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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La gueuse parfumée - Récits provençaux - -Author: Paul Arène - -Release Date: November 13, 2019 [EBook #60680] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - LA - - GUEUSE PARFUMÉE - - - - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - PUBLIÉS DANS LA =BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER= - - A 3 FR. 50 LE VOLUME - - =Au bon Soleil=, 2ᵉ mille. 1 vol. - - =Paris Ingénu=, 2ᵉ mille. 1 vol. - - =Les Ogresses=, 2ᵉ mille. 1 vol. - - =La Gueuse parfumée=, 4ᵉ mille. 1 vol. - - - Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--15579. - - - - - PAUL ARÈNE - - LA - - GUEUSE PARFUMÉE - - RÉCITS PROVENÇAUX - - JEAN DES FIGUES - LE TOR D’ENTRAŸS--LE CLOS DES AMES - LA MORT DE PAN - LE CANOT DES SIX CAPITAINES. - - Monsieur Godeau dit entre autres - choses dans sa harangue: «La - Provence est fort pauvre, et - comme elle ne porte que des jasmins - et des orangers, on la peut - appeler une gueuse parfumée.» - - _Menagiana._ - - QUATRIÈME MILLE - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1907 - - - - -JEAN-DES-FIGUES - -A ALPHONSE DAUDET. - - - - -I - -LES FIGUES-FLEURS - - -Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour -que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur -goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà, -certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite. - -Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte -femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ, -accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma -mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père, -afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de -chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et -comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne -Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée; -ma mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps -qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à -Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et -des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des -champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles -fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait -être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom -de _Jean-des-Figues_ me resta, et jamais les gens de ma ville, tous -dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les -Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les -Hirondelles ne m’ont appelé autrement. - -Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne -descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques, -les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans, -et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et -souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de -Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est -gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses -remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV. -Aussi bien,--et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins -ceux-là qui me l’ont gardé,--me suis-je trouvé être venu au monde avec -la main fine et l’âme fière, ce qui par la suite me permit de porter -des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant -personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru -deviner depuis. - -D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble, -dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi, -tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le -roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans -remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de -_Vincent-Petite-Épée_, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois -n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une -illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de -garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux -ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria -bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot -la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique -devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens -qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui -criaient:--«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent, -qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait, -sans paraître fâché de leurs plaisanteries:--«C’est pour couper des -fagots, mes amis, pour couper des fagots!» - -A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me -sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le -confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le -tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier -Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt -de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas -de figues mûrissantes. - - - - -II - -L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET - - -Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et -je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé, -notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque -j’avais deux ans. - -C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois -d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres -et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau -temps venu, avait repris les travaux des champs. - -Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant -l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant, -au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers -traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous -l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre. - -Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues -et son long poil blanchi en maint endroit par le soleil, les coups de -bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de -sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore, -sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise -en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas -de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit -plus joyeux que mélancolique. - -Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se -mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait -la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur -mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie, -regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les -sauterelles couleur de coquelicot. - -Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre -pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la -campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos -paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil. - -Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond -sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la -chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit _fiasque_ garni -de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier, de ses -feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre -sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est -sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un -instant près d’eux,--«au bon frais!» - -Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au -beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse -pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait -dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train -de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse -pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus -bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de -l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été -réservée au fiasque de vin. - -Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que -j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de -Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement, -puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant -silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le -soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient, -Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons -gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me -reprenait et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus -que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le -soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la -Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les -mouches. - -Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle -mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton -habitude, tu remuas si fort l’oreille,--cette adorable oreille gauche, -gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans -de belles touffes de poils fauves,--l’oreille à l’ombre de laquelle je -dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment -de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage, -peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque -savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te -roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière. -Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne -dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta -lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un -amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout -embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite -bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de -loin par-dessus la rivière. - -Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour, -je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme -d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué -l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si -souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela -malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi -vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de -soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir -ou m’en plaindre. - -Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort, -qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure -durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais -plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive -ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des -millions, des milliards de cigales.--«Ah! mon pauvre enfant! il est -perdu...» s’écriait ma mère. - -Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme, -avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau. -Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il -paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en -resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien -de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau -plus chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je -passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des -papillons bleus dans les roches:--«Il y a du soleil là-dedans,» disaient -les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère -pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les -épaules. - - - - -III - -SOUVENIRS D’ENFANCE. - - -En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment -ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que -ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire -d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai -besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la -vague image--si vague, que parfois, elle me semble un rêve--d’une grande -salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de -tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et -descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé, -qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur -ses doigts meurtris. - -Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le -paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce -vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages -qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes! -Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le -premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que -Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres -forêts que nos oliviers! - -Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies, -encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant -par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons -pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le -joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle -dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses, -c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame -incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses -falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit -page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées, -sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.--Qui est -cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans -savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir -réfléchi:--Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la -dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant -et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je -n’avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire. -Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit. - -Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa -gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les -portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et -moi, vers tous les coins de Canteperdrix. - -Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne -connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans -tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les -pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du -Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic, -étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans -laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les -autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide -les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet, -laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que -sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le -pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et -leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces -rues s’appellent des _andrônes_. Quelquefois même, le terrain étant rare -entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand! -se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors -passait dessous. C’étaient là les _couverts_, abri précieux pour -polissonner les jours de pluie! - -Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que -le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites -maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux. -On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient -aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de -monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur -l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la -rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés -poussant leur âne: _Arri! arri! bourriquet!_ - -Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres -contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures -et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en -ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand -bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose -positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer. - -Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des -tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur -qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles tours -républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la -tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos -aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral -voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son -discours,--le misérable!--des monuments de l’odieuse féodalité. - -Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile, -quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les -olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup -de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de -l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement -replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule -tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les -groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre, -écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât -l’eau jaune dans _les enfers_. - -Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées, -rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler, -leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant -à propos d’un rien ma pensée partir en voyage. - -J’étais, comme on dit, _un imaginaire_; j’avais les goûts les plus -singuliers, collectionnant, j’ignore dans quel dessein mal entrevu, des -herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un -jour fort précieusement,--on faillit en mourir de rire à la -maison,--certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais -pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt -pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit -sauvage? - -Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture; -mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des -greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une -distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des -sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et -voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un -sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases -étrusques et madame de Pompadour. - - - - -IV - -L’AME DE MON COUSIN - - -Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues -courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à -l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point -pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le -mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles. - -Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans -son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?... -Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres -ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce -qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire -Horace et Virgile, couchés dans l’herbe. - -Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance, -et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes -verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries latines; -petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour -des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du -battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des -paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec -l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés -sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique; -lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire -revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les -_Géorgiques_ ou les _Odes_. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne -verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre -les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un -buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes -yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre -et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans -Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces -vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs -desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au -lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît -pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études. - -A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean -Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il -n’y a pas six mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce -titre en lettres romaines: - - JOHANNIS FICULEI - - OPERA QUÆ SUPERSUNT - -_Quæ supersunt_! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des -œuvres perdues de Jean-des-Figues. _Quæ supersunt_, comme pour Térence -ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. _Opera_ simplement eût été -trop simple; mais, _Opera quæ supersunt_! - -Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être -juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier -son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles -volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera, -hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: _Johannis Ficulei opera -quæ supersunt_. - -C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue -tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans, -pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec -terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux -encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques. - -Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi cette belle idée d’être -amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule. - -Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité -comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens -pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je -considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit -prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.--«L’homme -s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand -philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train -de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant -ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit -fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une -tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme -dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou -de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une -tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son -onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie, -il faut bien alors que ce Dieu--fût-il insoucieux de nous comme les -grands olympiens de Lucrèce--interrompe un instant sa promenade pour -donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est -pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à -la Providence. - -J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier -bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second -réservé. - -Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!... - -Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu -commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous -l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les -dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas -votre malle maudite et bénie! - -Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse -terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au -_plus-haut_, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les -tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la -malle du _pauvre Mitre_... Quant au _pauvre Mitre_, que nous nommions -toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était -le _pauvre Mitre_, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire -des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs -mystérieux. - -Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à -la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin, -pourtant, je l’ouvris--on m’avait laissé seul à la maison,--je l’ouvris, -le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux, -j’y trouvai! - -C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés: - -Une pipe turque et sa blague, - -Trois romans et cinq volumes de poésie, - -Un miroir à main, - -Un pistolet, - -Une lime à ongles, - -Un gant mignon qui sentait l’ambre, - -Une liasse de lettres d’amour, - -Un portrait de femme dans une pantoufle, - -Et un oiseau-mouche empaillé! - -De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux, -feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le -ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à -l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie -d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à -la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et -or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne -m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification -amoureusement et douloureusement ironique. - -J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis -quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut, -le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres -poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie reverdissait donc aussitôt -fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et -mourir? - -Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est -peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours! -Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie -supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au -petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du -palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins -embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir -l’idée, le désir d’y pénétrer jamais. - -Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous -incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un -nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les -lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant -elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais -quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer, -d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir -attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre. - -Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt -pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre -qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un héritier trop -indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites -pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous, -que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de -m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce -pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme -Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme -malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où, -sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière -d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la -retenait prisonnière. - - - - -V - -OU SCARAMOUCHE ABOIE - - -Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir -même. Voici comment la chose se passa: - -Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude -entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois -quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à -ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du -Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves. - -M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style -rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier -trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce -joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On -saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du -jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les -fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher; on -pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on -brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut -détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale -s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la -place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables -bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein -goulot l’arbre de la liberté! - -Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le -meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut -de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de -belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait -la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules -de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme -jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui -s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne -régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus -loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine -Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne -enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique -odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre -et d’iris. - -Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique. -Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel -le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en -trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à -travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une -pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient -seuls en place des carrosses armoriés. - -Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche -pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une -porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et -les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais -quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant -brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant -le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit -amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson. - -On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long -de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur -le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des -champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des -genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la -terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues -sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient -continué de fleurir là. - -Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin -et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et -moi, sur la terrasse de Palestine. - -Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de -lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les -chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je -passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru -devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie. - -Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour. -Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant -sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On -ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La -lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à -chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante -aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les -branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait -là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois -pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux -musiques de la nuit. - -A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je -distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa -robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la -reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que -son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille -rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en -regardant ses roses. - -Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un -grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition -effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit -arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre -au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela. -Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe -fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière, -tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur. - -Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur -la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers -la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré -un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais -au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement. - -Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même -temps que les étoiles s’ouvraient au ciel, on voyait s’allumer les -étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était -bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son -cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria -de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine! -s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.» -Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire -répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué, -et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez -qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou, -pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le -jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet -d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle -qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le -brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant -sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes -qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je -revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture -s’éloignait en courant dans la nuit. - -«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber -amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me -chagrinait, un point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche -la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer -mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne -me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la -mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu. - - - - -VI - -UN PEU DE PHYSIOLOGIE - - -Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout -Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous -allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au -figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du _gros -propriétaire_, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens -s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un -pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait -sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et -défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois -positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que, -dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait -maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces -gens-là. - -D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros -homme! pour contenir à lui seul tant de science? Membre de plusieurs -sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître -Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment -un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le -même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules -cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de -l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les -belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu -qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi -passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!--«Tullius est -universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse. -Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du -préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en -discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de -chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr -volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour -expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître -Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait -renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il -adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes -provençaux:--«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux -grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne -sont membres de rien!» - -Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame -Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui -plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois, -madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était -plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix, -parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un -couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus -depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les -petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle -s’imaginait être les vraies manières des grandes dames. - -Madame Cabridens... - -Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:--Quoi! -Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures -véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès -le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune -et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine -possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur -et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont -pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que -ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité, -fabriquées d’un flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par -quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie. - ---Mais cependant...--Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc -jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et -son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants, -et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de -fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le -soleil? - -Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures -immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’_homme de -qualité_, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle, -se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de -ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela -autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine, -et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît -que le tempérament du chevalier était _lymphatico-bilieux_, et qu’il -étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de -la lune! - -Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de -mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et -madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle -au milieu d’un carré de choux! Si encore on avait pu faire entendre... -Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri -de tout soupçon. - -Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer -que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un -mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était -l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours? - -Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être -le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres -latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à -peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût -illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon -désespoir. - -La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous -en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine -infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude -Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les -amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre -d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô -mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la -porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en -saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs, -n’ai-je pas pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui, -résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses _ab ovo_, -commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux -drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je, -qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame -Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance -sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de -leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi. - -Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans -ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons -ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine -commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du -directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle -une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et -quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!--«C’était, si je ne me -trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.--«A la fin d’avril, reprenait -madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me -souviens bien de la date.» - -Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour, -et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens -parlait de l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé -ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain -souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute -prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros. - -J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur -et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues -impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas -avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais -quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour -créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un -soir dans deux cœurs bourgeois! - -M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde -la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils -furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais -voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur! -et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en -justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent -évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de -l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce -n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es -fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles -et de ce héros inconnu! - -Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement -expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire. - - - - -VII - -CANTAPERDIX CIVITAS - - -Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous -ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son -piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les -jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies. -Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni -moustaches, l’_idéal_ rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à -Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la -tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des -regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis -riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon -amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons. - -Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan -et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la _maison Cabridens_, la -plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du _Cimetière -Vieux_, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie -cantoperdicienne? - -Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient -toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en -sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si -quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand -vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe. -Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait -guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le -bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui -travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane, -et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui -prenait sa leçon de piano. - -En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses -panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement -sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la -porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du -temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir -pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût -parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze -ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet -éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un -vague reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait _nous autres_, -sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de -Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut, -défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les -bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité, -dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait -cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la -branche aînée. - -Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante -solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux -accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait -maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait -à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa -poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où -l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion. - -Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque -artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette -noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je -vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher? - -Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte: - ---J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je veux, personne -n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes -meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon -bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de -travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race -tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui. - -Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus -fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle -allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues. - -Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de -terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du -diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes -de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme -ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens, -Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être -romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et -mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de -trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines -enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un -camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si -commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le -crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque. - -Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi -qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais -d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée, -unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de -Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane, -n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de -laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée: -CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque -effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de -la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé. - -La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement. -Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la -féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie! -Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent -qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou -sceptiques, me conseillèrent la même chose:--il faut porter cela à -maître Cabridens. - -Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me -faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la -rencontrer... lui parler peut-être... - ---Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir, -c’est avec une pièce semblable qu’on doit payer passage sur le pont qui -mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des -amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même -devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître -Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir -entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il -voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps. -Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau -comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux. - -Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la -sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas -épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et -j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir: - ---Maître Cabridens, s’il vous plaît? - -Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce -jour-là, nous n’en dîmes pas davantage. - -Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous -fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous -écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable -intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en -creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux -empaillés, le médailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs -et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs -fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de -statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui -se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis -précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la _veille_ -des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille -des Sanson. - ---Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître -Cabridens. - ---Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux. - ---Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de -la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la -société... - -Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me -remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens -m’accompagnant:--Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à -cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis, -nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais -écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!... -c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons, -à revoir, monsieur Jean-des-Figues! - -Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains. - - - - -VIII - -PALESTINE ET MAYGREMINE - - -Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de -son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes -dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige -bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait -les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les -bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles -tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver. -Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait -souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum -de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps -venir, sans le voir encore. - -Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de -_Palestine_, ou plutôt de _Maygremine_, comme les paysans l’appelaient -malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée -ainsi qu’une auberge dans la poussière de la grande route, le même nom -qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les -roses et les oliviers. - -Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade -pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude -d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais -dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame, -musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait -ses travaux, et quelquefois,--on se rappelait, sacrebleu! quoique -notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!--quelquefois, -il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux -verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure, -sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles -réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la -simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué. -Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix. - -D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les -promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine -d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier -parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La -mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris, -presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait -craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les -mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre, -vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme -un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être -incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un -amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les -paysans appellent ce genre de roche _marras_ ou _nougat_, maître -Cabridens disait _pudding_, il faut croire que c’est là le nom -scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des -restes de vieille maçonnerie. - -Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur -de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les -propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial, -fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives, -le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge. -Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires -presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des -capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les -moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis -en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit -mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout -encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant -qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de -peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens -travaux hydrauliques, _serves_, conduits crevés et aqueducs; partout de -la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les -cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible -dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte -d’une fée. - -Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là -quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où -les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de -bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la -tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à -coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol -inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti -de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à -l’autre, sur ses ailes de velours. - -Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte -silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter -les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine! -nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne. - -Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les -prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos -pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis -quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le -bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant; -la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le -vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de -nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter. - ---Et voilà toutes vos amours?--Non pas, certes! Nous avions pris, Reine -et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine. - -Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres -brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants -usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se -compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien. - -Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier! -Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du -temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous -amusions à lui jeter des cailloux.--Si le monde savait!... disait Reine -qui se croyait fort coupable. - -Vous riez? - -Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à -tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta. - -Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre? - -Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et -courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom, -jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais, -hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir -de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance, -et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt -la fleur éclore. - - - - -IX - -AU FOU!... AU FOU!... - - -Qu’est-ce que l’amour? - -On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans -l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien -qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait -point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous -avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions -faire la plus cruelle de nos souffrances. - -L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop -simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment -aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en -guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de -figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes -couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle -lectrice! - -Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de -l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment -ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de -soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des -siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile -en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot -amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont -certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement -affublé. - -Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi -détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi -perverti l’idée de l’amour parmi les hommes! - -L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si -la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu -quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous. -Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que -nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit, -et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des -contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage, -prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père, -en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair. - -Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent -de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poëtes que -l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au -contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les -épines, bien entendu. - -J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi, -Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de -mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence -des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer -quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans -m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse! - -Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa -malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille -folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon -cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour, -et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf, -éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse -reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où, -m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait, -sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine -d’amandiers. - -Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait -éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à -part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était -blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de -neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les -parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre -à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des -chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se -dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la -Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de -tempête! - -Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin -nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car, -bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et -comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait -malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant -amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais -tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien. - -J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route: - ---Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues! - ---Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie. - -C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de -Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait -d’élever à la dignité de femme de chambre. - ---Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues. - ---O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire! - -Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée -dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce -moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre -mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage -s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout -ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à -boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la -flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque -ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps -que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue. - -Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais, -auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si -je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses -cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps -que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes -vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par -surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les -archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus -savoureux baiser du monde. - -Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au -cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et -ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté -de Maygremine. - -Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors -j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me -regardait en riant et criait de toutes ses forces: - ---Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues! - - - - -X - -LES QUATUORS D’ÉTÉ - - -Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après -un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les -avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux -et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se -répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations -délicieuses dont je le sentais déborder. - ---Vous aimiez Roset, malheureux! - ---Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien -comprendre aux sublimités de l’amour! - ---Vous l’aimiez, vous dis-je. - ---Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais -guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux -amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles, -l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums -qui tombe des amandiers en fleur? - -Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me -fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé -Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais -quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le -véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc -d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que -j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne -m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au -pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme -malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse. - -M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un -musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec -beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux -d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses -doigts; mais si on essayait de le féliciter:--N’est-ce pas que c’est -touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement, -rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites -comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux -bécasses! - -Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable -d’homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs -toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois -boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents -Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la -_Société des quatuors d’été_, qui se réunissait ainsi tous les lundis et -vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je -fus admis à les écouter, par faveur spéciale. - -On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres -étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: _Un!... deux!... -trois!... quatre!..._ et voilà nos exécutants en train de faire aller -les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux -endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté -particulières aux vrais dilettanti. _Piano!... piano!... piano!..._ -disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop -fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens -s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or -par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors -glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand -bassin. - -Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une -fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les -violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos -de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de -cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les -persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique, -de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers. - -Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands -artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux -chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les -prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la -fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les -flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.--Mon cher -Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez -pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et -pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop -mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!--«Ce M. de -Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait -maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques -du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans. - -Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu -par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais -dame! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c’était -encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant -le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée. -Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux -cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et -venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les -touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine -effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes -joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se -dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du -pauvre Mitre. - -Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et -quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce -moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et -mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un -grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de -feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me -souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre. - -Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je -ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin -crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils -étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la -peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!--Dans les yeux de -Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre -contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au -fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des -grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs -immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été. - -Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait -chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi -poudroie autour en poussière d’or. - -Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter, -ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits -sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas -un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon, -devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais -quelles sottises à l’oreille.--De vous pincer, juste ciel! et où cela, -monsieur Jean-des-Figues?--Au beau milieu du salon, madame, ainsi que -j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu, -d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible -à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste -regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux; et, -suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la -saveur du doux et terrible baiser. - -Pour le coup, je me crus ensorcelé! - -Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce -baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine -que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait -donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore -et la retrouver. - ---Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses -Reine pour en être à jamais guéri. - - - - -XI - -ROMÉO ET JULIETTE - - -Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour, -c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle -Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait. - -Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était -forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris -au hasard le chemin de Maygremine. - -L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les -lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre -sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux -d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme. - -Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier -étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait -s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la -voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il -me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller -comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les -grillons et les rossignols. - -Je m’avançai jusque sous le balcon. - ---Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici? - ---Vous embrasser, mademoiselle. - -Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais -sérieusement l’escalade: - ---Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir! - -A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où -je m’accrochais déjà. - ---Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir. - -Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille -et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du -rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le -chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que -le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante. - -Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans -chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite -qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie. - ---C’est comme dans _Roméo_! disait-elle. Et que venez-vous faire sur -mon balcon, à pareille heure? - ---Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser. - ---Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain, -Jean-des-Figues? - ---Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me -précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un -récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais -pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore. - -Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre. -Elle finit pourtant par me dire: - ---Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à -l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez. - ---Aimer Roset! Dieu m’est témoin... - ---Pourtant, ce baiser?... - ---Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues? -Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux -fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait -d’une rose! - ---Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes -détestables sophismes. - -J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait -guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas -au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon, -devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle -Roset qui riait dans le clair de lune. - -Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle -avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa -rivale. - -Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une -sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le -velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux -d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos -lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles. - -Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là! - -Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais -clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et -le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et -nous mourions sans avoir d’histoire. - -Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de -plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et, -toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que -j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir. - - - - -XII - -DÉPART SUR L’ANE - - -Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait -toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession -de ce charmant et détestable succube. - -Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître -Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos -dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple. -Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner -une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés. - -La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La -malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède -trouvé! - -Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques -pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et -vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme -font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n’osant pas encore -se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche. - -J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait -positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un -ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras. - ---Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu -fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de -plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine, -si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau -matin de mes projets de gloire et de voyage. - -Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur -Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse -allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux -d’un écervelé? - -Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset. -Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences: - ---Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer. -L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais -comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te -porterait au bout du monde. - -Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer -l’équipement de Blanquet. - -Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les -poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une -solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade -fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à -la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le -brave homme fit semblant de ne pas entendre:--Attendez, dit-il tout à -coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le -temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait, -refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en -velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre -costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La -mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à -bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore. - -Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon -ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le -portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.--Il faudra -peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint -m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je -sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques; -quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la -poulaine relevés en bec d’oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet -pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du -plus magnifique velours bleu. - -Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore -plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine -rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous -la charge. - ---Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la -gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât. - ---Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre, -tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la -gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches. - ---Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart -d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de -paquets qu’un mauvais nageur a de vessies. - -Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en -songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout -le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père, -d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture: - ---Sois sage, Jean... puis: _Arri, Blanquet_! et voilà Jean-des-Figues -parti pour la gloire. - -Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard -toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je -regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière, -ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les -ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les -petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout -vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette. - -Une voix railleuse interrompit ma contemplation. - ---Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me -criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie -m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au -trot en invoquant l’âme du cousin Mitre. - -C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes -concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue -de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon -pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir. - - - - -XIII - -FUITE DE BLANQUET - - -Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que -voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en -costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à -la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour -valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de -meilleur cœur. - -Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour -changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers: -ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait -cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une -fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, -j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte, -toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, -entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas -la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à -piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de -mes figues qui duraient toujours. - -Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises -du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de -nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il -traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses -prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux -pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte -du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde -au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe -tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas, -s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide, -quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin. - -Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une -fois aussi,--pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il -vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs -claires du Rhône,--Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le -cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture. - -Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies -diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque -pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le -moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si -mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris. - -Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous -approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas, -du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la -grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le -bruit. - -Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au -jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix. - -Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des -milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre -moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce -grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées -déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement -dans le demi-jour et la fumée! - -J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous -montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris, -entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre -et noir comme de l’herbe de cimetière.--Tiens, mange, Blanquet, mange, -dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais -Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet -contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et -de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait. -Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le -licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant -feu des quatre pieds, vers la terre natale. - -Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il -culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse; -et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de -l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon -tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches, -baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en -bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement -de terre glaise. - -Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues -avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet -courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des -Couffes.--Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en -route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui, -libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à -oublier, la gloire à conquérir?... - -Je songeai d’abord à la gloire. - - - - -XIV - -UNE PREMIÈRE - - -Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un -cousin homme de goût! - -Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides -provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le -soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si -j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,--romans, -brochures ou gazettes,--évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète -le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui -passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie, -et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat, -j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans -Canteperdrix, à tailler ma vigne. - -Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres, -choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris -les idées les moins raisonnables du monde. - -Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un -pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient -harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans -exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre -souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des -pipes de diamant et d’or! - -Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles -choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant -ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un -double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné -d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un -oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou -de Meudon! - -Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de -méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se -retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais -soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en -allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris -des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les -boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau -garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse, -descendre de voiture en joyeuse compagnie:--Ce doit en être un, me -disais-je, et j’avais envie de me présenter. - -Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes! - -Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique -devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût -offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire -violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais -je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première. - -Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir -cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des -girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes -en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je -cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau -qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de -femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au -beau milieu, une émotion subite me vint. - -La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les -comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend -rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums, -Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il -s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate, -dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les -artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus -exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne -emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le -mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs, -et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent -notaires à Canteperdrix! - -Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette -apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se -sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de -vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu -chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au -moment où le rideau retombe: - ---Que c’est beau, monsieur! lui dit-il. - -Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait, -à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il -s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher -dans la capitale. - -Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en -me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large -barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et -lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du -théâtre. - -Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage -d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de -demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et -grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de -ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations. - -Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui -dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se -promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en -devins rouge comme mon gilet. - ---Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà -un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée -qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit -noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son -feuilleton pour vivre. - -Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors, -pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité -ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle -que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le -reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais: - ---Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de -me mener au grand air. - - - - -XV - -SUR L’IMPÉRIALE - - -Une fois dehors:--«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir -tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard -bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et -la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au -Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche, -et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:--Oui, -voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs -humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah! -Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le -Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme -Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme -Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il -nous aurait fallu. - -Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon -nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais -sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande -éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut -être fait. - ---Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une -voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se -croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne -du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le -printemps et l’été! - -Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de -Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de -causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues -parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas, -n’ayant pas l’habitude du trottoir. - ---Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je -voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que -j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens -jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous, -il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon -cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments -se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un -petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous -marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés -par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais -c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours -chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se -passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends -encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait. - ---Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban -avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa -moustache d’un air satanique. - -L’omnibus roulait sur un pont. - ---Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la -grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans -l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle -et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te -donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la -gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te -rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au -ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles. - -J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais -déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de -l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande -Ourse avec tristesse: - ---Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants -jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de -barbares[A]! - -[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne. - -Tant d’éloquence me transporta. - ---Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban! - ---Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein -marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent, -reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets -que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par -hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles -d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes -contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la -peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes. - -Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille -d’huître, me paraissait un Prométhée. - - - - -XVI - -LE CÉNACLE - - -Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban -l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me -fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut -mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous -trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert -comme moi la malle de quelque cousin Mitre. - -Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de -respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but -véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et -l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux -maintenant! - -Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le -criterium du cénacle. - -Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout -de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni -de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui, -lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil -idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du -Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel, -ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air. - -Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de -large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne -manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine -injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris -le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée -qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits -par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés, -vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous -les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres, -Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à -contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs -exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un -vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre -toute-puissante fantaisie. - -Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé--littérairement--la -coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de -se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices, -en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme -et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du -_cannabis indica_, de l’opium et du vin d’Espagne. - -Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles -strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux -étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations -étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si -parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout -d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:--«Que -l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!» - -Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de -braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons -ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse -s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes -classiques à briser. - -Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou -maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à -l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait, -peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer -une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes -d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front, -mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme -de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides -d’or. - -O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se -rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie -furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux -Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises -et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des -matières en ressemblait à une liste des _Mille-e-tre_, recueillie çà et -là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait -le tour du monde. - -Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui, -Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce -Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie -quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec -lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire -éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues. - -Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du -vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier, -j’avais su condenser en formule: - ---«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement -intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois -de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à -suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations -par des images et des sons.» - -Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers -tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais -d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une -valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note, -évoquent la même sensation qu’elle: - - Les seins étincelants d’une folle maîtresse. - -Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses! - ---«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le -novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la -vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi -littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la -poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque -chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?» - -J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le -moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient -de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On -voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres -tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie -composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes -que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de -soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait -à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie. - -Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives -du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le -secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour -le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement, -donnerait sa bénédiction aux _poetæ minores_ agenouillés. Un Athénien de -Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il -disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout -du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On -mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je -n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte -Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela. - - - - -XVII - -LA GRECQUE DES ILES. - - -Et Reine? Et Roset? - -En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis -du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils -aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux -les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant. - -Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à -l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt, -chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où -jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries, -une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait -sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable -amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au -milieu de tant d’autres voluptueux caprices? - -Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me -prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient -parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car -tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité. - -J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne -m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de -voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un -jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est -quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de -promener. - ---Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile. - -Le visiteur s’inclina. - ---Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de -prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire. - ---Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis, -m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune: - ---Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit: - ---Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il -s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: LA REVUE BARBARE, -_organe de la nouvelle poésie_. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas; -administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de -secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier. - -Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de -m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et -subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable -de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander -ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie, -afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix. - -La _Revue barbare_ naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de -revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un -piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un -quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le -cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités -apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers, -émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes -peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas -voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche, -Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la -rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes, -se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate -et bleu--ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la -circonstance--et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies -soigneusement et les vertèbres blanches comme neige. - ---Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant -déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas -venir. - -Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes! -Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de -Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre -restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en -ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre! -C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie -littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province. - -Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme -jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable -adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas -se révéla. - -Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si -maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en -hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les -luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des -haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi -efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques -pouces. Tout lui profitait en longueur. - -Estimant néanmoins son système musculeux convenablement préparé, -Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et -carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme -bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos -mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en -l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se -mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un -gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique. - -Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de -Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul -n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de -mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois -encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons -succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture -cette annonce irritante et mélancolique:--_A paraître dans notre -prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu_, -LA VIE EN ROUGE, _par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et -saine..., etc... etc._ - -Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et, -comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus -d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme: - ---Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues; j’ai essayé de leur -donner des vers, mon _Jupiter peignant les comètes_, dans la grande -manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était -bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin: - - * * * * * - - Des étoiles restaient entre les dents du peigne! - Sur son trône taillé dans un clair diamant, - Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire, - Zeus tout au fond des cieux souriait gravement, - Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire. - -Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu -de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux -premier chapitre à tout le cénacle assemblé. - ---Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas, -souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:--Je vous -montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main. - -Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous -pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres -joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique -dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en -m’attendant, fumait un cigare sur la porte. - ---Serai-je à temps pour la lecture? - ---Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore commencé, je ne sais pas -quel train ils mènent là-haut. - -Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir -combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa -revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient -encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup. - -Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne -était assise.--La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut -pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume. -Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode -orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau -claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne. -Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils -l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà -à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable -enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare -complaisance. - -Je compris alors la tristesse de Nivoulas. - -Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se -précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche -s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette..... - ---Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de -rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru -au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui -l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville, -devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait -laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de -Canteperdrix! - - - - -XVIII - -ROSET RACONTE SON HISTOIRE - - -Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout -le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me -retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue -vertueuse. - -Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à -couler. - -Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait -embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur -le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en -croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé. - -Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le -rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.--Le -moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime -résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle -m’avait prise en grippe! - -Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la -route de Marseille. - ---Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route? - ---Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce -que je savais seulement la place de votre Paris? - -Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés, -Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en -Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi, -l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur -maison roulante. - -Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de -Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu -vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de -ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles: -«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier -supérieur...» - ---Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont -noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter: -ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous -étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille -voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres -côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement, -sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe -blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme -une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en -chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au -milieu des ustensiles et des paquets de linge. - -Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée -plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma -naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la -grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous -le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux -reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs! - -Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit -l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père, -que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite -voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été -du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les -gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le -boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un -pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi, -j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise, -pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain: - ---Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main -au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il -m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse. - ---Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps -pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta -mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit -un peu vite, et l’on t’oublia. - -Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la -famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les -marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé, -volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du -jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin; -quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour -très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse -et ma robe. - -Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays, -suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage, -plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait -pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les -bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce -garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève. - -Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan -montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride, -et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous -comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait -notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât -les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans -avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je -criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête -menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait -ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle -chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore, -pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval. - -Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des -distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à -souper, il me demanda en mariage pour le soir même. - ---Pour le soir même, Roset? - ---Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les -bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que -nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard. - - - - -XIX - -FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET - - ---Vous vous épousâtes donc? - ---Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me -parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les -Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait -déranger bien des projets. - -Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils -possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre -froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois -dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait -d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de -faire revernir la caravane. - -Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un -vacarme: - ---Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais, -moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et -ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions -en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à -nous enlever, et à nous marier devant un prêtre. - -Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les -poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction -en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait -de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de -marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le -soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée. - ---Mais Marseille où vous me cherchiez?... - ---Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si -jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me -délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et -de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa. - -Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous -prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous -nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir -s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions -ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre, -et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour -de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent -attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des -charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions, -ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours. - -S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les -bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps -immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la -nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette -quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les -bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne -faudrait-il pas qu’il en mourût trop. - -Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les -montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se -fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par -bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et -l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille. - ---Enfin!... soupira Jean-des-Figues. - ---Nous partîmes donc, continua Roset. - ---Comment cela, Roset, vous partîtes? - ---Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je -n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un -ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire -épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous -chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre -de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin, -puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis -encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros, -et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre, -comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des -affaires et qui ressemblait au Père éternel. - ---Vous vendre..., le brigand! - ---Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux -Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes -chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la -mer, au _Roucas blanc_, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, -Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours... - -Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une -femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. -Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien -pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait -au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible; -enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la -main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe. -Il me fit peine, je l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon. - -J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à -Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui -n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple -pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me -suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en -plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout -droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux -jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave -garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse. - ---O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues. - ---Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé. - - - - -XX - -ET NIVOULAS...? - - -Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans -manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne -sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour, -cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce -verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette -chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en -sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes -dents, alors, tout étonné de mon plaisir:--Fallait-il être bête! -m’écriai-je. - -Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme -je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une -pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi, -quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades -ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me -trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire. - -Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné -sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de -qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au -jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O -Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour -éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en -partant. Nivoulas pâlit... - ---Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je. - ---Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et -s’efforçant de sourire. - -Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même -mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé -en la montrant:--Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle, -Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce -moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir -flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas. - -Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un -regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis -seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais -d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée. - -Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette -douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande, -quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était, -la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je -d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une -mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux -pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce -soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors. - -La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En -voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux -yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une -émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le -cerveau.--Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à -l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et -préférai ne pas me répondre. - -La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la -promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie. -Enfin elle se décide à parler: - ---Si nous allions souper? dit-elle. - -Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la -déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si -jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si -fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur -sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée, -faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet -phrygien. - -Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout, -de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et -comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes -projets de vertu s’étaient envolés. - -Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on -n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons -tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares, -et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne -rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous -nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La -Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille. - -Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de -grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud -de ruban, le loup se détache... Miséricorde! - ---Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure -inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords. - - - - -XXI - -L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR - - -Nivoulas fut heureux trois semaines. - ---Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset -depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà -devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai -petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la -main. - -C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes -amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si -j’avais choisi moi-même. - -La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps -de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à -la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor, -veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et -dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en -compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la -main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si -galamment porter son sceptre royal de folle avoine. - -La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La -fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le -nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut -mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom -d’_Hostel de Saint-Adamastor_, aristocratiquement inscrit autrefois, -autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais -en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les -boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent -insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais -ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de -Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis, -les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le -vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des -visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et -passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces. - -Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui -semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit -jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré -l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravent de M. -Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle -Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour -s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes. -Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa -façon de comprendre le XVIIIᵉ siècle et l’amour! - -Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans -cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui, -apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait. - -En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du -cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les -spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’_entrée au café_ -surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de -la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi -un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du -bonheur et de la grande vie. - -Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les -loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes, -n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté. - -Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes -garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles, -mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues par les sottes -lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes -perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et -dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles -affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le -fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis, -obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la -vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et -prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau -sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs. - -Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset; -Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais -quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés -du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle -Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à -ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur. - ---Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un -beau jour. - -Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière, -bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait -ainsi. - ---Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset -moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé: - ---C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux! - -Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne -voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait -l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis, -en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui -demander raison de ce public élan de tendresse: - ---Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en -s’enfuyant. - - - - -XXII - -LE CORSET ROSE - - -C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses -selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis -cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et -blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large -escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent -tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et -l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et -sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande -Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul -par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant -personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur. - ---Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand -j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même. - -Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure il savait la -nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse -me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma -main en cherchant la serrure: - ---Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être -nerveux! - -Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide, -et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants -déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un -oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut, -Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand -il était triste, c’était sa façon de pleurer. - ---Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait -pas. - ---Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure? -Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de -confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y -prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et -commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je -changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de -Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires: - ---Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de -Reine; mais fais mieux que Brutus, et n’attends pas une blessure -mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu! - -Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier -que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait -une cuirasse. - -Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de -Roset sur le coin du lit? - -Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines! -Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et -devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant -corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces -corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de -rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux! - -Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce -moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à -dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une -imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me -revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que -Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors -toute ma douleur éclata. - ---Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je -le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que -d’amour. Regarde ce corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à -vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans. - -Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils -riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il -y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous -autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de -scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset. -Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de -corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier -joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du -pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le -voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un -Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle -griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des -cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un -soupçon de carmin. - -Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé -qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui, -je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le -corset en satin rose de mademoiselle Roset. - -Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu -consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque -inquiétude. Il ne voulut pas me quitter de la nuit.--Tu es trop agité -pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai -sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais -très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence, -mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau -sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du -sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute -la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était -complètement consolé. - -Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans -les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs, -Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à -pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire -reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives -descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les -poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses -lèvres--ne lui demandez pas pourquoi--le corset tiède encore et -suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais -aimée, je vous jure! - - - - -XXIII - -AMÈRE DÉRISION - - -Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui -m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En -avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant -la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis, -corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand -votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont -bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous -cogner le front. - -Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot -grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je -m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma -propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le -personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui, -désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des -inventions les plus raffinées du luxe, des arts et du plaisir, et -finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la -Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles. - -Le fond psychologique de mon _Étude_ laissait peut-être quelque chose à -désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre -carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les -diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait -rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le -pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait -décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec -l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le -cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un -petit carré de vélin! - -Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant -dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les -frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un -petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine -des libraires MES ORGIES, LIVRE DE VERS, _par Jean-des-Figues_, avec son -beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte -d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui -représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes -ornées de lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des -reins. - -J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse -dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez -piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait -mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de -rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du -diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire! - -Enfin, une lettre arriva: - - «Canteperdrix, quatorze d’avril 1865 - - »Mon cher garçon, - -»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis - avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si - l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes - pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus - d’héritage, se signe toujours en parlant de toi. - -»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues? - Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes - chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans - chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour - mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à - travailler comme un satyre? - -»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je - te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le - ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de - nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent - fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter - que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la - Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était - perdue et faire couler l’eau. - -»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au - lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs - blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille - remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage, - le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord, - tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la - main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là, - Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand - seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à - Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on - ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des - chansons honnêtement. - -»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y - faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein - mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien - assez de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la - famille. - -»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.» - -Et la signature. - -A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine -mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je -n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de -venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes -débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il -m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le -bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre? - -Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour -sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu -passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu -que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le -trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par -chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou -qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave -des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de -mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles du luxe, -ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de -salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi -sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en -t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir! - -Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une -sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement -tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le -théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces -langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue -particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant -furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de -jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait -métier de dupe. - -Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me -réservait une bien autre humiliation. - - - - -XXIV - -LE SONGE D’OR - - -Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un -bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de -fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir -sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au -cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier -les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de -tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de -la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent -dans le cerveau? - -Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom -d’auteur--on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame -fort lancée--ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en -acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous -cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais -offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la -nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies -désirées me causait par avance une vive émotion. - -On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en -plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le -désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au -Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme -le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une -chose à répondre: j’étais ainsi! - -D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale, -combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi? -Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort -d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris -élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes, -et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes -sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les -comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des -cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que -quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre -l’œil à la serrure. - -Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand, -le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir -préalablement l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait -la féerie-revue des Grains-de-Poivre. - -Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et -chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus -mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes -cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette... - -Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la -porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans -avoir pris le temps d’agrafer son burnous. - -Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant -encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset -affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et -qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises -poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs; -une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et -plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune! -mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de -cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que -dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine. - -Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à -craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une -voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à -l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un -martin-pêcheur. - ---Mon breack! dit Roset fièrement. - -Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en -équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais, -au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des -jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier -de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer -furieusement aux grelots tintants du poney. - -Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle -histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait -la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que -je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête. - -Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un -petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de -cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le -vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu. - -Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir -trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de -l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas, -un candélabre à la main. - ---Rien que ça de luxe! disait Roset. - -Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout, -c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait -de moi et que j’essayais en vain de secouer. - -J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille, -bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et -pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les -moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais -comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit -nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce -qu’elle allait laisser voir. - ---De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme -Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues. -Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher -droit. - -Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous -arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt -dans le plus galant déshabillé du monde. - -Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset -vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était, -certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid -d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette clarté -sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées? - -Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux, -comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait -chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver -ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le -plus tard possible. - - - - -XXV - -UNE IDYLLE - - -Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la -rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller, -je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait -par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont -la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant. - ---Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues? - ---Pour mieux t’admirer, mon enfant! - ---Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu -admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon -imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa -petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se -promenait dans les coussins. - -Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en -apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon -héros. O profonde et comique humiliation des poëtes et de la poésie! -Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier -depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus -haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les -plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet -oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce -peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi -encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et -les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis -chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et -pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui -installait-il? Roset, ma petite perle noire! - ---Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par -la fenêtre. - -Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que -j’étais jaloux, et fut ravie: - ---Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de -t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon -théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne. - -Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une -jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas -à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de fer! -Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la -découverte d’un bois. - ---En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de -temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au -bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller -plus loin. - -Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais -presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi -faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans -aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller -à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à -Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre. -Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère -non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas -manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me -pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:--Et si je te quittais, -Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:--Si tu me quittais, -Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas! - -Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire. -La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du -terrain:--Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des -éclats de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses -bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de -l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien -assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche -de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi -sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de -Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir -mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts -royales de Chambord ou de Chenonceaux. - -Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son -ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante, -ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit -boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin -parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs. - -Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides -l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes. -Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi -provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers -au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines -brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un -mince filet d’eau claire. - -Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses -mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du -bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui -vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous -vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans -l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres, -venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et -affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs. - ---C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore -plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine! - -La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous -fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil -dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons -paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette, -et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va -bien le demi-deuil. - -Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources -invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes -écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des -fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet -d’eau, et c’était, le long des étroits sentiers creusés dans le sable -jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades -improvisées. - -Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de -quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses -longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la -mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des -châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes -bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige -aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et -fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe -claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux -prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à -petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure -auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon -fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous -retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau, -marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où -sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes -du gazon noyé. - -Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne -dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de -vapeur et pareil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les -arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris. - - - - -XXVI - -LES NOCES DE ROSET - - -Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions -l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était -un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde -savait son secret, mais lui voulait faire le brave: - ---Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce! - -Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses -entrechats me tiraient des larmes. - -Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet -attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en -si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces -noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était -un peu ma faute si Roset se mariait si souvent. - -Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr -encore d’aimer Roset; d’ailleurs, si j’en avais été sûr, je n’aurais -voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique! -Cela fait rougir rien que d’y penser. - -Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il -n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son -petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre -peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins -résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet -endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout -ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel. - ---Fi donc! monsieur, ce partage est indigne! - -Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne -l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à -qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille -petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens; -et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos -querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât -réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer -un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse. - -Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes -sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était -beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs -cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un -beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux. - -Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et -Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus -naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis -beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle -y mettait de la malice. - -Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes, -voulurent être de la fête:--Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop -d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient -quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et -Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à -ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours. - -Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes -meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario -reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le -scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel -ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte -sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer, -amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée -qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de -ses vieux amis et nous apporter dans les plis de sa robe le parfum des -élégances parisiennes! - -Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie: - -De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La -caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la -méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir -à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante -pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de -la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la -_Revue_, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le -lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la -semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura. - -Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais -eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau -chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès. - -Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset: - ---Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non, -un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà -échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant! - ---Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon -homme aux caroubes. - -Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien -quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer -l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle; -mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme -aux caroubes c’était moi. - -Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux -heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé -sous ses fenêtres faire le pied de grue. - ---Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait -si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu -qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la -nuit sous mes fenêtres? - ---Pas possible, Roset! - ---Puisque je te le dis. - -Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile! - -Cependant notre amour allait s’envenimant. - -Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par -représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel. - ---O perversité des femmes! disais-je. - ---O sottise des hommes! aurait pu dire Roset. - -Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise. -Nivoulas, disparu depuis trois mois, revenait de province, plus -amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette -condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux -Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues. - ---Faut-il que je renonce? me demanda Roset. - ---Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais -sans rien en laisser voir. - ---Adieu alors, Jean-des-Figues! - ---Adieu, Roset. - -C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de -calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais -pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une -fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre. - -Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous -quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix -malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au -coin de l’œil. - ---Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne -plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon -scepticisme me reprenant: - ---Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer. -Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si -ses beaux yeux allumés t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que -tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes. - -Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla. - - - - -XXVII - -RETOUR AU PAYS - - -A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage, -pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries. -Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait. -En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains, -les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte; -mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit -et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient -au-devant de vous. - -Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui -avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de -Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut -réjouissante! - -Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges, -et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et -bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville, -ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à -grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux -d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours. - -Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui, -mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de -l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue! - -Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu, -sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits -plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les -remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées -d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus -les ormes des lices, de quel cœur je les saluai! - -Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula -entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand -la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit -sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son -nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus. - -Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux: - ---Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je... - -Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je -les aimais. - -Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car -c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et -ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions. - -Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il -fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les -embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et -conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre: -le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre, -et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier. - ---Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les -bons sommeils d’autrefois. - -Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué, -la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire -un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être -borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon, -de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du -brigand de bohémien que l’injure à la bouche. - ---Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon -père du vendeur de bêtes aveugles. - -Et cela me donna envie de rire. - -Ici, le lecteur va m’interrompre. - ---Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il, voulez-vous qu’un vieil -âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant -Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul -un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les -besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père? - -A cela je répondrai d’abord: - -Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement -forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les -courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis -piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons, -précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils -traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à -ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal. - -Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet -dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le -même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze -mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac -de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la -maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom -de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par -un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les -confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y -avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle, -qu’un seul et unique Blanquet. - -Puis ceci réglé, je continue. - -Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M. -Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame -Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible -province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à -mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire. - -Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon, -c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de -chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des -merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano -n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place; -j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de -poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame -Cabridens. - -Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille -cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal, -et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je -remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur -certaine étoffe de soie brochée et ramagée qui jadis ne sortait de -l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un -peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté -Canteperdrix. - -Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux -ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les -Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces -songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle, -réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur. - ---Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou -au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht. - -Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie: - ---Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la -vie, et de ne pouvoir plus être amoureux! - - - - -XXVIII - -MÉFAITS D’UN HABIT NOIR - - -Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer, -des souliers de dévote, et la tante Nanon entra: - ---Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite, -Jean-des-Figues! _Elle_ est sur la terrasse du Bras-d’Or. - ---Qui cela, tante Nanon? - ---Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la -dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant -au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon -s’écria: - ---Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes... - -Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle -ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon -gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six -cents francs de solides rentes, deux terres au soleil, la maison -qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout -ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la -bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve, -_misè Nanoun_, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est -un grand honneur. - -La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple -rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses -contiguës. - -Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du -matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes, -c’était Roset, Roset en personne. - ---Quel spectacle, mon pauvre Jean! - ---Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas! - -Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues -se précipita vers la rue. - -Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez, -la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être -témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en -apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de -l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main. - -Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas -l’éteignit. - ---Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours les noces de Roset! -Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de -quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon -lâche empressement. - ---Fuyons la tentation, allons à Maygremine! - -Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes -souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de -ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais -Reine. - -L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes -premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des -sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus -pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais -atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil -les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route -roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me -trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert -de boue, dans un état à ne me présenter nulle part. - -En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par -l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour -Maygremine, sur la foi d’une éclaircie. - -Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une -nouvelle ondée, mon veston bleu de roi partage le sort qu’avait eu déjà -ma jaquette gris-perle. - -Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une -épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la -malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir -à calmer sa fièvre. - -Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et, -quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette -gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma -visite. - -Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne, -par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation -irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était -allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un -éclat plein d’ironie. - -C’était à s’arracher les cheveux. - ---Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir -auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine -aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse. - -Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon -ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement -solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une -simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque -et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les -innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil. - ---Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec -son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut -bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe, -Jean-des-Figues n’entendait rien. - -Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup, -mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était -seule. Elle me donna même sa main à baiser:--«C’est presque permis -maintenant», semblait-elle dire. - -Je ne m’expliquais pas ce subit changement. - -Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en -plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose -inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse -électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut -en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets, -carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les -boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et, -avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu -mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la -suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien, -et je me trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M. -Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un -discours de sa voix de comice agricole. - -J’avais peur... - -Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens -paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè -Nanoun, des innombrables vertus de Reine. - -Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était -pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il -s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse -survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route. - -Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le -cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour -essayer de cacher mes basques. - -Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais -voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme -tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme -madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon -notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage. - ---Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre? - -Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux, -paternellement. - -En vain j’essayai de protester. - ---A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez -endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de -faire peur à nos moineaux? - -C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître. - -Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la -main de Reine me fut accordée. - ---Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu -rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens -est allé trop loin... J’avais envie de me dédire. - -Il n’était plus temps. - -Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà -couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les -libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du -Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de -corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la -comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de -Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement -repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts. - - - - -XXIX - -CET IMBÉCILE DE NIVOULAS - - -Je trouvai chez moi un mot de Roset: - -Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors, -elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour -retrouver Jean-des-Figues. - -La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un -coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle. - -«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or, -malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais -pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de -Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras, -est arrivé à temps pour payer la note. - -«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et -le pauvre garçon aura fait un triste voyage...» - -Puis en manière de post-scriptum: - -«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré, -ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et -depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi! -Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?» - -Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite -tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien. - -Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme. -Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se -faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne -duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous -une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris. - -Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne -m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à -l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me -poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir -que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de -fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris -une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des -cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode. -Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine -fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la _Vie Parisienne_ -au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement -provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les -cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables -robes à fanfreluches. - -Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle -sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter -des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles. - -C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et -la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la -bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire -cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à -mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je -crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à -Paris. - -Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville, -on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me -voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir, -sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens, -quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi, -Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale. - -Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier -pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les -grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être -jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane -grimpait une côte? - -J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant -était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la -plus comique avec la fureur de ses yeux: - ---Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à -perdre. - -Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon -lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se -fût parlé à lui-même: - ---O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire -tenir un mulet borgne par une femme! - -Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et -qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable -aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le -champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas -l’avait laissée expirante, au milieu des bohémiens, à une lieue loin de -Canteperdrix, dans la caravane dételée. - ---Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et -touché jusqu’aux larmes... - ---Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas -voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et -quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner, -Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir. - -«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant -cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens, -quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me -montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane, -Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis -ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me -prit, et j’eus envie de lui crier: - ---Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est -Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer! - -Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son -bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre -garçon qui pleurait silencieusement dans un coin. - -La nuit tombant, il fallut partir. - ---Janan va venir, disaient les vieilles. - -Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain, -et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ. - - - - -XXX - -EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!. - - -J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et -rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place -où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires -reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre -deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se -lamentait, assis dans l’herbe. - ---Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan -aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils -emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!... - -Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les -bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De -quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les -atteindre? - -Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon -mariage et Canteperdrix:--C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te -dis-je!... Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me -suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie. - -Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main. - -Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce -campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux -allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire -sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque -morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se -crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que -je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait -diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des -apparences fantastiques. - -Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir -me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête -perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison: -noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes -qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques, -pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de -la Hogue. - -Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon -père me justifia aussi bien qu’il put, et les préparatifs du mariage -recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre, -j’étais entièrement incapable de volonté. - -Une idée fixe me tenait: si Roset était morte! - -Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce -mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais -rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que -j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables -symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à -mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me -vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me -regardant. - -Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de -frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir. -Je m’informai: - ---Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque -chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et -puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs -affaires... - ---Et qu’ont-ils enterré?... - ---Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand. - -Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais -bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations -folles naquirent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur -l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession, -toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui -peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et -la terre remuée sous mon figuier. - -Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font -tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient. - -D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de -M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la -conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des -chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs -singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que -l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un -mémoire sur cet important problème ethnologique... - ---Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune -homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on -apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de -ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un -problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme -l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent -ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose -épouvantable à penser, naissent, se marient et meurent, librement comme -ils l’entendent? N’est-ce pas... - -Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut. - ---Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir? - ---Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se -charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ, -sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de -sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui -me donna le frisson. - -_Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!_... Ces deux courtes phrases me -bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme -deux hannetons fantastiques. - -Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas: -Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont -capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la -Providence!) sous le même figuier où j’étais né. - -Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes. - -Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière, -l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les -vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille, -attendaient. - -Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître, -s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec -en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il -creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un -drap?... - -Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père, -mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs -flottants et une petite main. - -C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le -drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait -Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille -vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui -disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse! - -Une question me restait à faire: - ---A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à -fouiller ainsi sous le figuier? - ---Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le -brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien -oublié! - -Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup: - ---Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le -matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne. - - - - -XXXI - -LE VERRE D’EAU - - -Vous avez lu _Mireille_ et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le -mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du -palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux: - ---«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi -une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique -bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre, -les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.» - -Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon -fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau -froide qui me guérit. - -Mais au prix de quelle épouvantable crise! - -Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et -comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la -nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent -à l’aurore, je sentis avec une bizarre impression de soulagement et de -souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon -front rafraîchi. - -Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je -disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour -de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle: - ---Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai -voir M. Cabridens... - ---Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde -avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le -métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en -font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque -galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien -fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus -rien. - -Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là, -d’ailleurs, l’opinion commune. - -Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens, -et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à -favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les -derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon -achevait de fumer et de s’éteindre. - -Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de -libertinage, toutes les folles étincelles de mon cerveau s’étaient -envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme -la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour -Roset. - -Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je -remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je -faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte. - ---Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela! - -Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour -m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes -douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne. - -On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois -que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous -mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures. - -Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et -la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié, -mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des -champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond -de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je -relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les -Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes -vapeurs violettes, s’alignaient dans la zone empourprée du ciel, -claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet -d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or. - -Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues: - ---Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être -malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil, -sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la -Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton -champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant? - -A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil, -de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me -tira de ma rêverie. - ---_Arri!_... _Arri!_... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme, -et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil -âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en -avançait pas d’un pouce. - ---Balthazar, _Arri_! - -O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme -que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main -légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou. - ---Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer. - ---Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues? - ---Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière? - ---Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris -de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à -travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer -au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place. - ---O Providence! m’écriai-je. - -Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait -grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois -jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant -son mari bohémien. - -Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point. - -Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je -m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel -appétit manger des figues sur sa propre tombe. - -Cette idée l’égaya beaucoup: - ---Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y -ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps -du roi René... - -Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un -fou rire: - ---C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je -comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait -en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que -nous l’enterrâmes. - ---Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me -reprendre. - ---Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu, -l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux -pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça... - ---Blanquet? - ---Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que -lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain -de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus -avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup -de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de -police. - ---Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que -Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là! - -Mais Roset se reprenant à rire: - ---Préférerais-tu que ce fût moi? - ---Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime. - ---Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien -heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne -t’en serais jamais aperçu. - -Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je -compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là, -eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je -n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection -terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était -mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de -son ami. - - - - -LE TOR D’ENTRAŸS - -A FERDINAND FARRE - - - - -I - -BON COURAGE, BALANDRAN! - - -Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du -soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le -chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix -au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion, -marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par -goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre -était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au -château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout -guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans -et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre -Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de -pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut -un bon sourire: - ---Bien le bonjour, monsieur l’abbé. - ---Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est -ta récolte que tu portes? - ---Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran -d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au -fond du bissac de toile grise. - -Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme. - ---La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce -que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays! - ---Ça te profitera, Balandran. - ---Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la -parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour -le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les -petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en -goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un -joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je -pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille -dépassant, _crapauder_ un peu le dimanche. - ---Païen de Balandran! - ---Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais -eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère... -Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme -ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du -quinze... si vous vouliez... - ---Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait -une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran! - ---Monsieur l’abbé!... - ---Adieu, Balandran, et bon courage! - -Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la -montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le -colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux, -harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses -dents:--Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son -bon courage! - - - - -II - -BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES - - -Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du -plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de -chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette -source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur -de terre, y lavait ses guêtres soigneusement. - ---C’était donc vous, père Antiq? - ---Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent -railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler -ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans -doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château. - ---Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde! - ---De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père -Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne -pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée... -_arri_! bourriquet, _arri_! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est -qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton -bastidon finira par te manger ta boutique. - ---Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai -enterré déjà force beaux écus. - ---Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste. - ---Si elle me reste, père Antiq? - ---Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles? -Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais -cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut, -canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est -arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui -de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y -voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu -dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus, -saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les -rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux, -brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les -grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe -la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou -ne reste dans cet _Ermas_ qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur -Mistre est là qui te surveille:--Courage! Balandran, courage! Encore six -mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée, -je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le -notaire qui t’a prêté l’argent,--car tu emprunteras, Balandran,--le -notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances: -capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer? -Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est -charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu -dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu -auras fait un jardin. - -Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des -calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du -rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le -père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante -l’encourageait: - ---Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez -raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez, -dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me -connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties... - -Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il -aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les -amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs, -Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver -quelques écus pour le jour--et ce jour ne pouvait tarder--où le château -d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet, -gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, -n’importe quoi, un coin de terre. - -Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte -noire qui conduit dans les bas quartiers. - - - - -III - -LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE - - -Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son -oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et -suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les -passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui -constituent le _quartier bas_, le quartier agricole de la ville. - -C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de -jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le -bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la -porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur -femme prépare et se taillent le pain avec lenteur. - ---_A diousias_! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq? - -Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un -tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins. - -Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre -monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres. -Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand -rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne -pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses. - ---Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné? -Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il -l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée, -le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve, -aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se -sentait pas d’aise. - -Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy -évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de -quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De -plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et -maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de -paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que -l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant -surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce -n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y -avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage, -soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger -tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais -rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël, -après avoir bu un doigt de vin cuit. - -Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq, -lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée, -comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier. - ---Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa -pioche. Mais Cadet ne répondit pas. - -Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et -qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage. - ---Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq -en attachant l’âne à la crèche. - -Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à -pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après -des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert. - ---Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et -soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne -décontenancé. - -Un _bée_ joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur -un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles -sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout -l’hiver. - -Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance. - -Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier, -des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas, -le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du -groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de -terre de la récolte. - -Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier -tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable: - ---Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il. - -Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux -Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une -main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en -train de roussir. - ---Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet. - -Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard, -philosophiquement il ajouta: - ---Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête! - - - - -IV - -LE ROMAN D’ESTÈVE - - -Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de -mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès -le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils -soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux, -sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques -notions d’arpentage. - -Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel -pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’_Amitié_, avait mis tout -Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer -le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris -d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la -grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux -écoles d’Aix. - -Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas -davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien -au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un -droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail -et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier, -quasi manuel à son idée. - -Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et -comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce -qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et -tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son -temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les -traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux, -en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en -passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la -grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives -couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait, -au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes -comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu. - -Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait -tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle -saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le -grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses -aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers -de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes -d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents -roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, -ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une -compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref, -Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que -l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre -auquel il ne comprenait rien. - ---Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en -remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque -main une vieille bouteille. - ---Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison -soit en joie. - -Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi -avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à -l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous? - -Estève allait se marier. - ---Avec qui? - ---Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, -propriétaire du château d’Entrays. - ---Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le -père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait -pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de -paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde -un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père -Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le -débraillé pittoresque de son cher neveu. - -C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des -choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses -hypothèques, et le château d’Entrays se vendait. - -Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la -campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. -Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut -présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, -naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait -toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air -d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé -entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir -même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à -son propre père. - ---Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq; -vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle -voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple, -avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la -conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant -d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au -contraire:--Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?--Un peu dur, monsieur -Blasy: la terre n’a pas son sang.--Il nous faudrait quelques gouttes de -pluie. - -Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant. - -Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le -petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le -colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine -claire chanter. Il pensait à Jeanne. - ---Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en -décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine. - -Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était -déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel -mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine -percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer -l’heure des arrosages. - - - - -V - -LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR. - - -Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les -Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les -livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils -ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et -cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial, -note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les -aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait -d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques. - -Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de -vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce -que signifie _entrays_, ce qu’est un _tor_, ce qu’est un _plan_, et -pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre. - -Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (_inter aquas_) est forcément une -pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée -dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons, -situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs -de la Durance. On appelle _tor_ un plateau moindre accoté au _plan_ -comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a, -sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se -distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et -Tor-le-plus-bas. - -Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors. - -Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être -trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors -qu’il domine. - -Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais -tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac -immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors -soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le -pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le -poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se -précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était -abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles -plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le -Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que, -dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme -actuelle. - -Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre -hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces -mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement -perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et -la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y -rencontre partout. - -De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux -paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les -nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le -Tor-le-plus-haut et le Plan. - -Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et -de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre -quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence -de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du -promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site -escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes -vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là -évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la -fouine. - -Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le -Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire. -Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu -des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le -grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les -premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils -s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de -Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue. - ---Ah! si c’était nôtre! disaient-ils. - -Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se -décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches -blanches: ÉTUDE DE MAITRE BEINET, _Vente par licitation_, annonçaient la -grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à -Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance -choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux -quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les -étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le -monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus -sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées. - -Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque -jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être -longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se -fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra -aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour -déclarer que la terre doit être à qui la travaille. - -Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le -long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison -commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé -midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là -que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à -louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée -depuis des siècles. - -Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le -triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux -et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait -quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les -saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, _le -canier_, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de -piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois -dans le pot plein de fromage fermenté:--Toi, Peyre, va-t’en à -Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux -Aygatières... - -Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour -des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée -bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix. - -Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur -lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les -affranchit.--«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras -vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand -amour. - -Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan -songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se -retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de -pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune. -Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout -le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour -de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze -sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient -venir maintenant:--C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous -travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous, -puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus. - -Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se -ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des -propriétaires. - - - - -VI - -LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE - - -A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient -depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné -Balandran cognant à la porte, l’éveilla. - ---Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que -mademoiselle Blasy se marie... - ---Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien. - ---... Avec M. Anténor. - ---Anténor! Qui ça Anténor? - ---Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre. - -Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M. -l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose. -C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause -de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran, -et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait -sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays -ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser... - -Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà -Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue, -heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux -commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes -d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement. - -Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le -portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique -peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait -au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les -hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les -deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus -joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et -clair, un rayon brillait. - -Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses -inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la -nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était -arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son -art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature -planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor; -et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés -et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du -chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans -cesse:--Anténor! Anténor! - -Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser -mademoiselle Jeanne. - -La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq, -l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas -maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande -en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait -et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé, -demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à -boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère -et se retira. - -Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les -inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était -mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres. - -Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait -pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans -auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M. -Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses -dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier -avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son -capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes, -courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches -caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M. -Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard. - -Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son -pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans -railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point -d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de -gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la -carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de -ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus -présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus -exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle, -d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le _Journal des chasseurs_ ou -bien la _Revue agricole de la zone de l’olivier_! - -C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu -s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement -satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de -petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout -cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale; -et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la -fourmilière des paysans. - -Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas -compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs, -pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté -lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre... - -Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du -doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de -son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans -d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le -mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre -noir,--coups de fusil rares!--le grand-duc empaillé qui ouvrait dans -l’ombre ses yeux d’or. - - - - -VII - -MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA - - -Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au -bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M. -Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes -l’abbé Mistre ne parlait plus. - -L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il -releva la tête: - ---«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre? -N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme -lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor. -Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était -accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence -indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en -famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il -désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite -ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy, -entre Anténor et Jeanne.» - -Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste; -l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu. - -La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous -les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu -révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout, -n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant -très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie. - -D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque. -Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du -prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu -et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais -monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor. -Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné -qui buvait et ne se montrait guère. - -Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui -allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, _boire le -lait_ chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit! -par respect pour sa soutane, mais point la nièce. - -En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait -un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société -(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu -désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire, -conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance -et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance -ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait -obligé de compter avec l’abbé Mistre. - -A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui -enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches, -plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites -condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage -se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa -faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste -état des filles pauvres de province. - ---Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de -rien! - -Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:--Ah! -grand enfant! Ah! vieil imbécile! - -Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir. - ---Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?... - ---Mademoiselle Jeanne voudra! - ---C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement -dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se -marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!... -Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle -accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que -moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma -faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne! - ---Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé -avec un regard fin. - -Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il -savait que Jeanne écoutait. - - - - -VIII - -ESTÈVE SE CONSOLE - - - «..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la - porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez - vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant - quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de - pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je - n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que - j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité, - le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était - là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas - être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire? - Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier. - - »JEANNE.» - - - ---Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir, -furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne -avait remis cette lettre. - ---Il y a que c’est fini! dit Estève. - -Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement -furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour -lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait, -il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous -les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les -autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays -et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il -avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes -ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à -l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne -voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais -l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à -la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans -l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était -pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa -fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas -quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce -grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes -invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville -artisane et rentière ne soupçonnait pas. - -Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et -s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux, -tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la -pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les -plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop -pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était -jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en -conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et -mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour. - -Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte. - ---«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se -dit-il, on n’en meurt pas!» - -Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses -chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le -vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces -grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et, -de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double -pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si -fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser. - -Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain -mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les -artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte, -traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq, -mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait, -d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours -gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait -Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que -mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor, -faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir -d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce -temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans -quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou -dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la -chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays -une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de -ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe -une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer. - -Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à -mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la -sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve -évanoui. - - - - -IX - -LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE - - -Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture. - -Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé, -beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de -l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de -prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses. -D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la -saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même -libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à -moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de -la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il -pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue -du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait. - -De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il -essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à -mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois -il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au -fond ne répondait pas. - -Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent. -Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de -Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant -ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M. -Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre, -mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre -eut lieu. - -Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de -bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes -entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu -d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui -ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de -Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et -songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre -les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en -face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait. - ---Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute -seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire? -Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon, -incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un -autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse -dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château... - -Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant -le projet de mariage, et subitement interrompues depuis: - ---Double brute! s’écria-t-il. - -A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson. -Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et -tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête -morte, M. Blasy se rasseyant, continuait: - ---Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute, -de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève! - -Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut. - ---Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir. - ---Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy! - ---Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq? - ---Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place. - ---Amoureux? - ---Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père -Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe. - -Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses -soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait -Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi -buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien? - ---Les enfants sont fiers, monsieur Blasy! - ---Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent -s’entendre. - - - - -X - -COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU. - - -Les vieux s’entendirent. - -Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était -au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et -les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un -sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il -partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter -Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne -pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire. - -Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte -de se procurer des greffes. - ---Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne... - -Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait: -Ça marche, tout est prêt! il ajouta:--Bonjour, monsieur Blasy! - -M. Blasy souriait toujours. - -On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume, -montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:--Enfin! -puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche -ce matin! - -Or il l’avait mise exprès, le brave homme! - -Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se -boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre, -intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père -Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se -firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur -âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne -jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris -légèrement. - ---Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe -quelque chose! - -En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor. -Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et -regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait -le chemin d’Entrays. - -Ils s’appelaient, causaient par groupes. - ---C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq. - ---Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy. - -L’huissier entra, apportant un papier timbré: - - --«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire - des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à - Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la - requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...» - -Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans -trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement -à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de -payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par -saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il -demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires -du montant des susdites obligations. - ---Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est -pas difficile. - -Et comme Jeanne ne comprenait pas: - ---Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait -deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on -me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se -vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux -bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au -père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec -les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne, -tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les -acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la -petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure -pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui -demander pardon. - -Puis, l’embrassant: - ---Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un -fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon -aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait -rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te -voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus. - ---Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du -coude. - -Estève prit la main de Jeanne: - ---Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais -la demande en mariage. - -Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans, -assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et -redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en -mesure pour la vente. - ---Et vous, père Antiq? - ---Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le -jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un -homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre -et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère. - ---Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy. - ---Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux -m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la -joie! je lui prêterai ses cent écus! - - - - -LE CLOS DES AMES - -A LÉON CLADEL. - - - - -I - -CE QU’ÉTAIT LE CLOS - - -Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la -vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si -bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de -jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de -sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore -chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour -du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles -autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne -portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des -grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats. - -Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus -clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus -délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le -clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire -sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle -vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos -des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri. -Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du -mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin -de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en -nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur -l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles -par un trou de haie, au temps des cerises. - - - - -II - -CE QU’ÉTAIT M. SUBE - - -M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le -plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus -peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce -couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité -bourgeoise? - -Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu -aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et -fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et -respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond -à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M. -Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier -d’Italie! Et le soir, au cercle,--quand tous les autres peupliers -frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe -autour de lui,--d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en -feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille -avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les -peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix -qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les -bords de la Durance par un beau coup de mistral. - -Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel -les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848 -ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées -particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce -tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre, -violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à -facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du -soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux -préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci -qu’imparfaitement. - - - - -III - -SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE - - -Et cependant le propre père de M. Sube, _Sube le Rouge_, comme on -l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la -révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces -choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les -grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs. -La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon. -Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des -hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier -révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la -grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube -fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été -surnommé _Sube le Rouge_, c’était uniquement pour la couleur de ses -cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours, -devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette -supposition. - -D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube -le Rouge était mort. - - - - -IV - -UNE VIEILLE MAISON - - -A Canteperdrix les gens disaient:--«La maison Sube, vieille maison!» Il -faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier, -projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie. -Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une -vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et -Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube -n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au -plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à -Canteperdrix. - -Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de -blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des -tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le -nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se -promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond -à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de -microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y -compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux -meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts -marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous -les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en -carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en -fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube -passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille -bourgeoisie. - -Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du -propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su -qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles -vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes -d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie -la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses, -ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires... -si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien -que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en -savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur -qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht -provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix -douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93. - -Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M. -Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté -attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il -archiviste-paléographe? - - - - -V - -MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE - - -M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames; -seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant -M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube. - -Voici comment: - -Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de -Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en -fonder un. On l’appellerait le _Musée Tirse_.--«Là, disait-il, seront -déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des -donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les -outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits -bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes -grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ -siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche -du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute -d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains -ignorantes!» - -Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y -intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à -honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par -l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos, -à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait -le nom de _salle Sube_. - - - - -VI - -VOYAGE DE DÉCOUVERTES - - -Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures -simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression -produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par -l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans -être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De -même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets -antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré. - -Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps -endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande -gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques, -que de doutes, que d’interrogations singulières! - -Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité -d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité -même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé -pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations -de Subes? - -Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan -de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux -n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que -tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages. - -Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube -découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en -conclut--non sans vanité--à d’innombrables alliances nobles, dont le -souvenir se serait perdu. - -Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur -aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il -n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la -coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air -empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il -prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable -Révolution. - -Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque -personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux -solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait -là l’_Encyclopédie_, le _Dictionnaire philosophique_, les livres de -Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’_Origine des Cultes_; il -y avait, le dirai-je? _le Compère Mathieu_ lui-même à côté des _Ruines_ -de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un -Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une -main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée -sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je -ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses -inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime -qu’il ne se rappelait pas avoir commis. - -Tout à coup, d’entre les feuilles d’un _Zadig_ qu’il époussetait, un -papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans -son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait, -s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans -sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune -sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit -que font les papillons de vers à soie quand ils grainent. - - - - -VII - -LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE - - -Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du -paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube -croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits -culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des -rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire: - - Acquéreur de biens nationaux! - Spoliateur de la noblesse et du clergé! - Détenteur de l’argent des morts! - -Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le -portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme -d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge -elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait -sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M. -Sube-le-Blanc! - - - - -VIII - -DOMAINES NATIONAUX - - -_Extrait du registre_ _Vente_ -_des Ventes._ _nº 342._ - -Du troisième jour complémentaire an III de la République une et -indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la -République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du -citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces -présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen -Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à -ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national -dont la désignation suit, savoir: - - Le Clos dit des Ames _seu Purgatoire_, ci-devant appartenant à la - ci-devant confrérie des _Ames du Purgatoire_, lequel clos de la - contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi, - les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière. - - Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc - de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de - toute obligation de messes, prières, processions et autres - pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare - l’acheteur pour toujours exempt et déchargé. - - Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de - six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5 - de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en - numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en - mandats et assignats à trente capitaux pour un. - -_Signé_: - -SUBE (EUDORE ANACHARSIS) -=TROTABAS=, commissaire, etc., etc. - - - - - -IX - -LE CHAMP DE SAINFOIN - - -«Clos dit des Ames _seu Purgatoire_!» se répétait avec terreur le pieux -et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée, -réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer -leurs travaux. - -On avait ouvert la séance à midi.--«Sube est bien long avec ses -antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une -heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son -chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos. - -Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva -le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur -un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit -formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du -corridor, mais personne ne répondit. - -Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le -loquet et de pousser la porte. Personne encore! - -M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés, -meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de -la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement -froissé et mouillé de larmes! - -M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami -Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée, -il se dirigea vers le balcon. - -O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ -de sainfoin, M. Sube allait et venait. - -M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée: - ---Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant -ainsi au milieu d’un champ de sainfoin? - ---«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos -s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube -ni M. Sube ne répondirent. - -Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours. - -Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le -sainfoin:--«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais -n’eut pas l’air de le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina; -puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva -perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras, -et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la -pesanteur. C’était là sa manière de saluer. - -M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse. - -Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à -grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes -s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en -colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et -tourbillonnaient autour de la tête de l’importun. - -Et M. Sube soupirait: - ---«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?... -Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!» - -M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de -monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était -devenu fou. - - - - -LA MORT DE PAN - -A HIPPOLYTE BABOU. - - - - -LA MORT DE PAN - - -Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre _Des -Oracles qui ont cessé_. - -«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la -mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé, -partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui -venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la -troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un -certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de -frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il -faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais -que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il -avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le -fit; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des -plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes -affligées et surprises.» - -Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire -qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses -comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais -quelque chose--moi qui vous parle--ayant eu cette joie, en pleine -Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au -dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré. - -Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des _Païens -innocents_, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du -Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait -ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint -de campagne. - - * * * * * - -Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage! - -Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des -heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait. -Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des -torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége -s’arrêtait; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie, -des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et -rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement, -sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des -marjolaines et des buis. - -Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi -et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et -sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au -soleil, la chapelle blanche de San-Pansi. - -Et _zou_! les enfants, à San-Pansi! - - * * * * * - -Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de -mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste -probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou. - -La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé -regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas -donné sa vieille pierre pour la chapelle. - -Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas -le curé, c’était l’ermite. - - * * * * * - -Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi -rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air -de païen. - -Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps, -avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture, -déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue -par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes -qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était -de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords -des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la -vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où -la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou -d’un pâtre d’Ionie. - -L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à -demi sauvage. Mais comme--suivant la tradition immémoriale de ses -prédécesseurs à San-Pansi--il joignait aux fonctions sacrées le rare -métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en -automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques -dans les quatorze trous de sa flûte en laiton. - -Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de -boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions -qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des -vallées! - ---«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers», grognait-il, entendant -chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main: - ---«_Pichoun aganto la campano._» - -Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée, -tandis que le pauvre _clerson_ essoufflé, perdu dans les buis d’où sa -tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche. - ---«_Qué te n’embarre de bestiari!_» disait l’ermite, en revenant -s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât. - - * * * * * - -Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé -descendu au village: - ---«Ici, les enfants!» criait l’ermite. - -Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans -son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne -cérémonie. - -Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu -les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le -soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face -sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai -offert le miel et le fromage, et comme eux--ne riez pas trop!--j’ai -frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les -garçons vigoureux. - -J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand -le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des -satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma -pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble -autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages -pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite -pontifiant dans les rayons du soir. - - * * * * * - -Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en -certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de -San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu -spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être -inquiété, les durs siècles du moyen âge. - -Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors -frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science), -j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une -intéressante discussion pagano-archéologique: - ---Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce -n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique? - ---D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se -versant à boire; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier, -mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq -vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le -premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé -aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré -encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de -son existence s’est perdu. - ---Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la -première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le -Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége -déguisement à usurper un reste d’encens et de culte. - -Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement. - ---Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille -religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les -campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés -et ses mystères. - ---Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en -venir? - ---A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que -Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous -trouvez--sans le savoir, j’aime à le croire--grand prêtre du dernier des -faux dieux. - ---Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée. -Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son -cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain -de San-Pansi, laissait voir. - -Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au -rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à -droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau -traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une -imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure -couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel. - ---Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à -peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est _le pas des Portes_. -Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains -et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier, -descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et -les dieux du pays de lumière. - -Du _pas des Portes_, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur -le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous -voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts, -alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes -parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines -arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du -bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord -d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois, -dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme -des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et -formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa -face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil -rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?... - ---Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en -m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit -commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais, -à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers -de la contrée. - ---Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne -sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout; -tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple -artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un -dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer -que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes, -transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la -nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans -d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la -fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs, -ne manquent point... - ---Voyons, monsieur, voyons ces preuves. - ---N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du -temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas -une preuve aussi que ce nom de _Peyrimpi_, pierre impie, qu’a la -montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas -excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens -incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici, -faut-il que je vous les rappelle: - -| HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE... | -etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se -confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre -saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse, -direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre -fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans -les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le -visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit -San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage, -conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en -riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et -visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie -singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la -vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les -végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour -signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni -sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien -examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les -taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les -bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui -peuplent le ciel. - -Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres, -et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant -vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine: - ---Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et -fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et -qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux -saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique. - ---Pure plaisanterie... monsieur!... - ---Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit -siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un -scandale et pour certaines gens matière à honteux profits. - -Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui -desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace -et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de -campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de -Saint-François. - - * * * * * - -Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la -promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi. - -Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une -cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé -de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des -plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite, -chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux -lézards. - ---Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le -dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom. - -A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec -cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens -tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que -San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin. - -Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire -lamentable: - -Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui -avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec, -menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès -les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il -voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage. - -Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout, -gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué -tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la -peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la -houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu -parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et -soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles -stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais -ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on -ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur, -N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée -et restaurée sous l’invocation de Saint Pie. - ---Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en -haussant les épaules. - ---Mais les fromages? les pots de miel?... - ---Interdit, comme tout le reste! - -Et me montrant l’autel de grès: - ---Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler -là-bas dans le vallon. - -Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le -surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui -n’y était plus. - -Nous nous quittâmes navrés, et sans boire. - -Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les -cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique, -tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu: - ---Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je. - -A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent -subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des -feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit. - -C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout -dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme, -nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait -à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande -flûte de hongreur. - - - - -LE CANOT DES SIX CAPITAINES - -A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal.. - - - - -I - -LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE - - -Le vent d’Est faisait rage autour du _Bigorneau_. - ---Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée. - -Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en -seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à -travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et -le festin continua. - ---A votre santé, colonel! - ---Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel. - -On remplit les verres de nouveau: - ---A votre santé, capitaine! - -Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit: - ---Messieurs, capitaines, à votre santé! - -Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible -petit yacht--le _Singe-Rouge_--battait de l’aile dans la tempête. Un -homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout, -buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont. -Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent. - ---A ton roman nautique! disait l’un. - ---A ta grande symphonie maritime! disait l’autre. - ---Aux mots goudronnés que tu collectionnes! - ---Aux bruits de tempêtes que tu notes! - ---Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire, -cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé. - ---Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée -n’est pas bleue. - -Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria: - ---Terre! - ---Quelle terre? - ---Antibes. - ---Cap sur Antibes! - ---Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien. - ---Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le -musicien qui lui-même s’appelait Miravail. - -Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria: - ---Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans -Antibes. - ---Et ça? - ---Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit. - -A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et -murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch -au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron, -d’alcool brûlé et d’amande amère. - -Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer, -hallucination plus singulière: - -En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues, -c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes -plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes -en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même -port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle. - ---Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je -sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de -voir double; or c’est ici le contraire qui arrive. - -Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché -sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague, -le _Singe-Rouge_ faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et -filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port. - ---La barre à bâbord, droit sur le chenal! - -Le _Singe-Rouge_ enfila le chenal: arrêt subit, craquement sinistre. Du -même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au -vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant -entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la -grosse pince d’un gros crabe. - ---O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant. -Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient -roulé, et murmura: - ---Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent -la cuisine. - -Hé! du récif?... Holà! du récif?... - -A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et -ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son -naufrage, l’infortuné peintre dégringola... - - - - -II - -L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX - - -.... Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel, -se réjouissaient autour d’une soupe de poisson. - ---J’ai faim! dit le peintre en manière de salut. - ---Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse. - ---Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par -le trou d’homme resté ouvert. - ---Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire! -ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites -pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles. - -Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du -_Bigorneau_, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en -rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos -de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc -leur vieille querelle endormie. - -L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a ses romantiques et -ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en -appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va -trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût -commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait -furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse -aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers -Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre -trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin. - -Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait -volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de -nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font -qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire. - ---Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens. - ---Parisien qui ne les aime pas! - ---Capitaine Barbe! - ---Capitaine Arluc! - -Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à -l’incident: - ---Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce -n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des -cactus, des aloès et des figues de Barbarie. - -Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines; -d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés. - -Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans -les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois -exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés; -respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement -nautique des hôtes du _Bigorneau_, ils s’étaient crus jusque-là dans -l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point -pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel -étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui -navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des -cactus! - - - - -III - -QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE - - -Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non -plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci. - -La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes -nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats. -Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir, -les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des -rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus -couleur d’or. - -Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce -de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier, -qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que -c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se -sauver sur la vaisselle. - ---Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord. - -La recommandation était inutile. - ---Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte, -ça pique aux jambes. - ---Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant -capitaine Varangod. - ---Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour! - -Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient -inaccessibles à la crainte. - -Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse -comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine -Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins -dans la bouillabaisse. - -Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son -affectueux appétit. - ---Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée, -j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai -plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse, -l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient -tressauter les verres et les bouteilles se heurter. - -Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés -certains regards de défiance. - -Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les -regards bilieux de Saint-Aygous. - -Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes -gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet -amer nectar antibois. - -Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits, -quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces, -poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages, -tout y passa. - -C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois -simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien -reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que -surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en -mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les -croire. - ---«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il -fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges -à point sous l’eau transparente des criques.» - ---«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un -jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane -d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille -de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle -chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le -bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous -voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se -change en un flocon de neige, avec le bouchon en équilibre tout au -bout.» - -Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion -d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages: - ---Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le -passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon -serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire; -mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les -matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre. - ---Comme ici les grives? - ---Précisément! Ce fut même ce qui me sauva... - ---Ecoutez! écoutez! - ---Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du -malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je -vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire, -faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et, -finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions -épouvantables. - ---Ils étaient empoisonnés? - ---Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux -d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné -compagnon, mon matelot les avait grisés. - -Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait -moins fort, les paquets de mer tombaient moins dru, et plus la tempête -se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le _Bigorneau_ semblait -exagérer son double mouvement de roulis et de tangage. - ---La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres -de Fabien. - -On but aux hardis marins, à l’équipage du _Singe-Rouge_. Fabien -triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec -une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler -qu’amiral. - - - - -IV - -LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE - - -Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc! -frappés d’une main légère. - ---Entre, Cyprienne! dit Lancelevée. - -Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et -plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de -la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur -irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt -une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses -fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu, -sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement -agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se -reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris -d’entre-pont soufflait à son charmant visage. - ---Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!... - -Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel -ajouta: - ---Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai -bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le -_Bigorneau_. - -A l’extérieur, le _Bigorneau_, comme l’appelaient nos six capitaines, -était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la -maison et le navire. - -Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de -fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de -gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa -vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme. - -Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas -se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait -des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui, -permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à -ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes -émotions maritimes. - -Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un -triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus -et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre -construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une -tempête de plantes intertropicales. - -Les naufragés admirèrent le _Bigorneau_. Ils durent encore admirer le -petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci -d’Andromaque--_parva Pergama_!--l’était à l’ancienne Troie, le petit -port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du -_Singe-Rouge_ bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer -enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six -capitaines, la triomphante _Castagnore_ pour qui le port avait été -creusé et le _Bigorneau_ bâti; tout cela, _Bigorneau_, port et -_Castagnore_, création et propriété du _Cercle nautique_, fondé deux ans -auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la -région antiboise le goût des choses de la mer. - -Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du _Bigorneau_ avait -été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre -capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la _Castagnore_; mais, hélas! -depuis deux ans, le port restait vierge et la _Castagnore_ ne partait -pas! - -Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des -capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges, -Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait -faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues -atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement -rouvert les blessures d’Arluc. - -D’un autre côté, le règlement était formel: la _Castagnore_ ne devait -prendre la mer qu’avec son équipage au complet, les six membres du -Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois -et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire? -Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait -le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de -colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher. - -Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a -vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre -de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un -président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut -jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique -glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans -l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah! -capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion. - ---Capitaine de quoi? - ---De frégate sans doute. - -Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait -cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y -est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là -par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux -soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier -le déhanchement maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris -l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc -gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville -du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que -capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels. - - - - -V - -UN PETIT PORT DE MER - - -C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au -_Bigorneau_, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts -s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux -promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines. - -Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit -môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer; -le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un -brick-goëlette que les gens du pays--bons Provençaux--appellent -invariablement brigoulette. - -Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour -sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde, -par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au -café de la Marine. - -Et quel silence partout: - -A peine troublé dans les rues par le soupir qu’arrache la brise aux -frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou -l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui -jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des -rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates -pressées. - -A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume, -pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent -étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles -au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se -révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue -image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au -bout. - -Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage -grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de -donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux -pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau. - -Puis de jolis noms: l’_Ilette_, la _Gravette_, diminutifs bien choisis -pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout -quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le -contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de -Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les -Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches. - - - - -VI - -LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE? - - -S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé -le goulet du _Bigorneau_, remis à flot, sans trop d’avaries, le -_Singe-Rouge_, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin -de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le -long de la grève, il leur dit: - ---Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je -cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue -une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances -(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi, -Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue -successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages, -l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une -cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une -plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait -mis tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil -comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la -nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient -dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en -or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue -phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue! - ---C’est pourtant vrai, dit le romancier. - ---Absolument vrai! affirma le musicien. - ---Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma -maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc, -Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les -refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises, -déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu -qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas, -vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont -des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le -_Singe-Rouge_, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa -proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur! - -Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions -enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les -poissons pour n’avoir pas soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée? -Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat -était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit -une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer, -appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle -entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement -essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île, -nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce -rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer -ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille. - ---C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien. - ---Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de -contre-point. - ---Très-amusant! affirma le romancier. - ---Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui -faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le -bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du -golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est -charmant... - ---Mademoiselle Cyprienne adorable! - ---La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus -souvent bleue au _Bigorneau_ qu’ailleurs. J’ai besoin de peindre ici, -partez sans moi sur le _Singe-Rouge_. - ---Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau? - ---Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant -croira tout, elle est si bête. - - - - -VII - -MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU. - - -Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle -l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit. - -Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une -assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de -cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle. - ---Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux. - ---Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même. - -L’atelier éclata de rire. - ---Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M. -Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon. - ---Vous dites: M. Corot? - -Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta -son histoire. - -Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la reçut à merveille (ce -babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à -Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine, -payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait. - -Ceci l’avait rendue très-fière. - ---Que fais-tu maintenant, Suzette? - ---Je pose les bouleaux chez Corot. - -D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa -fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle -s’était fait graver: - - MADEMOISELLE SUZETTE - - _dite_ Brin-de-Bouleau - - POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE - -Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux -tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq -ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui -leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part -d’une idée juste. - -C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans -défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait -tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse -à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements -accusateurs et mollement drapés qu’elle portait par coquetterie de -modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié -aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de -cheveux fous. - -Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi: - ---Je suis bête!... Et puis après? disait-elle. - -Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier -une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que -Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au -tragique le fait très-simple d’être oubliée. - -D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre -est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien -avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets -environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du -rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au -parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau _faisait bien_. Mais à -l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on -sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau -_jurait_ horriblement. - -De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout -Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la -féerique apparition de Cyprienne sur la porte du _Bigorneau_, Antibes -peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le -soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et -la ville? - -Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa -folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout -contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le -faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois, -passant par Antibes, il s’était dit:--Joli endroit! je dois être -amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans. - -Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne. - - - - -VIII - -PEINTURES MURALES - - -Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes. - -La peinture le lui offrit. - -Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données, -celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait -du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne -connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis, -de quelques sujets maritimes, l’intérieur du _Bigorneau_. - -Le _Bigorneau_ était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de -chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force -de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi -est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes, -ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations -très-claires et visibles encore au demi-jour. - -Fabien s’installa donc au _Bigorneau_, fermé pour tous jusqu’à nouvel -ordre; au _Bigorneau_, si près d’Antibes et plus près encore de la -petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du -rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable -Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre, -mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être -fort étonnés. - -Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles -enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de -longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six -capitaines: - -Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement; - -Escragnol, appuyé sur une langouste; - -Varangod, souriant et doux; - -Arluc, agité de sa perpétuelle tempête; - -Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins. - -Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement -l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous. - -A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que -l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du _Bigorneau_ -et de la _Castagnore_. - -D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure, -que hantent seuls le poulpe et le crabe _pelous_; un ciel bas, la lame -blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin, -les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux -conquise. - -En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec -son port, son _Bigorneau_, telle que l’avait faite le génie des six -capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain -apparaissait Antibes, Antibes dont le _Bigorneau_ n’est que la miniature -et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la -miniature du _Bigorneau_. - -Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance, -mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la -_Castagnore_: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les -flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis -que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les -navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée -dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines -pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la -bouillabaisse. - -Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues -vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie -du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne. - -Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de l’ouvrage. Fabien -avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un -aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une -telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours -prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par -places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres -méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien -choisir, comparer... - -La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon -Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant, -brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient -délicieuses. - - - - -IX - -PARFUMS ET FLEURS - - -Fabien et Cyprienne semblaient heureux. - -Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que -lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le _Bigorneau_. -Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de -ce qu’il appelait un tas de _micmacs_, et faisait de plus en plus froide -mine. - -Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros, -un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral. - -Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis) -n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait -l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi. -Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où -la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien -reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente -ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire. - -Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à -trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit, -vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures. - -Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où -Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique. -Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et -Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon. - -A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il -n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses -revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce -à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois -lui auraient payée tous les semestres. - -Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des -paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de -moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues, -il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne -distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de -myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise -saumure noire, le _pey-sala_, bouillie d’imperceptibles petits poissons -triturés, qui jadis, sous le nom de _garum_, faisait se pourlécher les -babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de -jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas... - -Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout -petit clos précédé d’un tout petit pavillon. - -Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés -par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient -leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine. -Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en -longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion -toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon -par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus: - -Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits -plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an, -rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille -femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de -forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix -orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps, -des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville -au _Bigorneau_, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille -baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout -le long du littoral, est l’apanage de la richesse. - -Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne. -Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:--Pourquoi lui et -pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil -obus qu’on dévisse. - -Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût -aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette -jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime. - -Voici comment. - - - - -X - -LA BOUÉE-POSTE. - - -A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation -perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de -voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires -les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé -inviolablement par la solitude et la tempête. - -Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut -que le _Bigorneau_ eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide, -surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la -boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette. -Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le -service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de -tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres -adressés au _Bigorneau_. - -Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée. -Mais, à part le samedi, jour des publications maritimes, lesquelles, -pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et -maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que -quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile -ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de -corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le -Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après -s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte. - -Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener -ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant -de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste, -puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets -du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait -reconnu le _Singe-Rouge_. - -La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de -rouge, timbrée de rouge à l’effigie du _Singe-Rouge_, et portait -l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un -crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son -droit, mais il eut tort de violer la lettre. - - «Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal - orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises tout ça, et je - sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant - je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le - temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis - rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes, - mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le - mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta - mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le - navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles, - à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais - toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des - motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a - fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance. - Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me - traites. Je vais me venger. Méfie-toi. - - BRIN-DE-BOULEAU.» - - - -Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait -une seconde, sévère et d’aspect officiel: - - _Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils._ - - Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du - _Singe-Rouge_, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau, - constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le - sieur Fabien, peintre-pirate déserteur; - - Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au _Bigorneau_ de - l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue - là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié - avec des bourgeois anthropophages; Considérant au surplus que huit - jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour - constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la - susdite mer; - - Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au - mouillage du _Singe-Rouge_, à défaut de quoi ils se verraient - obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement - consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe. - - Ont signé: - - MIRAVAIL, TRÉBASTE. - - Et plus bas: - - L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU. - - - ---Des pirates! je m’en étais toujours douté... - -Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau, -Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie -imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque -des fenouils. - -Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival -à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il -communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie, -et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de -Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait -coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son -ombrelle, des brins de corail dans le sable. - ---Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus belliqueux -qu’indigné, à la lecture du firman des pirates. - -Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de -Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge -de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à -l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts. - - - - -XI - -UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE - - -Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout -opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous. - -Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son -affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un -métier devenu si rare. - -Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant -interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines: - ---Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous! - -A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car -Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en -particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble. - ---Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton -de réprobation affectueuse. - ---Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la mer, qui ravage les -côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des -calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des -Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois -pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le _Bigorneau_, -entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates -probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui -vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et -nous ne rougirions pas? - -Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du -discours le détrompa: - ---... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne -rougirions pas de voir, depuis deux ans, la _Castagnore_ moisir sur sa -quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la -mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les -pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil -sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion -doivent avoir de nous ces forbans? - -Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas -de querelle. Que la _Castagnore_, quand luira l’aube, reçoive le baptême -d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit. - ---Vive Lancelevée! - ---Vivent les pirates! - -Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais -pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le _Bigorneau_. - -A minuit, on se sépara. - ---Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner -les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple! - -Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis -s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la _Castagnore_, -et s’écria d’une voix héroïque: - ---Cette nuit, je veux coucher à mon bord! - -Il y coucha. - -Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la -ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et -se dirigeait vers le _Bigorneau_ de l’îlette, sous le prétexte d’aller -chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et -Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner -Fabien et Cyprienne. - -Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si, -d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de -l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un -mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande -contre mademoiselle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M. -Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être -faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina -grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était), -très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut -fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable -personne. - -Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout -de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite -d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette -Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle -d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite -bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de -nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence -sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent -comme un rendez-vous de jour. - ---Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire... - -Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il -prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent -s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après -avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller. - -Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’aurait pas versé le -sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il -rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à -la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge! - -Un léger bruit interrompit ce doux rêve. - ---Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas -aller s’embrasser plus loin? - -Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien! - -Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le -foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du -paysage et à la gravité des circonstances. - -D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié -endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se -jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la -force d’ajouter: - ---Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille! - -Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et -le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air -le plus gracieusement déshonorée du monde. - ---Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous -en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je -l’eusse peut-être enlevée. - -Puis il ajouta, non sans noblesse: - ---Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus -moyen de faire autrement. - -Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni -Cyprienne ni Fabien ne protestèrent. - ---Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez -votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait. - -Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se -recoucha dans son canot et dans son rêve. - -Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du _Bigorneau_, -doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait -tout entendu. - - - - -XII - -IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE - - -Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un -homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la -_Castagnore_. - -Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla. - ---Qui vive? - ---Saint-Aygous! - ---C’est bien, très-bien: toujours le premier! - -Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point, -roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant: - ---Sacré nom de D...! mon rhumatisme! - ---Capitaine... voyons, capitaine... - ---Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la -_Castagnore_... La _Castagnore_ ne partira point... Au vent de la mer, -sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus. - -Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous -essayait de le consoler: - ---Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au -plus... - ---Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des -courses. - ---En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!... -décidément... il y a un sort jeté. - -Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine, -Saint-Aygous ajouta: - ---Capitaine, une idée!--Laquelle, Saint-Aygous? - ---Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille... - ---Comment! je marie ma fille? - ---Mais sans doute, avec M. Fabien. - ---En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne, -répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme, -avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne -avec Fabien, après? - ---Fabien est marin? - ---Comme la mer. Parbleu, un pirate! - ---Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place? - ---Et nos règlements, Saint-Aygous? - ---Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est -plus étranger, Fabien est de votre famille. - ---Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur. - -Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent. - -Ce matin encore, faute d’un rameur, la _Castagnore_ ne partit pas. Mais -le soir, au _Bigorneau_, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les -vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se -fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme -d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de -Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant -provisoire de la _Castagnore_. - - - - -XIII - -CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR - - -Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:--Je me suis trompé, -s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux -Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec -plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier. - -Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de -Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique -de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui -ne rame pas. - -Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le -remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de -Fabien; pour cela il fallait que la _Castagnore_ prît la mer avant le -mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire -prendre la mer à la _Castagnore_. - -Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la -chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par -quels moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés? -Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera, -Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste, -Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera -au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses -blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le -sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute -préjudiciable galanterie. - ---Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien, -en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours -venimeux. - -Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire. - -Il avait son plan, lui aussi! - ---Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique -la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une -langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à -voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace. - -A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine -Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une -langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine. - -Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq heures, on apprit -qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en -mangerait. - ---Il n’en mangera pas! - ---Il en mangera! - ---Et la goutte? - ---Et la gourmandise? - -Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine -n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir, -il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de -l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le -crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des -grands jours, baptisée par lui _Crocodile_, et qui consistait en un -verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau. - ---Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait -vainement de le contenir. - -Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace. - -La langouste fut mangée au _Bacchus navigateur_, café-restaurant. La -belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le -capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle -Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un -riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine -Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans -doute, si l’amour ne sanctifiait tout! - -Enfin--car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant -d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque--la -langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on -décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage, -réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse -improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant -ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle. - -Le plan réussit à merveille. - -Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux -commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle -éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la -langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod -taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu -regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient, -l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise -à l’eau de la _Castagnore_, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la -menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des -témoins au café de la garnison. - -Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte. - -Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague. - -Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe -étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas! -l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une -ancienne blessure s’était rouverte. - -Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu -dans trois jours. - - - - -XIV - -ENLÈVEMENT NOCTURNE - - -Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient, -trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer -le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes, -cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient -rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage -endommagé? - -Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les -cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant, -au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche; -prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même -jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc, -faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant -sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si -belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et -ses cheveux roux, lourds comme l’or. - -De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir, -les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la -_Castagnore_, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les -rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les -cataplasmes au champagne! - -Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines, -Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son -rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération. - -A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le -Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon -la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul -homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent, -malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et -malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous -rames en main et faisant honneur à la _Castagnore_. - -Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas. - -Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il -fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et -bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de -flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux -_Castagnores_, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes, -qui, peints sur chaque côté de l’avant, avaient donné leur nom au -bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le -monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que -Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la -dernière heure. - -Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous -une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour -empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à -coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui -tremblait. - ---C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses -et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière. - -Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans -le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait. -Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux -hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps -enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît. - ---Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle -Brin-de-Bouleau avec ses pirates du _Singe-Rouge_ qui vient de m’enlever -Fabien. - -Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il -rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le -_Bigorneau_, que le feu du ciel incendiait la _Castagnore_, que les six -capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient -régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette, -devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes, -que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et -qu’enfin il épousait Cyprienne. - - - - -XV - -LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS - - -Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit -jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette -musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des -pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la -ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de -soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes -comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin -en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien, -en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique! -Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son -aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses -craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens. - -Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son -équipage, et certain de voir la _Castagnore_ partir, était déjà au -_Bigorneau_, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du -matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:--Êtes-vous prêts? -signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une -antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits -d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui -signifiait:--Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte, -Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien, -l’équipage est là, on peut parer la _Castagnore_! - -Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa -joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir. -Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de -Saint-Aygous. - -Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis, -mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit, -essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa. -Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre -côté du cap. - ---Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu. - ---Quel phoque? - ---Le phoque du rocher de la Fournigue. - ---Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée -ailleurs. - ---Ils disent que c’est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne -que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils -veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre -américaine de tirer dessus à boulet rouge. - -L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait -en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la -Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres, -Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées. - -A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien! -c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance, -abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre -américaine canonne! - -Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en -l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne, -folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre -ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et -cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes. - -Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses -larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et -un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que -les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée, -elle courut jusqu’à un petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il -était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa. - -Voici ce qui s’était passé: - -La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin, -sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap -d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une -fournigue noyée. - -Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps, -habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque -matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre -luisant et ses pattes courtes. - -Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le -vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants -qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place -où, jadis, il y avait un phoque. - -Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en -chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue -par habitude, quelque chose remuer dessus! - ---Le phoque! s’était-il écrié. - -Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de -l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans -les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes -verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que trace au -pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les -fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en -terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur -l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le -phoque. - ---On dirait qu’il a grandi... - ---Il marche sur ses pattes de derrière. - ---Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir. - ---C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que -les Américains s’amusent à le canonner? - ---Il ne reviendra plus si on le canonne. - -Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette -d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à -ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait -bien être un homme vêtu de coutil. - ---Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme -sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue, -puisqu’on ne voyait pas de bateau? - -Varangod se tut pour ne pas froisser la population. - -La population tenait à son phoque! - -Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices -de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient -retournés un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque -lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et -de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris, -avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient -des flèches d’or du soleil. - -Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée. - -Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui -prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la -Fournigue. - -Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs -filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton, -race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait -le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer -et de le montrer dans les foires. - -Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de -l’îlot: - ---Vois-tu la bête? - ---Je la vois... - ---Et que fait-elle? - ---_Creze qué pesco._ - -Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à -moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une, -avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après ceux -de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le -harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et -portant la main à son chapeau manille: - ---Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur... - - - - -XVI - -CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU - - -La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et -mettre la main sur Saint-Aygous! - -Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et -transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout -abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables. - -Il raconta que la veille, vers minuit, au _Bigorneau_ de l’Ilette, -tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la _Castagnore_ un -suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le -sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en -travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui -laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe. - ---Et comment étaient-ils vêtus? - ---Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de -paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros. - ---Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs. - ---Il y en a encore, conclut l’autre. - -Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des -Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui -l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de -Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait -les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue -pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé -Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles. - -Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était -le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates -croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous. - -Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se -passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du -serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du -_Bigorneau_ peindre la _Castagnore_ à la lumière d’une lanterne, tout le -monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail -et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de -croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques -libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise -importante, les membres de ces deux estimables corporations. - -Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût désiré se faire -ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas. -Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque -les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à -l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs -consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui -restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de -l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste, -et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains. - -Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de -gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée. - -Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île, -Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie, -très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la -Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait. - - - - -XVII - -TOUT S’ARRANGE - - -Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme -au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins -lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne -Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la -vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots. - -Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet -îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas -perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru -voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste, -guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une -empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de -pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du _Singe-Rouge_, -et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se -rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de -nouvelles surprises les attendaient. - ---Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à -coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière -mélancolie: - ---L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle -Brin-de-Bouleau! - -En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair -des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une -femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme, -ce n’était pas Fabien. - -L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent: - -Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle -s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un -musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir, -du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts -de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de -Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée, -elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades -flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois, -sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la -retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier, -Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un -bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme: - ---«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir -s’en aller d’une île à pied sec.» - -Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément, -était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un -projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui -consistait en ceci:--Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le -romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le -passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui -pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse. - -Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand -costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa -robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la -pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous -dans sa pose désespérée. - ---Un homme! s’écria-t-elle toute surprise. - ---Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému. - -Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice, -rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui -sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à -Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées -tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu. - -En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir -sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions -de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands -fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup -Antibes et les courses, la _Castagnore_ et mademoiselle Cyprienne, -Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son -côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et -quand le _Singe-Rouge_ aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits -purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide, -promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et -lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent -dix orangers et le petit pavillon de la Badine. - - - - -XVIII - -DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE - - -Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les -Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à -l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout -impatients d’assister au lancement solennel de la _Castagnore_ et -d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient. - -Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes -paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, -tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil -superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des -artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, -coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette, -que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là. - -Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise. - -Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et -le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le -bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant -des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus -jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail -n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du -bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un -homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les -rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les -inspire:--_Zou!_ Jouzé... _Zou!_ Marius... Hardi, les enfants!... et si -l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à -faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de -marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à -pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos. - -Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du -_Bigorneau_, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu, -Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la -_Castagnore_? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes, -essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné -Lancelevée également accablé et comme père et comme marin. - ---Capitaine, voyons, capitaine!... - ---Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez plus capitaine; vous -pouvez m’appeler colonel à présent! - -Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le -bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de -certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui -déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable -disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne -pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus -tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart -d’heure, que la _Castagnore_ ne partit pas. - ---La _Castagnore_ partira, elle partira quand même! s’écria soudain -Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas -de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir. - ---A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc -et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien -devina ce qu’allait proposer Lancelevée. - ---Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq. -Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons. -Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux -yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la -_Castagnore_. - ---Vive la _Castagnore!_ crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en -se présentant sur la terrasse du _Bigorneau_. - ---Vive la _Castagnore_! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les -capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur. - -Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la -_Castagnore_ aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut, -luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de -_Castagnore_. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au -cabestan. - -Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre, -écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait -glisser la _Castagnore_ avant de plonger son avant dans les flots -éclaboussés. - -On se montrait les capitaines:--C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est -Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas -mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien: - ---En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que -c’est un pirate! - -Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie. - ---Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée. - -Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la _Castagnore_ -cria. - ---Hardi, capitaines, encore un tour! - -Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la -foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux. - -Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri -poussé par la foule. - -Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du -soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et -de la gelée, la _Castagnore_, sous une secousse trop brusque imprimée au -cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la _Castagnore_ -venait de tomber en miettes. - -L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!... -ran tan plan!... sur le bateau de la _Prud’homie_; mais, de l’événement, -les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal -attendu, ne partit point. - ---Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée. - -Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et, -gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous -connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter -l’ancre devant le musoir du _Bigorneau_. - ---Les pirates! cria la foule. - ---Le _Singe-Rouge_! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une -silhouette de femme, le peintre ajouta: - ---Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau. - -Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient. -Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et -toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne, -et Cyprienne l’avait trouvée charmante. - -Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne: - ---Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous. - -Puis elle avait ajouté: - ---Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme -moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et -nous laisseriez les imbéciles. - -Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait -son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi -ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon -à pied, du moins sans mal de mer. - -Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué -sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau -remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la -barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les -cafés ne manquent pas. - -Trébaste, du haut du _Singe-Rouge_, voulait raconter tout cela. - ---Chut! dit Fabien, je me marie. - -Puis, sans attendre des explications qu’il craignait, il baisa la main -que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage. - ---Capitaines! la _Castagnore_ est morte, mais le _Singe-Rouge_ nous -offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile! - -On s’embarqua. - -Pauvre _Castagnore_! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs -qui jonchaient l’îlette. - ---Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La _Castagnore_, -dans deux mois, sera réparée. - -A ces mots, Fabien pâlit. - -Mais Cyprienne se penchant à son bras: - ---Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est -pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous -apprendra à ramer. - -Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent. - ---Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail. - -La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue -à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper -son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout -l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu -charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne -Lancelevée. - - -FIN. - - - - -TABLE - -JEAN-DES-FIGUES - - - Pages - -I. Les figues-fleurs 2 - -II. L’oreille gauche de Blanquet 7 - -III. Souvenirs d’enfance 13 - -IV. L’âme de mon cousin 19 - -V. Où Scaramouche aboie 27 - -VI. Un peu de physiologie 34 - -VII. Cantaperdix Civitas 42 - -VIII. Palestine et Maygremine 49 - -IX. Au fou! . Au fou! 55 - -X. Les quatuors d’été 61 - -XI. Roméo et Juliette 68 - -XII. Départ sur l’âne 72 - -XIII. Fuite de Blanquet 77 - -XIV. Une première 81 - -XV. Sur l’Impériale 86 - -XVI. Le Cénacle 90 - -XVII. La Grecque des îles 96 - -XVIII. Roset raconte son histoire 104 - -XIX. Fin de l’histoire de Roset 109 - -XX. Et Nivoulas? 114 - -XXI. L’Hôtel de Saint-Adamastor 118 - -XXII. Le Corset rose 123 - -XXIII. Amère dérision 128 - -XXIV. Le songe d’or 134 - -XXV. Une idylle 140 - -XXVI. Les noces de Roset 147 - -XXVII. Retour au pays 154 - -XXVIII. Méfaits d’un habit noir 160 - -XXIX. Cet imbécile de Nivoulas 167 - -XXX. Est-ce qu’on sait? . Allez-y voir! 173 - -XXXI. Le verre d’eau 179 - - -LE TOR D’ENTRAŸS - -I. Bon courage, Balandran! 189 - -II. Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres 192 - -III. La maison du Riou est en joie 196 - -IV. Le roman d’Estève 200 - -V. Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor 205 - -VI. Les petits papiers de l’abbé Mistre 211 - -VII. Mademoiselle Jeanne acceptera 216 - -VIII. Estève se console 220 - -IX. Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre 224 - -X. Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu 228 - - -LE CLOS DES AMES - -I. Ce qu’était le clos 235 - -II. Ce qu’était M. Sube 237 - -III. Sube le blanc et Sube le rouge 239 - -IV. Une vieille maison 241 - -V. Musée Tirse et Salle Sube 244 - -VI. Voyage de découvertes 246 - -VII. Le sourire de M. Tirse 249 - -VIII. Domaines nationaux 250 - -IX. Le champ de sainfoin 252 - - -LA MORT DE PAN 257 - -LE CANOT DES SIX CAPITAINES - -I. Le naufrage du _Singe-Rouge_ 272 - -II. L’entrepont mystérieux 277 - -III. Quelques récits de voyage 280 - -IV. Le Bigorneau et la Castagnore 285 - -V. Un petit port de mer 290 - -VI. La Méditerranée est-elle bleue? 292 - -VII. Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau 296 - -VIII. Peintures murales 300 - -IX. Parfums et fleurs 304 - -X. La Bouée-Poste 308 - -XI. Un mariage au Clair de Lune 312 - -XII. Il y a un sort sur la Castagnore 318 - -XIII. Ce qu’une langouste peut contenir 321 - -XIV. Enlèvement nocturne 327 - -XV. Le Phoque et les Corailleurs 331 - -XVI. Chassé-croisé sur l’eau 338 - -XVII. Tout s’arrange 341 - -XVIII. Décidément la Méditerranée est bleue 345 - - -FIN DE LA TABLE - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE *** - -***** This file should be named 60680-0.txt or 60680-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/8/60680/ - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/60680-0.zip b/old/60680-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 78b485d..0000000 --- a/old/60680-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60680-h.zip b/old/60680-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 46396d4..0000000 --- a/old/60680-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60680-h/60680-h.htm b/old/60680-h/60680-h.htm deleted file mode 100644 index 910859d..0000000 --- a/old/60680-h/60680-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8593 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La gueuse parsfumée, par Paul Arène. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.asts {text-align:center;text-indent:0%; -letter-spacing:.15em;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.indd {text-indent:4em;} - -.dtts {letter-spacing:.7em;margin-left:1em;} - -.rht {margin-left:65%;} - -.sans {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold; -font-family:sans-serif, serif;margin-top:2em;font-size:150%;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.nind {text-indent:0%;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 110%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:150%;font-weight:normal;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both; - font-size:110%;font-weight:normal;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -th {padding-top:1em;padding-bottom:1em;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poetry2 {text-align:center;margin:1em auto 1em 25%;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: .5em;margin-bottom:.5em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La gueuse parfumée - Récits provençaux - -Author: Paul Arène - -Release Date: November 13, 2019 [EBook #60680] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<table border="0" cellpadding="10" cellspacing="0" summary="" -style="border:3px outset gray;"> -<tr><td align="left"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> -</table> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" width="349" height="500" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb"> -LA<br /> -<br /> -GUEUSE PARFUMÉE<br /> -</p> - -<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td><span class="smcap">EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, 11</span></td></tr> -<tr><td>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</td></tr> -<tr><td><small>PUBLIÉS DANS LA</small> <b>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b></td></tr> -<tr><td>A 3 FR. 50 LE VOLUME</td></tr> -<tr><td><b>Au bon Soleil</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> -<tr><td><b>Paris Ingénu</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> -<tr><td><b>Les Ogresses</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> -<tr><td><b>La Gueuse parfumée</b>, 4ᵉ mille. </td><td align="left">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c"><small>Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette—15579.<br /> -</small></p> - -<p class="sans"> -PAUL ARÈNE<br /></p> - -<h1> -<small>LA</small><br /> -<br /> -GUEUSE PARFUMÉE -<br /><small> -RÉCITS PROVENÇAUX</small></h1> - -<p class="c"> -<a href="#JEAN-DES-FIGUES">JEAN DES FIGUES</a><br /><br /> -<a href="#LE_TOR_DENTRAYS">LE TOR D’ENTRAŸS</a>—<a href="#LE_CLOS_DES_AMES">LE CLOS DES AMES</a><br /><br /> -<a href="#LA_MORT_DE_PAN">LA MORT DE PAN</a><br /><br /> -<a href="#LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES">LE CANOT DES SIX CAPITAINES.</a><br /> -</p> - -<div class="poetry2"> -<div class="poem"> -Monsieur Godeau dit entre autres<br /> -choses dans sa harangue: «La<br /> -Provence est fort pauvre, et<br /> -comme elle ne porte que des jasmins<br /> -et des orangers, on la peut<br /> -appeler une gueuse parfumée.»<br /> - -<span style="margin-left: 8em;"><i>Menagiana.</i></span><br /> -</div></div> - -<p class="c">——<br /> -QUATRIÈME MILLE<br /> -—— -<br /><br /> -PARIS<br /> -<br /> -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> -<br /> -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br /> -<br /> -11, RUE DE GRENELLE, 11<br /> -——<br /> -1907<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span> </p> - -<h2> -<a name="JEAN-DES-FIGUES" id="JEAN-DES-FIGUES"></a>JEAN-DES-FIGUES<br /> -<br /><small><span style="margin-left: 15%;"> -A ALPHONSE DAUDET.</span></small></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> </p> - -<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I<br /><br /> -<small>LES FIGUES-FLEURS</small></h3> - -<p>Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour -que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur -goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà, -certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite.</p> - -<p>Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte -femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ, -accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma -mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père, -afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de -chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et -comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne -Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée; -ma<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps -qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à -Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et -des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des -champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles -fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait -être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom -de <i>Jean-des-Figues</i> me resta, et jamais les gens de ma ville, tous -dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les -Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les -Hirondelles ne m’ont appelé autrement.</p> - -<p>Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne -descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques, -les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans, -et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et -souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de -Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est -gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses -remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV. -Aussi bien,—et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins -ceux-là qui me l’ont gardé,—me suis-je trouvé être venu au monde avec -la main fine et l’âme fière, ce qui par la<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> suite me permit de porter -des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant -personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru -deviner depuis.</p> - -<p>D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble, -dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi, -tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le -roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans -remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de -<i>Vincent-Petite-Épée</i>, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois -n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une -illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de -garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux -ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria -bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot -la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique -devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens -qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui -criaient:—«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent, -qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait, -sans paraître fâché de leurs plaisanteries:—«C’est pour couper des -fagots, mes amis, pour couper des fagots!»<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p> - -<p>A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me -sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le -confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le -tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier -Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt -de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas -de figues mûrissantes.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<h3><a name="II-a" id="II-a"></a>II<br /><br /> -<small>L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET</small></h3> - -<p>Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et -je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé, -notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque -j’avais deux ans.</p> - -<p>C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois -d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres -et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau -temps venu, avait repris les travaux des champs.</p> - -<p>Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant -l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant, -au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers -traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous -l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre.</p> - -<p>Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues -et son long poil blanchi en<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> maint endroit par le soleil, les coups de -bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de -sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore, -sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise -en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas -de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit -plus joyeux que mélancolique.</p> - -<p>Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se -mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait -la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur -mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie, -regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les -sauterelles couleur de coquelicot.</p> - -<p>Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre -pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la -campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos -paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil.</p> - -<p>Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond -sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la -chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit <i>fiasque</i> garni -de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier,<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> de ses -feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre -sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est -sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un -instant près d’eux,—«au bon frais!»</p> - -<p>Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au -beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse -pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait -dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train -de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse -pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus -bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de -l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été -réservée au fiasque de vin.</p> - -<p>Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que -j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de -Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement, -puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant -silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le -soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient, -Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons -gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me -reprenait<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus -que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le -soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la -Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les -mouches.</p> - -<p>Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle -mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton -habitude, tu remuas si fort l’oreille,—cette adorable oreille gauche, -gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans -de belles touffes de poils fauves,—l’oreille à l’ombre de laquelle je -dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment -de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage, -peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque -savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te -roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière. -Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne -dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta -lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un -amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout -embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite -bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de -loin par-dessus la rivière.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p> - -<p>Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour, -je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme -d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué -l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si -souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela -malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi -vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de -soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir -ou m’en plaindre.</p> - -<p>Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort, -qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure -durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais -plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive -ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des -millions, des milliards de cigales.—«Ah! mon pauvre enfant! il est -perdu...» s’écriait ma mère.</p> - -<p>Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme, -avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau. -Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il -paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en -resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien -de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau -plus<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je -passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des -papillons bleus dans les roches:—«Il y a du soleil là-dedans,» disaient -les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère -pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les -épaules.<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p> - -<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III<br /><br /> -<small>SOUVENIRS D’ENFANCE.</small></h3> - -<p>En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment -ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que -ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire -d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai -besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la -vague image—si vague, que parfois, elle me semble un rêve—d’une grande -salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de -tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et -descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé, -qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur -ses doigts meurtris.</p> - -<p>Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le -paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce -vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> voyages -qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes! -Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le -premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que -Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres -forêts que nos oliviers!</p> - -<p>Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies, -encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant -par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons -pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le -joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle -dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses, -c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame -incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses -falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit -page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées, -sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.—Qui est -cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans -savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir -réfléchi:—Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la -dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant -et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je -n’avais jamais<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire. -Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.</p> - -<p>Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa -gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les -portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et -moi, vers tous les coins de Canteperdrix.</p> - -<p>Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne -connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans -tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les -pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du -Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic, -étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans -laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les -autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide -les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet, -laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que -sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le -pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et -leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces -rues s’appellent des <i>andrônes</i>. Quelquefois même, le terrain étant rare -entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> quand! -se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors -passait dessous. C’étaient là les <i>couverts</i>, abri précieux pour -polissonner les jours de pluie!</p> - -<p>Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que -le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites -maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux. -On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient -aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de -monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur -l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la -rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés -poussant leur âne: <i>Arri! arri! bourriquet!</i></p> - -<p>Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres -contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures -et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en -ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand -bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose -positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer.</p> - -<p>Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des -tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur -qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> tours -républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la -tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos -aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral -voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son -discours,—le misérable!—des monuments de l’odieuse féodalité.</p> - -<p>Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile, -quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les -olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup -de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de -l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement -replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule -tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les -groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre, -écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât -l’eau jaune dans <i>les enfers</i>.</p> - -<p>Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées, -rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler, -leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant -à propos d’un rien ma pensée partir en voyage.</p> - -<p>J’étais, comme on dit, <i>un imaginaire</i>; j’avais les goûts les plus -singuliers, collectionnant, j’ignore dans<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> quel dessein mal entrevu, des -herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un -jour fort précieusement,—on faillit en mourir de rire à la -maison,—certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais -pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt -pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit -sauvage?</p> - -<p>Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture; -mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des -greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une -distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des -sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et -voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un -sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases -étrusques et madame de Pompadour.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<h3><a name="IV-a" id="IV-a"></a>IV<br /><br /> -<small>L’AME DE MON COUSIN</small></h3> - -<p>Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues -courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à -l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point -pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le -mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.</p> - -<p>Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans -son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?... -Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres -ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce -qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire -Horace et Virgile, couchés dans l’herbe.</p> - -<p>Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance, -et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes -verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> latines; -petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour -des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du -battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des -paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec -l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés -sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique; -lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire -revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les -<i>Géorgiques</i> ou les <i>Odes</i>. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne -verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre -les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un -buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes -yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre -et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans -Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces -vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs -desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au -lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît -pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études.</p> - -<p>A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean -Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il -n’y a pas six<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce -titre en lettres romaines:</p> - -<p class="c"><big> -JOHANNIS FICULEI</big> -<br /><small> -OPERA QUÆ SUPERSUNT</small><br /> -</p> - -<p><i>Quæ supersunt</i>! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des -œuvres perdues de Jean-des-Figues. <i>Quæ supersunt</i>, comme pour Térence -ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. <i>Opera</i> simplement eût été -trop simple; mais, <i>Opera quæ supersunt</i>!</p> - -<p>Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être -juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier -son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles -volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera, -hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: <i>Johannis Ficulei opera -quæ supersunt</i>.</p> - -<p>C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue -tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans, -pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec -terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux -encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques.</p> - -<p>Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> cette belle idée d’être -amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule.</p> - -<p>Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité -comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens -pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je -considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit -prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.—«L’homme -s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand -philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train -de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant -ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit -fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une -tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme -dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou -de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une -tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son -onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie, -il faut bien alors que ce Dieu—fût-il insoucieux de nous comme les -grands olympiens de Lucrèce—interrompe un instant sa promenade pour -donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est -pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à -la Providence.<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p> - -<p>J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier -bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second -réservé.</p> - -<p>Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...</p> - -<p>Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu -commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous -l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les -dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas -votre malle maudite et bénie!</p> - -<p>Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse -terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au -<i>plus-haut</i>, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les -tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la -malle du <i>pauvre Mitre</i>... Quant au <i>pauvre Mitre</i>, que nous nommions -toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était -le <i>pauvre Mitre</i>, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire -des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs -mystérieux.</p> - -<p>Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à -la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin, -pourtant, je l’ouvris—on m’avait laissé seul à la maison,—je l’ouvris, -le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux, -j’y trouvai!<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:</p> - -<p>Une pipe turque et sa blague,</p> - -<p>Trois romans et cinq volumes de poésie,</p> - -<p>Un miroir à main,</p> - -<p>Un pistolet,</p> - -<p>Une lime à ongles,</p> - -<p>Un gant mignon qui sentait l’ambre,</p> - -<p>Une liasse de lettres d’amour,</p> - -<p>Un portrait de femme dans une pantoufle,</p> - -<p>Et un oiseau-mouche empaillé!</p> - -<p>De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux, -feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le -ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à -l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie -d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à -la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et -or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne -m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification -amoureusement et douloureusement ironique.</p> - -<p>J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis -quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut, -le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres -poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> reverdissait donc aussitôt -fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et -mourir?</p> - -<p>Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est -peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours! -Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie -supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au -petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du -palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins -embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir -l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.</p> - -<p>Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous -incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un -nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les -lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant -elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais -quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer, -d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir -attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.</p> - -<p>Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt -pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre -qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> héritier trop -indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites -pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous, -que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de -m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce -pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme -Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme -malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où, -sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière -d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la -retenait prisonnière.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<h3><a name="V-a" id="V-a"></a>V<br /><br /> -<small>OU SCARAMOUCHE ABOIE</small></h3> - -<p>Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir -même. Voici comment la chose se passa:</p> - -<p>Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude -entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois -quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à -ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du -Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.</p> - -<p>M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style -rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier -trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce -joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On -saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du -jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les -fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> de Boucher; on -pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on -brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut -détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale -s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la -place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables -bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein -goulot l’arbre de la liberté!</p> - -<p>Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le -meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut -de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de -belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait -la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules -de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme -jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui -s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne -régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus -loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine -Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne -enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique -odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre -et d’iris.</p> - -<p>Palestine était bien le cadre qui convenait à ce ga<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span>lant fantastique. -Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel -le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en -trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à -travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une -pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient -seuls en place des carrosses armoriés.</p> - -<p>Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche -pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une -porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et -les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais -quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant -brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant -le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit -amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.</p> - -<p>On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long -de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur -le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des -champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des -genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la -terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies rede<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span>venues -sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient -continué de fleurir là.</p> - -<p>Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin -et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et -moi, sur la terrasse de Palestine.</p> - -<p>Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de -lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les -chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je -passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru -devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.</p> - -<p>Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour. -Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant -sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On -ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La -lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à -chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante -aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les -branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait -là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois -pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux -musiques de la nuit.</p> - -<p>A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> de la terrasse, je -distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa -robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la -reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que -son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille -rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en -regardant ses roses.</p> - -<p>Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un -grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition -effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit -arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre -au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela. -Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe -fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière, -tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.</p> - -<p>Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur -la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers -la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré -un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais -au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.</p> - -<p>Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même -temps que les étoiles s’ouvraient<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> au ciel, on voyait s’allumer les -étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était -bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son -cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria -de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine! -s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.» -Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire -répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué, -et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez -qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou, -pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le -jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet -d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle -qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le -brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant -sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes -qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je -revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture -s’éloignait en courant dans la nuit.</p> - -<p>«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber -amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me -chagrinait, un<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche -la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer -mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne -me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la -mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p> - -<h3><a name="VI-a" id="VI-a"></a>VI<br /><br /> -<small>UN PEU DE PHYSIOLOGIE</small></h3> - -<p>Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout -Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous -allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au -figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du <i>gros -propriétaire</i>, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens -s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un -pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait -sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et -défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois -positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que, -dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait -maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces -gens-là.</p> - -<p>D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros -homme! pour contenir à lui seul tant<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> de science? Membre de plusieurs -sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître -Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment -un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le -même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules -cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de -l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les -belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu -qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi -passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!—«Tullius est -universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse. -Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du -préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en -discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de -chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr -volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour -expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître -Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait -renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il -adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes -provençaux:—«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux -grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écri<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span>vent en patois et ne -sont membres de rien!»</p> - -<p>Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame -Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui -plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois, -madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était -plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix, -parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un -couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus -depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les -petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle -s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.</p> - -<p>Madame Cabridens...</p> - -<p>Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:—Quoi! -Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures -véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès -le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune -et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine -possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur -et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont -pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que -ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité, -fabriquées d’un<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par -quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.</p> - -<p>—Mais cependant...—Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc -jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et -son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants, -et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de -fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le -soleil?</p> - -<p>Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures -immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’<i>homme de -qualité</i>, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle, -se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de -ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela -autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine, -et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît -que le tempérament du chevalier était <i>lymphatico-bilieux</i>, et qu’il -étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de -la lune!</p> - -<p>Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de -mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et -madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle -au milieu d’un carré de choux! Si encore on<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> avait pu faire entendre... -Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri -de tout soupçon.</p> - -<p>Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer -que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un -mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était -l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?</p> - -<p>Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être -le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres -latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à -peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût -illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon -désespoir.</p> - -<p>La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous -en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine -infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude -Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les -amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre -d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô -mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la -porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en -saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs, -n’ai-je pas<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui, -résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses <i>ab ovo</i>, -commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux -drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je, -qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame -Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance -sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de -leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.</p> - -<p>Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans -ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons -ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine -commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du -directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle -une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et -quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!—«C’était, si je ne me -trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.—«A la fin d’avril, reprenait -madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me -souviens bien de la date.»</p> - -<p>Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour, -et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens -parlait de<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé -ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain -souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute -prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.</p> - -<p>J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur -et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues -impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas -avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais -quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour -créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un -soir dans deux cœurs bourgeois!</p> - -<p>M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde -la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils -furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais -voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur! -et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en -justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent -évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de -l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce -n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es -fille, mais la fille idéale de cette prin<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>cesse en robe brodée de perles -et de ce héros inconnu!</p> - -<p>Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement -expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p> - -<h3><a name="VII-a" id="VII-a"></a>VII<br /><br /> -<small>CANTAPERDIX CIVITAS</small></h3> - -<p>Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous -ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son -piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les -jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies. -Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni -moustaches, l’<i>idéal</i> rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à -Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la -tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des -regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis -riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon -amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.</p> - -<p>Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan -et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la <i>maison Cabridens</i>, la -plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du <i>Cimetière<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> -Vieux</i>, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie -cantoperdicienne?</p> - -<p>Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient -toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en -sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si -quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand -vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe. -Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait -guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le -bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui -travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane, -et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui -prenait sa leçon de piano.</p> - -<p>En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses -panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement -sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la -porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du -temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir -pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût -parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze -ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet -éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un -vague<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait <i>nous autres</i>, -sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de -Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut, -défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les -bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité, -dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait -cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la -branche aînée.</p> - -<p>Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante -solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux -accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait -maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait -à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa -poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où -l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.</p> - -<p>Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque -artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette -noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je -vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher?</p> - -<p>Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte:</p> - -<p>—J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> veux, personne -n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes -meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon -bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de -travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race -tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui.</p> - -<p>Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus -fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle -allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues.</p> - -<p>Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de -terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du -diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes -de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme -ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens, -Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être -romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et -mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de -trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines -enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un -camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si -commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le -crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi -qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais -d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée, -unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de -Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane, -n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de -laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée: -CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque -effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de -la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.</p> - -<p>La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement. -Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la -féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie! -Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent -qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou -sceptiques, me conseillèrent la même chose:—il faut porter cela à -maître Cabridens.</p> - -<p>Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me -faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la -rencontrer... lui parler peut-être...</p> - -<p>—Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir, -c’est avec une pièce semblable<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> qu’on doit payer passage sur le pont qui -mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des -amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même -devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître -Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir -entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il -voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps. -Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau -comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.</p> - -<p>Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la -sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas -épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et -j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir:</p> - -<p>—Maître Cabridens, s’il vous plaît?</p> - -<p>Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce -jour-là, nous n’en dîmes pas davantage.</p> - -<p>Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous -fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous -écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable -intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en -creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux -empaillés, le mé<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>dailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs -et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs -fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de -statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui -se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis -précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la <i>veille</i> -des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille -des Sanson.</p> - -<p>—Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître -Cabridens.</p> - -<p>—Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.</p> - -<p>—Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de -la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la -société...</p> - -<p>Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me -remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens -m’accompagnant:—Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à -cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis, -nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais -écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!... -c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons, -à revoir, monsieur Jean-des-Figues!</p> - -<p>Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h3><a name="VIII-a" id="VIII-a"></a>VIII<br /><br /> -<small>PALESTINE ET MAYGREMINE</small></h3> - -<p>Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de -son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes -dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige -bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait -les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les -bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles -tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver. -Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait -souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum -de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps -venir, sans le voir encore.</p> - -<p>Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de -<i>Palestine</i>, ou plutôt de <i>Maygremine</i>, comme les paysans l’appelaient -malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée -ainsi qu’une auberge dans la poussière de la<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> grande route, le même nom -qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les -roses et les oliviers.</p> - -<p>Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade -pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude -d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais -dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame, -musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait -ses travaux, et quelquefois,—on se rappelait, sacrebleu! quoique -notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!—quelquefois, -il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux -verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure, -sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles -réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la -simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué. -Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.</p> - -<p>D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les -promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine -d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier -parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La -mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris, -presque<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait -craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les -mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre, -vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme -un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être -incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un -amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les -paysans appellent ce genre de roche <i>marras</i> ou <i>nougat</i>, maître -Cabridens disait <i>pudding</i>, il faut croire que c’est là le nom -scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des -restes de vieille maçonnerie.</p> - -<p>Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur -de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les -propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial, -fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives, -le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge. -Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires -presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des -capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les -moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis -en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit -mélancolique, dans de grands ré<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>servoirs carrés, vieux de cent ans, tout -encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant -qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de -peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens -travaux hydrauliques, <i>serves</i>, conduits crevés et aqueducs; partout de -la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les -cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible -dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte -d’une fée.</p> - -<p>Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là -quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où -les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de -bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la -tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à -coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol -inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti -de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à -l’autre, sur ses ailes de velours.</p> - -<p>Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte -silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter -les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine! -nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les -prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos -pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis -quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le -bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant; -la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le -vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de -nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.</p> - -<p>—Et voilà toutes vos amours?—Non pas, certes! Nous avions pris, Reine -et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.</p> - -<p>Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres -brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants -usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se -compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.</p> - -<p>Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier! -Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du -temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous -amusions à lui jeter des cailloux.—Si le monde savait!... disait Reine -qui se croyait fort coupable.</p> - -<p>Vous riez?<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à -tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.</p> - -<p>Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?</p> - -<p>Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et -courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom, -jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais, -hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir -de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance, -et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt -la fleur éclore.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<h3><a name="IX-a" id="IX-a"></a>IX<br /><br /> -<small>AU FOU!... AU FOU!...</small></h3> - -<p>Qu’est-ce que l’amour?</p> - -<p>On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans -l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien -qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait -point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous -avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions -faire la plus cruelle de nos souffrances.</p> - -<p>L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop -simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment -aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en -guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de -figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes -couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle -lectrice!</p> - -<p>Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> puissance de -l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment -ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de -soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des -siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile -en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot -amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont -certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement -affublé.</p> - -<p>Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi -détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi -perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!</p> - -<p>L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si -la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu -quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous. -Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que -nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit, -et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des -contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage, -prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père, -en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.</p> - -<p>Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent -de nous, comme les capucins<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> de ceux qui font maigre, les poëtes que -l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au -contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les -épines, bien entendu.</p> - -<p>J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi, -Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de -mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence -des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer -quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans -m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!</p> - -<p>Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa -malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille -folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon -cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour, -et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf, -éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse -reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où, -m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait, -sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine -d’amandiers.</p> - -<p>Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait -éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à -part la verdure<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était -blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de -neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les -parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre -à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des -chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se -dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la -Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de -tempête!</p> - -<p>Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin -nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car, -bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et -comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait -malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant -amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais -tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.</p> - -<p>J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:</p> - -<p>—Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!</p> - -<p>—Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.</p> - -<p>C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de -Maygremine pour garder la chèvre<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> et que madame Cabridens venait -d’élever à la dignité de femme de chambre.</p> - -<p>—Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.</p> - -<p>—O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!</p> - -<p>Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée -dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce -moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre -mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage -s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout -ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à -boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la -flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque -ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps -que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.</p> - -<p>Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais, -auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si -je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses -cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps -que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes -vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par -surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues,<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> quoique les -archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus -savoureux baiser du monde.</p> - -<p>Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au -cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et -ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté -de Maygremine.</p> - -<p>Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors -j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me -regardait en riant et criait de toutes ses forces:</p> - -<p>—Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p> - -<h3><a name="X-a" id="X-a"></a>X<br /><br /> -<small>LES QUATUORS D’ÉTÉ</small></h3> - -<p>Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après -un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les -avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux -et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se -répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations -délicieuses dont je le sentais déborder.</p> - -<p>—Vous aimiez Roset, malheureux!</p> - -<p>—Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien -comprendre aux sublimités de l’amour!</p> - -<p>—Vous l’aimiez, vous dis-je.</p> - -<p>—Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais -guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux -amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles, -l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums -qui tombe des amandiers en fleur?<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me -fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé -Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais -quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le -véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc -d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que -j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne -m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au -pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme -malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.</p> - -<p>M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un -musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec -beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux -d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses -doigts; mais si on essayait de le féliciter:—N’est-ce pas que c’est -touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement, -rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites -comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux -bécasses!</p> - -<p>Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable -d’homme arrivait à Maygremine,<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> amenant à sa suite deux amateurs -toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois -boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents -Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la -<i>Société des quatuors d’été</i>, qui se réunissait ainsi tous les lundis et -vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je -fus admis à les écouter, par faveur spéciale.</p> - -<p>On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres -étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: <i>Un!... deux!... -trois!... quatre!...</i> et voilà nos exécutants en train de faire aller -les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux -endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté -particulières aux vrais dilettanti. <i>Piano!... piano!... piano!...</i> -disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop -fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens -s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or -par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors -glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand -bassin.</p> - -<p>Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une -fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les -violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> à dos -de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de -cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les -persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique, -de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.</p> - -<p>Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands -artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux -chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les -prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la -fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les -flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.—Mon cher -Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez -pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et -pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop -mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!—«Ce M. de -Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait -maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques -du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.</p> - -<p>Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu -par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais -dame! après deux heures de grande musique!... Mu<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>sique à part, c’était -encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant -le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée. -Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux -cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et -venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les -touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine -effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes -joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se -dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du -pauvre Mitre.</p> - -<p>Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et -quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce -moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et -mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un -grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de -feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me -souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.</p> - -<p>Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je -ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin -crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils -étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> avait, sans doute, la -peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!—Dans les yeux de -Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre -contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au -fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des -grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs -immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.</p> - -<p>Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait -chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi -poudroie autour en poussière d’or.</p> - -<p>Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter, -ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits -sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas -un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon, -devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais -quelles sottises à l’oreille.—De vous pincer, juste ciel! et où cela, -monsieur Jean-des-Figues?—Au beau milieu du salon, madame, ainsi que -j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu, -d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible -à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste -regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut dé<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>licieux; et, -suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la -saveur du doux et terrible baiser.</p> - -<p>Pour le coup, je me crus ensorcelé!</p> - -<p>Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce -baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine -que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait -donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore -et la retrouver.</p> - -<p>—Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses -Reine pour en être à jamais guéri.<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p> - -<h3><a name="XI-a" id="XI-a"></a>XI<br /><br /> -<small>ROMÉO ET JULIETTE</small></h3> - -<p>Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour, -c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle -Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.</p> - -<p>Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était -forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris -au hasard le chemin de Maygremine.</p> - -<p>L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les -lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre -sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux -d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.</p> - -<p>Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier -étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait -s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> Je la -voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il -me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller -comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les -grillons et les rossignols.</p> - -<p>Je m’avançai jusque sous le balcon.</p> - -<p>—Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?</p> - -<p>—Vous embrasser, mademoiselle.</p> - -<p>Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais -sérieusement l’escalade:</p> - -<p>—Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!</p> - -<p>A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où -je m’accrochais déjà.</p> - -<p>—Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.</p> - -<p>Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille -et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du -rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le -chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que -le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.</p> - -<p>Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans -chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite -qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.</p> - -<p>—C’est comme dans <i>Roméo</i>! disait-elle. Et<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> que venez-vous faire sur -mon balcon, à pareille heure?</p> - -<p>—Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.</p> - -<p>—Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain, -Jean-des-Figues?</p> - -<p>—Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me -précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un -récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais -pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.</p> - -<p>Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre. -Elle finit pourtant par me dire:</p> - -<p>—Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à -l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.</p> - -<p>—Aimer Roset! Dieu m’est témoin...</p> - -<p>—Pourtant, ce baiser?...</p> - -<p>—Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues? -Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux -fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait -d’une rose!</p> - -<p>—Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes -détestables sophismes.</p> - -<p>J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> fleur qui devait -guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas -au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon, -devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle -Roset qui riait dans le clair de lune.</p> - -<p>Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle -avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa -rivale.</p> - -<p>Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une -sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le -velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux -d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos -lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.</p> - -<p>Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!</p> - -<p>Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais -clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et -le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et -nous mourions sans avoir d’histoire.</p> - -<p>Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de -plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et, -toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que -j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p> - -<h3><a name="XII-a" id="XII-a"></a>XII<br /><br /> -<small>DÉPART SUR L’ANE</small></h3> - -<p>Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait -toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession -de ce charmant et détestable succube.</p> - -<p>Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître -Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos -dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple. -Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner -une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.</p> - -<p>La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La -malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède -trouvé!</p> - -<p>Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques -pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et -vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme -font les abeilles aux premiers beaux jours, quand,<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> n’osant pas encore -se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.</p> - -<p>J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait -positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un -ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.</p> - -<p>—Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu -fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de -plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine, -si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau -matin de mes projets de gloire et de voyage.</p> - -<p>Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur -Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse -allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux -d’un écervelé?</p> - -<p>Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset. -Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:</p> - -<p>—Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer. -L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais -comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te -porterait au bout du monde.</p> - -<p>Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer -l’équipement de Blanquet.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les -poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une -solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade -fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à -la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le -brave homme fit semblant de ne pas entendre:—Attendez, dit-il tout à -coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le -temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait, -refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en -velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre -costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La -mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à -bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.</p> - -<p>Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon -ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le -portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.—Il faudra -peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint -m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je -sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques; -quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la -poulaine relevés en bec d’oiseau<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> comme ceux de Polichinelle; un gilet -pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du -plus magnifique velours bleu.</p> - -<p>Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore -plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine -rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous -la charge.</p> - -<p>—Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la -gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.</p> - -<p>—Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre, -tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la -gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.</p> - -<p>—Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart -d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de -paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.</p> - -<p>Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en -songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout -le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père, -d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:</p> - -<p>—Sois sage, Jean... puis: <i>Arri, Blanquet</i>! et voilà Jean-des-Figues -parti pour la gloire.</p> - -<p>Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> enfile du regard -toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je -regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière, -ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les -ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les -petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout -vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.</p> - -<p>Une voix railleuse interrompit ma contemplation.</p> - -<p>—Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me -criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie -m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au -trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.</p> - -<p>C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes -concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue -de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon -pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p> - -<h3><a name="XIII-a" id="XIII-a"></a>XIII<br /><br /> -<small>FUITE DE BLANQUET</small></h3> - -<p>Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que -voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en -costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à -la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour -valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de -meilleur cœur.</p> - -<p>Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour -changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers: -ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait -cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une -fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, -j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte, -toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, -entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas -la<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à -piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de -mes figues qui duraient toujours.</p> - -<p>Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises -du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de -nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il -traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses -prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux -pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte -du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde -au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe -tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas, -s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide, -quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.</p> - -<p>Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une -fois aussi,—pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il -vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs -claires du Rhône,—Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le -cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.</p> - -<p>Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies -diminuèrent. La Champagne, bien<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> que peu aimable, ne nous vit presque -pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le -moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si -mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.</p> - -<p>Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous -approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas, -du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la -grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le -bruit.</p> - -<p>Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au -jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.</p> - -<p>Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des -milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre -moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce -grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées -déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement -dans le demi-jour et la fumée!</p> - -<p>J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous -montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris, -entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre -et noir comme de l’herbe de cimetière.—Tiens, mange, Blanquet, mange, -dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> -Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet -contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et -de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait. -Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le -licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant -feu des quatre pieds, vers la terre natale.</p> - -<p>Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il -culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse; -et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de -l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon -tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches, -baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en -bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement -de terre glaise.</p> - -<p>Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues -avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet -courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des -Couffes.—Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en -route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui, -libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à -oublier, la gloire à conquérir?...</p> - -<p>Je songeai d’abord à la gloire.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p> - -<h3><a name="XIV-a" id="XIV-a"></a>XIV<br /><br /> -<small>UNE PREMIÈRE</small></h3> - -<p>Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un -cousin homme de goût!</p> - -<p>Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides -provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le -soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si -j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,—romans, -brochures ou gazettes,—évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète -le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui -passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie, -et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat, -j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans -Canteperdrix, à tailler ma vigne.</p> - -<p>Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres, -choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris -les idées les moins raisonnables du monde.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span></p> - -<p>Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un -pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient -harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans -exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre -souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des -pipes de diamant et d’or!</p> - -<p>Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles -choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant -ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un -double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné -d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un -oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou -de Meudon!</p> - -<p>Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de -méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se -retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais -soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en -allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris -des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les -boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau -garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse, -descendre de voiture en joyeuse<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> compagnie:—Ce doit en être un, me -disais-je, et j’avais envie de me présenter.</p> - -<p>Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!</p> - -<p>Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique -devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût -offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire -violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais -je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.</p> - -<p>Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir -cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des -girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes -en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je -cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau -qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de -femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au -beau milieu, une émotion subite me vint.</p> - -<p>La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les -comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend -rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums, -Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il -s’aperçoit lui-même distinctement,<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> assis avec son justaucorps écarlate, -dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les -artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus -exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne -emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le -mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs, -et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent -notaires à Canteperdrix!</p> - -<p>Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette -apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se -sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de -vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu -chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au -moment où le rideau retombe:</p> - -<p>—Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.</p> - -<p>Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait, -à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il -s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher -dans la capitale.</p> - -<p>Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en -me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large -barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> -lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du -théâtre.</p> - -<p>Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage -d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de -demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et -grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de -ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.</p> - -<p>Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui -dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se -promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en -devins rouge comme mon gilet.</p> - -<p>—Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà -un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée -qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit -noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son -feuilleton pour vivre.</p> - -<p>Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors, -pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité -ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle -que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le -reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:</p> - -<p>—Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de -me mener au grand air.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p> - -<h3><a name="XV-a" id="XV-a"></a>XV<br /><br /> -<small>SUR L’IMPÉRIALE</small></h3> - -<p>Une fois dehors:—«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir -tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard -bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et -la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au -Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche, -et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:—Oui, -voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs -humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah! -Jean-des-Figues, naître au <small>XVI</small>ᵉ siècle, aimer des souveraines comme le -Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme -Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme -Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il -nous aurait fallu.</p> - -<p>Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> nom et le titre de mon -nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais -sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande -éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut -être fait.</p> - -<p>—Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une -voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se -croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne -du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le -printemps et l’été!</p> - -<p>Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de -Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de -causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues -parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas, -n’ayant pas l’habitude du trottoir.</p> - -<p>—Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je -voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que -j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens -jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous, -il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon -cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments -se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un -petit fifre comme si un régi<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>ment défilait. Il m’a semblé alors que nous -marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés -par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais -c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours -chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se -passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends -encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.</p> - -<p>—Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban -avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa -moustache d’un air satanique.</p> - -<p>L’omnibus roulait sur un pont.</p> - -<p>—Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la -grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans -l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle -et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te -donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la -gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te -rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au -ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.</p> - -<p>J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais -déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de -l’impériale. Mais<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> laissant retomber son bras et considérant la grande -Ourse avec tristesse:</p> - -<p>—Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants -jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de -barbares<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>!</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.</p></div> - -<p>Tant d’éloquence me transporta.</p> - -<p>—Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!</p> - -<p>—Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein -marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent, -reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets -que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par -hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles -d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes -contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la -peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.</p> - -<p>Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille -d’huître, me paraissait un Prométhée.<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p> - -<h3><a name="XVI-a" id="XVI-a"></a>XVI<br /><br /> -<small>LE CÉNACLE</small></h3> - -<p>Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban -l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me -fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut -mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous -trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert -comme moi la malle de quelque cousin Mitre.</p> - -<p>Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de -respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but -véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et -l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux -maintenant!</p> - -<p>Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le -criterium du cénacle.</p> - -<p>Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout -de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni -de sentiment,<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui, -lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil -idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du -Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel, -ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.</p> - -<p>Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de -large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne -manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine -injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris -le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée -qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits -par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés, -vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous -les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres, -Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à -contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs -exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un -vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre -toute-puissante fantaisie.</p> - -<p>Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé—littérairement—la -coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de -se réfugier<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices, -en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme -et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du -<i>cannabis indica</i>, de l’opium et du vin d’Espagne.</p> - -<p>Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles -strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux -étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations -étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si -parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout -d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:—«Que -l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»</p> - -<p>Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de -braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons -ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse -s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes -classiques à briser.</p> - -<p>Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou -maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à -l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait, -peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer -une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> -d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front, -mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme -de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides -d’or.</p> - -<p>O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se -rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie -furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux -Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises -et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des -matières en ressemblait à une liste des <i>Mille-e-tre</i>, recueillie çà et -là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait -le tour du monde.</p> - -<p>Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui, -Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce -Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie -quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec -lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire -éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.</p> - -<p>Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du -vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier, -j’avais su condenser en formule:<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p> - -<p>—«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement -intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois -de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à -suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations -par des images et des sons.»</p> - -<p>Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers -tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais -d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une -valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note, -évoquent la même sensation qu’elle:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les seins étincelants d’une folle maîtresse.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!</p> - -<p>—«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le -novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la -vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi -littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la -poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque -chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»</p> - -<p>J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le -moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient -de mots cha<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>toyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On -voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres -tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie -composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes -que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de -soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait -à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.</p> - -<p>Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives -du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le -secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour -le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement, -donnerait sa bénédiction aux <i>poetæ minores</i> agenouillés. Un Athénien de -Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il -disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout -du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On -mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je -n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte -Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p> - -<h3><a name="XVII-a" id="XVII-a"></a>XVII<br /><br /> -<small>LA GRECQUE DES ILES.</small></h3> - -<p>Et Reine? Et Roset?</p> - -<p>En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis -du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils -aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux -les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.</p> - -<p>Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à -l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt, -chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où -jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries, -une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait -sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable -amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au -milieu de tant d’autres voluptueux caprices?</p> - -<p>Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maî<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>tresse, mes amis me -prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient -parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car -tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.</p> - -<p>J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne -m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de -voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un -jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est -quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de -promener.</p> - -<p>—Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.</p> - -<p>Le visiteur s’inclina.</p> - -<p>—Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de -prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.</p> - -<p>—Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis, -m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:</p> - -<p>—Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:</p> - -<p>—Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il -s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: <span class="smcap">la Revue barbare</span>, -<i>organe de la nouvelle poésie</i>. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas; -administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de -secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de -m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et -subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable -de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander -ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie, -afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.</p> - -<p>La <i>Revue barbare</i> naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de -revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un -piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un -quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le -cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités -apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers, -émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes -peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas -voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche, -Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la -rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes, -se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate -et bleu—ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la -circonstance—et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies -soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></p> - -<p>—Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant -déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas -venir.</p> - -<p>Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes! -Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de -Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre -restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en -ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre! -C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie -littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.</p> - -<p>Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme -jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable -adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas -se révéla.</p> - -<p>Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si -maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en -hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les -luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des -haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi -efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques -pouces. Tout lui profitait en longueur.</p> - -<p>Estimant néanmoins son système musculeux con<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span>venablement préparé, -Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et -carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme -bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos -mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en -l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se -mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un -gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.</p> - -<p>Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de -Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul -n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de -mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois -encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons -succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture -cette annonce irritante et mélancolique:—<i>A paraître dans notre -prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu</i>, -<small>LA VIE EN ROUGE</small>, <i>par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et -saine..., etc... etc.</i></p> - -<p>Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et, -comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus -d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:</p> - -<p>—Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues;<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> j’ai essayé de leur -donner des vers, mon <i>Jupiter peignant les comètes</i>, dans la grande -manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était -bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="dtts">...............</span><br /> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="i0">Des étoiles restaient entre les dents du peigne!<br /></span> -<span class="i0">Sur son trône taillé dans un clair diamant,<br /></span> -<span class="i0">Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,<br /></span> -<span class="i0">Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,<br /></span> -<span class="i0">Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu -de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux -premier chapitre à tout le cénacle assemblé.</p> - -<p>—Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas, -souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:—Je vous -montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.</p> - -<p>Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous -pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres -joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique -dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en -m’attendant, fumait un cigare sur la porte.</p> - -<p>—Serai-je à temps pour la lecture?</p> - -<p>—Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> commencé, je ne sais pas -quel train ils mènent là-haut.</p> - -<p>Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir -combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa -revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient -encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.</p> - -<p>Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne -était assise.—La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut -pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume. -Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode -orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau -claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne. -Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils -l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà -à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable -enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare -complaisance.</p> - -<p>Je compris alors la tristesse de Nivoulas.</p> - -<p>Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se -précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche -s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>—Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de -rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru -au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui -l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville, -devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait -laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de -Canteperdrix!<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span></p> - -<h3><a name="XVIII-a" id="XVIII-a"></a>XVIII<br /><br /> -<small>ROSET RACONTE SON HISTOIRE</small></h3> - -<p>Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout -le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me -retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue -vertueuse.</p> - -<p>Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à -couler.</p> - -<p>Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait -embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur -le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en -croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.</p> - -<p>Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le -rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.—Le -moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime -résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle -m’avait prise en grippe!<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p>Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la -route de Marseille.</p> - -<p>—Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?</p> - -<p>—Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce -que je savais seulement la place de votre Paris?</p> - -<p>Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés, -Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en -Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi, -l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur -maison roulante.</p> - -<p>Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de -Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu -vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de -ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles: -«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier -supérieur...»</p> - -<p>—Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont -noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter: -ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous -étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille -voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres -côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement,<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> -sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe -blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme -une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en -chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au -milieu des ustensiles et des paquets de linge.</p> - -<p>Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée -plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma -naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la -grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous -le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux -reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!</p> - -<p>Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit -l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père, -que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite -voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été -du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les -gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le -boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un -pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi, -j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise,<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:</p> - -<p>—Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main -au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il -m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.</p> - -<p>—Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps -pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta -mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit -un peu vite, et l’on t’oublia.</p> - -<p>Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la -famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les -marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé, -volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du -jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin; -quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour -très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse -et ma robe.</p> - -<p>Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays, -suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage, -plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait -pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les -bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> y excellait, et comme ce -garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.</p> - -<p>Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan -montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride, -et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous -comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait -notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât -les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans -avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je -criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête -menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait -ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle -chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore, -pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.</p> - -<p>Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des -distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à -souper, il me demanda en mariage pour le soir même.</p> - -<p>—Pour le soir même, Roset?</p> - -<p>—Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les -bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que -nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<h3><a name="XIX-a" id="XIX-a"></a>XIX<br /><br /> -<small>FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET</small></h3> - -<p>—Vous vous épousâtes donc?</p> - -<p>—Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me -parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les -Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait -déranger bien des projets.</p> - -<p>Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils -possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre -froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois -dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait -d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de -faire revernir la caravane.</p> - -<p>Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un -vacarme:</p> - -<p>—Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais, -moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et -ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> saurions -en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à -nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.</p> - -<p>Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les -poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction -en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait -de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de -marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le -soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.</p> - -<p>—Mais Marseille où vous me cherchiez?...</p> - -<p>—Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si -jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me -délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et -de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.</p> - -<p>Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous -prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous -nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir -s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions -ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre, -et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour -de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent -attachés un peu<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des -charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions, -ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.</p> - -<p>S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les -bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps -immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la -nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette -quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les -bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne -faudrait-il pas qu’il en mourût trop.</p> - -<p>Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les -montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se -fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par -bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et -l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.</p> - -<p>—Enfin!... soupira Jean-des-Figues.</p> - -<p>—Nous partîmes donc, continua Roset.</p> - -<p>—Comment cela, Roset, vous partîtes?</p> - -<p>—Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je -n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un -ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire -épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> alors à vous -chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre -de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin, -puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis -encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros, -et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre, -comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des -affaires et qui ressemblait au Père éternel.</p> - -<p>—Vous vendre..., le brigand!</p> - -<p>—Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux -Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes -chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la -mer, au <i>Roucas blanc</i>, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, -Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...</p> - -<p>Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une -femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. -Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien -pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait -au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible; -enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la -main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe. -Il me fit peine, je<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.</p> - -<p>J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à -Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui -n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple -pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me -suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en -plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout -droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux -jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave -garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.</p> - -<p>—O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.</p> - -<p>—Que d’aventures en plein <small>XIX</small>ᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span></p> - -<h3><a name="XX-a" id="XX-a"></a>XX<br /><br /> -<small>ET NIVOULAS...?</small></h3> - -<p>Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans -manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne -sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour, -cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce -verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette -chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en -sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes -dents, alors, tout étonné de mon plaisir:—Fallait-il être bête! -m’écriai-je.</p> - -<p>Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme -je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une -pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi, -quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades -ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me -trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné -sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de -qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au -jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O -Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour -éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en -partant. Nivoulas pâlit...</p> - -<p>—Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.</p> - -<p>—Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et -s’efforçant de sourire.</p> - -<p>Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même -mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé -en la montrant:—Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle, -Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce -moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir -flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.</p> - -<p>Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un -regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis -seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais -d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.</p> - -<p>Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette -douleur de lui ravir sa maîtresse.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> Mais aussi, je vous le demande, -quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était, -la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je -d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une -mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux -pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce -soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.</p> - -<p>La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En -voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux -yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une -émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le -cerveau.—Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à -l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et -préférai ne pas me répondre.</p> - -<p>La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la -promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie. -Enfin elle se décide à parler:</p> - -<p>—Si nous allions souper? dit-elle.</p> - -<p>Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la -déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si -jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si -fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> brun et sur -sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée, -faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet -phrygien.</p> - -<p>Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout, -de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et -comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes -projets de vertu s’étaient envolés.</p> - -<p>Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on -n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons -tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares, -et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne -rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous -nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La -Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.</p> - -<p>Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de -grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud -de ruban, le loup se détache... Miséricorde!</p> - -<p>—Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure -inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span></p> - -<h3><a name="XXI-a" id="XXI-a"></a>XXI<br /><br /> -<small>L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR</small></h3> - -<p>Nivoulas fut heureux trois semaines.</p> - -<p>—Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset -depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà -devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai -petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la -main.</p> - -<p>C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes -amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si -j’avais choisi moi-même.</p> - -<p>La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps -de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à -la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor, -veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et -dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en -compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> de la -main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si -galamment porter son sceptre royal de folle avoine.</p> - -<p>La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La -fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le -nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut -mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom -d’<i>Hostel de Saint-Adamastor</i>, aristocratiquement inscrit autrefois, -autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais -en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les -boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent -insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais -ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de -Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis, -les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le -vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des -visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et -passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.</p> - -<p>Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui -semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit -jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré -l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le para<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span>vent de M. -Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle -Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour -s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes. -Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa -façon de comprendre le <small>XVIII</small>ᵉ siècle et l’amour!</p> - -<p>Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans -cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui, -apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.</p> - -<p>En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du -cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les -spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’<i>entrée au café</i> -surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de -la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi -un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du -bonheur et de la grande vie.</p> - -<p>Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les -loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes, -n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.</p> - -<p>Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes -garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles, -mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> par les sottes -lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes -perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et -dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles -affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le -fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis, -obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la -vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et -prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau -sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.</p> - -<p>Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset; -Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais -quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés -du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle -Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à -ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.</p> - -<p>—Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un -beau jour.</p> - -<p>Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière, -bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait -ainsi.</p> - -<p>—Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset -moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<p>—C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!</p> - -<p>Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne -voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait -l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis, -en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui -demander raison de ce public élan de tendresse:</p> - -<p>—Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en -s’enfuyant.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p> - -<h3><a name="XXII-a" id="XXII-a"></a>XXII<br /><br /> -<small>LE CORSET ROSE</small></h3> - -<p>C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses -selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis -cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et -blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large -escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent -tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et -l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et -sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande -Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul -par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant -personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.</p> - -<p>—Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand -j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.</p> - -<p>Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> il savait la -nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse -me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma -main en cherchant la serrure:</p> - -<p>—Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être -nerveux!</p> - -<p>Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide, -et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants -déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un -oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut, -Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand -il était triste, c’était sa façon de pleurer.</p> - -<p>—Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait -pas.</p> - -<p>—Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure? -Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de -confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y -prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et -commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je -changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de -Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:</p> - -<p>—Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de -Reine; mais fais mieux que<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> Brutus, et n’attends pas une blessure -mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!</p> - -<p>Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier -que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait -une cuirasse.</p> - -<p>Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de -Roset sur le coin du lit?</p> - -<p>Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines! -Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et -devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant -corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces -corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de -rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!</p> - -<p>Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce -moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à -dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une -imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me -revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que -Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors -toute ma douleur éclata.</p> - -<p>—Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je -le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que -d’amour. Regarde ce<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à -vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.</p> - -<p>Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils -riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il -y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous -autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de -scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset. -Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de -corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier -joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du -pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le -voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un -Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle -griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des -cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un -soupçon de carmin.</p> - -<p>Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé -qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui, -je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le -corset en satin rose de mademoiselle Roset.</p> - -<p>Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu -consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque -inquiétude. Il ne<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> voulut pas me quitter de la nuit.—Tu es trop agité -pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai -sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais -très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence, -mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau -sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du -sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute -la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était -complètement consolé.</p> - -<p>Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans -les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs, -Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à -pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire -reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives -descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les -poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses -lèvres—ne lui demandez pas pourquoi—le corset tiède encore et -suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais -aimée, je vous jure!<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p> - -<h3><a name="XXIII-a" id="XXIII-a"></a>XXIII<br /><br /> -<small>AMÈRE DÉRISION</small></h3> - -<p>Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui -m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En -avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant -la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis, -corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand -votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont -bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous -cogner le front.</p> - -<p>Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot -grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je -m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma -propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le -personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui, -désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des -inventions les plus raffinées du luxe, des<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> arts et du plaisir, et -finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la -Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.</p> - -<p>Le fond psychologique de mon <i>Étude</i> laissait peut-être quelque chose à -désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre -carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les -diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait -rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le -pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait -décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec -l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le -cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un -petit carré de vélin!</p> - -<p>Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant -dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les -frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un -petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine -des libraires MES ORGIES, <small>LIVRE DE VERS</small>, <i>par Jean-des-Figues</i>, avec son -beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte -d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui -représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes -ornées de<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des -reins.</p> - -<p>J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse -dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez -piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait -mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de -rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du -diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!</p> - -<p>Enfin, une lettre arriva:</p> - -<div class="blockquot"><p class="r"> -«Canteperdrix, quatorze d’avril 1865<br /> -</p> - -<p class="indd">»Mon cher garçon,<br /> -</p> - -<p>»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis -avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si -l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes -pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus -d’héritage, se signe toujours en parlant de toi.</p> - -<p>»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues? -Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes -chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans -chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour -mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à -travailler comme un satyre?<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je -te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le -ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de -nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent -fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter -que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la -Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était -perdue et faire couler l’eau.</p> - -<p>»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au -lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs -blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille -remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage, -le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord, -tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la -main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là, -Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand -seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à -Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on -ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des -chansons honnêtement.</p> - -<p>»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y -faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein -mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien -assez<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la -famille.</p> - -<p>»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.»</p></div> - -<p>Et la signature.</p> - -<p>A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine -mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je -n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de -venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes -débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il -m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le -bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre?</p> - -<p>Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour -sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu -passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu -que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le -trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par -chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou -qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave -des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de -mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> du luxe, -ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de -salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi -sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en -t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir!</p> - -<p>Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une -sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement -tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le -théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces -langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue -particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant -furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de -jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait -métier de dupe.</p> - -<p>Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me -réservait une bien autre humiliation.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p> - -<h3><a name="XXIV-a" id="XXIV-a"></a>XXIV<br /><br /> -<small>LE SONGE D’OR</small></h3> - -<p>Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un -bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de -fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir -sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au -cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier -les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de -tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de -la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent -dans le cerveau?</p> - -<p>Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom -d’auteur—on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame -fort lancée—ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en -acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous -cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> -offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la -nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies -désirées me causait par avance une vive émotion.</p> - -<p>On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en -plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le -désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au -Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme -le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une -chose à répondre: j’étais ainsi!</p> - -<p>D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale, -combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi? -Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort -d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris -élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes, -et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes -sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les -comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des -cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que -quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre -l’œil à la serrure.</p> - -<p>Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand, -le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir -préalablement<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait -la féerie-revue des Grains-de-Poivre.</p> - -<p>Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et -chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus -mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes -cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette...</p> - -<p>Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la -porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans -avoir pris le temps d’agrafer son burnous.</p> - -<p>Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant -encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset -affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et -qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises -poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs; -une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et -plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune! -mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de -cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que -dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.</p> - -<p>Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à -craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une -voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> -l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un -martin-pêcheur.</p> - -<p>—Mon breack! dit Roset fièrement.</p> - -<p>Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en -équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais, -au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des -jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier -de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer -furieusement aux grelots tintants du poney.</p> - -<p>Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle -histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait -la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que -je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête.</p> - -<p>Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un -petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de -cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le -vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu.</p> - -<p>Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir -trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de -l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas, -un candélabre à la main.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p> - -<p>—Rien que ça de luxe! disait Roset.</p> - -<p>Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout, -c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait -de moi et que j’essayais en vain de secouer.</p> - -<p>J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille, -bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et -pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les -moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais -comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit -nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce -qu’elle allait laisser voir.</p> - -<p>—De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme -Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues. -Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher -droit.</p> - -<p>Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous -arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt -dans le plus galant déshabillé du monde.</p> - -<p>Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset -vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était, -certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid -d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> clarté -sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées?</p> - -<p>Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux, -comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait -chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver -ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le -plus tard possible.<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p> - -<h3><a name="XXV-a" id="XXV-a"></a>XXV<br /><br /> -<small>UNE IDYLLE</small></h3> - -<p>Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la -rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller, -je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait -par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont -la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant.</p> - -<p>—Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?</p> - -<p>—Pour mieux t’admirer, mon enfant!</p> - -<p>—Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu -admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon -imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa -petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se -promenait dans les coussins.</p> - -<p>Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en -apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon -héros. O profonde<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> et comique humiliation des poëtes et de la poésie! -Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier -depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus -haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les -plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet -oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce -peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi -encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et -les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis -chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et -pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui -installait-il? Roset, ma petite perle noire!</p> - -<p>—Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par -la fenêtre.</p> - -<p>Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que -j’étais jaloux, et fut ravie:</p> - -<p>—Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de -t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon -théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.</p> - -<p>Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une -jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas -à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> fer! -Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la -découverte d’un bois.</p> - -<p>—En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de -temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au -bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller -plus loin.</p> - -<p>Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais -presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi -faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans -aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller -à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à -Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre. -Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère -non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas -manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me -pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:—Et si je te quittais, -Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:—Si tu me quittais, -Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!</p> - -<p>Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire. -La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du -terrain:—Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des -éclats<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses -bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de -l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien -assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche -de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi -sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de -Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir -mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts -royales de Chambord ou de Chenonceaux.</p> - -<p>Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son -ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante, -ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit -boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin -parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.</p> - -<p>Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides -l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes. -Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi -provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers -au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines -brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un -mince filet d’eau claire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses -mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du -bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui -vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous -vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans -l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres, -venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et -affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.</p> - -<p>—C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore -plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine!</p> - -<p>La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous -fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil -dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons -paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette, -et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va -bien le demi-deuil.</p> - -<p>Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources -invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes -écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des -fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet -d’eau, et c’était, le long des étroits sen<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>tiers creusés dans le sable -jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades -improvisées.</p> - -<p>Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de -quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses -longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la -mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des -châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes -bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige -aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et -fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe -claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux -prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à -petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure -auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon -fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous -retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau, -marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où -sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes -du gazon noyé.</p> - -<p>Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne -dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de -vapeur et pa<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>reil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les -arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p> - -<h3><a name="XXVI-a" id="XXVI-a"></a>XXVI<br /><br /> -<small>LES NOCES DE ROSET</small></h3> - -<p>Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions -l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était -un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde -savait son secret, mais lui voulait faire le brave:</p> - -<p>—Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce!</p> - -<p>Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses -entrechats me tiraient des larmes.</p> - -<p>Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet -attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en -si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces -noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était -un peu ma faute si Roset se mariait si souvent.</p> - -<p>Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr -encore d’aimer Roset; d’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> si j’en avais été sûr, je n’aurais -voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique! -Cela fait rougir rien que d’y penser.</p> - -<p>Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il -n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son -petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre -peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins -résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet -endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout -ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel.</p> - -<p>—Fi donc! monsieur, ce partage est indigne!</p> - -<p>Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne -l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à -qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille -petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens; -et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos -querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât -réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer -un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse.</p> - -<p>Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes -sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était -beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> -cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un -beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux.</p> - -<p>Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et -Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus -naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis -beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle -y mettait de la malice.</p> - -<p>Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes, -voulurent être de la fête:—Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop -d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient -quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et -Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à -ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.</p> - -<p>Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes -meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario -reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le -scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel -ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte -sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer, -amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée -qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de -ses vieux amis et nous<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> apporter dans les plis de sa robe le parfum des -élégances parisiennes!</p> - -<p>Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:</p> - -<p>De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La -caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la -méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir -à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante -pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de -la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la -<i>Revue</i>, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le -lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la -semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.</p> - -<p>Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais -eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau -chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.</p> - -<p>Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:</p> - -<p>—Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non, -un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà -échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span></p> - -<p>—Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon -homme aux caroubes.</p> - -<p>Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien -quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer -l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle; -mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme -aux caroubes c’était moi.</p> - -<p>Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux -heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé -sous ses fenêtres faire le pied de grue.</p> - -<p>—Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait -si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu -qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la -nuit sous mes fenêtres?</p> - -<p>—Pas possible, Roset!</p> - -<p>—Puisque je te le dis.</p> - -<p>Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile!</p> - -<p>Cependant notre amour allait s’envenimant.</p> - -<p>Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par -représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel.</p> - -<p>—O perversité des femmes! disais-je.</p> - -<p>—O sottise des hommes! aurait pu dire Roset.</p> - -<p>Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise. -Nivoulas, disparu depuis trois mois,<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> revenait de province, plus -amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette -condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux -Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues.</p> - -<p>—Faut-il que je renonce? me demanda Roset.</p> - -<p>—Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais -sans rien en laisser voir.</p> - -<p>—Adieu alors, Jean-des-Figues!</p> - -<p>—Adieu, Roset.</p> - -<p>C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de -calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais -pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une -fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre.</p> - -<p>Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous -quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix -malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au -coin de l’œil.</p> - -<p>—Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne -plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon -scepticisme me reprenant:</p> - -<p>—Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer. -Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si -ses beaux yeux allu<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span>més t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que -tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes.</p> - -<p>Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla.<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p> - -<h3><a name="XXVII-a" id="XXVII-a"></a>XXVII<br /><br /> -<small>RETOUR AU PAYS</small></h3> - -<p>A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage, -pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries. -Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait. -En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains, -les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte; -mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit -et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient -au-devant de vous.</p> - -<p>Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui -avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de -Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut -réjouissante!</p> - -<p>Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges, -et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et -bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville,<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> -ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à -grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux -d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.</p> - -<p>Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui, -mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de -l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue!</p> - -<p>Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu, -sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits -plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les -remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées -d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus -les ormes des lices, de quel cœur je les saluai!</p> - -<p>Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula -entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand -la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit -sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son -nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.</p> - -<p>Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux:</p> - -<p>—Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je...</p> - -<p>Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je -les aimais.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car -c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et -ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.</p> - -<p>Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il -fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les -embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et -conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre: -le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre, -et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier.</p> - -<p>—Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les -bons sommeils d’autrefois.</p> - -<p>Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué, -la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire -un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être -borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon, -de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du -brigand de bohémien que l’injure à la bouche.</p> - -<p>—Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon -père du vendeur de bêtes aveugles.</p> - -<p>Et cela me donna envie de rire.</p> - -<p>Ici, le lecteur va m’interrompre.</p> - -<p>—Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il,<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> voulez-vous qu’un vieil -âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant -Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul -un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les -besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père?</p> - -<p>A cela je répondrai d’abord:</p> - -<p>Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement -forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les -courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis -piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons, -précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils -traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à -ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.</p> - -<p>Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet -dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le -même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze -mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac -de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la -maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom -de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par -un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> -confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y -avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle, -qu’un seul et unique Blanquet.</p> - -<p>Puis ceci réglé, je continue.</p> - -<p>Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M. -Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame -Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible -province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à -mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.</p> - -<p>Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon, -c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de -chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des -merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano -n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place; -j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de -poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame -Cabridens.</p> - -<p>Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille -cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal, -et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je -remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur -certaine étoffe de soie brochée et ramagée<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> qui jadis ne sortait de -l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un -peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté -Canteperdrix.</p> - -<p>Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux -ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les -Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces -songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle, -réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.</p> - -<p>—Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou -au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht.</p> - -<p>Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie:</p> - -<p>—Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la -vie, et de ne pouvoir plus être amoureux!<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p> - -<h3><a name="XXVIII-a" id="XXVIII-a"></a>XXVIII<br /><br /> -<small>MÉFAITS D’UN HABIT NOIR</small></h3> - -<p>Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer, -des souliers de dévote, et la tante Nanon entra:</p> - -<p>—Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite, -Jean-des-Figues! <i>Elle</i> est sur la terrasse du Bras-d’Or.</p> - -<p>—Qui cela, tante Nanon?</p> - -<p>—Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la -dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant -au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon -s’écria:</p> - -<p>—Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes...</p> - -<p>Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle -ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon -gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six -cents francs de solides rentes, deux terres<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> au soleil, la maison -qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout -ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la -bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve, -<i>misè Nanoun</i>, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est -un grand honneur.</p> - -<p>La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple -rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses -contiguës.</p> - -<p>Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du -matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes, -c’était Roset, Roset en personne.</p> - -<p>—Quel spectacle, mon pauvre Jean!</p> - -<p>—Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas!</p> - -<p>Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues -se précipita vers la rue.</p> - -<p>Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez, -la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être -témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en -apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de -l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.</p> - -<p>Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas -l’éteignit.</p> - -<p>—Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> les noces de Roset! -Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de -quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon -lâche empressement.</p> - -<p>—Fuyons la tentation, allons à Maygremine!</p> - -<p>Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes -souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de -ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais -Reine.</p> - -<p>L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes -premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des -sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus -pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais -atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil -les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route -roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me -trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert -de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.</p> - -<p>En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par -l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour -Maygremine, sur la foi d’une éclaircie.</p> - -<p>Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une -nouvelle ondée, mon veston bleu<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> de roi partage le sort qu’avait eu déjà -ma jaquette gris-perle.</p> - -<p>Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une -épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la -malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir -à calmer sa fièvre.</p> - -<p>Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et, -quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette -gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma -visite.</p> - -<p>Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne, -par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation -irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était -allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un -éclat plein d’ironie.</p> - -<p>C’était à s’arracher les cheveux.</p> - -<p>—Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir -auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine -aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.</p> - -<p>Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon -ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement -solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une -simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> cœur, en claque -et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les -innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.</p> - -<p>—Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec -son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut -bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe, -Jean-des-Figues n’entendait rien.</p> - -<p>Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup, -mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était -seule. Elle me donna même sa main à baiser:—«C’est presque permis -maintenant», semblait-elle dire.</p> - -<p>Je ne m’expliquais pas ce subit changement.</p> - -<p>Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en -plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose -inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse -électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut -en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets, -carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les -boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et, -avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu -mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la -suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien, -et je me<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M. -Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un -discours de sa voix de comice agricole.</p> - -<p>J’avais peur...</p> - -<p>Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens -paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè -Nanoun, des innombrables vertus de Reine.</p> - -<p>Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était -pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il -s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse -survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route.</p> - -<p>Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le -cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour -essayer de cacher mes basques.</p> - -<p>Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais -voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme -tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme -madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon -notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.</p> - -<p>—Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre?<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p> - -<p>Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux, -paternellement.</p> - -<p>En vain j’essayai de protester.</p> - -<p>—A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez -endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de -faire peur à nos moineaux?</p> - -<p>C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.</p> - -<p>Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la -main de Reine me fut accordée.</p> - -<p>—Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu -rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens -est allé trop loin... J’avais envie de me dédire.</p> - -<p>Il n’était plus temps.</p> - -<p>Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà -couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les -libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du -Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de -corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la -comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de -Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement -repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<h3><a name="XXIX-a" id="XXIX-a"></a>XXIX<br /><br /> -<small>CET IMBÉCILE DE NIVOULAS</small></h3> - -<p>Je trouvai chez moi un mot de Roset:</p> - -<p>Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors, -elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour -retrouver Jean-des-Figues.</p> - -<p>La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un -coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle.</p> - -<p>«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or, -malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais -pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de -Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras, -est arrivé à temps pour payer la note.</p> - -<p>«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et -le pauvre garçon aura fait un triste voyage...»</p> - -<p>Puis en manière de post-scriptum:<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p>«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré, -ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et -depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi! -Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?»</p> - -<p>Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite -tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.</p> - -<p>Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme. -Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se -faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne -duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous -une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.</p> - -<p>Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne -m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à -l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me -poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir -que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de -fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris -une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des -cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode. -Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> amies de pension, la fine -fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la <i>Vie Parisienne</i> -au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement -provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les -cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables -robes à fanfreluches.</p> - -<p>Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle -sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter -des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.</p> - -<p>C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et -la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la -bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire -cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à -mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je -crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à -Paris.</p> - -<p>Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville, -on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me -voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir, -sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens, -quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi, -Ni<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>voulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.</p> - -<p>Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier -pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les -grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être -jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane -grimpait une côte?</p> - -<p>J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant -était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la -plus comique avec la fureur de ses yeux:</p> - -<p>—Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à -perdre.</p> - -<p>Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon -lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se -fût parlé à lui-même:</p> - -<p>—O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire -tenir un mulet borgne par une femme!</p> - -<p>Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et -qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable -aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le -champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas -l’avait laissée expirante, au milieu des bohé<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>miens, à une lieue loin de -Canteperdrix, dans la caravane dételée.</p> - -<p>—Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et -touché jusqu’aux larmes...</p> - -<p>—Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas -voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et -quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner, -Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir.</p> - -<p>«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant -cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens, -quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me -montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane, -Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis -ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me -prit, et j’eus envie de lui crier:</p> - -<p>—Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est -Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer!</p> - -<p>Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son -bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre -garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.</p> - -<p>La nuit tombant, il fallut partir.<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span></p> - -<p>—Janan va venir, disaient les vieilles.</p> - -<p>Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain, -et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ.<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span></p> - -<h3><a name="XXX-a" id="XXX-a"></a>XXX<br /><br /> -<small>EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!.</small></h3> - -<p>J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et -rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place -où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires -reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre -deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se -lamentait, assis dans l’herbe.</p> - -<p>—Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan -aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils -emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...</p> - -<p>Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les -bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De -quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les -atteindre?</p> - -<p>Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon -mariage et Canteperdrix:—C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te -dis-je!... Puis<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me -suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.</p> - -<p>Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.</p> - -<p>Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce -campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux -allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire -sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque -morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se -crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que -je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait -diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des -apparences fantastiques.</p> - -<p>Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir -me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête -perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison: -noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes -qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques, -pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de -la Hogue.</p> - -<p>Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon -père me justifia aussi bien<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> qu’il put, et les préparatifs du mariage -recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre, -j’étais entièrement incapable de volonté.</p> - -<p>Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!</p> - -<p>Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce -mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais -rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que -j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables -symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à -mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me -vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me -regardant.</p> - -<p>Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de -frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir. -Je m’informai:</p> - -<p>—Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque -chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et -puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs -affaires...</p> - -<p>—Et qu’ont-ils enterré?...</p> - -<p>—Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.</p> - -<p>Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais -bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations -folles naqui<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span>rent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur -l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession, -toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui -peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et -la terre remuée sous mon figuier.</p> - -<p>Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font -tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.</p> - -<p>D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de -M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la -conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des -chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs -singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que -l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un -mémoire sur cet important problème ethnologique...</p> - -<p>—Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune -homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on -apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de -ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un -problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme -l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent -ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose -épouvantable à penser, naissent, se ma<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span>rient et meurent, librement comme -ils l’entendent? N’est-ce pas...</p> - -<p>Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut.</p> - -<p>—Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir?</p> - -<p>—Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se -charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ, -sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de -sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui -me donna le frisson.</p> - -<p><i>Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!</i>... Ces deux courtes phrases me -bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme -deux hannetons fantastiques.</p> - -<p>Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas: -Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont -capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la -Providence!) sous le même figuier où j’étais né.</p> - -<p>Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.</p> - -<p>Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière, -l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les -vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille, -attendaient.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p>Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître, -s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec -en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il -creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un -drap?...</p> - -<p>Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père, -mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs -flottants et une petite main.</p> - -<p>C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le -drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait -Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille -vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui -disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!</p> - -<p>Une question me restait à faire:</p> - -<p>—A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à -fouiller ainsi sous le figuier?</p> - -<p>—Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le -brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien -oublié!</p> - -<p>Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup:</p> - -<p>—Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le -matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne.<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span></p> - -<h3><a name="XXXI-a" id="XXXI-a"></a>XXXI<br /><br /> -<small>LE VERRE D’EAU</small></h3> - -<p>Vous avez lu <i>Mireille</i> et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le -mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du -palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux:</p> - -<p>—«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi -une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique -bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre, -les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.»</p> - -<p>Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon -fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau -froide qui me guérit.</p> - -<p>Mais au prix de quelle épouvantable crise!</p> - -<p>Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et -comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la -nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent -à l’aurore, je sentis avec une bizarre<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> impression de soulagement et de -souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon -front rafraîchi.</p> - -<p>Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je -disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour -de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle:</p> - -<p>—Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai -voir M. Cabridens...</p> - -<p>—Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde -avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le -métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en -font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque -galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien -fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus -rien.</p> - -<p>Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là, -d’ailleurs, l’opinion commune.</p> - -<p>Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens, -et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à -favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les -derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon -achevait de fumer et de s’éteindre.</p> - -<p>Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de -libertinage, toutes les folles<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> étincelles de mon cerveau s’étaient -envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme -la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour -Roset.</p> - -<p>Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je -remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je -faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte.</p> - -<p>—Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela!</p> - -<p>Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour -m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes -douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne.</p> - -<p>On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois -que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous -mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.</p> - -<p>Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et -la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié, -mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des -champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond -de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je -relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les -Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes -vapeurs violettes, s’alignaient<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> dans la zone empourprée du ciel, -claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet -d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.</p> - -<p>Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:</p> - -<p>—Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être -malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil, -sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la -Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton -champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?</p> - -<p>A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil, -de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me -tira de ma rêverie.</p> - -<p>—<i>Arri!</i>... <i>Arri!</i>... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme, -et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil -âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en -avançait pas d’un pouce.</p> - -<p>—Balthazar, <i>Arri</i>!</p> - -<p>O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme -que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main -légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.</p> - -<p>—Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p>—Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?</p> - -<p>—Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?</p> - -<p>—Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris -de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à -travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer -au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.</p> - -<p>—O Providence! m’écriai-je.</p> - -<p>Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait -grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois -jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant -son mari bohémien.</p> - -<p>Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.</p> - -<p>Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je -m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel -appétit manger des figues sur sa propre tombe.</p> - -<p>Cette idée l’égaya beaucoup:</p> - -<p>—Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y -ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps -du roi René...</p> - -<p>Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un -fou rire:<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>—C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je -comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait -en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que -nous l’enterrâmes.</p> - -<p>—Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me -reprendre.</p> - -<p>—Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu, -l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux -pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...</p> - -<p>—Blanquet?</p> - -<p>—Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que -lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain -de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus -avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup -de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de -police.</p> - -<p>—Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que -Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!</p> - -<p>Mais Roset se reprenant à rire:</p> - -<p>—Préférerais-tu que ce fût moi?</p> - -<p>—Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.</p> - -<p>—Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> figue. Il est bien -heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne -t’en serais jamais aperçu.</p> - -<p>Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je -compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là, -eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je -n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection -terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était -mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de -son ami.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> </p> - -<h2><a name="LE_TOR_DENTRAYS" id="LE_TOR_DENTRAYS"></a>LE TOR D’ENTRAŸS<br /><br /> -<small><span style="margin-left: 15%;">A FERDINAND FARRE</span></small><br /><br /> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> </p> - -<h3><a name="I-b" id="I-b"></a>I<br /><br /> -<small>BON COURAGE, BALANDRAN!</small></h3> - -<p>Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du -soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le -chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix -au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion, -marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par -goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre -était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au -château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout -guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans -et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre -Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de -pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut -un bon sourire:<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>—Bien le bonjour, monsieur l’abbé.</p> - -<p>—Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est -ta récolte que tu portes?</p> - -<p>—Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran -d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au -fond du bissac de toile grise.</p> - -<p>Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.</p> - -<p>—La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce -que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!</p> - -<p>—Ça te profitera, Balandran.</p> - -<p>—Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la -parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour -le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les -petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en -goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un -joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je -pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille -dépassant, <i>crapauder</i> un peu le dimanche.</p> - -<p>—Païen de Balandran!</p> - -<p>—Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais -eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère... -Nous ne savons<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme -ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du -quinze... si vous vouliez...</p> - -<p>—Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait -une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!</p> - -<p>—Monsieur l’abbé!...</p> - -<p>—Adieu, Balandran, et bon courage!</p> - -<p>Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la -montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le -colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux, -harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses -dents:—Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son -bon courage!<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p> - -<h3><a name="II-b" id="II-b"></a>II<br /><br /> -<small>BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES</small></h3> - -<p>Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du -plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de -chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette -source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur -de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.</p> - -<p>—C’était donc vous, père Antiq?</p> - -<p>—Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent -railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler -ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans -doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.</p> - -<p>—Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!</p> - -<p>—De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père -Antiq en tordant ses guêtres,<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> puis les étendant sur le bât de l’âne -pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée... -<i>arri</i>! bourriquet, <i>arri</i>! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est -qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton -bastidon finira par te manger ta boutique.</p> - -<p>—Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai -enterré déjà force beaux écus.</p> - -<p>—Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.</p> - -<p>—Si elle me reste, père Antiq?</p> - -<p>—Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles? -Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais -cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut, -canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est -arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui -de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y -voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu -dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus, -saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les -rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux, -brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les -grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe -la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou -ne reste dans cet <i>Ermas</i> qui d’a<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>bord n’était qu’un caillou. Monsieur -Mistre est là qui te surveille:—Courage! Balandran, courage! Encore six -mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée, -je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le -notaire qui t’a prêté l’argent,—car tu emprunteras, Balandran,—le -notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances: -capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer? -Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est -charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu -dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu -auras fait un jardin.</p> - -<p>Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des -calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du -rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le -père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante -l’encourageait:</p> - -<p>—Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez -raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez, -dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me -connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...</p> - -<p>Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il -aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les -amandes n’avaient<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs, -Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver -quelques écus pour le jour—et ce jour ne pouvait tarder—où le château -d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet, -gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, -n’importe quoi, un coin de terre.</p> - -<p>Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte -noire qui conduit dans les bas quartiers.<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p> - -<h3><a name="III-b" id="III-b"></a>III<br /><br /> -<small>LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE</small></h3> - -<p>Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son -oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et -suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les -passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui -constituent le <i>quartier bas</i>, le quartier agricole de la ville.</p> - -<p>C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de -jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le -bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la -porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur -femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.</p> - -<p>—<i>A diousias</i>! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?</p> - -<p>Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un -tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre -monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres. -Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand -rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne -pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.</p> - -<p>—Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné? -Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il -l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée, -le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve, -aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se -sentait pas d’aise.</p> - -<p>Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy -évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de -quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De -plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et -maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de -paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que -l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant -surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce -n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y -avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage, -soupçonnée du seul père Antiq, qui<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> pouvait au dernier moment arranger -tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais -rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël, -après avoir bu un doigt de vin cuit.</p> - -<p>Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq, -lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée, -comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.</p> - -<p>—Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa -pioche. Mais Cadet ne répondit pas.</p> - -<p>Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et -qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.</p> - -<p>—Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq -en attachant l’âne à la crèche.</p> - -<p>Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à -pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après -des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.</p> - -<p>—Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et -soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne -décontenancé.</p> - -<p>Un <i>bée</i> joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur -un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles -sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout -l’hiver.<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p> - -<p>Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.</p> - -<p>Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier, -des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas, -le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du -groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de -terre de la récolte.</p> - -<p>Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier -tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:</p> - -<p>—Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.</p> - -<p>Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux -Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une -main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en -train de roussir.</p> - -<p>—Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.</p> - -<p>Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard, -philosophiquement il ajouta:</p> - -<p>—Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span></p> - -<h3><a name="IV-b" id="IV-b"></a>IV<br /><br /> -<small>LE ROMAN D’ESTÈVE</small></h3> - -<p>Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de -mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès -le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils -soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux, -sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques -notions d’arpentage.</p> - -<p>Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel -pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’<i>Amitié</i>, avait mis tout -Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer -le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris -d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la -grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux -écoles d’Aix.</p> - -<p>Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas -davantage que s’il eût été ap<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>prenti; et le vieil Antiq, qui pour rien -au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un -droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail -et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier, -quasi manuel à son idée.</p> - -<p>Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et -comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce -qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et -tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son -temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les -traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux, -en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en -passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la -grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives -couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait, -au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes -comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.</p> - -<p>Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait -tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle -saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le -grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses -aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> et bleus, graviers -de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes -d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents -roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, -ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une -compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref, -Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que -l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre -auquel il ne comprenait rien.</p> - -<p>—Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en -remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque -main une vieille bouteille.</p> - -<p>—Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison -soit en joie.</p> - -<p>Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi -avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à -l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?</p> - -<p>Estève allait se marier.</p> - -<p>—Avec qui?</p> - -<p>—Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, -propriétaire du château d’Entrays.</p> - -<p>—Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le -père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait -pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> -paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde -un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père -Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le -débraillé pittoresque de son cher neveu.</p> - -<p>C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des -choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses -hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.</p> - -<p>Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la -campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. -Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut -présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, -naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait -toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air -d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé -entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir -même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à -son propre père.</p> - -<p>—Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq; -vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle -voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple, -avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la -conduite des biens; mais brave<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant -d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au -contraire:—Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?—Un peu dur, monsieur -Blasy: la terre n’a pas son sang.—Il nous faudrait quelques gouttes de -pluie.</p> - -<p>Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.</p> - -<p>Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le -petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le -colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine -claire chanter. Il pensait à Jeanne.</p> - -<p>—Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en -décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.</p> - -<p>Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était -déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel -mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine -percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer -l’heure des arrosages.<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p> - -<h3><a name="V-b" id="V-b"></a>V<br /><br /> -<small>LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.</small></h3> - -<p>Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les -Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les -livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils -ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et -cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial, -note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les -aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait -d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.</p> - -<p>Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de -vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce -que signifie <i>entrays</i>, ce qu’est un <i>tor</i>, ce qu’est un <i>plan</i>, et -pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.</p> - -<p>Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (<i>inter aquas</i>) est forcément une -pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée -dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> nous parlons, -situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs -de la Durance. On appelle <i>tor</i> un plateau moindre accoté au <i>plan</i> -comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a, -sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se -distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et -Tor-le-plus-bas.</p> - -<p>Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.</p> - -<p>Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être -trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors -qu’il domine.</p> - -<p>Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais -tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac -immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors -soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le -pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le -poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se -précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était -abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles -plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le -Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que, -dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme -actuelle.<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p>Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre -hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces -mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement -perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et -la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y -rencontre partout.</p> - -<p>De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux -paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les -nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le -Tor-le-plus-haut et le Plan.</p> - -<p>Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et -de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre -quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence -de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du -promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site -escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes -vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là -évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la -fouine.</p> - -<p>Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le -Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire. -Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu -des mille et des mille écus pour le mettre en état.<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> Parfois le -grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les -premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils -s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de -Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.</p> - -<p>—Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.</p> - -<p>Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se -décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches -blanches: <span class="smcap">Étude de maitre Beinet</span>, <i>Vente par licitation</i>, annonçaient la -grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à -Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance -choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux -quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les -étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le -monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus -sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.</p> - -<p>Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque -jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être -longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se -fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra -aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> -déclarer que la terre doit être à qui la travaille.</p> - -<p>Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le -long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison -commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé -midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là -que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à -louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée -depuis des siècles.</p> - -<p>Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le -triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux -et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait -quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les -saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, <i>le -canier</i>, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de -piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois -dans le pot plein de fromage fermenté:—Toi, Peyre, va-t’en à -Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux -Aygatières...</p> - -<p>Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour -des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée -bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.</p> - -<p>Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> conservé chacun leur -lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les -affranchit.—«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras -vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand -amour.</p> - -<p>Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan -songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se -retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de -pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune. -Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout -le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour -de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze -sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient -venir maintenant:—C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous -travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous, -puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.</p> - -<p>Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se -ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des -propriétaires.<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span></p> - -<h3><a name="VI-b" id="VI-b"></a>VI<br /><br /> -<small>LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE</small></h3> - -<p>A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient -depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné -Balandran cognant à la porte, l’éveilla.</p> - -<p>—Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que -mademoiselle Blasy se marie...</p> - -<p>—Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.</p> - -<p>—... Avec M. Anténor.</p> - -<p>—Anténor! Qui ça Anténor?</p> - -<p>—Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.</p> - -<p>Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M. -l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose. -C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause -de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran, -et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait -sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays -ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span></p> - -<p>Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà -Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue, -heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux -commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes -d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.</p> - -<p>Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le -portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique -peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait -au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les -hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les -deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus -joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et -clair, un rayon brillait.</p> - -<p>Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses -inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la -nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était -arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son -art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature -planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor; -et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés -et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du -chemin, sem<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>blait prendre une joie malicieuse à répéter sans -cesse:—Anténor! Anténor!</p> - -<p>Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser -mademoiselle Jeanne.</p> - -<p>La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq, -l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas -maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande -en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait -et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé, -demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à -boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère -et se retira.</p> - -<p>Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les -inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était -mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.</p> - -<p>Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait -pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans -auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M. -Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses -dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier -avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son -capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes, -courber en un mot sa tête de propriétaire<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> foncier sous les fourches -caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M. -Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.</p> - -<p>Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son -pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans -railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point -d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de -gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la -carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de -ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus -présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus -exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle, -d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le <i>Journal des chasseurs</i> ou -bien la <i>Revue agricole de la zone de l’olivier</i>!</p> - -<p>C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu -s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement -satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de -petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout -cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale; -et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la -fourmilière des paysans.</p> - -<p>Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> devait-il pas -compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs, -pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté -lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...</p> - -<p>Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du -doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de -son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans -d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le -mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre -noir,—coups de fusil rares!—le grand-duc empaillé qui ouvrait dans -l’ombre ses yeux d’or.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p> - -<h3><a name="VII-b" id="VII-b"></a>VII<br /><br /> -<small>MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA</small></h3> - -<p>Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au -bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M. -Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes -l’abbé Mistre ne parlait plus.</p> - -<p>L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il -releva la tête:</p> - -<p>—«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre? -N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme -lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor. -Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était -accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence -indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en -famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il -désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite -ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy, -entre Anténor et Jeanne.»<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste; -l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.</p> - -<p>La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous -les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu -révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout, -n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant -très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.</p> - -<p>D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque. -Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du -prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu -et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais -monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor. -Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné -qui buvait et ne se montrait guère.</p> - -<p>Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui -allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, <i>boire le -lait</i> chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit! -par respect pour sa soutane, mais point la nièce.</p> - -<p>En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait -un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société -(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu -dé<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>sormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire, -conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance -et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance -ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait -obligé de compter avec l’abbé Mistre.</p> - -<p>A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui -enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches, -plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites -condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage -se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa -faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste -état des filles pauvres de province.</p> - -<p>—Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de -rien!</p> - -<p>Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:—Ah! -grand enfant! Ah! vieil imbécile!</p> - -<p>Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.</p> - -<p>—Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...</p> - -<p>—Mademoiselle Jeanne voudra!</p> - -<p>—C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement -dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se -marierait<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!... -Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle -accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que -moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma -faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!</p> - -<p>—Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé -avec un regard fin.</p> - -<p>Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il -savait que Jeanne écoutait.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p> - -<h3><a name="VIII-b" id="VIII-b"></a>VIII<br /><br /> -<small>ESTÈVE SE CONSOLE</small></h3> - -<div class="blockquot"><p>«..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la -porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez -vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant -quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de -pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je -n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que -j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité, -le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était -là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas -être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire? -Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.</p> - -<p class="r"> -»<small>JEANNE</small>.»<br /> -</p></div> - -<p>—Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir, -furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne -avait remis cette lettre.</p> - -<p>—Il y a que c’est fini! dit Estève.</p> - -<p>Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement -furieux du contre-temps: pour son<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> neveu d’abord, mais surtout pour -lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait, -il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous -les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les -autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays -et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il -avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes -ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à -l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne -voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais -l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à -la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans -l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était -pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa -fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas -quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce -grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes -invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville -artisane et rentière ne soupçonnait pas.</p> - -<p>Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et -s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux, -tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> fataliste, la -pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les -plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop -pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était -jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en -conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et -mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.</p> - -<p>Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.</p> - -<p>—«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se -dit-il, on n’en meurt pas!»</p> - -<p>Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses -chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le -vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces -grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et, -de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double -pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si -fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.</p> - -<p>Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain -mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les -artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte, -traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq, -mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait, -d’Entrays au cercle,<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours -gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait -Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que -mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor, -faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir -d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce -temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans -quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou -dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la -chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays -une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de -ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe -une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.</p> - -<p>Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à -mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la -sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve -évanoui.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span></p> - -<h3><a name="IX-b" id="IX-b"></a>IX<br /><br /> -<small>LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE</small></h3> - -<p>Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.</p> - -<p>Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé, -beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de -l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de -prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses. -D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la -saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même -libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à -moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de -la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il -pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue -du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.</p> - -<p>De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il -essayât de se faire illusion, il<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> lui fallait bien s’apercevoir qu’à -mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois -il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au -fond ne répondait pas.</p> - -<p>Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent. -Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de -Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant -ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M. -Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre, -mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre -eut lieu.</p> - -<p>Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de -bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes -entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu -d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui -ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de -Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et -songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre -les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en -face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.</p> - -<p>—Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute -seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire? -Elle se<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon, -incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un -autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse -dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...</p> - -<p>Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant -le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:</p> - -<p>—Double brute! s’écria-t-il.</p> - -<p>A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson. -Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et -tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête -morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:</p> - -<p>—Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute, -de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!</p> - -<p>Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.</p> - -<p>—Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.</p> - -<p>—Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!</p> - -<p>—Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?</p> - -<p>—Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.</p> - -<p>—Amoureux?<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>—Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père -Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.</p> - -<p>Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses -soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait -Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi -buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?</p> - -<p>—Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!</p> - -<p>—Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent -s’entendre.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> - -<h3><a name="X-b" id="X-b"></a>X<br /><br /> -<small>COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.</small></h3> - -<p>Les vieux s’entendirent.</p> - -<p>Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était -au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et -les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un -sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il -partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter -Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne -pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.</p> - -<p>Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte -de se procurer des greffes.</p> - -<p>—Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...</p> - -<p>Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait: -Ça marche, tout est prêt! il ajouta:—Bonjour, monsieur Blasy!</p> - -<p>M. Blasy souriait toujours.<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span></p> - -<p>On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume, -montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:—Enfin! -puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche -ce matin!</p> - -<p>Or il l’avait mise exprès, le brave homme!</p> - -<p>Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se -boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre, -intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père -Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se -firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur -âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne -jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris -légèrement.</p> - -<p>—Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe -quelque chose!</p> - -<p>En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor. -Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et -regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait -le chemin d’Entrays.</p> - -<p>Ils s’appelaient, causaient par groupes.</p> - -<p>—C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.</p> - -<p>—Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p> - -<p>L’huissier entra, apportant un papier timbré:</p> - -<div class="blockquot"><p>—«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire -des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à -Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la -requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»</p></div> - -<p>Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans -trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement -à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de -payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par -saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il -demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires -du montant des susdites obligations.</p> - -<p>—Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est -pas difficile.</p> - -<p>Et comme Jeanne ne comprenait pas:</p> - -<p>—Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait -deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on -me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se -vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux -bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au -père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec -les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne, -tout Canteperdrix sait<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les -acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la -petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure -pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui -demander pardon.</p> - -<p>Puis, l’embrassant:</p> - -<p>—Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un -fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon -aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait -rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te -voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.</p> - -<p>—Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du -coude.</p> - -<p>Estève prit la main de Jeanne:</p> - -<p>—Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais -la demande en mariage.</p> - -<p>Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans, -assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et -redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en -mesure pour la vente.</p> - -<p>—Et vous, père Antiq?</p> - -<p>—Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le -jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un -homme, lui donne<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre -et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.</p> - -<p>—Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.</p> - -<p>—Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux -m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la -joie! je lui prêterai ses cent écus!<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_CLOS_DES_AMES" id="LE_CLOS_DES_AMES"></a>LE CLOS DES AMES<br /><br /> -<small><span style="margin-left: 15%;">A LÉON CLADEL.</span></small><br /><br /> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> </p> - -<h3><a name="I-c" id="I-c"></a>I<br /><br /> -<small>CE QU’ÉTAIT LE CLOS</small></h3> - -<p>Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la -vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si -bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de -jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de -sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore -chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour -du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles -autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne -portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des -grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.</p> - -<p>Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus -clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus -délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le -clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> énigmatique va produire -sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle -vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos -des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri. -Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du -mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin -de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en -nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur -l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles -par un trou de haie, au temps des cerises.<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p> - -<h3><a name="II-c" id="II-c"></a>II<br /><br /> -<small>CE QU’ÉTAIT M. SUBE</small></h3> - -<p>M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le -plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus -peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce -couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité -bourgeoise?</p> - -<p>Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu -aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et -fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et -respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond -à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M. -Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier -d’Italie! Et le soir, au cercle,—quand tous les autres peupliers -frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe -autour de lui,—d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en -feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> coulées dans l’oreille -avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les -peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix -qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les -bords de la Durance par un beau coup de mistral.</p> - -<p>Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel -les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848 -ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées -particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce -tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre, -violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à -facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du -soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux -préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci -qu’imparfaitement.<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span></p> - -<h3><a name="III-c" id="III-c"></a>III<br /><br /> -<small>SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE</small></h3> - -<p>Et cependant le propre père de M. Sube, <i>Sube le Rouge</i>, comme on -l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la -révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces -choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les -grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs. -La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon. -Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des -hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier -révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la -grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube -fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été -surnommé <i>Sube le Rouge</i>, c’était uniquement pour la couleur de ses -cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours,<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> -devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette -supposition.</p> - -<p>D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube -le Rouge était mort.<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span></p> - -<h3><a name="IV-c" id="IV-c"></a>IV<br /><br /> -<small>UNE VIEILLE MAISON</small></h3> - -<p>A Canteperdrix les gens disaient:—«La maison Sube, vieille maison!» Il -faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier, -projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie. -Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une -vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et -Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube -n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au -plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à -Canteperdrix.</p> - -<p>Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de -blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des -tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le -nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se -promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond -à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de -mi<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span>croscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y -compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux -meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts -marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous -les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en -carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en -fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube -passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille -bourgeoisie.</p> - -<p>Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du -propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su -qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles -vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes -d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie -la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses, -ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires... -si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien -que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en -savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur -qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht -provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix -douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p> - -<p>Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M. -Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté -attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il -archiviste-paléographe?<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span></p> - -<h3><a name="V-c" id="V-c"></a>V<br /><br /> -<small>MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE</small></h3> - -<p>M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames; -seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant -M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.</p> - -<p>Voici comment:</p> - -<p>Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de -Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en -fonder un. On l’appellerait le <i>Musée Tirse</i>.—«Là, disait-il, seront -déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des -donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les -outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits -bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes -grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des <small>XV</small>ᵉ et <small>XVI</small>ᵉ -siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche -du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute -d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains -ignorantes!»<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span></p> - -<p>Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y -intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à -honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par -l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos, -à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait -le nom de <i>salle Sube</i>.<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span></p> - -<h3><a name="VI-c" id="VI-c"></a>VI<br /><br /> -<small>VOYAGE DE DÉCOUVERTES</small></h3> - -<p>Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures -simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression -produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par -l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans -être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De -même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets -antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.</p> - -<p>Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps -endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande -gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques, -que de doutes, que d’interrogations singulières!</p> - -<p>Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité -d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité -même ne<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé -pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations -de Subes?</p> - -<p>Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan -de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux -n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que -tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.</p> - -<p>Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube -découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en -conclut—non sans vanité—à d’innombrables alliances nobles, dont le -souvenir se serait perdu.</p> - -<p>Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur -aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il -n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la -coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air -empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il -prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable -Révolution.</p> - -<p>Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque -personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux -solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait -là l’<i>Encyclopédie</i>, le <i>Dictionnaire philosophique</i>,<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> les livres de -Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’<i>Origine des Cultes</i>; il -y avait, le dirai-je? <i>le Compère Mathieu</i> lui-même à côté des <i>Ruines</i> -de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un -Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une -main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée -sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je -ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses -inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime -qu’il ne se rappelait pas avoir commis.</p> - -<p>Tout à coup, d’entre les feuilles d’un <i>Zadig</i> qu’il époussetait, un -papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans -son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait, -s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans -sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune -sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit -que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span></p> - -<h3><a name="VII-c" id="VII-c"></a>VII<br /><br /> -<small>LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE</small></h3> - -<p>Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du -paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube -croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits -culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des -rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:</p> - -<div class="poetry"><div class="poem"> -Acquéreur de biens nationaux!<br /> -Spoliateur de la noblesse et du clergé!<br /> -Détenteur de l’argent des morts!<br /> -</div></div> - -<p>Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le -portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme -d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge -elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait -sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M. -Sube-le-Blanc!<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span></p> - -<h3><a name="VIII-c" id="VIII-c"></a>VIII<br /><br /> -<small>DOMAINES NATIONAUX</small></h3> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr class="c"><td><i>Extrait du registre</i><br /> -<i>des Ventes.</i></td><td style="padding-left:10em; -padding-right:10em;"> </td> -<td><i>Vente</i><br /> -<i>nº 342.</i></td></tr> -</table> - -<p>Du troisième jour complémentaire an III de la République une et -indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la -République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du -citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces -présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen -Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à -ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national -dont la désignation suit, savoir:</p> - -<div class="blockquot"><p>Le Clos dit des Ames <i>seu Purgatoire</i>, ci-devant appartenant à la -ci-devant confrérie des <i>Ames du Purgatoire</i>, lequel clos de la -contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi, -les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.</p> - -<p>Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc -de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de -toute obligation de messes, prières, processions et autres -pratiques superstitieuses dont la<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> République venderesse déclare -l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.</p> - -<p>Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de -six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5 -de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en -numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en -mandats et assignats à trente capitaux pour un.</p> - -<p> -<i>Signé</i>:<br /> -</p> - -<div class="rht"> -<p class="nind"> -<span class="smcap">Sube</span> (<span class="smcap">Eudore Anacharsis</span>)<br /> -<span class="smcap">Trotabas</span>, commissaire, etc., etc.<br /></p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p> - -<h3><a name="IX-c" id="IX-c"></a>IX<br /><br /> -<small>LE CHAMP DE SAINFOIN</small></h3> - -<p>«Clos dit des Ames <i>seu Purgatoire</i>!» se répétait avec terreur le pieux -et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée, -réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer -leurs travaux.</p> - -<p>On avait ouvert la séance à midi.—«Sube est bien long avec ses -antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une -heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son -chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.</p> - -<p>Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva -le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur -un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit -formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du -corridor, mais personne ne répondit.</p> - -<p>Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span> lui de presser le -loquet et de pousser la porte. Personne encore!</p> - -<p>M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés, -meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de -la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement -froissé et mouillé de larmes!</p> - -<p>M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami -Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée, -il se dirigea vers le balcon.</p> - -<p>O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ -de sainfoin, M. Sube allait et venait.</p> - -<p>M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:</p> - -<p>—Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant -ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?</p> - -<p>—«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos -s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube -ni M. Sube ne répondirent.</p> - -<p>Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.</p> - -<p>Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le -sainfoin:—«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais -n’eut pas l’air de<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina; -puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva -perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras, -et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la -pesanteur. C’était là sa manière de saluer.</p> - -<p>M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.</p> - -<p>Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à -grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes -s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en -colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et -tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.</p> - -<p>Et M. Sube soupirait:</p> - -<p>—«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?... -Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»</p> - -<p>M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de -monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était -devenu fou.<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span></p> - -<h2><a name="LA_MORT_DE_PAN" id="LA_MORT_DE_PAN"></a>LA MORT DE PAN<br /><br /> -<small><span style="margin-left: 15%;">A HIPPOLYTE BABOU.</span></small><br /><br /> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> </p> - -<p>Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre <i>Des -Oracles qui ont cessé</i>.</p> - -<p>«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la -mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé, -partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui -venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la -troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un -certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de -frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il -faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais -que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il -avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le -fit; aussitôt le calme cessa<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span> et l’on entendit de tous côtés des -plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes -affligées et surprises.»</p> - -<p>Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire -qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses -comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais -quelque chose—moi qui vous parle—ayant eu cette joie, en pleine -Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au -dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.</p> - -<p>Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des <i>Païens -innocents</i>, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du -Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait -ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint -de campagne.</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!</p> - -<p>Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des -heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait. -Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des -torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége -s’arrêtait; les garçons embrassaient<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> les filles, et c’était une joie, -des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et -rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement, -sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des -marjolaines et des buis.</p> - -<p>Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi -et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et -sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au -soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.</p> - -<p>Et <i>zou</i>! les enfants, à San-Pansi!</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de -mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste -probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.</p> - -<p>La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé -regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas -donné sa vieille pierre pour la chapelle.</p> - -<p>Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas -le curé, c’était l’ermite.</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> pointe presque aussi -rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air -de païen.</p> - -<p>Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps, -avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture, -déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue -par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes -qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était -de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords -des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la -vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où -la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou -d’un pâtre d’Ionie.</p> - -<p>L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à -demi sauvage. Mais comme—suivant la tradition immémoriale de ses -prédécesseurs à San-Pansi—il joignait aux fonctions sacrées le rare -métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en -automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques -dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.</p> - -<p>Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de -boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions -qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des -vallées!</p> - -<p>—«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers»,<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> grognait-il, entendant -chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:</p> - -<p>—«<i>Pichoun aganto la campano.</i>»</p> - -<p>Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée, -tandis que le pauvre <i>clerson</i> essoufflé, perdu dans les buis d’où sa -tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.</p> - -<p>—«<i>Qué te n’embarre de bestiari!</i>» disait l’ermite, en revenant -s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé -descendu au village:</p> - -<p>—«Ici, les enfants!» criait l’ermite.</p> - -<p>Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans -son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne -cérémonie.</p> - -<p>Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu -les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le -soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face -sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai -offert le miel et le fromage, et comme eux—ne riez pas trop!—j’ai -frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les -garçons vigoureux.<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span></p> - -<p>J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand -le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des -satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma -pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble -autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages -pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite -pontifiant dans les rayons du soir.</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en -certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de -San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu -spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être -inquiété, les durs siècles du moyen âge.</p> - -<p>Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors -frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science), -j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une -intéressante discussion pagano-archéologique:</p> - -<p>—Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce -n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?</p> - -<p>—D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se -versant à boire; on ne le trouve,<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> il est vrai, sur aucun calendrier, -mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq -vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le -premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé -aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré -encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de -son existence s’est perdu.</p> - -<p>—Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la -première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le -Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége -déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.</p> - -<p>Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.</p> - -<p>—Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille -religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les -campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés -et ses mystères.</p> - -<p>—Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en -venir?</p> - -<p>—A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que -Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous -trouvez—sans le savoir, j’aime à le croire—grand prêtre du dernier des -faux dieux.</p> - -<p>—Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ec<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span>clésiastique assemblée. -Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son -cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain -de San-Pansi, laissait voir.</p> - -<p>Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au -rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à -droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau -traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une -imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure -couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.</p> - -<p>—Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à -peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est <i>le pas des Portes</i>. -Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains -et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier, -descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et -les dieux du pays de lumière.</p> - -<p>Du <i>pas des Portes</i>, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur -le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous -voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts, -alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes -parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines -arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span> -bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord -d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois, -dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme -des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et -formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa -face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil -rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...</p> - -<p>—Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en -m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit -commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais, -à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers -de la contrée.</p> - -<p>—Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne -sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout; -tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple -artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un -dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer -que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes, -transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la -nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans -d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la -fécondité et guérit les enfants<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> de la colique. Les preuves, d’ailleurs, -ne manquent point...</p> - -<p>—Voyons, monsieur, voyons ces preuves.</p> - -<p>—N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du -temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas -une preuve aussi que ce nom de <i>Peyrimpi</i>, pierre impie, qu’a la -montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas -excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens -incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici, -faut-il que je vous les rappelle:</p> - -<p>| <small>HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE</small>... | -etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se -confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre -saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse, -direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre -fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans -les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le -visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit -San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage, -conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en -riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et -visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie -singu<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>lière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la -vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les -végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour -signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni -sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien -examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les -taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les -bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui -peuplent le ciel.</p> - -<p>Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres, -et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant -vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:</p> - -<p>—Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et -fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et -qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux -saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.</p> - -<p>—Pure plaisanterie... monsieur!...</p> - -<p>—Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit -siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un -scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.</p> - -<p>Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui -desservait la table un long regard,<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> regard de prêtre, passionné, tenace -et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de -campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de -Saint-François.</p> - -<p class="asts">*<br />* *</p> - -<p>Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la -promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.</p> - -<p>Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une -cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé -de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des -plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite, -chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux -lézards.</p> - -<p>—Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le -dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.</p> - -<p>A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec -cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens -tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que -San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.</p> - -<p>Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire -lamentable:</p> - -<p>Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> vicaire qu’on lui -avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec, -menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès -les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il -voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.</p> - -<p>Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout, -gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué -tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la -peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la -houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu -parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et -soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles -stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais -ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on -ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur, -N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée -et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.</p> - -<p>—Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en -haussant les épaules.</p> - -<p>—Mais les fromages? les pots de miel?...</p> - -<p>—Interdit, comme tout le reste!</p> - -<p>Et me montrant l’autel de grès:</p> - -<p>—Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler -là-bas dans le vallon.<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span></p> - -<p>Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le -surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui -n’y était plus.</p> - -<p>Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.</p> - -<p>Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les -cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique, -tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:</p> - -<p>—Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.</p> - -<p>A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent -subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des -feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.</p> - -<p>C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout -dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme, -nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait -à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande -flûte de hongreur.<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span></p> - -<h2><a name="LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES" id="LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES"></a>LE CANOT DES SIX CAPITAINES<br /><br /> -<small><span style="margin-left: 15%;">A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal.</span></small><br /><br /> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span> </p> - -<h3><a name="I-d" id="I-d"></a>I<br /><br /> -<small>LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE</small></h3> - -<p>Le vent d’Est faisait rage autour du <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>—Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.</p> - -<p>Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en -seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à -travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et -le festin continua.</p> - -<p>—A votre santé, colonel!</p> - -<p>—Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.</p> - -<p>On remplit les verres de nouveau:</p> - -<p>—A votre santé, capitaine!</p> - -<p>Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:</p> - -<p>—Messieurs, capitaines, à votre santé!</p> - -<p>Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible -petit yacht—le <i>Singe-Rouge</i><span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span>—battait de l’aile dans la tempête. Un -homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout, -buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont. -Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.</p> - -<p>—A ton roman nautique! disait l’un.</p> - -<p>—A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.</p> - -<p>—Aux mots goudronnés que tu collectionnes!</p> - -<p>—Aux bruits de tempêtes que tu notes!</p> - -<p>—Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire, -cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.</p> - -<p>—Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée -n’est pas bleue.</p> - -<p>Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:</p> - -<p>—Terre!</p> - -<p>—Quelle terre?</p> - -<p>—Antibes.</p> - -<p>—Cap sur Antibes!</p> - -<p>—Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.</p> - -<p>—Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le -musicien qui lui-même s’appelait Miravail.</p> - -<p>Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:</p> - -<p>—Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans -Antibes.</p> - -<p>—Et ça?<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span></p> - -<p>—Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.</p> - -<p>A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et -murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch -au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron, -d’alcool brûlé et d’amande amère.</p> - -<p>Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer, -hallucination plus singulière:</p> - -<p>En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues, -c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes -plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes -en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même -port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.</p> - -<p>—Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je -sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de -voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.</p> - -<p>Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché -sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague, -le <i>Singe-Rouge</i> faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et -filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.</p> - -<p>—La barre à bâbord, droit sur le chenal!</p> - -<p>Le <i>Singe-Rouge</i> enfila le chenal: arrêt subit, cra<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span>quement sinistre. Du -même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au -vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant -entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la -grosse pince d’un gros crabe.</p> - -<p>—O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant. -Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient -roulé, et murmura:</p> - -<p>—Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent -la cuisine.</p> - -<p>Hé! du récif?... Holà! du récif?...</p> - -<p>A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et -ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son -naufrage, l’infortuné peintre dégringola...<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span></p> - -<h3><a name="II-d" id="II-d"></a>II<br /><br /> -<small>L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX</small></h3> - -<p>....Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel, -se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.</p> - -<p>—J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.</p> - -<p>—Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.</p> - -<p>—Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par -le trou d’homme resté ouvert.</p> - -<p>—Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire! -ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites -pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.</p> - -<p>Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du -<i>Bigorneau</i>, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en -rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos -de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc -leur vieille querelle endormie.</p> - -<p>L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> ses romantiques et -ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en -appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va -trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût -commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait -furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse -aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers -Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre -trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.</p> - -<p>Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait -volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de -nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font -qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.</p> - -<p>—Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.</p> - -<p>—Parisien qui ne les aime pas!</p> - -<p>—Capitaine Barbe!</p> - -<p>—Capitaine Arluc!</p> - -<p>Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à -l’incident:</p> - -<p>—Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce -n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des -cactus, des aloès et des figues de Barbarie.</p> - -<p>Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> capitaines; -d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.</p> - -<p>Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans -les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois -exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés; -respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement -nautique des hôtes du <i>Bigorneau</i>, ils s’étaient crus jusque-là dans -l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point -pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel -étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui -navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des -cactus!<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span></p> - -<h3><a name="III-d" id="III-d"></a>III<br /><br /> -<small>QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE</small></h3> - -<p>Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non -plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.</p> - -<p>La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes -nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats. -Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir, -les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des -rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus -couleur d’or.</p> - -<p>Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce -de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier, -qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que -c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se -sauver sur la vaisselle.</p> - -<p>—Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span></p> - -<p>La recommandation était inutile.</p> - -<p>—Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte, -ça pique aux jambes.</p> - -<p>—Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant -capitaine Varangod.</p> - -<p>—Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!</p> - -<p>Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient -inaccessibles à la crainte.</p> - -<p>Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse -comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine -Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins -dans la bouillabaisse.</p> - -<p>Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son -affectueux appétit.</p> - -<p>—Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée, -j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai -plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse, -l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient -tressauter les verres et les bouteilles se heurter.</p> - -<p>Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés -certains regards de défiance.</p> - -<p>Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les -regards bilieux de Saint-Aygous.</p> - -<p>Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes -gasconnades maritimes; elle est<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> pire arrosée de vin de la Gaude, cet -amer nectar antibois.</p> - -<p>Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits, -quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces, -poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages, -tout y passa.</p> - -<p>C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois -simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien -reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que -surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en -mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les -croire.</p> - -<p>—«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il -fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges -à point sous l’eau transparente des criques.»</p> - -<p>—«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un -jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane -d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille -de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle -chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le -bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous -voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se -change en un flocon de neige,<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span> avec le bouchon en équilibre tout au -bout.»</p> - -<p>Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion -d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:</p> - -<p>—Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le -passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon -serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire; -mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les -matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.</p> - -<p>—Comme ici les grives?</p> - -<p>—Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...</p> - -<p>—Ecoutez! écoutez!</p> - -<p>—Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du -malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je -vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire, -faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et, -finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions -épouvantables.</p> - -<p>—Ils étaient empoisonnés?</p> - -<p>—Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux -d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné -compagnon, mon matelot les avait grisés.</p> - -<p>Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait -moins fort, les paquets de mer tom<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span>baient moins dru, et plus la tempête -se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le <i>Bigorneau</i> semblait -exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.</p> - -<p>—La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres -de Fabien.</p> - -<p>On but aux hardis marins, à l’équipage du <i>Singe-Rouge</i>. Fabien -triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec -une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler -qu’amiral.<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span></p> - -<h3><a name="IV-d" id="IV-d"></a>IV<br /><br /> -<small>LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE</small></h3> - -<p>Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc! -frappés d’une main légère.</p> - -<p>—Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.</p> - -<p>Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et -plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de -la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur -irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt -une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses -fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu, -sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement -agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se -reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris -d’entre-pont soufflait à son charmant visage.</p> - -<p>—Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...</p> - -<p>Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel -ajouta:<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span></p> - -<p>—Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai -bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le -<i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>A l’extérieur, le <i>Bigorneau</i>, comme l’appelaient nos six capitaines, -était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la -maison et le navire.</p> - -<p>Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de -fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de -gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa -vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.</p> - -<p>Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas -se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait -des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui, -permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à -ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes -émotions maritimes.</p> - -<p>Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un -triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus -et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre -construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une -tempête de plantes intertropicales.</p> - -<p>Les naufragés admirèrent le <i>Bigorneau</i>. Ils durent<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span> encore admirer le -petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci -d’Andromaque—<i>parva Pergama</i>!—l’était à l’ancienne Troie, le petit -port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du -<i>Singe-Rouge</i> bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer -enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six -capitaines, la triomphante <i>Castagnore</i> pour qui le port avait été -creusé et le <i>Bigorneau</i> bâti; tout cela, <i>Bigorneau</i>, port et -<i>Castagnore</i>, création et propriété du <i>Cercle nautique</i>, fondé deux ans -auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la -région antiboise le goût des choses de la mer.</p> - -<p>Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du <i>Bigorneau</i> avait -été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre -capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la <i>Castagnore</i>; mais, hélas! -depuis deux ans, le port restait vierge et la <i>Castagnore</i> ne partait -pas!</p> - -<p>Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des -capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges, -Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait -faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues -atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement -rouvert les blessures d’Arluc.</p> - -<p>D’un autre côté, le règlement était formel: la <i>Castagnore</i> ne devait -prendre la mer qu’avec son<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> équipage au complet, les six membres du -Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois -et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire? -Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait -le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de -colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.</p> - -<p>Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a -vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre -de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un -président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut -jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique -glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans -l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah! -capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.</p> - -<p>—Capitaine de quoi?</p> - -<p>—De frégate sans doute.</p> - -<p>Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait -cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y -est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là -par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux -soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier -le déhanchement<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span> maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris -l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc -gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville -du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que -capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span></p> - -<h3><a name="V-d" id="V-d"></a>V<br /><br /> -<small>UN PETIT PORT DE MER</small></h3> - -<p>C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au -<i>Bigorneau</i>, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts -s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux -promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines.</p> - -<p>Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit -môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer; -le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un -brick-goëlette que les gens du pays—bons Provençaux—appellent -invariablement brigoulette.</p> - -<p>Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour -sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde, -par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au -café de la Marine.</p> - -<p>Et quel silence partout:</p> - -<p>A peine troublé dans les rues par le soupir qu’ar<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span>rache la brise aux -frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou -l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui -jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des -rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates -pressées.</p> - -<p>A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume, -pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent -étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles -au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se -révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue -image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au -bout.</p> - -<p>Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage -grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de -donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux -pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau.</p> - -<p>Puis de jolis noms: l’<i>Ilette</i>, la <i>Gravette</i>, diminutifs bien choisis -pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout -quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le -contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de -Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les -Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span></p> - -<h3><a name="VI-d" id="VI-d"></a>VI<br /><br /> -<small>LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?</small></h3> - -<p>S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé -le goulet du <i>Bigorneau</i>, remis à flot, sans trop d’avaries, le -<i>Singe-Rouge</i>, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin -de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le -long de la grève, il leur dit:</p> - -<p>—Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je -cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue -une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances -(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi, -Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue -successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages, -l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une -cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une -plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait -mis<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil -comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la -nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient -dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en -or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue -phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!</p> - -<p>—C’est pourtant vrai, dit le romancier.</p> - -<p>—Absolument vrai! affirma le musicien.</p> - -<p>—Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma -maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc, -Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les -refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises, -déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu -qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas, -vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont -des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le -<i>Singe-Rouge</i>, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa -proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!</p> - -<p>Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions -enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les -poissons pour n’avoir pas<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span> soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée? -Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat -était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit -une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer, -appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle -entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement -essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île, -nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce -rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer -ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.</p> - -<p>—C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.</p> - -<p>—Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de -contre-point.</p> - -<p>—Très-amusant! affirma le romancier.</p> - -<p>—Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui -faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le -bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du -golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est -charmant...</p> - -<p>—Mademoiselle Cyprienne adorable!</p> - -<p>—La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus -souvent bleue au <i>Bigorneau</i> qu’ail<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span>leurs. J’ai besoin de peindre ici, -partez sans moi sur le <i>Singe-Rouge</i>.</p> - -<p>—Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau?</p> - -<p>—Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant -croira tout, elle est si bête.<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span></p> - -<h3><a name="VII-d" id="VII-d"></a>VII<br /><br /> -<small>MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU.</small></h3> - -<p>Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle -l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit.</p> - -<p>Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une -assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de -cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle.</p> - -<p>—Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux.</p> - -<p>—Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même.</p> - -<p>L’atelier éclata de rire.</p> - -<p>—Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M. -Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon.</p> - -<p>—Vous dites: M. Corot?</p> - -<p>Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta -son histoire.</p> - -<p>Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> reçut à merveille (ce -babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à -Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine, -payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait.</p> - -<p>Ceci l’avait rendue très-fière.</p> - -<p>—Que fais-tu maintenant, Suzette?</p> - -<p>—Je pose les bouleaux chez Corot.</p> - -<p>D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa -fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle -s’était fait graver:</p> - -<p class="c"><big> -MADEMOISELLE SUZETTE</big><br /> -<i>dite</i> Brin-de-Bouleau<br /> -<small>POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE</small><br /> -</p> - -<p>Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux -tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq -ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui -leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part -d’une idée juste.</p> - -<p>C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans -défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait -tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse -à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements -accusateurs et mollement<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span> drapés qu’elle portait par coquetterie de -modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié -aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de -cheveux fous.</p> - -<p>Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi:</p> - -<p>—Je suis bête!... Et puis après? disait-elle.</p> - -<p>Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier -une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que -Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au -tragique le fait très-simple d’être oubliée.</p> - -<p>D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre -est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien -avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets -environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du -rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au -parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau <i>faisait bien</i>. Mais à -l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on -sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau -<i>jurait</i> horriblement.</p> - -<p>De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout -Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la -féerique apparition de Cyprienne sur la porte du <i>Bigor<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span>neau</i>, Antibes -peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le -soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et -la ville?</p> - -<p>Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa -folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout -contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le -faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois, -passant par Antibes, il s’était dit:—Joli endroit! je dois être -amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans.</p> - -<p>Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne.<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span></p> - -<h3><a name="VIII-d" id="VIII-d"></a>VIII<br /><br /> -<small>PEINTURES MURALES</small></h3> - -<p>Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes.</p> - -<p>La peinture le lui offrit.</p> - -<p>Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données, -celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait -du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne -connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis, -de quelques sujets maritimes, l’intérieur du <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>Le <i>Bigorneau</i> était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de -chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force -de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi -est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes, -ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations -très-claires et visibles encore au demi-jour.</p> - -<p>Fabien s’installa donc au <i>Bigorneau</i>, fermé pour<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> tous jusqu’à nouvel -ordre; au <i>Bigorneau</i>, si près d’Antibes et plus près encore de la -petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du -rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable -Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre, -mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être -fort étonnés.</p> - -<p>Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles -enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de -longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six -capitaines:</p> - -<p>Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;</p> - -<p>Escragnol, appuyé sur une langouste;</p> - -<p>Varangod, souriant et doux;</p> - -<p>Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;</p> - -<p>Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.</p> - -<p>Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement -l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.</p> - -<p>A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que -l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du <i>Bigorneau</i> -et de la <i>Castagnore</i>.</p> - -<p>D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure, -que hantent seuls le poulpe et<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> le crabe <i>pelous</i>; un ciel bas, la lame -blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin, -les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux -conquise.</p> - -<p>En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec -son port, son <i>Bigorneau</i>, telle que l’avait faite le génie des six -capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain -apparaissait Antibes, Antibes dont le <i>Bigorneau</i> n’est que la miniature -et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la -miniature du <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance, -mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la -<i>Castagnore</i>: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les -flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis -que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les -navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée -dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines -pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la -bouillabaisse.</p> - -<p>Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues -vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie -du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.</p> - -<p>Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span> l’ouvrage. Fabien -avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un -aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une -telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours -prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par -places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres -méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien -choisir, comparer...</p> - -<p>La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon -Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant, -brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient -délicieuses.<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span></p> - -<h3><a name="IX-d" id="IX-d"></a>IX<br /><br /> -<small>PARFUMS ET FLEURS</small></h3> - -<p>Fabien et Cyprienne semblaient heureux.</p> - -<p>Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que -lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le <i>Bigorneau</i>. -Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de -ce qu’il appelait un tas de <i>micmacs</i>, et faisait de plus en plus froide -mine.</p> - -<p>Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros, -un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.</p> - -<p>Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis) -n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait -l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi. -Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où -la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien -reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente -ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span></p> - -<p>Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à -trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit, -vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.</p> - -<p>Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où -Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique. -Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et -Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.</p> - -<p>A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il -n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses -revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce -à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois -lui auraient payée tous les semestres.</p> - -<p>Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des -paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de -moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues, -il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne -distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de -myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise -saumure noire, le <i>pey-sala</i>, bouillie d’imperceptibles petits poissons -triturés, qui jadis, sous le nom de <i>garum</i>, faisait se pourlécher les -babines romaines, il ne pressurait pas<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span> les tomates comme fabricant de -jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...</p> - -<p>Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout -petit clos précédé d’un tout petit pavillon.</p> - -<p>Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés -par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient -leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine. -Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en -longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion -toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon -par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:</p> - -<p>Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits -plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an, -rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille -femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de -forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix -orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps, -des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville -au <i>Bigorneau</i>, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille -baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout -le long du littoral, est l’apanage de la richesse.<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span></p> - -<p>Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne. -Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:—Pourquoi lui et -pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil -obus qu’on dévisse.</p> - -<p>Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût -aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette -jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.</p> - -<p>Voici comment.<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span></p> - -<h3><a name="X-d" id="X-d"></a>X<br /><br /> -<small>LA BOUÉE-POSTE.</small></h3> - -<p>A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation -perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de -voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires -les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé -inviolablement par la solitude et la tempête.</p> - -<p>Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut -que le <i>Bigorneau</i> eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide, -surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la -boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette. -Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le -service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de -tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres -adressés au <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée. -Mais, à part le samedi, jour des<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> publications maritimes, lesquelles, -pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et -maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que -quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile -ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de -corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le -Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après -s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.</p> - -<p>Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener -ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant -de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste, -puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets -du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait -reconnu le <i>Singe-Rouge</i>.</p> - -<p>La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de -rouge, timbrée de rouge à l’effigie du <i>Singe-Rouge</i>, et portait -l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un -crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son -droit, mais il eut tort de violer la lettre.</p> - -<div class="blockquot"><p>«Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal -orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> tout ça, et je -sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant -je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le -temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis -rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes, -mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le -mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta -mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le -navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles, -à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais -toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des -motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a -fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance. -Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me -traites. Je vais me venger. Méfie-toi.</p> - -<p class="r"><small> -BRIN-DE-BOULEAU.»</small><br /> -</p></div> - -<p>Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait -une seconde, sévère et d’aspect officiel:</p> - -<div class="blockquot"><p class="rt"> -<i>Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils.</i></p> - -<p>Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du -<i>Singe-Rouge</i>, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau, -constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le -sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;</p> - -<p>Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au <i>Bigorneau</i> de -l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue -là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié -avec des bourgeois anthropophages;<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> Considérant au surplus que huit -jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour -constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la -susdite mer;</p> - -<p>Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au -mouillage du <i>Singe-Rouge</i>, à défaut de quoi ils se verraient -obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement -consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.</p> - -<p>Ont signé:</p> - -<p class="r"><small> -MIRAVAIL, TRÉBASTE.</small><br /> -</p> - -<p>Et plus bas:</p> - -<p class="r"><small> -L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.</small><br /> -</p></div> - -<p>—Des pirates! je m’en étais toujours douté...</p> - -<p>Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau, -Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie -imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque -des fenouils.</p> - -<p>Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival -à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il -communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie, -et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de -Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait -coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son -ombrelle, des brins de corail dans le sable.</p> - -<p>—Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span> belliqueux -qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.</p> - -<p>Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de -Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge -de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à -l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span></p> - -<h3><a name="XI-d" id="XI-d"></a>XI<br /><br /> -<small>UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE</small></h3> - -<p>Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout -opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.</p> - -<p>Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son -affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un -métier devenu si rare.</p> - -<p>Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant -interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:</p> - -<p>—Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!</p> - -<p>A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car -Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en -particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.</p> - -<p>—Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton -de réprobation affectueuse.</p> - -<p>—Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span> mer, qui ravage les -côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des -calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des -Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois -pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le <i>Bigorneau</i>, -entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates -probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui -vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et -nous ne rougirions pas?</p> - -<p>Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du -discours le détrompa:</p> - -<p>—... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne -rougirions pas de voir, depuis deux ans, la <i>Castagnore</i> moisir sur sa -quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la -mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les -pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil -sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion -doivent avoir de nous ces forbans?</p> - -<p>Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas -de querelle. Que la <i>Castagnore</i>, quand luira l’aube, reçoive le baptême -d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.</p> - -<p>—Vive Lancelevée!<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span></p> - -<p>—Vivent les pirates!</p> - -<p>Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais -pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>A minuit, on se sépara.</p> - -<p>—Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner -les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!</p> - -<p>Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis -s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la <i>Castagnore</i>, -et s’écria d’une voix héroïque:</p> - -<p>—Cette nuit, je veux coucher à mon bord!</p> - -<p>Il y coucha.</p> - -<p>Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la -ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et -se dirigeait vers le <i>Bigorneau</i> de l’îlette, sous le prétexte d’aller -chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et -Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner -Fabien et Cyprienne.</p> - -<p>Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si, -d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de -l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un -mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande -contre mademoi<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span>selle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M. -Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être -faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina -grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était), -très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut -fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable -personne.</p> - -<p>Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout -de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite -d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette -Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle -d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite -bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de -nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence -sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent -comme un rendez-vous de jour.</p> - -<p>—Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...</p> - -<p>Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il -prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent -s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après -avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.</p> - -<p>Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’au<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span>rait pas versé le -sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il -rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à -la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!</p> - -<p>Un léger bruit interrompit ce doux rêve.</p> - -<p>—Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas -aller s’embrasser plus loin?</p> - -<p>Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!</p> - -<p>Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le -foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du -paysage et à la gravité des circonstances.</p> - -<p>D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié -endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se -jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la -force d’ajouter:</p> - -<p>—Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!</p> - -<p>Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et -le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air -le plus gracieusement déshonorée du monde.</p> - -<p>—Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous -en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je -l’eusse peut-être enlevée.<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span></p> - -<p>Puis il ajouta, non sans noblesse:</p> - -<p>—Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus -moyen de faire autrement.</p> - -<p>Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni -Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.</p> - -<p>—Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez -votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.</p> - -<p>Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se -recoucha dans son canot et dans son rêve.</p> - -<p>Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du <i>Bigorneau</i>, -doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait -tout entendu.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p> - -<h3><a name="XII-d" id="XII-d"></a>XII<br /><br /> -<small>IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE</small></h3> - -<p>Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un -homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la -<i>Castagnore</i>.</p> - -<p>Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.</p> - -<p>—Qui vive?</p> - -<p>—Saint-Aygous!</p> - -<p>—C’est bien, très-bien: toujours le premier!</p> - -<p>Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point, -roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:</p> - -<p>—Sacré nom de D...! mon rhumatisme!</p> - -<p>—Capitaine... voyons, capitaine...</p> - -<p>—Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la -<i>Castagnore</i>... La <i>Castagnore</i> ne partira point... Au vent de la mer, -sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.</p> - -<p>Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous -essayait de le consoler:<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span></p> - -<p>—Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au -plus...</p> - -<p>—Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des -courses.</p> - -<p>—En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!... -décidément... il y a un sort jeté.</p> - -<p>Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine, -Saint-Aygous ajouta:</p> - -<p>—Capitaine, une idée!—Laquelle, Saint-Aygous?</p> - -<p>—Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...</p> - -<p>—Comment! je marie ma fille?</p> - -<p>—Mais sans doute, avec M. Fabien.</p> - -<p>—En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne, -répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme, -avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne -avec Fabien, après?</p> - -<p>—Fabien est marin?</p> - -<p>—Comme la mer. Parbleu, un pirate!</p> - -<p>—Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?</p> - -<p>—Et nos règlements, Saint-Aygous?</p> - -<p>—Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est -plus étranger, Fabien est de votre famille.</p> - -<p>—Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span></p> - -<p>Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.</p> - -<p>Ce matin encore, faute d’un rameur, la <i>Castagnore</i> ne partit pas. Mais -le soir, au <i>Bigorneau</i>, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les -vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se -fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme -d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de -Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant -provisoire de la <i>Castagnore</i>.<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span></p> - -<h3><a name="XIII-d" id="XIII-d"></a>XIII<br /><br /> -<small>CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR</small></h3> - -<p>Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:—Je me suis trompé, -s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux -Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec -plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.</p> - -<p>Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de -Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique -de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui -ne rame pas.</p> - -<p>Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le -remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de -Fabien; pour cela il fallait que la <i>Castagnore</i> prît la mer avant le -mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire -prendre la mer à la <i>Castagnore</i>.</p> - -<p>Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la -chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par -quels<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés? -Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera, -Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste, -Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera -au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses -blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le -sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute -préjudiciable galanterie.</p> - -<p>—Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien, -en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours -venimeux.</p> - -<p>Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.</p> - -<p>Il avait son plan, lui aussi!</p> - -<p>—Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique -la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une -langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à -voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.</p> - -<p>A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine -Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une -langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.</p> - -<p>Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span> heures, on apprit -qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en -mangerait.</p> - -<p>—Il n’en mangera pas!</p> - -<p>—Il en mangera!</p> - -<p>—Et la goutte?</p> - -<p>—Et la gourmandise?</p> - -<p>Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine -n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir, -il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de -l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le -crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des -grands jours, baptisée par lui <i>Crocodile</i>, et qui consistait en un -verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.</p> - -<p>—Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait -vainement de le contenir.</p> - -<p>Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.</p> - -<p>La langouste fut mangée au <i>Bacchus navigateur</i>, café-restaurant. La -belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le -capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle -Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un -riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine -Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans -doute, si l’amour ne sanctifiait tout!<span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span></p> - -<p>Enfin—car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant -d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque—la -langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on -décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage, -réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse -improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant -ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.</p> - -<p>Le plan réussit à merveille.</p> - -<p>Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux -commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle -éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la -langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod -taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu -regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient, -l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise -à l’eau de la <i>Castagnore</i>, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la -menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des -témoins au café de la garnison.</p> - -<p>Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.</p> - -<p>Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span></p> - -<p>Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe -étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas! -l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une -ancienne blessure s’était rouverte.</p> - -<p>Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu -dans trois jours.<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span></p> - -<h3><a name="XIV-d" id="XIV-d"></a>XIV<br /><br /> -<small>ENLÈVEMENT NOCTURNE</small></h3> - -<p>Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient, -trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer -le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes, -cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient -rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage -endommagé?</p> - -<p>Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les -cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant, -au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche; -prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même -jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc, -faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant -sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si -belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et -ses cheveux roux, lourds comme l’or.<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span></p> - -<p>De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir, -les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la -<i>Castagnore</i>, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les -rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les -cataplasmes au champagne!</p> - -<p>Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines, -Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son -rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.</p> - -<p>A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le -Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon -la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul -homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent, -malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et -malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous -rames en main et faisant honneur à la <i>Castagnore</i>.</p> - -<p>Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.</p> - -<p>Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il -fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et -bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de -flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux -<i>Castagnores</i>, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes, -qui, peints sur chaque côté de l’avant,<span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span> avaient donné leur nom au -bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le -monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que -Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la -dernière heure.</p> - -<p>Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous -une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour -empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à -coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui -tremblait.</p> - -<p>—C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses -et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.</p> - -<p>Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans -le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait. -Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux -hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps -enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.</p> - -<p>—Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle -Brin-de-Bouleau avec ses pirates du <i>Singe-Rouge</i> qui vient de m’enlever -Fabien.</p> - -<p>Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il -rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le -<i>Bigorneau</i>, que le feu du ciel incendiait la <i>Castagnore</i>, que les<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span> six -capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient -régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette, -devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes, -que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et -qu’enfin il épousait Cyprienne.<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span></p> - -<h3><a name="XV-d" id="XV-d"></a>XV<br /><br /> -<small>LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS</small></h3> - -<p>Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit -jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette -musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des -pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la -ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de -soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes -comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin -en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien, -en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique! -Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son -aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses -craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.</p> - -<p>Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son -équipage, et certain de voir la <i>Cas<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span>tagnore</i> partir, était déjà au -<i>Bigorneau</i>, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du -matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:—Êtes-vous prêts? -signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une -antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits -d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui -signifiait:—Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte, -Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien, -l’équipage est là, on peut parer la <i>Castagnore</i>!</p> - -<p>Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa -joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir. -Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de -Saint-Aygous.</p> - -<p>Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis, -mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit, -essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa. -Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre -côté du cap.</p> - -<p>—Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.</p> - -<p>—Quel phoque?</p> - -<p>—Le phoque du rocher de la Fournigue.</p> - -<p>—Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée -ailleurs.</p> - -<p>—Ils disent que c’est un phoque, reprit le capi<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span>taine, moi je soupçonne -que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils -veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre -américaine de tirer dessus à boulet rouge.</p> - -<p>L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait -en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la -Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres, -Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.</p> - -<p>A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien! -c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance, -abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre -américaine canonne!</p> - -<p>Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en -l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne, -folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre -ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et -cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.</p> - -<p>Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses -larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et -un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que -les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée, -elle courut jusqu’à un<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span> petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il -était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.</p> - -<p>Voici ce qui s’était passé:</p> - -<p>La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin, -sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap -d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une -fournigue noyée.</p> - -<p>Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps, -habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque -matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre -luisant et ses pattes courtes.</p> - -<p>Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le -vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants -qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place -où, jadis, il y avait un phoque.</p> - -<p>Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en -chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue -par habitude, quelque chose remuer dessus!</p> - -<p>—Le phoque! s’était-il écrié.</p> - -<p>Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de -l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans -les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes -verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span> trace au -pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les -fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en -terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur -l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le -phoque.</p> - -<p>—On dirait qu’il a grandi...</p> - -<p>—Il marche sur ses pattes de derrière.</p> - -<p>—Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.</p> - -<p>—C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que -les Américains s’amusent à le canonner?</p> - -<p>—Il ne reviendra plus si on le canonne.</p> - -<p>Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette -d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à -ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait -bien être un homme vêtu de coutil.</p> - -<p>—Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme -sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue, -puisqu’on ne voyait pas de bateau?</p> - -<p>Varangod se tut pour ne pas froisser la population.</p> - -<p>La population tenait à son phoque!</p> - -<p>Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices -de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient -retournés<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque -lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et -de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris, -avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient -des flèches d’or du soleil.</p> - -<p>Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.</p> - -<p>Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui -prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la -Fournigue.</p> - -<p>Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs -filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton, -race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait -le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer -et de le montrer dans les foires.</p> - -<p>Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de -l’îlot:</p> - -<p>—Vois-tu la bête?</p> - -<p>—Je la vois...</p> - -<p>—Et que fait-elle?</p> - -<p>—<i>Creze qué pesco.</i></p> - -<p>Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à -moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une, -avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après<span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span> ceux -de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le -harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et -portant la main à son chapeau manille:</p> - -<p>—Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span></p> - -<h3><a name="XVI-d" id="XVI-d"></a>XVI<br /><br /> -<small>CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU</small></h3> - -<p>La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et -mettre la main sur Saint-Aygous!</p> - -<p>Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et -transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout -abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.</p> - -<p>Il raconta que la veille, vers minuit, au <i>Bigorneau</i> de l’Ilette, -tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la <i>Castagnore</i> un -suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le -sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en -travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui -laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.</p> - -<p>—Et comment étaient-ils vêtus?</p> - -<p>—Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de -paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.</p> - -<p>—Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span></p> - -<p>—Il y en a encore, conclut l’autre.</p> - -<p>Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des -Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui -l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de -Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait -les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue -pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé -Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.</p> - -<p>Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était -le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates -croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.</p> - -<p>Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se -passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du -serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du -<i>Bigorneau</i> peindre la <i>Castagnore</i> à la lumière d’une lanterne, tout le -monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail -et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de -croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques -libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise -importante, les membres de ces deux estimables corporations.</p> - -<p>Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span> désiré se faire -ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas. -Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque -les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à -l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs -consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui -restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de -l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste, -et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.</p> - -<p>Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de -gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.</p> - -<p>Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île, -Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie, -très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la -Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span></p> - -<h3><a name="XVII-d" id="XVII-d"></a>XVII<br /><br /> -<small>TOUT S’ARRANGE</small></h3> - -<p>Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme -au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins -lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne -Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la -vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.</p> - -<p>Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet -îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas -perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru -voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste, -guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une -empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de -pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du <i>Singe-Rouge</i>, -et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se -rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Ho<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span>norat où de -nouvelles surprises les attendaient.</p> - -<p>—Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à -coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière -mélancolie:</p> - -<p>—L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle -Brin-de-Bouleau!</p> - -<p>En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair -des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une -femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme, -ce n’était pas Fabien.</p> - -<p>L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:</p> - -<p>Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle -s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un -musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir, -du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts -de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de -Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée, -elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades -flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois, -sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la -retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier, -Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span> par un -bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:</p> - -<p>—«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir -s’en aller d’une île à pied sec.»</p> - -<p>Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément, -était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un -projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui -consistait en ceci:—Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le -romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le -passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui -pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.</p> - -<p>Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand -costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa -robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la -pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous -dans sa pose désespérée.</p> - -<p>—Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.</p> - -<p>—Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.</p> - -<p>Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice, -rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui -sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à -Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure,<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span> leurs petites têtes frisées -tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.</p> - -<p>En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir -sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions -de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands -fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup -Antibes et les courses, la <i>Castagnore</i> et mademoiselle Cyprienne, -Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son -côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et -quand le <i>Singe-Rouge</i> aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits -purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide, -promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et -lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent -dix orangers et le petit pavillon de la Badine.<span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span></p> - -<h3><a name="XVIII-d" id="XVIII-d"></a>XVIII<br /><br /> -<small>DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE</small></h3> - -<p>Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les -Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à -l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout -impatients d’assister au lancement solennel de la <i>Castagnore</i> et -d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.</p> - -<p>Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes -paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, -tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil -superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des -artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, -coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette, -que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.</p> - -<p>Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span></p> - -<p>Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et -le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le -bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant -des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus -jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail -n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du -bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un -homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les -rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les -inspire:—<i>Zou!</i> Jouzé... <i>Zou!</i> Marius... Hardi, les enfants!... et si -l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à -faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de -marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à -pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.</p> - -<p>Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du -<i>Bigorneau</i>, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu, -Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la -<i>Castagnore</i>? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes, -essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné -Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.</p> - -<p>—Capitaine, voyons, capitaine!...</p> - -<p>—Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez<span class="pagenum"><a name="page_347" id="page_347">{347}</a></span> plus capitaine; vous -pouvez m’appeler colonel à présent!</p> - -<p>Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le -bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de -certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui -déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable -disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne -pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus -tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart -d’heure, que la <i>Castagnore</i> ne partit pas.</p> - -<p>—La <i>Castagnore</i> partira, elle partira quand même! s’écria soudain -Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas -de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.</p> - -<p>—A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc -et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien -devina ce qu’allait proposer Lancelevée.</p> - -<p>—Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq. -Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons. -Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux -yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la -<i>Castagnore</i>.</p> - -<p>—Vive la <i>Castagnore!</i> crièrent les cinq capitaines<span class="pagenum"><a name="page_348" id="page_348">{348}</a></span> moins Fabien, en -se présentant sur la terrasse du <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>—Vive la <i>Castagnore</i>! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les -capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.</p> - -<p>Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la -<i>Castagnore</i> aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut, -luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de -<i>Castagnore</i>. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au -cabestan.</p> - -<p>Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre, -écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait -glisser la <i>Castagnore</i> avant de plonger son avant dans les flots -éclaboussés.</p> - -<p>On se montrait les capitaines:—C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est -Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas -mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:</p> - -<p>—En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que -c’est un pirate!</p> - -<p>Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.</p> - -<p>—Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.</p> - -<p>Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la <i>Castagnore</i> -cria.<span class="pagenum"><a name="page_349" id="page_349">{349}</a></span></p> - -<p>—Hardi, capitaines, encore un tour!</p> - -<p>Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la -foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.</p> - -<p>Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri -poussé par la foule.</p> - -<p>Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du -soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et -de la gelée, la <i>Castagnore</i>, sous une secousse trop brusque imprimée au -cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la <i>Castagnore</i> -venait de tomber en miettes.</p> - -<p>L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!... -ran tan plan!... sur le bateau de la <i>Prud’homie</i>; mais, de l’événement, -les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal -attendu, ne partit point.</p> - -<p>—Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.</p> - -<p>Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et, -gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous -connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter -l’ancre devant le musoir du <i>Bigorneau</i>.</p> - -<p>—Les pirates! cria la foule.</p> - -<p>—Le <i>Singe-Rouge</i>! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une -silhouette de femme, le peintre ajouta:</p> - -<p>—Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.<span class="pagenum"><a name="page_350" id="page_350">{350}</a></span></p> - -<p>Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient. -Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et -toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne, -et Cyprienne l’avait trouvée charmante.</p> - -<p>Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:</p> - -<p>—Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.</p> - -<p>Puis elle avait ajouté:</p> - -<p>—Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme -moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et -nous laisseriez les imbéciles.</p> - -<p>Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait -son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi -ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon -à pied, du moins sans mal de mer.</p> - -<p>Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué -sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau -remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la -barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les -cafés ne manquent pas.</p> - -<p>Trébaste, du haut du <i>Singe-Rouge</i>, voulait raconter tout cela.</p> - -<p>—Chut! dit Fabien, je me marie.</p> - -<p>Puis, sans attendre des explications qu’il craignait,<span class="pagenum"><a name="page_351" id="page_351">{351}</a></span> il baisa la main -que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.</p> - -<p>—Capitaines! la <i>Castagnore</i> est morte, mais le <i>Singe-Rouge</i> nous -offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile!</p> - -<p>On s’embarqua.</p> - -<p>Pauvre <i>Castagnore</i>! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs -qui jonchaient l’îlette.</p> - -<p>—Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La <i>Castagnore</i>, -dans deux mois, sera réparée.</p> - -<p>A ces mots, Fabien pâlit.</p> - -<p>Mais Cyprienne se penchant à son bras:</p> - -<p>—Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est -pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous -apprendra à ramer.</p> - -<p>Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent.</p> - -<p>—Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail.</p> - -<p>La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue -à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper -son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout -l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu -charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne -Lancelevée.</p> - -<p class="fint">FIN.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_352" id="page_352">{352}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_353" id="page_353">{353}</a></span> </p> - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><th colspan="3"><a href="#JEAN-DES-FIGUES">JEAN-DES-FIGUES</a></th></tr> - -<tr><td colspan="2"> </td><td class="rt"><small>Pages</small></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-a">I.</a></td> -<td valign="top"><a href="#I-a">Les figues-fleurs</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_2">2</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-a">II.</a></td> -<td valign="top"><a href="#II-a">L’oreille gauche de Blanquet</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-a">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-a">Souvenirs d’enfance</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_13">13</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-a">L’âme de mon cousin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_19">19</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-a">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-a">Où Scaramouche aboie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_27">27</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-a">Un peu de physiologie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_34">34</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-a">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-a">Cantaperdix Civitas</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_42">42</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-a">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-a">Palestine et Maygremine</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-a">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-a">Au fou!... Au fou!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_55">55</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-a">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-a">Les quatuors d’été</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_61">61</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XI-a">XI.</a></td><td valign="top"><a href="#XI-a">Roméo et Juliette</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_68">68</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XII-a">XII.</a></td><td valign="top"><a href="#XII-a">Départ sur l’âne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_72">72</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIII-a">XIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XIII-a">Fuite de Blanquet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_77">77</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIV-a">XIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XIV-a">Une première</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_81">81</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XV-a">XV.</a></td><td valign="top"><a href="#XV-a">Sur l’Impériale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_86">86</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVI-a">XVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XVI-a">Le Cénacle</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_90">90</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVII-a">XVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVII-a">La Grecque des îles</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_96">96</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVIII-a">XVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVIII-a">Roset raconte son histoire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_104">104</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIX-a">XIX.</a></td><td valign="top"><a href="#XIX-a">Fin de l’histoire de Roset</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XX-a">XX.</a></td><td valign="top"><a href="#XX-a">Et Nivoulas?</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXI-a">XXI.</a><span class="pagenum"><a name="page_354" id="page_354">{354}</a></span></td><td valign="top"><a href="#XXI-a">L’Hôtel de Saint-Adamastor</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXII-a">XXII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXII-a">Le Corset rose</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIII-a">XXIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIII-a">Amère dérision</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIV-a">XXIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIV-a">Le songe d’or</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXV-a">XXV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXV-a">Une idylle</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_140">140</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVI-a">XXVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVI-a">Les noces de Roset</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_147">147</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVII-a">XXVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVII-a">Retour au pays</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_154">154</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVIII-a">XXVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVIII-a">Méfaits d’un habit noir</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_160">160</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIX-a">XXIX.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIX-a">Cet imbécile de Nivoulas</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_167">167</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXX-a">XXX.</a></td><td valign="top"><a href="#XXX-a">Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_173">173</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXXI-a">XXXI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXXI-a">Le verre d’eau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr> - -<tr><th colspan="3"><a href="#LE_TOR_DENTRAYS">LE TOR D’ENTRAŸS</a></th></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-b">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-b">Bon courage, Balandran!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-b">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-b">Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_192">192</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-b">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-b">La maison du Riou est en joie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_196">196</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-b">Le roman d’Estève</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_200">200</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-b">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-b">Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-b">Les petits papiers de l’abbé Mistre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-b">Mademoiselle Jeanne acceptera</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-b">Estève se console</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_220">220</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-b">Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_224">224</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-b">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-b">Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_228">228</a></td></tr> - -<tr><th colspan="3"><a href="#LE_CLOS_DES_AMES">LE CLOS DES AMES</a></th></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-c">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-c">Ce qu’était le clos</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-c">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-c">Ce qu’était M. Sube</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-c">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-c">Sube le blanc et Sube le rouge</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-c">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-c">Une vieille maison</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_241">241</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-c">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-c">Musée Tirse et Salle Sube</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_244">244</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-c">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-c">Voyage de découvertes</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-c">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-c">Le sourire de M. Tirse</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_249">249</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-c">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-c">Domaines nationaux</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_250">250</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><span class="pagenum"><a name="page_355" id="page_355">{355}</a></span><a href="#IX-c">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-c">Le champ de sainfoin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_252">252</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2"><a href="#LA_MORT_DE_PAN">LA MORT DE PAN</a></th><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_257">257</a></td></tr> - -<tr><th colspan="3"><a href="#LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES">LE CANOT DES SIX CAPITAINES</a></th></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-d">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-d">Le naufrage du <i>Singe-Rouge</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_272">272</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-d">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-d">L’entrepont mystérieux</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_277">277</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-d">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-d">Quelques récits de voyage</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_280">280</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-d">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-d">Le Bigorneau et la Castagnore</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_285">285</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-d">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-d">Un petit port de mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_290">290</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-d">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-d">La Méditerranée est-elle bleue?</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_292">292</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-d">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-d">Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_296">296</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-d">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-d">Peintures murales</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_300">300</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-d">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-d">Parfums et fleurs</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_304">304</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-d">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-d">La Bouée-Poste</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_308">308</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XI-d">XI.</a></td><td valign="top"><a href="#XI-d">Un mariage au Clair de Lune</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_312">312</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XII-d">XII.</a></td><td valign="top"><a href="#XII-d">Il y a un sort sur la Castagnore</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_318">318</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIII-d">XIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XIII-d">Ce qu’une langouste peut contenir</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_321">321</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIV-d">XIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XIV-d">Enlèvement nocturne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_327">327</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XV-d">XV.</a></td><td valign="top"><a href="#XV-d">Le Phoque et les Corailleurs</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_331">331</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVI-d">XVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XVI-d">Chassé-croisé sur l’eau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_338">338</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVII-d">XVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVII-d">Tout s’arrange</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_341">341</a></td></tr> - -<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVIII-d">XVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVIII-d">Décidément la Méditerranée est bleue</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_345">345</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint"> -FIN DE LA TABLE<br /> -<br /> -<br /><small> -Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.<br /> -</small> -</p> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE *** - -***** This file should be named 60680-h.htm or 60680-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/8/60680/ - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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