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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir - Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire - -Author: John Cleland - -Commentator: Guillaume Apollinaire - -Illustrator: William Hogarth - -Release Date: January 3, 2020 [EBook #61091] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: *** - - - - -Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - LES MAITRES DE L'AMOUR - - L'OEuvre - de - John Cleland - - Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir - - _Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, - et notamment la Vie galante d'après les SÉRAILS DE LONDRES_ - - INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE - PAR - GUILLAUME APOLLINAIRE - - Ouvrage orné de six compositions d'après la suite gravée par - WILLIAM HOGARTH: - La Destinée d'une Courtisane - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX - 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 - MCMXIV - - - - - = _Il a été tiré de cet ouvrage_ = - 10 exemplaires sur Japon Impérial - ============ (1 à 10) ============ - 25 exemplaires sur papier d'Arches - ============ (11 à 25) =========== - - - Droits de reproduction réservés - pour tous pays, y compris la - Suède, la Norvège et le Danemark - - - - -AVERTISSEMENT - - -Les six gravures de William Hogarth, dont nous publions en hors texte la -reproduction, nous ont paru être le commentaire le plus vivant de -l'oeuvre de John Cleland. Gravées en 1734, elles présentent, à vrai -dire, avec une agréable truculence, les étapes de la vie d'une -courtisane anglaise au XVIIIe siècle, depuis le jour où, simple fille de -campagne, elle est débauchée par une éloquente entremetteuse, jusqu'à -celui de ses funérailles. - -Nos reproductions ont été faites d'après les gravures figurant dans les -collections de la Bibliothèque nationale, où elles sont accompagnées de -quelques explications, traduction ou plutôt interprétation des légendes -en anglais figurant au-dessous des gravures originales. Nous publions le -texte de ces explications, pour aider à la compréhension de certains -détails typiques. - - -Les Progrès d'une Garce - -_d'après les dessins de M. Hogarth._ - - -I. L'INNOCENTE TRAHIE - -Voyez cette fille de campagne: que ses regards sont innocents! que ses -habits sont propres quoique unis! N'êtes-vous pas indigné de voir la -maquerelle qui n'oublie rien pour la débaucher? Elle couvre ses desseins -sous le voile de la piété et ne parle que de prières et de dévotions, -jusqu'à ce que la pauvrette soit vendue et livrée à Francisque. - -Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne la belle: il est l'emblème -véritable d'un satyre impudique. - -Le curé de campagne arrive à la ville avec une méchante rosse. Jugez ce -qui l'amène: moins à faire et mieux payé. - - -II. UN JUIF L'ENTRETIENT SOMPTUEUSEMENT - -Débauchée d'abord et chassée ensuite, c'est le sort de toutes les -putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptême -comme Margot) est obligée de battre du plâtre jusqu'à ce qu'elle -rencontre un juif opulent. - -Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur. - -Elle a un singe et un Maure qui la suit. - -Qu'un homme est sot de s'imaginer jouir seul d'une femme! Car malgré -tout ce qu'il pourra lui donner, elle ne perdra pas une occasion -favorable pour baiser avec d'autres. - -Polly donc avait son amant dans le lit quand l'Hébreu arriva sans être -attendu. Pour le faire évader, elle querelle le juif, donne un coup de -pied à la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir le galant. - - -III. ELLE EST RÉDUITE À LA MISÈRE DANS SON LOGEMENT DE DRURY-LANE - -Margot, renvoyée pour la deuxième fois, se loge dans l'allée de -Drury-Lane (célèbre à Londres par le grand nombre de filles de moyenne -sorte), tient boutique pour son compte et commerce avec toute la ville. -Pendant qu'on verse le thé, mademoiselle est occupée à regarder une -montre qu'elle avait prise par subtilité à son galant pendant la nuit. -On met sur une petite table, devant elle, du beurre enveloppé d'un -mandement de Monseigneur, une soucoupe, un couteau et du pain. - -Sa cape est derrière elle, sur le dos d'une chaise; la chandelle est -fichée dans le trou d'une bouteille qui est auprès de la chaise percée. - -Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers pour -mener mademoiselle et sa suivante à l'hôpital, pour y battre du chanvre? - -Au haut est écrit: «Boette à perruque de Jacques Datton». - - -IV. DANS LA MAISON DE CORRECTION À BATTRE LE CHANVRE - -Si vous voulez voir la pauvre Margot, il faut aller à l'hôpital où elle -bat du ciment, sans que personne s'intéresse pour elle. L'inspecteur, -avec un regard de travers, lui lâche de temps en temps quelques coups de -bâton quand elle veut reposer. - -Une vilaine garce, qui la voit en brocart, et avec une dentelle de -Flandres, lui tire la langue et lui fait la moue en clignotant des yeux. -Une autre salope, qui n'a que la moitié du nez, trousse sa méchante -jupe, se moque de son habit de travail et du regard sévère de celui qui -la fait travailler. Cator tue des poux. - -Le chevalier Jean est dessiné sur un volet. - -Au-dessus de celui qui fait travailler est écrit: «Il vaut mieux -travailler que se tenir ainsi.» - - -V. ELLE MEURT EN PASSANT PAR LE «GRAND REMÈDE» - -Sortie de l'hôpital, Margot recommence de nouveau ses intrigues et ses -galanteries. Mais en connaissez-vous une seule d'entre ces créatures qui -ait échappé à la vérole? - -Notre Margot avait mal sur mal; les élixirs, les pilules et l'émétique -l'avaient si fatiguée qu'elle était lasse de vivre. - -Bref, elle crève dans la salivation; sa suivante, la voyant expirer, se -met à crier de toutes ses forces. - -Les médecins se blâment l'un et l'autre. Meagre (nom d'un des médecins) -s'emporte de rage et de fureur, renverse la table et traite son camarade -de fou.--Ce sont vos pilules de Squab (nom de l'autre médecin) qui l'ont -tuée, et non mon élixir. - -Pendant qu'ils se chamaillent, une vilaine garce fouille le coffre de -Margot. - - -VI. POMPE DE SES FUNÉRAILLES - -La communauté de Drury-Lane s'assemble autour du cercueil. Mlle Priss -lève le couvercle pour dire adieu à la défunte. Cator, abattue de -chagrin, boit. Margot ferme ses poings et baisse la vue. Babet essuie -ses yeux, et Janeton s'ajuste devant le miroir. - -La maquerelle, ruinée, ne fait que crier et boire. Madgee remplit les -verres, et le petit garçon ne songe qu'à faire aller sa toupie. - -Le gantier a la vue attachée sur Suky en essayant ses gants; la belle, -l'ayant remarqué, lui prend ce qu'il a dans ses poches. - -Le curé lorgne Nanette; auprès de laquelle il se campe, et laisse -répandre son vin, pendant qu'il a une main cachée quelque part. - - - - -INTRODUCTION - - -Le célèbre auteur des _Memoirs of a woman of pleasure_ naquit en 1707 ou -en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d'accord sur ce point, ne -peuvent indiquer le lieu où il vit le jour. - -Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb, -figure parmi les membres du _Spectator Club_, imaginé par Steele et -Addison. - -Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le jeune John -Cleland reçut une bonne éducation à l'École de Westminster. Ses études -terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra -au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut -pas pour longtemps, car, à la suite d'une affaire qu'on ignore, il fut -destitué et revint en Angleterre. - -C'est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne -en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées. - - * * * * * - -A cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous -et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La -jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses -sommes à courir les tavernes, les _Bagnios_ et les _Seraglios_ que l'on -venait d'ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens -que l'on a appelés des _Temples d'Amour_. - - * * * * * - -Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles -fréquentées par les misérables et les prostituées de bas étage. Dans -d'autres, au contraire, la Noblesse s'enivrait, jurait et faisait tapage -de la façon la plus grossière. La plupart des repas fins se donnaient à -la taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils faisaient -une honorable exception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu'une -taverne en annonçait, il n'était point rare que les consommateurs -vinssent faire queue à la porte. - - * * * * * - -Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que faisaient les -Anglais de son temps. - -Voici la description d'un fin dîner anglais au mois de juin. - -Un repas de cette sorte durait généralement plus de quatre heures, et le -plus souvent les convives étaient silencieux. - -Pour le premier service, d'un côté, la table ronde était chargée d'un -jambon rôti, reposant mollement sur des fèves de marais. Un énorme -rosbif était de l'autre côté. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu -de la table, flanqué de deux saucières, l'une de beurre, l'autre d'une -sauce au gingembre et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se -trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se -pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait. - -Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans -sauce, cuits dans l'eau bouillante, à découvert, pour conserver leur -couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourrée de groseilles à -maquereau. - -Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des -pots d'argent pour la bière, une assiette, une fourchette de fer à deux -branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de -cuiller. Les serviettes étaient inconnues. - -Après le second service, la nappe enlevée, on servait le dessert: des -fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On -apportait alors les verres à la française et l'on portait les santés, en -commençant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames. - -On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec des tartines de -beurre. - -Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun se soulageait -sans vergogne, et comme l'on tenait le plus souvent les fenêtres -fermées, les vapeurs de l'urine, se mêlant aux vapeurs de l'alcool et du -vin, rendaient l'atmosphère irrespirable pour d'autres que des Anglais. - - * * * * * - -A propos du sans-gêne qu'apportaient les Anglais dans la satisfaction de -leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapporté par -Casanova, qui visita Londres quelques années après la publication du -livre de Cleland: - -«Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, j'aperçus à ma gauche -cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin -impérieux et qui tournaient le derrière aux passants. Cette position me -parut d'une indécence révoltante et j'en témoignai mon dégoût à -Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au moins tourner -leur face aux passants. - -«--Nullement, s'écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait peut-être, et -à coup sûr on les regarderait; tandis qu'en exposant leur postérieur, -ils ne courent point le danger d'être connus, et qu'en outre ils forcent -les gens tant soit peu délicats à se détourner. - -«--J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez -naturel que cela révolte un étranger. - -«--Sans doute, car les usages s'enracinent comme des préjugés. Vous -aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher -ses écluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une allée, se -coller contre une porte ou s'abriter contre une borne? - -«--Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue; mais s'ils -évitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont -dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela -n'est pas bien. - -«--Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture à regarder là? - -«--C'est encore vrai.» - - * * * * * - -Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n'était pas -une règle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son -train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les -Damnations, les Futitions, les Malédictions, le Ciel et l'Enfer -formaient dans ces exclamations irritées les plus étranges alliances de -mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffiné et -témoignant d'une profonde culture. - -Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens polis eux-mêmes -s'abordaient delà façon suivante: - -«_Damn ye, I am glad to see you._ (_Soyez damné, je suis bien aise de -vous voir._)» - -Ou bien: - -«_Damn ye, you dog, how do you do?_ (_Soyez damné, chien, comment vous -portez-vous?_)» - -Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps, on lui disait: - -«_You son of a whore, where have you been?_ (_Fils d'une putain, où -avez-vous été?_)» - -Et les _damned_ revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et -les choses. - - * * * * * - -Il serait trop long d'énumérer toutes les tavernes où l'on rencontrait -les prostituées ou bien où l'on pouvait les faire venir en chaise. - -Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la _Tête de Turc_ -à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, où il -existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous -les soirs. - -Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux tables et les -nappes y étaient clouées. Les filous y observaient un certain décorum. -Ils avaient des règlements et des chefs qui les appliquaient. On y -buvait et fumait, on y échangeait, on y vendait ce qui avait été -escamoté pendant la journée. - -Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. Sur la -grande table, on lisait l'inscription que voici: - -_Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get -straw for nothing._ - -(Ici on peut se saouler pour un _penny_, tomber ivre-mort pour deux -_pence_ et avoir de la paille par-dessus le marché.) - -En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus dans les -caves, où on les étendait sur de la paille. - -Une société mêlée fréquentait encore le _Lion Blanc_, une des dernières -des cent tavernes de Drury, si célèbres sous Charles II. La police -voulut une fois intervenir dans une orgie qui s'y faisait et l'on -trouva, mêlées à des filles de la plus basse catégorie, des dames de -qualité qui furent laissées en liberté, tandis que les autres étaient -menées en prison. - -A la _Cave au Cidre_, près de Maiden Lane, on rencontrait de jolies -femmes et des gens d'esprit, des écrivains, des acteurs. - -La _Rose Tavern_, dans Russel Street, n'était fréquentée que par les -membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y enivrer en soupant avec des -femmes. - -Mais l'établissement le plus élégant et le plus cher était celui à la -_Tête de Shakespeare_ et les courtisanes tenaient à honneur de figurer -sur la liste que Jack Harris, le gérant, tenait à la disposition des -gentlemen, ses clients. - -C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel -écervelé, s'étant enivré, rencontra une fille qui lui plut au point -qu'il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter -qu'elle avait le pied bien fait et fort petit. - -Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut manger le soulier -et le fit accommoder sur-le-champ. - -La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle en hachis, -et les talons de bois, coupés en lamelles fines, furent frits au beurre -et servirent à garnir le plat, qui fut savouré amoureusement. - -Cette folie fut renouvelée au XIXe siècle, à Saint-Pétersbourg, en -l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dévorèrent les -chaussons de danse. - -Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à bière (_Ale -houses_), où l'on ne voyait guère de femmes et où on ne donnait pas de -verres, toutes les personnes de la même compagnie buvant au même pot. -Quand le maître du cabaret servait lui-même, on l'invitait ordinairement -à boire le premier et il acceptait toujours, disant: - -«_Your healths, gentlemen._ (_A vos santés, gentlemen_).» - -Il enfonçait alors son nez dans l'écume qui s'élevait au-dessus du pot -et s'essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bière de -droite à gauche. Et celui qui aurait témoigné de la répugnance à boire -après son voisin aurait été regardé de travers. - -Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafés -où les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces établissements -étaient semblables au café de Tom King. - -Dans cette baraque en planches, accotée au marché, en face de Tavistock -Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et -jeunes, mais bizarrement attifées et trop fardée, les yeux cernés à -l'encre de Chine, parées de colliers en verroteries de toutes couleurs, -de boucles d'oreilles, et dont le langage précieux et grossier était -mêlé de termes d'argot, de mythologie et de mots marins. - - * * * * * - -Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses -notes touchant la vie anglaise. - - «Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste de l'Europe; - la terre même a une nuance différente, et l'eau de la Tamise a un goût - qu'on ne trouve à aucune autre rivière; tout Albion porte un caractère - particulier; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes - et les femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas - étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à - celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait - principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil national qui les - fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut - cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations; - chacune se met en première ligne, et au fait il n'y a que le second - rang qui soit difficile à déterminer. - - «Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté générale, la - beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la - nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la - justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un - morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu'ils - n'aillent jamais qu'au trot, enfin la construction de leurs villes, de - Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très - populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car - elles sont extrêmement longues et n'ont presque point de largeur.» - -Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à -Londres: - - «Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant beaucoup de - monde dans un café, j'y entrai. C'était le café le plus mal famé de - Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l'Italie - qui venaient à passer la Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je - m'étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, - qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous - voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je - n'y suis plus allé. - - «Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu - vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une - gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d'un - crayon, s'occupait à effacer certaines lettres et mettait la - correction en marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une - oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis qu'il - corrigeait le mot _ancora_, mettant un _h_ en marge, comme voulant - faire imprimer anchora. Cette barbarie m'irritant, je lui dis que - depuis quatre siècles on écrivait _ancora_ sans _h_. - - «--D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans les citations il - faut être exact. - - «--Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois que vous êtes - homme de lettres. - - «--De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli. - - «--Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous - connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de - Calsabigi, qui m'a parlé de vous. J'ai lu quelques-unes de vos - satires. - - «--Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? - - «--Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du - _Décaméron?_ - - «--J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre de mes - souscripteurs. - - «--Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre. - - «--Vous me faites honneur. - - «Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une guinée, je lui - en pris quatre, puis, me levant pour m'en aller, je lui dis que - j'espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me - le dit, étonné que je l'ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui - disant que je n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une - heure. - - «--Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous; - permettez-moi de vous accompagner. - - «Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m'avait - conduit au café d'Orange, le plus décrié de Londres. - - «--Mais vous y allez! - - «--Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal: - - Cantabit vacuus coram latrone viator. - - Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils me - connaissent; nous ne nous parlons point.» - -S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut connaître toutes -les tavernes. - - «J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me - faire aux moeurs de ces insulaires si grands et si petits.» - -C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses amis. - - «A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut - à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c'est - l'habitude, mais non à sa propre table. Je fus un jour invité, au parc - Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et - à boire une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne - il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en - bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont - les moeurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais - que je mangeais chez moi, parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la - soupe:--Êtes-vous malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que - pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore; il ne - mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu'il épargne - la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m'a fait dire que le - dîner anglais n'a ni commencement ni fin. La soupe est considérée - comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne - voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le - bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour être donné - au chien. Au fait, le boeuf salé qui leur en tient lieu est excellent. - Il n'en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible - de m'accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce - qui contribua peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents - de France que mon marchand de vin me fournissait; ils étaient très - purs, mais très chers.» - -Voici une autre visite de Casanova dans une taverne: - - «... J'allai dîner à Star-tavern, où l'on m'avait dit que l'on - trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres. - C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; il y allait - fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet - particulier, et le maître, s'apercevant que je ne parlais pas - l'anglais, vint me tenir compagnie, m'aborda en français, ordonna ce - que je voulais et m'étonna, par ses manières nobles, graves et - décentes, au point que je n'eus pas le courage de lui dire que je - désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des - détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke - m'avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus - jolies filles de Londres. - - «--Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous - pouvez en avoir à souhait. - - «--Je suis venu dans cette intention. - - «Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il lui ordonna - de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu'il lui - aurait dit de m'apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme - sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes - herculéennes. - - «--Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me revient pas. - - «--Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas - de façons à Londres, monsieur. - - «Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on donnât un shilling - et qu'on m'en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la - première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la - suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me - tenait toujours compagnie. - - «--Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que bien dîner. - Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de moi pour faire plaisir - aux porteurs. - - «--C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand - on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l'on veut.» - -Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure: - - «Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à Star-tavern - j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans m'accommoder d'aucune, et - qu'il était la cause de mon désappointement. - - «--Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie chercher, et - j'ai eu tort. - - «--Oui, vous auriez dû me le dire. - - «--Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car - elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les - payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir. - - «--Pourrai-je aussi les avoir ici? - - «--A votre choix. - - «--Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez - la préférence à celles qui parlent français. - - «--Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais. - - «--Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous nous - comprendrons.» - - «Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées; une seule - était marquée douze. - - «--Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je. - - «--Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair - de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui n'en use qu'une ou deux - fois par mois. - - «... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe[1] chez l'une - des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant - dire que c'était pour dîner tête à tête avec elle. - - [1] Le domestique nègre de Casanova. - - «Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver aimable, je - ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne - devait pas s'attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait - gagner; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la - main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain; elle - avait été fort jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste - et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire - déshabiller. - - «Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un - troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant trouvé face à - face d'une jeune personne attrayante, je l'abordai en français, en lui - demandant si elle voulait venir souper avec moi. - - «--Que me donnerez-vous au dessert? - - «--Trois guinées. - - «--Je suis à vos ordres. - - «Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle - me tint tête comme je l'aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui - demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que - c'était l'une de celles que lord Pembroke m'avait taxées à six - guinées. Je jugeai qu'il fallait faire ses affaires par soi-même ou - n'avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me - procurèrent que des objets à peine dignes d'attention. - - «La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais réservée pour la - bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas - digne d'un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble - lord qui l'entretenait.» - -Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent -parfois de véritables orgies, et voici le récit d'une de ces folies, -mais le célèbre aventurier ne fit qu'y figurer, triste qu'il était des -misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie -du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait -se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, _jeune Anglais, -aimable, riche_, qui le sauva: - - «--Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; après la promenade - nous irons au _Canon_. Je vais faire prévenir une jeune fille qui - devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune - Française charmante, et nous ferons partie carrée. - - «Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au _Canon_... - - «Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver... - - «Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me - tenait ce jeune homme me faisaient du bien; je commençais à le sentir, - quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur - charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la - nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs - dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice - qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil auquel elles - étaient accoutumées... - - «Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans l'essentiel, sans - soupe; aussi je n'avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves - délicieux; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir - Edgard occuper habilement les deux nymphes. - - «Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise de danser - le _Rompaipe_ en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu - que nous prissions le costume du père Adam et que l'on trouvât les - musiciens aveugles... - - «On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à - sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. - Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les - toilettes s'étant faites pendant que les artistes accordaient leurs - instruments, l'orgie commença. - - «Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu beaucoup de - vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de l'amour sont - l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous mes yeux trois corps - superbes, admirables de fraîcheur et de régularité; leurs mouvements, - leur grâce, leurs gestes et jusqu'à la musique, tout était ravissant, - séduisant; mais aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse - sensible. Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la danse, - et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience sur moi-même. - Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l'une à l'autre - jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût rendu inhabile en le forçant au - repos. La Française vint s'assurer si je donnais quelque signe de vie; - mais sentant mon néant, elle me déclara invalide. - - «L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la - Française et de payer les frais, n'ayant que peu d'argent sur moi.» - - * * * * * - -Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios. - -Les _bagnios_ avaient été d'abord de véritables établissements de bains. - -C'est dans un _bagnio_ que Tillotson, qui fut dans le XVIIe siècle le -plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la -Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, qui montre qu'il pouvait aussi -prétendre au titre d'homme le plus distrait de l'Angleterre. - -Ayant donc été dans un _bagnio_, il s'y baigna, enfoncé dans ses -méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et -sortit gravement dans la rue. - -Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d'enfants -le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui -causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion, -Tillotson envoya chercher la culotte. - -C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une -mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin -qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer, -continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait -pas l'obstination de cette mouche qui le perçait jusqu'au sang... - - * * * * * - -Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu'au -plaisir. - -Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe siècle, -étaient montées avec magnificence. Ce n'étaient que tapis précieux, -meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens, -dont aucun n'avait été oublié. Les Anglais s'y livraient à la débauche -la plus dispendieuse. - -Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais mis les pieds à -Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d'une fortune de -40,000 livres sterling. - -Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il -descendit dans un _bagnio_ dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés -à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du _bagnio_ -résolurent de plumer le pigeon. On l'entoura de _good companions_, de -filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus -spirituelles. A ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où -les vins les plus chers n'étaient pas épargnés. Cette orgie durait -depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un ami qu'il avait -à Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il prît part à ses débauches. -Mais l'ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le -séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu. - -Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s'élevait à 12,000 -livres sterling (environ 296,000 francs). - -L'ami du provincial s'opposa à ce qu'on le dépouillât. On plaida, et le -tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne -valaient que 2,000 livres sterling, que l'habitant de Southampton fut -condamné à payer. - - * * * * * - -Le plus réputé parmi les _bagnios_ était celui de Molly King, au milieu -de Covent-Garden. - -Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de _Mère -Cole_ et que Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite -Foote dans sa fameuse comédie, _la Bouquetière de Bath_. - -Ses traits ont été fixés par Hogarth. C'était une femme maniérée, -rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C'est encore elle qui inventa -la capeline. - -Le _bagnio_ de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les -liqueurs qu'on y servait. - -Mrs. Stanhope tenait un _bagnio_ également fameux et connu sous le nom -de _Hellfire Stanhope_. Cette procureuse était la maîtresse du président -de l'_Hellfire-Club_ ou Club du feu d'enfer, où l'on se livrait aux -orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c'était -chez elle que l'on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le -_Saint-James-Bagnio_ et le _Key-Bagnio_. - -Casanova ne manqua pas de visiter les _bagnios_. - - «Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les - bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec - une catin de bon ton, espèce qui n'est pas rare à Londres. C'est une - partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées. - L'économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l'économie qui - gâte les plaisirs n'était pas de mon fait.» - -Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu'il ne -connut les _bagnios_ que plus tard et qu'il y fut mené par lord Pembroke -longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la -Charpillon. - - «Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit connaître - le _bagnio_ à l'anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que - je ne m'arrêterai pas à décrire, parce qu'elle est connue de tous ceux - qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance. - Nous eûmes, dans cette partie, deux soeurs fort jolies qu'on appelait - les Garich.» - - * * * * * - -Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l'on trouvait deux -ou trois filles. Mais le premier _seraglio_ venait à peine d'être ouvert -par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C'est elle -qui donna à son établissement le nom de _seraglio_. Elle avait un grand -nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les -soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du -lait d'amandes. Les clients ne venaient guère qu'après la fermeture des -théâtres. - -Les _seraglios_ se multiplièrent vite. - - * * * * * - -Voici réimprimées d'après un ouvrage rare, _Les Sérails de Londres_, -livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux de prostitution à -Londres, au XVIIIe siècle: - -«Ce siècle d'avancement[2] et de perfection dans les arts, les sciences, -le goût, l'élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice, -devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies -usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris. - - [2] _Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant les - scènes qui y sont journellement représentées, les portraits et la - description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères de - ceux qui les fréquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801._ Ce - livre, publié chez Barba, relate l'état de la galanterie londonienne - bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons - de débauche de Londres, à peu près à partir de l'époque où parut le - roman de John Cleland. - -«Nos pères connaissaient si peu ce que l'on appelle aujourd'hui le _ton_ -qu'ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse; les -saillies même de la jeunesse étaient inexcusables; il fallait, avant le -voeu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus -parfait célibat. L'adultère était alors jugé un des plus grands crimes -que l'on pût commettre; et lorsqu'une femme s'en rendait coupable, -fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société; ses -parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd'hui, la -véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du -_savoir-vivre_, a pris la place de ces notions gothiques: la galanterie -s'est introduite graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son -présent degré de perfection. - -«Ce fut sous le règne de _Charles II_ qu'elle commença à prendre -naissance. Ce monarque en établit l'exemple dans le choix et le nombre -de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets; mais dès que -_Jacques_, ce prince moine et bigot (qui, comme l'avait observé _Louis -XIV_, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la -galanterie fut alors bannie de ces royaumes. - -«A l'avènement de _George Ier_, les dames reprirent leur pouvoir. La -gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il -n'y avait point de partie complète sans les dames; ces parties devinrent -ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants. -L'intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais -avait favorisée; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se -retirèrent dans les boudoirs. - -«Sous le règne de _George II_, la galanterie se purifia; elle devint une -science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes -eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la -maîtresse d'un homme puissant qu'au premier ministre, et les dignitaires -de l'Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs -d'une Laïs favorite. - -«Le règne présent est celui où la galanterie et l'intrigue sont -parvenues au plus haut degré de perfection. - -«Les divorces ne furent jamais si multipliés qu'ils le sont de nos -jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionnés par aucune -affection réelle de l'une ou l'autre des parties, car si elles se sont -unies par l'intérêt ou l'alliance, de même elles se désunissent par -l'intérêt ou le caprice d'un autre mariage. - -«Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l'on peut se -procurer pour une somme stipulée. Avant l'institution des sérails, le -théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de -_Covent-Garden_. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui -doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de _Moll-king_, au -centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle -général des prostituées et libertines de tous les rangs. A cette époque, -il y avait sous le marché un jeu public appelé _lord Mordington_. -Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association; elle était -souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans -cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l'espérance de s'y -enrichir; mais il était entouré de tant d'escrocs qui, par leurs -artifices, le trompaient si adroitement que c'était un miracle lorsqu'il -retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement -infernal, le joueur ruiné qui n'avait pas un schelling pour se procurer -un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit; -si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent, -tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre sexe -remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de -la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de -ses disciples. - -«Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec -une fortune très considérable, qu'elle avait amassée par les folies, les -vices et le libertinage du siècle. - -«Vers le même temps, _la mère Douglas_, mieux connue sous le nom de -_mère Cole_, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa -maison que des libertins du premier rang; les princes et les pairs la -fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités; les -femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le -plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que, -tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé, -son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente. - -«Il y avait à cette époque, à l'entour de Covent-Garden, d'autres -endroits de marque inférieure. _Mme Gould_ fut la première en vogue, -après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité; elle méprisait -les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait -pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques -consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d'aller à la -campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu'au -lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui était possible; ses -liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et -ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la -personne d'un certain notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle -avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses -grandes capacités. - -«Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une -dame connue sous le nom de _Helle-Fire-Stanhope_; on l'appelait ainsi à -cause de la liaison intime qu'elle avait eue avec un gentilhomme à qui -on avait donné ce sobriquet, parce qu'il avait été président du _club de -Helle-Fire_. _Mme Stanhope_ passait pour une femme aimable et -spirituelle; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes -de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la -bonne compagnie. - - * * * * * - -«Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et -infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de -_Weatherby_ et de _Margeram_. - -«Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les -débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l'origine, -établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la -retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu'un -grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis -la maîtresse entretenue jusqu'à la barboteuse, se rendirent dans la -maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet -endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de -faim, tandis qu'elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en -entrant dans cet infâme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la -régalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bière; et, s'il avait un -peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et -l'engageait à passer le reste de la nuit avec elle. - -«_Lucy Cooper_ avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de -prostitution: non qu'elle eût l'intention de disposer de ses charmes à -un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu'elle y fût conduite -par la nécessité; car elle était alors élégamment entretenue par feu le -baronnet _Orlando Br...n_, un vieux débauché, qui était si enchanté de -ses reparties qu'il l'aurait épousée si elle n'eût pas eu la générosité -de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur. -Quoiqu'il ne lui laissât manquer de rien et qu'il eût pour elle tous les -soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre -heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D'après ce -récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à -fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son -hôtel. La dissipation était sa devise; elle haïssait le baronnet, et -chez Weatherby elle était sûre d'y rencontrer _Palmer_ l'acteur, _Bet -Weyms_, _Alexandre Stevens_, _Derrick_ et autres esprits dont la -compagnie lui était agréable. - -«A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une -tournure bien différente; elle ne donna plus de dîners au beau _Tracey_ -ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a -compté plus d'une fois les arbres du parc pour un repas; mais si quelque -connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait -pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de -Lucy ou de _Charlotte Hayes_. A cette époque, cette dernière dame était -entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par -rapport au beau sexe; il avait cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille -était celle d'un Hercule et sa contenance tout à fait agréable; -l'extravagance de sa parure lui avait fait donner l'étiquette de beau -_Tracey_. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c'était un homme -au-dessus du médiocre pour le bon sens et l'instruction; il était -écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il -aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait -ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en -cette occasion «que tandis qu'on embellissait l'extérieur de sa tête, il -polissait toujours la région intérieure». Il serait à désirer que les -jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque -judicieuse d'un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui, -quoiqu'il fût d'une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa -santé avant d'avoir atteint sa trentième année; mais nos élégants du -jour n'ont que l'extérieur; ils n'ont d'expressions dans leur contenance -que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures. - -«La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu'il n'avait ni -souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café -Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple -Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque -minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de -contenance. Le docteur _Smollet_ était présent; il aperçut son embarras -et lui dit: «Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si -souvent au cabinet.» Comme il n'y avait point d'étrangers dans le café, -Derrick pensa qu'il pourrait tirer avantage de l'observation et se -procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa -pauvreté: «Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est -dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir.»--«Sur mon honneur, -Derrick, reprit Smollet, je l'avais jugé de même, car vos pieds sentent -mauvais.» Le malheur fut que l'observation se trouva juste. Cependant le -docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie, -l'emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit -une guinée pour se procurer des bas et des souliers. - -«Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres -personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa -célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt -après, elle n'eut plus la même vogue; les disputes et les rixes qui -toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point -le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la -loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret. - -«La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à -celle de Weartherby; elle était établie sur le même pied; on la -regardait comme la petite pièce d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on -s'y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, -c'est-à-dire que dès que l'on se trouvait fatigué des amusements d'un -endroit, on allait à l'autre et on y restait toute la soirée. Ce -rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l'autre. - -«Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l'intrigue, -de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements, -nous arrivons à l'époque où ces amusements nocturnes furent établis à -l'extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus -agréable et sous la dénomination d'Institution des Sérails. - -«Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans -sa maison de _Berwick-Street, Soho_. Elle avait voyagé en France et -avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la -direction des dames _Pâris_ et _Montigny_, deux anciennes abbesses qui -connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur -profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus -belles prostituées de cette ville; elles étaient de différents pays et -de différentes religions; mais elles étaient toutes unies par la même -doctrine que l'on appelait la croyance de Paphos; elle consistait en peu -d'articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse, -dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible; -le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de -la déesse de Cypris, l'attention la plus stricte à satisfaire leurs -admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à -prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs; -enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu'elles -pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu -de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur -constitution. Enfin, c'était un crime impardonnable de cacher à la mère -abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu'elles -recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très -modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres -dépenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi à défrayer une -de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres -ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne -mousseux et autres dépenses de la maison. - -«Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu'au -soir dans un grand salon; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis -que d'autres les accompagnaient de la voix; il y en avait qui brodaient -au tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des liqueurs, -excepté l'orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes, -afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu'elles -observassent le plus strict décorum. - -«L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou -l'opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la -sultane favorite de la nuit; si elle le ramassait, c'était une preuve -qu'elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail; elle ne -voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit. - -«Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements -amoureux et à les établir d'après le système parisien: elle meubla une -maison dans le goût le plus élégant; elle engagea les filles de joie de -Londres les plus accréditées; elle prit un chirurgien pour examiner leur -salubrité et n'en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse. -Ayant apporté avec elle une grande quantité d'étoffes de soie et de -dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d'habiller -ses vestales dans le goût le plus recherché; elle y employa donc tous -ses soins; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux -articles qu'elle n'observa point, l'économie des prix et l'abolition des -liqueurs jusqu'au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les -bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune, -dont les bourses s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de -satisfaire leurs passions, et à l'extravagance desquelles elle -proportionnait toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps -une fortune considérable; elle acheta des terres et elle devint, par la -suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation. - - * * * * * - -«Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs -personnes à l'imiter dans son plan. _Charlotte Hayes_, femme bien connue -par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple; elle loua une -maison dans _King's-Place, Pall-mall_, elle la meubla magnifiquement et -parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat. - -«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et _Nancy Jones_ sortirent vers ce temps -de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits -publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre -Nancy Jones, elle fut seulement le météore d'une heure; elle était une -des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, -cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était -impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait plus alors la moindre -prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses -connaissances et l'empêchait d'entrer dans les séminaires amoureux, -comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner -pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture élégante ni -habillements magnifiques, qu'elle était, en un mot, dans la plus grande -détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l'espoir -de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui -pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière -choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d'aller à -l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature. - -«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent -une tournure très désagréable; elle avait, par son intempérance et sa -débauche, bien affaibli sa constitution; sa figure vive et tout à fait -agréable était bien changée, elle n'avait plus les charmes suffisants -pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de -splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que -_Fett...ace_ la secourut autant qu'il le put, mais ses affaires étaient -tellement dérangées que, pour éviter l'impertinence de ses créanciers, -il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous -côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes -pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au -moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité. - -«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de -nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour -le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l'aidèrent à -établir un séminaire à l'extrémité de _Bow-Street_, où elle fit assez -bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses -débauches la réduisirent au tombeau. - -«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey qu'il faisait ce -qu'elle lui commandait; nous avons déjà observé qu'il était devenu, par -la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes; aussi -Charlotte le trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en -faire de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un homme -dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à -la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux -dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons; -mais lorsqu'il croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou -cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou -quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait un moyen -ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait avec élégance et volupté, -elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand -embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par -des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé -ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus, à moins qu'il ne lui -donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir -de sa compagnie; elle ne restait pas avec lui plus d'une heure, mais -s'il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre -guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer ses -courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de -l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses -affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre. - -«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de -se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui -n'était pas facile à rencontrer; mais, après une variété de -vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle -fit la connaissance particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa -liberté, lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son -établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des marchandises -choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première -classe; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte -de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle -savait aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui d'une -montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres menus bijoux. Elle -l'établissait en proportion de la nourriture, du logement et du -blanchissage des personnes; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, -elle se les assurait; lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper, -elle les renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers -elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à -l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu'elles -possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel -elle avait établi sa maison. - - * * * * * - -«Les visiteurs du sérail de _Charlotte_ étaient des pairs débiles, qui -comptaient plus sur l'art et les effets des charmes femelles que sur la -nature; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les -appeler telles; et ils étaient obligés d'avoir recours, non seulement à -la pharmacie, mais encore à l'aide factice de l'invention femelle; des -Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s'imaginaient que -leurs capacités amoureuses n'étaient pas en décadence, tandis qu'ils -manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs -dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles -pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges, -oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse -et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par -leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable. -_Kitty Young_ et _Nancy Feathers_ étaient de nouvelles figures que l'on -ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, -pouvaient aisément passer pour des vierges; elles jouèrent donc le rôle -de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs -immaculées virginités. - -«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix et demandes -de ce sérail: - -«_Dimanche, 9 janvier._ - - «Une jeune fille pour l'Alderman _Drybones_.--_Nell - Blossom_, âgée d'environ dix-neuf ans, qui, depuis - quatre jours, n'a fréquenté personne et est dans son - état de virginité. 20 guinées. - - «Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le - baronnet _Harry Flagellam_.--_Nell Hardy_, de Bow-Street. - --_Bet-Flourish_, de Berners-Street,--ou _Miss Birch_, - elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées. - - «Une bonne réjouie pour _lord Spasm_.--_Black Moll_, - de Hedge Lane, jouissant d'une santé vigoureuse. 5 guinées. - - «_Colonel Tearall_, une femme modeste.--La servante de - _Mme Mitchell_, arrivant du pays et n'ayant point encore - paru dans le monde. 10 guinées. - - «_Doctor Frettext_, après l'office, une jeune personne - complaisante, affable, d'une peau blanche et ayant la - main douce.--_Poll Nimblewrist_, d'Oxford Market ou - _Jenny Speedydhand_ de May-Fair. 2 guinées. - - «_Lady Loveit_, arrivant des eaux de Bath, trompée dans - ses amours avec _lord Alto_, désire de rencontrer mieux - et d'être bien montée cette soirée avant de se rendre sur - la route de la duchesse de _Basto_.--Le capitaine - _O'Thunder_ ou _Sawney Rawbone_. 50 guinées. - - «Son Excellence le comte _Alto_,--une femme à la mode, - pour la bagatelle seulement pendant une heure, _Mme - O'Smirk_, arrivant de Dunkerque, ou _Miss Graeful_, de - Paddington. 10 guinées. - - «_Lord Pyebald_, pour jouer une partie de piquet, prendre - les tétons et autre chose, sans en venir à d'autre fin - qu'à la politesse.--_Mme Tredrille_, de Chelsea. 5 guinées. - -«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte -conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment -elle s'y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses -pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à -leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de -sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs -prix. Le _Doctor_ fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la -chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; l'Alderman -_Drybones_, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante -et ne servait que pour ces sortes de cérémonies; le baronnet _Harry -Flagellum_, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce -qui était nécessaire à cet effet; _Lord Spasm_, la chambre française à -coucher; le _Colonel_ passa dans le parloir; le _Comte_ alla dans le -salon de chasteté, et _lord Pyebald_ dans la salle de jeu. Tandis que -Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par -l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à -qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il -entra avec sa gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de -vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec -lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce moment très occupée, -elle espérait qu'il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté -deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du -séminaire, il dit à Charlotte qu'il venait pour une affaire très -importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai, -la nuit dernière, chez _Arthur_, et, par un malheur inexprimable, je fus -enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au -lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait -une certaine maladie à la mode. - -«--Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette -affaire? - -«--Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance, mon rival a une -liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir, -une personne qui ait grandement cette maladie, afin que je sois -complètement en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la -bonne fortune de mon rival. - -«--Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait l'insulter et -jeter du discrédit sur sa maison. Vous m'étonnez, milord, et me traitez -bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je -ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce.» - -«Il était temps pour milord d'en venir à une explication plus -particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son -portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres -sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire: -elle l'écouta avec plus d'attention, et promit de lui procurer un objet -conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse -s'ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu -que la double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré. -Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public; milord lui -demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement afin de ne pas -entrer en discussion sur cette affaire. - -«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de -s'engager; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis -longtemps ne l'étaient plus; des femelles disposées à satisfaire de -toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair; des -maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus -sensibles à la garantie d'une minute près. - -«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son -monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu'une des servantes, -en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue -ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la -taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la -chambre des postes: le capitaine O'Thunder, par un oubli national, avait -oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir -pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha -O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement livrée à -ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. -Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se -retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s'écria avec -extase; «C'est un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais, -était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni que faire; à -la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre ainsi les gens -dans leurs amusements particuliers.» En disant ces mots, il saute en bas -du sopha, il saisit Toper par le col et l'assomme d'une grêle de coups -de poing. La dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort -avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court ou plutôt -roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa -chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à -moitié relevés; l'alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui -ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise -en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien réglée.» Le -lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié -d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne jouât rien. Le colonel Tearall, -avec sa modeste dame, paraissent presque _in puris naturalibus_, croyant -que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, -et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre -Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady -Loveit ne souffrent de ce scandale. - -«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper -serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l'on l'y -forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi s'il en était nécessaire; -mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se -retirer. - - * * * * * - -«Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène dans la maison -de Madame Mitchell; son principal commerce était moins avec la noblesse -qu'avec les bourgeois et souvent avec leurs épouses; elle avait le plus -grand soin de leur donner des marchandises choisies; elle considérait -que la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance; elle -était constamment à l'affût des jeunes personnes qui se dégoûtaient de -la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irréparable, se -réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chasteté -pour prendre le chemin de la destruction... - - * * * * * - -«_Sam Foote_ (le fameux comédien), _Chace Price_ et _George Sel...n_, -étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu'il venait de lui -tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte -Hayes et que, s'ils voulaient, il leur en ferait la lecture.» -Volontiers», s'écrièrent _Samuel_ et _George_. Il lut comme il suit: - -«--Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte. - -«--Plusieurs institutions importantes et louables sont ignorées par -l'effet d'une timidité qui accompagne toujours la vertu et la modestie, -tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandées à -l'attention du public par l'impudence et la présomption; car c'est -ordinairement en proportion du mérite supposé des candidats que l'on en -impose. - -«--Il est de mon devoir de devenir le défenseur d'une institution qui a -ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront -plus en peine d'envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents -de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu'ils seront assurés de trouver ici tous -les avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire fondé -par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agréable de la -capitale. On n'y adopte point les préjugés ni les erreurs étrangères, et -tandis que l'on inspirera à ce sexe aimable les sentiments de la liberté -anglaise, nos trésors alors ne sortiront point de notre île et ne -passeront point dans d'autres royaumes. Cette institution est -actuellement en activité et est située près de Pall-mall. - -«--Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe encore et dont -il porte le nom. A en juger par les miracles qu'elle a déjà opérés et -qu'elle fait, journellement, il n'y a point de doute qu'elle ne soit -incessamment canonisée et que son nom ne soit inséré dans le calendrier, -ce dont le lecteur conviendra d'après la lecture suivante: - -«--Liste des miracles opérés et faits journellement par sainte -Charlotte: - -«--Elle change en un instant les guinées en vins de champagne, de -Bourgogne ou punch. - -«--Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise le coeur le -plus sauvage. - -«--Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des -grâces à celles qui n'en ont point. - -«--Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la -jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards. - -«--Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son -mari et à faire un prompt divorce. - -«--Elle administre l'absolution dans les cas les plus désespérés, sans -confession. - -«--Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses -visiteurs, elle change _la forme la plus grossière_ en _l'or le plus -pur_, par un procédé aussi vif qu'inexprimable, lequel a échappé à la -découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc. - -«--Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de -droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons -maintenant parler des lois, constitution, règlements et moeurs de ce -séminaire. - -«--Toute soeur qui prend le voile doit être ou jeune ou belle; si elle -réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux -considéré par la _déesse Vénus_, à qui cette institution est dédiée. -Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n'y a pas eu de -grande intimité, l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des -candidates. - -«--Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori; si par -hasard il lui restait dans le coeur quelque tendre attachement, elle -doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d'en obtenir -une parfaite guérison. - -«--Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs -soeurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le -dessein de les convertir et d'apporter du soulagement à leur âme, de -même les soeurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et -ne rien cacher à ces dignes frères. - -«--Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l'attention des -dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne, -sainte Charlotte, s'approprie, à cet effet, tous les présents, dons et -possessions des soeurs, d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne -pouvoir exciter en elles la vanité ou l'ambition. - -«--Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux, -ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n'en admet aucun dans le -couvent; elle n'aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire -du vin; elle en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants -où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés, par la -communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en -lettres rouges dans le calendrier du séminaire. - -«--Sa sévérité ne s'étend point à priver les soeurs de la jouissance des -plaisirs raisonnables et innocents; sous ce rapport, elle considère les -représentations dramatiques de toute espèce; elle leur permet de visiter -souvent les théâtres et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans -chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de -séminaire de _Sainte-Charlotte_. Comme les jésuites irlandais et autres -prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces -prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit -particulièrement les soeurs de ne point se confesser à aucun des frères -de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif -d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire -l'instruction dans son couvent. - -«--Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande -attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être -détournées par leurs autres soeurs, ni par les domestiques de la maison. - -«--Si quelque frère essayait d'enlever quelque soeur du couvent, il doit -aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être -chassé à perpétuité du séminaire. - -«--Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la -société que les soeurs ne communiquent point avec celles des autres -communautés. - -«--Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté -sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et -leurs vertueuses dispositions; ces lettres doivent être écrites par les -personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à -ce séminaire. - -«--Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire à la -santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort -souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes. -Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie -monastique; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable -contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, -édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est -la prêtresse. - -«--Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort -toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant -équipage appartenant au couvent, afin d'attirer constamment l'attention -des passants. - -«--Les heures des soeurs pour le coucher et le lever sont différentes; -elles sont relatives aux vigiles qu'elles doivent observer et au nombre -des saints qu'elles doivent fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte -est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de -rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le -décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se trouvent -toutes réunies aux heures réglées du couvent. - -«--Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal -établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande -satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque soeur cette -ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre; mais -comme l'approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions, -généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres -présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu'elle -reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur -le sein. - -«--Comme cette institution n'est pas trop rigide et qu'on n'y envisage -que l'éducation agréable du sexe, on n'y interdit point la musique et la -danse; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui -enseignent ces deux arts, dont la plupart des soeurs ont tiré le plus -grand avantage: on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute -des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans -pareille. - -«--Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l'occasion, agit -doublement comme médecin et confesseur; il ne prend point d'honoraires. - -«--En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie agréable et la -félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n'a rien -de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers.» - -«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant -l'auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu'il -lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d'aller, le soir même, faire -une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas -d'accompagner les trois Génies dans le séminaire. - - * * * * * - -«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de -Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les -compliments de part et d'autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses -amis et lui étaient venus d'après la lecture qu'on leur avait faite des -règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement -judicieuses et heureusement calculées pour l'avancement de la décence, -du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment de son -honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses -nonnes, elle lui dit que _Clara Ha.w.d_ finissait sa toilette et allait -paraître dans le moment; que _Miss Sh...ly_ avait prié avec tant -d'ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du -repos; que _Miss Sh..d.m_ était en ce moment confessée par un vieux -baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que -_Miss W..ls_ et _Miss Sc..tt_ étaient allées à la comédie; mais que si -elles n'y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient -aussitôt que la pièce serait achevée... - -«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment satisfait -sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha..yv..d de -chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction générale de toute la -compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice; Foote -la pria de lui réciter quelques morceaux; après quelque hésitation, elle -déclama avec tant d'art une scène de la _Belle Pénitente_ que _Samuel_, -surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur son théâtre -si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c'était une -pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une -révérence; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de -Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la -recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les -applaudissements les plus avantageux. - -«_Miss Sh..d..m_ descendit: on la pria de chanter; elle répondit qu'elle -était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu'elle -demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. «J'ai été, -dit-elle, deux grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire -passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que -nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de toutes les -mules des Alpes.» - -«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination de -Charlotte n'eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes -d'oeuvres pieuses; qu'il lui était venu dans l'idée d'en construire une -dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour -raser cent personnes à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on -pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de -quarante Flagellums. - -«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage national, -il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de -patentes et qu'attendu le rapport énorme qu'en retireraient les -propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit -considérable sur chacune de ces machines. - -«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des nonnes. L'alderman -_Portsoken_ l'avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu'il avait -passé la nuit d'auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne -véritablement vierge, mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment -l'_hymen_ pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était -continuellement livré. - -«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne agissant en ce -moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de -soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très -injudicieusement:--Que son opinion était qu'une femme pouvait perdre sa -virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le _Dr -O'Patrick_ l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la -même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait éprouvé elle-même -et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne mille fois et qu'elle eût été ce -matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge -aussi bonne qu'une vestale. Que, quant à l'_hymen_, elle avait toujours -entendu dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait -point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait donc de dire -qu'elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu'il -en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des -communes par-dessus le marché; qu'elle avait une personne, nommée _Miss -Su..y_, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller _Pliant_, -qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité; -que _Miss Su..y_, étant la fille d'un libraire et ayant travaillé sous -l'inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles.» - -«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un -composé d'ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un -verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à -ses amis de se retirer; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé; -il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin de -l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies prirent congé de -Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à _Bedford-arms_. - - * * * * * - -«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir -parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner -quelques notions sur celui de sa voisine. - -«Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la -première dame abbesse qui, pour s'attirer des chalands, en leur -recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine -au-dessus de sa porte; sur une plaque de cuivre était inscrit: - -«_In medio tutissimus_. - -«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques; -elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de -leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes _Miss -Émilie C..lth..st_. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit -dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa -vie. - -«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly; elle était un -jour dans la boutique lorsque le comte de L...n y vint pour acheter -différentes marchandises: le lord fut grandement frappé des charmes -d'Émilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il -informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de -l'impression que cette jeune personne avait faite sur lui; il lui promit -une récompense considérable s'il pouvait la lui procurer: l'appât était -très séduisant; il lui répondit qu'il allait tout employer pour -l'accomplissement de ses souhaits; il commença son attaque par lui -adresser une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent -contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était flatté de pouvoir -vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait qu'il lui était impossible -de lui cacher plus longtemps son amour; qu'il se jetait à ses pieds et -implorait sa miséricorde; que son destin était entre ses mains et qu'il -la conjurait de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la mort -à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l'aimable Émilie -pouvait seule adoucir.» La jeune personne lut cette épître avec émotion; -d'un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la -conquête d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin de -son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à -plaindre son tourment: elle consulta donc une dame en qui elle avait -confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille -circonstance. Le valet de chambre du lord L...n n'était pas à mépriser; -il était le grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la -maison que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord par-dessus -le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Émilie ne -doutait point qu'il ne procurât un fort bon emploi à son valet de -chambre: dans tous les événements, elle serait bien mariée et c'était la -principale des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, -en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez -d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu'il ne -manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle une femme qu'il faisait -passer pour sa soeur et qu'Émilie regardait déjà comme la sienne propre; -elle lui ouvrit donc les secrets de son coeur qui furent aussitôt -rapportés au frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et -comme la soeur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne vit -point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du -spectacle jusqu'à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou -plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba -avec une force si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une -voiture; il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de se -rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce que la pluie -cessât ou que l'on pût se procurer une voiture. Émilie frémit d'abord au -nom de taverne, mais elle n'eut plus de scrupules lorsque sa compagne -lui représenta qu'en pareille circonstance sa délicatesse était hors de -saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de -vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la -ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié de préparer son hameçon, -ni d'introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée -d'eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d'un -endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire -de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on -passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux -d'Émilie étaient plus animés que jamais; cette agréable boisson ajoutait -à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et -point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du -valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il infusa -adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but. L'effet n'en fut pas -long, car Morphée s'empara aussitôt de ses sens. Émilie étant ainsi -livrée au sommeil, le valet de chambre et la soeur prétendue se -retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine -l'issue de l'affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à -ses désirs brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de -sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était perdue. -Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était -si forte qu'il n'était plus le maître de sa raison, qu'il l'adorait, -l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte blanche sur les conditions qu'elle -lui imposerait pour vivre avec lui; une voiture, une maison élégante, -cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu -de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa -faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit -aussitôt en possession de ce qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la -satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous -ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut que sa -passion était bien diminuée; sous le prétexte de la jalousie, il lui -chercha donc une querelle qui rompit leur liaison. - -«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes -d'Émilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et -amasser pour l'avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure -aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux -les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle -bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur régularité et leur -blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, dis-je, une telle personne -et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle -avait de justes prétentions à la conquête universelle; que si milord -l'avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage -à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l'idée -d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de cette vie sont si -extraordinaires et si peu attendues qu'elle se trouva, en peu de temps, -dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses -bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses -ajustements; elle ne trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin -forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité -contraint souvent le sexe; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation -l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu'elle y serait -regardée comme une amie. Émilie avait paru avec éclat dans le grand -monde, et elle était appelée le _Phaéton femelle_ par rapport à un -accident qui lui arriva au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au -théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à -celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet -accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames qui étaient dans -la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si -_M. Gl...n_ ne fût venu galamment à son secours et n'eût éteint le feu. -Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements -d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans -King's-Place. - -«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son -caractère qu'elle peut exiger la somme qu'elle désire; elle a refusé -plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce -qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain -juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui -proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; mais comme -elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa -demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas très délicat -dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un -riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit qu'elle -soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu'elle -craignît qu'il eût l'intention de la traiter comme sa première épouse, -elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt -beaucoup. En général, Émilie est une _fille de joie_, mais elle n'en a -point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux soeurs de la -communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice de leur -profession. - - * * * * * - -«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes restés assez -longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street, -May-Fair. Dans cet endroit demeurait _Mme B...nks_, femme intelligente, -assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre -qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, -résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait -accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes -personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance -des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne -désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son -agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne -manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur -connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l'indigence et -qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle -avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands -des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait -été longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage -régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les -connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important; -en un mot, _B...nks_, ayant amassé une somme d'argent dans sa louable -vocation, pensa qu'il était temps pour elle de fonder, à son tour, une -abbaye; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans -Curzon-Street. _Clara Ha....d_ fit son premier noviciat public dans ce -séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui de Charlotte. -_Miss M...d...s_ fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses -nonnes; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui -étaient si puissants qu'ils captivèrent le savant Dr. B...nks. Miss -Sally _H...ds..n_ était la troisième en date; elle fut si prudente et si -économe qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une -abbesse. La turbulente Mme _C...x_ était aussi inscrite sur la liste de -Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui -donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais -elle n'écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins -de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre -gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s'est -distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que Mme C...x était -l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientôt rectifiée, -lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses pensées et -régnait en impératrice sur son coeur, malgré son visage hommasse et sa -figure commune; il disait à cette occasion qu'elle avait ce _je ne sais -quoi_, auquel tout homme sensible ne peut résister. _Miss Betsey -St..n..s..n_ exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand -courant d'affaires et que toutes les autres soeurs se trouvent en -exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne -point le forcer d'aller dans un séminaire; mais sa vocation générale est -celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la -plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce -double emploi, l'oblige généralement à prendre les eaux dans la saison -du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme -_W..ls.n_ a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui -ont donné; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent -toujours l'admiration. Mme _Br....n_, généralement connue sous la -dénomination de _The Constable_, étant un excellent moule pour les -grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter -les forces de Sa Majesté. Mme _F..gs..n_, la dernière sur la liste, a -une main très utile et de très bon accord avec tout le monde; soyez -chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit, -elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger; -mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de -balances pour peser l'or: malgré le grand nombre d'admirateurs de -différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions -amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l'attester un -certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est -vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne -peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui -(pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses -bras l'homme qu'elle aime, _s'abandonne tout à fait_. Marie Br...n a été -pareillement engagée dans ce séminaire... - - * * * * * - -«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte -King's-Place; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du -commerce de faire quelques coups d'éclat, elle commença d'abord par -recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes -fraîches pour son séminaire; la première, par la visite des registres -d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers -publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations. - -«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, par sa mise -et son maintien, à la femme d'un honnête négociant, elle alla dans les -différents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville, -demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le -principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au -premier étage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa -locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la -rendait vaporeuse; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du -prix ordinaire. Afin d'amener son plan à exécution, elle prit des -logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les -différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son -séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage, -n'eût donné de l'alarme et n'eût empêché l'accomplissement de son -dessein. Lorsque quelque fille honnête, d'une figure jolie et annonçant -la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame -qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle ne pouvait -pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante couchât -auprès d'elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu'il était -important qu'elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la -veiller. - -«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes vont -généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille -innocente, qui s'était présentée à elle, fut conduite dans une chambre -très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste -état qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumière. A dix heures, toute -la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil; -mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda -à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec -_Mme Charlotte_; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer -qu'elle serait bien traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les -esprits de _Nancy_ étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui -était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand, -hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil -entre les bras du lord _C...n_, du lord _B...ke_ ou du colonel _L..._, -elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent -aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu'il lui est inévitable -d'échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle -se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d'avoir une -nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie -noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de grandes difficultés de l'engager -à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans -King's-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être -sacrifiée de la même manière. - -«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de -Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insérer -dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet désiré et -lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes -innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d'une -nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes -qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la -vérité, de la sincérité et le témoignage dl la bonté du lieu; -quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que -l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications -badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un -avertissement qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle -adressa à George S...n: - -«--On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une -bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n'ait, en aucune -manière, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains à -toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile -et très expérimenté; elle doit entendre le repassage et connaître la -boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte; -elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le -fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle -devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions -qui lui seront faites pour son avantage.» - -«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit -néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes -personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et -qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données. - -«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son -séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines; -elle commença d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre -d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après -leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine, -leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à -ses meilleures pratiques, dont voici le contenu: - -«--Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord ...; elle prend -la liberté de l'informer que demain soir, à sept heures précises, une -douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la -santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles -qu'elles sont pratiquées à _Otaïti_, d'après l'instruction et sous la -conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra.» - -«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs -exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de -Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth: - -«--Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies religieuses -exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit: «Nos Indiens -jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d'une manière toute -différente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille -d'environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant -plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans -se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait -d'après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre -des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang supérieur, -particulièrement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes -leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les -instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où -elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte.» - -«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur -Hawkesworth sur l'exécution de ces cérémonies, d'autant qu'elles sont -plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit: - - «--Cet événement n'est pas mentionné comme un objet de curiosité - oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré et de déterminer - ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui - accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues - être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée - par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque - générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa - source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de - découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les - moeurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.» - - «_Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128_. - -«Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention -toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion -«était seulement cachée par la coutume». Ayant donc assez de philosophie -naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement -d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu'elles -sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l'invention, -imagination et caprice de l'_Arétin_. C'était donc à cet effet que dans -les répétitions qu'elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle -avait assigné à chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels -elles étaient déjà très expérimentées. - -«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la -première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des -Communes. - -«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença. -Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme -athlétique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux -servaient de modèles dans l'Académie royale, et les autres avaient les -mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le -carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles -nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs -et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système -de l'Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur -maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des -présents reçus en pareilles occasions par les dames d'Otaïti qui -donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils -commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité -par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot -d'ordre de _santa Charlotta_, en conservant le temps le plus régulier au -contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de -quelques-uns d'eux fut tellement transportée qu'ils ne purent attendre -la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête -cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs -applaudissements de l'assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa -troupe qu'il n'y eut pas une manoeuvre qui ne fût exécutée avec la plus -grande exactitude et la plus grande habileté. - -«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une -souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué -leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent; la -plupart d'elles répétèrent la partie qu'elles avaient si habilement -exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se séparât, le -vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les -spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la -soirée. - -«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d'un -sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se -jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce -dont elle était si grande maîtresse en théorie. - -«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, attendu que -les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire -du sommeil jusqu'à ce moment. - - * * * * * - -«... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement être regardée -plutôt comme une maison d'intrigue qu'un séminaire. Les plus belles -femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme -Hamilton n'avait point le caractère mercenaire des autres mères -abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et -amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et -ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent -qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et -aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune -passion lascive que pour jouir du plaisir d'être dans une bonne -compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société. - - [3] Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de Mme Hamilton. - -«D'après ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur -est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs -dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle -est la région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus -sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un -homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est la favorite d'un homme de -grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne -voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que -Pénélope: non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de -Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la -dignité d'une femme honnête... - - * * * * * - -«... Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie, -fut considérée comme une beauté du plus grand mérite; elle céda à la fin -à l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine -_W....n_ qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant -rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui -laissa prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; mais -lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution -était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et -par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta -alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu'il serait -prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom -et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit chez un -tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et l'expérience -qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et -d'après l'étude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie -réelle et d'une variété de vocations qu'il avait poursuivies, que le -plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus -grande réussite. - -«Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils louèrent une -maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, -qu'ils arrangèrent en très peu de temps et qu'ils meublèrent de la -manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se -procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises -dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que -Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin -s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles étaient toutes des -filles très agréables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans -la ville pendant un assez long temps; il était alors urgent de se -pourvoir de religieuses pour le service présent; mais comme Mme Nelson -se proposait d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait -toutes les jeunes personnes qui se présentaient. - -«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres -circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le -séminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un -nombre considérable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le -lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le -lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la -voir; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises -n'étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée -d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce -qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le -crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant -donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui -était fertile dans l'art de la séduction, pour obtenir de véritables -vierges dont elle pourrait demander un prix considérable; elle alla donc -visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans -les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures -publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous -prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres -demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli -assortiment des marchandises les plus fraîches que l'on pût trouver dans -Londres. - -«Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son -particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'établir son -séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de -l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie -provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de présenter à -ses convives lors de la rentrée du Parlement. - -«Mme Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que -cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son coeur l'émulation -la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois -de plus son génie imaginatif en marche; elle avait une légère -connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse -à travailler à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un -avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles, -elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi, -et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son -dessein n'était pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya -point d'améliorer l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant -les bonnes moeurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre leur esprit -en leur parlant des plaisirs agréables que l'on goûtait dans les -caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que -c'était folie et préjugé de croire qu'il y avait du crime à céder à -leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains -tous les livres qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination -lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les -_Mémoires d'une fille de joie_ et autres productions du même genre leur -furent secrètement communiqués; elles les lisaient avec avidité. Quand -elle vit qu'elle avait suffisamment animé leurs passions et qu'elle -avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme -amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit -avec deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située dans -Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient _Miss -W...ms_ et _Miss J..nes_, étaient âgées d'environ seize à dix-sept ans -et appartenaient à de très bonnes familles. - -«Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord _B..._ et _M. G..._ de -se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas -plus tôt entrées dans cette maison qu'elles trouvèrent une collation -servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson -informa les jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes -et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en -conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur appétit avec -beaucoup de satisfaction; on les engagea à boire un ou deux verres de -vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il était temps -d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la -maison, un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans -l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils causaient; les -jeunes demoiselles furent d'abord alarmées mais la politesse des -gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement -de différentes choses. - -«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en -quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la -pension, qui était au-delà de Kensington; lorsque l'on fit entrer la -musique et que l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de -la danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps -qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles -continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant ce temps, on leur fit -boire différentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur -passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir -leur danger et presque leur destruction prochaine. - -«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent pour se -coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne purent s'empêcher -de parler de la tournure, de l'élégance, de la conduite honnête de leurs -danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le -lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait -complètement heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; les -amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur -chambre, en disant qu'il était impossible de refuser des invitations -aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, après -avoir entendu de pareilles déclarations, ils n'offraient pas leurs -services. - -«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se -mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vêtements que -leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la -porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord -B..... maître de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop -avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable. - -«Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi -heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils goûtèrent jusqu'au -lendemain un bonheur sans mélange. - -«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? comment excuser leur -absence? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et -de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur; elles la -supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme -Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes entre les -mains; elle en avait déjà joué un _sans prendre_ et avait gagné deux -cents guinées; elle espérait avec de telles dames en avoir encore -quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes -demoiselles apprirent l'endroit où elles étaient retenues; ils obtinrent -du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre -Mme Nelson. - - * * * * * - -«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss -J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent -de décamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea -plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et -si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait -probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier -la populace de ne pas la régaler d'oeufs durs. - -«Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu'il n'y avait point de -poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street, -Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu'elle -avait joué dans Wardour-Street; dans cet endroit, elle avait été trop -loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors -qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de joie sur -le haut ton. - -«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient _Mme -Marsh...l_, _Mme Sm...th_, _Mme B...ker_, _Mlle Fisher_ et _Mlle -H...met_. - -«La première de ces dames était la fille d'un chapelain qui lui donna -une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier son esprit par les -sentiments de la religion et de la morale. Elle est d'une figure -agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus -grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel _W...n_, et -elle résigna sa vertu et non pas son coeur à ces propositions; au -colonel succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle découvrit -trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après -il la quitta; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses -besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à -_Mme W...ston_, à Mme Nelson et dans les autres séminaires. - -«Mme Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement -belle; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur -ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec -lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de -correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique -toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots -tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; étant -donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné -une somme considérable d'argent, et maintenant elle figure avec éclat au -Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon. - -«Mme B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au -théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici dans le caractère d'une -déesse, nous ne pensons pas qu'elle ait quitté les planches; elle a de -justes prétentions à ce titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte -_H...g_; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses -affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé -de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B..ker, elle visite -maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire -et pour se mettre au-dessus du besoin; elle va également dans les -mascarades et autres endroits publics. - -«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine ressembler beaucoup -à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du -bon ton la plus admirée; on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de -rapport entre elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la -présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de -Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs -admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier -rang. - -«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente de Mme -Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire; il est -certain qu'il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles, -elle imite cette dame autant qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss -H...met est très vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à -un des théâtres. - -«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le jeûne et la -débauche, la religion et le vice dans un degré d'hypocrisie dont il y a -peu d'exemples. _Mme P......_ est ou prétend être la femme d'un -prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de -la justice; elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un -péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche; mais -nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi complètement que de ne jamais -en goûter d'une autre manière et aussi abondamment et aussi -voluptueusement que possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le -titre de _système végétal_... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle -doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique que l'on -puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection pour ne pas éprouver -la vigueur de son camarade de lit; mais aussitôt qu'elle entend la -cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à -bas du lit, elle s'habille promptement et elle vole à l'église ou à la -chapelle pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son -cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever -les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant commencées; cette -conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un -sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai -chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour -empêcher le progrès de son voyage céleste. - -«Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de -satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs. -Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien? Mme M...rshall peut -disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des -écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la -personne de Mme Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle -s'est toujours appliquée est celle d'une agréable courtisane. Mme B..ker -peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle est presque une -déesse, comme elle l'était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et -l'affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d'un adorateur, Miss -Fisher peut prendre tous les airs d'une femme de qualité du plus haut -ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages -furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant de grâce -qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l'esprit -de la chair, Mme P... jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu'il -le désirera, _excepté au lit_. - -«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent -de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu'au méthodiste -qui accable ses paroissiens d'une abondance de damnation pour l'autre -monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de -cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs. - -«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage à Mme Nelson, -nous jugeons qu'il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes -amies de King's-Place. - - * * * * * - -«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, de plaisir et de -bonheur, au célèbre _sanctum sanctorum_, ou King's-Place. Pendant nos -dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une -révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se -retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, -extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses -domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry, -nous allons présentement parler d'elle comme d'un caractère -extraordinaire. - -«_État présent et exact des séminaires dans King's-Place, donné d'après -les meilleures autorités:_ - -«_Mme Adams._ - -«_Mme Dubéry._ - -«_Mme Pendergast._ - -«_Mme Windsor._ - -«_Mme Mathews._ - -«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner -une petite description de la négresse _Harriot_, tandis qu'elle demeure -encore dans un de ces endroits voluptueux. - -«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement jeune -lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée -là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée -par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on -découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la -classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par -l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; il prit -en elle une confiance particulière et il la fit l'intendante de ses -négresses; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de -tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était -veuf, il l'admettait très souvent dans son lit; cet honneur était -toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était -sa favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant -lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent alors en -Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette -île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité -l'objet chéri de ses désirs, et cela n'était pas en quelque sorte -extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que -celui des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes qui -ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s'adonne -à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses -intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point -souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an -quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot était très -attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son -séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons -ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté -plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait -par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis -un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines. - -«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement -pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n'avait jamais eu la -petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il -paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle -garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si -généreuse et si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas -amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle eût pu, -aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis. - -«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une table splendide, -elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance -n'aurait pas duré longtemps si elle n'eût pas avisé aux moyens de venir -promptement au secours de ses finances presque épuisées. - -«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces -scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle -ordinairement la chasteté et ce que d'autres nomment la vertu. Les -filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent -rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea -toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis de -morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un parti avantageux -de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa à _Lovejoy_, pour qu'il -la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens -du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait -phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au -lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de _Miss R...y_ pour voler -dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la -nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait -pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui -donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling. - -«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits -suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un -connaisseur aussi profond que l'était milord dans le mérite femelle, -elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle -conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait -toujours commander le prix. - -«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses -admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se -présentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appelé communément -billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, -outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux -ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. Un de ses amis lui -conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se présentait à elle -de succéder à _Mme Johnson_ dans King's-Place; elle écouta cet avis et -employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement. - -«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris -un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye -pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre -adorateur; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons -de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand -déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec -ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, à qui elle avait laissé -la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence: ils -augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit -dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent -plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut -pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la scène de sa ruine, car -Harriot fut et est encore enfermée pour dettes. - -«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres -abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l'extrémité septentrionale -de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable -Émily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke. - -«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous avons déjà parlé, -mais Émily R..berts, qui descendait d'une famille toute différente. Son -père était un rémouleur très fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont -eu autant de réputation que lui; cependant, malgré son état et la -considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily aucune -fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se -plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps -dans l'état de l'innocence. A la fin, le fils de son maître la débaucha, -les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se -vit forcée d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au monde le -gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination pour le service. -Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se -persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d'aisance, de -dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement -portée. Il faut avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de -King's-Place, une très bonne marchandise; il est impossible d'être plus -aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans l'humble état de -rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Émily n'a pas -avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté -son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires -de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation. - -«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de -ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille fort gentille et très -agréable; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans -Bond-Street et elle fut séduite par le lord P...., qui bientôt -l'abandonna et la mit dans la nécessité d'aller exposer ses charmes dans -ce marché général de la beauté. - -«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses -reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être le premier sur la -liste de ses adorateurs; elle fut la dupe d'un avertissement qu'il lui -adressa au sujet de sa belle figure théâtrale; en conséquence de cet -avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de -lui enseigner l'art dramatique et de la présenter au directeur du -théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en peu de -temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un traitement -considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques; mais dans une -des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu'elle fut forcée de -reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu'elle réalisa -les descriptions les plus amoureuses de nos poètes. - - * * * * * - -«Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l'équinoxe et -nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant, -nous entrâmes dans la baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très -bien ravitaillés et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs -nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de -King's-Place. - -«Mme Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle n'ait jamais lu les -_Lettres de Chesterfield_, elle peut découper une pièce avec autant -d'adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne -fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d'élégance -qu'elle. Quoiqu'elle ait reçu une éducation d'école et que ses moeurs -furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des -_Bijoux indiscrets_, ses manières sont si polies qu'elle paraît en -quelque sorte une femme de ton; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et -ne se sert jamais d'expressions qui choquent la bienséance; elle a -quelque teinture de la langue française; elle parle un peu italien, et, -par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs -étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour cette raison -que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent -toute la satisfaction qu'ils désirent. - -Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de D......, le -comte de M...... et le comte H... conviennent tous que les traités de -cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le -département du Nord vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et Mme -Dubery n'est pas sans les plus grandes espérances que le département -méridional suivra bientôt leur exemple. - -«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de Mme Dubery -étaient tous des membres du corps diplomatique; non, assurément... - - * * * * * - -«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast, -qui, après la maison de Mme Dubery, est le plus voisin dans -King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation que nous avons reçue -de nous rendre chez la célèbre _Mme W...rs_; une dame entièrement sur le -haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les _femmes galantes_ -et les _beaux garçons_ de classe supérieure et qui s'est acquis une -grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes; aussi, par -ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant -équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de -presque chaque dénomination. - -«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes, -des musiciens et des chanteurs. A notre première entrée, le groupe était -formé du lord P...y, du colonel Bo...den, de M. A...ns..d et de M. -C...b...d. Les dames étaient Mme H...n, Mme P...y, la marquise de C...n, -Mme Gr...r et Mmes J...s... Il vint bientôt après d'autres visiteurs des -deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le -plus agréable, d'autant que l'esprit et la beauté y régnaient à plus -d'un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de -jouer aux cartes, on fit deux quadrilles... - -«... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manière la plus -agréable au désir de la compagnie; son ami l'accompagna de la flûte, et -ils reçurent les applaudissements qu'ils méritaient. - -«Le lord _P.f.t._, ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la -compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique; -il nous dit: «Je suis disciple de _Pythagoras_, et je crois fermement à -la métempsycose. Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle -serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes; -je pensais que celle de Lady H...s passerait dans le corps d'une chèvre -de l'espèce la plus vicieuse; que celle de Mme P...y animerait peut-être -un hoche-queue; que celle de la marquise de _C...n_ pourrait, comme un -serpent, se plier et se replier dans la figure d'un _B...h_ orgueilleux; -que celle de _Mme Gr......_ occuperait certainement le corps petit, mais -chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on assure que cet animal est de -toutes les créatures vivantes le plus long dans l'acte de coïtion; que -celle de la pauvre _Mme H...x_, que je plains de tout mon coeur, se -réfugierait dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une -victime; quant à celles de _Mmes J..._, je pense que rien ne pourrait -mieux leur convenir que les corps d'une vipère, d'un crapaud ou d'un -serpent à sonnettes.» Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à -son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu -par M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus -sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés -de toute la compagnie. - - * * * * * - -«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre une visite -amicale à une ancienne connaissance, dans _Queen-Anne's-Street_. Nous -serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous -aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Br...dshaw. Nous -aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait -est que nous n'étions par informé, du moins en partie, des anecdotes -suivantes. - -«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la -généalogie de _Miss Fanny Herbert_. Cette dame, que nous avons -rencontrée d'abord dans un séminaire, dans Bow...-Street, commença, -bientôt après cette époque, à travailler pour son compte et tint une -maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue, -où elle demeura longtemps. - -«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des -yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières. -Nous croyons qu'elle n'avait point recours à l'art supplémentaire -qu'emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était -élégamment meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent -séduisait l'oeil de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient des -marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu -et peut-être le principal soutien de sa maison; mais quoiqu'elle ne fût -pas prodigue de ses faveurs, elle n'était pas insensible à la rhétorique -persuasive d'un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et -très bien taillé. Le capitaine _H...._, _M. B......_, _M. W....._ et -plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard -furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie -particulière; il faut cependant avouer qu'elle n'avait point l'âme -mercenaire: par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous _beaux -garçons de profession_, au lieu d'augmenter ses revenus, contribuaient -plutôt à les diminuer, d'autant que la plus grande partie d'entre eux se -trouvaient ruinés. - -«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune considérable qui fut -si passionné de ses charmes qu'il pensa que le seul moyen de la -posséder, à lui tout seul, était de l'épouser; il lui offrit donc sa -main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa -proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans -Queen-Anne's-Street (où elle demeure actuellement); il la fit meubler -d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais il tomba -subitement malade; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se -rendre aux eaux de _Bath_; il y fut à peine rendu qu'il y paya, avant la -célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss -Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans -Queen-Anne's-Street, y ayant pris son nom, l'a toujours porté depuis. - -«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un -embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre. -Comme elle n'avait point entièrement abandonné sa maison dans -Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution -variée; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa -maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de -Queen-Anne's-Street. - -«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour -l'intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se -comportait avec plus d'honnêteté que Fanny; elle a l'esprit enjoué et -emploie à propos l'équivoque; à cet égard, on peut la regarder comme une -seconde Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois sans -succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et -quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, elle n'en est pas moins une -personne digne encore de recherches. - -«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l'agréable _Miss M..n_, -la capricieuse _Mme W......n_ et l'aimable _Miss T....h_. Ces dames -fréquentent alternativement King's-Place et les autres séminaires. Mais -elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme -à leur esprit que dans Queen-Anne's-Street. - -«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier -_P...o_ et _M. M...r_, Portugais. _M. Pis....ni_, résident vénitien, a -pris un caprice pour Mme W...n. Quant à Miss T.....h, elle est devenue -l'intime amie de _M. d'Ag...o_, ministre de Genève. - -«Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br...dsh..w -tout le corps diplomatique du département méridional, à l'exception de -l'ambassadeur espagnol; nous allons prendre congé de ces messieurs, pour -parler d'un nouveau visiteur, le lord Champêtre... - - * * * * * - -«Ce fut chez Mme Br...dsh..w que le lord Champêtre vit d'abord Mme -Armst..d. C'est l'opinion générale que le lord eut un tendre penchant -pour Fanny et qu'il passa dans ses bras de doux moments; mais il est -certain qu'il rendait de fréquentes visites particulières à Mme -Br...dsh..w, toutes les fois qu'il n'avait point d'autre objet -ostensible d'attachement, et que l'on a vu cette dame se promener dans -sa voiture dans les environs de la ville et sur les différents chemins -qui conduisent à _Richmond_, _Putney_ et _Hampstead_. Il dirigea bientôt -sa chaude artillerie sur Mme Armst..d qui venait souvent chez Mme -Br...dsh..w; il la pressa de si près qu'elle céda bientôt, d'après une -_carte blanche_ qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui -accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle céda _tambour -battant, mèche allumée_. Nous prions le lecteur de ne pas mal -interpréter cette dernière expression et de croire qu'il n'y avait point -la moindre raison de soupçonner _un tison_ de l'un ou de l'autre côté. - -«Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d'avoir un -tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle ait presque cinquante ans et -qu'il partage ses affections entre elle et Mme Armst..d. Que ce soit -assuré ou non, il n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le -plus parfait accord et qu'il ne paraît pas y avoir entre elles la -moindre apparence de jalousie. - -«Comme nous avons donné un détail particulier de la conduite de Fanny -jusques et y compris sa situation présente, nous allons avoir la même -attention pour Mme Armst..d. - -«Nous sommes informés que Mme Armst..d n'est point d'une famille -illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier; qu'étant abandonnée de -ses parents et que n'ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de -mettre ses charmes à prix, et que l'excellente négociatrice, Mme Goadby, -ayant entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif. Il -paraît qu'à cette époque elle avait tout au plus quinze ans; elle était -bien faite, ses traits étaient parfaits et sa physionomie était tout à -fait agréable. Il est prouvé que le lord L....n fut, après le juif, le -second admirateur à qui Mme Goadby la présenta: mais comme les finances -du lord n'étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu'il -aurait pu le désirer, Mme Armst..d trouva que ses moyens pécuniaires -n'étaient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors -convenable d'accorder sa compagnie au duc de _A..._, mais leur -correspondance ne dura que quelques mois, parce qu'il découvrit bientôt -son infidélité; quelque temps après, elle passa dans les bras du noble -_Cr...kter_; cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future -avec lady Champêtre; mais on peut dire, en cette occasion, que le duc et -le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon. - -«Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme -Armst..d; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead; -cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l'été dernier -dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se -promener dans les endroits voisins. - -«Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le -moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu'il y a raison -de croire qu'elle durera longtemps; il est successivement occupé à -satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny _He..be..t_ et -de Mme Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est -fréquemment favorisée de la compagnie du colonel _B...._, du baronnet -_Thomas L...._, du lord _B...._ et de plusieurs des membres de chez -_Arthur_ et de _Bootle_. Les dames qui fréquentaient ordinairement la -maison de Mme Br...dsh..w étaient _Charlotte Sp...r_, qui prit ce nom de -sa liaison avec le lord _Sd....r_, _Miss G...lle_, _Miss Mas...n_, _Mme -T....r_ et _Mme L...ne_. - -«La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la -liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle soit toujours dans son -printemps et qu'elle soit de la figure la plus agréable, elle est très -difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs, -elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord -B... est très amoureux de Charlotte, malgré qu'il la connaisse depuis -six ans passés. Le lord n'est plus actuellement le gai, _le beau garçon_ -de vingt-deux ans, comme l'était _Ned H..._ quand il fit la conquête -d'une certaine duchesse à _Tunbridge_; il trouve qu'il y a plus de peine -à attacher un friand morceau que d'en venir à une action avec une dame -d'expérience qui est libre d'accès et disposée à soutenir le siège, -quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c'était une -attaque de jeunesse. - -«Comme l'aventure du lord B.... à Tunbridge fut à la fois heureuse et -bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d'en trouver ici -le détail. A cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient -loués par _M. Toy_, qui, sur le récit d'une hésitation dans sa voix et -commençant tous ses mots par _Tit Tit_ (n'importe l'interprétation que -l'on donne à ce premier mot), fut surnommé _Tit Tit_[4]. Mme la duchesse -de M.... était dans cette saison à prendre les eaux; se promenant un -jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante -sensitive qui lui parut si extraordinaire qu'après l'avoir bien -remarquée elle la reconnut pour être celle d'un _Tit Tit_. Elle fut si -frappée de sa longueur et de sa grosseur qu'elle résolut d'en avoir la -possession; dans ce dessein, elle alla jusqu'à offrir sa main au Toy; -mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter -l'honneur qui lui était proposé; cependant Toy s'intéressant au vif -désir de Son Altesse et s'étant aperçu aussitôt qu'elle avait envisagé -avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à -son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M.... que ce gentilhomme -possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son -Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu'en peu de temps Ned fut -en pleine possession de sa... _fortune_. - - [4] «N'ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune - expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la - traduction de ce premier mot.» - - (_Note du traducteur_.) - -«Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles -de Mme Br...dsh..w, est grande et d'une figure agréable; elle a tout au -plus dix-huit ans; sa contenance douce et expressive indique la bonté -naturelle de son caractère: elle est la fille d'un chapelain qui mourut -pendant qu'elle était très jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien -qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation -des fils et des filles des ecclésiastiques; elle fut donc, par les fonds -de cet établissement, placée apprentie chez une couturière; elle demeura -chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un -avocat lui fit la cour; elle l'écouta favorablement, s'imaginant que ses -desseins étaient honorables; elle consentit de passer avec lui en -Écosse. Lorsqu'ils furent en route, le clerc employa si bien la -rhétorique amoureuse qu'il lui persuada d'antidater la cérémonie. Après -deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors -obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée -d'avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de -gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et -étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les -avis de cette dame; elle commença alors un nouvel apprentissage dans -cette maison. - -«Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au delà de ses revenus et -qui s'imaginait qu'il n'était point nécessaire de lui amasser une dot, -d'autant qu'elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants -pour se procurer un mari de rang et de fortune; mais, hélas! les hommes -de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle -est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple -frappant de la vérité de cette observation. - -«Mme Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui, à sa mort, lui -laissa une fortune assez considérable; elle vécut pendant quelque temps -dans l'abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M. -Tur..r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui -avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu'il en -usa avec cette dame) qui lui offrit de l'épouser; elle céda en peu de -temps à ses tendres sollicitations: les noces se firent. A peine le -premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur..r décampa, après -s'être emparé de l'argent comptant, des billets de banque et effets -précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possédait; elle -apprit, mais trop tard, qu'avant de l'épouser il avait au moins une -demi-douzaine de femmes existantes qu'il avait également traitées. Dans -son désespoir, elle résolut d'user de représailles envers tout le sexe -masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui -s'adresseraient à elle; elle a si bien réussi à cet égard qu'après avoir -travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs -elle a réalisé une somme de 1,500 livres sterling. - -«Mme L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très -expressifs et de superbes cheveux; elle est âgée d'environ vingt-cinq -ans; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, nº -10. Nous avouons que nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie, -mais nous croyons qu'elle a été pendant quelque temps chez une marchande -de modes, près de Leicester-Fields. Elle n'a point l'âme mercenaire, -mais elle est très voluptueuse et très agréable. - -«Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw, -de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue -visite. - - * * * * * - -«La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King's-Place -et a, jusqu'à présent, conservé sa dignité, d'après les règlements de -cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la -dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont -contribué aux plaisirs de la première noblesse... - - * * * * * - -«... Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne -demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de -ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d'après les bruits -qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline -à un vice qui révolte la nature humaine et dont l'idée seule fait -frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et -ses visiteurs n'imputassent plus à sa maison un pareil genre -d'amusements. - -«Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre -desquelles _Betsy K...g_, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans, -que l'on peut regarder comme la Laïs la plus attrayante qui soit dans -les séminaires aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa -personne à son caractère qui est complètement aimable; et si l'on -pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est forcée par la nécessité de -prostituer sa douce personne, on s'imaginerait voir en elle un ange. -Betsy K...ng fut séduite, étant à l'école, par la négresse Harriot qui -était dans ce temps dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle -n'employa pas envers elle les mêmes artifices dont _Santa Charlotta_ se -servit à l'égard de Miss M....e, de B....L...., ou Mme Nelson à l'égard -de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut -la négociatrice du traité entre Betsy K...g et le lord B....e; mais il -faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car -elle déclara qu'elle était fatiguée d'être à moitié innocente, puisque -d'après les pratiques de ses camarades d'école, elle avait acquis une -telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle satisfaisait -ses passions presque à l'excès; mais ce moyen, au lieu de lui faire -négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer -avec plus d'empressement la véritable jouissance d'un bon compagnon. Le -lord B....e lui fut présenté dans ce point de vue; comme il possédait de -toutes les manières tout ce qu'il faut pour rendre une femme -complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses -embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'école. Lorsque son oncle, -qui était son plus proche parent existant, découvrit qu'elle était -débauchée et qu'elle résidait dans un des séminaires de King's-Place -(pour nous servir d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit -qu'elle ne lui était plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas -duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses -charmes et d'admettre en sa compagnie une variété d'amants. - -«Miss N..w..m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor. -Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs; -elle a les plus beaux cheveux du monde qui n'exigent d'autres arts que -de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite -fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une -aisance honnête; mais l'ambition de briller et un goût insatiable pour -la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie -qu'elle méprise et qui, quelquefois, lui devient à charge: mais comme -l'argent est pour Mme N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut -pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il se trouve -dans sa route un _Soubise_ ou le petit _Isaac_ de _Saint-Mary Axe_, elle -se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu'elle ne voit pas plus -de péché à céder à un maure ou à un juif qu'à un chrétien, ou à toute -autre personne, n'importe sa croyance. - -«Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de -_Miss Mere..th_, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le -baronnet _V..tk..ns_, le baronnet _W....w_, le lord _B....y_ et la -plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à -Londres; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes -Bretonnes; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont -modelées différemment des dames anglaises et qu'elles vous procurent un -degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n'ont -encore pu atteindre... - - * * * * * - -«Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme -R..ds..n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le _bon -ton_ au suprême degré; elle n'admet point dans sa maison les femmes qui -fréquentent les séminaires, ni celles que l'on peut se procurer à la -minute par un messager de _Bedford Arms_ ou de _Maltby_. Ses amies -femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui -viennent, incognito, s'amuser avec un _beau garçon_ et gagner, par leurs -exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front -de leurs chers, doux et impotents maris... - -«... Mme R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des -parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais -elle a été quelquefois fautive d'erreur dans son jugement (comme il est -arrivé à l'infortuné _Byng_); et quoiqu'elle ait reçu mille compliments -avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d'abus de -la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s'en tirer avec -avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses -erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement. - -«Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce -séminaire; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de -capituler sur leurs conditions; ils se trouvèrent tous trompés dans leur -attente; ils se retirèrent, à l'exception d'un seul qui crut qu'en leur -absence il pourrait vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et -qui, au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cédé à aucun -homme, malgré qu'elle fréquentât la maison de Mme R..ds..n. Il commença -d'abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu'il voulait la -convaincre qu'il n'y avait rien de moins réel dans le monde femelle que -la chasteté; il assura qu'il avait scrupuleusement étudié le sexe -pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes, -affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin de -raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de -travail et d'assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du -sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait -de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il -n'en doutait point, son approbation et ses remerciements; en disant -cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé: - - -«_Échelle d'incontinence et de continence femelle._ - -«Nous supposerons le plus haut degré être un _trente et un_ et lorsque -le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être -ainsi trouvé: - - 1 _Furor uterinus_ 31 2 en 100 - 2 Un pouce au-dessous de _Furor_ 30 4 en 100 - 3 Pour être complètement satisfaite 29 6 en 40 - 4 Passions extravagantes 28 10 en 50 - 5 Désirs insurmontables 27 12 en 60 - 6 Palpitations enchanteresses 26 6 en 20 - 7 Chatouillement déréglé 25 8 en 30 - 8 Frénésies d'occasion 24 9 en 17 - 9 Langueurs perpétuelles 23 5 en 18 - 10 Affections violentes 22 3 en 12 - 11 Appétits incontestables 21 6 en 25 - 12 Démangeaisons lubriques 20 1 en 3 - 13 Désirs déréglés 19 3 en 4 - 14 Sensations voluptueuses 18 1 en 1 - 15 Caprices vicieux et opiniâtres 17 4 en 11 - 16 Idées séduisantes 16 4 en 5 - 17 Émissions involontaires et secrètes 15 2 en 4 - 18 Jeunes filles frustrées et agitées - des pâles couleurs 14 1 en 100 - 19 Masturbation dans les écoles 13 12 en 13 - 20 Jouissances en perspective 12 toutes. - 21 Sur le bord de la consommation 11 14 en 15 - 22 Lenteur fatale 10 1 en 11 - 23 Espérances séduisantes 9 1 en 2 - 24 Mûre pour la jouissance 8 toutes - au-dessus de 14. - 25 Penchant de jeunesse 7 toute demois. - à tout âge. - 26 Plaisirs antidatés 6 4 en 5 - 27 Espérances flatteuses et attentes agitées 5 3 en 9 - 28 Lubricité temporaire 4 3 en 4 - 29 Pruderie judicieuse 3 1 en 20 - 30 Chasteté à contrôler 2 4 en 1000 - 31 [5] Insensibilité glaciale et froide 1 1 en 10000 - - [5] «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du haut - en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque - particularité.» - - * * * * * - -«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de Soho square, -débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette -époque par un major des _Black-guards_ qui l'enleva et la tint pendant -quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le -tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa -rupture avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les bras -de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui -avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. A Londres, -elle mena joyeuse vie; elle ne négligea aucun des plaisirs capables -d'assouvir les différentes passions de son âme; préférant donc les -plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres -avantageuses qu'on lui faisait journellement; elle se forma une société -de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses -désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur -de la volupté; elle traitait avec la plus grande magnificence les -favoris de ses plaisirs; elle récompensait le zèle de ceux qui n'étaient -pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W..p..le contribuait -beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait -dans des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer les -dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours dépenser et ne -rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner; elle résolut donc de -réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses -plaisirs; elle forma alors le dessein d'établir un sérail dans un genre -différent des autres séminaires; elle fit part de son projet à Mme -W..p..le, qui l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre -son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. Elle -loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se touchaient les unes -aux autres; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant; les -appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés -les objets; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour -passer d'une maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les -temples de l'_Aurore_, de _Flore_ et du _Mystère_. L'entrée principale -du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du milieu, que l'on -intitule le temple de Flore; la maison à gauche est le temple de -l'Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère. - -«Le _Temple de l'Aurore_ est composé de douze jeunes filles, depuis -l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles entrent dans leur seizième -année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant -cette époque; celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées -sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans, -afin de ne pas faire de passe-droit; de manière que cette maison, que -Miss Fa..kl..d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours -composée du même nombre de nonnes. - -«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries; elles -ont deux gouvernantes qui ont soin d'elles et ne les quittent point. On -leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à -festonner et à broder au tambour; elles ont un maître de danse pour -donner à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également à -leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre -desquels sont _La Fille de joie_ et autres ouvrages de ce genre, qu'on -leur fait lire principalement, afin d'enflammer de bonne heure leurs -sens; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une -sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les -plaisirs qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers -amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur -défend entre elles la masturbation; les gouvernantes les surveillent -strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise -habitude que l'on contracte malheureusement dans les écoles; elles ne -sortent jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans -cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à ce célibat, mais -elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu'elles ne songent pas à -la privation de leur liberté. - -«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss -Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; elle s'assure, par cet -arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu'elles ont atteint -l'âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui -produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont -quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état de -préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit dans ce noviciat -que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour y être admis, plus de -soixante ans ou faire preuve d'impuissance. Le lord Cornw..is, le lord -Buck...am, l'alderman B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus -fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître -d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes; pendant -le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d'aller faire -des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et -aux écolières, afin d'observer si ces paroissiens paillards -n'outrepassent pas les règles de l'ordre. Il est expressément défendu -aux nonnes qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de -leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les -présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et -leur éducation. - -«_Le Temple de Flore_ est composé du même nombre de nonnes, qui sont -toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison -porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous -charme; mais dans le tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une -gaieté, d'une complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont -également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs -sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent ensemble de bonne -union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d pour entretenir entre elles la -meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des -autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi -fondamentale de leur ordre d'apporter en bourse commune les -gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu, -lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées -ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles, -par portions égales, le premier de chaque mois; si par hasard l'une -d'entre elles (ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue -d'avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait -été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa..kl..d, et -tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le moment où elle est entrée -dans ce temple jusqu'à cette époque lui seraient confisqués par Miss -Fa..kl..d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi -rigoureuse qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de -remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus -sincère et les exempte de reproches et explications de préférence -qu'elles pourraient continuellement se faire. - -«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu'il leur -plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur égard, la règle commune des -autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur -entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, -leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les forcent même de -demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles se soient acquittées de leur -dépense. Miss Fa..kl..d les exempte de toute charge quelconque; elle -pousse le désintéressement jusqu'à faire don à celles qui ont été -élevées dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont elles -sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui abandonnent la maison -ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si -bien traitées par Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller; -d'ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu'elles -sont assurées de s'amasser, en plusieurs années, une petite fortune. - -«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses égards, son -attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes -qu'elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus -grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire -religieuses de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir -toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, -à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses -nonnes ne s'en aillent d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres, -mais elle les enregistre dans le cas de place vacante. - -«Des douze nonnes destinées au service du temple de Flore, six ont été -élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce -séminaire depuis l'âge de onze ans, nous n'en donnerons aucun détail; -les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss -Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph. - -«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la -fille d'un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, -avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux -ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très -désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en -vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément de se -conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à -l'intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme; -elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour -ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le -père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait -qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, à qui elle la -recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l'établissement de -son sérail; elle la reçut avec affection et l'initia aussitôt dans les -mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une -ferveur surprenante. - -«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de -dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour même que Miss -Edw..d. Elle perdit son père dans l'âge le plus tendre; sa mère est -revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à -raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa -mère achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, -le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son -veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. -M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. -Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa -chambre, qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de -planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte de chercher -quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait; -elle retournait ensuite auprès de son compère; elle jasait avec lui; -leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était -tellement accompagnée d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse -d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune coeur prenait déjà part, -sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, -s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille -de la muraille planchéiée, afin d'entendre plus distinctement le sujet -sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne -rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils -étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part -et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses -sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, -la même scène se répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne -pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement -ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou -imperceptible à la muraille; elle découvrit alors le motif de leurs -ébats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la -jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte -(elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne -rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison. -M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; Miss -Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée; elle -l'engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut -enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas -naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de -plus près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en -badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il -l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la même ardeur et -comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces -caresses et brûlant d'avoir avec sa filleule la même conversation qu'il -avait journellement avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir -avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. -Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le préambule de son -discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa -promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule -avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien -d'interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte -et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; elle alla même, -dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui pousser trois arguments de -suite auxquels il lui fallut répondre; elle avait tant à coeur de -prendre la défense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un -quatrième argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables -à lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un -baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre -le lendemain, à l'insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa -filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa -fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la -bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait -s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de -son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu -tant envie de causer; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, -d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se -passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se -promit bien d'empêcher le lendemain son parrain d'avoir une grande -conférence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit -hors d'état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement -sa mère qu'elle crut qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme -Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son -compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son égard: elle -remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait -bien des courses à faire le lendemain; ses questions réitérées et les -prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y -avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre; -pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle -sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses à -faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la -filleule se regardèrent d'un oeil de satisfaction, ce qui la confirma -dans ses soupçons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle -l'avait annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café peu -éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle vit bientôt M. -James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de -minutes après ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement -dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers -avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de -chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue, -Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de -malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement -de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss -Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle -rencontra Mme Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le -sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d. - -«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus -intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le plus tendre; -elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa -fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à -peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d'elle. M. -Roberts, non satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui -était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses -fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour -les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui -rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l'attachement -simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses -prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir -l'honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas -plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal ouvert sous ses -pieds; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d'infamie, -accablé de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au -glaive de la justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla -donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans -fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui -elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons -donner la description, puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée -avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après -les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs -dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y -entrer avec elle; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui -était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu'elle -voulut: elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, -qui les présenta à Miss Fa...kl..d. - -«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra -avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans -et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus -enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants -du monde avaient plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible, -envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'épargner -l'embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils -épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les -divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La -misère et les infirmités, suite ordinaire d'une pareille existence, les -accablèrent de leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les -chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, et -ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la -nature. Miss Ben...et venait à peine de retourner à la maison paternelle -lorsqu'elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée -de fortune, elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à la -marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa...kl..d. -Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, -portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce -séminaire et engagea Miss Edw...d à y venir avec elle. - -«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; toute sa personne -est un assemblage de volupté; elle est la fille d'une femme entretenue -qui, dépensant d'un côté tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait -sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour -captiver les coeurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que -de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à -peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, -elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss -J...ne se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison; ayant -entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se -présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent. - -«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa -naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan -et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure -courir avec les enfants: elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse -d'école qu'ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle -s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, qui, suivant -elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant -d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit obligée, à l'âge de quinze -ans, de quitter son père qui la maltraitait; elle se réfugia chez une -sage-femme qui, après l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant -qu'elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda -à Miss Fa...kl..d. - -«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord -Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh, -Sh..l..k, W...son, etc. - -«Le _Temple du Mystère_ n'est consacré qu'aux intrigues secrètes. Les -nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n'y sont -point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant -d'adresse, d'honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations -qu'elles retirent un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne -voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de -nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec -affluence...» - - * * * * * - -Dans ces _bagnios_, dans ces _seraglios_, on n'ignorait pas la -flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux -ouvrage intitulé _The Cries of London_, dont il a été donné une -réimpression accompagnée d'une traduction parfois insuffisante sous le -titre: _Les Cris de Londres au XVIIIe siècle_ (Paris, 1893), nous montre -un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant: «_Come buy -my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a half penny a -piece._ (_Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites -verges; je ne les vends qu'un demi-penny pièce_.)» Le mot _Tartars_ est -sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les -Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on -a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que -l'on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui -servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux -moeurs corrompues. - -Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des _seraglios_ aménagés -en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par -_Miss Collett_, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans -les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street, -Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de -cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à -flagellation appelé _Berkeley-Horse_ et, paraît-il, encore en usage. - - * * * * * - -Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant -sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le -visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues -aux fenêtres. Mais il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette -époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le -début des _Memoirs_ rappelle le premier tableau du _Harlot's Progress_, -de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la -campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou -modiste, vient de descendre de la diligence d'York devant l'auberge de -la _Cloche_, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre -fille ne sait pas la vie misérable qui l'attend dans les _Cavernes -d'iniquité_ du quartier de _Flesh-Market_, où logent les prostituées... - -Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans -les rues populeuses, observant les moeurs, écoutant les refrains -populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains -de chansons connues: - -«_Gentle shepherd tell me where, where, where, where_, etc. (_Gentil -berger, dites-moi où, où, où, où_, etc.)» - -Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant -la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l'animation de -la ville. C'est à peine s'il nous parle de l'impression que les belles -boutiques produisent sur les campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect -pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient -la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa -meule en chantant: _Knives to grind, razors or scissors to grind!_ -C'est-à-dire: _Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser!_ - -Le marchand de paillassons criait: _Buy a mat; a door mat or a bed mat!_ -(_Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une -descente de lit!_) - -Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse: -_Buy a roasting Jack!_ (_Achetez un tourne-broche!_) - -Le chaudronnier chantait: _Any pots, or pans, or kettles to mend? Any -work for the tinker?_ (_Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des -bouilloires à raccommoder? Avez-vous de l'ouvrage pour le -chaudronnier?_) - -La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés -_dumplings_, les annonçait bizarrement: _Diddle, diddle, diddle, -dumplings, o! hot! hot!_ et les petits garçons qui couraient après elle -pour en acheter répétaient en l'imitant: _Diddle, diddle, diddle -dumplings! tout chauds, tout chauds_. - -Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en poussant leur appel -lamentable: _Old clothes to sell? Any shoes, hats or old clothes?_ -(_Vieux habits à vendre? Chaussures, chapeaux ou vieux habits?_) - -Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait: _Sand o! sand o, -any sand below, maids?_ (_Du sable, oh! du sable, oh! vous faut-il du -sable, servantes?_) - -Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de -brioches que l'on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était -dessinée, les annonçait: _One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns_ -(_Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!_) - -Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri de celui qui les -réparait retentît: _Bellows to mend; maids your bellows to mend?_ -(_Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer?_) - -L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau: _Ready-pick'd -green gooseberries, eight pence a gallon!_ (_Groseilles vertes, fraîches -cueillies, huit pence le gallon._) Les ménagères en achetaient souvent -pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de -groseilles, de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte. - -Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: _Small coal; maids, do you -want, any small coal?_ (_Charbon de bois! Servantes, vous faut-il du -charbon de bois?_) - -En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères; _Primroses, -primroses! Buy my spring flowers._ (_Primevères, primevères? Achetez-moi -des fleurs de printemps._) Ou bien: _Cowflips and spring flowers, a -half-penny a bunch!_ (_Primevères, fleurs de printemps, un demi-penny le -bouquet._) - -Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui -vendait les _pigs_ ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il -criait: _A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce?_ (_Un -cochon et de la compote de pruneaux, qui m'achète du cochon et de la -compote de prunes?_) - -Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l'on estimait -surtout les _rowley powlies_. Les Anglais préparaient les pois en les -faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on -posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était -long: _Green Hastings, hastings, O! come here's your large rowley -powlies, no more than six pence a peck!_ (_Pois verts nouveaux, pois -verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le -peck!)_ - -Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà, -sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les -servantes entendaient: _Hare skins, or rabbit skins!_ (_Peaux de -lièvres, peaux de lapins à vendre!_) elles se hâtaient de porter à la -marchande les dépouilles des rongeurs qu'elles avaient soigneusement -mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de -lièvre huit pence. - -Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix de tête: _Buy a -lobster, a large live lobster_. (_Achetez-moi un homard, un gros homard -vivant._) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s'en faisait une -grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de -vinaigre, de sel et de poivre. - -Voici un cri particulièrement mélodieux: _Ground ivy, ground ivy, come -buy my ground ivy; come buy my water cresses._ (_Lierre terrestre, -lierre terrestre, venez m'acheter du lierre terrestre, venez m'acheter -du cresson._) - -La marchande d'allumettes chantonnait: _Matches, maids! my picked -pointed matches!_ (_Allumettes, servantes! mes allumettes bien -pointues!_) - -Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu'il annonçait -ainsi: _Buy a mouse trap, or a trap for you rats_. (_Achetez une trappe -à souris ou une trappe pour prendre vos rats._) - -En automne, on vendait des noisettes: _Jaw-work, jaw-work, a whole pot -for a half-penny, hazelnuts!_ (_Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour -mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes!_) - -Les crabes s'annonçaient brièvement: _Crab! Crab! Will you crab?_ -(_Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?_) - -Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de -bouteilles, les demandait humblement: _Any fluit glass or broken bottles -for a poor man today?_ (_Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées -pour un pauvre homme aujourd'hui?_) - -C'étaient encore les fèves vantées allégrement: _Windsor beans: a groat -a peck, broad Windsors._ (_Fèves de Windsor, un groat le peck, les -belles fèves de Windsor._) - -D'autres marchands de fruits annonçaient: _Nice peaches or nectarines; -rare ripe plums_ (_Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de -qualité rare_), ou encore: _A groat a pound large Filberts, a groat a -pound, full weight, a groat a pound_. (_Un groat la livre de belles -avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre._) Ou bien: -_Wheh you will for a half-penny, golden rennets._ (_Choisissez celle que -vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées_.) - -De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs -légumes: _Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys_. -(_Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan -extraordinaires!_) - -Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en -criant: _Rabbits, o! a fine Rabbit._ (_Lapins! Oh! un beau lapin!_) - -Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands, -et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice que l'on vendait chaud -dans les rues: _Hot spice gingerbread, all hot!_ (_Du pain d'épice -chaud, tout chaud!_) Le plus renommé était débité par un marchand qui se -tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un -petit four en fer-blanc. - -Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se -rendant à l'école: _Hot bak'd Pippins, nice and hot!_ (_Pommes cuites et -chaudes, belles et chaudes!_) - -Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: _Buy a chicken, or a -fine fat fowl!_ (_Achetez, un poulet ou une belle poule grasse!_) - -Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les -ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le -cri bien connu: _Any brickdust below, maids? Maids, do you want any -brickdust?_ (_Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les -servantes? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique?_) - -Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands -et c'est pour eux que l'on criait: _Nice green cucumbers! O! two for -three halfpence!_ (_De beaux concombres verts! Oh! deux pour trois -demi-pences!_) - -Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu'ils -préfèrent: _Buy my found liver or lights for your cat!_ (_Achetez-moi du -foie bien frais ou du mou pour votre chat!_) - -Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise: _Buy a jack-line or -a clothesline!_ (_Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre -le linge!_) - -Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, étaient un fruit -fort apprécié: _China oranges; one a penny, two a penny, nice China!_ -(_Oranges de Chine; une pour un penny, deux pour un penny, les belles -oranges de Chine!_) - -La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la -journée elle marchait, criant de rue en rue: _Sprats, o! Sprats, o! -Fresh live sprats!_ (_Les éperlans, oh! Les éperlans frais vivants!_) - -Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient souvent la -table. On les mangeait trempées dans un verre de vin; aussi était-il -prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en -criant: _Walnuts, nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!_ -(_Les noix, les belles noix; dix pour un penny, les belles noix -croquantes!_) - -Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, en ventant la -qualité de sa marchandise multicolore: _Long and strong, long and -strong; come buy my garters and laces, long and strong!_ (_Longs et -solides, longs et solides, venez m'acheter des jarretières et des lacets -longs et solides!_) - -Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son -gibier: _Buy a wild duck, or a wild fowl!_ (_Achetez un canard sauvage -ou une poule sauvage!_) - -Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une -place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons: _New -mackerel, nice mackerel!_ (_Le maquereau nouveau, le beau maquereau!_) - -Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient, -on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur -lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises: courte-queue, -cerises de Kent ou bigarreaux: _A half-penny a stick, Duke cherries; -round and found, no more than a half-penny a stick!_ (_Un demi-penny le -bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny le bâton -seulement!_) - -Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: _Old chairs to -mend; any old chairs to mend?_ (_Vieilles chaises à réparer, avez-vous -des vieilles chaises à réparer?_) - -Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres -de Colchester, de Wainfleet, de Melton: _Oysters, o! Fine Wainfleet -oysters!_ (_Des huîtres, oh! de belles huîtres de Wainfleet!_) - -Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: _Nice -strawberries, or hautboys!_ (_Les belles fraises, les grosses fraises!_) - -Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient de leurs -trilles leur marchand qui chantait: _Buy my singing, singing birds!_ -(_Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs!_) - -Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l'utilité -de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait par les rues en faisant -des jeux de mots dans le genre du suivant: _My old soul, will you buy a -bowl?_ Cela rime en anglais, mais non plus en français: _Ma vieille âme, -voulez-vous m'acheter une boule?_ - -Le tonnelier criait: _Any work for the cooper?_ (_Avez vous de l'ouvrage -pour le tonnelier?_) - -Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui -consistait à errer le jour et même le soir en criant: _Buy a fire-stone, -cheeks for you stoves!_ (_Achetez une pierre de foyer, des briques pour -vos fourneaux._) - -Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou -carrelets dans un panier sur la tête en chantant: _Buy my flounders, -live flounders!_ (_Achetez-moi des flondes, des flondes vives!_) - -Le cireur se promenait, un petit panier à la main: _Black your shoes, -Your Honour! Black, sir! black, sir!_ (_Faites noircir vos souliers, -Votre Honneur! Noircir, monsieur! noircir, monsieur!_) - -Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les -allées malpropres où les _beaux_ ne s'aventuraient pas sans se salir. - -A ce propos Casanova remarque: - - «Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied dans les rues de - Londres sans s'exposer à être couvert de boue par une vile populace, - et les gentlemen lui riraient au nez.» - -Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait une origine -irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le -pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage -anglais qui n'est connu en France que depuis la moitié du XIXe siècle. -Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de -surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des -logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement -l'adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle -de Mme Cole, dans le roman de Cleland. - -La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable -où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell -jusqu'au Strand en criant: _Buy my eels; a groat a pound live eels!_ -(_Achetez-moi des anguilles; un groat la livre d'anguilles vives!_) - -Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les -poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui -parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient -les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des -poissons chers et estimés: _Buy my maids, and fresh soles!_ -(_Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!_) - -De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches -dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en -était encombré et retentissait de leurs cris: _Any milk below, maids?_ -(_Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes?_) - -La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et sa chaise -au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les -ramoneurs se délectaient de la friandise qu'elle leur servait dans une -tasse sale avec une cuillère plus sale encore: _Hot rice milk!_ (_Du riz -au lait tout chaud!_) - -La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en criant: _New -almanacks, news! Some lies, and some true. Buy a new almanack!_ -(Almanachs nouveaux, nouveaux! Il y en a qui mentent, d'autres qui -disent vrai. Achetez un almanach nouveau!) - -L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, des -prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de -la lune, la table pour calculer l'intérêt, la liste des rois, l'époque -où commencent et finissent les termes, etc. - -Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la -nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils -dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se -passaient le plus souvent de viande. A Londres même, les pommes de terre -coûtaient bon marché. _Potatoes! o! Two pound a penny! five pound two -pence!_ (_Les pommes de terre! oh! Deux livres pour un penny! cinq -livres pour deux pence!_) Mais ce mets était réputé grossier et réservé -aux gens du commun. - -Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des -peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des -chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui -criaient; _Any kitchenstuff?_ (_Avez-vous des restes de graisse à -vendre?_) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait -toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d'aller trouver -telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant -elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur -fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de vieux -gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de -servantes devenues des grandes dames pour l'avoir écoutée, et elle se -retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l'effet de -ses paroles habiles dans l'âme des jeunes filles innocentes et naïves. - -Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé -à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la -Cité donnait à sa maîtresse l'illusion de cette promenade en achetant un -pain de White-Conduit qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger -dans une taverne. _A hot loaf! A White-Conduit loaf!_ (_Un pain tout -chaud! un pain de White-Conduit!_) L'abus du thé était déjà un sujet de -railleries de la part des écrivains de l'époque. White-Conduit était un -de ces jardins publics, nommés _tea-gardens_, parce qu'on y prenait -surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la -débauche londonienne au XVIIIe siècle furent ceux de _Vauxhall_ et de -_Ranelagh_, qui étaient situés hors des barrières de Londres. - -Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La -plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts -pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c'était surtout, -ainsi que le dit une description du temps, «de petite bourgeoisie, -d'ouvriers et d'ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, -_toutes filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»_ - -On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se -bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans -des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps? On -allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au -demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les -plus fréquentés était le _Dog' and Duck_, situé dans _Saint-George's -fields_, à portée des trois ponts. On allait aussi à _White-Conduit -Hill_, à _Bagnigge Wels_, au Belvédère, à _Bermondsey Spas_, au -_Cromwell_, au _New Tumbridge_, à la _Florida_, au _Rumbolo_, à -_Hihgbury barn_. - -Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall -attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée -où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de -mauvaise vie. - -Voici la description du _Ranelagh_, d'après un ouvrage du temps: -_Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans -cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait à Londres_ par M. D. S. D. -L. - - «_Ranelagh_ est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux - milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus - à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu'on y - trouve les soirées du printemps et partie de l'été. Afin que - _Ranelagh_ continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie, - on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui - est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres. - - «On paie à la porte une demi-_crown_ (un petit écu). En traversant le - bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais, - dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la - rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l'abri de - l'inclémence des saisons. - - «_Ranelagh-House_ appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut - acheté par des particuliers dans l'intention d'en faire une place - d'amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de - la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente _rotonde_ ou - _amphithéâtre_. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire - en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et - sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie en 1740. - - «Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon - de Rome. L'architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le - diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur - de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux - autres; ils sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique. - Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie - au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre - dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont - les croisées.» - -A l'époque où parut _Fanny Hill_, l'orchestre était élevé au centre de -la rotonde. - -Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le -concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la -rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur -laquelle on servait le thé et le café _gratis_. Les loges avaient -chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir -sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, -qui contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune son -escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la -pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus -tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus -élevée que les jardins. Reprenons la description de _Londres et ses -environs_: - - «La partie de derrière est entourée d'une allée sablée, éclairée avec - des lampes, et l'extrémité de cette espèce de terrasse est plantée - d'arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon, - de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des - ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes, - qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable - vues au travers des arbres. - - «Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au - sud de _Ranelagh-House_ et qui conduit au fond du jardin: c'est une - allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs - et éclairée par vingt lampes. - - «Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du - dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est sur le dôme; il est - peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers. - - «A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte. - Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. A droite - sont deux allées: la plus près de l'eau a douze lampes; et l'autre, - qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très - grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois - arches triomphales et offrent un charmant coup d'oeil le soir. - - «Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un - édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes - vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde; il n'en - coûte qu'un schelling.» - -Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce -qu'était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des moeurs -des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là: - - «Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai - que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je - pris une voiture et, seul, sans domestique, je m'y rendis dans le - dessein de m'y amuser jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté - qui me plût. - - «La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du thé, j'y dansai - quelques minutes; mais point de connaissances; quoique j'y visse - plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n'osais en - attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était - près de minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que - je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort - embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant - sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me dit en français que, si - je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma - porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j'accepte - avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière - et, s'appuyant sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté - d'elle et ordonne qu'on arrête devant chez moi. - - «Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions de - reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que - j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la dernière assemblée de - Soho-Square. - - «--Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath - aujourd'hui. - - «Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée, je couvre - ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la joue, et, ne - trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de - l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la - réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la - plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait inspirée. - - «Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais trouvée - douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour - lui faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais - passer à Londres; mais elle me dit: «Nous nous reverrons encore et - soyez discret.» Je le lui jurai et ne la pressai pas. L'instant - d'après la voiture s'arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi - fort satisfait de cette bonne fortune. - - «Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la retrouvai - dans une maison où lady Harington m'avait dit d'aller me présenter à - la maîtresse de sa part. C'était une lady Betty Germen, vieille femme - illustre. Elle n'était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu - de temps et je fus introduit au salon pour l'attendre. Je fus - agréablement surpris en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, - occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la prier de me - présenter. Je m'avance vers elle et à la question que je lui fais, si - elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d'un air poli - qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas l'honneur de me connaître. - - «--Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas? - - «--Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un titre de - connaissance. - - «Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit - tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa plus la parole - jusqu'à l'arrivée de lady Germen. - - «Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire - le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec - beaucoup de politesse lorsque l'à-propos me permettait de lui adresser - la parole. C'était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres - d'une belle réputation.» - -On trouve aussi dans _Londres et ses environs_ une description détaillée -des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732. - - «Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux - milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du - soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu'à la fin d'août; - l'admission est d'un schelling. - - «En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est - une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d'ormes qui - forment une arche, à l'extrémité de laquelle on a le plus beau - paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit - escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont - peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription: - - Spectator - Fastidiosus - Sibi Molestus - - «En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté - en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très - orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes - blanches qui sont les armes des princes de _Wales_. Tout cet édifice - est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en - _plaistic_, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de - _Paris_, mais qui n'est connue que de l'architecte. Les beaux jours, - la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour - la partie vocale qu'instrumentale, sont bien choisis. Le concert - commence à huit heures et finit à onze. - - «Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on appelle _The - Day-Scene_. On l'ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte - en transparent, dont l'effet est très brillant. Il est curieux de voir - comment toute la compagnie court en foule, au son d'une cloche qui - sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est - visible. On la recouvre au bout de dix minutes. - - «Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont placés - quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l'ordre - composite, qui fut construit pour le dernier prince de _Wales_, dans - lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte - dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est - supporté par des pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont - trois petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent trois - lustres. - - «Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par _M. Hayman_, tirés - des pièces historiques de _Shakespeare_. Ils sont admirés - généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l'expression. - - «Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la - tempête dans la tragédie de _Lear_. - - «Le second est le moment de la tragédie d'_Hamlet_, où le roi, la - reine de _Danemark_, au milieu de leur cour, donnent audience. - - «Le troisième est la scène d'_Henri V_, qui précède la fameuse - bataille d'_Azincourt_: elle se passe devant la tente du roi; son - armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d'un - trompette, vient lui demander s'il veut composer pour sa rançon. - - «Le dernier est la scène de _la Tempête_ où _Miranda_ aperçoit, pour - la première fois, _Ferdinand_: elle est à lire sous un arbre; le livre - lui tombe des mains; _Ferdinand_ est à ses genoux et exprime - l'agréable surprise qu'il éprouve. _Prospero_, dans sa robe magique, - affecte de la colère... - - «... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous - général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre le chant. - Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le - bosquet est illuminé par 2,000 lampes qui font un charmant effet au - milieu des arbres. Sur la face de l'orchestre, elles forment trois - arches triomphales; le tout est allumé avec une rapidité surprenante. - - «Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande - salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre... - - «... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée - de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité que contracte le - sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d'allées - sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de - peintures, d'après les dessins de _MM. Hayman_ et _Hogarth_. Chaque - pavillon a une table et peut tenir huit personnes... - - «... Les peintures des pavillons sont: - - «1º Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de - ces lieux; - - «2º Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le - bois; - - «3º La nouvelle rivière d'_Islington_ avec une famille qui se promène; - une vache qu'on trait et des cornes fixées sur la tête du mari; - - «4º Une partie de quadrille et un service de thé; - - «5º Un concert; - - «6º Des enfants faisant des châteaux de cartes; - - «7º Une scène du _Médecin malgré lui_; - - «8º Un paysage; - - «9º Une contredanse de villageois autour d'un mai; - - «10º Enfilez mon aiguille; - - «11º Un vol de cerf-volant; - - «12º Le moment du roman de _Paméla_, où elle annonce à la femme de - charge le désir qu'elle a de retourner chez ses parents; - - «13º Une scène du _Diable à payer_ entre _Jobson Nell_ et le sorcier; - - «14º Des enfants jouant à la cachette; - - «15º Une chasse; - - «16º _Paméla_ sautant par la fenêtre pour s'échapper de chez lady - _Davers_; - - «17º La scène des _Merry Wives de Windsor_ où _Sir John Falstaff_ est - mis dans la corbeille au linge sale; - - «18º Un combat naval entre les Espagnols et les Maures; - - «Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent et - conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur, dans la forme - d'un demi-cercle... - - «Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres pavillons qui - mènent dans la grande allée. - - «Dans le dernier de ces pavillons est peinte _Suzanne aux yeux - pochés_, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux _William_, qui est à - bord de la flotte qui va partir... - - «En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre ont les - peintures suivantes: - - «1º Difficile à plaire; - - «2º Des glisseurs sur la glace; - - «3º Des joueurs de musette et de hautbois; - - «4º Un feu de joie à _Charing-Cross_ et autres réjouissances. Le coche - de _Salisbury_ versé; - - «5º Le jeu de _Colin-Maillard_; - - «6º Le jeu des lèvres de grenouilles; - - «7º Une hôtesse de _Wapping_, avec des matelots qui débarquent; - - «8º Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui - enfonce des épingles dans le menton.» - -La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées, -les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle -«prairie défendue par un _haha_ pour empêcher qu'on n'y entre». - -A la fin on donne: - - «le prix des denrées qu'on peut avoir dans ces jardins. - - Schelling Pence - Une bouteille de bourgogne 7 6 - Une de champagne 10 6 - De Frontignac 7 0 - De Claret[6] 7 0 - De vieux _hock_ 6 0 - De madère 5 0 - Du Rhin 3 0 - De Sheres[7] 3 6 - De Montagne 3 0 - De Port[8] 2 6 - De Lisbonne 2 6 - Une bouteille de cidre 1 0 - Une d'arrack 8 0 - Deux livres de glace 1 0 - La petite bière 0 6 - Un poulet 3 0 - Un plat de jambon 1 0 - Un de boeuf 1 0 - Un de boeuf roulé 1 0 - Un pigeon préservé dans le beurre 1 0 - Une laitue 0 6 - Une petite mesure d'huile 0 5 - Un citron 0 3 - Une tranche de pain 0 1 - Un petit pain de beurre 0 2 - Un biscuit 0 1 - Une tranche de fromage 0 2 - Une tarte 1 0 - Une custard[9] 0 4 - Un gâteau de fromage 0 4 - Un plat d'anchois 1 0 - Un d'olives 1 0 - Un concombre 0 6 - Une gelée 0 6 - Les bougies 1 4» - - [6] Vin de Bordeaux. - - [7] Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry. - - [8] Vin de Porto. - - [9] Pot de crème. - -L'entrée au Vauxhall coûtait un schelling. - -Casanova observe: - - «Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l'entrée - du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s'y procurer les plaisirs les - plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et - solitaires, allées garnies de mille lampions, et l'on y trouvait - pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres, depuis le plus - haut jusqu'au plus bas étage.» - - * * * * * - -Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est pour se -libérer que, sur la proposition d'un libraire, il écrivit les _Memoirs -of a woman of pleasure_, autrement _Fanny Hill_, oeuvre remarquable; -libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées. - -On ne sait pas bien si la première édition des _Memoirs_ parut en 1747, -1748, 1749 ou 1750. On pense que l'éditeur en fut le libraire Griffiths, -qui publiait _The Monthly Review_. Cela paraît probable, car dès 1760 -Griffith publia, sous le titre de _Memoirs of Fanny Hill_, une édition -publique, mais très adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le _Monthly -Review_ fit l'éloge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le -texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent 10,000 guinées. - -Poursuivi pour l'avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse, -et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit -une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de -ne plus écrire d'ouvrages libres. Cleland observa cette condition et -toucha sa pension jusqu'à la fin de sa vie. Il vécut dans l'étude, à -l'écart de la société qui ne lui pardonnait pas d'avoir écrit les -_Memoirs_. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait -dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait par son -érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de -livres rares et précieux. - -Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789. - - * * * * * - -Cleland écrivit, outre les _Memoirs of a woman of pleasure_, plusieurs -romans qui ne manquent pas d'intérêt: - -_The Memoirs of a Coxcomb_ (1767, in-18) ou _Mémoires d'un fat_; -_Surprises of Love_ ou _Surprises d'amour_ (Londres, 1765, in-12); _The -Man of Honour_ ou _l'Homme d'honneur_ (Londres, 3 vol. in-12). - -Il composa des pièces: _Titus Vespasian_, 1755 (in-8º), drame; _Timbo -Chiqui or the american Savage_, 1758 (in-8º), drame en 3 actes. - -On lui doit quelques essais de philologie _celtomaniaque_ sans grande -valeur: _The way to thing by words, and to words by thing_, et en 1768, -_Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the -analytic method, to retrieve the antient Celtic_, ouvrage auquel il -donna l'année suivante un supplément sous le titre d'_Additionnal -articles to the Specimen_, etc. - -Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le -_Public Advertiser_, où il signa tantôt _Modestus_ et tantôt _A. -Briton_. - - * * * * * - -Gay, dans la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l'amour_, -etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l'_Essai -sur l'homme_, de Pope), intitulé _Essay on woman_ ou _Essai sur la -femme_, et qui est de John Wilkes: «D'après une note insérée dans un -catalogue d'autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le -véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l'auteur de _The woman of -pleasure_.» - -Dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (mars 1861), M. Charles Nodier releva -vivement cette assertion: - -«Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France, -et il est probable même qu'elle a dû être signalée depuis longtemps en -Angleterre. - -«Wilkes est bien le véritable auteur de l'_Essai sur la femme_; il n'est -permis à aucun égard de le révoquer en doute...» - - * * * * * - -Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland, c'est le -roman de Fanny Hill, la soeur anglaise de Manon Lescaut, mais moins -malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des -récits que faisait Chéhérazade. - -G. A. - - - - -ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE - - -_Memoirs of ********** ** ***********._ Vol. I. [II] London: Printed for -G. FENTON, in the Strand. - - 2 vol. in-12, 228-252 pages [s. d.]. Cette édition a paru en 1747 ou - 1748. - -_Memoirs of a woman of pleasure._ Vol. I., [II] London: Printed for G. -Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX. - - 2 vol. in-12, 227-266 pages. - -_Memoires of a woman of pleasure_: London, printed for G. Fenton, in the -Strand, M. DCC. XLIX. - - 2 vol. in-12, 172-187 pages. Cette édition est ornée de gravures, dont - quelques-unes ne se rapportent pas au sujet. - -_Memoirs of Fanny Hill..._ - - In-12 publié en 1760 par le libraire Griffiths, éditeur de la _Monthly - Review_. Cette édition expurgée des _Memoirs of a woman of pleasure_, - fut annoncée avec éloge dans la _Monthly Review_. Les _Memoirs of - Fanny Hill_, reliés en veau, se vendaient 3 shillings. On suppose que - le même Griffiths a également publié les premières éditions des - _Memoirs of a woman of pleasure_. - -_Memoirs of a woman of pleasure_, from the original corrected edition, -with a set of elegant engravings. - - 2 vol. in-8º (s. l. n. d.), 152-162 pages. Édition signalée par - Pisanus Fraxi: «Bien qu'ancienne sans aucun doute, écrit ce - bibliographe, cette édition n'est évidemment pas la première; elle est - d'ailleurs complète et contient un passage qui n'existe pas dans les - éditions de 1749 ou de 1784, ni, en fait, dans aucune des - réimpressions subséquentes que j'ai eu l'occasion d'examiner.» Ce - passage, formé de deux paragraphes, forme la conclusion de l'aventure - dans laquelle Fanny eut l'occasion d'assister à des badinages lascifs - entre deux jeunes gens. A ce propos, Isidore Liseux fait cette - remarque: «Ces deux paragraphes sont probablement une interpolation, - étrangère à Cleland.» - -_Memoirs of Fanny Hill by John Cleland._ A new and genuine édition from -the original text (London, 1749). [Marque de Liseux.] Paris, Isidore -Liseux, 19, passage Choiseul, 1888. - - In-8º, XI-325 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée - porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les - premières pages sont consacrées à une _Notice of Cleland_ qui est - d'Isidore Liseux. - -_Memoirs of a woman of pleasure (Fanny Hill)_, by John Cleland. A new -and genuine édition (from the original text London, 1749). [Marque de -Liseux.] Paris, Isidore Liseux, 19, rue Radziwill, 1890. - - In-8º, VII-319 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée - porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les - premières pages sont consacrées à une _Notice of Cleland_ qui est - d'Isidore Liseux. Il y a une contrefaçon parue en 1894, _Paris, chez - tous les libraires_. Elle comporte aussi la notice et a été divisée en - deux volumes. - - Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_ (London, 1877, - signale «une suite d'illustrations pour Fanny Hill par quelqu'un de - peut-être aussi grand que Hogarth». Ces illustrations se - trouvent-elles dans une édition de nous inconnue ou ont-elles été - tirées à part, Pisanus Fraxi ne s'explique point là-dessus, du moins - dans son _Index_. Au rapport de Liseux, Pisanus Fraxi s'est étendu sur - la bibliographie des _Memoirs of a woman of pleasure_: «La - bibliographie d'un ouvrage de ce genre, dont les impressions sont - souvent sans date, ou antidatées, ou contrefaites, est toujours - obscure et presque impossible: celle de _Fanny_ existe cependant, - aussi étendue qu'on peut le désirer, dans le dernier recueil de - Pisanus Fraxi: _Catena librorum tacendorum_, London, 1885, in-4º. On y - trouvera, en outre des éditions anglaises, l'indication des prétendues - traductions françaises. Ces traductions, toutes du siècle dernier, - sont tellement abrégées qu'elles font l'effet de simples analyses et - n'ont d'autre valeur que celle des gravures bonnes ou mauvaises qui - les accompagnent.» - -_La Fille de joye_, ouvrage quintessencié de l'anglais. A Lampsaque, -1751. - - In-8º, 1 page de titre et 172 pages. Titre rouge et noir, avec une - marque formée de lettres entrelacées. C'est une traduction abrégée par - Lambert, fils d'un banquier de Paris. - -_Apologie de la fine galanterie de Mlle Françoise de la Montagne_, -traduit de l'anglais. A Todion, chez Barnabas Condomine, 1756. - - Pet. in-8º. A partir de la page 97, le titre courant est: _La fille de - joie_. C'est une réimpression, avec un titre différent, de l'ouvrage - précédent. - -_La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par elle-même._ A -Paris, chez Madame Gourdan. MDCCLXXXVI. - - In-8º, 235 pages, plus 2 feuillets pr titre et faux titre, et 33 - planches libres. Belle édition. - -_Nouvelle traduction de «Woman of pleasure ou Fille de Joie». Par M. -Cleland, contenant les Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits par -elle-même._ Avec figures. Première [Seconde] partie. A Londres, chez G. -Fenton, dans le Strand. M. DCC. LXXVI. - - 2 vol. in-16. 119-131 pages plus 5 planches pour la 1re partie et 9 - pour la 2e. - -_La Fille de joie ou Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits par -elle-même._ Nouvelle édition, avec figures. Tome premier. [Second.] A -Londres, 1790. - - 2 vol. in-16, 2 f. titre et faux titre et 143 pp. pr le tome premier. - 2 f. titre et faux titre et 142 pages pr le tome second. Les gravures - sont contrefaites de celles qui accompagnent la traduction de M. DCC. - LXXVI. - -_La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par elle-même._ Tome -Premier. [Deux.] Londres, Imprimerie de la Société cosmopolite, -MDCCCLXXX. - - In-8º; 2 tomes en 1 vol., titre en rouge et noir, papier vergé, 230 - pages. - -_Mémoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe siècle). Entièrement -traduits de l'anglais pour la première fois par Isidore Liseux. [Marque -de Liseux]. Imprimé à cent soixante-cinq exemplaires pour Isidore Liseux -et ses amis, Paris, 1887. - - In-8º, X-327 pages. Titre en noir et rouge. Couverture mobile, - imprimée en noir, contenant sur le premier plat le titre, plus un - _Avis aux libraires_, sur le second plat l'indication d'imprimerie: - _Typ. Ch. Unsinger_; le dos est aussi imprimé. Les premières pages - sont remplies par une _Notice sur Cleland_, par Isidore Liseux. - -_Mémoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe siècle). Entièrement -traduits de l'anglais par Isidore Liseux. Tome I [II]. Réimpression -textuelle de l'édition de Paris, 1887. MIMVI. - - Petit in-4º illustré de 12 héliogravures libres hors texte (il y a - deux éditions faites par un éditeur, H.....; dans la première, les - gravures sont plus petites. Un médaillon donne le portrait de Cleland. - Il existe aussi une contrefaçon du second tirage avec les grandes - héliogravures, mais sans le portrait.) - - Tome I, 6 f. titre et faux titre, 157 p. et 4 f. - - Tome II, -- -- -- 166 p. et 4 f. - - Couverture bleue repliée, papier de soie pour, garantir les gravures. - - Cette édition est la première qui contienne la traduction des deux - paragraphes interpolés dans l'édition signalée par Pisanus Fraxi, - reproduits en anglais et en note par Liseux. - -Il y a des traductions italiennes et une adaptation sous le titre _La -Meretrice_ (Cosmopoli) publiée à Venise vers 1764 et attribuée par le -marquis de Paulmy au comte Carlo Gozzi, dernier défenseur de la -_Commedia dell' Arte_. - -On connaît une traduction allemande dans le 1er vol. des _Priapische -Romane_. - - - - -MÉMOIRES D'UNE FEMME DE PLAISIR - - -LETTRE PREMIÈRE - -MADAME, - -Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à -satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche -que vous m'imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les -périodes scandaleuses d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée -heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer -l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs encore assez -jeune pour en goûter le prix et pour cultiver un esprit qui -naturellement n'était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où -je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les -moeurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux -personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de toute -réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les remords qu'un -retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs coeurs. - -Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne -vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; je dois seulement vous -avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je -les ai commises. - -La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas -la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons; je peindrai les -choses d'après nature, sans crainte de violer les lois de la décence, -qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que -nous. D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs -réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n'ignorez pas que les -gens d'esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs -cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu'ils ont -de blesser l'oeil et les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les -exposer dans leurs salons. - - * * * * * - -Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, Frances Hill[10]. -Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, -dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois -pieusement, très honnêtes. - - [10] _Frances_, Françoise; le diminutif de _Frances_ est _Fanny_, - c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette; _Hill_ signifie colline, et - l'édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des _Memoirs - of a woman of pleasure_ est intitulée _Apologie de la fine - galanterie de Mlle Françoise de la Montagne_. Mais les traducteurs - ne francisent plus les noms propres. - -Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de -la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, -que ma mère n'augmentait guère en tenant une petite école de filles dans -le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule -en vie. - -Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait été des plus -communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait -tout mon savoir. A l'égard de mes principes de vertu, ils consistaient -dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de -timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où -les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; mais alors nous ne -guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, -lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une -bête féroce prête à nous dévorer. - -Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des -petits embarras du ménage qu'elle n'avait employé que bien peu de temps -à m'instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en -état de me donner des leçons qui pussent m'en garantir. - -J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et -regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques -jours l'un de l'autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère -dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline -sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, -s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de -cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; je fus bientôt hors de -danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en -restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction -où cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse -n'en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse -époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut -l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller à Londres -chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans -notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en -service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses -avis et de son crédit pour me faire placer. - -Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je -deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de -mes parents m'encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai -sans hésiter l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y -tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste -qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, émigrés de leur -province. - -J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait de Londres; -il me tardait d'y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la -Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin -toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses -agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la -tête. - -Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée -d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les -habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et -des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin -luisant, ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans aux -vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, pensions-nous, -poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans -ma détermination d'y aller afin d'en prendre ma part. - -Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant -le voyage était d'avoir en route la société d'une compatriote. Nous -allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec -ses gestes: - -«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne -conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles _vartueuses_ -ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse. -On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance -fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres.» - -Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie -d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un -village où j'étais née, il est vrai, mais où je n'avais personne à -regretter; un endroit qui m'était devenu insupportable, depuis qu'à des -témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, -dans la maison même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et -protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit -argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et -les frais d'enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir: huit -guinées et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans -une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je -n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il fût -possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel trésor était si -réelle que je fis très peu d'attention à une infinité de bons avis qui -me furent donnés, par surcroît. - -Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite -scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma -conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi -elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle -fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si -c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail insignifiant de ce -qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un oeil -humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des -voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice -Esther. - - * * * * * - -Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes à la ville, -dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. -Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, -le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce -nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait -à la fois. - -Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos bagages furent -descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que -jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance: - -«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m'en vais vite -dans ma place; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous -pourrez; n'appréhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici -plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement. -Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai -avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous -souhaite beaucoup de bonheur... J'espère que vous serez toujours brave -fille et ne ferez point tort à vos parents.» - -Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit -congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi -légèrement que je lui avais été confiée. - -Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle -n'eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea -un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras -où je me trouvais. Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble -à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui -répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un -logement pour cette nuit. L'hôtesse parut et me dit sèchement, sans être -touchée de l'état où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un -schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville -(ce qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir -le lendemain matin. - -Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage et résolus -d'aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m'avait -donné l'adresse sur le revers d'une chanson. - -J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place convenable -pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d'épargner le -peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther -m'avait souvent répété qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si -affectée que je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter -sur elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire qu'elle -avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal jugé d'abord, -c'était par ignorance de la vie. - -L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution me rendit -matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant -l'hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m'en fus droit au bureau -qui me fut indiqué. - -Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une -table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre -alphabétique un nombre infini d'adresses. - -J'approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement -baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous -rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de -révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête. - -Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d'un petit -ministre d'État, et m'ayant toisée de l'oeil, elle me répondit, après -m'avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour -femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère -propre aux ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son -livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait -expédié quelques-unes de ses pratiques. - -Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de -cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de -promener mes regards sur l'honorable cohue dont je faisais partie, et -parmi laquelle j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je -la crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d'environ -cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au coeur de l'été, tête -nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût -voulu me dévorer. Je me trouvai d'abord un peu déconcertée et je rougis, -mais un sentiment secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose -en ma faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le -plus à mon avantage qu'il me fût possible. Enfin, après m'avoir bien -examinée tout son saoul, elle s'approcha d'un air extrêmement composé et -me demanda si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui, -avec une profonde révérence. - -«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher une -fille... Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie -n'a pas besoin de répondant... Au moins, ma chère enfant, il faut bien -prendre garde; Londres est un abominable séjour... Ce que je vous -recommande, c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout la -mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus -que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait -trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir -affaire à une dame fort respectable. - -Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord -s'était passé, me souriait de façon que je m'imaginai sottement qu'elle -me congratulait sur ma bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les -deux gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette honnête -maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait -souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était -si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta -immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon -auberge, nous fûmes à une boutique dans _Saint-Paul's-Churchyard_, où -elle acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous fit -conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street! - -Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes d'histoires plus -croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe -d'où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, -j'étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas -dire la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce bas -monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse, -me promettant, aussitôt installée, d'informer Esther Davis de ma rare -bonne fortune. - -L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent -rien de la bonne opinion que j'avais conçue de ma place. Le salon où je -fus introduite me parut magnifiquement meublé; car, en fait de salon, je -ne connaissais encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma -route; il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques -pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai pas que -je ne fusse dans une maison des mieux famées. - -Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son -dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu'elle -m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, -si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une -véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois -ridicules révérences: - -«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.» - -Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut: - -«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette jeune personne -pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous -ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même; car je vous -avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je -serais capable de faire pour elle.» - -Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me -salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre -sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, -à ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress -Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère -maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien tombée; -qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je -fusse née coiffée; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent -hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, -capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre -expérience. - -On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus introduite dans -une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors -avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison -roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce -plan, on était convenu que nous coucherions ensemble. - -Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma -tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J'eus -l'honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les -empressements alternatifs me ravissaient l'âme, et, simple que j'étais, -je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa _Seigneurie_. - -Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait des -habits convenables à l'état que je devais tenir auprès de ma maîtresse; -mais ce n'était qu'un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que -personne de ses clients ou de ses _biches_, comme elle appelait les -filles de sa maison, me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour -ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au -service de Sa _Seigneurie_. - -Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite d'être -rapporté. Après souper, l'heure de la retraite étant arrivée, nous -montâmes chacune à notre appartement. Miss Phoebe, qui s'aperçut que -j'avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m'enleva dans la -minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir -ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère -ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phoebe avait environ -vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants -services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait réduite au métier -d'appareilleuse avant le temps. - -L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle m'embrassa avec une -ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre; mais -l'imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le -plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit -succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements -m'émurent et me surprirent davantage qu'ils me scandalisèrent. - -Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à -me gagner; ne connaissant point le mal, je n'en craignais aucun, -d'autant plus qu'elle m'avait démontré qu'elle était femme en portant -mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume -était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, -surtout pour moi qui n'en connaissais point d'autre. - -Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses privautés ne -faisant naître dans mon coeur que l'émotion d'un plaisir, d'autant plus -vif et plus pénétrant que je l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil -se glissa dans mes veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma -gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, -l'amusèrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible -trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui -promettait d'ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses -sensations, mais qui jusqu'alors avait été le séjour de la plus -insensible innocence. Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les -tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître -autant pour l'ornement que pour l'utilité. - -Mais, non contente de ces préludes, Phoebe tenta le point principal, en -insinuant par gradations son index jusqu'au vif, ce qui m'aurait sans -doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s'y était -pas prise aussi doucement qu'elle le fit. - -Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui -s'était principalement concentré dans le point central, où des mains -étrangères s'égarèrent pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt -me caressant, jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à -Phoebe qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait -une entrée plus libre. - -Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce -d'anéantissement si délectable que j'aurais souhaité qu'il ne cessât -jamais. - -«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable -enfant!... quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme!... -Dieu! que ne suis-je homme!...» - -Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus -brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus de ma vie... - -J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je -serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m'échappèrent -dans la vivacité du plaisir, n'eussent en quelque manière calmé le feu -dont je me sentais dévorée. - -Phoebe, l'impudique Phoebe, à qui tous les genres et toutes les formes -de plaisirs étaient connus, avait pris, selon toute apparence ce goût -bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle -eût de l'aversion pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe, -mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre -indistinctement, de quelque façon qu'ils se présentassent. Rien, en un -mot, n'étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au -pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que -j'eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma -brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant -la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa -pleine lumière sur tout mon corps. - -«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me -dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien -que le toucher... je veux dévorer des yeux cette gorge naissante... -Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considérée... Que je la -baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle -blancheur!... Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... De -grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus... -Il faut, il faut...» - -Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que l'on sait. -Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! Une épaisse et -forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je -m'y perdrais tout entière. Cependant, après s'être bien démenée, son -ardeur se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours -étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers -redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées -ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, -éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture. - -J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je goûtai -cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature; que les -premières idées de la corruption s'emparèrent de mon coeur et que -j'éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas -moins fatale à l'innocence que la séduction des hommes. Mais, -continuons... Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu'elle -goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda -artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intérêt de sa -vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et -par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses. - -Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même; -si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j'avais souffertes, -je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les -feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine -inférieurs pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de -veille. - -Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. -Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux -scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je -m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, -je tremblais qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au -contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les -plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit -à m'équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un -des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. -Imaginez combien mon coeur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas -blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d'un -chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à -l'avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l'on -prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais -d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds -cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la -peau était d'un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré -avaient de la délicatesse et de la régularité; j'avais de grands yeux -noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines -occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton -une fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes dents, -desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et -blanches; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la -promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant -peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions -le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du -moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision de nos souverains -juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement -en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un -caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d'autres -me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m'enlever ce que -j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voilà trop, je -l'avoue, beaucoup trop, en fait d'éloge de moi-même; mais je serais -ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si -extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si -j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux. - -Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me -présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, -après m'avoir saluée, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais -volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus -désagréable figure. Que l'on se représente un homme de soixante ans -passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de -boeuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois -défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre -dont le seul aspect faisait horreur. - -C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, -me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant -lui, me tourna tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, et, détachant mon -mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de -ma gorge. - -Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes -charmes, Phoebe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, -elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un -aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre -de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement -que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix -à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les -_beaux gentlemen_ étaient faits sur le modèle de ce hideux animal. - -Tandis que Phoebe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, -Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire depuis, l'avait taxé à cinquante -guinées pour la seule permission d'avoir un entretien préliminaire avec -moi, et à cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses -désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à -propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit qu'on lui livrât la -marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n'étais pas -encore préparée à une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de -m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme -je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de -précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut -qu'il patienterait jusqu'au soir. - -Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d'exalter le -merveilleux cousin: - -«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue... il -me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter -mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais -au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me -promener...» - -Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables -de tourner la tête d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion -insurmontable que j'avais pour lui n'eût rendu leur babil sans effet. La -bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un -auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se -préparait. - -La séance fut si longue qu'il était environ sept heures quand nous -sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le thé fut bientôt servi; -notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. -L'introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle -me dit qu'une affaire de la dernière importance la forçait de nous -quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir -compagnie à son cher cousin jusqu'à son retour. - -«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos -bonnes manières, à vous rendre digne de l'affection de cette aimable -enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.» - -En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de -l'escalier. Je m'attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai -sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et -voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, -profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement la gorge, -qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé -par cet heureux début, l'infâme m'étendit de mon long et eut l'audace de -glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me -rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant -en larmes, de ne me faire aucune insulte. - -«--Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas mon -intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous -aime? que je suis dans le dessein de...» - -«--Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous -aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, laissez-moi... Oui, je -vous aimerai de tout mon coeur si vous voulez me laisser et vous en -aller.» - -C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer -davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes -jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme -un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation -involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes -les horreurs imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur de -s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher -un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de -campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donné mon pucelage à -quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la -ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indifférence -que je me flattais de n'avoir rien à redouter de ses brutales -entreprises. - -Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon -bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre -attendrissant où j'étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me -dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille -revînt, il me rendrait son affection; en même temps il se mit en devoir -de m'embrasser et de porter la main à mon sein; mais, la crainte et la -haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence -extrême, et m'étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la -servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque -chose. - -Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, -elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l'étais sans -émotion. De sorte qu'elle le pria immédiatement de descendre et de me -laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe -rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu -pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier -elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait -pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait -inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra -de son abominable figure. - -Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j'étais, que -j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence quelques gouttes -d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte -que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, -Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif -chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir déplu à Mistress -Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni -la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la défense que -j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait -inspirée la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence. - -Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le -récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à -mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me -rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que -ce n'était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard -le restant du marché; mais heureusement je n'eus que la peur. Le -lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, que l'homme en -question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus -considérables, venait d'être arrêté par ordre du roi, sous l'inculpation -de s'être indûment approprié près de quarante mille livres par des -opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si -désespérées que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen de -poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il -n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. Mistress Brown, -persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu'il fallait, -avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur -sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions -d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément à -ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir. - -En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur -étourderie, me gagnèrent tellement le coeur, qu'il me tardait d'être -agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de moeurs -que j'avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie -comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil. - -Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu'à -l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce -joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donné pour rien au -premier crocheteur qui aurait voulu m'en débarrasser; car dans le court -espace que j'avais été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne -théoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs -leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu que des -discours; je brûlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet -article lorsque je m'y attendais le moins. - -Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe obscure, -séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j'entendis -je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement -et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. -C'était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune -grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un -héros dans les joyeux ébats. - -Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, -par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intéressant; mais la -paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet présent pour que -toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur -le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas un -coup d'oeil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait -l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans -cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur -les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir -patinées quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient -valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses -cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se -débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus -énormes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas aisé de -définir. Qu'on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, -d'un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, -hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en aura encore -qu'une idée imparfaite. - -Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au -grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m'avait été inconnue -jusqu'alors et dont le coup d'oeil sympathique me fit sentir des -chatouillements presque aussi délectables que si j'eusse dû réellement -en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les -secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels -m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but. - -La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence. - -Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma chemise, -j'enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup -dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble -se confondre et s'anéantir. - -Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la -fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son -grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses -caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain -mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus -tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie -essentielle de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses -dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste -gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes -transports, qui ne firent que s'accroître par l'aspect des plaisirs d'un -second combat, que ma position me fit voir distinctement. - -Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre -pièces de monnaie dans la main. - -Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison. - -Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu'il n'eût pas -la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui mes prémices étaient -destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit -d'aubaine. - -Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre, où, m'étant -enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu'avait fait -naître en mon coeur le spectacle dont je venais d'être témoin. Je me -jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant -résister au feu qui me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du -manuel des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée par -l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre jusqu'à ce que Phoebe -m'eût donné là-dessus de plus amples instructions. - -Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un récit -fidèle de ce que j'avais vu. - -Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai -naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu'une -chose m'embarrassait beaucoup. - -«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose? - -«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible -qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous -savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt?... A l'égard -du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs -dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en -soit le plaisir, je crains d'en faire l'essai.» - -Phoebe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne se -plaindre qu'un semblable instrument eût jamais fait de blessures -mortelles en ces endroits-là et qu'elle en connaissait d'aussi jeunes et -d'aussi délicates que moi qui n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité -nos bijoux n'étaient pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain -âge, après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un gant; -qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait un d'une -taille moins monstrueuse. - -«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un jeune marchand -génois l'entretient ici. L'oncle du jeune homme est immensément riche et -très bon pour lui. Il l'a envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais, -son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour -complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le monde. Il a -rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et -il la traite assez bien pour mériter qu'elle s'attache à lui. Il vient -la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet -clair du premier étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce -qui se passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress -Brown et de moi.» - -Le jour suivant, Phoebe, ponctuelle à remplir sa promesse, me conduisit -par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où l'on mettait en réserve -de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d'où nous pouvions -voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles -embrassades de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos, -en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit du -vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, après quelques -questions qu'il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu'à la -chemise; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence -possible. Alors, comme s'il eût été jaloux du linge qui la couvrait -encore, il la mit en un clin d'oeil toute nue et exposa à nos regards -les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible -de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce -procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je -pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée -et flottante sur un cou et des épaules d'une blancheur éblouissante, -tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement -un ton de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le -poli de sa peau. - -Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage étaient -réguliers, délicats et doux, sa gorge était blanche comme la neige, -parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d'elle-même sans -aucun secours artificiel; deux charmants boutons de corail, distants -l'un de l'autre, pointés en sens divers, en faisaient remarquer la -séparation. - -Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée par une -section à peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait -entre deux cuisses potelées et charnues; une riche fourrure de zibeline -la recouvrait; en un mot, Polly était un vrai modèle de peintre et le -triomphe des nudités. - -Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la -contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la parcouraient en -tous sens. En même temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de -la condition des choses qu'on ne voyait pas: mais il les montra bientôt -dans tout leur brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les -cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans; -il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans être beau, d'une -figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux -étaient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui -avait bien sa grâce; car il était de complexion très brune, non de cette -couleur foncée et sombre qui exclut l'idée de fraîcheur, mais de ce -teint clair d'un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa -puissance et qui, s'il éblouit moins que la blancheur, plaît cependant -davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour -être noués, tombaient sur son cou en boucles petites et légères; aux -environs des seins apparaissaient quelques brindilles d'une végétation -qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilité. Son compagnon -sortait avec pompe d'un taillis frisé; ses dimensions me firent -frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir -ses brusques assauts; car il avait déjà jeté la victime sur le lit et -l'avait placée de façon que je voyais tout à mon aise le centre -délectable, dont le pinceau du Guide[11] n'aurait pu imiter le coloris -vermeil. - - [11] Il faut noter que les traducteurs français du XVIIIe siècle ont - toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens. - -Alors Phoebe me poussa doucement et me demanda si je croyais l'avoir -plus petit. Mais j'étais trop attentive à ce que je voyais pour être -capable de lui répondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s'approchait -du but, ne menaçait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui -souriait et semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après -quelques saccades l'aimable Polly laissa échapper un profond soupir, qui -n'était rien moins qu'occasionné par la douleur. Le héros pousse, elle -répond en cadence à ses mouvements; mais bientôt leurs transports -réciproques augmentent à un tel degré de violence qu'ils n'observent -plus aucune mesure. Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives, -leurs baisers trop ardents pour que la nature y pût suffire; ils étaient -confondus, anéantis l'un dans l'autre. - -«Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'évanouis... -j'expire... je meurs...» C'étaient les expressions entrecoupées qu'ils -lâchaient mutuellement dans cette agonie de délices. Le champion, en un -mot, faisant ses derniers efforts, annonça, par une langueur subite -répandue dans tous ses membres, qu'il touchait au plus délicieux moment. -La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses bras avec -fureur de côté et d'autre, les yeux fermés avec une sorte de soupir -sangloté à faire croire qu'elle expirait. - -Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore sans -mouvements... Elle sortit à la fin de son évanouissement et, sautant au -cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui -prodigua, que l'essai qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait -point déplu. - -Je n'entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant cette scène, -mais de cet instant adieu mes craintes, et j'étais si pressée de mes -désirs que j'aurais tiré par la manche le premier homme qui se serait -présenté, pour le supplier de me débarrasser d'un brimborion qui m'était -désormais insupportable. - -Phoebe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables fêtes, ne put -être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me tira doucement de ma -place d'observation et me conduisit du côté de la porte. Là, faute de -chaise et de lit, elle m'adossa contre le mur et alla reconnaître cette -partie où je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi -prompt que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revînmes à notre -poste. - -Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous; Polly, -assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême blancheur de -sa peau, contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son -amant, leurs langues enflammées, collées l'une contre l'autre, -semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure. - -Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie. -Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le -serrait. - -Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes -les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la -tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son -attitude. Mais bientôt l'aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau, -ce ne fut plus qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés. - -Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la -respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe -de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle. - -J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: cette dernière -scène m'avait tellement mise hors de moi-même, que j'en étais devenue -furieuse. Je saisis Phoebe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. -Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous -retirâmes dans notre chambre. - -La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit; ma compagne s'y -étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l'humeur -guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis -qu'en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit -où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs; mais, ne -trouvant qu'un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement -si je n'avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son -caprice et lui laissai faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi -je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais -pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress -Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu'il me serait difficile -de différer jusqu'à l'arrivée de mylord B..., quoiqu'on l'attendît -incessamment. Par bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses -dépens; l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa de -mon sort. - -Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par hasard, plus -matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis -pour prendre le frais dans un petit jardin dont l'entrée m'était -interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement -surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui -dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons -l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient retirés chacun en -compagnie d'une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch -et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie -nocturne. Je m'approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir -sa physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible -d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non, -cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n'oublierai jamais -cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première -fois... Il me semble que je te revois encore dans la même attitude. - -Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la -tête inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épais en boucles -légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur -et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon coeur: -la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de -la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une -indicible douceur aux plus beaux traits qu'on pût imaginer; ses yeux -clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières -réunies, délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs, tels -que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son -front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de lèvres vermillonnées, -saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer, -semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que -j'allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les -deux sexes d'une véritable passion n'avaient arrêté ce premier -mouvement. - -Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte, -plus blanche qu'une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut -pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d'une santé -qui devenait tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait -timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et -l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en me regardant d'un -air égaré; mais, après m'avoir considérée, il me demanda quelle heure il -était. Je le lui dis et j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât -en restant ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui -répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne -fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui -offrir mes services. Néanmoins, soit qu'il craignît de m'offenser, soit -que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il -me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit -que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas lieu de m'en -repentir. Quoique mon amour naissant m'y invitât, la crainte d'être -surprise par les gens de la maison me retenait. - -Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir de lui -expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que -peut-être je ne le reverrais de mes jours; ce que je ne pus proférer -sans laisser échapper un soupir du fond du coeur. Mon conquérant, qui, à -ce qu'il m'a avoué depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que -moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu'il -m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre sur-le-champ et -payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu'il y eût à -accepter une pareille offre de la part d'un inconnu, qui était trop -jeune pour qu'on pût avec prudence se lier à ses promesses, le violent -amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de -délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses -bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit qu'il fût sincère ou non. -Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais -hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convînt; ma bonne -fortune voulut qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions -immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont -il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues. - -Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa figure, de quoi -tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les -considérations pour le plaisir de suivre un amant. - -En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient -réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse, -une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le -distinguait encore davantage; ses yeux étaient vifs et pleins -d'intelligence; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la -fois et d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs de la -rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le -prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie, -d'être lymphatique et mou, qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens -d'un blond aussi prononcé qu'était le sien. - -Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant, vers les sept -heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où -trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m'attendrait -dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner à -connaître qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir. -Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je -m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phoebe -dormait encore; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le -coeur rempli de joie et d'inquiétude. - -Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit -toutes mes craintes. Mon âme était tellement occupée de cet adorable -objet que j'aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un -instant. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui, -je me serais, crue trop heureuse de mourir d'une main si chère. - -Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une -éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d'avancer la pendule, -comme si ma main eût pu en hâter le temps? Je suis surprise que les gens -de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en -moi, surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui -avait déjeuné au logis: - -«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, doux et -poli!» - -Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de -pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins -l'agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis -assez bien jusqu'à cinq heures du matin; je me glissai incontinent hors -du lit, et m'étant habillée en un clin d'oeil, j'attendis avec autant -d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il -arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l'amour, je -descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j'avais -escamoté la clef à Phoebe. - -Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui -m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me -jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit -qu'un. - -Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de ma vie, coula -immédiatement de mes yeux. Mon coeur était à peine capable de contenir -la joie que je ressentais de me voir entre les bras d'un si beau jeune -homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus -passionnés, qu'il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche -où il m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans cette -démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait fait faire? - -En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien pour moi), nous -descendîmes à Chelsea[12], dans une fameuse taverne réputée pour les -parties fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était -un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il nous dit -d'un ton gai et en me regardant malicieusement qu'il nous souhaitait une -satisfaction entière; que, sur sa foi, nous étions bien appariés; que -grand nombre de _gentlemen_ et de _ladies_ fréquentaient sa maison, mais -qu'il n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que j'étais -du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu'en -un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique -grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte -que j'avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau -souverain; crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur. Je -souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule avec lui, je -serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi -je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de -passions différentes, ce combat entre l'amour et la modestie me firent -pleurer de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes -pour de vrais amants! - - [12] Faubourg qui est à l'ouest de Londres et situé sur la rive gauche - de la Tamise. - -Après le déjeuner, Charles (c'était le nom du précieux objet de mes -adorations), avec un sourire mystérieux, me prit par la main et me dit -qu'il me voulait montrer une chambre d'où l'on découvrait la plus belle -vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le -premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une -reine. - -Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la -bouche collée sur la mienne, m'étendit, toute tremblante de plaisir et -d'effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit -pas de me déshabiller! il se contenta de me délacer et de m'ôter mon -mouchoir. - -Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrassée et mes soupirs -brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux seins fermes et durs -tels qu'on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans, -nouvellement arrivée de la campagne et qui n'avait jamais connu -d'hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n'étant -pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes -jupes, et il découvrit le centre d'attraction. Cependant, après une -petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du champ de -bataille. - -Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les façons -qu'exige la bienséance, il s'imagina que je n'étais rien moins qu'une -novice et que je ne possédais plus ce frivole joyau que les hommes ont -la folie de rechercher avec tant d'ardeur. - -Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point son empressement; -il tira l'engin ordinaire de ces sortes d'assauts et le poussa de toutes -ses forces, croyant le lancer dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut -sa surprise quand, après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent -une douleur des plus aiguës, il vit qu'il ne faisait pas le moindre -progrès. - -«Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir... Non, en vérité, -je ne le puis... il me blesse... il me tue.» - -Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait de sa -dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport) -et que peut-être n'avais-je pas eu affaire à personne aussi fortement -outillé que lui: quant à se douter que ma fleur virginale était intacte, -c'était chose qui ne pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre -son temps et ses paroles s'il m'avait questionnée là-dessus; car il ne -pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle. - -Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus d'angoisses -qu'auparavant; mais, de peur de lui déplaire, j'étouffais mes plaintes -de mon mieux. Enfin, ayant essuyé plusieurs semblables assauts sans -succès, il s'étendit à côté de moi hors d'haleine, et séchant mes larmes -par mille baisers brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne -l'avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis d'un -ton de simplicité persuasive qu'il était le premier homme que j'eusse -jamais connu. Charles, déjà disposé à me croire par ce qu'il venait -d'éprouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l'amour, -d'avoir un peu de patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible -pour ne point me faire de mal. - -Hélas! c'était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir à -tout avec joie, quelque douleur que je prévisse qu'il me fît souffrir. - -Il revint donc à la charge; mais il mit auparavant une couple -d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'élévation au but où il -voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa visée, et s'élançant -tout à coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l'union de cette -tendre partie et pénètre justement à l'entrée. Alors, s'apercevant du -petit progrès, il force le détroit, ce qui me causa une douleur si -cuisante que j'aurais crié au meurtre si je n'avais appréhendé de le -fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je -les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. A la fin, les -barrières délicates ayant cédé à de violents efforts, il pénétra plus -avant. Le cruel, en cet instant, ne se possédant plus, se précipite avec -ivresse; il déchire, il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et -fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière... J'avoue -qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'eût égorgée et -perdis entièrement connaissance. - -Quelques moments après, quand j'eus repris mes sens, je me trouvai au -lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai -languissamment et lui demandai, par manière de reproche, si c'était là -la récompense de mon amour. Charles, à qui j'étais devenue plus chère -par le triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si -touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais -effaça, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir de mes souffrances. - -L'accablement où je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous -dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d'assez -bon appétit, et deux ou trois verres de vin me remirent en état de -supporter une nouvelle épreuve. Mon ami ne tarda pas à s'en apercevoir, -par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai à ses -embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi dans tous les plis -et replis où nos corps pouvaient s'enlacer, incapable de refréner la -fureur de ses nouveaux désirs, lâche la bride de son coursier et -couvrant ma bouche de baisers humides et brûlants, il me livra un nouvel -assaut; poussant, perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces -tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup -souffrir; mais j'étouffai mes cris et supportai l'opération en véritable -héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui échappèrent, -ses joues d'un rouge plus foncé, ses yeux convulsés comme dans -l'ivresse, un doux frisson qui le prit, m'annoncèrent qu'il touchait au -souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empêchait de -partager. - -Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur -d'amour qui me fit passer de l'excès des douleurs au comble de la -félicité. Je commençai alors à partager ces plaisirs suprêmes, à goûter -ces transports délicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes -pour qu'on puisse y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu, -par ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement -universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et l'épanchement de -la liqueur divine. - -C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes l'heure du souper. -Nous mangeâmes à proportion du fatigant exercice que nous avions fait. -Pour moi, j'étais si transportée de joie, en comparant mon bonheur -actuel avec l'insipide genre de vie que j'avais mené ci-devant, que je -n'aurais pas cru l'avoir acheté trop cher quand sa durée n'eût été que -d'un moment. La jouissance présente était tout ce qui remplissait ma -petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de réparation, nous -ayant invités au repos, nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d'autant -plus délectable que je le passai dans les bras de mon amant. - -Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait -encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me -rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m'assis au bord du lit -pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa -chemise roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour jouir -pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je vous peindre sa -figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon -imagination enchantée! Le type parfait de la beauté masculine en pleine -évidence! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute -l'efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté -n'a pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure -commençait-il à faire distinguer le sien. - -L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait -exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: ah! quelle violence -ne dus-je pas me faire pour m'abstenir d'un baiser si tentant! - -Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et sur les côtés une -chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps -de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture; toute -la force de la virilité s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la -délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de -sa chair. - -La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de -viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque -mamelon, l'idée d'une rose prête à fleurir. - -La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette symétrie de ses -membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là -où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches; -où sa peau luisante, soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait -sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se -plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se -poser, glissait sur la surface de l'ivoire le plus poli. - -Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante et lustrée, -s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers -dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans -quelque reste de terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur -l'effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de -douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait -languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des -cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la perspective et formait -sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment -supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou -d'autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces -objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par les rares -connaisseurs doués d'une imagination de feu, qu'un jugement sain porte à -l'admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables -créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse -ne saurait payer à leur prix. - -Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence qu'il y a -entre une vierge et une femme. - -Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen, Charles s'éveilla -et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m'étais -reposée; et, sans attendre la réponse, il m'imprima sur la bouche un -baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu'à la -ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se -donner la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses yeux -et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité et la dureté -de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de -ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l'harmonie de mes -membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de -son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu'il -avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de ses mains le -centre de son attaque: il glisse sous moi un oreiller et me place dans -une position favorable à ce singulier examen. Oh! alors, qui pourrait -exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains! -Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de -compliments tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son athlète, -levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. Il le considère -un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main; -d'abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre; -mais mon inclination était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse -augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La -corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant -plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit -où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si -convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre. - -La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable; et -prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l'orage à -l'endroit où je l'attendais presque impatiemment et où il était sûr de -toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui -désormais, il me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement -suffoquée, presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades! Oh! -les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie inexprimable et -cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore. -Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la -matinée, que force nous fut de ne faire qu'un du déjeuner et du dîner. - -L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous -mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement qu'il était né d'un -père qui, occupant un modeste emploi dans l'administration, dépensait -quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien -médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession et son -père se proposait seulement de lui acheter une commission d'enseigne -dans l'armée, à cette condition toutefois qu'il pût en réaliser l'argent -ou trouver à l'emprunter; ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus -à souhaiter qu'à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur -lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à l'âge -d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait jamais eu la pensée -de prendre aucun parti. De plus, il n'avait jamais eu la pensée de le -prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les -dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à -la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une -maîtresse; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas -d'argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher -quand il lui plaisait; la moindre excuse était suffisante et ses -réprimandes même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une -sorte de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse de -contrôle ou de répression. - -Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère du côté -maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance -aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d'un revenu -considérable et économisait schelling à schelling pour ce cher enfant, -fournissait amplement à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en -état de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui avait des -passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait de satisfaire, -était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils, -qu'il résolut de s'en venger et n'y réussit que trop, comme vous le -verrez bientôt. - -Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble, -me quitta l'après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa -connaissance, des moyens d'empêcher Mistress Brown de nous inquiéter. -Sur le récit qu'il lui fit de la manière dont elle m'avait séduite, le -jurisconsulte trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en -exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette -mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et -croyaient qu'il leur amenait quelqu'un à plumer, le reçurent avec toutes -les démonstrations de civilité requises en pareil cas; mais elles -changèrent bientôt de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara -qu'il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une -affaire à régler. - -Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent. -Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle n'avait pas connu, ou, pour -mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de -la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n'était -pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout -quand les termes de justice de paix _newgate_, de old Bayley[13] de -pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une maison mal famée, de -promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour -abréger l'histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur -remettant en main ma boîte et mes petits effets, non sans leur offrir -gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus -attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés. - - [13] Prisons de Londres. - -Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès, revint -entre mes bras recevoir la récompense des peines qu'il s'était données. - -Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me -loua un appartement garni, composé de deux chambres et d'un cabinet -moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D...-Street, -quartier de Saint-James[14]. La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous -y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en -expliqua toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous -servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité avaient logé -chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa femme occupaient le -premier..., que je paraissais une lady bien aimable...» - - [14] Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de - Londres. - -Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous -étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait guère, -pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce mot de _lady_ me fit rougir -de vanité. - -Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c'était une femme -d'environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures -triviales que l'on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa -jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante -livres sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et -qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement -à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son fonds à quelque prix que -ce fût, elle s'était jetée dans les affaires privées; en quoi, grâce à -son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d'excellents -hasards; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour -de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses gages, -receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les fonds une grosse -somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu'elle -écorniflait à ses logeurs. - -Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa -pas échapper une seule petite occasion de nous tondre; ce que Charles, -par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine -de déloger. - -Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux -moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé; je trouvais en sa -compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait à la -comédie, au bal, à l'opéra, aux mascarades; mais dans ces brillantes et -tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et -tout ce qui n'était pas lui n'était rien pour moi. - -Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler tout -sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me -fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur -d'un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m'en -préoccuper. L'occasion, du reste, ne s'en présenta pas; car si je vous -racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia -des femmes beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre -allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je pourrais, -en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance; mais, -alors, ne m'accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui -devrait être depuis longtemps satisfaite? - -Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs, -Charles s'en faisait un de m'instruire selon l'étendue de ses -connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui -sortaient de son adorable bouche et j'en gravais dans mon coeur -jusqu'aux moindres syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas -me refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un -souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie. - -Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je -perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant -il est vrai qu'il n'est pas de meilleur maître que l'amour et le désir -de plaire. - -Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout ce qu'il -recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait mettre dans mon -bureau; s'il me donnait de la toilette, je l'acceptais uniquement pour -lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition. -Je me serais fait un plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes -doigts jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je -pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de -ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon coeur, -que Charles ne pouvait manquer de s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas -autant que je l'aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos -tendres discussions), il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la -satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus -aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était. - -Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus -souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La -pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions -frustré l'Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux -desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle -avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit de me -débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix. - -Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j'étais -grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre -séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont -le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang. - -J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de -ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui -n'avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième -jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je -n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la -suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au -plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui pouvait seul me la -conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un _Public-House_ du -voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont -je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui -rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones -lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père, -pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu'il -n'était lui-même, l'avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud, -héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il -venait de recevoir l'avis. - -Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien -concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du -navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à -personne. - -La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil -maître causerait la mort de sa grand'mère, ce qui se vérifia en effet, -car la vieille dame ne survécut pas d'un mois à la fatale nouvelle, et, -comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à -son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant -de mourir. - -L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard -dans le sein, en me disant qu'il était parti pour un voyage de quatre -ans et que je ne devais pas m'attendre à le revoir jamais. Avant qu'elle -eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie -de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, -l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je -me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de calamités et de -douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, on me conserva une -odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j'avais -joui jusqu'alors, ne m'offrit tout à coup que des horreurs et de la -misère. - -Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours. -Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le -dessus; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui -faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à -petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment. - -Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que -je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition à -pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux -rétablissement en ces termes: - -«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise à présent. -Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous -savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps; mais, -franchement, j'ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans -différer.» - -Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour -logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois -livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui -connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas -payer; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais -prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu -de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme, -j'espérais qu'elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon -malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement -que, quoi qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune, -l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de -m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je -fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu'un criminel à la -vue du lieu de son exécution. - -Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses -desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me -dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables -extrémités, mais que l'on pouvait trouver un honnête homme dans le -monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction -mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman cette -après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de -me rendre ce service. - -A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant -ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à -mes réflexions. Je demeurai près d'une heure abîmée dans les idées les -plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent -causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de -mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au gentleman, -qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer -d'embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou -non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle -avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée -pourvoyeuse. - -Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi -froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités de quelqu'un -qu'on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les -honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit -une pour elle-même; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un -regard stupide et effaré était l'interprète de la surprise où m'avait -jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, -ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence: - -«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et -d'un ton d'autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point -détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin -ne doit pas être éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable -gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire -plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous -piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que -vous le pouvez.» - -Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente harangue était -moins propre à me persuader qu'à m'irriter, lui fit signe de se taire. -Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincèrement -mon affliction; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur -sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi; -mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les -avait respectés aux dépens de son repos, jusqu'à ce que la nouvelle de -mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l'avait enhardi à -venir m'offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû -se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule -faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis -qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un -homme d'environ quarante ans, vêtu d'un costume simple et uni, avec un -gros diamant à l'un de ses doigts, dont l'éclat frappait mes yeux -lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée -de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle -communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa -naissance et à sa condition. - -Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un -bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais -que lui dire. - -Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa -jusqu'au fond du coeur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans -différer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones. -Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette -infâme racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous -laissa seuls. - -Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf dans de -pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son -mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; après quoi il -s'aventura à me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la -moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui -était dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement il -me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances, -il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité -sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent -et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle -je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les -mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'eût -dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles, -j'aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas! notre vertu -et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où -nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par -un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus -grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien -délicates; et sans chercher à m'excuser, il n'en est guère qui pût -répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste, -comme il n'y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus -en droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. Suivant -cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant. - -Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition -d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que machinalement et par un -sentiment de gratitude. Content de s'être assuré ma jouissance, il -voulut désormais s'en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir -rien à la violence. - -La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j'appris avec -joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu insupportable, ne serait -pas des nôtres. - -Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de -bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir -employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse -suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frère du -comte de L..., que mon hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant -trouvée extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma -connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose eût -réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais -sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui. - -Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes de perdrix et -bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y eût mêlé quelque -drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes -sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder -M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de -semblables circonstances, eût été le même pour moi. - -Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être -éternelles. Mon coeur, accablé jusqu'alors sous le poids des chagrins, -se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon de contentement. Je -répandis quelques larmes, elles me soulagèrent; je soupirai, mes soupirs -me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans être gaie, un air -serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop -expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula -adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima -vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance -qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant -avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la -jarretière, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps -auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais -pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille -qu'il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de -sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me -mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure -et qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. Quoique -je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition lui fit -connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de -lui obéir. - -Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta un bol en -argent plein de ce qu'elle appelait une «potion nuptiale». Je l'eus à -peine avalée qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brûlais, peu -s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il fût. - -La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en -robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il -ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien à le revoir, sa -rentrée me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied, -tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, -il s'approche du lit, m'enlève en un clin d'oeil et me renverse nue sur -un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe quelque temps à -parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la -jouissance n'avait pas encore altérée; de là, passant à une taille -élégante, à une chute de reins merveilleuse; chaque contour était baisé -tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, -ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs -que mon coeur désavouait. - -Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que -produit la jouissance d'un amour mutuel où l'âme, confondue avec les -sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté! - -Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'à -la pointe du jour, où nous nous endormîmes d'un profond sommeil. - -Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages, -que son expérience en ces sortes d'affaires lui avaient appris à -préparer en perfection. M. H..., qui s'était aperçu que j'avais changé -de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu'elle nous eût quittés, que pour -me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me -changer de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à son -retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une bourse contenant -vingt-deux guinées, en attendant mieux. - -Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis -la conséquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car -mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai -comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le -rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit -réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière -interrompu mes chagrins, et si mon coeur n'eût point été engagé, M. H... -l'aurait vraisemblablement possédé tout entier; mais la place étant -occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes -conjectures où le sort m'avait réduite. - -Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau -logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la -dévotion de M. H... Il lui louait le premier étage, très galamment -meublé, pour deux guinées par semaine, et j'y fus aussitôt installée -avec une fille pour me servir. - -M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous apporta d'une -taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille -me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré -les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les -honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux -bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses -libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de -perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, au moins me -forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l'amitié la plus -reconnaissante. - -Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de -bons appointements, et nippée comme une princesse. - -Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de -mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait fréquemment de -petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi -lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce -que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur et de -modestie. - -Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites -de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur -temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon -nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs -relations avec elles), j'en connusse à peine une seule qui ne détestât -parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule -de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore, -quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien. - -Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord -du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis -quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers -le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H... -chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi -gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre: - -«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me tourmentez point. -Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma -maîtresse allait venir!... Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au -moins je vous avertis, je m'en vais crier.» - -Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber sur le lit de -repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire -une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses -mouvements nonchalants qu'il se trouvait logé plus à l'aise qu'il ne -s'en était flatté. Cette belle opération finie, M. H... lui donna -quelque monnaie et la congédia. - -Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scène et -tapage; mais mon coeur n'y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en -souffrît, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir -jusqu'à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du -pied et remontai à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même. -J'entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en -sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était rien passé. -J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma -dupe en croyant que j'étais la sienne. La grosse récréation qu'il venait -de prendre l'avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires -pour n'être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit -incontinent après. - -A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de l'associer à mes -travaux, au premier sujet de mécontentement qu'elle me donna, je la mis -à la porte. - -Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront que M. H... -m'avait fait, je résolus de m'en venger de la même façon. Je ne tardai -pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son -service, le fils d'un de ses fermiers. C'était un jeune garçon de -dix-huit à dix-neuf ans, d'une physionomie fraîche et appétissante, -vigoureux et bien fait. Son maître l'avait créé le messager de nos -correspondances. Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa -timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement -lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe, -parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu'il s'en -doutât. - -Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j'étais encore -au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde, -tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu -de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais -petit à petit par des familiarités. - -«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?... est-elle -plus jolie que moi?... Sentirais-tu de l'amour pour une femme qui me -ressemblerait?». - -Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton niais et honnête, -selon mes désirs. - -Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il venait, à son -ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J'étais alors -couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H... et de ma servante, dans -un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de -corset, pas de cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de -moi par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante, sa -chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles -naturelles et se resserrait par derrière dans un noeud élégant; sa -culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe -d'une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de -dentelles, des noeuds d'épaule, tout cela complétait le coquet -personnage... Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits -coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des dames. En même -temps je me saisis d'une de ses mains, que je serrai contre mes seins, -qui tressaillaient et s'élevaient comme s'ils eussent recherché ses -attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. -Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux; ses -joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et -la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité de ses regards, son -émotion parlèrent assez pour m'apprendre que je n'avais pas perdu mon -étalage; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter -de les baiser, le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors, -portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j'y remarquai -très distinctement de la turgescence et de l'émoi; et comme j'étais trop -avancée pour m'arrêter en si beau chemin, comme d'ailleurs il m'était -impossible de me contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa -modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis semblant de -jouer avec ses boutons, que la force active de l'intérieur était sur le -point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent -facilement prise et _le voici_ à l'air... non pas une babiole d'enfant, -ni le membre commun d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille -qu'on l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux meuble me -fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu'il y avait de -surprenant, c'est que le propriétaire d'un si noble joyau ne savait pas -la manière de s'en servir, tellement que c'était mon affaire de le -guider au cas que j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve; -mais il n'y avait plus à reculer. - -Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura, par instinct -naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace, -il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus -tôt senti que ma crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre. -Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le plus -avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son -cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis -dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant, -quoiqu'un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je -parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos, en -fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt un mélange de -plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu'il ne me -tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni -dedans ni dehors. Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur -et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce -timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret -de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger d'une place dont la -douce chaleur lui avait donné l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait -d'envie de satisfaire. - -Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant ménagée et que -mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je le caressai pour -l'encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à -tout événement. Il l'insinua de nouveau, ayant l'intention de modérer -ses coups. Petit à petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à -moitié. Mais tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit, -et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais -m'empêcha de l'attendre. - -Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune, -cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant -de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef. -Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le -terrain et nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les -ravissantes agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent -insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à -demi clos, qu'il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d'y -arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux -dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans -aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos -âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement -concentrées. - -La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux -instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d'ailleurs, -l'idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de -ravages que s'il avait triomphé d'une seconde virginité. - -C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il -me remerciait de l'avoir initié à de si agréables mystères. Il n'avait -jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je -devinai bientôt, par l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il -brûlait de connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il -voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la -chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude la plus favorable pour -exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d'oeil luxuriant -du voisinage. Extasié à la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il -n'abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant -ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses -ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si -vive qu'il n'y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante -arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l'embrasement. - -J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable -séance, que je n'avais pas la force de remuer. - -Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en -goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l'eusse -averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et, -lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse -de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu'il fût discret. - -Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j'étais encore -couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par -tous mes membres, m'applaudissant de m'être ainsi vengée sans réserve, -d'une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure -m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la moindre -préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre -reproche d'avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que -délaissée. J'aurais cru être ingrate envers le plaisir que j'avais reçu -si je m'en étais repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il -me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout -sentiment de honte ou de réflexion. - -A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière agréable dont je -venais d'employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d'éclat -et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais; -aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne -découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus -quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et, -refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me -tranquilliser. - -Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de -fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'égayai si bien -que j'en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d'esprit. Je me -couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine -du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé. -Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen -sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus -reconnu que ni le duvet, ni l'intérieur même n'offraient aucun vestige -des assauts qui s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur -naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de -l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de savoir que -je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai -doublement par la revanche que j'avais prise et par les délices que -j'avais éprouvées. - -L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je -m'étendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un -message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation, -s'approcha de mon lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse, -et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une -main que je lui avais abandonnée. - -Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'était -paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir -de plaire ne pouvait m'être indifférent, puisque c'était une preuve que -je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'était pas -au-dessous de mon ambition. - -Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne -figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour -une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j'aurais tenu pour -tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert -par la nature à une gourmande de plaisir. - -Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet -être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels, -d'une sincérité qui se lisait dans ses yeux; avec cette fraîcheur et -cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang -coloré; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un -charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était de condition trop -basse pour mériter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre -condition, à bien considérer, était-elle donc d'un cran plus élevée, ou -bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté -qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à -l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer, -d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien, -en proportion de l'agrément qu'ils y trouvent; mais à mon âge, avec mon -goût pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait doué une -jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec -ses qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de -sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie -dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon je me trouvais à -l'aise sur le pied d'égalité, et c'est ce que l'amour préfère. Je -pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle -fantaisie qui me viendrait dans la tête. - -Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'était -pas assez; après quelques questions et réponses souvent interrompues par -de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et -entre mes draps le peu de temps qu'il avait à rester? C'était demander à -un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta -ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir. - -Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants, -qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent -jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui -équivaut à une éternité. - -Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me -baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à -présent ronds et potelés, s'enhardit à me mettre dans la main sa vigueur -elle-même; sa tension, sa roideur étaient étonnantes; c'était un -inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage -de riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai, -augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait. - -Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune -homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et -dans la position la plus avantageuse, j'offris à Will le séjour des -béatitudes où il s'insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors -mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que -nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par l'autre et -qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse -position, Will eut bientôt atteint le moment suprême; je me ranimai donc -pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la -nature put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je -m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce -réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet -instantané: je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de -cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me -noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une -langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A la fin je me -débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l'heure de sa retraite -était venue; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de -temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore -des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait vue -que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il -avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s'acheter une montre -en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde; il l'accepta -enfin, comme un souvenir qu'il aurait soin de garder de mon affection. -Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette -tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature. - -Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail de choses qui -firent sur ma mémoire une si forte impression; mais, outre que cette -intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique -m'interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il -serait injuste d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai -trouvé dans un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit -en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu'au milieu -de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir -et tromper leur orgueil. Les grands! Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent -le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en -sont eux-mêmes? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne -tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir -de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans -distinction de naissance ou de position. - -L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable -garçon et la vengeance avait cessé d'en avoir une. Le seul attrait de la -jouissance était maintenant le lien qui m'attachait à lui: car, bien que -la nature l'eût si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui -manquait néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. Will avait -assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable et par-dessus tout -reconnaissant; silencieux, même à l'excès, parlant très peu, mais avec -chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre -raison de me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés que -je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc -une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car c'était réellement -un trésor, un morceau pour la _bonne bouche_[15] d'une duchesse, et à -dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu'il fallait y -regarder de fort près pour décider que je ne l'aimais pas. - - [15] En français dans le texte. - -Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une -imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour -toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer -avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une nouvelle -posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du -fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser. -J'avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne -l'était qu'à demi, M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit -précisément au plus intéressant de la scène. - -Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme -frappé d'un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu'un mort. -M. H... nous regarda quelque temps l'un et l'autre, avec un visage où la -colère, le mépris et l'indignation paraissaient dans leur plus haut -degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute -troublée que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour. - -Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon infidélité agonisait -de frayeur, et j'étais obligée d'employer le peu de courage qui me -restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le -rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le -baisais, je le serrais dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu -insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue. - -M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il -me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire -pour justifier l'affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui -répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux -d'une courtisane effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui -manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière, donné -l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés avec ma -servante; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la -sienne; qu'au contraire, j'avouais que mon offense était de nature à ne -pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était -moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin, -j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu'il voudrait -ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît point l'innocent et le -coupable. - -Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure de ma -servante; mais, s'étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces -termes: - -«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai -que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux -pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours -pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous. -Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera -une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que -vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui -où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en -prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.» - -Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will: - -«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour -l'amour de votre père. La ville n'est pas un séjour qui convient à un -pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez à la campagne.» - -A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le -retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins il suivit son chemin, -emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s'estimait fort heureux -d'en être quitte à si bon marché. - -Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je -n'étais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant -la semaine qu'il m'avait accordée pour chercher un logis ne purent -l'engager à me revoir une seule fois. - -Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après, -une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l'épousa: il y avait -tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils -vécussent heureux ensemble. - -J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H... avait -prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement, -j'aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n'aurais -épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le -garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait être -aisément détruite ni remplacée; quant à mon coeur, il était hors de -question; toutefois, j'étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé, -et, en fait, d'après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait -lui arriver rien de meilleur. - -Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de convenance -j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, j'étais assez légère, -assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que -je ne l'aurais dû. Mais, comme je ne l'avais jamais aimé et que sa -rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet -de mes voeux, je fus promptement réconfortée; et me flattant qu'avec le -fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais dans les affaires je ne -pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu'avec la -moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter -là-dessus pour tenter fortune. - -Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je -connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me -prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart -enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient; -et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le -même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile -pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret -plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu'il -ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du coeur humain et -qui n'est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie. - -Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis -que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence, -Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j'avais connue -par une des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais, -vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais -toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n'en -fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D'après ce qui en -résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en -meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut -pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder ses -clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche qu'elle ne -prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus -qu'elle l'expérience du libertinage de la ville n'était mieux placé pour -me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession. -Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son -industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans -rien partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une femme -bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée -dans cette industrie, qu'elle continuait, moitié par nécessité, moitié -par goût; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et -n'en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, -sans contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des -clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait -constamment un bon stock de ses _filles_: ainsi appelait-elle les jeunes -personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son -adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils, -réussirent très bien dans le monde. - -Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais, avait ses -raisons, relativement à M. H..., pour ne point paraître s'occuper trop -de mes affaires; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour -mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez -un brossier de _R...-Street_, Covent-Garden, juste à côté de sa propre -maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement -s'étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le -propriétaire était familiarisé avec leurs allures; et pourvu qu'on payât -le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les -commodités qu'on pouvait désirer. - -Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors de notre -rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets d'habillement et tout ce -qui m'appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les -y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa -famille. Je n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité -suffisant pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait seul que -c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une -lettre de remerciements pour M. H..., que je croyais à tout jamais perdu -pour moi, comme il l'était en effet. - -J'avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la -tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais d'avoir été pour -quelque chose dans sa découverte; elle s'était peut-être vengée de ce -que je ne lui avais pas confié mon intrigue. - -Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement -meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi -confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles, -descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où -m'attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous -les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une locataire sur -qui l'on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer: elle -m'aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n'eût pas eu la -moitié du poids de cette recommandation toute seule. - -J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule -conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer ou surnager, suivant -que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les -conséquences, et quelles aventures m'arrivèrent dans l'exercice de ma -nouvelle profession, c'est ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car -il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci. - -Je suis, Madame, - -Votre, etc., etc., - -XXX. - - - - -LETTRE DEUXIÈME - - -MADAME, - -Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement pour me -permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je l'avoue, qu'au lieu -de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée de poursuivre une -confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à -souffrir. - -Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de -l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable d'un sujet de -cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement -le même: quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de -modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter -entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes -expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute encore cet inconvénient, -que les mots de _jouissance_, _ardeur_, _transport_, _extase_ et le -reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la _pratique du -plaisir_, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur -énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette -pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en -conséquence, m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que -j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre -sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter remède là où mes -descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra -instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l'autre -donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent -usage. - -Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de l'extrême -difficulté d'écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût, -aussi éloigné du cynisme d'expressions grossières et vulgaires que du -ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est -non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une -grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être -satisfaite qu'à mes dépens. - -Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant ma précédente -lettre. La soirée était assez avancée lorsque j'arrivai à mon nouveau -logement, et Mme Cole, après m'avoir aidée à ranger mes affaires, passa -tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes -ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions -concernant cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais -maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir publique; il -fallait me perfectionner en conséquence et m'entourer de tout ce qui -pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intérêt soit pour le -plaisir, soit pour les deux ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle, -«comme j'étais une nouvelle figure dans la ville, c'était une règle -établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et -de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans -préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer -dans l'intérim, car il n'y avait personne qui détestât plus qu'elle de -perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et -se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien -accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter -puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant -d'avantages que s'il s'agissait d'un véritable.» - -Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette époque, le -trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma honte que j'acceptai un -peu trop vite cette proposition; elle répugnait sans doute à ma candeur -et mon ingénuité; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions -d'une personne à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma conduite. -Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces -inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les -liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine -et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes -traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait -perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif pour me -porter une si vive affection. C'était possible: il existe ainsi de -frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font -souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient -fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que, -sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites, -quand je vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette -qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je -m'étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la -respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, pour lui rendre justice, -je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincère tendresse et un soin de -mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa -profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur -tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et -m'emmena chez elle pour la première fois. - -Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie -et d'ordre. - -Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique étaient -assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de -mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était -difficile de voir trois plus belles créatures: deux d'entre elles -étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la -troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux -noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui -laissaient rien à envier à ses blondes compagnes; leurs toilettes -étaient d'autant plus recherchées qu'elles paraissaient moins l'être, -grâce à leur cachet de propreté correcte et d'élégante simplicité. -Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme -Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée -la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets -par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison -aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et -refusât d'en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une -petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte -dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de décence -extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole, -qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur -beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur. - -Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait d'ailleurs -prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement -admise dans toutes les intimités de la maison; sur quoi ces charmantes -filles m'accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur -leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais -guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement -dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans -l'intérêt commun; elles me considéraient comme une associée qui -apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison. -Elles s'empressèrent autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et, -comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l'occasion d'une -petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de parade. Mme Cole, après -quelques recommandations spéciales, m'abandonna à leurs caresses et -sortit pour ses affaires. - -La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa bientôt entre -nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous -connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs -appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et, -surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se -réunissait d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient -avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence; la crainte, -la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites; c'était, -en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en -fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour -les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la -volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution -pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les -restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que -de voir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de -honte. - -Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie fit son -ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se -livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l'intérêt, et il -convient d'observer que tout représentant du sexe mâle n'était pas -indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé -d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison galante -de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus -confortable; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât -en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces -plaisirs, les familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si -rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la -délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la -plus prononcée. - -Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de -mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole, -qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces -filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour -et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni -réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans -affectation, joyeux et libre. - -Après le dîner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes demoiselles, me -prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour -la cérémonie de ma réception dans la confrérie: sous réserve de mon -pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un -amateur, il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en -étaient sûres, ne me déplairait pas. - -Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction de mes -compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur d'une proposition -quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir -celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, _carte blanche_[16], et je -reçus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et -mon bon caractère: «J'étais une aimable fille... je prenais les choses -de bonne grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de la -maison...», etc. - - [16] En français dans le texte. - -Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et -m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que «je serais présentée, ce -soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les -coutumes de la maison, aurait le privilège de m'engager dans la première -partie de plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient tous -de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous -tous les rapports; qu'unis d'amitié et liés ensemble par la communauté -des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se -montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les -amusaient: de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les -patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines -occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes; -mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire -passer pour pucelle: ils étaient d'abord trop connaisseurs, trop au fait -de la ville pour mordre à un tel hameçon; puis ils étaient si généreux -pour elle qu'elle eût été impardonnable de vouloir les tromper». - -Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, car c'est -ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour -affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à -la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je -ferais peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au -début une meilleure impression. - -Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen auxquels je -devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort -loin d'être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont -certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire -ressortir; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus -profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix -et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse -et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair; que, pour -ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne -rien demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente -occasion, la meilleure toilette était de n'en pas avoir. - -Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas -m'imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très -énergiques, la doctrine de l'obéissance passive et de la complaisance -pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des -raffinements et les autres des dépravations; en décider n'était pas -l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle n'avait qu'à s'y -conformer. - -Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le -thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie. - -Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une d'elles, -observant que l'heure de l'assemblée était encore assez éloignée, -proposa que chacune de nous fît à la compagnie l'historique de cette -période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de -fille devenue femme. - -Mme Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât à cause de ma -prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât elle-même à cause de son -âge. La chose ainsi réglée, on pria Émily de commencer. C'était une -fille blonde à l'excès et dont les membres étaient, si c'est possible, -trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette -délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté; ses -yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de -plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents -parfaitement blanches et égales. - -«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez -considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l'envie de -vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je -crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse -pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de -déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux -guinées, que je tenais de ma grand'mère, de quelques schellings, d'une -paire de boucles de souliers en argent et d'un dé de même métal. Les -hardes que j'avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, -chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de -carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher -fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet -au bout d'un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l'un de -l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de -faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous -mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous -répondrions en cas qu'on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la -difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord -fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à pied. -Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes -en tête à tête. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'eûmes -ni l'un ni l'autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce -qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué que -moi pour trouver le moyen de coucher seul. - -«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout -d'une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la -suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, -où il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise -de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente que je ne pensais -pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu'avec une de nos -servantes, et peut-être n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées, -jusqu'à ce que l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en -soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement -déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et -la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison -commençait à être froide. Mais que l'instinct de la nature est -admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra -contre moi, comme si c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud. -Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que -je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se -hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans -penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me -fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec -surprise, ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et -n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me -trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j'ignorais la -cause que je le laissai faire en paix jusqu'à ce qu'il m'arrachât les -hauts cris; mais il n'y avait plus à reculer, le maquignon était trop -bien en selle pour le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis -ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le -plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous -ennuyer par un plus long récit; c'est assez que vous sachiez que nous -vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la -profession.» - -Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous faire son -histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais vues avant et depuis -elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'égaler les siennes: -elles n'étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant -avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés. -Sa complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore plus blonde -grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à son visage plus de -vivacité que n'en comportait sa couleur; un léger coloris animait ses -joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur -générale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner -un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à -l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. Pressée de -parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes: - -«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère -peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes -tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou -ménagère chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec -toute la tendresse possible. - -«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres -accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur -amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui -tiennent à l'union des coeurs, quand la nature et la liberté, d'accord -avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa -méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt il me -dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. Heureux moments! - -«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l'amour, je -perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile à -garder, et voici comment: j'étais accoutumée, lorsque ma bonne tante -faisait sa méridienne, de m'aller récréer en travaillant sous un berceau -que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable -pendant les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon habitude, -je m'étais placée sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre à ce -dessein dans le cabinet, la tranquillité de l'air, l'ardeur -assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui -m'attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma -tête me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les -commodités du luxe. - -Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit assez -fort, qui se faisait dans la rivière dont j'ai parlé plus haut, dérangea -mon sommeil et m'éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque -j'aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans -l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l'ai su -depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'était inconnu -jusqu'alors. - -«Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu -furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais -esquivée, si une modestie fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais -gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée -par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me -trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte à appréhender. La -curiosité anima cependant à la fin mes regards; je me mis à contempler -par un trou de la cloison le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La -blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant -insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place -couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais -un objet rond et souple, qui m'était inconnu et se jouait en tous sens -au moindre mouvement de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus -détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des -désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la -nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son -germe; et je connus pour la première fois que j'étais fille. - -«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait -maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du -modelé le plus parfait qui se pût imaginer; ses cheveux noirs et -flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient -délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de -la chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit où -les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau -ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant. - -«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon -jeune coeur, la vue toujours fixée sur l'aimable baigneur, je le vis se -plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais -souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les -nageurs ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait -occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de l'amour le -plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, -vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne -voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui -doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur -aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que pour me voir, -non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement -prise, qu'il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien -que je n'eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au -secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans -parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et -prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de ce qui venait de m'arriver, -le jeune gentleman voyant l'état pitoyable où il m'avait réduite, se -jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui -pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu'il -serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces -l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la -plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait -récompensé mon ardeur à le sauver; quoique à la vérité il ignorât ma -bonne volonté à cet égard. - -«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point d'un sentiment à -un autre? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes -pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et -qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma -modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la -contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colère s'était -tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. -Cependant je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils -étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume et mes -yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l'amour qu'il ne -put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se -lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint -facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur -mes lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser. - -«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon -désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait de l'eau, couchée sur le -gazon, il crut que je pouvais m'être endormie là, sans quelque dessein -prémédité. S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce -qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre -ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le -cabinet, dont la porte était entr'ouverte. Là, il essaya, selon qu'il me -le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais -sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement de -tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brûlait, et les -tentations plus qu'humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient -qu'accroître l'animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré -et disposa de moi à sa fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon -assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste -de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant -dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me -pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les -plus flatteuses et l'espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant -ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du -forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il -procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se -ranimèrent dans mon coeur; une seconde fois, je goûtai pleinement les -délices de cet instant fortuné. - -«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je -ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps -des transports de mon amant, jusqu'à ce que des raisons de famille -l'éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie -publique. J'ai donc fini.» - -Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici -les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie: - -«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la -noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu'à l'amour le plus -tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs -de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un -garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un -ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort -pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu'à ce que -ma mère, qui s'était retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me -fît venir comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir perdu -quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la -maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans que je perdis ce père -adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa -façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de -s'embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant -engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma -mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait, -tant elle avait soin de m'éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. -Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son -coeur que les traits de son visage. - -«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes -sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. -Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J'avais à -peine douze ans que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire -ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture -merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la -pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa -croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et -les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez -comprendre que c'était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me -faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me -faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de -mes voeux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goûter, du moins en -idées, les délices après lesquelles je soupirais. - -«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître mon tourment et -augmenter le feu qui me consumait. C'était bien pis encore lorsque, -cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais -de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me -jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu'à -ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux -consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, -par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me -laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup -gagné lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon -souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de -douleur, car je me déflorais autant qu'il était en mon pouvoir, et j'y -allais de si bon coeur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, -dans une véritable pâmoison amoureuse. - -«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait seul ce qui -pouvait me guérir de cette maladie; cependant, gardée à vue de la -manière que je l'étais, comment tromper la vigilance de ma mère et -comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter -une volupté délicieuse et inconnue jusqu'alors à mes sens? - -«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais désiré si -longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec -une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d'aller à -Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal -de tête que je n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une -vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la -maison. - -«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j'allais me -reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n'étant pas -dressé, et que, n'ayant besoin que d'un peu de repos pour me remettre, -je la priais de ne point venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la -chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me -livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de mon -tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours que je ne -pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu'ils -représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu'à ce -que, assoupie par mes agitations, je m'endormis légèrement pour jouir -d'un rêve qui, sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les -plus séduisantes. - -«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d'un jeune -homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon -de sa hardiesse. Il me dit qu'il était le fils de la dame qui occupait -la chambre; qu'il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et -que, m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de -retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un pouvoir -irrésistible. - -«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte furent -d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais de cette -aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu du ciel à dessein; car -il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n'en demandais; -l'homme était ce que mon coeur désirait de connaître. Je crus ne devoir -ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager à -répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère -ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa -part; mais je vis bientôt que je n'avais pas besoin de l'encourager et -qu'il n'était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si -j'avais connu ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa -violence qu'à craindre de son respect. - -«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main n'étaient pas -dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il -me remplit d'un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui -avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines -simagrées; mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale, -pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque, avec -une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise. -Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles -s'évanouir, je n'écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la -timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance; une -rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne -connaissais que l'impatience de voir combler mes désirs. - -«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui m'avaient paru -propres à soulager mes tourments; mais quelle différence de ces -attouchements à mon insipide manuélisation! - -«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui -palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse, -et montre à mes regards avides l'objet de tous mes soupirs, de tous mes -rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais -bientôt je l'accueillis avec ravissement. - -«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j'allais goûter, -de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât le plaisir, je joignis -mes secousses à celles de mon athlète. A peine poussai-je quelques -tendres plaintes. - -«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai -quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir. - -«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents désirs et que je -perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d'épines; un -accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune -gentleman arrivait à l'instant du collège et venait familièrement dans -la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été -souvent autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne nous -connussions que d'ouï-dire. - -«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que -j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément d'être -surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d'un tempérament -que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la -jouissance préférables à ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des -indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité -d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si -la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge.» - -A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit que la -compagnie était réunie et nous attendait. - -Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire -d'encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous -éclairait avec deux bougies, une dans chaque main. - -Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman, -extrêmement bien mis et d'une jolie figure: c'était lui qui devait le -premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup -de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon, -dont le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier -voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus -raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une clarté à peine -inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand -jour. - -A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure -d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait -maintenant de quatre gentlemen, y compris mon _particulier_ (c'était le -terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle -ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la -maîtresse de l'académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des -baisers tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, dans la -chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes. - -Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, caressée et -courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet -air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait -leurs caresses. - -Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si ce n'est que -j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: ma modestie. Cela -pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce -piment; mais pour eux, c'était une impertinente mixture qui empoisonnait -la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme -leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la -rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats qui suivirent. - -Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on -servit un élégant souper; mon galant du jour s'assit à côté de moi, et -les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère -et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation -devint aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans -la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en -compromettre l'impression et la laisser évaporer avec des mots, avant -d'en venir à l'action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en -temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il -n'était pas scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient -à l'oeuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des -deux côtés en vinrent à ce point que mon _particulier_ ayant proposé de -commencer les _danses villageoises_, l'assentiment fut immédiat et -unanime: il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient -bien au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante -Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; n'étant -plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir réglé l'ordre de -bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à -discrétion. - -Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur -l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. Mon _particulier_, à qui -j'en demandai le motif, m'expliqua que, «cette soirée étant spécialement -donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de -satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin -de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de -modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien qu'à l'occasion -ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes, -ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires: et il -leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les -jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui -montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle -ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice, -les anciens devaient donner l'exemple, et il espérait que je le suivrais -volontiers, puisque c'était à lui que j'étais dévolue pour la première -expérience. Toutefois, j'étais parfaitement libre de refuser: c'était, -dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de -toute violence et de toute contrainte». - -Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon -acquiescement. J'étais embarquée désormais et parfaitement décidée à -suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure: - -Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à -cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa. -Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse -et s'y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse -impatience. Louisa s'était placée le plus avantageusement possible; sa -tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son -amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses -jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux -tournées qu'on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise -l'avenue la plus engageante bordée et surmontée d'une agréable toison -qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits -de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et -prête à combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette -agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en -véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une -constitution plus heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans -l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du -plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonnée par -l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec -tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle -de la jouissance qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur -si étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant -des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de -tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu'elle -échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils -arrivèrent l'un et l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante -et hors d'haleine, criait par mots entrecoupés: - -«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous prie... ne -m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!... ah!...» - -Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce monologue et -l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu'elle -n'aurait voulu. - -Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me donna un -baiser et me tira près de la table, où l'on me fit boire un verre de -vin, accompagné d'un toast honnêtement facétieux de l'invention de -Louisa. - -Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice; c'étaient un -jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m'en -avertir et me conduisit vers le lieu de la scène. - -Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant lorsqu'elle me -vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action qu'elle allait -commettre et qu'elle ne pouvait éviter. - -Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied du sopha et, -passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers -savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît -tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha -sur elle. Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et -lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion -amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits, ronds, fermes et d'une -éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher -et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose! -Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres -de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se -mit en devoir de descendre plus bas. - -Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle parade -que l'indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie -qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes, -ne put s'empêcher d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie -de l'aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables -étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si -délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou un peu moins de chair, -elles eussent dévié de ce point de perfection qu'on leur voyait. Et le -gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de -délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature -ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage -épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots -seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer. - -Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces beautés, -s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa -taille méritait le titre de héros aux yeux d'une femme. Il se plaça et -nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir; les yeux humides et -perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur -auquel elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile, -jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point -central, elle ne pût retenir davantage ses transports; ses mouvements, -d'accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s'accroître; les -clignotements de leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches -et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à -l'assemblée contemplative l'extase suprême. - -L'aimable couple garda dans le silence cette dernière situation, jusqu'à -ce qu'enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et -la joie du héros qui venait de vaincre. - -Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son -côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant son visage -sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée, -jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu'elle se fût -restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que -le sien rajustait ses affaires. - -Cependant le partenaire d'Émily l'avait invitée à prendre part à la -danse; la toute blonde et accommodante créature se leva aussitôt. Si une -complexion à faire honte aux lis et aux roses, des traits d'une extrême -finesse et cette fleur de santé qui donne tant de charme aux -villageoises pouvaient la faire passer pour une beauté, elle l'était -assurément et l'une des plus éclatantes parmi les blondes. - -Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle était debout, de dégager ses -seins et de leur rendre la liberté, ce qui n'était pas difficile, car -ils n'étaient retenus que par le corsage. A peine se montrèrent-ils que -la salle nous parut éclairée d'une nouvelle lumière, tant leur blancheur -avait d'éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu'on eût -dit de la chair solidifiée en marbre; ils en avaient le poli et le -lustré, mais le marbre le plus blanc n'eût pas égalé les teintes vives -et claires de leur peau, nuancée dans sa blancheur de veines bleuâtres. -Comment se défendre de séductions aussi pressantes? Il toucha légèrement -ces deux globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa -sur la surface; il les comprima, et la chair élastique qui les -remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, effaçant -aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, la consistance -de tout son corps, dans ces parties principalement où la plénitude de la -chair constitue cette belle fermeté qui est si attrayante au toucher. - -Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva la jupe et la -chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte qu'ainsi troussée elle -était nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de -rougeur, et ses yeux, baissés vers le sol, semblaient demander grâce -quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s'enorgueillir de -tous les trésors de jeunesse et de beauté qu'elle étalait si -victorieusement. Ses jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu'elle -tenait serrées, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches -en chair, que rien n'était plus capable de provoquer l'attouchement. -Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, écartant doucement sa main, qui -dans le premier mouvement d'une modestie naturelle s'était portée là, il -nous fit entrevoir ce mignon défilé qui descendait et se perdait entre -ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'était -au-dessus la luxuriante crépine de boucles d'un brun clair, dont la -teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s'en trouvait -elle-même rehaussée. Il la conduisit au pied du sopha, et là, approchant -un oreiller, il lui inclina doucement la tête qu'elle y appuya sur ses -mains croisées, si bien que, le corps en saillie, elle présentait une -pleine vue d'arrière de sa personne nue jusqu'à la ceinture. Son -postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double et luxuriante -nappe de neige animée qui remplissait glorieusement l'oeil et suivant la -pente de ses blanches collines, dans l'étroite vallée qui les séparait, -s'arrêtait et s'absorbait dans la cavité inférieure; celle-ci, qui -terminait ce délicieux tableau, s'entr'ouvrait légèrement, grâce à la -posture penchée, de sorte que l'agréable vermillon de l'intérieur se -laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout autour, -donnait en quelque sorte l'idée d'un oeillet rose découpé dans un satin -blanc et lustré. - -Le galant, qui était un gentleman d'environ trente ans et quelque peu -affecté d'un embonpoint qui n'avait rien de désagréable, choisit cette -situation pour exécuter son projet. Il la plaça donc à son gré, et -l'encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction -convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en -jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez elle, -levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles -joues, teintes d'un écarlate foncé, et sa bouche, exprimant le sourire -du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant -alors, elle s'enfonça de nouveau dans son coussin, et resta dans une -situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le désirer. -Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y restèrent encore -quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupté. - -Aussitôt qu'Émily fut libre, nous l'entourâmes pour la féliciter sur sa -victoire; car il est à remarquer que, quoique toute modestie fût bannie -de notre société, l'on y observait néanmoins les bonnes manières et la -politesse; il n'était pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de -faire aucuns reproches désobligeants sur la condescendance des filles -pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu'ils -se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent à leur -plaire. - -La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour étant venu de me -soumettre à la discrétion de mon amant et à celle de l'assemblée, le -premier m'aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu'il espérait -que je voudrais bien favoriser ses voeux; mais que si les exemples que -je venais de voir n'avaient pas encore disposé mon coeur en sa faveur, -il aimerait mieux se priver de ma possession que d'être en aucune façon -l'instrument de mon chagrin. - -Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace que si -même je n'avais pas contracté un engagement formel avec lui, l'exemple -d'aussi aimables compagnes suffirait pour me déterminer; que la seule -chose que je craignais était le désavantage que j'aurais après la vue -des beautés que j'avais admirées, et qu'il pouvait compter que je le -pensais comme je venais de le dire. - -La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant reçut les -compliments de félicitations de toute la compagnie. - -Mme Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune -gentleman qu'elle m'avait procuré; car indépendamment de sa naissance et -de ses grands biens, il était d'une figure des plus agréables et de la -taille la mieux prise; enfin il était ce que les femmes nomment un fort -joli garçon. - -Il me mena vers l'autel où devait se consommer notre mariage de -conscience et, comme je n'avais qu'un petit négligé blanc, je fus -bientôt mise en jupon et en chemise qui, d'accord aux voeux de toute la -compagnie, me furent encore ôtés par mon amant; il défit de même ma -coiffure et dénoua mes cheveux, que j'avais, sans vanité, fort beaux. - -Je restai donc devant mes juges; dans l'état de pure nature et je dois -sans doute leur avoir offert un spectacle assez agréable, n'ayant alors -qu'environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l'état de nudité est une -chose essentielle, n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse -plénitude, ils conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou -de tout autre support qui incitait à les palper. J'étais d'une taille -grande et déliée, sans être dépourvue d'une chair nécessaire. Je n'avais -point abandonné tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une -horrible confusion de me voir dans cet état; mais la bande joyeuse -m'entoura et, me comblant de mille politesses et de témoignages -d'admiration, ne me donna pas le temps d'y réfléchir beaucoup; j'étais -trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir été honorée de l'approbation des -connaisseurs. - -Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de la -compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse du point -capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes aventures -n'avaient fait là qu'une brèche insignifiante. Les traces d'une trop -grande distension étaient vite disparues à mon âge et puis la nature -m'avait faite étroite. Mon antagoniste, animé d'une noble fureur, défit -tout à coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au -grand jour mon ennemi. Il était d'une grandeur médiocre, préférable à -cette taille gigantesque qui dénote ordinairement une défaillance -prématurée. Collé contre mon sein, il fit entrer son idole dans la -niche. Alors, fixé sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et -nous fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y ayant -déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes bientôt la -période délicieuse, mais comme mon feu n'était éteint qu'à demi, je -tâchai de recommencer; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous -plongeâmes dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont -j'avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même en ce -moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prête à le -désarçonner par les mouvements violents que je me donnai. Après être -resté quelque temps dans une langueur délectable, jusqu'à ce que la -force du plaisir fût un peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non -sans m'avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers et -mille protestations d'un amour éternel. - -La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un profond -silence, m'aida à remettre mes habits et me complimenta de l'hommage que -mes charmes avaient reçu, comme elle le disait, par la double décharge -que j'avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna -tout son contentement et les filles me félicitèrent d'avoir été initiée -dans les tendres mystères de leur société. - -C'était une loi inviolable, dans cette société, de s'en tenir chacun à -la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des -parties, afin d'éviter le dégoût que ce changement pouvait causer. - -Il était nécessaire de se rafraîchir; on prit une collation de biscuits -et de vin, de thé, de chocolat; ensuite la compagnie se sépara à une -heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait -préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous -passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières -différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et -comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse -de guinées, que j'étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui -fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous; mais -elle me pressa de garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait -payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la -veille et me fit connaître qu'elle avait tout vu par une cloison, faite -exprès, qu'elle me montra. - -A peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et -renouvela ses caresses à mon égard; j'observai avec plaisir que les -fatigues de la nuit précédente n'avaient en aucune façon altéré la -fraîcheur de leur teint; ce qui venait, à ce qu'elles me dirent, des -soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles -descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me -dorloter jusqu'à l'heure du dîner. - -Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me -mettre quelques moments sur mon lit. M'étant couchée avec mes habits et -ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, -et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le -derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes -vêtements, il mit au jour l'arrière-avenue de l'agréable recoin des -délices. Il m'investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle, -qui m'éveilla en sursaut; mais ayant vu qui c'était, je voulus me -tourner vers lui, lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais. -Après que j'eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à -m'impatienter et à me démener, à quoi mon ami m'aida de si bon coeur que -nous finîmes bientôt. - -Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu'à ce que des -intérêts de famille et une riche héritière qu'il épousa, en Irlande, -l'obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois -ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s'était insensiblement -séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques -que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me -consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour -vierge; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre -pourvoyeuse sur ce point. - -J'avais passé un mois dans l'inaction, aimée de mes compagnes et chérie -de leurs galants, dont j'éludais toujours les poursuites (je dois dire -ici que ceci ne s'applique pas au baronnet qui était bientôt parti -emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, -chez une fruitière dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante. - -Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais besoin, je -remarquai que j'étais suivie par un jeune gentleman habillé très -richement, mais qui, au reste, n'avait rien de remarquable, étant d'une -figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m'avoir contemplée -quelque temps, il s'approcha du panier où j'étais et fit semblant de -marchander quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je -gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition -dont j'étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur -sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu'il lui fut -plus que jamais impossible de juger de la vérité; ce qui fait bien voir -qu'il y a une sorte de prévention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne juge -que par les premières idées, le mène souvent d'erreur en erreur, sans -que sa grande sagesse s'en aperçoive. Parmi les questions qu'il me fit, -il me demanda si j'étais mariée. Je répondis que j'étais trop jeune pour -y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que -dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j'avais -été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement -j'exerçais le même métier à Londres. Après qu'il eut satisfait avec -adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu'il eut appris mon nom -et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put trouver -et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre. - -Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l'aventure -que j'avais eue; d'où elle conclut sagement que s'il ne venait point me -trouver il n'y avait aucun mal; mais que s'il passait chez elle, il -faudrait examiner si l'oiseau valait bien les filets. - -Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par -Mme Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais fait une trop vive -impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi, -j'affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après -qu'il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce -qu'il venait d'acheter, il retourna dans son carrosse. - -J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que Mr. Norbert, -d'une fortune considérable, mais d'une constitution très faible, et -lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s'était mis à -courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu'un tel -caractère était une juste proie pour elle; que ce serait un péché de -n'en point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi n'était que -trop bonne pour lui. - -Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel du quartier -de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement riche et -luxurieux de ses appartements et s'être plainte de l'ingratitude de son -métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi. -Alors, s'armant de toutes les apparences d'une vertu rigide, louant -surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner -l'espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas, -disait-elle, tirer à conséquence. - -Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent, -ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit -semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières, -mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait. - -Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des -difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage, elle acquiesça enfin -à sa demande, à condition qu'elle ne parût entrer pour rien dans -l'affaire qu'on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement -assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville, -mais sa passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au -point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et -cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu'elle -avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être -comptée claire et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui -lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques -moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous -parlâmes chez la fruitière, du moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il -est singulier combien peu j'avais eu à forcer mon air de modestie -naturelle pour avoir l'air d'une véritable vierge. - -Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et -ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu'à livrer ma -personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser -sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous, -quoiqu'elle n'aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le -disait, que ses gens en sussent quelque chose--sa bonne renommée serait -perdue pour jamais et sa maison diffamée. - -La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de notre héros, -Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec -honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux. -La nature m'avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer -de tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si aisément -par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore fourni pour le besoin -un spécifique qu'elle avait toujours trouvé infaillible. - -Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures -de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J'étais -couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec -toute la crainte que mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une -confusion si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon galant. Je dis -galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l'homme dont -la faiblesse fait souvent notre gloire. - -Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait, -eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr. -Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m'étais cachée sous les -draps et où je me défendis quelque temps avant qu'il pût parvenir à me -donner un baiser, tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable -de résistance qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut -venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour le repousser; si -bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés. - -Au premier coup d'oeil que je jetai sur sa personne, je m'aperçus -bientôt qu'il n'était point de la figure ni de la vigueur que l'assaut -d'un pucelage exige. - -Quoiqu'il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce -vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait -très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel, -excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne -lui laissaient au printemps de l'âge que le feu et l'imagination de la -jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort -prématurée. - -Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à -sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre secret des voluptés, -il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la -tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui -montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute -l'appréhension et tout l'étonnement qu'on peut supposer à une fille -parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit -avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu'il -trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait le désirer, mais -lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut me sonder avec son doigt, je -me plaignis de sa façon d'agir: - -«J'étais perdue.--J'avais ignoré ce que j'avais fait.--Je me lèverais, -je crierais au secours.» - -Au même moment, je serrai tellement les jambes qu'il lui fut impossible -de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion -comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant -enfin qu'il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par -m'argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie «que j'avais -peur qu'il ne me tuât,--que je ne voulais pas cela, que de mes jours je -n'avais été traitée de la sorte,--que je m'étonnais de ce qu'il ne -rougissait pas pour lui et pour moi». - -C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai -enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire -entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri, -disant qu'il m'avait percée jusqu'au coeur, si bien qu'il se trouva -désarçonné par le contre-coup qu'il avait reçu de ma douleur simulée et -avant d'être entré. Touché du mal qu'il crut m'avoir fait, il tâcha de -me calmer par de bonnes paroles et me pria d'avoir patience. Étant donc -remonté en selle, il recommença ses manoeuvres, mais il n'eut pas plus -tôt touché l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu. - -«--Il me blessait,--il me tuait,--j'en devais mourir.» - -Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après plusieurs -tentatives réitérées, qui ne l'avançaient en rien, le plaisir gagna -tellement le dessus qu'il fit un dernier effort qui lui donna assez -d'entrée pour que je sentisse qu'il avait connu le bonheur à la porte du -paradis et j'eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet -endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme -si j'étais transportée par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte -que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement pas goûté si -j'avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il -m'encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet, -de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les -parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses -caresses me l'annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et -je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si faiblement que -quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il n'y serait pas entré; mais il -me crut si peu instruite des choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le -tins le reste de la nuit si bien en haleine qu'il était déjà jour -lorsqu'il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que -je criais toujours qu'il m'écorchait et que sa vigueur m'était -insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me -recommanda le repos et s'endormit profondément. Alors je suivis le -conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de -ma virginité. - -Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si -artificieusement construit qu'il était impossible de le discerner et qui -s'ouvrait par un ressort caché. C'était là que se trouvaient des fioles -remplies d'un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de -liquide coloré qu'il n'en fallait pour sauver l'honneur d'une fille. -J'usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne -pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m'aurait -couverte de honte et de confusion. - -Étant à l'aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de -m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir. Mon gentleman -s'éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le -sommeil que j'affectais, il voulut me préparer à l'entière consommation -de notre affaire. Je lui répondis en soupirant «que j'étais certaine -qu'il m'avait blessée et fendue,--qu'il était si méchant!» - -En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il -vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de -virginité ravie; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait -égaler sa joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre -idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant -donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu'il m'avait -causée, me disant que le pire était passé, je n'aurais plus que des -voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l'aisance -de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et -je ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce à pouce. -Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu'à la garde, -et donnant, comme il le disait, _le coup de grâce_[17] à ma virginité, -je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq -qui bat de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit -faiblement sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une -langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille. - - [17] En français dans le texte. - -Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous -assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans les derniers moments où -j'étais échauffée par une passion mécanique que m'avait causée ma longue -résistance, car au commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et -ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était -attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de -m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n'étaient -point de mon goût. - -A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses -continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté, -dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu'il m'était -impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu'il m'avait accablée de -douleur et de plaisir. Il m'accorda donc généreusement une suspension -d'armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda Mme Cole, à -qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit, -ajoutant qu'elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit -où le combat s'était donné. - -Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une femme de la -trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses -exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point: elle -me félicitait surtout de ce que l'affaire se fût passée si heureusement; -et c'est en quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit -aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un -homme était passée, il valait mieux que j'allasse chez notre ami pour ne -point causer de scandale à sa maison; mais ce n'était réellement que -parce qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît -aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers à sa proposition, -puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et de liberté sur moi. - -Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j'avais besoin, -Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus -éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d'agir, et refusa -généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, -jointes à ce que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire -une petite fortune honnête. - -J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue et j'allais -ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu'il -me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de -recevoir à la porte pour qu'il ne vît jamais ce qui pouvait se passer -dans l'intérieur de la maison. - -Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de filles mieux -payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes -vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d'user de -l'amour, assurés qu'une femme doit être satisfaite d'un côté ou de -l'autre; ils ont mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni -présents pour remédier autant qu'il est possible au point capital. Mais -le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir essayé les -raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir -accomplir l'affaire, ils ont tellement échauffé l'objet de leur passion -qu'il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède -satisfaisant au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur -ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, quoi que -l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous -permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le -fait. - -Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car quoiqu'il cherchât -tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but, -sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m'étaient -aussi désagréables qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un -tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me -faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois même ses -attouchements étaient si particulièrement lascifs qu'ils me -remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait jamais calmer, car -même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle -s'anéantissait d'abord par lente distillation, ou une effusion -prématurée qui ne faisaient qu'accroître mon tourment. - -Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que -je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai, -en tournant la rue, un jeune matelot. J'étais mise de manière à ne point -être accrochée par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me -jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée -au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant regardé et voyant qu'il -était d'une figure qui promettait quelque vigueur, d'ailleurs bien fait -et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il -voulait. Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un verre -de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation plus -tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la chair parlait, et -la curiosité d'éprouver sa force et de me voir traitée comme une -coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le -bras et me conduisit familièrement dans la première _taverne_ où l'on -nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on -nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l'air mes seins -qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne trouvant que les trois -vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me -planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité -qu'un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d'attitude -et me courbant sur la table, il allait passer à côté de la bonne porte -et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie: - -«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.» - -Cependant il changea de direction et prit celle qu'il fallait avec un -entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais, -j'appréciai au point de prendre l'avance sur lui. - -Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je -commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait -me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt -possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air -si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses -mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que -j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me -prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit -sans doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux. - -Lorsque j'eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon -indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me -valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier -venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques -jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées; -je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse -de lui faire ici réparation. - -J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des -plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon -entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour -lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher -d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans ses -plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait à devenir -plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé -qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le -coeur d'une si vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma -fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait. - -La soeur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande -affection, le pria de l'accompagner à Bath, où elle comptait passer -quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit -congé de moi, le coeur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse -considérable, quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville. -Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. -Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si -copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'éprouvai donc de -nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de -plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté -de Mme Cole. - -Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la confidente de -ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur -suivi qu'elle goûtait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement, -lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un -de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui -procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté -un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter -les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait très peu de -filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et -acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu'il -faisait. Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était -jeune; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se -mettre en train que par les dures titillations que le manège excite. - -Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi -subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans -ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à -l'expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de -courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une -proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs. - -Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole, -dans un simple déshabillé convenable à la scène que j'allais jouer: tout -en linge fin et d'une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et -pantoufles de satin, comme une victime qu'on mène au sacrifice. Ma -chevelure, d'un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles -flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec -celle du reste de la toilette. - -Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et étonnement, -et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi -délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux -souffrances qu'il était accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il -fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez -tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément avec -une jeune novice. - -Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec curiosité la -figure d'un homme qui, au printemps de l'âge, s'amusait d'un exercice -qu'on ne connaît que dans les écoles. - -C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte -et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu'on -ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de -l'incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l'auraient fait -prendre pour un _Bacchus_, si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût -opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais -fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un goût bizarre -que d'une sordide avarice. - -Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage -commença à se dérider. J'appris par la suite, lorsque je connus mieux -son caractère, qu'il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne -pouvoir goûter les plaisirs de l'amour avant que de s'être préparé par -des moyens extraordinaires et douloureux. - -Après m'avoir disposée à la constance par des apologies et des -promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j'allais prendre -dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de -petites verges de bouleau liées ensemble, qu'il mania avec autant de -plaisir qu'elles me causaient de terreur. - -Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et -me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses -hanches; ce que je fis en jetant un regard sur l'instrument pour lequel -cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour -ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa -tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec -hors de l'herbe. - -Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna, afin que -je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance qui n'était -nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu'il -s'était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc -avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j'abattis sa -culotte jusque sur ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues -et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches. - -Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai, -suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras -put fournir; ce qui ne fit pas plus d'effet sur lui que la piqûre d'une -mouche n'en fait sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec -étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le -sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans -qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir. - -Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de -mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le -reste; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu'à ce -que, le voyant se démener contre le coussin, d'une manière qui ne -dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai -doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien -changées à mon grand étonnement; ce que je croyais impalpable avait pris -une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la -grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de -continuer vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le -dernier stage du plaisir. - -Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de plus belle, quand -après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu'il -restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au -plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la -manière cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine -pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon coeur. - -J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son -paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme s'il avait été honteux de -montrer sa tête, ne voulant céder qu'à la fustigation de ses voisines -postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice. - -Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en -tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu'il pût -s'y appuyer même légèrement. - -Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de lui donner, -et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si -je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette -satisfaction; mais que si j'étais assez complaisante pour cela, il ne -manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de -ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la promesse que -j'avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l'ignorais point, voyait tout -par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la -fustigation. - -J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon -imagination plutôt que de mon coeur; je le priai même de ne point -tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d'idée. - -Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu'il fit; -lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha -sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J'attendais qu'il me -liât, et j'étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet; il -me dit qu'il ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais -me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait. - -Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci; il se -plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta -à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais -abandonnées; puis, s'élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres -baisers; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur -ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si -durement que le sang perla en plus d'un endroit. A cette vue, se -précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce -qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux, -de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la -souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire -mille contorsions variées, dont la vue le ravissait. - -Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de -mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m'exposer à des -caprices aussi étranges. - -Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de -chair furent réduits: écorchés, meurtris et sanglants, sans d'ailleurs -que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l'auteur de mes -peines me fît mille compliments et mille caresses. - -Dès que j'eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper -qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal, sans compter les vins -généreux qui l'accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète -abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution -nécessaire pour ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la -bonne chère. - -Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder -d'un autre oeil un homme qui venait de me traiter si rudement, et -mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu'il me -lançait de temps en temps. - -Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d'une si -terrible démangeaison et de titillations si fortes qu'il me fut pour -ainsi dire impossible de me contenir; la douleur des coups de verges -s'était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me -tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit -où s'étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps. - -Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et qui, par -expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table, -essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent -pas céder à ses instances: sa machine était comme ces toupies qui ne -tiennent debout qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, -dont j'usai de bon coeur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta -de m'en donner les bénéfices. - -Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr. -Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une -chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne -pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors? -Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le -plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un -coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça -mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par -la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout -agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon -coeur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus -ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque -rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément. - -J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n'avais osé -l'espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville -donna à ma constance et du présent magnifique qu'il me fit, sans compter -la généreuse récompense que Mme Cole en obtint. - -Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients -pour surexciter la nature; leur action, je le conçois, se rapproche de -celle des mouches cantharides; mais j'avais plutôt besoin d'une bride -pour retenir mon tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de -feu. - -Mme Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère que jamais, -redoubla d'attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer -bientôt une bonne pratique. - -C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très solennel, dont -le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme -j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous -les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent -plus d'une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres -droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me -faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la -fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des -doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un rhume, le forçant à garder la -chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus -parler de lui. - -Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me -tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient encore souffert -aucune altération. Louisa et Émily n'en usaient pas si modérément; et -quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient -néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille -s'est une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où elle -ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux -aventures pleines de singularité, et je commencerai par l'une dont Emily -fut l'héroïne. - -Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de -bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées avant leur départ, -et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu'Emily, blonde et bien -faite comme elle était. Elles étaient restées ensemble quelque temps, -lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très -cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de -son habit de garçon, ce qui n'était guère, et de sa propre discrétion, -ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra -quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de -la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla -au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant -domino, qui l'accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une -courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité -plus que d'esprit, parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu -vers des banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de -lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit -compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le -tout avec un certain air d'étrangeté que la pauvre Emily, n'en -comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son -déguisement. Comme elle n'était pas des plus cruelles de sa profession, -elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais -c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce -qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son -côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, -s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient à elle en sa qualité de -femme; tandis qu'elle les devait précisément à ce qu'il ne la croyait -pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point -qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction, -d'après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, -échauffée aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les -caresses qu'il lui avait prodiguées, se laissa persuader d'aller au bain -avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se -remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre -n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé -par l'excessive simplicité d'Emily qu'il ne l'eût été par les ruses les -plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conquête d'un -petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon -entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et -entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y -monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait -un lit; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le -dire, n'ayant parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et -que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de -découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait -peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement -dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation: «Ciel! -une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si -stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s'il voulait revenir sur -son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser; -mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien -fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même dut s'en -apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des -prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger; un excès -de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait -tellement à sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le -temps de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une si -grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le costume où elle -était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une -bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'étaient -pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la -faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça -de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures -lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait même dans la mauvaise -direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage -auquel elle n'avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance -douce, mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la -réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la -bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans -doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans -grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit -lui-même, et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois -rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement -inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée -aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle. - -Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans -montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la -crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit -remarquer que cette indiscrétion procédant d'une facilité -constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce -n'est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en -peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non -seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à -satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience que j'avais des -choses, il n'était pas dans la nature de concilier de si énormes -disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne -dit rien pour me détromper: il me fallut pour cela une démonstration -oculaire qu'un très singulier accident me fournit quelques mois après. -Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable -sujet. - -Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à -Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de -m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée -de partir seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu se -rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une -auberge d'assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la -diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, décidée à -l'attendre plutôt que de perdre la course que j'avais déjà faite, je me -fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier -étage, dont je pris possession pour le temps que j'avais à rester, avec -toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la -maison. - -Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury -s'arrêta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, à -ce qu'il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se -rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt -pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre -voisine où ils furent introduits et promptement servis; aussitôt après, -j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient à l'intérieur. - -Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, car je ne -sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j'eusse aucun -soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu'ils -étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres -étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à -l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule et accommoder -ainsi une nombreuse société; et, si attentives que fussent mes -recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par où je puisse -regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas échappé à mes voisins, -car il leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, je -découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je -soupçonnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle était si haut -que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que -je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de -tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y -collant un oeil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir -mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l'un l'autre en -des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents. - -Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf -ans; c'était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine -blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à noeuds. - -Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était blond, coloré, -parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent; à -sa mise aussi on voyait qu'il était de la campagne: c'était un frac de -peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas -blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et -flottants en boucles naturelles. - -Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre un regard de -circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu'il pût -apercevoir la petite ouverture où j'étais postée, d'autant plus qu'elle -était haute et que mon oeil, en s'y collant, interceptait le jour qui -aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la -face des choses changea aussitôt. - -En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l'étreindre et -à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin -des signes si manifestes d'amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait -être, selon moi, qu'une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature -aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet -masculin. - -Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils étaient d'accomplir -leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, -car il n'y avait rien d'improbable à ce qu'ils fussent découverts, ils -en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce -qu'ils étaient[18]. - - [18] Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à - 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'oeuvre de - Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par - Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de - la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne - ici une traduction: - - _«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le - caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre - opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante - qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur lui même - et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité. - Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le - Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon - démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paraître, - et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter - un moment qu'il pût parvenir à ses fins._ - - _«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et - découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les - Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas - sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et - je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais - encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement - murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières - difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté - ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour - de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, - s'il ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père - par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre - il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se - penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de - boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un - baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante._» - -La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience de l'observer -jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et -plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En -conséquence, lorsqu'ils se furent rajustés et qu'ils se préparaient à -partir, enflammée comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai -à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans -ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque -autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte -que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt -à mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit -de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. -Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hâte que personne ne -pouvait s'expliquer; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis -connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais été témoin. - -De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, -avec beaucoup de sens, «que ces mécréants seraient un jour ou l'autre, -sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu'ils échappassent -pour le moment; que si j'avais été l'instrument temporel de cette -punition, j'aurais eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion -que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux était de n'en -rien dire. Mais au risque d'être suspecte de partialité, attendu que -cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en -question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle -protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la -déclaration que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu -avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres contrées, -c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre -atmosphère et notre climat, qu'il y avait une tache, une flétrissure -imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout -au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du -moins universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, à -peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous -les rapports, absolument vil et méprisable; privés de toutes les vertus -de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre; -enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse -inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en -même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs -afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu'à ces -demoiselles mâles ou plutôt sans sexe.» - -Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où -je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, -car j'y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d'ailleurs à la -relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de -plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que -lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans la licence -qu'elle ne soit capable de franchir. - -Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes -entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre -garçon était insensé et si bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On -l'appelait dans le quartier «_Dick le Bon_», parce qu'il n'avait pas -l'esprit d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en -faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa -personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante -pour tenter quiconque n'aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et -les guenilles. - -Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion; mais -Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses -bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, -qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à -entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si -grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je -te paierai.» En même temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua, -chemin faisant, qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la -nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, -de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La -scrupuleuse modestie n'ayant jamais été mon vice, loin de m'opposer à -une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas -moins empressée qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité -de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant -cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l'attaque en -lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables -de l'émouvoir. Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses -regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas; mais -je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis -insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir -que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où -il était, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire -tout ce que je voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à -travers maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation, -saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le -moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une -espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de -chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue -et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de -plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut -degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs -malheureuse de l'idiot et qui a donné lieu au dicton populaire: -«_Marotte de fou, amusement de femme._» Aussi ma lascive compagne, ravie -en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta -brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers -le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le -guida où elle voulait. L'innocent y fut à peine introduit que l'instinct -lui apprit le reste. L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la -pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier -agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux -qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, -ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; tout son corps, agité par -une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature -opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à -bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il -rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose à son -passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours et fait mille efforts -pour se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son -haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter -dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus elle -accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la -partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié -féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus -patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y -ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place à celui du -plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et -seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout -tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et -l'autre d'une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la -luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si la crise -délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n'eût -arrêté le combat. - - [19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare). - -C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la -fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il -paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt, -d'un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant -sur sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un oeil triste et hagard -Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phénomène. -Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut -de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes -tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de -sa peine, de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre -générosité. - -Louisa s'esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune -homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reçu de -ses nouvelles. - -Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la -connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie -obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de -plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le -comté de Surrey[20] et qui leur appartenait. - - [20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise. - -Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le -rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à -terre près d'un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par -nos cavaliers et rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la -fraîcheur de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient -le prix. - -Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant fort chaud -mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble -un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où -personne ne pouvait nous voir ni nous distraire. - -Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la -folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc -d'abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée -sur l'eau, de façon qu'elle nous garantissait de l'ardeur du soleil et -des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un -fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels, de -la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces -remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l'oeil un charmant effet -de quelque côté qu'on se tournât. - -Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à l'aise; mais -autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s'habiller -ou enfin pour d'autres usages que le bain n'exige pas. Là se trouvait -une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles -de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de -l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant des menus -plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien oublié de tout ce qui peut -servir au goût et au besoin. - -Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de -la liberté eurent été réglés de part et d'autre, l'on cria: «Bas les -habits!» Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans -l'état de pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage de -la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette posture, -nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir -d'eux, ce que nous fîmes de bon coeur. - -Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire -éprouver sa force; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le -priai de suspendre l'affaire et donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une -continence qu'ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à -main dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l'air et -me remplit d'une volupté amoureuse. - -Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon -compagnon, laissant à Emily le soin d'en agir avec le sien à sa -discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l'eau -jusqu'aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à -jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les _et -cætera_ si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous -n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put manier à son aise cette -partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda -pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, -parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j'y -goûtasse du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de -voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant, qui en -étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à -l'épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait -sentir la différence qu'il y a du badinage au sérieux. - -Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui -montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement, -afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants. - -Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau -était à peu près d'une même blancheur, on pouvait à peine distinguer -leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion -s'était pourtant, à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces -raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable -d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis -qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait elle devait céder à son -fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale? -Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l'engagement étant -devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle -n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en -tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître, -par un profond soupir, par l'extension de ses membres et par le trouble -de ses yeux, qu'elle avait atteint la volupté suprême. - -Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec une patience -bien calme; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux -annonçaient la situation de mon coeur. Il m'entendit et me montra son -membre de telle raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le -recevoir, c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son -jus, tandis que le remède était si près. - -Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient à notre -bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous étions favorisés d'un -vent admirable. A la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de -Cythère. Mais comme l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je -vous en épargnerai la description. - -Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis -servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé que pour un sujet qui est -si propre à la poésie qu'il semble être la poésie même, tant par les -imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins -qu'il procure. - -Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille -plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole -par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l'agréable -compagnie que nous leur avions faite. - -Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours -après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils -unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils -n'examinèrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une -si longue absence. - -Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de -sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si aimable que si on ne -l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa -faiblesse qu'à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la -rendait l'esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de -bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur -d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de mariage qu'elle -contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant -avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'eût -jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme. - -Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole -qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule à qui il ne reste -plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la priât sérieusement de recruter -son corps, ses infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à -la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue de mon -côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un peu plus du monde et -de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête. - -Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; car, outre -qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en -aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, -se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, -dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui -convenir et qu'elle préservait soigneusement de la misère et des -maladies où la vie publique mène pour l'ordinaire. - -A la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à -Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je -vivotais à mon aise des huit cents livres que j'avais épargnées. - - [21] Banlieue ouest de Londres. - -Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari était en mer. Je -m'étais d'ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me -permettait de jouir ou d'épargner selon que mes idées en disposeraient, -manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme -Cole. - -A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me -promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me -divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux -violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très -bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant -le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les observations que j'avais -faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, -ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec emphase du service que -je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit -naturellement naître une conversation, dans laquelle il m'apprit sa -demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne. - -Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins -plus de soixante, ce qui venait d'une couleur fraîche et d'une -excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père, -qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins de la -paroisse, d'où il s'était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son -active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis -des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne -put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été -obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une -opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il -connaissait parfaitement les détours. - -Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la -connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici -qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour -obvier à la surprise que cette aventure vous causera. - -Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa -peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un -air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l'enjouement et toute la -complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur -du vrai plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes -ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître -ordinairement. - -Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant -huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques -d'amour et de respect qu'il pouvait prétendre; ce qui me l'attacha de -telle sorte que, mourant peu de temps après d'un froid qu'il gagna en -courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et -exécutrice de ses dernières volontés. - -Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai -sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais -de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon coeur. - -Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais riche. De -tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire -quiconque les possède; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je -voyais mon bonheur sans pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez Mme -Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes -regrets et banni de mon coeur le souvenir de ma première passion. Mais -dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me -prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme; son image -adorable me suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma -félicité, s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être -heureuse. J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père -était mort et que ce précieux objet de ma tendre affection devait -revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère -amie, vous qui connaissez ce que c'est que le véritable amour, avec quel -excès de joie je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience -j'attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme -je l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille; aussi, -pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un -voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis, -qui avait fait courir le bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je -partis, accompagnée d'une femme convenable et discrète, avec tout -l'attirail d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant surprise -à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m'arrêter dans -l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J'étais à -peine descendue de carrosse qu'un cavalier, contraint comme moi de -chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En -mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de -quoi changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô! destin -trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de -quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l'envisageai! Une -large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand -chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs -années d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment -aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse échapper aux regards -pénétrants de l'amour? L'émotion où j'étais me faisant oublier toute -retenue, je m'élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les -miens au cou, et l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je -m'évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que: «Mon -âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus revenue à moi-même, je me -trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet -événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant -les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où -régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta -quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces -expressions sortirent de sa divine bouche: «Est-ce bien vous, mon -aimable, ma chère Fanny? après un si long espace de temps!... après une -si longue absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce -point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports, il me -dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre par les baisers -qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état -si ravissant, que j'étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que -ce ne fût un songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême, -je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher de m'échapper -de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je... Comment... comment -pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous toujours mon amant?... M'aimez-vous -toujours?... Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai -souffertes en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et -de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient -d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du coeur et que le seul -sentiment nous les dictait. - -Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos -âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse apporta des hardes à -Charles; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l'aider de -mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours -vivace de son corps. - -Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit qu'il avait fait -naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui causait son désespoir -c'était l'impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais -me faire aucun bien. L'aveu naïf de son infortune m'attendrit et -m'arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir -secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs. - -Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette -nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j'avais projeté dans la -province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à -Londres. - -Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me -sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de -vie où j'avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné -qu'il en fût comme moi-même, il n'en était que peu surpris, eu égard aux -circonstances dans lesquelles il m'avait laissée. - -Je lui fis ensuite connaître l'état de ma fortune, avec cette sincérité -qui, dans mes rapports avec lui, m'était si naturelle et en le priant de -l'accepter aux conditions qu'il fixerait lui-même. Je vous semblerais -peut-être trop partiale envers ma passion si j'essayais de vous vanter -sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu'il refusa -catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui -offrais avec instance; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut -pour cela rien de moins que l'absolue autorité dont l'amour -l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance que -je lui avais très sérieusement faite: à savoir qu'il se dégraderait et -encourrait le reproche, si injuste fût-il, d'avoir, pour un intérêt -d'argent, sali son honneur dans l'infamie et la prostitution, en faisant -sa femme légitime d'une créature qui devait se trouver trop honorée -d'être simplement sa maîtresse. - - * * * * * - -L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement -gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la -sincérité dans mon coeur toujours ouvert pour lui, m'obligea à recevoir -sa main. J'avais, de la sorte, parmi tant d'autres bonheurs, celui -d'assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, -fruits de la plus heureuse des unions. - -C'est ainsi qu'enfin j'étais arrivée au port. Là, dans le sein de la -vertu, je savourais les seules incorruptibles délices; regardant -derrière moi la carrière du vice que j'avais parcourue, je comparais ses -infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l'innocence; -et je ne pouvais me retenir d'un sentiment de pitié, même au point de -vue du goût, pour ces esclaves d'une sensualité grossière, insensibles -aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais -qui n'en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance -élève les hommes au-dessus des passions, l'intempérance les y asservit; -l'une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la -vie; l'autre n'enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de -soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l'humaine nature. - - * * * * * - -Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité, -après des expériences comparées; vous le trouvez sans doute en désaccord -avec mon caractère; peut-être aussi le considérez-vous comme une -misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un -lambeau de voile impunément arraché de l'autel de la Vertu; je -ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait -complètement déguisée, parce qu'elle aurait, sans plus changer de -costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un -écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté, -parce qu'il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais, -outre que vous avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon -sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu'une -telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour -moi-même; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer -que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la -vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien! -qu'on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous -verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières, -combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non -seulement ne dédaigne pas d'assaisonner le plaisir des sens, mais elle -l'assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui -infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois -semés de roses, mais toujours aussi infestés d'épines et de vers -rongeurs; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses -ne se fanent jamais. - -Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit -de brûler de l'encens pour la vertu. Si j'ai peint le vice sous ses -couleurs les plus gaies, si je l'ai enguirlandé de fleurs, ce n'a été -que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu. - - * * * * * - -Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune, son -mérite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du -moins, avait tort lorsque, préoccupé de l'éducation morale de son fils -et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et -raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à -le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la -ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si -propres à révolter le bon goût? L'expérience, direz-vous, est -dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous sont-ils dignes de tant -d'attention? - -Je vous verrai bientôt; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi -pour toujours, - -Madame, - -Votre, etc., etc. - -XXX. - - -FIN - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de -Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: *** - -***** This file should be named 61091-8.txt or 61091-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/0/9/61091/ - -Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir - Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire - -Author: John Cleland - -Commentator: Guillaume Apollinaire - -Illustrator: William Hogarth - -Release Date: January 3, 2020 [EBook #61091] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: *** - - - - -Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p> - -<p class="c red"><b class="xlarge">L'Œuvre</b><br /> -de<br /> -<b class="xxlarge">John Cleland</b></p> - -<h1>Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir</h1> - -<p class="c"><i>Avec des documents sur la vie à Londres -au XVIII<sup>e</sup> siècle,<br /> -et notamment la Vie galante d'après les <span class="sc">Sérails de Londres</span></i></p> - -<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -<b class="large">GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p> - -<p class="c">Ouvrage orné de six compositions d'après la suite gravée par<br /> -<span class="sc">William Hogarth</span>:<br /> -<b>La Destinée d'une Courtisane</b></p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<b class="red">BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br /> -4, <span class="small">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p> - -<p class="c small">MCMXIV</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="left top4em"> -<div class="blk c"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -10 exemplaires sur Japon Impérial<br /> -(1 à 10)<br /> -25 exemplaires sur papier d'Arches<br /> -(11 à 25)</div></div> - -<div class="right gap"><div class="blk width50pc"> -Droits de reproduction réservés -pour tous pays, y compris la -Suède, la Norvège et le Danemark -</div></div> -<div class="break"></div> - -<h2 class="nobreak">AVERTISSEMENT</h2> - - -<p>Les six gravures de William Hogarth, dont nous publions en hors -texte la reproduction, nous ont paru être le commentaire le plus -vivant de l'œuvre de John Cleland. Gravées en 1734, elles présentent, -à vrai dire, avec une agréable truculence, les étapes de la vie d'une -courtisane anglaise au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, depuis le jour où, simple fille de -campagne, elle est débauchée par une éloquente entremetteuse, -jusqu'à celui de ses funérailles.</p> - -<p>Nos reproductions ont été faites d'après les gravures figurant dans -les collections de la Bibliothèque nationale, où elles sont accompagnées -de quelques explications, traduction ou plutôt interprétation -des légendes en anglais figurant au-dessous des gravures originales. -Nous publions le texte de ces explications, pour aider à la compréhension -de certains détails typiques.</p> - -<div class="break"></div> -<p class="c large gap">Les Progrès d'une Garce<br /> -<i>d'après les dessins de M. Hogarth.</i></p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">I. <span class="sc">L'Innocente trahie</span></p> - -<p>Voyez cette fille de campagne: que ses regards sont innocents! -que ses habits sont propres quoique unis! N'êtes-vous pas indigné -de voir la maquerelle qui n'oublie rien pour la débaucher? Elle -couvre ses desseins sous le voile de la piété et ne parle que de -prières et de dévotions, jusqu'à ce que la pauvrette soit vendue et -livrée à Francisque.</p> - -<p>Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne la belle: il est l'emblème -véritable d'un satyre impudique.</p> - -<p>Le curé de campagne arrive à la ville avec une méchante rosse. -Jugez ce qui l'amène: moins à faire et mieux payé.</p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">II. <span class="sc">Un juif l'entretient somptueusement</span></p> - -<p>Débauchée d'abord et chassée ensuite, c'est le sort de toutes les -putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptême -comme Margot) est obligée de battre du plâtre jusqu'à ce -qu'elle rencontre un juif opulent.</p> - -<p>Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur.</p> - -<p>Elle a un singe et un Maure qui la suit.</p> - -<p>Qu'un homme est sot de s'imaginer jouir seul d'une femme! Car -malgré tout ce qu'il pourra lui donner, elle ne perdra pas une -occasion favorable pour baiser avec d'autres.</p> - -<p>Polly donc avait son amant dans le lit quand l'Hébreu arriva sans -être attendu. Pour le faire évader, elle querelle le juif, donne un -coup de pied à la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir -le galant.</p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">III. <span class="sc">Elle est réduite à la misère dans son logement de Drury-Lane</span></p> - -<p>Margot, renvoyée pour la deuxième fois, se loge dans l'allée de -Drury-Lane (célèbre à Londres par le grand nombre de filles de -moyenne sorte), tient boutique pour son compte et commerce -avec toute la ville. Pendant qu'on verse le thé, mademoiselle est -occupée à regarder une montre qu'elle avait prise par subtilité à -son galant pendant la nuit. On met sur une petite table, devant -elle, du beurre enveloppé d'un mandement de Monseigneur, une -soucoupe, un couteau et du pain.</p> - -<p>Sa cape est derrière elle, sur le dos d'une chaise; la chandelle est -fichée dans le trou d'une bouteille qui est auprès de la chaise percée.</p> - -<p>Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers -pour mener mademoiselle et sa suivante à l'hôpital, pour y battre du -chanvre?</p> - -<p>Au haut est écrit: «Boette à perruque de Jacques Datton».</p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">IV. <span class="sc">Dans la maison de correction à battre le chanvre</span></p> - -<p>Si vous voulez voir la pauvre Margot, il faut aller à l'hôpital où -elle bat du ciment, sans que personne s'intéresse pour elle. L'inspecteur, -avec un regard de travers, lui lâche de temps en temps -quelques coups de bâton quand elle veut reposer.</p> - -<p>Une vilaine garce, qui la voit en brocart, et avec une dentelle de -Flandres, lui tire la langue et lui fait la moue en clignotant des yeux. -Une autre salope, qui n'a que la moitié du nez, trousse sa méchante -jupe, se moque de son habit de travail et du regard sévère de celui -qui la fait travailler. Cator tue des poux.</p> - -<p>Le chevalier Jean est dessiné sur un volet.</p> - -<p>Au-dessus de celui qui fait travailler est écrit: «Il vaut mieux -travailler que se tenir ainsi.»</p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">V. <span class="sc">Elle meurt en passant par le «grand remède»</span></p> - -<p>Sortie de l'hôpital, Margot recommence de nouveau ses intrigues -et ses galanteries. Mais en connaissez-vous une seule d'entre ces -créatures qui ait échappé à la vérole?</p> - -<p>Notre Margot avait mal sur mal; les élixirs, les pilules et l'émétique -l'avaient si fatiguée qu'elle était lasse de vivre.</p> - -<p>Bref, elle crève dans la salivation; sa suivante, la voyant expirer, -se met à crier de toutes ses forces.</p> - -<p>Les médecins se blâment l'un et l'autre. Meagre (nom d'un des médecins) -s'emporte de rage et de fureur, renverse la table et traite -son camarade de fou.—Ce sont vos pilules de Squab (nom de -l'autre médecin) qui l'ont tuée, et non mon élixir.</p> - -<p>Pendant qu'ils se chamaillent, une vilaine garce fouille le coffre -de Margot.</p> - -<div class="c gap"><img src="images/illu6.jpg" alt="" /></div> -<p class="c large">VI. <span class="sc">Pompe de ses funérailles</span></p> - -<p>La communauté de Drury-Lane s'assemble autour du cercueil. -M<sup>lle</sup> Priss lève le couvercle pour dire adieu à la défunte. Cator, -abattue de chagrin, boit. Margot ferme ses poings et baisse la vue. -Babet essuie ses yeux, et Janeton s'ajuste devant le miroir.</p> - -<p>La maquerelle, ruinée, ne fait que crier et boire. Madgee remplit -les verres, et le petit garçon ne songe qu'à faire aller sa toupie.</p> - -<p>Le gantier a la vue attachée sur Suky en essayant ses gants; la -belle, l'ayant remarqué, lui prend ce qu'il a dans ses poches.</p> - -<p>Le curé lorgne Nanette; auprès de laquelle il se campe, et laisse -répandre son vin, pendant qu'il a une main cachée quelque part.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">INTRODUCTION</h2> - - -<p>Le célèbre auteur des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i> -naquit en 1707 ou en 1709. Les biographes, qui ne sont -pas d'accord sur ce point, ne peuvent indiquer le lieu où il -vit le jour.</p> - -<p>Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will -Honeycomb, figure parmi les membres du <i lang="en" xml:lang="en">Spectator Club</i>, -imaginé par Steele et Addison.</p> - -<p>Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le -jeune John Cleland reçut une bonne éducation à l'École de -Westminster. Ses études terminées, il fut, après 1722, -nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la -Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut -pas pour longtemps, car, à la suite d'une affaire qu'on -ignore, il fut destitué et revint en Angleterre.</p> - -<p>C'est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant -de taverne en taverne, au milieu des débauchés et des -prostituées.</p> - -<hr /> - - -<p>A cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, -pleines de filous et de filles. La dépravation des Londoniens -était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse et de -la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir les -tavernes, les <i>Bagnios</i> et les <i>Seraglios</i> que l'on venait -d'ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements -parisiens que l'on a appelés des <i>Temples d'Amour</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de -fort ignobles fréquentées par les misérables et les prostituées -de bas étage. Dans d'autres, au contraire, la Noblesse -s'enivrait, jurait et faisait tapage de la façon la plus -grossière. La plupart des repas fins se donnaient à la -taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils -faisaient une honorable exception en faveur de la Soupe -à la Tortue. Lorsqu'une taverne en annonçait, il n'était -point rare que les consommateurs vinssent faire queue à la -porte.</p> - -<hr /> - - -<p>Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que -faisaient les Anglais de son temps.</p> - -<p>Voici la description d'un fin dîner anglais au mois -de juin.</p> - -<p>Un repas de cette sorte durait généralement plus de -quatre heures, et le plus souvent les convives étaient silencieux.</p> - -<p>Pour le premier service, d'un côté, la table ronde était -chargée d'un jambon rôti, reposant mollement sur des fèves -de marais. Un énorme rosbif était de l'autre côté. Un plat -de choux-fleurs ornait le milieu de la table, flanqué de deux -saucières, l'une de beurre, l'autre d'une sauce au gingembre -et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se -trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat -dans lequel se pressaient quelques poulets que le beurre -surbaignait.</p> - -<p>Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits -pois sans sauce, cuits dans l'eau bouillante, à découvert, -pour conserver leur couleur verte, et une sorte de tarte croquante -bourrée de groseilles à maquereau.</p> - -<p>Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le -vin commun et des pots d'argent pour la bière, une assiette, -une fourchette de fer à deux branches, un couteau en sabre, -arrondi par le bout pour servir de cuiller. Les serviettes -étaient inconnues.</p> - -<p>Après le second service, la nappe enlevée, on servait le -dessert: des fraises, du melon, du fromage et cinq ou six -sortes de vins. On apportait alors les verres à la française et -l'on portait les santés, en commençant par celle du Roi. On -continuait par celle des Dames.</p> - -<p>On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec -des tartines de beurre.</p> - -<p>Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun -se soulageait sans vergogne, et comme l'on tenait le plus -souvent les fenêtres fermées, les vapeurs de l'urine, se -mêlant aux vapeurs de l'alcool et du vin, rendaient l'atmosphère -irrespirable pour d'autres que des Anglais.</p> - -<hr /> - - -<p>A propos du sans-gêne qu'apportaient les Anglais dans la -satisfaction de leurs besoins naturels, il convient de citer -un trait rapporté par Casanova, qui visita Londres quelques -années après la publication du livre de Cleland:</p> - -<p>«Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, -j'aperçus à ma gauche cinq ou six personnes dans les broussailles -qui satisfaisaient un besoin impérieux et qui tournaient -le derrière aux passants. Cette position me parut -d'une indécence révoltante et j'en témoignai mon dégoût à -Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au -moins tourner leur face aux passants.</p> - -<p>«—Nullement, s'écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait -peut-être, et à coup sûr on les regarderait; tandis qu'en -exposant leur postérieur, ils ne courent point le danger -d'être connus, et qu'en outre ils forcent les gens tant soit -peu délicats à se détourner.</p> - -<p>«—J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais -vous trouverez naturel que cela révolte un étranger.</p> - -<p>«—Sans doute, car les usages s'enracinent comme des -préjugés. Vous aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans -la rue, a besoin de lâcher ses écluses ne va pas, comme chez -nous, se cacher dans une allée, se coller contre une porte ou -s'abriter contre une borne?</p> - -<p>«—Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la -rue; mais s'ils évitent ainsi la vue des gens qui passent sur -le trottoir ou qui sont dans les boutiques, ils sont vus de -ceux qui passent en voiture, et cela n'est pas bien.</p> - -<p>«—Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture -à regarder là?</p> - -<p>«—C'est encore vrai.»</p> - -<hr /> - - -<p>Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce -n'était pas une règle, et, dans les bonnes compagnies, la -conversation allait son train. Faut-il ajouter que les hommes -juraient volontiers et que les Damnations, les Futitions, les -Malédictions, le Ciel et l'Enfer formaient dans ces exclamations -irritées les plus étranges alliances de mots qui contrastaient -souvent avec un langage fort raffiné et témoignant -d'une profonde culture.</p> - -<p>Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens -polis eux-mêmes s'abordaient delà façon suivante:</p> - -<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Damn ye, I am glad to see you.</i> (<i>Soyez damné, je suis -bien aise de vous voir.</i>)»</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Damn ye, you dog, how do you do?</i> (<i>Soyez damné, chien, -comment vous portez-vous?</i>)»</p> - -<p>Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps, -on lui disait:</p> - -<p>«<i lang="en" xml:lang="en">You son of a whore, where have you been?</i> (<i>Fils d'une -putain, où avez-vous été?</i>)»</p> - -<p>Et les <i lang="en" xml:lang="en">damned</i> revenaient sans cesse, envoyant au diable -les hommes et les choses.</p> - -<hr /> - - -<p>Il serait trop long d'énumérer toutes les tavernes où l'on -rencontrait les prostituées ou bien où l'on pouvait les faire -venir en chaise.</p> - -<p>Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la -<i>Tête de Turc</i> à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse -Saint-Gilles, où il existait une taverne fameuse par le club -que les filous y tenaient tous les soirs.</p> - -<p>Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux -tables et les nappes y étaient clouées. Les filous y observaient -un certain décorum. Ils avaient des règlements -et des chefs qui les appliquaient. On y buvait et fumait, on -y échangeait, on y vendait ce qui avait été escamoté pendant -la journée.</p> - -<p>Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. -Sur la grande table, on lisait l'inscription que -voici:</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two -pence, and get straw for nothing.</i></p> - -<p>(Ici on peut se saouler pour un <i lang="en" xml:lang="en">penny</i>, tomber ivre-mort -pour deux <i lang="en" xml:lang="en">pence</i> et avoir de la paille par-dessus le -marché.)</p> - -<p>En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus -dans les caves, où on les étendait sur de la paille.</p> - -<p>Une société mêlée fréquentait encore le <i>Lion Blanc</i>, une -des dernières des cent tavernes de Drury, si célèbres sous -Charles II. La police voulut une fois intervenir dans une -orgie qui s'y faisait et l'on trouva, mêlées à des filles de la -plus basse catégorie, des dames de qualité qui furent -laissées en liberté, tandis que les autres étaient menées en -prison.</p> - -<p>A la <i>Cave au Cidre</i>, près de Maiden Lane, on rencontrait -de jolies femmes et des gens d'esprit, des écrivains, des -acteurs.</p> - -<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Rose Tavern</i>, dans Russel Street, n'était fréquentée -que par les membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y -enivrer en soupant avec des femmes.</p> - -<p>Mais l'établissement le plus élégant et le plus cher -était celui à la <i>Tête de Shakespeare</i> et les courtisanes -tenaient à honneur de figurer sur la liste que Jack -Harris, le gérant, tenait à la disposition des gentlemen, ses -clients.</p> - -<p>C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne -sais plus quel écervelé, s'étant enivré, rencontra une fille -qui lui plut au point qu'il voulut boire du champagne dans -son soulier, et il faut ajouter qu'elle avait le pied bien fait -et fort petit.</p> - -<p>Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut -manger le soulier et le fit accommoder sur-le-champ.</p> - -<p>La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle -en hachis, et les talons de bois, coupés en lamelles -fines, furent frits au beurre et servirent à garnir le plat, -qui fut savouré amoureusement.</p> - -<p>Cette folie fut renouvelée au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, à Saint-Pétersbourg, -en l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs -dévorèrent les chaussons de danse.</p> - -<p>Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à -bière (<i lang="en" xml:lang="en">Ale houses</i>), où l'on ne voyait guère de femmes et où -on ne donnait pas de verres, toutes les personnes de la -même compagnie buvant au même pot. Quand le maître du -cabaret servait lui-même, on l'invitait ordinairement à -boire le premier et il acceptait toujours, disant:</p> - -<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Your healths, gentlemen.</i> (<i>A vos santés, gentlemen</i>).»</p> - -<p>Il enfonçait alors son nez dans l'écume qui s'élevait au-dessus -du pot et s'essuyait ensuite du revers de la main en -faisant passer la bière de droite à gauche. Et celui qui aurait -témoigné de la répugnance à boire après son voisin -aurait été regardé de travers.</p> - -<p>Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes -quelques cafés où les femmes allaient la nuit. Les -plus nombreux de ces établissements étaient semblables au -café de Tom King.</p> - -<p>Dans cette baraque en planches, accotée au marché, -en face de Tavistock Row, on trouvait toute la nuit de -pauvres filles, parfois belles et jeunes, mais bizarrement -attifées et trop fardée, les yeux cernés à l'encre de Chine, -parées de colliers en verroteries de toutes couleurs, de -boucles d'oreilles, et dont le langage précieux et grossier -était mêlé de termes d'argot, de mythologie et de mots -marins.</p> - -<hr /> - - -<p>Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand -nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.</p> - -<blockquote> -<p>«Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste -de l'Europe; la terre même a une nuance différente, et -l'eau de la Tamise a un goût qu'on ne trouve à aucune autre -rivière; tout Albion porte un caractère particulier; les -poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes et les -femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas -étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble -en rien à celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. -Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil -national qui les fait se mettre fort au-dessus de tous -les autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut -est commun à toutes les nations; chacune se met en première -ligne, et au fait il n'y a que le second rang qui soit -difficile à déterminer.</p> - -<p>«Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté -générale, la beauté de la campagne et de la bonne culture, -la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celle des -voitures de poste, la justesse des prix des courses, la facilité -de les payer avec un morceau de papier, la rapidité de -leurs chevaux de trait, quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au -trot, enfin la construction de leurs villes, de Douvres à -Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes -très populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes -boyaux, car elles sont extrêmement longues et n'ont presque -point de largeur.»</p> -</blockquote> - -<p>Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son -arrivée à Londres:</p> - -<blockquote> -<p>«Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant -beaucoup de monde dans un café, j'y entrai. C'était le café -le plus mal famé de Londres, celui où se réunissait la lie -des mauvais sujets de l'Italie qui venaient à passer la -Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je m'étais fortement -proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, -qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche -quand nous voulons aller à droite, me joua ce -mauvais tour, bien à mon insu. Je n'y suis plus allé.</p> - -<p>«Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade, -un inconnu vint se placer près de moi, pour profiter -de la lumière, et lire une gazette que je reconnus être imprimée -en italien. Cet homme, muni d'un crayon, s'occupait -à effacer certaines lettres et mettait la correction en -marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une -oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis -qu'il corrigeait le mot <i>ancora</i>, mettant un <i>h</i> en marge, -comme voulant faire imprimer anchora. Cette barbarie -m'irritant, je lui dis que depuis quatre siècles on écrivait -<i>ancora</i> sans <i>h</i>.</p> - -<p>«—D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans -les citations il faut être exact.</p> - -<p>«—Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois -que vous êtes homme de lettres.</p> - -<p>«—De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli.</p> - -<p>«—Alors vous êtes de la grande et non de la petite -espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne me -trompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m'a parlé de -vous. J'ai lu quelques-unes de vos satires.</p> - -<p>«—Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de -parler?</p> - -<p>«—Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition -du <i>Décaméron?</i></p> - -<p>«—J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre -de mes souscripteurs.</p> - -<p>«—Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du -nombre.</p> - -<p>«—Vous me faites honneur.</p> - -<p>«Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une -guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pour m'en -aller, je lui dis que j'espérais le revoir au même café, dont -je lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l'ignorasse. -Je fis cesser son étonnement en lui disant que je -n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une -heure.</p> - -<p>«—Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez -vous; permettez-moi de vous accompagner.</p> - -<p>«Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard -m'avait conduit au café d'Orange, le plus décrié de -Londres.</p> - -<p>«—Mais vous y allez!</p> - -<p>«—Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span lang="la" xml:lang="la">Cantabit vacuus coram latrone viator</span>.</div> -</div> - -<p class="noindent">Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils -me connaissent; nous ne nous parlons point.»</p></blockquote> - -<p>S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut -connaître toutes les tavernes.</p> - -<blockquote> -<p>«J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais -ton pour me faire aux mœurs de ces insulaires si grands et -si petits.»</p> -</blockquote> - -<p>C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses -amis.</p> - -<blockquote> -<p>«A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un -homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne, -où il paye son écot, c'est l'habitude, mais non à sa propre -table. Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un -cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et à boire -une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne -il commanda des huîtres et une bouteille de -champagne. Mais nous en bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la -seconde. Telles sont les mœurs au delà de la Manche. On -me riait au nez quand je disais que je mangeais chez moi, -parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la soupe:—Êtes-vous -malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que -pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore; -il ne mange presque pas de pain et se prétend économe, -parce qu'il épargne la dépense de la soupe et du -dessert, ce qui m'a fait dire que le dîner anglais n'a ni -commencement ni fin. La soupe est considérée comme une -grande dépense, parce que les gens de service même ne -voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire -le bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour -être donné au chien. Au fait, le bœuf salé qui leur en tient -lieu est excellent. Il n'en est pas de même de leur bière, à -laquelle il me fut impossible de m'accoutumer, son amertume -me paraissant insoutenable. Au reste, ce qui contribua -peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents -de France que mon marchand de vin me fournissait; ils -étaient très purs, mais très chers.»</p> -</blockquote> - -<p>Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:</p> - -<blockquote> -<p>«... J'allai dîner à <span lang="en" xml:lang="en">Star-tavern</span>, où l'on m'avait dit que -l'on trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de -Londres. C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; -il y allait fort souvent. En arrivant à la taverne, je -demande un cabinet particulier, et le maître, s'apercevant -que je ne parlais pas l'anglais, vint me tenir compagnie, -m'aborda en français, ordonna ce que je voulais et m'étonna, -par ses manières nobles, graves et décentes, au point que je -n'eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec -une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours très -respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m'avait -trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les -plus jolies filles de Londres.</p> - -<p>«—Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en -désirez, vous pouvez en avoir à souhait.</p> - -<p>«—Je suis venu dans cette intention.</p> - -<p>«Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il -lui ordonna de faire venir une fille pour mon service, du -même ton qu'il lui aurait dit de m'apporter une bouteille -de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutes -après je vois entrer une fille aux formes herculéennes.</p> - -<p>«—Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me -revient pas.</p> - -<p>«—Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, -On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.</p> - -<p>«Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on -donnât un shilling et qu'on m'en amenât une autre plus -jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyai -ainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir -que mon goût difficile amusait le maître, qui me tenait toujours -compagnie.</p> - -<p>«—Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que -bien dîner. Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de -moi pour faire plaisir aux porteurs.</p> - -<p>«—C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive -souvent, quand on ne leur donne pas le nom et la demeure -de la fille que l'on veut.»</p> -</blockquote> - -<p>Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure:</p> - -<blockquote> -<p>«Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à -Star-tavern j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans -m'accommoder d'aucune, et qu'il était la cause de mon désappointement.</p> - -<p>«—Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie -chercher, et j'ai eu tort.</p> - -<p>«—Oui, vous auriez dû me le dire.</p> - -<p>«—Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas -venues, car elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. -Promettez-moi de les payer comme moi, et je vous donnerai -des billets qui les feront venir.</p> - -<p>«—Pourrai-je aussi les avoir ici?</p> - -<p>«—A votre choix.</p> - -<p>«—Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des -billets et donnez la préférence à celles qui parlent français.</p> - -<p>«—Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.</p> - -<p>«—Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous -nous comprendrons.»</p> - -<p>«Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées; -une seule était marquée douze.</p> - -<p>«—Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.</p> - -<p>«—Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu -un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui -n'en use qu'une ou deux fois par mois.</p> - -<p>«... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> -chez l'une des belles que Pembroke avait taxées à quatre -guinées, en lui faisant dire que c'était pour dîner tête à tête -avec elle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le domestique nègre de Casanova.</p> -</div> -<p>«Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver -aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant -après dîner. Elle ne devait pas s'attendre à quatre guinées que -je ne lui avais pas fait gagner; aussi je la renvoyai fort -contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au -même taux, soupa avec moi le lendemain; elle avait été fort -jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste et trop -passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller.</p> - -<p>«Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un -troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant -trouvé face à face d'une jeune personne attrayante, je -l'abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir -souper avec moi.</p> - -<p>«—Que me donnerez-vous au dessert?</p> - -<p>«—Trois guinées.</p> - -<p>«—Je suis à vos ordres.</p> - -<p>«Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour -deux, et elle me tint tête comme je l'aimais. Quand nous -eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort -surpris quand je trouvai que c'était l'une de celles que lord -Pembroke m'avait taxées à six guinées. Je jugeai qu'il -fallait faire ses affaires par soi-même ou n'avoir pas de -grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent -que des objets à peine dignes d'attention.</p> - -<p>«La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais -réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le -moins. Je ne la trouvai pas digne d'un sacrifice et je ne -me souciai point de cocufier le noble lord qui l'entretenait.»</p> -</blockquote> - -<p>Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes -furent parfois de véritables orgies, et voici le récit -d'une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu'y -figurer, triste qu'il était des misères que lui faisait subir -cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de -Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait -se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, <i>jeune -Anglais, aimable, riche</i>, qui le sauva:</p> - -<blockquote> -<p>«—Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; -après la promenade nous irons au <i>Canon</i>. Je vais faire prévenir -une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de -venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, -et nous ferons partie carrée.</p> - -<p>«Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au <i>Canon</i>...</p> - -<p>«Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver...</p> - -<p>«Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance -que me tenait ce jeune homme me faisaient du -bien; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes -folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie. -Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les -avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs -dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la -justice qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil -auquel elles étaient accoutumées...</p> - -<p>«Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans -l'essentiel, sans soupe; aussi je n'avalai que quelques -huîtres avec du vin de Graves délicieux; mais je me sentais -bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement -les deux nymphes.</p> - -<p>«Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise -de danser le <i>Rompaipe</i> en costume de la mère Ève, et elle y -consentit, pourvu que nous prissions le costume du père -Adam et que l'on trouvât les musiciens aveugles...</p> - -<p>«On me dispensa des frais de toilette, à condition que si -je venais à sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais -comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, -on ferma les portes, et les toilettes s'étant faites pendant -que les artistes accordaient leurs instruments, l'orgie commença.</p> - -<p>«Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu -beaucoup de vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de -l'amour sont l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous -mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et -de régularité; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et -jusqu'à la musique, tout était ravissant, séduisant; mais -aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse sensible. -Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la -danse, et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience -sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles, -allant de l'une à l'autre jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût -rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint -s'assurer si je donnais quelque signe de vie; mais sentant -mon néant, elle me déclara invalide.</p> - -<p>«L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre -guinées à la Française et de payer les frais, n'ayant que peu -d'argent sur moi.»</p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<p>Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient -les bagnios.</p> - -<p>Les <i>bagnios</i> avaient été d'abord de véritables établissements -de bains.</p> - -<p>C'est dans un <i>bagnio</i> que Tillotson, qui fut dans le -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle le plus profond théologien et le prédicateur le -plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, -qui montre qu'il pouvait aussi prétendre au titre -d'homme le plus distrait de l'Angleterre.</p> - -<p>Ayant donc été dans un <i>bagnio</i>, il s'y baigna, enfoncé -dans ses méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de -mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.</p> - -<p>Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une -troupe d'enfants le suivit. Finalement, il entra dans une -boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On -lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya -chercher la culotte.</p> - -<p>C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques -savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mit -à gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson, -qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la -jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait pas -l'obstination de cette mouche qui le perçait jusqu'au sang...</p> - -<hr /> - - -<p>Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés -qu'au plaisir.</p> - -<p>Ces maisons, qui existaient encore au commencement du -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, étaient montées avec magnificence. Ce n'étaient -que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait tout -ce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n'avait été oublié. -Les Anglais s'y livraient à la débauche la plus dispendieuse.</p> - -<p>Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais -mis les pieds à Londres, vint à perdre son père, qui le -laissa maître d'une fortune de 40,000 livres sterling.</p> - -<p>Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à -Londres, il descendit dans un <i>bagnio</i> dont il ne voulut plus -sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussi prodigues, -les tenanciers du <i>bagnio</i> résolurent de plumer le pigeon. On -l'entoura de <i lang="en" xml:lang="en">good companions</i>, de filles choisies parmi les -plus jeunes, les plus belles et les plus spirituelles. A ses -frais, on lui donna de la musique, des banquets où les vins -les plus chers n'étaient pas épargnés. Cette orgie durait -depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un -ami qu'il avait à Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il -prît part à ses débauches. Mais l'ami était un homme -sérieux qui, non sans peine, décida le séquestré volontaire -à sortir du mauvais lieu.</p> - -<p>Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s'élevait -à 12,000 livres sterling (environ 296,000 francs).</p> - -<p>L'ami du provincial s'opposa à ce qu'on le dépouillât. On -plaida, et le tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants -dans un bagnio ne valaient que 2,000 livres sterling, -que l'habitant de Southampton fut condamné à payer.</p> - -<hr /> - - -<p>Le plus réputé parmi les <i>bagnios</i> était celui de Molly -King, au milieu de Covent-Garden.</p> - -<p>Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le -nom de <i>Mère Cole</i> et que Cleland a dépeinte sous ce nom, -ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameuse comédie, <i>la -Bouquetière de Bath</i>.</p> - -<p>Ses traits ont été fixés par Hogarth. C'était une femme -maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C'est -encore elle qui inventa la capeline.</p> - -<p>Le <i>bagnio</i> de Mrs. Gould était un des plus élégants et -renommé pour les liqueurs qu'on y servait.</p> - -<p>Mrs. Stanhope tenait un <i>bagnio</i> également fameux et connu -sous le nom de <i lang="en" xml:lang="en">Hellfire Stanhope</i>. Cette procureuse était la -maîtresse du président de l'<i lang="en" xml:lang="en">Hellfire-Club</i> ou Club du feu -d'enfer, où l'on se livrait aux orgies cruelles et sataniques. -Mrs. Stanhope était riche, et c'était chez elle que l'on trouvait -les plus belles filles. Il y avait encore le <i>Saint-James-Bagnio</i> -et le <i>Key-Bagnio</i>.</p> - -<p>Casanova ne manqua pas de visiter les <i>bagnios</i>.</p> - -<blockquote> -<p>«Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître -les bains choisis, où un homme riche va souper, coucher -et se baigner avec une catin de bon ton, espèce qui -n'est pas rare à Londres. C'est une partie de débauche -magnifique et qui ne coûte que six guinées. L'économie -peut réduire la dépense à cent francs, mais l'économie qui -gâte les plaisirs n'était pas de mon fait.»</p> -</blockquote> - -<p>Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il -semble qu'il ne connut les <i>bagnios</i> que plus tard et qu'il y -fut mené par lord Pembroke longtemps après son arrivée à -Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon.</p> - -<blockquote> -<p>«Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit -connaître le <i>bagnio</i> à l'anglaise, partie de plaisir qui coûte -fort cher et que je ne m'arrêterai pas à décrire, parce qu'elle -est connue de tous ceux qui ont voulu dépenser six guinées -pour se procurer cette jouissance. Nous eûmes, dans cette -partie, deux sœurs fort jolies qu'on appelait les Garich.»</p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<p>Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l'on -trouvait deux ou trois filles. Mais le premier <i lang="it" xml:lang="it">seraglio</i> venait -à peine d'être ouvert par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom -de la grande Goadby. C'est elle qui donna à son établissement -le nom de <i lang="it" xml:lang="it">seraglio</i>. Elle avait un grand nombre -de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec -les soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare -en buvant du lait d'amandes. Les clients ne venaient guère -qu'après la fermeture des théâtres.</p> - -<p>Les <i lang="it" xml:lang="it">seraglios</i> se multiplièrent vite.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici réimprimées d'après un ouvrage rare, <i>Les Sérails de -Londres</i>, livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux -de prostitution à Londres, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle:</p> - -<p>«Ce siècle d'avancement<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et de perfection dans les arts, -les sciences, le goût, l'élégance, la politesse, le luxe, la -débauche et même le vice, devait être particulièrement distingué -par le mode et les cérémonies usités dans le culte -rendu à la déesse de Cypris.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant -les scènes qui y sont journellement représentées, les portraits -et la description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères -de ceux qui les fréquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801.</i> Ce -livre, publié chez Barba, relate l'état de la galanterie londonienne -bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons de -débauche de Londres, à peu près à partir de l'époque où parut le -roman de John Cleland.</p> -</div> -<p>«Nos pères connaissaient si peu ce que l'on appelle -aujourd'hui le <i>ton</i> qu'ils regardaient infâme tout homme -qui entretenait une maîtresse; les saillies même de la jeunesse -étaient inexcusables; il fallait, avant le vœu matrimonial, -observer très religieusement, des deux côtés, le plus -parfait célibat. L'adultère était alors jugé un des plus grands -crimes que l'on pût commettre; et lorsqu'une femme s'en -rendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on la -bannissait de la société; ses parents et ses amis ne la regardaient -même pas. Aujourd'hui, la véritable politesse, établie -sur les principes les plus libéraux du <i>savoir-vivre</i>, a -pris la place de ces notions gothiques: la galanterie s'est -introduite graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son -présent degré de perfection.</p> - -<p>«Ce fut sous le règne de <i>Charles II</i> qu'elle commença à -prendre naissance. Ce monarque en établit l'exemple dans -le choix et le nombre de ses maîtresses pour ses courtisans -et ses sujets; mais dès que <i>Jacques</i>, ce prince moine et -bigot (qui, comme l'avait observé <i>Louis XIV</i>, perdit trois -royaumes pour une messe), parvint au trône, la galanterie -fut alors bannie de ces royaumes.</p> - -<p>«A l'avènement de <i>George I<sup>er</sup></i>, les dames reprirent leur -pouvoir. La gaieté et la familiarité établirent un commerce -entre les deux sexes. Il n'y avait point de partie complète -sans les dames; ces parties devinrent ensuite plus particulières -et favorisèrent les desseins des amants. L'intrigue -commença alors à éviter les regards de la cour que le palais -avait favorisée; et les courtisans, pour mieux suivre leur -passion, se retirèrent dans les boudoirs.</p> - -<p>«Sous le règne de <i>George II</i>, la galanterie se purifia; elle -devint une science pour ceux qui voulurent intriguer avec -dignité. Les femmes eurent alors tout pouvoir à Saint-James. -On faisait plus sa cour à la maîtresse d'un homme puissant -qu'au premier ministre, et les dignitaires de l'Église ne se -croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs d'une Laïs -favorite.</p> - -<p>«Le règne présent est celui où la galanterie et l'intrigue -sont parvenues au plus haut degré de perfection.</p> - -<p>«Les divorces ne furent jamais si multipliés qu'ils le sont -de nos jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionnés -par aucune affection réelle de l'une ou l'autre des parties, -car si elles se sont unies par l'intérêt ou l'alliance, de -même elles se désunissent par l'intérêt ou le caprice d'un -autre mariage.</p> - -<p>«Des femmes entretenues, nous passerons à celles que -l'on peut se procurer pour une somme stipulée. Avant l'institution -des sérails, le théâtre principal des plaisirs lascifs -était dans le voisinage de <i lang="en" xml:lang="en">Covent-Garden</i>. Il existe encore -quelques libertines de ce temps qui doivent se ressouvenir -des amusements nocturnes de <i lang="en" xml:lang="en">Moll-king</i>, au centre du marché -de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle -général des prostituées et libertines de tous les rangs. A -cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelé -<i>lord Mordington</i>. Plusieurs familles ont dû leur ruine à -cette association; elle était souvent la dernière ressource du -négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec la propriété -de ses créanciers, dans l'espérance de s'y enrichir; -mais il était entouré de tant d'escrocs qui, par leurs artifices, -le trompaient si adroitement que c'était un miracle -lorsqu'il retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. -De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n'avait -pas un schelling pour se procurer un logement se rendait -chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit; si par -hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent, -tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre -sexe remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime -malheureuse de la fortune devenait alors une victime plus -malheureuse de Mercure et de ses disciples.</p> - -<p>«Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, -elle se retira avec une fortune très considérable, qu'elle avait -amassée par les folies, les vices et le libertinage du siècle.</p> - -<p>«Vers le même temps, <i>la mère Douglas</i>, mieux connue -sous le nom de <i>mère Cole</i>, avait la plus grande réputation. -Elle ne recevait dans sa maison que des libertins du premier -rang; les princes et les pairs la fréquentaient, et elle les -traitait en proportion de leurs dignités; les femmes de la -première distinction y venaient fréquemment incognito, le -plus grand secret était strictement observé, et il arrivait -souvent que, tandis que milord jouissait dans une chambre -des embrassements de Chloé, son épouse lui rendait la -chance dans la pièce adjacente.</p> - -<p>«Il y avait à cette époque, à l'entour de Covent-Garden, -d'autres endroits de marque inférieure. <i>M<sup>me</sup> Gould</i> fut la -première en vogue, après la mère Douglas. Elle jouait la -dame de qualité; elle méprisait les femmes qui juraient ou -parlaient indécemment, et elle ne recevait pas celles qui -étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques consistaient -en citoyens riches qui, sous le prétexte d'aller à la campagne, -venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient -jusqu'au lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui -était possible; ses liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes -très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plus -élégant. Elle avait un cher ami dans la personne d'un certain -notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle avait -un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de -ses grandes capacités.</p> - -<p>«Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, -tenue par une dame connue sous le nom de <i>Helle-Fire-Stanhope</i>; -on l'appelait ainsi à cause de la liaison intime -qu'elle avait eue avec un gentilhomme à qui on avait donné -ce sobriquet, parce qu'il avait été président du <i>club de Helle-Fire</i>. -<i>M<sup>me</sup> Stanhope</i> passait pour une femme aimable et spirituelle; -elle avait généralement chez elle les plus belles -personnes de Covent-Garden et elle ne recevait que celles -qui avaient le ton de la bonne compagnie.</p> - -<hr /> - - -<p>«Commençons ce chapitre en donnant une description -de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vous -nocturnes connus sous le nom de <i>Weatherby</i> et de <i>Margeram</i>.</p> - -<p>«Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, -les débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, -fut, dans l'origine, établi, il y a environ trente ans, par -Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king. -Son institution ne fut pas plus tôt connue qu'un grand nombre -de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, -depuis la maîtresse entretenue jusqu'à la barboteuse, se -rendirent dans la maison. Un méchant déshabillé était un -passeport suffisant pour cet endroit de libertinage et de dissipation. -La malheureuse qui mourait de faim, tandis qu'elle -lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en entrant dans -cet infâme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la -régalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bière; et, -s'il avait un peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit -sols de punch et l'engageait à passer le reste de la nuit avec -elle.</p> - -<p>«<i>Lucy Cooper</i> avait coutume de venir fréquemment dans -ce séjour de prostitution: non qu'elle eût l'intention de -disposer de ses charmes à un prix aussi vil que celui de cet -endroit, ni qu'elle y fût conduite par la nécessité; car elle -était alors élégamment entretenue par feu le baronnet -<i>Orlando Br...n</i>, un vieux débauché, qui était si enchanté de -ses reparties qu'il l'aurait épousée si elle n'eût pas eu la -générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir sa -famille de déshonneur. Quoiqu'il ne lui laissât manquer de -rien et qu'il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture -de Lucy était souvent pendant vingt-quatre heures, et -quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D'après -ce récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la -portait à fréquenter cette maison de débauche, plutôt que -de rester dans son hôtel. La dissipation était sa devise; elle -haïssait le baronnet, et chez Weatherby elle était sûre d'y -rencontrer <i>Palmer</i> l'acteur, <i>Bet Weyms</i>, <i>Alexandre Stevens</i>, -<i>Derrick</i> et autres esprits dont la compagnie lui était -agréable.</p> - -<p>«A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy -prirent une tournure bien différente; elle ne donna plus de -dîners au beau <i>Tracey</i> ni au roi Derrick qui était dans la -plus grande misère. Sa Majesté a compté plus d'une fois les -arbres du parc pour un repas; mais si quelque connaissance -amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait -pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la -cuisine de Lucy ou de <i>Charlotte Hayes</i>. A cette époque, cette -dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes -les plus dissipés du siècle par rapport au beau sexe; il avait -cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille était celle d'un -Hercule et sa contenance tout à fait agréable; l'extravagance -de sa parure lui avait fait donner l'étiquette de beau <i>Tracey</i>. -Abstraction de ses qualités pour les femmes, c'était un -homme au-dessus du médiocre pour le bon sens et l'instruction; -il était écolier supportable, il avait une bibliothèque -assez bien composée, il aimait tellement les livres -que, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il -lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en -cette occasion «que tandis qu'on embellissait l'extérieur de -sa tête, il polissait toujours la région intérieure». Il serait -à désirer que les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir -suivissent la remarque judicieuse d'un homme adonné à la -dissipation et à la débauche, et qui, quoiqu'il fût d'une -forte constitution, détruisit, par ses vices, sa santé avant -d'avoir atteint sa trentième année; mais nos élégants du -jour n'ont que l'extérieur; ils n'ont d'expressions dans leur -contenance que celles que leur donnent leurs perruquiers et -leurs parures.</p> - -<p>«La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande -qu'il n'avait ni souliers ni bas. Se trouvant un jour dans -cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, il se retira -plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajuster ses -bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des -trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance. -Le docteur <i>Smollet</i> était présent; il aperçut son embarras -et lui dit: «Il faut, Derrick, que vous soyez bien -relâché pour aller si souvent au cabinet.» Comme il n'y -avait point d'étrangers dans le café, Derrick pensa qu'il -pourrait tirer avantage de l'observation et se procurer une -bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa -pauvreté: «Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le -relâchement est dans mes talons, comme vous pouvez aisément -le voir.»—«Sur mon honneur, Derrick, reprit -Smollet, je l'avais jugé de même, car vos pieds sentent mauvais.» -Le malheur fut que l'observation se trouva juste. -Cependant le docteur, pour lui faire réparation de la sévérité -de sa raillerie, l'emmena chez lui, lui donna un bon -dîner et, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer -des bas et des souliers.</p> - -<p>«Nous avons donné la description des amis de Lucy -Cooper et des autres personnes qui fréquentaient la maison -Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivre -historicalement notre narration. Bientôt après, elle n'eut -plus la même vogue; les disputes et les rixes qui toutes les -nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le -voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux -peines de la loi, fut emprisonnée et exposée sur le -tabouret.</p> - -<p>«La maison de Margeram était dans la même rue, -directement opposée à celle de Weartherby; elle était établie -sur le même pied; on la regardait comme la petite pièce -d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on s'y rendait comme -on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c'est-à-dire -que dès que l'on se trouvait fatigué des amusements d'un -endroit, on allait à l'autre et on y restait toute la soirée. Ce -rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de -l'autre.</p> - -<p>«Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès -de l'intrigue, de la galanterie et du libertinage dans ses différents -établissements, nous arrivons à l'époque où ces amusements -nocturnes furent établis à l'extrémité méridionale -de la ville, sous une forme plus honnête et plus agréable et -sous la dénomination d'Institution des Sérails.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de -couvents, dans sa maison de <i>Berwick-Street, Soho</i>. Elle avait -voyagé en France et avait été initiée dans les sérails des -boulevards de Paris, sous la direction des dames <i>Pâris</i> et -<i>Montigny</i>, deux anciennes abbesses qui connaissaient parfaitement -tous les mystères et les secrets de leur profession. -Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus -belles prostituées de cette ville; elles étaient de différents -pays et de différentes religions; mais elles étaient toutes -unies par la même doctrine que l'on appelait la croyance de -Paphos; elle consistait en peu d'articles. Le premier, la -plus grande soumission à la mère abbesse, dont les décrets -étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible; le -second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies -de la déesse de Cypris, l'attention la plus stricte à -satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices -et extravagances, et à prévenir, par leurs soins -assidus, leurs souhaits et leurs désirs; enfin, à éviter les -excès de la boisson et de la débauche, afin qu'elles pussent -toujours avoir un air de modestie et de décence, même au -milieu de leurs amusements. Ces articles et quelques autres -formaient leur constitution. Enfin, c'était un crime impardonnable -de cacher à la mère abbesse les présents et autres -gratifications pécuniaires qu'elles recevaient au delà des -prix fixés du sérail, lesquels étaient très modérés. Une nuit -de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres -dépenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi à -défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sans -compter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner -le souper, le vin de champagne mousseux et autres -dépenses de la maison.</p> - -<p>«Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur -après-dîner jusqu'au soir dans un grand salon; quelques-unes -pinçaient de la guitare, tandis que d'autres les accompagnaient -de la voix; il y en avait qui brodaient au -tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des -liqueurs, excepté l'orgeat, le sirop capillaire et autres -boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent point -échauffés et qu'elles observassent le plus strict décorum.</p> - -<p>«L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant -la comédie ou l'opéra, et, semblable au grand seigneur, il -jetait son mouchoir à la sultane favorite de la nuit; si elle -le ramassait, c'était une preuve qu'elle acceptait le défi, et -conformément aux lois du sérail; elle ne voyait personne et -elle lui était fidèle pour cette nuit.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Goadby, à son retour de France, commença à raffiner -nos amusements amoureux et à les établir d'après le -système parisien: elle meubla une maison dans le goût le -plus élégant; elle engagea les filles de joie de Londres les -plus accréditées; elle prit un chirurgien pour examiner -leur salubrité et n'en recevait aucune qui, à cet égard, -paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande -quantité d'étoffes de soie et de dentelles des manufactures -françaises, elle se trouva en état d'habiller ses vestales dans -le goût le plus recherché; elle y employa donc tous ses -soins; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut -deux articles qu'elle n'observa point, l'économie des prix et -l'abolition des liqueurs jusqu'au temps du souper. -M<sup>me</sup> Goadby ne recevait point les bourgeois dans son sérail, -mais les personnes de rang et de fortune, dont les bourses -s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de satisfaire leurs -passions, et à l'extravagance desquelles elle proportionnait -toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps -une fortune considérable; elle acheta des terres et elle -devint, par la suite, une femme vertueuse de caractère et de -réputation.</p> - -<hr /> - - -<p>«Le succès de M<sup>me</sup> Goadby dans sa nouvelle entreprise -engagea plusieurs personnes à l'imiter dans son plan. -<i>Charlotte Hayes</i>, femme bien connue par sa galanterie et ses -intrigues, suivit son exemple; elle loua une maison dans -<i>King's-Place, Pall-mall</i>, elle la meubla magnifiquement et -parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.</p> - -<p>«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et <i>Nancy Jones</i> sortirent -vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage -dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du -caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut -seulement le météore d'une heure; elle était une des plus -jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, -cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était -impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait -plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure -hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l'empêchait -d'entrer dans les séminaires amoureux, comme elle -avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire -soigner pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture -élégante ni habillements magnifiques, qu'elle était, en un -mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte -à parcourir les rues dans l'espoir de rencontrer -quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui -pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette -carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui -la força d'aller à l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la -nature.</p> - -<p>«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet -Orlando, prirent une tournure très désagréable; elle avait, -par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa -constitution; sa figure vive et tout à fait agréable était bien -changée, elle n'avait plus les charmes suffisants pour captiver -un homme, au point de la placer dans le même état -de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il -est vrai que <i>Fett...ace</i> la secourut autant qu'il le put, mais -ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter -l'impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour -le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir -disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, -fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au -moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité.</p> - -<p>«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de -recommencer de nouveau son état dans un temps où elle -aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle -trouva cependant des amis qui l'aidèrent à établir un séminaire -à l'extrémité de <i>Bow-Street</i>, où elle fit assez bien ses -affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses -débauches la réduisirent au tombeau.</p> - -<p>«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey -qu'il faisait ce qu'elle lui commandait; nous avons déjà -observé qu'il était devenu, par la suite de ses débauches, -un homme très faible pour les femmes; aussi Charlotte le -trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en faire -de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un -homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous -à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la -manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui -avait donné crédit dans ces deux maisons; mais lorsqu'il -croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou -cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente -ou quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait -un moyen ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait -avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait -être dans le plus grand embarras pour aller à la -comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices -bien connus aux femmes de cette caste, elle avait -émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus, -à moins qu'il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait -de bonne grâce pour jouir de sa compagnie; elle ne -restait pas avec lui plus d'une heure, mais s'il voulait jouir -une autre heure de la même faveur, encore une autre -guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer -ses courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus -grande fortune de l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva -quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le -plus grand désordre.</p> - -<p>«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. -Elle tâcha de se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants -que lui, ce qui n'était pas facile à rencontrer; -mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée -pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance -particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, -lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son -établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des -marchandises choisies (telle était son expression). Ses -nonnes étaient de la première classe; elle leur apprenait les -instructions nécessaires pour le culte de la déesse de -Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait -aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui -d'une montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres -menus bijoux. Elle l'établissait en proportion de la nourriture, -du logement et du blanchissage des personnes; en -surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait; -lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper, elle les -renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers -elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou -cédaient à l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, -tout ce qu'elles possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel -était le pied sur lequel elle avait établi sa maison.</p> - -<hr /> - - -<p>«Les visiteurs du sérail de <i>Charlotte</i> étaient des pairs -débiles, qui comptaient plus sur l'art et les effets des -charmes femelles que sur la nature; ils avaient usé leurs -passions régulières, si on peut les appeler telles; et ils -étaient obligés d'avoir recours, non seulement à la pharmacie, -mais encore à l'aide factice de l'invention femelle; -des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui -s'imaginaient que leurs capacités amoureuses n'étaient pas -en décadence, tandis qu'ils manquaient de force et de zèle -pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers -la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques -comme des amis choisis, qui, pour posséder des -vierges, oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux -visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un -magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents, -leur procuraient un plaisir inexprimable. <i>Kitty Young</i> -et <i>Nancy Feathers</i> étaient de nouvelles figures que l'on ne -connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, -pouvaient aisément passer pour des vierges; elles -jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant -plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités.</p> - -<p>«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix -et demandes de ce sérail:</p> - -<p class="c">«<i>Dimanche, 9 janvier.</i></p> - -<table class="w100" summary=""> -<tr> -<td class="text-indent">«Une jeune fille pour l'Alderman <i>Drybones</i>.—<i>Nell -Blossom</i>, âgée d'environ dix-neuf ans, -qui, depuis quatre jours, n'a fréquenté personne -et est dans son état de virginité.</td> -<td class="c vert-c">20 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, -pour le baronnet <i>Harry Flagellam</i>.—<i>Nell Hardy</i>, -de Bow-Street.—<i>Bet-Flourish</i>, de Berners-Street,—ou -<i>Miss Birch</i>, elle-même, de Chapel-Street.</td> -<td class="c vert-c">10 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«Une bonne réjouie pour <i>lord Spasm</i>.—<i>Black -Moll</i>, de Hedge Lane, jouissant d'une -santé vigoureuse.</td> -<td class="c vert-c">5 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«<i>Colonel Tearall</i>, une femme modeste.—La -servante de <i>M<sup>me</sup> Mitchell</i>, arrivant du pays -et n'ayant point encore paru dans le monde.</td> -<td class="c vert-c">10 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«<i>Doctor Frettext</i>, après l'office, une jeune -personne complaisante, affable, d'une peau -blanche et ayant la main douce.—<i>Poll -Nimblewrist</i>, d'Oxford Market ou <i>Jenny Speedydhand</i> -de May-Fair.</td> -<td class="c vert-c">2 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«<i>Lady Loveit</i>, arrivant des eaux de Bath, -trompée dans ses amours avec <i>lord Alto</i>, désire -de rencontrer mieux et d'être bien montée cette -soirée avant de se rendre sur la route de la -duchesse de <i>Basto</i>.—Le capitaine <i>O'Thunder</i> -ou <i>Sawney Rawbone</i>.</td> -<td class="c vert-c">50 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«Son Excellence le comte <i>Alto</i>,—une femme -à la mode, pour la bagatelle seulement -pendant une heure, <i>M<sup>me</sup> O'Smirk</i>, arrivant de Dunkerque, -ou <i>Miss Graeful</i>, de Paddington.</td> -<td class="c vert-c">10 guinées.</td> -</tr> -<tr> -<td class="text-indent">«<i>Lord Pyebald</i>, pour jouer une partie de -piquet, prendre les tétons et autre chose, sans -en venir à d'autre fin qu'à la politesse.—<i>M<sup>me</sup> -Tredrille</i>, de Chelsea.</td> -<td class="c vert-c">5 guinées.</td> -</tr> -</table> -<p>«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière -dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être -embarrassé de savoir comment elle s'y prit pour procurer, -dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un -appartement suffisant pour les satisfaire conformément -à leurs différents amusements favoris. Elle était trop -bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne -fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le <i>Doctor</i> -fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la chambre -dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; -l'Alderman <i>Drybones</i>, la chambre des épreuves, qui, quoique -petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes -de cérémonies; le baronnet <i>Harry Flagellum</i>, la salle -des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était -nécessaire à cet effet; <i>Lord Spasm</i>, la chambre française à -coucher; le <i>Colonel</i> passa dans le parloir; le <i>Comte</i> alla dans -le salon de chasteté, et <i>lord Pyebald</i> dans la salle de jeu. -Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut -interrompue par l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui -venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la -plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa -gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de -vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de -boire avec lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce -moment très occupée, elle espérait qu'il ne la retiendrait pas -longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, -conformément à la charte du séminaire, il dit à -Charlotte qu'il venait pour une affaire très importante, dans -laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai, la nuit -dernière, chez <i>Arthur</i>, et, par un malheur inexprimable, je -fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux -au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que, -dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode.</p> - -<p>«—Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je -vous aider dans cette affaire?</p> - -<p>«—Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance, -mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi -donc, pour demain soir, une personne qui ait -grandement cette maladie, afin que je sois complètement -en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la -bonne fortune de mon rival.</p> - -<p>«—Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait -l'insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous -m'étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours -pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais -point et ne reçois point chez moi de cette espèce.»</p> - -<p>«Il était temps pour milord d'en venir à une explication -plus particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de -sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque -de trente livres sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte -son effet ordinaire: elle l'écouta avec plus d'attention, -et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits. -Le lendemain, la consommation heureuse s'ensuivit, et, au -bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la -double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré. -Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public; -milord lui demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement -afin de ne pas entrer en discussion sur cette -affaire.</p> - -<p>«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte -était obligée de s'engager; elle était nécessitée de produire -des vierges qui, depuis longtemps ne l'étaient plus; des -femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles -le caprice imaginaire de la chair; des maîtres de poste -pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles -à la garantie d'une minute près.</p> - -<p>«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir -arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon -souper, lorsqu'une des servantes, en allant chercher de la -bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le -capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la -taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre -la porte de la chambre des postes: le capitaine O'Thunder, -par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et -Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille -bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha -O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement -livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup -à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir -entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement -les charmes de la dame et s'écria avec extase; «C'est -un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais, -était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni -que faire; à la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre -ainsi les gens dans leurs amusements particuliers.» -En disant ces mots, il saute en bas du sopha, il saisit Toper -par le col et l'assomme d'une grêle de coups de poing. La -dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort -avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court -ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié -déboutonnée et sa chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist, -sans fichu et ses jupons à moitié relevés; l'alderman -Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de -son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise -en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien -réglée.» Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, -grandement mortifié d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne -jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent -presque <i lang="la" xml:lang="la">in puris naturalibus</i>, croyant que le feu est -dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, -et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre -Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la -réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.</p> - -<p>«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine -Toper serait invité de sortir et, dans le cas de refus, -que l'on l'y forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi -s'il en était nécessaire; mais le capitaine Toper, qui était -roué de coups, ne balança pas à se retirer.</p> - -<hr /> - - -<p>«Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène -dans la maison de Madame Mitchell; son principal commerce -était moins avec la noblesse qu'avec les bourgeois et -souvent avec leurs épouses; elle avait le plus grand soin de -leur donner des marchandises choisies; elle considérait que -la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance; -elle était constamment à l'affût des jeunes personnes qui se -dégoûtaient de la rigueur de leurs parents ou qui, par un -faux pas irréparable, se réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient -le sentier de la chasteté pour prendre le -chemin de la destruction...</p> - -<hr /> - - -<p>«<i>Sam Foote</i> (le fameux comédien), <i>Chace Price</i> et <i>George -Sel...n</i>, étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu'il -venait de lui tomber entre les mains une relation curieuse -du couvent de Charlotte Hayes et que, s'ils voulaient, il -leur en ferait la lecture.» Volontiers», s'écrièrent <i>Samuel</i> -et <i>George</i>. Il lut comme il suit:</p> - -<p>«—Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.</p> - -<p>«—Plusieurs institutions importantes et louables sont -ignorées par l'effet d'une timidité qui accompagne toujours -la vertu et la modestie, tandis que des entreprises de moindre -importance sont recommandées à l'attention du public -par l'impudence et la présomption; car c'est ordinairement -en proportion du mérite supposé des candidats que l'on en -impose.</p> - -<p>«—Il est de mon devoir de devenir le défenseur d'une -institution qui a ses avantages politiques et civils. Les -parents et les tuteurs ne seront plus en peine d'envoyer leurs -filles ou leurs pupilles dans les couvents de Saint-Omer -ou de Lille, lorsqu'ils seront assurés de trouver ici tous les -avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire -fondé par une de nos compatriotes, dans la partie la -plus agréable de la capitale. On n'y adopte point les préjugés -ni les erreurs étrangères, et tandis que l'on inspirera à -ce sexe aimable les sentiments de la liberté anglaise, nos -trésors alors ne sortiront point de notre île et ne passeront point -dans d'autres royaumes. Cette institution est actuellement -en activité et est située près de Pall-mall.</p> - -<p>«—Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe -encore et dont il porte le nom. A en juger par les miracles -qu'elle a déjà opérés et qu'elle fait, journellement, il n'y a -point de doute qu'elle ne soit incessamment canonisée et -que son nom ne soit inséré dans le calendrier, ce dont le -lecteur conviendra d'après la lecture suivante:</p> - -<p>«—Liste des miracles opérés et faits journellement par -sainte Charlotte:</p> - -<p>«—Elle change en un instant les guinées en vins de -champagne, de Bourgogne ou punch.</p> - -<p>«—Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise -le cœur le plus sauvage.</p> - -<p>«—Elle fait passer la beauté des dames et donne de la -beauté et des grâces à celles qui n'en ont point.</p> - -<p>«—Elle donne aux vieillards qui se croient gais la -vigueur de la jeunesse et elle change les jeunes gens en -vieillards.</p> - -<p>«—Elle a un spécifique particulier pour porter une -femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.</p> - -<p>«—Elle administre l'absolution dans les cas les plus -désespérés, sans confession.</p> - -<p>«—Elle possède la pierre philosophale et, au grand -étonnement de ses visiteurs, elle change <i>la forme la plus -grossière</i> en <i>l'or le plus pur</i>, par un procédé aussi vif qu'inexprimable, -lequel a échappé à la découverte de tous nos -chimistes, alchimistes, etc.</p> - -<p>«—Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui -lui donnent tant de droits pour être rangée au nombre des -saints modernes, nous allons maintenant parler des lois, -constitution, règlements et mœurs de ce séminaire.</p> - -<p>«—Toute sœur qui prend le voile doit être ou jeune ou -belle; si elle réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne -en est mieux considéré par la <i>déesse Vénus</i>, à qui -cette institution est dédiée. Elle ne doit pas beaucoup connaître -le monde et si elle n'y a pas eu de grande intimité, -l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des candidates.</p> - -<p>«—Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant -favori; si par hasard il lui restait dans le cœur quelque -tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettre à la -touche miraculeuse, afin d'en obtenir une parfaite guérison.</p> - -<p>«—Comme les frères des séminaires adjacents viennent -visiter leurs sœurs de la manière amicale qui convient à -leurs caractères, dans le dessein de les convertir et d'apporter -du soulagement à leur âme, de même les sœurs, en pareilles -occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher -à ces dignes frères.</p> - -<p>«—Comme les richesses de ce monde sont au-dessous -de l'attention des dévotes qui se sont séquestrées dans ce -cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s'approprie, à -cet effet, tous les présents, dons et possessions des sœurs, -d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter -en elles la vanité ou l'ambition.</p> - -<p>«—Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux -et vertueux, ayant en horreur les infidèles et leurs -lois, n'en admet aucun dans le couvent; elle n'aime point -les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin; elle -en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants -où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés, -par la communauté, comme des jours de fêtes qui -doivent être distingués en lettres rouges dans le calendrier -du séminaire.</p> - -<p>«—Sa sévérité ne s'étend point à priver les sœurs de la -jouissance des plaisirs raisonnables et innocents; sous ce -rapport, elle considère les représentations dramatiques de -toute espèce; elle leur permet de visiter souvent les théâtres -et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans chacun de ces -endroits, une loge particulière, sous la dénomination de -séminaire de <i>Sainte-Charlotte</i>. Comme les jésuites irlandais -et autres prêtres de ce pays sont en grand nombre dans -cette capitale et que ces prêtres sont connus pour être -pauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les -sœurs de ne point se confesser à aucun des frères de -ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif -d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, -faire l'instruction dans son couvent.</p> - -<p>«—Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet -de la plus grande attention, elles ne doivent, sous aucun -prétexte quelconque, en être détournées par leurs autres -sœurs, ni par les domestiques de la maison.</p> - -<p>«—Si quelque frère essayait d'enlever quelque sœur du -couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le -plus exemplaire et être chassé à perpétuité du séminaire.</p> - -<p>«—Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement -de la société que les sœurs ne communiquent point -avec celles des autres communautés.</p> - -<p>«—Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise -dans la communauté sans avoir des lettres de recommandation -sur leur chaste moralité et leurs vertueuses dispositions; -ces lettres doivent être écrites par les personnes qui -ont donné des preuves incontestables de leur attachement à -ce séminaire.</p> - -<p>«—Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire -à la santé, visite fréquemment les endroits publics et -se promène fort souvent dans les rues de la capitale avec -deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauté naissante, -dévouée à la vertu et à la vie monastique; la satisfaction -et la gaieté exprimées dans leur aimable contenance lui -procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées -de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle -est la prêtresse.</p> - -<p>«—Lorsque le temps ne permet pas les promenades à -pied, alors elle sort toujours accompagnée de quelques-unes -de ses vestales, dans un brillant équipage appartenant -au couvent, afin d'attirer constamment l'attention des passants.</p> - -<p>«—Les heures des sœurs pour le coucher et le lever -sont différentes; elles sont relatives aux vigiles qu'elles -doivent observer et au nombre des saints qu'elles doivent -fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte est très rigide et -dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de rémission. -Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et -le décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se -trouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.</p> - -<p>«—Ces vigiles et ces prières étant considérées comme -le principal établissement de cette institution, rien ne peut -donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotte que de -trouver dans chaque sœur cette ferveur et dévotion qui caractérisent -particulièrement cet ordre; mais comme l'approbation -de leurs confesseurs est, dans ces occasions, généralement -témoignée par une croix en diamants ou quelques -autres présents de prix, alors il est permis à chacune des -nonnes, tant qu'elle reste dans le séminaire, de porter ces -croix, en forme de collier, sur le sein.</p> - -<p>«—Comme cette institution n'est pas trop rigide et -qu'on n'y envisage que l'éducation agréable du sexe, on n'y -interdit point la musique et la danse; au contraire, il y a -des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deux -arts, dont la plupart des sœurs ont tiré le plus grand avantage: -on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute -des cotillons et même le menuet de la cour avec une -réputation sans pareille.</p> - -<p>«—Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant -l'occasion, agit doublement comme médecin et confesseur; -il ne prend point d'honoraires.</p> - -<p>«—En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie -agréable et la félicité sociale règnent, sans mélange, dans -ce séminaire qui n'a rien de cette austérité ni rigueur monacale -des couvents étrangers.»</p> - -<p>«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, -le croyant l'auteur de cette composition facétieuse, le -remercia du plaisir qu'il lui avait procuré. Il fut ensuite résolu -d'aller, le soir même, faire une visite à sainte Charlotte -et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas d'accompagner -les trois Génies dans le séminaire.</p> - -<hr /> - - -<p>«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit -dans la maison de Charlotte qui les reçut avec beaucoup de -politesse. Après les compliments de part et d'autre, Samuel -Foote dit à Mme Hayes que ses amis et lui étaient venus -d'après la lecture qu'on leur avait faite des règles et lois de -son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses -et heureusement calculées pour l'avancement de la décence, -du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment -de son honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à -voir quelques-unes de ses nonnes, elle lui dit que <i>Clara -Ha.w.d</i> finissait sa toilette et allait paraître dans le moment; -que <i>Miss Sh...ly</i> avait prié avec tant d'ardeur ce -matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du -repos; que <i>Miss Sh..d.m</i> était en ce moment confessée par -un vieux baronnet qui, constamment, la visitait deux fois -par semaine, et que <i>Miss W..ls</i> et <i>Miss Sc..tt</i> étaient allées -à la comédie; mais que si elles n'y rencontraient pas quelques -frères, elles reviendraient aussitôt que la pièce serait -achevée...</p> - -<p>«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment -satisfait sa curiosité, la conversation changea. On -pria donc Miss Ha..yv..d de chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction -générale de toute la compagnie. M<sup>me</sup> Hayes dit que -Clara était une excellente actrice; Foote la pria de lui réciter -quelques morceaux; après quelque hésitation, elle déclama -avec tant d'art une scène de la <i>Belle Pénitente</i> que <i>Samuel</i>, -surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur -son théâtre si cette proposition lui paraissait agréable. Clara -crut que c'était une pure raillerie de sa part, et elle ne lui -répondit que par une révérence; mais peu de temps après, -elle fut engagée au théâtre de Hay-Market, où elle eut le -plus grand succès, et passa ensuite, à la recommandation -de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les applaudissements -les plus avantageux.</p> - -<p>«<i>Miss Sh..d..m</i> descendit: on la pria de chanter; elle -répondit qu'elle était si fatiguée de son opération avec Sir -Harry Flagellum qu'elle demandait un petit moment de -répit pour remettre ses esprits. «J'ai été, dit-elle, deux -grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire passer -dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse -que nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de -toutes les mules des Alpes.»</p> - -<p>«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination -de Charlotte n'eût pas encore inventé une machine -propice à ces sortes d'œuvres pieuses; qu'il lui était venu -dans l'idée d'en construire une dans le genre de celle qui -fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnes -à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on pourrait -satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de -quarante Flagellums.</p> - -<p>«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage -national, il pensa que ces machines devraient être -construites par autorisation de patentes et qu'attendu le -rapport énorme qu'en retireraient les propriétaires, il jugeait -nécessaire que le Parlement mît un droit considérable -sur chacune de ces machines.</p> - -<p>«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des -nonnes. L'alderman <i>Portsoken</i> l'avait assuré hier, à la Taverne -de Londres, qu'il avait passé la nuit d'auparavant au -couvent de Charlotte avec une nonne véritablement vierge, -mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment l'<i>hymen</i> pouvait -être préservé des assauts perpétuels auxquels il était -continuellement livré.</p> - -<p>«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne -agissant en ce moment avec beaucoup de force sur sa personne, -elle crut convenable de soutenir la dignité de sa -maison et elle lui répliqua très injudicieusement:—Que son -opinion était qu'une femme pouvait perdre sa virginité -cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le <i>D<sup>r</sup> O'Patrick</i> -l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de -la même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait -éprouvé elle-même et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne -mille fois et qu'elle eût été ce matin même sous la direction -du docteur, elle se croyait une vierge aussi bonne qu'une -vestale. Que, quant à l'<i>hymen</i>, elle avait toujours entendu -dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait -point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait -donc de dire qu'elle avait maintenant dans son séminaire -autant de virginités qu'il en fallait pour contenter toute la -cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessus -le marché; qu'elle avait une personne, nommée <i>Miss -Su..y</i>, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller -<i>Pliant</i>, qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de -virginalité; que <i>Miss Su..y</i>, étant la fille d'un libraire et -ayant travaillé sous l'inspection de son père, connaissait la -valeur des éditions nouvelles.»</p> - -<p>«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, -qui était un composé d'ignorance, de sophismes irlandais -et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afin de -remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de se retirer; -il paya le mémoire, qui était assez bien chargé; il donna un -rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin -de l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies -prirent congé de Mme Charlotte et se rendirent joyeusement -à <i>Bedford-arms</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte -et après avoir parlé avantageusement de son couvent, nous -allons maintenant donner quelques notions sur celui de sa -voisine.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut -probablement la première dame abbesse qui, pour s'attirer -des chalands, en leur recommandant la bonté de ses marchandises, -mit une devise latine au-dessus de sa porte; sur -une plaque de cuivre était inscrit:</p> - -<p class="c">«<i>In medio tutissimus</i>.</p> - -<p>«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux -de pratiques; elle ne manquait pas de leur procurer -les meilleures marchandises et de leur prouver la vérité -de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes <i>Miss Émilie C..lth..st</i>. -Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit dans le -monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne -et sa vie.</p> - -<p>«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly; -elle était un jour dans la boutique lorsque le comte -de L...n y vint pour acheter différentes marchandises: le -lord fut grandement frappé des charmes d'Émilie. De retour -chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il informa -son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, -de l'impression que cette jeune personne avait faite -sur lui; il lui promit une récompense considérable s'il -pouvait la lui procurer: l'appât était très séduisant; il lui -répondit qu'il allait tout employer pour l'accomplissement -de ses souhaits; il commença son attaque par lui adresser -une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent -contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était -flatté de pouvoir vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait -qu'il lui était impossible de lui cacher plus longtemps son -amour; qu'il se jetait à ses pieds et implorait sa miséricorde; -que son destin était entre ses mains et qu'il la conjurait -de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la -mort à une vie de tourments perpétuels, que la belle main -de l'aimable Émilie pouvait seule adoucir.» La jeune personne -lut cette épître avec émotion; d'un côté, sa vanité -était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la conquête -d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin -de son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion -la portaient à plaindre son tourment: elle consulta donc -une dame en qui elle avait confiance pour savoir comment -elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valet de -chambre du lord L...n n'était pas à mépriser; il était le -grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la maison -que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord -par-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de -crédit à la cour, Émilie ne doutait point qu'il ne procurât -un fort bon emploi à son valet de chambre: dans tous les -événements, elle serait bien mariée et c'était la principale -des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, en -conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait -assez d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, -ce qu'il ne manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle -une femme qu'il faisait passer pour sa sœur et qu'Émilie -regardait déjà comme la sienne propre; elle lui ouvrit donc -les secrets de son cœur qui furent aussitôt rapportés au -frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et comme -la sœur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne -vit point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut -très satisfait du spectacle jusqu'à la conclusion du drame, -lorsque malheureusement, ou plutôt heureusement pour le -valet de chambre de milord, la pluie tomba avec une force -si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une voiture; -il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de -se rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce -que la pluie cessât ou que l'on pût se procurer une voiture. -Émilie frémit d'abord au nom de taverne, mais elle n'eut -plus de scrupules lorsque sa compagne lui représenta qu'en -pareille circonstance sa délicatesse était hors de saison, -surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille -de vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, -on but à la ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié -de préparer son hameçon, ni d'introduire une bouteille de -vin de champagne bien renforcée d'eau-de-vie. La soirée -était très humide, et, comme on sortait d'un endroit extrêmement -chaud, un autre verre de vin ne pouvait point -faire de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et -du second on passa au troisième et ainsi de suite. Pendant -ce temps, les yeux d'Émilie étaient plus animés que jamais; -cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sa gaieté. -Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point de voiture. -Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valet -de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il -infusa adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but. -L'effet n'en fut pas long, car Morphée s'empara aussitôt de -ses sens. Émilie étant ainsi livrée au sommeil, le valet de -chambre et la sœur prétendue se retirèrent, lorsque milord, -qui attendait dans une chambre voisine l'issue de l'affaire, -entra et se livra sans beaucoup de difficultés à ses désirs -brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de -sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était -perdue. Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion -pour elle était si forte qu'il n'était plus le maître de sa -raison, qu'il l'adorait, l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte -blanche sur les conditions qu'elle lui imposerait pour vivre -avec lui; une voiture, une maison élégante, cinq cents -livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu -de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent -tellement en sa faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement -à sa discrétion. Il la mit aussitôt en possession de ce -qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la satiété des complaisances -répétées du même objet fort souvent nous ennuie. -Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut -que sa passion était bien diminuée; sous le prétexte de la -jalousie, il lui chercha donc une querelle qui rompit leur -liaison.</p> - -<p>«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et -ayant les charmes d'Émilie a rarement la prudence suffisante -pour profiter du présent et amasser pour l'avenir. -Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable -et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux -les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une -belle bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur -régularité et leur blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, -dis-je, une telle personne et ne vous étonnez pas si le -miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle avait de justes prétentions -à la conquête universelle; que si milord l'avait adorée, -les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage -à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle -se former l'idée d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de -cette vie sont si extraordinaires et si peu attendues qu'elle se -trouva, en peu de temps, dans cette situation. Elle se vit contrainte, -pour vivre, de vendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants -et la plus grande partie de ses ajustements; elle ne -trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin forcée de se -soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité contraint -souvent le sexe; enfin M<sup>me</sup> Mitchell ayant appris sa -situation l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada -qu'elle y serait regardée comme une amie. Émilie avait -paru avec éclat dans le grand monde, et elle était appelée -le <i>Phaéton femelle</i> par rapport à un accident qui lui arriva -au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au théâtre de Hay-Market, -la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à -celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que -cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames -qui étaient dans la même loge et qui craignaient le même -événement pour leurs têtes, si <i>M. Gl...n</i> ne fût venu galamment -à son secours et n'eût éteint le feu. Il préserva, au -risque de sa personne, les charmes et les ajustements -d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite -dans King's-Place.</p> - -<p>«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la -douceur de son caractère qu'elle peut exiger la somme -qu'elle désire; elle a refusé plus d'une fois un billet de -banque de vingt livres sterling, parce qu'elle n'aimait -point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif -très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, -lui proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; -mais comme elle avait la plus grande aversion pour -la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant -de marine, qui n'est pas très délicat dans ses attachements -pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un -riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit -qu'elle soupçonnât que sa première femme était encore -vivante, soit qu'elle craignît qu'il eût l'intention de la traiter -comme sa première épouse, elle refusa le mariage, -quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En -général, Émilie est une <i>fille de joie</i>, mais elle n'en a point -les sentiments; elle peut servir d'exemple aux sœurs de la -communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice -de leur profession.</p> - -<hr /> - - -<p>«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes -restés assez longtemps, et nous allons faire une petite -excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit -demeurait <i>M<sup>me</sup> B...nks</i>, femme intelligente, assidue et polie, -qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu'elle -n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, -résolut de tourner à son avantage les talents que la -nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les -attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue, -elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la -ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire -leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de -trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient -jamais de donner les preuves les plus convaincantes -de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient -dans l'indigence et qui se trouvaient forcées de faire un -métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un -magasin constant des meilleurs marchands des alentours de -Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été -longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage -régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à -acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état -critique et important; en un mot, <i>B...nks</i>, ayant amassé -une somme d'argent dans sa louable vocation, pensa qu'il -était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye; -en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans -Curzon-Street. <i>Clara Ha....d</i> fit son premier noviciat public -dans ce séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui -de Charlotte. <i>Miss M...d...s</i> fut la seconde qui fut enregistrée -sur la liste de ses nonnes; elle se rendit célèbre par ses -charmes transcendants, qui étaient si puissants qu'ils captivèrent -le savant Dr. B...nks. Miss Sally <i>H...ds..n</i> était la -troisième en date; elle fut si prudente et si économe qu'elle -amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une -abbesse. La turbulente M<sup>me</sup> <i>C...x</i> était aussi inscrite sur la -liste de M<sup>me</sup> B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils -de Mars, lui donnent le droit, sous d'autres rapports, de -choisir sa compagnie; mais elle n'écoute point les propositions -de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il -vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme -calédonien qui, par des questions politiques, s'est -distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que -M<sup>me</sup> C...x était l'objet de ses attentions; mais cette erreur -fut bientôt rectifiée, lorsqu'on vit clairement que M<sup>me</sup> B...nks -occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son -cœur, malgré son visage hommasse et sa figure commune; -il disait à cette occasion qu'elle avait ce <i>je ne sais quoi</i>, -auquel tout homme sensible ne peut résister. <i>Miss Betsey -St..n..s..n</i> exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un -trop grand courant d'affaires et que toutes les autres sœurs -se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter -un visiteur et de ne point le forcer d'aller dans un -séminaire; mais sa vocation générale est celle d'assister -M<sup>me</sup> B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la plus -grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, -dans ce double emploi, l'oblige généralement à prendre les -eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement -à sa constitution. M<sup>me</sup> <i>W..ls.n</i> a un embonpoint -désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné; mais -ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours -l'admiration. M<sup>me</sup> <i>Br....n</i>, généralement connue sous la -dénomination de <i>The Constable</i>, étant un excellent moule -pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement -pour recruter les forces de Sa Majesté. M<sup>me</sup> <i>F..gs..n</i>, -la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon -accord avec tout le monde; soyez chrétien ou païen, brun -ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s'en -met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger; -mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment -une paire de balances pour peser l'or: malgré le grand -nombre d'admirateurs de différentes complexions et nations -que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore -absorbées, comme peut l'attester un certain gentilhomme -irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé -de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent -disconvenir les personnes qui connaissent M<sup>me</sup> F..gs..n.. -qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle -tient dans ses bras l'homme qu'elle aime, <i>s'abandonne tout -à fait</i>. Marie Br...n a été pareillement engagée dans ce -séminaire...</p> - -<hr /> - - -<p>«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant -qu'elle ne quitte King's-Place; cependant, comme elle était -résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques -coups d'éclat, elle commença d'abord par recruter de deux -manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches -pour son séminaire; la première, par la visite des registres -d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les -papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux -opérations.</p> - -<p>«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, -par sa mise et son maintien, à la femme d'un honnête -négociant, elle alla dans les différents bureaux des -registres d'offices, aux alentours de la ville, demandant une -jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont -le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait -chez elle au premier étage; quelquefois elle jugeait convenable -de rendre sa locataire malade au point de garder le -lit; d'autres fois, elle la rendait vaporeuse; mais les gages -étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d'amener -son plan à exécution, elle prit des logements et -même des petites maisons agréablement meublées dans les -différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère -de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements -dans le voisinage, n'eût donné de l'alarme et n'eût -empêché l'accomplissement de son dessein. Lorsque quelque -fille honnête, d'une figure jolie et annonçant la santé, -se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame -qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle -ne pouvait pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la -servante couchât auprès d'elle, parce que ses infirmités -étaient si grandes qu'il était important qu'elle eût, pendant -toute la nuit, une personne pour la veiller.</p> - -<p>«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes -vont généralement le soir prendre possession de -leurs places, la fille innocente, qui s'était présentée à elle, -fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les -yeux de la dame étaient dans un si triste état qu'ils ne pouvaient -pas supporter la lumière. A dix heures, toute la maison -était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil; -mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon -souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit, -la permission de souper avec <i>M<sup>me</sup> Charlotte</i>; on lui donna -de la forte bière et, pour lui montrer qu'elle serait bien -traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les esprits de -<i>Nancy</i> étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui -était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. -Quand, hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son -premier sommeil entre les bras du lord <i>C...n</i>, du lord -<i>B...ke</i> ou du colonel <i>L...</i>, elle se plaint de la supercherie; -les cris qu'elle jette n'apportent aucun soulagement à sa -situation, et, voyant qu'il lui est inévitable d'échapper à son -sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle -se trouve seule avec quelques guinées et la perspective -d'avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et -un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de -grandes difficultés de l'engager à quitter cette maison et de -se rendre dans le séminaire établi dans King's-Place, afin de -faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la -même manière.</p> - -<p>«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment -les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements -qu'elle faisait insérer dans les papiers du jour, -qui souvent lui produisaient l'effet désiré et lui procuraient, -pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes -innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements -étaient d'une nature sérieuse et portaient avec eux, pour -toutes les jeunes personnes qui se proposaient d'entrer en -service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et -le témoignage dl la bonté du lieu; quelquefois Charlotte -enjolivait son style en donnant à entendre que l'on serait -chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications badines -elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un avertissement -qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle -adressa à George S...n:</p> - -<p>«—On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout -au plus, d'une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et -qui n'ait, en aucune manière, servi dans la capitale; elle -doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu'on se -propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté; -elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie, -ou du moins en savoir assez pour faire soulever la -pâte; elle doit avoir également assez de connaissances pour -conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de -grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit -facilement et profite des instructions qui lui seront -faites pour son avantage.»</p> - -<p>«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit -néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine -de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent -pour entrer au service et qui profitèrent bientôt -des instructions qui leur étaient données.</p> - -<p>«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de -son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes -et saines; elle commença d'abord par leur faire -apprendre un nouveau genre d'amusement pour divertir ses -nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir, -deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, -elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à -ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:</p> - -<p>«—M<sup>me</sup> Hayes présente ses compliments respectueux à -lord ...; elle prend la liberté de l'informer que demain -soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes, -vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la -nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles -qu'elles sont pratiquées à <i>Otaïti</i>, d'après l'instruction et -sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle -M<sup>me</sup> Hayes paraîtra.»</p> - -<p>«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente -de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante, -tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur -Hawkesworth:</p> - -<p>«—Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies -religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens, -il dit: «Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs -vêpres d'une manière toute différente: un jeune homme de -six pieds de haut et une petite fille d'environ onze à douze -ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes -de leur pays et un grand nombre de leur nation, -sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme -il le paraissait d'après la conformité parfaite de la coutume -de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient -plusieurs femmes d'un rang supérieur, particulièrement -Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies, -car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions -nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps -où elle était trop jeune pour connaître les importances de -ce culte.»</p> - -<p>«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire -du docteur Hawkesworth sur l'exécution de ces -cérémonies, d'autant qu'elles sont plus que curieuses et -vraiment philosophiques. Il dit:</p> - -<blockquote> -<p>«—Cet événement n'est pas mentionné comme un objet -de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré -et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en -philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, -qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes -innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la -coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque -générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa -source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile -de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce -peuple dans les mœurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»</p> - -<p>«<i>Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128</i>.</p> -</blockquote> - -<p>«M<sup>me</sup> Hayes avait certainement consulté ce passage avec -une attention toute particulière, et elle conclut que la honte -en pareille occasion «était seulement cachée par la coutume». -Ayant donc assez de philosophie naturelle pour -surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement -d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus -telles qu'elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter -de l'invention, imagination et caprice de l'<i>Arétin</i>. -C'était donc à cet effet que dans les répétitions qu'elle avait -fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune -d'elles les gestes et postures dans lesquels elles -étaient déjà très expérimentées.</p> - -<p>«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, -de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages -de la Chambre des Communes.</p> - -<p>«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la -fête commença. M<sup>me</sup> Hayes avait engagé douze jeunes gens -les mieux taillés dans la forme athlétique qu'elle avait pu -se procurer: quelques-uns d'entre eux servaient de modèles -dans l'Académie royale, et les autres avaient les mêmes -qualités requises pour le divertissement. On avait étendu -sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la -scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes -dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus -devaient paraître, conformément au système de l'Arétin. -Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur -maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, -en imitation des présents reçus en pareilles occasions par -les dames d'Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence -à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions -et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes -les différentes évolutions des rites, relativement au mot -d'ordre de <i>santa Charlotta</i>, en conservant le temps le plus -régulier au contentement universel des spectateurs lascifs, -dont l'imagination de quelques-uns d'eux fut tellement -transportée qu'ils ne purent attendre la fin de la scène pour -exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne, -qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements -de l'assemblée. M<sup>me</sup> Hayes avait si bien dirigé sa -troupe qu'il n'y eut pas une manœuvre qui ne fût exécutée -avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.</p> - -<p>«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation -et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices -qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis, -les actrices restèrent; la plupart d'elles répétèrent la partie -qu'elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des -spectateurs. Avant que l'on se séparât, le vin de champagne -ruissela avec abondance. Les présents faits par les -spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté -de la soirée.</p> - -<p>«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée -d'un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt -après, Charlotte se jeta dans les bras du comte... pour -mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande -maîtresse en théorie.</p> - -<p>«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, -attendu que les fatigues de la soirée doivent leur -avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu'à ce -moment.</p> - -<hr /> - - -<p>«... La maison de M<sup>me</sup> Hamilton...<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> peut proprement -être regardée plutôt comme une maison d'intrigue qu'un -séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale -la fréquentent très souvent. M<sup>me</sup> Hamilton n'avait point le -caractère mercenaire des autres mères abbesses: elle aimait -mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et amusante -que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et -ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion -de l'argent qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, -divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison, -moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir -du plaisir d'être dans une bonne compagnie et pour passer -quelques heures dans une agréable société.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de M<sup>me</sup> Hamilton.</p> -</div> -<p>«D'après ce genre d'amis et de connaissances de -M<sup>me</sup> Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée -du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison; en parlant -ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle est la -région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes -plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est -vrai qu'elle a un homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est -la favorite d'un homme de grands moyens et qui a des liaisons -avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer -que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope: -non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de -Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir -la dignité d'une femme honnête...</p> - -<hr /> - - -<p>«... M<sup>me</sup> Nelson est une dame qui, dans les premières années -de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand -mérite; elle céda à la fin à l'influence de ses passions et se -jeta dans les bras du capitaine <i>W....n</i> qui lui fut constant -pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une -autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa -prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; -mais lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que -sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités -de sa conduite et par les visites trop fréquentes -auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson, -qui lui donna à entendre qu'il serait prudent pour elle -de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de -devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit -chez un tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et -l'expérience qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de -sa profession, et d'après l'étude et le jugement approfondi -qu'il avait faits de la vie réelle et d'une variété de vocations -qu'il avait poursuivies, que le plan était non seulement -très praticable, mais pouvait avoir la plus grande -réussite.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils -louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, -au coin de Holland-Street, qu'ils arrangèrent en très peu de -temps et qu'ils meublèrent de la manière la plus élégante. -Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment -nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans -les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt -que Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte -M...rtin s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles -étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes -d'elles eussent paru dans la ville pendant un assez long -temps; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses -pour le service présent; mais comme M<sup>me</sup> Nelson se proposait -d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait -toutes les jeunes personnes qui se présentaient.</p> - -<p>«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à -écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui -étaient connus pour visiter le séminaire de M<sup>me</sup> Goadby, -etc., etc., ce qui procura à M<sup>me</sup> Nelson un nombre considérable -de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le lord -B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le -lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes -vinrent la voir; mais, en général, ils se plaignirent -tous que les marchandises n'étaient pas de fraîche date, de -sorte quelle était fréquemment obligée d'envoyer chercher -d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait -beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le -crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. M<sup>me</sup> Nelson, -voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se -servit de son génie, qui était fertile dans l'art de la séduction, -pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait -demander un prix considérable; elle alla donc visiter constamment -tous les registres d'offices; elle se rendit dans les -auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures -publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations -adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes -filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient -de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises -les plus fraîches que l'on pût trouver dans -Londres.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Nelson triompha alors de ses rivales. M<sup>me</sup> Goadby, -en son particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein -d'établir son séminaire sur le même pied que celui de -M<sup>me</sup> Nelson, elle fit le tour de l'Angleterre et fut assez heureuse -pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles -marchandises, qu'elle se proposa de présenter à ses convives -lors de la rentrée du Parlement.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ -de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita -dans son cœur l'émulation la plus forte de surpasser les -projets de M<sup>me</sup> Goadby; elle mit une fois de plus son génie -imaginatif en marche; elle avait une légère connaissance de -la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler -à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un avertissement -pour être gouvernante dans une école de jeunes -filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires -pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle -en obtint la place. Comme son dessein n'était pas d'exercer -longtemps cette fonction, elle n'essaya point d'améliorer -l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les -bonnes mœurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre -leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l'on -goûtait dans les caresses d'un beau jeune homme, et en -leur donnant à entendre que c'était folie et préjugé de croire -qu'il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles. -Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres -qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive -et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les <i>Mémoires -d'une fille de joie</i> et autres productions du même -genre leur furent secrètement communiqués; elles les -lisaient avec avidité. Quand elle vit qu'elle avait suffisamment -animé leurs passions et qu'elle avait fait passer dans -leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un -jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit avec -deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située -dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui -s'appelaient <i>Miss W...ms</i> et <i>Miss J..nes</i>, étaient âgées d'environ -seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes -familles.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Nelson avait antérieurement prévenu le lord <i>B...</i> et -<i>M. G...</i> de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. -Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison -qu'elles trouvèrent une collation servie; il y avait des fruits -et des confitures en abondance. M<sup>me</sup> Nelson informa les -jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes -et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en -conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur -appétit avec beaucoup de satisfaction; on les engagea à -boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit. -M<sup>me</sup> Nelson jugea alors qu'il était temps d'introduire les -gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la maison, -un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans -l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils -causaient; les jeunes demoiselles furent d'abord alarmées -mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs -craintes, et on parla agréablement de différentes choses.</p> - -<p>«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes -étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment -elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de -Kensington; lorsque l'on fit entrer la musique et que -l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de la -danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le -temps qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un -mot, elles continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant -ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter -l'effervescence de leur passion. Les assiduités de -leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et -presque leur destruction prochaine.</p> - -<p>«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent -pour se coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne -purent s'empêcher de parler de la tournure, de l'élégance, -de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W...ms -avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le lord B..... -dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait complètement -heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; -les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ -dans leur chambre, en disant qu'il était impossible de refuser -des invitations aussi tendres et qu'ils se croiraient plus -que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations, -ils n'offraient pas leurs services.</p> - -<p>«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le -point de se mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment -d'autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G..., prenant -Miss J..nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était -dans une chambre adjacente, et laissa le lord B..... maître -de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop avancées -pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.</p> - -<p>«Nous supposons que les amants et les belles nymphes -furent aussi heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils -goûtèrent jusqu'au lendemain un bonheur sans mélange.</p> - -<p>«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? -comment excuser leur absence? Elles prièrent M<sup>me</sup> Nelson -de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même -quelque raison plausible en leur faveur; elles la supplièrent, -les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de -M<sup>me</sup> Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes -entre les mains; elle en avait déjà joué un <i>sans prendre</i> et -avait gagné deux cents guinées; elle espérait avec de telles -dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de -temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l'endroit -où elles étaient retenues; ils obtinrent du juge voisin -un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre M<sup>me</sup> -Nelson.</p> - -<hr /> - - -<p>«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss -W...ms et de Miss J..nes prirent envers M<sup>me</sup> Nelson pour -la citer en justice la forcèrent de décamper: le bruit que -cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins -à porter plainte contre cette maison de débauche, et si -M<sup>me</sup> Nelson eût continué plus longtemps son commerce, -elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour -prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler -d'œufs durs.</p> - -<p>«Au bout de quelques mois M<sup>me</sup> Nelson, ayant vu qu'il -n'y avait point de poursuite contre elle, prit un autre séminaire -dans Bolton-Street, Piccadilly. Elle résolut de jouer à -un jeu plus assuré que celui qu'elle avait joué dans Wardour-Street; -dans cet endroit, elle avait été trop loin, avait -trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors -qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de -joie sur le haut ton.</p> - -<p>«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, -étaient <i>M<sup>me</sup> Marsh...l</i>, <i>M<sup>me</sup> Sm...th</i>, <i>M<sup>me</sup> B...ker</i>, -<i>M<sup>lle</sup> Fisher</i> -et <i>M<sup>lle</sup> H...met</i>.</p> - -<p>«La première de ces dames était la fille d'un chapelain -qui lui donna une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier -son esprit par les sentiments de la religion et de la morale. -Elle est d'une figure agréable et bien faite. Se trouvant -par la mort de son père dans la plus grande détresse, elle -écouta les sollicitations du colonel <i>W...n</i>, et elle résigna sa -vertu et non pas son cœur à ces propositions; au colonel -succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle -découvrit trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et -peu de semaines après il la quitta; elle fut donc alors forcée -de rôder pour pourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant -les occasions, elle rend des visites à <i>M<sup>me</sup> W...ston</i>, à -M<sup>me</sup> Nelson et dans les autres séminaires.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement -belle; elle est très ignorante, et elle fut -trompée par un acteur ambulant, dont elle a adopté le nom. -Pour ne point mourir de faim avec lui dans un grenier, ou -pour ne pas être envoyée à la maison de correction comme -une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute -sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les -mots tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; -étant donc entrée chez M<sup>me</sup> Nelson comme une nouvelle -figure, elle y a gagné une somme considérable d'argent, -et maintenant elle figure avec éclat au Ranelagh, à -Carlisle-House et au Panthéon.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a -été très connue au théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici -dans le caractère d'une déesse, nous ne pensons pas qu'elle -ait quitté les planches; elle a de justes prétentions à ce -titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte <i>H...g</i>; -mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que -ses affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence -refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires de -M<sup>me</sup> B..ker, elle visite maintenant les séminaires pour y -rencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre -au-dessus du besoin; elle va également dans les mascarades -et autres endroits publics.</p> - -<p>«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine -ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il -y a quelques années, la Laïs du bon ton la plus admirée; -on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de rapport entre -elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la présente -Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles -de Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a -plusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des -personnes du premier rang.</p> - -<p>«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente -de M<sup>me</sup> Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité -est imaginaire; il est certain qu'il y a quelque légère ressemblance -de traits entre elles, elle imite cette dame autant -qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss H...met est très -vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à un des -théâtres.</p> - -<p>«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le -jeûne et la débauche, la religion et le vice dans un degré -d'hypocrisie dont il y a peu d'exemples. <i>M<sup>me</sup> P......</i> est ou -prétend être la femme d'un prédicateur ambulant qui, depuis -quelque temps, est enfermé par ordre de la justice; -elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un -péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans -sa bouche; mais nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi -complètement que de ne jamais en goûter d'une autre manière -et aussi abondamment et aussi voluptueusement que -possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de -<i>système végétal</i>... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle -doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique -que l'on puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection -pour ne pas éprouver la vigueur de son camarade de lit; -mais aussitôt qu'elle entend la cloche de sept heures, qui -appelle à la prière, elle se jette alors à bas du lit, elle s'habille -promptement et elle vole à l'église ou à la chapelle -pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son -cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour -achever les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant -commencées; cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte -abstinence de la chair dans un sens ou à son système végétal, -doit certainement la placer dans le vrai chemin du ciel dans -lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour empêcher le -progrès de son voyage céleste.</p> - -<p>«Par ces secours agréables et religieux, M<sup>me</sup> Nelson -trouve les moyens de satisfaire le goût et les dispositions de -chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien? -M<sup>me</sup> M...rshall peut disputer des sciences occultes -avec le logicien le plus subtil des écoles. Le vrai sensualiste -trouvera une ample gratification dans la personne de M<sup>me</sup> -Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle s'est toujours -appliquée est celle d'une agréable courtisane. M<sup>me</sup> -B..ker peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle -est presque une déesse, comme elle l'était autrefois sur le -théâtre. Si la pompe et l'affection doivent avoir quelques -charmes aux yeux d'un adorateur, Miss Fisher peut prendre -tous les airs d'une femme de qualité du plus haut ton. Si un -amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages -furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant -de grâce qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît -animé de l'esprit de la chair, M<sup>me</sup> P... jeûnera et priera -avec lui aussi longtemps qu'il le désirera, <i>excepté au lit</i>.</p> - -<p>«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de -M<sup>me</sup> Nelson fussent de tous les rangs et dénominations, -depuis le duc jusqu'au méthodiste qui accable ses paroissiens -d'une abondance de damnation pour l'autre monde, afin de -pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de cette -sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.</p> - -<p>«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste -hommage à M<sup>me</sup> Nelson, nous jugeons qu'il est temps de -renouveler nos visites à nos anciennes amies de King's-Place.</p> - -<hr /> - - -<p>«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, -de plaisir et de bonheur, au célèbre <i lang="la" xml:lang="la">sanctum sanctorum</i>, ou -King's-Place. Pendant nos dernières excursions à May-Fair et -à Newman-Street, il arriva une révolution très considérable -dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira du commerce. -M<sup>me</sup> Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, extrêmement -riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par -ses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame -chez M<sup>me</sup> Dubéry, nous allons présentement parler d'elle -comme d'un caractère extraordinaire.</p> - -<p>«<i>État présent et exact des séminaires dans King's-Place, -donné d'après les meilleures autorités:</i></p> - -<p>«<i>M<sup>me</sup> Adams.</i></p> - -<p>«<i>M<sup>me</sup> Dubéry.</i></p> - -<p>«<i>M<sup>me</sup> Pendergast.</i></p> - -<p>«<i>M<sup>me</sup> Windsor.</i></p> - -<p>«<i>M<sup>me</sup> Mathews.</i></p> - -<p>«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, -nous allons donner une petite description de la négresse -<i>Harriot</i>, tandis qu'elle demeure encore dans un de ces endroits -voluptueux.</p> - -<p>«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement -jeune lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves -à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant -la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de -Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on découvrit en -elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe -ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par -l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; -il prit en elle une confiance particulière et il la fit -l'intendante de ses négresses; il lui fit apprendre à lire, à -écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses -comptes domestiques. Comme il était veuf, il l'admettait -très souvent dans son lit; cet honneur était toujours accompagné -de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était sa -favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant -lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent -alors en Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré -les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle -demeura constamment et sans rivalité l'objet chéri de ses -désirs, et cela n'était pas en quelque sorte extraordinaire, -car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui -des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes -qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde -femelle qui s'adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à -son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte -dans ses comptes, et elle n'aurait point souffert que personne -le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an -quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot -était très attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. -Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit -par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de -son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables -et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement -perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré -de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.</p> - -<p>«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, -malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami, -qui n'avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie, -qui lui devint si fatale qu'il paya le tribut de la nature. -Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques -bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si généreuse et -si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas -amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle -eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse -de mille louis.</p> - -<p>«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une -table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance, -et même cette pitance n'aurait pas duré longtemps si -elle n'eût pas avisé aux moyens de venir promptement au -secours de ses finances presque épuisées.</p> - -<p>«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns -de ces scrupules délicats et consciencieux qui -constituent ce que l'on appelle ordinairement la chasteté et -ce que d'autres nomment la vertu. Les filles de l'Europe, -aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent rarement -la signification dans leur état naturel. La nature dirigea -toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis -de morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un -parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa -à <i>Lovejoy</i>, pour qu'il la produisît convenablement en compagnie. -Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout -à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son -espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au -lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de <i>Miss R...y</i> pour -voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement -frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot, -auxquels il ne s'attendait pas, qu'il la visita plusieurs jours -de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un -billet de banque de vingt livres sterling.</p> - -<p>«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle -avait des attraits suffisants pour s'attirer la recommandation -et l'applaudissement d'un connaisseur aussi profond que -l'était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre -ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que -le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait -toujours commander le prix.</p> - -<p>«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur -la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante -membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez -elle qu'avec un doux papier appelé communément billet de -banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, -outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, -les beaux ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. -Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l'occasion favorable -qui se présentait à elle de succéder à <i>M<sup>me</sup> Johnson</i> dans -King's-Place; elle écouta cet avis et employa presque sa petite -fortune à ce nouvel établissement.</p> - -<p>«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, -mais ayant pris un caprice pour un certain officier -des gardes qui n'avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa -d'accepter les offres de tout autre adorateur; étant -donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa -bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un -grand déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison -dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, -à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa -maison, profitèrent de son absence: ils augmentèrent non -seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans -toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent -plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle -ne voulut pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la -scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée -pour dettes.</p> - -<p>«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite -aux autres abbesses. Nous commencerons par M<sup>me</sup> -Adams, à l'extrémité septentrionale de la constellation des -séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable Émily, les -beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.</p> - -<p>«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous -avons déjà parlé, mais Émily R..berts, qui descendait d'une -famille toute différente. Son père était un rémouleur très -fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont eu autant de -réputation que lui; cependant, malgré son état et la considération -dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily -aucune fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au -service; elle se plaça donc chez un marchand respectable et -vécut pendant quelque temps dans l'état de l'innocence. A -la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur -correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée -d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au -monde le gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination -pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc -démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la -maintiendraient dans cet état d'aisance, de dissipation et de -plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut -avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de King's-Place, -une très bonne marchandise; il est impossible d'être -plus aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans -l'humble état de rémouleur ambulant, comme successeur -de son père. Mais si Émily n'a pas avancé son frère dans -quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit -commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires -de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours -de sa vocation.</p> - -<p>«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et -la vivacité de ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille -fort gentille et très agréable; elle fut mise en apprentissage -chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le -lord P...., qui bientôt l'abandonna et la mit dans la nécessité -d'aller exposer ses charmes dans ce marché général de -la beauté.</p> - -<p>«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité -et ses reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être -le premier sur la liste de ses adorateurs; elle fut la dupe -d'un avertissement qu'il lui adressa au sujet de sa belle -figure théâtrale; en conséquence de cet avertissement, elle -eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de lui enseigner -l'art dramatique et de la présenter au directeur du -théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en -peu de temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un -traitement considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques; -mais dans une des scènes tendres, il joua si bien -son rôle qu'elle fut forcée de reconnaître ses talents et de -céder à ses conseils, et qu'elle réalisa les descriptions les -plus amoureuses de nos poètes.</p> - -<hr /> - - -<p>«Après avoir pris congé de M<sup>me</sup> Adams, nous approchâmes -de l'équinoxe et nous fîmes voile vers le midi, où, -après avoir touché le port suivant, nous entrâmes dans la -baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très bien ravitaillés -et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs nécessaires -pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de -King's-Place.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle -n'ait jamais lu les <i>Lettres de Chesterfield</i>, elle peut découper -une pièce avec autant d'adresse et de dextérité que milord -lui-même. En effet, aucune femme ne fait les honneurs de -la table avec autant de propreté et d'élégance qu'elle. Quoiqu'elle -ait reçu une éducation d'école et que ses mœurs -furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la -lecture des <i>Bijoux indiscrets</i>, ses manières sont si polies -qu'elle paraît en quelque sorte une femme de ton; elle -abhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d'expressions -qui choquent la bienséance; elle a quelque teinture de -la langue française; elle parle un peu italien, et, par le -secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs -étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour -cette raison que les ministres étrangers visitent souvent son -séminaire et trouvent toute la satisfaction qu'ils désirent.</p> - -<p>Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de -D......, le comte de M...... et le comte H... conviennent -tous que les traités de cette maison sont dignes du corps -diplomatique. En un mot, tout le département du Nord -vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et M<sup>me</sup> Dubery -n'est pas sans les plus grandes espérances que le département -méridional suivra bientôt leur exemple.</p> - -<p>«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de -M<sup>me</sup> Dubery étaient tous des membres du corps diplomatique; -non, assurément...</p> - -<hr /> - - -<p>«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire -de M<sup>me</sup> Pendergast, qui, après la maison de M<sup>me</sup> Dubery, est -le plus voisin dans King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation -que nous avons reçue de nous rendre chez la célèbre -<i>M<sup>me</sup> W...rs</i>; une dame entièrement sur le haut ton, qui -tient une maison de rendez-vous pour les <i>femmes galantes</i> -et les <i>beaux garçons</i> de classe supérieure et qui s'est acquis -une grande réputation par sa capacité à accoupler les deux -sexes; aussi, par ces moyens honorables et industrieux, -elle roule dans un brillant équipage et soutient une maison -considérable, consistant en personnes de presque chaque -dénomination.</p> - -<p>«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, -des artistes, des musiciens et des chanteurs. A notre première -entrée, le groupe était formé du lord P...y, du colonel -Bo...den, de M. A...ns..d et de M. C...b...d. Les dames -étaient M<sup>me</sup> H...n, M<sup>me</sup> P...y, la marquise de C...n, -M<sup>me</sup> Gr...r et M<sup>mes</sup> J...s... Il vint bientôt après d'autres -visiteurs des deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable -compagnie le plaisir le plus agréable, d'autant que -l'esprit et la beauté y régnaient à plus d'un titre. Comme il -est ordinaire dans les compagnies mélangées de jouer aux -cartes, on fit deux quadrilles...</p> - -<p>«... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manière -la plus agréable au désir de la compagnie; son ami -l'accompagna de la flûte, et ils reçurent les applaudissements -qu'ils méritaient.</p> - -<p>«Le lord <i>P.f.t.</i>, ayant tiré à part notre petit cercle du -reste de la compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière -à sa veine sarcastique; il nous dit: «Je suis disciple -de <i>Pythagoras</i>, et je crois fermement à la métempsycose. -Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle serait la -transmigration la plus probable des âmes des dames présentes; -je pensais que celle de Lady H...s passerait dans -le corps d'une chèvre de l'espèce la plus vicieuse; que celle -de M<sup>me</sup> P...y animerait peut-être un hoche-queue; que -celle de la marquise de <i>C...n</i> pourrait, comme un serpent, -se plier et se replier dans la figure d'un <i>B...h</i> orgueilleux; -que celle de <i>M<sup>me</sup> Gr......</i> occuperait certainement le corps -petit, mais chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on -assure que cet animal est de toutes les créatures vivantes le -plus long dans l'acte de coïtion; que celle de la pauvre -<i>M<sup>me</sup> H...x</i>, que je plains de tout mon cœur, se réfugierait -dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une -victime; quant à celles de <i>M<sup>mes</sup> J...</i>, je pense que rien ne -pourrait mieux leur convenir que les corps d'une vipère, -d'un crapaud ou d'un serpent à sonnettes.» Le lord, après -avoir ainsi donné un libre essor à son imagination sur la -transmigration des âmes des dames, fut interrompu par -M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la -plus sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements -réitérés de toute la compagnie.</p> - -<hr /> - - -<p>«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre -une visite amicale à une ancienne connaissance, dans <i>Queen-Anne's-Street</i>. -Nous serions en effet inexcusables de ne pas -nous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui -nous est assigné par M<sup>me</sup> Br...dshaw. Nous aurions dû, à la -vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est -que nous n'étions par informé, du moins en partie, des -anecdotes suivantes.</p> - -<p>«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique -la généalogie de <i>Miss Fanny Herbert</i>. Cette dame, -que nous avons rencontrée d'abord dans un séminaire, dans -Bow...-Street, commença, bientôt après cette époque, à -travailler pour son compte et tint une maison très renommée -au coin du passage de la Comédie, dans la même rue, -où elle demeura longtemps.</p> - -<p>«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un -beau teint, des yeux vifs et expressifs et les dents très -blanches et très régulières. Nous croyons qu'elle n'avait -point recours à l'art supplémentaire qu'emploient presque -toutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégamment -meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent séduisait -l'œil de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient -des marchandises supportables. Un riche citoyen était son -ami le plus assidu et peut-être le principal soutien de sa -maison; mais quoiqu'elle ne fût pas prodigue de ses faveurs, -elle n'était pas insensible à la rhétorique persuasive d'un -beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très -bien taillé. Le capitaine <i>H....</i>, <i>M. B......</i>, <i>M. W.....</i> et plusieurs -autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard -furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans -la compagnie particulière; il faut cependant avouer qu'elle -n'avait point l'âme mercenaire: par conséquent, ces messieurs, -qui étaient tous <i>beaux garçons de profession</i>, au lieu -d'augmenter ses revenus, contribuaient plutôt à les diminuer, -d'autant que la plus grande partie d'entre eux se -trouvaient ruinés.</p> - -<p>«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune -considérable qui fut si passionné de ses charmes qu'il pensa -que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul, était de -l'épouser; il lui offrit donc sa main, dans une intention -honorable, et pour la convaincre que sa proposition était -sérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne's-Street -(où elle demeure actuellement); il la fit meubler -d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais -il tomba subitement malade; ses médecins lui conseillèrent, -pour sa santé, de se rendre aux eaux de <i>Bath</i>; il y fut à -peine rendu qu'il y paya, avant la célébration de leurs -épousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert, -en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans Queen-Anne's-Street, -y ayant pris son nom, l'a toujours -porté depuis.</p> - -<p>«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue -dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelque -temps, quel parti prendre. Comme elle n'avait point -entièrement abandonné sa maison dans Bow-Street, elle -continua toujours son ancien train de prostitution variée; -bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa -maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle -de Queen-Anne's-Street.</p> - -<p>«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés -pour l'intrigue élégante, car aucune femme, quand -elle le voulait, ne se comportait avec plus d'honnêteté que -Fanny; elle a l'esprit enjoué et emploie à propos l'équivoque; -à cet égard, on peut la regarder comme une seconde -Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois -sans succès, mais en général, elle est une compagne vive et -agréable, et quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, -elle n'en est pas moins une personne digne encore de -recherches.</p> - -<p>«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison -l'agréable <i>Miss M..n</i>, la capricieuse <i>M<sup>me</sup> W......n</i> et l'aimable -<i>Miss T....h</i>. Ces dames fréquentent alternativement -King's-Place et les autres séminaires. Mais elles ne trouvent -dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme à -leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.</p> - -<p>«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le -chevalier <i>P...o</i> et <i>M. M...r</i>, Portugais. <i>M. Pis....ni</i>, résident -vénitien, a pris un caprice pour M<sup>me</sup> W...n. Quant à Miss -T.....h, elle est devenue l'intime amie de <i>M. d'Ag...o</i>, ministre -de Genève.</p> - -<p>«Nous pouvons pareillement introduire dans la maison -de M<sup>me</sup> Br...dsh..w tout le corps diplomatique du département -méridional, à l'exception de l'ambassadeur espagnol; -nous allons prendre congé de ces messieurs, pour parler -d'un nouveau visiteur, le lord Champêtre...</p> - -<hr /> - - -<p>«Ce fut chez M<sup>me</sup> Br...dsh..w que le lord Champêtre vit -d'abord M<sup>me</sup> Armst..d. C'est l'opinion générale que le lord -eut un tendre penchant pour Fanny et qu'il passa dans ses -bras de doux moments; mais il est certain qu'il rendait de -fréquentes visites particulières à M<sup>me</sup> Br...dsh..w, toutes les -fois qu'il n'avait point d'autre objet ostensible d'attachement, -et que l'on a vu cette dame se promener dans sa voiture -dans les environs de la ville et sur les différents chemins -qui conduisent à <i>Richmond</i>, <i>Putney</i> et <i>Hampstead</i>. Il -dirigea bientôt sa chaude artillerie sur M<sup>me</sup> Armst..d -qui venait souvent chez M<sup>me</sup> Br...dsh..w; il la pressa -de si près qu'elle céda bientôt, d'après une <i>carte blanche</i> -qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui -accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et -elle céda <i>tambour battant, mèche allumée</i>. Nous prions le -lecteur de ne pas mal interpréter cette dernière expression -et de croire qu'il n'y avait point la moindre raison de soupçonner -<i>un tison</i> de l'un ou de l'autre côté.</p> - -<p>«Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours -d'avoir un tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle -ait presque cinquante ans et qu'il partage ses affections -entre elle et M<sup>me</sup> Armst..d. Que ce soit assuré ou non, il -n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le plus -parfait accord et qu'il ne paraît pas y avoir entre elles la -moindre apparence de jalousie.</p> - -<p>«Comme nous avons donné un détail particulier de la -conduite de Fanny jusques et y compris sa situation -présente, nous allons avoir la même attention pour -M<sup>me</sup> Armst..d.</p> - -<p>«Nous sommes informés que M<sup>me</sup> Armst..d n'est point -d'une famille illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier; -qu'étant abandonnée de ses parents et que n'ayant aucun -moyen de vivre, elle jugea prudent de mettre ses charmes -à prix, et que l'excellente négociatrice, M<sup>me</sup> Goadby, ayant -entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif. -Il paraît qu'à cette époque elle avait tout au plus quinze -ans; elle était bien faite, ses traits étaient parfaits et sa -physionomie était tout à fait agréable. Il est prouvé que le -lord L....n fut, après le juif, le second admirateur à qui -M<sup>me</sup> Goadby la présenta: mais comme les finances du lord -n'étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu'il -aurait pu le désirer, M<sup>me</sup> Armst..d trouva que ses moyens -pécuniaires n'étaient pas pour elle une connaissance -avantageuse, et elle crut alors convenable d'accorder sa -compagnie au duc de <i>A...</i>, mais leur correspondance ne -dura que quelques mois, parce qu'il découvrit bientôt son -infidélité; quelque temps après, elle passa dans les bras du -noble <i>Cr...kter</i>; cela paraîtra singulier en considérant sa -liaison future avec lady Champêtre; mais on peut dire, en -cette occasion, que le duc et le lord changèrent de danseuses -dans le même cotillon.</p> - -<p>«Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance -avec M<sup>me</sup> Armst..d; il lui loua une petite maison -de campagne près de Hampstead; cette dame et Fanny -passèrent la plus grande partie de l'été dernier dans cette -retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener -dans les endroits voisins.</p> - -<p>«Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord -garde si peu le moindre secret de son attachement pour ses -deux dames qu'il y a raison de croire qu'elle durera longtemps; -il est successivement occupé à satisfaire ses passions -amoureuses dans les bras de Fanny <i>He..be..t</i> et de -M<sup>me</sup> Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, -est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel <i>B....</i>, -du baronnet <i>Thomas L....</i>, du lord <i>B....</i> et de plusieurs des -membres de chez <i>Arthur</i> et de <i>Bootle</i>. Les dames qui fréquentaient -ordinairement la maison de M<sup>me</sup> Br...dsh..w -étaient <i>Charlotte Sp...r</i>, qui prit ce nom de sa liaison avec -le lord <i>Sd....r</i>, <i>Miss G...lle</i>, <i>Miss Mas...n</i>, <i>M<sup>me</sup> T....r</i> et -<i>M<sup>me</sup> L...ne</i>.</p> - -<p>«La première de ces dames a, pendant quelques années, -figuré sur la liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle -soit toujours dans son printemps et qu'elle soit de la figure -la plus agréable, elle est très difficile dans le choix de ses -amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs, elle préfère toujours -ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord -B... est très amoureux de Charlotte, malgré qu'il la connaisse -depuis six ans passés. Le lord n'est plus actuellement -le gai, <i>le beau garçon</i> de vingt-deux ans, comme l'était -<i>Ned H...</i> quand il fit la conquête d'une certaine duchesse à -<i>Tunbridge</i>; il trouve qu'il y a plus de peine à attacher un -friand morceau que d'en venir à une action avec une dame -d'expérience qui est libre d'accès et disposée à soutenir le -siège, quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si -c'était une attaque de jeunesse.</p> - -<p>«Comme l'aventure du lord B.... à Tunbridge fut à la -fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur ne -sera pas fâché d'en trouver ici le détail. A cette époque, les -appartements, dans cet endroit, étaient loués par <i>M. Toy</i>, -qui, sur le récit d'une hésitation dans sa voix et commençant -tous ses mots par <i>Tit Tit</i> (n'importe l'interprétation -que l'on donne à ce premier mot), fut surnommé <i>Tit Tit</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. -M<sup>me</sup> la duchesse de M.... était dans cette saison à prendre -les eaux; se promenant un jour dans les jardins, elle aperçut, -à travers un buisson, une plante sensitive qui lui -parut si extraordinaire qu'après l'avoir bien remarquée elle -la reconnut pour être celle d'un <i>Tit Tit</i>. Elle fut si frappée -de sa longueur et de sa grosseur qu'elle résolut d'en avoir la -possession; dans ce dessein, elle alla jusqu'à offrir sa main -au Toy; mais malheureusement il se trouvait engagé et ne -pouvait pas accepter l'honneur qui lui était proposé; cependant -Toy s'intéressant au vif désir de Son Altesse et s'étant -aperçu aussitôt qu'elle avait envisagé avec transport la -plante sensitive, voulant en outre rendre service à son -ami Ned, il informa M<sup>me</sup> la duchesse de M.... que ce gentilhomme -possédait une plante encore plus belle et plus sensitive -que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet -avis qu'en peu de temps Ned fut en pleine possession de -sa... <i>fortune</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> «N'ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune -expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la traduction -de ce premier mot.»</p> - -<div class="attr">(<i>Note du traducteur</i>.)</div></div> -<p>«Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs -femelles de M<sup>me</sup> Br...dsh..w, est grande et d'une -figure agréable; elle a tout au plus dix-huit ans; sa contenance -douce et expressive indique la bonté naturelle de son -caractère: elle est la fille d'un chapelain qui mourut pendant -qu'elle était très jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien -qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien -et éducation des fils et des filles des ecclésiastiques; -elle fut donc, par les fonds de cet établissement, placée -apprentie chez une couturière; elle demeura chez cette -dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un -avocat lui fit la cour; elle l'écouta favorablement, s'imaginant -que ses desseins étaient honorables; elle consentit de -passer avec lui en Écosse. Lorsqu'ils furent en route, le -clerc employa si bien la rhétorique amoureuse qu'il lui -persuada d'antidater la cérémonie. Après deux nuits de -pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors obligée de -revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée -d'avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit -de gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions -à la chasteté et étant présentée chez M<sup>me</sup> Nelson, -on lui persuada aisément de suivre les avis de cette dame; -elle commença alors un nouvel apprentissage dans cette -maison.</p> - -<p>«Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au delà de -ses revenus et qui s'imaginait qu'il n'était point nécessaire -de lui amasser une dot, d'autant qu'elle avait, aux yeux de -ses parents, des charmes suffisants pour se procurer un -mari de rang et de fortune; mais, hélas! les hommes de ce -siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée -quand elle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune -personne est un exemple frappant de la vérité de cette -observation.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui, -à sa mort, lui laissa une fortune assez considérable; elle -vécut pendant quelque temps dans l'abondance, mais malheureusement -elle fit la connaissance de M. Tur..r (qui -était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui -avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même -manière qu'il en usa avec cette dame) qui lui offrit de -l'épouser; elle céda en peu de temps à ses tendres sollicitations: -les noces se firent. A peine le premier mois de -mariage était-il écoulé que M. Tur..r décampa, après s'être -emparé de l'argent comptant, des billets de banque et effets -précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possédait; -elle apprit, mais trop tard, qu'avant de l'épouser il -avait au moins une demi-douzaine de femmes existantes -qu'il avait également traitées. Dans son désespoir, elle -résolut d'user de représailles envers tout le sexe masculin et -de lever des contributions sur toutes les personnes qui -s'adresseraient à elle; elle a si bien réussi à cet égard qu'après -avoir travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit -mois consécutifs elle a réalisé une somme de 1,500 -livres sterling.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux -noirs très expressifs et de superbes cheveux; elle est âgée -d'environ vingt-cinq ans; elle a demeuré pendant quelque -temps dans New-Compton-Street, n<sup>o</sup> 10. Nous avouons que -nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais -nous croyons qu'elle a été pendant quelque temps chez une -marchande de modes, près de Leicester-Fields. Elle n'a -point l'âme mercenaire, mais elle est très voluptueuse et -très agréable.</p> - -<p>«Telles sont les principales personnes qui viennent chez -M<sup>me</sup> Bradshaw, de laquelle nous prenons congé, après lui -avoir fait une aussi longue visite.</p> - -<hr /> - - -<p>«La maison de M<sup>me</sup> Pendergast est située dans le centre -de King's-Place et a, jusqu'à présent, conservé sa dignité, -d'après les règlements de cette abbesse judicieuse. La plupart -des belles nymphes, sous la dénomination de filles de -joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué aux plaisirs -de la première noblesse...</p> - -<hr /> - - -<p>«... Une ressemblance de nom entre M<sup>me</sup> Windsor et une -autre dame, qui ne demeure pas à un mille de Wardour-Street, -Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bien pensants, -de venir dans son séminaire, d'après les bruits qui -avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était -encline à un vice qui révolte la nature humaine et dont l'idée -seule fait frémir. M<sup>me</sup> Windsor ferait bien de changer de -nom, afin que ses amis et ses visiteurs n'imputassent plus -à sa maison un pareil genre d'amusements.</p> - -<p>«Nous trouvons chez M<sup>me</sup> Windsor plusieurs belles personnes, -au nombre desquelles <i>Betsy K...g</i>, une belle et -rayonnante fille de dix-neuf ans, que l'on peut regarder -comme la Laïs la plus attrayante qui soit dans les séminaires -aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa -personne à son caractère qui est complètement aimable; et -si l'on pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est forcée -par la nécessité de prostituer sa douce personne, on s'imaginerait -voir en elle un ange. Betsy K...ng fut séduite, étant -à l'école, par la négresse Harriot qui était dans ce temps -dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle n'employa -pas envers elle les mêmes artifices dont <i>Santa Charlotta</i> se -servit à l'égard de Miss M....e, de B....L...., ou M<sup>me</sup> Nelson -à l'égard de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la -négresse Harriot fut la négociatrice du traité entre Betsy -K...g et le lord B....e; mais il faut convenir aussi que Betsy -fit presque la moitié des avances, car elle déclara qu'elle -était fatiguée d'être à moitié innocente, puisque d'après les -pratiques de ses camarades d'école, elle avait acquis une -telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle -satisfaisait ses passions presque à l'excès; mais ce moyen, -au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, la -portait au contraire à désirer avec plus d'empressement la -véritable jouissance d'un bon compagnon. Le lord B....e lui -fut présenté dans ce point de vue; comme il possédait de -toutes les manières tout ce qu'il faut pour rendre une femme -complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à -ses embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'école. -Lorsque son oncle, qui était son plus proche parent existant, -découvrit qu'elle était débauchée et qu'elle résidait -dans un des séminaires de King's-Place (pour nous servir -d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu'elle ne -lui était plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas -duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer -ses charmes et d'admettre en sa compagnie une variété -d'amants.</p> - -<p>«Miss N..w..m est une autre Laïs favorite du séminaire -de M<sup>me</sup> Windsor. Cette jeune dame est grande et gentille, -ses yeux sont très expressifs; elle a les plus beaux cheveux -du monde qui n'exigent d'autres arts que de les arranger à -son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite fréquemment -et lui donne un assez joli revenu qui peut lui -procurer une aisance honnête; mais l'ambition de briller et -un goût insatiable pour la parure et les amusements à la -mode la jettent dans une compagnie qu'elle méprise et qui, -quelquefois, lui devient à charge: mais comme l'argent est -pour M<sup>me</sup> N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut -pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il -se trouve dans sa route un <i>Soubise</i> ou le petit <i>Isaac</i> de -<i>Saint-Mary Axe</i>, elle se rend aussitôt à leur apparition et -elle dit qu'elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure -ou à un juif qu'à un chrétien, ou à toute autre personne, -n'importe sa croyance.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Windsor a fait dernièrement une très grande perte -en la personne de <i>Miss Mere..th</i>, une jeune dame gauloise -qui attirait chez elle le baronnet <i>V..tk..ns</i>, le baronnet -<i>W....w</i>, le lord <i>B....y</i> et la plupart des gentilshommes gaulois -qui venaient passer quelque temps à Londres; elle était -entièrement formée dans le genre des anciennes Bretonnes; -et il est généralement reconnu que les dames de ce pays -sont modelées différemment des dames anglaises et qu'elles -vous procurent un degré supérieur de jouissances auquel -nos compatriotes femelles n'ont encore pu atteindre...</p> - -<hr /> - - -<p>«Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire -de M<sup>me</sup> R..ds..n, près de Bolton-Street, Piccadilly. -Cette dame joue le <i>bon ton</i> au suprême degré; elle n'admet -point dans sa maison les femmes qui fréquentent les séminaires, -ni celles que l'on peut se procurer à la minute par -un messager de <i>Bedford Arms</i> ou de <i>Maltby</i>. Ses amies -femelles sont des dames grandement entretenues ou des -femmes mariées qui viennent, incognito, s'amuser avec un -<i>beau garçon</i> et gagner, par leurs exploits multipliés, des -couronnes de laurier pour en ceindre le front de leurs chers, -doux et impotents maris...</p> - -<p>«... M<sup>me</sup> R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler -chez elle des parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes -aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautive -d'erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l'infortuné -<i>Byng</i>); et quoiqu'elle ait reçu mille compliments avantageux -du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et -d'abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur -de s'en tirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévères -mortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font -essuyer journellement.</p> - -<p>«Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis -dans ce séminaire; ils pensèrent que les dames devaient -être contraintes de capituler sur leurs conditions; ils se -trouvèrent tous trompés dans leur attente; ils se retirèrent, -à l'exception d'un seul qui crut qu'en leur absence il pourrait -vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et qui, -au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cédé à -aucun homme, malgré qu'elle fréquentât la maison de -M<sup>me</sup> R..ds..n. Il commença d'abord par railler sa prétendue -modestie et lui dit qu'il voulait la convaincre qu'il n'y -avait rien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté; -il assura qu'il avait scrupuleusement étudié le sexe -pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes, -affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin -de raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup -de travail et d'assiduité, formé une échelle des passions -amoureuses du sexe femelle et de leur continence -prétendue, laquelle il se proposait de présenter à la Société -royale et pour laquelle il recevrait, comme il n'en doutait -point, son approbation et ses remerciements; en disant -cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé:</p> - - -<p class="c">«<i>Échelle d'incontinence et de continence femelle.</i></p> - -<p>«Nous supposerons le plus haut degré être un <i>trente et un</i> et -lorsque le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le -calcul doit être ainsi trouvé:</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="left">1</td> <td><i lang="la" xml:lang="la">Furor uterinus</i></td> -<td class="num">31</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">2</td> <td>Un pouce au-dessous de <i lang="la" xml:lang="la">Furor</i></td> -<td class="num">30</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">3</td> <td>Pour être complètement satisfaite</td> -<td class="num">29</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">40</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">4</td> <td>Passions extravagantes</td> -<td class="num">28</td> <td class="num">10</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">50</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">5</td> <td>Désirs insurmontables</td> -<td class="num">27</td> <td class="num">12</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">60</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">6</td> <td>Palpitations enchanteresses</td> -<td class="num">26</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">20</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">7</td> <td>Chatouillement déréglé</td> -<td class="num">25</td> <td class="num">8</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">30</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">8</td> <td>Frénésies d'occasion</td> -<td class="num">24</td> <td class="num">9</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">17</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">9</td> <td>Langueurs perpétuelles</td> -<td class="num">23</td> <td class="num">5</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">18</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">10</td> <td>Affections violentes</td> -<td class="num">22</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">12</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">11</td> <td>Appétits incontestables</td> -<td class="num">21</td> <td class="num">6</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">25</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">12</td> <td>Démangeaisons lubriques</td> -<td class="num">20</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">3</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">13</td> <td>Désirs déréglés</td> -<td class="num">19</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">14</td> <td>Sensations voluptueuses</td> -<td class="num">18</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">1</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">15</td> <td>Caprices vicieux et opiniâtres</td> -<td class="num">17</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">11</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">16</td> <td>Idées séduisantes</td> -<td class="num">16</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">5</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">17</td> <td>Émissions involontaires et secrètes</td> -<td class="num">15</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">18</td> -<td>Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs</td> -<td class="num">14</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">100</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">19</td> <td>Masturbation dans les écoles</td> -<td class="num">13</td> <td class="num">12</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">13</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">20</td> <td>Jouissances en perspective</td> -<td class="num">12</td> <td class="bot left05em" colspan="3">toutes.</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">21</td> <td>Sur le bord de la consommation</td> -<td class="num">11</td> <td class="num">14</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">15</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">22</td> <td>Lenteur fatale</td> -<td class="num">10</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">11</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">23</td> <td>Espérances séduisantes</td> -<td class="num">9</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">2</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">24</td> <td>Mûre pour la jouissance</td> -<td class="num">8</td> -<td colspan="3" class="bot left05em">toutes au-dessus de 14.</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">25</td> <td>Penchant de jeunesse</td> -<td class="num">7</td> -<td colspan="3" class="bot left05em">toute demois. à tout âge.</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">26</td> <td>Plaisirs antidatés</td> -<td class="num">6</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">5</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">27</td> <td>Espérances flatteuses et attentes agitées</td> -<td class="num">5</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">9</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">28</td> <td>Lubricité temporaire</td> -<td class="num">4</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">4</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">29</td> <td>Pruderie judicieuse</td> -<td class="num">3</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">20</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">30</td> <td>Chasteté à contrôler</td> -<td class="num">2</td> <td class="num">4</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">1000</td> -</tr> -<tr> -<td class="left">31</td> <td><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> Insensibilité glaciale et froide</td> -<td class="num">1</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">en</td> <td class="num">10000</td> -</tr> -</table> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du -haut en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque -particularité.»</p> -</div> -<hr /> - - -<p>«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de -Soho square, débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans. -Elle fut remarquée à cette époque par un major des <i>Black-guards</i> -qui l'enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière -dans son château du Somershire. Mais le tempérament -de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture -avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les -bras de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres, -non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter -son silence. A Londres, elle mena joyeuse vie; elle ne -négligea aucun des plaisirs capables d'assouvir les différentes -passions de son âme; préférant donc les plaisirs de Cypris -aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu'on -lui faisait journellement; elle se forma une société de -jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses -désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais -enchanteur de la volupté; elle traitait avec la plus grande -magnificence les favoris de ses plaisirs; elle récompensait le -zèle de ceux qui n'étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, -auquel M<sup>me</sup> W..p..le contribuait beaucoup par la -gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait dans -des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer -les dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours -dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se -ruiner; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances, -sans cependant renoncer à ses plaisirs; elle forma alors le -dessein d'établir un sérail dans un genre différent des autres -séminaires; elle fit part de son projet à M<sup>me</sup> W..p..le, qui -l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre -son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. -Elle loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se -touchaient les unes aux autres; elle les fit meubler dans le -goût le plus élégant; les appartements étaient ornés de -glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets; elle fit -pratiquer des escaliers de communication pour passer d'une -maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les -temples de l'<i>Aurore</i>, de <i>Flore</i> et du <i>Mystère</i>. L'entrée principale -du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du -milieu, que l'on intitule le temple de Flore; la maison à -gauche est le temple de l'Aurore, et celle à droite se nomme -le temple du Mystère.</p> - -<p>«Le <i>Temple de l'Aurore</i> est composé de douze jeunes -filles, depuis l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles -entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt -dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque; -celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées -sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées -de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit; de manière -que cette maison, que Miss Fa..kl..d appelle le premier -noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre -de nonnes.</p> - -<p>«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et -bien nourries; elles ont deux gouvernantes qui ont soin -d'elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à -écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à festonner et à -broder au tambour; elles ont un maître de danse pour donner -à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également -à leur disposition une bibliothèque de livres agréables, -au nombre desquels sont <i>La Fille de joie</i> et autres ouvrages -de ce genre, qu'on leur fait lire principalement, afin d'enflammer -de bonne heure leurs sens; les gouvernantes sont -même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère, -pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs -qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers amusements -dont il est fait mention dans ces sortes de livres. -On leur défend entre elles la masturbation; les gouvernantes -les surveillent strictement à cet égard et les empêchent -de se livrer à cette mauvaise habitude que l'on contracte -malheureusement dans les écoles; elles ne sortent -jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer -dans cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à -ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées -qu'elles ne songent pas à la privation de leur liberté.</p> - -<p>«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup -coûté à Miss Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; -elle s'assure, par cet arrangement, des jeunes personnes -vierges qui, lorsqu'elles ont atteint l'âge prescrit -pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent -un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont -quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état -de préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit -dans ce noviciat que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour -y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d'impuissance. -Le lord Cornw..is, le lord Buck...am, l'alderman -B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus fervents -de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître -d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes; -pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont -seules le droit d'aller faire des visites dans les appartements -qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d'observer -si ces paroissiens paillards n'outrepassent pas les -règles de l'ordre. Il est expressément défendu aux nonnes -qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de -leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les -présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien -et leur éducation.</p> - -<p>«<i>Le Temple de Flore</i> est composé du même nombre de -nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la -déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier -abord un air de décence qui vous charme; mais dans le -tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une gaieté, d'une -complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont -également si affables, si spirituelles et si enjouées que les -visiteurs sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent -ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d -pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour -ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus -ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale -de leur ordre d'apporter en bourse commune les -gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix -convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur -un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet -usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier -de chaque mois; si par hasard l'une d'entre elles -(ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d'avoir -frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui -aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par -Miss Fa..kl..d, et tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le -moment où elle est entrée dans ce temple jusqu'à cette -époque lui seraient confisqués par Miss Fa..kl..d et partagés, -sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse -qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, -de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise -la plus sincère et les exempte de reproches et explications -de préférence qu'elles pourraient continuellement se -faire.</p> - -<p>«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail -lorsqu'il leur plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur -égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires, -qui leur font payer les frais de leur entretien, de -leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, -leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les -forcent même de demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles -se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa..kl..d les -exempte de toute charge quelconque; elle pousse le désintéressement -jusqu'à faire don à celles qui ont été élevées -dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont -elles sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui -abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous -aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par -Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller; d'ailleurs, -les bénéfices de cette maison sont si considérables -qu'elles sont assurées de s'amasser, en plusieurs années, -une petite fortune.</p> - -<p>«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses -égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement -envers ses nonnes qu'elle reçoit perpétuellement la -visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se -présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses -de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir -toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en -renvoyer aucune, à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte -par de grands motifs ou que ses nonnes ne s'en aillent -d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres, mais elle -les enregistre dans le cas de place vacante.</p> - -<p>«Des douze nonnes destinées au service du temple de -Flore, six ont été élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes -personnes étant dans ce séminaire depuis l'âge de onze ans, -nous n'en donnerons aucun détail; les six autres s'appellent -Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Johns..n, -Miss Bur..et et Miss Bid..ph.</p> - -<p>«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; -elle est la fille d'un bon marchand. Son père, homme très -rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à -un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la -vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un -esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en -vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément -de se conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se -voyant sacrifiée à l'intérêt, résolut de se soustraire à une -union qui révoltait son âme; elle s'en alla de la maison -paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia -chez sa marchande de modes qui, craignant que le père -de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait -qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, -à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait -l'établissement de son sérail; elle la reçut avec -affection et l'initia aussitôt dans les mystères de son séminaire -auxquels elle se livre aujourd'hui avec une ferveur -surprenante.</p> - -<p>«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, -âgée de dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d -le jour même que Miss Edw..d. Elle perdit son père dans -l'âge le plus tendre; sa mère est revendeuse à la toilette. -Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les -dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère -achetait d'occasion dans les ventes. M<sup>me</sup> Butler, pour se -délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait -de son veuvage avec M. James, qui était son compère -et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de -venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, -M<sup>me</sup> Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, -qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de -planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte -de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour -examiner si elle dormait; elle retournait ensuite auprès de -son compère; elle jasait avec lui; leur conversation devenait -alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée -d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse -d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune cœur prenait -déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se -levait doucement, s'approchait sur la pointe du pied de la -cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, -afin d'entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se -disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne rien -voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont -ils étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs -poussés de part et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, -portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle -cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se -répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne pouvant -résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement -ce qui se passait entre sa mère et son parrain, -elle fit un trou imperceptible à la muraille; elle découvrit -alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations; elle -soupira, elle envia la jouissance d'une pareille conversation. -Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa -seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne rentrerait que le -soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison. -M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; -Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement -de la journée; elle l'engagea à se reposer, elle lui fit mille -prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui -depuis quelque temps convoitait les appas naissants de -sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de plus -près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en -badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre -ses bras, il l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la -même ardeur et comme par forme de reconnaissance. -M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d'avoir -avec sa filleule la même conversation qu'il avait journellement -avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir -avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande -discrétion. Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le -préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. -M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires -de sa harangue à laquelle sa filleule avait l'air de prendre la -plus vive attention et qu'elle se gardait bien d'interrompre, -poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte -et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; -elle alla même, dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui -pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut -répondre; elle avait tant à cœur de prendre la défense d'un -sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un quatrième argument; -mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables à -lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement -par un baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se -proposa de reprendre le lendemain, à l'insu de sa mère. -M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son -heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut -couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la -bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, -il ne pouvait s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut -d'autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s'attendait -pas, qu'elle n'avait jamais eu tant envie de causer; elle -fut donc obligée, à son grand mécontentement, d'abandonner -la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se -passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de -parler, se promit bien d'empêcher le lendemain son parrain -d'avoir une grande conférence avec elle; en effet, elle s'y prit -si bien qu'elle le mit hors d'état de soutenir le moindre -argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu'elle crut -qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, M<sup>me</sup> Butler, -ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son -compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son -égard: elle remarqua que M. James lui demandait depuis -quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain; -ses questions réitérées et les prévenances de sa fille -pour son parrain lui firent augurer qu'il y avait de l'intelligence -entre eux; elle voulut donc s'en convaincre; pour -cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle -sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de -grandes courses à faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, -le parrain et la filleule se regardèrent d'un -œil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons. -M<sup>me</sup> Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle l'avait -annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café -peu éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle -vit bientôt M. James qui, d'un air joyeux, se rendait chez -elle; elle suivit peu de minutes après ses pas; elle ouvrit -doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de -sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son -parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec -tant de chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette -dame. A cette vue, M<sup>me</sup> Butler se jeta avec rage sur sa fille; -elle l'accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux -et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut -prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout -éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle rencontra -M<sup>me</sup> Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui -demanda le sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez -Miss Fa...kl..d.</p> - -<p>«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la -plus intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le -plus tendre; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, -ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de -la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son -oncle devint éperdument amoureux d'elle. M. Roberts, non -satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui -était considérable, jura la perte de son innocence. Pour -venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses -qu'elle prenait pour les marques sincères de son amitié et -que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. -Au lieu de respecter l'attachement simple et naturel de -cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses -attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir l'honneur -de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas -plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal -ouvert sous ses pieds; sans argent, sans crédit, perdu de -réputation, couvert d'infamie, accablé de dettes et de -remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au glaive de la -justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla -donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, -sans fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils -d'une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. -Cette amie, dont nous allons donner la description, -puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande -de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après -les récits de ladite marchande de modes, les agréments et -les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame; -elle l'engagea d'y entrer avec elle; Miss Roberts, qui était -dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver -avec son amie, consentit à ce qu'elle voulut: elles se -rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui -les présenta à Miss Fa...kl..d.</p> - -<p>«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d -et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; -elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille; il n'est -point de figure plus enchanteresse que la sienne; ses -parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient -plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible, -envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de -s'épargner l'embarras de son éducation. Entièrement livrés -à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la -plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent -leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, -suite ordinaire d'une pareille existence, les accablèrent de -leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les -chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, -et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le -terme de leur dette à la nature. Miss Ben...et venait à peine -de retourner à la maison paternelle lorsqu'elle perdit, dans -le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, -elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à -la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de -Miss Fa...kl..d. Cette femme lui vanta tant les -agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux -plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea -Miss Edw...d à y venir avec elle.</p> - -<p>«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; -toute sa personne est un assemblage de volupté; elle est la -fille d'une femme entretenue qui, dépensant d'un côté tout -ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait sans cesse dans le -besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour captiver -les cœurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que -de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui -avait à peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant -point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être -enfermée pour dettes. Miss J...ne se vit alors contrainte à -se placer dans quelque maison; ayant entendu parler du -nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se présenta chez -cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.</p> - -<p>«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. -Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. -Son père, qui est un artisan et qui n'a point d'attachement -pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants: -elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d'école qu'ennuyée -à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle -s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, -qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. -Elle gagna tant d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit -obligée, à l'âge de quinze ans, de quitter son père qui la -maltraitait; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après -l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu'elle -ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda -à Miss Fa...kl..d.</p> - -<p>«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord -Sh..ri..an, le lord Gr...y, le lord Hamil.on, le lord -Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh, Sh..l..k, W...son, etc.</p> - -<p>«Le <i>Temple du Mystère</i> n'est consacré qu'aux intrigues -secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des -autres séminaires, n'y sont point admises. Miss Fa..kl..d et -son amie M<sup>me</sup> Walp..e mettent tant d'adresse, d'honnêteté -et de réserve dans ces sortes de négociations qu'elles retirent -un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne voulant -point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons -de nommer les personnes que le zèle de la dévotion -y attire avec affluence...»</p> - -<hr /> - - -<p>Dans ces <i lang="it" xml:lang="it">bagnios</i>, dans ces <i lang="it" xml:lang="it">seraglios</i>, on n'ignorait pas la -flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez -eux. Le curieux ouvrage intitulé <i lang="en" xml:lang="en">The Cries of London</i>, dont -il a été donné une réimpression accompagnée d'une traduction -parfois insuffisante sous le titre: <i>Les Cris de Londres -au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i> (Paris, 1893), nous montre un petit marchand -de verges parcourant les rues, en criant: «<i lang="en" xml:lang="en">Come buy -my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a -half penny a piece.</i> (<i>Venez, achetez-moi mes petites cannes, -mes jolies petites verges; je ne les vends qu'un demi-penny -pièce</i>.)» Le mot <i lang="en" xml:lang="en">Tartars</i> est sans doute une allusion aux -Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont -toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on -a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes -et de verges que l'on ne destinait pas toujours à corriger les -méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins -de gentlemen aux sens égarés et aux mœurs corrompues.</p> - -<p>Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des <i>seraglios</i> -aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé -sous George IV, par <i>Miss Collett</i>, à Tavistock-Court, Covent-Garden. -Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place -et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle -mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de cette profession, -Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation -appelé <i lang="en" xml:lang="en">Berkeley-Horse</i> et, paraît-il, encore en usage.</p> - -<hr /> - - -<p>Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre -acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées -qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues -en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais -il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il -nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le -début des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i> rappelle le premier tableau du <i lang="en" xml:lang="en">Harlot's -Progress</i>, de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une -jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres -pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la -diligence d'York devant l'auberge de la <i>Cloche</i>, à Wood-Street, -dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne -sait pas la vie misérable qui l'attend dans les <i>Cavernes -d'iniquité</i> du quartier de <i lang="en" xml:lang="en">Flesh-Market</i>, où logent les prostituées...</p> - -<p>Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il -errait dans les rues populeuses, observant les mœurs, écoutant -les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient -les servantes, des refrains de chansons connues:</p> - -<p>«<i lang="en" xml:lang="en">Gentle shepherd tell me where, where, where, where</i>, etc. -(<i>Gentil berger, dites-moi où, où, où, où</i>, etc.)»</p> - -<p>Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant -que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description -de l'animation de la ville. C'est à peine s'il nous parle -de l'impression que les belles boutiques produisent sur les -campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect pittoresque des petits -artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale -en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa -meule en chantant: <i lang="en" xml:lang="en">Knives to grind, razors or scissors to -grind!</i> C'est-à-dire: <i>Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux -à repasser!</i></p> - -<p>Le marchand de paillassons criait: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a mat; a door -mat or a bed mat!</i> (<i>Achetez un paillasson, un paillasson -pour devant de porte ou une descente de lit!</i>)</p> - -<p>Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait -sans cesse: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a roasting Jack!</i> (<i>Achetez un tourne-broche!</i>)</p> - -<p>Le chaudronnier chantait: <i lang="en" xml:lang="en">Any pots, or pans, or kettles -to mend? Any work for the tinker?</i> (<i>Avez-vous des chaudrons, -des casseroles, des bouilloires à raccommoder? Avez-vous -de l'ouvrage pour le chaudronnier?</i>)</p> - -<p>La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins -secs, appelés <i lang="en" xml:lang="en">dumplings</i>, les annonçait bizarrement: -<i lang="en" xml:lang="en">Diddle, diddle, diddle, dumplings, o! hot! hot!</i> et les petits -garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient -en l'imitant: <i lang="en" xml:lang="en">Diddle, diddle, diddle dumplings!</i> <i>tout chauds, -tout chauds</i>.</p> - -<p>Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en -poussant leur appel lamentable: <i lang="en" xml:lang="en">Old clothes to sell? Any -shoes, hats or old clothes?</i> (<i>Vieux habits à vendre? Chaussures, -chapeaux ou vieux habits?</i>)</p> - -<p>Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait: -<i lang="en" xml:lang="en">Sand o! sand o, any sand below, maids?</i> (<i>Du sable, oh! du -sable, oh! vous faut-il du sable, servantes?</i>)</p> - -<p>Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross -Buns, sortes de brioches que l'on mangeait chaudes et sur -lesquelles une croix était dessinée, les annonçait: <i lang="en" xml:lang="en">One a -penny, two a penny, Hot-Cross Buns</i> (<i>Une pour un penny, -deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!</i>)</p> - -<p>Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri -de celui qui les réparait retentît: <i lang="en" xml:lang="en">Bellows to mend; maids -your bellows to mend?</i> (<i>Soufflets à réparer, servantes, avez-vous -des soufflets à réparer?</i>)</p> - -<p>L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau: -<i lang="en" xml:lang="en">Ready-pick'd green gooseberries, eight pence a gallon!</i> -(<i>Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon.</i>) Les -ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte -de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles, -de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte.</p> - -<p>Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: <i lang="en" xml:lang="en">Small coal; -maids, do you want, any small coal?</i> (<i>Charbon de bois! Servantes, -vous faut-il du charbon de bois?</i>)</p> - -<p>En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères; -<i lang="en" xml:lang="en">Primroses, primroses! Buy my spring flowers.</i> (<i>Primevères, -primevères? Achetez-moi des fleurs de printemps.</i>) Ou bien: -<i lang="en" xml:lang="en">Cowflips and spring flowers, a half-penny a bunch!</i> (<i>Primevères, -fleurs de printemps, un demi-penny le bouquet.</i>)</p> - -<p>Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était -celui qui vendait les <i lang="en" xml:lang="en">pigs</i> ou cochons, gâteaux emplis de -compote de pruneaux. Il criait: <i lang="en" xml:lang="en">A pig and plum sauce. Who -buys my pig an plum sauce?</i> (<i>Un cochon et de la compote de -pruneaux, qui m'achète du cochon et de la compote de -prunes?</i>)</p> - -<p>Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et -l'on estimait surtout les <i lang="en" xml:lang="en">rowley powlies</i>. Les Anglais préparaient -les pois en les faisant bouillir et en versant dessus -du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard -fumé. Le cri du marchand de petits pois était long: <i lang="en" xml:lang="en">Green -Hastings, hastings, O! come here's your large rowley powlies, -no more than six pence a peck!</i> (<i>Pois verts nouveaux, -pois verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends -que six pence le peck!)</i></p> - -<p>Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de -nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. -Lorsque les servantes entendaient: <i lang="en" xml:lang="en">Hare skins, or -rabbit skins!</i> (<i>Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre!</i>) -elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles -des rongeurs qu'elles avaient soigneusement mises de côté. -Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de -lièvre huit pence.</p> - -<p>Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix -de tête: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a lobster, a large live lobster</i>. (<i>Achetez-moi un -homard, un gros homard vivant.</i>) Ces crustacés coûtaient -bon marché et il s'en faisait une grande consommation. On -les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de vinaigre, de -sel et de poivre.</p> - -<p>Voici un cri particulièrement mélodieux: <i lang="en" xml:lang="en">Ground ivy, -ground ivy, come buy my ground ivy; come buy my water -cresses.</i> (<i>Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m'acheter du -lierre terrestre, venez m'acheter du cresson.</i>)</p> - -<p>La marchande d'allumettes chantonnait: <i lang="en" xml:lang="en">Matches, maids! -my picked pointed matches!</i> (<i>Allumettes, servantes! mes allumettes -bien pointues!</i>)</p> - -<p>Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment -qu'il annonçait ainsi: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a mouse trap, or a trap for you -rats</i>. (<i>Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre -vos rats.</i>)</p> - -<p>En automne, on vendait des noisettes: <i lang="en" xml:lang="en">Jaw-work, jaw-work, -a whole pot for a half-penny, hazelnuts!</i> (<i>Ouvrage pour -mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour -un demi-penny, noisettes!</i>)</p> - -<p>Les crabes s'annonçaient brièvement: <i lang="en" xml:lang="en">Crab! Crab! Will -you crab?</i> (<i>Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?</i>)</p> - -<p>Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les -tessons de bouteilles, les demandait humblement: <i lang="en" xml:lang="en">Any -fluit glass or broken bottles for a poor man today?</i> -(<i>Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme -aujourd'hui?</i>)</p> - -<p>C'étaient encore les fèves vantées allégrement: <i lang="en" xml:lang="en">Windsor -beans: a groat a peck, broad Windsors.</i> (<i>Fèves de Windsor, -un groat le peck, les belles fèves de Windsor.</i>)</p> - -<p>D'autres marchands de fruits annonçaient: <i lang="en" xml:lang="en">Nice peaches -or nectarines; rare ripe plums</i> (<i>Belles pêches, beaux brugnons, -prunes mûres et de qualité rare</i>), ou encore: <i lang="en" xml:lang="en">A groat -a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat -a pound</i>. (<i>Un groat la livre de belles avelines, un groat la -livre, bonne mesure, un groat la livre.</i>) Ou bien: <i lang="en" xml:lang="en">Wheh you -will for a half-penny, golden rennets.</i> (<i>Choisissez celle que -vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées</i>.)</p> - -<p>De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient -leurs légumes: <i lang="en" xml:lang="en">Carotts, cabbages, fine Savoys, -nice curious Savoys</i>. (<i>Carottes, choux, beaux choux de Milan, -choux de Milan extraordinaires!</i>)</p> - -<p>Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à -une perche, en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Rabbits, o! a fine Rabbit.</i> -(<i>Lapins! Oh! un beau lapin!</i>)</p> - -<p>Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient -très friands, et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice -que l'on vendait chaud dans les rues: <i lang="en" xml:lang="en">Hot spice gingerbread, -all hot!</i> (<i>Du pain d'épice chaud, tout chaud!</i>) Le plus renommé -était débité par un marchand qui se tenait -aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un -petit four en fer-blanc.</p> - -<p>Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en -achetaient en se rendant à l'école: <i lang="en" xml:lang="en">Hot bak'd Pippins, nice -and hot!</i> (<i>Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes!</i>)</p> - -<p>Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: <i lang="en" xml:lang="en">Buy -a chicken, or a fine fat fowl!</i> (<i>Achetez, un poulet ou une belle -poule grasse!</i>)</p> - -<p>Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les -bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient -lorsque retentissait le cri bien connu: <i lang="en" xml:lang="en">Any brickdust -below, maids? Maids, do you want any brickdust?</i> -(<i>Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les servantes? Servantes, -avez-vous besoin de poudre de brique?</i>)</p> - -<p>Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait -ses gourmands et c'est pour eux que l'on criait: <i lang="en" xml:lang="en">Nice green -cucumbers! O! two for three halfpence!</i> (<i>De beaux concombres -verts! Oh! deux pour trois demi-pences!</i>)</p> - -<p>Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments -qu'ils préfèrent: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my found liver or lights for your cat!</i> -(<i>Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat!</i>)</p> - -<p>Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise: -<i lang="en" xml:lang="en">Buy a jack-line or a clothesline!</i> (<i>Achetez une corde pour le -tournebroche ou pour étendre le linge!</i>)</p> - -<p>Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, -étaient un fruit fort apprécié: <i lang="en" xml:lang="en">China oranges; one a penny, -two a penny, nice China!</i> (<i>Oranges de Chine; une pour un -penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine!</i>)</p> - -<p>La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate -et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue: -<i lang="en" xml:lang="en">Sprats, o! Sprats, o! Fresh live sprats!</i> (<i>Les éperlans, oh! -Les éperlans frais vivants!</i>)</p> - -<p>Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient -souvent la table. On les mangeait trempées dans un -verre de vin; aussi était-il prospère le commerce de la petite -marchande qui poussait sa brouette en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Walnuts, -nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!</i> (<i>Les noix, -les belles noix; dix pour un penny, les belles noix croquantes!</i>)</p> - -<p>Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, -en ventant la qualité de sa marchandise multicolore: <i lang="en" xml:lang="en">Long -and strong, long and strong; come buy my garters and laces, -long and strong!</i> (<i>Longs et solides, longs et solides, venez -m'acheter des jarretières et des lacets longs et solides!</i>)</p> - -<p>Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux -chalands pour son gibier: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a wild duck, or a wild fowl!</i> -(<i>Achetez un canard sauvage ou une poule sauvage!</i>)</p> - -<p>Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient -à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé -roi des poissons: <i lang="en" xml:lang="en">New mackerel, nice mackerel!</i> -(<i>Le maquereau nouveau, le beau maquereau!</i>)</p> - -<p>Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières -apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui -vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une -demi-douzaine de cerises: courte-queue, cerises de Kent -ou bigarreaux: <i lang="en" xml:lang="en">A half-penny a stick, Duke cherries; round -and found, no more than a half-penny a stick!</i> (<i>Un -demi-penny le bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny -le bâton seulement!</i>)</p> - -<p>Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: <i lang="en" xml:lang="en">Old -chairs to mend; any old chairs to mend?</i> (<i>Vieilles chaises à -réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer?</i>)</p> - -<p>Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les -bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton: -<i lang="en" xml:lang="en">Oysters, o! Fine Wainfleet oysters!</i> (<i>Des huîtres, oh! de -belles huîtres de Wainfleet!</i>)</p> - -<p>Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: -<i lang="en" xml:lang="en">Nice strawberries, or hautboys!</i> (<i>Les belles fraises, les -grosses fraises!</i>)</p> - -<p>Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient -de leurs trilles leur marchand qui chantait: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my singing, -singing birds!</i> (<i>Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les -oiseaux chanteurs!</i>)</p> - -<p>Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature -et l'utilité de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait -par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du -suivant: <i lang="en" xml:lang="en">My old soul, will you buy a bowl?</i> Cela rime en -anglais, mais non plus en français: <i>Ma vieille âme, voulez-vous -m'acheter une boule?</i></p> - -<p>Le tonnelier criait: <i lang="en" xml:lang="en">Any work for the cooper?</i> (<i>Avez vous -de l'ouvrage pour le tonnelier?</i>)</p> - -<p>Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs -était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en -criant: <i lang="en" xml:lang="en">Buy a fire-stone, cheeks for you stoves!</i> (<i>Achetez une -pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux.</i>)</p> - -<p>Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, -flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant: -<i lang="en" xml:lang="en">Buy my flounders, live flounders!</i> (<i>Achetez-moi des flondes, -des flondes vives!</i>)</p> - -<p>Le cireur se promenait, un petit panier à la main: <i>Black -your shoes, Your Honour! Black, sir! black, sir!</i> -(<i>Faites noircir vos souliers, Votre Honneur! Noircir, monsieur! -noircir, monsieur!</i>)</p> - -<p>Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence -les allées malpropres où les <i>beaux</i> ne s'aventuraient pas -sans se salir.</p> - -<p>A ce propos Casanova remarque:</p> - -<blockquote> -<p>«Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied -dans les rues de Londres sans s'exposer à être couvert de -boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au -nez.»</p> -</blockquote> - -<p>Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait -une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un -trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges -et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n'est connu en -France que depuis la moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Il faut ajouter -que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller -les prostituées pour le compte des maquerelles ou des -logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient -discrètement l'adresse de quelque maison fournie de jolies -femmes comme était celle de M<sup>me</sup> Cole, dans le roman de -Cleland.</p> - -<p>La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet -plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi -depuis Old-Shadwell jusqu'au Strand en criant: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my -eels; a groat a pound live eels!</i> (<i>Achetez-moi des anguilles; -un groat la livre d'anguilles vives!</i>)</p> - -<p>Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en -Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux -des petits marchands qui parcourent les rues de -Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs -pour la marine au seuil des cabarets vendaient des -poissons chers et estimés: <i lang="en" xml:lang="en">Buy my maids, and fresh soles!</i> -(<i>Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!</i>)</p> - -<p>De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de -leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers. -King-Street surtout en était encombré et retentissait de -leurs cris: <i lang="en" xml:lang="en">Any milk below, maids?</i> (<i>Vous faut-il du lait, là -en bas, les servantes?</i>)</p> - -<p>La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et -sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, -les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise -qu'elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère -plus sale encore: <i lang="en" xml:lang="en">Hot rice milk!</i> (<i>Du riz au lait tout chaud!</i>)</p> - -<p>La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en -criant: <i lang="en" xml:lang="en">New almanacks, news! Some lies, and some true. -Buy a new almanack!</i> (Almanachs nouveaux, nouveaux! Il -y en a qui mentent, d'autres qui disent vrai. Achetez un almanach -nouveau!)</p> - -<p>L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, -des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les -changements de la lune, la table pour calculer l'intérêt, la -liste des rois, l'époque où commencent et finissent les -termes, etc.</p> - -<p>Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment -la base de la nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, -dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les -pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent -de viande. A Londres même, les pommes de terre coûtaient -bon marché. <i lang="en" xml:lang="en">Potatoes! o! Two pound a penny! five -pound two pence!</i> (<i>Les pommes de terre! oh! Deux livres -pour un penny! cinq livres pour deux pence!</i>) Mais ce mets -était réputé grossier et réservé aux gens du commun.</p> - -<p>Les servantes avaient comme petits profits le produit de -la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif -qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux -vieilles femmes qui criaient; <i lang="en" xml:lang="en">Any kitchenstuff?</i> (<i>Avez-vous -des restes de graisse à vendre?</i>) Quand ces servantes étaient -jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils -à leur donner, comme d'aller trouver telle dame, dans -telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle -était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur -fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de -vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des -noms de servantes devenues des grandes dames pour l'avoir -écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir -bientôt afin de connaître l'effet de ses paroles habiles dans l'âme des -jeunes filles innocentes et naïves.</p> - -<p>Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait -aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit, -le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l'illusion -de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit -qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger -dans une taverne. <i lang="en" xml:lang="en">A hot loaf! A White-Conduit loaf!</i> -(<i>Un pain tout chaud! un pain de White-Conduit!</i>) L'abus du thé -était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de -l'époque. White-Conduit était un de ces jardins publics, -nommés <i lang="en" xml:lang="en">tea-gardens</i>, parce qu'on y prenait surtout du thé. -Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche -londonienne au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle furent ceux de <i>Vauxhall</i> et de -<i>Ranelagh</i>, qui étaient situés hors des barrières de Londres.</p> - -<p>Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était -mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. -Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins -le dimanche, et c'était surtout, ainsi que le dit une description -du temps, «de petite bourgeoisie, d'ouvriers et d'ouvrières, -de servantes requinquées et de demoiselles, <i>toutes -filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»</i></p> - -<p>On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les -visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière -ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du -jardin. Faisait-il mauvais temps? On allait dans les salles du -café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, -on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins -les plus fréquentés était le <i lang="en" xml:lang="en">Dog' and Duck</i>, situé dans <i lang="en" xml:lang="en">Saint-George's -fields</i>, à portée des trois ponts. On allait aussi à -<i lang="en" xml:lang="en">White-Conduit Hill</i>, à <i lang="en" xml:lang="en">Bagnigge Wels</i>, au Belvédère, -à <i lang="en" xml:lang="en">Bermondsey -Spas</i>, au <i lang="en" xml:lang="en">Cromwell</i>, au <i lang="en" xml:lang="en">New Tumbridge</i>, à la <i>Florida</i>, -au <i lang="en" xml:lang="en">Rumbolo</i>, à <i lang="en" xml:lang="en">Hihgbury barn</i>.</p> - -<p>Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de -Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de -cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, -ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.</p> - -<p>Voici la description du <i>Ranelagh</i>, d'après un ouvrage du -temps: <i>Londres et ses environs ou Guide des voyageurs -curieux et amateurs dans cette partie de l'Angleterre... -ouvrage fait à Londres</i> par M. D. S. D. L.</p> - -<blockquote> -<p>«<i>Ranelagh</i> est agréablement situé sur les bords de la -Tamise, à deux milles de Londres; c'est un des endroits -d'amusements publics les plus à la mode, tant pour la -beauté que pour la grande compagnie qu'on y trouve les -soirées du printemps et partie de l'été. Afin que <i>Ranelagh</i> -continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie, -on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en -juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent -pour leurs terres.</p> - -<p>«On paie à la porte une demi-<i lang="en" xml:lang="en">crown</i> (un petit écu). En -traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit -dans les jardins; mais, dans les temps froids ou pluvieux, -on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, -bien éclairé, qui met à l'abri de l'inclémence des saisons.</p> - -<p>«<i>Ranelagh-House</i> appartenait au comte de Ranelagh. A -sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l'intention -d'en faire une place d'amusements publics. En conséquence, -M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, -dessina le plan de la présente <i>rotonde</i> ou <i>amphithéâtre</i>. -Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en -pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois -et sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie -en 1740.</p> - -<p>«Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance -avec le Panthéon de Rome. L'architecture du dedans est -analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent -quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur de cent cinquante. On -y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres; ils -sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique. -Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie -au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie -entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus -de laquelle sont les croisées.»</p> -</blockquote> - -<p>A l'époque où parut <i>Fanny Hill</i>, l'orchestre était élevé au -centre de la rotonde.</p> - -<p>Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien -choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à -dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges -ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le -café <i>gratis</i>. Les loges avaient chacune un escalier menant -dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes. -Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui -contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune -son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille -royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait -des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par -un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que -les jardins. Reprenons la description de <i>Londres et ses -environs</i>:</p> - -<blockquote> -<p>«La partie de derrière est entourée d'une allée sablée, -éclairée avec des lampes, et l'extrémité de cette espèce de -terrasse est plantée d'arbustes en massifs. De là, on descend -sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par -une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On -entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont -éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable -vues au travers des arbres.</p> - -<p>«Mais la promenade la plus généralement admirée est -celle qui est au sud de <i lang="en" xml:lang="en">Ranelagh-House</i> et qui conduit au -fond du jardin: c'est une allée sablée bordée de deux tapis -de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs et éclairée par vingt -lampes.</p> - -<p>«Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple -circulaire du dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est -sur le dôme; il est peint en blanc et le dôme est supporté -par huit piliers.</p> - -<p>«A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a -une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par -douze lampes. A droite sont deux allées: la plus près de -l'eau a douze lampes; et l'autre, qui est très longue, en a -trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de -cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches -triomphales et offrent un charmant coup d'œil le soir.</p> - -<p>«Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au -bout est un édifice avec un fronton supporté par dix -colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin. -On voit aussi la rotonde; il n'en coûte qu'un schelling.»</p> -</blockquote> - -<p>Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui -montre bien ce qu'était ce fameux jardin et nous fait juger -de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en -ce temps-là:</p> - -<blockquote> -<p>«Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je -me rappelai que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître -cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique, -je m'y rendis dans le dessein de m'y amuser -jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté qui me plût.</p> - -<p>«La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du -thé, j'y dansai quelques minutes; mais point de connaissances; -quoique j'y visse plusieurs filles et femmes fort -polies, de but en blanc je n'osais en attaquer aucune. -Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était près de -minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que -je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort -embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en -attendant sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me -dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, -elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui -ayant dit où je demeurais, j'accepte avec reconnaissance. Sa -voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s'appuyant -sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté d'elle -et ordonne qu'on arrête devant chez moi.</p> - -<p>«Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions -de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai -le regret que j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la -dernière assemblée de Soho-Square.</p> - -<p>«—Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue -de Bath aujourd'hui.</p> - -<p>«Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée, -je couvre ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la -joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et -le sourire de l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, -sentant la réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai -donné la marque la plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait -inspirée.</p> - -<p>«Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais -trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais -aller pour lui faire une cour assidue pendant tout le -temps que je comptais passer à Londres; mais elle me dit: -«Nous nous reverrons encore et soyez discret.» Je le lui -jurai et ne la pressai pas. L'instant d'après la voiture s'arrête, -je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de -cette bonne fortune.</p> - -<p>«Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la -retrouvai dans une maison où lady Harington m'avait dit -d'aller me présenter à la maîtresse de sa part. C'était une -lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n'était pas -au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus -introduit au salon pour l'attendre. Je fus agréablement surpris -en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, -occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la -prier de me présenter. Je m'avance vers elle et à la question -que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice, -elle répond d'un air poli qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas -l'honneur de me connaître.</p> - -<p>«—Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous -ne me remettez pas?</p> - -<p>«—Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un -titre de connaissance.</p> - -<p>«Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle -se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa -plus la parole jusqu'à l'arrivée de lady Germen.</p> - -<p>«Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, -sans faire le moindre semblant de me connaître, me -parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l'à-propos -me permettait de lui adresser la parole. C'était une -lady de haut parage et qui jouissait à Londres d'une belle -réputation.»</p> -</blockquote> - -<p>On trouve aussi dans <i>Londres et ses environs</i> une description -détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts -en 1732.</p> - -<blockquote> -<p>«Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, -à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins -tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, -depuis mai jusqu'à la fin d'août; l'admission est d'un -schelling.</p> - -<p>«En entrant par la grande porte, le premier objet qui se -présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des -deux côtés d'ormes qui forment une arche, à l'extrémité de -laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque -gothique où on monte par un petit escalier. La base -est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des -esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription:</p> - -<div class="ctight"><span lang="la" xml:lang="la">Spectator<br /> -Fastidiosus<br /> -Sibi Molestus</span></div> -<p>«En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle -planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de -construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. -Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les -armes des princes de <i>Wales</i>. Tout cet édifice est en bois -peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en -<i>plaistic</i>, composition particulière qui ressemble un peu au -plâtre de <i>Paris</i>, mais qui n'est connue que de l'architecte. -Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont -les musiciens, tant pour la partie vocale qu'instrumentale, -sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et -finit à onze.</p> - -<p>«Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on -appelle <i lang="en" xml:lang="en">The Day-Scene</i>. On l'ôte à la chute du jour pour -découvrir une cataracte en transparent, dont l'effet est très -brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie -court en foule, au son d'une cloche qui sonne à neuf heures -pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la -recouvre au bout de dix minutes.</p> - -<p>«Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont -placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon -de l'ordre composite, qui fut construit pour le dernier -prince de <i>Wales</i>, dans lequel son petit-fils a soupé souvent -les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier -double à balustrades. Le front est supporté par des -pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont trois -petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent -trois lustres.</p> - -<p>«Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par <i>M. Hayman</i>, -tirés des pièces historiques de <i lang="en" xml:lang="en">Shakespeare</i>. Ils sont -admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris -et l'expression.</p> - -<p>«Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation -de la tempête dans la tragédie de <i lang="en" xml:lang="en">Lear</i>.</p> - -<p>«Le second est le moment de la tragédie d'<i lang="en" xml:lang="en">Hamlet</i>, où -le roi, la reine de <i>Danemark</i>, au milieu de leur cour, donnent -audience.</p> - -<p>«Le troisième est la scène d'<i>Henri V</i>, qui précède la fameuse -bataille d'<i>Azincourt</i>: elle se passe devant la tente du -roi; son armée est à quelque distance, et le héraut français, -accompagné d'un trompette, vient lui demander s'il veut -composer pour sa rançon.</p> - -<p>«Le dernier est la scène de <i>la Tempête</i> où <i>Miranda</i> aperçoit, -pour la première fois, <i>Ferdinand</i>: elle est à lire sous -un arbre; le livre lui tombe des mains; <i>Ferdinand</i> est à ses -genoux et exprime l'agréable surprise qu'il éprouve. <i>Prospero</i>, -dans sa robe magique, affecte de la colère...</p> - -<p>«... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous -général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre -le chant. Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse -dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2,000 lampes -qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face -de l'orchestre, elles forment trois arches triomphales; le -tout est allumé avec une rapidité surprenante.</p> - -<p>«Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne -dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre...</p> - -<p>«... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, -est pavée de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité -que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet -est entouré d'allées sablées. Il y a une quantité de pavillons -ou alcôves décorées de peintures, d'après les dessins de -<i>MM. Hayman</i> et <i>Hogarth</i>. Chaque pavillon a une table et -peut tenir huit personnes...</p> - -<p>«... Les peintures des pavillons sont:</p> - -<p>«1<sup>o</sup> Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes -les beautés de ces lieux;</p> - -<p>«2<sup>o</sup> Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère -dans le bois;</p> - -<p>«3<sup>o</sup> La nouvelle rivière d'<i>Islington</i> avec une famille qui -se promène; une vache qu'on trait et des cornes fixées sur -la tête du mari;</p> - -<p>«4<sup>o</sup> Une partie de quadrille et un service de thé;</p> - -<p>«5<sup>o</sup> Un concert;</p> - -<p>«6<sup>o</sup> Des enfants faisant des châteaux de cartes;</p> - -<p>«7<sup>o</sup> Une scène du <i>Médecin malgré lui</i>;</p> - -<p>«8<sup>o</sup> Un paysage;</p> - -<p>«9<sup>o</sup> Une contredanse de villageois autour d'un mai;</p> - -<p>«10<sup>o</sup> Enfilez mon aiguille;</p> - -<p>«11<sup>o</sup> Un vol de cerf-volant;</p> - -<p>«12<sup>o</sup> Le moment du roman de <i>Paméla</i>, où elle annonce à -la femme de charge le désir qu'elle a de retourner chez ses -parents;</p> - -<p>«13<sup>o</sup> Une scène du <i>Diable à payer</i> entre <i>Jobson Nell</i> et le -sorcier;</p> - -<p>«14<sup>o</sup> Des enfants jouant à la cachette;</p> - -<p>«15<sup>o</sup> Une chasse;</p> - -<p>«16<sup>o</sup> <i>Paméla</i> sautant par la fenêtre pour s'échapper de -chez lady <i>Davers</i>;</p> - -<p>«17<sup>o</sup> La scène des <i>Merry Wives de Windsor</i> où <i>Sir John -Falstaff</i> est mis dans la corbeille au linge sale;</p> - -<p>«18<sup>o</sup> Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;</p> - -<p>«Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent -et conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur, -dans la forme d'un demi-cercle...</p> - -<p>«Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres -pavillons qui mènent dans la grande allée.</p> - -<p>«Dans le dernier de ces pavillons est peinte <i>Suzanne aux -yeux pochés</i>, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux <i>William</i>, -qui est à bord de la flotte qui va partir...</p> - -<p>«En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre -ont les peintures suivantes:</p> - -<p>«1<sup>o</sup> Difficile à plaire;</p> - -<p>«2<sup>o</sup> Des glisseurs sur la glace;</p> - -<p>«3<sup>o</sup> Des joueurs de musette et de hautbois;</p> - -<p>«4<sup>o</sup> Un feu de joie à <i>Charing-Cross</i> et autres réjouissances. -Le coche de <i>Salisbury</i> versé;</p> - -<p>«5<sup>o</sup> Le jeu de <i>Colin-Maillard</i>;</p> - -<p>«6<sup>o</sup> Le jeu des lèvres de grenouilles;</p> - -<p>«7<sup>o</sup> Une hôtesse de <i>Wapping</i>, avec des matelots qui débarquent;</p> - -<p>«8<sup>o</sup> Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme -qui lui enfonce des épingles dans le menton.»</p> -</blockquote> - -<p>La description continue, énumérant longuement les peintures, -les allées, les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, -les tulipiers et la belle «prairie défendue par un <i>haha</i> pour -empêcher qu'on n'y entre».</p> - -<p>A la fin on donne:</p> - -<blockquote> -<p>«le prix des denrées qu'on peut avoir dans ces jardins.</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="r" colspan="2">Schelling</td> <td>Pence</td></tr> -<tr><td>Une bouteille de bourgogne</td> <td class="num">7</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Une de champagne</td> <td class="num">10</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>De Frontignac</td> <td class="num">7</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>De Claret<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></td> <td class="num">7</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>De vieux <i>hock</i></td> <td class="num">6</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>De madère</td> <td class="num">5</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Du Rhin</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>De Sheres<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></td> <td class="num">3</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>De Montagne</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>De Port<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></td> <td class="num">2</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>De Lisbonne</td> <td class="num">2</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Une bouteille de cidre</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Une d'arrack</td> <td class="num">8</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Deux livres de glace</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>La petite bière</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Un poulet</td> <td class="num">3</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un plat de jambon</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un de bœuf</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un de bœuf roulé</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un pigeon préservé dans le beurre</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Une laitue</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Une petite mesure d'huile</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">5</td></tr> -<tr><td>Un citron</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">3</td></tr> -<tr><td>Une tranche de pain</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">1</td></tr> -<tr><td>Un petit pain de beurre</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">2</td></tr> -<tr><td>Un biscuit</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">1</td></tr> -<tr><td>Une tranche de fromage</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">2</td></tr> -<tr><td>Une tarte</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Une custard<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></td> <td class="num">0</td> <td class="bot">4</td></tr> -<tr><td>Un gâteau de fromage</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">4</td></tr> -<tr><td>Un plat d'anchois</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un d'olives</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">0</td></tr> -<tr><td>Un concombre</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Une gelée</td> <td class="num">0</td> <td class="bot">6</td></tr> -<tr><td>Les bougies</td> <td class="num">1</td> <td class="bot">4»</td></tr> -</table></blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Vin de Bordeaux.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Vin de Porto.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Pot de crème.</p> -</div> -<p>L'entrée au Vauxhall coûtait un schelling.</p> - -<p class="gap">Casanova observe:</p> - -<blockquote> -<p>«Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que -pour l'entrée du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s'y -procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonne chère, -musique, promenades obscures et solitaires, allées garnies -de mille lampions, et l'on y trouvait pêle-mêle les beautés -les plus fameuses de Londres, depuis le plus haut jusqu'au -plus bas étage.»</p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<p>Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est -pour se libérer que, sur la proposition d'un libraire, il écrivit -les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>, autrement <i>Fanny -Hill</i>, œuvre remarquable; libre, mais délicate. Elle lui fut -payée 20 guinées.</p> - -<p>On ne sait pas bien si la première édition des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i> -parut en 1747, 1748, 1749 ou 1750. On pense que l'éditeur -en fut le libraire Griffiths, qui publiait <i lang="en" xml:lang="en">The Monthly Review</i>. -Cela paraît probable, car dès 1760 Griffith publia, sous le -titre de <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill</i>, une édition publique, mais -très adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le <i lang="en" xml:lang="en">Monthly Review</i> fit -l'éloge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le -texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent -10,000 guinées.</p> - -<p>Poursuivi pour l'avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté -comme excuse, et le Président qui le jugeait et qui était le -comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterling -par an. La seule condition était de ne plus écrire d'ouvrages -libres. Cleland observa cette condition et toucha sa pension -jusqu'à la fin de sa vie. Il vécut dans l'étude, à l'écart de la -société qui ne lui pardonnait pas d'avoir écrit les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs</i>. -Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait -dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait -par son érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque -pleine de livres rares et précieux.</p> - -<p>Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.</p> - -<hr /> - - -<p>Cleland écrivit, outre les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of -pleasure</i>, plusieurs romans qui ne manquent pas d'intérêt:</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">The Memoirs of a Coxcomb</i> (1767, in-18) ou <i>Mémoires d'un -fat</i>; <i lang="en" xml:lang="en">Surprises of Love</i> ou <i>Surprises d'amour</i> (Londres, -1765, in-12); <i lang="en" xml:lang="en">The Man of Honour</i> ou <i>l'Homme d'honneur</i> -(Londres, 3 vol. in-12).</p> - -<p>Il composa des pièces: <i>Titus Vespasian</i>, 1755 (in-8<sup>o</sup>), -drame; <i lang="en" xml:lang="en">Timbo Chiqui or the american Savage</i>, 1758 (in-8<sup>o</sup>), -drame en 3 actes.</p> - -<p>On lui doit quelques essais de philologie <i>celtomaniaque</i> -sans grande valeur: <i lang="en" xml:lang="en">The way to thing by words, and to words -by thing</i>, et en 1768, <i lang="en" xml:lang="en">Specimen of an etimological vocabulary, -or essay, by means of the analytic method, to retrieve the -antient Celtic</i>, ouvrage auquel il donna l'année suivante un -supplément sous le titre d'<i lang="en" xml:lang="en">Additionnal articles to the Specimen</i>, -etc.</p> - -<p>Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels -que le <i lang="en" xml:lang="en">Public Advertiser</i>, où il signa tantôt <i lang="la" xml:lang="la">Modestus</i> et tantôt -<i>A. Briton</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Gay, dans la <i>Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à -l'amour</i>, etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers -(parodie de l'<i>Essai sur l'homme</i>, de Pope), intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Essay on -woman</i> ou <i>Essai sur la femme</i>, et qui est de John Wilkes: -«D'après une note insérée dans un catalogue d'autographes -vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le véritable auteur -de cet Essai serait Cleland, l'auteur de <i lang="en" xml:lang="en">The woman of -pleasure</i>.»</p> - -<p>Dans le <i>Bulletin du Bouquiniste</i> (mars 1861), M. Charles -Nodier releva vivement cette assertion:</p> - -<p>«Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur -en France, et il est probable même qu'elle a dû être signalée -depuis longtemps en Angleterre.</p> - -<p>«Wilkes est bien le véritable auteur de l'<i>Essai sur la -femme</i>; il n'est permis à aucun égard de le révoquer en -doute...»</p> - -<hr /> - - -<p>Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland, -c'est le roman de Fanny Hill, la sœur anglaise de -Manon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle -paraît a la saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.</p> - -<div class="sign">G. A.</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</h2> - - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of ********** ** ***********.</i> Vol. I. [II] <span lang="en" xml:lang="en">London: -Printed for G. FENTON, in the Strand.</span></p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-12, 228-252 pages [s. d.]. Cette édition a paru en 1747 -ou 1748.</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure.</i> Vol. I., [II] <span lang="en" xml:lang="en">London: -Printed for G. Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.</span></p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-12, 227-266 pages.</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoires of a woman of pleasure</i>: <span lang="en" xml:lang="en">London, printed for -G. Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.</span></p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-12, 172-187 pages. Cette édition est ornée de gravures, -dont quelques-unes ne se rapportent pas au sujet.</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill...</i></p> - -<blockquote> -<p>In-12 publié en 1760 par le libraire Griffiths, -éditeur de la <i lang="en" xml:lang="en">Monthly -Review</i>. Cette édition expurgée des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>, -fut annoncée avec éloge dans la <i lang="en" xml:lang="en">Monthly Review</i>. Les <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of -Fanny Hill</i>, reliés en veau, se vendaient 3 shillings. On suppose que -le même Griffiths a également publié les premières éditions des -<i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>.</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>, <span lang="en" xml:lang="en">from the original corrected -edition, with a set of elegant engravings.</span></p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-8<sup>o</sup> (s. l. n. d.), 152-162 pages. Édition signalée par Pisanus -Fraxi: «Bien qu'ancienne sans aucun doute, écrit ce bibliographe, -cette édition n'est évidemment pas la première; elle est d'ailleurs -complète et contient un passage qui n'existe pas dans les éditions de -1749 ou de 1784, ni, en fait, dans aucune des réimpressions subséquentes -que j'ai eu l'occasion d'examiner.» Ce passage, formé de -deux paragraphes, forme la conclusion de l'aventure dans laquelle -Fanny eut l'occasion d'assister à des badinages lascifs entre deux -jeunes gens. A ce propos, Isidore Liseux fait cette remarque: «Ces -deux paragraphes sont probablement une interpolation, étrangère à -Cleland.»</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of Fanny Hill by John Cleland.</i> <span lang="en" xml:lang="en">A new and -genuine édition from the original text (London, 1749).</span> -[Marque de Liseux.] Paris, Isidore Liseux, 19, passage Choiseul, -1888.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>, <small>XI</small>-325 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée -porte seulement sur le premier plat et au dos le mot <i>Cleland</i>. Les -premières pages sont consacrées à une <i lang="en" xml:lang="en">Notice of Cleland</i> qui est -d'Isidore Liseux.</p> -</blockquote> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure (Fanny Hill)</i>, <span lang="en" xml:lang="en">by John -Cleland. A new and genuine édition (from the original text -London, 1749).</span> [Marque de Liseux.] Paris, Isidore Liseux, -19, rue Radziwill, 1890.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>, <small>VII</small>-319 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprimée -porte seulement sur le premier plat et au dos le mot <i>Cleland</i>. Les -premières pages sont consacrées à une <i lang="en" xml:lang="en">Notice of Cleland</i> qui est -d'Isidore Liseux. Il y a une contrefaçon parue en 1894, <i>Paris, chez -tous les libraires</i>. Elle comporte aussi la notice et a été divisée en -deux volumes.</p> - -<p>Pisanus Fraxi, dans son <i lang="la" xml:lang="la">Index librorum prohibitorum</i> (London, -1877, signale «une suite d'illustrations pour Fanny Hill par quelqu'un -de peut-être aussi grand que Hogarth». Ces illustrations se -trouvent-elles dans une édition de nous inconnue ou ont-elles été -tirées à part, Pisanus Fraxi ne s'explique point là-dessus, du moins -dans son <i lang="la" xml:lang="la">Index</i>. Au rapport de Liseux, Pisanus Fraxi s'est étendu -sur la bibliographie des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman of pleasure</i>: «La -bibliographie d'un ouvrage de ce genre, dont les impressions sont -souvent sans date, ou antidatées, ou contrefaites, est toujours obscure -et presque impossible: celle de <i>Fanny</i> existe cependant, aussi étendue -qu'on peut le désirer, dans le dernier recueil de Pisanus Fraxi: -<i lang="la" xml:lang="la">Catena librorum tacendorum</i>, London, 1885, in-4<sup>o</sup>. On y trouvera, en -outre des éditions anglaises, l'indication des prétendues traductions -françaises. Ces traductions, toutes du siècle dernier, sont tellement -abrégées qu'elles font l'effet de simples analyses et n'ont d'autre -valeur que celle des gravures bonnes ou mauvaises qui les accompagnent.»</p> -</blockquote> - -<p><i>La Fille de joye</i>, ouvrage quintessencié de l'anglais. A -Lampsaque, 1751.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>, 1 page de titre et 172 pages. Titre rouge et noir, avec une -marque formée de lettres entrelacées. C'est une traduction abrégée -par Lambert, fils d'un banquier de Paris.</p> -</blockquote> - -<p><i>Apologie de la fine galanterie de M<sup>lle</sup> Françoise de la Montagne</i>, -traduit de l'anglais. A Todion, chez Barnabas Condomine, -1756.</p> - -<blockquote> -<p>Pet. in-8<sup>o</sup>. A partir de la page 97, le titre courant est: <i>La fille de -joie</i>. C'est une réimpression, avec un titre différent, de l'ouvrage -précédent.</p> -</blockquote> - -<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par -elle-même.</i> A Paris, chez Madame Gourdan. MDCCLXXXVI.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>, 235 pages, plus 2 feuillets p<sup>r</sup> titre et faux titre, et 33 planches -libres. Belle édition.</p> -</blockquote> - -<p><i>Nouvelle traduction de «<span lang="en" xml:lang="en">Woman of pleasure</span> ou Fille de -Joie». Par M. Cleland, contenant les Mémoires de Mademoiselle -Fanny, écrits par elle-même.</i> Avec figures. Première -[Seconde] partie. A Londres, chez G. Fenton, dans le Strand. -M. DCC. LXXVI.</p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-16. 119-131 pages plus 5 planches pour la 1<sup>re</sup> partie et 9 -pour la 2<sup>e</sup>.</p> -</blockquote> - -<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Mademoiselle Fanny, écrits -par elle-même.</i> Nouvelle édition, avec figures. Tome premier. -[Second.] A Londres, 1790.</p> - -<blockquote> -<p>2 vol. in-16, 2 f. titre et faux titre et 143 pp. p<sup>r</sup> le tome premier. -2 f. titre et faux titre et 142 pages p<sup>r</sup> le tome second. Les gravures -sont contrefaites de celles qui accompagnent la traduction de -M. DCC. LXXVI.</p> -</blockquote> - -<p><i>La Fille de joie ou Mémoires de Miss Fanny, écrits par -elle-même.</i> Tome Premier. [Deux.] Londres, Imprimerie de -la Société cosmopolite, MDCCCLXXX.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>; 2 tomes en 1 vol., titre en rouge et noir, papier vergé, -230 pages.</p> -</blockquote> - -<p><i>Mémoires de Fanny Hill</i>, par John Cleland (<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle). -Entièrement traduits de l'anglais pour la première fois par -Isidore Liseux. [Marque de Liseux]. Imprimé à cent -soixante-cinq exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis, -Paris, 1887.</p> - -<blockquote> -<p>In-8<sup>o</sup>, <small>X</small>-327 pages. Titre en noir et rouge. Couverture mobile, -imprimée en noir, contenant sur le premier plat le titre, plus un <i>Avis -aux libraires</i>, sur le second plat l'indication d'imprimerie: <i>Typ. -Ch. Unsinger</i>; le dos est aussi imprimé. Les premières pages sont -remplies par une <i>Notice sur Cleland</i>, par Isidore Liseux.</p> -</blockquote> - -<p><i>Mémoires de Fanny Hill</i>, par John Cleland (<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle). -Entièrement traduits de l'anglais par Isidore Liseux. Tome I -[II]. Réimpression textuelle de l'édition de Paris, 1887. -MIMVI.</p> - -<blockquote> -<p>Petit in-4<sup>o</sup> illustré de 12 héliogravures libres hors texte (il y a -deux éditions faites par un éditeur, H.....; dans la première, les -gravures sont plus petites. Un médaillon donne le portrait de Cleland. -Il existe aussi une contrefaçon du second tirage avec les -grandes héliogravures, mais sans le portrait.)</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td>Tome I, 6 f.</td> -<td>titre</td> -<td>et faux titre,</td> -<td>157 p. et 4 f.</td> -</tr> -<tr> -<td>Tome II, —</td> -<td class="c">—</td> -<td class="c">—</td> -<td>166 p. et 4 f.</td> -</tr> -</table> -<p>Couverture bleue repliée, papier de soie pour, garantir les gravures.</p> - -<p>Cette édition est la première qui contienne la traduction des deux -paragraphes interpolés dans l'édition signalée par Pisanus Fraxi, -reproduits en anglais et en note par Liseux.</p> -</blockquote> - -<p>Il y a des traductions italiennes et une adaptation sous le titre -<i lang="it" xml:lang="it">La Meretrice</i> (Cosmopoli) publiée à Venise vers 1764 et attribuée -par le marquis de Paulmy au comte Carlo Gozzi, dernier défenseur -de la <i lang="it" xml:lang="it">Commedia dell' Arte</i>.</p> - -<p>On connaît une traduction allemande dans le 1<sup>er</sup> vol. des <i lang="de" xml:lang="de">Priapische -Romane</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">MÉMOIRES D'UNE FEMME DE PLAISIR</h2> - - -<h3>LETTRE PREMIÈRE</h3> - -<div class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</div> -<p>Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance -à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que -puisse être la tâche que vous m'imposez, je me ferai un -devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses -d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement, -pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer -l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs -encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver -un esprit qui naturellement n'était pas dépravé, qui, même -parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa -point de former des observations sur les mœurs et sur les caractères -des hommes, observations peu communes aux -personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de -toute réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les -remords qu'un retour sur elles-mêmes ferait naître dans -leurs cœurs.</p> - -<p>Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface -inutile, je ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; -je dois seulement vous avertir que je retracerai -toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.</p> - -<p>La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne -prendrai même pas la peine de couvrir de la plus légère -gaze mes crayons; je peindrai les choses d'après nature, -sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas -faites pour des personnes aussi intimement amies que nous. -D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des -plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous -n'ignorez pas que les gens d'esprit et de goût ne se font nul -scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce, -quoique, par la crainte qu'ils ont de blesser l'œil et -les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les exposer -dans leurs salons.</p> - -<hr /> - - -<p>Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, -Frances Hill<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Je suis née de parents pauvres, dans un -petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents -extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très -honnêtes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Frances</i>, Françoise; le diminutif de -<i lang="en" xml:lang="en">Frances</i> est <i lang="en" xml:lang="en">Fanny</i>, c'est-à-dire -Fanchonon, Fanchonette; <i lang="en" xml:lang="en">Hill</i> signifie colline, et -l'édition de 1756 de la traduction abrégée par -Lambert des <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of a woman -of pleasure</i> est intitulée <i>Apologie de -la fine galanterie de M<sup>lle</sup> Françoise de la Montagne</i>. -Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.</p> -</div> -<p>Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux -gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, -une très médiocre subsistance, que ma mère n'augmentait -guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. -Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule en -vie.</p> - -<p>Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait -été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et -coudre assez mal, faisait tout mon savoir. A l'égard de mes -principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance -du vice et dans une sorte de retenue et de timidité -naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, -où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; -mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux -dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons -peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une bête féroce -prête à nous dévorer.</p> - -<p>Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de -son école et des petits embarras du ménage qu'elle n'avait -employé que bien peu de temps à m'instruire. Au reste, -elle était trop ignorante du mal pour être en état de me -donner des leçons qui pussent m'en garantir.</p> - -<p>J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers -et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite -vérole, à quelques jours l'un de l'autre. Mon père mourut -le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, -par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources -et sans amis, car mon père, qui était du comté de -Kent, s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi -attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; -je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j'ignorais -alors la valeur) sans qu'il m'en restât aucune marque. Je -passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me -plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse n'en -effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse -époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, -ce fut l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller -à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée -Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner -incessamment à Londres, où elle était en service; elle me -proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses avis et -de son crédit pour me faire placer.</p> - -<p>Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en -peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait -pris soin de moi après la mort de mes parents m'encourageait -plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai sans hésiter -l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y -tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus -funeste qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre -sexe, émigrés de leur province.</p> - -<p>J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait -de Londres; il me tardait d'y être pour voir les Lions -de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de -Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin toutes les jolies -choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables -récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement -la tête.</p> - -<p>Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, -mêlée d'une pointe d'envie, avec laquelle nous -autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient -tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d'indienne, -nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, -ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans -aux vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, -pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui -entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d'y aller -afin d'en prendre ma part.</p> - -<p>Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger -de moi pendant le voyage était d'avoir en route la société -d'une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme -elle me disait dans son langage et avec ses gestes:</p> - -<p>«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, -par leur bonne conduite, de s'enrichir elles et les leurs. -Bien des filles <i>vartueuses</i> ont épousé leurs maîtres, qui les -font aujourd'hui rouler en carrosse. On en connaît même -quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait -tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les -autres.»</p> - -<p>Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie -d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter -d'ailleurs? un village où j'étais née, il est vrai, mais où je -n'avais personne à regretter; un endroit qui m'était devenu -insupportable, depuis qu'à des témoignages de tendresse -avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison -même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins -et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. -Elle fit argent des petites choses qui me restaient et -me remit, les dettes et les frais d'enterrement acquittés, -toute ma fortune, à savoir: huit guinées et dix-sept schellings. -J'empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte -à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je -n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir -qu'il fût possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel -trésor était si réelle que je fis très peu d'attention à une infinité -de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.</p> - -<p>Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté -la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de -chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant -la route, en considération de quoi elle jugea à propos -de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle fit, à -la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse -comme si c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail -insignifiant de ce qui m'arriva en route, comme, par -exemple, les regards que d'un œil humide de liqueur me -lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à -mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes -à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par -deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes -rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le -tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle -des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait -à la fois.</p> - -<p>Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos -bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection -de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une -froide harangue dont voici la substance:</p> - -<p>«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je -m'en vais vite dans ma place; songez à vous mettre en service -le plus tôt que vous pourrez; n'appréhendez pas que -les places vous manquent; il y en a ici plus que de -paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement. -Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en -donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre -une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur... -J'espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point -tort à vos parents.»</p> - -<p>Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence -et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire -confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été -confiée.</p> - -<p>Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de -son procédé. Elle n'eut pas les talons tournés que je fondis -en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez -pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras où je me trouvais. -Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble -à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de -rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le -priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L'hôtesse -parut et me dit sèchement, sans être touchée de l'état -où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un schelling, et -que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville (ce -qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me -pourvoir le lendemain matin.</p> - -<p>Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage -et résolus d'aller, le jour suivant, au bureau de placement -dont Esther m'avait donné l'adresse sur le revers d'une -chanson.</p> - -<p>J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place -convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me -permettrait d'épargner le peu que je possédais. Quant à un -certificat de bonne conduite, Esther m'avait souvent répété -qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si affectée que -je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter sur -elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire -qu'elle avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal -jugé d'abord, c'était par ignorance de la vie.</p> - -<p>L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution -me rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours -de village, et laissant l'hôtesse dépositaire de ma petite -malle, je m'en fus droit au bureau qui me fut indiqué.</p> - -<p>Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise -devant une table avec un gros registre, où paraissait griffonné -par ordre alphabétique un nombre infini d'adresses.</p> - -<p>J'approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement -baissés, passant à travers une foule prodigieuse -de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui lis -une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant -ma très humble requête.</p> - -<p>Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux -d'un petit ministre d'État, et m'ayant toisée de l'œil, elle -me répondit, après m'avoir fait au préalable lâcher un schelling, -que les conditions pour femmes étaient fort rares, et -surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux -ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son -livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle -aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.</p> - -<p>Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de -la réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me -distraire, je hasardai de promener mes regards sur l'honorable -cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle -j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je la -crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée, -d'environ cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au -cœur de l'été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement -sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai -d'abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment -secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose en ma -faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de -paraître le plus à mon avantage qu'il me fût possible. -Enfin, après m'avoir bien examinée tout son saoul, elle -s'approcha d'un air extrêmement composé et me demanda -si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui, -avec une profonde révérence.</p> - -<p>«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher -une fille... Je crois que vous pourrez faire mon -affaire, votre physionomie n'a pas besoin de répondant... -Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde; -Londres est un abominable séjour... Ce que je vous recommande, -c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout -la mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte -autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente -campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver -une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une -dame fort respectable.</p> - -<p>Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui -notre accord s'était passé, me souriait de façon que je -m'imaginai sottement qu'elle me congratulait sur ma -bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les deux -gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette -honnête maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma -maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder -ses chalands. Elle était si contente que, de peur que -je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, -et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous -fûmes à une boutique dans <i lang="en" xml:lang="en">Saint-Paul's-Churchyard</i>, où elle -acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous -fit conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street!</p> - -<p>Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes -d'histoires plus croyables les unes que les autres, sans -laisser échapper une syllabe d'où je pusse rien conclure, -sinon que, par le plus heureux des hasards, j'étais tombée -dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire -la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce -bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante -et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d'informer -Esther Davis de ma rare bonne fortune.</p> - -<p>L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles -ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j'avais conçue -de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement -meublé; car, en fait de salon, je ne connaissais -encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma route; -il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques -pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai -pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.</p> - -<p>Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par -me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement -ensemble, qu'elle m'avait prise moins pour la servir -que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être -bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une véritable mère. -A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules -révérences:</p> - -<p>«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»</p> - -<p>Un moment après elle sonna et une grande dégingandée -de fille parut:</p> - -<p>«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette -jeune personne pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui -sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder -comme une autre moi-même; car je vous avoue que sa -figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais -capable de faire pour elle.»</p> - -<p>Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au -métier, me salua respectueusement et me conduisit au -second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait -un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu'elle m'apprit, -avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. -Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère -maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien -tombée; qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il -fallait que je fusse née coiffée; que je pouvais me vanter -d'avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent -autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir -les yeux si j'avais eu la moindre expérience.</p> - -<p>On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus -introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. -Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur -qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait -être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu -que nous coucherions ensemble.</p> - -<p>Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phœbe -Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de -son goût. J'eus l'honneur de dîner entre ces deux dames, -dont les attentions et les empressements alternatifs me -ravissaient l'âme, et, simple que j'étais, je ne cessais d'appeler -Mistress Brown Sa <i>Seigneurie</i>.</p> - -<p>Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on -me ferait des habits convenables à l'état que je devais tenir -auprès de ma maîtresse; mais ce n'était qu'un prétexte. -Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients -ou de ses <i>biches</i>, comme elle appelait les filles de sa maison, -me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, -trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au -service de Sa <i>Seigneurie</i>.</p> - -<p>Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite -d'être rapporté. Après souper, l'heure de la retraite -étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. -Miss Phœbe, qui s'aperçut que j'avais de la honte à me -déshabiller en sa présence, m'enleva dans la minute mouchoir -de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir -ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, -où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. -Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de -plus par ses longs et fatigants services et l'usage des eaux -chaudes; ce qui l'avait réduite au métier d'appareilleuse -avant le temps.</p> - -<p>L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle -m'embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège -aussi nouveau que bizarre; mais l'imputant à la seule -amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment -du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce -petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses -attouchements m'émurent et me surprirent davantage qu'ils -me scandalisèrent.</p> - -<p>Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses -contribuèrent à me gagner; ne connaissant point le mal, je -n'en craignais aucun, d'autant plus qu'elle m'avait démontré -qu'elle était femme en portant mes mains sur une paire -de seins flasques et pendants dont le volume était plus que -suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout -pour moi qui n'en connaissais point d'autre.</p> - -<p>Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses -privautés ne faisant naître dans mon cœur que l'émotion -d'un plaisir, d'autant plus vif et plus pénétrant que je -l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil se glissa dans mes -veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma -gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses -désirs, l'amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main -sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos -depuis quelques mois et qui promettait d'ombrager un jour -le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu'alors -avait été le séjour de la plus insensible innocence. -Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les tendres -scions de cette charmante mousse, que la nature a fait -croître autant pour l'ornement que pour l'utilité.</p> - -<p>Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point -principal, en insinuant par gradations son index jusqu'au -vif, ce qui m'aurait sans doute fait sauter hors du lit -et crier au secours si elle ne s'y était pas prise aussi -doucement qu'elle le fit.</p> - -<p>Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps -un feu nouveau, qui s'était principalement concentré dans -le point central, où des mains étrangères s'égarèrent -pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, -jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à Phœbe -qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait -une entrée plus libre.</p> - -<p>Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras -dans une espèce d'anéantissement si délectable que j'aurais -souhaité qu'il ne cessât jamais.</p> - -<p>«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu -es une aimable enfant!... quel sera le mortel assez heureux -pour te rendre femme!... Dieu! que ne suis-je homme!...»</p> - -<p>Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les -baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus -de ma vie...</p> - -<p>J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, -que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, -qui m'échappèrent dans la vivacité du plaisir, n'eussent -en quelque manière calmé le feu dont je me sentais -dévorée.</p> - -<p>Phœbe, l'impudique Phœbe, à qui tous les genres et -toutes les formes de plaisirs étaient connus, avait pris, -selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de -jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle eût de l'aversion -pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe, -mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui -faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu'ils se -présentassent. Rien, en un mot, n'étant capable de la rassasier, -elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me -trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j'eusse -la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma -brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. -Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, -non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon -corps.</p> - -<p>«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas -songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse -ma vue aussi bien que le toucher... je veux dévorer -des yeux cette gorge naissante... Laisse-la-moi baiser... Je -ne l'ai point assez considérée... Que je la baise encore une -fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle blancheur!... -Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... -De grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je -n'en puis plus... Il faut, il faut...»</p> - -<p>Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que -l'on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! -Une épaisse et forte toison couvrait une énorme -solution de continuité. Je crus que je m'y perdrais tout -entière. Cependant, après s'être bien démenée, son ardeur -se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours -étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par -ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes -et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement -prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira -sur nous la couverture.</p> - -<p>J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que -je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de -la nature; que les premières idées de la corruption s'emparèrent -de mon cœur et que j'éprouvai, en outre, que la -mauvaise compagnie d'une femme n'est pas moins fatale à -l'innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons... -Lorsque la passion de Phœbe fut assouvie et qu'elle -goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me -sonda artificieusement sur tous les points qu'elle crut de -l'intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, -par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, -les espérances les plus flatteuses.</p> - -<p>Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me -laissa à moi-même; si bien que, fatiguée par les violentes -émotions que j'avais souffertes, je m'endormis sur-le-champ, -et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir -font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs -pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de veille.</p> - -<p>Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement -reposée. Phœbe, debout avant moi, eut soin de ne -faire aucune allusion aux scènes de la nuit. A ce moment, -la servante apporta le thé et je m'empressai de m'habiller. -Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais -qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au -contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses -du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à -peine desservi, on se mit à m'équiper promptement pour -me faire paraître avec décence devant un des chalands de la -maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez -combien mon cœur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas -blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un -nettoyage, d'un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines -brodées, et le reste à l'avenant. Je puis dire sans -vanité que, malgré tous les soins que l'on prit à me parer, -la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais d'une -taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds -cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles -naturelles; la peau était d'un blanc à éblouir, les traits du -visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la -régularité; j'avais de grands yeux noirs pleins de langueur -plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines occasions où, -disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton une -fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes -dents, desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient -petites, égales et blanches; ma poitrine était haute et bien -attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la -réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier -cette promesse. En un mot, toutes les conditions le -plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, -ou, du moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision -de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma -connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. -Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un caractère -trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que -d'autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant -de m'enlever ce que j'avais de mieux dans ma personne et -sur mon visage... En voilà trop, je l'avoue, beaucoup trop, -en fait d'éloge de moi-même; mais je serais ingrate envers -la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires -avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j'omettais, -par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.</p> - -<p>Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress -Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre -création, un gentleman, qui, après m'avoir saluée, m'appuya -sur la bouche un baiser dont je l'aurais volontiers dispensé. -En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable -figure. Que l'on se représente un homme de soixante -ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec -de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, -garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une -haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect -faisait horreur.</p> - -<p>C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne -pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me -fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d'une façon, -tantôt de l'autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit -remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma -gorge.</p> - -<p>Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet -échantillon de mes charmes, Phœbe me reconduisit à ma -chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement -si je ne serais pas bien aise d'avoir un aussi -beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le -titre de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je -répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, -mais que si jamais j'avais un choix à faire ce serait parmi -les gens de ma sorte, me figurant que tous les <i>beaux gentlemen</i> -étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.</p> - -<p>Tandis que Phœbe employait sa rhétorique à me persuader -en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire -depuis, l'avait taxé à cinquante guinées pour la seule -permission d'avoir un entretien préliminaire avec moi, et à -cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses -désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le -jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit -qu'on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut -beau lui représenter que je n'étais pas encore préparée à -une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de m'apprivoiser -avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme -je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter -par trop de précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on -put obtenir de lui fut qu'il patienterait jusqu'au soir.</p> - -<p>Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent -d'exalter le merveilleux cousin:</p> - -<p>«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la -première vue... il me ferait ma fortune si je voulais être bonne -fille et ne point écouter mes caprices... que je -pouvais compter sur son honneur... que je serais au niveau -des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me promener...»</p> - -<p>Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres -bêtises capables de tourner la tête d'une pauvre innocente -telle que moi, si l'aversion insurmontable que j'avais pour -lui n'eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi -allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire -dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se -préparait.</p> - -<p>La séance fut si longue qu'il était environ sept heures -quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le -thé fut bientôt servi; notre vénérable maîtresse entra, -escortée de mon effroyable satyre. L'introduction faite, on -prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle me dit qu'une -affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, -que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie -à son cher cousin jusqu'à son retour.</p> - -<p>«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos -attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de -l'affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez -point.»</p> - -<p>En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà -presque au bas de l'escalier. Je m'attendais si peu à ce -départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. -Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut -m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, -profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement -la gorge, qu'il profana de ses regards et de ses attouchements -impurs. Encouragé par cet heureux début, l'infâme -m'étendit de mon long et eut l'audace de glisser une de ses -mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me rappela -à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, -fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte.</p> - -<p>«—Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce -n'est pas mon intention; est-ce que la vieille madame ne -vous a pas appris que je vous aime? que je suis dans le dessein -de...»</p> - -<p>«—Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne -saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, -laissez-moi... Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si -vous voulez me laisser et vous en aller.»</p> - -<p>C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer -davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé -et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain -fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts -qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel -exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs -imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur -de s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle -pouvait chercher un autre pigeon..., qu'il ne serait -plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde...; qu'il -pensait bien que j'avais donné mon pucelage à quelque -manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait -à la ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus -d'indifférence que je me flattais de n'avoir rien à redouter -de ses brutales entreprises.</p> - -<p>Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes -cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma -gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j'étais, -ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je -voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt, -il me rendrait son affection; en même temps il se mit en -devoir de m'embrasser et de porter la main à mon sein; -mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le -repoussai avec une violence extrême, et m'étant saisie de la -sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce -qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.</p> - -<p>Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux -scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et -chiffonnée comme je l'étais sans émotion. De sorte qu'elle -le pria immédiatement de descendre et de me laisser -reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et -Phœbe rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y -aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre -petite... qu'en son particulier elle ne savait que penser de -tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait pas que sa maîtresse -ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait -inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et -me délivra de son abominable figure.</p> - -<p>Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où -j'étais, que j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence -quelques gouttes d'ammoniaque et de me mettre -au lit; ce que je refusai par la crainte que me donnait le -retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, -Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au -plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir -déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était -grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie -n'avaient eu aucune part dans la défense que j'avais faite: -elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait inspirée -la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.</p> - -<p>Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, -et sur le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux -du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent -tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser -l'esprit. Cependant elles se flattaient que ce n'était que -partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le -restant du marché; mais heureusement je n'eus que la -peur. Le lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, -que l'homme en question, nommé M<sup>r</sup> Crofts, et qui était -un marchand des plus considérables, venait d'être arrêté -par ordre du roi, sous l'inculpation de s'être indûment -approprié près de quarante mille livres par des opérations -de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées -que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen -de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en -prison et il n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. -Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette -première épreuve qu'il fallait, avant de faire de nouvelles -tentatives, essayer d'adoucir mon humeur sauvage, crut -que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions -d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément -à ce beau projet, elles eurent toute liberté de -me voir.</p> - -<p>En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, -leur étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu'il me -tardait d'être agrégée parmi elles. La timide retenue, la -modestie, la pureté de mœurs que j'avais apportées de mon -village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du -matin disparaît aux rayons du soleil.</p> - -<p>Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses -yeux jusqu'à l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle -devait trafiquer de ce joyau frivole qu'on prise tant et que -j'aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait -voulu m'en débarrasser; car dans le court espace que j'avais -été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne théoricienne -qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre -leurs leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu -que des discours; je brûlais de voir des choses; le hasard -me satisfit sur cet article lorsque je m'y attendais le moins.</p> - -<p>Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe -obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une -porte vitrée, j'entendis je ne sais quel bruit qui excita ma -curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle -façon que je pouvais tout voir sans être vue. C'était notre -Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune grenadier -à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, -un héros dans les joyeux ébats.</p> - -<p>Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de -peur de manquer, par mon imprudence, l'occasion d'un -spectacle fort intéressant; mais la paillarde avait l'imagination -trop pleine de son objet présent pour que toute autre -chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur le -pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas -un coup d'œil de ses monstrueux et flasques appas. Son -champion avait l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. -En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les -effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes -calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques -instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient -valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit -de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis -que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire -la revue des plus énormes choses qu'il soit possible de voir -et qu'il n'est pas aisé de définir. Qu'on se représente une -paire de cuisses courtes et grosses, d'un volume inconcevable, -terminée en haut par une horrible échancrure, -hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en -aura encore qu'une idée imparfaite.</p> - -<p>Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros -produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce -qui m'avait été inconnue jusqu'alors et dont le coup d'œil -sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi -délectables que si j'eusse dû réellement en jouir. Puis le -drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses -du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels -m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.</p> - -<p>La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à -mon innocence.</p> - -<p>Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma -chemise, j'enflammai le point central de ma sensibilité et -je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la -nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s'anéantir.</p> - -<p>Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au -reste de la fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme -une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus -rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d'un cordial -qu'elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui -rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus tout le loisir -de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle -de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses -dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint -au vaste gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention -et augmenta mes transports, qui ne firent que s'accroître -par l'aspect des plaisirs d'un second combat, que ma position -me fit voir distinctement.</p> - -<p>Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois -ou quatre pièces de monnaie dans la main.</p> - -<p>Le drôle était non seulement son favori, mais celui de -toute la maison.</p> - -<p>Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte -qu'il n'eût pas la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui -mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point -avisé de lui disputer son droit d'aubaine.</p> - -<p>Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre, -où, m'étant enfermée, je me livrai intérieurement aux douces -émotions qu'avait fait naître en mon cœur le spectacle dont -je venais d'être témoin. Je me jetai sur mon lit dans une -agitation insupportable, et ne pouvant résister au feu qui -me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du manuel -des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée -par l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre -jusqu'à ce que Phœbe m'eût donné là-dessus de plus amples -instructions.</p> - -<p>Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en -faisant un récit fidèle de ce que j'avais vu.</p> - -<p>Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je -lui avouai naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus -violents, mais qu'une chose m'embarrassait beaucoup.</p> - -<p>«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?</p> - -<p>«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment -est-il possible qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de -douleur, puisque vous savez bien que je ne saurais y souffrir -que le petit doigt?... A l'égard du bijou de ma maîtresse et -du vôtre, je conçois aisément, par leurs dimensions, que -vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en soit -le plaisir, je crains d'en faire l'essai.»</p> - -<p>Phœbe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne -se plaindre qu'un semblable instrument eût jamais -fait de blessures mortelles en ces endroits-là et qu'elle en -connaissait d'aussi jeunes et d'aussi délicates que moi qui -n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité nos bijoux n'étaient -pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain âge, -après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un -gant; qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait -un d'une taille moins monstrueuse.</p> - -<p>«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un -jeune marchand génois l'entretient ici. L'oncle du jeune -homme est immensément riche et très bon pour lui. Il l'a -envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais, son -ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour -complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le -monde. Il a rencontré Polly par hasard dans une société, en -est devenu amoureux, et il la traite assez bien pour mériter -qu'elle s'attache à lui. Il vient la voir deux ou trois fois par -semaine. Elle le reçoit dans le cabinet clair du premier -étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce qui se -passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress -Brown et de moi.»</p> - -<p>Le jour suivant, Phœbe, ponctuelle à remplir sa promesse, -me conduisit par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où -l'on mettait en réserve de vieux meubles et quelques caisses -de liqueurs et d'où nous pouvions voir sans être vues. Les -acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles embrassades -de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos, -en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit -du vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, -après quelques questions qu'il fit en mauvais anglais, il la -déshabilla jusqu'à la chemise; Polly, à son exemple, en fit -autant avec toute la diligence possible. Alors, comme s'il -eût été jaloux du linge qui la couvrait encore, il la mit en -un clin d'œil toute nue et exposa à nos regards les membres -les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible -de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée -à ce procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même -lorsque je pus la contempler debout et toute nue, avec -sa chevelure noire dénouée et flottante sur un cou et des -épaules d'une blancheur éblouissante, tandis que la carnation -plus foncée de ses joues prenait graduellement un ton -de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le poli -de sa peau.</p> - -<p>Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son -visage étaient réguliers, délicats et doux, sa gorge était -blanche comme la neige, parfaitement ronde et assez ferme -pour se soutenir d'elle-même sans aucun secours artificiel; -deux charmants boutons de corail, distants l'un de l'autre, -pointés en sens divers, en faisaient remarquer la séparation.</p> - -<p>Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée -par une section à peine perceptible qui semblait fuir par -modestie et se cachait entre deux cuisses potelées et charnues; -une riche fourrure de zibeline la recouvrait; en un mot, Polly -était un vrai modèle de peintre et le triomphe des nudités.</p> - -<p>Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser -de la contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la -parcouraient en tous sens. En même temps, le gonflement -de sa chemise faisait juger de la condition des choses qu'on -ne voyait pas: mais il les montra bientôt dans tout leur -brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les -cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux -ans; il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans -être beau, d'une figure fort avenante. Son nez inclinait du -Romain, ses grands yeux étaient noirs et brillants et sur ses -joues un incarnat paraissait qui avait bien sa grâce; car il -était de complexion très brune, non de cette couleur foncée -et sombre qui exclut l'idée de fraîcheur, mais de ce teint -clair d'un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa -puissance et qui, s'il éblouit moins que la blancheur, plaît -cependant davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux, -trop courts pour être noués, tombaient sur son cou en -boucles petites et légères; aux environs des seins apparaissaient -quelques brindilles d'une végétation qui ornait sa poitrine, -indice de force et de virilité. Son compagnon sortait -avec pompe d'un taillis frisé; ses dimensions me firent frissonner -de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir -ses brusques assauts; car il avait déjà jeté la victime sur -le lit et l'avait placée de façon que je voyais tout à mon aise -le centre délectable, dont le pinceau du Guide<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> n'aurait -pu imiter le coloris vermeil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Il faut noter que les traducteurs français du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle ont toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens.</p> -</div> -<p>Alors Phœbe me poussa doucement et me demanda si je -croyais l'avoir plus petit. Mais j'étais trop attentive à ce que -je voyais pour être capable de lui répondre. Le jeune gentleman, -en ce moment, s'approchait du but, ne menaçait pas -moins que de fendre la charmante enfant, qui lui souriait et -semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après -quelques saccades l'aimable Polly laissa échapper un profond -soupir, qui n'était rien moins qu'occasionné par la douleur. -Le héros pousse, elle répond en cadence à ses mouvements; -mais bientôt leurs transports réciproques augmentent à un -tel degré de violence qu'ils n'observent plus aucune mesure. -Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives, leurs baisers -trop ardents pour que la nature y pût suffire; ils étaient -confondus, anéantis l'un dans l'autre.</p> - -<p>«Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'évanouis... -j'expire... je meurs...» C'étaient les expressions -entrecoupées qu'ils lâchaient mutuellement dans cette agonie -de délices. Le champion, en un mot, faisant ses derniers -efforts, annonça, par une langueur subite répandue dans -tous ses membres, qu'il touchait au plus délicieux moment. -La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses -bras avec fureur de côté et d'autre, les yeux fermés avec -une sorte de soupir sangloté à faire croire qu'elle expirait.</p> - -<p>Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore -sans mouvements... Elle sortit à la fin de son évanouissement -et, sautant au cou de son ami, il parut, par les nouvelles -caresses que la friponne lui prodigua, que l'essai -qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait point -déplu.</p> - -<p>Je n'entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant -cette scène, mais de cet instant adieu mes craintes, et j'étais -si pressée de mes désirs que j'aurais tiré par la manche le -premier homme qui se serait présenté, pour le supplier de -me débarrasser d'un brimborion qui m'était désormais -insupportable.</p> - -<p>Phœbe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables -fêtes, ne put être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me -tira doucement de ma place d'observation et me conduisit -du côté de la porte. Là, faute de chaise et de lit, elle -m'adossa contre le mur et alla reconnaître cette partie où je -sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi prompt -que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revînmes à -notre poste.</p> - -<p>Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous; -Polly, assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême -blancheur de sa peau, contrastait délicieusement -avec le brun doux et lustré de son amant, leurs langues -enflammées, collées l'une contre l'autre, semblaient vouloir -pomper le plaisir dans sa source la plus pure.</p> - -<p>Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une -nouvelle vie. Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le -pressait et le serrait.</p> - -<p>Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la -caressant, toutes les ressources de la luxure, se jeta tout à -coup à la renverse et la tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques -instants, jouissant de son attitude. Mais bientôt l'aiguillon -du plaisir les embrasant de nouveau, ce ne fut plus -qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés.</p> - -<p>Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans -les siens, la respiration leur manque et ils restent tous deux -sans donner aucun signe de vie, plongés et absorbés dans -une extase mutuelle.</p> - -<p>J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: -cette dernière scène m'avait tellement mise hors de moi-même, -que j'en étais devenue furieuse. Je saisis Phœbe -comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. Elle eut pitié -de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous retirâmes -dans notre chambre.</p> - -<p>La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit; -ma compagne s'y étant mise aussi me demanda si je me -sentais maintenant l'humeur guerrière, ayant eu le temps -de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis qu'en soupirant. -Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit -où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes -désirs; mais, ne trouvant qu'un terrain plat et creux, je me -serais retirée brusquement si je n'avais pas craint de la -désobliger. Je me prêtai donc à son caprice et lui laissai -faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi je languissais -désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais -pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides, -si Mistress Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même -qu'il me serait difficile de différer jusqu'à l'arrivée -de mylord B..., quoiqu'on l'attendît incessamment. Par -bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses dépens; -l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa -de mon sort.</p> - -<p>Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par -hasard, plus matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant -encore, je descendis pour prendre le frais dans un -petit jardin dont l'entrée m'était interdite quand il y avait -des chalands au logis. Je fus extrêmement surprise, en voulant -traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui dormait -profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons -l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient -retirés chacun en compagnie d'une maîtresse. Sur la table -restaient encore le bol de punch et les verres, dans tout le -désordre imaginable après une orgie nocturne. Je m'approchai, -par un mouvement naturel aux femmes, pour voir sa -physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible -d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette -charmante vue. Non, cher et doux objet de mes tendres -inclinations, je n'oublierai jamais cet instant fortuné où -mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première fois... Il -me semble que je te revois encore dans la même attitude.</p> - -<p>Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit -à dix-neuf ans, la tête inclinée sur un coin du fauteuil, les -cheveux épais en boucles légères ombrageant à demi un -visage où la jeunesse dans toute sa fleur et les grâces viriles -se réunissaient pour fixer mes yeux et mon cœur: la langueur -même et la pâleur de ce visage, où, par suite des -excès de la nuit, le lys triomphait momentanément sur la -rose, imprimaient une indicible douceur aux plus beaux -traits qu'on pût imaginer; ses yeux clos de sommeil ne -laissaient voir que les tranches de leurs paupières réunies, -délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs, -tels que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers, -ornaient son front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de -lèvres vermillonnées, saillantes et gonflées comme si une -abeille venait de les piquer, semblaient me porter, au nom -de ce charmant dormeur, un défi que j'allais accepter, si la -modestie et le respect inséparables dans les deux sexes d'une -véritable passion n'avaient arrêté ce premier mouvement.</p> - -<p>Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine -découverte, plus blanche qu'une nappe de neige, le -plaisir de la contempler ne fut pas assez puissant pour me -le faire prolonger, aux risques d'une santé qui devenait -tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait -timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la -main et l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en -me regardant d'un air égaré; mais, après m'avoir considérée, -il me demanda quelle heure il était. Je le lui dis et -j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât en restant -ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui -répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait -pas que je ne fusse une des pensionnaires du bercail et que -je ne vinsse pour lui offrir mes services. Néanmoins, soit -qu'il craignît de m'offenser, soit que sa politesse naturelle -le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il me parla le plus -civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit -que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas -lieu de m'en repentir. Quoique mon amour naissant m'y -invitât, la crainte d'être surprise par les gens de la maison -me retenait.</p> - -<p>Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir -de lui expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa -compagnie et que peut-être je ne le reverrais de mes jours; -ce que je ne pus proférer sans laisser échapper un soupir -du fond du cœur. Mon conquérant, qui, à ce qu'il m'a avoué -depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que moi -de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais -qu'il m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre -sur-le-champ et payerait ce que je devais dans la maison. -Quelque folie qu'il y eût à accepter une pareille offre de la -part d'un inconnu, qui était trop jeune pour qu'on pût avec -prudence se lier à ses promesses, le violent amour dont je -me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de délibérer. -Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais -entre ses bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit -qu'il fût sincère ou non. Il y avait déjà quelque temps que, -pour ne pas courir les mauvais hasards de la ville, il cherchait -une fille qui lui convînt; ma bonne fortune voulut -qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions immédiatement -le marché qui fut scellé par un échange de baisers, -dont il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.</p> - -<p>Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa -figure, de quoi tourner la tête à une fille et lui faire passer -par-dessus toutes les considérations pour le plaisir de -suivre un amant.</p> - -<p>En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui -se trouvaient réunies dans sa personne, il ajoutait un air de -bon ton et de noblesse, une certaine élégance dans la -manière de porter sa tête, qui le distinguait encore davantage; -ses yeux étaient vifs et pleins d'intelligence; ses -regards avaient en eux quelque chose de doux à la fois et -d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs -de la rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, -le prémunissait victorieusement contre le -reproche de manquer de vie, d'être lymphatique et mou, -qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens d'un blond -aussi prononcé qu'était le sien.</p> - -<p>Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant, -vers les sept heures du matin (chose que je pouvais promettre, -car je savais où trouver la clef de la porte donnant -sur la rue), et lui m'attendrait dans un carrosse au bout de -la rue. Je lui recommandai ne pas donner à connaître -qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir. -Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, -je m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à -ma chambre. Phœbe dormait encore; je me déshabillai -promptement et me remis au lit, le cœur rempli de joie -et d'inquiétude.</p> - -<p>Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa -petit à petit toutes mes craintes. Mon âme était tellement -occupée de cet adorable objet que j'aurais versé tout mon -sang pour le voir et jouir de lui un instant. Il pouvait faire -de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui, je me serais, -crue trop heureuse de mourir d'une main si chère.</p> - -<p>Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me -parut une éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie -d'avancer la pendule, comme si ma main eût pu en hâter le -temps? Je suis surprise que les gens de la maison ne -remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en moi, -surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel -qui avait déjeuné au logis:</p> - -<p>«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, -doux et poli!»</p> - -<p>Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à -penser si de pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. -Néanmoins l'agitation où je fus toute la journée -produisit un bon effet. Je dormis assez bien jusqu'à cinq -heures du matin; je me glissai incontinent hors du lit, et -m'étant habillée en un clin d'œil, j'attendis avec autant -d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. -Il arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, -encouragée par l'amour, je descendis sur la pointe des pieds et -gagnai la porte, dont j'avais escamoté la clef à Phœbe.</p> - -<p>Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, -qui m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter -dans le carrosse, me jeter au cou de mon ravisseur, et -fouette cocher, tout cela ne fit qu'un.</p> - -<p>Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de -ma vie, coula immédiatement de mes yeux. Mon cœur était -à peine capable de contenir la joie que je ressentais de me -voir entre les bras d'un si beau jeune homme. Il me jurait, -chemin faisant, dans les termes les plus passionnés, qu'il -ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche où il -m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans -cette démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait -fait faire?</p> - -<p>En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien -pour moi), nous descendîmes à Chelsea<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, dans une -fameuse taverne réputée pour les parties fines. Nous y -déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était un -réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il -nous dit d'un ton gai et en me regardant malicieusement -qu'il nous souhaitait une satisfaction entière; que, sur sa -foi, nous étions bien appariés; que grand nombre de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> -et de <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i> fréquentaient sa maison, mais qu'il -n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que -j'étais du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si -innocente, et qu'en un mot mon compagnon était un heureux -mortel. Ces éloges, quoique grossiers, me plurent infiniment -et contribuèrent à dissiper la crainte que j'avais de -me trouver seule à la discrétion de mon nouveau souverain; -crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur. -Je souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule -avec lui, je serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne -sais comment ni pourquoi je craignais le point capital de -mes plus ardents désirs. Ce conflit de passions différentes, -ce combat entre l'amour et la modestie me firent pleurer -de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes -pour de vrais amants!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Faubourg qui est à l'ouest de Londres et situé sur la rive -gauche de la Tamise.</p> -</div> -<p>Après le déjeuner, Charles (c'était le nom du précieux -objet de mes adorations), avec un sourire mystérieux, me -prit par la main et me dit qu'il me voulait montrer une -chambre d'où l'on découvrait la plus belle vue du monde. -Je me laissai conduire dans un appartement, dont le premier -meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni -pour une reine.</p> - -<p>Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre -ses bras et, la bouche collée sur la mienne, m'étendit, toute -tremblante de plaisir et d'effroi, sur cette pompeuse couche. -Son ardeur impatiente ne lui permit pas de me déshabiller! -il se contenta de me délacer et de m'ôter mon mouchoir.</p> - -<p>Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrassée et -mes soupirs brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux -seins fermes et durs tels qu'on se les peut figurer chez une -fille de moins de seize ans, nouvellement arrivée de la campagne -et qui n'avait jamais connu d'hommes. Leur rondeur -parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n'étant pas capables -de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes jupes, -et il découvrit le centre d'attraction. Cependant, après une -petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du -champ de bataille.</p> - -<p>Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes -les façons qu'exige la bienséance, il s'imagina que je n'étais -rien moins qu'une novice et que je ne possédais plus ce frivole -joyau que les hommes ont la folie de rechercher avec -tant d'ardeur.</p> - -<p>Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point -son empressement; il tira l'engin ordinaire de ces sortes -d'assauts et le poussa de toutes ses forces, croyant le lancer -dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut sa surprise quand, -après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent une -douleur des plus aiguës, il vit qu'il ne faisait pas le moindre -progrès.</p> - -<p>«Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir... -Non, en vérité, je ne le puis... il me blesse... il me tue.»</p> - -<p>Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait -de sa dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec -lui sous ce rapport) et que peut-être n'avais-je pas eu affaire -à personne aussi fortement outillé que lui: quant à se douter -que ma fleur virginale était intacte, c'était chose qui ne -pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre son temps -et ses paroles s'il m'avait questionnée là-dessus; car il -ne pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.</p> - -<p>Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus -d'angoisses qu'auparavant; mais, de peur de lui déplaire, -j'étouffais mes plaintes de mon mieux. Enfin, ayant essuyé -plusieurs semblables assauts sans succès, il s'étendit à côté -de moi hors d'haleine, et séchant mes larmes par mille baisers -brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne l'avais -pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis -d'un ton de simplicité persuasive qu'il était le premier -homme que j'eusse jamais connu. Charles, déjà disposé à -me croire par ce qu'il venait d'éprouver, me mangea de -caresses, me supplia, au nom de l'amour, d'avoir un peu de -patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible pour ne -point me faire de mal.</p> - -<p>Hélas! c'était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir -à tout avec joie, quelque douleur que je prévisse -qu'il me fît souffrir.</p> - -<p>Il revint donc à la charge; mais il mit auparavant une -couple d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'élévation -au but où il voulait frapper. Ensuite, il marque du -doigt sa visée, et s'élançant tout à coup avec furie, sa prodigieuse -raideur brise l'union de cette tendre partie et pénètre -justement à l'entrée. Alors, s'apercevant du petit progrès, il -force le détroit, ce qui me causa une douleur si cuisante -que j'aurais crié au meurtre si je n'avais appréhendé de le -fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre -mes dents, je les mordais pour faire diversion au mal que -je souffrais. A la fin, les barrières délicates ayant cédé à de -violents efforts, il pénétra plus avant. Le cruel, en cet instant, -ne se possédant plus, se précipite avec ivresse; il déchire, -il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et fumant -de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière... J'avoue -qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'eût -égorgée et perdis entièrement connaissance.</p> - -<p>Quelques moments après, quand j'eus repris mes sens, je -me trouvai au lit toute nue entre les bras de mon adorable -meurtrier. Je le regardai languissamment et lui demandai, -par manière de reproche, si c'était là la récompense de mon -amour. Charles, à qui j'étais devenue plus chère par le -triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si -touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui -appartenais effaça, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir -de mes souffrances.</p> - -<p>L'accablement où je me trouvais ne me permettant pas -de me lever, nous dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de -poulet, que je mangeai d'assez bon appétit, et deux ou trois -verres de vin me remirent en état de supporter une nouvelle -épreuve. Mon ami ne tarda pas à s'en apercevoir, par -les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai -à ses embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi -dans tous les plis et replis où nos corps pouvaient s'enlacer, -incapable de refréner la fureur de ses nouveaux désirs, lâche -la bride de son coursier et couvrant ma bouche de baisers -humides et brûlants, il me livra un nouvel assaut; poussant, -perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces -tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup -souffrir; mais j'étouffai mes cris et supportai l'opération -en véritable héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants -qui lui échappèrent, ses joues d'un rouge plus -foncé, ses yeux convulsés comme dans l'ivresse, un doux -frisson qui le prit, m'annoncèrent qu'il touchait au souverain -plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empêchait -de partager.</p> - -<p>Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement -le bonheur d'amour qui me fit passer de l'excès des douleurs -au comble de la félicité. Je commençai alors à partager -ces plaisirs suprêmes, à goûter ces transports délicieux, -ces sensations trop vives et trop ardentes pour qu'on puisse -y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu, par -ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement -universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et -l'épanchement de la liqueur divine.</p> - -<p>C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes -l'heure du souper. Nous mangeâmes à proportion du fatigant -exercice que nous avions fait. Pour moi, j'étais si -transportée de joie, en comparant mon bonheur actuel avec -l'insipide genre de vie que j'avais mené ci-devant, que je -n'aurais pas cru l'avoir acheté trop cher quand sa durée -n'eût été que d'un moment. La jouissance présente était -tout ce qui remplissait ma petite cervelle. Enfin la nature, -qui avait besoin de réparation, nous ayant invités au repos, -nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d'autant plus -délectable que je le passai dans les bras de mon amant.</p> - -<p>Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard, -Charles dormait encore profondément. Je me levai le plus -doucement que je pus et me rajustai de mon mieux. Ma -toilette achevée, je m'assis au bord du lit pour me repaître -du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa chemise -roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour -jouir pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je -vous peindre sa figure, telle que je la revois en ce moment, -présente encore à mon imagination enchantée! Le type parfait -de la beauté masculine en pleine évidence! Imaginez-vous -un visage sans défaut, brillant de toute l'efflorescence, -de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté n'a -pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure -commençait-il à faire distinguer le sien.</p> - -<p>L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) -semblait exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: -ah! quelle violence ne dus-je pas me faire pour m'abstenir -d'un baiser si tentant!</p> - -<p>Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et -sur les côtés une chevelure flottante en boucles naturelles, -attachait sa tête à un corps de la forme la plus parfaite et -de la plus vigoureuse contexture; toute la force de la virilité -s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la délicatesse -de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de -sa chair.</p> - -<p>La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, -déployée dans de viriles proportions, présentait, au sommet -vermillonné de chaque mamelon, l'idée d'une rose prête à -fleurir.</p> - -<p>La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette -symétrie de ses membres, cette régularité de sa taille dans -sa chute vers les reins, là où finit la ceinture et où commence -le renflement arrondi des hanches; où sa peau luisante, -soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait -sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait -et se plissait à la moindre pression et sur laquelle le -doigt, incapable de se poser, glissait sur la surface de -l'ivoire le plus poli.</p> - -<p>Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante -et lustrée, s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et -semblaient deux piliers dignes de supporter un si bel édifice. -Ce ne fut pas sans émotion, sans quelque reste de -terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur l'effrayant -engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de -douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait -languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable -des cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la -perspective et formait sans conteste le plus intéressant -tableau qui fût au monde, infiniment supérieur, à coup -sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou d'autres -arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces -objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par -les rares connaisseurs doués d'une imagination de feu, -qu'un jugement sain porte à l'admiration des sources, des -originaux de beauté, incomparables créations de la nature -que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse ne saurait -payer à leur prix.</p> - -<p>Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence -qu'il y a entre une vierge et une femme.</p> - -<p>Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen, -Charles s'éveilla et, se tournant vers moi, me demanda avec -douceur comment je m'étais reposée; et, sans attendre la -réponse, il m'imprima sur la bouche un baiser tout de feu. -Incontinent après, il me troussa jusqu'à la ceinture, pour se -récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se donner -la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses -yeux et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité -et la dureté de mes seins naissants et non encore mûrs, -la blancheur et la fermeté de ma chair, la fraîcheur et la -régularité de mes traits, l'harmonie de mes membres, tout -paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de son -acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage -qu'il avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de -ses mains le centre de son attaque: il glisse sous moi un -oreiller et me place dans une position favorable à ce singulier -examen. Oh! alors, qui pourrait exprimer le feu dont -brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains! Des soupirs -de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de compliments -tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son -athlète, levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. -Il le considère un instant avec complaisance, ensuite il veut -me le mettre en main; d'abord un reste de honte me fit -faire quelque difficulté de le prendre; mais mon inclination -était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse augmentait -à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La -corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours -cependant plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me -guida ensuite à cet endroit où la nature et le plaisir prennent -de concert leurs magasins, si convenablement attachés à la -fortune de leur premier ministre.</p> - -<p>La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant -intraitable; et prenant avantage de ma commode position, -il fit tomber l'orage à l'endroit où je l'attendais presque -impatiemment et où il était sûr de toucher le but. Je ne -sentis presque plus de douleur. Bien chez lui désormais, il -me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement suffoquée, -presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades! -Oh! les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie -inexprimable et cette joie se perdait dans une mer de délices -plus enivrantes encore. Ces folâtreries, cependant, ces joyeux -ébats avaient si bien pris la matinée, que force nous fut de -ne faire qu'un du déjeuner et du dîner.</p> - -<p>L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, -nous nous mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement -qu'il était né d'un père qui, occupant un modeste -emploi dans l'administration, dépensait quelque peu au delà -de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien -médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession -et son père se proposait seulement de lui acheter une -commission d'enseigne dans l'armée, à cette condition toutefois -qu'il pût en réaliser l'argent ou trouver à l'emprunter; -ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus à souhaiter qu'à -espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur lequel -comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à -l'âge d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait -jamais eu la pensée de prendre aucun parti. De plus, il -n'avait jamais eu la pensée de le prémunir par les plus -simples avis contre les vices de la ville et les dangers -qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait -à la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même -entretenait une maîtresse; quant au surplus, pourvu que -Charles ne lui demandât pas d'argent, il avait pour lui une -grande indulgence. Il pouvait découcher quand il lui plaisait; -la moindre excuse était suffisante et ses réprimandes -même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une sorte -de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse -de contrôle ou de répression.</p> - -<p>Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère -du côté maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, -par une complaisance aveugle pour ses fantaisies. La bonne -femme jouissait d'un revenu considérable et économisait -schelling à schelling pour ce cher enfant, fournissait amplement -à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en état -de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui -avait des passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait -de satisfaire, était si jaloux du bien que cette tendre -parente faisait à son fils, qu'il résolut de s'en venger et n'y -réussit que trop, comme vous le verrez bientôt.</p> - -<p>Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec -moi sans trouble, me quitta l'après-dîner pour aller concerter, -avec un avocat de sa connaissance, des moyens d'empêcher -Mistress Brown de nous inquiéter. Sur le récit qu'il lui -fit de la manière dont elle m'avait séduite, le jurisconsulte -trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en -exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent -chez cette mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient -Charles et croyaient qu'il leur amenait quelqu'un -à plumer, le reçurent avec toutes les démonstrations de -civilité requises en pareil cas; mais elles changèrent bientôt -de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara qu'il voulait -parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une affaire -à régler.</p> - -<p>Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se -retirèrent. Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle -n'avait pas connu, ou, pour mieux dire, trompé une jeune -fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de la louer en qualité -de servante. La Brown, dont la conscience n'était pas des -plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout -quand les termes de justice de paix <i lang="en" xml:lang="en">newgate</i>, de old -Bayley<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> de pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une -maison mal famée, de promenade en tombereau, etc., frappèrent -son oreille. Enfin, pour abréger l'histoire, elle crut -en être quitte à bon marché en leur remettant en main ma -boîte et mes petits effets, non sans leur offrir gratuitement -un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus -attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Prisons de Londres.</p> -</div> -<p>Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès, -revint entre mes bras recevoir la récompense des peines -qu'il s'était données.</p> - -<p>Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et -ensuite il me loua un appartement garni, composé de deux -chambres et d'un cabinet moyennant une demi-guinée par -semaine et situé dans D...-Street, quartier de Saint-James<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. -La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous y reçut, et, avec -une grande volubilité de langue étonnante, nous en expliqua -toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous -servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité -avaient logé chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa -femme occupaient le premier..., que je paraissais une lady -bien aimable...»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de -Londres.</p> -</div> -<p>Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde -que nous étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait -guère, pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce -mot de <i lang="en" xml:lang="en">lady</i> me fit rougir de vanité.</p> - -<p>Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, -c'était une femme d'environ quarante-six ans, grande, -maigre, rousse, de ces figures triviales que l'on rencontre -partout. Elle avait été entretenue dans sa jeunesse par un -gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante livres -sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et -qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente -naturellement à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son -fonds à quelque prix que ce fût, elle s'était jetée dans les -affaires privées; en quoi, grâce à son extérieur modeste et -décent, elle avait fait souvent d'excellents hasards; il lui -était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour -de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses -gages, receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les -fonds une grosse somme, elle se refusait le nécessaire et ne -subsistait que de ce qu'elle écorniflait à ses logeurs.</p> - -<p>Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, -elle ne laissa pas échapper une seule petite occasion de nous -tondre; ce que Charles, par son indolence naturelle, aima -mieux souffrir que de prendre la peine de déloger.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus -délicieux moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé; -je trouvais en sa compagnie tout ce que mon cœur pouvait -souhaiter. Il me menait à la comédie, au bal, à l'opéra, aux -mascarades; mais dans ces brillantes et tumultueuses assemblées, -je ne voyais que lui. Il était mon univers et tout ce -qui n'était pas lui n'était rien pour moi.</p> - -<p>Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler -tout sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première -idée de ce genre me fit, en effet, si cruellement souffrir que, -par amour-propre et de peur d'un accident pire que la mort, -je renonçai pour toujours à m'en préoccuper. L'occasion, du -reste, ne s'en présenta pas; car si je vous racontais plusieurs -circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia des femmes -beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre -allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je -pourrais, en vérité, vous donner une preuve convaincante -de sa constance; mais, alors, ne m'accuseriez-vous pas de -caresser de nouveau une vanité qui devrait être depuis longtemps -satisfaite?</p> - -<p>Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de -nos plaisirs, Charles s'en faisait un de m'instruire selon -l'étendue de ses connaissances. Je recevais comme des -oracles toutes les paroles qui sortaient de son adorable -bouche et j'en gravais dans mon cœur jusqu'aux moindres -syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas me -refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un -souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie.</p> - -<p>Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas -infructueux. Je perdis en moins de rien mon air campagnard -et mon mauvais accent, tant il est vrai qu'il n'est pas -de meilleur maître que l'amour et le désir de plaire.</p> - -<p>Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout -ce qu'il recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait -mettre dans mon bureau; s'il me donnait de la toilette, je -l'acceptais uniquement pour lui plaire, pour être plus à son -goût, et telle était ma seule ambition. Je me serais fait un -plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes doigts -jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je -pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement -de ma part était si peu affecté, il partait si directement -de mon cœur, que Charles ne pouvait manquer de -s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas autant que je l'aimais -(ce qui était le constant et unique sujet de nos tendres discussions), -il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la -satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait -être plus aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était.</p> - -<p>Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je -restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes -visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps -à découvrir que nous avions frustré l'Église de ses -droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins -qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle -avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit -de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout -prix.</p> - -<p>Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon -âme et j'étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu -de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur -ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et -me glace le sang.</p> - -<p>J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans -entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui -n'existais qu'en lui et qui n'avais jamais passé vingt-quatre -heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et -mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n'y pus -tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de M<sup>me</sup> Jones, la -suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en -tâchant au plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui -pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans -un <i lang="en" xml:lang="en">Public-House</i> du voisinage, où il demeurait, et envoya -chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom -et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur -Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et M<sup>me</sup> Jones -lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que -son père, pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs -termes qu'il n'était lui-même, l'avait envoyé dans un -comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand, -son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir -l'avis.</p> - -<p>Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, -avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, -étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme -un criminel, sans pouvoir écrire à personne.</p> - -<p>La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son -jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand'mère, ce -qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas -d'un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était -en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à son petit-fils -chéri, mais elle refusa absolument de voir son père -avant de mourir.</p> - -<p>L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger -le poignard dans le sein, en me disant qu'il était parti pour -un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m'attendre -à le revoir jamais. Avant qu'elle eût proféré ces dernières -paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions -si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, -l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois -pas, quand je me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de -calamités et de douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, -on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité -inexprimable dont j'avais joui jusqu'alors, ne m'offrit -tout à coup que des horreurs et de la misère.</p> - -<p>Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à -mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament -robuste prirent insensiblement le dessus; mais je tombai -dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire -que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit -à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.</p> - -<p>Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet -intervalle, que je ne manquasse de rien; et quand elle -me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses -vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces -termes:</p> - -<p>«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise -à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi -tant qu'il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien -demandé depuis longtemps; mais, franchement, j'ai une -dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer.»</p> - -<p>Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté -de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc., -somme totale: vingt-trois livres sterling dix-sept schellings -et six pence; ce que la perfide, qui connaissait le fond de -ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer; en -même temps elle me demanda quels arrangements je voulais -prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais -vendre le peu de hardes que j'avais et que si je ne pouvais -faire toute la somme, j'espérais qu'elle aurait la bonté de -me donner du temps. Mais mon malheur favorisant ses -lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoi -qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune, -l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle -nécessité de m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout -mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je -devins aussi pâle qu'un criminel à la vue du lieu de son exécution.</p> - -<p>Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne -ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença -à se radoucir et me dit que ce serait ma propre -faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que -l'on pouvait trouver un honnête homme dans le monde, -assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction -mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman -cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui -sûrement serait fort aise de me rendre ce service.</p> - -<p>A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, -M<sup>me</sup> Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de -ma laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai -près d'une heure abîmée dans les idées les plus horribles -que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer. -La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de -mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au -gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens -de me tirer d'embarras. Après quoi, sans se mettre en -peine que je l'approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement, -suivie du gentleman, dont elle avait été en -mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée pourvoyeuse.</p> - -<p>Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis -aussi froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités -de quelqu'un qu'on ne connaît point. M<sup>me</sup> Jones, prenant -sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui -présenta une chaise et en prit une pour elle-même; cependant -pas un mot ni de part ni d'autre. Un regard stupide et -effaré était l'interprète de la surprise où m'avait jetée cette -étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne -voulant pas perdre son temps, rompit le silence:</p> - -<p>«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude -que familier et d'un ton d'autorité, levez la tête, mon -enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par -le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être -éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable gentleman -qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous -faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, -sans vous piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un -bon marché tandis que vous le pouvez.»</p> - -<p>Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente -harangue était moins propre à me persuader qu'à m'irriter, -lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit -qu'il partageait bien sincèrement mon affliction; que ma -jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort; qu'il -ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi; -mais que, connaissant mes engagements secrets avec un -autre, il les avait respectés aux dépens de son repos, -jusqu'à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant -son respectueux amour, l'avait enhardi à venir m'offrir ses -services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre -pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule -faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. -Tandis qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. -Il me parut un homme d'environ quarante ans, vêtu d'un -costume simple et uni, avec un gros diamant à l'un de ses -doigts, dont l'éclat frappait mes yeux lorsqu'il agitait sa -main en parlant et me donnait une plus haute idée de son -importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle -communément un bel homme brun, avec un air de distinction -naturel à sa naissance et à sa condition.</p> - -<p>Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et -ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent -ma voix, car je ne savais que lui dire.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit -le frappa jusqu'au fond du cœur. Il tira précipitamment sa -bourse et paya, sans différer, jusqu'au dernier farthing, -tout ce que je devais à M<sup>me</sup> Jones. Il en prit une quittance -en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette infâme -racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous -laissa seuls.</p> - -<p>Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf -dans de pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du -coin de son mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient -le visage; après quoi il s'aventura à me donner un -baiser. Je n'eus pas le courage de faire la moindre résistance, -me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était -dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement -il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de -ses espérances, il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il -eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable -condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis -(trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais -de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les -mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un -m'eût dit quelques instants auparavant que je serais -infidèle à Charles, j'aurais été capable de lui cracher au -visage. Mais, hélas! notre vertu et notre fragilité ne -dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous -trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par -un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des -plus grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des -conjonctures bien délicates; et sans chercher à m'excuser, -il n'en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la -même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n'y a -que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus en -droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. -Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.</p> - -<p>Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt -la répétition d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que -machinalement et par un sentiment de gratitude. Content -de s'être assuré ma jouissance, il voulut désormais s'en -rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la -violence.</p> - -<p>La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et -j'appris avec joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu -insupportable, ne serait pas des nôtres.</p> - -<p>Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille -de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, -après avoir employé les discours les plus persuasifs -que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis, -me dit qu'il s'appelait H..., frère du comte de L..., que mon -hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant trouvée -extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma -connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la -chose eût réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que -je n'aurais jamais sujet de me repentir des complaisances -que j'aurais pour lui.</p> - -<p>Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes -de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit -qu'on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative -eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à -mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H... avec -tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables -circonstances, eût été le même pour moi.</p> - -<p>Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être -éternelles. Mon cœur, accablé jusqu'alors sous le poids des -chagrins, se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon -de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me -soulagèrent; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration -plus libre; je pris, sans être gaie, un air serein, une -contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop -expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il -recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la -mienne, il m'imprima vingt baisers sur la bouche et sur la -gorge. Je fis si peu de résistance qu'il crut pouvoir tenter -davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une -de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la jarretière, -essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps -auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne -me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser. -Comme il vit à merveille qu'il y avait dans ma prière plus -de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à -en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit -sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure et -qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. -Quoique je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition -lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma -maîtresse pour refuser de lui obéir.</p> - -<p>Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta -un bol en argent plein de ce qu'elle appelait une «potion -nuptiale». Je l'eus à peine avalée qu'un feu subtil se glissa -dans mes veines; je brûlais, peu s'en fallait que je ne -demandasse un homme quel qu'il fût.</p> - -<p>La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... -rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de -deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique -je m'attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque -frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer -par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il -s'approche du lit, m'enlève en un clin d'œil et me renverse -nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe -quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge -ferme, élastique et que la jouissance n'avait pas encore altérée; -de là, passant à une taille élégante, à une chute de -reins merveilleuse; chaque contour était baisé tour à tour, -puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant -mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs -que mon cœur désavouait.</p> - -<p>Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques -à ceux que produit la jouissance d'un amour mutuel -où l'âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire -dans une mer de volupté!</p> - -<p>Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de -sa vigueur qu'à la pointe du jour, où nous nous endormîmes -d'un profond sommeil.</p> - -<p>Vers les onze heures, M<sup>me</sup> Jones nous apporta deux excellents -potages, que son expérience en ces sortes d'affaires lui -avaient appris à préparer en perfection. M. H..., qui s'était -aperçu que j'avais changé de couleur à son arrivée, me dit, -lorsqu'elle nous eût quittés, que pour me donner une première -preuve de son tendre attachement, il voulait me changer -de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à -son retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une -bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.</p> - -<p>Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle -et sentis la conséquence du premier pas que l'on fait dans le -chemin du vice; car mon amour pour Charles ne m'avait -jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu'un qui -est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. -Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit -réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en -quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon cœur -n'eût point été engagé, M. H... l'aurait vraisemblablement -possédé tout entier; mais la place étant occupée, il ne devait -la jouissance de mes charmes qu'aux tristes conjectures où -le sort m'avait réduite.</p> - -<p>Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans -un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, -était entièrement à la dévotion de M. H... Il lui louait le -premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées -par semaine, et j'y fus aussitôt installée avec une fille pour -me servir.</p> - -<p>M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous -apporta d'une taverne voisine un souper succulent, et quand -nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt -suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la -veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de -mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux -bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et -ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers -de perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, -au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime -et l'amitié la plus reconnaissante.</p> - -<p>Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, -bien logée, de bons appointements, et nippée comme une -princesse.</p> - -<p>Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois -des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, -donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses -amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un -cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce -que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur -et de modestie.</p> - -<p>Nous nous rendions les unes chez les autres et singions -dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne -savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces -femmes entretenues (et j'en connaissais un bon nombre, -sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de -leurs relations avec elles), j'en connusse à peine une seule -qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement, -eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le -pouvait sans risques. Je n'avais encore, quant à moi, aucune -idée de faire du tort au mien.</p> - -<p>Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du -meilleur accord du monde, lorsqu'un jour, revenant de -faire une visite, j'entendis quelque rumeur dans -ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure. -Le premier objet qui me frappa fut M. H... chiffonnant -ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi -gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:</p> - -<p>«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me -tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n'est point -faite pour vous. Seigneur! si ma maîtresse allait venir!... -Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au moins je vous -avertis, je m'en vais crier.»</p> - -<p>Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber -sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, -elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta -dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu'il se -trouvait logé plus à l'aise qu'il ne s'en était flatté. Cette belle -opération finie, M. H... lui donna quelque monnaie et la -congédia.</p> - -<p>Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu -la scène et tapage; mais mon cœur n'y prenant aucun intérêt, -quoique ma vanité en souffrît, j'eus assez de sang-froid -pour me contenir et tout voir jusqu'à la conclusion. Je descendis -cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai -à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même. J'entrai -dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant -en sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était -rien passé. J'affectai d'abord un air si serein et si gai que -l'hypocrite fut ma dupe en croyant que j'étais la sienne. La -grosse récréation qu'il venait de prendre l'avait sans doute -fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n'être pas -obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent -après.</p> - -<p>A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de -l'associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement -qu'elle me donna, je la mis à la porte.</p> - -<p>Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront -que M. H... m'avait fait, je résolus de m'en venger de la -même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis -environ quinze jours, à son service, le fils d'un de ses fermiers. -C'était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans, -d'une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien -fait. Son maître l'avait créé le messager de nos correspondances. -Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa -timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement -lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait -le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du -monde, sans qu'il s'en doutât.</p> - -<p>Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque -j'étais encore au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, -comme par mégarde, tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure -de la jambe, quelquefois un peu de ma jambe, en -mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais petit à -petit par des familiarités.</p> - -<p>«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?... -est-elle plus jolie que moi?... Sentirais-tu de -l'amour pour une femme qui me ressemblerait?».</p> - -<p>Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton -niais et honnête, selon mes désirs.</p> - -<p>Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il -venait, à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en -dedans. J'étais alors couchée sur le théâtre des plaisirs de -M. H... et de ma servante, dans un déshabillé fait pour inspirer -des tentations à un anachorète, pas de corset, pas de -cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de moi -par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante, -sa chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses -tempes en boucles naturelles et se resserrait par derrière -dans un nœud élégant; sa culotte de peau de bouc, parfaitement -collante, laissait voir le galbe d'une cuisse dodue et -bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de dentelles, -des nœuds d'épaule, tout cela complétait le coquet personnage... -Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits -coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des -dames. En même temps je me saisis d'une de ses mains, -que je serrai contre mes seins, qui tressaillaient et s'élevaient -comme s'ils eussent recherché ses attouchements. Ils -étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. Bientôt, -tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux; -ses joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le -ravissement et la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité -de ses regards, son émotion parlèrent assez pour m'apprendre -que je n'avais pas perdu mon étalage; mes lèvres, -que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter de les baiser, -le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors, -portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, -j'y remarquai très distinctement de la turgescence et de -l'émoi; et comme j'étais trop avancée pour m'arrêter en si -beau chemin, comme d'ailleurs il m'était impossible de me -contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa -modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis -semblant de jouer avec ses boutons, que la force active de -l'intérieur était sur le point de faire sauter. Ceux de la ceinture -et du pont lâchèrent facilement prise et <i>le voici</i> à -l'air... non pas une babiole d'enfant, ni le membre commun -d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille qu'on -l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux -meuble me fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. -Ce qu'il y avait de surprenant, c'est que le propriétaire -d'un si noble joyau ne savait pas la manière de s'en servir, -tellement que c'était mon affaire de le guider au cas que -j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve; mais il -n'y avait plus à reculer.</p> - -<p>Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura, -par instinct naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux -le pardon de son audace, il gagna au hasard le centre -inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus tôt senti que ma -crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre. Alors la -châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le -plus avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, -mais borgne, son cyclope se dirigeait seul, frappant -toujours à faux. Je le conduisis dextrement et lui donnai la -première leçon de plaisir. Cependant, quoiqu'un tel -monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je parvins -à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos, -en fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt -un mélange de plaisir et de douleur indéfinissable. Je -tremblais à la fois qu'il ne me tuât en allant plus avant ou -en se retirant, ne pouvant le souffrir ni dedans ni dehors. -Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur et de -rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce -timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré -du regret de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger -d'une place dont la douce chaleur lui avait donné -l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait d'envie de satisfaire.</p> - -<p>Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant -ménagée et que mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je -le caressai pour l'encourager à la charge et me mis en posture -de le recevoir encore à tout événement. Il l'insinua de -nouveau, ayant l'intention de modérer ses coups. Petit à -petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à moitié. Mais -tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit, et, -malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais -m'empêcha de l'attendre.</p> - -<p>Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma -bonne fortune, cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, -plein de santé et regorgeant de suc, fit une courte pause, -après quoi il se mit à piquer derechef. Alors, favorisé par -mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le terrain et -nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les ravissantes -agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent -insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée, -à ses yeux à demi clos, qu'il approchait du suprême -instant. Je me dépêchai d'y arriver avec lui. Nous nous -rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux dans un abîme -de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans -aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la -nature où nos âmes, notre vie et toutes nos sensations -étaient alors entièrement concentrées.</p> - -<p>La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira -ce délicieux instrument de sa vengeance à laquelle je ne -songeais plus d'ailleurs, l'idée en ayant été noyée dans le -plaisir. Il avait fait autant de ravages que s'il avait triomphé -d'une seconde virginité.</p> - -<p>C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels -transports il me remerciait de l'avoir initié à de si agréables -mystères. Il n'avait jamais eu la moindre idée de la -marque distinctive de notre sexe. Je devinai bientôt, par -l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il brûlait de -connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il -voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les -jupes et la chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude -la plus favorable pour exposer à ses regards le centre des -voluptés et le coup d'œil luxuriant du voisinage. Extasié à -la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il n'abusa cependant -pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant -ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui -décore de ses ombrages la région des béatitudes. Je sentis -derechef une émotion si vive qu'il n'y avait que la pluie -salutaire dont la nature bienfaisante arrose ces climats favorisés -qui pût me sauver de l'embrasement.</p> - -<p>J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une -semblable séance, que je n'avais pas la force de remuer.</p> - -<p>Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi -dire qu'entrer en goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de -bataille si je ne l'eusse averti qu'il fallait battre en retraite. -Je l'embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée -dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès -que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.</p> - -<p>Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, -j'étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse -langueur répandue par tous mes membres, m'applaudissant -de m'être ainsi vengée sans réserve, d'une façon -si absolument conforme à celle dont la prétendue injure -m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la -moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais -pas le moindre reproche d'avoir ainsi débuté dans une -profession plus décriée que délaissée. J'aurais cru être -ingrate envers le plaisir que j'avais reçu si je m'en étais -repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il me semblait, -en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout -sentiment de honte ou de réflexion.</p> - -<p>A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière -agréable dont je venais d'employer le temps depuis mon -lever avait répandu tant d'éclat et de feu sur ma physionomie -qu'il me trouva plus belle que jamais; aussi me fit-il -des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne découvrît -le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus -quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, -et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me -recommandant de me tranquilliser.</p> - -<p>Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, -composé de fines herbes aromatiques, dans lequel je me -lavai, et m'égayai si bien que j'en sortis voluptueusement -rafraîchie de corps et d'esprit. Je me couchai d'abord et -m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine du -dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait -avoir causé. Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier -soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais -quelle fut ma joie lorsque j'eus reconnu que ni le duvet, ni -l'intérieur même n'offraient aucun vestige des assauts qui -s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du -bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de -l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de -savoir que je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux -fourni, je triomphai doublement par la revanche que j'avais -prise et par les délices que j'avais éprouvées.</p> - -<p>L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de -jouissance, je m'étendais mollement sur mon lit; Will, -mon cher Will, entra avec un message de la part de son -maître, ferma la porte à mon invitation, s'approcha de mon -lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les -yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois -une main que je lui avais abandonnée.</p> - -<p>Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune -mignon s'était paré avec autant de recherche que le permettait -sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m'être indifférent, -puisque c'était une preuve que je lui plaisais, et ce -dernier point, je vous l'assure, n'était pas au-dessous de -mon ambition.</p> - -<p>Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et -surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et -bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau -du monde à croquer, et j'aurais tenu pour tout à fait -sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert -par la nature à une gourmande de plaisir.</p> - -<p>Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait -éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses -mouvements si naturels, d'une sincérité qui se lisait dans -ses yeux; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau -qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré; avec -même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas -d'un charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était -de condition trop basse pour mériter tant d'attentions! -D'accord, mais ma propre condition, à bien considérer, -était-elle donc d'un cran plus élevée, ou bien, en supposant -que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu'il -avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à -l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres -d'aimer, d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du -statuaire, du musicien, en proportion de l'agrément qu'ils -y trouvent; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir, -l'art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne -était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec ses -qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de -sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de -l'harmonie dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon -je me trouvais à l'aise sur le pied d'égalité, et c'est -ce que l'amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte -folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait -dans la tête.</p> - -<p>Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; -ce n'était pas assez; après quelques questions et réponses -souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai -s'il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu -de temps qu'il avait à rester? C'était demander à un hydropique -s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta -ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le -recevoir.</p> - -<p>Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes -intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses, -dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation -à courir à cet instant précieux qui équivaut à une -éternité.</p> - -<p>Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance -en me baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, -maniant mes seins à présent ronds et potelés, s'enhardit à -me mettre dans la main sa vigueur elle-même; sa tension, -sa roideur étaient étonnantes; c'était un inestimable coffret -de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage de -riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai, -augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.</p> - -<p>Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de -mon jeune homme, de placer sous moi un coussin qui servit -à élever mes reins, et dans la position la plus avantageuse, -j'offris à Will le séjour des béatitudes où il s'insinua. -Notre ardeur croissant, je lui passai alors mes deux jambes -autour des reins et le serrai de mes bras de façon que nos -deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par -l'autre et qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui. -Dans cette luxurieuse position, Will eut bientôt atteint le -moment suprême; je me ranimai donc pour parvenir au -même but et me servis de tous les expédients que la nature -put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je -m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de -ce réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement -eut son effet instantané: je sentis aussitôt les symptômes -de cette douce agonie, de cette crise de dissolution où le -plaisir meurt par le plaisir, et je me noyai dans des flots -de délices. Nous passâmes quelques moments dans une -langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A -la fin je me débarrassai de ce cher enfant et lui dis que -l'heure de sa retraite était venue; il reprit en conséquence -ses habits, non sans me donner de temps en temps les baisers -les plus tendres et sans me parcourir encore des yeux -et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait -vue que pour la première fois. Avant de le congédier, je le -forçai (car il avait assez de tact pour refuser) à prendre de -quoi s'acheter une montre en argent, ce grand article de -luxe pour le petit monde; il l'accepta enfin, comme un souvenir -qu'il aurait soin de garder de mon affection. Ensuite -il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette tranquillité -qui suit les plaisirs sacrés de la nature.</p> - -<p>Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail -de choses qui firent sur ma mémoire une si forte impression; -mais, outre que cette intrigue occasionna dans ma vie une -révolution que la vérité historique m'interdit de vous cacher, -ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il serait injuste -d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai trouvé dans -un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit -en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, -qu'au milieu de ces faux et ridicules raffinements dont les -grands laissent nourrir et tromper leur orgueil. Les grands! -Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent le vulgaire, beaucoup de -gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en sont eux-mêmes? -La plupart, au contraire, laissent de côté ce -qui ne tient pas à la nature même du plaisir et leur objet -capital est de jouir de la beauté partout où ils trouvent -ce don inestimable, sans distinction de naissance ou de -position.</p> - -<p>L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce -avec cet aimable garçon et la vengeance avait cessé d'en -avoir une. Le seul attrait de la jouissance était maintenant -le lien qui m'attachait à lui: car, bien que la nature l'eût -si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui manquait -néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. -Will avait assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable -et par-dessus tout reconnaissant; silencieux, même à -l'excès, parlant très peu, mais avec chaleur, et, pour lui -rendre justice, jamais il ne me donna la moindre raison de -me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés -que je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. -Il y a donc une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car -c'était réellement un trésor, un morceau pour la <i>bonne bouche</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> -d'une duchesse, et à dire le vrai, mon goût pour lui -était si extrême qu'il fallait y regarder de fort près pour -décider que je ne l'aimais pas.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> En français dans le texte.</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de -longue durée. Une imprudence interrompit bientôt un si -tendre commerce et nous sépara pour toujours lorsque -nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer avec -lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une -nouvelle posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe -de-là sur les bras du fauteuil, lui présentant à découvert la -marque où il devait viser. J'avais oublié de fermer la porte -de ma chambre et celle du cabinet ne l'était qu'à demi, -M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit précisément -au plus intéressant de la scène.</p> - -<p>Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre -Will, comme frappé d'un coup de foudre, demeura interdit -et aussi pâle qu'un mort. M. H... nous regarda quelque -temps l'un et l'autre, avec un visage où la colère, le mépris -et l'indignation paraissaient dans leur plus haut degré, et, -reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute troublée -que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour.</p> - -<p>Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon -infidélité agonisait de frayeur, et j'étais obligée d'employer -le peu de courage qui me restait pour le rassurer. La disgrâce -que je venais de lui causer me le rendait plus cher. Je lui -baignais le visage de mes pleurs, je le baisais, je le serrais -dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu insensible à -mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.</p> - -<p>M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir -devant lui, il me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer -ce que je pouvais dire pour justifier l'affront humiliant -que je venais de lui faire. Je lui répondis en pleurant, -sans aggraver mon crime par le style audacieux d'une courtisane -effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui -manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière, -donné l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés -avec ma servante; que toutefois je ne prétendais pas -excuser ma faute par la sienne; qu'au contraire, j'avouais -que mon offense était de nature à ne pas mériter -de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était -moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. -Enfin, j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce -qu'il voudrait ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît -point l'innocent et le coupable.</p> - -<p>Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure -de ma servante; mais, s'étant remis bientôt, il me -répondit à peu près en ces termes:</p> - -<p>«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien -rendu et que je n'ai que ce que je mérite. Nous nous sommes -cependant trop offensés tous deux pour continuer à -vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour -chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à -vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées -et vous délivrera une quittance générale de tout ce que -vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne -vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai -prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en -prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»</p> - -<p>Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:</p> - -<p>«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre -personne pour l'amour de votre père. La ville n'est pas un -séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous; demain -vous retournerez à la campagne.»</p> - -<p>A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour -tâcher de le retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins -il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune -valet, qui sûrement s'estimait fort heureux d'en être quitte -à si bon marché.</p> - -<p>Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par -un homme dont je n'étais pas digne; et toutes les sollicitations -que j'employai pendant la semaine qu'il m'avait accordée -pour chercher un logis ne purent l'engager à me -revoir une seule fois.</p> - -<p>Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques -mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne -hôtellerie, l'épousa: il y avait tout au moins, je puis le -jurer, une excellente raison pour qu'ils vécussent heureux -ensemble.</p> - -<p>J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais -M. H... avait prescrit certaines mesures qui rendaient la -chose impossible. Autrement, j'aurais sans aucun doute -essayé de le retenir en ville, et je n'aurais épargné ni offres -ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder -avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait -être aisément détruite ni remplacée; quant à mon cœur, il -était hors de question; toutefois, j'étais contente que rien -de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d'après la tournure -que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de -meilleur.</p> - -<p>Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de -convenance j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, -j'étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de -mon accident un peu plus vite que je ne l'aurais dû. Mais, -comme je ne l'avais jamais aimé et que sa rupture me donnait -une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet de mes -vœux, je fus promptement réconfortée; et me flattant -qu'avec le fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais -dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce -fut plutôt avec plaisir qu'avec la moindre idée de découragement -que je me vis contrainte à compter là-dessus pour -tenter fortune.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que -je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, -accoururent me prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. -La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la -splendeur qui m'environnaient; et quoique, parmi elles, il -y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui, -tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de -remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret -plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de -ce qu'il ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice -du cœur humain et qui n'est pas confinée à la classe dont -ces femmes faisaient partie.</p> - -<p>Mais le temps approchait où il me fallait prendre une -résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je -pourrais bien fixer ma résidence, M<sup>me</sup> Cole, une sorte de -femme discrète et de moyen âge que j'avais connue par une -des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais, -vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme -je l'avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances -féminines, je n'en fus que mieux disposée à écouter ses propositions. -D'après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber, -dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains; en -pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut pas de raffinements -de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder -ses clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche -qu'elle ne prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne -n'ayant plus qu'elle l'expérience du libertinage de la -ville n'était mieux placé pour me conseiller et me préserver -des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare -parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse -assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans rien -partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une -femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune -avaient lancée dans cette industrie, qu'elle continuait, -moitié par nécessité, moitié par goût; car jamais femme ne -se montra si active dans son commerce et n'en comprit -mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans -contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des -clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait -constamment un bon stock de ses <i>filles</i>: ainsi appelait-elle -les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes -recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son -appui et à ses conseils, réussirent très bien dans le monde.</p> - -<p>Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais, -avait ses raisons, relativement à M. H..., pour ne -point paraître s'occuper trop de mes affaires; aussi envoya-t-elle -une de ses amies, le jour fixé pour mon déménagement, -me prendre et me conduire à mon nouveau logement, -chez un brossier de <i lang="en" xml:lang="en">R...-Street</i>, Covent-Garden, juste à côté -de sa propre maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir -elle-même. Ce logement s'étant trouvé occupé depuis longtemps -par des femmes galantes, le propriétaire était familiarisé -avec leurs allures; et pourvu qu'on payât le loyer, on -avait pour le reste toutes les aises et toutes les commodités -qu'on pouvait désirer.</p> - -<p>Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors -de notre rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets -d'habillement et tout ce qui m'appartenait emballés et -chargés sur une voiture de louage, je les y suivis bientôt, -après avoir pris congé du propriétaire et de sa famille. Je -n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité suffisant -pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait -seul que c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je -laissai aussi une lettre de remerciements pour M. H..., que -je croyais à tout jamais perdu pour moi, comme il l'était en -effet.</p> - -<p>J'avais congédié ma servante la veille, non seulement -parce que je la tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais -d'avoir été pour quelque chose dans sa découverte; -elle s'était peut-être vengée de ce que je ne lui avais pas -confié mon intrigue.</p> - -<p>Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être -aussi richement meublé ni aussi beau que le précédent, -était, en somme, aussi confortable et à moitié prix, quoique -au premier étage. Mes malles, descendues en bon état, -furent déposées dans mon appartement, où m'attendaient -M<sup>me</sup> Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous -les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une -locataire sur qui l'on pouvait compter pour le payement régulier -de son loyer: elle m'aurait attribué toutes les vertus -cardinales, que cela n'eût pas eu la moitié du poids de -cette recommandation toute seule.</p> - -<p>J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à -ma seule conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer -ou surnager, suivant que je saurais manœuvrer avec le courant. -Quelles en furent les conséquences, et quelles aventures -m'arrivèrent dans l'exercice de ma nouvelle profession, c'est -ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car il est bien temps, -je le crois, de mettre un point à celle-ci.</p> - -<p>Je suis, Madame,</p> - -<div class="right15">Votre, etc., etc.,</div> -<div class="right20">XXX.</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3>LETTRE DEUXIÈME</h3> - - -<div class="ind"><span class="sc">Madame</span>,</div> -<p>Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement -pour me permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je -l'avoue, qu'au lieu de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée -de poursuivre une confession au cours de laquelle -mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.</p> - -<p>Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et -fatiguée de l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable -d'un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature -des choses est éternellement le même: quelle que puisse -être, en effet, la variété de formes et de modes dont les -situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter entièrement -la répétition des mêmes images, des mêmes figures, -des mêmes expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute -encore cet inconvénient, que les mots de <i>jouissance</i>, <i>ardeur</i>, -<i>transport</i>, <i>extase</i> et le reste de ces termes pathétiques si utilisés -dans la <i>pratique du plaisir</i>, s'affadissent et perdent -beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi -fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique -forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en conséquence, -m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage -que j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, -à votre sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter -remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de -coloris: l'une vous mettra instantanément sous les yeux -les tableaux que je vous présente, l'autre donnera de la vie -aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent -usage.</p> - -<p>Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de -l'extrême difficulté d'écrire un si long récit dans un style -tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d'expressions -grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées -et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable -que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une -grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne -saurait être satisfaite qu'à mes dépens.</p> - -<p>Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant -ma précédente lettre. La soirée était assez avancée lorsque -j'arrivai à mon nouveau logement, et M<sup>me</sup> Cole, après m'avoir -aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps -avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble. -Elle me donna alors d'excellents avis et instructions concernant -cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais -maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir -publique; il fallait me perfectionner en conséquence et -m'entourer de tout ce qui pouvait faire valoir ma personne, -soit pour l'intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux -ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle, «comme j'étais une -nouvelle figure dans la ville, c'était une règle établie, un -secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et -de me présenter comme telle à la première bonne occasion, -sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais -rencontrer dans l'intérim, car il n'y avait personne qui -détestât plus qu'elle de perdre du temps. Elle ferait de son -mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger -cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide -et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter puisque, en -perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant d'avantages -que s'il s'agissait d'un véritable.»</p> - -<p>Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette -époque, le trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma -honte que j'acceptai un peu trop vite cette proposition; elle -répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité; mais -pas assez pour me faire contrarier les intentions d'une personne -à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma -conduite. M<sup>me</sup> Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être -par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui -n'en forment pas moins les liens les plus solides, surtout -entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession. -De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une -ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait -perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif -pour me porter une si vive affection. C'était possible: il -existe ainsi de frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant -par l'habitude, font souvent des amitiés plus solides -et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses -raisons. Mais je sais une chose: c'est que, sans avoir eu -avec elle d'autres relations que lors de ses visites, quand je -vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette -qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance -que je m'étais aveuglément mise dans ses mains et en -étais venue à la respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, -pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu'une -sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement -rares chez les personnes de sa profession. Nous nous -séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur tous les -points et, le lendemain matin, M<sup>me</sup> Cole vint me prendre et -m'emmena chez elle pour la première fois.</p> - -<p>Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, -de modestie et d'ordre.</p> - -<p>Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la -boutique étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement -occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de -choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois -plus belles créatures: deux d'entre elles étaient extrêmement -blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la -troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante -dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite -harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes -compagnes; leurs toilettes étaient d'autant plus recherchées -qu'elles paraissaient moins l'être, grâce à leur cachet de propreté -correcte et d'élégante simplicité. Telles étaient les -filles composant le petit troupeau domestique que M<sup>me</sup> Cole -régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant -donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont -jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle -n'en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain -noviciat, se montrât intraitable, et refusât d'en observer les -règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille -d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte -dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de -décence extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée -que M<sup>me</sup> Cole, qui les avaient choisies autant pour leur -caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à -son propre contentement et au leur.</p> - -<p>Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait -d'ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui -allait être immédiatement admise dans toutes les intimités -de la maison; sur quoi ces charmantes filles m'accueillirent -à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait -parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais -guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient -réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition -de charmes, dans l'intérêt commun; elles me considéraient -comme une associée qui apportait un bon stock de -marchandises dans le commerce de la maison. Elles s'empressèrent -autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et, -comme mon admission dans cette joyeuse troupe était -l'occasion d'une petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de -parade. M<sup>me</sup> Cole, après quelques recommandations spéciales, -m'abandonna à leurs caresses et sortit pour ses -affaires.</p> - -<p>La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa -bientôt entre nous une familiarité et une intimité aussi -grandes que si nous nous connaissions depuis des années. -Elles me firent voir la maison, leurs appartements respectifs -remplis de meubles confortables et luxueux et, surtout, -un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se réunissait -d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient -avec leurs galants, laissant libre carrière à leur -licence; la crainte, la modestie, la jalousie leur étaient -formellement interdites; c'était, en effet, un des principes -de la société que ce qui pouvait manquer en fait de plaisir -de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour -les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de -la volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution -pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se -proclamer les restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité -de plaisir, plutôt que de voir leur innocence si injustement -flétrie des mots de crime et de honte.</p> - -<p>Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie -fit son ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque -de fausse modestie, se livrèrent à leurs galants respectifs -pour le plaisir ou l'intérêt, et il convient d'observer que -tout représentant du sexe mâle n'était pas indistinctement -admis, mais seulement ceux dont M<sup>me</sup> Cole avait éprouvé -d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison -galante de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même -temps, la plus confortable; tout y était conduit de telle -sorte que la décence ne gênât en rien les plaisirs les -plus libertins, et, dans la pratique de ces plaisirs, les -familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si rare et si -difficile de concilier les raffinements du goût et de la délicatesse -avec les exercices de la sensualité la plus franche et -la plus prononcée.</p> - -<p>Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses -et aux leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table -pour dîner, et alors M<sup>me</sup> Cole, qui présidait, me donna -la première idée de son adresse à diriger ces filles et à leur -inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour et de -respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni -réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans -affectation, joyeux et libre.</p> - -<p>Après le dîner, M<sup>me</sup> Cole, avec l'assistance des jeunes -demoiselles, me prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre -à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception -dans la confrérie: sous réserve de mon pucelage qui devait, -à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur, -il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en -étaient sûres, ne me déplairait pas.</p> - -<p>Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction -de mes compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur -d'une proposition quelconque qu'elles me pouvaient faire, -pour hésiter à accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, -<i>carte blanche</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, et je reçus d'elles toutes force baisers -et compliments pour ma docilité et mon bon caractère: -«J'étais une aimable fille... je prenais les choses de bonne -grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de -la maison...», etc.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> En français dans le texte.</p> -</div> -<p>Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent M<sup>me</sup> Cole me -parler et m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que -«je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs -amis, l'un desquels, suivant les coutumes de la maison, -aurait le privilège de m'engager dans la première partie de -plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient -tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et -irréprochables sous tous les rapports; qu'unis d'amitié et -liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient -le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux -envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient: -de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les -patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines -occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins -de formes; mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas -moyen de me faire passer pour pucelle: ils étaient d'abord -trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un -tel hameçon; puis ils étaient si généreux pour elle qu'elle -eût été impardonnable de vouloir les tromper».</p> - -<p>Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, -car c'est ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai -assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon -à me donner le mérite de céder à la pression de ma -patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais -peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au -début une meilleure impression.</p> - -<p>Mais M<sup>me</sup> Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen -auxquels je devais être présentée étaient, par leur -éducation et leur goût, fort loin d'être sensibles à cet apparat -de toilettes et de parures dont certaines femmes peu -sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir; que -ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus -profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient -seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une -duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée, -saine et ferme en chair; que, pour ma part, la nature -avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien -demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente -occasion, la meilleure toilette était de n'en pas -avoir.</p> - -<p>Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces -matières pour ne pas m'imposer son opinion. Elle me -prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine -de l'obéissance passive et de la complaisance pour tous ces -goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements -et les autres des dépravations; en décider n'était -pas l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle -n'avait qu'à s'y conformer.</p> - -<p>Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, -on servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous -tenir compagnie.</p> - -<p>Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une -d'elles, observant que l'heure de l'assemblée était encore -assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie -l'historique de cette période critique de sa vie où elle -était, pour la première fois, de fille devenue femme.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât -à cause de ma prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât -elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on -pria Émily de commencer. C'était une fille blonde à l'excès -et dont les membres étaient, si c'est possible, trop bien -faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette -délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la -beauté; ses yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, -et il n'y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui -se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales.</p> - -<p>«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez -considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma -part, l'envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma -mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante -milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et -leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de -déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds -était de deux guinées, que je tenais de ma grand'mère, de -quelques schellings, d'une paire de boucles de souliers en -argent et d'un dé de même métal. Les hardes que j'avais -sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin -faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud -de carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait -aussi chercher fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière -moi, avec un paquet au bout d'un bâton. Nous marchâmes -quelque temps à la queue l'un de l'autre sans nous -rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire -la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer -à nous mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de -savoir ce que nous répondrions en cas qu'on vînt nous -questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant -de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait, -nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à -pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se -trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut -l'heure de nous retirer, nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le -courage de détromper les gens de la maison, et ce qu'il y -avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué -que moi pour trouver le moyen de coucher seul.</p> - -<p>«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous -conduisit au bout d'une longue cour, à un appartement -séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler -mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n'y -avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une -chaise de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente -que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant -avec un garçon qu'avec une de nos servantes, et peut-être -n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées, jusqu'à ce que -l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en soit, -il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement -déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était -déjà et la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir -que la saison commençait à être froide. Mais que l'instinct -de la nature est admirable! Le jeune homme me passant -un bras sous les reins se serra contre moi, comme si -c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud. Je sentis -fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu -que je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par -ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je -lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence. -Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce -que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise, -ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et -n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur -moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir -dont j'ignorais la cause que je le laissai faire en paix -jusqu'à ce qu'il m'arrachât les hauts cris; mais il n'y avait -plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour -le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent -que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes -le plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile -de vous ennuyer par un plus long récit; c'est assez que -vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère -nous sépara et me fit embrasser la profession.»</p> - -<p>Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous -faire son histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais -vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se -flatter d'égaler les siennes: elles n'étaient pas délicates, -mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie -ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa -complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore -plus blonde grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à -son visage plus de vivacité que n'en comportait sa couleur; -un léger coloris animait ses joues pâles et diminuait insensiblement -pour se fondre dans la blancheur générale. Ses -traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner -un air de douceur que ne démentait pas son caractère, -porté à l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. -Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en -ces termes:</p> - -<p>«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, -ayant perdu ma mère peu de temps après ma naissance, -confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve -sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère -chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec -toute la tendresse possible.</p> - -<p>«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois -lustres accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient -de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs -frivoles. J'ignorais encore ceux qui tiennent à l'union des -cœurs, quand la nature et la liberté, d'accord avec le penchant, -les voient éclore. Si le tempérament me laissa -méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt -il me dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. -Heureux moments!</p> - -<p>«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par -l'amour, je perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce -joyau si difficile à garder, et voici comment: j'étais accoutumée, -lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de -m'aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait -une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant -les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon -habitude, je m'étais placée sur une couche de roseau, que -j'avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité -de l'air, l'ardeur assoupissante du soleil, et, plus que -tout cela peut-être, le danger qui m'attendait, me livrèrent -aux douceurs du sommeil; un panier sous ma tête me servait -d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités -du luxe.</p> - -<p>Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, -quand un bruit assez fort, qui se faisait dans la rivière dont -j'ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m'éveilla en -sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j'aperçus un -beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait -dans l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, -comme je l'ai su depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, -qui m'était inconnu jusqu'alors.</p> - -<p>«Les premières émotions que me causa la vue de ce -jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise; et je -vous assure que je me serais esquivée, si une modestie -fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais gagner la -maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée -par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet -où je me trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte -à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes -regards; je me mis à contempler par un trou de la cloison -le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La blancheur de -sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant insensiblement -tout son corps, je parvins à discerner une certaine -place couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de -laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m'était -inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement -de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes -regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs -et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la -nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer -son germe; et je connus pour la première fois que -j'étais fille.</p> - -<p>«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il -nageait maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses -jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût -imaginer; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son -cou et ses épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la -blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la -chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit -où les cuisses prennent naissance, formait, sous la -transparence de l'eau ensoleillée, un tableau tout à fait -éblouissant.</p> - -<p>«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments -qui agitaient mon jeune cœur, la vue toujours fixée sur l'aimable -baigneur, je le vis se plonger au fond de l'eau aussi -rapidement qu'une pierre. Comme j'avais souvent entendu -parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs -ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait occasionné -sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de -l'amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion -sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours -pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du -jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir -duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur -aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que -pour me voir, non seulement entre les bras de l'objet de -mes craintes, mais tellement prise, qu'il avait complètement -pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n'eus -ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. -Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, -sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de -faire couler et prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de -ce qui venait de m'arriver, le jeune gentleman voyant l'état -pitoyable où il m'avait réduite, se jeta à mes genoux, les -yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et -en me promettant de me donner toute la réparation qu'il -serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes -forces l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée -à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la -manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver; -quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard.</p> - -<p>«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point -d'un sentiment à un autre? Je ne pus voir sans émotion -mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de -larmes une main que je lui avais abandonnée et qu'il couvrait -de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma -modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter -désormais la contemplation du plus beau corps qu'on -puisse voir, et ma colère s'était tellement apaisée que je -crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant -je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils -étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume -et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse -de l'amour qu'il ne put douter longtemps de son -pardon; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui -eus promis d'oublier son forfait; il obtint facilement sa -demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur mes -lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.</p> - -<p>«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le -mystère de mon désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait -de l'eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais -m'être endormie là, sans quelque dessein prémédité. -S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce -qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout -hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui -se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr'ouverte. -Là, il essaya, selon qu'il me le protesta, tous les moyens -possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le -moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement -de tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont -il brûlait, et les tentations plus qu'humaines que la solitude -et la sécurité ne faisaient qu'accroître l'animant de plus en -plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa -fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon assoupissement par -la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste de son -triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant -dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la -plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en -me donnant les consolations les plus flatteuses et l'espérance -des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes -yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du forfait, -et son possesseur employa tant de précautions tendres, -il procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les -feux du désir se ranimèrent dans mon cœur; une seconde -fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné.</p> - -<p>«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à -mon discours, je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter -que je jouis encore quelque temps des transports de mon -amant, jusqu'à ce que des raisons de famille l'éloignèrent -de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie -publique. J'ai donc fini.»</p> - -<p>Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile -de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire -la compagnie:</p> - -<p>«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai -point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la -vie qu'à l'amour le plus tendre, sans que les liens du -mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je -fus la rare production du premier coup d'essai d'un garçon -ébéniste avec la servante de son maître dont les suites -furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. -Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice -chez une campagnarde jusqu'à ce que ma mère, qui s'était -retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me fît venir -comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir -perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus -admise dans la maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans -que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un -état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde -mon père naturel, il avait pris le parti de s'embarquer pour -les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant engagé que -comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux -de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas -qu'elle avait fait, tant elle avait soin de m'éloigner de tout -ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu'il est aussi -impossible de changer les passions de son cœur que les -traits de son visage.</p> - -<p>«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement -sur mes sens qu'il me fut impossible de ne point -suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la -vigilante précaution de ma mère. J'avais à peine douze ans -que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire ignorer -l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse -avait même déjà donné des signes de sa précocité -par la pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait -pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations -délicates et les chatouillements que je sentais souvent -m'avaient fait assez comprendre que c'était là le centre -du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec -impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait -fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de -mes vœux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y -goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je -soupirais.</p> - -<p>«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître -mon tourment et augmenter le feu qui me consumait. -C'était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables -qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. -Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me -jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, -jusqu'à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais -aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la -cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et -ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour -aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné -lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon -souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée -de douleur, car je me déflorais autant qu'il était en -mon pouvoir, et j'y allais de si bon cœur que je me trouvais -souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison -amoureuse.</p> - -<p>«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait -seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie; cependant, -gardée à vue de la manière que je l'étais, comment tromper -la vigilance de ma mère et comment me procurer le plaisir -de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse -et inconnue jusqu'alors à mes sens?</p> - -<p>«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais -désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions -chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, -ma mère fut obligée d'aller à Greenwich. La partie étant -faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je -n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille -servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans -la maison.</p> - -<p>«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que -j'allais me reposer sur le lit de la dame qui logeait chez -nous, le mien n'étant pas dressé, et que, n'ayant besoin que -d'un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point -venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me -délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de -nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de -mon tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours -que je ne pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de -rage, de ce qu'ils représentaient si mal la seule chose qui -pût me satisfaire, jusqu'à ce que, assoupie par mes agitations, -je m'endormis légèrement pour jouir d'un rêve qui, -sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les plus -séduisantes.</p> - -<p>«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans -celle d'un jeune homme qui se tenait à genoux devant mon -lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit -qu'il était le fils de la dame qui occupait la chambre; qu'il -était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que, -m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été -de retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un -pouvoir irrésistible.</p> - -<p>«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte -furent d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais -de cette aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu -du ciel à dessein; car il était jeune et bien tourné, ce -qui était plus que je n'en demandais; l'homme était ce que -mon cœur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager -ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager -à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui -dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous -ne devions rien craindre de sa part; mais je vis bientôt que -je n'avais pas besoin de l'encourager et qu'il n'était pas si -novice que je le croyais, car il me dit que si j'avais connu -ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa violence qu'à -craindre de son respect.</p> - -<p>«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main -n'étaient pas dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur -mes lèvres brûlantes, il me remplit d'un feu si vif que je -tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments -étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées; -mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale, -pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque, -avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes -jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à -mesure que je voyais les obstacles s'évanouir, je n'écoutai ni -pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence, -je ne respirai plus que les feux de la jouissance; -une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la -honte, je ne connaissais que l'impatience de voir combler -mes désirs.</p> - -<p>«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui -m'avaient paru propres à soulager mes tourments; mais -quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation!</p> - -<p>«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite -fente, qui palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et -son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l'objet -de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon -amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais bientôt -je l'accueillis avec ravissement.</p> - -<p>«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que -j'allais goûter, de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât -le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon -athlète. A peine poussai-je quelques tendres plaintes.</p> - -<p>«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis -je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.</p> - -<p>«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents -désirs et que je perdis cette babiole dont la garde est semée -de tant d'épines; un accident heureux et inopiné me procura -cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l'instant du -collège et venait familièrement dans la chambre de sa -mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent -autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne -nous connussions que d'ouï-dire.</p> - -<p>«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs -autres, que j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément -d'être surprise dans mes fréquents exercices. Mais -la force d'un tempérament que je ne pouvais réprimer, et -qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à -ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des indiscrétions -fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité -d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma -perte, si la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et -agréable refuge.»</p> - -<p>A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit -que la compagnie était réunie et nous attendait.</p> - -<p>Là-dessus, M<sup>me</sup> Cole, me prenant par la main, avec un -sourire d'encouragement, me conduisit en haut précédée de -Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque -main.</p> - -<p>Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un -jeune gentleman, extrêmement bien mis et d'une jolie -figure: c'était lui qui devait le premier m'initier aux plaisirs -de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et, -me prenant par la main, m'introduisit dans le salon, dont -le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier -voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure -la plus raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une -clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au -plaisir que celle du grand jour.</p> - -<p>A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un -murmure d'approbation courir dans toute la compagnie, qui -se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris -mon <i>particulier</i> (c'était le terme usité dans la maison pour -désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois -jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l'académie -et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers -tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, -dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction -des sexes.</p> - -<p>Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, -caressée et courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ -m'approprier cet air joyeux et de belle humeur qui -dictait leurs compliments et animait leurs caresses.</p> - -<p>Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si -ce n'est que j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: -ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si -l'on avait besoin de ce piment; mais pour eux, c'était une -impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir. -En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur -ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils -la rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats -qui suivirent.</p> - -<p>Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse -bande, on servit un élégant souper; mon galant du jour -s'assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans -ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux -ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint -aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois -dans la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop -avisés pour en compromettre l'impression et la laisser évaporer -avec des mots, avant d'en venir à l'action. Des -baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir -autour du cou interposait sa faible barrière, il n'était pas -scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient -à l'œuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les -provocations des deux côtés en vinrent à ce point que mon -<i>particulier</i> ayant proposé de commencer les <i>danses villageoises</i>, -l'assentiment fut immédiat et unanime: il présumait, -ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien -au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante -M<sup>me</sup> Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; -n'étant plus apte au service personnel et satisfaite -d'avoir réglé l'ordre de bataille, elle nous laissait le champ -libre pour y combattre à discrétion.</p> - -<p>Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de -la salle sur l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. -Mon <i>particulier</i>, à qui j'en demandai le motif, m'expliqua -que, «cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur, -les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur -goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de -leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et -de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien -qu'à l'occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément -à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser -systématiquement en missionnaires: et il leur suffisait -d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les jolies -femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et -qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme -une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante -pour une jeune novice, les anciens devaient donner l'exemple, -et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c'était à -lui que j'étais dévolue pour la première expérience. Toutefois, -j'étais parfaitement libre de refuser: c'était, dans son -essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de -toute violence et de toute contrainte».</p> - -<p>Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon -silence mon acquiescement. J'étais embarquée désormais et -parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n'importe -quelle aventure:</p> - -<p>Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon -des gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la -voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha, -où il la fit tomber à la renverse et s'y étendit avec un air de -vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa -s'était placée le plus avantageusement possible; sa tête, -mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de -son amant et notre présence paraissait être le moindre de -ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent -les jambes les mieux tournées qu'on pût voir et nous -pouvions contempler à notre aise l'avenue la plus engageante -bordée et surmontée d'une agréable toison qui se séparait -sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de -dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de -puissance et prête à combattre; mais, sans nous donner le -temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son -aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est -vrai que jamais fille n'eut comme elle une constitution plus -heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans l'expression -de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le -feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut -aiguillonnée par l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les -irritations redoublèrent avec tant d'effervescence qu'elle -perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance -qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur si -étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, -entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements -et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et -inoffensives morsures qu'elle échangeait avec son amant, -dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l'un et -l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors -d'haleine, criait par mots entrecoupés:</p> - -<p>«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous -prie... ne m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!... -ah!...»</p> - -<p>Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce -monologue et l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt -sans doute qu'elle n'aurait voulu.</p> - -<p>Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, -me donna un baiser et me tira près de la table, où l'on me -fit boire un verre de vin, accompagné d'un toast honnêtement -facétieux de l'invention de Louisa.</p> - -<p>Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice; -c'étaient un jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil -écuyer vint m'en avertir et me conduisit vers le lieu de la -scène.</p> - -<p>Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant -lorsqu'elle me vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action -qu'elle allait commettre et qu'elle ne pouvait éviter.</p> - -<p>Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied -du sopha et, passant ses bras autour de son cou, préluda par -lui donner des baisers savoureusement appliqués sur ses -belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît tomber doucement sur -un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha sur elle. -Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et -lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion -amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits, -ronds, fermes et d'une éclatante blancheur, le grain de la -peau si doux, si agréable au toucher et leurs tétins, qui les -couronnaient, de véritables boutons de rose! Après avoir -régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres -de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux -jumeaux, il se mit en devoir de descendre plus bas.</p> - -<p>Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus -belle parade que l'indulgente nature ait accordée -à notre sexe. Toute la compagnie qui, moi seule exceptée, avait eu -souvent le spectacle de ces charmes, ne put s'empêcher -d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie de l'aimable -Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables -étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes -étaient si délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou -un peu moins de chair, elles eussent dévié de ce point de -perfection qu'on leur voyait. Et le gentil sillon central était -chez cette fille en égale symétrie de délicatesse et de miniature -avec le reste de son corps. Non, la nature ne pouvait -rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage -épais répandait sur ce point du paysage un air de fini -que les mots seraient impuissants à rendre et la pensée -même à se figurer.</p> - -<p>Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces -beautés, s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le -montra qui par sa taille méritait le titre de héros aux yeux -d'une femme. Il se plaça et nous aperçûmes toutes les gradations -du plaisir; les yeux humides et perlés de la belle -Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur auquel -elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile, -jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant -vers le point central, elle ne pût retenir davantage ses transports; -ses mouvements, d'accord avec ceux de son vainqueur, -ne faisaient que s'accroître; les clignotements de -leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches et la -molle extension de tous les membres firent enfin connaître -à l'assemblée contemplative l'extase suprême.</p> - -<p>L'aimable couple garda dans le silence cette dernière -situation, jusqu'à ce qu'enfin un baiser langoureux donné -et repris marqua le triomphe et la joie du héros qui venait -de vaincre.</p> - -<p>Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai -à son côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant -son visage sur mon sein, pour cacher la honte que lui -donnait la scène passée, jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à -peu sa hardiesse et qu'elle se fût restaurée par un verre de -vin, que mon galant lui présenta pendant que le sien rajustait -ses affaires.</p> - -<p>Cependant le partenaire d'Émily l'avait invitée à prendre -part à la danse; la toute blonde et accommodante créature -se leva aussitôt. Si une complexion à faire honte aux lis et -aux roses, des traits d'une extrême finesse et cette fleur de -santé qui donne tant de charme aux villageoises pouvaient -la faire passer pour une beauté, elle l'était assurément et -l'une des plus éclatantes parmi les blondes.</p> - -<p>Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle était debout, -de dégager ses seins et de leur rendre la liberté, ce qui -n'était pas difficile, car ils n'étaient retenus que par le corsage. -A peine se montrèrent-ils que la salle nous parut -éclairée d'une nouvelle lumière, tant leur blancheur avait -d'éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu'on -eût dit de la chair solidifiée en marbre; ils en avaient le -poli et le lustré, mais le marbre le plus blanc n'eût pas -égalé les teintes vives et claires de leur peau, nuancée dans -sa blancheur de veines bleuâtres. Comment se défendre de -séductions aussi pressantes? Il toucha légèrement ces deux -globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa -sur la surface; il les comprima, et la chair élastique qui -les remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, -effaçant aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, -la consistance de tout son corps, dans ces parties principalement -où la plénitude de la chair constitue cette belle -fermeté qui est si attrayante au toucher.</p> - -<p>Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva -la jupe et la chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte -qu'ainsi troussée elle était nue de toute part. Son charmant -visage se couvrit alors de rougeur, et ses yeux, baissés vers -le sol, semblaient demander grâce quand elle avait, au contraire, -tant de raisons de s'enorgueillir de tous les trésors de -jeunesse et de beauté qu'elle étalait si victorieusement. Ses -jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu'elle tenait serrées, -si blanches, si rondes, si substantielles et si riches en -chair, que rien n'était plus capable de provoquer l'attouchement. -Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, écartant -doucement sa main, qui dans le premier mouvement d'une -modestie naturelle s'était portée là, il nous fit entrevoir ce -mignon défilé qui descendait et se perdait entre ses cuisses. -Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'était -au-dessus la luxuriante crépine de boucles d'un brun clair, -dont la teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs -et s'en trouvait elle-même rehaussée. Il la conduisit au -pied du sopha, et là, approchant un oreiller, il lui inclina -doucement la tête qu'elle y appuya sur ses mains croisées, -si bien que, le corps en saillie, elle présentait une pleine -vue d'arrière de sa personne nue jusqu'à la ceinture. Son -postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double -et luxuriante nappe de neige animée qui remplissait glorieusement -l'œil et suivant la pente de ses blanches collines, -dans l'étroite vallée qui les séparait, s'arrêtait et s'absorbait -dans la cavité inférieure; celle-ci, qui terminait ce délicieux -tableau, s'entr'ouvrait légèrement, grâce à la posture penchée, -de sorte que l'agréable vermillon de l'intérieur se -laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout -autour, donnait en quelque sorte l'idée d'un œillet -rose découpé dans un satin blanc et lustré.</p> - -<p>Le galant, qui était un gentleman d'environ trente ans et -quelque peu affecté d'un embonpoint qui n'avait rien de -désagréable, choisit cette situation pour exécuter son projet. -Il la plaça donc à son gré, et l'encourageant par des -baisers et des caresses, il choisit une direction convenable, -et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en -jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez -elle, levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit -voir ses belles joues, teintes d'un écarlate foncé, et sa -bouche, exprimant le sourire du bonheur, sur laquelle il -appliqua un baiser de feu. Se retournant alors, elle s'enfonça -de nouveau dans son coussin, et resta dans une -situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le -désirer. Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y -restèrent encore quelque temps, et dans la plus pure extase -de la volupté.</p> - -<p>Aussitôt qu'Émily fut libre, nous l'entourâmes pour la -féliciter sur sa victoire; car il est à remarquer que, quoique -toute modestie fût bannie de notre société, l'on y observait -néanmoins les bonnes manières et la politesse; il n'était -pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de faire aucuns -reproches désobligeants sur la condescendance des filles -pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le -tort qu'ils se font en ne respectant pas assez les personnes -qui cherchent à leur plaire.</p> - -<p>La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour -étant venu de me soumettre à la discrétion de mon amant -et à celle de l'assemblée, le premier m'aborda et me dit, en -me saluant avec tendresse, qu'il espérait que je voudrais -bien favoriser ses vœux; mais que si les exemples que je -venais de voir n'avaient pas encore disposé mon cœur en sa -faveur, il aimerait mieux se priver de ma possession que -d'être en aucune façon l'instrument de mon chagrin.</p> - -<p>Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace -que si même je n'avais pas contracté un engagement -formel avec lui, l'exemple d'aussi aimables compagnes suffirait -pour me déterminer; que la seule chose que je craignais -était le désavantage que j'aurais après la vue des -beautés que j'avais admirées, et qu'il pouvait compter que -je le pensais comme je venais de le dire.</p> - -<p>La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant -reçut les compliments de félicitations de toute la compagnie.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable -que le jeune gentleman qu'elle m'avait procuré; car -indépendamment de sa naissance et de ses grands biens, il -était d'une figure des plus agréables et de la taille la mieux -prise; enfin il était ce que les femmes nomment un fort -joli garçon.</p> - -<p>Il me mena vers l'autel où devait se consommer notre -mariage de conscience et, comme je n'avais qu'un petit -négligé blanc, je fus bientôt mise en jupon et en chemise -qui, d'accord aux vœux de toute la compagnie, me furent -encore ôtés par mon amant; il défit de même ma coiffure -et dénoua mes cheveux, que j'avais, sans vanité, fort beaux.</p> - -<p>Je restai donc devant mes juges; dans l'état de pure -nature et je dois sans doute leur avoir offert un spectacle -assez agréable, n'ayant alors qu'environ dix-huit ans. Mes -seins, ce qui dans l'état de nudité est une chose essentielle, -n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse plénitude, ils -conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou de -tout autre support qui incitait à les palper. J'étais d'une -taille grande et déliée, sans être dépourvue d'une chair -nécessaire. Je n'avais point abandonné tellement la pudeur -naturelle, que je ne souffrisse une horrible confusion de me -voir dans cet état; mais la bande joyeuse m'entoura et, me -comblant de mille politesses et de témoignages d'admiration, -ne me donna pas le temps d'y réfléchir beaucoup; -j'étais trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir été honorée de -l'approbation des connaisseurs.</p> - -<p>Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de -la compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse -du point capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes -aventures n'avaient fait là qu'une brèche insignifiante. -Les traces d'une trop grande distension étaient vite -disparues à mon âge et puis la nature m'avait faite étroite. -Mon antagoniste, animé d'une noble fureur, défit tout à -coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant -au grand jour mon ennemi. Il était d'une grandeur -médiocre, préférable à cette taille gigantesque qui dénote -ordinairement une défaillance prématurée. Collé contre -mon sein, il fit entrer son idole dans la niche. Alors, fixé -sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et nous -fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y -ayant déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes -bientôt la période délicieuse, mais comme mon feu -n'était éteint qu'à demi, je tâchai de recommencer; mon -antagoniste me seconda si bien que nous nous plongeâmes -dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont -j'avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même -en ce moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus -prête à le désarçonner par les mouvements violents que je -me donnai. Après être resté quelque temps dans une langueur -délectable, jusqu'à ce que la force du plaisir fût un -peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non sans -m'avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers -et mille protestations d'un amour éternel.</p> - -<p>La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un -profond silence, m'aida à remettre mes habits et me complimenta -de l'hommage que mes charmes avaient reçu, -comme elle le disait, par la double décharge que j'avais -subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna -tout son contentement et les filles me félicitèrent d'avoir été -initiée dans les tendres mystères de leur société.</p> - -<p>C'était une loi inviolable, dans cette société, de s'en tenir -chacun à la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût -du consentement des parties, afin d'éviter le dégoût que ce -changement pouvait causer.</p> - -<p>Il était nécessaire de se rafraîchir; on prit une collation -de biscuits et de vin, de thé, de chocolat; ensuite la compagnie -se sépara à une heure après minuit et descendit deux -à deux. M<sup>me</sup> Cole avait fait préparer pour mon galant et -pour moi un lit de campagne, où nous passâmes la nuit -dans des plaisirs répétés de mille manières différentes. Le -matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et -comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches -une bonne bourse de guinées, que j'étais occupée à compter -quand M<sup>me</sup> Cole entra. Je lui fis part de cette aubaine et lui -offris de la partager entre nous; mais elle me pressa de -garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait payée -fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes -de la veille et me fit connaître qu'elle avait tout vu par une -cloison, faite exprès, qu'elle me montra.</p> - -<p>A peine M<sup>me</sup> Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des -filles entra et renouvela ses caresses à mon égard; j'observai -avec plaisir que les fatigues de la nuit précédente n'avaient -en aucune façon altéré la fraîcheur de leur teint; ce qui -venait, à ce qu'elles me dirent, des soins et des conseils que -notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles descendirent -dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à -me dorloter jusqu'à l'heure du dîner.</p> - -<p>Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit -résoudre à me mettre quelques moments sur mon lit. -M'étant couchée avec mes habits et ayant goûté environ une -heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, et me -voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le -derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis -levant mes vêtements, il mit au jour l'arrière-avenue de -l'agréable recoin des délices. Il m'investit ainsi derrière et -je sentis sa chaleur naturelle, qui m'éveilla en sursaut; -mais ayant vu qui c'était, je voulus me tourner vers lui, -lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais. Après -que j'eus resté quelque temps dans cette position, je commençai -à m'impatienter et à me démener, à quoi mon ami -m'aida de si bon cœur que nous finîmes bientôt.</p> - -<p>Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu'à -ce que des intérêts de famille et une riche héritière qu'il -épousa, en Irlande, l'obligèrent à me quitter. Nous avions -vécu à peu près quatre mois ensemble, pendant lesquels -notre petit conclave s'était insensiblement séparé. Néanmoins -M<sup>me</sup> Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques -que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son -négoce. Pour me consoler de mon veuvage, M<sup>me</sup> Cole imagina -de me faire passer pour vierge; mais je fus destinée, -comme il le semble, à être ma propre pourvoyeuse sur ce -point.</p> - -<p>J'avais passé un mois dans l'inaction, aimée de mes compagnes -et chérie de leurs galants, dont j'éludais toujours les -poursuites (je dois dire ici que ceci ne s'applique pas au -baronnet qui était bientôt parti emmenant Harriett), -lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, chez une -fruitière dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante.</p> - -<p>Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais -besoin, je remarquai que j'étais suivie par un jeune gentleman -habillé très richement, mais qui, au reste, n'avait rien -de remarquable, étant d'une figure fort exténuée et fort -pâle de visage. Après m'avoir contemplée quelque temps, il -s'approcha du panier où j'étais et fit semblant de marchander -quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je -gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner -la condition dont j'étais. Il me parla enfin, ce qui jeta -un rouge apparent de pudeur sur mes joues, et je répondis si -sottement à ses demandes qu'il lui fut plus que jamais -impossible de juger de la vérité; ce qui fait bien voir qu'il -y a une sorte de prévention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne -juge que par les premières idées, le mène souvent d'erreur -en erreur, sans que sa grande sagesse s'en aperçoive. -Parmi les questions qu'il me fit, il me demanda si j'étais -mariée. Je répondis que j'étais trop jeune pour y penser -encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner -que dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je -lui dis que j'avais été à Preston, dans une boutique de -modes, et que présentement j'exerçais le même métier à -Londres. Après qu'il eut satisfait avec adresse, comme il le -pensait, à sa curiosité et qu'il eut appris mon nom et ma -demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put -trouver et partit fort content, sans doute, de cette heureuse -rencontre.</p> - -<p>Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à M<sup>me</sup> Cole -de l'aventure que j'avais eue; d'où elle conclut sagement -que s'il ne venait point me trouver il n'y avait aucun mal; -mais que s'il passait chez elle, il faudrait examiner si l'oiseau -valait bien les filets.</p> - -<p>Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture -et fut reçu par M<sup>me</sup> Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais -fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de -le perdre, car, pour moi, j'affectais de tenir la tête baissée -et semblais redouter sa vue. Après qu'il eut donné son -adresse à M<sup>me</sup> Cole et payé fort libéralement ce qu'il venait -d'acheter, il retourna dans son carrosse.</p> - -<p>J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que -Mr. Norbert, d'une fortune considérable, mais d'une constitution -très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les -débauches possibles, s'était mis à courir les petites filles. -M<sup>me</sup> Cole conclut de ces prémisses qu'un tel caractère était -une juste proie pour elle; que ce serait un péché de n'en -point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi -n'était que trop bonne pour lui.</p> - -<p>Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel -du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement -riche et luxurieux de ses appartements et s'être -plainte de l'ingratitude de son métier, elle fit que la conversation -tomba insensiblement sur moi. Alors, s'armant de -toutes les apparences d'une vertu rigide, louant surtout mes -charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l'espérance -de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant -pas, disait-elle, tirer à conséquence.</p> - -<p>Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne -le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît -éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner -par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par -la somme considérable que cela lui vaudrait.</p> - -<p>Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations -des difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage, -elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu'elle ne -parût entrer pour rien dans l'affaire qu'on tramait contre -moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et -connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa -passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant -au point désiré, M<sup>me</sup> Cole lui demanda trois cents guinées -pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses -scrupules de conscience qu'elle avait dû vaincre avec bien -de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire -et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui lui -avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant -quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, -que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du -moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il est singulier combien -peu j'avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour -avoir l'air d'une véritable vierge.</p> - -<p>Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement -conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta -plus qu'à livrer ma personne à sa disposition. Mais M<sup>me</sup> Cole -fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit -que la scène se passât chez nous, quoiqu'elle n'aurait point -voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses -gens en sussent quelque chose—sa bonne renommée serait -perdue pour jamais et sa maison diffamée.</p> - -<p>La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de -notre héros, M<sup>me</sup> Cole ne négligea ni soins ni conseils pour -que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue -virginité ne tombât point à faux. La nature m'avait -formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de -tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si -aisément par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore -fourni pour le besoin un spécifique qu'elle avait toujours -trouvé infaillible.</p> - -<p>Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma -chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout -le mystère nécessaires. J'étais couchée sur le lit de M<sup>me</sup> Cole, -dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que -mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une confusion -si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon -galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop -cruel envers l'homme dont la faiblesse fait souvent notre -gloire.</p> - -<p>Aussitôt que M<sup>me</sup> Cole, après les singeries que cette scène -demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à -la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où -je m'étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque -temps avant qu'il pût parvenir à me donner un baiser, -tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable de résistance -qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut -venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour -le repousser; si bien que, fatigué du combat, il défit ses -habits et se mit à mes côtés.</p> - -<p>Au premier coup d'œil que je jetai sur sa personne, je -m'aperçus bientôt qu'il n'était point de la figure ni de la -vigueur que l'assaut d'un pucelage exige.</p> - -<p>Quoiqu'il eût à peine trente ans, il étalait cependant -déjà sa précoce vieillesse et se voyait réduit à des stimulants -que la nature secondait très peu. Son corps était usé -par les excès répétés du plaisir charnel, excès qui avaient -imprimé sur son front les marques du temps et qui ne lui -laissaient au printemps de l'âge que le feu et l'imagination -de la jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait -vers une mort prématurée.</p> - -<p>Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai -exposée à sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre -secret des voluptés, il la déchira du haut en bas, mais en -usa du reste avec toute la tendresse et tous les égards possibles, -tandis que de mon côté je ne lui montrai que de la -crainte et de la retenue, affectant toute l'appréhension et -tout l'étonnement qu'on peut supposer à une fille parfaitement -innocente et qui se trouve pour la première fois au -lit avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de -mes seins qu'il trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait -le désirer, mais lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut -me sonder avec son doigt, je me plaignis de sa façon d'agir:</p> - -<p>«J'étais perdue.—J'avais ignoré ce que j'avais fait.—Je -me lèverais, je crierais au secours.»</p> - -<p>Au même moment, je serrai tellement les jambes qu'il -lui fut impossible de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages -et maîtresse de sa passion comme de la mienne, je le -menai par gradations où je voulus. Voyant enfin qu'il ne -pouvait vaincre ma résistance, il commença par m'argumenter, -à quoi je répondis avec un ton de modestie «que j'avais -peur qu'il ne me tuât,—que je ne voulais pas cela, que de -mes jours je n'avais été traitée de la sorte,—que je m'étonnais -de ce qu'il ne rougissait pas pour lui et pour moi».</p> - -<p>C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu -à peu je séparai enfin mes jambes. Cependant, comme il se -fatiguait vainement pour faire entrer, je donnai un coup de -reins et je jetai en même temps un cri, disant qu'il m'avait -percée jusqu'au cœur, si bien qu'il se trouva désarçonné -par le contre-coup qu'il avait reçu de ma douleur simulée -et avant d'être entré. Touché du mal qu'il crut m'avoir fait, -il tâcha de me calmer par de bonnes paroles et me pria -d'avoir patience. Étant donc remonté en selle, il recommença -ses manœuvres, mais il n'eut pas plus tôt touché -l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.</p> - -<p>«—Il me blessait,—il me tuait,—j'en devais mourir.»</p> - -<p>Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après -plusieurs tentatives réitérées, qui ne l'avançaient en rien, le -plaisir gagna tellement le dessus qu'il fit un dernier effort -qui lui donna assez d'entrée pour que je sentisse qu'il avait -connu le bonheur à la porte du paradis et j'eus la cruauté -de ne pas lui laisser achever en cet endroit, le jetant de nouveau -bas, non sans pousser un grand cri, comme si j'étais -transportée par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte -que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement -pas goûté si j'avais été réellement vierge. Calmé par cette -première détente, il m'encouragea à soutenir une seconde -tentative et tâcha, pour cet effet, de rassembler toutes ses -forces en examinant avec soin toutes les parties de mon -corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses caresses -me l'annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas -sitôt, et je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si -faiblement que quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il -n'y serait pas entré; mais il me crut si peu instruite des -choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le tins le reste de la -nuit si bien en haleine qu'il était déjà jour lorsqu'il se -liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que je -criais toujours qu'il m'écorchait et que sa vigueur m'était -insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna -un baiser, me recommanda le repos et s'endormit profondément. -Alors je suivis le conseil de la bonne M<sup>me</sup> Cole et -donnai aux draps les prétendus signes de ma virginité.</p> - -<p>Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si artificieusement -construit qu'il était impossible de le discerner -et qui s'ouvrait par un ressort caché. C'était là que se trouvaient -des fioles remplies d'un sang liquide et des éponges, -qui fournissaient plus de liquide coloré qu'il n'en fallait -pour sauver l'honneur d'une fille. J'usai donc avec dextérité -de ce remède et je fus assez heureuse pour ne pas être surprise -dans mon opération, ce qui certainement m'aurait -couverte de honte et de confusion.</p> - -<p>Étant à l'aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je -tâchai de m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir. -Mon gentleman s'éveilla une demi-heure après, et, ne -respectant pas longtemps le sommeil que j'affectais, il voulut -me préparer à l'entière consommation de notre affaire. -Je lui répondis en soupirant «que j'étais certaine qu'il -m'avait blessée et fendue,—qu'il était si méchant!»</p> - -<p>En même temps je me découvris et, lui montrant le -champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise -teints de la prétendue marque de virginité ravie; il -en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa -joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre -idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne. -Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de -la douleur qu'il m'avait causée, me disant que le pire était -passé, je n'aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu -je le souffris, ce qui lui donna l'aisance de pénétrer plus -avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je -ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce -à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis -entrer jusqu'à la garde, et donnant, comme il le disait, <i>le -coup de grâce</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> à ma virginité, je poussai un soupir douloureux, -tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat -de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit faiblement -sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une langoureuse -ivresse en me plaignant de ne plus être fille.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> En français dans le texte.</p> -</div> -<p>Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. -Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans -les derniers moments où j'étais échauffée par une passion -mécanique que m'avait causée ma longue résistance, car au -commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et ne -consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui -y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine -et de m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries -qui n'étaient point de mon goût.</p> - -<p>A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les -caresses continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai -alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son -orgueil, disant qu'il m'était impossible de souffrir une nouvelle -attaque, qu'il m'avait accablée de douleur et de plaisir. -Il m'accorda donc généreusement une suspension d'armes -et, comme la matinée était fort avancée, il demanda -M<sup>me</sup> Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les -prouesses de la nuit, ajoutant qu'elle en verrait les marques -sanglantes sur les draps du lit où le combat s'était donné.</p> - -<p>Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une -femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu -dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de -compassion ne finirent point: elle me félicitait surtout de -ce que l'affaire se fût passée si heureusement; et c'est en -quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit -aussi comprendre que, comme ma première peur de me -trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux -que j'allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale -à sa maison; mais ce n'était réellement que parce -qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se -découvrît aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers -à sa proposition, puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et -de liberté sur moi.</p> - -<p>Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont -j'avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être -aperçu. Après que je me fus éveillée, M<sup>me</sup> Cole vint me louer -de ma bonne manière d'agir, et refusa généreusement la part -que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce -que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire -une petite fortune honnête.</p> - -<p>J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue -et j'allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, -toutes les fois qu'il me le faisait dire par son laquais, que -nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu'il -ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l'intérieur de la -maison.</p> - -<p>Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de -filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont -entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés -qui sont le moins en état d'user de l'amour, assurés qu'une -femme doit être satisfaite d'un côté ou de l'autre; ils ont -mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni présents -pour remédier autant qu'il est possible au point capital. -Mais le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir -essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en -train, sans pouvoir accomplir l'affaire, ils ont tellement -échauffé l'objet de leur passion qu'il se voit obligé de chercher -dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant -au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces -chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, -quoi que l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, -qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles -et de prendre la volonté pour le fait.</p> - -<p>Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car -quoiqu'il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait -cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les -préparations nécessaires, qui m'étaient aussi désagréables -qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis, -près du feu, où il me contemplait des heures entières et me -faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois -même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs -qu'ils me remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait -jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait -atteint une certaine érection, elle s'anéantissait d'abord par -lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient -qu'accroître mon tourment.</p> - -<p>Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire), -un soir que je retournais de chez lui, remplie du -désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune -matelot. J'étais mise de manière à ne point être accrochée -par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me jetant -les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus -fâchée au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant -regardé et voyant qu'il était d'une figure qui promettait -quelque vigueur, d'ailleurs bien fait et fort proprement -mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il voulait. -Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un -verre de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation -plus tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la -chair parlait, et la curiosité d'éprouver sa force et de me -voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le -suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement -dans la première <i>taverne</i> où l'on nous donna une -petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on -nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à -l'air mes seins qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne -trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient -supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur -et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité qu'un -long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant -d'attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côté -de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise, -je me récrie:</p> - -<p>«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.»</p> - -<p>Cependant il changea de direction et prit celle qu'il -fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition -où je me trouvais, j'appréciai au point de prendre -l'avance sur lui.</p> - -<p>Après que tout se fut passé et que je fus devenue un -peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes -que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en -conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon -inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air si -déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me -tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis -de revenir dès que j'aurais fait une commission pressante -chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une -fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit sans -doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.</p> - -<p>Lorsque j'eus conté mon aventure à M<sup>me</sup> Cole, elle me -gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir -douloureux qu'elle pourrait me valoir, me conseillant de ne -pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort -sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur -ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées; -je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi -je suis heureuse de lui faire ici réparation.</p> - -<p>J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes -jours dans des plaisirs variés chez M<sup>me</sup> Cole et dans des -soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement -les complaisances que j'avais pour lui et qui fut si -satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher d'autre -amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans -ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait -à devenir plus délicat dans la jouissance et à -reprendre une vigueur et une santé qu'il semblait avoir perdues -pour jamais; ce qui lui avait rempli le cœur d'une si -vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma fortune, -lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.</p> - -<p>La sœur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait -une grande affection, le pria de l'accompagner à Bath, où -elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put -refuser cette faveur et prit congé de moi, le cœur fort gros -de me quitter, en me donnant une bourse considérable, -quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il -me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne -revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns -de ses amis, il but si copieusement qu'il en mourut au bout -de quatre jours. J'éprouvai donc de nouveau les révolutions -qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je -retournai en quelque manière dans le sein de la communauté -de M<sup>me</sup> Cole.</p> - -<p>Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la -confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir -et me contait le bonheur suivi qu'elle goûtait avec son -baronnet, qui l'aimait tendrement, lorsqu'un jour M<sup>me</sup> Cole -me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients, -nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui procurer -une compagne convenable, parce que ce gentleman -avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire -fouetter et à fouetter les autres jusqu'au sang; ce qui faisait -qu'il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur -postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur -peau, les présents considérables qu'il faisait. Mais le plus -étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était jeune; car -passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se -mettre en train que par les dures titillations que le manège -excite.</p> - -<p>Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à -tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi -déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis -et proposai même de me soumettre à l'expérience, soit par -caprice, soit par une vaine ostentation de courage. M<sup>me</sup> Cole, -surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition -qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.</p> - -<p>Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par -M<sup>me</sup> Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène -que j'allais jouer: tout en linge fin et d'une blancheur -éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme -une victime qu'on mène au sacrifice. Ma chevelure, d'un -blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes -sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur -avec celle du reste de la toilette.</p> - -<p>Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect -et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une -créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien -se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu'il était -accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il fallait, et -lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez tôt, -elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément -avec une jeune novice.</p> - -<p>Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec -curiosité la figure d'un homme qui, au printemps de l'âge, -s'amusait d'un exercice qu'on ne connaît que dans les -écoles.</p> - -<p>C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, -taille courte et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois -ans, quoiqu'on ne lui en eût donné que vingt, à cause -de la blancheur de sa peau et de l'incarnat de son teint qui, -joints à sa rondeur, l'auraient fait prendre pour un <i>Bacchus</i>, -si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût opposé à -la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais -fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un -goût bizarre que d'une sordide avarice.</p> - -<p>Dès que M<sup>me</sup> Cole fut sortie, il se plaça près de moi et -son visage commença à se dérider. J'appris par la suite, -lorsque je connus mieux son caractère, qu'il était réduit, par -sa constitution naturelle, à ne pouvoir goûter les plaisirs de -l'amour avant que de s'être préparé par des moyens extraordinaires -et douloureux.</p> - -<p>Après m'avoir disposée à la constance par des apologies -et des promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis -que j'allais prendre dans une armoire voisine les instruments -de discipline, composés de petites verges de bouleau -liées ensemble, qu'il mania avec autant de plaisir qu'elles -me causaient de terreur.</p> - -<p>Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta -ses habits, et me pria de déboutonner sa culotte et de rouler -sa chemise par-dessus ses hanches; ce que je fis en -jetant un regard sur l'instrument pour lequel cette préparation -se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour ainsi -dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de -sa tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui -élève le bec hors de l'herbe.</p> - -<p>Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna, -afin que je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance -qui n'était nécessaire, comme je le suppose, que pour -augmenter la farce qu'il s'était prescrite. Je le plaçai alors -sur son ventre, le long du banc avec un oreiller sous lui, je -lui liai pieds et poings et j'abattis sa culotte jusque sur -ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues et -fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les -hanches.</p> - -<p>Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient -et lui donnai, suivant ses ordres, dix coups appliqués de -toute la force que mon bras put fournir; ce qui ne fit pas -plus d'effet sur lui que la piqûre d'une mouche n'en fait -sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec étonnement sa -dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le sang -était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois -sans qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir.</p> - -<p>Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me -repentais déjà de mon entreprise et que je me serais volontiers -dispensée de faire le reste; mais il me pria de continuer -mon office, ce que je fis jusqu'à ce que, le voyant se -démener contre le coussin, d'une manière qui ne dénotait -aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai -doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai -les choses bien changées à mon grand étonnement; ce que -je croyais impalpable avait pris une consistance surprenante -et des dimensions démesurées quant à la grosseur, car pour -la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de continuer -vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le dernier -stage du plaisir.</p> - -<p>Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de -plus belle, quand après quelques violentes émotions et deux -ou trois soupirs, je vis qu'il restait sans mouvement. Il me -pria alors de le délier, ce que je fis au plus vite, surprise -de la force passive dont il venait de jouir et de la manière -cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine -pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon cœur.</p> - -<p>J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je -vis que son paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme -s'il avait été honteux de montrer sa tête, ne voulant céder -qu'à la fustigation de ses voisines postérieures, qui ainsi -souffraient seules de son caprice.</p> - -<p>Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement -près de moi, en tenant hors du coussin une de ses -fesses trop meurtrie pour qu'il pût s'y appuyer même légèrement.</p> - -<p>Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de -lui donner, et voyant quelques marques de terreur sur mon -visage, il me dit que si je craignais de me soumettre à sa -discipline, il se passerait de cette satisfaction; mais que si -j'étais assez complaisante pour cela, il ne manquerait pas -de considérer la différence du sexe et la délicatesse de ma -peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la -promesse que j'avais faite à M<sup>me</sup> Cole, qui, comme je ne -l'ignorais point, voyait tout par le trou pratiqué pour cet -effet, je ne pus me défendre de subir la fustigation.</p> - -<p>J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait -de mon imagination plutôt que de mon cœur; je le priai -même de ne point tarder, craignant que la réflexion ne me -fît changer d'idée.</p> - -<p>Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce -qu'il fit; lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, -puis me coucha sur la banquette, posa ma tête sur -le coussin. J'attendais qu'il me liât, et j'étendais même -déjà en tremblant les mains pour cet effet; il me dit qu'il -ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais -me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.</p> - -<p>Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa -merci; il se plaça au commencement à une petite distance -de ma personne et se délecta à parcourir des yeux les -secrètes richesses que je lui avais abandonnées; puis, s'élançant -vers moi, il les couvrit de mille tendres baisers; -prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement -sur ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me -fustigea si durement que le sang perla en plus d'un endroit. -A cette vue, se précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, -en les suçant, ce qui soulagea un peu ma douleur. -Il me fit poser ensuite sur mes genoux, de façon à montrer -cette tendre partie, région du plaisir et de la souffrance, sur -laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire mille -contorsions variées, dont la vue le ravissait.</p> - -<p>Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune -marque de mécontentement, bien résolue néanmoins à ne -plus m'exposer à des caprices aussi étranges.</p> - -<p>Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes -pauvres coussins de chair furent réduits: écorchés, meurtris -et sanglants, sans d'ailleurs que je sentisse la moindre -idée de plaisir, quoique l'auteur de mes peines me fît mille -compliments et mille caresses.</p> - -<p>Dès que j'eus repris mes habits, M<sup>me</sup> Cole apporta elle-même -un souper qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal, -sans compter les vins généreux qui l'accompagnèrent. -Après nous avoir servi, notre discrète abbesse sortit sans -dire un mot ni sans avoir souri, précaution nécessaire pour -ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la -bonne chère.</p> - -<p>Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible -de regarder d'un autre œil un homme qui venait de -me traiter si rudement, et mangeai quelque temps en -silence, fort piquée des sourires qu'il me lançait de temps -en temps.</p> - -<p>Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée -d'une si terrible démangeaison et de titillations si fortes -qu'il me fut pour ainsi dire impossible de me contenir; la -douleur des coups de verges s'était changée en un feu qui -me dévorait et qui me remuait et me tortillait sur ma -chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit où s'étaient -concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon -corps.</p> - -<p>Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et -qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il -tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, -mais ils ne voulurent pas céder à ses instances: sa -machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout -qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont -j'usai de bon cœur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta -de m'en donner les bénéfices.</p> - -<p>Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc -sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour -me placer la tête sur une chaise; cette posture nouvelle fut -encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact -avec la partie meurtrie. Que faire alors? Nous haletions tous -deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est -inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un -coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il -entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne -touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette -posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était -si échauffée et il y allait de si bon cœur qu'il me fit oublier -ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de -ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque rendue -folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.</p> - -<p>J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je -n'avais osé l'espérer et je fus surtout fort contente des -louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent -magnifique qu'il me fit, sans compter la généreuse -récompense que M<sup>me</sup> Cole en obtint.</p> - -<p>Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt -ces expédients pour surexciter la nature; leur action, je -le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides; -mais j'avais plutôt besoin d'une bride pour retenir mon -tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de feu.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère -que jamais, redoubla d'attention à mon égard et se fit un -plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.</p> - -<p>C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très -solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses -de cheveux. Comme j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, -il venait régulièrement tous les matins à ma toilette, -pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d'une heure -à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres droits sur -ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me -faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau -blanc, à la fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à -en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un -rhume, le forçant à garder la chambre, m'enleva cet insipide -baguenaudier, et je n'entendis plus parler de lui.</p> - -<p>Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien -su me tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient -encore souffert aucune altération. Louisa et Émily n'en -usaient pas si modérément; et quoiqu'elles fussent loin de -se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la -débauche à un excès qui prouve que quand une fille s'est -une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où -elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter -ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai -par l'une dont Emily fut l'héroïne.</p> - -<p>Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en -costume de bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées -avant leur départ, et l'on ne pouvait imaginer un plus -joli garçon qu'Emily, blonde et bien faite comme elle était. -Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque -Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très -cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la -protection de son habit de garçon, ce qui n'était guère, et -de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore -moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes -sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de la fraîcheur, -ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et -alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en -très élégant domino, qui l'accosta et se mit à causer avec -elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit -montre de bonne humeur et de facilité plus que d'esprit, -parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu vers des -banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, -et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment -et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa -complexion: le tout avec un certain air d'étrangeté que -la pauvre Emily, n'en comprenant pas le mystère, attribuait -au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle -n'était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra -bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais c'est ici -que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce -qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. -Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner -les idées du galant, s'imaginait que tous ces hommages -s'adressaient à elle en sa qualité de femme; tandis qu'elle -les devait précisément à ce qu'il ne la croyait pas telle. -Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point -qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de -distinction, d'après les parties de son costume que le déguisement -ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu'il lui -avait fait boire et par les caresses qu'il lui avait prodiguées, -se laissa persuader d'aller au bain avec lui; et ainsi, -oubliant les recommandations de M<sup>me</sup> Cole, elle se remit -entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le -suivre n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses -désirs et mieux trompé par l'excessive simplicité d'Emily -qu'il ne l'eût été par les ruses les plus adroites, il supposait -sans doute qu'il avait fait la conquête d'un petit innocent -comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, -rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien -et entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans -une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli -appartement, où il y avait un lit; mais que ce fût une -maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n'ayant -parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et -que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour -effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune -description ne pourrait peindre au vif, le mélange de -pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, -accompagné de cette douloureuse exclamation: -«Ciel! une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui -ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, -comme s'il voulait revenir sur son premier mouvement, -il continua à badiner avec elle et à la caresser; mais -la différence était si grande, son extrême chaleur avait si -bien fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même -dut s'en apercevoir. Elle commençait maintenant -à regretter son oubli des prescriptions de M<sup>me</sup> Cole de ne -jamais se livrer à un étranger; un excès de timidité succédait -à un excès de confiance et elle se croyait tellement à -sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le temps -de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une -si grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le -costume où elle était entretînt encore sa première illusion, -il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur; s'emparant -des chausses d'Emily, qui n'étaient pas encore déboutonnées, -il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la faisant doucement -courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de -telle sorte que la double voie entre les deux collines -postérieures lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait -même dans la mauvaise direction pour faire craindre à -la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n'avait pas -songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, -mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la -réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin -dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination -tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son -goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de -son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, -et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois -rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau -nullement inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la -laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, -la ramenèrent chez elle.</p> - -<p>Dès le matin, elle raconta son aventure à M<sup>me</sup> Cole et -à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints -dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu'elle -avait ressenties. M<sup>me</sup> Cole fit remarquer que cette indiscrétion -procédant d'une facilité constitutionnelle, il y avait peu -d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce n'est par des épreuves -sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en peine de concevoir -comment un homme pouvait se livrer à un goût non -seulement universellement odieux, mais absurde et impossible -à satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience -que j'avais des choses, il n'était pas dans la nature de concilier -de si énormes disproportions. M<sup>me</sup> Cole se contenta de -sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper: -il me fallut pour cela une démonstration oculaire -qu'un très singulier accident me fournit quelques mois -après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si -désagréable sujet.</p> - -<p>Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée -demeurer à Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, -et M<sup>me</sup> Cole avait promis de m'accompagner; mais une -affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée de partir -seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu -se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine -et sauve, dans une auberge d'assez belle apparence, sur la -route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une -couple d'heures; sur quoi, décidée à l'attendre plutôt que -de perdre la course que j'avais déjà faite, je me fis conduire -dans une chambre très propre et très convenable, au -premier étage, dont je pris possession pour le temps que -j'avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit -dit pour rendre justice à la maison.</p> - -<p>Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la -fenêtre, un tilbury s'arrêta devant la porte et j'en vis -descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu'il me parut, qui -entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un -peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt -pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de -la chambre voisine où ils furent introduits et promptement -servis; aussitôt après, j'entendis qu'ils fermaient la porte et -la verrouillaient à l'intérieur.</p> - -<p>Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, -car je ne sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, -sans que j'eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but -ou dessein particulier, à voir ce qu'ils étaient et à examiner -leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient -séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à -l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule -et accommoder ainsi une nombreuse société; et, si attentives -que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l'ombre -d'un trou par où je puisse regarder, circonstance qui -n'avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il -leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, -je découvris une bande de papier de même couleur que la -boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque -fissure; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour -y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi -doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de -tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; -alors, y collant un œil, j'embrassai parfaitement toute la -chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient -et se poussaient l'un l'autre en des ébats joyeux et, je -le croyais, entièrement innocents.</p> - -<p>Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, -environ dix-neuf ans; c'était un grand et élégant jeune -homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de -velours vert et une perruque à nœuds.</p> - -<p>Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était -blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un -délicieux adolescent; à sa mise aussi on voyait qu'il était -de la campagne: c'était un frac de peluche verte, des chaussures -de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une -casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants -en boucles naturelles.</p> - -<p>Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre -un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans -doute pour qu'il pût apercevoir la petite ouverture où -j'étais postée, d'autant plus qu'elle était haute et que mon -œil, en s'y collant, interceptait le jour qui aurait pu la -trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et -la face des choses changea aussitôt.</p> - -<p>En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, -à l'étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine -et à lui donner enfin des signes si manifestes d'amoureux -désirs, que celui-ci ne pouvait être, selon moi, qu'une -fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait -certainement fait erreur en lui imprimant le cachet -masculin.</p> - -<p>Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils -étaient d'accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au -risque des pires conséquences, car il n'y avait rien d'improbable -à ce qu'ils fussent découverts, ils en vinrent -maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce -qu'ils étaient<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure -à 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'œuvre de -Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par -Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de la -réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne ici -une traduction:</p> - -<p><i>«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade -et le caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans -autre opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante -qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur -lui même et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité. -Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, -le Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon -démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit -paraître, et qui certainement méritaient un meilleur usage, me -firent douter un moment qu'il pût parvenir à ses fins.</i></p> - -<p><i>«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner -et découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les -Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas -sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et -je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais -encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement -murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières difficultés -vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté ni -résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour de -la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, s'il -ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père -par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre -il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se -penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de -boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre -un baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante.</i>»</p> -</div> -<p>La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience -de l'observer jusqu'au bout, simplement pour recueillir -contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les -traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu'ils -se furent rajustés et qu'ils se préparaient à partir, enflammée -comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai à -bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; -mais, dans ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du -pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me -fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là -quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt à -mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, -du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire -pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l'appris -ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s'expliquer; -mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis -connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais -été témoin.</p> - -<p>De retour au logis, je racontai cette aventure à M<sup>me</sup> Cole. -Elle me dit, avec beaucoup de sens, «que ces mécréants -seraient un jour ou l'autre, sans aucun doute, châtiés de -leur forfait, encore qu'ils échappassent pour le moment; que -si j'avais été l'instrument temporel de cette punition, j'aurais -eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion -que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux -était de n'en rien dire. Mais au risque d'être suspecte de -partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe -féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever -plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins -contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration -que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu -avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres -contrées, c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière -pour notre atmosphère et notre climat, qu'il y avait -une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en -étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, -sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins -universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, -à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère -ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable; -privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient -tous les vices et toutes les folies du nôtre; enfin, ils étaient -aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse -inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, -et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, -leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent -mieux aux femmes qu'à ces demoiselles mâles ou plutôt -sans sexe.»</p> - -<p>Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de -mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une -terrible équipée de Louisa, car j'y eus moi-même quelque -part et je me suis engagée d'ailleurs à la relater comme pendant -à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, -ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que -lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans -la licence qu'elle ne soit capable de franchir.</p> - -<p>Un matin que M<sup>me</sup> Cole et Emily étaient sorties, Louisa et -moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait -des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si -bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On l'appelait dans le -quartier «<i>Dick le Bon</i>», parce qu'il n'avait pas l'esprit -d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, -en faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de -sa personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure -assez avenante pour tenter quiconque n'aurait point eu de -dégoût pour la malpropreté et les guenilles.</p> - -<p>Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure -compassion; mais Louisa, qu'un autre motif excitait alors, -ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement -une demi-couronne à changer. Dick, qui n'avait -pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à -entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la -monnaie d'une si grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit -Louisa, monte avec moi, je te paierai.» En même temps -elle me fit signe de la suivre et m'avoua, chemin faisant, -qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la -nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier -du corps, de la privation de la parole et des facultés -intellectuelles. La scrupuleuse modestie n'ayant jamais été -mon vice, loin de m'opposer à une pareille lubie, je trouvai -cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée -qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité de -vouloir être la première à faire la vérification des pièces. -Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je -commençai l'attaque en lui faisant des petites niches et -employant les moyens les plus capables de l'émouvoir. -Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses -regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait -pas; mais je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et -le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais -annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui -faisait. Le ravissement stupide où il était, l'avait rendu si -docile et si traitable qu'il me laissa faire tout ce que je -voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à travers -maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation, -saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je -vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je -détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, -et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je -le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. -J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de plus -superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à -un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette -condition d'ailleurs malheureuse de l'idiot et qui a donné -lieu au dicton populaire: «<i>Marotte de fou, amusement de -femme.</i>» Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration -et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta -brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le -licou, Dick vers le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et -sans lâcher prise le guida où elle voulait. L'innocent y fut -à peine introduit que l'instinct lui apprit le reste. -L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre -Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier -agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si -furieux qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage -était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; -tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir -avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel -on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à bout -renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il -rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose -à son passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours -et fait mille efforts pour se dérober de dessous ce -cruel meurtrier, mais inutilement; son haleine aurait aussitôt -calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter dans sa -course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus -elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement -gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la -secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. -Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le -choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y -ait sur terre<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, le sentiment de la douleur faisant place à -celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs -de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque -activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence -de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et l'autre d'une -fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la -luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si -la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement -et n'eût arrêté le combat.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).</p> -</div> -<p>C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt -tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre -insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile -et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt, d'un air stupéfait, -il laissait tomber un regard morne et languissant sur -sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un œil triste et hagard -Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil -phénomène. Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, -son premier soin fut de courir à son panier et de compter -ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes -le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de sa peine, -de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.</p> - -<p>Louisa s'esquiva quelques jours après de chez M<sup>me</sup> Cole -avec un jeune homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce -temps je n'ai plus reçu de ses nouvelles.</p> - -<p>Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs -de la connaissance de M<sup>me</sup> Cole et qui avaient autrefois fréquenté -son académie obtinrent la permission de faire, avec -Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de -campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de -Surrey<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> et qui leur appartenait.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.</p> -</div> -<p>Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi -pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre -heures. Nous mîmes pied à terre près d'un pavillon propre -et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et -rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur -de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient -le prix.</p> - -<p>Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant -fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, -de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de -la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous -voir ni nous distraire.</p> - -<p>Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le -bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous -retournâmes donc d'abord au pavillon qui, par une porte, -répondait à une tente dressée sur l'eau, de façon qu'elle -nous garantissait de l'ardeur du soleil et des regards des -indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré -de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels, -de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés -avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant -à l'œil un charmant effet de quelque côté qu'on se -tournât.</p> - -<p>Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à -l'aise; mais autour, de la tente on avait pratiqué des -endroits secs pour s'habiller ou enfin pour d'autres usages -que le bain n'exige pas. Là se trouvait une table chargée de -confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et -des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de -l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant -des menus plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien -oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.</p> - -<p>Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les -préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et -d'autre, l'on cria: «Bas les habits!» Aussitôt nos deux -amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l'état de -pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage -de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans -cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous -venions de recevoir d'eux, ce que nous fîmes de bon cœur.</p> - -<p>Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ -me faire éprouver sa force; mais, plutôt pressée du -désir de me baigner, je le priai de suspendre l'affaire et -donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une continence qu'ils -étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main -dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de -l'air et me remplit d'une volupté amoureuse.</p> - -<p>Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille -niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d'en -agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content -à la fin de me plonger dans l'eau jusqu'aux oreilles et de -me mettre en différentes postures, commença à jouer des -doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les <i lang="la" xml:lang="la">et -cætera</i> si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver. -Comme nous n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put -manier à son aise cette partie si prodigieusement étanche -qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me -prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous -étions dans une posture trop gênante pour que j'y goûtasse -du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de -voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant, -qui en étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme, -ennuyé de jouer à l'épinette, avait couché sa patiente sur un -banc où il lui faisait sentir la différence qu'il y a du badinage -au sérieux.</p> - -<p>Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, -lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se -mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs -et plus piquants.</p> - -<p>Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, -dont la peau était à peu près d'une même blancheur, on -pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient -dans une aimable confusion. Le champion s'était pourtant, -à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements -et de ces tendres ménagements. Emily se trouva -incapable d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle -usé tandis qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait -elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait -pleinement son entrée triomphale? Bientôt, cependant, il -fut soumis à son tour, car l'engagement étant devenu plus -vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle -n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste -qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son -côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par -l'extension de ses membres et par le trouble de ses yeux, -qu'elle avait atteint la volupté suprême.</p> - -<p>Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec -une patience bien calme; je me reposais avec langueur sur -mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de -mon cœur. Il m'entendit et me montra son membre de telle -raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le recevoir, -c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon -dans son jus, tandis que le remède était si près.</p> - -<p>Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami -buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l'observaient, -nous étions favorisés d'un vent admirable. A la vérité, nous -eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme -l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous -en épargnerai la description.</p> - -<p>Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont -je me suis servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé -que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu'il -semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques -qu'il enfante que par les plaisirs divins qu'il procure.</p> - -<p>Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la -nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en -bonne santé chez M<sup>me</sup> Cole par nos deux cavaliers, qui ne -cessèrent de nous remercier de l'agréable compagnie que -nous leur avions faite.</p> - -<p>Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, -huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, -ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver -une fille qui leur restait qu'ils n'examinèrent seulement -pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une si longue -absence.</p> - -<p>Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne -rien dire de sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si -aimable que si on ne l'estimait pas on ne pouvait se passer -de l'aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu'à une bonté trop -grande et à une indolente facilité, qui la rendait l'esclave -des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon -sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le -bonheur d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de -mariage qu'elle contracta peu de temps après avec un jeune -homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en -si bonne intelligence que si elle n'eût jamais mené une vie -si contraire à cet état uniforme.</p> - -<p>Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la -société de M<sup>me</sup> Cole qu'elle se trouvait seule avec moi, telle -qu'une poule à qui il ne reste plus qu'une poulette; mais -quoiqu'on la priât sérieusement de recruter son corps, ses -infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à la -campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue -de mon côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un -peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis -une fortune plus honnête.</p> - -<p>Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; -car, outre qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne -pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait -jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre -celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, -elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et -qu'elle préservait soigneusement de la misère et des maladies -où la vie publique mène pour l'ordinaire.</p> - -<p>A la séparation de M<sup>me</sup> Cole, je louai une petite maison à -Marylebone<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, que je meublai modestement, mais avec -propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que -j'avais épargnées.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Banlieue ouest de Londres.</p> -</div> -<p>Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari -était en mer. Je m'étais d'ailleurs mise sur un ton de -décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou -d'épargner selon que mes idées en disposeraient, manière -de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de -M<sup>me</sup> Cole.</p> - -<p>A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle -demeure que, me promenant un matin à la campagne, -accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les -arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux violente. -Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très -bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de -poitrine, ayant le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les -observations que j'avais faites sur cette maladie, je défis sa -cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. -Il me remercia avec emphase du service que je -venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. -Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle -il m'apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la -mienne.</p> - -<p>Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait -néanmoins plus de soixante, ce qui venait d'une couleur -fraîche et d'une excellente complexion. Quant à sa naissance -et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort -pauvre et le laissa aux soins de la paroisse, d'où il s'était -mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence, -il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis -des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, -où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son -extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la -retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste, -regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement -les détours.</p> - -<p>Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant -la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous -en dirai ici qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion -à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure -vous causera.</p> - -<p>Notre commerce fut fort innocent au commencement, -mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature. -Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais -il avait aussi tout l'enjouement et toute la complaisance de -la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai -plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes -ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître -ordinairement.</p> - -<p>Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je -vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon -côté toutes les marques d'amour et de respect qu'il pouvait -prétendre; ce qui me l'attacha de telle sorte que, mourant -peu de temps après d'un froid qu'il gagna en courant de -nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière -et exécutrice de ses dernières volontés.</p> - -<p>Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, -je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir -ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours -le bon cœur.</p> - -<p>Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais -riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants -pour satisfaire quiconque les possède; néanmoins, semblable -au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans -pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez M<sup>me</sup> Cole, le -délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes -regrets et banni de mon cœur le souvenir de ma première -passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie -de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles -reprit son empire sur mon âme; son image adorable me -suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma félicité, -s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse. -J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que -son père était mort et que ce précieux objet de ma tendre -affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous -laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que -c'est que le véritable amour, avec quel excès de joie je reçus -cette nouvelle, et avec quelle impatience j'attendis le fortuné -moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je -l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille; -aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je -résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me -proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le -bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée -d'une femme convenable et discrète, avec tout l'attirail -d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant -surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de -m'arrêter dans l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur -ma route. J'étais à peine descendue de carrosse qu'un cavalier, -contraint comme moi de chercher un abri, arriva au -galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En mettant pied à -terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi -changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô! -destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup -mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie -lorsque je l'envisageai! Une large redingote dont le capuchon -lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus, -dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années -d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment -aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse -échapper aux regards pénétrants de l'amour? L'émotion où -j'étais me faisant oublier toute retenue, je m'élançai comme -un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et -l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je m'évanouis -en prononçant confusément deux ou trois mots, tels -que: «Mon âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus -revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre, -entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait -rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant -les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des -yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la -crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une -syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine -bouche: «Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny? -après un si long espace de temps!... après une si longue -absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce -point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports, -il me dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre -par les baisers qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais -de mon côté dans un état si ravissant, que j'étais -effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un -songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême, -je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher -de m'échapper de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je... -Comment... comment pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous -toujours mon amant?... M'aimez-vous toujours?... Oui, -cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai souffertes -en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et -de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours -étaient d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du cœur et -que le seul sentiment nous les dictait.</p> - -<p>Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse -ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse -apporta des hardes à Charles; je voulus avoir la satisfaction -de le servir et de l'aider de mes mains, et je pus observer la -vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.</p> - -<p>Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit -qu'il avait fait naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui -causait son désespoir c'était l'impossibilité où ce désastre le -mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L'aveu -naïf de son infortune m'attendrit et m'arracha des larmes. -Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir secrètement -de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.</p> - -<p>Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous -cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que -j'avais projeté dans la province était désormais hors de question. -Le lendemain nous revînmes à Londres.</p> - -<p>Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment -calmé, je me sentis la tête assez froide pour lui -raconter avec mesure le genre de vie où j'avais été engagée -après notre séparation. Si tendrement peiné qu'il en fût -comme moi-même, il n'en était que peu surpris, eu égard -aux circonstances dans lesquelles il m'avait laissée.</p> - -<p>Je lui fis ensuite connaître l'état de ma fortune, avec cette -sincérité qui, dans mes rapports avec lui, m'était si naturelle -et en le priant de l'accepter aux conditions qu'il fixerait -lui-même. Je vous semblerais peut-être trop partiale envers -ma passion si j'essayais de vous vanter sa délicatesse. Je me -contenterai donc de vous assurer qu'il refusa catégoriquement -la donation sans réserve, sans conditions que je lui offrais -avec instance; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut -pour cela rien de moins que l'absolue autorité dont l'amour -l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance -que je lui avais très sérieusement faite: à savoir qu'il -se dégraderait et encourrait le reproche, si injuste fût-il, -d'avoir, pour un intérêt d'argent, sali son honneur dans -l'infamie et la prostitution, en faisant sa femme légitime -d'une créature qui devait se trouver trop honorée d'être -simplement sa maîtresse.</p> - -<hr /> - - -<p>L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, -entièrement gagné par la tendresse de mes sentiments dont -il pouvait lire la sincérité dans mon cœur toujours ouvert -pour lui, m'obligea à recevoir sa main. J'avais, de la sorte, -parmi tant d'autres bonheurs, celui d'assurer une filiation -légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, fruits de la -plus heureuse des unions.</p> - -<p>C'est ainsi qu'enfin j'étais arrivée au port. Là, dans le -sein de la vertu, je savourais les seules incorruptibles délices; -regardant derrière moi la carrière du vice que j'avais parcourue, -je comparais ses infâmes plaisirs avec les joies infiniment -supérieures de l'innocence; et je ne pouvais me retenir -d'un sentiment de pitié, même au point de vue du goût, -pour ces esclaves d'une sensualité grossière, insensibles aux -charmes si délicats de la <span class="small">VERTU</span>, cette grande ennemie du -<span class="small">VICE</span>, mais qui n'en est pas moins la plus grande amie du -<span class="small">PLAISIR</span>. La tempérance élève les hommes au-dessus des passions, -l'intempérance les y asservit; l'une produit santé, -vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la vie; l'autre -n'enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de soi-même, -tous les maux qui peuvent affliger l'humaine -nature.</p> - -<hr /> - - -<p>Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte -la vérité, après des expériences comparées; vous le trouvez -sans doute en désaccord avec mon caractère; peut-être aussi -le considérez-vous comme une misérable finasserie destinée -à masquer la dévotion au vice sous un lambeau de voile -impunément arraché de l'autel de la Vertu; je ressemblerais -alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait -complètement déguisée, parce qu'elle aurait, sans plus -changer de costume, simplement transformé ses souliers en -pantoufles ou à un écrivain qui prétendrait excuser un -libelle du crime de lèse-majesté, parce qu'il y aurait inséré, -en terminant, une prière pour le roi. Mais, outre que vous -avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon sens -et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer -qu'une telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu -que pour moi-même; en effet, en toute candeur et bonne -foi, elle ne peut reposer que sur la plus fausse des craintes, -à savoir que les plaisirs de la vertu ne sauraient soutenir la -comparaison avec ceux du vice. Eh bien! qu'on ose montrer -le vice sous son jour le plus attrayant, et vous verrez alors -combien ses jouissances sont vaines, combien grossières, -combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et -celle-ci non seulement ne dédaigne pas d'assaisonner le -plaisir des sens, mais elle l'assaisonne délicieusement, -tandis que les vices sont des harpies qui infectent et souillent -le festin. Les sentiers du vice sont parfois semés de roses, -mais toujours aussi infestés d'épines et de vers rongeurs; -ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses -ne se fanent jamais.</p> - -<p>Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement -en droit de brûler de l'encens pour la vertu. Si -j'ai peint le vice sous ses couleurs les plus gaies, si je l'ai -enguirlandé de fleurs, ce n'a été que pour en faire un sacrifice -plus digne et plus solennel à la vertu.</p> - -<hr /> - - -<p>Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune, -son mérite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous -prononcer que lui, du moins, avait tort lorsque, préoccupé -de l'éducation morale de son fils et voulant le former à la -vertu, lui inspirer un mépris durable et raisonné du vice, il -consentait à se faire son maître de cérémonies et à le conduire -par la main dans les maisons les plus mal famées de -la ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de -débauche si propres à révolter le bon goût? L'expérience, -direz-vous, est dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous -sont-ils dignes de tant d'attention?</p> - -<p>Je vous verrai bientôt; en attendant, veuillez-moi du bien -et croyez-moi pour toujours,</p> - -<p class="c">Madame,</p> - -<div class="right15">Votre, etc., etc.</div> -<div class="right20">XXX.</div> - -<p class="c gap">FIN</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de -Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: *** - -***** This file should be named 61091-h.htm or 61091-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/0/9/61091/ - -Produced by René Galluvot and www.ebooksgratuits.com (using -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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