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra
-bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais c'est ici
-que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce
-qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé.
-Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner
-les idées du galant, s'imaginait que tous ces hommages
-s'adressaient à elle en sa qualité de femme; tandis qu'elle
-les devait précisément à ce qu'il ne la croyait pas telle.
-Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point
-qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de
-distinction, d'après les parties de son costume que le déguisement
-ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu'il lui
-avait fait boire et par les caresses qu'il lui avait prodiguées,
-se laissa persuader d'aller au bain avec lui; et ainsi,
-oubliant les recommandations de M<sup>me</sup> Cole, elle se remit
-entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le
-suivre n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses
-désirs et mieux trompé par l'excessive simplicité d'Emily
-qu'il ne l'eût été par les ruses les plus adroites, il supposait
-sans doute qu'il avait fait la conquête d'un petit innocent
-comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu,
-rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien
-et entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans
-une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli
-appartement, où il y avait un lit; mais que ce fût une
-maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n'ayant
-parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et
-que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour
-effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune
-description ne pourrait peindre au vif, le mélange de
-pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance,
-accompagné de cette douloureuse exclamation:
-«Ciel! une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui
-ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant,
-comme s'il voulait revenir sur son premier mouvement,
-il continua à badiner avec elle et à la caresser; mais
-la différence était si grande, son extrême chaleur avait si
-bien fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même
-dut s'en apercevoir. Elle commençait maintenant
-à regretter son oubli des prescriptions de M<sup>me</sup> Cole de ne
-jamais se livrer à un étranger; un excès de timidité succédait
-à un excès de confiance et elle se croyait tellement à
-sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le temps
-de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une
-si grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le
-costume où elle était entretînt encore sa première illusion,
-il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur; s'emparant
-des chausses d'Emily, qui n'étaient pas encore déboutonnées,
-il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la faisant doucement
-courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de
-telle sorte que la double voie entre les deux collines
-postérieures lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait
-même dans la mauvaise direction pour faire craindre à
-la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n'avait pas
-songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce,
-mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la
-réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin
-dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination
-tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son
-goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de
-son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même,
-et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois
-rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau
-nullement inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la
-laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications,
-la ramenèrent chez elle.</p>
-
-<p>Dès le matin, elle raconta son aventure à M<sup>me</sup> Cole et
-à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints
-dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu'elle
-avait ressenties. M<sup>me</sup> Cole fit remarquer que cette indiscrétion
-procédant d'une facilité constitutionnelle, il y avait peu
-d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce n'est par des épreuves
-sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en peine de concevoir
-comment un homme pouvait se livrer à un goût non
-seulement universellement odieux, mais absurde et impossible
-à satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience
-que j'avais des choses, il n'était pas dans la nature de concilier
-de si énormes disproportions. M<sup>me</sup> Cole se contenta de
-sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper:
-il me fallut pour cela une démonstration oculaire
-qu'un très singulier accident me fournit quelques mois
-après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si
-désagréable sujet.</p>
-
-<p>Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée
-demeurer à Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet,
-et M<sup>me</sup> Cole avait promis de m'accompagner; mais une
-affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée de partir
-seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu
-se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine
-et sauve, dans une auberge d'assez belle apparence, sur la
-route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une
-couple d'heures; sur quoi, décidée à l'attendre plutôt que
-de perdre la course que j'avais déjà faite, je me fis conduire
-dans une chambre très propre et très convenable, au
-premier étage, dont je pris possession pour le temps que
-j'avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit
-dit pour rendre justice à la maison.</p>
-
-<p>Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la
-fenêtre, un tilbury s'arrêta devant la porte et j'en vis
-descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu'il me parut, qui
-entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un
-peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt
-pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de
-la chambre voisine où ils furent introduits et promptement
-servis; aussitôt après, j'entendis qu'ils fermaient la porte et
-la verrouillaient à l'intérieur.</p>
-
-<p>Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste,
-car je ne sais s'il me fit jamais défaut, me poussa,
-sans que j'eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but
-ou dessein particulier, à voir ce qu'ils étaient et à examiner
-leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient
-séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à
-l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule
-et accommoder ainsi une nombreuse société; et, si attentives
-que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l'ombre
-d'un trou par où je puisse regarder, circonstance qui
-n'avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il
-leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant,
-je découvris une bande de papier de même couleur que la
-boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque
-fissure; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour
-y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi
-doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de
-tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir;
-alors, y collant un &oelig;il, j'embrassai parfaitement toute la
-chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient
-et se poussaient l'un l'autre en des ébats joyeux et, je
-le croyais, entièrement innocents.</p>
-
-<p>Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger,
-environ dix-neuf ans; c'était un grand et élégant jeune
-homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de
-velours vert et une perruque à n&oelig;uds.</p>
-
-<p>Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était
-blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un
-délicieux adolescent; à sa mise aussi on voyait qu'il était
-de la campagne: c'était un frac de peluche verte, des chaussures
-de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une
-casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants
-en boucles naturelles.</p>
-
-<p>Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre
-un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans
-doute pour qu'il pût apercevoir la petite ouverture où
-j'étais postée, d'autant plus qu'elle était haute et que mon
-&oelig;il, en s'y collant, interceptait le jour qui aurait pu la
-trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et
-la face des choses changea aussitôt.</p>
-
-<p>En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune,
-à l'étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine
-et à lui donner enfin des signes si manifestes d'amoureux
-désirs, que celui-ci ne pouvait être, selon moi, qu'une
-fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait
-certainement fait erreur en lui imprimant le cachet
-masculin.</p>
-
-<p>Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils
-étaient d'accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au
-risque des pires conséquences, car il n'y avait rien d'improbable
-à ce qu'ils fussent découverts, ils en vinrent
-maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce
-qu'ils étaient<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure
-à 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'&oelig;uvre de
-Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par
-Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de la
-réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne ici
-une traduction:</p>
-
-<p><i>«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade
-et le caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans
-autre opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante
-qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur
-lui même et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité.
-Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui,
-le Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon
-démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit
-paraître, et qui certainement méritaient un meilleur usage, me
-firent douter un moment qu'il pût parvenir à ses fins.</i></p>
-
-<p><i>«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner
-et découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les
-Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas
-sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et
-je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais
-encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement
-murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières difficultés
-vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté ni
-résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour de
-la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, s'il
-ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père
-par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre
-il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se
-penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de
-boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre
-un baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante.</i>»</p>
-</div>
-<p>La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience
-de l'observer jusqu'au bout, simplement pour recueillir
-contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les
-traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu'ils
-se furent rajustés et qu'ils se préparaient à partir, enflammée
-comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai à
-bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison;
-mais, dans ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du
-pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me
-fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là
-quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt à
-mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose,
-du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire
-pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l'appris
-ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s'expliquer;
-mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis
-connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais
-été témoin.</p>
-
-<p>De retour au logis, je racontai cette aventure à M<sup>me</sup> Cole.
-Elle me dit, avec beaucoup de sens, «que ces mécréants
-seraient un jour ou l'autre, sans aucun doute, châtiés de
-leur forfait, encore qu'ils échappassent pour le moment; que
-si j'avais été l'instrument temporel de cette punition, j'aurais
-eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion
-que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux
-était de n'en rien dire. Mais au risque d'être suspecte de
-partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe
-féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever
-plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins
-contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration
-que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu
-avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres
-contrées, c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière
-pour notre atmosphère et notre climat, qu'il y avait
-une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en
-étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet,
-sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins
-universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus,
-à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère
-ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable;
-privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient
-tous les vices et toutes les folies du nôtre; enfin, ils étaient
-aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse
-inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes,
-et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières,
-leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent
-mieux aux femmes qu'à ces demoiselles mâles ou plutôt
-sans sexe.»</p>
-
-<p>Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de
-mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une
-terrible équipée de Louisa, car j'y eus moi-même quelque
-part et je me suis engagée d'ailleurs à la relater comme pendant
-à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus,
-ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que
-lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans
-la licence qu'elle ne soit capable de franchir.</p>
-
-<p>Un matin que M<sup>me</sup> Cole et Emily étaient sorties, Louisa et
-moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait
-des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si
-bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On l'appelait dans le
-quartier «<i>Dick le Bon</i>», parce qu'il n'avait pas l'esprit
-d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité,
-en faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de
-sa personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure
-assez avenante pour tenter quiconque n'aurait point eu de
-dégoût pour la malpropreté et les guenilles.</p>
-
-<p>Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure
-compassion; mais Louisa, qu'un autre motif excitait alors,
-ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement
-une demi-couronne à changer. Dick, qui n'avait
-pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à
-entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la
-monnaie d'une si grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit
-Louisa, monte avec moi, je te paierai.» En même temps
-elle me fit signe de la suivre et m'avoua, chemin faisant,
-qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la
-nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier
-du corps, de la privation de la parole et des facultés
-intellectuelles. La scrupuleuse modestie n'ayant jamais été
-mon vice, loin de m'opposer à une pareille lubie, je trouvai
-cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée
-qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité de
-vouloir être la première à faire la vérification des pièces.
-Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je
-commençai l'attaque en lui faisant des petites niches et
-employant les moyens les plus capables de l'émouvoir.
-Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses
-regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait
-pas; mais je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et
-le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais
-annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui
-faisait. Le ravissement stupide où il était, l'avait rendu si
-docile et si traitable qu'il me laissa faire tout ce que je
-voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à travers
-maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation,
-saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je
-vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je
-détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse,
-et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je
-le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe.
-J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de plus
-superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à
-un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette
-condition d'ailleurs malheureuse de l'idiot et qui a donné
-lieu au dicton populaire: «<i>Marotte de fou, amusement de
-femme.</i>» Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration
-et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta
-brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le
-licou, Dick vers le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et
-sans lâcher prise le guida où elle voulait. L'innocent y fut
-à peine introduit que l'instinct lui apprit le reste.
-L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre
-Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier
-agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si
-furieux qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage
-était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents;
-tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir
-avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel
-on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à bout
-renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il
-rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose
-à son passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours
-et fait mille efforts pour se dérober de dessous ce
-cruel meurtrier, mais inutilement; son haleine aurait aussitôt
-calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter dans sa
-course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus
-elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement
-gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la
-secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre.
-Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le
-choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y
-ait sur terre<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, le sentiment de la douleur faisant place à
-celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs
-de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque
-activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence
-de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et l'autre d'une
-fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la
-luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si
-la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement
-et n'eût arrêté le combat.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).</p>
-</div>
-<p>C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt
-tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre
-insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile
-et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt, d'un air stupéfait,
-il laissait tomber un regard morne et languissant sur
-sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un &oelig;il triste et hagard
-Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil
-phénomène. Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens,
-son premier soin fut de courir à son panier et de compter
-ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes
-le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de sa peine,
-de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.</p>
-
-<p>Louisa s'esquiva quelques jours après de chez M<sup>me</sup> Cole
-avec un jeune homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce
-temps je n'ai plus reçu de ses nouvelles.</p>
-
-<p>Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs
-de la connaissance de M<sup>me</sup> Cole et qui avaient autrefois fréquenté
-son académie obtinrent la permission de faire, avec
-Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de
-campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de
-Surrey<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> et qui leur appartenait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.</p>
-</div>
-<p>Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi
-pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre
-heures. Nous mîmes pied à terre près d'un pavillon propre
-et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et
-rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur
-de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient
-le prix.</p>
-
-<p>Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant
-fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire,
-de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de
-la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous
-voir ni nous distraire.</p>
-
-<p>Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le
-bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous
-retournâmes donc d'abord au pavillon qui, par une porte,
-répondait à une tente dressée sur l'eau, de façon qu'elle
-nous garantissait de l'ardeur du soleil et des regards des
-indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré
-de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels,
-de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés
-avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant
-à l'&oelig;il un charmant effet de quelque côté qu'on se
-tournât.</p>
-
-<p>Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à
-l'aise; mais autour, de la tente on avait pratiqué des
-endroits secs pour s'habiller ou enfin pour d'autres usages
-que le bain n'exige pas. Là se trouvait une table chargée de
-confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et
-des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de
-l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant
-des menus plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien
-oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.</p>
-
-<p>Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les
-préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et
-d'autre, l'on cria: «Bas les habits!» Aussitôt nos deux
-amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l'état de
-pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage
-de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans
-cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous
-venions de recevoir d'eux, ce que nous fîmes de bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ
-me faire éprouver sa force; mais, plutôt pressée du
-désir de me baigner, je le priai de suspendre l'affaire et
-donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une continence qu'ils
-étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main
-dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de
-l'air et me remplit d'une volupté amoureuse.</p>
-
-<p>Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille
-niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d'en
-agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content
-à la fin de me plonger dans l'eau jusqu'aux oreilles et de
-me mettre en différentes postures, commença à jouer des
-doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les <i lang="la" xml:lang="la">et
-cætera</i> si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver.
-Comme nous n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put
-manier à son aise cette partie si prodigieusement étanche
-qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me
-prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous
-étions dans une posture trop gênante pour que j'y goûtasse
-du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de
-voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant,
-qui en étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme,
-ennuyé de jouer à l'épinette, avait couché sa patiente sur un
-banc où il lui faisait sentir la différence qu'il y a du badinage
-au sérieux.</p>
-
-<p>Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait,
-lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se
-mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs
-et plus piquants.</p>
-
-<p>Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps,
-dont la peau était à peu près d'une même blancheur, on
-pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient
-dans une aimable confusion. Le champion s'était pourtant,
-à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements
-et de ces tendres ménagements. Emily se trouva
-incapable d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle
-usé tandis qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait
-elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait
-pleinement son entrée triomphale? Bientôt, cependant, il
-fut soumis à son tour, car l'engagement étant devenu plus
-vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle
-n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste
-qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son
-côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par
-l'extension de ses membres et par le trouble de ses yeux,
-qu'elle avait atteint la volupté suprême.</p>
-
-<p>Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec
-une patience bien calme; je me reposais avec langueur sur
-mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de
-mon c&oelig;ur. Il m'entendit et me montra son membre de telle
-raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le recevoir,
-c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon
-dans son jus, tandis que le remède était si près.</p>
-
-<p>Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami
-buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l'observaient,
-nous étions favorisés d'un vent admirable. A la vérité, nous
-eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme
-l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous
-en épargnerai la description.</p>
-
-<p>Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont
-je me suis servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé
-que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu'il
-semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques
-qu'il enfante que par les plaisirs divins qu'il procure.</p>
-
-<p>Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la
-nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en
-bonne santé chez M<sup>me</sup> Cole par nos deux cavaliers, qui ne
-cessèrent de nous remercier de l'agréable compagnie que
-nous leur avions faite.</p>
-
-<p>Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui,
-huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels,
-ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver
-une fille qui leur restait qu'ils n'examinèrent seulement
-pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une si longue
-absence.</p>
-
-<p>Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne
-rien dire de sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si
-aimable que si on ne l'estimait pas on ne pouvait se passer
-de l'aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu'à une bonté trop
-grande et à une indolente facilité, qui la rendait l'esclave
-des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon
-sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le
-bonheur d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de
-mariage qu'elle contracta peu de temps après avec un jeune
-homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en
-si bonne intelligence que si elle n'eût jamais mené une vie
-si contraire à cet état uniforme.</p>
-
-<p>Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la
-société de M<sup>me</sup> Cole qu'elle se trouvait seule avec moi, telle
-qu'une poule à qui il ne reste plus qu'une poulette; mais
-quoiqu'on la priât sérieusement de recruter son corps, ses
-infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à la
-campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue
-de mon côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un
-peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis
-une fortune plus honnête.</p>
-
-<p>Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini;
-car, outre qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne
-pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait
-jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre
-celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité,
-elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et
-qu'elle préservait soigneusement de la misère et des maladies
-où la vie publique mène pour l'ordinaire.</p>
-
-<p>A la séparation de M<sup>me</sup> Cole, je louai une petite maison à
-Marylebone<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, que je meublai modestement, mais avec
-propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que
-j'avais épargnées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Banlieue ouest de Londres.</p>
-</div>
-<p>Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari
-était en mer. Je m'étais d'ailleurs mise sur un ton de
-décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou
-d'épargner selon que mes idées en disposeraient, manière
-de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de
-M<sup>me</sup> Cole.</p>
-
-<p>A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle
-demeure que, me promenant un matin à la campagne,
-accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les
-arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux violente.
-Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très
-bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de
-poitrine, ayant le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les
-observations que j'avais faites sur cette maladie, je défis sa
-cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même.
-Il me remercia avec emphase du service que je
-venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie.
-Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle
-il m'apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la
-mienne.</p>
-
-<p>Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait
-néanmoins plus de soixante, ce qui venait d'une couleur
-fraîche et d'une excellente complexion. Quant à sa naissance
-et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort
-pauvre et le laissa aux soins de la paroisse, d'où il s'était
-mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence,
-il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis
-des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie,
-où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son
-extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la
-retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste,
-regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement
-les détours.</p>
-
-<p>Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant
-la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous
-en dirai ici qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion
-à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure
-vous causera.</p>
-
-<p>Notre commerce fut fort innocent au commencement,
-mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature.
-Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais
-il avait aussi tout l'enjouement et toute la complaisance de
-la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai
-plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes
-ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître
-ordinairement.</p>
-
-<p>Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je
-vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon
-côté toutes les marques d'amour et de respect qu'il pouvait
-prétendre; ce qui me l'attacha de telle sorte que, mourant
-peu de temps après d'un froid qu'il gagna en courant de
-nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière
-et exécutrice de ses dernières volontés.</p>
-
-<p>Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture,
-je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir
-ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours
-le bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais
-riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants
-pour satisfaire quiconque les possède; néanmoins, semblable
-au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans
-pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez M<sup>me</sup> Cole, le
-délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes
-regrets et banni de mon c&oelig;ur le souvenir de ma première
-passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie
-de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles
-reprit son empire sur mon âme; son image adorable me
-suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma félicité,
-s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse.
-J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que
-son père était mort et que ce précieux objet de ma tendre
-affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous
-laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que
-c'est que le véritable amour, avec quel excès de joie je reçus
-cette nouvelle, et avec quelle impatience j'attendis le fortuné
-moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je
-l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille;
-aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je
-résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me
-proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le
-bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée
-d'une femme convenable et discrète, avec tout l'attirail
-d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant
-surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de
-m'arrêter dans l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur
-ma route. J'étais à peine descendue de carrosse qu'un cavalier,
-contraint comme moi de chercher un abri, arriva au
-galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En mettant pied à
-terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi
-changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô!
-destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup
-mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie
-lorsque je l'envisageai! Une large redingote dont le capuchon
-lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus,
-dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années
-d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment
-aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse
-échapper aux regards pénétrants de l'amour? L'émotion où
-j'étais me faisant oublier toute retenue, je m'élançai comme
-un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et
-l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je m'évanouis
-en prononçant confusément deux ou trois mots, tels
-que: «Mon âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus
-revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre,
-entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait
-rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant
-les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des
-yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la
-crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une
-syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine
-bouche: «Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny?
-après un si long espace de temps!... après une si longue
-absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce
-point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports,
-il me dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre
-par les baisers qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais
-de mon côté dans un état si ravissant, que j'étais
-effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un
-songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême,
-je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher
-de m'échapper de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je...
-Comment... comment pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous
-toujours mon amant?... M'aimez-vous toujours?... Oui,
-cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai souffertes
-en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et
-de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours
-étaient d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du c&oelig;ur et
-que le seul sentiment nous les dictait.</p>
-
-<p>Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse
-ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse
-apporta des hardes à Charles; je voulus avoir la satisfaction
-de le servir et de l'aider de mes mains, et je pus observer la
-vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.</p>
-
-<p>Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit
-qu'il avait fait naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui
-causait son désespoir c'était l'impossibilité où ce désastre le
-mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L'aveu
-naïf de son infortune m'attendrit et m'arracha des larmes.
-Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir secrètement
-de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.</p>
-
-<p>Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous
-cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que
-j'avais projeté dans la province était désormais hors de question.
-Le lendemain nous revînmes à Londres.</p>
-
-<p>Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment
-calmé, je me sentis la tête assez froide pour lui
-raconter avec mesure le genre de vie où j'avais été engagée
-après notre séparation. Si tendrement peiné qu'il en fût
-comme moi-même, il n'en était que peu surpris, eu égard
-aux circonstances dans lesquelles il m'avait laissée.</p>
-
-<p>Je lui fis ensuite connaître l'état de ma fortune, avec cette
-sincérité qui, dans mes rapports avec lui, m'était si naturelle
-et en le priant de l'accepter aux conditions qu'il fixerait
-lui-même. Je vous semblerais peut-être trop partiale envers
-ma passion si j'essayais de vous vanter sa délicatesse. Je me
-contenterai donc de vous assurer qu'il refusa catégoriquement
-la donation sans réserve, sans conditions que je lui offrais
-avec instance; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut
-pour cela rien de moins que l'absolue autorité dont l'amour
-l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance
-que je lui avais très sérieusement faite: à savoir qu'il
-se dégraderait et encourrait le reproche, si injuste fût-il,
-d'avoir, pour un intérêt d'argent, sali son honneur dans
-l'infamie et la prostitution, en faisant sa femme légitime
-d'une créature qui devait se trouver trop honorée d'être
-simplement sa maîtresse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles,
-entièrement gagné par la tendresse de mes sentiments dont
-il pouvait lire la sincérité dans mon c&oelig;ur toujours ouvert
-pour lui, m'obligea à recevoir sa main. J'avais, de la sorte,
-parmi tant d'autres bonheurs, celui d'assurer une filiation
-légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, fruits de la
-plus heureuse des unions.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'enfin j'étais arrivée au port. Là, dans le
-sein de la vertu, je savourais les seules incorruptibles délices;
-regardant derrière moi la carrière du vice que j'avais parcourue,
-je comparais ses infâmes plaisirs avec les joies infiniment
-supérieures de l'innocence; et je ne pouvais me retenir
-d'un sentiment de pitié, même au point de vue du goût,
-pour ces esclaves d'une sensualité grossière, insensibles aux
-charmes si délicats de la <span class="small">VERTU</span>, cette grande ennemie du
-<span class="small">VICE</span>, mais qui n'en est pas moins la plus grande amie du
-<span class="small">PLAISIR</span>. La tempérance élève les hommes au-dessus des passions,
-l'intempérance les y asservit; l'une produit santé,
-vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la vie; l'autre
-n'enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de soi-même,
-tous les maux qui peuvent affliger l'humaine
-nature.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte
-la vérité, après des expériences comparées; vous le trouvez
-sans doute en désaccord avec mon caractère; peut-être aussi
-le considérez-vous comme une misérable finasserie destinée
-à masquer la dévotion au vice sous un lambeau de voile
-impunément arraché de l'autel de la Vertu; je ressemblerais
-alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait
-complètement déguisée, parce qu'elle aurait, sans plus
-changer de costume, simplement transformé ses souliers en
-pantoufles ou à un écrivain qui prétendrait excuser un
-libelle du crime de lèse-majesté, parce qu'il y aurait inséré,
-en terminant, une prière pour le roi. Mais, outre que vous
-avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon sens
-et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer
-qu'une telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu
-que pour moi-même; en effet, en toute candeur et bonne
-foi, elle ne peut reposer que sur la plus fausse des craintes,
-à savoir que les plaisirs de la vertu ne sauraient soutenir la
-comparaison avec ceux du vice. Eh bien! qu'on ose montrer
-le vice sous son jour le plus attrayant, et vous verrez alors
-combien ses jouissances sont vaines, combien grossières,
-combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et
-celle-ci non seulement ne dédaigne pas d'assaisonner le
-plaisir des sens, mais elle l'assaisonne délicieusement,
-tandis que les vices sont des harpies qui infectent et souillent
-le festin. Les sentiers du vice sont parfois semés de roses,
-mais toujours aussi infestés d'épines et de vers rongeurs;
-ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses
-ne se fanent jamais.</p>
-
-<p>Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement
-en droit de brûler de l'encens pour la vertu. Si
-j'ai peint le vice sous ses couleurs les plus gaies, si je l'ai
-enguirlandé de fleurs, ce n'a été que pour en faire un sacrifice
-plus digne et plus solennel à la vertu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune,
-son mérite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous
-prononcer que lui, du moins, avait tort lorsque, préoccupé
-de l'éducation morale de son fils et voulant le former à la
-vertu, lui inspirer un mépris durable et raisonné du vice, il
-consentait à se faire son maître de cérémonies et à le conduire
-par la main dans les maisons les plus mal famées de
-la ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de
-débauche si propres à révolter le bon goût? L'expérience,
-direz-vous, est dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous
-sont-ils dignes de tant d'attention?</p>
-
-<p>Je vous verrai bientôt; en attendant, veuillez-moi du bien
-et croyez-moi pour toujours,</p>
-
-<p class="c">Madame,</p>
-
-<div class="right15">Votre, etc., etc.</div>
-<div class="right20">XXX.</div>
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de
-Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***
-
-***** This file should be named 61091-h.htm or 61091-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/0/9/61091/
-
-Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/61091-h/images/cover.jpg b/old/61091-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index a3013c7..0000000
--- a/old/61091-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu1.jpg b/old/61091-h/images/illu1.jpg
deleted file mode 100644
index 53d27be..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu1.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu2.jpg b/old/61091-h/images/illu2.jpg
deleted file mode 100644
index 3519d8c..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu2.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu3.jpg b/old/61091-h/images/illu3.jpg
deleted file mode 100644
index 8d9d2f1..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu3.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu4.jpg b/old/61091-h/images/illu4.jpg
deleted file mode 100644
index b944964..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu4.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu5.jpg b/old/61091-h/images/illu5.jpg
deleted file mode 100644
index 10289bb..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu5.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61091-h/images/illu6.jpg b/old/61091-h/images/illu6.jpg
deleted file mode 100644
index 6d2c8a7..0000000
--- a/old/61091-h/images/illu6.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ