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-The Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La gueuse parfumée
- Récits provençaux
-
-Author: Paul Arène
-
-Release Date: November 13, 2019 [EBook #60680]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE ***
-
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-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LA
-
- GUEUSE PARFUMÉE
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-
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
- PUBLIÉS DANS LA =BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER=
-
- A 3 FR. 50 LE VOLUME
-
- =Au bon Soleil=, 2ᵉ mille. 1 vol.
-
- =Paris Ingénu=, 2ᵉ mille. 1 vol.
-
- =Les Ogresses=, 2ᵉ mille. 1 vol.
-
- =La Gueuse parfumée=, 4ᵉ mille. 1 vol.
-
-
- Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--15579.
-
-
-
-
- PAUL ARÈNE
-
- LA
-
- GUEUSE PARFUMÉE
-
- RÉCITS PROVENÇAUX
-
- JEAN DES FIGUES
- LE TOR D’ENTRAŸS--LE CLOS DES AMES
- LA MORT DE PAN
- LE CANOT DES SIX CAPITAINES.
-
- Monsieur Godeau dit entre autres
- choses dans sa harangue: «La
- Provence est fort pauvre, et
- comme elle ne porte que des jasmins
- et des orangers, on la peut
- appeler une gueuse parfumée.»
-
- _Menagiana._
-
- QUATRIÈME MILLE
-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
-
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1907
-
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-
-
-JEAN-DES-FIGUES
-
-A ALPHONSE DAUDET.
-
-
-
-
-I
-
-LES FIGUES-FLEURS
-
-
-Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour
-que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur
-goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà,
-certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite.
-
-Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte
-femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ,
-accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma
-mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père,
-afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de
-chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et
-comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne
-Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée;
-ma mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps
-qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à
-Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et
-des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des
-champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles
-fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait
-être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom
-de _Jean-des-Figues_ me resta, et jamais les gens de ma ville, tous
-dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les
-Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les
-Hirondelles ne m’ont appelé autrement.
-
-Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne
-descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques,
-les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans,
-et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et
-souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de
-Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est
-gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses
-remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV.
-Aussi bien,--et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins
-ceux-là qui me l’ont gardé,--me suis-je trouvé être venu au monde avec
-la main fine et l’âme fière, ce qui par la suite me permit de porter
-des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant
-personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru
-deviner depuis.
-
-D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble,
-dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi,
-tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le
-roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans
-remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de
-_Vincent-Petite-Épée_, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois
-n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une
-illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de
-garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux
-ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria
-bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot
-la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique
-devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens
-qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui
-criaient:--«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent,
-qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait,
-sans paraître fâché de leurs plaisanteries:--«C’est pour couper des
-fagots, mes amis, pour couper des fagots!»
-
-A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me
-sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le
-confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le
-tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier
-Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt
-de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas
-de figues mûrissantes.
-
-
-
-
-II
-
-L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET
-
-
-Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et
-je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé,
-notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque
-j’avais deux ans.
-
-C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois
-d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres
-et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau
-temps venu, avait repris les travaux des champs.
-
-Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant
-l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant,
-au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers
-traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous
-l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre.
-
-Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues
-et son long poil blanchi en maint endroit par le soleil, les coups de
-bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de
-sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore,
-sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise
-en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas
-de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit
-plus joyeux que mélancolique.
-
-Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se
-mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait
-la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur
-mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie,
-regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les
-sauterelles couleur de coquelicot.
-
-Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre
-pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la
-campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos
-paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil.
-
-Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond
-sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la
-chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit _fiasque_ garni
-de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier, de ses
-feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre
-sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est
-sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un
-instant près d’eux,--«au bon frais!»
-
-Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au
-beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse
-pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait
-dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train
-de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse
-pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus
-bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de
-l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été
-réservée au fiasque de vin.
-
-Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que
-j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de
-Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement,
-puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant
-silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le
-soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient,
-Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons
-gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me
-reprenait et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus
-que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le
-soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la
-Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les
-mouches.
-
-Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle
-mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton
-habitude, tu remuas si fort l’oreille,--cette adorable oreille gauche,
-gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans
-de belles touffes de poils fauves,--l’oreille à l’ombre de laquelle je
-dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment
-de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage,
-peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque
-savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te
-roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière.
-Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne
-dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta
-lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un
-amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout
-embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite
-bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de
-loin par-dessus la rivière.
-
-Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour,
-je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme
-d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué
-l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si
-souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela
-malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi
-vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de
-soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir
-ou m’en plaindre.
-
-Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort,
-qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure
-durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais
-plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive
-ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des
-millions, des milliards de cigales.--«Ah! mon pauvre enfant! il est
-perdu...» s’écriait ma mère.
-
-Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme,
-avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau.
-Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il
-paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en
-resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien
-de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau
-plus chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je
-passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des
-papillons bleus dans les roches:--«Il y a du soleil là-dedans,» disaient
-les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère
-pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les
-épaules.
-
-
-
-
-III
-
-SOUVENIRS D’ENFANCE.
-
-
-En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment
-ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que
-ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire
-d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai
-besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la
-vague image--si vague, que parfois, elle me semble un rêve--d’une grande
-salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de
-tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et
-descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé,
-qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur
-ses doigts meurtris.
-
-Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le
-paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce
-vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux voyages
-qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes!
-Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le
-premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que
-Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres
-forêts que nos oliviers!
-
-Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies,
-encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant
-par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons
-pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le
-joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle
-dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses,
-c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame
-incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses
-falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit
-page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées,
-sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.--Qui est
-cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans
-savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir
-réfléchi:--Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la
-dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant
-et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je
-n’avais jamais entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire.
-Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.
-
-Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa
-gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les
-portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et
-moi, vers tous les coins de Canteperdrix.
-
-Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne
-connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans
-tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les
-pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du
-Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic,
-étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans
-laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les
-autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide
-les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet,
-laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que
-sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le
-pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et
-leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces
-rues s’appellent des _andrônes_. Quelquefois même, le terrain étant rare
-entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait quand!
-se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors
-passait dessous. C’étaient là les _couverts_, abri précieux pour
-polissonner les jours de pluie!
-
-Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que
-le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites
-maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux.
-On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient
-aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de
-monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur
-l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la
-rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés
-poussant leur âne: _Arri! arri! bourriquet!_
-
-Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres
-contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures
-et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en
-ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand
-bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose
-positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer.
-
-Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des
-tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur
-qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles tours
-républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la
-tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos
-aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral
-voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son
-discours,--le misérable!--des monuments de l’odieuse féodalité.
-
-Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile,
-quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les
-olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup
-de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de
-l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement
-replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule
-tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les
-groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre,
-écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât
-l’eau jaune dans _les enfers_.
-
-Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées,
-rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler,
-leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant
-à propos d’un rien ma pensée partir en voyage.
-
-J’étais, comme on dit, _un imaginaire_; j’avais les goûts les plus
-singuliers, collectionnant, j’ignore dans quel dessein mal entrevu, des
-herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un
-jour fort précieusement,--on faillit en mourir de rire à la
-maison,--certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais
-pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt
-pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit
-sauvage?
-
-Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture;
-mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des
-greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une
-distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des
-sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et
-voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un
-sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases
-étrusques et madame de Pompadour.
-
-
-
-
-IV
-
-L’AME DE MON COUSIN
-
-
-Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues
-courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à
-l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point
-pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le
-mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.
-
-Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans
-son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?...
-Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres
-ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce
-qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire
-Horace et Virgile, couchés dans l’herbe.
-
-Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance,
-et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes
-verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries latines;
-petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour
-des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du
-battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des
-paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec
-l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés
-sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique;
-lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire
-revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les
-_Géorgiques_ ou les _Odes_. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne
-verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre
-les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un
-buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes
-yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre
-et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans
-Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces
-vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs
-desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au
-lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît
-pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études.
-
-A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean
-Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il
-n’y a pas six mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce
-titre en lettres romaines:
-
- JOHANNIS FICULEI
-
- OPERA QUÆ SUPERSUNT
-
-_Quæ supersunt_! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des
-œuvres perdues de Jean-des-Figues. _Quæ supersunt_, comme pour Térence
-ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. _Opera_ simplement eût été
-trop simple; mais, _Opera quæ supersunt_!
-
-Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être
-juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier
-son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles
-volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera,
-hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: _Johannis Ficulei opera
-quæ supersunt_.
-
-C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue
-tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans,
-pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec
-terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux
-encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques.
-
-Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi cette belle idée d’être
-amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule.
-
-Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité
-comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens
-pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je
-considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit
-prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.--«L’homme
-s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand
-philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train
-de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant
-ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit
-fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une
-tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme
-dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou
-de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une
-tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son
-onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie,
-il faut bien alors que ce Dieu--fût-il insoucieux de nous comme les
-grands olympiens de Lucrèce--interrompe un instant sa promenade pour
-donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est
-pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à
-la Providence.
-
-J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier
-bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second
-réservé.
-
-Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...
-
-Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu
-commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous
-l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les
-dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas
-votre malle maudite et bénie!
-
-Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse
-terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au
-_plus-haut_, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les
-tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la
-malle du _pauvre Mitre_... Quant au _pauvre Mitre_, que nous nommions
-toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était
-le _pauvre Mitre_, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire
-des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs
-mystérieux.
-
-Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à
-la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin,
-pourtant, je l’ouvris--on m’avait laissé seul à la maison,--je l’ouvris,
-le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux,
-j’y trouvai!
-
-C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:
-
-Une pipe turque et sa blague,
-
-Trois romans et cinq volumes de poésie,
-
-Un miroir à main,
-
-Un pistolet,
-
-Une lime à ongles,
-
-Un gant mignon qui sentait l’ambre,
-
-Une liasse de lettres d’amour,
-
-Un portrait de femme dans une pantoufle,
-
-Et un oiseau-mouche empaillé!
-
-De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux,
-feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le
-ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à
-l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie
-d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à
-la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et
-or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne
-m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification
-amoureusement et douloureusement ironique.
-
-J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis
-quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut,
-le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres
-poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie reverdissait donc aussitôt
-fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et
-mourir?
-
-Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est
-peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours!
-Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie
-supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au
-petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du
-palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins
-embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir
-l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.
-
-Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous
-incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un
-nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les
-lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant
-elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais
-quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer,
-d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir
-attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.
-
-Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt
-pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre
-qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un héritier trop
-indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites
-pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous,
-que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de
-m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce
-pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme
-Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme
-malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où,
-sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière
-d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la
-retenait prisonnière.
-
-
-
-
-V
-
-OU SCARAMOUCHE ABOIE
-
-
-Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir
-même. Voici comment la chose se passa:
-
-Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude
-entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois
-quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à
-ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du
-Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.
-
-M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style
-rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier
-trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce
-joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On
-saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du
-jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les
-fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte de Boucher; on
-pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on
-brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut
-détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale
-s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la
-place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables
-bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein
-goulot l’arbre de la liberté!
-
-Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le
-meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut
-de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de
-belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait
-la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules
-de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme
-jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui
-s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne
-régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus
-loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine
-Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne
-enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique
-odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre
-et d’iris.
-
-Palestine était bien le cadre qui convenait à ce galant fantastique.
-Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel
-le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en
-trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à
-travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une
-pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient
-seuls en place des carrosses armoriés.
-
-Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche
-pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une
-porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et
-les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais
-quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant
-brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant
-le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit
-amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.
-
-On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long
-de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur
-le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des
-champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des
-genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la
-terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies redevenues
-sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient
-continué de fleurir là.
-
-Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin
-et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et
-moi, sur la terrasse de Palestine.
-
-Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de
-lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les
-chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je
-passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru
-devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.
-
-Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour.
-Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant
-sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On
-ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La
-lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à
-chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante
-aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les
-branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait
-là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois
-pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux
-musiques de la nuit.
-
-A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres de la terrasse, je
-distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa
-robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la
-reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que
-son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille
-rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en
-regardant ses roses.
-
-Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un
-grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition
-effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit
-arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre
-au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela.
-Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe
-fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière,
-tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.
-
-Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur
-la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers
-la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré
-un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais
-au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.
-
-Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même
-temps que les étoiles s’ouvraient au ciel, on voyait s’allumer les
-étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était
-bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son
-cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria
-de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine!
-s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.»
-Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire
-répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué,
-et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez
-qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou,
-pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le
-jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet
-d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle
-qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le
-brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant
-sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes
-qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je
-revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture
-s’éloignait en courant dans la nuit.
-
-«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber
-amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me
-chagrinait, un point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche
-la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer
-mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne
-me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la
-mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.
-
-
-
-
-VI
-
-UN PEU DE PHYSIOLOGIE
-
-
-Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout
-Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous
-allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au
-figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du _gros
-propriétaire_, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens
-s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un
-pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait
-sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et
-défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois
-positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que,
-dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait
-maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces
-gens-là.
-
-D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros
-homme! pour contenir à lui seul tant de science? Membre de plusieurs
-sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître
-Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment
-un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le
-même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules
-cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de
-l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les
-belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu
-qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi
-passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!--«Tullius est
-universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse.
-Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du
-préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en
-discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de
-chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr
-volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour
-expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître
-Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait
-renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il
-adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes
-provençaux:--«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux
-grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne
-sont membres de rien!»
-
-Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame
-Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui
-plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois,
-madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était
-plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix,
-parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un
-couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus
-depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les
-petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle
-s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.
-
-Madame Cabridens...
-
-Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:--Quoi!
-Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures
-véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès
-le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune
-et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine
-possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur
-et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont
-pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que
-ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité,
-fabriquées d’un flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par
-quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.
-
---Mais cependant...--Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc
-jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et
-son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants,
-et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de
-fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le
-soleil?
-
-Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures
-immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’_homme de
-qualité_, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle,
-se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de
-ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela
-autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine,
-et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît
-que le tempérament du chevalier était _lymphatico-bilieux_, et qu’il
-étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de
-la lune!
-
-Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de
-mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et
-madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle
-au milieu d’un carré de choux! Si encore on avait pu faire entendre...
-Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri
-de tout soupçon.
-
-Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer
-que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un
-mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était
-l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?
-
-Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être
-le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres
-latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à
-peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût
-illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon
-désespoir.
-
-La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous
-en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine
-infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude
-Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les
-amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre
-d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô
-mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la
-porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en
-saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs,
-n’ai-je pas pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui,
-résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses _ab ovo_,
-commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux
-drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je,
-qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame
-Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance
-sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de
-leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.
-
-Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans
-ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons
-ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine
-commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du
-directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle
-une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et
-quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!--«C’était, si je ne me
-trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.--«A la fin d’avril, reprenait
-madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me
-souviens bien de la date.»
-
-Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour,
-et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens
-parlait de l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé
-ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain
-souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute
-prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.
-
-J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur
-et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues
-impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas
-avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais
-quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour
-créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un
-soir dans deux cœurs bourgeois!
-
-M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde
-la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils
-furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais
-voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur!
-et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en
-justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent
-évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de
-l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce
-n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es
-fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles
-et de ce héros inconnu!
-
-Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement
-expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.
-
-
-
-
-VII
-
-CANTAPERDIX CIVITAS
-
-
-Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous
-ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son
-piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les
-jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies.
-Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni
-moustaches, l’_idéal_ rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à
-Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la
-tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des
-regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis
-riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon
-amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.
-
-Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan
-et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la _maison Cabridens_, la
-plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du _Cimetière
-Vieux_, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie
-cantoperdicienne?
-
-Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient
-toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en
-sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si
-quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand
-vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe.
-Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait
-guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le
-bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui
-travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane,
-et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui
-prenait sa leçon de piano.
-
-En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses
-panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement
-sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la
-porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du
-temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir
-pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût
-parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze
-ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet
-éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un
-vague reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait _nous autres_,
-sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de
-Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut,
-défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les
-bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité,
-dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait
-cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la
-branche aînée.
-
-Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante
-solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux
-accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait
-maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait
-à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa
-poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où
-l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.
-
-Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque
-artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette
-noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je
-vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher?
-
-Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte:
-
---J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je veux, personne
-n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes
-meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon
-bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de
-travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race
-tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui.
-
-Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus
-fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle
-allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues.
-
-Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de
-terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du
-diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes
-de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme
-ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens,
-Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être
-romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et
-mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de
-trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines
-enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un
-camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si
-commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le
-crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.
-
-Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi
-qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais
-d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée,
-unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de
-Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane,
-n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de
-laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée:
-CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque
-effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de
-la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.
-
-La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement.
-Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la
-féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie!
-Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent
-qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou
-sceptiques, me conseillèrent la même chose:--il faut porter cela à
-maître Cabridens.
-
-Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me
-faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la
-rencontrer... lui parler peut-être...
-
---Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir,
-c’est avec une pièce semblable qu’on doit payer passage sur le pont qui
-mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des
-amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même
-devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître
-Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir
-entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il
-voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps.
-Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau
-comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.
-
-Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la
-sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas
-épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et
-j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir:
-
---Maître Cabridens, s’il vous plaît?
-
-Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce
-jour-là, nous n’en dîmes pas davantage.
-
-Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous
-fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous
-écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable
-intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en
-creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux
-empaillés, le médailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs
-et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs
-fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de
-statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui
-se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis
-précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la _veille_
-des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille
-des Sanson.
-
---Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître
-Cabridens.
-
---Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.
-
---Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de
-la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la
-société...
-
-Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me
-remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens
-m’accompagnant:--Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à
-cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis,
-nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais
-écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!...
-c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons,
-à revoir, monsieur Jean-des-Figues!
-
-Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.
-
-
-
-
-VIII
-
-PALESTINE ET MAYGREMINE
-
-
-Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de
-son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes
-dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige
-bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait
-les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les
-bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles
-tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver.
-Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait
-souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum
-de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps
-venir, sans le voir encore.
-
-Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de
-_Palestine_, ou plutôt de _Maygremine_, comme les paysans l’appelaient
-malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée
-ainsi qu’une auberge dans la poussière de la grande route, le même nom
-qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les
-roses et les oliviers.
-
-Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade
-pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude
-d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais
-dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame,
-musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait
-ses travaux, et quelquefois,--on se rappelait, sacrebleu! quoique
-notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!--quelquefois,
-il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux
-verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure,
-sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles
-réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la
-simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué.
-Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.
-
-D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les
-promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine
-d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier
-parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La
-mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris,
-presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait
-craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les
-mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre,
-vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme
-un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être
-incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un
-amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les
-paysans appellent ce genre de roche _marras_ ou _nougat_, maître
-Cabridens disait _pudding_, il faut croire que c’est là le nom
-scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des
-restes de vieille maçonnerie.
-
-Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur
-de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les
-propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial,
-fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives,
-le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge.
-Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires
-presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des
-capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les
-moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis
-en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit
-mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout
-encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant
-qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de
-peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens
-travaux hydrauliques, _serves_, conduits crevés et aqueducs; partout de
-la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les
-cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible
-dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte
-d’une fée.
-
-Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là
-quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où
-les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de
-bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la
-tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à
-coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol
-inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti
-de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à
-l’autre, sur ses ailes de velours.
-
-Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte
-silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter
-les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine!
-nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.
-
-Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les
-prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos
-pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis
-quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le
-bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant;
-la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le
-vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de
-nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.
-
---Et voilà toutes vos amours?--Non pas, certes! Nous avions pris, Reine
-et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.
-
-Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres
-brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants
-usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se
-compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.
-
-Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier!
-Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du
-temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous
-amusions à lui jeter des cailloux.--Si le monde savait!... disait Reine
-qui se croyait fort coupable.
-
-Vous riez?
-
-Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à
-tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.
-
-Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?
-
-Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et
-courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom,
-jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais,
-hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir
-de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance,
-et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt
-la fleur éclore.
-
-
-
-
-IX
-
-AU FOU!... AU FOU!...
-
-
-Qu’est-ce que l’amour?
-
-On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans
-l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien
-qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait
-point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous
-avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions
-faire la plus cruelle de nos souffrances.
-
-L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop
-simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment
-aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en
-guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de
-figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes
-couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle
-lectrice!
-
-Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de
-l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment
-ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de
-soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des
-siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile
-en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot
-amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont
-certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement
-affublé.
-
-Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi
-détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi
-perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!
-
-L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si
-la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu
-quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous.
-Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que
-nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit,
-et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des
-contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage,
-prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père,
-en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.
-
-Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent
-de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poëtes que
-l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au
-contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les
-épines, bien entendu.
-
-J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi,
-Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de
-mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence
-des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer
-quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans
-m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!
-
-Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa
-malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille
-folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon
-cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour,
-et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf,
-éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse
-reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où,
-m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait,
-sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine
-d’amandiers.
-
-Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait
-éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à
-part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était
-blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de
-neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les
-parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre
-à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des
-chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se
-dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la
-Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de
-tempête!
-
-Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin
-nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car,
-bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et
-comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait
-malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant
-amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais
-tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.
-
-J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:
-
---Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!
-
---Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.
-
-C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de
-Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait
-d’élever à la dignité de femme de chambre.
-
---Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.
-
---O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!
-
-Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée
-dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce
-moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre
-mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage
-s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout
-ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à
-boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la
-flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque
-ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps
-que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.
-
-Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais,
-auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si
-je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses
-cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps
-que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes
-vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par
-surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les
-archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus
-savoureux baiser du monde.
-
-Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au
-cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et
-ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté
-de Maygremine.
-
-Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors
-j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me
-regardait en riant et criait de toutes ses forces:
-
---Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!
-
-
-
-
-X
-
-LES QUATUORS D’ÉTÉ
-
-
-Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après
-un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les
-avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux
-et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se
-répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations
-délicieuses dont je le sentais déborder.
-
---Vous aimiez Roset, malheureux!
-
---Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien
-comprendre aux sublimités de l’amour!
-
---Vous l’aimiez, vous dis-je.
-
---Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais
-guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux
-amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles,
-l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums
-qui tombe des amandiers en fleur?
-
-Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me
-fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé
-Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais
-quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le
-véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc
-d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que
-j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne
-m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au
-pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme
-malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.
-
-M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un
-musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec
-beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux
-d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses
-doigts; mais si on essayait de le féliciter:--N’est-ce pas que c’est
-touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement,
-rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites
-comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux
-bécasses!
-
-Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable
-d’homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs
-toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois
-boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents
-Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la
-_Société des quatuors d’été_, qui se réunissait ainsi tous les lundis et
-vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je
-fus admis à les écouter, par faveur spéciale.
-
-On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres
-étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: _Un!... deux!...
-trois!... quatre!..._ et voilà nos exécutants en train de faire aller
-les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux
-endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté
-particulières aux vrais dilettanti. _Piano!... piano!... piano!..._
-disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop
-fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens
-s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or
-par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors
-glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand
-bassin.
-
-Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une
-fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les
-violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos
-de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de
-cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les
-persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique,
-de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.
-
-Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands
-artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux
-chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les
-prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la
-fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les
-flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.--Mon cher
-Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez
-pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et
-pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop
-mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!--«Ce M. de
-Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait
-maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques
-du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.
-
-Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu
-par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais
-dame! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c’était
-encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant
-le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée.
-Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux
-cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et
-venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les
-touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine
-effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes
-joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se
-dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du
-pauvre Mitre.
-
-Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et
-quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce
-moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et
-mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un
-grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de
-feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me
-souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.
-
-Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je
-ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin
-crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils
-étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la
-peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!--Dans les yeux de
-Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre
-contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au
-fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des
-grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs
-immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.
-
-Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait
-chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi
-poudroie autour en poussière d’or.
-
-Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter,
-ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits
-sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas
-un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon,
-devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais
-quelles sottises à l’oreille.--De vous pincer, juste ciel! et où cela,
-monsieur Jean-des-Figues?--Au beau milieu du salon, madame, ainsi que
-j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu,
-d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible
-à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste
-regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux; et,
-suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la
-saveur du doux et terrible baiser.
-
-Pour le coup, je me crus ensorcelé!
-
-Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce
-baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine
-que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait
-donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore
-et la retrouver.
-
---Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses
-Reine pour en être à jamais guéri.
-
-
-
-
-XI
-
-ROMÉO ET JULIETTE
-
-
-Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour,
-c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle
-Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.
-
-Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était
-forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris
-au hasard le chemin de Maygremine.
-
-L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les
-lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre
-sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux
-d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.
-
-Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier
-étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait
-s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la
-voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il
-me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller
-comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les
-grillons et les rossignols.
-
-Je m’avançai jusque sous le balcon.
-
---Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?
-
---Vous embrasser, mademoiselle.
-
-Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais
-sérieusement l’escalade:
-
---Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!
-
-A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où
-je m’accrochais déjà.
-
---Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.
-
-Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille
-et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du
-rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le
-chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que
-le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.
-
-Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans
-chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite
-qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.
-
---C’est comme dans _Roméo_! disait-elle. Et que venez-vous faire sur
-mon balcon, à pareille heure?
-
---Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.
-
---Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain,
-Jean-des-Figues?
-
---Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me
-précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un
-récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais
-pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.
-
-Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre.
-Elle finit pourtant par me dire:
-
---Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à
-l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.
-
---Aimer Roset! Dieu m’est témoin...
-
---Pourtant, ce baiser?...
-
---Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues?
-Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux
-fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait
-d’une rose!
-
---Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes
-détestables sophismes.
-
-J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait
-guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas
-au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon,
-devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle
-Roset qui riait dans le clair de lune.
-
-Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle
-avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa
-rivale.
-
-Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une
-sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le
-velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux
-d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos
-lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.
-
-Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!
-
-Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais
-clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et
-le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et
-nous mourions sans avoir d’histoire.
-
-Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de
-plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et,
-toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que
-j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.
-
-
-
-
-XII
-
-DÉPART SUR L’ANE
-
-
-Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait
-toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession
-de ce charmant et détestable succube.
-
-Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître
-Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos
-dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple.
-Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner
-une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.
-
-La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La
-malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède
-trouvé!
-
-Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques
-pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et
-vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme
-font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n’osant pas encore
-se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.
-
-J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait
-positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un
-ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.
-
---Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu
-fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de
-plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine,
-si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau
-matin de mes projets de gloire et de voyage.
-
-Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur
-Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse
-allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux
-d’un écervelé?
-
-Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset.
-Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:
-
---Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer.
-L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais
-comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te
-porterait au bout du monde.
-
-Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer
-l’équipement de Blanquet.
-
-Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les
-poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une
-solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade
-fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à
-la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le
-brave homme fit semblant de ne pas entendre:--Attendez, dit-il tout à
-coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le
-temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait,
-refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en
-velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre
-costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La
-mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à
-bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.
-
-Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon
-ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le
-portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.--Il faudra
-peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint
-m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je
-sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques;
-quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la
-poulaine relevés en bec d’oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet
-pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du
-plus magnifique velours bleu.
-
-Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore
-plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine
-rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous
-la charge.
-
---Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la
-gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.
-
---Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre,
-tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la
-gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.
-
---Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart
-d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de
-paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.
-
-Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en
-songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout
-le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père,
-d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:
-
---Sois sage, Jean... puis: _Arri, Blanquet_! et voilà Jean-des-Figues
-parti pour la gloire.
-
-Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard
-toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je
-regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière,
-ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les
-ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les
-petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout
-vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.
-
-Une voix railleuse interrompit ma contemplation.
-
---Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me
-criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie
-m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au
-trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.
-
-C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes
-concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue
-de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon
-pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.
-
-
-
-
-XIII
-
-FUITE DE BLANQUET
-
-
-Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que
-voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en
-costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à
-la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour
-valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de
-meilleur cœur.
-
-Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour
-changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers:
-ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait
-cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une
-fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée,
-j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte,
-toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi,
-entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas
-la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à
-piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de
-mes figues qui duraient toujours.
-
-Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises
-du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de
-nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il
-traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses
-prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux
-pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte
-du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde
-au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe
-tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas,
-s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide,
-quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.
-
-Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une
-fois aussi,--pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il
-vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs
-claires du Rhône,--Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le
-cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.
-
-Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies
-diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque
-pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le
-moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si
-mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.
-
-Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous
-approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas,
-du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la
-grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le
-bruit.
-
-Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au
-jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.
-
-Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des
-milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre
-moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce
-grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées
-déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement
-dans le demi-jour et la fumée!
-
-J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous
-montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris,
-entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre
-et noir comme de l’herbe de cimetière.--Tiens, mange, Blanquet, mange,
-dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais
-Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet
-contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et
-de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait.
-Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le
-licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant
-feu des quatre pieds, vers la terre natale.
-
-Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il
-culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse;
-et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de
-l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon
-tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches,
-baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en
-bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement
-de terre glaise.
-
-Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues
-avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet
-courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des
-Couffes.--Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en
-route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui,
-libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à
-oublier, la gloire à conquérir?...
-
-Je songeai d’abord à la gloire.
-
-
-
-
-XIV
-
-UNE PREMIÈRE
-
-
-Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un
-cousin homme de goût!
-
-Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides
-provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le
-soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si
-j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,--romans,
-brochures ou gazettes,--évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète
-le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui
-passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie,
-et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat,
-j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans
-Canteperdrix, à tailler ma vigne.
-
-Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres,
-choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris
-les idées les moins raisonnables du monde.
-
-Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un
-pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient
-harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans
-exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre
-souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des
-pipes de diamant et d’or!
-
-Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles
-choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant
-ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un
-double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné
-d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un
-oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou
-de Meudon!
-
-Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de
-méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se
-retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais
-soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en
-allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris
-des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les
-boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau
-garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse,
-descendre de voiture en joyeuse compagnie:--Ce doit en être un, me
-disais-je, et j’avais envie de me présenter.
-
-Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!
-
-Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique
-devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût
-offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire
-violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais
-je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.
-
-Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir
-cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des
-girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes
-en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je
-cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau
-qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de
-femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au
-beau milieu, une émotion subite me vint.
-
-La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les
-comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend
-rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums,
-Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il
-s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate,
-dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les
-artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus
-exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne
-emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le
-mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs,
-et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent
-notaires à Canteperdrix!
-
-Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette
-apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se
-sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de
-vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu
-chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au
-moment où le rideau retombe:
-
---Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.
-
-Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait,
-à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il
-s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher
-dans la capitale.
-
-Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en
-me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large
-barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et
-lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du
-théâtre.
-
-Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage
-d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de
-demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et
-grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de
-ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.
-
-Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui
-dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se
-promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en
-devins rouge comme mon gilet.
-
---Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà
-un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée
-qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit
-noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son
-feuilleton pour vivre.
-
-Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors,
-pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité
-ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle
-que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le
-reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:
-
---Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de
-me mener au grand air.
-
-
-
-
-XV
-
-SUR L’IMPÉRIALE
-
-
-Une fois dehors:--«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir
-tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard
-bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et
-la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au
-Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche,
-et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:--Oui,
-voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs
-humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah!
-Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le
-Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme
-Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme
-Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il
-nous aurait fallu.
-
-Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon
-nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais
-sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande
-éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut
-être fait.
-
---Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une
-voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se
-croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne
-du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le
-printemps et l’été!
-
-Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de
-Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de
-causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues
-parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas,
-n’ayant pas l’habitude du trottoir.
-
---Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je
-voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que
-j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens
-jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous,
-il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon
-cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments
-se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un
-petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous
-marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés
-par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais
-c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours
-chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se
-passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends
-encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.
-
---Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban
-avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa
-moustache d’un air satanique.
-
-L’omnibus roulait sur un pont.
-
---Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la
-grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans
-l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle
-et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te
-donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la
-gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te
-rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au
-ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.
-
-J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais
-déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de
-l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande
-Ourse avec tristesse:
-
---Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants
-jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de
-barbares[A]!
-
-[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.
-
-Tant d’éloquence me transporta.
-
---Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!
-
---Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein
-marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent,
-reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets
-que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par
-hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles
-d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes
-contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la
-peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.
-
-Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille
-d’huître, me paraissait un Prométhée.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE CÉNACLE
-
-
-Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban
-l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me
-fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut
-mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous
-trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert
-comme moi la malle de quelque cousin Mitre.
-
-Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de
-respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but
-véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et
-l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux
-maintenant!
-
-Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le
-criterium du cénacle.
-
-Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout
-de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni
-de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui,
-lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil
-idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du
-Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel,
-ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.
-
-Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de
-large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne
-manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine
-injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris
-le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée
-qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits
-par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés,
-vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous
-les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres,
-Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à
-contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs
-exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un
-vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre
-toute-puissante fantaisie.
-
-Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé--littérairement--la
-coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de
-se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices,
-en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme
-et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du
-_cannabis indica_, de l’opium et du vin d’Espagne.
-
-Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles
-strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux
-étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations
-étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si
-parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout
-d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:--«Que
-l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»
-
-Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de
-braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons
-ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse
-s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes
-classiques à briser.
-
-Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou
-maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à
-l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait,
-peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer
-une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes
-d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front,
-mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme
-de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides
-d’or.
-
-O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se
-rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie
-furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux
-Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises
-et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des
-matières en ressemblait à une liste des _Mille-e-tre_, recueillie çà et
-là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait
-le tour du monde.
-
-Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui,
-Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce
-Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie
-quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec
-lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire
-éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.
-
-Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du
-vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier,
-j’avais su condenser en formule:
-
---«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement
-intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois
-de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à
-suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations
-par des images et des sons.»
-
-Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers
-tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais
-d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une
-valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note,
-évoquent la même sensation qu’elle:
-
- Les seins étincelants d’une folle maîtresse.
-
-Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!
-
---«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le
-novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la
-vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi
-littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la
-poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque
-chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»
-
-J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le
-moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient
-de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On
-voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres
-tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie
-composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes
-que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de
-soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait
-à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.
-
-Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives
-du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le
-secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour
-le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement,
-donnerait sa bénédiction aux _poetæ minores_ agenouillés. Un Athénien de
-Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il
-disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout
-du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On
-mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je
-n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte
-Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.
-
-
-
-
-XVII
-
-LA GRECQUE DES ILES.
-
-
-Et Reine? Et Roset?
-
-En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis
-du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils
-aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux
-les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.
-
-Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à
-l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt,
-chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où
-jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries,
-une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait
-sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable
-amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au
-milieu de tant d’autres voluptueux caprices?
-
-Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me
-prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient
-parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car
-tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.
-
-J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne
-m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de
-voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un
-jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est
-quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de
-promener.
-
---Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.
-
-Le visiteur s’inclina.
-
---Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de
-prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.
-
---Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis,
-m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:
-
---Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:
-
---Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il
-s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: LA REVUE BARBARE,
-_organe de la nouvelle poésie_. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas;
-administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de
-secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.
-
-Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de
-m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et
-subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable
-de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander
-ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie,
-afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.
-
-La _Revue barbare_ naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de
-revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un
-piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un
-quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le
-cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités
-apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers,
-émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes
-peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas
-voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche,
-Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la
-rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes,
-se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate
-et bleu--ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la
-circonstance--et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies
-soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.
-
---Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant
-déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas
-venir.
-
-Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes!
-Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de
-Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre
-restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en
-ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre!
-C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie
-littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.
-
-Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme
-jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable
-adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas
-se révéla.
-
-Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si
-maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en
-hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les
-luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des
-haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi
-efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques
-pouces. Tout lui profitait en longueur.
-
-Estimant néanmoins son système musculeux convenablement préparé,
-Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et
-carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme
-bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos
-mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en
-l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se
-mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un
-gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.
-
-Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de
-Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul
-n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de
-mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois
-encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons
-succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture
-cette annonce irritante et mélancolique:--_A paraître dans notre
-prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu_,
-LA VIE EN ROUGE, _par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et
-saine..., etc... etc._
-
-Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et,
-comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus
-d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:
-
---Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues; j’ai essayé de leur
-donner des vers, mon _Jupiter peignant les comètes_, dans la grande
-manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était
-bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:
-
- * * * * *
-
- Des étoiles restaient entre les dents du peigne!
- Sur son trône taillé dans un clair diamant,
- Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,
- Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,
- Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.
-
-Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu
-de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux
-premier chapitre à tout le cénacle assemblé.
-
---Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas,
-souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:--Je vous
-montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.
-
-Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous
-pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres
-joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique
-dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en
-m’attendant, fumait un cigare sur la porte.
-
---Serai-je à temps pour la lecture?
-
---Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore commencé, je ne sais pas
-quel train ils mènent là-haut.
-
-Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir
-combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa
-revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient
-encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.
-
-Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne
-était assise.--La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut
-pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume.
-Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode
-orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau
-claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne.
-Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils
-l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà
-à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable
-enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare
-complaisance.
-
-Je compris alors la tristesse de Nivoulas.
-
-Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se
-précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche
-s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....
-
---Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de
-rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru
-au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui
-l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville,
-devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait
-laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de
-Canteperdrix!
-
-
-
-
-XVIII
-
-ROSET RACONTE SON HISTOIRE
-
-
-Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout
-le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me
-retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue
-vertueuse.
-
-Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à
-couler.
-
-Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait
-embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur
-le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en
-croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.
-
-Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le
-rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.--Le
-moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime
-résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle
-m’avait prise en grippe!
-
-Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la
-route de Marseille.
-
---Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?
-
---Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce
-que je savais seulement la place de votre Paris?
-
-Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés,
-Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en
-Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi,
-l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur
-maison roulante.
-
-Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de
-Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu
-vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de
-ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles:
-«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier
-supérieur...»
-
---Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont
-noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter:
-ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous
-étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille
-voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres
-côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement,
-sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe
-blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme
-une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en
-chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au
-milieu des ustensiles et des paquets de linge.
-
-Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée
-plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma
-naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la
-grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous
-le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux
-reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!
-
-Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit
-l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père,
-que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite
-voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été
-du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les
-gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le
-boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un
-pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi,
-j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise,
-pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:
-
---Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main
-au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il
-m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.
-
---Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps
-pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta
-mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit
-un peu vite, et l’on t’oublia.
-
-Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la
-famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les
-marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé,
-volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du
-jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin;
-quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour
-très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse
-et ma robe.
-
-Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays,
-suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage,
-plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait
-pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les
-bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce
-garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.
-
-Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan
-montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride,
-et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous
-comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait
-notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât
-les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans
-avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je
-criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête
-menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait
-ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle
-chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore,
-pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.
-
-Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des
-distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à
-souper, il me demanda en mariage pour le soir même.
-
---Pour le soir même, Roset?
-
---Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les
-bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que
-nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.
-
-
-
-
-XIX
-
-FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET
-
-
---Vous vous épousâtes donc?
-
---Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me
-parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les
-Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait
-déranger bien des projets.
-
-Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils
-possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre
-froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois
-dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait
-d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de
-faire revernir la caravane.
-
-Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un
-vacarme:
-
---Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais,
-moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et
-ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions
-en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à
-nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
-
-Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les
-poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction
-en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait
-de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de
-marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le
-soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.
-
---Mais Marseille où vous me cherchiez?...
-
---Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si
-jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me
-délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et
-de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.
-
-Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous
-prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous
-nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir
-s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions
-ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre,
-et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour
-de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent
-attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des
-charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions,
-ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.
-
-S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les
-bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps
-immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la
-nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette
-quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les
-bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne
-faudrait-il pas qu’il en mourût trop.
-
-Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les
-montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se
-fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par
-bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et
-l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.
-
---Enfin!... soupira Jean-des-Figues.
-
---Nous partîmes donc, continua Roset.
-
---Comment cela, Roset, vous partîtes?
-
---Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je
-n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un
-ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire
-épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous
-chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre
-de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin,
-puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis
-encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros,
-et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre,
-comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des
-affaires et qui ressemblait au Père éternel.
-
---Vous vendre..., le brigand!
-
---Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux
-Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes
-chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la
-mer, au _Roucas blanc_, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là,
-Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...
-
-Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une
-femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles.
-Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien
-pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait
-au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible;
-enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la
-main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe.
-Il me fit peine, je l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.
-
-J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à
-Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui
-n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple
-pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me
-suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en
-plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout
-droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux
-jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave
-garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.
-
---O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.
-
---Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.
-
-
-
-
-XX
-
-ET NIVOULAS...?
-
-
-Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans
-manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne
-sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour,
-cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce
-verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette
-chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en
-sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes
-dents, alors, tout étonné de mon plaisir:--Fallait-il être bête!
-m’écriai-je.
-
-Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme
-je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une
-pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi,
-quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades
-ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me
-trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.
-
-Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné
-sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de
-qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au
-jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O
-Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour
-éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en
-partant. Nivoulas pâlit...
-
---Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.
-
---Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et
-s’efforçant de sourire.
-
-Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même
-mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé
-en la montrant:--Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle,
-Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce
-moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir
-flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.
-
-Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un
-regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis
-seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais
-d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.
-
-Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette
-douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande,
-quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était,
-la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je
-d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une
-mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux
-pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce
-soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.
-
-La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En
-voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux
-yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une
-émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le
-cerveau.--Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à
-l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et
-préférai ne pas me répondre.
-
-La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la
-promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie.
-Enfin elle se décide à parler:
-
---Si nous allions souper? dit-elle.
-
-Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la
-déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si
-jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si
-fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur
-sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée,
-faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet
-phrygien.
-
-Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout,
-de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et
-comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes
-projets de vertu s’étaient envolés.
-
-Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on
-n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons
-tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares,
-et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne
-rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous
-nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La
-Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.
-
-Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de
-grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud
-de ruban, le loup se détache... Miséricorde!
-
---Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure
-inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.
-
-
-
-
-XXI
-
-L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR
-
-
-Nivoulas fut heureux trois semaines.
-
---Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset
-depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà
-devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai
-petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la
-main.
-
-C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes
-amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si
-j’avais choisi moi-même.
-
-La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps
-de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à
-la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor,
-veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et
-dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en
-compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la
-main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si
-galamment porter son sceptre royal de folle avoine.
-
-La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La
-fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le
-nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut
-mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom
-d’_Hostel de Saint-Adamastor_, aristocratiquement inscrit autrefois,
-autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais
-en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les
-boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent
-insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais
-ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de
-Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis,
-les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le
-vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des
-visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et
-passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.
-
-Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui
-semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit
-jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré
-l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravent de M.
-Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle
-Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour
-s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes.
-Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa
-façon de comprendre le XVIIIᵉ siècle et l’amour!
-
-Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans
-cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui,
-apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.
-
-En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du
-cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les
-spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’_entrée au café_
-surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de
-la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi
-un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du
-bonheur et de la grande vie.
-
-Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les
-loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes,
-n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.
-
-Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes
-garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles,
-mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues par les sottes
-lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes
-perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et
-dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles
-affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le
-fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis,
-obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la
-vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et
-prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau
-sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.
-
-Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset;
-Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais
-quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés
-du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle
-Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à
-ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.
-
---Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un
-beau jour.
-
-Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière,
-bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait
-ainsi.
-
---Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset
-moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:
-
---C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!
-
-Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne
-voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait
-l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis,
-en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui
-demander raison de ce public élan de tendresse:
-
---Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en
-s’enfuyant.
-
-
-
-
-XXII
-
-LE CORSET ROSE
-
-
-C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses
-selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis
-cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et
-blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large
-escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent
-tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et
-l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et
-sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande
-Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul
-par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant
-personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.
-
---Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand
-j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.
-
-Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure il savait la
-nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse
-me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma
-main en cherchant la serrure:
-
---Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être
-nerveux!
-
-Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide,
-et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants
-déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un
-oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut,
-Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand
-il était triste, c’était sa façon de pleurer.
-
---Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait
-pas.
-
---Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure?
-Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de
-confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y
-prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et
-commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je
-changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de
-Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:
-
---Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de
-Reine; mais fais mieux que Brutus, et n’attends pas une blessure
-mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!
-
-Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier
-que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait
-une cuirasse.
-
-Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de
-Roset sur le coin du lit?
-
-Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines!
-Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et
-devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant
-corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces
-corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de
-rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!
-
-Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce
-moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à
-dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une
-imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me
-revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que
-Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors
-toute ma douleur éclata.
-
---Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je
-le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que
-d’amour. Regarde ce corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à
-vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.
-
-Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils
-riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il
-y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous
-autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de
-scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset.
-Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de
-corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier
-joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du
-pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le
-voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un
-Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle
-griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des
-cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un
-soupçon de carmin.
-
-Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé
-qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui,
-je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le
-corset en satin rose de mademoiselle Roset.
-
-Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu
-consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque
-inquiétude. Il ne voulut pas me quitter de la nuit.--Tu es trop agité
-pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai
-sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais
-très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence,
-mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau
-sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du
-sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute
-la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était
-complètement consolé.
-
-Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans
-les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs,
-Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à
-pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire
-reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives
-descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les
-poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses
-lèvres--ne lui demandez pas pourquoi--le corset tiède encore et
-suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais
-aimée, je vous jure!
-
-
-
-
-XXIII
-
-AMÈRE DÉRISION
-
-
-Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui
-m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En
-avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant
-la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis,
-corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand
-votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont
-bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous
-cogner le front.
-
-Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot
-grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je
-m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma
-propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le
-personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui,
-désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des
-inventions les plus raffinées du luxe, des arts et du plaisir, et
-finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la
-Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.
-
-Le fond psychologique de mon _Étude_ laissait peut-être quelque chose à
-désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre
-carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les
-diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait
-rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le
-pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait
-décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec
-l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le
-cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un
-petit carré de vélin!
-
-Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant
-dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les
-frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un
-petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine
-des libraires MES ORGIES, LIVRE DE VERS, _par Jean-des-Figues_, avec son
-beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte
-d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui
-représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes
-ornées de lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des
-reins.
-
-J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse
-dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez
-piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait
-mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de
-rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du
-diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!
-
-Enfin, une lettre arriva:
-
- «Canteperdrix, quatorze d’avril 1865
-
- »Mon cher garçon,
-
-»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis
- avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si
- l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes
- pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus
- d’héritage, se signe toujours en parlant de toi.
-
-»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues?
- Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes
- chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans
- chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour
- mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à
- travailler comme un satyre?
-
-»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je
- te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le
- ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de
- nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent
- fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter
- que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la
- Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était
- perdue et faire couler l’eau.
-
-»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au
- lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs
- blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille
- remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage,
- le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord,
- tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la
- main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là,
- Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand
- seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à
- Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on
- ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des
- chansons honnêtement.
-
-»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y
- faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein
- mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien
- assez de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la
- famille.
-
-»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.»
-
-Et la signature.
-
-A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine
-mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je
-n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de
-venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes
-débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il
-m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le
-bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre?
-
-Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour
-sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu
-passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu
-que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le
-trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par
-chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou
-qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave
-des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de
-mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles du luxe,
-ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de
-salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi
-sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en
-t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir!
-
-Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une
-sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement
-tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le
-théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces
-langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue
-particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant
-furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de
-jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait
-métier de dupe.
-
-Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me
-réservait une bien autre humiliation.
-
-
-
-
-XXIV
-
-LE SONGE D’OR
-
-
-Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un
-bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de
-fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir
-sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au
-cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier
-les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de
-tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de
-la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent
-dans le cerveau?
-
-Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom
-d’auteur--on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame
-fort lancée--ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en
-acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous
-cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais
-offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la
-nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies
-désirées me causait par avance une vive émotion.
-
-On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en
-plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le
-désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au
-Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme
-le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une
-chose à répondre: j’étais ainsi!
-
-D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale,
-combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi?
-Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort
-d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris
-élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes,
-et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes
-sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les
-comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des
-cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que
-quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre
-l’œil à la serrure.
-
-Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand,
-le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir
-préalablement l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait
-la féerie-revue des Grains-de-Poivre.
-
-Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et
-chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus
-mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes
-cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette...
-
-Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la
-porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans
-avoir pris le temps d’agrafer son burnous.
-
-Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant
-encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset
-affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et
-qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises
-poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs;
-une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et
-plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune!
-mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de
-cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que
-dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.
-
-Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à
-craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une
-voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à
-l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un
-martin-pêcheur.
-
---Mon breack! dit Roset fièrement.
-
-Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en
-équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais,
-au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des
-jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier
-de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer
-furieusement aux grelots tintants du poney.
-
-Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle
-histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait
-la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que
-je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête.
-
-Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un
-petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de
-cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le
-vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu.
-
-Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir
-trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de
-l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas,
-un candélabre à la main.
-
---Rien que ça de luxe! disait Roset.
-
-Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout,
-c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait
-de moi et que j’essayais en vain de secouer.
-
-J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille,
-bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et
-pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les
-moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais
-comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit
-nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce
-qu’elle allait laisser voir.
-
---De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme
-Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues.
-Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher
-droit.
-
-Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous
-arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt
-dans le plus galant déshabillé du monde.
-
-Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset
-vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était,
-certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid
-d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette clarté
-sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées?
-
-Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux,
-comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait
-chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver
-ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le
-plus tard possible.
-
-
-
-
-XXV
-
-UNE IDYLLE
-
-
-Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la
-rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller,
-je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait
-par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont
-la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant.
-
---Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?
-
---Pour mieux t’admirer, mon enfant!
-
---Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu
-admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon
-imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa
-petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se
-promenait dans les coussins.
-
-Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en
-apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon
-héros. O profonde et comique humiliation des poëtes et de la poésie!
-Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier
-depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus
-haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les
-plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet
-oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce
-peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi
-encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et
-les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis
-chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et
-pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui
-installait-il? Roset, ma petite perle noire!
-
---Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par
-la fenêtre.
-
-Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que
-j’étais jaloux, et fut ravie:
-
---Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de
-t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon
-théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.
-
-Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une
-jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas
-à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de fer!
-Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la
-découverte d’un bois.
-
---En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de
-temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au
-bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller
-plus loin.
-
-Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais
-presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi
-faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans
-aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller
-à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à
-Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre.
-Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère
-non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas
-manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me
-pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:--Et si je te quittais,
-Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:--Si tu me quittais,
-Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!
-
-Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire.
-La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du
-terrain:--Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des
-éclats de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses
-bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de
-l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien
-assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche
-de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi
-sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de
-Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir
-mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts
-royales de Chambord ou de Chenonceaux.
-
-Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son
-ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante,
-ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit
-boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin
-parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.
-
-Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides
-l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes.
-Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi
-provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers
-au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines
-brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un
-mince filet d’eau claire.
-
-Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses
-mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du
-bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui
-vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous
-vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans
-l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres,
-venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et
-affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.
-
---C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore
-plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine!
-
-La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous
-fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil
-dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons
-paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette,
-et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va
-bien le demi-deuil.
-
-Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources
-invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes
-écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des
-fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet
-d’eau, et c’était, le long des étroits sentiers creusés dans le sable
-jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades
-improvisées.
-
-Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de
-quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses
-longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la
-mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des
-châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes
-bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige
-aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et
-fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe
-claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux
-prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à
-petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure
-auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon
-fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous
-retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau,
-marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où
-sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes
-du gazon noyé.
-
-Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne
-dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de
-vapeur et pareil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les
-arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LES NOCES DE ROSET
-
-
-Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions
-l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était
-un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde
-savait son secret, mais lui voulait faire le brave:
-
---Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce!
-
-Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses
-entrechats me tiraient des larmes.
-
-Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet
-attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en
-si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces
-noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était
-un peu ma faute si Roset se mariait si souvent.
-
-Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr
-encore d’aimer Roset; d’ailleurs, si j’en avais été sûr, je n’aurais
-voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique!
-Cela fait rougir rien que d’y penser.
-
-Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il
-n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son
-petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre
-peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins
-résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet
-endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout
-ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel.
-
---Fi donc! monsieur, ce partage est indigne!
-
-Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne
-l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à
-qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille
-petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens;
-et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos
-querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât
-réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer
-un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse.
-
-Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes
-sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était
-beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs
-cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un
-beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux.
-
-Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et
-Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus
-naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis
-beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle
-y mettait de la malice.
-
-Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes,
-voulurent être de la fête:--Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop
-d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient
-quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et
-Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à
-ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.
-
-Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes
-meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario
-reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le
-scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel
-ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte
-sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer,
-amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée
-qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de
-ses vieux amis et nous apporter dans les plis de sa robe le parfum des
-élégances parisiennes!
-
-Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:
-
-De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La
-caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la
-méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir
-à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante
-pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de
-la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la
-_Revue_, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le
-lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la
-semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.
-
-Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais
-eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau
-chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.
-
-Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:
-
---Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non,
-un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà
-échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!
-
---Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon
-homme aux caroubes.
-
-Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien
-quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer
-l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle;
-mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme
-aux caroubes c’était moi.
-
-Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux
-heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé
-sous ses fenêtres faire le pied de grue.
-
---Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait
-si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu
-qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la
-nuit sous mes fenêtres?
-
---Pas possible, Roset!
-
---Puisque je te le dis.
-
-Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile!
-
-Cependant notre amour allait s’envenimant.
-
-Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par
-représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel.
-
---O perversité des femmes! disais-je.
-
---O sottise des hommes! aurait pu dire Roset.
-
-Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise.
-Nivoulas, disparu depuis trois mois, revenait de province, plus
-amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette
-condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux
-Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues.
-
---Faut-il que je renonce? me demanda Roset.
-
---Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais
-sans rien en laisser voir.
-
---Adieu alors, Jean-des-Figues!
-
---Adieu, Roset.
-
-C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de
-calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais
-pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une
-fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre.
-
-Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous
-quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix
-malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au
-coin de l’œil.
-
---Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne
-plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon
-scepticisme me reprenant:
-
---Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer.
-Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si
-ses beaux yeux allumés t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que
-tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes.
-
-Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla.
-
-
-
-
-XXVII
-
-RETOUR AU PAYS
-
-
-A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage,
-pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries.
-Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait.
-En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains,
-les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte;
-mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit
-et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient
-au-devant de vous.
-
-Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui
-avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de
-Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut
-réjouissante!
-
-Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges,
-et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et
-bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville,
-ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à
-grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux
-d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.
-
-Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui,
-mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de
-l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue!
-
-Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu,
-sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits
-plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les
-remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées
-d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus
-les ormes des lices, de quel cœur je les saluai!
-
-Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula
-entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand
-la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit
-sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son
-nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.
-
-Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux:
-
---Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je...
-
-Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je
-les aimais.
-
-Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car
-c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et
-ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.
-
-Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il
-fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les
-embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et
-conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre:
-le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre,
-et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier.
-
---Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les
-bons sommeils d’autrefois.
-
-Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué,
-la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire
-un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être
-borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon,
-de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du
-brigand de bohémien que l’injure à la bouche.
-
---Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon
-père du vendeur de bêtes aveugles.
-
-Et cela me donna envie de rire.
-
-Ici, le lecteur va m’interrompre.
-
---Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il, voulez-vous qu’un vieil
-âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant
-Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul
-un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les
-besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père?
-
-A cela je répondrai d’abord:
-
-Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement
-forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les
-courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis
-piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons,
-précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils
-traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à
-ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.
-
-Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet
-dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le
-même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze
-mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac
-de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la
-maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom
-de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par
-un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les
-confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y
-avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle,
-qu’un seul et unique Blanquet.
-
-Puis ceci réglé, je continue.
-
-Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M.
-Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame
-Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible
-province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à
-mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.
-
-Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon,
-c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de
-chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des
-merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano
-n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place;
-j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de
-poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame
-Cabridens.
-
-Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille
-cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal,
-et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je
-remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur
-certaine étoffe de soie brochée et ramagée qui jadis ne sortait de
-l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un
-peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté
-Canteperdrix.
-
-Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux
-ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les
-Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces
-songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle,
-réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.
-
---Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou
-au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht.
-
-Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie:
-
---Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la
-vie, et de ne pouvoir plus être amoureux!
-
-
-
-
-XXVIII
-
-MÉFAITS D’UN HABIT NOIR
-
-
-Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer,
-des souliers de dévote, et la tante Nanon entra:
-
---Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite,
-Jean-des-Figues! _Elle_ est sur la terrasse du Bras-d’Or.
-
---Qui cela, tante Nanon?
-
---Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la
-dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant
-au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon
-s’écria:
-
---Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes...
-
-Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle
-ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon
-gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six
-cents francs de solides rentes, deux terres au soleil, la maison
-qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout
-ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la
-bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve,
-_misè Nanoun_, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est
-un grand honneur.
-
-La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple
-rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses
-contiguës.
-
-Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du
-matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes,
-c’était Roset, Roset en personne.
-
---Quel spectacle, mon pauvre Jean!
-
---Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas!
-
-Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues
-se précipita vers la rue.
-
-Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez,
-la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être
-témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en
-apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de
-l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.
-
-Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas
-l’éteignit.
-
---Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours les noces de Roset!
-Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de
-quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon
-lâche empressement.
-
---Fuyons la tentation, allons à Maygremine!
-
-Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes
-souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de
-ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais
-Reine.
-
-L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes
-premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des
-sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus
-pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais
-atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil
-les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route
-roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me
-trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert
-de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.
-
-En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par
-l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour
-Maygremine, sur la foi d’une éclaircie.
-
-Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une
-nouvelle ondée, mon veston bleu de roi partage le sort qu’avait eu déjà
-ma jaquette gris-perle.
-
-Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une
-épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la
-malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir
-à calmer sa fièvre.
-
-Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et,
-quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette
-gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma
-visite.
-
-Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne,
-par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation
-irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était
-allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un
-éclat plein d’ironie.
-
-C’était à s’arracher les cheveux.
-
---Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir
-auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine
-aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.
-
-Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon
-ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement
-solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une
-simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque
-et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les
-innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.
-
---Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec
-son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut
-bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe,
-Jean-des-Figues n’entendait rien.
-
-Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup,
-mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était
-seule. Elle me donna même sa main à baiser:--«C’est presque permis
-maintenant», semblait-elle dire.
-
-Je ne m’expliquais pas ce subit changement.
-
-Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en
-plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose
-inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse
-électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut
-en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets,
-carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les
-boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et,
-avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu
-mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la
-suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien,
-et je me trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M.
-Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un
-discours de sa voix de comice agricole.
-
-J’avais peur...
-
-Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens
-paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè
-Nanoun, des innombrables vertus de Reine.
-
-Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était
-pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il
-s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse
-survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route.
-
-Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le
-cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour
-essayer de cacher mes basques.
-
-Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais
-voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme
-tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme
-madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon
-notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.
-
---Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre?
-
-Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux,
-paternellement.
-
-En vain j’essayai de protester.
-
---A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez
-endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de
-faire peur à nos moineaux?
-
-C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.
-
-Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la
-main de Reine me fut accordée.
-
---Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu
-rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens
-est allé trop loin... J’avais envie de me dédire.
-
-Il n’était plus temps.
-
-Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà
-couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les
-libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du
-Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de
-corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la
-comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de
-Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement
-repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.
-
-
-
-
-XXIX
-
-CET IMBÉCILE DE NIVOULAS
-
-
-Je trouvai chez moi un mot de Roset:
-
-Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors,
-elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour
-retrouver Jean-des-Figues.
-
-La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un
-coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle.
-
-«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or,
-malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais
-pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de
-Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras,
-est arrivé à temps pour payer la note.
-
-«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et
-le pauvre garçon aura fait un triste voyage...»
-
-Puis en manière de post-scriptum:
-
-«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré,
-ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et
-depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi!
-Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?»
-
-Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite
-tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.
-
-Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme.
-Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se
-faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne
-duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous
-une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.
-
-Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne
-m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à
-l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me
-poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir
-que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de
-fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris
-une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des
-cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode.
-Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine
-fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la _Vie Parisienne_
-au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement
-provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les
-cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables
-robes à fanfreluches.
-
-Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle
-sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter
-des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.
-
-C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et
-la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la
-bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire
-cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à
-mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je
-crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à
-Paris.
-
-Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville,
-on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me
-voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir,
-sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens,
-quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi,
-Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.
-
-Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier
-pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les
-grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être
-jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane
-grimpait une côte?
-
-J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant
-était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la
-plus comique avec la fureur de ses yeux:
-
---Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à
-perdre.
-
-Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon
-lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se
-fût parlé à lui-même:
-
---O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire
-tenir un mulet borgne par une femme!
-
-Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et
-qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable
-aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le
-champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas
-l’avait laissée expirante, au milieu des bohémiens, à une lieue loin de
-Canteperdrix, dans la caravane dételée.
-
---Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et
-touché jusqu’aux larmes...
-
---Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas
-voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et
-quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner,
-Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir.
-
-«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant
-cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens,
-quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me
-montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane,
-Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis
-ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me
-prit, et j’eus envie de lui crier:
-
---Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est
-Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer!
-
-Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son
-bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre
-garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.
-
-La nuit tombant, il fallut partir.
-
---Janan va venir, disaient les vieilles.
-
-Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain,
-et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ.
-
-
-
-
-XXX
-
-EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!.
-
-
-J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et
-rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place
-où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires
-reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre
-deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se
-lamentait, assis dans l’herbe.
-
---Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan
-aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils
-emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...
-
-Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les
-bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De
-quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les
-atteindre?
-
-Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon
-mariage et Canteperdrix:--C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te
-dis-je!... Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me
-suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.
-
-Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.
-
-Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce
-campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux
-allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire
-sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque
-morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se
-crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que
-je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait
-diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des
-apparences fantastiques.
-
-Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir
-me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête
-perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison:
-noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes
-qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques,
-pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de
-la Hogue.
-
-Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon
-père me justifia aussi bien qu’il put, et les préparatifs du mariage
-recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre,
-j’étais entièrement incapable de volonté.
-
-Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!
-
-Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce
-mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais
-rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que
-j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables
-symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à
-mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me
-vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me
-regardant.
-
-Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de
-frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir.
-Je m’informai:
-
---Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque
-chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et
-puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs
-affaires...
-
---Et qu’ont-ils enterré?...
-
---Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.
-
-Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais
-bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations
-folles naquirent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur
-l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession,
-toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui
-peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et
-la terre remuée sous mon figuier.
-
-Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font
-tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.
-
-D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de
-M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la
-conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des
-chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs
-singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que
-l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un
-mémoire sur cet important problème ethnologique...
-
---Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune
-homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on
-apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de
-ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un
-problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme
-l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent
-ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose
-épouvantable à penser, naissent, se marient et meurent, librement comme
-ils l’entendent? N’est-ce pas...
-
-Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut.
-
---Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir?
-
---Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se
-charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ,
-sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de
-sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui
-me donna le frisson.
-
-_Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!_... Ces deux courtes phrases me
-bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme
-deux hannetons fantastiques.
-
-Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas:
-Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont
-capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la
-Providence!) sous le même figuier où j’étais né.
-
-Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.
-
-Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière,
-l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les
-vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille,
-attendaient.
-
-Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître,
-s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec
-en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il
-creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un
-drap?...
-
-Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père,
-mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs
-flottants et une petite main.
-
-C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le
-drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait
-Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille
-vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui
-disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!
-
-Une question me restait à faire:
-
---A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à
-fouiller ainsi sous le figuier?
-
---Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le
-brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien
-oublié!
-
-Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup:
-
---Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le
-matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne.
-
-
-
-
-XXXI
-
-LE VERRE D’EAU
-
-
-Vous avez lu _Mireille_ et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le
-mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du
-palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux:
-
---«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi
-une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique
-bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre,
-les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.»
-
-Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon
-fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau
-froide qui me guérit.
-
-Mais au prix de quelle épouvantable crise!
-
-Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et
-comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la
-nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent
-à l’aurore, je sentis avec une bizarre impression de soulagement et de
-souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon
-front rafraîchi.
-
-Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je
-disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour
-de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle:
-
---Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai
-voir M. Cabridens...
-
---Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde
-avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le
-métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en
-font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque
-galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien
-fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus
-rien.
-
-Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là,
-d’ailleurs, l’opinion commune.
-
-Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens,
-et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à
-favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les
-derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon
-achevait de fumer et de s’éteindre.
-
-Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de
-libertinage, toutes les folles étincelles de mon cerveau s’étaient
-envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme
-la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour
-Roset.
-
-Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je
-remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je
-faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte.
-
---Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela!
-
-Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour
-m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes
-douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne.
-
-On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois
-que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous
-mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.
-
-Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et
-la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié,
-mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des
-champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond
-de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je
-relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les
-Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes
-vapeurs violettes, s’alignaient dans la zone empourprée du ciel,
-claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet
-d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.
-
-Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:
-
---Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être
-malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil,
-sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la
-Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton
-champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?
-
-A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil,
-de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me
-tira de ma rêverie.
-
---_Arri!_... _Arri!_... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme,
-et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil
-âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en
-avançait pas d’un pouce.
-
---Balthazar, _Arri_!
-
-O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme
-que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main
-légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.
-
---Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.
-
---Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?
-
---Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?
-
---Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris
-de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à
-travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer
-au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.
-
---O Providence! m’écriai-je.
-
-Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait
-grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois
-jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant
-son mari bohémien.
-
-Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.
-
-Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je
-m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel
-appétit manger des figues sur sa propre tombe.
-
-Cette idée l’égaya beaucoup:
-
---Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y
-ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps
-du roi René...
-
-Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un
-fou rire:
-
---C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je
-comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait
-en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que
-nous l’enterrâmes.
-
---Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me
-reprendre.
-
---Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu,
-l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux
-pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...
-
---Blanquet?
-
---Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que
-lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain
-de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus
-avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup
-de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de
-police.
-
---Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que
-Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!
-
-Mais Roset se reprenant à rire:
-
---Préférerais-tu que ce fût moi?
-
---Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.
-
---Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien
-heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne
-t’en serais jamais aperçu.
-
-Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je
-compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là,
-eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je
-n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection
-terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était
-mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de
-son ami.
-
-
-
-
-LE TOR D’ENTRAŸS
-
-A FERDINAND FARRE
-
-
-
-
-I
-
-BON COURAGE, BALANDRAN!
-
-
-Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du
-soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le
-chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix
-au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion,
-marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par
-goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre
-était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au
-château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout
-guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans
-et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre
-Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de
-pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut
-un bon sourire:
-
---Bien le bonjour, monsieur l’abbé.
-
---Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est
-ta récolte que tu portes?
-
---Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran
-d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au
-fond du bissac de toile grise.
-
-Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.
-
---La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce
-que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!
-
---Ça te profitera, Balandran.
-
---Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la
-parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour
-le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les
-petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en
-goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un
-joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je
-pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille
-dépassant, _crapauder_ un peu le dimanche.
-
---Païen de Balandran!
-
---Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais
-eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère...
-Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme
-ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du
-quinze... si vous vouliez...
-
---Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait
-une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!
-
---Monsieur l’abbé!...
-
---Adieu, Balandran, et bon courage!
-
-Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la
-montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le
-colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux,
-harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses
-dents:--Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son
-bon courage!
-
-
-
-
-II
-
-BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES
-
-
-Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du
-plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de
-chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette
-source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur
-de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.
-
---C’était donc vous, père Antiq?
-
---Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent
-railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler
-ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans
-doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.
-
---Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!
-
---De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père
-Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne
-pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée...
-_arri_! bourriquet, _arri_! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est
-qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton
-bastidon finira par te manger ta boutique.
-
---Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai
-enterré déjà force beaux écus.
-
---Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.
-
---Si elle me reste, père Antiq?
-
---Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles?
-Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais
-cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut,
-canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est
-arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui
-de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y
-voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu
-dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus,
-saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les
-rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux,
-brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les
-grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe
-la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou
-ne reste dans cet _Ermas_ qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur
-Mistre est là qui te surveille:--Courage! Balandran, courage! Encore six
-mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée,
-je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le
-notaire qui t’a prêté l’argent,--car tu emprunteras, Balandran,--le
-notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances:
-capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer?
-Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est
-charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu
-dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu
-auras fait un jardin.
-
-Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des
-calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du
-rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le
-père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante
-l’encourageait:
-
---Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez
-raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez,
-dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me
-connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...
-
-Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il
-aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les
-amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs,
-Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver
-quelques écus pour le jour--et ce jour ne pouvait tarder--où le château
-d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet,
-gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras,
-n’importe quoi, un coin de terre.
-
-Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte
-noire qui conduit dans les bas quartiers.
-
-
-
-
-III
-
-LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE
-
-
-Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son
-oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et
-suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les
-passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui
-constituent le _quartier bas_, le quartier agricole de la ville.
-
-C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de
-jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le
-bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la
-porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur
-femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.
-
---_A diousias_! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?
-
-Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un
-tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.
-
-Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre
-monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres.
-Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand
-rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne
-pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.
-
---Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné?
-Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il
-l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée,
-le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve,
-aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se
-sentait pas d’aise.
-
-Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy
-évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de
-quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De
-plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et
-maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de
-paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que
-l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant
-surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce
-n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y
-avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage,
-soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger
-tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais
-rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël,
-après avoir bu un doigt de vin cuit.
-
-Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq,
-lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée,
-comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.
-
---Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa
-pioche. Mais Cadet ne répondit pas.
-
-Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et
-qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.
-
---Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq
-en attachant l’âne à la crèche.
-
-Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à
-pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après
-des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.
-
---Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et
-soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne
-décontenancé.
-
-Un _bée_ joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur
-un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles
-sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout
-l’hiver.
-
-Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.
-
-Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier,
-des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas,
-le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du
-groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de
-terre de la récolte.
-
-Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier
-tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:
-
---Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.
-
-Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux
-Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une
-main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en
-train de roussir.
-
---Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.
-
-Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard,
-philosophiquement il ajouta:
-
---Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!
-
-
-
-
-IV
-
-LE ROMAN D’ESTÈVE
-
-
-Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de
-mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès
-le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils
-soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux,
-sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques
-notions d’arpentage.
-
-Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel
-pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’_Amitié_, avait mis tout
-Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer
-le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris
-d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la
-grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux
-écoles d’Aix.
-
-Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas
-davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien
-au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un
-droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail
-et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier,
-quasi manuel à son idée.
-
-Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et
-comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce
-qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et
-tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son
-temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les
-traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux,
-en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en
-passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la
-grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives
-couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait,
-au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes
-comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.
-
-Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait
-tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle
-saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le
-grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses
-aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers
-de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes
-d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents
-roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela,
-ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une
-compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref,
-Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que
-l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre
-auquel il ne comprenait rien.
-
---Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en
-remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque
-main une vieille bouteille.
-
---Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison
-soit en joie.
-
-Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi
-avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à
-l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?
-
-Estève allait se marier.
-
---Avec qui?
-
---Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy,
-propriétaire du château d’Entrays.
-
---Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le
-père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait
-pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de
-paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde
-un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père
-Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le
-débraillé pittoresque de son cher neveu.
-
-C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des
-choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses
-hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.
-
-Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la
-campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M.
-Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut
-présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne,
-naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait
-toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air
-d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé
-entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir
-même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à
-son propre père.
-
---Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq;
-vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle
-voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple,
-avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la
-conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant
-d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au
-contraire:--Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?--Un peu dur, monsieur
-Blasy: la terre n’a pas son sang.--Il nous faudrait quelques gouttes de
-pluie.
-
-Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.
-
-Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le
-petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le
-colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine
-claire chanter. Il pensait à Jeanne.
-
---Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en
-décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.
-
-Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était
-déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel
-mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine
-percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer
-l’heure des arrosages.
-
-
-
-
-V
-
-LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.
-
-
-Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les
-Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les
-livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils
-ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et
-cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial,
-note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les
-aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait
-d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.
-
-Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de
-vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce
-que signifie _entrays_, ce qu’est un _tor_, ce qu’est un _plan_, et
-pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.
-
-Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (_inter aquas_) est forcément une
-pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée
-dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons,
-situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs
-de la Durance. On appelle _tor_ un plateau moindre accoté au _plan_
-comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a,
-sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se
-distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et
-Tor-le-plus-bas.
-
-Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.
-
-Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être
-trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors
-qu’il domine.
-
-Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais
-tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac
-immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors
-soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le
-pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le
-poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se
-précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était
-abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles
-plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le
-Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que,
-dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme
-actuelle.
-
-Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre
-hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces
-mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement
-perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et
-la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y
-rencontre partout.
-
-De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux
-paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les
-nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le
-Tor-le-plus-haut et le Plan.
-
-Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et
-de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre
-quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence
-de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du
-promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site
-escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes
-vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là
-évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la
-fouine.
-
-Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le
-Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire.
-Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu
-des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le
-grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les
-premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils
-s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de
-Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.
-
---Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.
-
-Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se
-décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches
-blanches: ÉTUDE DE MAITRE BEINET, _Vente par licitation_, annonçaient la
-grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à
-Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance
-choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux
-quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les
-étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le
-monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus
-sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.
-
-Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque
-jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être
-longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se
-fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra
-aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour
-déclarer que la terre doit être à qui la travaille.
-
-Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le
-long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison
-commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé
-midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là
-que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à
-louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée
-depuis des siècles.
-
-Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le
-triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux
-et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait
-quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les
-saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, _le
-canier_, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de
-piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois
-dans le pot plein de fromage fermenté:--Toi, Peyre, va-t’en à
-Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux
-Aygatières...
-
-Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour
-des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée
-bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.
-
-Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur
-lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les
-affranchit.--«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras
-vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand
-amour.
-
-Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan
-songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se
-retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de
-pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune.
-Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout
-le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour
-de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze
-sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient
-venir maintenant:--C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous
-travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous,
-puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.
-
-Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se
-ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des
-propriétaires.
-
-
-
-
-VI
-
-LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE
-
-
-A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient
-depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné
-Balandran cognant à la porte, l’éveilla.
-
---Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que
-mademoiselle Blasy se marie...
-
---Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.
-
---... Avec M. Anténor.
-
---Anténor! Qui ça Anténor?
-
---Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.
-
-Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M.
-l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose.
-C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause
-de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran,
-et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait
-sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays
-ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...
-
-Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà
-Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue,
-heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux
-commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes
-d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.
-
-Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le
-portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique
-peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait
-au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les
-hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les
-deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus
-joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et
-clair, un rayon brillait.
-
-Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses
-inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la
-nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était
-arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son
-art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature
-planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor;
-et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés
-et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du
-chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans
-cesse:--Anténor! Anténor!
-
-Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser
-mademoiselle Jeanne.
-
-La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq,
-l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas
-maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande
-en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait
-et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé,
-demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à
-boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère
-et se retira.
-
-Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les
-inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était
-mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.
-
-Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait
-pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans
-auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M.
-Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses
-dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier
-avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son
-capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes,
-courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches
-caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M.
-Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.
-
-Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son
-pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans
-railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point
-d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de
-gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la
-carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de
-ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus
-présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus
-exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle,
-d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le _Journal des chasseurs_ ou
-bien la _Revue agricole de la zone de l’olivier_!
-
-C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu
-s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement
-satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de
-petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout
-cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale;
-et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la
-fourmilière des paysans.
-
-Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas
-compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs,
-pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté
-lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...
-
-Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du
-doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de
-son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans
-d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le
-mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre
-noir,--coups de fusil rares!--le grand-duc empaillé qui ouvrait dans
-l’ombre ses yeux d’or.
-
-
-
-
-VII
-
-MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA
-
-
-Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au
-bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M.
-Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes
-l’abbé Mistre ne parlait plus.
-
-L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il
-releva la tête:
-
---«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre?
-N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme
-lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor.
-Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était
-accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence
-indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en
-famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il
-désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite
-ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy,
-entre Anténor et Jeanne.»
-
-Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste;
-l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.
-
-La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous
-les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu
-révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout,
-n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant
-très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.
-
-D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque.
-Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du
-prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu
-et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais
-monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor.
-Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné
-qui buvait et ne se montrait guère.
-
-Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui
-allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, _boire le
-lait_ chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit!
-par respect pour sa soutane, mais point la nièce.
-
-En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait
-un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société
-(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu
-désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire,
-conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance
-et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance
-ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait
-obligé de compter avec l’abbé Mistre.
-
-A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui
-enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches,
-plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites
-condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage
-se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa
-faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste
-état des filles pauvres de province.
-
---Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de
-rien!
-
-Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:--Ah!
-grand enfant! Ah! vieil imbécile!
-
-Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.
-
---Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...
-
---Mademoiselle Jeanne voudra!
-
---C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement
-dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se
-marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!...
-Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle
-accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que
-moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma
-faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!
-
---Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé
-avec un regard fin.
-
-Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il
-savait que Jeanne écoutait.
-
-
-
-
-VIII
-
-ESTÈVE SE CONSOLE
-
-
- «..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la
- porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez
- vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant
- quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de
- pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je
- n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que
- j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité,
- le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était
- là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas
- être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire?
- Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.
-
- »JEANNE.»
-
-
-
---Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir,
-furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne
-avait remis cette lettre.
-
---Il y a que c’est fini! dit Estève.
-
-Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement
-furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour
-lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait,
-il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous
-les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les
-autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays
-et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il
-avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes
-ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à
-l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne
-voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais
-l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à
-la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans
-l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était
-pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa
-fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas
-quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce
-grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes
-invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville
-artisane et rentière ne soupçonnait pas.
-
-Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et
-s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux,
-tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la
-pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les
-plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop
-pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était
-jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en
-conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et
-mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.
-
-Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.
-
---«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se
-dit-il, on n’en meurt pas!»
-
-Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses
-chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le
-vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces
-grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et,
-de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double
-pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si
-fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.
-
-Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain
-mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les
-artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte,
-traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq,
-mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait,
-d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours
-gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait
-Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que
-mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor,
-faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir
-d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce
-temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans
-quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou
-dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la
-chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays
-une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de
-ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe
-une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.
-
-Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à
-mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la
-sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve
-évanoui.
-
-
-
-
-IX
-
-LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE
-
-
-Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.
-
-Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé,
-beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de
-l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de
-prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses.
-D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la
-saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même
-libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à
-moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de
-la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il
-pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue
-du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.
-
-De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il
-essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à
-mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois
-il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au
-fond ne répondait pas.
-
-Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent.
-Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de
-Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant
-ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M.
-Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre,
-mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre
-eut lieu.
-
-Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de
-bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes
-entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu
-d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui
-ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de
-Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et
-songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre
-les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en
-face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.
-
---Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute
-seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire?
-Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon,
-incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un
-autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse
-dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...
-
-Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant
-le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:
-
---Double brute! s’écria-t-il.
-
-A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson.
-Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et
-tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête
-morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:
-
---Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute,
-de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!
-
-Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.
-
---Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.
-
---Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!
-
---Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?
-
---Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.
-
---Amoureux?
-
---Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père
-Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.
-
-Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses
-soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait
-Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi
-buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?
-
---Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!
-
---Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent
-s’entendre.
-
-
-
-
-X
-
-COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.
-
-
-Les vieux s’entendirent.
-
-Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était
-au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et
-les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un
-sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il
-partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter
-Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne
-pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.
-
-Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte
-de se procurer des greffes.
-
---Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...
-
-Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait:
-Ça marche, tout est prêt! il ajouta:--Bonjour, monsieur Blasy!
-
-M. Blasy souriait toujours.
-
-On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume,
-montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:--Enfin!
-puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche
-ce matin!
-
-Or il l’avait mise exprès, le brave homme!
-
-Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se
-boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre,
-intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père
-Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se
-firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur
-âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne
-jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris
-légèrement.
-
---Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe
-quelque chose!
-
-En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor.
-Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et
-regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait
-le chemin d’Entrays.
-
-Ils s’appelaient, causaient par groupes.
-
---C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.
-
---Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.
-
-L’huissier entra, apportant un papier timbré:
-
- --«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire
- des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à
- Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la
- requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»
-
-Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans
-trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement
-à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de
-payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par
-saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il
-demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires
-du montant des susdites obligations.
-
---Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est
-pas difficile.
-
-Et comme Jeanne ne comprenait pas:
-
---Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait
-deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on
-me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se
-vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux
-bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au
-père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec
-les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne,
-tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les
-acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la
-petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure
-pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui
-demander pardon.
-
-Puis, l’embrassant:
-
---Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un
-fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon
-aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait
-rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te
-voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.
-
---Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du
-coude.
-
-Estève prit la main de Jeanne:
-
---Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais
-la demande en mariage.
-
-Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans,
-assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et
-redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en
-mesure pour la vente.
-
---Et vous, père Antiq?
-
---Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le
-jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un
-homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre
-et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.
-
---Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.
-
---Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux
-m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la
-joie! je lui prêterai ses cent écus!
-
-
-
-
-LE CLOS DES AMES
-
-A LÉON CLADEL.
-
-
-
-
-I
-
-CE QU’ÉTAIT LE CLOS
-
-
-Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la
-vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si
-bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de
-jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de
-sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore
-chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour
-du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles
-autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne
-portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des
-grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.
-
-Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus
-clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus
-délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le
-clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire
-sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle
-vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos
-des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri.
-Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du
-mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin
-de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en
-nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur
-l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles
-par un trou de haie, au temps des cerises.
-
-
-
-
-II
-
-CE QU’ÉTAIT M. SUBE
-
-
-M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le
-plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus
-peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce
-couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité
-bourgeoise?
-
-Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu
-aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et
-fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et
-respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond
-à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M.
-Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier
-d’Italie! Et le soir, au cercle,--quand tous les autres peupliers
-frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe
-autour de lui,--d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en
-feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille
-avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les
-peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix
-qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les
-bords de la Durance par un beau coup de mistral.
-
-Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel
-les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848
-ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées
-particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce
-tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre,
-violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à
-facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du
-soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux
-préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci
-qu’imparfaitement.
-
-
-
-
-III
-
-SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE
-
-
-Et cependant le propre père de M. Sube, _Sube le Rouge_, comme on
-l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la
-révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces
-choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les
-grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs.
-La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon.
-Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des
-hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier
-révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la
-grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube
-fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été
-surnommé _Sube le Rouge_, c’était uniquement pour la couleur de ses
-cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours,
-devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette
-supposition.
-
-D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube
-le Rouge était mort.
-
-
-
-
-IV
-
-UNE VIEILLE MAISON
-
-
-A Canteperdrix les gens disaient:--«La maison Sube, vieille maison!» Il
-faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier,
-projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie.
-Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une
-vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et
-Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube
-n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au
-plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à
-Canteperdrix.
-
-Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de
-blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des
-tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le
-nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se
-promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond
-à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de
-microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y
-compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux
-meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts
-marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous
-les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en
-carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en
-fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube
-passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille
-bourgeoisie.
-
-Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du
-propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su
-qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles
-vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes
-d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie
-la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses,
-ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires...
-si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien
-que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en
-savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur
-qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht
-provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix
-douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.
-
-Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M.
-Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté
-attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il
-archiviste-paléographe?
-
-
-
-
-V
-
-MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE
-
-
-M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames;
-seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant
-M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.
-
-Voici comment:
-
-Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de
-Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en
-fonder un. On l’appellerait le _Musée Tirse_.--«Là, disait-il, seront
-déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des
-donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les
-outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits
-bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes
-grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ
-siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche
-du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute
-d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains
-ignorantes!»
-
-Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y
-intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à
-honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par
-l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos,
-à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait
-le nom de _salle Sube_.
-
-
-
-
-VI
-
-VOYAGE DE DÉCOUVERTES
-
-
-Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures
-simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression
-produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par
-l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans
-être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De
-même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets
-antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.
-
-Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps
-endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande
-gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques,
-que de doutes, que d’interrogations singulières!
-
-Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité
-d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité
-même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé
-pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations
-de Subes?
-
-Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan
-de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux
-n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que
-tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.
-
-Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube
-découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en
-conclut--non sans vanité--à d’innombrables alliances nobles, dont le
-souvenir se serait perdu.
-
-Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur
-aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il
-n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la
-coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air
-empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il
-prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable
-Révolution.
-
-Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque
-personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux
-solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait
-là l’_Encyclopédie_, le _Dictionnaire philosophique_, les livres de
-Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’_Origine des Cultes_; il
-y avait, le dirai-je? _le Compère Mathieu_ lui-même à côté des _Ruines_
-de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un
-Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une
-main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée
-sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je
-ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses
-inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime
-qu’il ne se rappelait pas avoir commis.
-
-Tout à coup, d’entre les feuilles d’un _Zadig_ qu’il époussetait, un
-papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans
-son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait,
-s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans
-sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune
-sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit
-que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.
-
-
-
-
-VII
-
-LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE
-
-
-Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du
-paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube
-croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits
-culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des
-rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:
-
- Acquéreur de biens nationaux!
- Spoliateur de la noblesse et du clergé!
- Détenteur de l’argent des morts!
-
-Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le
-portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme
-d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge
-elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait
-sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M.
-Sube-le-Blanc!
-
-
-
-
-VIII
-
-DOMAINES NATIONAUX
-
-
-_Extrait du registre_ _Vente_
-_des Ventes._ _nº 342._
-
-Du troisième jour complémentaire an III de la République une et
-indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la
-République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du
-citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces
-présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen
-Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à
-ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national
-dont la désignation suit, savoir:
-
- Le Clos dit des Ames _seu Purgatoire_, ci-devant appartenant à la
- ci-devant confrérie des _Ames du Purgatoire_, lequel clos de la
- contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi,
- les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.
-
- Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc
- de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de
- toute obligation de messes, prières, processions et autres
- pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare
- l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.
-
- Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de
- six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5
- de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en
- numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en
- mandats et assignats à trente capitaux pour un.
-
-_Signé_:
-
-SUBE (EUDORE ANACHARSIS)
-=TROTABAS=, commissaire, etc., etc.
-
-
-
-
-
-IX
-
-LE CHAMP DE SAINFOIN
-
-
-«Clos dit des Ames _seu Purgatoire_!» se répétait avec terreur le pieux
-et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée,
-réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer
-leurs travaux.
-
-On avait ouvert la séance à midi.--«Sube est bien long avec ses
-antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une
-heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son
-chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.
-
-Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva
-le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur
-un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit
-formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du
-corridor, mais personne ne répondit.
-
-Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le
-loquet et de pousser la porte. Personne encore!
-
-M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés,
-meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de
-la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement
-froissé et mouillé de larmes!
-
-M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami
-Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée,
-il se dirigea vers le balcon.
-
-O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ
-de sainfoin, M. Sube allait et venait.
-
-M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:
-
---Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant
-ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?
-
---«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos
-s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube
-ni M. Sube ne répondirent.
-
-Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.
-
-Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le
-sainfoin:--«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais
-n’eut pas l’air de le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina;
-puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva
-perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras,
-et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la
-pesanteur. C’était là sa manière de saluer.
-
-M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.
-
-Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à
-grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes
-s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en
-colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et
-tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.
-
-Et M. Sube soupirait:
-
---«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?...
-Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»
-
-M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de
-monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était
-devenu fou.
-
-
-
-
-LA MORT DE PAN
-
-A HIPPOLYTE BABOU.
-
-
-
-
-LA MORT DE PAN
-
-
-Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre _Des
-Oracles qui ont cessé_.
-
-«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la
-mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé,
-partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui
-venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la
-troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un
-certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de
-frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il
-faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais
-que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il
-avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le
-fit; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des
-plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes
-affligées et surprises.»
-
-Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire
-qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses
-comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais
-quelque chose--moi qui vous parle--ayant eu cette joie, en pleine
-Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au
-dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.
-
-Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des _Païens
-innocents_, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du
-Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait
-ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint
-de campagne.
-
- * * * * *
-
-Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!
-
-Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des
-heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait.
-Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des
-torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége
-s’arrêtait; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie,
-des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et
-rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement,
-sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des
-marjolaines et des buis.
-
-Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi
-et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et
-sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au
-soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.
-
-Et _zou_! les enfants, à San-Pansi!
-
- * * * * *
-
-Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de
-mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste
-probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.
-
-La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé
-regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas
-donné sa vieille pierre pour la chapelle.
-
-Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas
-le curé, c’était l’ermite.
-
- * * * * *
-
-Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi
-rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air
-de païen.
-
-Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps,
-avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture,
-déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue
-par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes
-qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était
-de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords
-des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la
-vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où
-la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou
-d’un pâtre d’Ionie.
-
-L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à
-demi sauvage. Mais comme--suivant la tradition immémoriale de ses
-prédécesseurs à San-Pansi--il joignait aux fonctions sacrées le rare
-métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en
-automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques
-dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.
-
-Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de
-boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions
-qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des
-vallées!
-
---«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers», grognait-il, entendant
-chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:
-
---«_Pichoun aganto la campano._»
-
-Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée,
-tandis que le pauvre _clerson_ essoufflé, perdu dans les buis d’où sa
-tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.
-
---«_Qué te n’embarre de bestiari!_» disait l’ermite, en revenant
-s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.
-
- * * * * *
-
-Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé
-descendu au village:
-
---«Ici, les enfants!» criait l’ermite.
-
-Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans
-son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne
-cérémonie.
-
-Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu
-les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le
-soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face
-sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai
-offert le miel et le fromage, et comme eux--ne riez pas trop!--j’ai
-frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les
-garçons vigoureux.
-
-J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand
-le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des
-satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma
-pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble
-autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages
-pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite
-pontifiant dans les rayons du soir.
-
- * * * * *
-
-Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en
-certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de
-San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu
-spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être
-inquiété, les durs siècles du moyen âge.
-
-Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors
-frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science),
-j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une
-intéressante discussion pagano-archéologique:
-
---Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce
-n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?
-
---D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se
-versant à boire; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier,
-mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq
-vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le
-premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé
-aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré
-encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de
-son existence s’est perdu.
-
---Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la
-première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le
-Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége
-déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.
-
-Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.
-
---Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille
-religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les
-campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés
-et ses mystères.
-
---Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en
-venir?
-
---A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que
-Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous
-trouvez--sans le savoir, j’aime à le croire--grand prêtre du dernier des
-faux dieux.
-
---Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée.
-Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son
-cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain
-de San-Pansi, laissait voir.
-
-Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au
-rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à
-droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau
-traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une
-imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure
-couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.
-
---Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à
-peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est _le pas des Portes_.
-Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains
-et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier,
-descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et
-les dieux du pays de lumière.
-
-Du _pas des Portes_, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur
-le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous
-voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts,
-alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes
-parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines
-arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du
-bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord
-d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois,
-dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme
-des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et
-formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa
-face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil
-rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...
-
---Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en
-m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit
-commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais,
-à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers
-de la contrée.
-
---Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne
-sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout;
-tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple
-artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un
-dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer
-que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes,
-transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la
-nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans
-d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la
-fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs,
-ne manquent point...
-
---Voyons, monsieur, voyons ces preuves.
-
---N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du
-temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas
-une preuve aussi que ce nom de _Peyrimpi_, pierre impie, qu’a la
-montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas
-excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens
-incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici,
-faut-il que je vous les rappelle:
-
-| HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE... |
-etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se
-confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre
-saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse,
-direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre
-fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans
-les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le
-visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit
-San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage,
-conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en
-riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et
-visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie
-singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la
-vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les
-végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour
-signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni
-sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien
-examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les
-taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les
-bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui
-peuplent le ciel.
-
-Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres,
-et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant
-vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:
-
---Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et
-fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et
-qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux
-saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.
-
---Pure plaisanterie... monsieur!...
-
---Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit
-siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un
-scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.
-
-Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui
-desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace
-et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de
-campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de
-Saint-François.
-
- * * * * *
-
-Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la
-promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.
-
-Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une
-cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé
-de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des
-plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite,
-chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux
-lézards.
-
---Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le
-dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.
-
-A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec
-cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens
-tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que
-San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.
-
-Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire
-lamentable:
-
-Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui
-avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec,
-menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès
-les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il
-voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.
-
-Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout,
-gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué
-tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la
-peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la
-houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu
-parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et
-soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles
-stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais
-ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on
-ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur,
-N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée
-et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.
-
---Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en
-haussant les épaules.
-
---Mais les fromages? les pots de miel?...
-
---Interdit, comme tout le reste!
-
-Et me montrant l’autel de grès:
-
---Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler
-là-bas dans le vallon.
-
-Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le
-surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui
-n’y était plus.
-
-Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.
-
-Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les
-cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique,
-tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:
-
---Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.
-
-A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent
-subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des
-feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.
-
-C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout
-dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme,
-nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait
-à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande
-flûte de hongreur.
-
-
-
-
-LE CANOT DES SIX CAPITAINES
-
-A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal..
-
-
-
-
-I
-
-LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE
-
-
-Le vent d’Est faisait rage autour du _Bigorneau_.
-
---Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.
-
-Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en
-seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à
-travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et
-le festin continua.
-
---A votre santé, colonel!
-
---Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.
-
-On remplit les verres de nouveau:
-
---A votre santé, capitaine!
-
-Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:
-
---Messieurs, capitaines, à votre santé!
-
-Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible
-petit yacht--le _Singe-Rouge_--battait de l’aile dans la tempête. Un
-homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout,
-buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont.
-Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.
-
---A ton roman nautique! disait l’un.
-
---A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.
-
---Aux mots goudronnés que tu collectionnes!
-
---Aux bruits de tempêtes que tu notes!
-
---Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire,
-cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.
-
---Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée
-n’est pas bleue.
-
-Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:
-
---Terre!
-
---Quelle terre?
-
---Antibes.
-
---Cap sur Antibes!
-
---Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.
-
---Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le
-musicien qui lui-même s’appelait Miravail.
-
-Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:
-
---Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans
-Antibes.
-
---Et ça?
-
---Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.
-
-A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et
-murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch
-au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron,
-d’alcool brûlé et d’amande amère.
-
-Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer,
-hallucination plus singulière:
-
-En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues,
-c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes
-plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes
-en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même
-port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.
-
---Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je
-sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de
-voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.
-
-Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché
-sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague,
-le _Singe-Rouge_ faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et
-filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.
-
---La barre à bâbord, droit sur le chenal!
-
-Le _Singe-Rouge_ enfila le chenal: arrêt subit, craquement sinistre. Du
-même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au
-vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant
-entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la
-grosse pince d’un gros crabe.
-
---O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant.
-Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient
-roulé, et murmura:
-
---Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent
-la cuisine.
-
-Hé! du récif?... Holà! du récif?...
-
-A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et
-ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son
-naufrage, l’infortuné peintre dégringola...
-
-
-
-
-II
-
-L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX
-
-
-.... Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel,
-se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.
-
---J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.
-
---Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.
-
---Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par
-le trou d’homme resté ouvert.
-
---Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire!
-ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites
-pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.
-
-Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du
-_Bigorneau_, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en
-rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos
-de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc
-leur vieille querelle endormie.
-
-L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a ses romantiques et
-ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en
-appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va
-trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût
-commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait
-furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse
-aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers
-Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre
-trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.
-
-Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait
-volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de
-nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font
-qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.
-
---Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.
-
---Parisien qui ne les aime pas!
-
---Capitaine Barbe!
-
---Capitaine Arluc!
-
-Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à
-l’incident:
-
---Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce
-n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des
-cactus, des aloès et des figues de Barbarie.
-
-Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines;
-d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.
-
-Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans
-les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois
-exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés;
-respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement
-nautique des hôtes du _Bigorneau_, ils s’étaient crus jusque-là dans
-l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point
-pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel
-étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui
-navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des
-cactus!
-
-
-
-
-III
-
-QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE
-
-
-Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non
-plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.
-
-La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes
-nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats.
-Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir,
-les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des
-rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus
-couleur d’or.
-
-Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce
-de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier,
-qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que
-c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se
-sauver sur la vaisselle.
-
---Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.
-
-La recommandation était inutile.
-
---Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte,
-ça pique aux jambes.
-
---Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant
-capitaine Varangod.
-
---Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!
-
-Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient
-inaccessibles à la crainte.
-
-Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse
-comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine
-Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins
-dans la bouillabaisse.
-
-Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son
-affectueux appétit.
-
---Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée,
-j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai
-plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse,
-l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient
-tressauter les verres et les bouteilles se heurter.
-
-Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés
-certains regards de défiance.
-
-Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les
-regards bilieux de Saint-Aygous.
-
-Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes
-gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet
-amer nectar antibois.
-
-Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits,
-quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces,
-poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages,
-tout y passa.
-
-C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois
-simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien
-reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que
-surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en
-mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les
-croire.
-
---«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il
-fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges
-à point sous l’eau transparente des criques.»
-
---«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un
-jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane
-d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille
-de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle
-chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le
-bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous
-voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se
-change en un flocon de neige, avec le bouchon en équilibre tout au
-bout.»
-
-Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion
-d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:
-
---Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le
-passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon
-serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire;
-mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les
-matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.
-
---Comme ici les grives?
-
---Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...
-
---Ecoutez! écoutez!
-
---Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du
-malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je
-vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire,
-faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et,
-finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions
-épouvantables.
-
---Ils étaient empoisonnés?
-
---Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux
-d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné
-compagnon, mon matelot les avait grisés.
-
-Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait
-moins fort, les paquets de mer tombaient moins dru, et plus la tempête
-se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le _Bigorneau_ semblait
-exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.
-
---La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres
-de Fabien.
-
-On but aux hardis marins, à l’équipage du _Singe-Rouge_. Fabien
-triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec
-une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler
-qu’amiral.
-
-
-
-
-IV
-
-LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE
-
-
-Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc!
-frappés d’une main légère.
-
---Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.
-
-Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et
-plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de
-la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur
-irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt
-une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses
-fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu,
-sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement
-agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se
-reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris
-d’entre-pont soufflait à son charmant visage.
-
---Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...
-
-Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel
-ajouta:
-
---Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai
-bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le
-_Bigorneau_.
-
-A l’extérieur, le _Bigorneau_, comme l’appelaient nos six capitaines,
-était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la
-maison et le navire.
-
-Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de
-fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de
-gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa
-vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.
-
-Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas
-se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait
-des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui,
-permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à
-ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes
-émotions maritimes.
-
-Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un
-triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus
-et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre
-construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une
-tempête de plantes intertropicales.
-
-Les naufragés admirèrent le _Bigorneau_. Ils durent encore admirer le
-petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci
-d’Andromaque--_parva Pergama_!--l’était à l’ancienne Troie, le petit
-port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du
-_Singe-Rouge_ bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer
-enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six
-capitaines, la triomphante _Castagnore_ pour qui le port avait été
-creusé et le _Bigorneau_ bâti; tout cela, _Bigorneau_, port et
-_Castagnore_, création et propriété du _Cercle nautique_, fondé deux ans
-auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la
-région antiboise le goût des choses de la mer.
-
-Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du _Bigorneau_ avait
-été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre
-capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la _Castagnore_; mais, hélas!
-depuis deux ans, le port restait vierge et la _Castagnore_ ne partait
-pas!
-
-Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des
-capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges,
-Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait
-faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues
-atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement
-rouvert les blessures d’Arluc.
-
-D’un autre côté, le règlement était formel: la _Castagnore_ ne devait
-prendre la mer qu’avec son équipage au complet, les six membres du
-Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois
-et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire?
-Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait
-le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de
-colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.
-
-Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a
-vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre
-de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un
-président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut
-jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique
-glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans
-l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah!
-capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.
-
---Capitaine de quoi?
-
---De frégate sans doute.
-
-Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait
-cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y
-est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là
-par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux
-soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier
-le déhanchement maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris
-l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc
-gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville
-du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que
-capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.
-
-
-
-
-V
-
-UN PETIT PORT DE MER
-
-
-C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au
-_Bigorneau_, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts
-s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux
-promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines.
-
-Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit
-môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer;
-le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un
-brick-goëlette que les gens du pays--bons Provençaux--appellent
-invariablement brigoulette.
-
-Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour
-sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde,
-par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au
-café de la Marine.
-
-Et quel silence partout:
-
-A peine troublé dans les rues par le soupir qu’arrache la brise aux
-frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou
-l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui
-jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des
-rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates
-pressées.
-
-A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume,
-pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent
-étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles
-au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se
-révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue
-image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au
-bout.
-
-Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage
-grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de
-donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux
-pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau.
-
-Puis de jolis noms: l’_Ilette_, la _Gravette_, diminutifs bien choisis
-pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout
-quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le
-contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de
-Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les
-Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.
-
-
-
-
-VI
-
-LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?
-
-
-S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé
-le goulet du _Bigorneau_, remis à flot, sans trop d’avaries, le
-_Singe-Rouge_, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin
-de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le
-long de la grève, il leur dit:
-
---Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je
-cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue
-une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances
-(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi,
-Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue
-successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages,
-l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une
-cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une
-plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait
-mis tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil
-comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la
-nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient
-dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en
-or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue
-phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!
-
---C’est pourtant vrai, dit le romancier.
-
---Absolument vrai! affirma le musicien.
-
---Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma
-maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc,
-Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les
-refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises,
-déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu
-qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas,
-vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont
-des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le
-_Singe-Rouge_, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa
-proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!
-
-Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions
-enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les
-poissons pour n’avoir pas soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée?
-Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat
-était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit
-une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer,
-appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle
-entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement
-essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île,
-nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce
-rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer
-ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.
-
---C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.
-
---Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de
-contre-point.
-
---Très-amusant! affirma le romancier.
-
---Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui
-faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le
-bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du
-golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est
-charmant...
-
---Mademoiselle Cyprienne adorable!
-
---La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus
-souvent bleue au _Bigorneau_ qu’ailleurs. J’ai besoin de peindre ici,
-partez sans moi sur le _Singe-Rouge_.
-
---Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau?
-
---Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant
-croira tout, elle est si bête.
-
-
-
-
-VII
-
-MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU.
-
-
-Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle
-l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit.
-
-Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une
-assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de
-cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle.
-
---Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux.
-
---Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même.
-
-L’atelier éclata de rire.
-
---Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M.
-Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon.
-
---Vous dites: M. Corot?
-
-Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta
-son histoire.
-
-Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la reçut à merveille (ce
-babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à
-Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine,
-payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait.
-
-Ceci l’avait rendue très-fière.
-
---Que fais-tu maintenant, Suzette?
-
---Je pose les bouleaux chez Corot.
-
-D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa
-fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle
-s’était fait graver:
-
- MADEMOISELLE SUZETTE
-
- _dite_ Brin-de-Bouleau
-
- POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE
-
-Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux
-tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq
-ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui
-leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part
-d’une idée juste.
-
-C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans
-défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait
-tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse
-à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements
-accusateurs et mollement drapés qu’elle portait par coquetterie de
-modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié
-aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de
-cheveux fous.
-
-Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi:
-
---Je suis bête!... Et puis après? disait-elle.
-
-Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier
-une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que
-Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au
-tragique le fait très-simple d’être oubliée.
-
-D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre
-est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien
-avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets
-environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du
-rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au
-parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau _faisait bien_. Mais à
-l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on
-sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau
-_jurait_ horriblement.
-
-De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout
-Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la
-féerique apparition de Cyprienne sur la porte du _Bigorneau_, Antibes
-peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le
-soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et
-la ville?
-
-Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa
-folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout
-contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le
-faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois,
-passant par Antibes, il s’était dit:--Joli endroit! je dois être
-amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans.
-
-Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne.
-
-
-
-
-VIII
-
-PEINTURES MURALES
-
-
-Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes.
-
-La peinture le lui offrit.
-
-Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données,
-celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait
-du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne
-connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis,
-de quelques sujets maritimes, l’intérieur du _Bigorneau_.
-
-Le _Bigorneau_ était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de
-chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force
-de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi
-est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes,
-ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations
-très-claires et visibles encore au demi-jour.
-
-Fabien s’installa donc au _Bigorneau_, fermé pour tous jusqu’à nouvel
-ordre; au _Bigorneau_, si près d’Antibes et plus près encore de la
-petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du
-rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable
-Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre,
-mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être
-fort étonnés.
-
-Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles
-enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de
-longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six
-capitaines:
-
-Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;
-
-Escragnol, appuyé sur une langouste;
-
-Varangod, souriant et doux;
-
-Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;
-
-Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.
-
-Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement
-l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.
-
-A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que
-l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du _Bigorneau_
-et de la _Castagnore_.
-
-D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure,
-que hantent seuls le poulpe et le crabe _pelous_; un ciel bas, la lame
-blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin,
-les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux
-conquise.
-
-En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec
-son port, son _Bigorneau_, telle que l’avait faite le génie des six
-capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain
-apparaissait Antibes, Antibes dont le _Bigorneau_ n’est que la miniature
-et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la
-miniature du _Bigorneau_.
-
-Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance,
-mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la
-_Castagnore_: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les
-flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis
-que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les
-navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée
-dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines
-pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la
-bouillabaisse.
-
-Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues
-vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie
-du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.
-
-Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de l’ouvrage. Fabien
-avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un
-aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une
-telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours
-prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par
-places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres
-méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien
-choisir, comparer...
-
-La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon
-Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant,
-brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient
-délicieuses.
-
-
-
-
-IX
-
-PARFUMS ET FLEURS
-
-
-Fabien et Cyprienne semblaient heureux.
-
-Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que
-lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le _Bigorneau_.
-Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de
-ce qu’il appelait un tas de _micmacs_, et faisait de plus en plus froide
-mine.
-
-Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros,
-un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.
-
-Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis)
-n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait
-l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi.
-Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où
-la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien
-reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente
-ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.
-
-Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à
-trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit,
-vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.
-
-Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où
-Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique.
-Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et
-Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.
-
-A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il
-n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses
-revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce
-à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois
-lui auraient payée tous les semestres.
-
-Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des
-paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de
-moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues,
-il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne
-distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de
-myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise
-saumure noire, le _pey-sala_, bouillie d’imperceptibles petits poissons
-triturés, qui jadis, sous le nom de _garum_, faisait se pourlécher les
-babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de
-jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...
-
-Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout
-petit clos précédé d’un tout petit pavillon.
-
-Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés
-par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient
-leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine.
-Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en
-longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion
-toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon
-par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:
-
-Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits
-plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an,
-rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille
-femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de
-forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix
-orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps,
-des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville
-au _Bigorneau_, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille
-baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout
-le long du littoral, est l’apanage de la richesse.
-
-Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne.
-Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:--Pourquoi lui et
-pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil
-obus qu’on dévisse.
-
-Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût
-aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette
-jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.
-
-Voici comment.
-
-
-
-
-X
-
-LA BOUÉE-POSTE.
-
-
-A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation
-perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de
-voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires
-les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé
-inviolablement par la solitude et la tempête.
-
-Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut
-que le _Bigorneau_ eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide,
-surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la
-boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette.
-Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le
-service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de
-tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres
-adressés au _Bigorneau_.
-
-Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée.
-Mais, à part le samedi, jour des publications maritimes, lesquelles,
-pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et
-maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que
-quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile
-ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de
-corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le
-Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après
-s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.
-
-Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener
-ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant
-de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste,
-puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets
-du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait
-reconnu le _Singe-Rouge_.
-
-La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de
-rouge, timbrée de rouge à l’effigie du _Singe-Rouge_, et portait
-l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un
-crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son
-droit, mais il eut tort de violer la lettre.
-
- «Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal
- orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises tout ça, et je
- sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant
- je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le
- temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis
- rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes,
- mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le
- mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta
- mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le
- navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles,
- à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais
- toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des
- motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a
- fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance.
- Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me
- traites. Je vais me venger. Méfie-toi.
-
- BRIN-DE-BOULEAU.»
-
-
-
-Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait
-une seconde, sévère et d’aspect officiel:
-
- _Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils._
-
- Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du
- _Singe-Rouge_, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau,
- constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le
- sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;
-
- Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au _Bigorneau_ de
- l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue
- là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié
- avec des bourgeois anthropophages; Considérant au surplus que huit
- jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour
- constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la
- susdite mer;
-
- Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au
- mouillage du _Singe-Rouge_, à défaut de quoi ils se verraient
- obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement
- consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.
-
- Ont signé:
-
- MIRAVAIL, TRÉBASTE.
-
- Et plus bas:
-
- L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.
-
-
-
---Des pirates! je m’en étais toujours douté...
-
-Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau,
-Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie
-imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque
-des fenouils.
-
-Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival
-à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il
-communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie,
-et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de
-Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait
-coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son
-ombrelle, des brins de corail dans le sable.
-
---Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus belliqueux
-qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.
-
-Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de
-Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge
-de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à
-l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.
-
-
-
-
-XI
-
-UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE
-
-
-Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout
-opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.
-
-Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son
-affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un
-métier devenu si rare.
-
-Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant
-interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:
-
---Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!
-
-A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car
-Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en
-particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.
-
---Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton
-de réprobation affectueuse.
-
---Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la mer, qui ravage les
-côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des
-calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des
-Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois
-pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le _Bigorneau_,
-entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates
-probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui
-vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et
-nous ne rougirions pas?
-
-Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du
-discours le détrompa:
-
---... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne
-rougirions pas de voir, depuis deux ans, la _Castagnore_ moisir sur sa
-quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la
-mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les
-pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil
-sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion
-doivent avoir de nous ces forbans?
-
-Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas
-de querelle. Que la _Castagnore_, quand luira l’aube, reçoive le baptême
-d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.
-
---Vive Lancelevée!
-
---Vivent les pirates!
-
-Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais
-pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le _Bigorneau_.
-
-A minuit, on se sépara.
-
---Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner
-les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!
-
-Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis
-s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la _Castagnore_,
-et s’écria d’une voix héroïque:
-
---Cette nuit, je veux coucher à mon bord!
-
-Il y coucha.
-
-Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la
-ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et
-se dirigeait vers le _Bigorneau_ de l’îlette, sous le prétexte d’aller
-chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et
-Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner
-Fabien et Cyprienne.
-
-Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si,
-d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de
-l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un
-mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande
-contre mademoiselle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M.
-Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être
-faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina
-grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était),
-très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut
-fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable
-personne.
-
-Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout
-de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite
-d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette
-Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle
-d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite
-bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de
-nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence
-sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent
-comme un rendez-vous de jour.
-
---Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...
-
-Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il
-prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent
-s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après
-avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.
-
-Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’aurait pas versé le
-sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il
-rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à
-la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!
-
-Un léger bruit interrompit ce doux rêve.
-
---Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas
-aller s’embrasser plus loin?
-
-Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!
-
-Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le
-foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du
-paysage et à la gravité des circonstances.
-
-D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié
-endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se
-jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la
-force d’ajouter:
-
---Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!
-
-Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et
-le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air
-le plus gracieusement déshonorée du monde.
-
---Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous
-en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je
-l’eusse peut-être enlevée.
-
-Puis il ajouta, non sans noblesse:
-
---Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus
-moyen de faire autrement.
-
-Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni
-Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.
-
---Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez
-votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.
-
-Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se
-recoucha dans son canot et dans son rêve.
-
-Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du _Bigorneau_,
-doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait
-tout entendu.
-
-
-
-
-XII
-
-IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE
-
-
-Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un
-homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la
-_Castagnore_.
-
-Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.
-
---Qui vive?
-
---Saint-Aygous!
-
---C’est bien, très-bien: toujours le premier!
-
-Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point,
-roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:
-
---Sacré nom de D...! mon rhumatisme!
-
---Capitaine... voyons, capitaine...
-
---Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la
-_Castagnore_... La _Castagnore_ ne partira point... Au vent de la mer,
-sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.
-
-Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous
-essayait de le consoler:
-
---Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au
-plus...
-
---Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des
-courses.
-
---En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!...
-décidément... il y a un sort jeté.
-
-Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine,
-Saint-Aygous ajouta:
-
---Capitaine, une idée!--Laquelle, Saint-Aygous?
-
---Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...
-
---Comment! je marie ma fille?
-
---Mais sans doute, avec M. Fabien.
-
---En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne,
-répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme,
-avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne
-avec Fabien, après?
-
---Fabien est marin?
-
---Comme la mer. Parbleu, un pirate!
-
---Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?
-
---Et nos règlements, Saint-Aygous?
-
---Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est
-plus étranger, Fabien est de votre famille.
-
---Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.
-
-Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.
-
-Ce matin encore, faute d’un rameur, la _Castagnore_ ne partit pas. Mais
-le soir, au _Bigorneau_, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les
-vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se
-fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme
-d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de
-Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant
-provisoire de la _Castagnore_.
-
-
-
-
-XIII
-
-CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR
-
-
-Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:--Je me suis trompé,
-s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux
-Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec
-plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.
-
-Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de
-Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique
-de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui
-ne rame pas.
-
-Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le
-remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de
-Fabien; pour cela il fallait que la _Castagnore_ prît la mer avant le
-mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire
-prendre la mer à la _Castagnore_.
-
-Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la
-chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par
-quels moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés?
-Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera,
-Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste,
-Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera
-au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses
-blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le
-sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute
-préjudiciable galanterie.
-
---Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien,
-en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours
-venimeux.
-
-Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.
-
-Il avait son plan, lui aussi!
-
---Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique
-la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une
-langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à
-voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.
-
-A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine
-Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une
-langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.
-
-Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq heures, on apprit
-qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en
-mangerait.
-
---Il n’en mangera pas!
-
---Il en mangera!
-
---Et la goutte?
-
---Et la gourmandise?
-
-Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine
-n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir,
-il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de
-l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le
-crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des
-grands jours, baptisée par lui _Crocodile_, et qui consistait en un
-verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.
-
---Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait
-vainement de le contenir.
-
-Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.
-
-La langouste fut mangée au _Bacchus navigateur_, café-restaurant. La
-belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le
-capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle
-Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un
-riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine
-Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans
-doute, si l’amour ne sanctifiait tout!
-
-Enfin--car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant
-d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque--la
-langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on
-décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage,
-réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse
-improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant
-ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.
-
-Le plan réussit à merveille.
-
-Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux
-commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle
-éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la
-langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod
-taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu
-regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient,
-l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise
-à l’eau de la _Castagnore_, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la
-menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des
-témoins au café de la garnison.
-
-Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.
-
-Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.
-
-Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe
-étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas!
-l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une
-ancienne blessure s’était rouverte.
-
-Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu
-dans trois jours.
-
-
-
-
-XIV
-
-ENLÈVEMENT NOCTURNE
-
-
-Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient,
-trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer
-le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes,
-cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient
-rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage
-endommagé?
-
-Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les
-cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant,
-au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche;
-prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même
-jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc,
-faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant
-sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si
-belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et
-ses cheveux roux, lourds comme l’or.
-
-De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir,
-les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la
-_Castagnore_, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les
-rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les
-cataplasmes au champagne!
-
-Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines,
-Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son
-rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.
-
-A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le
-Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon
-la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul
-homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent,
-malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et
-malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous
-rames en main et faisant honneur à la _Castagnore_.
-
-Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.
-
-Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il
-fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et
-bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de
-flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux
-_Castagnores_, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes,
-qui, peints sur chaque côté de l’avant, avaient donné leur nom au
-bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le
-monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que
-Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la
-dernière heure.
-
-Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous
-une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour
-empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à
-coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui
-tremblait.
-
---C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses
-et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.
-
-Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans
-le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait.
-Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux
-hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps
-enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.
-
---Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle
-Brin-de-Bouleau avec ses pirates du _Singe-Rouge_ qui vient de m’enlever
-Fabien.
-
-Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il
-rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le
-_Bigorneau_, que le feu du ciel incendiait la _Castagnore_, que les six
-capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient
-régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette,
-devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes,
-que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et
-qu’enfin il épousait Cyprienne.
-
-
-
-
-XV
-
-LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS
-
-
-Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit
-jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette
-musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des
-pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la
-ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de
-soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes
-comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin
-en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien,
-en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique!
-Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son
-aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses
-craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.
-
-Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son
-équipage, et certain de voir la _Castagnore_ partir, était déjà au
-_Bigorneau_, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du
-matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:--Êtes-vous prêts?
-signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une
-antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits
-d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui
-signifiait:--Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte,
-Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien,
-l’équipage est là, on peut parer la _Castagnore_!
-
-Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa
-joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir.
-Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de
-Saint-Aygous.
-
-Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis,
-mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit,
-essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa.
-Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre
-côté du cap.
-
---Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.
-
---Quel phoque?
-
---Le phoque du rocher de la Fournigue.
-
---Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée
-ailleurs.
-
---Ils disent que c’est un phoque, reprit le capitaine, moi je soupçonne
-que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils
-veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre
-américaine de tirer dessus à boulet rouge.
-
-L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait
-en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la
-Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres,
-Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.
-
-A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien!
-c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance,
-abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre
-américaine canonne!
-
-Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en
-l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne,
-folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre
-ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et
-cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.
-
-Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses
-larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et
-un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que
-les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée,
-elle courut jusqu’à un petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il
-était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.
-
-Voici ce qui s’était passé:
-
-La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin,
-sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap
-d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une
-fournigue noyée.
-
-Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps,
-habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque
-matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre
-luisant et ses pattes courtes.
-
-Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le
-vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants
-qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place
-où, jadis, il y avait un phoque.
-
-Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en
-chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue
-par habitude, quelque chose remuer dessus!
-
---Le phoque! s’était-il écrié.
-
-Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de
-l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans
-les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes
-verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que trace au
-pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les
-fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en
-terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur
-l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le
-phoque.
-
---On dirait qu’il a grandi...
-
---Il marche sur ses pattes de derrière.
-
---Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.
-
---C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que
-les Américains s’amusent à le canonner?
-
---Il ne reviendra plus si on le canonne.
-
-Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette
-d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à
-ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait
-bien être un homme vêtu de coutil.
-
---Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme
-sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue,
-puisqu’on ne voyait pas de bateau?
-
-Varangod se tut pour ne pas froisser la population.
-
-La population tenait à son phoque!
-
-Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices
-de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient
-retournés un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque
-lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et
-de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris,
-avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient
-des flèches d’or du soleil.
-
-Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.
-
-Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui
-prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la
-Fournigue.
-
-Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs
-filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton,
-race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait
-le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer
-et de le montrer dans les foires.
-
-Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de
-l’îlot:
-
---Vois-tu la bête?
-
---Je la vois...
-
---Et que fait-elle?
-
---_Creze qué pesco._
-
-Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à
-moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une,
-avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après ceux
-de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le
-harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et
-portant la main à son chapeau manille:
-
---Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...
-
-
-
-
-XVI
-
-CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU
-
-
-La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et
-mettre la main sur Saint-Aygous!
-
-Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et
-transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout
-abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.
-
-Il raconta que la veille, vers minuit, au _Bigorneau_ de l’Ilette,
-tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la _Castagnore_ un
-suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le
-sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en
-travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui
-laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.
-
---Et comment étaient-ils vêtus?
-
---Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de
-paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.
-
---Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.
-
---Il y en a encore, conclut l’autre.
-
-Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des
-Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui
-l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de
-Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait
-les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue
-pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé
-Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.
-
-Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était
-le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates
-croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.
-
-Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se
-passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du
-serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du
-_Bigorneau_ peindre la _Castagnore_ à la lumière d’une lanterne, tout le
-monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail
-et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de
-croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques
-libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise
-importante, les membres de ces deux estimables corporations.
-
-Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût désiré se faire
-ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas.
-Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque
-les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à
-l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs
-consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui
-restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de
-l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste,
-et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.
-
-Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de
-gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.
-
-Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île,
-Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie,
-très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la
-Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.
-
-
-
-
-XVII
-
-TOUT S’ARRANGE
-
-
-Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme
-au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins
-lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne
-Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la
-vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.
-
-Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet
-îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas
-perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru
-voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste,
-guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une
-empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de
-pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du _Singe-Rouge_,
-et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se
-rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de
-nouvelles surprises les attendaient.
-
---Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à
-coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière
-mélancolie:
-
---L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle
-Brin-de-Bouleau!
-
-En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair
-des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une
-femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme,
-ce n’était pas Fabien.
-
-L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:
-
-Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle
-s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un
-musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir,
-du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts
-de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de
-Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée,
-elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades
-flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois,
-sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la
-retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier,
-Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un
-bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:
-
---«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir
-s’en aller d’une île à pied sec.»
-
-Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément,
-était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un
-projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui
-consistait en ceci:--Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le
-romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le
-passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui
-pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.
-
-Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand
-costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa
-robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la
-pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous
-dans sa pose désespérée.
-
---Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.
-
---Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.
-
-Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice,
-rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui
-sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à
-Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées
-tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.
-
-En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir
-sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions
-de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands
-fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup
-Antibes et les courses, la _Castagnore_ et mademoiselle Cyprienne,
-Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son
-côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et
-quand le _Singe-Rouge_ aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits
-purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide,
-promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et
-lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent
-dix orangers et le petit pavillon de la Badine.
-
-
-
-
-XVIII
-
-DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE
-
-
-Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les
-Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à
-l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout
-impatients d’assister au lancement solennel de la _Castagnore_ et
-d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.
-
-Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes
-paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois,
-tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil
-superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des
-artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie,
-coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette,
-que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.
-
-Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.
-
-Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et
-le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le
-bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant
-des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus
-jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail
-n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du
-bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un
-homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les
-rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les
-inspire:--_Zou!_ Jouzé... _Zou!_ Marius... Hardi, les enfants!... et si
-l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à
-faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de
-marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à
-pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.
-
-Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du
-_Bigorneau_, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu,
-Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la
-_Castagnore_? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes,
-essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné
-Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.
-
---Capitaine, voyons, capitaine!...
-
---Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez plus capitaine; vous
-pouvez m’appeler colonel à présent!
-
-Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le
-bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de
-certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui
-déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable
-disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne
-pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus
-tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart
-d’heure, que la _Castagnore_ ne partit pas.
-
---La _Castagnore_ partira, elle partira quand même! s’écria soudain
-Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas
-de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.
-
---A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc
-et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien
-devina ce qu’allait proposer Lancelevée.
-
---Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq.
-Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons.
-Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux
-yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la
-_Castagnore_.
-
---Vive la _Castagnore!_ crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en
-se présentant sur la terrasse du _Bigorneau_.
-
---Vive la _Castagnore_! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les
-capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.
-
-Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la
-_Castagnore_ aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut,
-luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de
-_Castagnore_. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au
-cabestan.
-
-Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre,
-écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait
-glisser la _Castagnore_ avant de plonger son avant dans les flots
-éclaboussés.
-
-On se montrait les capitaines:--C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est
-Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas
-mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:
-
---En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que
-c’est un pirate!
-
-Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.
-
---Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.
-
-Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la _Castagnore_
-cria.
-
---Hardi, capitaines, encore un tour!
-
-Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la
-foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.
-
-Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri
-poussé par la foule.
-
-Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du
-soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et
-de la gelée, la _Castagnore_, sous une secousse trop brusque imprimée au
-cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la _Castagnore_
-venait de tomber en miettes.
-
-L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!...
-ran tan plan!... sur le bateau de la _Prud’homie_; mais, de l’événement,
-les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal
-attendu, ne partit point.
-
---Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.
-
-Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et,
-gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous
-connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter
-l’ancre devant le musoir du _Bigorneau_.
-
---Les pirates! cria la foule.
-
---Le _Singe-Rouge_! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une
-silhouette de femme, le peintre ajouta:
-
---Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.
-
-Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient.
-Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et
-toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne,
-et Cyprienne l’avait trouvée charmante.
-
-Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:
-
---Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.
-
-Puis elle avait ajouté:
-
---Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme
-moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et
-nous laisseriez les imbéciles.
-
-Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait
-son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi
-ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon
-à pied, du moins sans mal de mer.
-
-Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué
-sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau
-remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la
-barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les
-cafés ne manquent pas.
-
-Trébaste, du haut du _Singe-Rouge_, voulait raconter tout cela.
-
---Chut! dit Fabien, je me marie.
-
-Puis, sans attendre des explications qu’il craignait, il baisa la main
-que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.
-
---Capitaines! la _Castagnore_ est morte, mais le _Singe-Rouge_ nous
-offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile!
-
-On s’embarqua.
-
-Pauvre _Castagnore_! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs
-qui jonchaient l’îlette.
-
---Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La _Castagnore_,
-dans deux mois, sera réparée.
-
-A ces mots, Fabien pâlit.
-
-Mais Cyprienne se penchant à son bras:
-
---Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est
-pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous
-apprendra à ramer.
-
-Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent.
-
---Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail.
-
-La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue
-à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper
-son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout
-l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu
-charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne
-Lancelevée.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-JEAN-DES-FIGUES
-
-
- Pages
-
-I. Les figues-fleurs 2
-
-II. L’oreille gauche de Blanquet 7
-
-III. Souvenirs d’enfance 13
-
-IV. L’âme de mon cousin 19
-
-V. Où Scaramouche aboie 27
-
-VI. Un peu de physiologie 34
-
-VII. Cantaperdix Civitas 42
-
-VIII. Palestine et Maygremine 49
-
-IX. Au fou! . Au fou! 55
-
-X. Les quatuors d’été 61
-
-XI. Roméo et Juliette 68
-
-XII. Départ sur l’âne 72
-
-XIII. Fuite de Blanquet 77
-
-XIV. Une première 81
-
-XV. Sur l’Impériale 86
-
-XVI. Le Cénacle 90
-
-XVII. La Grecque des îles 96
-
-XVIII. Roset raconte son histoire 104
-
-XIX. Fin de l’histoire de Roset 109
-
-XX. Et Nivoulas? 114
-
-XXI. L’Hôtel de Saint-Adamastor 118
-
-XXII. Le Corset rose 123
-
-XXIII. Amère dérision 128
-
-XXIV. Le songe d’or 134
-
-XXV. Une idylle 140
-
-XXVI. Les noces de Roset 147
-
-XXVII. Retour au pays 154
-
-XXVIII. Méfaits d’un habit noir 160
-
-XXIX. Cet imbécile de Nivoulas 167
-
-XXX. Est-ce qu’on sait? . Allez-y voir! 173
-
-XXXI. Le verre d’eau 179
-
-
-LE TOR D’ENTRAŸS
-
-I. Bon courage, Balandran! 189
-
-II. Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres 192
-
-III. La maison du Riou est en joie 196
-
-IV. Le roman d’Estève 200
-
-V. Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor 205
-
-VI. Les petits papiers de l’abbé Mistre 211
-
-VII. Mademoiselle Jeanne acceptera 216
-
-VIII. Estève se console 220
-
-IX. Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre 224
-
-X. Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu 228
-
-
-LE CLOS DES AMES
-
-I. Ce qu’était le clos 235
-
-II. Ce qu’était M. Sube 237
-
-III. Sube le blanc et Sube le rouge 239
-
-IV. Une vieille maison 241
-
-V. Musée Tirse et Salle Sube 244
-
-VI. Voyage de découvertes 246
-
-VII. Le sourire de M. Tirse 249
-
-VIII. Domaines nationaux 250
-
-IX. Le champ de sainfoin 252
-
-
-LA MORT DE PAN 257
-
-LE CANOT DES SIX CAPITAINES
-
-I. Le naufrage du _Singe-Rouge_ 272
-
-II. L’entrepont mystérieux 277
-
-III. Quelques récits de voyage 280
-
-IV. Le Bigorneau et la Castagnore 285
-
-V. Un petit port de mer 290
-
-VI. La Méditerranée est-elle bleue? 292
-
-VII. Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau 296
-
-VIII. Peintures murales 300
-
-IX. Parfums et fleurs 304
-
-X. La Bouée-Poste 308
-
-XI. Un mariage au Clair de Lune 312
-
-XII. Il y a un sort sur la Castagnore 318
-
-XIII. Ce qu’une langouste peut contenir 321
-
-XIV. Enlèvement nocturne 327
-
-XV. Le Phoque et les Corailleurs 331
-
-XVI. Chassé-croisé sur l’eau 338
-
-XVII. Tout s’arrange 341
-
-XVIII. Décidément la Méditerranée est bleue 345
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE ***
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-The Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène
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-
-Title: La gueuse parfumée
- Récits provençaux
-
-Author: Paul Arène
-
-Release Date: November 13, 2019 [EBook #60680]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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-<p class="cb">
-LA<br />
-<br />
-GUEUSE PARFUMÉE<br />
-</p>
-
-<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td><span class="smcap">EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, 11</span></td></tr>
-<tr><td>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</td></tr>
-<tr><td><small>PUBLIÉS DANS LA</small> <b>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b></td></tr>
-<tr><td>A 3 FR. 50 LE VOLUME</td></tr>
-<tr><td><b>Au bon Soleil</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Paris Ingénu</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Les Ogresses</b>, 2ᵉ mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>La Gueuse parfumée</b>, 4ᵉ mille. </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
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-
-<p class="c"><small>Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette&mdash;15579.<br />
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-
-<p class="sans">
-PAUL ARÈNE<br /></p>
-
-<h1>
-<small>LA</small><br />
-<br />
-GUEUSE PARFUMÉE
-<br /><small>
-RÉCITS PROVENÇAUX</small></h1>
-
-<p class="c">
-<a href="#JEAN-DES-FIGUES">JEAN DES FIGUES</a><br /><br />
-<a href="#LE_TOR_DENTRAYS">LE TOR D’ENTRAŸS</a>&mdash;<a href="#LE_CLOS_DES_AMES">LE CLOS DES AMES</a><br /><br />
-<a href="#LA_MORT_DE_PAN">LA MORT DE PAN</a><br /><br />
-<a href="#LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES">LE CANOT DES SIX CAPITAINES.</a><br />
-</p>
-
-<div class="poetry2">
-<div class="poem">
-Monsieur Godeau dit entre autres<br />
-choses dans sa harangue: «La<br />
-Provence est fort pauvre, et<br />
-comme elle ne porte que des jasmins<br />
-et des orangers, on la peut<br />
-appeler une gueuse parfumée.»<br />
-
-<span style="margin-left: 8em;"><i>Menagiana.</i></span><br />
-</div></div>
-
-<p class="c">&mdash;&mdash;<br />
-QUATRIÈME MILLE<br />
-&mdash;&mdash;
-<br /><br />
-PARIS<br />
-<br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-<br />
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br />
-<br />
-11, RUE DE GRENELLE, 11<br />
-&mdash;&mdash;<br />
-1907<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2>
-<a name="JEAN-DES-FIGUES" id="JEAN-DES-FIGUES"></a>JEAN-DES-FIGUES<br />
-<br /><small><span style="margin-left: 15%;">
-A ALPHONSE DAUDET.</span></small></h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I<br /><br />
-<small>LES FIGUES-FLEURS</small></h3>
-
-<p>Je vins au monde au pied d’un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour
-que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur
-goutte de miel, s’ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà,
-certes, une jolie façon de naître, mais je n’y eus aucun mérite.</p>
-
-<p>Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte
-femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ,
-accourut. Une source coulait là près, on me lava dans l’eau vive; ma
-mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père,
-afin que j’eusse plus chaud, prit, pour m’emmaillotter, une paire de
-chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et
-comme le jour s’en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne
-Blanquet, par-dessus le bât, les deux grands sacs de sparterie tressée;
-ma<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> mère s’assit dans l’un, mon père me posa dans l’autre en même temps
-qu’un panier de figues nouvelles, et c’est ainsi que je fis mon entrée à
-Canteperdrix, par le portail Saint-Jaume, au milieu des félicitations et
-des rires, accompagné de tous nos voisins que le soir chassait des
-champs comme nous, et perdu jusqu’au cou dans les larges feuilles
-fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait
-être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom
-de <i>Jean-des-Figues</i> me resta, et jamais les gens de ma ville, tous
-dotés de surnoms comme moi, les Corbeau-blanc, les Saigne-flacon, les
-Mange-loup, les Platon, les Cicéron, les Loutres, les Martres et les
-Hirondelles ne m’ont appelé autrement.</p>
-
-<p>Vous voyez que mon destin était des plus modestes et que je ne
-descendais, hélas! ni d’un notaire ni d’un conservateur des hypothèques,
-les deux grandes dignités de chez nous. Mais, quoique fils de paysans,
-et enveloppé pour premiers langes dans de vieilles chausses trouées et
-souillées de terre, je suis de race cependant. La petite ville de
-Canteperdrix, comme tant d’autres cités de notre coin du Midi, s’est
-gouvernée en république, ou peu s’en faut, entre son rocher, ses
-remparts et sa rivière, de temps immémorial jusqu’au règne de Louis XIV.
-Aussi bien,&mdash;et ce n’est pas l’héritage dont je remercie le moins
-ceux-là qui me l’ont gardé,&mdash;me suis-je trouvé être venu au monde avec
-la main fine et l’âme fière, ce qui par la<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> suite me permit de porter
-des gants sans apprentissage et de n’avoir pas l’air trop humble devant
-personne: les deux grands secrets du savoir-vivre, à ce que j’ai cru
-deviner depuis.</p>
-
-<p>D’ailleurs, en cherchant bien, qui est sûr de n’être pas un peu noble,
-dans un pays surtout où la marchandise anoblissait? Je suis noble, moi,
-tout comme un autre; un de mes aïeux, paraît-il, venu de Naples avec le
-roi René, apporta le premier l’arbre de grenade en Provence, et, sans
-remonter si loin, dans le pays on se souvient encore de
-<i>Vincent-Petite-Épée</i>, mon arrière-grand-père maternel. Que de fois
-n’ai-je pas entendu raconter son histoire! Dernier rejeton d’une
-illustre famille ruinée, Vincent, après mille aventures de mer et de
-garnison, possédait pour toute fortune, quelques années avant 1789, deux
-ou trois journées de vigne qu’il cultivait lui-même. Il les maria
-bravement avec trois ou quatre journées de pré que lui apportait en dot
-la fille d’un voisin. C’est ainsi que naquit ma grand’mère. Mais quoique
-devenu paysan, Vincent n’en continua pas moins à porter l’épée. Les gens
-qui le voyaient suivre son âne au bois en tenue de gentilhomme lui
-criaient:&mdash;«Bien le bonjour, Vincent l’Espazette!... Hé! Vincent,
-qu’allez-vous faire de ce grand sabre?» Et le bon Vincent répondait,
-sans paraître fâché de leurs plaisanteries:&mdash;«C’est pour couper des
-fagots, mes amis, pour couper des fagots!»<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<p>A un moment de ma vie, le plus heureux sans aucun doute, où je me
-sentais l’âme assez large pour toutes les vanités, il m’arriva, je le
-confesse, de prendre ma noblesse au sérieux. Pendant quelques mois le
-tailleur qui m’habillait s’honora d’habiller M. le chevalier
-Jean-des-Figues, et je me vois encore faisant étinceler au petit doigt
-de ma main gauche une bague d’or blasonnée qui portait d’azur à un tas
-de figues mûrissantes.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<h3><a name="II-a" id="II-a"></a>II<br /><br />
-<small>L’OREILLE GAUCHE DE BLANQUET</small></h3>
-
-<p>Je n’étais pas né, vous le voyez, pour faire un homme extraordinaire, et
-je cultiverais encore, comme mon père et mon grand-père l’ont cultivé,
-notre champ de la Cigalière, sans un accident qui m’arriva lorsque
-j’avais deux ans.</p>
-
-<p>C’était vers la fin mars; après avoir, comme toujours, passé ses mois
-d’hiver dans son moulin d’huile de la Grand’Place, au milieu des jarres
-et des sacs d’olives, mon père, fermant les portes une fois le beau
-temps venu, avait repris les travaux des champs.</p>
-
-<p>Nous partions avec l’aube tous les matins; ma mère, à pied suivant
-l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre; mon père allait devant,
-au trot de Blanquet, jambe de-çà, jambe de-là, le bout de ses souliers
-traînant par terre, et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous
-l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre.</p>
-
-<p>Excellent Blanquet! comme je l’aimais avec ses belles oreilles touffues
-et son long poil blanchi en<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> maint endroit par le soleil, les coups de
-bâton et la rosée. Outre mon père, qui était lourd, les couffins de
-sparterie et le bât, on le chargeait toujours de quelque chose encore,
-sac de semence ou tronc d’amandier, sans compter la pioche luisante mise
-en travers sur son cou pelé. Mais toute cette charge ne l’empêchait pas
-de filer gaiement, et son grelot tintant à chaque pas faisait un bruit
-plus joyeux que mélancolique.</p>
-
-<p>Nous arrivions au champ; mon père et ma mère, suivant la saison, se
-mettaient aux oliviers ou à la vigne; on déchargeait l’âne, on attachait
-la chèvre quelque part, et, comme je n’étais pas encore bien solide sur
-mes pieds, j’avais mission de rester près d’elle à lui tenir compagnie,
-regardant les lézards courir sur le mur de pierre sèche et voler les
-sauterelles couleur de coquelicot.</p>
-
-<p>Dans l’après-midi, au gros de la chaleur, nous cherchions un peu d’ombre
-pour manger un morceau et dormir une demi-heure. Par malheur, la
-campagne de mon pays est une campagne où l’ombre est rare; aussi nos
-paysans ne font-ils pas de façons avec le soleil.</p>
-
-<p>Je les vois encore par bandes de trois ou de quatre, couchés en rond
-sous l’ombre grêle d’un amandier; le pain de froment s’est durci à la
-chaleur et le vin a eu le temps de tiédir dans le petit <i>fiasque</i> garni
-de paille tressée; la terre brûle la culotte; l’amandier,<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> de ses
-feuilles maigres, filtre le soleil comme un crible et fait à peine ombre
-sur le sol. Cela, néanmoins, paraît excellent aux braves gens, et c’est
-sans malice, si vous passez, qu’ils vous invitent à vous reposer un
-instant près d’eux,&mdash;«au bon frais!»</p>
-
-<p>Mon père, qui avait des idées sur tout, imagina un meilleur système. Au
-beau milieu du champ tout blanc de soleil, il apportait une grosse
-pierre, y attachait l’âne, puis, jetant sa veste à terre, il s’asseyait
-dessus, tirait le dîner du bissac, et nous voilà tous les trois en train
-de faire notre repas à l’ombre de l’âne, mon père à côté de la grosse
-pierre, près de la tête de Blanquet par conséquent, ma mère un peu plus
-bas, vers la queue, et moi tranquille sous l’oreille gauche; l’ombre de
-l’oreille droite, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, ayant toujours été
-réservée au fiasque de vin.</p>
-
-<p>Le repas fini, on dormait un peu, chacun à sa place. Tout petit que
-j’étais, il me fallait faire comme les autres. A l’ombre de l’oreille de
-Blanquet, dans la chaleur assoupissante, je fermais les yeux béatement,
-puis je les rouvrais, et, sans rien dire, comme effrayé du bruyant
-silence de midi, je regardais le ciel luisant et tout en satin bleu, le
-soleil sur la campagne déserte, mon père et ma mère qui dormaient,
-Blanquet immobile près de sa pierre, et la chèvre mordant les bourgeons
-gourmands, debout contre le tronc d’un amandier. Puis le sommeil me
-reprenait<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> et je fermais les yeux de nouveau. Alors je n’entendais plus
-que le tapage enragé des cigales, le cri de l’herbe brûlée par le
-soleil, le chant isolé de l’ortolan, le roulement lointain de la
-Durance, et, de temps en temps, le grelot de Blanquet tourmenté par les
-mouches.</p>
-
-<p>Ah! Blanquet, le seul vrai sage que j’aie rencontré de ma vie, quelle
-mouche philosophique t’avait donc piqué, le jour où, contre ton
-habitude, tu remuas si fort l’oreille,&mdash;cette adorable oreille gauche,
-gris d’argent par dehors comme la feuille d’olivier, et garnie en dedans
-de belles touffes de poils fauves,&mdash;l’oreille à l’ombre de laquelle je
-dormais! Qui sait? les ânes ainsi que les hommes ont parfois leur moment
-de paresse sublime et de poésie. Face à face avec l’ardent paysage,
-peut-être remâchais-tu, en même temps qu’une bouchée d’herbe, quelque
-savoureuse théorie, et confondant ton être avec l’être universel, te
-roulais-tu dans le panthéisme comme dans une bonne et fraîche litière.
-Peut-être aussi, Blanquet, rêvais-tu plus doucement! car si ton crâne
-dur et tout bossué sous l’épaisseur du poil était d’un philosophe, ta
-lèvre gourmande, ton œil profond et noir étaient d’un poëte ou d’un
-amoureux; peut-être songeais-tu aux vertes idylles de ta jeunesse tout
-embaumées des senteurs du foin nouveau, et à cette folle petite
-bourrique de mon oncle, qui, lorsqu’on la menait au mas, te répondait de
-loin par-dessus la rivière.<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<p>Mais que la cause de ta distraction ait été la philosophie ou l’amour,
-je t’en prie, ô Blanquet! ne garde aucun remords au fond de ton âme
-d’âne. Comment t’en voudrais-je d’avoir une fois par hasard remué
-l’oreille, moi qui, dans le courant de ma vie, remuai l’oreille si
-souvent! Est-on d’ailleurs jamais sûr que ceci soit bonheur et cela
-malheur en ce monde? J’avoue pour mon compte qu’après y avoir réfléchi
-vingt-cinq ans, j’en suis encore à me demander si le brûlant rayon de
-soleil qui, par ton fait, m’est entré dans le cerveau, il faut le bénir
-ou m’en plaindre.</p>
-
-<p>Donc, ce jour-là, Blanquet remua l’oreille, il la remua même si fort,
-qu’au lieu de dormir à son ombre, je dormis à côté une demi-heure
-durant, ma tête nue au grand soleil. Que vous dirai-je? je n’y voyais
-plus quand je m’éveillai; je trébuchais sur mes jambes comme une grive
-ivre de raisin, et il me semblait entendre chanter dans ma tête des
-millions, des milliards de cigales.&mdash;«Ah! mon pauvre enfant! il est
-perdu...» s’écriait ma mère.</p>
-
-<p>Je n’en mourus pas cependant. A la ferme voisine, une vieille femme,
-avec des prières et un verre d’eau froide, me tira le rayon du cerveau.
-Vous connaissez le sortilége. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il
-paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en
-resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien
-de cette aventure; il en garda la raison un peu troublée et le cerveau
-plus<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> chaud qu’il n’aurait fallu; et quand plus tard, déjà grand, je
-passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des
-papillons bleus dans les roches:&mdash;«Il y a du soleil là-dedans,» disaient
-les paysans, «il restera ainsi!» Alors, d’entendre cela, ma mère
-pleurait, et mon père, se détournant bien vite, feignait de hausser les
-épaules.<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III<br /><br />
-<small>SOUVENIRS D’ENFANCE.</small></h3>
-
-<p>En attendant, je ne faisais rien ou pas grand’chose de bon. Comment
-ai-je appris à lire? Je l’ignorerais encore si l’on ne m’avait dit que
-ce fut rue des Clastres, au troisième étage, dans l’ancien réfectoire
-d’un couvent, où M. Antoine, mort l’an passé, tenait son école, et j’ai
-besoin de descendre bien avant dans mes souvenirs pour retrouver la
-vague image&mdash;si vague, que parfois, elle me semble un rêve&mdash;d’une grande
-salle blanche et voûtée, pleine de bancs boiteux, de cartables et de
-tapage, avec un vieux bonhomme brandissant sa canne sur une estrade, et
-descendant parfois pour battre quelque pauvre petit diable ébouriffé,
-qui restait après cela des heures à pleurer en silence et à souffler sur
-ses doigts meurtris.</p>
-
-<p>Un souvenir pourtant surnage entre toutes ces choses oubliées: le
-paravent de M. Antoine. Que de reconnaissance ne lui dois-je pas, à ce
-vénérable paravent déchiré aux angles, pour tant de merveilleux<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> voyages
-qu’il me fit faire en imagination pendant l’ennui des longues classes!
-Car lui, le premier, m’ouvrit le monde du rêve et de la poésie; lui, le
-premier, m’apprit qu’il existait sur terre des pays plus beaux que
-Canteperdrix, d’autres maisons que nos maisons basses, et d’autres
-forêts que nos oliviers!</p>
-
-<p>Il représentait, ce paravent, un flottant paysage aux couleurs ternies,
-encombré de jets d’eau, de châteaux en terrasse, de grands cerfs courant
-par les futaies, de paons dorés qui traînaient leur queue, et de hérons
-pensifs debout sur un pied, au milieu d’une touffe de glaïeuls. Et le
-joueur de flûte assis sous le portique d’un vieux temple, et la belle
-dame qui l’écoutait! Le joueur de flûte avait des jarretières roses,
-c’est de lui tout ce que je me rappelle, mais je trouvais la belle dame
-incomparablement belle dans sa longue robe de velours cramoisi et ses
-falbalas en point de Venise. Je m’imaginais quelquefois être le petit
-page qui venait derrière; je la suivais partout, au fond des allées,
-sous les charmilles; je ne pouvais me rassasier de la regarder.&mdash;Qui est
-cette belle dame? demandai-je un jour à M. Antoine, en rougissant sans
-savoir pourquoi. M. Antoine prit son air grave, et après avoir
-réfléchi:&mdash;Je ne connais pas le joueur de flûte, me répondit-il, mais la
-dame doit être madame de Pompadour. Madame de Pompadour! ce nom éclatant
-et doux, comme un sourire de favorite, ce nom amoureux et royal que je
-n’avais jamais<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> entendu, produisit sur moi un effet extraordinaire.
-Madame de Pompadour! je ne songeai qu’à ce nom-là toute la nuit.</p>
-
-<p>Sans madame de Pompadour, j’aurais été malheureux à l’école, mais sa
-gracieuse compagnie me faisait attendre avec patience l’heure où, les
-portes s’ouvrant enfin, nous prenions notre vol en liberté, mes amis et
-moi, vers tous les coins de Canteperdrix.</p>
-
-<p>Personne, parmi tant de polissons fort érudits en ces matières, ne
-connaissait la ville et ses cachettes comme moi. Il n’y avait pas, dans
-tout le quartier du Rocher, un trou au mur, un brin d’herbe entre les
-pavés dont je ne fusse l’ami intime! Et quel quartier ce quartier du
-Rocher! Imaginez une vingtaine de rues en escaliers, taillées à pic,
-étroites, jonchées d’une épaisse litière de buis et de lavande sans
-laquelle le pied aurait glissé, et dégringolant les unes par-dessus les
-autres, comme dans un village arabe. De noires maisons en pierre froide
-les bordaient, si hautes qu’elles s’atteignaient presque par le sommet,
-laissant voir seulement une étroite bande de ciel, et si vieilles que
-sans les grands arceaux en ogive aussi vieux qu’elles qui enjambaient le
-pavé tous les dix pas, leurs façades n’auraient pas tenu en place et
-leurs toits seraient allés s’entre-baiser. Dans le langage du pays, ces
-rues s’appellent des <i>andrônes</i>. Quelquefois même, le terrain étant rare
-entre les remparts, une troisième maison était venue, Dieu sait<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> quand!
-se poser par-dessus les arcs entre les deux premières; la rue alors
-passait dessous. C’étaient là les <i>couverts</i>, abri précieux pour
-polissonner les jours de pluie!</p>
-
-<p>Nous descendions de temps en temps dans le quartier bas, aussi gai que
-le Rocher était sombre, avec ses rues bordées de jardinets et de petites
-maisons à un étage; mais nous préférions l’autre comme plus mystérieux.
-On était là les maîtres toute la journée, tant que nos pères restaient
-aux champs, jusqu’au moment où, le soir venu, la ville s’emplissait de
-monde, de femmes aux fenêtres, d’hommes qui quittaient leurs outils sur
-l’escalier, de gens qui dînaient assis dans la litière au milieu de la
-rue, pour profiter d’un reste de crépuscule, et de vieux attardés
-poussant leur âne: <i>Arri! arri! bourriquet!</i></p>
-
-<p>Ai-je assez couru dans les rues désertes! ai-je assez jeté de pierres
-contre la maison commune, où se balançaient, scellés au mur, les mesures
-et les poids confisqués jadis aux faux vendeurs! Quelle joie si on en
-ébranlait quelques-uns, car alors mesures et poids, se heurtant à grand
-bruit les jours de mistral, semaient sur la tête des passants, chose
-positivement comique, des plateaux rouillés et des poires en fer.</p>
-
-<p>Ai-je, au péril de ma vie, déniché assez de pigeons dans les trous des
-tours, et dans les remparts tout dorés au printemps de violiers en fleur
-qui sentaient le miel! Pauvres vieux remparts, pauvres vieilles<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> tours
-républicaines, ils ne nous défendent plus maintenant que de la
-tramontane et du vent marin; mais derrière eux, pendant mille ans, nos
-aïeux se maintinrent fiers et libres. Et dire qu’un avocat libéral
-voulut un jour les faire détruire; il les appelait dans son
-discours,&mdash;le misérable!&mdash;des monuments de l’odieuse féodalité.</p>
-
-<p>Mais mon plus grand bonheur était encore l’hiver, au moulin d’huile,
-quand Blanquet, les yeux bandés, tournait la meule où s’écrasaient les
-olives, quand l’eau bouillait en grondant, et qu’on voyait à chaque coup
-de presse un long filet d’or s’écouler dans les bassins. Au milieu de
-l’âcre fumée, sous cette voûte, claire tout à coup puis subitement
-replongée dans l’ombre, à mesure que la lampe accrochée à la meule
-tournait, mon père allait et venait, luisant et ruisselant, entre les
-groupes oisifs; et ma mère, debout devant de grandes jarres de terre,
-écumait l’huile qui montait, jusqu’à ce que, tout recueilli, on lâchât
-l’eau jaune dans <i>les enfers</i>.</p>
-
-<p>Moi, je restais dans mon coin assis sur les débris des olives pressées,
-rêvant d’une foule de choses inconnues, écoutant les paysans parler,
-leurs bons contes et leurs histoires, comprenant tout à demi et laissant
-à propos d’un rien ma pensée partir en voyage.</p>
-
-<p>J’étais, comme on dit, <i>un imaginaire</i>; j’avais les goûts les plus
-singuliers, collectionnant, j’ignore dans<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> quel dessein mal entrevu, des
-herbes, des insectes et des pierres bizarres. Ne rapportai-je pas un
-jour fort précieusement,&mdash;on faillit en mourir de rire à la
-maison,&mdash;certain fragment d’un vase fort peu précieux que je prenais
-pour une antiquité romaine! Mystère des cerveaux d’enfant! Quel intérêt
-pouvais-je trouver à l’archéologie, ignorant que j’étais comme un petit
-sauvage?</p>
-
-<p>Mon père voulut pourtant essayer de m’apprendre un peu d’arboriculture;
-mais au bout de trois mois de leçons, m’ayant chargé de prendre des
-greffes sur des espaliers pour en greffer des sauvageons, j’eus une
-distraction et j’entai, autant qu’il m’en souvient, les pousses des
-sauvageons sur les bons arbres. Pour le coup, il désespéra de moi, et
-voyant que je ne pourrais jamais faire un paysan, sur les conseils d’un
-sien parent qui était abbé, il m’envoya droit au collége, moi, les vases
-étrusques et madame de Pompadour.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IV-a" id="IV-a"></a>IV<br /><br />
-<small>L’AME DE MON COUSIN</small></h3>
-
-<p>Maudisse le collége qui voudra! ce nom exécré ne me rappelle que longues
-courses dans les champs et souvenirs de haies fleuries. Ici, comme à
-l’école, le froid mortel des classes a glissé sur moi et ne m’a point
-pénétré, pareil à la goutte de pluie qui tombe et roule, sans le
-mouiller, sur le plumage lustré des hirondelles.</p>
-
-<p>Quatre heures d’ennui par jour! Qu’est-ce que cela quand on tient dans
-son pupitre d’écolier la clef d’or qui ouvre la porte des rêves?...
-Quatre heures... Puis, nous nous en allions, non plus dans les sombres
-ruelles de la ville, mais à travers prés, à travers combes, jusqu’à ce
-qu’on s’arrêtât en quelque endroit bien à notre gré pour y traduire
-Horace et Virgile, couchés dans l’herbe.</p>
-
-<p>Depuis ce temps, Horace et Virgile, et les impressions de mon enfance,
-et les choses de mon pays, tout se mêle et tout se confond. Vieux chênes
-verts que je prenais pour le hêtre large étendu des bergeries<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> latines;
-petit pont sonore sous lequel j’ai tant rêvé, retentissant tout le jour
-des bruits de la grand’route qu’il porte, de la musique des grelots, du
-battement régulier des lourdes charrettes et de la voix rauque des
-paysans; maigres ruisseaux roulant des blocs l’hiver, presque à sec
-l’été, mais dont le léger bruit en tombant dans les rochers altérés
-sonnait harmonieux à notre oreille ainsi qu’un son de flûte antique;
-lointains souvenirs, paysages demi-effacés, je n’ai pour les faire
-revivre qu’à ouvrir deux livres bien jaunis et bien usés, les
-<i>Géorgiques</i> ou les <i>Odes</i>. Il y a là des fragments d’idylle, où vous ne
-verriez rien et qui sont pour moi un coin de vallon; des strophes entre
-les vers desquelles j’aperçois encore, comme entre les branches d’un
-buisson, le nid de merles que je découvris une après-midi en levant mes
-yeux de sur mon Horace; des odes qui veulent dire un sommeil à l’ombre
-et dont moi seul je sais le sens. Est-ce dans Virgile, est-ce dans
-Horace tout cela? Certes je l’ignore! Libre à vous de jeter au feu ces
-vieux livres, si vous ne trouvez pas entre leurs feuillets les fleurs
-desséchées de votre enfance, et si derrière les saules virgiliens, au
-lieu des blanches épaules de quelque Galathée rustique, vous apparaît
-pour tout souvenir la tête furieuse de votre premier maître d’études.</p>
-
-<p>A cette époque, je faisais des vers, mais des vers latins comme Jean
-Second, le cardinal Bembo et le divin Sannazar; j’ai même retrouvé, il
-n’y a pas six<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> mois, un petit cahier soigneusement calligraphié, avec ce
-titre en lettres romaines:</p>
-
-<p class="c"><big>
-JOHANNIS FICULEI</big>
-<br /><small>
-OPERA QUÆ SUPERSUNT</small><br />
-</p>
-
-<p><i>Quæ supersunt</i>! comprenez-vous? Ce qui reste, ce qui a surnagé des
-œuvres perdues de Jean-des-Figues. <i>Quæ supersunt</i>, comme pour Térence
-ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. <i>Opera</i> simplement eût été
-trop simple; mais, <i>Opera quæ supersunt</i>!</p>
-
-<p>Et, voyez le destin! ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être
-juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier
-son volume; bien des strophes, bien des hexamètres restés en feuilles
-volantes se perdirent, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera,
-hélas! que très-incomplète aux siècles futurs: <i>Johannis Ficulei opera
-quæ supersunt</i>.</p>
-
-<p>C’est qu’au milieu de mes travaux littéraires, une pensée était venue
-tout à coup troubler la tranquillité de mon âme. César, à vingt ans,
-pleurait de n’avoir encore rien conquis; je venais de m’apercevoir avec
-terreur que moi Jean-des-Figues l’ensoleillé, je n’étais pas amoureux
-encore et que j’allais prendre mes quinze ans aux pastèques.</p>
-
-<p>Amoureux à quinze ans! c’était précoce; aussi<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> cette belle idée d’être
-amoureux ne me vint-elle pas ainsi toute seule.</p>
-
-<p>Et, à ce propos, qu’il me soit permis d’exprimer, sans sotte vanité
-comme sans fausse modestie, l’admiration profonde dont je me sens
-pénétré toutes les fois que, réfléchissant sur ma propre destinée, je
-considère les soins minutieux et les peines infinies que la nature doit
-prendre quand elle veut convenablement fêler un cerveau.&mdash;«L’homme
-s’agite et Dieu se promène,» a dit quelqu’un qui croyait être un grand
-philosophe ce jour-là. Dieu peut se promener quand un sage est en train
-de naître. Tout en effet dès la première divine chiquenaude étant
-ici-bas logiquement combiné, le fonctionnement régulier des forces doit
-fatalement, et sans qu’aucune volonté supérieure s’en mêle, créer une
-tête régulière, solide, carrée, pondérée, où tout est à sa place comme
-dans une maison bien gouvernée, une tête de sage, la tête de Socrate ou
-de Franklin. Mais si Dieu prétend, avec cette tête de sage, faire une
-tête de fou; s’il veut, dans cette épaisse boîte où la sagesse tient son
-onguent, ouvrir l’imperceptible fissure par où se glissera la fantaisie,
-il faut bien alors que ce Dieu&mdash;fût-il insoucieux de nous comme les
-grands olympiens de Lucrèce&mdash;interrompe un instant sa promenade pour
-donner au crâne, sur l’endroit précis, le petit coup de marteau. C’est
-pourquoi les cerveaux fous, et le mien en particulier, me font croire à
-la Providence.<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<p>J’eus besoin, moi, de deux coups de marteau. J’avais reçu le premier
-bien jeune; mais le ciel, dans sa bienveillance, m’en tenait un second
-réservé.</p>
-
-<p>Ah! Blanquet!... Ah! cousin Mitre!...</p>
-
-<p>Je ne saurais maintenant séparer votre souvenir; car toi, Blanquet, tu
-commenças l’œuvre en remuant l’oreille au soleil, et vous, Mitre, vous
-l’achevâtes, le jour où, servant, sans le savoir, les desseins que les
-dieux avaient sur moi, il vous plut d’abandonner au fond d’un galetas
-votre malle maudite et bénie!</p>
-
-<p>Elle était dans la maison, cette malle, l’objet d’une religieuse
-terreur. Toujours inquiétante, toujours fermée, on l’avait reléguée au
-<i>plus-haut</i>, sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus, les
-tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d’usage. C’était la
-malle du <i>pauvre Mitre</i>... Quant au <i>pauvre Mitre</i>, que nous nommions
-toujours ainsi suivant le touchant usage adopté pour les morts, c’était
-le <i>pauvre Mitre</i>, voilà tout. Il était mort jeune, il avait dû faire
-des sottises, on ne parlait de lui et de sa malle qu’avec des airs
-mystérieux.</p>
-
-<p>Qu’y avait-il donc dans cette malle? Je restais quelquefois des heures à
-la regarder, partagé entre le désir de savoir et la crainte. Un matin,
-pourtant, je l’ouvris&mdash;on m’avait laissé seul à la maison,&mdash;je l’ouvris,
-le cœur palpitant et la main tremblante... Que de choses, grands dieux,
-j’y trouvai!<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>C’était, dans un fouillis de vieux journaux et de manuscrits inachevés:</p>
-
-<p>Une pipe turque et sa blague,</p>
-
-<p>Trois romans et cinq volumes de poésie,</p>
-
-<p>Un miroir à main,</p>
-
-<p>Un pistolet,</p>
-
-<p>Une lime à ongles,</p>
-
-<p>Un gant mignon qui sentait l’ambre,</p>
-
-<p>Une liasse de lettres d’amour,</p>
-
-<p>Un portrait de femme dans une pantoufle,</p>
-
-<p>Et un oiseau-mouche empaillé!</p>
-
-<p>De tout le jour, je ne quittai pas mes trésors, lisant les journaux,
-feuilletant les livres, dénouant, que l’ombre de Mitre me pardonne! le
-ruban fané qui retenait les lettres d’amour; regardant, pour échapper à
-l’émotion, le miroir à main, le pistolet et la pipe, symboles d’une vie
-d’aventures et de poésie; puis revenant aux lettres d’amour, au gant, à
-la pantoufle, à la dame. Il n’était pas jusqu’au petit oiseau bleu et
-or, dont la présence au milieu de ces bagatelles parfumées ne
-m’attendrît. Je lui devinais là je ne sais quelle signification
-amoureusement et douloureusement ironique.</p>
-
-<p>J’appris en une heure, ce matin, des secrets que la vie aurait mis
-quelques bonnes années à m’apprendre, et j’y laissai, ou peu s’en faut,
-le grain de raison qui me restait. Quoi! il y avait au monde d’autres
-poëtes qu’Horace et Virgile? La poésie<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> reverdissait donc aussitôt
-fanée, comme les fleurs, ces riens éternels qui ne font que naître et
-mourir?</p>
-
-<p>Les romans, les journaux me parlaient de Paris, de la gloire. C’est
-peut-être là, me disais-je, le paradis entrevu dont je rêvais toujours!
-Alors, dans la naïveté de mon imagination, je me figurais une vie
-supérieure, inaccessible, vie de génies et de demi-dieux, et, pareil au
-petit Bédouin venu à la ville par hasard, qui rôde émerveillé autour du
-palais des kalifes, je devinais derrière ces murs tant de jardins
-embaumés et de salles merveilleuses, que je n’osais pas même concevoir
-l’idée, le désir d’y pénétrer jamais.</p>
-
-<p>Je relisais, pour me consoler, les sonnets du pauvre Mitre, tous
-incomplets, hélas! comme sa vie; et ces lettres d’amour, signées d’un
-nom de femme, ces lettres que je ne comprenais qu’à demi, mais dont les
-lignes pâlies, l’encre déjà presque effacée me brûlaient les yeux, tant
-elles semblaient étinceler, quand une idée humiliante me vint: j’avais
-quinze ans et je n’étais pas amoureux! Un immense besoin d’aimer,
-d’aimer n’importe qui, s’empara de moi tout à coup, et, honteux d’avoir
-attendu si tard, je demandai tout bas pardon au pauvre Mitre.</p>
-
-<p>Pauvre Mitre! pauvre cousin Mitre! vous étiez mort à seize ans, trop tôt
-pour accomplir vos rêves; mais dormez en paix au cimetière, cousin Mitre
-qui me ressembliez! Jean-des-Figues n’aura pas été un<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> héritier trop
-indigne, et les folies que vous n’avez pu faire, je les ai toutes faites
-pour vous. Parfois même, cousin Mitre, il me semble que je suis vous,
-que vous êtes moi! Et, dans mes jours de philosophie, il m’arrive de
-m’attendrir autant que je le ferais pour moi-même, sur le sort de ce
-pauvre cousin mort avant l’âge, laissant enfermée dans sa malle, comme
-Pedro Garcias sous la dalle de son tombeau, son âme, sa pauvre âme
-malade que je sentis se glisser furtive au dedans de moi, le jour où,
-sous les tuiles d’un galetas plein de rayons dansants et de poussière
-d’or, je soulevai, tremblant de peur, le poudreux couvercle qui la
-retenait prisonnière.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<h3><a name="V-a" id="V-a"></a>V<br /><br />
-<small>OU SCARAMOUCHE ABOIE</small></h3>
-
-<p>Je m’étais juré, le matin, d’être amoureux. Je tenais mon amour le soir
-même. Voici comment la chose se passa:</p>
-
-<p>Depuis quelques temps, le but choisi de mes promenades, ma solitude
-entre toutes aimée était les ruines du château de Palestine à trois
-quarts de lieue de la ville. C’est là... mais ne vous effrayez point à
-ces mots de ruines, nous ne parlerons ni d’oubliettes, ni de tour du
-Nord, les ruines dont il s’agit étant des ruines toutes neuves.</p>
-
-<p>M. le marquis achevait à peine de bâtir son château en joli style
-rocaille et les ouvriers sculptaient le dernier violon sur le dernier
-trumeau, quand la révolution arriva. Cette tempête s’amusa à briser ce
-joujou. La mignonne bonbonnière fut démolie comme la Bastille. On
-saccagea, le peuple qui souffre est sans pitié! les charmilles du
-jardin, le temple de l’Amour, le bosquet de roses; on jeta par les
-fenêtres les meubles de Boule et les dessus de porte<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> de Boucher; on
-pénétra, ô sacrilége! dans le boudoir bleu clair de la marquise; on
-brisa les cristaux de Bohême et les porcelaines de Saxe; le verger fut
-détruit, la garenne bouleversée, des nuages de poudre à la maréchale
-s’envolèrent dispersés aux quatre vents du ciel, et le soir, sur la
-place du village, tandis que Palestine brûlait, trois cents vénérables
-bouteilles de vin des Mées, trouvées dans les caves, arrosaient à plein
-goulot l’arbre de la liberté!</p>
-
-<p>Personne n’inquiéta le marquis. A part son marquisat, c’était le
-meilleur des hommes. Mais sa fille, qui avait seize ans à peine, mourut
-de chagrin et de saisissement en voyant détruites sous ses yeux tant de
-belles choses qu’elle aimait; et depuis, disent les gens, elle revenait
-la nuit, en robe de marquise, traînant nonchalamment ses petites mules
-de soie sur les terrasses envahies de lavandes, et s’accoudant comme
-jadis, pour voir lever la lune, sur les grands balustres moussus qui
-s’en vont pierre à pierre. Dans nos heureux pays du Midi, où jamais ne
-régna une bien dure féodalité, le peuple ne se souvient guère de plus
-loin que Louis XV; il confond volontiers madame de Ganges et la reine
-Jeanne; les bergers de ses noëls portent galamment le tricorne
-enrubanné, et les fantômes de ses légendes, au lieu de la classique
-odeur de soufre, laissent toujours derrière eux un vague parfum d’ambre
-et d’iris.</p>
-
-<p>Palestine était bien le cadre qui convenait à ce ga<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span>lant fantastique.
-Une douce et large pente s’enroulant autour du mamelon boisé sur lequel
-le château fut bâti, avait autrefois permis aux carrosses d’arriver en
-trottant jusqu’à la plate-forme. Le chemin abandonné montait toujours à
-travers les arbres, seulement son gravier s’était gazonné comme une
-pelouse, et de nombreux lapins, friands d’herbe menue, y trottaient
-seuls en place des carrosses armoriés.</p>
-
-<p>Du côté du nord cependant la colline vous avait un air assez farouche
-pour faire impression sur un cerveau d’écolier. Des murs brûlés, une
-porte de chapelle, partout de grands rochers debout dans la mousse et
-les buis, et çà et là quelques chênes d’une tournure féodale. Mais
-quelle surprise quand, la route tournant une dernière fois et sortant
-brusquement de sous les arbres, on se trouvait sur la terrasse, devant
-le grand portail d’honneur, neuf encore et déjà ruiné, avec le petit
-amour manchot qui, de son unique main, soutenait une moitié d’écusson.</p>
-
-<p>On apercevait de cet endroit la Provence à perte de vue, et tout le long
-de la colline jusqu’au village tapi en bas, ce n’étaient plus, comme sur
-le versant nord, des chênes blancs, des rochers ou des buis, mais des
-champs de blé, de beaux oliviers debout au soleil sur leurs buttes, des
-genêts d’Espagne dans les coins abrités, et juste au-dessous de la
-terrasse, au milieu des parterres bouleversés et des haies rede<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span>venues
-sauvages, de grands rosiers, les rosiers de la marquise, qui avaient
-continué de fleurir là.</p>
-
-<p>Comme j’étais resté fort longtemps à considérer les pipes de mon cousin
-et ses pantoufles, le soir tombait quand nous arrivâmes, Scaramouche et
-moi, sur la terrasse de Palestine.</p>
-
-<p>Scaramouche était un petit épagneul tout de noir vêtu, avec une paire de
-lunettes couleur de braise. Nos paysans de Canteperdrix n’aiment pas les
-chiens, animal, disent-ils, qui mange beaucoup et ne fait guère; mais je
-passais pour fou, et mon père, au grand scandale du quartier, avait cru
-devoir, en cette occasion, me laisser satisfaire ma folie.</p>
-
-<p>Je m’assis donc sur l’herbe pour réfléchir à mes projets d’amour.
-Scaramouche, lui, préféra se livrer aux plaisirs de la chasse, courant
-sus d’une égale ardeur aux troncs d’arbres et aux papillons de nuit. On
-ne voyait plus le soleil, mais tout un côté du ciel restait rouge. La
-lune, pâle encore au milieu des mourantes clartés du jour, devenait à
-chaque instant plus visible; c’était l’heure du crépuscule, si charmante
-aux champs, quand les oiseaux attardés descendant par vols dans les
-branches et les rainettes commençant leur chanson, le silence se fait
-là-haut, tandis que plus bas, tout près de terre, la verdure et les bois
-pleins de chants étouffés et de bruits d’ailes préludent vaguement aux
-musiques de la nuit.</p>
-
-<p>A quelques pas de moi, appuyée sur les balustres<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> de la terrasse, je
-distinguai une forme blanche. N’était-ce pas elle, la marquise, avec sa
-robe au fin corsage et ses cheveux longs dénoués? Il me sembla la
-reconnaître et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je découvris que
-son profil, ses cheveux en vapeur d’or, son galant costume et sa taille
-rappelaient à s’y méprendre la belle dame du paravent. Elle rêvait en
-regardant ses roses.</p>
-
-<p>Voilà que tout à coup ce brigand de Scaramouche tombe à l’arrêt d’un
-grillon; le grillon se met à chanter, Scaramouche aboie, et l’apparition
-effrayée fuit bien vite en essuyant une larme. Par bonheur la nuit
-arrivait, et le pan de mur sous lequel je me trouvais faisait déjà ombre
-au clair de lune. La marquise m’aurait infailliblement aperçu sans cela.
-Elle passa si près, si près de moi, que le frisson parfumé de sa robe
-fit flotter mes cheveux et caressa mes lèvres. Mais, chose singulière,
-tout écolier que j’étais, je n’en eus pas trop de peur.</p>
-
-<p>Elle s’en allait, je n’osai pas la suivre; j’osais à peine marcher sur
-la lavande que ses pieds avaient effleurée, et quand je redescendis vers
-la grande route par le chemin seigneurial, plus sombre maintenant malgré
-un peu de ciel clair qu’on voyait luire entre les arbres, je me sentais
-au cœur je ne sais quel mélange de tristesse et de contentement.</p>
-
-<p>Arrivé en bas, il était nuit tout à fait. L’une après l’autre, en même
-temps que les étoiles s’ouvraient<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> au ciel, on voyait s’allumer les
-étroites fenêtres du village. Devant la maison neuve qu’il s’était
-bâtie, maître Cabridens, le propriétaire de Palestine, attelait son
-cheval, et maugréait, embrouillant ses harnais dans l’ombre. Il me pria
-de lui donner un coup de main; puis, quand ce fut fini: «Reine!
-s’écria-t-il, pressons-nous, on doit nous attendre depuis une heure.»
-Reine!... le nom de la dame aux lettres d’amour. Une voix claire
-répondit qui me remua le cœur autant que ce nom de Reine l’avait remué,
-et la porte s’ouvrant, je vis apparaître sur le seuil illuminé, devinez
-qui? ma vision de la terrasse, madame de Pompadour en robe blanche, ou,
-pour dire la vérité, mademoiselle Reine Cabridens, arrivée du couvent le
-jour même. Madame de Pompadour tenait à la main un bouquet
-d’artichauts... De voir cela, l’émotion de Jean-des-Figues fut telle
-qu’en voulant se ranger, il marcha sur la patte du brave Scaramouche. Le
-brave Scaramouche aboya, mademoiselle Reine le reconnut, et, devinant
-sans doute que son maître venait d’être l’involontaire témoin des larmes
-qu’elle avait versées, elle baissa les yeux en rougissant. Quand je
-revins à moi, la porte s’était refermée, et le fanal de la voiture
-s’éloignait en courant dans la nuit.</p>
-
-<p>«Eh bien, cousin Mitre, m’écriai-je, ai-je renvoyé loin de tomber
-amoureux!» J’étais au comble de l’exaltation. Un point cependant me
-chagrinait, un<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> point sans plus: N’était-ce pas cet effronté Scaramouche
-la cause première de mon amour, le magicien qui avait fait se rencontrer
-mes regards et ceux de Reine? Scaramouche, avec ses lunettes de feu, ne
-me paraissait pas suffisamment poétique: j’eusse préféré un Selam à la
-mode arabe, une fleur jetée ou bien un ruban perdu.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VI-a" id="VI-a"></a>VI<br /><br />
-<small>UN PEU DE PHYSIOLOGIE</small></h3>
-
-<p>Maître Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout
-Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n’est point là, vous
-allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au
-figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du <i>gros
-propriétaire</i>, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens
-s’en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un
-pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu’il portait
-sur lui tous ses domaines: bois, fermes, prés et clos, garennes et
-défends, terres arables et labourables! Entre nous, je crois
-positivement qu’il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que,
-dépouillés de tout, ils seraient encore riches; des gens qu’il faudrait
-maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces
-gens-là.</p>
-
-<p>D’ailleurs, comment aurait-il fait, s’il eût été moins gros, ce gros
-homme! pour contenir à lui seul tant<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> de science? Membre de plusieurs
-sociétés savantes et correspondant d’une foule d’instituts, maître
-Cabridens, en vertu d’aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment
-un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le
-même amour l’étude des antiquités romaines et l’élevage des poules
-cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de
-l’origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les
-belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu
-qu’elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi
-passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix!&mdash;«Tullius est
-universel,» disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse.
-Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du
-préfet, il mit l’eau à la bouche de tout le conseil général en
-discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de
-chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr
-volontaire, il avait affronté l’empoisonnement et la mort pour
-expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître
-Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait
-renoncé à ces dangereux plaisirs; un père se doit à ses enfants! S’il
-adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poëtes
-provençaux:&mdash;«Des gens, disait-il avec le tranquille dédain commun aux
-grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écri<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span>vent en patois et ne
-sont membres de rien!»</p>
-
-<p>Serez-vous étonné, maintenant, qu’après vingt ans de mariage madame
-Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu’elle portât pour lui
-plaire des châles aveuglants rouges comme ses joues? Maigre autrefois,
-madame Cabridens avait pris de l’embonpoint par le voisinage; elle était
-plutôt laide que jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix,
-parce que ayant été élevée avec des filles de comtes et ducs dans un
-couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n’étant plus
-depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les
-petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu’elle
-s’imaginait être les vraies manières des grandes dames.</p>
-
-<p>Madame Cabridens...</p>
-
-<p>Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m’est venue:&mdash;Quoi!
-Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures
-véridiques, aussi dignes de foi que paroles d’évangile, et voici que dès
-le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune
-et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine
-possédait toutes les grâces, et qu’elle était pourtant fille de monsieur
-et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont
-pondu et couvé un bel oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que
-ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité,
-fabriquées d’un<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> flocon de brouillard et d’une goutte de rosée par
-quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cependant...&mdash;Il n’y a pas de cependant qui tienne; n’as-tu donc
-jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne? Et
-son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants,
-et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de
-fiel, de sang et de bile, qu’il regarde curieusement à travers le
-soleil?</p>
-
-<p>Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, où, pour créer des figures
-immortelles, un peu d’esprit et de fantaisie suffisaient; où l’<i>homme de
-qualité</i>, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle,
-se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de
-ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela
-autrefois; aujourd’hui la science a marché, nous avons la muse Médecine,
-et si l’abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu’il établît
-que le tempérament du chevalier était <i>lymphatico-bilieux</i>, et qu’il
-étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec les variations de
-la lune!</p>
-
-<p>Le cas était grave. Comment accrocher dans mon œuvre le fin profil de
-mademoiselle Reine, entre les deux pleines lunes flamandes de M. et
-madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle
-au milieu d’un carré de choux! Si encore on<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> avait pu faire entendre...
-Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l’abri
-de tout soupçon.</p>
-
-<p>Fallait-il donc mentir par respect de la vérité physiologique? imprimer
-que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie! était laide, ou, d’un
-mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était
-l’arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?</p>
-
-<p>Je préférais, certes, laisser là le récit de mes aventures, et peut-être
-le récit que vous lisez serait-il resté en chemin comme mes œuvres
-latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j’avais à
-peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire, n’eût
-illuminé tout à coup d’une vive clarté le mystère qui causait mon
-désespoir.</p>
-
-<p>La vertu de madame Cabridens, nous l’avons dit et nous ne saurions nous
-en dédire, était à l’abri de tout soupçon. Non! jamais féminine
-infidélité ne raya d’une barre de bâtardise les panonceaux de l’étude
-Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l’esprit, les
-amours buissonnières de l’imagination, qui donc pourrait répondre
-d’elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô
-mademoiselle Reine! d’entre-bâiller ainsi d’une main peu discrète la
-porte de la chambre où vous êtes née; mon pauvre cœur d’amoureux en
-saigne, mais la physiologie a ses tristes nécessités. D’ailleurs,
-n’ai-je pas<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> pour excuse l’exemple de ce bon Tristan-Shandy, qui,
-résolu, selon qu’Horace le recommande, à prendre toutes choses <i>ab ovo</i>,
-commence l’histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux
-drapés de l’alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je,
-qu’entre autres récits qu’ils aimaient à me faire, M. et madame
-Cabridens s’arrêtaient l’un et l’autre avec une remarquable complaisance
-sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de
-leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.</p>
-
-<p>Que de fois M. Cabridens ne m’avait-il pas raconté cet événement dans
-ses moindres détails: d’où venaient les comédiens, pour quelles raisons
-ils s’étaient arrêtés, et comment, grâce à l’obligeance du capitaine
-commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du
-directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle
-une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et
-quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris!&mdash;«C’était, si je ne me
-trompe, vers 1846,» disait M. Cabridens.&mdash;«A la fin d’avril, reprenait
-madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine; je me
-souviens bien de la date.»</p>
-
-<p>Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour,
-et c’est avec la naïveté d’une passion qui s’ignore, que M. Cabridens
-parlait de<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> l’incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé
-ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain
-souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute
-prestance, l’air magnifique et la belle grâce du héros.</p>
-
-<p>J’ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l’acteur
-et de l’actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues
-impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m’étonne de ne pas
-avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais
-quel air de ressemblance. O puissance du beau! il a donc suffi pour
-créer la plus idéale des créatures, d’une goutte de poésie tombée un
-soir dans deux cœurs bourgeois!</p>
-
-<p>M. et madame Cabridens m’en voudront peut-être d’avoir révélé au monde
-la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale heureusement, dont ils
-furent tous deux, au même moment, à la fois coupables et victimes; mais
-voilà ce que c’est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur!
-et de considérer avec tant d’attention les beaux jeunes gens en
-justaucorps, madame! D’amoureuses et condamnables visions durent
-évidemment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de
-l’alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine si blonde et si belle! ce
-n’est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es
-fille, mais la fille idéale de cette prin<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>cesse en robe brodée de perles
-et de ce héros inconnu!</p>
-
-<p>Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement
-expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VII-a" id="VII-a"></a>VII<br /><br />
-<small>CANTAPERDIX CIVITAS</small></h3>
-
-<p>Voir Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous
-ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable! quelques accords de son
-piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les
-jours de grand’messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies.
-Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n’eusse éperons ni
-moustaches, l’<i>idéal</i> rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à
-Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la
-tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu’elles font, des
-regards, oh! mais des regards à nous brûler les paupières. Ces jolis
-riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d’un an. Mon
-amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.</p>
-
-<p>Il le fallait bien. N’eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan
-et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la <i>maison Cabridens</i>, la
-plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du <i>Cimetière<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span>
-Vieux</i>, place où, de temps immémorial, logeait l’aristocratie
-cantoperdicienne?</p>
-
-<p>Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient
-toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en
-sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si
-quelqu’un eût été là, c’est à peine s’il aurait pu entrevoir un grand
-vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d’une rampe.
-Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait
-guère sur cette place, où tout le long du jour on n’entendait que le
-bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui
-travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane,
-et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui
-prenait sa leçon de piano.</p>
-
-<p>En arrivant on remarquait d’abord la maison Cabridens, à cause de ses
-panonceaux étincelants et de son éteignoir en pierre curieusement
-sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la
-porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du
-temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir
-pareil où les valets de pied éteignaient les torches. Or, quoi qu’on sût
-parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze
-ans à peine, d’un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet
-éteignoir n’en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un
-vague<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> reflet d’aristocratie, et maître Cabridens disait <i>nous autres</i>,
-sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de
-Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut,
-défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d’aimer trop les
-bécasses et d’en porter toujours quelqu’une, afin de hâter sa maturité,
-dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d’ailleurs, pardonnait
-cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la
-branche aînée.</p>
-
-<p>Pourtant, ce qui m’intimidait le plus, ce n’était ni l’inquiétante
-solitude de la place, ni l’éteignoir de pierre, ni les panonceaux
-accolés; ce qui m’intimidait par-dessus tout, c’était la façon qu’avait
-maître Cabridens de fermer sa porte: de quel air majestueux il en tirait
-à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa
-poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où
-l’orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.</p>
-
-<p>Ce n’est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque
-artisan de la grand’rue, qui aurait fermé sa porte avec cette
-noblesse-là! Fermer notre porte en plein jour, et pourquoi faire? je
-vous le demande! Qu’aurions-nous eu à défendre ou à cacher?</p>
-
-<p>Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> veux, personne
-n’entre; j’ai là ma femme qui m’aime, ma fille qui est belle, mes
-meubles auxquels je suis habitué; j’ai là ma fortune, mon repos, mon
-bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se sont tuées de
-travail jusqu’à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race
-tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd’hui.</p>
-
-<p>Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l’air deux fois plus
-fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu’elle fût, elle
-allait s’ouvrir devant Jean-des-Figues.</p>
-
-<p>Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de
-terrain à notre champ de la Cigalière. «Ce travail donne une peine du
-diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes
-de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme
-ça! Puis, cherchant quelque chose dans son gousset: Tiens,
-Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi; ce doit être
-romain.» Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et
-mince, encore toute jaune de terre. Il n’est pas rare chez nous de
-trouver ainsi, en piochant ou en labourant, des monnaies romaines
-enfouies, et bien souvent, l’hiver, le long des remparts, j’ai vu un
-camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si
-commun de la colonie de Nîmes avec les deux têtes d’empereur et le
-crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>Cette fois pourtant, il ne s’agissait point d’une pièce romaine, quoi
-qu’en pensât mon père, plus fort en agriculture qu’en numismatique, mais
-d’une pièce bien autrement curieuse, d’une pièce inconnue, inespérée,
-unique, d’une pièce dont le savant et vénérable historien de
-Canteperdrix, l’ami d’A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane,
-n’avait pu soupçonner l’existence, d’une pièce, enfin, sur la face de
-laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée:
-CANTAPERDIX CIVITAS! Sur le revers, au milieu de lettres presque
-effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de
-la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.</p>
-
-<p>La découverte de cette médaille prit les proportions d’un événement.
-Ainsi, dans un temps où la France gémissait encore sous le poids de la
-féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie!
-Chacun voulait voir la fameuse pièce; quelques jaloux insinuèrent
-qu’elle pourrait bien être fausse, mais tous, enthousiastes ou
-sceptiques, me conseillèrent la même chose:&mdash;il faut porter cela à
-maître Cabridens.</p>
-
-<p>Porter cela à maître Cabridens! Quelle impression ces simples mots me
-faisaient!... Entrer dans la maison de mademoiselle Reine! Qui sait? la
-rencontrer... lui parler peut-être...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir,
-c’est avec une pièce semblable<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> qu’on doit payer passage sur le pont qui
-mène en paradis. Mais je n’osais pas; retenu par l’absurde timidité des
-amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens lui-même
-devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître
-Cabridens prit les devants; il rencontra mon père, il lui dit avoir
-entendu parler de moi, de mes goûts, qu’il aimait les jeunes gens, qu’il
-voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps.
-Pour le coup, je n’hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau
-comme un fifre, je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.</p>
-
-<p>Drelin! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette; et la
-sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas
-épouvantable augmenté encore par l’écho du corridor. J’eus peur et
-j’allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir:</p>
-
-<p>&mdash;Maître Cabridens, s’il vous plaît?</p>
-
-<p>Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr’ouverte, et, ce
-jour-là, nous n’en dîmes pas davantage.</p>
-
-<p>Maître Cabridens m’attendait dans son cabinet. En rien de temps nous
-fûmes amis, on se lie vite entre numismates! Mademoiselle Reine nous
-écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable
-intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en
-creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux
-empaillés, le mé<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>dailler d’acajou avec ses innombrables petits tiroirs
-et ses rangées d’anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs
-fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de
-statuettes en plâtre tirées on ne sait d’où et représentant des gens qui
-se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis
-précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu’à la <i>veille</i>
-des légats avignonnais et jusqu’au petit fief héréditaire de la famille
-des Sanson.</p>
-
-<p>&mdash;Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître
-Cabridens.</p>
-
-<p>&mdash;Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de
-la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la
-société...</p>
-
-<p>Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me
-remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens
-m’accompagnant:&mdash;Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à
-cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis,
-nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais
-écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!...
-c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons,
-à revoir, monsieur Jean-des-Figues!</p>
-
-<p>Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VIII-a" id="VIII-a"></a>VIII<br /><br />
-<small>PALESTINE ET MAYGREMINE</small></h3>
-
-<p>Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de
-son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes
-dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige
-bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait
-les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les
-bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles
-tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver.
-Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait
-souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum
-de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps
-venir, sans le voir encore.</p>
-
-<p>Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de
-<i>Palestine</i>, ou plutôt de <i>Maygremine</i>, comme les paysans l’appelaient
-malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée
-ainsi qu’une auberge dans la poussière de la<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> grande route, le même nom
-qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les
-roses et les oliviers.</p>
-
-<p>Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade
-pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude
-d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais
-dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame,
-musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait
-ses travaux, et quelquefois,&mdash;on se rappelait, sacrebleu! quoique
-notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!&mdash;quelquefois,
-il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux
-verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure,
-sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles
-réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la
-simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué.
-Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.</p>
-
-<p>D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les
-promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine
-d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier
-parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La
-mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris,
-presque<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait
-craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les
-mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre,
-vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme
-un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être
-incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un
-amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les
-paysans appellent ce genre de roche <i>marras</i> ou <i>nougat</i>, maître
-Cabridens disait <i>pudding</i>, il faut croire que c’est là le nom
-scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des
-restes de vieille maçonnerie.</p>
-
-<p>Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur
-de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les
-propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial,
-fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives,
-le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge.
-Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires
-presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des
-capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les
-moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis
-en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit
-mélancolique, dans de grands ré<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>servoirs carrés, vieux de cent ans, tout
-encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant
-qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de
-peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens
-travaux hydrauliques, <i>serves</i>, conduits crevés et aqueducs; partout de
-la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les
-cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible
-dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte
-d’une fée.</p>
-
-<p>Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là
-quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où
-les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de
-bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la
-tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à
-coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol
-inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti
-de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à
-l’autre, sur ses ailes de velours.</p>
-
-<p>Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte
-silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter
-les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine!
-nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<p>Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les
-prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos
-pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis
-quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le
-bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant;
-la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le
-vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de
-nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà toutes vos amours?&mdash;Non pas, certes! Nous avions pris, Reine
-et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.</p>
-
-<p>Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres
-brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants
-usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se
-compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.</p>
-
-<p>Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier!
-Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du
-temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous
-amusions à lui jeter des cailloux.&mdash;Si le monde savait!... disait Reine
-qui se croyait fort coupable.</p>
-
-<p>Vous riez?<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<p>Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à
-tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.</p>
-
-<p>Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?</p>
-
-<p>Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et
-courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom,
-jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais,
-hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir
-de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance,
-et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt
-la fleur éclore.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IX-a" id="IX-a"></a>IX<br /><br />
-<small>AU FOU!... AU FOU!...</small></h3>
-
-<p>Qu’est-ce que l’amour?</p>
-
-<p>On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans
-l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien
-qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait
-point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous
-avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions
-faire la plus cruelle de nos souffrances.</p>
-
-<p>L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop
-simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment
-aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en
-guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de
-figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes
-couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle
-lectrice!</p>
-
-<p>Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> puissance de
-l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment
-ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de
-soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des
-siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile
-en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot
-amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont
-certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement
-affublé.</p>
-
-<p>Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi
-détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi
-perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!</p>
-
-<p>L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si
-la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu
-quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous.
-Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que
-nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit,
-et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des
-contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage,
-prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père,
-en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.</p>
-
-<p>Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent
-de nous, comme les capucins<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> de ceux qui font maigre, les poëtes que
-l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au
-contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les
-épines, bien entendu.</p>
-
-<p>J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi,
-Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de
-mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence
-des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer
-quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans
-m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!</p>
-
-<p>Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa
-malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille
-folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon
-cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour,
-et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf,
-éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse
-reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où,
-m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait,
-sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine
-d’amandiers.</p>
-
-<p>Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait
-éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à
-part la verdure<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était
-blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de
-neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les
-parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre
-à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des
-chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se
-dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la
-Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de
-tempête!</p>
-
-<p>Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin
-nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car,
-bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et
-comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait
-malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant
-amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais
-tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.</p>
-
-<p>J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:</p>
-
-<p>&mdash;Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!</p>
-
-<p>&mdash;Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.</p>
-
-<p>C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de
-Maygremine pour garder la chèvre<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> et que madame Cabridens venait
-d’élever à la dignité de femme de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.</p>
-
-<p>&mdash;O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!</p>
-
-<p>Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée
-dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce
-moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre
-mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage
-s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout
-ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à
-boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la
-flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque
-ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps
-que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais,
-auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si
-je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses
-cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps
-que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes
-vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par
-surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues,<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> quoique les
-archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus
-savoureux baiser du monde.</p>
-
-<p>Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au
-cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et
-ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté
-de Maygremine.</p>
-
-<p>Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors
-j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me
-regardait en riant et criait de toutes ses forces:</p>
-
-<p>&mdash;Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p>
-
-<h3><a name="X-a" id="X-a"></a>X<br /><br />
-<small>LES QUATUORS D’ÉTÉ</small></h3>
-
-<p>Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après
-un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les
-avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux
-et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se
-répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations
-délicieuses dont je le sentais déborder.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aimiez Roset, malheureux!</p>
-
-<p>&mdash;Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien
-comprendre aux sublimités de l’amour!</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’aimiez, vous dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais
-guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux
-amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles,
-l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums
-qui tombe des amandiers en fleur?<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me
-fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé
-Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais
-quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le
-véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc
-d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que
-j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne
-m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au
-pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme
-malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.</p>
-
-<p>M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un
-musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec
-beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux
-d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses
-doigts; mais si on essayait de le féliciter:&mdash;N’est-ce pas que c’est
-touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement,
-rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites
-comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux
-bécasses!</p>
-
-<p>Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable
-d’homme arrivait à Maygremine,<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> amenant à sa suite deux amateurs
-toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois
-boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents
-Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la
-<i>Société des quatuors d’été</i>, qui se réunissait ainsi tous les lundis et
-vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je
-fus admis à les écouter, par faveur spéciale.</p>
-
-<p>On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres
-étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: <i>Un!... deux!...
-trois!... quatre!...</i> et voilà nos exécutants en train de faire aller
-les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux
-endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté
-particulières aux vrais dilettanti. <i>Piano!... piano!... piano!...</i>
-disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop
-fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens
-s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or
-par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors
-glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand
-bassin.</p>
-
-<p>Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une
-fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les
-violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> à dos
-de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de
-cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les
-persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique,
-de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.</p>
-
-<p>Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands
-artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux
-chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les
-prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la
-fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les
-flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.&mdash;Mon cher
-Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez
-pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et
-pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop
-mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!&mdash;«Ce M. de
-Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait
-maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques
-du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.</p>
-
-<p>Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu
-par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais
-dame! après deux heures de grande musique!... Mu<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>sique à part, c’était
-encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant
-le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée.
-Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux
-cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et
-venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les
-touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine
-effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes
-joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se
-dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du
-pauvre Mitre.</p>
-
-<p>Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et
-quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce
-moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et
-mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un
-grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de
-feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me
-souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.</p>
-
-<p>Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je
-ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin
-crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils
-étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> avait, sans doute, la
-peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!&mdash;Dans les yeux de
-Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre
-contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au
-fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des
-grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs
-immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.</p>
-
-<p>Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait
-chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi
-poudroie autour en poussière d’or.</p>
-
-<p>Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter,
-ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits
-sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas
-un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon,
-devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais
-quelles sottises à l’oreille.&mdash;De vous pincer, juste ciel! et où cela,
-monsieur Jean-des-Figues?&mdash;Au beau milieu du salon, madame, ainsi que
-j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu,
-d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible
-à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste
-regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut dé<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>licieux; et,
-suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la
-saveur du doux et terrible baiser.</p>
-
-<p>Pour le coup, je me crus ensorcelé!</p>
-
-<p>Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce
-baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine
-que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait
-donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore
-et la retrouver.</p>
-
-<p>&mdash;Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses
-Reine pour en être à jamais guéri.<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XI-a" id="XI-a"></a>XI<br /><br />
-<small>ROMÉO ET JULIETTE</small></h3>
-
-<p>Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour,
-c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle
-Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.</p>
-
-<p>Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était
-forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris
-au hasard le chemin de Maygremine.</p>
-
-<p>L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les
-lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre
-sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux
-d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.</p>
-
-<p>Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier
-étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait
-s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> Je la
-voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il
-me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller
-comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les
-grillons et les rossignols.</p>
-
-<p>Je m’avançai jusque sous le balcon.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?</p>
-
-<p>&mdash;Vous embrasser, mademoiselle.</p>
-
-<p>Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais
-sérieusement l’escalade:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!</p>
-
-<p>A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où
-je m’accrochais déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.</p>
-
-<p>Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille
-et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du
-rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le
-chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que
-le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.</p>
-
-<p>Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans
-chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite
-qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme dans <i>Roméo</i>! disait-elle. Et<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> que venez-vous faire sur
-mon balcon, à pareille heure?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain,
-Jean-des-Figues?</p>
-
-<p>&mdash;Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me
-précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un
-récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais
-pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.</p>
-
-<p>Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre.
-Elle finit pourtant par me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à
-l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.</p>
-
-<p>&mdash;Aimer Roset! Dieu m’est témoin...</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, ce baiser?...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues?
-Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux
-fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait
-d’une rose!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes
-détestables sophismes.</p>
-
-<p>J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> fleur qui devait
-guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas
-au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon,
-devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle
-Roset qui riait dans le clair de lune.</p>
-
-<p>Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle
-avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa
-rivale.</p>
-
-<p>Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une
-sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le
-velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux
-d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos
-lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.</p>
-
-<p>Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!</p>
-
-<p>Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais
-clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et
-le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et
-nous mourions sans avoir d’histoire.</p>
-
-<p>Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de
-plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et,
-toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que
-j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XII-a" id="XII-a"></a>XII<br /><br />
-<small>DÉPART SUR L’ANE</small></h3>
-
-<p>Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait
-toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession
-de ce charmant et détestable succube.</p>
-
-<p>Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître
-Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos
-dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple.
-Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner
-une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.</p>
-
-<p>La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La
-malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède
-trouvé!</p>
-
-<p>Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques
-pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et
-vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme
-font les abeilles aux premiers beaux jours, quand,<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> n’osant pas encore
-se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.</p>
-
-<p>J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait
-positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un
-ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu
-fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de
-plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine,
-si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau
-matin de mes projets de gloire et de voyage.</p>
-
-<p>Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur
-Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse
-allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux
-d’un écervelé?</p>
-
-<p>Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset.
-Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:</p>
-
-<p>&mdash;Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer.
-L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais
-comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te
-porterait au bout du monde.</p>
-
-<p>Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer
-l’équipement de Blanquet.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les
-poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une
-solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade
-fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à
-la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le
-brave homme fit semblant de ne pas entendre:&mdash;Attendez, dit-il tout à
-coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le
-temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait,
-refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en
-velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre
-costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La
-mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à
-bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.</p>
-
-<p>Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon
-ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le
-portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.&mdash;Il faudra
-peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint
-m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je
-sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques;
-quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la
-poulaine relevés en bec d’oiseau<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> comme ceux de Polichinelle; un gilet
-pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du
-plus magnifique velours bleu.</p>
-
-<p>Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore
-plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine
-rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous
-la charge.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la
-gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.</p>
-
-<p>&mdash;Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre,
-tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la
-gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.</p>
-
-<p>&mdash;Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart
-d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de
-paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.</p>
-
-<p>Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en
-songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout
-le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père,
-d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:</p>
-
-<p>&mdash;Sois sage, Jean... puis: <i>Arri, Blanquet</i>! et voilà Jean-des-Figues
-parti pour la gloire.</p>
-
-<p>Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> enfile du regard
-toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je
-regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière,
-ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les
-ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les
-petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout
-vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.</p>
-
-<p>Une voix railleuse interrompit ma contemplation.</p>
-
-<p>&mdash;Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me
-criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie
-m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au
-trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.</p>
-
-<p>C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes
-concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue
-de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon
-pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XIII-a" id="XIII-a"></a>XIII<br /><br />
-<small>FUITE DE BLANQUET</small></h3>
-
-<p>Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que
-voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en
-costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à
-la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour
-valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de
-meilleur cœur.</p>
-
-<p>Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour
-changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers:
-ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait
-cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une
-fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée,
-j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte,
-toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi,
-entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas
-la<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à
-piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de
-mes figues qui duraient toujours.</p>
-
-<p>Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises
-du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de
-nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il
-traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses
-prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux
-pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte
-du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde
-au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe
-tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas,
-s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide,
-quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.</p>
-
-<p>Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une
-fois aussi,&mdash;pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il
-vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs
-claires du Rhône,&mdash;Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le
-cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.</p>
-
-<p>Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies
-diminuèrent. La Champagne, bien<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> que peu aimable, ne nous vit presque
-pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le
-moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si
-mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.</p>
-
-<p>Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous
-approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas,
-du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la
-grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le
-bruit.</p>
-
-<p>Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au
-jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.</p>
-
-<p>Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des
-milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre
-moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce
-grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées
-déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement
-dans le demi-jour et la fumée!</p>
-
-<p>J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous
-montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris,
-entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre
-et noir comme de l’herbe de cimetière.&mdash;Tiens, mange, Blanquet, mange,
-dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>
-Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet
-contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et
-de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait.
-Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le
-licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant
-feu des quatre pieds, vers la terre natale.</p>
-
-<p>Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il
-culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse;
-et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de
-l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon
-tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches,
-baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en
-bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement
-de terre glaise.</p>
-
-<p>Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues
-avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet
-courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des
-Couffes.&mdash;Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en
-route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui,
-libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à
-oublier, la gloire à conquérir?...</p>
-
-<p>Je songeai d’abord à la gloire.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XIV-a" id="XIV-a"></a>XIV<br /><br />
-<small>UNE PREMIÈRE</small></h3>
-
-<p>Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un
-cousin homme de goût!</p>
-
-<p>Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides
-provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le
-soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si
-j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,&mdash;romans,
-brochures ou gazettes,&mdash;évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète
-le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui
-passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie,
-et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat,
-j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans
-Canteperdrix, à tailler ma vigne.</p>
-
-<p>Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres,
-choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris
-les idées les moins raisonnables du monde.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<p>Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un
-pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient
-harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans
-exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre
-souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des
-pipes de diamant et d’or!</p>
-
-<p>Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles
-choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant
-ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un
-double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné
-d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un
-oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou
-de Meudon!</p>
-
-<p>Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de
-méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se
-retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais
-soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en
-allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris
-des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les
-boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau
-garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse,
-descendre de voiture en joyeuse<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> compagnie:&mdash;Ce doit en être un, me
-disais-je, et j’avais envie de me présenter.</p>
-
-<p>Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!</p>
-
-<p>Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique
-devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût
-offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire
-violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais
-je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.</p>
-
-<p>Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir
-cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des
-girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes
-en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je
-cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau
-qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de
-femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au
-beau milieu, une émotion subite me vint.</p>
-
-<p>La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les
-comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend
-rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums,
-Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il
-s’aperçoit lui-même distinctement,<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> assis avec son justaucorps écarlate,
-dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les
-artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus
-exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne
-emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le
-mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs,
-et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent
-notaires à Canteperdrix!</p>
-
-<p>Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette
-apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se
-sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de
-vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu
-chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au
-moment où le rideau retombe:</p>
-
-<p>&mdash;Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.</p>
-
-<p>Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait,
-à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il
-s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher
-dans la capitale.</p>
-
-<p>Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en
-me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large
-barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span>
-lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du
-théâtre.</p>
-
-<p>Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage
-d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de
-demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et
-grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de
-ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.</p>
-
-<p>Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui
-dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se
-promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en
-devins rouge comme mon gilet.</p>
-
-<p>&mdash;Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà
-un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée
-qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit
-noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son
-feuilleton pour vivre.</p>
-
-<p>Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors,
-pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité
-ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle
-que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le
-reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de
-me mener au grand air.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XV-a" id="XV-a"></a>XV<br /><br />
-<small>SUR L’IMPÉRIALE</small></h3>
-
-<p>Une fois dehors:&mdash;«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir
-tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard
-bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et
-la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au
-Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche,
-et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:&mdash;Oui,
-voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs
-humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah!
-Jean-des-Figues, naître au <small>XVI</small>ᵉ siècle, aimer des souveraines comme le
-Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme
-Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme
-Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il
-nous aurait fallu.</p>
-
-<p>Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> nom et le titre de mon
-nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais
-sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande
-éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut
-être fait.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une
-voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se
-croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne
-du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le
-printemps et l’été!</p>
-
-<p>Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de
-Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de
-causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues
-parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas,
-n’ayant pas l’habitude du trottoir.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je
-voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que
-j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens
-jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous,
-il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon
-cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments
-se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un
-petit fifre comme si un régi<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>ment défilait. Il m’a semblé alors que nous
-marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés
-par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais
-c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours
-chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se
-passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends
-encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.</p>
-
-<p>&mdash;Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban
-avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa
-moustache d’un air satanique.</p>
-
-<p>L’omnibus roulait sur un pont.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la
-grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans
-l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle
-et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te
-donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la
-gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te
-rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au
-ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.</p>
-
-<p>J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais
-déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de
-l’impériale. Mais<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> laissant retomber son bras et considérant la grande
-Ourse avec tristesse:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants
-jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de
-barbares<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.</p></div>
-
-<p>Tant d’éloquence me transporta.</p>
-
-<p>&mdash;Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!</p>
-
-<p>&mdash;Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein
-marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent,
-reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets
-que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par
-hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles
-d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes
-contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la
-peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.</p>
-
-<p>Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille
-d’huître, me paraissait un Prométhée.<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVI-a" id="XVI-a"></a>XVI<br /><br />
-<small>LE CÉNACLE</small></h3>
-
-<p>Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban
-l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me
-fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut
-mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous
-trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert
-comme moi la malle de quelque cousin Mitre.</p>
-
-<p>Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de
-respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but
-véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et
-l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux
-maintenant!</p>
-
-<p>Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le
-criterium du cénacle.</p>
-
-<p>Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout
-de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni
-de sentiment,<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui,
-lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil
-idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du
-Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel,
-ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.</p>
-
-<p>Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de
-large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne
-manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine
-injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris
-le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée
-qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits
-par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés,
-vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous
-les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres,
-Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à
-contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs
-exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un
-vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre
-toute-puissante fantaisie.</p>
-
-<p>Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé&mdash;littérairement&mdash;la
-coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de
-se réfugier<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices,
-en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme
-et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du
-<i>cannabis indica</i>, de l’opium et du vin d’Espagne.</p>
-
-<p>Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles
-strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux
-étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations
-étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si
-parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout
-d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:&mdash;«Que
-l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»</p>
-
-<p>Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de
-braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons
-ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse
-s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes
-classiques à briser.</p>
-
-<p>Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou
-maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à
-l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait,
-peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer
-une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>
-d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front,
-mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme
-de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides
-d’or.</p>
-
-<p>O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se
-rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie
-furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux
-Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises
-et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des
-matières en ressemblait à une liste des <i>Mille-e-tre</i>, recueillie çà et
-là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait
-le tour du monde.</p>
-
-<p>Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui,
-Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce
-Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie
-quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec
-lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire
-éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.</p>
-
-<p>Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du
-vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier,
-j’avais su condenser en formule:<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement
-intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois
-de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à
-suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations
-par des images et des sons.»</p>
-
-<p>Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers
-tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais
-d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une
-valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note,
-évoquent la même sensation qu’elle:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les seins étincelants d’une folle maîtresse.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!</p>
-
-<p>&mdash;«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le
-novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la
-vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi
-littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la
-poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque
-chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»</p>
-
-<p>J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le
-moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient
-de mots cha<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>toyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On
-voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres
-tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie
-composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes
-que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de
-soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait
-à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.</p>
-
-<p>Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives
-du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le
-secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour
-le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement,
-donnerait sa bénédiction aux <i>poetæ minores</i> agenouillés. Un Athénien de
-Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il
-disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout
-du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On
-mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je
-n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte
-Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVII-a" id="XVII-a"></a>XVII<br /><br />
-<small>LA GRECQUE DES ILES.</small></h3>
-
-<p>Et Reine? Et Roset?</p>
-
-<p>En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis
-du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils
-aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux
-les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.</p>
-
-<p>Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à
-l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt,
-chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où
-jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries,
-une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait
-sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable
-amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au
-milieu de tant d’autres voluptueux caprices?</p>
-
-<p>Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maî<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>tresse, mes amis me
-prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient
-parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car
-tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.</p>
-
-<p>J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne
-m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de
-voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un
-jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est
-quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de
-promener.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.</p>
-
-<p>Le visiteur s’inclina.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de
-prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis,
-m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:</p>
-
-<p>&mdash;Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il
-s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: <span class="smcap">la Revue barbare</span>,
-<i>organe de la nouvelle poésie</i>. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas;
-administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de
-secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de
-m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et
-subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable
-de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander
-ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie,
-afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.</p>
-
-<p>La <i>Revue barbare</i> naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de
-revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un
-piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un
-quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le
-cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités
-apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers,
-émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes
-peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas
-voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche,
-Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la
-rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes,
-se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate
-et bleu&mdash;ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la
-circonstance&mdash;et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies
-soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant
-déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas
-venir.</p>
-
-<p>Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes!
-Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de
-Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre
-restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en
-ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre!
-C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie
-littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.</p>
-
-<p>Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme
-jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable
-adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas
-se révéla.</p>
-
-<p>Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si
-maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en
-hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les
-luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des
-haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi
-efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques
-pouces. Tout lui profitait en longueur.</p>
-
-<p>Estimant néanmoins son système musculeux con<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span>venablement préparé,
-Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et
-carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme
-bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos
-mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en
-l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se
-mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un
-gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.</p>
-
-<p>Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de
-Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul
-n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de
-mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois
-encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons
-succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture
-cette annonce irritante et mélancolique:&mdash;<i>A paraître dans notre
-prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu</i>,
-<small>LA VIE EN ROUGE</small>, <i>par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et
-saine..., etc... etc.</i></p>
-
-<p>Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et,
-comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus
-d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:</p>
-
-<p>&mdash;Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues;<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> j’ai essayé de leur
-donner des vers, mon <i>Jupiter peignant les comètes</i>, dans la grande
-manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était
-bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="dtts">...............</span><br />
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="i0">Des étoiles restaient entre les dents du peigne!<br /></span>
-<span class="i0">Sur son trône taillé dans un clair diamant,<br /></span>
-<span class="i0">Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,<br /></span>
-<span class="i0">Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,<br /></span>
-<span class="i0">Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu
-de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux
-premier chapitre à tout le cénacle assemblé.</p>
-
-<p>&mdash;Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas,
-souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:&mdash;Je vous
-montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.</p>
-
-<p>Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous
-pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres
-joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique
-dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en
-m’attendant, fumait un cigare sur la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Serai-je à temps pour la lecture?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> commencé, je ne sais pas
-quel train ils mènent là-haut.</p>
-
-<p>Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir
-combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa
-revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient
-encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.</p>
-
-<p>Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne
-était assise.&mdash;La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut
-pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume.
-Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode
-orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau
-claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne.
-Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils
-l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà
-à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable
-enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare
-complaisance.</p>
-
-<p>Je compris alors la tristesse de Nivoulas.</p>
-
-<p>Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se
-précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche
-s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de
-rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru
-au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui
-l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville,
-devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait
-laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de
-Canteperdrix!<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVIII-a" id="XVIII-a"></a>XVIII<br /><br />
-<small>ROSET RACONTE SON HISTOIRE</small></h3>
-
-<p>Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout
-le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me
-retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue
-vertueuse.</p>
-
-<p>Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à
-couler.</p>
-
-<p>Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait
-embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur
-le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en
-croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.</p>
-
-<p>Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le
-rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.&mdash;Le
-moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime
-résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle
-m’avait prise en grippe!<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<p>Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la
-route de Marseille.</p>
-
-<p>&mdash;Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce
-que je savais seulement la place de votre Paris?</p>
-
-<p>Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés,
-Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en
-Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi,
-l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur
-maison roulante.</p>
-
-<p>Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de
-Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu
-vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de
-ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles:
-«Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier
-supérieur...»</p>
-
-<p>&mdash;Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont
-noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter:
-ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous
-étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille
-voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres
-côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement,<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>
-sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe
-blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme
-une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en
-chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au
-milieu des ustensiles et des paquets de linge.</p>
-
-<p>Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée
-plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma
-naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la
-grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous
-le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux
-reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!</p>
-
-<p>Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit
-l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père,
-que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite
-voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été
-du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les
-gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le
-boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un
-pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi,
-j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise,<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span>
-pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:</p>
-
-<p>&mdash;Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main
-au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il
-m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps
-pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta
-mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit
-un peu vite, et l’on t’oublia.</p>
-
-<p>Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la
-famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les
-marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé,
-volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du
-jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin;
-quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour
-très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse
-et ma robe.</p>
-
-<p>Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays,
-suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage,
-plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait
-pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les
-bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> y excellait, et comme ce
-garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.</p>
-
-<p>Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan
-montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride,
-et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous
-comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait
-notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât
-les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans
-avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je
-criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête
-menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait
-ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle
-chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore,
-pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.</p>
-
-<p>Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des
-distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à
-souper, il me demanda en mariage pour le soir même.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le soir même, Roset?</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les
-bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que
-nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XIX-a" id="XIX-a"></a>XIX<br /><br />
-<small>FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET</small></h3>
-
-<p>&mdash;Vous vous épousâtes donc?</p>
-
-<p>&mdash;Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me
-parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les
-Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait
-déranger bien des projets.</p>
-
-<p>Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils
-possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre
-froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois
-dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait
-d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de
-faire revernir la caravane.</p>
-
-<p>Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un
-vacarme:</p>
-
-<p>&mdash;Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais,
-moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et
-ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> saurions
-en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à
-nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.</p>
-
-<p>Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les
-poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction
-en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait
-de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de
-marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le
-soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Marseille où vous me cherchiez?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si
-jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me
-délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et
-de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.</p>
-
-<p>Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous
-prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous
-nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir
-s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions
-ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre,
-et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour
-de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent
-attachés un peu<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des
-charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions,
-ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.</p>
-
-<p>S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les
-bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps
-immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la
-nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette
-quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les
-bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne
-faudrait-il pas qu’il en mourût trop.</p>
-
-<p>Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les
-montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se
-fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par
-bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et
-l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin!... soupira Jean-des-Figues.</p>
-
-<p>&mdash;Nous partîmes donc, continua Roset.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela, Roset, vous partîtes?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je
-n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un
-ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire
-épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> alors à vous
-chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre
-de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin,
-puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis
-encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros,
-et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre,
-comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des
-affaires et qui ressemblait au Père éternel.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vendre..., le brigand!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux
-Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes
-chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la
-mer, au <i>Roucas blanc</i>, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là,
-Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...</p>
-
-<p>Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une
-femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles.
-Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien
-pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait
-au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible;
-enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la
-main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe.
-Il me fit peine, je<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.</p>
-
-<p>J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à
-Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui
-n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple
-pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me
-suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en
-plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout
-droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux
-jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave
-garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.</p>
-
-<p>&mdash;Que d’aventures en plein <small>XIX</small>ᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XX-a" id="XX-a"></a>XX<br /><br />
-<small>ET NIVOULAS...?</small></h3>
-
-<p>Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans
-manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne
-sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour,
-cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce
-verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette
-chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en
-sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes
-dents, alors, tout étonné de mon plaisir:&mdash;Fallait-il être bête!
-m’écriai-je.</p>
-
-<p>Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme
-je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une
-pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi,
-quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades
-ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me
-trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné
-sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de
-qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au
-jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O
-Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour
-éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en
-partant. Nivoulas pâlit...</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et
-s’efforçant de sourire.</p>
-
-<p>Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même
-mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé
-en la montrant:&mdash;Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle,
-Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce
-moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir
-flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.</p>
-
-<p>Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un
-regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis
-seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais
-d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.</p>
-
-<p>Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette
-douleur de lui ravir sa maîtresse.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> Mais aussi, je vous le demande,
-quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était,
-la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je
-d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une
-mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux
-pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce
-soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.</p>
-
-<p>La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En
-voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux
-yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une
-émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le
-cerveau.&mdash;Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à
-l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et
-préférai ne pas me répondre.</p>
-
-<p>La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la
-promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie.
-Enfin elle se décide à parler:</p>
-
-<p>&mdash;Si nous allions souper? dit-elle.</p>
-
-<p>Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la
-déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si
-jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si
-fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> brun et sur
-sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée,
-faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet
-phrygien.</p>
-
-<p>Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout,
-de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et
-comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes
-projets de vertu s’étaient envolés.</p>
-
-<p>Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on
-n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons
-tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares,
-et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne
-rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous
-nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La
-Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.</p>
-
-<p>Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de
-grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud
-de ruban, le loup se détache... Miséricorde!</p>
-
-<p>&mdash;Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure
-inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXI-a" id="XXI-a"></a>XXI<br /><br />
-<small>L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR</small></h3>
-
-<p>Nivoulas fut heureux trois semaines.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset
-depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà
-devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai
-petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la
-main.</p>
-
-<p>C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes
-amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si
-j’avais choisi moi-même.</p>
-
-<p>La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps
-de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à
-la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor,
-veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et
-dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en
-compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> de la
-main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si
-galamment porter son sceptre royal de folle avoine.</p>
-
-<p>La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La
-fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le
-nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut
-mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom
-d’<i>Hostel de Saint-Adamastor</i>, aristocratiquement inscrit autrefois,
-autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais
-en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les
-boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent
-insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais
-ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de
-Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis,
-les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le
-vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des
-visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et
-passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.</p>
-
-<p>Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui
-semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit
-jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré
-l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le para<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span>vent de M.
-Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle
-Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour
-s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes.
-Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa
-façon de comprendre le <small>XVIII</small>ᵉ siècle et l’amour!</p>
-
-<p>Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans
-cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui,
-apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.</p>
-
-<p>En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du
-cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les
-spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’<i>entrée au café</i>
-surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de
-la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi
-un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du
-bonheur et de la grande vie.</p>
-
-<p>Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les
-loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes,
-n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.</p>
-
-<p>Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes
-garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles,
-mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> par les sottes
-lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes
-perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et
-dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles
-affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le
-fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis,
-obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la
-vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et
-prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau
-sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.</p>
-
-<p>Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset;
-Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais
-quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés
-du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle
-Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à
-ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un
-beau jour.</p>
-
-<p>Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière,
-bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait
-ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset
-moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!</p>
-
-<p>Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne
-voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait
-l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis,
-en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui
-demander raison de ce public élan de tendresse:</p>
-
-<p>&mdash;Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en
-s’enfuyant.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXII-a" id="XXII-a"></a>XXII<br /><br />
-<small>LE CORSET ROSE</small></h3>
-
-<p>C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses
-selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis
-cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et
-blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large
-escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent
-tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et
-l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et
-sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande
-Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul
-par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant
-personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand
-j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.</p>
-
-<p>Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> il savait la
-nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse
-me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma
-main en cherchant la serrure:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être
-nerveux!</p>
-
-<p>Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide,
-et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants
-déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un
-oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut,
-Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand
-il était triste, c’était sa façon de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure?
-Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de
-confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y
-prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et
-commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je
-changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de
-Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:</p>
-
-<p>&mdash;Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de
-Reine; mais fais mieux que<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> Brutus, et n’attends pas une blessure
-mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!</p>
-
-<p>Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier
-que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait
-une cuirasse.</p>
-
-<p>Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de
-Roset sur le coin du lit?</p>
-
-<p>Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines!
-Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et
-devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant
-corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces
-corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de
-rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!</p>
-
-<p>Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce
-moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à
-dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une
-imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me
-revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que
-Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors
-toute ma douleur éclata.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je
-le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que
-d’amour. Regarde ce<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à
-vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.</p>
-
-<p>Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils
-riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il
-y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous
-autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de
-scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset.
-Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de
-corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier
-joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du
-pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le
-voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un
-Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle
-griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des
-cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un
-soupçon de carmin.</p>
-
-<p>Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé
-qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui,
-je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le
-corset en satin rose de mademoiselle Roset.</p>
-
-<p>Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu
-consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque
-inquiétude. Il ne<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> voulut pas me quitter de la nuit.&mdash;Tu es trop agité
-pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai
-sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais
-très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence,
-mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau
-sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du
-sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute
-la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était
-complètement consolé.</p>
-
-<p>Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans
-les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs,
-Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à
-pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire
-reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives
-descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les
-poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses
-lèvres&mdash;ne lui demandez pas pourquoi&mdash;le corset tiède encore et
-suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais
-aimée, je vous jure!<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXIII-a" id="XXIII-a"></a>XXIII<br /><br />
-<small>AMÈRE DÉRISION</small></h3>
-
-<p>Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui
-m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En
-avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant
-la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis,
-corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand
-votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont
-bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous
-cogner le front.</p>
-
-<p>Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot
-grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je
-m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma
-propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le
-personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui,
-désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des
-inventions les plus raffinées du luxe, des<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> arts et du plaisir, et
-finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la
-Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.</p>
-
-<p>Le fond psychologique de mon <i>Étude</i> laissait peut-être quelque chose à
-désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre
-carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les
-diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait
-rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le
-pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait
-décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec
-l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le
-cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un
-petit carré de vélin!</p>
-
-<p>Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant
-dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les
-frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un
-petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine
-des libraires MES ORGIES, <small>LIVRE DE VERS</small>, <i>par Jean-des-Figues</i>, avec son
-beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte
-d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui
-représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes
-ornées de<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des
-reins.</p>
-
-<p>J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse
-dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez
-piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait
-mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de
-rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du
-diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!</p>
-
-<p>Enfin, une lettre arriva:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="r">
-«Canteperdrix, quatorze d’avril 1865<br />
-</p>
-
-<p class="indd">»Mon cher garçon,<br />
-</p>
-
-<p>»J’ai lu ton livre et ne t’en fais pas compliment. Depuis
-avant-hier que Roman, le facteur, nous l’apporta, c’est comme si
-l’enfer était entré rue des Couffes; ta mère pleure, tes tantes
-pleurent, tout le monde pleure, et sœur Nanon, qui ne parle plus
-d’héritage, se signe toujours en parlant de toi.</p>
-
-<p>»Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues?
-Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes
-chansons? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans
-chemise! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour
-mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à
-travailler comme un satyre?<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>»Et tu as le front encore de me demander de l’argent! D’abord, je
-te dirai que nous sommes présentement plus désargentés que le
-ciboire des pénitents gris; l’orage a fait périr la bonne moitié de
-nos vers à soie et le reste ne promet guère; les oliviers tombent
-fleur avant l’heure; la vigne a toujours la maladie, sans compter
-que j’ai dépensé trois cents francs au moins cet hiver à la
-Cigalière pour relever le bastidon, chercher la source qui s’était
-perdue et faire couler l’eau.</p>
-
-<p>»Ah! si tu la voyais maintenant notre Cigalière, toute passée au
-lait de chaux et luisant de loin dans les figuiers, avec ses murs
-blancs et ses tuiles neuves! Si tu voyais la vieille treille
-remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage,
-le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord,
-tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la
-main; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là,
-Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand
-seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à
-Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on
-ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des
-chansons honnêtement.</p>
-
-<p>»Mais quant à t’envoyer un liard rouillé en sus de ton mois, il n’y
-faut pas compter, Jean-des-Figues, même si j’avais des écus plein
-mon grenier. Je ne veux pas me laisser manger vif, et c’est bien
-assez<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> de ce que je te donne pour l’honneur que tu fais à la
-famille.</p>
-
-<p>»J’ai l’honneur d’être, en attendant, ton père qui t’aime.»</p></div>
-
-<p>Et la signature.</p>
-
-<p>A tout autre moment, la lettre m’aurait ému, m’apportant ainsi en pleine
-mélancolie parisienne un parfum lointain du pays; mais cette fois je
-n’en remarquai que l’ironie involontaire. N’était-ce pas bien le cas de
-venir, comme mon père le faisait, me reprocher mes folles amours et mes
-débauches, alors précisément que sans argent et sans maîtresse il
-m’arrivait quelquefois de me consoler du dîner absent en contemplant le
-bel effet de mon nom sur la couverture d’un livre?</p>
-
-<p>Quoi! Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour
-sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes! Quoi! tu
-passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu
-que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le
-trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par
-chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou
-qu’une grammaire grecque! Quoi! tu révères la femme comme la plus suave
-des fleurs et l’éclosion suprême de la matière; tu voudrais, afin de
-mieux t’en réjouir, la voir entourée de toutes les merveilles<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> du luxe,
-ainsi qu’un camélia délicat dans la laque et l’or d’une jardinière de
-salon; et pour toi précisément la porte du salon est fermée! De quoi
-sert donc la poésie si ce n’est à rendre plus douloureuse ta misère, en
-t’apprenant à désirer ce que tu ne saurais tenir!</p>
-
-<p>Ces réflexions et d’autres semblables me conduisirent promptement à une
-sorte de misanthropie. Pendant plusieurs mois, j’évitai soigneusement
-tout ce qui pouvait me rappeler des idées de richesse ou de plaisir. Le
-théâtre m’irritait; la musique surtout, avec ses chants, ses douces
-langueurs et ses accès de joie bruyante, m’était devenue
-particulièrement insupportable. Je vivais enfermé chez moi, raturant
-furieusement les dernières pages de mon étude, et tenté bien souvent de
-jeter au feu ce que j’en avais déjà écrit, tant le métier me paraissait
-métier de dupe.</p>
-
-<p>Cependant, ce n’était rien encore que cela, et le destin, avec Roset, me
-réservait une bien autre humiliation.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXIV-a" id="XXIV-a"></a>XXIV<br /><br />
-<small>LE SONGE D’OR</small></h3>
-
-<p>Est-il rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un
-bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d’un nuage de
-fin moka ou d’une goutte de vieux cognac roux comme l’ambre? de sentir
-sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au
-cœur un gousset bien garni? et, fermant les yeux à demi pour concilier
-les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de
-tout confondre en un même désir voluptueux, l’Idéal, le Réel, l’ombre de
-la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent
-dans le cerveau?</p>
-
-<p>Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom
-d’auteur&mdash;on fit courir le bruit que c’était l’œuvre d’une grande dame
-fort lancée&mdash;ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m’en
-acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous
-cette averse d’or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m’étais<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>
-offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la
-nuit rose. Irai-je d’abord au théâtre ou au bal? L’idée de ces joies
-désirées me causait par avance une vive émotion.</p>
-
-<p>On trouvera invraisemblable qu’après avoir vécu plus d’un an à Paris, en
-plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le
-désillusionné, j’en fusse encore à considérer une soirée au
-Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s’ensuit, comme
-le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n’ai qu’une
-chose à répondre: j’étais ainsi!</p>
-
-<p>D’ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale,
-combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi?
-Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort
-d’un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris
-élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes,
-et finissent généralement par croire qu’ils ont beaucoup connu toutes
-sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les
-comparerais volontiers, n’était l’humilité de l’image, à ces garçons des
-cabarets à la mode qui s’imaginent être de grands viveurs parce que
-quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre
-l’œil à la serrure.</p>
-
-<p>Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand,
-le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir
-préalablement<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait
-la féerie-revue des Grains-de-Poivre.</p>
-
-<p>Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et
-chignons fous. Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus
-mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes
-cheveux. Palsambleu! Roset au bout de ma lorgnette...</p>
-
-<p>Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la
-porte des artistes, et Roset aussitôt m’arrivait encapuchonnée, sans
-avoir pris le temps d’agrafer son burnous.</p>
-
-<p>Ce n’était plus la Roset d’il y a trois mois, presque maigre et gardant
-encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset
-affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et
-qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises
-poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs;
-une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et
-plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune!
-mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de
-cédrat, confiture ambrée, musquée et sucrée, qu’il ne faut goûter que
-dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.</p>
-
-<p>Je m’aperçus avec quelque satisfaction que, ce soir-là, je n’avais pas à
-craindre pour elle l’injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une
-voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span>
-l’oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un
-martin-pêcheur.</p>
-
-<p>&mdash;Mon breack! dit Roset fièrement.</p>
-
-<p>Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en
-équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais,
-au même instant, pas plus gros que le poing, s’élança du fouillis des
-jupons et des fourrures, et ses pattes de devant appuyées sur le tablier
-de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d’aboyer
-furieusement aux grelots tintants du poney.</p>
-
-<p>Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle
-histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait
-la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que
-je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j’avais entièrement perdu la tête.</p>
-
-<p>Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d’un
-petit hôtel Renaissance? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de
-cette soirée m’est resté très-vague, et même je ne jurerais pas que le
-vin, la vanité et la joie ne m’eussent grisé un peu.</p>
-
-<p>Tout ce qu’il y a, c’est que je crus être ivre décidément, et voir
-trouble, et voir double, quand j’eus remarqué l’architecture de
-l’escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas,
-un candélabre à la main.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Rien que ça de luxe! disait Roset.</p>
-
-<p>Sans doute son luxe m’étonnait, mais ce qui m’étonnait plus que tout,
-c’était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s’emparait
-de moi et que j’essayais en vain de secouer.</p>
-
-<p>J’étais bien sûr de ne m’être jamais trouvé en bonne fortune pareille,
-bien sûr de n’avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et
-pourtant rien ne m’y paraissait nouveau: les fleurs des tapis, les
-moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais
-comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit
-nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce
-qu’elle allait laisser voir.</p>
-
-<p>&mdash;De deux choses l’une, me disais-je: ou bien il faut croire, comme
-Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues.
-Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m’étudiais à marcher
-droit.</p>
-
-<p>Enfin, de portière en portière et d’étonnement en étonnement, nous
-arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt
-dans le plus galant déshabillé du monde.</p>
-
-<p>Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset
-vêtue ainsi avec si peu de pudeur et tant de dentelles? Ce n’était,
-certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine! Et ce lit, ce nid
-d’amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> clarté
-sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées?</p>
-
-<p>Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux,
-comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu’il s’embellissait
-chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver
-ainsi toute la nuit, priant l’aurore et le soleil de me réveiller le
-plus tard possible.<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXV-a" id="XXV-a"></a>XXV<br /><br />
-<small>UNE IDYLLE</small></h3>
-
-<p>Les songes heureux s’en vont d’ordinaire aux premiers rayons, comme la
-rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller,
-je m’aperçus que mon rêve ne s’envolait point. Un vrai soleil entrait
-par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont
-la moins charmante n’était pas Roset qui s’étirait les bras en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues?</p>
-
-<p>&mdash;Pour mieux t’admirer, mon enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu
-admires. On n’en voit guère de pareil: pas commode, mais original. Mon
-imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... Et de sa
-petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se
-promenait dans les coussins.</p>
-
-<p>Horreur! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en
-apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon
-héros. O profonde<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> et comique humiliation des poëtes et de la poésie!
-Cet hôtel où je m’éveillais, ma fantaisie l’avait créé tout entier
-depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu’à la plus
-haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les
-plis amoureux des tentures, j’avais tout trouvé, tout imaginé; cet
-oreiller mignon, c’est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce
-peignoir de soie blanche où Roset s’enveloppait si bien, c’est moi
-encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et
-les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis
-chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et
-pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu’il me volait, qui
-installait-il? Roset, ma petite perle noire!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nom de sort! m’écriai-je en faisant voler le malheureux livre par
-la fenêtre.</p>
-
-<p>Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s’imagina que
-j’étais jaloux, et fut ravie:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pense plus au Valaque, me dit-elle; c’est moi qui ai eu tort de
-t’en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon
-théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne.</p>
-
-<p>Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s’agit d’encadrer une
-jolie fille, vaut les plus riches hôtels du monde; et là, je n’avais pas
-à craindre que l’ombre du Valaque m’importunât. Vite en chemin de<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> fer!
-Nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la
-découverte d’un bois.</p>
-
-<p>&mdash;En voici un qui sera complet avec deux amoureux, s’écriait Roset de
-temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles! Mais, au
-bout d’une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s’en aller
-plus loin.</p>
-
-<p>Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais
-presque sans m’en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi
-faite, que si le regret n’existait pas, le bonheur n’aurait de nom dans
-aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller
-à être amoureux naïvement. Je ne m’occupais pas de savoir, comme à
-Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui de pauvre Mitre.
-Grisé par l’odeur qu’ont les bois au printemps, je ne m’inquiétais guère
-non plus des railleries qu’un pareil retour de passion n’aurait pas
-manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois, Dieu me
-pardonne, que Roset me demandant comme autrefois:&mdash;Et si je te quittais,
-Jean-des-Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu:&mdash;Si tu me quittais,
-Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas!</p>
-
-<p>Mais Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire.
-La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du
-terrain:&mdash;Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend!... Et c’étaient des
-éclats<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> de rire. Elle avait voulu, pour mieux courir, quitter ses
-bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de
-l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien
-assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche
-de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi
-sous les rosiers d’un parc devenus buissons, et la robe de Diane de
-Poitiers, ourlée d’or et de perles fines, ne devait pas vraiment avoir
-mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts
-royales de Chambord ou de Chenonceaux.</p>
-
-<p>Mais c’est Roset qu’il fallait voir étendue paresseusement sous son
-ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante,
-ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit
-boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d’où s’exhalait un fin
-parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.</p>
-
-<p>Roset n’aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides
-l’étonnaient en la ravissant autant qu’une forêt vierge et ses lianes.
-Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi
-provençal, ses côtes plantées d’oliviers couleur d’argent et d’amandiers
-au feuillage pâle, ses rochers couverts de lavande et ses ravines
-brûlées du soleil, sans un brin d’herbe, où coule sur la marne bleue un
-mince filet d’eau claire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>Ici, au contraire, la verdure et l’eau, les fleurs humides, les mousses
-mouillées où le pied s’enfonce, et partout, même aux endroits élevés du
-bois où n’apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d’eaux cachées qui
-vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous
-vos pieds en nombre infini, et montant par d’invisibles canaux dans
-l’intérieur des hautes herbes et jusqu’à la cime des grands arbres,
-venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et
-affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;C’est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c’est encore
-plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine!</p>
-
-<p>La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous
-fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies mêlées de soleil
-dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons
-paysages des environs de Paris autant qu’un soleil bleu à une olivette,
-et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va
-bien le demi-deuil.</p>
-
-<p>Quelle fraîcheur il faisait! on eût dit que toutes les petites sources
-invisibles avaient fait irruption cette fois, entr’ouvrant les rudes
-écailles de l’écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles et des
-fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d’herbe sourdait un filet
-d’eau, et c’était, le long des étroits sen<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>tiers creusés dans le sable
-jaune, un murmure sans fin de ruisselets d’une heure et de cascades
-improvisées.</p>
-
-<p>Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de
-quelque forestier, avait l’air d’un vrai lustre d’église avec ses
-longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la
-mousse brillait, largement imprégnée d’eau, et les branches basses des
-châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes
-bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur frêle tige
-aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et
-fondue par l’averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe
-claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal; les oiseaux
-prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s’égouttaient à
-petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure
-auparavant m’avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d’une façon
-fort comique, un peu d’herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous
-retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d’eau,
-marais microscopique où se mirait l’envers des feuilles et d’où
-sortaient frissonnant à la brise comme des touffes de joncs les pointes
-du gazon noyé.</p>
-
-<p>Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne
-dura guère... Les huit jours étaient écoulés; le Panthéon, bleu de
-vapeur et pa<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>reil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les
-arbres; cela nous fit songer qu’il fallait regagner Paris.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXVI-a" id="XXVI-a"></a>XXVI<br /><br />
-<small>LES NOCES DE ROSET</small></h3>
-
-<p>Vous rappelez-vous, madame, ce bal de noces auquel nous assistions
-l’hiver dernier, et le triste amoureux qui vous fit tant rire? C’était
-un pauvre garçon depuis longtemps épris de la mariée. Tout le monde
-savait son secret, mais lui voulait faire le brave:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’elle se marie, tant mieux, je danserai à sa noce!</p>
-
-<p>Et il dansait, le malheureux, mais de quel air navré! Moi, ses
-entrechats me tiraient des larmes.</p>
-
-<p>Dire que pendant six mois, sans que rien m’y obligeât, j’ai joué cet
-attendrissant et ridicule personnage. Ah! Roset! Roset! que de noces en
-si peu de temps, que de noces où j’ai dansé comme on danse à ces
-noces-là, avec un pan de nez et les yeux rouges! Il est vrai que c’était
-un peu ma faute si Roset se mariait si souvent.</p>
-
-<p>Malgré nos huit jours de bonheur champêtre, je n’étais pas bien sûr
-encore d’aimer Roset; d’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> si j’en avais été sûr, je n’aurais
-voulu le laisser voir pour rien au monde. Amoureux? Un poëte lyrique!
-Cela fait rougir rien que d’y penser.</p>
-
-<p>Roset, elle, restait la même et prenait mon amour comme il venait. Il
-n’eût tenu qu’à moi, les premiers jours, de lui faire planter là son
-petit hôtel, son Valaque et ses robes à queue. Sans bien comprendre
-peut-être la nécessité du sacrifice, la chère enfant s’y fût néanmoins
-résignée pour me faire plaisir. Mais, voyant mon indifférence à cet
-endroit, elle fut ravie, et trouva charmant de pouvoir garder tout
-ensemble Jean-des-Figues, le Valaque et le petit hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! monsieur, ce partage est indigne!</p>
-
-<p>Sans doute, si je l’avais aimée. Mais puisqu’il était convenu que je ne
-l’aimais pas, puisque mes amis le savaient, puisque je le racontais à
-qui voulait l’entendre, ce partage devenait simplement une des mille
-petites gredineries donjuanesques que l’usage permet aux honnêtes gens;
-et j’avais le droit de rire et d’être fier en voyant, après nos
-querelles, Roset me revenir toujours la première, soit qu’elle m’aimât
-réellement, soit plutôt qu’elle ne pût résister au désir de me montrer
-un diamant nouveau ou bien quelque robe merveilleuse.</p>
-
-<p>Par malheur, s’il était facile de persuader aux autres que mes
-sentiments envers Roset n’allaient pas au delà du caprice, il l’était
-beaucoup moins de me le persuader à moi-même. Malgré mes grands airs<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span>
-cavaliers, malgré mes professions de foi magnifiques, je me réveillai un
-beau matin tout bêtement et tout bourgeoisement jaloux.</p>
-
-<p>Jaloux de Roset! sans oser le dire! On peut se figurer le supplice. Et
-Roset qui ne se gênait pas, Roset qui, sous mes yeux, le plus
-naturellement du monde, faisait succéder un Mingrélien au Valaque, puis
-beaucoup de personnes au Mingrélien!... Vous auriez cru parfois qu’elle
-y mettait de la malice.</p>
-
-<p>Passe encore pour les mariages officiels. Mais tous, mes amis eux-mêmes,
-voulurent être de la fête:&mdash;Jean-des-Figues ne se fâchera pas, il a trop
-d’esprit! Et Jean-des-Figues ne se fâchait pas. Ils me prenaient
-quelquefois pour confident, me déclarant Roset charmante; et
-Jean-des-Figues, la rage au cœur, se mettait à danser de plus belle à
-ces noces fantastiques qui recommençaient tous les jours.</p>
-
-<p>Je devins follement jaloux, jaloux de tout le monde, jaloux de mes
-meilleurs amis, des Mingréliens et des Valaques, jaloux de Mario
-reparue, jaloux même de Nivoulas qui ne me parlait plus depuis le
-scandale de ma trahison. Mais quel tonnerre d’éclats de rire, quel
-ouragan d’incrédulité, si j’avais dit que moi Jean-des-Figues, le poëte
-sceptique et libertin, j’étais amoureux et jaloux, jaloux à la tuer,
-amoureux à ne pas lui survivre, de cette charmante fille si bien coiffée
-qui daignait, au milieu de ses triomphes galants, se souvenir parfois de
-ses vieux amis et nous<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> apporter dans les plis de sa robe le parfum des
-élégances parisiennes!</p>
-
-<p>Deux anecdotes maintenant, pour bien montrer toute ma folie:</p>
-
-<p>De sa vie d’autrefois, Roset avait gardé le goût des caroubes sèches. La
-caroube, chez nous, est le régal des ânes; les polissons non plus ne la
-méprisent pas, et je me rappelle qu’en mon temps j’éprouvais du plaisir
-à tirer de toute la force de mes dents sur cette gousse résistante
-pareille à une lanière de cuir qui serait sucrée. Quoi qu’il en soit de
-la valeur gastronomique des caroubes, Roset les aimait, et un soir à la
-<i>Revue</i>, elle nous fit en riant l’aveu de ce goût bizarre. Dès le
-lendemain, elle recevait un paquet de belles caroubes, puis un autre la
-semaine suivante, et toujours ainsi tant que son caprice dura.</p>
-
-<p>Se procurer des caroubes à Paris n’était pas alors chose facile; j’avais
-eu besoin de la seconde vue des amoureux pour en déterrer un tonneau
-chez un épicier provençal de la banlieue, rival inconnu du père Aymès.</p>
-
-<p>Aussi cet envoi anonyme intrigua-t-il beaucoup la chère Roset:</p>
-
-<p>&mdash;Qui diable m’envoie ces caroubes?... C’est un tel, sans doute... non,
-un tel... mon vieux Grec de Marseille, peut-être... Et la voilà
-échafaudant les plus beaux rêves là-dessus, et riant!<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Jean-des-Figues, me dit-elle un jour, je l’ai enfin découvert mon
-homme aux caroubes.</p>
-
-<p>Cette confidence m’atterra. Roset voulait-elle me faire parler? ou bien
-quelque ami indélicat avait-il eu l’idée perfide de s’attribuer
-l’honneur et les bénéfices de ma galanterie? L’aventure était cruelle;
-mais je me contentai de devenir rouge sans révéler à Roset que l’homme
-aux caroubes c’était moi.</p>
-
-<p>Une autre fois que j’attendais Roset et que Roset ne venait pas, à deux
-heures du matin, par une pluie épouvantable, je me souviens d’être allé
-sous ses fenêtres faire le pied de grue.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre Jean-des-Figues, me disait Roset le lendemain, il pleuvait
-si fort hier que je n’ai pas eu le courage de venir. Mais crois-tu
-qu’avec ce temps-là, un inconnu en manteau brun s’est promené toute la
-nuit sous mes fenêtres?</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible, Roset!</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
-
-<p>Et nous rîmes, nous rîmes de cet imbécile!</p>
-
-<p>Cependant notre amour allait s’envenimant.</p>
-
-<p>Roset ne s’arrêtant pas de se marier, je pris des maîtresses par
-représailles. Peine perdue: Roset eut l’air de trouver cela naturel.</p>
-
-<p>&mdash;O perversité des femmes! disais-je.</p>
-
-<p>&mdash;O sottise des hommes! aurait pu dire Roset.</p>
-
-<p>Mais Roset avait mieux à faire que de philosopher sur ma sottise.
-Nivoulas, disparu depuis trois mois,<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> revenait de province, plus
-amoureux que jamais, avec un héritage et pardonnait tout, à cette
-condition qu’on l’aimerait comme autrefois, et qu’on renoncerait aux
-Mingréliens, aux Valaques et à Jean-des-Figues.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il que je renonce? me demanda Roset.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui! Pourquoi pas? lui répondis-je la rage au cœur, mais
-sans rien en laisser voir.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu alors, Jean-des-Figues!</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Roset.</p>
-
-<p>C’est ainsi que nous nous quittâmes; et le soir même, un grand désir de
-calme, de repos aux champs m’étant venu, le soir même je m’embarquais
-pour Canteperdrix, triste, il est vrai, mais heureux aussi de voir une
-fin à mes ridicules amours et à mon ridicule martyre.</p>
-
-<p>Pourtant, au moment de partir, je crus me rappeler que le matin, en nous
-quittant, lorsqu’elle me disait: Adieu, Jean-des-Figues! de sa voix
-malicieuse, Roset avait une larme, une toute petite larme tremblante au
-coin de l’œil.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que par hasard elle m’aimerait? Et j’eus presque envie de ne
-plus partir. Mais je m’aperçus que moi-même je pleurais. Alors tout mon
-scepticisme me reprenant:</p>
-
-<p>&mdash;Fou, fou, que tu es! m’écriai-je, de croire que Roset a pu t’aimer.
-Roset, tu le sais bien, n’aime que les caroubes et la cigarette, et si
-ses beaux yeux allu<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span>més t’ont semblé humides tout à l’heure, c’est que
-tu pleurais, toi, et que tu les voyais à travers tes larmes.</p>
-
-<p>Sur ce merveilleux raisonnement, la locomotive siffla.<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXVII-a" id="XXVII-a"></a>XXVII<br /><br />
-<small>RETOUR AU PAYS</small></h3>
-
-<p>A quatorze lieues de Canteperdrix, je quittai le wagon, selon l’usage,
-pour le coupé capitonné de drap gros bleu d’une voiture de messageries.
-Je me sentis tout d’un coup plus joyeux. Jusque-là Paris me poursuivait.
-En chemin de fer, vous n’êtes qu’à moitié parti: le tracas des trains,
-les gares, les buffets, les gens, c’est un peu de Paris qu’on emporte;
-mais la diligence connue, avec son conducteur qui vous a vu tout petit
-et qui a l’accent de votre ville natale, c’est un peu du pays qui vient
-au-devant de vous.</p>
-
-<p>Qu’elles me semblèrent aimables à traverser ces quatorze lieues, qui
-avaient été si longues, si longues, deux ans auparavant, sur le dos de
-Blanquet! Comme je riais à certains souvenirs, et comme mon arrivée fut
-réjouissante!</p>
-
-<p>Il faisait beau soleil, Canteperdrix se trouvait en pleines vendanges,
-et tout le long de la route on ne rencontrait que cornues de bois et
-bennes à charrier le raisin, qui s’en allaient pleines vers la ville,<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span>
-ou qui, revenant vides aux champs, se heurtaient sur les charrettes à
-grand bruit et remplissaient le terroir, vallons, plaines et coteaux
-d’un joyeux roulement pareil au bruit lointain des tambours.</p>
-
-<p>Avec quelle émotion je la reconnus, cette chère musique d’automne qui,
-mêlant sa voix au chant des ortolans, semblait, de tous les points de
-l’horizon, souhaiter à l’enfant prodigue sa bienvenue!</p>
-
-<p>Et le vieux pont de pierre, et la rivière, et le grand rocher nu,
-sculpté comme une cathédrale, et la poignée de maisons grises à toits
-plats accroupies au pied, qui sont la ville de Canteperdrix, et les
-remparts, et les machicoulis de grès rouge, et les quatre tours coiffées
-d’herbes folles au lieu de créneaux, qui me regardaient venir par-dessus
-les ormes des lices, de quel cœur je les saluai!</p>
-
-<p>Et quand, le portail Saint-Jaume une fois dépassé, la voiture roula
-entre deux rangées de hautes maisons, dans la fraîcheur des rues; quand
-la terre maternelle pavée des galets pointus de la Durance nous fit
-sauter sur ses genoux, la diligence et moi, comme une nourrice son
-nourrisson, alors mon attendrissement ne se contint plus.</p>
-
-<p>Des citadins faisaient leur promenade sur la place du Cimetière Vieux:</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez! conducteur, arrêtez! criai-je...</p>
-
-<p>Je voulais leur sauter au cou à ces braves gens, il me semblait que je
-les aimais.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<p>Mais le conducteur ne m’entendit point. Heureusement pour moi, car
-c’étaient les quatre ou cinq plus méchantes personnes de la ville, et
-ils eussent, selon toute apparence, assez mal reçu mes effusions.</p>
-
-<p>Mon brave homme de père me donna à peine le temps de nous parler. Il
-fallut partir, il fallut le suivre, il fallut aller admirer les
-embellissements de la Cigalière. Tout y était fort beau en effet et
-conforme à la description enthousiaste que m’en avait donné sa lettre:
-le bastidon cubique et blanchi à la chaux, la fontaine sous la fenêtre,
-et le figuier dont les larges feuilles buvaient l’eau froide du vivier.</p>
-
-<p>&mdash;Et Blanquet? demandai-je en me rappelant nos repas à l’ombre et les
-bons sommeils d’autrefois.</p>
-
-<p>Blanquet n’était plus là. Mon père, le trouvant vieilli, l’avait troqué,
-la foire d’avant, contre le mulet d’un bohémien. Il croyait ainsi faire
-un coup superbe. Mais, par un châtiment du ciel, le mulet se trouva être
-borgne des deux côtés. Aussi ne parlait-on plus à la maison de ce bon,
-de ce brave, de ce laborieux Blanquet, que les larmes aux yeux, et du
-brigand de bohémien que l’injure à la bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Si c’était le Janan de Roset! pensai-je, au portrait que me fit mon
-père du vendeur de bêtes aveugles.</p>
-
-<p>Et cela me donna envie de rire.</p>
-
-<p>Ici, le lecteur va m’interrompre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, monsieur Jean-des-Figues, dira-t-il,<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> voulez-vous qu’un vieil
-âne gris que nous avons tous vu, il y a quinze mois, arriver devant
-Paris et prendre la fuite, comment voulez-vous que cet âne ait fait seul
-un tel voyage à travers la France, et se trouve un beau jour, pour les
-besoins du roman, à Canteperdrix, dans l’écurie de votre père?</p>
-
-<p>A cela je répondrai d’abord:</p>
-
-<p>Que les taureaux de Camargue, ses compatriotes, sont bien autrement
-forts, eux qui, emmenés à trente, quarante, cinquante lieues pour les
-courses, flairent d’abord le vent, s’ils réussissent à s’échapper, puis
-piquent droit devant eux sans que jamais rien ne les arrête, vallons,
-précipices ni montagnes, droit au Rhône, au large Rhône qu’ils
-traversent à la nage, épuisés, suants, demi-morts, et qui vont jusqu’à
-ce qu’ils tombent ou qu’ils aient retrouvé le maigre pâturage natal.</p>
-
-<p>Et, si cette explication ne suffit pas, je dirai encore que le Blanquet
-dont il s’agit, le Blanquet vendu au bohémien n’était peut-être pas le
-même que le Blanquet de mon enfance, celui qui m’avait planté là quinze
-mois auparavant, aux portes de Paris, avec mon chapeau pointu et mon sac
-de figues; mais j’ajouterai que cela ne fait rien à l’affaire, qu’à la
-maison, de temps immémorial, il y a toujours eu un petit âne gris du nom
-de Blanquet; qu’un Blanquet mourant, il est tout de suite remplacé par
-un autre Blanquet entièrement semblable; qu’on s’habitue à les<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span>
-confondre, et qu’on aime tous les membres de la dynastie comme s’il n’y
-avait eu au monde et rue des Couffes, depuis le commencement du siècle,
-qu’un seul et unique Blanquet.</p>
-
-<p>Puis ceci réglé, je continue.</p>
-
-<p>Nous entrâmes chez M. Cabridens, en revenant de la Cigalière. M.
-Cabridens me reçut avec l’affectueuse familiarité d’un confrère; madame
-Cabridens joua la femme d’esprit enfouie au fin fond de cette horrible
-province, et qui trouve enfin quelqu’un à qui parler; quant à
-mademoiselle Reine, elle se contenta de rougir un peu sans rien dire.</p>
-
-<p>Je retrouvais tout comme je l’avais laissé. Sur les murs du salon,
-c’était le même papier peint avec le même jardin ridicule et plein de
-chaises, où se promènent des incroyables en habit jaune et des
-merveilleuses à sandales, costumées comme madame Tallien. Le piano
-n’était point changé, les fauteuils à lyre gardaient leur place;
-j’aurais reconnu jusqu’aux mêmes grains de poussière, si un grain de
-poussière n’avait pas été chose introuvable dans le salon de madame
-Cabridens.</p>
-
-<p>Seulement, au bel endroit de la cheminée, la fameuse médaille
-cantoperdicienne brillait prisonnière entre deux lentilles de cristal,
-et visible du revers et de la face comme une hostie dans l’ostensoir. Je
-remarquai aussi que madame Cabridens avait pour robe d’intérieur
-certaine étoffe de soie brochée et ramagée<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> qui jadis ne sortait de
-l’armoire qu’aux jours de fête. A part cela, et mademoiselle Reine un
-peu grandie, j’aurais pu croire que jamais je n’avais quitté
-Canteperdrix.</p>
-
-<p>Ce petit salon provincial, il me semblait l’avoir vu la veille; mes deux
-ans vécus dans Paris, Roset, Nivoulas et Bargiban, les poëtes et les
-Valaques, tout cela me faisait l’effet d’un lointain songe, d’un de ces
-songes du matin mêlés de plaisir et d’angoisse que l’on se rappelle,
-réveillé, avec un sentiment de voluptueuse terreur.</p>
-
-<p>&mdash;Ne bougeons pas d’ici, me disais-je, et je me plongeais jusqu’au cou
-au fond d’un bon gros fauteuil en velours d’Utrecht.</p>
-
-<p>Puis, regardant du coin de l’œil mademoiselle Reine attendrie:</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage, Jean-des-Figues, d’avoir été à ce point bronzé par la
-vie, et de ne pouvoir plus être amoureux!<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXVIII-a" id="XXVIII-a"></a>XXVIII<br /><br />
-<small>MÉFAITS D’UN HABIT NOIR</small></h3>
-
-<p>Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer,
-des souliers de dévote, et la tante Nanon entra:</p>
-
-<p>&mdash;Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite,
-Jean-des-Figues! <i>Elle</i> est sur la terrasse du Bras-d’Or.</p>
-
-<p>&mdash;Qui cela, tante Nanon?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais donc pas, la Parisienne!... qui est débarquée par la
-dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. Et levant
-au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon
-s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Jésus! Marie!! Joseph!!! elle fume des cigarettes...</p>
-
-<p>Il faut dire, pour expliquer ceci, que la pauvre demeure paternelle
-ayant été jugée indigne d’un aussi grand homme que moi, on m’avait bon
-gré mal gré installé chez la tante Nanon, que sa haute dévotion, six
-cents francs de solides rentes, deux terres<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> au soleil, la maison
-qu’elle habitait rue des Jardinets, près de l’église, et par-dessus tout
-ses coiffes de béguine à longs tuyaux, avaient presque élevée jusqu’à la
-bourgeoisie, car on l’appelait mademoiselle, bien qu’elle fût veuve,
-<i>misè Nanoun</i>, s’il vous plaît, gros comme le bras, ce qui chez nous est
-un grand honneur.</p>
-
-<p>La maison de misè Nanoun touchait à l’auberge du Bras-d’Or, et un simple
-rideau de vignes séparait, sur le derrière, les deux terrasses
-contiguës.</p>
-
-<p>Vous le devinez, la Parisienne arrivée de la nuit qui, à dix heures du
-matin, remplissait déjà Canteperdrix de la fumée de ses cigarettes,
-c’était Roset, Roset en personne.</p>
-
-<p>&mdash;Quel spectacle, mon pauvre Jean!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tante Nanon, ne m’en parlez pas!</p>
-
-<p>Laissant tante Nanon en observation derrière sa vigne, Jean-des-Figues
-se précipita vers la rue.</p>
-
-<p>Mon premier mouvement fut de courir au Bras-d’Or, à Roset; vous savez,
-la force de l’habitude! et tante Nanon derrière sa vigne allait être
-témoin de belles choses, si je ne me fusse subitement arrêté en
-apercevant Nivoulas qui descendait de voiture sous la remise de
-l’auberge, mélancolique, furieux, une valise à la main.</p>
-
-<p>Voir Roset m’avait mis le feu au corps, mais l’apparition de Nivoulas
-l’éteignit.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, toujours Nivoulas! pensai-je, toujours<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> les noces de Roset!
-Alors me rappelant combien depuis six mois j’avais souffert, et de
-quelle façon ridicule! encore meurtri, encore aigri, j’eus honte de mon
-lâche empressement.</p>
-
-<p>&mdash;Fuyons la tentation, allons à Maygremine!</p>
-
-<p>Je me mis donc en route pour Maygremine; toutes mes illusions, tous mes
-souvenirs d’enfance m’étaient à la fois revenus. Le désir que j’avais de
-ne pas aimer Roset me faisait à ce moment presque croire que j’aimais
-Reine.</p>
-
-<p>L’orage, un orage d’automne, menaçait quand je partis, et dès mes
-premiers pas hors la ville quelques gouttes lourdes et larges comme des
-sous, s’aplatirent en fumant dans la poussière de la route. Je ne voulus
-pas retourner pourtant, le ciel avait des coins bleus, j’espérais
-atteindre Maygremine avant le gros de la pluie. Mais en un clin d’œil
-les nuages crèvent déchirés par l’éclair, l’eau tombe à seaux, la route
-roule une rivière, et avant que j’aie pu me mettre à l’abri, je me
-trouve ruisselant de la tête aux pieds, le chapeau fondu, tout couvert
-de boue, dans un état à ne me présenter nulle part.</p>
-
-<p>En aurai-je le démenti? Je rentre chez moi, toujours poursuivi par
-l’idée de Roset; je me refais beau en pensant à Reine, et je repars pour
-Maygremine, sur la foi d’une éclaircie.</p>
-
-<p>Il faut croire que la pluie m’en voulait ce jour-là, car, surpris d’une
-nouvelle ondée, mon veston bleu<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> de roi partage le sort qu’avait eu déjà
-ma jaquette gris-perle.</p>
-
-<p>Exaspéré, je rentre encore et me rehabille. Trois fois, comme dirait une
-épopée classique, Jean-des-Figues changea de vêtements, et trois fois la
-malice d’un ciel d’automne l’inonda, ses vêtements et lui, sans réussir
-à calmer sa fièvre.</p>
-
-<p>Malheureusement, ma garde-robe de poëte n’était pas inépuisable; et,
-quand une redingote puce eut subi la même aventure que la jaquette
-gris-perle et le veston bleu de roi, force me fut de renoncer à ma
-visite.</p>
-
-<p>Je me sentis vaguement perdu. J’entendais à travers le rideau de vigne,
-par la fenêtre de la terrasse, la voix connue de Roset, tentation
-irrésistible! Comme pour mieux railler ma défaite, l’orage s’en était
-allé plus loin, et le soleil dans le ciel lavé resplendissait avec un
-éclat plein d’ironie.</p>
-
-<p>C’était à s’arracher les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon habit noir? m’écriai-je, subitement illuminé, mon habit noir
-auquel je ne songeais pas! Cet habit soit loué, je pourrai voir Reine
-aujourd’hui, mademoiselle Roset ne sera pas victorieuse.</p>
-
-<p>Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon
-ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement
-solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une
-simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> cœur, en claque
-et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les
-innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tiens! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec
-son habit noir, qui s’en va droit à Maygremine! Qu’est-ce que cela peut
-bien vouloir dire?... Hélas! tout entier à son idée fixe,
-Jean-des-Figues n’entendait rien.</p>
-
-<p>Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup,
-mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était
-seule. Elle me donna même sa main à baiser:&mdash;«C’est presque permis
-maintenant», semblait-elle dire.</p>
-
-<p>Je ne m’expliquais pas ce subit changement.</p>
-
-<p>Un instant après, ce fut bien mieux: mon habit noir et moi, tombions en
-plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose
-inouïe! tous les archets de s’arrêter! Comme par l’effet d’une secousse
-électrique, un même sourire, à la fois malicieux et discret, parcourut
-en même temps tous les visages; pupitres, cahiers de musique, archets,
-carrés de colophane et violons rentrèrent silencieusement dans les
-boîtes et dans les armoires; les exécutants eux-mêmes s’évanouirent, et,
-avant que la surprise m’eût permis de placer un mot, j’avais vu
-mademoiselle Reine disparaître, comme effarouchée, madame Cabridens la
-suivre, en me faisant un signe d’intelligence auquel je ne compris rien,
-et je me<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> trouvais seul au milieu du salon déserté, face à face avec M.
-Cabridens qui me tenait prisonnier dans un fauteuil et commençait un
-discours de sa voix de comice agricole.</p>
-
-<p>J’avais peur...</p>
-
-<p>Grave, presque ému, le gros M. Cabridens me parlait de biens
-paraphernaux et d’amour partagé, de mes succès, de l’héritage de misè
-Nanoun, des innombrables vertus de Reine.</p>
-
-<p>Moi, j’avais toujours peur. Je devinais que ce maudit habit noir n’était
-pas pour rien dans le mystère. Sans bien voir encore de quoi il
-s’agissait, je commençais à vaguement regretter qu’une quatrième averse
-survenant ne m’eût pas une bonne fois arrêté en route.</p>
-
-<p>Puis, tout d’un coup, à un mot de M. Cabridens, un éclair me traversa le
-cerveau; je compris, et, confus, je m’enfonçai dans le fauteuil pour
-essayer de cacher mes basques.</p>
-
-<p>Oh! cet habit! dans quelle horrible situation il me mettait! J’aurais
-voulu le voir aux cinq cents diables! Figurez-vous que, trompé comme
-tout le monde, comme le quatuor, comme mademoiselle Reine et comme
-madame Cabridens, par la solennité extraordinaire de mon costume, le bon
-notaire s’était imaginé que je venais demander sa fille en mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais parlez, mon ami, parlez! croyez-vous que je sois un ogre?<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<p>Et, attribuant mon silence à la timidité, il me poussait aux aveux,
-paternellement.</p>
-
-<p>En vain j’essayai de protester.</p>
-
-<p>&mdash;A qui ferez-vous accroire, monsieur Jean-des-Figues, que vous avez
-endossé l’habit et coiffé le tuyau de poêle dans l’unique dessein de
-faire peur à nos moineaux?</p>
-
-<p>C’était invraisemblable, en effet, il me fallait bien le reconnaître.</p>
-
-<p>Je fis donc ma demande, de désespoir, pour m’en aller. Sur-le-champ, la
-main de Reine me fut accordée.</p>
-
-<p>&mdash;Grand merci! m’écriai-je une fois dehors et mes idées un peu
-rafraîchies, ça ne peut pas pourtant se passer comme ça!... M. Cabridens
-est allé trop loin... J’avais envie de me dédire.</p>
-
-<p>Il n’était plus temps.</p>
-
-<p>Grâce à ces messieurs du quatuor, le bruit de mon bonheur avait déjà
-couru tout Canteperdrix; mes bons parents en pleuraient de joie; les
-libéraux approuvaient M. Cabridens; les vieux partis, sur la place du
-Cimetière Vieux, levaient en l’air, d’indignation, leurs cannes à bec de
-corbin, et les gens bien informés se racontaient dans l’oreille que la
-comédienne du Bras-d’Or était tout simplement ma maîtresse, venue de
-Paris exprès pour rompre le mariage, mais qu’elle était immédiatement
-repartie, en le voyant conclu malgré ses efforts.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXIX-a" id="XXIX-a"></a>XXIX<br /><br />
-<small>CET IMBÉCILE DE NIVOULAS</small></h3>
-
-<p>Je trouvai chez moi un mot de Roset:</p>
-
-<p>Au bout d’un jour, à ce qu’il paraît, Nivoulas l’ennuyait déjà; alors,
-elle avait eu regret de ses torts, et s’était mise en route pour
-retrouver Jean-des-Figues.</p>
-
-<p>La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un
-coup. Mais elle ne m’en voulait pas, Reine étant belle.</p>
-
-<p>«Quant à moi, continuait-elle, j’ai failli rester en gage au Bras-d’Or,
-malgré mon envie de repartir. J’étais si sûre de te ramener! Je n’avais
-pris que juste l’argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de
-Nivoulas, qui me poursuivait avec l’intention de me tuer dans tes bras,
-est arrivé à temps pour payer la note.</p>
-
-<p>«Mais ne sois pas jaloux de lui; je l’ai en horreur, il m’aime trop, et
-le pauvre garçon aura fait un triste voyage...»</p>
-
-<p>Puis en manière de post-scriptum:<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<p>«Décidément, ce Nivoulas m’obsède, mais j’ai mon idée. J’ai rencontré,
-ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et
-depuis il rôde autour de l’hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi!
-Ce serait drôle, n’est-ce pas, Jean-des-Figues?»</p>
-
-<p>Au-dessous du mot «drôle», près de la signature, il y avait une petite
-tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.</p>
-
-<p>Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme.
-Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se
-faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne
-duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous
-une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.</p>
-
-<p>Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne
-m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à
-l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me
-poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir
-que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de
-fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris
-une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des
-cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode.
-Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> amies de pension, la fine
-fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la <i>Vie Parisienne</i>
-au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement
-provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les
-cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables
-robes à fanfreluches.</p>
-
-<p>Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle
-sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter
-des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.</p>
-
-<p>C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et
-la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la
-bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire
-cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à
-mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je
-crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à
-Paris.</p>
-
-<p>Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville,
-on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me
-voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir,
-sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens,
-quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi,
-Ni<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>voulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.</p>
-
-<p>Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier
-pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les
-grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être
-jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane
-grimpait une côte?</p>
-
-<p>J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant
-était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la
-plus comique avec la fureur de ses yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à
-perdre.</p>
-
-<p>Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon
-lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se
-fût parlé à lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire
-tenir un mulet borgne par une femme!</p>
-
-<p>Miséricorde! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu’il s’assit et
-qu’il se leva plus de vingt fois pour me raconter cette lamentable
-aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux sur le
-champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas
-l’avait laissée expirante, au milieu des bohé<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>miens, à une lieue loin de
-Canteperdrix, dans la caravane dételée.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est vous qui venez me chercher? lui dis-je, rouge comme le feu et
-touché jusqu’aux larmes...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, je l’aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas
-voir que je lui tendais la main; mais elle est malade, bien malade, et
-quoiqu’elle ne m’en ait rien dit, j’ai compris, j’ai cru deviner,
-Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir.</p>
-
-<p>«Laissez-moi, je l’aime toujours...» Comme il me parut grand en disant
-cela, cet imbécile! Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens,
-quand les trois vieilles femmes qu’un peu d’argent avait séduites, me
-montrèrent, en l’absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane,
-Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis
-ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me
-prit, et j’eus envie de lui crier:</p>
-
-<p>&mdash;Ne m’aimez pas, Roset; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est
-Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer!</p>
-
-<p>Mais voyez le divin égoïsme des femmes: Roset, tout entière à son
-bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre
-garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.</p>
-
-<p>La nuit tombant, il fallut partir.<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Janan va venir, disaient les vieilles.</p>
-
-<p>Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain,
-et tous les jours, si je voulais, jusqu’au départ.<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXX-a" id="XXX-a"></a>XXX<br /><br />
-<small>EST-CE QU’ON SAIT?... ALLEZ-Y VOIR!.</small></h3>
-
-<p>J’avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et
-rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place
-où j’avais laissé la caravane, je n’y trouvai plus que les ordinaires
-reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre
-deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se
-lamentait, assis dans l’herbe.</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! disait-il en s’arrachant des poignées de cheveux roux, Janan
-aura tout su... les maudites vieilles nous auront trahis!... Et ils
-emmènent Roset mourante avec eux!... ils l’emmènent!...</p>
-
-<p>Tout cela n’était que trop vrai; tandis que Nivoulas dormait, les
-bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. De
-quel côté étaient-ils passés maintenant? comment faire pour les
-atteindre?</p>
-
-<p>Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j’en oubliai subitement mon
-mariage et Canteperdrix:&mdash;C’est ta faute, Nivoulas!... Ta faute, te
-dis-je!... Puis<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me
-suit, en pleurant toujours, et nous voilà battant le pays de compagnie.</p>
-
-<p>Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.</p>
-
-<p>Aurais-tu rêvé? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce
-campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux
-allumés, les trois sorcières, l’ombre de deux ânes et d’un mulet noire
-sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque
-morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu’aux images que se
-crée un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que
-je n’avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait
-diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des
-apparences fantastiques.</p>
-
-<p>Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s’en alla sans vouloir
-me donner la main; moi, je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête
-perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison:
-noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes
-qui flottaient et roulaient sur l’eau, lamentables et magnifiques,
-pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de
-la Hogue.</p>
-
-<p>Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon
-père me justifia aussi bien<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> qu’il put, et les préparatifs du mariage
-recommencèrent de plus belle. Je n’eus pas même le courage de rompre,
-j’étais entièrement incapable de volonté.</p>
-
-<p>Une idée fixe me tenait: si Roset était morte!</p>
-
-<p>Mon père s’effrayait de me voir toujours, disait-il, dans la lune. Ce
-mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j’en avais
-rapportée, tristesse inexplicable au moment d’épouser celle que
-j’aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables
-symptômes de folie; il se rappelait avec désespoir l’accident survenu à
-mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d’une fois les larmes me
-vinrent aux yeux de le voir, d’un air accablé, secouer la tête en me
-regardant.</p>
-
-<p>Un jour, à la Cigalière, je m’aperçus que la terre paraissait remuée de
-frais autour du figuier. Pourtant la saison ne valait rien pour fouir.
-Je m’informai:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque
-chose là, un matin... Le tronc du figuier m’empêchait de bien voir... et
-puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs
-affaires...</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’ont-ils enterré?...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’on sait? fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.</p>
-
-<p>Est-ce qu’on sait... Ces cinq mots d’abord ne me frappèrent point. Mais
-bientôt, autour de la petite phrase jetée, une série d’imaginations
-folles naqui<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span>rent, se succédèrent comme les cercles qui courent sur
-l’eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession,
-toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui
-peut-être vous sembleront n’en avoir guère: la disparition de Roset et
-la terre remuée sous mon figuier.</p>
-
-<p>Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l’heure où les moineaux font
-tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.</p>
-
-<p>D’un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de
-M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la
-conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des
-chardons et des garances dont la société s’entretenait, aux mœurs
-singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d’autant plus aisée que
-l’inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il élaboré, un
-mémoire sur cet important problème ethnologique...</p>
-
-<p>&mdash;Ethnologique et social! interrompit le nouveau substitut, petit jeune
-homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu’on
-apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers l’or clair de
-ses favoris. Social! ai-je dit: est-ce, en effet, autre chose qu’un
-problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme
-l’Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent
-ni lois ni prêtres, qui méprisent l’état civil, et qui, chose
-épouvantable à penser, naissent, se ma<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span>rient et meurent, librement comme
-ils l’entendent? N’est-ce pas...</p>
-
-<p>Au risque de me faire un ennemi, j’interrompis le disert substitut.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! mais quand un bohémien vient à mourir?</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l’hospice qui se
-charge des sépultures; mais, vous comprenez, s’il meurt en plein champ,
-sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! Et là-dessus, de l’index de
-sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l’air un geste qui
-me donna le frisson.</p>
-
-<p><i>Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!</i>... Ces deux courtes phrases me
-bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme
-deux hannetons fantastiques.</p>
-
-<p>Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas:
-Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont
-capables de tout!) et ensevelie (remarquez, ici, le doigt de la
-Providence!) sous le même figuier où j’étais né.</p>
-
-<p>Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.</p>
-
-<p>Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière,
-l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine; les
-vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille,
-attendaient.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p>Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu’il me semblait connaître,
-s’arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable brun et sec
-en descendait, Janan sans doute;... il choisissait l’endroit... il
-creusait une fosse... Qu’apportent ces trois vieilles femmes, dans un
-drap?...</p>
-
-<p>Les branches et le tronc m’empêchaient de bien voir, comme mon père,
-mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs
-flottants et une petite main.</p>
-
-<p>C’était fini, j’entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le
-drap et la pioche... Un coup de fouet!... En route, en route, disait
-Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille
-vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui
-disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!</p>
-
-<p>Une question me restait à faire:</p>
-
-<p>&mdash;A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à
-fouiller ainsi sous le figuier?</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! Jean-des-figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le
-brave homme en riant de son bon rire; quel jour? je l’ai, ma foi! bien
-oublié!</p>
-
-<p>Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! parbleu! il y aura deux semaines demain. C’était justement le
-matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne.<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XXXI-a" id="XXXI-a"></a>XXXI<br /><br />
-<small>LE VERRE D’EAU</small></h3>
-
-<p>Vous avez lu <i>Mireille</i> et ce merveilleux dialogue d’amour qui fera le
-mûrier du mas des Micocoules éternellement sacré, comme le balcon du
-palais Montaigu, aux poëtes et aux amoureux:</p>
-
-<p>&mdash;«Peut-être un coup de soleil, dit Vincent, vous a enivrée. Je sais moi
-une vieille au village de Baux, la vieille Taven, elle vous applique
-bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement du cerveau ivre,
-les rayons exorcisés jaillissent dans le cristal.»</p>
-
-<p>Depuis longtemps, on se le rappelle, le soleil m’avait enivré, un rayon
-fou me dansait dans la tête; la réponse de mon père fut le verre d’eau
-froide qui me guérit.</p>
-
-<p>Mais au prix de quelle épouvantable crise!</p>
-
-<p>Voilà donc mes pressentiments changés en certitude: Roset morte, et
-comment ensevelie! Je courus d’une traite à la Cigalière; et toute la
-nuit, pleurant Roset, au pied du figuier où les paysans me retrouvèrent
-à l’aurore, je sentis avec une bizarre<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> impression de soulagement et de
-souffrance, le maudit rayon, le rayon de Blanquet qui s’échappait de mon
-front rafraîchi.</p>
-
-<p>Je fus comme un enfant pendant huit jours. J’avais le délire et je
-disais, paraît-il, des choses si énormes, que le mariage se rompit pour
-de bon cette fois. Mon père tremblait en m’en apportant la nouvelle:</p>
-
-<p>&mdash;Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai
-voir M. Cabridens...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! répondis-je, à quoi bon? Sachez, père, que l’on vient au monde
-avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le
-métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en
-font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque
-galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien
-fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus
-rien.</p>
-
-<p>Mon père ne comprit pas et me crut plus fou que jamais. C’était là,
-d’ailleurs, l’opinion commune.</p>
-
-<p>Ah! mes chers compatriotes de Canteperdrix, monsieur, madame Cabridens,
-et vous mademoiselle Reine maintenant l’épouse du joli substitut à
-favoris clairs, me pardonnerez-vous mes scandales? C’étaient les
-derniers frissons de l’eau où, pareil à une tige d’acier rougi, le rayon
-achevait de fumer et de s’éteindre.</p>
-
-<p>Puis je me retrouvai presque calme: rêves romanesques, coquetteries de
-libertinage, toutes les folles<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> étincelles de mon cerveau s’étaient
-envolées; tandis que dans mon cœur je sentais enfin brûler, large comme
-la flamme d’une lampe funéraire, l’amour que j’avais toujours eu pour
-Roset.</p>
-
-<p>Cependant, au milieu de la joie causée par ma convalescence, je
-remarquai que tout le monde devenait triste subitement, si par hasard je
-faisais quelque allusion à mon figuier ou à Roset morte.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! chut! petit, disait mon père, on te défend de parler de cela!</p>
-
-<p>Ces façons me mettaient en colère. Étais-je donc un enfant, pour
-m’imposer silence de la sorte? Aussi pris-je la résolution de garder mes
-douleurs pour moi, et de ne plus parler de Roset à personne.</p>
-
-<p>On me croyait guéri, ils appellent cela être guéri! mais toutes les fois
-que j’étais seul, quand personne ne me voyait, j’allais m’asseoir sous
-mon figuier et je passais ainsi, pleurant et rêvant, de longues heures.</p>
-
-<p>Un soir, j’étais là au soleil couchant; on venait d’arroser le pré, et
-la source tombant de haut dans le réservoir sonore et vide à moitié,
-mêlait son bruit plus mélancolique aux mille bruits qui montent des
-champs; l’image réfléchie du figuier se peignait magnifiquement au fond
-de l’eau, sur un fond d’or nacré, comme un laque chinois, et quand je
-relevais les yeux, je voyais devant moi, tout au bord de l’horizon, les
-Alpes italiennes, qui, revêtues par le soir et le soleil de flottantes
-vapeurs violettes, s’alignaient<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> dans la zone empourprée du ciel,
-claires, presque transparentes, et comparables à un chapelet
-d’améthystes enchâssées dans un bracelet d’or.</p>
-
-<p>Ce spectacle me remua, et songeant à toutes mes déconvenues:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Jean-des-Figues, me disais-je, que de peines tu pris pour être
-malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil,
-sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse et la
-Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton
-champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant?</p>
-
-<p>A ce moment, tout au bas du champ, derrière la haie sauvage de fenouil,
-de fusains et de roseaux qui le sépare de la route, un grand tapage me
-tira de ma rêverie.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Arri!</i>... <i>Arri!</i>... Balthazar!... criait gaiement une voix de femme,
-et les coups de bâton tombaient dru comme grêle sur le cuir d’un vieil
-âne gris. L’âne secouait ses longues oreilles sous l’ondée, mais n’en
-avançait pas d’un pouce.</p>
-
-<p>&mdash;Balthazar, <i>Arri</i>!</p>
-
-<p>O surprise! je crus reconnaître la voix. C’était Roset ou son fantôme
-que je voyais, dans l’or du couchant, rosser Balthazar d’une main
-légère. Roset ne fit qu’un saut du dos de son âne à mon cou.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, Roset, vous n’êtes point morte?... Je n’osais plus la tutoyer.<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi! tu n’es pas marié, Jean-des-Figues?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous connaissiez donc, Roset, le chemin de la Cigalière?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Jean-des-Figues, j’allais te chercher à Canteperdrix; mais pris
-de je ne sais quel caprice, Balthazar a quitté la grand’route, courant à
-travers champs, et m’a amenée de force jusqu’ici où il s’est mis à ruer
-au soleil, comme tu vois, sans plus bouger de place.</p>
-
-<p>&mdash;O Providence! m’écriai-je.</p>
-
-<p>Roset me supplia d’abréger mes exclamations. Le cher fantôme avait
-grand’faim, chose positivement excusable, car j’appris que depuis trois
-jours, à peine rétablie, elle courait le pays sur un âne volé, fuyant
-son mari bohémien.</p>
-
-<p>Nous avions du pain, l’eau de la source et des figues mûres à point.</p>
-
-<p>Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je
-m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel
-appétit manger des figues sur sa propre tombe.</p>
-
-<p>Cette idée l’égaya beaucoup:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y
-ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps
-du roi René...</p>
-
-<p>Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un
-fou rire:<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je
-comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait
-en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que
-nous l’enterrâmes.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me
-reprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu,
-l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux
-pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...</p>
-
-<p>&mdash;Blanquet?</p>
-
-<p>&mdash;Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que
-lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain
-de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus
-avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup
-de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de
-police.</p>
-
-<p>&mdash;Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que
-Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!</p>
-
-<p>Mais Roset se reprenant à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Préférerais-tu que ce fût moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> figue. Il est bien
-heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne
-t’en serais jamais aperçu.</p>
-
-<p>Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je
-compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là,
-eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je
-n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection
-terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était
-mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de
-son ami.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="LE_TOR_DENTRAYS" id="LE_TOR_DENTRAYS"></a>LE TOR D’ENTRAŸS<br /><br />
-<small><span style="margin-left: 15%;">A FERDINAND FARRE</span></small><br /><br />
-</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="I-b" id="I-b"></a>I<br /><br />
-<small>BON COURAGE, BALANDRAN!</small></h3>
-
-<p>Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du
-soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le
-chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix
-au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion,
-marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par
-goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre
-était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au
-château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout
-guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans
-et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre
-Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de
-pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut
-un bon sourire:<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bien le bonjour, monsieur l’abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est
-ta récolte que tu portes?</p>
-
-<p>&mdash;Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran
-d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au
-fond du bissac de toile grise.</p>
-
-<p>Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.</p>
-
-<p>&mdash;La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce
-que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!</p>
-
-<p>&mdash;Ça te profitera, Balandran.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la
-parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour
-le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les
-petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en
-goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un
-joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je
-pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille
-dépassant, <i>crapauder</i> un peu le dimanche.</p>
-
-<p>&mdash;Païen de Balandran!</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais
-eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère...
-Nous ne savons<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme
-ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du
-quinze... si vous vouliez...</p>
-
-<p>&mdash;Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait
-une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur l’abbé!...</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Balandran, et bon courage!</p>
-
-<p>Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la
-montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le
-colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux,
-harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses
-dents:&mdash;Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son
-bon courage!<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span></p>
-
-<h3><a name="II-b" id="II-b"></a>II<br /><br />
-<small>BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES</small></h3>
-
-<p>Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du
-plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de
-chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette
-source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur
-de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.</p>
-
-<p>&mdash;C’était donc vous, père Antiq?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent
-railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler
-ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans
-doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.</p>
-
-<p>&mdash;Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!</p>
-
-<p>&mdash;De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père
-Antiq en tordant ses guêtres,<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> puis les étendant sur le bât de l’âne
-pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée...
-<i>arri</i>! bourriquet, <i>arri</i>! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est
-qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton
-bastidon finira par te manger ta boutique.</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai
-enterré déjà force beaux écus.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle me reste, père Antiq?</p>
-
-<p>&mdash;Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles?
-Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais
-cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut,
-canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est
-arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui
-de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y
-voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu
-dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus,
-saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les
-rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux,
-brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les
-grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe
-la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou
-ne reste dans cet <i>Ermas</i> qui d’a<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>bord n’était qu’un caillou. Monsieur
-Mistre est là qui te surveille:&mdash;Courage! Balandran, courage! Encore six
-mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée,
-je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le
-notaire qui t’a prêté l’argent,&mdash;car tu emprunteras, Balandran,&mdash;le
-notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances:
-capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer?
-Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est
-charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu
-dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu
-auras fait un jardin.</p>
-
-<p>Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des
-calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du
-rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le
-père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante
-l’encourageait:</p>
-
-<p>&mdash;Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez
-raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez,
-dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me
-connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...</p>
-
-<p>Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il
-aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les
-amandes n’avaient<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs,
-Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver
-quelques écus pour le jour&mdash;et ce jour ne pouvait tarder&mdash;où le château
-d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet,
-gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras,
-n’importe quoi, un coin de terre.</p>
-
-<p>Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte
-noire qui conduit dans les bas quartiers.<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<h3><a name="III-b" id="III-b"></a>III<br /><br />
-<small>LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE</small></h3>
-
-<p>Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son
-oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et
-suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les
-passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui
-constituent le <i>quartier bas</i>, le quartier agricole de la ville.</p>
-
-<p>C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de
-jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le
-bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la
-porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur
-femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.</p>
-
-<p>&mdash;<i>A diousias</i>! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?</p>
-
-<p>Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un
-tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre
-monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres.
-Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand
-rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne
-pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné?
-Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il
-l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée,
-le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve,
-aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se
-sentait pas d’aise.</p>
-
-<p>Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy
-évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de
-quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De
-plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et
-maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de
-paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que
-l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant
-surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce
-n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y
-avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage,
-soupçonnée du seul père Antiq, qui<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> pouvait au dernier moment arranger
-tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais
-rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël,
-après avoir bu un doigt de vin cuit.</p>
-
-<p>Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq,
-lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée,
-comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.</p>
-
-<p>&mdash;Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa
-pioche. Mais Cadet ne répondit pas.</p>
-
-<p>Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et
-qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq
-en attachant l’âne à la crèche.</p>
-
-<p>Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à
-pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après
-des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.</p>
-
-<p>&mdash;Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et
-soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne
-décontenancé.</p>
-
-<p>Un <i>bée</i> joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur
-un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles
-sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout
-l’hiver.<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p>
-
-<p>Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.</p>
-
-<p>Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier,
-des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas,
-le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du
-groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de
-terre de la récolte.</p>
-
-<p>Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier
-tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.</p>
-
-<p>Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux
-Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une
-main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en
-train de roussir.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.</p>
-
-<p>Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard,
-philosophiquement il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IV-b" id="IV-b"></a>IV<br /><br />
-<small>LE ROMAN D’ESTÈVE</small></h3>
-
-<p>Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de
-mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès
-le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils
-soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux,
-sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques
-notions d’arpentage.</p>
-
-<p>Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel
-pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’<i>Amitié</i>, avait mis tout
-Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer
-le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris
-d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la
-grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux
-écoles d’Aix.</p>
-
-<p>Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas
-davantage que s’il eût été ap<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>prenti; et le vieil Antiq, qui pour rien
-au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un
-droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail
-et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier,
-quasi manuel à son idée.</p>
-
-<p>Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et
-comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce
-qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et
-tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son
-temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les
-traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux,
-en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en
-passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la
-grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives
-couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait,
-au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes
-comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.</p>
-
-<p>Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait
-tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle
-saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le
-grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses
-aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> et bleus, graviers
-de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes
-d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents
-roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela,
-ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une
-compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref,
-Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que
-l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre
-auquel il ne comprenait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en
-remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque
-main une vieille bouteille.</p>
-
-<p>&mdash;Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison
-soit en joie.</p>
-
-<p>Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi
-avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à
-l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?</p>
-
-<p>Estève allait se marier.</p>
-
-<p>&mdash;Avec qui?</p>
-
-<p>&mdash;Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy,
-propriétaire du château d’Entrays.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le
-père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait
-pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span>
-paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde
-un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père
-Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le
-débraillé pittoresque de son cher neveu.</p>
-
-<p>C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des
-choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses
-hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.</p>
-
-<p>Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la
-campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M.
-Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut
-présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne,
-naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait
-toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air
-d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé
-entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir
-même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à
-son propre père.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq;
-vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle
-voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple,
-avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la
-conduite des biens; mais brave<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant
-d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au
-contraire:&mdash;Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?&mdash;Un peu dur, monsieur
-Blasy: la terre n’a pas son sang.&mdash;Il nous faudrait quelques gouttes de
-pluie.</p>
-
-<p>Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.</p>
-
-<p>Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le
-petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le
-colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine
-claire chanter. Il pensait à Jeanne.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en
-décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.</p>
-
-<p>Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était
-déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel
-mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine
-percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer
-l’heure des arrosages.<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<h3><a name="V-b" id="V-b"></a>V<br /><br />
-<small>LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.</small></h3>
-
-<p>Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les
-Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les
-livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils
-ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et
-cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial,
-note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les
-aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait
-d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.</p>
-
-<p>Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de
-vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce
-que signifie <i>entrays</i>, ce qu’est un <i>tor</i>, ce qu’est un <i>plan</i>, et
-pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.</p>
-
-<p>Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (<i>inter aquas</i>) est forcément une
-pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée
-dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> nous parlons,
-situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs
-de la Durance. On appelle <i>tor</i> un plateau moindre accoté au <i>plan</i>
-comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a,
-sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se
-distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et
-Tor-le-plus-bas.</p>
-
-<p>Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.</p>
-
-<p>Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être
-trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors
-qu’il domine.</p>
-
-<p>Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais
-tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac
-immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors
-soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le
-pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le
-poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se
-précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était
-abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles
-plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le
-Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que,
-dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme
-actuelle.<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<p>Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre
-hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces
-mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement
-perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et
-la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y
-rencontre partout.</p>
-
-<p>De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux
-paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les
-nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le
-Tor-le-plus-haut et le Plan.</p>
-
-<p>Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et
-de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre
-quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence
-de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du
-promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site
-escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes
-vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là
-évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la
-fouine.</p>
-
-<p>Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le
-Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire.
-Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu
-des mille et des mille écus pour le mettre en état.<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> Parfois le
-grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les
-premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils
-s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de
-Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.</p>
-
-<p>Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se
-décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches
-blanches: <span class="smcap">Étude de maitre Beinet</span>, <i>Vente par licitation</i>, annonçaient la
-grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à
-Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance
-choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux
-quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les
-étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le
-monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus
-sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.</p>
-
-<p>Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque
-jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être
-longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se
-fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra
-aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span>
-déclarer que la terre doit être à qui la travaille.</p>
-
-<p>Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le
-long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison
-commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé
-midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là
-que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à
-louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée
-depuis des siècles.</p>
-
-<p>Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le
-triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux
-et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait
-quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les
-saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, <i>le
-canier</i>, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de
-piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois
-dans le pot plein de fromage fermenté:&mdash;Toi, Peyre, va-t’en à
-Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux
-Aygatières...</p>
-
-<p>Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour
-des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée
-bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.</p>
-
-<p>Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> conservé chacun leur
-lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les
-affranchit.&mdash;«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras
-vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand
-amour.</p>
-
-<p>Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan
-songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se
-retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de
-pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune.
-Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout
-le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour
-de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze
-sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient
-venir maintenant:&mdash;C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous
-travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous,
-puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.</p>
-
-<p>Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se
-ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des
-propriétaires.<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VI-b" id="VI-b"></a>VI<br /><br />
-<small>LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE</small></h3>
-
-<p>A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient
-depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné
-Balandran cognant à la porte, l’éveilla.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que
-mademoiselle Blasy se marie...</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.</p>
-
-<p>&mdash;... Avec M. Anténor.</p>
-
-<p>&mdash;Anténor! Qui ça Anténor?</p>
-
-<p>&mdash;Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.</p>
-
-<p>Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M.
-l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose.
-C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause
-de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran,
-et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait
-sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays
-ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span></p>
-
-<p>Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà
-Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue,
-heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux
-commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes
-d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.</p>
-
-<p>Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le
-portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique
-peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait
-au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les
-hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les
-deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus
-joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et
-clair, un rayon brillait.</p>
-
-<p>Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses
-inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la
-nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était
-arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son
-art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature
-planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor;
-et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés
-et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du
-chemin, sem<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>blait prendre une joie malicieuse à répéter sans
-cesse:&mdash;Anténor! Anténor!</p>
-
-<p>Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser
-mademoiselle Jeanne.</p>
-
-<p>La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq,
-l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas
-maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande
-en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait
-et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé,
-demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à
-boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère
-et se retira.</p>
-
-<p>Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les
-inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était
-mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.</p>
-
-<p>Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait
-pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans
-auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M.
-Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses
-dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier
-avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son
-capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes,
-courber en un mot sa tête de propriétaire<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> foncier sous les fourches
-caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M.
-Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.</p>
-
-<p>Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son
-pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans
-railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point
-d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de
-gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la
-carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de
-ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus
-présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus
-exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle,
-d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le <i>Journal des chasseurs</i> ou
-bien la <i>Revue agricole de la zone de l’olivier</i>!</p>
-
-<p>C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu
-s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement
-satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de
-petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout
-cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale;
-et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la
-fourmilière des paysans.</p>
-
-<p>Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> devait-il pas
-compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs,
-pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté
-lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...</p>
-
-<p>Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du
-doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de
-son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans
-d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le
-mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre
-noir,&mdash;coups de fusil rares!&mdash;le grand-duc empaillé qui ouvrait dans
-l’ombre ses yeux d’or.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VII-b" id="VII-b"></a>VII<br /><br />
-<small>MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA</small></h3>
-
-<p>Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au
-bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M.
-Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes
-l’abbé Mistre ne parlait plus.</p>
-
-<p>L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il
-releva la tête:</p>
-
-<p>&mdash;«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre?
-N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme
-lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor.
-Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était
-accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence
-indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en
-famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il
-désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite
-ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy,
-entre Anténor et Jeanne.»<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste;
-l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.</p>
-
-<p>La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous
-les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu
-révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout,
-n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant
-très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.</p>
-
-<p>D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque.
-Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du
-prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu
-et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais
-monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor.
-Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné
-qui buvait et ne se montrait guère.</p>
-
-<p>Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui
-allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, <i>boire le
-lait</i> chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit!
-par respect pour sa soutane, mais point la nièce.</p>
-
-<p>En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait
-un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société
-(les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu
-dé<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>sormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire,
-conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance
-et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance
-ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait
-obligé de compter avec l’abbé Mistre.</p>
-
-<p>A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui
-enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches,
-plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites
-condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage
-se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa
-faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste
-état des filles pauvres de province.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de
-rien!</p>
-
-<p>Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:&mdash;Ah!
-grand enfant! Ah! vieil imbécile!</p>
-
-<p>Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Jeanne voudra!</p>
-
-<p>&mdash;C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement
-dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se
-marierait<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!...
-Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle
-accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que
-moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma
-faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé
-avec un regard fin.</p>
-
-<p>Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il
-savait que Jeanne écoutait.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VIII-b" id="VIII-b"></a>VIII<br /><br />
-<small>ESTÈVE SE CONSOLE</small></h3>
-
-<div class="blockquot"><p>«..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la
-porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez
-vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant
-quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de
-pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je
-n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que
-j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité,
-le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était
-là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas
-être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire?
-Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.</p>
-
-<p class="r">
-»<small>JEANNE</small>.»<br />
-</p></div>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir,
-furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne
-avait remis cette lettre.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a que c’est fini! dit Estève.</p>
-
-<p>Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement
-furieux du contre-temps: pour son<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> neveu d’abord, mais surtout pour
-lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait,
-il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous
-les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les
-autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays
-et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il
-avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes
-ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à
-l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne
-voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais
-l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à
-la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans
-l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était
-pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa
-fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas
-quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce
-grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes
-invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville
-artisane et rentière ne soupçonnait pas.</p>
-
-<p>Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et
-s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux,
-tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> fataliste, la
-pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les
-plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop
-pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était
-jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en
-conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et
-mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.</p>
-
-<p>Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se
-dit-il, on n’en meurt pas!»</p>
-
-<p>Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses
-chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le
-vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces
-grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et,
-de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double
-pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si
-fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.</p>
-
-<p>Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain
-mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les
-artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte,
-traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq,
-mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait,
-d’Entrays au cercle,<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours
-gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait
-Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que
-mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor,
-faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir
-d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce
-temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans
-quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou
-dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la
-chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays
-une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de
-ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe
-une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.</p>
-
-<p>Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à
-mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la
-sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve
-évanoui.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IX-b" id="IX-b"></a>IX<br /><br />
-<small>LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE</small></h3>
-
-<p>Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.</p>
-
-<p>Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé,
-beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de
-l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de
-prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses.
-D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la
-saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même
-libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à
-moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de
-la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il
-pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue
-du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.</p>
-
-<p>De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il
-essayât de se faire illusion, il<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> lui fallait bien s’apercevoir qu’à
-mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois
-il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au
-fond ne répondait pas.</p>
-
-<p>Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent.
-Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de
-Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant
-ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M.
-Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre,
-mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre
-eut lieu.</p>
-
-<p>Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de
-bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes
-entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu
-d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui
-ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de
-Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et
-songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre
-les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en
-face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute
-seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire?
-Elle se<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon,
-incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un
-autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse
-dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...</p>
-
-<p>Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant
-le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:</p>
-
-<p>&mdash;Double brute! s’écria-t-il.</p>
-
-<p>A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson.
-Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et
-tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête
-morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute,
-de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!</p>
-
-<p>Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!</p>
-
-<p>&mdash;Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?</p>
-
-<p>&mdash;Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.</p>
-
-<p>&mdash;Amoureux?<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père
-Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.</p>
-
-<p>Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses
-soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait
-Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi
-buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?</p>
-
-<p>&mdash;Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent
-s’entendre.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<h3><a name="X-b" id="X-b"></a>X<br /><br />
-<small>COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.</small></h3>
-
-<p>Les vieux s’entendirent.</p>
-
-<p>Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était
-au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et
-les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un
-sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il
-partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter
-Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne
-pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.</p>
-
-<p>Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte
-de se procurer des greffes.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...</p>
-
-<p>Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait:
-Ça marche, tout est prêt! il ajouta:&mdash;Bonjour, monsieur Blasy!</p>
-
-<p>M. Blasy souriait toujours.<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span></p>
-
-<p>On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume,
-montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:&mdash;Enfin!
-puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche
-ce matin!</p>
-
-<p>Or il l’avait mise exprès, le brave homme!</p>
-
-<p>Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se
-boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre,
-intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père
-Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se
-firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur
-âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne
-jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris
-légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe
-quelque chose!</p>
-
-<p>En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor.
-Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et
-regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait
-le chemin d’Entrays.</p>
-
-<p>Ils s’appelaient, causaient par groupes.</p>
-
-<p>&mdash;C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.</p>
-
-<p>&mdash;Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<p>L’huissier entra, apportant un papier timbré:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>&mdash;«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire
-des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à
-Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la
-requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»</p></div>
-
-<p>Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans
-trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement
-à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de
-payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par
-saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il
-demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires
-du montant des susdites obligations.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est
-pas difficile.</p>
-
-<p>Et comme Jeanne ne comprenait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait
-deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on
-me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se
-vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux
-bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au
-père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec
-les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne,
-tout Canteperdrix sait<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les
-acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la
-petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure
-pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui
-demander pardon.</p>
-
-<p>Puis, l’embrassant:</p>
-
-<p>&mdash;Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un
-fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon
-aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait
-rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te
-voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.</p>
-
-<p>&mdash;Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du
-coude.</p>
-
-<p>Estève prit la main de Jeanne:</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais
-la demande en mariage.</p>
-
-<p>Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans,
-assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et
-redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en
-mesure pour la vente.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, père Antiq?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le
-jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un
-homme, lui donne<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre
-et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux
-m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la
-joie! je lui prêterai ses cent écus!<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_CLOS_DES_AMES" id="LE_CLOS_DES_AMES"></a>LE CLOS DES AMES<br /><br />
-<small><span style="margin-left: 15%;">A LÉON CLADEL.</span></small><br /><br />
-</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="I-c" id="I-c"></a>I<br /><br />
-<small>CE QU’ÉTAIT LE CLOS</small></h3>
-
-<p>Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la
-vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si
-bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de
-jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de
-sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore
-chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour
-du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles
-autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne
-portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des
-grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.</p>
-
-<p>Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus
-clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus
-délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le
-clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> énigmatique va produire
-sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle
-vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos
-des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri.
-Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du
-mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin
-de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en
-nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur
-l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles
-par un trou de haie, au temps des cerises.<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<h3><a name="II-c" id="II-c"></a>II<br /><br />
-<small>CE QU’ÉTAIT M. SUBE</small></h3>
-
-<p>M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le
-plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus
-peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce
-couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité
-bourgeoise?</p>
-
-<p>Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu
-aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et
-fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et
-respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond
-à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M.
-Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier
-d’Italie! Et le soir, au cercle,&mdash;quand tous les autres peupliers
-frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe
-autour de lui,&mdash;d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en
-feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> coulées dans l’oreille
-avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les
-peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix
-qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les
-bords de la Durance par un beau coup de mistral.</p>
-
-<p>Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel
-les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848
-ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées
-particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce
-tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre,
-violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à
-facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du
-soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux
-préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci
-qu’imparfaitement.<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span></p>
-
-<h3><a name="III-c" id="III-c"></a>III<br /><br />
-<small>SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE</small></h3>
-
-<p>Et cependant le propre père de M. Sube, <i>Sube le Rouge</i>, comme on
-l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la
-révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces
-choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les
-grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs.
-La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon.
-Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des
-hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier
-révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la
-grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube
-fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été
-surnommé <i>Sube le Rouge</i>, c’était uniquement pour la couleur de ses
-cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours,<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span>
-devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette
-supposition.</p>
-
-<p>D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube
-le Rouge était mort.<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IV-c" id="IV-c"></a>IV<br /><br />
-<small>UNE VIEILLE MAISON</small></h3>
-
-<p>A Canteperdrix les gens disaient:&mdash;«La maison Sube, vieille maison!» Il
-faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier,
-projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie.
-Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une
-vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et
-Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube
-n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au
-plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à
-Canteperdrix.</p>
-
-<p>Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de
-blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des
-tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le
-nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se
-promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond
-à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de
-mi<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span>croscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y
-compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux
-meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts
-marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous
-les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en
-carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en
-fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube
-passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille
-bourgeoisie.</p>
-
-<p>Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du
-propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su
-qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles
-vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes
-d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie
-la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses,
-ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires...
-si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien
-que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en
-savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur
-qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht
-provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix
-douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p>
-
-<p>Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M.
-Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté
-attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il
-archiviste-paléographe?<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span></p>
-
-<h3><a name="V-c" id="V-c"></a>V<br /><br />
-<small>MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE</small></h3>
-
-<p>M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames;
-seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant
-M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.</p>
-
-<p>Voici comment:</p>
-
-<p>Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de
-Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en
-fonder un. On l’appellerait le <i>Musée Tirse</i>.&mdash;«Là, disait-il, seront
-déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des
-donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les
-outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits
-bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes
-grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des <small>XV</small>ᵉ et <small>XVI</small>ᵉ
-siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche
-du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute
-d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains
-ignorantes!»<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span></p>
-
-<p>Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y
-intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à
-honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par
-l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos,
-à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait
-le nom de <i>salle Sube</i>.<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VI-c" id="VI-c"></a>VI<br /><br />
-<small>VOYAGE DE DÉCOUVERTES</small></h3>
-
-<p>Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures
-simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression
-produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par
-l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans
-être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De
-même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets
-antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.</p>
-
-<p>Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps
-endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande
-gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques,
-que de doutes, que d’interrogations singulières!</p>
-
-<p>Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité
-d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité
-même ne<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span> caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé
-pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations
-de Subes?</p>
-
-<p>Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan
-de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux
-n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que
-tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.</p>
-
-<p>Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube
-découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en
-conclut&mdash;non sans vanité&mdash;à d’innombrables alliances nobles, dont le
-souvenir se serait perdu.</p>
-
-<p>Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur
-aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il
-n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la
-coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air
-empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il
-prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable
-Révolution.</p>
-
-<p>Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque
-personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux
-solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait
-là l’<i>Encyclopédie</i>, le <i>Dictionnaire philosophique</i>,<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> les livres de
-Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’<i>Origine des Cultes</i>; il
-y avait, le dirai-je? <i>le Compère Mathieu</i> lui-même à côté des <i>Ruines</i>
-de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un
-Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une
-main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée
-sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je
-ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses
-inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime
-qu’il ne se rappelait pas avoir commis.</p>
-
-<p>Tout à coup, d’entre les feuilles d’un <i>Zadig</i> qu’il époussetait, un
-papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans
-son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait,
-s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans
-sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune
-sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit
-que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VII-c" id="VII-c"></a>VII<br /><br />
-<small>LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE</small></h3>
-
-<p>Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du
-paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube
-croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits
-culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des
-rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="poem">
-Acquéreur de biens nationaux!<br />
-Spoliateur de la noblesse et du clergé!<br />
-Détenteur de l’argent des morts!<br />
-</div></div>
-
-<p>Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le
-portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme
-d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge
-elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait
-sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M.
-Sube-le-Blanc!<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VIII-c" id="VIII-c"></a>VIII<br /><br />
-<small>DOMAINES NATIONAUX</small></h3>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr class="c"><td><i>Extrait du registre</i><br />
-<i>des Ventes.</i></td><td style="padding-left:10em;
-padding-right:10em;">&nbsp;</td>
-<td><i>Vente</i><br />
-<i>nº 342.</i></td></tr>
-</table>
-
-<p>Du troisième jour complémentaire an III de la République une et
-indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la
-République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du
-citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces
-présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen
-Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à
-ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national
-dont la désignation suit, savoir:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Le Clos dit des Ames <i>seu Purgatoire</i>, ci-devant appartenant à la
-ci-devant confrérie des <i>Ames du Purgatoire</i>, lequel clos de la
-contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi,
-les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.</p>
-
-<p>Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc
-de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de
-toute obligation de messes, prières, processions et autres
-pratiques superstitieuses dont la<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> République venderesse déclare
-l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.</p>
-
-<p>Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de
-six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5
-de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en
-numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en
-mandats et assignats à trente capitaux pour un.</p>
-
-<p>
-<i>Signé</i>:<br />
-</p>
-
-<div class="rht">
-<p class="nind">
-<span class="smcap">Sube</span> (<span class="smcap">Eudore Anacharsis</span>)<br />
-<span class="smcap">Trotabas</span>, commissaire, etc., etc.<br /></p>
-</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IX-c" id="IX-c"></a>IX<br /><br />
-<small>LE CHAMP DE SAINFOIN</small></h3>
-
-<p>«Clos dit des Ames <i>seu Purgatoire</i>!» se répétait avec terreur le pieux
-et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée,
-réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer
-leurs travaux.</p>
-
-<p>On avait ouvert la séance à midi.&mdash;«Sube est bien long avec ses
-antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une
-heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son
-chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.</p>
-
-<p>Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva
-le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur
-un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit
-formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du
-corridor, mais personne ne répondit.</p>
-
-<p>Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span> lui de presser le
-loquet et de pousser la porte. Personne encore!</p>
-
-<p>M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés,
-meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de
-la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement
-froissé et mouillé de larmes!</p>
-
-<p>M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami
-Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée,
-il se dirigea vers le balcon.</p>
-
-<p>O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ
-de sainfoin, M. Sube allait et venait.</p>
-
-<p>M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:</p>
-
-<p>&mdash;Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant
-ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?</p>
-
-<p>&mdash;«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos
-s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube
-ni M. Sube ne répondirent.</p>
-
-<p>Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.</p>
-
-<p>Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le
-sainfoin:&mdash;«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais
-n’eut pas l’air de<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina;
-puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva
-perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras,
-et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la
-pesanteur. C’était là sa manière de saluer.</p>
-
-<p>M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.</p>
-
-<p>Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à
-grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes
-s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en
-colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et
-tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.</p>
-
-<p>Et M. Sube soupirait:</p>
-
-<p>&mdash;«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?...
-Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»</p>
-
-<p>M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de
-monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était
-devenu fou.<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LA_MORT_DE_PAN" id="LA_MORT_DE_PAN"></a>LA MORT DE PAN<br /><br />
-<small><span style="margin-left: 15%;">A HIPPOLYTE BABOU.</span></small><br /><br />
-</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p>Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre <i>Des
-Oracles qui ont cessé</i>.</p>
-
-<p>«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la
-mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé,
-partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui
-venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la
-troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un
-certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de
-frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il
-faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais
-que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il
-avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le
-fit; aussitôt le calme cessa<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span> et l’on entendit de tous côtés des
-plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes
-affligées et surprises.»</p>
-
-<p>Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire
-qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses
-comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais
-quelque chose&mdash;moi qui vous parle&mdash;ayant eu cette joie, en pleine
-Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au
-dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.</p>
-
-<p>Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des <i>Païens
-innocents</i>, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du
-Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait
-ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint
-de campagne.</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!</p>
-
-<p>Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des
-heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait.
-Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des
-torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége
-s’arrêtait; les garçons embrassaient<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span> les filles, et c’était une joie,
-des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et
-rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement,
-sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des
-marjolaines et des buis.</p>
-
-<p>Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi
-et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et
-sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au
-soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.</p>
-
-<p>Et <i>zou</i>! les enfants, à San-Pansi!</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de
-mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste
-probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.</p>
-
-<p>La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé
-regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas
-donné sa vieille pierre pour la chapelle.</p>
-
-<p>Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas
-le curé, c’était l’ermite.</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> pointe presque aussi
-rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air
-de païen.</p>
-
-<p>Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps,
-avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture,
-déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue
-par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes
-qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était
-de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords
-des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la
-vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où
-la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou
-d’un pâtre d’Ionie.</p>
-
-<p>L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à
-demi sauvage. Mais comme&mdash;suivant la tradition immémoriale de ses
-prédécesseurs à San-Pansi&mdash;il joignait aux fonctions sacrées le rare
-métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en
-automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques
-dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.</p>
-
-<p>Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de
-boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions
-qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des
-vallées!</p>
-
-<p>&mdash;«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers»,<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> grognait-il, entendant
-chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Pichoun aganto la campano.</i>»</p>
-
-<p>Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée,
-tandis que le pauvre <i>clerson</i> essoufflé, perdu dans les buis d’où sa
-tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Qué te n’embarre de bestiari!</i>» disait l’ermite, en revenant
-s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé
-descendu au village:</p>
-
-<p>&mdash;«Ici, les enfants!» criait l’ermite.</p>
-
-<p>Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans
-son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne
-cérémonie.</p>
-
-<p>Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu
-les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le
-soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face
-sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai
-offert le miel et le fromage, et comme eux&mdash;ne riez pas trop!&mdash;j’ai
-frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les
-garçons vigoureux.<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<p>J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand
-le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des
-satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma
-pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble
-autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages
-pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite
-pontifiant dans les rayons du soir.</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en
-certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de
-San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu
-spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être
-inquiété, les durs siècles du moyen âge.</p>
-
-<p>Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors
-frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science),
-j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une
-intéressante discussion pagano-archéologique:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce
-n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?</p>
-
-<p>&mdash;D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se
-versant à boire; on ne le trouve,<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> il est vrai, sur aucun calendrier,
-mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq
-vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le
-premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé
-aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré
-encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de
-son existence s’est perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la
-première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le
-Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége
-déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.</p>
-
-<p>Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille
-religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les
-campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés
-et ses mystères.</p>
-
-<p>&mdash;Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en
-venir?</p>
-
-<p>&mdash;A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que
-Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous
-trouvez&mdash;sans le savoir, j’aime à le croire&mdash;grand prêtre du dernier des
-faux dieux.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ec<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span>clésiastique assemblée.
-Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son
-cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain
-de San-Pansi, laissait voir.</p>
-
-<p>Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au
-rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à
-droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau
-traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une
-imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure
-couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à
-peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est <i>le pas des Portes</i>.
-Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains
-et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier,
-descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et
-les dieux du pays de lumière.</p>
-
-<p>Du <i>pas des Portes</i>, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur
-le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous
-voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts,
-alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes
-parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines
-arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span>
-bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord
-d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois,
-dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme
-des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et
-formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa
-face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil
-rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en
-m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit
-commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais,
-à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers
-de la contrée.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne
-sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout;
-tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple
-artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un
-dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer
-que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes,
-transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la
-nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans
-d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la
-fécondité et guérit les enfants<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> de la colique. Les preuves, d’ailleurs,
-ne manquent point...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, monsieur, voyons ces preuves.</p>
-
-<p>&mdash;N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du
-temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas
-une preuve aussi que ce nom de <i>Peyrimpi</i>, pierre impie, qu’a la
-montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas
-excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens
-incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici,
-faut-il que je vous les rappelle:</p>
-
-<p>|&nbsp;<small>HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE</small>...&nbsp;|
-etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se
-confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre
-saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse,
-direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre
-fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans
-les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le
-visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit
-San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage,
-conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en
-riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et
-visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie
-singu<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span>lière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la
-vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les
-végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour
-signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni
-sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien
-examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les
-taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les
-bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui
-peuplent le ciel.</p>
-
-<p>Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres,
-et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant
-vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et
-fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et
-qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux
-saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.</p>
-
-<p>&mdash;Pure plaisanterie... monsieur!...</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit
-siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un
-scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.</p>
-
-<p>Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui
-desservait la table un long regard,<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> regard de prêtre, passionné, tenace
-et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de
-campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de
-Saint-François.</p>
-
-<p class="asts">*<br />* *</p>
-
-<p>Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la
-promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.</p>
-
-<p>Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une
-cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé
-de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des
-plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite,
-chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux
-lézards.</p>
-
-<p>&mdash;Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le
-dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.</p>
-
-<p>A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec
-cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens
-tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que
-San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.</p>
-
-<p>Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire
-lamentable:</p>
-
-<p>Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span> vicaire qu’on lui
-avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec,
-menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès
-les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il
-voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.</p>
-
-<p>Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout,
-gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué
-tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la
-peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la
-houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu
-parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et
-soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles
-stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais
-ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on
-ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur,
-N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée
-et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.</p>
-
-<p>&mdash;Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en
-haussant les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les fromages? les pots de miel?...</p>
-
-<p>&mdash;Interdit, comme tout le reste!</p>
-
-<p>Et me montrant l’autel de grès:</p>
-
-<p>&mdash;Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler
-là-bas dans le vallon.<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span></p>
-
-<p>Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le
-surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui
-n’y était plus.</p>
-
-<p>Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.</p>
-
-<p>Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les
-cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique,
-tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.</p>
-
-<p>A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent
-subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des
-feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.</p>
-
-<p>C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout
-dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme,
-nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait
-à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande
-flûte de hongreur.<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES" id="LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES"></a>LE CANOT DES SIX CAPITAINES<br /><br />
-<small><span style="margin-left: 15%;">A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal.</span></small><br /><br />
-</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span>&nbsp; </p>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="I-d" id="I-d"></a>I<br /><br />
-<small>LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE</small></h3>
-
-<p>Le vent d’Est faisait rage autour du <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.</p>
-
-<p>Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en
-seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à
-travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et
-le festin continua.</p>
-
-<p>&mdash;A votre santé, colonel!</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.</p>
-
-<p>On remplit les verres de nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;A votre santé, capitaine!</p>
-
-<p>Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, capitaines, à votre santé!</p>
-
-<p>Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible
-petit yacht&mdash;le <i>Singe-Rouge</i><span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span>&mdash;battait de l’aile dans la tempête. Un
-homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout,
-buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont.
-Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.</p>
-
-<p>&mdash;A ton roman nautique! disait l’un.</p>
-
-<p>&mdash;A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Aux mots goudronnés que tu collectionnes!</p>
-
-<p>&mdash;Aux bruits de tempêtes que tu notes!</p>
-
-<p>&mdash;Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire,
-cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.</p>
-
-<p>&mdash;Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée
-n’est pas bleue.</p>
-
-<p>Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:</p>
-
-<p>&mdash;Terre!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle terre?</p>
-
-<p>&mdash;Antibes.</p>
-
-<p>&mdash;Cap sur Antibes!</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.</p>
-
-<p>&mdash;Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le
-musicien qui lui-même s’appelait Miravail.</p>
-
-<p>Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans
-Antibes.</p>
-
-<p>&mdash;Et ça?<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.</p>
-
-<p>A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et
-murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch
-au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron,
-d’alcool brûlé et d’amande amère.</p>
-
-<p>Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer,
-hallucination plus singulière:</p>
-
-<p>En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues,
-c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes
-plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes
-en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même
-port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je
-sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de
-voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.</p>
-
-<p>Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché
-sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague,
-le <i>Singe-Rouge</i> faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et
-filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.</p>
-
-<p>&mdash;La barre à bâbord, droit sur le chenal!</p>
-
-<p>Le <i>Singe-Rouge</i> enfila le chenal: arrêt subit, cra<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span>quement sinistre. Du
-même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au
-vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant
-entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la
-grosse pince d’un gros crabe.</p>
-
-<p>&mdash;O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant.
-Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient
-roulé, et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent
-la cuisine.</p>
-
-<p>Hé! du récif?... Holà! du récif?...</p>
-
-<p>A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et
-ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son
-naufrage, l’infortuné peintre dégringola...<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<h3><a name="II-d" id="II-d"></a>II<br /><br />
-<small>L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX</small></h3>
-
-<p>....Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel,
-se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.</p>
-
-<p>&mdash;Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.</p>
-
-<p>&mdash;Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par
-le trou d’homme resté ouvert.</p>
-
-<p>&mdash;Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire!
-ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites
-pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.</p>
-
-<p>Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du
-<i>Bigorneau</i>, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en
-rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos
-de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc
-leur vieille querelle endormie.</p>
-
-<p>L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> ses romantiques et
-ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en
-appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va
-trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût
-commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait
-furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse
-aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers
-Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre
-trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.</p>
-
-<p>Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait
-volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de
-nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font
-qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.</p>
-
-<p>&mdash;Parisien qui ne les aime pas!</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine Barbe!</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine Arluc!</p>
-
-<p>Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à
-l’incident:</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce
-n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des
-cactus, des aloès et des figues de Barbarie.</p>
-
-<p>Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> capitaines;
-d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.</p>
-
-<p>Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans
-les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois
-exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés;
-respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement
-nautique des hôtes du <i>Bigorneau</i>, ils s’étaient crus jusque-là dans
-l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point
-pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel
-étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui
-navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des
-cactus!<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span></p>
-
-<h3><a name="III-d" id="III-d"></a>III<br /><br />
-<small>QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE</small></h3>
-
-<p>Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non
-plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.</p>
-
-<p>La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes
-nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats.
-Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir,
-les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des
-rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus
-couleur d’or.</p>
-
-<p>Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce
-de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier,
-qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que
-c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se
-sauver sur la vaisselle.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>La recommandation était inutile.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte,
-ça pique aux jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant
-capitaine Varangod.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!</p>
-
-<p>Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient
-inaccessibles à la crainte.</p>
-
-<p>Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse
-comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine
-Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins
-dans la bouillabaisse.</p>
-
-<p>Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son
-affectueux appétit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée,
-j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai
-plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse,
-l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient
-tressauter les verres et les bouteilles se heurter.</p>
-
-<p>Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés
-certains regards de défiance.</p>
-
-<p>Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les
-regards bilieux de Saint-Aygous.</p>
-
-<p>Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes
-gasconnades maritimes; elle est<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> pire arrosée de vin de la Gaude, cet
-amer nectar antibois.</p>
-
-<p>Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits,
-quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces,
-poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages,
-tout y passa.</p>
-
-<p>C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois
-simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien
-reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que
-surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en
-mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les
-croire.</p>
-
-<p>&mdash;«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il
-fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges
-à point sous l’eau transparente des criques.»</p>
-
-<p>&mdash;«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un
-jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane
-d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille
-de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle
-chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le
-bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous
-voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se
-change en un flocon de neige,<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span> avec le bouchon en équilibre tout au
-bout.»</p>
-
-<p>Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion
-d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le
-passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon
-serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire;
-mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les
-matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ici les grives?</p>
-
-<p>&mdash;Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez! écoutez!</p>
-
-<p>&mdash;Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du
-malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je
-vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire,
-faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et,
-finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions
-épouvantables.</p>
-
-<p>&mdash;Ils étaient empoisonnés?</p>
-
-<p>&mdash;Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux
-d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné
-compagnon, mon matelot les avait grisés.</p>
-
-<p>Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait
-moins fort, les paquets de mer tom<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span>baient moins dru, et plus la tempête
-se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le <i>Bigorneau</i> semblait
-exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.</p>
-
-<p>&mdash;La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres
-de Fabien.</p>
-
-<p>On but aux hardis marins, à l’équipage du <i>Singe-Rouge</i>. Fabien
-triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec
-une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler
-qu’amiral.<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IV-d" id="IV-d"></a>IV<br /><br />
-<small>LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE</small></h3>
-
-<p>Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc!
-frappés d’une main légère.</p>
-
-<p>&mdash;Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.</p>
-
-<p>Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et
-plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de
-la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur
-irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt
-une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses
-fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu,
-sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement
-agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se
-reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris
-d’entre-pont soufflait à son charmant visage.</p>
-
-<p>&mdash;Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...</p>
-
-<p>Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel
-ajouta:<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai
-bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le
-<i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>A l’extérieur, le <i>Bigorneau</i>, comme l’appelaient nos six capitaines,
-était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la
-maison et le navire.</p>
-
-<p>Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de
-fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de
-gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa
-vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.</p>
-
-<p>Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas
-se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait
-des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui,
-permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à
-ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes
-émotions maritimes.</p>
-
-<p>Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un
-triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus
-et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre
-construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une
-tempête de plantes intertropicales.</p>
-
-<p>Les naufragés admirèrent le <i>Bigorneau</i>. Ils durent<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span> encore admirer le
-petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci
-d’Andromaque&mdash;<i>parva Pergama</i>!&mdash;l’était à l’ancienne Troie, le petit
-port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du
-<i>Singe-Rouge</i> bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer
-enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six
-capitaines, la triomphante <i>Castagnore</i> pour qui le port avait été
-creusé et le <i>Bigorneau</i> bâti; tout cela, <i>Bigorneau</i>, port et
-<i>Castagnore</i>, création et propriété du <i>Cercle nautique</i>, fondé deux ans
-auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la
-région antiboise le goût des choses de la mer.</p>
-
-<p>Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du <i>Bigorneau</i> avait
-été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre
-capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la <i>Castagnore</i>; mais, hélas!
-depuis deux ans, le port restait vierge et la <i>Castagnore</i> ne partait
-pas!</p>
-
-<p>Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des
-capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges,
-Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait
-faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues
-atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement
-rouvert les blessures d’Arluc.</p>
-
-<p>D’un autre côté, le règlement était formel: la <i>Castagnore</i> ne devait
-prendre la mer qu’avec son<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> équipage au complet, les six membres du
-Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois
-et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire?
-Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait
-le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de
-colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.</p>
-
-<p>Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a
-vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre
-de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un
-président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut
-jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique
-glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans
-l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah!
-capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine de quoi?</p>
-
-<p>&mdash;De frégate sans doute.</p>
-
-<p>Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait
-cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y
-est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là
-par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux
-soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier
-le déhanchement<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span> maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris
-l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc
-gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville
-du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que
-capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span></p>
-
-<h3><a name="V-d" id="V-d"></a>V<br /><br />
-<small>UN PETIT PORT DE MER</small></h3>
-
-<p>C’est charmant Antibes: un port, un môle, un phare, tout comme au
-<i>Bigorneau</i>, mais un peu plus grands cependant; et d’agréables remparts
-s’élevant juste de ce qu’il faut pour offrir une belle vue aux
-promeneurs qui font leur tour quotidien des courtines.</p>
-
-<p>Le petit phare est si petit qu’il n’éclaire guère que lui-même; le petit
-môle n’embrasse de la mer que ce qu’une si petite ville peut en désirer;
-le petit port ne reçoit que des tartanes, et, de temps en temps, un
-brick-goëlette que les gens du pays&mdash;bons Provençaux&mdash;appellent
-invariablement brigoulette.</p>
-
-<p>Il y a une place à Antibes, la Grand’Place, avec une vieille tour
-sarrasine qui, s’ennuyant toute seule derrière les maisons, regarde,
-par-dessus les toits, tout le long du jour, ce qui se passe de neuf au
-café de la Marine.</p>
-
-<p>Et quel silence partout:</p>
-
-<p>A peine troublé dans les rues par le soupir qu’ar<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span>rache la brise aux
-frêles palmes de quelque dattier penché sur le mur d’un jardin ou
-l’auvent d’une épicerie, et par le bruit de l’eau des lavoirs qui
-jaillit limpide, et puis s’en va, coulant en ruisseaux au milieu des
-rues, s’ensanglanter, devant les fabriques de coulis, du jus des tomates
-pressées.</p>
-
-<p>A la porte marine, sur le pré de la Prud’homie, une chaudière fume,
-pleine de tan pour teindre en brun les voiles. Des filets sèchent
-étendus. Amarrées le long du quai, les tartanes restent immobiles
-au-dessus de leur immobile reflet. Un bateau entre, tout se
-révolutionne: les coques dansent, les mâts s’inclinent, et leur longue
-image s’en va serpentant dans l’eau claire avec une flamme rouge au
-bout.</p>
-
-<p>Mais cela sans bruit, sans qu’un cordage crie, sans qu’un bordage
-grince, comme si Antibes tout entière, la ville et le port, craignait de
-donner l’éveil au crabe velu ou au poulpe que guette là-bas ce vieux
-pêcheur, un roseau à la main et jambes nues dans l’eau.</p>
-
-<p>Puis de jolis noms: l’<i>Ilette</i>, la <i>Gravette</i>, diminutifs bien choisis
-pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout
-quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le
-contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de
-Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les
-Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VI-d" id="VI-d"></a>VI<br /><br />
-<small>LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?</small></h3>
-
-<p>S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé
-le goulet du <i>Bigorneau</i>, remis à flot, sans trop d’avaries, le
-<i>Singe-Rouge</i>, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin
-de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le
-long de la grève, il leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je
-cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue
-une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances
-(pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi,
-Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue
-successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages,
-l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une
-cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une
-plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait
-mis<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil
-comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la
-nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient
-dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en
-or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue
-phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!</p>
-
-<p>&mdash;C’est pourtant vrai, dit le romancier.</p>
-
-<p>&mdash;Absolument vrai! affirma le musicien.</p>
-
-<p>&mdash;Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma
-maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc,
-Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les
-refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises,
-déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu
-qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas,
-vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont
-des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le
-<i>Singe-Rouge</i>, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa
-proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!</p>
-
-<p>Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions
-enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les
-poissons pour n’avoir pas<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span> soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée?
-Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat
-était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit
-une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer,
-appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle
-entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement
-essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île,
-nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce
-rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer
-ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.</p>
-
-<p>&mdash;C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de
-contre-point.</p>
-
-<p>&mdash;Très-amusant! affirma le romancier.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, pour intoxiquer de romans malsains une brave fille, et lui
-faire croire que nous écumons la mer en pirates toutes les fois que le
-bateau va chercher une livre de sucre aux épiceries de Cannes ou du
-golfe Juan! Bref cela vous amuse, moi cela m’ennuie. Antibes est
-charmant...</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Cyprienne adorable!</p>
-
-<p>&mdash;La belle malice! De plus, au dire des capitaines, la mer est plus
-souvent bleue au <i>Bigorneau</i> qu’ail<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span>leurs. J’ai besoin de peindre ici,
-partez sans moi sur le <i>Singe-Rouge</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! Et Brin-de-Bouleau?</p>
-
-<p>&mdash;Brin-de-Bouleau! Vous lui conterez ce que vous voudrez. L’enfant
-croira tout, elle est si bête.<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VII-d" id="VII-d"></a>VII<br /><br />
-<small>MADEMOISELLE CYPRIENNE ET MADEMOISELLE BRIN-DE-BOULEAU.</small></h3>
-
-<p>Et pourtant, non! Brin-de-Bouleau n’était pas bête, ou plutôt elle
-l’était à sa manière, ce qui est une façon d’avoir de l’esprit.</p>
-
-<p>Un matin, dans l’atelier où Fabien étudiait, on avait vu entrer une
-assez jolie fille, mais si frêle et si blanche, et tout ébouriffée de
-cheveux blonds, qui venait se proposer pour modèle.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle pose les bouleaux? demanda un rapin facétieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai jamais essayé; quoique ça, je les poserai bien tout de même.</p>
-
-<p>L’atelier éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, mademoiselle, on ne peint que la figure. Mais allez chez M.
-Corot, il cherche des bouleaux pour son tableau du salon.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites: M. Corot?</p>
-
-<p>Et la jolie fille s’en alla chez M. Corot à qui, gravement, elle raconta
-son histoire.</p>
-
-<p>Chose qui n’étonnera personne, le bon peintre la<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> reçut à merveille (ce
-babil d’oiseau l’amusait), et tout le temps qu’elle voulut il permit à
-Suzette de venir flâner dans son atelier deux ou trois fois par semaine,
-payant les séances et lui laissant croire qu’elle posait.</p>
-
-<p>Ceci l’avait rendue très-fière.</p>
-
-<p>&mdash;Que fais-tu maintenant, Suzette?</p>
-
-<p>&mdash;Je pose les bouleaux chez Corot.</p>
-
-<p>D’où le surnom de Brin-de-Bouleau, qui convenait on ne peut mieux à sa
-fine petite personne argentée, et les cartes vraiment curieuses qu’elle
-s’était fait graver:</p>
-
-<p class="c"><big>
-MADEMOISELLE SUZETTE</big><br />
-<i>dite</i> Brin-de-Bouleau<br />
-<small>POSE L’ENSEMBLE ET LE PAYSAGE</small><br />
-</p>
-
-<p>Brave Brin-de-Bouleau! A part le vieux maître qui parfois, entre deux
-tableaux, lui parlait sérieusement, jamais personne, y compris les cinq
-ou six rapins pour qui elle s’imaginait poser le paysage, et Fabien qui
-leur succéda, jamais personne au monde n’avait daigné lui faire part
-d’une idée juste.</p>
-
-<p>C’était une mode, au contraire, de bourrer son pauvre cerveau sans
-défense des notions les plus extravagantes. Et Brin-de-Bouleau acceptait
-tout avec confiance et sérénité. Aussi, devenue femme et presque grasse
-à dix-huit ans (on la devinait telle du moins sous les vêtements
-accusateurs et mollement<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span> drapés qu’elle portait par coquetterie de
-modèle), son corps tout entier semblait-il avoir embelli et fructifié
-aux dépens de sa tête, demeurée enfantinement petite dans une mousse de
-cheveux fous.</p>
-
-<p>Mais on aimait ainsi Brin-de-Bouleau, et Brin-de-Bouleau s’aimait ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bête!... Et puis après? disait-elle.</p>
-
-<p>Bien des lecteurs s’étonneront que Fabien ait pu si facilement oublier
-une aussi adorable personne. A cela, il faut répondre que
-Brin-de-Bouleau, nature affectueuse mais calme, ne prit jamais au
-tragique le fait très-simple d’être oubliée.</p>
-
-<p>D’ailleurs notre héros est peintre; et, pour les peintres, si le cadre
-est quelque chose en peinture, il est presque tout en amour. Fabien
-avait aimé Brin-de-Bouleau à Paris. A Paris, et même dans ces coquets
-environs de Paris où la musique du mirliton répond à la voix du
-rossignol, où toujours le parfum des feuilles et de l’eau se marie au
-parfum des fritures prochaines, Brin-de-Bouleau <i>faisait bien</i>. Mais à
-l’île Saint-Honorat, près de la mer, en pleins myrtes, vêtue comme on
-sait, et marchant toujours dans un nuage de cigarettes, Brin-de-Bouleau
-<i>jurait</i> horriblement.</p>
-
-<p>De même pour mademoiselle Cyprienne: Fabien, en l’aimant, aimait surtout
-Antibes. Sans Antibes, peut-être n’eût-il pas aimé Cyprienne, et sans la
-féerique apparition de Cyprienne sur la porte du <i>Bigor<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span>neau</i>, Antibes
-peut-être lui eût-il paru moins aimable. Était-ce l’amour, était-ce le
-soleil, qui dorait d’un jour si clair le petit port, les deux tours et
-la ville?</p>
-
-<p>Et puis Fabien avait une manie singulière: demeuré ingénu malgré sa
-folle existence, toute petite villa vue du chemin de fer, tout
-contrevent vert mi-fermé, toute porte discrètement bourgeoise le
-faisaient rêver d’amour paisible et de facile bonheur. Déjà une fois,
-passant par Antibes, il s’était dit:&mdash;Joli endroit! je dois être
-amoureux de quelqu’un que je ne connais pas et qui habite là-dedans.</p>
-
-<p>Ce quelqu’un se trouva justement être mademoiselle Cyprienne.<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<h3><a name="VIII-d" id="VIII-d"></a>VIII<br /><br />
-<small>PEINTURES MURALES</small></h3>
-
-<p>Fabien avait besoin d’un prétexte à ne pas quitter les Antibes.</p>
-
-<p>La peinture le lui offrit.</p>
-
-<p>Son naufrage, les aventures extraordinaires qu’il s’était données,
-celles plus extraordinaires encore qu’on lui soupçonnait, avaient fait
-du peintre navigateur l’idole des capitaines. Leur enthousiasme ne
-connut plus de bornes lorsqu’il proposa de décorer à l’huile, et gratis,
-de quelques sujets maritimes, l’intérieur du <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>Le <i>Bigorneau</i> était bien un peu noir, éclairé seulement par l’œil de
-chat des hublots; mais on y voyait, la porte ouverte. Et puis, à force
-de chercher la Méditerranée bleue, Fabien avait découvert que le Midi
-est blanc, que le ciel y est d’argent, les ombres mêmes transparentes,
-ce qui lui permettrait, sans faillir à l’art, de faire ses décorations
-très-claires et visibles encore au demi-jour.</p>
-
-<p>Fabien s’installa donc au <i>Bigorneau</i>, fermé pour<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> tous jusqu’à nouvel
-ordre; au <i>Bigorneau</i>, si près d’Antibes et plus près encore de la
-petite villa barbouillée d’ocre, où souriait parfois à une fenêtre du
-rez-de-chaussée, dans les pompons odorants des cassiers, l’aimable
-Cyprienne Lancelevée! et, le cœur plein d’amour, il se mit à l’œuvre,
-mais d’une telle ardeur que ses pinceaux et sa palette durent en être
-fort étonnés.</p>
-
-<p>Sur la paroi du fond, au milieu d’un encadrement fait de câbles
-enroulés, d’ancres, de rames, de tridents, de porte-voix et de
-longues-vues, il peignit en six médaillons les portraits des six
-capitaines:</p>
-
-<p>Lancelevée, la main étendue dans l’attitude du commandement;</p>
-
-<p>Escragnol, appuyé sur une langouste;</p>
-
-<p>Varangod, souriant et doux;</p>
-
-<p>Arluc, agité de sa perpétuelle tempête;</p>
-
-<p>Barbe, perdu dans un rêve qui devait être peuplé d’oursins.</p>
-
-<p>Tous regardant la mer et peints de face; mais de trois quarts seulement
-l’aigre figure du peu sympathique Saint-Aygous.</p>
-
-<p>A droite et à gauche, dans quatre panneaux, Fabien, d’un pinceau que
-l’amour guidait, brossa ce que nous appellerons l’épopée du <i>Bigorneau</i>
-et de la <i>Castagnore</i>.</p>
-
-<p>D’abord l’îlette déserte et nue, des rochers tranchants, sans verdure,
-que hantent seuls le poulpe et<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> le crabe <i>pelous</i>; un ciel bas, la lame
-blanchissant aux pointes; et calmes, en silhouette sur l’horizon marin,
-les six capitaines réfléchissaient aux destins de cette terre par eux
-conquise.</p>
-
-<p>En face, la même îlette, mais joyeuse sous un ciel joyeux; l’îlette avec
-son port, son <i>Bigorneau</i>, telle que l’avait faite le génie des six
-capitaines. Les six capitaines se félicitaient. Dans le lointain
-apparaissait Antibes, Antibes dont le <i>Bigorneau</i> n’est que la miniature
-et qui, par une flatterie de la perspective, semblait lui-même être la
-miniature du <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>Dans les troisième et quatrième panneaux furent représentées à l’avance,
-mais on ne risquait rien à cela, les futures prouesses de la
-<i>Castagnore</i>: En mer, pavillon au vent, couverte d’écume et fendant les
-flots en fureur sous l’irrésistible impulsion des six capitaines, tandis
-que les gabians, de leurs ailes blanches, rasent l’eau, et que les
-navires voiliers effrayés rentrent au port, à sec de toile; puis amarrée
-dans une calanque, le repos après la tempête! avec quatre capitaines
-pêchant, et deux autres, Barbe et Arluc, en train de préparer la
-bouillabaisse.</p>
-
-<p>Restait la porte: Fabien l’entoura de poissons argentés et d’algues
-vertes. Mais au-dessus, dans le trumeau vide, qui peindre? sinon la joie
-du lieu, la bien-aimée de tous, l’adorable mademoiselle Cyprienne.</p>
-
-<p>Ce fut le plus charmant et le plus long aussi de<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span> l’ouvrage. Fabien
-avait fait le reste en quelques jours, ce seul portrait lui prit un
-aussi long temps que tout le reste. Que voulez-vous? il y avait une
-telle variété de tons sur cette peau transparente et brune, toujours
-prête à rougir; de tels jeux de lumière dans ces cheveux noirs dorés par
-places, tant de paillettes dans ces yeux bleu sombre; et, sur ces lèvres
-méridionales, tant de façons diverses de sourire, qu’il fallait bien
-choisir, comparer...</p>
-
-<p>La porte ouverte laissait voir la mer; sous les courges en fleur, le bon
-Lancelevée fumait sa pipe; mademoiselle Cyprienne, tout en posant,
-brodait; Fabien peignait, peignait, peignait, et les heures s’écoulaient
-délicieuses.<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span></p>
-
-<h3><a name="IX-d" id="IX-d"></a>IX<br /><br />
-<small>PARFUMS ET FLEURS</small></h3>
-
-<p>Fabien et Cyprienne semblaient heureux.</p>
-
-<p>Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que
-lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le <i>Bigorneau</i>.
-Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de
-ce qu’il appelait un tas de <i>micmacs</i>, et faisait de plus en plus froide
-mine.</p>
-
-<p>Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros,
-un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.</p>
-
-<p>Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis)
-n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait
-l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi.
-Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où
-la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien
-reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente
-ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span></p>
-
-<p>Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à
-trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit,
-vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.</p>
-
-<p>Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où
-Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique.
-Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et
-Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.</p>
-
-<p>A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il
-n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses
-revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce
-à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois
-lui auraient payée tous les semestres.</p>
-
-<p>Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des
-paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de
-moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues,
-il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne
-distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de
-myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise
-saumure noire, le <i>pey-sala</i>, bouillie d’imperceptibles petits poissons
-triturés, qui jadis, sous le nom de <i>garum</i>, faisait se pourlécher les
-babines romaines, il ne pressurait pas<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span> les tomates comme fabricant de
-jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...</p>
-
-<p>Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout
-petit clos précédé d’un tout petit pavillon.</p>
-
-<p>Dans le pavillon s’arrêtaient, du matin au soir, les passants encouragés
-par une enseigne accueillante; dans le clos, 110 orangers épanouissaient
-leurs fleurs au soleil et mûrissaient leurs fruits à la brise marine.
-Chaque jour, une vieille femme, armée d’une courge creuse taillée en
-longue cuiller, versait au pied de chaque oranger, avec une religion
-toute chinoise, l’humble mais féconde offrande laissée dans le pavillon
-par les passants de la veille! Et voyez les mystères du circulus:</p>
-
-<p>Le parfum des fleurs ne semblait que plus doux, la saveur des fruits
-plus exquise. Les cent dix orangers, à dix francs par pied et par an,
-rendaient, tant en fruits qu’en fleurs, onze cents francs, la vieille
-femme une fois payée; et tandis que dans le Nord, avec des lieues de
-forêt, un homme peut se trouver pauvre, Saint-Aygous, avec ses cent dix
-orangers et son pavillon, portait des souliers de toile en tout temps,
-des pantalons blancs et des vestes courtes, et se promenait de la ville
-au <i>Bigorneau</i>, un parasol sous le bras et coiffé d’un chapeau manille
-baissé sur les yeux et relevé sur la nuque, ce qui, dans Antibes et tout
-le long du littoral, est l’apanage de la richesse.<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span></p>
-
-<p>Saint-Aygous, jusque-là, n’avait guère regardé mademoiselle Cyprienne.
-Mais, devinant Fabien amoureux d’elle, il s’était dit:&mdash;Pourquoi lui et
-pas moi? et son besoin d’aimer avait éclaté subitement comme un vieil
-obus qu’on dévisse.</p>
-
-<p>Aimait-il Cyprienne, l’homme du clos et du pavillon? Non pas; il eût
-aimé de même toute autre femme. Mais il était jaloux de Fabien, et cette
-jalousie sans motif allait le conduire jusqu’au crime.</p>
-
-<p>Voici comment.<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span></p>
-
-<h3><a name="X-d" id="X-d"></a>X<br /><br />
-<small>LA BOUÉE-POSTE.</small></h3>
-
-<p>A l’extrémité sud du continent américain se balance, dans l’agitation
-perpétuelle des flots, une bouée rendue célèbre par maint récit de
-voyage. Les navires y jettent leurs lettres en passant, d’autres navires
-les recueillent. C’est la bouée-poste du cap Horn, dépôt sacré, gardé
-inviolablement par la solitude et la tempête.</p>
-
-<p>Lancelevée, ayant lu quelque part cette histoire de bouée-poste, voulut
-que le <i>Bigorneau</i> eût sa bouée-poste, lui aussi. Une courge vide,
-surmontée d’une boîte peinte en blanc, fit l’affaire. La courge et la
-boîte furent coulées sur ancre à quelques mètres en avant de l’îlette.
-Un câble amenait à terre l’appareil flottant; et le facteur qui fait le
-service des villas du cap avait l’obligeance, quand besoin était, de
-tirer le câble et de déposer dans la boîte les paquets ou les lettres
-adressés au <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>Saint-Aygous, dont c’était la charge, faisait régulièrement la levée.
-Mais, à part le samedi, jour des<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span> publications maritimes, lesquelles,
-pour peu que la mer fût gaie, arrivaient trempées d’eau de mer et
-maritimes d’autant plus, la bouée-poste en général ne recélait guère que
-quelques débris apportés par l’eau: éponge arrachée des côtes de Sicile
-ou d’Afrique et revêtue encore de son enveloppe gélatineuse, brin de
-corail venu de Corse, pierre ponce rejetée par le Vésuve ou le
-Stromboli, et parfois aussi un petit crabe demeuré prisonnier après
-s’être témérairement glissé par le rictus en tirelire de la boîte.</p>
-
-<p>Un matin cependant, à la prime aube, Saint-Aygous, en train de promener
-ses amours rentrées et ses fureurs jalouses, vit une voile qui, sortant
-de la brume, rasait l’îlette, stoppait un instant devant la bouée-poste,
-puis, continuant sa bordée, allait disparaître au large dans les reflets
-du soleil levant. Si rapide qu’eût été l’apparition, Saint-Aygous avait
-reconnu le <i>Singe-Rouge</i>.</p>
-
-<p>La boîte ouverte, il trouva une lettre; la lettre était cachetée de
-rouge, timbrée de rouge à l’effigie du <i>Singe-Rouge</i>, et portait
-l’adresse de Fabien. Pareil à un presse-papier en bronze japonais, un
-crabe dormait dessus; Saint-Aygous captura le crabe, ce qui était son
-droit, mais il eut tort de violer la lettre.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Mon cher Fabien, (disait cette lettre, d’ailleurs fort mal
-orthographiée), mon cher Fabien, c’est des bêtises<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> tout ça, et je
-sens bien que tu me trompes. Je pleure depuis ton départ. Cependant
-je te suis fidèle, Trébaste et Miravail me laissent seule tout le
-temps. Ils sont pirates, ils s’en vont écumer les flots, puis
-rapportent des provisions. Moi j’ai toujours peur des gendarmes,
-mais ils me disent qu’il n’y a pas de gendarmes sur l’eau. Sans le
-mal de mer, je serais déjà allée arracher les yeux à ta
-mademoiselle Cyprienne, et puis lui expliquer que tu fais le
-navigateur et que tu ne sais pas seulement ramer. Tu te rappelles,
-à Chennevières, quand nous avions un canot, c’était moi qui ramais
-toujours, et toi, avec ton crayon, tu faisais celui qui cherche des
-motifs, à preuve que je me suis doublé les biceps et qu’il m’a
-fallu rester six mois sans poser parce que je manquais d’élégance.
-Mais tout cela n’est pas une raison pour me traiter comme tu me
-traites. Je vais me venger. Méfie-toi.</p>
-
-<p class="r"><small>
-BRIN-DE-BOULEAU.»</small><br />
-</p></div>
-
-<p>Dans cette lettre ingénue, comme une guêpe dans une fleur, s’en cachait
-une seconde, sévère et d’aspect officiel:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="rt">
-<i>Ile Saint-Honorat, calanque des fenouils.</i></p>
-
-<p>Les soussignés, Trébaste et Miravail, pirates à bord du
-<i>Singe-Rouge</i>, s’étant, sur l’ordre de l’amirale Brin-de-Bouleau,
-constitués en cour martiale à l’effet de juger et condamner le
-sieur Fabien, peintre-pirate déserteur;</p>
-
-<p>Considérant que ledit Fabien s’est fait débarquer au <i>Bigorneau</i> de
-l’îlette sous prétexte que la Méditerranée doit être plus bleue
-là-bas qu’ailleurs, mais en réalité pour lier commerce d’amitié
-avec des bourgeois anthropophages;<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> Considérant au surplus que huit
-jours suffisaient à un peintre, même de talent médiocre, pour
-constater la quantité d’azur que peut tenir en suspension la
-susdite mer;</p>
-
-<p>Sommons ledit Fabien de se présenter dans les 24 heures au
-mouillage du <i>Singe-Rouge</i>, à défaut de quoi ils se verraient
-obligés de sévir, conformément aux lois et règlements librement
-consentis par lui et jurés entre les pattes dudit Singe.</p>
-
-<p>Ont signé:</p>
-
-<p class="r"><small>
-MIRAVAIL, TRÉBASTE.</small><br />
-</p>
-
-<p>Et plus bas:</p>
-
-<p class="r"><small>
-L’AMIRALE BRIN-DE-BOULEAU.</small><br />
-</p></div>
-
-<p>&mdash;Des pirates! je m’en étais toujours douté...</p>
-
-<p>Aussi indigéré de romans maritimes que pouvait l’être Brin-de-Bouleau,
-Saint-Aygous prit comme elle très au sérieux la mauvaise plaisanterie
-imaginée par Miravail et Trébaste pour charmer leur exil à la calanque
-des fenouils.</p>
-
-<p>Bien plus, espérant, grâce à son indiscrète découverte, perdre son rival
-à la fois dans l’esprit du père et dans le cœur de la fille, il
-communiqua à Lancelevée la pièce qui convainquait Fabien de piraterie,
-et s’arrangea pour laisser tomber adroitement la missive de
-Brin-de-Bouleau dans une petite anse où mademoiselle Cyprienne avait
-coutume de venir tous les jours avant dîner, chercher, du bout de son
-ombrelle, des brins de corail dans le sable.</p>
-
-<p>&mdash;Mille sabords! s’écria Lancelevée, d’un ton plus<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span> belliqueux
-qu’indigné, à la lecture du firman des pirates.</p>
-
-<p>Quant à mademoiselle Cyprienne, en trouvant la lettre de
-Brin-de-Bouleau, elle devint subitement aussi rouge que le cachet rouge
-de l’enveloppe, aussi rouge que le fragment de corail trouvé tout à
-l’heure, et qu’elle laissa tomber d’entre ses doigts.<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XI-d" id="XI-d"></a>XI<br /><br />
-<small>UN MARIAGE AU CLAIR DE LUNE</small></h3>
-
-<p>Cette double trahison précipita les événements, mais dans un sens tout
-opposé à ce qu’avait espéré l’astucieux Saint-Aygous.</p>
-
-<p>Loin d’en vouloir à Fabien d’être pirate, Lancelevée sentit son
-affection redoubler à l’endroit d’un jeune homme exerçant sur l’eau un
-métier devenu si rare.</p>
-
-<p>Toute la journée, il tourna autour de lui, désirant et n’osant
-interroger. Le soir, il fit un discours aux capitaines:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaines... grande nouvelle... il y a un pirate parmi nous!</p>
-
-<p>A cet exorde prévu, les capitaines, moins Saint-Aygous, sourirent; car
-Lancelevée, n’y pouvant tenir, avait déjà confié à chacun d’eux en
-particulier le secret qu’il venait leur raconter à tous ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! un pirate? un vrai pirate? s’écrièrent-ils néanmoins, d’un ton
-de réprobation affectueuse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, capitaines, un vrai pirate, qui écume la<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span> mer, qui ravage les
-côtes, qui cache sa voile barbaresque derrière les rochers des
-calanques, comme aux beaux jours passés hélas! où des Sarrasins, des
-Kabyles, tenaient garnison à Monaco! Mais que dis-je, un pirate? trois
-pirates, capitaines! Nous connaissons trois pirates! Le <i>Bigorneau</i>,
-entre-pont modeste, a reçu trois pirates dans ses murs, trois pirates
-probablement souillés de crimes! Maintenant, il en abrite un encore qui
-vient chaque nuit, sur ce hamac, bercer ses rêves ensanglantés... Et
-nous ne rougirions pas?</p>
-
-<p>Saint-Aygous croyait avoir réussi et rayonnait; mais la suite du
-discours le détrompa:</p>
-
-<p>&mdash;... Nous ne rougirions pas? Ah! rougissons, capitaines!... Nous ne
-rougirions pas de voir, depuis deux ans, la <i>Castagnore</i> moisir sur sa
-quille? Nous ne rougirions pas de rester ici, immobiles et regardant la
-mer de loin, comme un tas de crabes à qui des gamins ont cassé les
-pattes, tandis que les courses se préparent et que la piraterie a l’œil
-sur nous? Nous sommes donc des marins pour rire, et quelle opinion
-doivent avoir de nous ces forbans?</p>
-
-<p>Ainsi, capitaines, réunion demain. Pas de rhumatisme, pas de goutte, pas
-de querelle. Que la <i>Castagnore</i>, quand luira l’aube, reçoive le baptême
-d’eau salée, et, au soleil levé, tout le monde sur le pont! J’ai dit.</p>
-
-<p>&mdash;Vive Lancelevée!<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vivent les pirates!</p>
-
-<p>Les capitaines trinquaient, debout. L’enivrement était au comble; jamais
-pareil vent d’enthousiasme n’avait soufflé sur le <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>A minuit, on se sépara.</p>
-
-<p>&mdash;Fichus matelots tout de même, murmura Lancelevée en voyant s’éloigner
-les capitaines, il serait bon de leur donner un grand exemple!</p>
-
-<p>Alors Lancelevée coiffa un foulard, se roula dans une couverture, puis
-s’exaltant à la vue du ciel, de la mer, il marcha vers la <i>Castagnore</i>,
-et s’écria d’une voix héroïque:</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit, je veux coucher à mon bord!</p>
-
-<p>Il y coucha.</p>
-
-<p>Cependant, à la même heure, Fabien amoureux et confiant rentrait de la
-ville; mademoiselle Cyprienne quittait la maisonnette couleur d’ocre et
-se dirigeait vers le <i>Bigorneau</i> de l’îlette, sous le prétexte d’aller
-chercher son père, mais avec le vague espoir de rencontrer Fabien; et
-Saint-Aygous, ses collègues lâchés, revenait sur ses pas pour espionner
-Fabien et Cyprienne.</p>
-
-<p>Décidément, rien ne réussissait à ce malheureux Saint-Aygous. Car si,
-d’un côté, Lancelevée n’était pas fâché d’avoir un forban pour hôte, de
-l’autre, mademoiselle sa fille se pardonnait presque d’être aimée d’un
-mauvais sujet. Les filles sont ainsi! D’abord sa colère avait été grande
-contre mademoi<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span>selle Brin-de-Bouleau qui se permettait de tutoyer M.
-Fabien. Puis, réfléchissant, elle se demanda comment pouvait bien être
-faite pareille demoiselle. Fine et brune, elle se l’imagina
-grassouillette et blonde (telle, ou peu s’en faut, qu’elle était),
-très-jolie, sans doute, vu le bon goût de Fabien, et bientôt elle fut
-fière, mon Dieu oui! de se savoir préférée à une aussi agréable
-personne.</p>
-
-<p>Était-elle vraiment préférée? Il s’agissait de le savoir, et cela tout
-de suite, sans attendre au lendemain. Il s’agissait tout de suite
-d’accabler Fabien de reproches et de l’interroger à l’endroit de cette
-Brin-de-Bouleau qui avait un si drôle de nom et une si drôle
-d’orthographe. Raisons sans doute insuffisantes pour qu’une petite
-bourgeoise bien timide fît à son amoureux la surprise d’une rencontre de
-nuit. Mais le cœur de Cyprienne était si pur! et ces nuits de Provence
-sont si claires, qu’un rendez-vous de nuit à Antibes devient innocent
-comme un rendez-vous de jour.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!... monsieur Fabien, j’aurais quelque chose à vous dire...</p>
-
-<p>Fabien tressaillit, il n’osait pas croire à son bonheur. Pourtant il
-prit Cyprienne par la main, et tous deux, sans parler, allèrent
-s’asseoir sur le plat-bord du canot au fond duquel Lancelevée, après
-avoir contemplé les étoiles, commençait à sommeiller.</p>
-
-<p>Lancelevée qui, dans la vie de tous les jours, n’au<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span>rait pas versé le
-sang d’un moineau, était féroce à ce moment. Il se croyait pirate; il
-rêvait abordages et massacres; il se voyait habillé en Turc, la hache à
-la main, avec le fidèle Fabien. Autour d’eux, la mer était rouge!</p>
-
-<p>Un léger bruit interrompit ce doux rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Mille sabords! s’écria le capitaine, est-ce qu’on ne pourrait pas
-aller s’embrasser plus loin?</p>
-
-<p>Et se redressant sur son séant, il reconnut Cyprienne et Fabien!</p>
-
-<p>Un foulard indien enveloppait les cheveux gris du capitaine, et le
-foulard lui-même empruntait quelque chose de majestueux à la grandeur du
-paysage et à la gravité des circonstances.</p>
-
-<p>D’abord, Lancelevée voulut maudire, en père classique. Mais à moitié
-endormi encore et très-ennuyé de ce drame familial qui venait ainsi se
-jeter au travers de ses rêves nautiques, le brave homme ne trouva que la
-force d’ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Malheureux! vous, un ami! vous, un pirate! avoir déshonoré ma fille!</p>
-
-<p>Fabien protestait, Cyprienne lui mit sa main mignonne sur la bouche; et
-le fait est qu’elle avait ainsi, toute troublée au clair de lune, l’air
-le plus gracieusement déshonorée du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, c’était votre droit! vous êtes pirate, je ne peux pas vous
-en vouloir, reprit en soupirant l’infortuné père. A votre place, je
-l’eusse peut-être enlevée.<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span></p>
-
-<p>Puis il ajouta, non sans noblesse:</p>
-
-<p>&mdash;Acceptez sa main, Fabien, je vous l’accorde... puisqu’il n’y a plus
-moyen de faire autrement.</p>
-
-<p>Il y avait certes moyen encore de faire autrement. Mais, cette fois, ni
-Cyprienne ni Fabien ne protestèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Je passe la nuit à mon bord. Mustapha... non, Fabien, reconduisez
-votre fiancée, ajouta le bonhomme que le sommeil reprenait.</p>
-
-<p>Il leur donna sa bénédiction; et, ses devoirs de père accomplis, il se
-recoucha dans son canot et dans son rêve.</p>
-
-<p>Blotti entre un aloès et un cactus de l’enceinte du <i>Bigorneau</i>,
-doublement poignardé dans son amour et dans sa chair, Saint-Aygous avait
-tout entendu.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XII-d" id="XII-d"></a>XII<br /><br />
-<small>IL Y A UN SORT SUR LA CASTAGNORE</small></h3>
-
-<p>Le lendemain, quand les étoiles pâlirent et que parut le petit jour, un
-homme, Saint-Aygous, épiant le réveil du colonel, rôdait autour de la
-<i>Castagnore</i>.</p>
-
-<p>Au bruit de ses pas sur le sable, le colonel se réveilla.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vive?</p>
-
-<p>&mdash;Saint-Aygous!</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien, très-bien: toujours le premier!</p>
-
-<p>Ce disant, le colonel voulut se relever, mais il se sentit mal en point,
-roide comme un linge gelé, et retomba tout de son long en soupirant:</p>
-
-<p>&mdash;Sacré nom de D...! mon rhumatisme!</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine... voyons, capitaine...</p>
-
-<p>&mdash;Saint-Aygous, laissez-moi jurer; il y a un sort jeté sur la
-<i>Castagnore</i>... La <i>Castagnore</i> ne partira point... Au vent de la mer,
-sous la rosée nocturne, mes rhumatismes sont revenus.</p>
-
-<p>Tout en l’aidant à enjamber le bordage et à prendre terre, Saint-Aygous
-essayait de le consoler:<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce ne serait rien, une simple fraîcheur, l’affaire d’une semaine au
-plus...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux, une semaine! et nous sommes à quatre jours des
-courses.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, capitaine, je ne songeais pas à cela... Oui!...
-décidément... il y a un sort jeté.</p>
-
-<p>Puis, souriant avec malice et comme éclairé d’une inspiration soudaine,
-Saint-Aygous ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, une idée!&mdash;Laquelle, Saint-Aygous?</p>
-
-<p>&mdash;Tout peut s’arranger encore, puisque vous mariez votre fille...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! je marie ma fille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais sans doute, avec M. Fabien.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, avec M. Fabien... oui, c’est cela, je marie Cyprienne,
-répéta le capitaine qui, dans la première émotion de son rhumatisme,
-avait parfaitement oublié les événements de la nuit, je marie Cyprienne
-avec Fabien, après?</p>
-
-<p>&mdash;Fabien est marin?</p>
-
-<p>&mdash;Comme la mer. Parbleu, un pirate!</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous empêche, provisoirement, de le mettre à votre place?</p>
-
-<p>&mdash;Et nos règlements, Saint-Aygous?</p>
-
-<p>&mdash;Nos règlements interdisent notre bord aux étrangers. Mais Fabien n’est
-plus étranger, Fabien est de votre famille.</p>
-
-<p>&mdash;Embrasse-moi, Saint-Aygous. Tu me sauves l’honneur.<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span></p>
-
-<p>Le bon Lancelevée et l’astucieux Saint-Aygous s’embrassèrent.</p>
-
-<p>Ce matin encore, faute d’un rameur, la <i>Castagnore</i> ne partit pas. Mais
-le soir, au <i>Bigorneau</i>, sous la courge à ce moment fleurie, et dont les
-vastes fleurs en cornet qui, pour la circonstance, oublièrent de se
-fermer, brillaient dans la nuit, parmi les lanternes suspendues, comme
-d’autres lanternes jaunes, les capitaines, sur la proposition de
-Saint-Aygous, acclamèrent Fabien septième capitaine et commandant
-provisoire de la <i>Castagnore</i>.<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XIII-d" id="XIII-d"></a>XIII<br /><br />
-<small>CE QU’UNE LANGOUSTE PEUT CONTENIR</small></h3>
-
-<p>Vous devinez le plan de l’astucieux Saint-Aygous:&mdash;Je me suis trompé,
-s’était-il dit, lorsque j’ai présenté Fabien comme pirate; le vieux
-Lancelevée est tellement épris d’art maritime qu’il donnerait avec
-plaisir sa blanche Cyprienne à un négrier.</p>
-
-<p>Mais Fabien est un pirate étrange, il ne sait pas ramer, la lettre de
-Brin-de-Bouleau le prouve. Étalons au grand jour l’incapacité nautique
-de ce peintre. Lancelevée évidemment refusera sa fille à un gendre qui
-ne rame pas.</p>
-
-<p>Le plus fort semblait fait, Lancelevée se trouvait invalide et Fabien le
-remplaçait. Il ne s’agissait plus que de mettre la rame aux mains de
-Fabien; pour cela il fallait que la <i>Castagnore</i> prît la mer avant le
-mariage, mais ce n’était pas chose facile, on le sait, que de faire
-prendre la mer à la <i>Castagnore</i>.</p>
-
-<p>Trois jours séparaient des courses; par quels moyens maintenir à la
-chaleur voulue, trois jours durant, l’enthousiasme des capitaines? Par
-quels<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> moyens préserver de tout accident leurs très-précieuses santés?
-Soyez tranquilles, Saint-Aygous est prêt, Saint-Aygous les surveillera,
-Saint-Aygous empêchera Escragnol de retomber en tentation de langouste,
-Saint-Aygous calmera l’humeur querelleuse de Barbe, Saint-Aygous évitera
-au bouillant Arluc toute émotion trop forte et pouvant rouvrir ses
-blessures; mission plus délicate encore, Saint-Aygous obtiendra que le
-sémillant capitaine Varangod s’abstienne jusqu’à nouvel ordre de toute
-préjudiciable galanterie.</p>
-
-<p>&mdash;Quel beau temps demain, pour une course d’essai! dit le soir à Fabien,
-en observant la mer du haut de la courtine, Saint-Aygous, toujours
-venimeux.</p>
-
-<p>Fabien, qui le devinait, répondit par un sourire.</p>
-
-<p>Il avait son plan, lui aussi!</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous des nôtres, Saint-Aygous? j’offre ce soir au cercle nautique
-la langouste de bienvenue. Et ce disant, il tira de sa poche une
-langouste, une merveilleuse langouste, moussue et cornue, effrayante à
-voir, lourde comme un plomb et sentant la noisette sous sa carapace.</p>
-
-<p>A l’aspect du monstre, Saint-Aygous pâlit et songea au capitaine
-Escragnol; car jamais le capitaine Escragnol n’avait reculé devant une
-langouste, et jamais langouste mangée n’avait pardonné au capitaine.</p>
-
-<p>Aussi, quelle joie dans Antibes, quand, vers cinq<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span> heures, on apprit
-qu’il y avait vent de langouste, et que le capitaine Escragnol en
-mangerait.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’en mangera pas!</p>
-
-<p>&mdash;Il en mangera!</p>
-
-<p>&mdash;Et la goutte?</p>
-
-<p>&mdash;Et la gourmandise?</p>
-
-<p>Quoique parfaitement sûr du châtiment qui l’attendait, le capitaine
-n’hésita pas. La langouste était trop belle. Dès quatre heures du soir,
-il s’installa sur la grande place, à la table la plus en vue du café de
-l’Univers, et là, comme pour braver l’opinion et se surexciter dans le
-crime, il se mit à boire une liqueur de sa composition, liqueur des
-grands jours, baptisée par lui <i>Crocodile</i>, et qui consistait en un
-verre d’absinthe, battue avec du kirsch pur au lieu d’eau.</p>
-
-<p>&mdash;Soyons vivaces! criait le capitaine à Saint-Aygous qui essayait
-vainement de le contenir.</p>
-
-<p>Et le fait est que jamais goutteux ne se montra plus cyniquement vivace.</p>
-
-<p>La langouste fut mangée au <i>Bacchus navigateur</i>, café-restaurant. La
-belle Touzelle servait, ce qui fut une agréable surprise pour le
-capitaine Varangod. Car la voix publique l’accusait, cette belle
-Touzelle, joyeuse personne de quarante ans, éclatante et rousse comme un
-riche automne, de n’avoir pas toujours été cruelle au galant capitaine
-Varangod. Fabien avait provoqué la rencontre. Métier coupable, sans
-doute, si l’amour ne sanctifiait tout!<span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span></p>
-
-<p>Enfin&mdash;car une langouste peut contenir dans son ventre imbriqué autant
-d’événements que le cheval de Troie contenait de guerriers à casque&mdash;la
-langouste ayant été déclarée trop importante pour une salade seule, on
-décida de ne mettre en vinaigrette que sa queue charnue et son corsage,
-réservant les pinces et les pattes pour agrémenter une bouillabaisse
-improvisée, bouillabaisse où Fabien introduisit des oursins, préparant
-ainsi entre Barbe et Arluc une inévitable querelle.</p>
-
-<p>Le plan réussit à merveille.</p>
-
-<p>Dès le dessert, l’atmosphère s’échauffant, et quand les cerveaux
-commencèrent à s’illuminer aux éclairs du vin de la Gaude, la querelle
-éclata, terrible! Et tandis qu’Escragnol, le crime consommé, la
-langouste mangée, se sentait devenir mélancolique, tandis que Varangod
-taquinait la belle Touzelle dans un coin, tandis que Saint-Aygous vaincu
-regardait, d’un œil où le mépris et le scepticisme perçaient,
-l’insouciant Lancelevée buvant de cinq minutes en cinq minutes à la mise
-à l’eau de la <i>Castagnore</i>, Arluc et Barbe s’esquivaient de table, et la
-menace dans le sourcil, l’injure à la bouche, s’en allaient chercher des
-témoins au café de la garnison.</p>
-
-<p>Le lendemain, le vivace Escragnol gardait le lit, hurlant la goutte.</p>
-
-<p>Le galant Varangod, pâle et défait, prétextait une indisposition vague.<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span></p>
-
-<p>Un duel avait eu lieu, aux lanternes, sur le sable fin de la mer. Barbe
-étant gris, l’impétueux Arluc l’avait blessé au pouce. Mais, hélas!
-l’impétueux capitaine s’était si bien fendu que, de l’effort, une
-ancienne blessure s’était rouverte.</p>
-
-<p>Quatre capitaines étaient au lit, et les courses devaient avoir lieu
-dans trois jours.<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XIV-d" id="XIV-d"></a>XIV<br /><br />
-<small>ENLÈVEMENT NOCTURNE</small></h3>
-
-<p>Malgré tout, Saint-Aygous ne désarma point. Trois jours lui restaient,
-trois jours, presque un siècle! Ne pouvait-il pas en trois jours réparer
-le mal fait par Fabien, calmer les gouttes, assouplir les rhumatismes,
-cicatriser les blessures nouvelles, panser les anciennes qui s’étaient
-rouvertes, et mettre sur pied pour l’heure voulue tout l’équipage
-endommagé?</p>
-
-<p>Oh! ce fut une belle lutte et dont se souviendront longtemps les
-cafetiers et les pharmaciens d’Antibes! D’un côté, le peintre poussant,
-au risque de causer leur mort, nos quatre chers infirmes à la débauche;
-prodiguant les bocks, les mazagrans, les petits verres, s’élevant même
-jusqu’au champagne et au punch aux œufs; excitant Barbe contre Arluc,
-faisant respirer à Escragnol le parfum d’idéales langoustes, et parlant
-sans cesse, parlant toujours à Varangod de cette belle Touzelle, si
-belle, malgré son âge, avec sa grande bouche riante et bien meublée, et
-ses cheveux roux, lourds comme l’or.<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span></p>
-
-<p>De l’autre côté, Saint-Aygous, image renfrognée mais vivante du devoir,
-les faisant rougir tous quatre de leur conduite, parlant de la
-<i>Castagnore</i>, de l’honneur engagé, des courses prochaines, opposant les
-rafraîchissants aux petits verres, les tisanes aux sodas, et les
-cataplasmes au champagne!</p>
-
-<p>Tandis que Cyprienne aidait Fabien à pervertir les capitaines,
-Lancelevée, trottant sur deux cannes, et tout flamme, malgré son
-rhumatisme, secondait Saint-Aygous dans l’œuvre de régénération.</p>
-
-<p>A la fin, comme dans les dénoûments de M. Dumas fils, le Bien écrasa le
-Mal, la vertu triompha du vice, l’ange Saint-Aygous broya sous son talon
-la tête du tentateur Fabien; et la veille des courses, comme un seul
-homme, les quatre capitaines déclarèrent que, malgré marée et vent,
-malgré goutte et malgré entorse, malgré vieilles blessures rouvertes et
-malgré récentes blessures mal fermées, le jour suivant les verrait tous
-rames en main et faisant honneur à la <i>Castagnore</i>.</p>
-
-<p>Cette nuit, Saint-Aygous ne se coucha pas.</p>
-
-<p>Quelques coups de pinceau restaient à donner à l’embarcation, il
-fallait, pour qu’elle apparût reluisante le lendemain laver et
-bouchonner sa coque; il fallait souligner de carmin sa ligne de
-flottaison un peu pâlie, et aviver d’or et d’azur les écailles des deux
-<i>Castagnores</i>, petits poissons frétillants chers aux eaux d’Antibes,
-qui, peints sur chaque côté de l’avant,<span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span> avaient donné leur nom au
-bateau. Travaux importants, indispensables préparatifs, que tout le
-monde avait oubliés dans les événements de ces trois jours et que
-Saint-Aygous, sans rien en dire à personne, voulut exécuter seul à la
-dernière heure.</p>
-
-<p>Tandis qu’il travaillait ainsi, couvert d’une vareuse à capuchon et sous
-une lanterne, mademoiselle Cyprienne, que ses chagrins d’amour
-empêchaient de dormir, regardait à travers les rideaux de sa chambre à
-coucher, cette ombre qui se mouvait sur la grève et cette lumière qui
-tremblait.</p>
-
-<p>&mdash;C’est Fabien, se disait-elle, et ses pensées s’envolaient, amoureuses
-et tristes, vers l’ombre mouvante et la petite lumière.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle crut voir, sur la surface chatoyante de la mer, dans
-le poudroiement blanc du clair de lune, une voile blanche qui glissait.
-Puis la voile tomba, et la pointe d’un bateau toucha le sable. Deux
-hommes sautent à terre: un cri, la lumière éteinte, puis un corps
-enveloppé qu’on emporte! La voile se relève et le bateau disparaît.</p>
-
-<p>&mdash;Brin-de-Bouleau! soupira Cyprienne glacée de terreur, c’est la cruelle
-Brin-de-Bouleau avec ses pirates du <i>Singe-Rouge</i> qui vient de m’enlever
-Fabien.</p>
-
-<p>Fabien, à cette heure, dormait, il faisait même un gracieux rêve; il
-rêvait naufrages et gros temps, il rêvait qu’un coup de mer enlevait le
-<i>Bigorneau</i>, que le feu du ciel incendiait la <i>Castagnore</i>, que les<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span> six
-capitaines se noyaient, que le vent d’Afrique et la tramontane faisaient
-régner autour d’Antibes un perpétuel ouragan, que la pointe de l’Ilette,
-devenue l’effroi des navigateurs, prenait le nom de cap des tempêtes,
-que les courses n’avaient pas lieu, qu’il n’avait pas besoin de ramer et
-qu’enfin il épousait Cyprienne.<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XV-d" id="XV-d"></a>XV<br /><br />
-<small>LE PHOQUE ET LES CORAILLEURS</small></h3>
-
-<p>Hélas! Fabien se réveilla au bruit du fifre et du tambour, par un petit
-jour clair le plus joyeux du monde. Quoique agréable en soi, cette
-musique lui parut triste. C’était l’annonce des courses: des marins, des
-pêcheurs délégués de la Prud’homie, se promenaient ainsi à travers la
-ville, portant au bout d’un bâton couronné d’un cerceau les pavillons de
-soie rouge, prix des voiliers, et les assiettes de fin étain, luisantes
-comme argent, récompense traditionnelle des rameurs victorieux. De loin
-en loin, ils s’arrêtaient sous un balcon pour donner l’aubade. Fabien,
-en qualité de membre du cercle nautique, eut la sienne, aubade ironique!
-Mais il ne bougea point de son lit. La villa couleur d’ocre eut son
-aubade aussi, et mademoiselle Cyprienne, malgré ses angoisses et ses
-craintes, dut se lever pour offrir le petit verre à ces braves gens.</p>
-
-<p>Lancelevée, réjoui d’un si beau jour, rassuré à l’endroit de son
-équipage, et certain de voir la <i>Cas<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span>tagnore</i> partir, était déjà au
-<i>Bigorneau</i>, debout sur le toit, et hissant dans la fraîche brise du
-matin, une flamme rouge frissonnante qui voulait dire:&mdash;Êtes-vous prêts?
-signal d’appel auquel les petits mâts blanc d’argent, surmontés d’une
-antenne noire dont les membres du cercle avaient hérissé les toits
-d’Antibes, répondirent soudain en arborant une petite flamme bleue qui
-signifiait:&mdash;Prêts, nous le sommes; Escragnol n’a pas sa goutte,
-Varangod fut sage, les blessures d’Arluc et de Barbe vont bien,
-l’équipage est là, on peut parer la <i>Castagnore</i>!</p>
-
-<p>Le mât de Saint-Aygous ne répondit rien. Mais dans l’éblouissement de sa
-joie et de l’aurore, Lancelevée ne songea pas à s’en apercevoir.
-Varangod, Arluc et Barbe seuls l’inquiétaient. Il était sûr de
-Saint-Aygous.</p>
-
-<p>Vers les sept heures, au moment où, les donneurs d’aubade partis,
-mademoiselle Cyprienne, le cœur gros à cause de sa vision de la nuit,
-essuyait la table et rangeait les verres, le capitaine Varangod passa.
-Il revenait de faire sa promenade matinale au golfe Juan, de l’autre
-côté du cap.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas, mademoiselle Cyprienne? Le phoque est revenu.</p>
-
-<p>&mdash;Quel phoque?</p>
-
-<p>&mdash;Le phoque du rocher de la Fournigue.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... répondit mademoiselle Cyprienne en laissant aller sa pensée
-ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ils disent que c’est un phoque, reprit le capi<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span>taine, moi je soupçonne
-que c’est un homme. Je l’ai dit, personne n’a voulu m’écouter. Ils
-veulent tous que ce soit leur phoque. Ce qui n’empêche pas l’escadre
-américaine de tirer dessus à boulet rouge.</p>
-
-<p>L’escadre américaine, de station cette année dans le golfe Juan, avait
-en effet choisi pour cible à ses exercices de tir l’îlot désert de la
-Fournigue; et par-dessus la crête du cap, à quelques kilomètres,
-Cyprienne entendait distinctement le grondement sourd des bordées.</p>
-
-<p>A ce bruit, une idée cruelle lui vint: le phoque, mais c’est Fabien!
-c’est Fabien que les pirates de Brin-de-Bouleau ont, par vengeance,
-abandonné sur ce rocher désert; c’est mon bien-aimé que l’escadre
-américaine canonne!</p>
-
-<p>Et tandis que Varangod se dirigeait vers la ville pour revêtir, en
-l’honneur des courses, son costume de cérémonie, mademoiselle Cyprienne,
-folle de douleur, et voyant déjà, comme en rêve, son cher peintre
-ensanglanté sur le sable de l’îlot, gravissait à travers myrtes et
-cystes, à travers oliviers et pins la partie du cap qui regarde Antibes.</p>
-
-<p>Arrivée sur la crête, elle s’arrêta un instant et chercha à travers ses
-larmes, sur la mer moirée du matin, l’escadre tonnant dans la fumée et
-un point, un rocher à peine visible au milieu des ricochets blancs que
-les boulets faisaient sur l’eau; puis redescendant la pente opposée,
-elle courut jusqu’à un<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span> petit canot, tout prêt à partir, amarré qu’il
-était avec ses rames, à l’embarcadère d’une villa.</p>
-
-<p>Voici ce qui s’était passé:</p>
-
-<p>La Fournigue est un petit rocher noir, si petit et si noir que, de loin,
-sur le fond clair de l’eau, dans cet immense espace qui sépare le cap
-d’Antibes des îles de Lérins, il fait assez l’effet d’une fourmi, d’une
-fournigue noyée.</p>
-
-<p>Sur ce rocher de la Fournigue, îlot solitaire, avait, de tous temps,
-habité un phoque, phoque immémorial et respecté, qui venait là, chaque
-matin, au sortir de l’eau, chauffer au soleil provençal son ventre
-luisant et ses pattes courtes.</p>
-
-<p>Seulement, depuis six mois, dégoûté des hommes ou mort de vieillesse, le
-vieux phoque ne paraissait point, et son absence désolait les habitants
-qui, n’ayant plus de phoque à montrer, montraient aux Anglais la place
-où, jadis, il y avait un phoque.</p>
-
-<p>Aussi quelle joie quand, ce matin même, au petit jour, un Cannois, en
-chemin pour aller pêcher son poulpe, avait vu, en regardant la Fournigue
-par habitude, quelque chose remuer dessus!</p>
-
-<p>&mdash;Le phoque! s’était-il écrié.</p>
-
-<p>Soudain, les falaises crevassées du cap, les lointains échos de
-l’Esterel avaient répondu: Le phoque! et du Croton à la Napoule, dans
-les clos d’orangers, les olivettes et les pinèdes, parmi les chênes
-verts, les chênes-liéges, tout autour de la courbe blanche que<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span> trace au
-pied des hauteurs cultivées du golfe, la plage avec son sable fin, les
-fermes, les maisonnettes, les villas, balcons de roseaux et toits en
-terrasse, s’étaient couverts de spectateurs enthousiasmés qui, sur
-l’îlot de la Fournigue inondé de soleil levant, regardaient remuer le
-phoque.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait qu’il a grandi...</p>
-
-<p>&mdash;Il marche sur ses pattes de derrière.</p>
-
-<p>&mdash;Il est blanc maintenant, l’année passée il était noir.</p>
-
-<p>&mdash;C’est la vieillesse... Bon vieux phoque! N’est-ce pas dégoûtant que
-les Américains s’amusent à le canonner?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne reviendra plus si on le canonne.</p>
-
-<p>Vainement un promeneur d’âge rassis, possesseur d’une lunette
-d’approche, notre capitaine Varangod, fit-il remarquer que ce phoque à
-ventre blanc, monté sur des pattes de derrière très-hautes, pourrait
-bien être un homme vêtu de coutil.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme sur la Fournigue?... Et qu’est-ce qu’il y ferait, un homme
-sur la Fournigue... Et comment y serait-il allé, sur la Fournigue,
-puisqu’on ne voyait pas de bateau?</p>
-
-<p>Varangod se tut pour ne pas froisser la population.</p>
-
-<p>La population tenait à son phoque!</p>
-
-<p>Cependant, vers huit heures, l’escadre américaine cessait ses exercices
-de tir; les riverains du golfe, ayant assez contemplé le phoque, étaient
-retournés<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> un par un à leurs occupations habituelles, et le phoque
-lui-même, fatigué sans doute de se tenir sur ses pattes de derrière et
-de faire avec ses pattes de devant des gestes désespérés et incompris,
-avait disparu dans un petit creux sombre que les rochers garantissaient
-des flèches d’or du soleil.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cyprienne ramait toujours sur sa petite barque volée.</p>
-
-<p>Mais quelque diligence qu’elle y mît, quelque ardeur que l’amour lui
-prêtât, la digne fille de Lancelevée ne devait pas arriver première à la
-Fournigue.</p>
-
-<p>Deux corailleurs en train de mettre à la voile pour aller traîner leurs
-filets sur les récifs qui sont au large, deux corailleurs du Croton,
-race cupide et sans respect pour les innocents amphibies, avaient fait
-le projet sournois de s’emparer du phoque en passant, afin de l’éduquer
-et de le montrer dans les foires.</p>
-
-<p>Mademoiselle Cyprienne démarrait à peine qu’ils étaient déjà près de
-l’îlot:</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu la bête?</p>
-
-<p>&mdash;Je la vois...</p>
-
-<p>&mdash;Et que fait-elle?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Creze qué pesco.</i></p>
-
-<p>Le phoque pêchait en effet: accroupi derrière un roc qui le cachait à
-moitié, le phoque pêchait des arapèdes, il les détachait une par une,
-avec un couteau. Les corailleurs suivaient ses mouvements d’après<span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span> ceux
-de son ombre, et s’avançaient, pleins d’émotion, tenant prêts déjà le
-harpon et le nœud coulant, quand, au bruit, le phoque se releva, et
-portant la main à son chapeau manille:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il, j’ai bien l’honneur...<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVI-d" id="XVI-d"></a>XVI<br /><br />
-<small>CHASSÉ-CROISÉ SUR L’EAU</small></h3>
-
-<p>La désillusion des corailleurs fut grande: avoir rêvé un phoque et
-mettre la main sur Saint-Aygous!</p>
-
-<p>Car c’était Saint-Aygous qui, tremblant de peur, mourant de faim et
-transi de sa nuit passée sur le roc avec un chapeau manille pour tout
-abri, se mit à leur raconter des aventures invraisemblables.</p>
-
-<p>Il raconta que la veille, vers minuit, au <i>Bigorneau</i> de l’Ilette,
-tandis que, profitant du clair de lune, il donnait à la <i>Castagnore</i> un
-suprême coup de pinceau, des hommes étaient venus, à pas de loup sur le
-sable, qui, sans mot dire, l’avaient bâillonné, garrotté, jeté en
-travers de leur barque, et finalement déposé sur la Fournigue, lui
-laissant comme provisions un paquet de tabac et une pipe.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment étaient-ils vêtus?</p>
-
-<p>&mdash;Ils avaient des bottes, une vareuse jaune et d’immenses chapeaux de
-paille armés d’une pointe recourbée en forme de corne de rhinocéros.</p>
-
-<p>&mdash;Ça devait être des Turcs, dit l’un des corailleurs.<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il y en a encore, conclut l’autre.</p>
-
-<p>Saint-Aygous ne protesta point et leur laissa croire que c’étaient des
-Turcs. Il avait pourtant vaguement reconnu, par un trou du sac qui
-l’empaquetait, Trébaste et Miravail, les deux pirates compagnons de
-Fabien; il avait vaguement entendu, à travers le bâillon qui lui serrait
-les oreilles, la lecture d’un ordre d’exil sur l’îlot de la Fournigue
-pour crime de désertion et de lèse-piraterie, ordre signé
-Brin-de-Bouleau, reine d’un tas d’îles.</p>
-
-<p>Saint-Aygous n’y comprenait rien. Mais l’enlèvement, on le devine, était
-le résultat d’une erreur. C’est le volage Fabien que les deux pirates
-croyaient ficeler lorsqu’ils ficelaient Saint-Aygous.</p>
-
-<p>Faisons remarquer, dans l’intérêt de la vraisemblance, que ceci se
-passait la nuit; que Saint-Aygous, fortement encapuchonné par crainte du
-serein, était méconnaissable, et que, voyant un homme sur la grève du
-<i>Bigorneau</i> peindre la <i>Castagnore</i> à la lumière d’une lanterne, tout le
-monde eût pris cet homme pour Fabien. Ajoutons, en outre, que Miravail
-et Trébaste étant, l’un romancier, l’autre musicien, rien n’empêche de
-croire qu’ils se fussent préparés à leur haut fait par quelques
-libations, ainsi qu’ont coutume de le faire, pour toute entreprise
-importante, les membres de ces deux estimables corporations.</p>
-
-<p>Saint-Aygous, préoccupé de l’idée des courses, eût<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span> désiré se faire
-ramener tout droit à Antibes; mais les corailleurs ne voulurent pas.
-Cela les détournait trop de leur route, et puis avoir manqué le phoque
-les mettait de mauvaise humeur. D’ailleurs, Saint-Aygous, pris à
-l’improviste, n’avait pas un rouge liard sur lui. Les corailleurs
-consentirent pourtant, moyennant l’abandon de la pipe et de ce qui
-restait de tabac, à déposer le naufragé sur la pointe la plus proche de
-l’île Saint-Honorat, endroit solitaire, lui aussi, mais ombragé, vaste,
-et moins exposé que la Fournigue aux boulets et obus américains.</p>
-
-<p>Là, Saint-Aygous s’assit sur un éclat de roche, à l’ombre de
-gigantesques fenouils, et n’hésita pas à maudire la destinée.</p>
-
-<p>Cependant, à quelques cent mètres, mais de l’autre côté de l’île,
-Trébaste et Miravail, regrettant leur imprudente plaisanterie,
-très-inquiets du résultat de la canonnade, mettaient à la voile pour la
-Fournigue, et cela au moment même où Cyprienne y abordait.<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVII-d" id="XVII-d"></a>XVII<br /><br />
-<small>TOUT S’ARRANGE</small></h3>
-
-<p>Les corailleurs avaient été fort étonnés de trouver sur l’îlot un homme
-au lieu d’un phoque; Trébaste et Miravail ne le furent pas moins
-lorsqu’ils y rencontrèrent, au lieu de Fabien, mademoiselle Cyprienne
-Lancelevée qui, croyant son amant mort, tué par les obus, emporté par la
-vague, voulait mourir aussi et se lamentait au bord des flots.</p>
-
-<p>Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet
-îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas
-perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru
-voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste,
-guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une
-empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de
-pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du <i>Singe-Rouge</i>,
-et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se
-rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Ho<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span>norat où de
-nouvelles surprises les attendaient.</p>
-
-<p>&mdash;Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à
-coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière
-mélancolie:</p>
-
-<p>&mdash;L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle
-Brin-de-Bouleau!</p>
-
-<p>En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair
-des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une
-femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme,
-ce n’était pas Fabien.</p>
-
-<p>L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:</p>
-
-<p>Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle
-s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un
-musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir,
-du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts
-de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de
-Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée,
-elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades
-flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois,
-sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la
-retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier,
-Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span> par un
-bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:</p>
-
-<p>&mdash;«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir
-s’en aller d’une île à pied sec.»</p>
-
-<p>Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément,
-était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un
-projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui
-consistait en ceci:&mdash;Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le
-romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le
-passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui
-pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.</p>
-
-<p>Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand
-costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa
-robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la
-pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous
-dans sa pose désespérée.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.</p>
-
-<p>Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice,
-rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui
-sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à
-Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure,<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span> leurs petites têtes frisées
-tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.</p>
-
-<p>En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir
-sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions
-de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands
-fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup
-Antibes et les courses, la <i>Castagnore</i> et mademoiselle Cyprienne,
-Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son
-côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et
-quand le <i>Singe-Rouge</i> aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits
-purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide,
-promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et
-lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent
-dix orangers et le petit pavillon de la Badine.<span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span></p>
-
-<h3><a name="XVIII-d" id="XVIII-d"></a>XVIII<br /><br />
-<small>DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE</small></h3>
-
-<p>Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les
-Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à
-l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout
-impatients d’assister au lancement solennel de la <i>Castagnore</i> et
-d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.</p>
-
-<p>Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes
-paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois,
-tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil
-superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des
-artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie,
-coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette,
-que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.</p>
-
-<p>Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span></p>
-
-<p>Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et
-le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le
-bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant
-des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus
-jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail
-n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du
-bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un
-homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les
-rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les
-inspire:&mdash;<i>Zou!</i> Jouzé... <i>Zou!</i> Marius... Hardi, les enfants!... et si
-l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à
-faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de
-marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à
-pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.</p>
-
-<p>Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du
-<i>Bigorneau</i>, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu,
-Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la
-<i>Castagnore</i>? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes,
-essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné
-Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, voyons, capitaine!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mes amis, mes chers amis, ne m’appelez<span class="pagenum"><a name="page_347" id="page_347">{347}</a></span> plus capitaine; vous
-pouvez m’appeler colonel à présent!</p>
-
-<p>Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le
-bruit s’en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de
-certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui
-déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable
-disparition, il s’en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne
-pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l’avait vue. Plus
-tard, on retrouverait Cyprienne; l’important était, pour le quart
-d’heure, que la <i>Castagnore</i> ne partit pas.</p>
-
-<p>&mdash;La <i>Castagnore</i> partira, elle partira quand même! s’écria soudain
-Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas
-de force majeure que les règlements n’ont pu prévoir.</p>
-
-<p>&mdash;A bas les règlements! répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc
-et Barbe; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien
-devina ce qu’allait proposer Lancelevée.</p>
-
-<p>&mdash;Le rhumatisme m’a roidi, je ne compte plus. Mais vous voilà cinq.
-Varangod, qui a l’œil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons.
-Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux
-yeux de Varangod doivent aujourd’hui sauver l’honneur de la
-<i>Castagnore</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Vive la <i>Castagnore!</i> crièrent les cinq capitaines<span class="pagenum"><a name="page_348" id="page_348">{348}</a></span> moins Fabien, en
-se présentant sur la terrasse du <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Vive la <i>Castagnore</i>! répondit la foule, lorsqu’elle aperçut les
-capitaines, radieux dans l’ombre dorée que projetait la courge en fleur.</p>
-
-<p>Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la
-<i>Castagnore</i> aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut,
-luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de
-<i>Castagnore</i>. Arluc et Barbe réconciliés se mirent tous deux au
-cabestan.</p>
-
-<p>Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu’un sabre,
-écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait
-glisser la <i>Castagnore</i> avant de plonger son avant dans les flots
-éclaboussés.</p>
-
-<p>On se montrait les capitaines:&mdash;C’est Arluc, Barbe, Varangod, c’est
-Escragnol, c’est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas
-mademoiselle Cyprienne... et les femmes disaient en regardant Fabien:</p>
-
-<p>&mdash;En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout, il paraît que
-c’est un pirate!</p>
-
-<p>Le pirate était triste et regardait les rames avec quelque mélancolie.</p>
-
-<p>&mdash;Au cabestan, tonnerre! s’écria Lancelevée.</p>
-
-<p>Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent, et la <i>Castagnore</i>
-cria.<span class="pagenum"><a name="page_349" id="page_349">{349}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Hardi, capitaines, encore un tour!</p>
-
-<p>Encore un tour:... cran... cran... Le canot oscilla sur sa quille, la
-foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.</p>
-
-<p>Soudain, un horrible craquement, puis des jurons; et un immense cri
-poussé par la foule.</p>
-
-<p>Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de l’îlette, brûlée du
-soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et
-de la gelée, la <i>Castagnore</i>, sous une secousse trop brusque imprimée au
-cabestan par l’irascible Barbe et le fougueux Arluc, la <i>Castagnore</i>
-venait de tomber en miettes.</p>
-
-<p>L’heure sonnait; le tambour de ville battait toujours: ran tan plan!...
-ran tan plan!... sur le bateau de la <i>Prud’homie</i>; mais, de l’événement,
-les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal
-attendu, ne partit point.</p>
-
-<p>&mdash;Sauvé! pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.</p>
-
-<p>Au même moment, un son de trompe retentissait en guise de salut, et,
-gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous
-connaissons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter
-l’ancre devant le musoir du <i>Bigorneau</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Les pirates! cria la foule.</p>
-
-<p>&mdash;Le <i>Singe-Rouge</i>! soupira Fabien; et, voyant à l’arrière une
-silhouette de femme, le peintre ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau.<span class="pagenum"><a name="page_350" id="page_350">{350}</a></span></p>
-
-<p>Mais ce n’était pas Brin-de-Bouleau que Trébaste et Miravail ramenaient.
-Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et
-toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne,
-et Cyprienne l’avait trouvée charmante.</p>
-
-<p>Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne:</p>
-
-<p>&mdash;Mariez-vous avec Fabien, ça m’est égal si je dois garder Saint-Aygous.</p>
-
-<p>Puis elle avait ajouté:</p>
-
-<p>&mdash;Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme
-moi; on pourrait pourtant s’arranger; vous aimeriez les gens d’esprit et
-nous laisseriez les imbéciles.</p>
-
-<p>Brave Brin-de-Bouleau! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait
-son petit talon nu sur le sable de la Croisette; Saint-Aygous, aussi
-ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l’île, sinon
-à pied, du moins sans mal de mer.</p>
-
-<p>Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint-Aygous s’était embarqué
-sur le bateau ravi par Cyprienne, et, lui ramant, Brin-de-Bouleau
-remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la
-barque, tous deux venaient d’arriver à Cannes, terre civilisée où les
-cafés ne manquent pas.</p>
-
-<p>Trébaste, du haut du <i>Singe-Rouge</i>, voulait raconter tout cela.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! dit Fabien, je me marie.</p>
-
-<p>Puis, sans attendre des explications qu’il craignait,<span class="pagenum"><a name="page_351" id="page_351">{351}</a></span> il baisa la main
-que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaines! la <i>Castagnore</i> est morte, mais le <i>Singe-Rouge</i> nous
-offre son bord. Aujourd’hui le cercle nautique ira à la voile!</p>
-
-<p>On s’embarqua.</p>
-
-<p>Pauvre <i>Castagnore</i>! soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs
-qui jonchaient l’îlette.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La <i>Castagnore</i>,
-dans deux mois, sera réparée.</p>
-
-<p>A ces mots, Fabien pâlit.</p>
-
-<p>Mais Cyprienne se penchant à son bras:</p>
-
-<p>&mdash;Nous serons mariés d’ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n’est
-pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, on vous
-apprendra à ramer.</p>
-
-<p>Un coup de fusil, les bateaux s’ébranlent.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, Fabien, la mer est bleue, criaient Trébaste et Miravail.</p>
-
-<p>La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue d’un bleu intense, bleue
-à ce point sous le ciel bleu, qu’il aurait suffi au peintre de tremper
-son pinceau dans l’eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout
-l’azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu
-charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne
-Lancelevée.</p>
-
-<p class="fint">FIN.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_352" id="page_352">{352}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_353" id="page_353">{353}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><th colspan="3"><a href="#JEAN-DES-FIGUES">JEAN-DES-FIGUES</a></th></tr>
-
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td class="rt"><small>Pages</small></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-a">I.</a></td>
-<td valign="top"><a href="#I-a">Les figues-fleurs</a></td>
-<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_2">2</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-a">II.</a></td>
-<td valign="top"><a href="#II-a">L’oreille gauche de Blanquet</a></td>
-<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-a">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-a">Souvenirs d’enfance</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_13">13</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-a">L’âme de mon cousin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_19">19</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-a">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-a">Où Scaramouche aboie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_27">27</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-a">Un peu de physiologie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_34">34</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-a">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-a">Cantaperdix Civitas</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_42">42</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-a">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-a">Palestine et Maygremine</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-a">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-a">Au fou!... Au fou!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_55">55</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-a">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-a">Les quatuors d’été</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_61">61</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XI-a">XI.</a></td><td valign="top"><a href="#XI-a">Roméo et Juliette</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_68">68</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XII-a">XII.</a></td><td valign="top"><a href="#XII-a">Départ sur l’âne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_72">72</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIII-a">XIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XIII-a">Fuite de Blanquet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_77">77</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIV-a">XIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XIV-a">Une première</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_81">81</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XV-a">XV.</a></td><td valign="top"><a href="#XV-a">Sur l’Impériale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_86">86</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVI-a">XVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XVI-a">Le Cénacle</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_90">90</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVII-a">XVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVII-a">La Grecque des îles</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_96">96</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVIII-a">XVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVIII-a">Roset raconte son histoire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_104">104</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIX-a">XIX.</a></td><td valign="top"><a href="#XIX-a">Fin de l’histoire de Roset</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XX-a">XX.</a></td><td valign="top"><a href="#XX-a">Et Nivoulas?</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXI-a">XXI.</a><span class="pagenum"><a name="page_354" id="page_354">{354}</a></span></td><td valign="top"><a href="#XXI-a">L’Hôtel de Saint-Adamastor</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXII-a">XXII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXII-a">Le Corset rose</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIII-a">XXIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIII-a">Amère dérision</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIV-a">XXIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIV-a">Le songe d’or</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXV-a">XXV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXV-a">Une idylle</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_140">140</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVI-a">XXVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVI-a">Les noces de Roset</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_147">147</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVII-a">XXVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVII-a">Retour au pays</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_154">154</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVIII-a">XXVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVIII-a">Méfaits d’un habit noir</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_160">160</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIX-a">XXIX.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIX-a">Cet imbécile de Nivoulas</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_167">167</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXX-a">XXX.</a></td><td valign="top"><a href="#XXX-a">Est-ce qu’on sait?... Allez-y voir!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XXXI-a">XXXI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXXI-a">Le verre d’eau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr>
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-<tr><th colspan="3"><a href="#LE_TOR_DENTRAYS">LE TOR D’ENTRAŸS</a></th></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-b">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-b">Bon courage, Balandran!</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-b">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-b">Balandran rencontre un vieux qui lave ses guêtres</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_192">192</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-b">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-b">La maison du Riou est en joie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_196">196</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-b">Le roman d’Estève</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_200">200</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-b">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-b">Le château d’Entraÿs, le Plan, le Tor</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-b">Les petits papiers de l’abbé Mistre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-b">Mademoiselle Jeanne acceptera</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-b">Estève se console</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_220">220</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-b">Les enfants sont fiers mais les vieux peuvent s’entendre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_224">224</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-b">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-b">Comme quoi le Tor d’Entraÿs fut vendu</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_228">228</a></td></tr>
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-<tr><th colspan="3"><a href="#LE_CLOS_DES_AMES">LE CLOS DES AMES</a></th></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-c">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-c">Ce qu’était le clos</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-c">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-c">Ce qu’était M. Sube</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-c">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-c">Sube le blanc et Sube le rouge</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-c">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-c">Une vieille maison</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-c">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-c">Musée Tirse et Salle Sube</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_244">244</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-c">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-c">Voyage de découvertes</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-c">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-c">Le sourire de M. Tirse</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_249">249</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-c">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-c">Domaines nationaux</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_250">250</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><span class="pagenum"><a name="page_355" id="page_355">{355}</a></span><a href="#IX-c">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-c">Le champ de sainfoin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_252">252</a></td></tr>
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-<tr><th colspan="2"><a href="#LA_MORT_DE_PAN">LA MORT DE PAN</a></th><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_257">257</a></td></tr>
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-<tr><th colspan="3"><a href="#LE_CANOT_DES_SIX_CAPITAINES">LE CANOT DES SIX CAPITAINES</a></th></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#I-d">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I-d">Le naufrage du <i>Singe-Rouge</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_272">272</a></td></tr>
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-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#II-d">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II-d">L’entrepont mystérieux</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_277">277</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#III-d">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III-d">Quelques récits de voyage</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_280">280</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IV-d">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV-d">Le Bigorneau et la Castagnore</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_285">285</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#V-d">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V-d">Un petit port de mer</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_290">290</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VI-d">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI-d">La Méditerranée est-elle bleue?</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_292">292</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VII-d">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII-d">Mademoiselle Cyprienne et Mademoiselle Brin-de-Bouleau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_296">296</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII-d">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII-d">Peintures murales</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_300">300</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#IX-d">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX-d">Parfums et fleurs</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_304">304</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#X-d">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X-d">La Bouée-Poste</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_308">308</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XI-d">XI.</a></td><td valign="top"><a href="#XI-d">Un mariage au Clair de Lune</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_312">312</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XII-d">XII.</a></td><td valign="top"><a href="#XII-d">Il y a un sort sur la Castagnore</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_318">318</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIII-d">XIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XIII-d">Ce qu’une langouste peut contenir</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_321">321</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XIV-d">XIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XIV-d">Enlèvement nocturne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_327">327</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XV-d">XV.</a></td><td valign="top"><a href="#XV-d">Le Phoque et les Corailleurs</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_331">331</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVI-d">XVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XVI-d">Chassé-croisé sur l’eau</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_338">338</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVII-d">XVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVII-d">Tout s’arrange</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_341">341</a></td></tr>
-
-<tr><td class="rt" valign="top"><a href="#XVIII-d">XVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVIII-d">Décidément la Méditerranée est bleue</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_345">345</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">
-FIN DE LA TABLE<br />
-<br />
-<br /><small>
-Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.<br />
-</small>
-</p>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La gueuse parfumée, by Paul Arène
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUEUSE PARFUMÉE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
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-
-
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-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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